dimanche, 20 mai 2007
G. Faye: Les Titans et les Dieux
Les Titans et les Dieux
Entretien avec Guillaume Faye
Christopher Gérard : Guillaume Faye, qui êtes-vous ?
Guillaume Faye : Il m'est impossible de me définir. Je suis en tout cas multifacettes, non spécialisé, “polythéiste” dans ma propre vie. Bien que diplômé de Sciences-Po, licencié d’histoire-géo et Docteur en Sciences politiques, je n’ai jamais pris mes diplômes au sérieux et ne les ai jamais utilisés pour “réussir” dans la société bourgeoise ou l’intelligentsia officielle. J’ai vendu des voitures au porte-à-porte, animé des émissions comiques sur les radios et les télés grand public, écrit des livres et des articles sur tous les sujets, des plus “sérieux” aux plus légers. J’ai travaillé dans la publicité et dans la grande presse, etc. Actuellement, j’écris des livres, je fais des conférences un peu partout en Europe et je viens de lancer une lettre d’informations socio-économiques dont je me félicite du succès.
Mes origines ancestrales sont strictement limitées, depuis de nombreuses générations, aux “régions” gauloises Poitou-Charentes et Limousin, heureux assemblage de traditions celtiques et romaines. J’ai été élevé dans le culte du nationalisme français, de tendance bonapartiste, et le résultat paradoxal en fut un patriotisme européen. Mon milieu social d’origine est celui de la grande bourgeoisie parisienne, que je connais parfaitement de l’intérieur et dont je n’ai jamais partagé les idéaux conformistes et matérialistes, que je n’ai jamais enviée, parce que le style de vie qu’elle me proposait, fondamentalement, ne m’intéressait pas.
Quel a été votre itinéraire intellectuel?
Je n'aime pas ce mot d'"intellectuel". Permettez-moi cette remarque un peu crue : j’ai toujours pensé que les intellectuels étaient à l’intelligence ce que la masturbation est à l’amour. L’”intellectuel” est un être narcissique, héritier des théologiens de Byzance, réfugié dans les idées pures (et fausses à 95%), qui perd son temps et en fait perdre aux autres. Au départ, n’oublions pas que c’est un terme péjoratif créé dans les années 90 du XIXème siècle, désignant la classe des professeurs, publicistes et journalistes qui préféraient les dogmes idéologiques à la réalité. Rien de moins païen que ce terme d’”intellectuel” ! Puisqu’il entérine une césure mortelle entre l’intellect (Geist) et l’âme vitale (Seele).
Mon premier éveilleur fut Nietzsche, surtout Le Gai Savoir et l’Antéchrist, que m’a fait découvrir mon prof de philosophie alors que j’étais chez les Jésuites à Paris, corporation religieuse qui ne dispensait que du bout des lèvres une éducation chrétienne, mais s’intéressait nettement plus à l’humanisme gréco-latin antique. Les deux sources de mon Paganisme, le nietzschéisme et la culture gréco-latine, proviennent donc paradoxalement des Jésuites.
J’ai eu la chance de faire de longues études très éclectiques : langues anciennes, sciences politiques, histoire, géographie, philosophie, économie, ce qui m’a permis de ne pas me spécialiser et de rester un “touche-à-tout”. De même, j’ai été influencé par la méthode de pensée du courant marxiste, sans partager aucun de ses choix de société ou utopies. Ma formation fut très variée et, au fond, très peu française. Descartes, Montaigne, Bergson et consorts ne m’ont jamais inspiré, pas plus que Maurras d'ailleurs. J’ai toujours été attiré par les philosophies allemande et anglo-saxonne : Nietzsche, Hegel, Heidegger, Simmel, Tönnies, Schmitt, Spencer, Lash, etc. Cependant, je me suis toujours méfié des savants proclamés comme tels, des homines unius libri (“hommes d’un seul livre”) ou des compilateurs. Je n’appartiens à aucune chapelle théorique ou idéologique, j’ai toujours essayé de penser par moi-même.
Mais, au total, ce ne sont pas tellement les livres qui m'ont influencé, c'est ma vie, tout simplement. Je ne suis pas un “érudit” ni un adepte des citations mises bout à bout et du “collage intellectuel”, manie des autodidactes. Je ne collectionne pas les livres, comme d’autres les soldats de plombs ou les timbres-poste. Je préfère réfléchir par moi-même, créer sans cesse de nouveaux concepts à partir de la réalité quotidienne observée et de mes intuitions, provoquées par une lecture (très personnelle et iconoclaste) de tel auteur, sur lequel je rebondis, ou par une conversation, une observation, la lecture de la presse ou d’un livre d’histoire. Je fonctionne par éclairs et par intuitions, mais je ne me définis pas par rapport à une “école de pensée” ou un “courant d’idées”. Je ne possède chez moi que 100 livres, les plus essentiels. Tous les autres, je les ai donnés ou vendus.
J’ai été influencé par les éthologues, les sociologues, les économistes et les philosophes allemands sans oublier toute l’Ecole de Francfort et Habermas ou des auteurs aussi différents que Koestler, Heidegger, Spencer, Ardrey. Contrairement aux Américains francophiles, j’ai toujours pensé que l’école structuraliste française (Lacan, Foucault et consorts) manquait de clarté. Je ferais, pour les Français, de notables exceptions pour Julien Freund, Maffesoli, Lefebvre, Deleuze et Debord. J’ai participé un temps au courant situationniste, pour la puissance de sa critique de la société occidentale et de son vide. Ce qui m’a paradoxalement amené à m’intéresser, dans les années 70, au GRECE et à la “Nouvelle droite", à laquelle j’ai apporté une importante contribution. Mais j’ai quitté ce courant en 1986, car je sentais que les idées que j’y développais n’étaient plus en phase avec la stratégie de recentrage idéologique de ses dirigeants. Cela dit, j’y ai rencontré des hommes comme le philosophe Giorgio Locchi, l’historien Pierre Vial, Pierre Brader, le politologue Robert Steuckers et d’autres, qui m’ont ouvert de nombreuses pistes et qui tous ont, comme moi, quitté cette famille de pensée.
Et votre itinéraire spirituel?
Mon Paganisme n’a rien de spiritualiste ni de mystique; il est charnel, vécu, je dirais: poétique et totalement personnel. Mon itinéraire est tout sauf “spirituel”, mais purement sensuel. La richesse du Paganisme, que ne possède aucune autre “religion”, c’est qu’on y trouve une extraordinaire pluralité de sensibilités : du Paganisme des bois et de l’enracinement, à celui du déchaînement de la technoscience ; du Paganisme des brumes de la lande à celui des divinités du feu solaire. Du Paganisme des fontaines et des nymphes à celui du bruissement sourd des batailles, de celui du chant des fées ou du galop des lutins dans les sous-bois, à celui du tonnerre des réacteurs, de celui des grands Dieux tutélaires à celui des lares. Mais le génie du Paganisme, c’est de rassembler dans une totalité cosmique et organique l’ensemble des passions humaines, avec leurs misères et leurs grandeurs. Le Paganisme est bien le miroir du monde vivant.
Je n’ai jamais été attiré par les textes ésotériques, les élans mystiques, les recherches et les discours sur la symbolique. Pour moi, le Paganisme est d’abord poésie, esthétique, exaltation et intuition. En aucun cas théorie, chapelle ou instrumentalisation.
C'est du Paganisme grec et romain que je me sens le plus proche. Il marqua toute mon éducation, d'autant plus que j'ai fait dix ans d'études gréco-latines et que j'étais capable (ce que je ne puis plus faire actuellement, sed nihil obstat quibus perseverant) de lire à peu près dans le texte Ovide ou Xénophon. Bien entendu, j'ai beaucoup de connivence et de sympathie pour les sensibilités païennes celtiques, germaniques, scandinaves et indiennes, qui sont tout aussi riches. Je regrette de mal connaître l'Hindouisme, le plus important Paganisme vivant d'aujourd'hui, mais j'aimerais combler cette lacune.
Je me souviens du Serment de Delphes, prononcé sur le site sacré, devant la Stoa, au début des années quatre-vingts, au petit matin, par un aréopage de jeunes Européens. Il fut prononcé à l'instigation de Pierre Vial et de notre défunt ami grec Jason Hadjidinas. Il y avait là des Européens de toutes les nations de notre Maison commune. Toute ma vie, je resterai fidèle à ce serment. Ce fut une intense émotion, une émotion religieuse. Ce serment avait pour objet d’agir concrètement, dans le monde, pour les valeurs païennes.
La “spiritualité” désincarnée m’a toujours semblé très ennuyeuse, tout simplement peut-être parce que je ne la comprends pas. D’Evola, je ne retiens que les passages sociologiques et politiques, mais l’”évolianisme” m’a toujours paru déplacé et les textes de Guénon (d’ailleurs converti à l’Islam) totalement abscons. Mon Paganisme, essentiellement apollinien et dionysiaque, est l’inverse d’une attitude méditative ; il est intuitif, fasciné par le mouvement, l’action, l’esthétisme de la puissance (et non pas de la prière). C’est pour moi l’essence même de la force vitale, du vouloir-vivre. La vie est l’efficacité, la production historique. L’histoire retient les res gestae, les actes, pas la contemplation abstraite et dandy pour des théories inutiles, balayées par l’oubli. Seul le faire est efficace et, seul, il est le but de la pensée comme des mouvements esthétiques de l’âme.
Le principal danger qui guette le Paganisme, c’est l’intellectualisme de la gratuité, la “pensée”, idolâtrée pour elle-même, desséchée et abstraite, para-universitaire, déconnectée du réel et des impératifs de l’urgence. Le Paganisme n’est ni dissertation savante, ni “connaissances” froides, mais attitudes pour l’action. Pour moi, il est immersion dans la vie, pratique qui transforme le monde. Ce ne sont jamais les mots qui comptent d’abord, ni les idées, mais les actes concrets auxquels ces idées et ces mots conduisent. Une idée n’est pas intéressante parce qu’elle est brillante en elle-même, mais si elle donne lieu à une modification d’un état de fait, à une incarnation dans un projet : tel est le centre de l’épistémologie païenne; à l’inverse de l’épistémologie judéo-chrétienne, où l’idée ne vaut qu’en elle-même, où les contingences matérielles, l’urgence, le réel sont méprisés. J’ai toujours été frappé par le fait que les Paganismes gréco-latin, germanique, ou celtique, n’avaient rien de méditatif ou de contemplatif. Ils étaient éminemment actifs, politiques et guerriers.
Plusieurs Judéo-Chrétiens qui s’ignorent pensent, de manière tout à fait biblique, que la volonté de puissance est un péché contre Dieu, un défi, et que, selon l’enseignement des bons Pères, la seule puissance acceptable serait l’”empire intérieur”, dématérialisé. Cette vision suppose que le monde obéit au dualisme: d’un côté le “spirituel”, le sacré, la méditation ; de l’autre le vulgaire profane, englué dans une frénésie absurde de domination, de calculs, de batailles, de stratégies. Je prétends au contraire que le matérialisme et le sens du sacré sont intimement liés dans le Paganisme, “matérialisme” n’étant évidemment pas confondu avec consumérisme.
Une autre chose très étrange m'a rendu “païen” sans le formuler, quand je replonge dans les mystères de ma petite enfance. C'est la fascination pour la nature sauvage, plus exactement pour la forêt, la mer et la montagne. Une simple anecdote, assez curieuse : jeune adolescent, j'avais coutume de traverser à pied une des plus belles forêts d’Europe, la forêt de la Coubre, dans mon pays natal, en Saintonge. Une immense étendue de pins et de chênes torturés par le vent. Plus on s'approche de la mer, plus on entend et plus l'on sent le hululement d’Eole — le redoutable suroît — et l'aboiement rageur de l'océan atlantique. Puis, on escalade une dune, où les derniers pins se meurent, rongés par le sel et les rafales. Et d'un coup, éclate la splendeur de Poséidon: une splendeur sauvage, menaçante, indifférente aux lamentations humaines. Des vagues énormes qui explosent en rugissant, des tourbillons qui bruissent, une interminable côte de sable blanc et les panneaux inscrits en rouge : “baignade interdite”. J’ai toujours été fasciné par ce côté sauvage et menaçant de la nature, où la beauté pure cache un terrible danger, la morsure des Dieux.
Mais, dans cette vision païenne du monde, je suis également attiré par les villes colossales et par l’architecture monumentale d’affirmation et de puissance, d’esthétique et de force harmonieuse : Versailles, le Taj-Mahal, la cathédrale de Strasbourg ou d’Ulm, l’école architecturale allemande de Chicago, le néo-classicisme des années 30, la brutale beauté d’un sous-marin nucléaire ou d’un avion de combat, etc. C’est l’assomption de la puissance et de l’ordre, qu’elle émane de la nature ou de l’homme, qui façonne mon Paganisme personnel. Ma démarche n’a donc jamais été fondée sur la réflexion sèche, ni sur une quelconque extase mystique, mais plutôt sur l’émotion directe. Un ami chrétien m’a “accusé” un jour de “Paganisme onirique”. Il avait raison, sans voir que les rêves des hommes sont peut-être les messages des Dieux. Voilà bien longtemps que ces derniers ont inventé internet...
Vous voilà donc païen, attentif aux signes, vivant sismographe. Mais qu'est-ce que le Paganisme pour vous aujourd'hui? Quelle est votre approche personnelle?
Mon Paganisme n’est pas réactif, mais positif. Je ne suis pas anti-chrétien mais pré et post-chrétien. Je ne tire pas sur les ambulances, je n’ai pas de comptes à régler. Le Paganisme a précédé le Christianisme et survivra à sa disparition dans le coeur des Européens. Ma conviction tranquille est que le Paganisme est éternel. Comme vous l’exprimez dans votre livre Parcours Païen, le Paganisme s’organise autour de trois axes : l’enracinement dans la lignée et le terroir, l’immersion cosmique dans la nature et ses cycles éternels, et une “quête”, qui peut être une ouverture à l’invisible comme une recherche aventureuse (Pythéas, Alexandre, l’école pythagoricienne, etc.) et “désinstallée”. En ce sens, le Paganisme est la plus ancienne et la plus naturelle des religions du monde. Il a profondément innervé l’âme européenne. A l’inverse des monothéismes, on peut même dire que c’est la plus authentique des religions puisqu’elle “relie” les hommes d’une même communauté dans le monde réel et concret, au lieu d’être, comme le Christianisme ou l’Islam une croyance codifiée et un ensemble de décrets impératifs et universels qui ne s’adressent qu’à l’individu désireux d’”acheter” auprès d’un Dieu omnipotent son “salut”.
Ce qui signifie que les traits majeurs du Paganisme sont l’union du sacré et du profane, une conception cyclique ou sphérique du temps (au rebours des eschatologies du salut ou du progrès, dans lesquelles le temps est linéaire et se dirige vers une fin salvatrice de l’histoire), le refus de considérer la nature comme une propriété de l’homme (fils de Dieu) qu’il pourrait exploiter et détruire à sa guise ; l’alternance de la sensualité et de l’ascèse ; l’apologie constante de la force vitale (le « oui à la vie » et « la Grande Santé » du Zarathoustra de Nietzsche) ; l’idée que le monde est incréé et se ramène au fleuve du devenir, sans commencement ni fin ; le sentiment tragique de la vie et le refus de tout nihilisme ; le culte des ancêtres, de la lignée, de la fidélité aux combats, aux camarades, aux traditions (sans sombrer dans le traditionalisme muséographique) ; le refus de toute vérité révélée universelle et donc de tout fanatisme, de tout fatalisme, de tout dogmatisme et de tout prosélytisme de contrainte. Ajoutons que, dans le Paganisme, se remarque sans cesse l’”opposition des contraires” au sein de la même unité harmonique, l’inclusion de l’hétérogène dans l’homogène.
J’ajouterais que la morale païenne, celle par exemple d’un Marc-Aurèle, comporte certainement des exigences bien supérieures à celles du Christianisme. Le Paganisme auquel je me réfère, et qui est principalement gréco-romain, réclame de l’homme une maîtrise de soi, un respect des règles de la communauté et de l’ordre vital qui ne sont pas imposés par la logique intéressée punition/récompense d’un Dieu omnipotent, mais vécus de l’intérieur, psychologiquement intégrés comme “devoirs” nécessaires.
Les Dieux des panthéons païens ne sont pas moralement supérieurs aux hommes. Ils sont simplement immortels, ce sont des “surhommes” doués de pouvoirs magiques. Ce qui fait que, dans le Paganisme, l’homme n’est pas infériorisé par rapport à la divinité, comme il l’est dans les monothéismes du Livre. On le voit très bien dans l’Iliade, où les Dieux prenaient parti pour l’un et l’autre camp, en possédant, eux aussi, tous les défauts, qualités et passions des humains.
Je suis façonné par deux versions du Paganisme parfaitement opposées et complémentaires : un Paganisme de la nature et un Paganisme de la puissance, de l’artifice, de l’arraisonnement du monde, tous les deux aussi émotionnels. Mon Paganisme, je le reconnais, et c’est ce qu’a m’a reproché un jour amicalement Michel Maffesoli, en me qualifiant de “prométhéen”, (à la suite de la lecture de mon livre L’Archéofuturisme) et donc de “moderne”, est hanté, tenté par l’hybris. Quant à Alain de Benoist, il a traité ma vision du monde de conforme à celle des Titans, selon les catégories de Jünger. Je ne conteste pas cette analyse issue d’un auteur qui, bien que s’étant jadis déclaré “païen”, est resté en réalité profondément judéo-chrétien (de tendance agnostique moderniste) dans son idéologie, sa sensibilité et ses centres d’intérêt.
L’Europe n’a jamais cessé d’être taraudée par son inconscient païen : toute la poésie européenne en témoigne, de même que les arts plastiques. Les oeuvres poétiques purement chrétiennes ne sont pas exaltantes et tout l’art sacré catholique est empreint de Paganisme, ne serait-ce que par la représentation permanente du divin qui s’y opère et qui contredit l’impératif iconoclaste du monothéisme. Dans le Christianisme, ce qui m’a toujours gêné, disons dans le Christianisme d'après Vatican II (qui n’a plus rien à voir avec celui des Croisades), c’est qu’il distille une préférence systématique pour le faible, la victime, le vaincu ; il place l’orgueil au rang de péché et condamne la sensualité, même saine, comme contraire aux voies divines. Ce furent la lecture de Nietzsche, mais surtout l’observation des prélats et des Chrétiens d’aujourd’hui, qui me convainquirent du caractère souffreteux et contre-nature de la morale chrétienne, une morale de malades, une rationalisation des frustrations. Cette idée de rédemption par la souffrance, qui n’a rien à voir avec l’idée païenne de mort héroïque, s’apparente à une haine de la vie. Et puis, je ne supportais pas l’idée de péché originel, l’idée qu’on me tînt responsable des souffrances du Christ. Plus que toute autre religion, le Paganisme est à la fois garant de l’ordre social, de l’ordre cosmique et naturel, garant de la pluralité des croyances et des sensibilités. Il repose sur la logique du “chacun chez soi”, et non sur le fantasme de la mixité universaliste chaotique. Son modèle social associe étroitement les notions de justice, d’ordre et de liberté, ces dernières étant fondées sur la discipline. Il part du principe que l’humanité est diverse, et nullement destinée à s’unifier, que l’histoire est un devenir imprévisible et sans fin. Il suppose, à l’inverse des monothéismes, une humanité hétérogène composée de peuples homogènes, l’essence du politique étant la constitution de l’homogénéité de la Cité, sacralisée par les divinités, dans laquelle l’identité se confond absolument avec la souveraineté. Organique et holiste, la vision païenne du monde considère les peuples comme des communautés de destin. Ainsi qu’on le vit dans le Paganisme grec, la notion de Cité, soudée par le patriotisme et l’identité commune (reflet des diversité des divinités et de la nature) est fondamentale dans le Paganisme, où les divinités tutélaires avaient une dimension essentiellement politique et enracinée.
Outre un Paganisme apollo-dionysiaque, je penche pour ce qu’on pourrait appeler une “approche titanesque”, aux accents faustiens et prométhéens, fondée sur l‘esthétique et l’éthique de la puissance, la divinisation du Surhomme — ce qui n’a rien de “moderne” mais tout d’archéofuturiste — puisque le mythe d’Héraclès et la geste de l’Iliade sont l’expression explicite et tonitruante de ce titanisme, dans lequel les héros humains se hissent au niveau des Dieux. Qu’on songe à Achille, Priam, Agamemnon et tous ces personnages de la mythologie ou de la tragédie grecques qui, habités par le surhumanisme, tendaient réellement à atteindre au divin.
Pour moi — et cette approche surprend ou choque certains Païens — le Paganisme est non seulement associé à une esthétique de la “nature menaçante”, à une vision des divinités comme entités empreintes d’une certaine brutalité, d’une sauvagerie vengeresse ( la “Chasse sauvage” entourée d’une aura de sortilèges et d’imprécations, le fantastique roman de Machen, Le Grand Dieu Pan où les Dieux antiques resurgissent, transfigurés et vengeurs, en pleine Angleterre moderne), mais aussi au déchaînement prométhéen de l’hubris technoscientifique — il ne s'agit pas ici d’en parler d’un point de vue socio-idéologique — qui m’a toujours semblé porteur d’une part majeure de l’âme païenne (qu’on songe à Vulcain-Hephaïstos, le Dieu des forges) dans la mesure où par la “technique-de-puissance”, à distinguer de la “technique-de-confort”, l’homme européen a toujours voulu inconsciemment concurrencer la puissance divine et se l’approprier . D’ailleurs la tradition judéo-chrétienne ne s’y est pas trompée : l’homme y est sommé par Dieu de ravaler son “orgueil de puissance”, de ne pas approcher l’arbre de la connaissance, de ne pas créer d’artifices concurrents de la nature immuable et parfaite conçue par le créateur. D’ailleurs, reprenons le nom des fusées ou programmes spatiaux américains du temps où Von Braun les baptisait : Thor, Atlas, Titan, Jupiter, Delta, Mercury, Apollo... Aucune ne s’appelait “Jesus”, “Peace and Love” ou “Bible”. Et ce, dans un pays où le Christianisme est, de fait, religion d’Etat. De même, la fusée européenne est Ariane, les missiles nucléaires de l’armée de terre française, Pluton et Hadès, et celui de l’armée indienne, Agni. Les navires de guerre britanniques portent traditionnellement des noms de même origine : Hermès, Ajax, Hercules...Il existe donc bien un lien, un fil mental entre les réminiscences de la mythologie païenne et cette “technoscience-de-puissance”.
Dans les sonoramas, les émissions de radio, puis la bande dessinée Avant Guerre , j’ai procédé à une véritable divinisation allégorique de la technoscience, notamment militaire, spatiale et biologique. Cette démarche est constante dans la science-fiction, notamment chez l’Américain Philip K. Dick (ouvertement païen) immense auteur, bien plus connu en Europe que dans son pays. De même, on remarquera l’opposition constante des mentalités christianomorphes à l’ingénierie génétique, aux biotechnologies (comme jadis à la recherche et aux interventions médicales). Ces dernières leur apparaissent comme une profanation de l’oeuvre de Dieu. Expliquons-nous. Pour le Judéo-Christianisme comme pour l’Islam, l’univers est divisé entre sacré et profane. Le sacré ne réside qu’en Dieu. La nature, domaine de l’immanence profane, ne peut être modifiée que par Dieu, et non par l’homme. Si l’homme en vient à se modifier lui-même (ingénierie génétique), il commet le pire des péchés : le péché d’orgueil, évidemment, en prétendant “améliorer” ce que Dieu a créé et en ne se soumettant pas à la prédestination. Il commet un second péché, un péché contre l’anthropocentrisme. L’homme a été créé à l’image (imparfaite, mais à l’image quand même) de son Créateur, radicalement séparé du reste de la nature, plantes et animaux, considérés comme de simples mécanismes biologiques instrumentaux. Où va-t-on si l’homme se décrète créateur de lui-même, manipulateur de sa propre vie ? Il commet une double faute : il s’assimile lui-même à un animal, reniant son âme et sa filiation divines en s’immergeant dans le flux biologique ; il se décrète semblable au reste du vivant (c’est le péché d’incarnation) ; et, pis, il s’adjuge le droit de toucher à sa propre nature intime, qui est la propriété du Dieu-Père, et de s’élever, de s’améliorer ; c’est le péché d’assomption.
Le refus de ces deux sacrilèges a été constant dans les monothéismes dualistes : de l’allégorie du Golem (la créature artificielle et diabolique créée par l’homme), à la lutte contre les théories évolutionnistes, ils ont toujours dénié à l’homme le droit de devenir démiurge. Ils l’ont toujours pensé comme immuable et créé d’un bloc, soumis. Pour des Païens, cette position est incompréhensible : la nature est sacrée par elle-même, elle n’est pas l’oeuvre profane d’un esprit sacré qui règne dans les nuées. Elle est incréée et le divin est partout. L’homme n’est pas immuable, mais immergé dans le torrent du devenir. Il n’existe aucune opposition entre le “naturel” et l’artificiel humain, puisque tout est naturel, même l’artifice. La “sur-nature” engendrée par la science humaine est toujours de la nature. La question, pour un Païen, est de savoir si tel artifice (notamment biologique) est positif ou non, concrètement, ou s’il est nuisible ; mais certainement pas de condamner l’Artifice dans son ensemble en tant que principe métaphysique. C’est pour cela que l’écologisme radical défendu par certains est profondément judéo-chrétien.
Autrement dit, à la question: “est-ce que les clonages ou les incubateurs, les organismes génétiquement modifiés, la technologie nucléaire, sont éthiques ou non ? “, question posée par la conscience monothéiste, il substituera une autre question plus pratique et proche du réel: “est-ce que telle intervention sur le génome ou la structure de la matière peut être nuisible ou bénéfique ?“ Dans la pensée païenne, les idées sont instrumentales. On voit donc que la mentalité païenne se garde de toute métaphysique et qu’elle reste “physique”, tout simplement parce qu’elle est persuadée que rien ne pourra jamais désenchanter la nature. On peut ainsi estimer, ce que j’ai essayé d’expliquer dans mon essai L’Archéofuturisme, qu’en matière de biotechnologies (qui vont, liées avec l’informatique, provoquer un cataclysme au cours du XXIème siècle), les mentalités judéo-chrétienne et islamique ne pourront pas assumer éthiquement, théologiquement et culturellement la technoscience à venir, d’essence titano-prométhéenne. Seule, à mon avis, la mentalité païenne pourra l’assumer. D’ailleurs, on remarque déjà, signe prémonitoire, que les trois aires culturelles qui n’ont pas été innervées par le monothéisme, l’Inde, le Japon et la Chine, considèrent l’ingénierie génétique comme parfaitement naturelle.
Je ne puis parler ici que de manière sibylline, lapidaire et symbolique, en lançant des pistes. Il existe pour moi, un “soleil noir” du Paganisme, un foyer incandescent et souterrain, ce que Heidegger appelait le deinotatos, le “plus risqué”, c’est-à-dire l’essence même du tragique et du défi jeté à la face du destin. La technoscience liée à la volonté-de-puissance ; le surhumanisme, la synergie entre l’esthétique et l’appel à ce qu’on pourrait appeler l’ “auto-affirmation”, les tentatives de se faire Dieu, tout cela fait partie d’un univers mental qu’il est impossible de nommer clairement, qui doit rester dans l’ombre, l’"ombre propice" comme disait Ovide. Mais cette dimension démiurgique appartient en propre au Paganisme européen; il l’innerve toujours, comme une braise qui ne s’éteint jamais et qui peut, à tout moment, devenir volcan. Elle s’exprime avec une grande force dans le roman de Erle Cox, La sphère d’or, qui m’a beaucoup impressionné. Ces intuitions ont été développées dans l’émission de radio de science-fiction Avant-Guerre , réalisée avec feu le peintre Olivier Carré, dont les textes existent, qui seront sans doute un jour publiés, mais qui sont encore trop brutaux pour être bien compris. Ce que nous appelions le retour des dieux transfigurés . Il y a un secret de famille dans le Paganisme européen, que toutes les vieilles mythologies — jusqu’au cycle arthurien— évoquent bien sans en dévoiler la nature, un secret dont le coeur (le Graal ?) est à mon avis l’impensable, un secret que Heidegger avait pressenti et dont il s’était effrayé. Dans son texte fondamental, Holzwege ( traduit en français par “sentiers qui ne mènent nulle part”), Heidegger, à mon avis savait parfaitement que ces sentiers menaient bel et bien quelque part... J’avais exprimé cette interprétation dérangeante dans un numéro de la revue Nouvelle Ecole consacrée au philosophe allemand. Heidegger a eu peur de sa propre lucidité. Il a noyé ses intuitions dans le silence. Et puis, on l’a tellement récupéré, neutralisé, défiguré...Où mène le sentier (c’est-à-dire le cheminement de notre histoire) ? Vers la possible victoire des Titans et de Prométhée. Zeus, je sais, m’en voudra, mais cette victoire, je la souhaite, fût-elle éphémère, sera une explosion esthétique, le couronnement des démiurges, l’instant éternel, dont parlait Nietzsche. Lui qui, précisément, effrayait tant Heidegger qui l’avait trop bien compris et non pas sottement lu .
Mais comment vivre cette tension, cet assaut?
En Europe, le Paganisme — qui fut, de manière protéiforme, son ancienne religion — est présent de multiples manières: un Paganisme “folklorique” (sans connotation péjorative), surtout celto-scandinave, qui ne s’accompagne d’aucune croyance envers des Dieux personnifiés mais relève d’un panthéisme traditionaliste et ethniste; on trouve aussi, surtout avec le recul massif du culte catholique, le retour à un Paganisme populaire diffus, dont la célébration en hausse des cycles saisonniers et des solstices, ainsi que la reprise de la fête celtique des morts (Halloween) — dont il existe évidemment comme pour Noël une récupération commerciale — sont de bons exemples. Rappelons que la “repaganisation” de Noël, fête contre laquelle l’Eglise a constamment lutté, qui date du début du XXème siècle (avec remplacement de la crèche par l’arbre) et qui constitue, plus de 1500 ans après la réponse du berger à la bergère à la christianisation médiévale du solstice d’hiver, fut un signe avant-coureur absolument capital d’une régénération spontanée et populaire du Paganisme ancestral.
On note aussi la persistance, dans les arts, la littérature, la philosophie, la bande dessinée d’évidents courants païens, souvent inconscients. Car le Paganisme ne ressortit pas d’une dénomination, mais d’une attitude vitale spontanée, d’une vision du monde. John Boorman, Michel Maffesoli, et tant d’autres continuent une interminable lignée de Païens qui ne se définissent pas comme tels.
A mon avis, en dépit d’une évidente parenté des conceptions du monde, la grande différence entre le Paganisme hindou et celui des Païens d’Europe, c’est que le premier, n’ayant pas connu de discontinuité ni d’acculturation, est resté très proche des religiosités populaires de l’Antiquité européenne: on croit, réellement, au premier degré, à l’existence du panthéon divin. Il est impossible d’en revenir, en Europe, à cette posture. Notre Paganisme européen est en bribes et en même temps souterrain. Comme par hasard, dans cet interrègne, prélude aux plus grands affrontements, le Paganisme resurgit pour combler le vide d’un Eglise officielle qui a capitulé. Aujourd’hui, en Europe, c’est à la naissance d’un néo-paganisme que nous devons nous attendre. Il est impossible d’en prévoir ou d’en décréter les formes
Quel peut être son avenir ?
L’Europe de 2020 sera un capharnaüm de croyances et de religions. Le Christianisme s'effondre, se décompose. La lutte se fera entre le Paganisme et l'Islam. Combat spirituel ou combat tout court ? On ne sait pas. Le Paganisme est le contraire même de l’esprit de sérieux et c’est en cela qu’il est le plus sérieux et le plus durable. La puissance, l’invincibilité du Paganisme (et la raison d’ailleurs pour laquelle c’est de lui que l’Islam a le plus peur— voir l’affaire des Verset sataniques) c’est qu’il épouse les forces vitales et donc qu’il est inextirpable, qu’il ne pourra jamais disparaître, à l’inverse des monothéismes, qui n’ont eux qu’un temps dans l’histoire, puisqu’ils sont fondés sur des théories dogmatiques nécessairement passagères. Il est cependant hautement improbable que l’Europe en revienne à des cultes païens en tant que tels, comme en Inde aujourd’hui ou dans l’Europe pré-chrétienne. Les actuels cultes druidiques, par exemple, (Bretagne, Irlande, Angleterre, etc.) non seulement apparaissent ultra-minoritaires mais encore ont un caractère factice, folklorico-spiritualiste, mais non pas religieux et fidéistes au premier degré authentique. Je vois plutôt la situation suivante se mettre progressivement en place dans les vingt ans: 1) L’Islam devient la première religion pratiquée (causes démographiques et conversion des autochtones), ce qui constitue une catastrophe. 2) En dépit d’une aggravation prévisible de la situation socio-économique et d’une montée des périls (toujours propices à la religiosité monothéiste du Salut), l’Eglise catholique, engoncée dans sa ligne idéologique anti-sacrale et laïcisante, continuera de faire du syndicalisme et de la politique : son déclin se précipitera, comme sa marginalisation. Je ne crois nullement à une “réaction catholique massive” de retour au Catholicisme du XIXème siècle, comme le souhaite Jean-Paul II. 3) Je prévois une prolifération de sectes ou de “tribus” (selon l’expression maffesolienne) d’inspiration chrétienne, minoritaires mais prospères : traditionalistes, charismatiques, mystiques syncrétiques, etc. pas vraiment reconnues par le Vatican. 4) Il faut s’attendre à une expansion lente mais continue du Bouddhisme à l’occidentale, reflet déformé du bouddhisme asiatique originel. 5) Un recul sévère de l’athéisme ou de l’indifférence agnostique est à prévoir dans le siècle de fer qui s’annonce, d’où évidemment une attirance nouvelle pour des formes imprévues de Paganisme. La prolifération de ce que j’ai appelé les religions sauvages (sans aucune connotation péjorative), véritable capharnaüm du pire comme du plus intéressant, constitue pourtant un terreau sur lequel peut s’opérer une véritable régénération métamorphique du Paganisme européen. Ces “religions sauvages” existent déjà et ont un côté glauque, disons tâtonnant. Mais elles correspondent à un besoin ; celui de renouer avec une mémoire floue, semi-oubliée.
Je pense donc que nous allons voir surgir, au cours du XXIème siècle, des formes imprévues de Paganisme, qui s’apparenteront à une métamorphose des Dieux . Tout est possible, tout est envisageable dans ce chaos, d’où un ordre, un après-chaos, surgira nécessairement. Il faut se méfier, d’autre part, de tous ceux (qu’ils se disent Païens ou qu’ils appartiennent à des milieux catholiques intégristes) qui analysent — pour l’approuver ou pour le condamner — le délitement actuel des moeurs (Gay Pride, Love Parade, homophilie, anti-natalisme, féminisme, toxicomanie tolérée, pornophilie abrutissante, abolition des codes sociaux, dégénérescence artistique...) comme un retour du Paganisme. Le Paganisme est le contraire même du relâchement, de la déstructuration des énergies vitales observables dans l’Occident contemporain. Il s’avère tout au contraire comme la ritualisation et l’assomption des impératifs d’ordre vital. Ses principes cosmiques (du grec kosmein, mettre en ordre, parer, organiser) intègrent à la fois, dans une conjonction des contraires apparents, les forces dionysiaques de la sensualité et du principe de plaisir aux nécessités apolliniennes de maîtrise et d’ordre global. Tout ce qui nuit à la perpétuation saine de l’espèce et du peuple, à l’homogénéité organique de la Cité ou de l’Etat (au sens romain du mot) ne peut se prétendre “païen”. Un Païen ne sera jamais ni un puritain ni un obsédé sexuel (les deux étant d’ailleurs très proches...), ni un anarchiste ni un tyran (le second procédant du premier).
De même, le Paganisme ne doit se confondre ni avec le dogmatisme intolérant ni avec la tolérance absolue. Sous prétexte de “polythéisme social”, certains Païens superficiels applaudissent à la tribalisation de la société, au communautarisme, sans savoir que tous les auteurs païens de la Grèce antique — à commencer par Aristote avec son concept de philia, “amitié envers le proche” — ont toujours mis en garde contre l’idée de peuples hétérogènes, ces derniers étant le terreau de la violence et du despotisme. Ce sont au contraire les monothéismes qui défendent l’idée de mixité, afin de disposer de masses d’autant plus malléables qu’elles ne sont plus cimentées par des solidarités ethno-culturelles. Ces Païens de pacotille partagent avec les prélats post-conciliaires, l’approbation de l’accueil de l’ islam comme un “enrichissement oecuménique” (sans comprendre la logique totalitaire — sans connotation péjorative — et monopolistique de la religion de Mahomet) ; et de même, ils pratiquent, au nom d’une vision abstraite et fausse d’un monde futur organisé en “réseaux”, prétendu “polythéiste”, sans peuples ni nations, une tolérance envers les “tribus” marginales et déviantes et, derechef, avec un cosmopolitisme débridé. Ce dernier est parfaitement étranger à la vision païenne de la Cité et s’apparente à une très ancienne conception judéo-chrétienne et paulinienne (bien plus qu’hébraïque) du pluriversum politique. N’oublions pas non plus que le Paganisme gréco-romain était placé sous l’autorité hiérarchique des grands Dieux tutélaires, qui fédéraient l’Etat ou la Cité, qui plaçaient l’ordre politique de la communauté du peuple, de l’ethnos, au dessus des licences individuelles ou des forces hétérogènes et centrifuges d’on ne sait quelles “communautés”.
Dans un autre registre, je me méfie d’un Paganisme purement négatif et réactif qui n’est qu’un anti-catholicisme passionnel. Tirer à boulets rouges sur le Catholicisme européen traditionnel est une perte de temps. J’ai moi-même écrit la préface d’un livre consacré au culte marial — et qui a gêné beaucoup de Catholiques — où je rappelle cette évidence que la Vierge Mère et son culte s’enracinent profondément dans la mentalité européenne pré-chrétienne et qu’un Païen doit les respecter. Car autrement, comment expliquer, à travers les siècles, l' immense succès populaire de la vénération pour Marie et pour les Saints ? D’ailleurs, les épiscopats actuels de l’Eglise post-conciliaire ne mettent-ils pas un sérieux bémol (ce qui explique en partie la désaffection pour leur “nouvelle Eglise”) sur ces cultes soupçonnés de “polythéisme”? Concernant la différence entre le Paganisme d’aujourd’hui et le Christianisme, je suivrai la position du médiéviste P. Vial dans son récent ouvrage Une terre, un peuple, qui rappelle que le Paganisme n’est pas antichrétien, mais à la fois achrétien et postchrétien. Comme il le souligne, dans la lignée de Nietzsche, le point de rupture affectif entre la conception judéo-chrétienne du monde et la conception païenne, que j’ai personnellement toujours ressentie et qui fut une des causes majeures de mon choix du Paganisme, c’est que les Chrétiens préfèrent le martyr au héros, que leur dolorisme célèbre la vertu rédemptrice de la souffrance, qu’ils préfèrent le masochisme, la culpabilité, le repentir à l’esthétique de la vie et de la volonté de puissance, la morale du péché plutôt que l’éthique de l’honneur et de la honte.
Je vais maintenant risquer une prédiction historique, relevant de la pure intuition, qui peut être totalement fausse comme totalement vraie : je vois, en Europe, le XXIème siècle, comme celui de la marginalisation radicale du Christianisme, et de l’affrontement d’un Paganisme protéiforme resurgi de l’ancestrale mémoire, et de l’Islam conquérant. Les Catholiques minoritaires se classeront selon les deux camps. Mais, comme l’avait déjà vu Montherlant en un livre prémonitoire et méconnu (Le Solstice de Juin), dans la guerre des Dieux à venir — et qui a toujours conditionné toute l’histoire humaine — « le Grand Pan est de retour » comme acteur majeur de la conscience européenne menacée.
Quel regard portez-vous sur le Judéo-Christianisme?
A mon avis, la cause pour laquelle les Paganismes européens ont été, dans l’espace de l’Empire romain, submergés par le Christianisme, fut le chaos ethnique apparu à la fin du IIème siècle. Le Dieu unique salvateur, celui de toutes les ethnies, qui s’adressait d’abord à des individus déboussolés et déracinés, est venu remplacer les divinités tutélaires dans un monde en proie aux désordres, aux divisions, aux guerres. Ma position, qui peut choquer, est la suivante : le Christianisme et l’Islam furent des sectes apocalyptiques qui ont réussi, profitant du chaos pour prospérer, remplacer les religions naturelles et devenir des cultes institués. Bien entendu, le Catholicisme romain ou l’Orthodoxie gréco-slave, par une sorte de compromis historique, de syncrétisme avec le Paganisme ont profondément rompu avec le Judéo-Christianisme des origines — vers lequel l’Eglise depuis Vatican II veut revenir, au prix, comme par hasard, d’une phénoménale perte d’audience auprès des Européens...
Je ne suis pas historien, mais j’avance l’hypothèse que la grande rupture historique ne fut pas tant la séparation du Judaïsme stricto sensu et du Christianisme universaliste initiée par Paul de Tarse que l’élaboration d’un judéo-christianisme paganisé (le catholicisme et l’orthodoxie) au cours du Moyen Age. C’est ce qui a permis au Christianisme de s’implanter en Europe. La deuxième grande rupture, en sens inverse, est intervenue dans les années 60 du XXème siècle, quand le catholicisme, suivant la voie funeste du protestantisme, s’est “dépaganisé” et laïcisé. Le résultat ne s’est pas fait attendre: désaffection massive, brutale et généralisée. On entend dire que le Catholicisme s’est “rejudaïsé”. Non! Le Judaïsme est une vraie religion nationale et affirmative, qui n’a rien à voir avec le dépouillement rituel et l’humanitarisme profane du corpus et du discours catholiques actuels, avec ce concept flou d’Amour proféré avec une insistance névrotique, et qui n’évoque rien pour les fidèles. Je n'éprouve aucun ressentiment contre le Catholicisme, qui est un réalité un Polythéisme déguisé, mais qui s'est sabordé en tant que religion avec Vatican II, par l'abandon de sa langue sacrée et de ses rites, et qui, en en revenant à un Monothéisme absolu, devient une copie qui ne peut plus lutter contre les originaux : l'Islam et le Judaïsme. Au fond, le destin du Christianisme est dramatique. Il s’est implanté au prix d’une paganisation, d’un reniement d’un certain nombre de ses principes. Puis, voulant retrouver ses principes, il a effectué un deuxième syncrétisme (Vatican II) avec les idées de la modernité, celles des Lumières, mais qui provenaient précisément de ses propres principes laïcisés! Ainsi, au terme de cet implacable mouvement dialectique, le Christianisme s’est désacralisé en redevenant réellement lui-même et s’est aboli dans son assomption même. L’idée de divin, dans l’Eglise d’aujourd’hui, se résume à des incantation sur le Christ et son Amour, à l’affirmation d’une morale sociale (celle, très floue, des droits de l’homme et d’un altruisme abstrait et extrémiste, d’un pacifisme convenu) qui n’est que la vulgate de l’idéologie profane hégémonique. Le Christianisme est devenu un discours idéologique que n’éclaire plus aucune transcendance ni aucune grande politique, comme l'a vu le penseur catholique Thomas Molnar. On est loin de la foi des cathédrales.
Dans mon essai L’Archéofuturisme, je me suis pris à rêver d’un retour des Européens à ce type de Pagano-Catholicisme médiéval, tandis que les élites conscientes adopteraient un Néo-Paganisme à la fois marc-aurélien et prométhéen. Peut-être le destin nous concoctera-t-il cette solution ?
Sur le fond, la mentalité païenne, par rapport à la chrétienne, a été conformée par l’ancienne attitude de l’homme païen antique face à ses Dieux : ne chercher aucune consolation auprès du divin. Les Dieux ne respectent que la fierté et la force. Pas d’imploration. L’homme ne peut être heureux et sain que par lui-même, que par sa propre puissance psychique intérieure et l’affirmation de sa volonté. L’homme païen ne se couche pas devant ses Dieux ; il les défie. Ou il les remercie et cherche à se les rendre favorables. Le Christianisme a développé une théologie de la castration, où nous sommes coupables et infériorisés. Le Païen séduit ses Dieux ou les affronte, le Monothéiste les implore et s’humilie.
D’autre part, le Judéo-Christianisme, pas plus que l’Islam, n’ont résolu cette question fondamentale autrement que par l’argument du mystère : si Dieu est infiniment bon et infiniment puissant, pourquoi autorise-t-il la souffrance, pourquoi pas le paradis sur Terre pour tous ? Dieu ne mentirait-il pas ? Ou bien il est infiniment bon et il autorise le mal, parce qu’il n’est pas infiniment puissant. Ou bien il est infiniment puissant et il autorise le mal, donc il a un côté cruel. C’est le fameux "problème du mal". Les théologies monothéistes des religions du Salut n’ont jamais résolu cette énigme, que les philosophies païennes ont parfaitement résolues, de la Grèce à l’Inde : les divinités ne sont ni omnipotentes ni infiniment altruistes. Elle sont comme nous immergées dans le cosmos, soumises au hasard erratique du fatum (des Romains) ou de la moïra (des Grecs). Cette divergence philosophique démontre à mon sens que la mentalité païenne, plus proche du réel, a un beaucoup plus grand avenir devant elle que les autres. Tout cela étant dit, je tiens à répéter que j’éprouve une vive sympathie pour le
Catholicisme et l’Orthodoxie traditionnels, car un Païen raisonne toujours concrètement et sans fanatisme.
Dans l'un de vos derniers essais, vous exaltez ce que vous appelez l'archéofuturisme. Qu'en est-il?
Je ne vais pas m’étendre trop longuement sur cet essai, L’Archéofuturisme, dont le titre est un néologisme que j’ai forgé. Ce n’est qu’un ensemble de pistes, destinées à faire réfléchir et agir. J’y développe quatre idées principales :
1°) Après la parenthèse utopique de la modernité (prolongement laïcisé des rêveries judéo-chrétiennes), le monde futur en reviendra à l’”archaïque”, c’est-à-dire non pas au passé, mais aux principes millénaires des sociétés humaines, qui sont l’inverse mêmes de ceux, suicidaires, de l’Occident actuel.
2°) La civilisation occidentale, faute de se fonder sur l’ordre naturel, se dirige vers une convergence des catastrophes dans tous les domaines. Il faut s’attendre au chaos et préparer, dans cet interrègne, l’après-chaos.
3°) Les réalisations actuelles et à venir de la technoscience sont en contradiction avec l’éthique de la modernité (issue du Christianisme) et remettront en scène une éthique prométhéenne du déchaînement et du risque propre à la mentalité païenne antique, de même qu’une éthique proche de celle de l’humanisme grec, pour lequel aucune Loi transcendante n’est supérieure à la volonté humaine, dans l’absolu.
4°) Cette contradiction entre la loi naturelle et le prométhéisme ne pourra être surmontée que par un dépassement de l’égalitarisme : une humanité fonctionnant “à deux vitesses”.
Il faut se reporter à mes textes pour mieux comprendre ce que j’expose ici lapidairement.
Vous avez aussi publié un essai controversé sur la colonisation de l'Europe par l'Islam. Que pouvez-vous nous en dire?
La domination, à l’horizon 2020, pour des raisons démographiques, de l’Islam, n’est pas réjouissante. Face à l’Islam et à l’athéisme matérialiste, la faiblesse du Christianisme (qui fut jadis sa force mais qui s’inverse, en un retournement dialectique) est d’être une religion structurée du Salut, organisée comme un Etat, autour d’un clergé, de dogmes, de constitutions rigides. Or toute organisation est mortelle et dépérit face à une organisation concurrente, que ce soit dans l’ordre politique, économique ou religieux. C’est en ce sens qu’aujourd’hui, le Christianisme recule massivement face à l’Islam, sur le plan physique comme sur le plan moral. Le Catholicisme est en état d’anémie avancée. Il a opéré son suicide théologique avec Vatican II, en abandonnant sa langue sacrée universelle, le latin, alors que l’Islam n’a jamais abandonné, sur la Terre entière, l’Arabe religieux du Coran.
D’autre part, le Catholicisme a commis une gigantesque erreur en voulant se moderniser. Dans les rites, les textes sacrés, comme dans le discours théologal. Cet aggiornamento lui sera fatal. La force de l’Islam, c’est son immuabilité. En revanche, le Paganisme ressemble au roseau de la fable de La Fontaine, face au chêne monolithique d’une religion révélée, il est élan vital, et non organisation contingente bétonnée autour d’un dogme. Sa souplesse provient de son scepticisme et de son réalisme. Le Christianisme en Europe recule face à l’Islam, parce qu’il est opposé à un frère concurrent plus vigoureux que lui ; le Paganisme n’entre pas dans ces querelles de famille. Il est tout autre. C’est pourquoi, dans son entreprise logique et très ancienne — et aujourd’hui reprise — de progression en Europe, l’Islam aura comme principal adversaire la mentalité païenne. Je sais qu’il existe de prétendus Païens favorables à l’Islam. Ils se trompent lourdement, par méconnaissance de ce dernier et ignorent apparemment le sort que le Coran leur réserve, sous la dénomination de mécréants et d’idolâtres : alors que les Juifs et les Chrétiens se retrouveront minorés et soumis (dhimmis), eux, subiront le sort des moutons de l’Aït-el- Khébir. Il suffit de lire la sourate 4 du Coran, enseignée dans toutes les mosquées d’Europe et dans toutes les écoles coraniques pour s’en convaincre.
Je fais en général hurler certains Chrétiens quand je leur explique qu’en tant que Païen, je m’oppose à la transformation des églises en mosquées, alors que l’épiscopat l’admet. Il faut bien préciser que je n’éprouve envers l’Islam aucun mépris, aucune haine. Simplement, je refuse, en tant que Païen, son projet de société et de spiritualité pour mon propre peuple. Je le connais bien, je l’ai longuement étudié. J’ai lu le Coran, à l’inverse des intellectuels parisiens, partisans de la cohabitation communautarienne. J’ai été invité à parler “contre l’Islam” par des Musulmans ; ils ont été surpris par le fait que je connaissais bien leur volonté de conquête de l’Europe, de la transformer en Dar-Al-Islam, et que leur discours sur l’Islam laïc et intégrable harmonieusement était un double discours, un propos hypocrite, recommandé par le Prophète lui-même quand on prend d’assaut une nouvelle terre (“baise la main que tu ne puis encore couper”). Ces Musulmans, Arabes et Pakistanais, n’ont pas cherché à me contrer. Ils ont souri, et m’ont dit, en substance: “heureusement qu’il y a peu d’Européens qui nous connaissent comme vous nous connaissez”.
Sur le chapitre du danger de l’Islam, je suis en parfait accord avec un de ses meilleurs connaisseurs actuels, le jeune chercheur et prolixe Alexandre del Valle. Il appartient à ces milieux Chrétiens traditionnels qui ont parfaitement compris que contre le danger urgent de la progression de l’Islam à l’échelle mondiale, une alliance avec les forces du Paganisme, de l’Europe à l’Inde, est indispensable. L’Islam est un universalisme guerrier, le plus absolu de tous les monothéismes de la vérité révélée. Il ne tolère à terme rien d’autre que lui même et sa conception théocratique du monde, où la foi se confond avec la loi est, au sens étymologique, totalitaire. Même s’il défend très souvent de bons principes, même s’il s’oppose avec raison au décadentisme occidental, il demeure incompatible avec notre mentalité et nos traditions. Je n’ai rien contre l’Islam, sur sa propre terre, mais sa progression constante en Europe occidentale (déjà la seconde religion pratiquée en France ou en Belgique) inquiète davantage le Païen que je suis que les athées de la gauche laïque et que les Chrétiens.
Quelles sont les figures divines qui vous inspirent le plus?
Chaque divinité représente une des facettes de la nature humaine, et loin de moi l’idée de rejeter Vénus-Aphrodite ou Mercure-Hermès ou les modestes Dieux lares gardiens de la famille. J’admets parfaitement que mon interprétation prométhéenne du Paganisme soit critiquée par d’autres Païens. En réalité, il y a toujours existé deux formes de Paganisme, qui peuvent d’ailleurs s’imbriquer ; l’un populaire (d’où le terme de pagani “paysans”), qu’on retrouve chez tous les peuples de la Terre — jusque chez les populations islamisées, adopte des croyances superstitieuses simples, mais nullement méprisables, et nécessaires au bon ordre social ; l’autre est le Paganisme des philosophes, qui ne croit évidemment pas à l’existence objective des divinités, mais, au sein d’un doute terrible et tragique, reconnaît l’existence de “quelque chose” de surnaturel, d’inexplicable, rejette le matérialisme athée, respecte toutes les religions de la Terre comme des parcelles de vérité. Mais il récuse absolument l’idée de vérité révélée. Des Brahmanes indiens aux Druides celtiques, il y a une force à la fois tellurique et cosmique qui échappe totalement aux religions de la révélation et du salut. Cette force ne peut pas être exprimée dans un dogme, un catéchisme. Elle se ressent et s’éprouve. Elle relève d’une initiation, à la fois populaire et spontanée, ou bien aristocratique. Le Paganisme est fait pour les peuples et les communautés d’appartenance, non pour les masses et les individus déracinés. Il relève à la fois de la superstition populaire et de la discipline mentale. Il associe les croyances magiques dans les divinités animales et forestières (pôle dionysiaque et enraciné) aux tonnerres apolliniens. Toutes les divinités m’inspirent, mais plus précisément Dionysos, symbole de fidélité et de durée vitale. Dieu souriant (mais au sourire inquiétant), il symbolise le flux du vivant, la révolte contre les ordres et les dogmes sclérosants ; il est le Dieu des plaisirs, du vouloir-vivre, mais aussi du lignage et de la continuité de la vie. Ce n'est pas un hasard si les Chrétiens ont emprunté certains de ses traits et attributs pour en attifer leur Satan. Principe chtonien, Dionysos le sensuel est l'inverse même du pervers. Il incarne des principes totalement contraires à ceux de la modernité. Il est l'exact opposé, plus que tous les autres Dieux de la Grèce, de toute la conception monothéiste et judéo-chrétienne du monde qui innerve notre civilisation. Ce que Nietzsche avait parfaitement compris, qui en faisait, lui aussi la divinité centrale de son panthéon personnel. Dionysos est le plus tragique de tous les Dieux : il joue, il rit, il appelle à jouir, mais il prépare aussi les mortels à leur inéluctable fin. Il est, bien entendu, comme l'a démontré Pierre Vial, l'exact pendant d'Apollon, la divinité solaire (contradictio oppositorum ). J'avoue que j'ai découvert un des auteurs qui m'a le plus marqué par son oeuvre exceptionnelle, Michel Maffesoli, grâce à son essai L'ombre de Dionysos où il démontre l'invaincue et invincible influence du Dieu des pampres et des sarments. J'ajoute que je ne partage nullement les analyses et options sociologiques de cet auteur, ce qui démontre que je relativise et n'absolutise pas les miennes, ayant conscience que nous sommes tous dans le champ de la doxa et rarement de l'épistémè.
Mais je n'en néglige pas pour autant Apollon, le Dieu solaire. Un texte qui m'a beaucoup marqué est un quatrain, à mon sens un des plus beaux de la langue française, écrit par Paul Valéry. Dans son poème Eve, il oppose et associe magnifiquement la sensualité dionysiaque d'une jeune fille au réveil matinal (permanence de la vie renouvelée mais éphémère) et la souveraine course du soleil. J'ai toujours estimé que ces quatre vers étaient parmi les plus païens de la poésie francophone : la jeune fille, nue dans ses draps, s’éveille et s’ébroue comme un jeune animal et...
« Cependant, du haut-ciel, foudroyant l'heure humaine,
Monstre altéré du Temps, immolant le futur,
Le sacrificateur Soleil roule et ramène
Le jour après le jour sur les autels d'Azur. »
Dionysos renouvelle les formes vitales par la métamorphose (une beauté vieillira, mais une nouvelle beauté à venir lui succédera), tandis qu'Apollon, dans son immuable course (labor solis, ergon heliou) protège et assure cette métamorphose. Dans le couple Apollon-Dionysos, l'éphémère et la permanence s'associent dans l'harmonie. Pour moi, le Paganisme est donc fondamentalement le culte du réel et de la vie dans toutes leurs dimensions (biologiques, astronomiques, physiques, etc.) et, contrairement aux religions du salut, il se refuse à construire une méta-réalité, un mensonge, un fantôme ( les "marionnettes", ta aggalmata de l'allégorie de la caverne de Platon) mais affronte en face la douce et dure tragédie du vivant.
A cet égard, pour reparler de Valéry, je conseille la lecture du musical poème décasyllabique Le Cimetière Marin qui est à mon sens le plus impressionnant manifeste païen depuis Les Amours de Ronsard. Il faut également répéter que le Paganisme est fondamentalement esthétique, principe à la fois apollinien et dionysiaque. L'art, la poésie et l'architecture de notre époque qui considèrent la rigueur et la discipline esthétiques comme des contraintes incorrectes et qui, souvent, justifient par la rationalité la simple laideur, ne sont pas seulement une révolte contre l'âme païenne, mais un modèle qui ne durera pas et qui débouchera sur une catastrophe. Le Paganisme est l'avenir du monde, tout simplement parce qu'il considère le monde tel qu'il est et tel qu’il pourrait devenir, et non pas tel qu’il doit être.
Pour répondre, en final, à votre question, je dirais qu’il faut inventer de nouveaux Dieux. C’est une tendance profonde de l’homo europaeus, mentalité épique. « De nouveaux dieux vont fleurir notre avenir ». J’ai parfaitement conscience que mes réponses recèlent de multiples contradictions. Mais, je ne cherche pas à être mécaniquement cohérent. Je ne prends pas fort au sérieux ces penseurs entomologistes qui débusquent les contradictions chez les autres. Toute création est le résultat de contradictions, toute pensée vibre au sein d’un noeud de vipères.
Propos recueillis par Christopher Gérard
Entretien paru dans Antaios XVI, équinoxe de printemps 2001.
06:10 Publié dans Nouvelle Droite | Lien permanent | Commentaires (0) |
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De la mauvaise stratégie des Etats-Unis
De la mauvaise stratégie des Etats-Unis
Entretien avec le Prof. Dr. Peter Scholl-Latour
Propos recueillis par Moritz Schwarz
Né en 1924 à Bochum dans la Ruhr, Peter Scholl-Latour travaille depuis 1950 comme journaliste international. De 1954 à 1955, il a été le porte-paroles du nouveau gouvernement de Sarre, après que celle-ci soit retournée dans le giron de la RFA. Orientaliste de formation, il a entrepris des voyages d'étude dans toutes les parties du monde. De 1960 à 1963, il a été le correspondant en Afrique de l'ARD, puis a dirigé à Paris les studios de cette station de radio-télévision. En 1969, il est devenu le directeur de la WDR puis, en 1971, le chef du département des correspondants à l'étranger de la ZDF. A partir de 1975, il devient le chef du studio parisien de celle-ci. De 1983 à 1988, il occupe le poste d'éditeur de l'hebdomadaire Stern (Hambourg), puis en devient le rédacteur en chef et un des administrateurs du groupe de presse Gruner & Jahr. Il a écrit de très nombreux livres de voyage sur les pays du Proche- et du Moyen-Orient, qu'il a visités de fond en comble. Cet acquis fait de lui l'un des meilleurs experts allemands de cette région en ébullition, qui n'est boudé par aucun médium. En décembre 2002, il a fait paraître chez Propyläen un livre critique à l'égard de la politique brutale des Etats-Unis dans la région, Kampf dem Terror - Kampf dem Islam? Chronik eines unbegrenzten Krieges [= La lutte contre le terrorisme est-elle une lutte contre l'Islam? Chronique d'une guerre sans fin]. Comme le titre l'indique clairement: la guerre que Bush entend entamer en Irak ne connaîtra pas de fin et constitue dès lors une entreprise déraisonnable, à laquelle l'Europe ne doit pas participer.
MS: Professeur Scholl-Latour, immédiatement après la date du 27 janvier, jour où les inspecteurs de l'ONU auront remis leur rapport sur l'Irak, on pourra compter sur une attaque américaine contre ce pays arabe, car le déploiement des troupes bat désormais son plein. Vous avez voyagé pendant des années dans cette région, vous l'avez traversée de long en large, vous avez rédigé quantité d'articles et de livres sur le Proche- et le Moyen-Orient. Pensez-vous qu'une attaque "ponctuelle" aura lieu après le 27 janvier ou pensez-vous que les médias répandent de la désinformation quant au moment de l'attaque et que celle-ci se déclenchera plus tôt, avant qu'une protestation universelle ne s'orchestre contre cette guerre?
PSL: On peut penser, en effet, que les Etats-Unis commenceront par soumettre l'Irak à des bombardements intensifs avant la fin du mois de janvier. Dans la foulée, ils déclencheront ensuite une attaque sur le terrain, dès que leur déploiement aura été parachevé. Les Américains ne tiendront guère compte des résultats de l'inspection de l'ONU, si ceux-ci ne cadrent pas avec leur agenda.
MS: Déjà lors de la première guerre du Golfe en 1991, les Etats-Unis ont lancé un bobard propagandiste, affirmant que des nourrissons koweitiens avaient été tués par des soldats irakiens, afin de manipuler l'opinion publique américaine et internationale, pour qu'elle abonde dans le sens de la guerre. L'année dernière, les Américains ont annoncé leur intention —retirée depuis— de créer un ministère de la propagande et de la désinformation. Personne, à l'heure actuelle, ne pense sérieusement que l'escalade sera provoquée par l'Irak, pourtant, aucun homme politique occidental en vue n'ose remettre en question le fondement même de cette propagande américaine, qui prétend que l'attaque dépendra du comportement de Saddam Hussein; au contraire, on entend les hommes politiques européens discuter avec un "sérieux papal" des légendes répandues par la propagande américaine…
PSL: Le bon vieux truc de la provocation entièrement machinée ne date pas d'hier. Déjà, la guerre du Vietnam avait commencé à la suite d'une présentation fallacieuse, dans les médias américains, d'un incident survenu dans le Golfe du Tonkin en 1964, où, soi-disant, de petits patrouilleurs nord-vietnamiens auraient attaqué la flotte américaine. Ce qui est exact, c'est que des navires de guerre américains avaient pénétré dans les eaux territoriales nord-vietnamiennes, comme l'attestent les documents mêmes du Pentagone, qui ont été publiés depuis. Le fait que nos politiciens acceptent pour argent comptant la propagande intensive des Etats-Unis prouve que nous nous trouvons dans un état de subordination totale à l'égard de Washington.
MS: Comment expliquez-vous alors le fait que les politiciens européens et surtout les médias en place reprennent, sans la contester ni même la soumettre à une critique sommaire, la thèse que la guerre ou la paix ne dépendent que du seul Saddam Hussein, alors que le dictateur irakien doit à tout prix éviter un conflit ouvert, uniquement parce que son premier intérêt est simplement de survivre?
PSL : La liberté de la presse, dans l'aire capitaliste, n'est pas illimitée. Et, par conséquent, induire systématiquement en erreur l'opinion publique occidentale constitue une négation patente des principes mêmes de la "communauté occidentale des valeurs". Nous sommes entrés dans une époque sans merci, très rude. La présidence américaine actuelle manie une vision du monde manichéenne, qui ne connaît qu'un Bien absolu, opposé à un Mal absolu. Malheureusement, la morale et la politique ne se concilient que très rarement. Comme Nietzsche le disait: «L'Etat est le plus froid des monstres froids».
MS: Contrairement à ce qui s'est passé en 1991, Saddam Hussein cherchera vraisemblablement à éviter une bataille frontale ouverte et tentera d'attirer les Américains dans une guerre de partisans et dans des combats de rue, types de combat que même une grande puissance ne peut gagner, comme on le voit aujourd'hui en Tchétchénie.
PSL: A la condition toutefois qu'une partie des soldats irakiens soit prête à se battre jusqu'au dernier homme. Si on en arrive à de tels combats de partisans et de rue, les troupes américaines auront fort à faire, car Bagdad est une ville difficilement contrôlable, abritant six millions d'habitants. Les Irakiens utiliseront sans doute des gaz de combat. Mais, on peut penser aussi que, face à la pression des troupes américaines, entrant dans le pays, le régime s'écroule et se liquéfie. En 1991, dès le début de l'offensive américaine sur le terrain, l'ordre étatique s'est effondré dans le Sud du pays, et même à Bagdad, où, venus des quartiers pauvres, des hordes de pillards se sont jetés sur le centre de la ville. Dès que la nouvelle s'est diffusée que Saddam Hussein avait conclu un armistice avec les Américains, l'ordre a été rétabli très vite et très brutalement. Autre possibilité: pendant la progression éventuelle des troupes américaines, nous pourrions assister à un putsch d'officiers, qui se diront: «Saddam doit partir, sinon nous nous balancerons à ses côtés au bout d'un gibet». Saddam Hussein suscite la haine dans de nombreuses catégories de la population. De nombreux habitants de Bagdad seraient capables d'accueillir les troupes américaines dans la liesse. Cependant, une chose est sûre: une telle liesse, si elle a lieu, ne durera pas longtemps. Toute occupation étrangère de l'Irak, par des troupes non musulmanes, conduira, immanquablement, à une révolte populaire. Même les adversaires actuels de Saddam Hussein, comme les nationalistes panarabes et surtout les activistes islamistes, pourront en fin de compte déclencher une guerre d'usure, une "guerre asymétrique", que les Etats-Unis ne pourront subir pendant longtemps, rien que pour des motifs psychologiques.
MS: Vous aviez prédit l'attaque prochaine contre l'Irak dès les événements du 11 septembre 2001. Pourquoi? Parce que les Etats-Unis sont dorénavant bien décidés, depuis cette journée tragique, à liquider toute menace potentielle sans tenir compte du droit international?
PSL: Non. Le projet d'attaquer l'Irak une seconde fois, les Américains le cultivaient déjà sous la présidence de Clinton, donc bien avant le 11 septembre 2001. Mais, à l'époque, ce projet n'apparaissait pas comme opportun pour des raisons de politique étrangère. Aujourd'hui, cependant, dans le cadre de ce qu'ils appellent la "guerre contre le terrorisme", les Américains ont déclenché une action punitive globale, qui touche aussi l'Irak, décrit comme "Etat voyou", afin d'avoir un prétexte pour l'éliminer. Alors que même la CIA a admis que jamais l'Irak n'avait participé aux actions terroristes internationales.
MS: Pourtant les Etats-Unis avancent des arguments très plausibles, par exemple, quand ils disent que l'Irak prépare et stocke des armes de destruction massive, participe à la prolifération des armements, etc. Le rôle des Etats-Unis serait dès lors de mettre un terme à cette prolifération dangereuse.
PSL: Le fait est que toute prolifération constitue un danger apocalyptique pour l'avenir de l'humanité —les Européens doivent le savoir eux aussi. Cependant, choisir l'Irak pour cible en ce domaine est inepte. Si l'on suit l'argumentation de Bush, alors il faudrait d'abord neutraliser la Corée du Nord, qui vient d'admettre qu'elle possède ses armes atomiques propres. Pour empêcher l'Irak de construire des armes nucléaires dans l'avenir, il suffit de perpétuer les contrôles de l'ONU. Certes, on peut construire des armes chimiques et biologiques dans n'importe quelle cave, mais on ne peut pas construire des bombes atomiques avec des installations rudimentaires qui peuvent passer inaperçues.
MS: Les armes nucléaires restent donc un danger…
PSL: Il est très facile de fabriquer des armes chimiques, chaque pays de la région proche- et moyen-orientale en a les capacités. En réalité, la question est bien plus fondamentale: il faudrait qu'à Washington, les décideurs comprennent la mentalité de leurs adversaires potentiels. Par exemple, les Américains menacent l'Iran d'une frappe nucléaire préventive. De ce fait, il me paraît évident que tout homme d'Etat iranien, digne de ce nom, cherchera par tous les moyens à se doter d'armements nucléaires, pour se protéger contre la pression et le chantage qu'exerce sur lui la super-puissance américaine, comme le fait d'ores et déjà la Corée du Nord, ou le Pakistan contre l'Inde, qui lui est supérieure sur le plan militaire.
MS: Que pensez-vous de la motivation qu'avancent les Etats-Unis pour attaquer l'Irak? S'agit-il en fait seulement du pétrole, comme on aime à le dire?
PSL: Ma réponse vous apparaître d'une extrême banalité, vous pourrez la qualifier de "populiste" ou de "démagogique", mais, de fait, la motivation centrale reste la même qu'en 1991. Les Américains veulent surtout imposer un ordre nouveau, une pax americana, au Proche-Orient, dont Israël aussi serait le bénéficiaire.
MS: Saddam n'est pourtant que le moindre mal, même pour les Américains, car il est isolé, il est hostile aux islamistes et largement désarmé. Ce sont trois avantages pour les Américains et ils semblent les négliger, car ils disparaîtront en cas de chute de l'actuelle dictature irakienne; l'avenir sera alors incertain, nous aurons plutôt la guerre civile et l'avènement d'un fondamentalisme islamiste en Irak, et non pas la paix et la liberté…
PSL: C'est exact. C'est pourquoi la stratégie américaine me semble erronée. Car pour maintenir la cohésion territoriale de l'Irak après Saddam Hussein, le Pentagone devra immanquablement recourir à une nouvelle dictature à Bagdad, qui serait semblable à celle qu'exerce Saddam Hussein, à la seule différence qu'elle autoriserait les Etats-Unis à puiser dans les nappes pétrolifères irakiennes. Mais je pense qu'un autre élément entre en jeu: il est fort possible que les Etats-Unis ont encore un compte à régler avec Saddam Hussein. Je pense que Georges Bush Senior, il y a douze ans, a mis abruptement un terme à l'offensive sur le terrain, parce qu'on lui avait annoncé que Saddam Hussein était sur le point d'être éliminé par un putsch militaire. Sans doute est-ce Saddam Hussein lui-même qui lui a transmis l'information. Ensuite, autre facteur: l'avenir de l'Arabie Saoudite, officiellement alliée des Etats-Unis, mais où se situe sans nul doute le noyau dur de la conspiration d'Al Qaïda. Si jamais les fournitures en pétrole d'Arabie Saoudite venaient à s'interrompre, pour quelque motif que ce soit, les Etats-Unis auraient besoin du pétrole irakien pour compenser par des proportions identiques.
MS: Du fait que l'objectif ultime de cette guerre américaine apparaît comme peu rationnel, peut-on dire que les analyses de certains "dissidents" américains comme Immanuel Wallerstein ou Chalmers Johnson sont exactes? Qu'il s'agit tout simplement d'imposer un "imperium" américain?
PSL: Leur vue correspond à ce que disait l'ancienne ministre américaine des affaires étrangères, Madeleine Albright, quand elle évoquait la "nation indispensable" que devaient devenir les Etats-Unis.
MS: Donc, in ultima ratio, la guerre contre l'Irak n'est pas une guerre destinée à empêcher la prolifération d'armes de destruction massive, mais constituera la première frappe d'une guerre de longue durée pour soumettre le Proche- et le Moyen-Orient à la volonté des Etats-Unis?
PSL: La "guerre contre le terrorisme", que nous a annoncée le Président Bush junior, va durer de longues années, en effet. Et cette guerre ne connaîtra aucune limitation d'ordre géographique, comme on peut le déduire déjà, à l'évidence. Selon des données que laisse filtrer la CIA, soixante Etats (!) dans le monde sont considérés aujourd'hui comme "peu sûrs" par les Etats-Unis. C'est inquiétant, mais nous ne devons pas nous laisser entraîner dans les travers d'un anti-impérialisme simpliste. Les Etats-Unis avancent une idée évidente: les "imperia" peuvent s'avérer nécessaires pour générer de l'ordre dans le monde. Cependant, je ne pense pas que les Etats-Unis soient habilités à jouer ce rôle, car j'ai constaté, au cours de toute ma carrière, qu'ils ne possèdent pas cet indispensable instinct qui a permis, à d'autres, de comprendre la réalité des autres cultures. Quant à la posture que prend l'Europe aujourd'hui, elle risque bien de devenir absolument intenable, car son incapacité politique et militaire la condamne à devenir totalement dépendante des Etats-Unis. Ne comprenez pas mon affirmation de travers: l'alliance atlantique demeurera indispensable à l'Europe et aux Etats-Unis, dans l'avenir. Mais l'organisation qui structure cette alliance et qui a fait ses preuves au cours de la guerre froide, c'est-à-dire l'OTAN, bétonne aujourd'hui la domination hégémonique sans faille du haut commandement américain sur les forces armées européennes. Prenons un exemple: si un conflit éclate entre les Etats-Unis et la Chine, l'Allemagne devra-t-elle envoyer ses soldats combattre l'armée de libération populaire chinoise, dans le cadre de la "Nato-Response-Force"? Lorsque j'entends un ministre allemand de la défense dire que la sécurité de l'Allemagne se défend sur l'Hindou Kouch, je me demande si nos hommes politiques sont encore sains d'esprit! Les chances de voir advenir une défense européenne autonome sont aujourd'hui pure illusion. Quel homme d'Etat et quel parti seraient prêts aujourd'hui en Allemagne à faire construire pour le pays des porte-avions, des sous-marins atomiques ou des fusées nucléaires à l'instar de la France? Au moins, si les Allemands ne sont pas chauds pour agir dans un cadre européen, ils devraient au moins, un jour, se décider à agir dans un cadre national, pour se protéger contre tout chantage atomique venu de l'extérieur.
MS: Le terrorisme vise à ce que les Occidentaux, surtout les Américains, se retirent des hémisphères qui leur sont étrangers et compte sur la vulnérabilité des grosses structures. La création d'un "imperium", dans cette optique, avec ou sans l'Europe, ne constitue-t-elle pas une réponse erronée?
PSL: Tel est effectivement le problème, car le terrorisme est l'arme des faibles. Pour l'Occident, il existe aujourd'hui deux dangers réels, notamment la prolifération des armes de destruction massive et la menace démographique. Telles sont les deux conditions, aux effets potentiellement funestes, qui alimenteront le terrorisme de demain. Quant à la volonté américaine de construire un "imperium", elle doit se déduire des événements du 11 septembre 2001. Il ne s'agit pas tant d'une mutation dans le fameux "choc des civilisations", comme on le prétend généralement. La signification du "Ground Zero" à New York réside en ceci: la psychologie des Américains a désormais changé. Et de fonds en comble!
MS: Que reste-t-il alors de cette idée sublime, qui nous évoque un "ordre juste" pour le monde entier?
PSL: Un ordre mondial juste a-t-il déjà existé dans l'histoire?
MS: Et qu'en est-il du droit des gens, du droit international?
PSL: Ne nous faisons pas d'illusions: le droit des gens a toujours été un bricolage tissé de bonnes intentions. Quand quelqu'un me sort des grands mots comme "family of Nations" ou "communauté internationale des peuples libres", alors il ne me prouve qu'une chose: qu'il ment.
MS: Le Chancelier fédéral Schröder en parle pourtant…
PSL: Je considère que Gerhard Schröder est un virtuose de l'arrangement, mais aussi un homme sans conscience historique et sans "feeling" pour la politique internationale. Or cette absence de "feeling" pour la marche du monde est symptomatique en Allemagne: lorsque je regarde l'émission "ARD-Presseclub", qui est censée s'occuper de problèmes politiques importants, je constate qu'on n'y cause que de thèmes intérieurs, de retraites, de tarifs, d'impôts, alors qu'en dehors de nos frontières, le monde est littéralement en train de s'effondrer. Je reste cependant certain que dans quelques années nos hommes politiques, à leur tour, devront enfin se consacrer à des problèmes qui mettent réellement nos existences en jeu.
(entretien paru dans Junge Freiheit, n°3/2003; http://www.jungefreiheit.de ).
06:05 Publié dans Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) |
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Quiévreux: dictionnaire du bruxellois
Un dictionnaire du dialecte bruxellois
Un véritable engouement secoue actuellement la capitale belge : la redécouverte, à titre quasi posthume il est vrai, de son dialecte particulier. Après la parution de deux albums de Tintin en bruxellois, « Les bijoux de la Castafiore » et « Le secret de la Licorne », après les « Assimil » sur le bruxellois et même le bruxellois le plus corsé, sans carré blanc, les éditions de manuels ou d’histoire linguistique, qui le concerne, se succèdent. On pourrait croire qu’il s’agit d’un bel enterrement, dans le genre de celui que Charles-Quint, âgé, fit célébrer pour lui-même. En effet, les sexagénaires qui manient encore ce dialecte savoureux, ou ses variantes de banlieues, sont les benjamins des locuteurs subsistants. Les générations montantes, réduites à cause du déclin démographique et remplacées par des arabophones ou des berbérophones de souche, ne maîtrisent plus ce dialecte, ne le comprennent et ne le parlent forcément plus. Nous assistons ainsi à la disparition d’une strate importante dans la structuration linguistique, selon le Prof. Henri Gobard, grand angliciste français, soit la strate dialectale, le parler vernaculaire premier qui sous-tend tout apprentissage linguistique ultérieur et permet, par recours à ce parler forcément moins figé, d’épaissir et de « saucer » la langue, d’éviter son assèchement.
Ces éditions successives de livres et de lexiques du dialecte bruxellois ne sont-elles donc que pure nostalgie ? Ou y a-t-il un plus derrière cette mode ? Replaçons notamment la réédition du « Dictionnaire du dialecte bruxellois » de Louis Quiévreux, dont l’édition originale était tant recherchée chez les bouquinistes jusqu’à cet automne 2005, dans le cadre général de l’histoire de la littérature belge, qui, elle aussi, lassitude devant le piètre parisianisme des lettres françaises oblige, connaît un fameux regain d’intérêt, notamment au départ des recherches des Professeurs Paul Aron, Marc Quaghebeur, Jean-Marie Klinkenberg et d’autres. Leurs recherches nous ont rappelé, naguère, que la volonté de créer une littérature spécifiquement belge au 19ième siècle, au lendemain de l’indépendance du pays, visait aussi à sauver la langue française du naufrage, de la cangue d’un classicisme et d’un formalisme outranciers. Cette volonté s’inscrivait bien entendu dans une volonté politique de combattre l’idéologie jacobine et moderniste, qui est mortifère et n’apporte aux expressions humaines, à l’art, qu’éviscérations ; elle est à la langue ce que la taxidermie est à la faune. Pour un Charles De Coster, il s’agissait de raviver l’héritage flamand et de l’opposer à tout ce qui était français, surtout à l’époque de Napoléon III, figure universellement honnie en Belgique au 19ième siècle. Mais cette volonté de rompre avec les manies françaises n’était pas que vengeresse : elle participait également d’un projet « rabelaisien » visant à raviver une langue française anémiée depuis la normalisation de la langue si crue et si drue de Villon et Rabelais, depuis le centralisme et le formalisme qui tueront la Vieille France.
Ce n’est donc pas un hasard si les travaux d’un De Coster, dont on se souvient surtout de son « Tijl Uilenspiegel », et d’un Camille Lemonnier, ont été salués par les « rabelaisiens » français, dont les efforts culmineront, finalement, dans l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline. De Coster voulait retrouver des termes jugés archaïques par les formalistes parisiens. Lemonnier colorait ses romans d’expressions vives, audacieuses, parfois crues, avait le culte du mot rare ou ancien, pimentait ses romans de termes wallons, chantait les louanges d’un vitalisme flamand et germanique, appelait à écrire « welche » et non pas en « formalo-parigot », en « comme-il-faut ». Céline puisera dans l’argot du Paris de sa jeunesse. Pour leur part, les « Félibriges » provençaux, contemporains de De Coster et de Lemonnier, puiseront dans les saveurs de la langue d’oc.
Face aux nouvelles tentatives de formalisation de la pensée avec deux censeurs à tronche débonnaire comme Ferry et Renaut, qui voient dans la « pensée 68 » une sorte de revival discret du nazisme ou du fascisme ( !!) et perçoivent dans l’engouement écologique une dangereuse dérive « völkisch » ( !!!), ou avec un assommant et oléagineux pondeur de navets et de banalités comme ce raseur de Comte-Sponville à la bobine de bon apôtre et de faux derche, eh bien, face à des éviscérateurs de cet acabit, la pensée doit se dresser à nouveau et conjuguer les démarches des rabelaisiens, de De Coster, de Lemonnier et de Céline. Et comme les salades de la nouvelle idéologie républicaine se veulent universelles et panmixistes, immigrophiles jusqu’à faire des voyous de banlieues sans langue définie, sans argot vivant, rien qu’avec des beuglements de haine, de nouvelles figures emblématiques de l’humanité en marche vers la parousie laïque, il est évidemment impératif de mobiliser les richesses inépuisables des terroirs comme le firent et le font Vincenot et Ragon (auteur, il est vrai, d’une très belle introduction à Rabelais), de développer une philosophie critique telle qu’il s’en profile une dans les pamphlets corrosifs d’un Philippe Muray (auteur d’une thèse magistrale sur Céline). Dans une telle entreprise, la réédition de dictionnaires comme celui de Quiévreux, ou d’autres, ont toute leur place.
Bien sûr, le germaniste et le dialectologue trouveront le lexique de Quiévreux trop succinct, trop faible sur le plan de la recherche étymologique, trop rédigé pour les rieurs qui perdaient le dialecte de leurs aïeux et tentaient de le sauver par une simple compilation. Les dialectologues se disputent sur la graphie et l’orthographie du bruxellois : en effet, quels signes phonétiques utiliser ? Comment reproduire par des caractères latins des sonorités très particulières que l’on retrouve parfois en danois ou en anglais ? Et quid des diphtongaisons très complexes dont abonde ce dialecte d’Hergé ?
Quiévreux était journaliste, c’est-à-dire un spécialiste de tout et de rien, du superficiel et du clinquant sans profondeur, surtout quand,comme lui, on travaille au « Soir ». On n’échappe pas aux défauts de ce métier de vulgarisateur, surtout après la seconde guerre mondiale qui, sous prétexte de « collaboration », nous a ôté nos meilleurs journalistes, assassinés (Colin, Falony), fusillés (Lhost, Meulenijzer), embastillés, bannis (Poulet, Marceau, partiellement Simenon et Hergé). Quiévreux, anglophile et angliciste, a forcément échappé à cette épuration calamiteuse, mais a œuvré dans les stupides années 50, où l’américanisation la plus vulgaire progressait à vue d’œil, où l’idéologie consumériste se mettait en place. Néanmoins, son « dictionnaire », qui date de 1951, est un lexique utile, auquel il faut recourir, comme il faut aussi recourir à des compilations homologues, rédigées par d’autres auteurs. Cet angliciste a orthographié le bruxellois selon les critères en usage en néerlandais. Il a parfois effectué des recherches étymologiques mais insuffisantes. Les termes qu’il aligne dans ce dictionnaire pourraient émailler des romans du terroir, aussi denses, aussi exportables que ceux de Lemonnier jadis, qui, rappelons-le, a tout de même inauguré des thématiques vitalistes et sexualisées, que l’on retrouvera chez David Herbert Lawrence en Angleterre et dans le monde, British Empire oblige.
La publicité en Belgique fait appel désormais aux accents locaux. Demain, la bande dessinée, où Bruxelles est déjà très présent, le théâtre et le roman pourront retrouver des termes plus savoureux, plus réels, dans ce lexique de Quiévreux, exactement comme Marcel Pagnol avait apprécié, chez nous, le « Mariage de Mademoiselle Beulemans » et « Bosmans et Coppenolle », avant de faire vivre un théâtre marseillais inoubliable avec « Marius », « Fanny », etc.
Affaire à suivre.
Références: Louis Quiévreux, Dictionnaire du dialecte bruxellois, Editions de l’arbre, Bruxelles, 2005, ISBN 2-9600568-0-9.
04:45 Publié dans Terroirs et racines | Lien permanent | Commentaires (0) |
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