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vendredi, 28 août 2026

George Orwell: langage, pouvoir et réduction de la pensée

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George Orwell: langage, pouvoir et réduction de la pensée

Source: https://periodistasporlaverdad.com/george-orwell-lenguaje...

La relation entre langage et pouvoir est souvent formulée de manière intuitive, presque comme un avertissement de bon sens. On dit que les mots comptent, que nommer une chose d’une certaine façon conditionne sa perception, ou que la dégradation du langage appauvrit le débat public.

Cependant, dans l’œuvre de George Orwell, cette intuition acquiert une densité bien plus grande. Il ne s’agit pas seulement du fait que le langage exprime des idées politiques, mais qu’il participe activement à leur formation, à leur limitation et à leur transmission. Le pouvoir n’agit pas uniquement sur les corps ou sur les institutions ; il agit aussi sur le champ du dicible et, ce faisant, sur le champ du pensable.

orig_52867335_jpg.jpgCette préoccupation traverse deux textes fondamentaux, très différents l’un de l’autre mais profondément liés. D’un côté, Politics and the English Language, où Orwell analyse la dégradation du langage public et son lien avec la détérioration intellectuelle et morale du discours politique. De l’autre, 1984, où cette intuition devient une construction littéraire extrême: une société dans laquelle le contrôle du langage fait partie d’un système plus large de contrôle de la réalité.

Lus ensemble, ces deux textes permettent de formuler une thèse forte : le langage n’est pas un simple véhicule neutre pour transmettre des pensées déjà élaborées. Il est une condition de possibilité de la pensée elle-même. Modifier le langage ne signifie pas seulement changer la façon dont une chose est dite; cela signifie aussi modifier l’horizon à l’intérieur duquel elle peut être comprise.

Dans Politics and the English Language, Orwell part d’une observation qui semble stylistique, mais dont la dimension est clairement politique. Le langage public — et tout particulièrement le langage politique — tend à se dégrader par des formules toutes faites, des abstractions vides, des euphémismes, des périphrases et des expressions qui remplacent la précision par une sorte d’automatisme verbal. À première vue, cela pourrait passer pour une critique de la mauvaise écriture. Mais le problème qu’Orwell détecte est plus profond : lorsque le langage devient vague, mécanique et préfabriqué, la pensée se fait moins exigeante. Non seulement parce que les mots disponibles sont de moindre qualité, mais parce que le locuteur cesse de confronter réellement ce qu’il dit.

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C’est ici qu’apparaît l’une des intuitions les plus puissantes de l’essai: la dégradation du langage n’est pas seulement le reflet de la dégradation de la pensée; elle la renforce aussi. Il existe une relation circulaire entre les deux. On pense mal et, donc, on écrit mal. Mais en même temps, on écrit dans des formes si routinières et opaques que ces mêmes formes rendent la pensée claire plus difficile. Le langage devient une machine à substituer: au lieu d’obliger à préciser, il permet d’éluder; au lieu de rapprocher de l’objet, il le recouvre de formules.

Orwell insiste particulièrement sur le rôle des euphémismes et des abstractions dans la rhétorique politique. Leur fonction n’est pas seulement d’embellir ou d’adoucir: elle consiste à créer une distance entre le mot et la chose. Une action violente peut être présentée avec des termes administratifs, impersonnels ou techniques; une réalité gênante peut être absorbée par une expression neutre qui la rend plus tolérable. L’effet de ce mécanisme n’est pas seulement rhétorique: en changeant la texture verbale d’un fait, on modifie aussi la façon dont ce fait peut être perçu moralement. La brutalité de la réalité s’atténue lorsque le langage ne contraint plus à la regarder en face.

Dans cette perspective, la critique d’Orwell ne se réduit pas à une défense du «bon style». Ce qui est en jeu, c’est la relation entre clarté verbale, responsabilité morale et jugement politique. Un langage trouble favorise une perception trouble; un langage automatisé facilite l’obéissance à des cadres préfabriqués. La perte de précision n’appauvrit pas seulement l’expression: elle affaiblit la capacité de penser contre les inerties de l’environnement.

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Cette idée trouve dans 1984 une formulation littéraire bien plus radicale. Si, dans l’essai, la détérioration du langage apparaît comme un symptôme et un instrument de l’appauvrissement de la pensée publique, dans le roman ce processus devient un programme politique explicite. La novlangue n’est pas une langue artificielle conçue simplement pour censurer des mots gênants. C’est une technologie du pouvoir destinée à réduire le champ de la pensée dissidente. Elle ne se limite pas à interdire certaines expressions; elle vise à réorganiser le langage de telle sorte que certaines idées deviennent de plus en plus difficiles à formuler et, à terme, à concevoir.

Ce qui importe ici, ce n’est pas seulement l’élimination de termes, mais la transformation de la structure même du langage. Dans la logique de la novlangue, la réduction du vocabulaire n’est pas présentée comme une perte, mais comme une amélioration: moins de mots, moins de nuances, moins d’ambiguïté, moins de possibilités de déviation. L’idéal implicite, c’est un langage fonctionnel, compact, sans zones d’indétermination ni capacité expansive. Mais c’est précisément là que réside sa dimension politique: plus le langage est réduit, plus l’espace disponible pour l’élaboration critique se resserre.

La thèse fondamentale est extrêmement exigeante: penser dépend, en partie, de la disponibilité de distinctions verbales suffisantes. Sans mots, ou sans une structure linguistique capable de soutenir des différences et des relations complexes, la réflexion perd de l’épaisseur. Elle ne disparaît pas magiquement, mais elle devient plus difficile, plus coûteuse et moins transmissible. La domination n’a alors pas besoin de surveiller chaque idée une à une: il lui suffit de réorganiser le milieu où les idées se forment.

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À ce stade, Orwell s’écarte d’une conception simpliste du contrôle idéologique. Il ne suffit pas de diffuser de la propagande ou d’interdire des opinions concrètes. Le pouvoir le plus profond vise à intervenir au niveau préalable où les opinions s’articulent. Il veut façonner la grammaire de la pensée, pas seulement ses contenus superficiels. Voilà pourquoi 1984 n’est pas seulement un roman sur la surveillance, la répression ou le mensonge d’État: c’est aussi, et peut-être surtout, un roman sur la fragilité de la pensée lorsque le langage cesse d’être un espace ouvert et devient une structure administrée.

La connexion entre les deux textes devient alors plus claire. Dans l’essai, Orwell diagnostique une corruption du langage politique qui facilite l’évasion, la manipulation et la paresse intellectuelle. Dans le roman, il imagine la forme extrême de ce processus: un régime où la simplification linguistique ne résulte plus de mauvaises habitudes ou d’intérêts circonstanciels, mais d’une stratégie systématique. Dans les deux cas, le fil conducteur est le même: le langage ne reflète pas seulement le monde, il l’organise, le classe et le rend intelligible d’une certaine manière.

Cette approche est particulièrement féconde pour analyser la narration politique contemporaine. Une grande partie des disputes actuelles ne portent pas seulement sur des faits, mais sur des noms: comment on désigne une politique, comment on nomme un conflit, quels mots acquièrent du prestige et lesquels sont stigmatisés. La lutte pour le langage n’est pas périphérique par rapport au pouvoir; elle fait partie intégrante de son exercice. Celui qui parvient à fixer les termes du débat ne le contrôle pas entièrement, mais il obtient un avantage décisif: il ne définit pas seulement ce qui est discuté, mais aussi à partir de quelles catégories.

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Il convient ici d’introduire une précision importante: dire que le langage conditionne la pensée ne signifie pas qu’il la détermine de manière absolue. Orwell ne défend pas une théorie mécanique selon laquelle il suffirait de changer quelques mots pour produire automatiquement de nouvelles consciences. La relation est plus complexe. Le langage n’enferme pas complètement le sujet, mais il configure le terrain sur lequel il évolue. Il élargit ou réduit les possibilités. Il rend certaines distinctions plus disponibles que d’autres. Il facilite certains liens conceptuels et en rend d’autres plus difficiles. En ce sens, son influence est structurelle, non magique.

La redéfinition des concepts est l’une des formes les plus subtiles et efficaces de cette intervention. Il ne s’agit pas toujours d’inventer de nouveaux mots ; il suffit souvent de déplacer le sens des mots existants. Un terme peut conserver sa forme et changer de contenu. Ainsi, la continuité superficielle du langage masque une transformation plus profonde du cadre conceptuel. Les mots sont toujours là, mais ils n’organisent plus l’expérience de la même façon. Et précisément parce que la mutation est graduelle, elle peut passer relativement inaperçue.

Dans le domaine des médias, cette question prend un poids évident. Les médias n’informent pas seulement sur les événements; ils contribuent aussi à stabiliser des vocabulaires, des formules interprétatives et des hiérarchies sémantiques: quelles expressions sont normalisées, lesquelles disparaissent, lesquelles sont présentées comme raisonnables et lesquelles comme suspectes. Il n’est pas nécessaire d’avoir une censure ouverte pour que l’espace verbal se rétrécisse. Il suffit que certains usages s’imposent comme naturels et que d’autres soient progressivement exclus du cadre de légitimité.

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Cela rejoint directement la préoccupation d’Orwell pour l’automatisation du langage. Lorsque les formules s’imposent comme substituts de la pensée, le locuteur ne décrit plus une réalité concrète, il reproduit un modèle. L’effet est double: d’une part, la complexité du monde est prématurément simplifiée; d’autre part, le sujet perd l’habitude d’examiner ses propres mots. Le langage cesse d’être un travail et devient une inertie.

La pertinence contemporaine d’Orwell réside précisément dans le fait d’avoir compris que la lutte pour la vérité ne peut être dissociée de la lutte pour l’intelligibilité. Une société peut rester pleine de mots et pourtant appauvrir sa capacité à penser si ces mots deviennent de plus en plus rigides, automatiques ou administrés. Le problème n’est pas seulement qu’on mente. C’est qu’on parle de telle manière que le mensonge, la contradiction ou la manipulation deviennent plus faciles à intégrer dans le discours.

En ce sens, son œuvre oblige à formuler une mise en garde exigeante: défendre la clarté du langage n’est ni un ornement ni un luxe stylistique. C’est une condition de la responsabilité intellectuelle. Plus le langage public est opaque, préfabriqué ou administré, plus il devient difficile de garder un jugement autonome. Non parce que l’autonomie disparaît par décret, mais parce qu’elle perd l’un de ses instruments fondamentaux.

mardi, 18 août 2026

Les langues vivantes - Sur la mort inventée du latin et du grec

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Les langues vivantes

Sur la mort inventée du latin et du grec, le siècle qui nous a appris à les craindre, et ce que leur renaissance nous révèle de l’atrophie du discours public

Source: https://demospolis.substack.com/p/the-living-dead-languages

Je n’ai jamais compris pourquoi le latin et le grec ancien sont souvent qualifiés de « langues mortes ». Cette expression m’a toujours semblé bien pire qu’inexacte. Elle m’a donné l’impression d’être un ordre subconscient, une consigne: aborde cette langue comme on s’approche d’un cadavre sur la table d’une morgue, avec des instruments, à distance clinique, en t’attendant à n'en rien retirer et en espérant n’en rien retirer.

C’est enseigner pour une autopsie, non pour une rencontre.

Rien, dans le fait d’entrer dans une pièce pour saluer un parent cher, même changé par les années, ne ressemble à entrer dans une morgue. Les deux postures ne pourraient être plus différentes, et il m’a toujours semblé que nous devons au latin et au grec le statut de parents que nous aurions en commun.

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Ce raisonnement n’est pas sentimental. Une langue meurt lorsque la communauté qui la parlait disparaît sans laisser de descendance: aucun héritier, aucune continuité, rien à transmettre. Ce n’est pas ce qui est arrivé au latin ni au grec, et il vaut la peine de préciser pourquoi. Le latin n’a pas disparu. Il s’est transformé, comme toute chose vivante se transforme, en italien, espagnol, français, portugais, catalan, roumain et une vaste constellation de langues régionales encore parlées par des centaines de millions d’hommes qui ont hérité de son système de cas dans leur bouche dès l’enfance, bien avant de le rencontrer comme matière scolaire.

Le grec non plus n’a pas disparu. Le grec moderne n’est pas une reconstruction ou une résurrection savante; c’est la même langue, parlée par le même peuple sur la même terre, évoluant sans interruption depuis au moins trois mille ans.

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Les peuples, en règle générale, ne disparaissent pas simplement, pas plus que la langue dans laquelle ils mènent leur existence. Il s’agit d’une transformation, de l’œuvre ordinaire du temps sur toute langue vivante, y compris le latin et le grec.

Qualifier une langue de morte, c’est autoriser l’autopsie. Dire qu’elle a survécu à travers de nombreux enfants adultes, c’est s’obliger à aller rendre visite à la famille.

Le monde est-il devenu stupide ?

Il y a une seconde chose que je n’ai jamais su expliquer, et elle est étroitement liée à la première.

Si le latin et le grec sont aujourd’hui tant redoutés, abordés par les élèves avec plus de crainte que de curiosité, pourquoi, pendant tant de siècles, des gens ont-ils souhaité les apprendre ?

Les humanistes de la Renaissance rivalisaient du prestige d’une phrase cicéronienne. Pendant un millénaire, les écoles monastiques et les cathédrales considéraient une maîtrise du latin comme un passeport pour toute l’Europe savante. Diplomates, scientifiques et clercs conduisaient le quotidien de leur vie dans cette langue. Ce n’est pas la grammaire de Cicéron ou d’Homère qui est soudainement devenue plus difficile au cours des cent cinquante dernières années, ni les populations qui seraient soudainement devenues moins capables de l’apprendre.

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Les langues ne changent pas de degré de difficulté. Quelque chose d’autre a changé. Et c’est parmi des chercheurs qui partagent ces deux soupçons — sur la fausse métaphore de la mort et sur ce revirement inexplicable du désir à la crainte — que j’ai trouvé quelques-unes des réponses les plus éclairantes qui soient.

Un matin d’octobre 2025, quarante personnes se sont réunies à la Faculté de lettres classiques de l’Université de Cambridge, et quelque deux cent trente autres se sont connectées depuis le monde entier, pour passer une journée à discuter de la façon dont il faudrait enseigner le latin et le grec ancien aux enfants. L’événement était modeste, voire de niche, selon les standards des colloques universitaires. Pourtant, dans les communications issues de cette journée, se trouve un argument qui répond d’un coup à mes deux soupçons et porte des implications bien au-delà de la salle de classe : il touche, en fait, à la santé de la cité elle-même.

Décoder n’est pas lire

Le débat pédagogique en question concerne ce que les linguistes appellent l’Input Compréhensible : l’idée qu’une langue s’acquiert non pas par la mémorisation de ses règles, mais par l’expérience répétée d’une communication signifiante, juste au-dessus du niveau de compétence actuel de l’élève.

Pendant des décennies, c’est la prémisse inverse qui a régi l’enseignement des langues anciennes. Le latin et le grec étaient enseignés comme des codes à déchiffrer : déclinaisons rabâchées, phrases démontées en parties grammaticales, la compréhension n’advenant qu’après la traduction achevée.

Le résultat, comme plusieurs intervenants l’ont noté, fut des générations d’élèves capables d’analyser un subjonctif avec précision sans pouvoir lire un paragraphe de Cicéron pour le plaisir ou le sens. Un chercheur a constaté que les élèves abordant Tacite, après avoir passé leur GCSE, reconnaissaient à peine un dixième du vocabulaire de sa phrase d’ouverture. Ils avaient appris un appareil pour décoder le latin. Ils n’avaient pas appris à le lire.

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Ce qui est diagnostiqué ici, si l’on prend du recul par rapport aux cas particuliers des déclinaisons, c’est une forme bien moderne d’appauvrissement: le traitement de la langue comme une source d'informations à extraire plutôt que comme un moyen de compréhension partagée. Le mouvement de l’input compréhensible affirme explicitement que ce n’est pas seulement inefficace, mais psychologiquement corrosif. Des étudiants anglais, assez courageux et motivés pour apprendre les classiques, peuvent analyser le latin en silence mais ressentent une réticence viscérale, presque physique, à prononcer un seul mot à voix haute, parce que la langue n’a jamais été pour eux qu’une énigme à résoudre.

Le siècle qui a appris à craindre

C’est ici que le second soupçon, celui d’une peur apprise, trouve sa réponse. Cette crainte a été fabriquée, elle n’est pas inhérente aux langues elles-mêmes. Rien, dans le latin ou le grec, n’impose à l’élève de les aborder avec anxiété plutôt qu’avec désir, et, je l’ai déjà noté, pendant l’essentiel de leur histoire, rien ne l’a imposé.

Les langues ne sont pas soudainement devenues plus difficiles au cours du dernier siècle et demi. Ce qui a changé, c’est le dispositif bâti pour les enseigner.

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Les nouveaux systèmes scolaires nationaux du XIXᵉ siècle, et avant tout la tradition du gymnasium allemand de dissection grammaticale poussée, transmise en Flandre par exemple à travers les grammaires très répandues d’Adhemar Geerebaert (photo), ont réorganisé les deux langues autour de l’analyse des formes plus que de la lecture du sens. Les élèves consacraient «de nombreuses heures hebdomadaires» au latin sous ce régime et «finissaient souvent sans pouvoir lire couramment ou composer correctement».

Le réformateur allemand Georg Rosenthal, écrivant de l’intérieur même de cette tradition en 1924, lui donna son épitaphe la plus acérée: Gesehenes Latein ist kein Latein: « Le latin vu n’est pas du latin». Des générations d’écoliers ne furent pas vaincues par Cicéron ou Homère, mais par une méthode conçue pour valoriser l’enseignant et s’interposer entre eux et la langue.

Cette transformation n’eut pas lieu isolément. Elle appartenait à une confiance plus large du XIXᵉ siècle que l’éducation pouvait être rendue scientifique, standardisée et mesurable.

La même époque qui bâtit la bureaucratie moderne a aussi refaçonné la classe à son image. Le savoir devint quelque chose à classifier, examiner, certifier; la langue, un objet à analyser. On produisit des administrateurs, au détriment de citoyens capables de juger.

Nous avons hérité d’écoles remarquablement efficaces pour enseigner aux élèves à identifier les parties d’une phrase, mais de plus en plus incertaines quant à la tâche, bien plus difficile, d’entrer dans une conversation sur le bien commun.

La réduction du grec et du latin à la seule grammaire n’a pas été une simple erreur pédagogique. Elle fut l’expression d’une habitude civilisationnelle plus large: remplacer la participation par la procédure, la compréhension par la technique, la sagesse par l’administration.

Il vaut la peine de s’arrêter sur l’étrange familiarité de cet appauvrissement aujourd’hui hors de la classe. L’instinct qui consiste à traiter la langue comme un simple gisement d’information à extraire (lire le titre, extraire la citation, laisser l’algorithme résumer l’argument pour ne pas avoir à s’y attarder) a migré de la classe de lettres classiques à toute l’architecture du discours public contemporain.

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Nous avons construit une culture civique préoccupée par le décodage de l’utile plutôt que par la lecture et la compréhension. Nous décodons les discours pour y trouver des scandales, survolons les interviews pour en extraire des titres, les débats pour des extraits à publier sur les réseaux sociaux, et les livres pour des citations à partager. Nous ne restons plus assez longtemps dans la langue pour que le sens s’y dépose et puisse nous transformer.

La culture civique actuelle traite le discours politique selon son contenu extrait, tout en restant étrangère à l’acte délibératif que le discours est censé mettre en œuvre. Le parallèle n’est pas fortuit. Il s’agit, je veux le suggérer, de la même réduction, mais sous un autre habit.

Avant que “mot” ne signifie mot

Les Grecs n’avaient pas de terme distinct pour “langue” opposé à “raison”, ou “raison” opposée à “discours public”. Logos remplissait ces trois fonctions. Pour Aristote, l’être humain n’est pas seulement zoon politikon, l’animal politique, mais il l’est précisément parce qu’il est zoon logon echon: l’animal qui possède le logos, capable d’exprimer non seulement le plaisir et la douleur, comme les autres animaux, mais aussi le juste et l’injuste, l’utile et le nuisible, en commun avec les autres.

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La polis, dans cette conception, n’est pas d’abord un ensemble d’institutions. C’est une communauté constituée par l’acte partagé de la parole signifiante sur la manière de vivre. La citoyenneté est inséparable de la capacité à user du logos avec autrui, non simplement à le décoder seul.

C’est pourquoi la redécouverte du “latin vivant” (la méthode directe de Rouse à la Perse School en 1902, le rêve d’entre-deux-guerres d’un latin comme lingua franca européenne neutre et unificatrice, les dialogues dans les écoles jésuites où les élèves se saluaient, débattaient, se taquinaient en latin plutôt que de simplement le traduire) porte un enjeu qui va bien au-delà de la simple curiosité d’antiquaire.

Chacun de ces mouvements, en son siècle, fut une tentative pour restaurer à la langue la condition qu’Aristote supposait: un médium partagé, et non un corpus tenu à distance. La devise de Caton, chère aux partisans de la renaissance du latin, exprime la même intuition en six mots : rem tene, verba sequentur : “Saisis la chose, les mots viendront.”

Le sens précède et engendre la langue; la langue ne précède ni n’engendre le sens. Inverser cet ordre, comme l’a fait la pédagogie grammaticale-traductive, comme le fait aujourd’hui une bonne part de notre discours public, c’est produire un flot verbal qui n’a jamais vraiment été compris par quiconque, pas même par son auteur.

Petites républiques de parole

Ce qui est frappant chez les praticiens de cette nouvelle et vieille approche du grec et du latin, c’est avec quelle délibération ils ont reconstitué les conditions d’une petite polis dans la classe pour résoudre ce problème.

À l’Open University, on donne aux étudiants du latin littéraire “incompréhensible” qu’ils ne peuvent pas encore traduire et on leur demande de lui donner sens, ensemble, à travers la discussion et la traduction parallèle, avant d’y revenir des années plus tard avec une compétence acquise: une pédagogie qui valorise la lutte interprétative collective plus que la certitude prématurée et solitaire.

À Haileybury, les textes sont lus à haute voix, en chœur, de sorte que la compréhension se vérifie non par un test silencieux, mais par la confiance audible d’une salle d’élèves parlant ensemble.

À l’Université d’Oxford, l’argument de Cressida Ryan en faveur d’un design inclusif rend explicite ce que les autres laissent entendre : qu’un environnement “à haute sauvegarde de la face”, où l’acte vulnérable d’essayer la parole à voix haute n’est pas puni par les vingt mille petites humiliations qu’un certain type d’élève a déjà intériorisées à l’adolescence, n’est pas un luxe, mais une condition préalable à tout essai de parole.

Aucune de ces solutions n’est technique. Elles redécrivent la classe comme un lieu où le sens doit être bâti ensemble, à voix haute, au risque de l’erreur, plutôt qu’assemblé en privé puis remis à la correction.

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Il est difficile de ne pas remarquer que c’est précisément cette capacité que la vie politique contemporaine est en train de perdre: la volonté de risquer une opinion inachevée à voix haute, parmi d’autres, dans l’espoir que la compréhension résultera de l’échange, et non d’une possession préalable.

Nous n’avons pas perdu la capacité de transmettre des informations. Mais nous avons perdu, dans une mesure préoccupante, le confort acquis de pratiquer le logos ensemble en public, au rythme et dans la vulnérabilité qu’exige la véritable délibération.

Le vrai cadavre

Le latin n’a jamais été un corps sur la table. Ce que nous avons réellement disséqué, ces deux derniers siècles, c’est notre propre volonté d’user de la langue ensemble, en public, quitte à prendre des risques ; et ce patient-là, contrairement à la langue de Cicéron, n’a peut-être pas de descendants vivants dans les coulisses.

L’ironie, c’est que cette redécouverte arrive précisément au moment où les machines excellent dans les compétences que les écoles ont mis deux siècles à cultiver. L’intelligence artificielle peut désormais traduire, analyser et résumer plus vite et plus précisément que n’importe quel élève. La machine n’a pas tort de le faire, mais la tâche pédagogique s’est déplacée en conséquence: ce qu’il reste à cultiver pour l’apprenant humain, ce n’est plus la restitution, mais le jugement interprétatif, la capacité à s’asseoir devant un texte ou un argument et à se demander ce qu’il signifie, ce qu’il implique, ce qu’il exige du lecteur.

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Cette réflexion vaut tout autant pour la citoyenneté. Un public qui a délégué la tâche de comprendre à une machine à produire du résumé, comme la télévision, sans conserver la capacité acquise d’interpréter, de délibérer et de s’exprimer lui-même, a reproduit dans l’ensemble de la vie civique le même échec que l’Input Compréhensible visait à corriger dans la classe de latin : un flot de paroles apparemment fluide, mais sans compréhension habitée.

C’est la même question que de savoir si un collégien doit rencontrer l’ablatif absolu à travers une histoire graduée sur Ariane ou au détour d’un exercice de grammaire isolé. Le pari sous-jacent, que la langue partagée est soit vécue et parlée vers une compréhension commune, soit simplement décodée et laissée inerte, est le même pari dont dépend finalement la santé de la cité.

Une civilisation qui a oublié — ou réprimé — comment user de sa propre langue ensemble, de façon vulnérable, provisoire, communautaire, ne devrait pas s’étonner de découvrir que son discours politique, aussi abondant soit-il, ne persuade plus, ne lie plus, et n’a plus vraiment de sens.

Rem tene, verba sequentur.

La redécouverte du grec et du latin ne porte pas, au fond, sur le grec ni sur le latin.

Il s’agit de se rappeler à quoi sert la langue. À communiquer.

Avant les institutions, il faut la parole. Avant la politique, il faut le logos.

Une civilisation tient non seulement par ses lois ou ses marchés, mais par sa capacité partagée à chercher le sens à voix haute.

Voilà pourquoi les classiques comptent.

Pas seulement parce qu’ils nous enseignent des mots et des concepts anciens, mais parce qu’ils nous rappellent comment un peuple libre apprend à parler.

samedi, 11 avril 2026

Un modèle cognitif indo-européen : voir, penser, dire, faire

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Un modèle cognitif indo-européen: voir, penser, dire, faire

par Ivan Allaerts

Les langues indo-européennes offrent un terrain exceptionnel pour observer non seulement des correspondances phonétiques, mais aussi une véritable architecture ancienne de la pensée. À travers quelques racines très anciennes, on peut reconstituer ce qui ressemble moins à un lexique qu’à un modèle implicite de la cognition humaine.

Quatre racines proto-indo-européennes jouent ici un rôle central:

*weid- : voir, percevoir, savoir

*men- : penser, se souvenir

*wekw- : dire, appeler, parler

*werg- : faire, produire, agir

Ces quatre axes ne sont pas seulement linguistiques. Ils dessinent une structure conceptuelle cohérente, qui relie perception, intériorité, langage et action.

1. Voir : du monde perçu au monde connu (*weid-)

La racine *weid- exprime le passage de la perception visuelle à la connaissance. Voir, dans ce système ancien, n’est pas un simple phénomène sensoriel : c’est déjà une forme d’intellection.

On en retrouve les traces dans de nombreuses langues :

grec ancien : οἶδα (oida), “je sais”, issu d’une forme ancienne *woida

latin : videre, “voir”

sanskrit : veda, “savoir”

germanique : wise, wissen, weten “savoir”

Le grec ἰδέα (idéa), “forme vue”, appartient également à cette famille. Le passage de “voir” à “idée” illustre une évolution fondamentale: la perception devient abstraction.

Ainsi, dans ce premier axe, le monde extérieur est capté et transformé en connaissance.

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2. Penser : organiser le monde intérieur (*men-)

La deuxième racine, *men-, renvoie à l’activité mentale intérieure : penser, se souvenir, maintenir quelque chose dans l’esprit.

Elle est à l’origine de:

latin mens (esprit), memoria (mémoire)

grec mnēmē (mémoire)

sanskrit manas (esprit), mantra (formule mentale)

anglais mind, allemand Meinung

Ici, la cognition n’est plus tournée vers l’extérieur, mais vers la stabilisation interne de l’expérience. La mémoire devient le support de l’identité et de la continuité mentale.

Ce second axe transforme la perception en structure intérieure durable.

3. Dire: rendre le monde social (*wekw-)

La troisième racine, *wekw-, concerne la parole. Mais dans les sociétés indo-européennes anciennes, parler n’est pas seulement produire des sons: c’est agir sur les autres et sur le monde social.

On la retrouve dans:

latin vox (voix), vocare (appeler)

grec ἔπος (epos), parole, récit

sanskrit vāc, parole sacrée

Dire, c’est appeler, nommer, convoquer. Le langage est donc une forme d’action institutionnelle: il crée du lien, de l’ordre et du sens partagé.

La parole devient ainsi le passage entre pensée individuelle et réalité collective.

4. Faire : transformer le monde (*werg-)

Enfin, la racine *werg- exprime l’action productive: faire, produire, mettre en œuvre.

Elle donne :

grec ἔργον (ergon), œuvre

anglais work, néerlandais werk, allemand Werk

allemand wirken, “produire un effet”

français savant : énergie, ergonomie

Cette racine décrit la transformation effective du monde. Elle relie l’activité humaine à ses résultats concrets, mais aussi à l’idée d’efficacité.

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5. Un système cohérent de la cognition humaine

Pris ensemble, ces quatre axes forment un système étonnamment cohérent :

- percevoir le monde (weid-);

- le structurer intérieurement (men-);

- le partager socialement (wekw-);

- le transformer matériellement (werg-);

Ce modèle peut être représenté ainsi :

perception → pensée → parole → action

weid-               men-         wekw-      werg-

6. Une anthropologie implicite

Ce qui frappe dans cette reconstruction, ce n’est pas seulement la régularité linguistique, mais la cohérence anthropologique qu’elle suggère.

Dans cette vision ancienne:

- voir, c’est déjà savoir;

- penser, c’est organiser la mémoire du monde;

- parler, c’est agir socialement;

- faire, c’est inscrire la pensée dans la réalité.

Autrement dit, ces langues anciennes semblent structurer l’expérience humaine en quatre dimensions fondamentales, allant du monde perçu jusqu’au monde transformé.

Conclusion

À travers ces racines, les langues indo-européennes ne livrent pas seulement leur histoire phonétique. Elles révèlent une manière ancienne de découper le réel, où cognition et action forment un continuum.

Ce modèle n’est évidemment pas un système philosophique explicite transmis par une civilisation disparue. Mais il fonctionne comme une structure latente, reconstruite par la linguistique comparative, et qui éclaire d’un jour nouveau la cohérence profonde entre voir, penser, dire et faire.

vendredi, 27 juin 2025

L’américanisation linguistique de l’Union européenne

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L’américanisation linguistique de l’Union européenne

par Yannick Sauveur

Americanisationsocietefrancaisequadri.jpgSi mon essai sur l’américanisation de la société française [1] traite du cas français, il est évident, hélas, que les constats que je fais s’appliquent très largement à l’Europe dans son ensemble, voire à ce qu’on appelle improprement l’Occident. J’ai écrit un long chapitre relatif à l’acculturation linguistique. Même si l’américanisation recouvre tous les aspects de la vie courante : arts, musique, vêtement, restauration, tourisme, il en est un qui me paraît essentiel, être le problème numéro 1, c’est celui de la langue nationale qui est en voie de disparition. En disant nationale, j’entends le français en France (ou Wallonie, ou Québec ou Suisse romande), l’allemand en Allemagne, l’italien en Italie, le castillan en Espagne, etc. Les ravages de la domination culturelle américaine sont, faut-il le déplorer, identiques dans tous les pays se soumettant avec une facilité déconcertante à la colonisation américaine. Le linguiste italien Antonio Zoppetti rappelle le propos de Churchill selon qui « Le pouvoir de dominer la langue d’un peuple offre des gains bien supérieurs à ceux de lui enlever des provinces et des territoires ou de l’écraser en l’exploitant. Les empires du futur sont ceux de l’esprit. »[2]

L’américanisation n’est pas récente. Le déferlement culturel U.S., déjà présent dans la première moitié du 20ème siècle, prend son envol avec la fin de la 2ème Guerre mondiale : chewing-gum, bas Nylon, cigarettes blondes, coca-cola envahissent les territoires libérés. Ces nouveaux produits de consommation sont associés à un message subliminal, celui de liberté et c’est ainsi que la majorité des peuples vont entendre cette nouvelle occupation que certains nommeront plus tard une colonisation douce. Les Accords Blum-Byrnes et le Plan Marshall signés respectivement en 1946 et 1947 vont accélérer la domination politico-économico-culturelle tant il est vrai que tout est lié et qu’une domination qui ne serait que militaire n’aurait pas de sens, ce qu’a bien compris le politiste et ancien conseiller de Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski, pour qui « La domination culturelle des États-Unis a jusqu’à présent été un aspect sous-estimé de sa puissance globale. »

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Voilà pour le contexte historique. En ces années 40 et 50, les langues nationales sont encore épargnées. Au début des années 60, un auteur français, Etiemble, écrit un pamphlet, Parlez-vous franglais ?[3]. À la même époque des auteurs italien ou allemand auraient pu, tout aussi bien, écrire Parlez-vous italianglese ? ou Parlez-vous germanglais ? Etiemble fustige (déjà !) le sabir atlantique (« une langue au niveau le plus bas ») et l’invasion de l’anglais. Succès éditorial remarquable mais fiasco du point de vue de son influence. La lecture du livre d’Etiemble, à 60 ans de distance, prête à sourire tant il est vrai que les parking, dancing, building, pressing, lunch, business, fair-play, teenagers paraissent bien ordinaires à nos oreilles des années 2020.

A32635.jpgPour s’en convaincre, il n’est pas inutile de citer quelques-uns des mots et expressions couramment utilisés dans les médias grand public : les masters, les think tanks, les followers, les like, les posts, les happy hours, le management, les managers, le turn-over, le feedback, le merchandising, l’inévitable black friday, le coach et le coaching avec ses variantes, equicoach et equicoaching, le coworking, le leadership, les leaders, les show room, les fast food, le drive et les drive in, les hamburger, check in et check out, les looser, les spots diffusés en prime time, les podcasts et les émissions en replay, les talk show, un full time job, les news qui se déclinent en news magazines, en newsletter, le body language, les start-up, faire son coming out (très en vogue dans la classe élitaire de la politique et/ou du spectacle), les check up, les crowfunding (financement participatif), le coliving et autre storytelling. En lisant la presse, je découvre que ThereSheGoes est une application pour aider les femmes à entreprendre ou encore qu’un escape game permet de sensibiliser sur les handicaps invisibles. Quant à la team mise à toutes les sauces, elle fait presque partie du langage courant et dans son sillage, la dream team. J’ai vu récemment un panneau intitulé « Espace Street Workout » qui invite à respecter la charte éthique de la Fédération Mondiale de Street Workout[4] et de Calisthénics. J’arrête là cet exercice épuisant qui n’est pas une spécificité française. En Italie comme en France dans les aéroports ou dans les gares, les portes d’embarquement sont des gates !  

À cela ajoutons la transformation de nos villes, tant les périphéries avec les mêmes enseignes, les mêmes publicités, les centres-villes dont les vitrines se parent de slogans ou accroches anglo-saxonisées (Haircuts and Shaves BARBER SHOP Professionnal Service, L’Ideal Coffee - Working Café – Salad Bar – Petite restauration). On reste confondus devant pareille bêtise qui, hélas, se répand à toute vitesse.

41F80mI7nWL._SX195_.jpgCe langage, le franglais (Etiemble), le gallo-ricain pour Henri Gobard, le globish[5], langage réduit à 1.500 mots, syntaxe et grammaire simplifiées, voire la très expressive okeïsation, n’est qu’un des aspects de l’américanisation du langage. J’ai indiqué ailleurs[6] qu’il y avait deux types d’américanisation : Américanisation du riche, américanisation du pauvre (insidieuse), américanisation voulue (recherchée) ou subie, le résultat est le même. Et les deux publics peuvent se rejoindre et se retrouver dans un McDo. Cette américanisation subliminale de nos cerveaux (François Asselineau) n’est que la résultante d’un travail de sape en amont opéré depuis des décennies par des gouvernants serviles, des journalistes aux ordres, et plus généralement les élites complices de cette dégradation sans oublier une certaine bourgeoisie qui, par mimétisme, par snobisme envoie ses rejetons aux States (une année pour passer le bac américain, ou études supérieures complètes). Pour ceux-là, l’anglo-américain est une première langue à égalité avec la langue maternelle : les curriculums vitae sont rédigés exclusivement en anglais, même pas en bilingue langue maternelle/anglais ! Toutes les productions scientifiques sont majoritairement en anglais. C’est une erreur de croire que la richesse scientifique doive s’exprimer en anglais pour être reconnue. Le mathématicien Laurent Lafforgue (médaille Fields 2002) considère que, contrairement à l’opinion commune, ce n’est pas grâce à la vigueur et à la qualité de l’école française de mathématiques que les mathématiques françaises continuent à être publiées en français, mais, tout à l’inverse, parce que cette école continue à publier en français qu’elle conserve son originalité et sa force.[7]

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Les conférenciers s’expriment en anglais même s’il y a la traduction simultanée. Comment s’en étonner lorsque le Président de la République, Emmanuel Macron, s’obstine, contre tout bon sens, à ne pas utiliser la langue qui fut celle de la diplomatie pendant des siècles. Loin d’être un cas isolé, d’autres dirigeants, ainsi Mario Draghi, ancien Président du Conseil, ancien Président de la B.C.E., fait ses discours en anglais depuis des années.  La francophonie, elle-même, est en berne mais comment ne le serait-elle pas avec une secrétaire générale de l’OIF (Organisation internationale de la francophonie), Louise Mushikiwabo (photo), élue en 2018 et réélue en 2022, dont la candidature a été présentée en anglais par le président du Rwanda, Paul Kagame. Il est vrai que le Rwanda a remplacé en 2008 le français par l’anglais en tant que langue obligatoire à l’école !

Comment imaginer qu’Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Keir Starmer, Donald Tusk, quand ils se réunissent parlent dans une autre langue que l’anglo-américain ?

Les young leaders ne sont plus une spécificité franco-américaine. On les retrouve en Italie, en Allemagne, et même… en Afrique (Promotion 2023 de la French-African Foundation sous le haut patronage du Président Emmanuel Macron et du Président Paul Kagame). Les élites atlantistes sont associées aux cercles et organisations mondialistes : Fondation Rockefeller, Fondation Ford, Bilderberg Group, Aspen Institute. L’anglo-américain est tout naturellement la langue de communication pour ces participants du Bilderberg Group (réunion 2023) : Edouard Philippe, ancien Premier ministre français, Albert Bourla, Président de Pfizer, Paolo Gentiloni, Commissaire européen aux Affaires économiques et financières, à la fiscalité et à l’Union douanière, à la Commission européenne, Roberta Metsola, présidente du Parlement européen, etc. La présidente du Conseil italien et proche de Trump, Giorgia Meloni, fait partie de Aspen Italia.

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Léopold Sédar Senghor (photo), prévoyait que le français pourrait être à la fois la langue de l’unité européenne, la langue véhiculaire du bassin méditerranéen et celle de l’unité de l’Afrique ! Hélas ! Celui qui a tant œuvré pour la francophonie serait bien amer de constater que l’anglais règne en maître dans toute l’Union européenne alors que l’anglais n’est langue officielle d’aucun pays de l’U.E. À l’appui de l’anglais comme langue de l’U.E., les partisans invoquent le coût des traductions alors que la richesse induite par la diversité des langues est de loin supérieure au coût, en réalité négligeable.[8]

Dans une Europe débarrassée de la domination anglo-américaine, une authentique politique d’Éducation nationale devrait avoir pour mission l’apprentissage, dès l’entrée dans l’enseignement secondaire, de trois langues (en plus de la langue maternelle) et se poursuivre dans l’enseignement supérieur avec l’approfondissement d’une langue autre que l’anglais. Encore faudrait-il que dès le plus jeune âge, tant dans les familles que dans l’enseignement primaire, le civisme fût la règle : respect de sa langue maternelle (ou d’adoption pour les immigrés) et apprentissage rigoureux de celle-ci. Les patrimoines linguistiques nationaux doivent être protégés. Il est inutile d’empiler des lois alors qu’il suffit d’appliquer strictement les lois existantes (loi Toubon en France), ce qui suppose que les publicitaires, et autres communicants, révisent prestement leur vocabulaire.

Les partenariats et financements des organismes promouvant les langues nationales doivent être développés : Alliance Française, Goethe Institut, Institut Cervantes, etc. Le multilinguisme des élites doit être promu avec la connaissance minimale de l’allemand, de l’espagnol et du français. Est-ce utopique ? Oui, assurément dans le cadre actuel de l’U.E. mais certainement pas dans le cadre d’une Europe qui veut recouvrer les moyens de sa puissance, et la défense et la restauration des langues nationales en font partie. Avant toute chose, tout complexe d’infériorité doit être banni. La domination culturelle (et donc linguistique) anglo-saxonne n’est pas synonyme d’une quelconque supériorité mais renvoie à notre soumission voulue, acceptée.

Notes:

[1] Yannick Sauveur, L’américanisation de la société française, Éditions Aencre, 2024.

[2] Winston Churchill, Discours aux étudiants de Harvard, 6 septembre 1943.

[3] Etiemble, Parlez-vous franglais ? Gallimard, 1964.

[4] Le code éthique du Street Workout correspond, peu ou prou, à ce qu’on entendait par esprit sportif au temps de Pierre de Coubertin. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?!

[5] Contraction de Global et English, Jean-Paul Nerrière, ancien vice-président d’IBM USA serait à l’origine du globish.

[6] Cf. Questions-réponses, site Eurasia.

[7] Cité in Claude Hagège, Contre la pensée unique, Odile Jacob, 2012.

[8] Cf. Claude Hagège, Contre la pensée unique, Op.cit.

mardi, 29 avril 2025

Nikolai Troubetskoï: la critique de l'eurocentrisme russe

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Nikolai Troubetskoï: la critique de l'eurocentrisme russe

Leonid Savin

Le 16 avril marque le 135ème anniversaire de la naissance du prince Nikolaï Sergueïevitch Troubetskoï, linguiste et scientifique hors pair, l'un des fondateurs de l'eurasisme. Il est entré dans l'histoire comme l'un des pionniers de la critique de l'eurocentrisme. Bien que les slavophiles aient raisonné sur une base similaire avant lui dans le conflit qui les opposait aux occidentalistes, la critique de Troubetskoï (et des Eurasiens) était plus profonde et s'appuyait sur un programme positif qui affirmait la nécessité de construire une nation commune avec les peuples touraniens (turcs, ougriens) sur la base d'une histoire commune et d'une proximité repérable dans leurs diverses visions du monde.

Nikolai Troubetskoï est né à Moscou le 3 avril 1890, ancien calendrier (soit le 16 avril dans le nouveau calendrier suite au passage du calendrier julien au calendrier grégorien), dans la famille du philosophe Sergei Troubetskoï, élu recteur de l'université d'État de Moscou en 1905. Son oncle Evgueny Troubetskoï n'est pas moins célèbre pour ses travaux sur la philosophie religieuse. Le peintre et sculpteur Pavel (Paul) Troubetskoï était leur cousin. Il est l'auteur de la sculpture d'Alexandre III, qui se trouve aujourd'hui dans la cour du Palais de Marbre à Saint-Pétersbourg.

Dans sa jeunesse, Nikolai Troubetskoï opte pour la linguistique afin d'en faire sa tâche future, faisant preuve de remarquables compétences linguistiques, même s'il s'intéressait aussi à d'autres sujets. En particulier, ses premiers travaux scientifiques sont des études ethnographiques sur l'histoire et les traditions du Caucase.

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Aussi paradoxal que cela puisse paraître, son premier ouvrage, largement reconnu par le public, fut un livre intitulé « L'Europe et l'humanité », publié à Sofia en 1920. Il y soumet à une critique raisonnée et détaillée la position arrogante de la culture romano-germanique et la prétendue supériorité de cette « race européenne » sur toutes les autres. Comme Nikolaï Miklouho-Maclay, qui a défendu les aborigènes d'Océanie dans les facultés des universités européennes, Nikolai Troubetskoï affirme qu'il n'y a pas de races supérieures et inférieures, qu'il n'y a pas de division entre peuples développés et peuples barbares, mais qu'une telle distinction procède uniquement d'attitudes pseudo-scientifiques imposées pour des raisons politiques évidentes, dont l'une était la colonisation.

L'intelligentsia des pays ainsi européanisés doit enlever ses œillères et se libérer de la séduction de la mentalité romano-germanique. Elle doit comprendre clairement, fermement et irrévocablement qu'elle a été trompée; que la culture européenne n'est pas quelque chose d'absolu, ni n'est la culture de toute l'humanité, mais seulement la création d'un groupe ethnique ou ethnographique limité et défini de nations ayant une histoire commune; que la culture européenne n'est nécessaire qu'au groupe particulier de nations qui l'a créée; qu'elle n'est en aucun cas plus parfaite ou « supérieure » à toute autre culture créée par n'importe quel autre groupe ethnique. ... que l'européanisation est donc un mal inconditionnel pour toute nation non germano-romaine... », souligne Troubetskoï dans son livre.

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Un an plus tard, à Sofia, naît le mouvement eurasien, phénomène unique au sein de l'émigration russe, qui propose son propre programme idéologique, radicalement différent des positions des monarchistes ou des libéraux, qui ont également fui la Russie après la révolution d'octobre.

Bien qu'il se soit installé à Vienne pour travailler à l'université, Troubetskoï a continué à écrire régulièrement des articles sur divers sujets d'actualité, dans lesquels il revenait constamment à la critique de l'eurocentrisme.

Dans son article intitulé « Sur le vrai et le faux nationalisme », Nikolai Troubetskoï note que les Romano-Germaniques ont une psychologie égocentrée, ce qui explique qu'ils pensent que leur culture est la plus haute et la plus parfaite. Cela a conduit à l'émergence d'une forme particulière de chauvinisme et d'eurocentrisme. Dans une autre de ses publications, « Sur le racisme », le problème du racisme allemand basé sur le matérialisme biologique a déjà été clairement mentionné. Cela dit, l'accent est mis sur le fait que rien ne justifie une telle approche.

Cette publication a coûté la vie au prince Troubetskoï. En 1938, après l'Anschluss (l'annexion) de l'Autriche à l'Allemagne, la Gestapo a fait une descente chez lui. Les limiers d'Hitler emportent également ses manuscrits scientifiques, ce qui provoque une crise cardiaque chez Nikolaï Sergueïevitch. Les soins qu'on lui a prodigués à l'hôpital ont hélas été inutiles: il meurt le 15 juin. Le monde a ainsi perdu un scientifique exceptionnel qui était encore loin d'avoir atteint son plein potentiel.

Une autre question d'actualité est celle du séparatisme ukrainien, auquel Troubetskoï a consacré son ouvrage « Sur le problème ukrainien », dans lequel il souligne à juste titre que même sous le régime soviétique, la Petite Russie a connu un afflux « d'intelligences issues de Galicie, dont l'identité nationale a été complètement défigurée par des siècles de communion avec l'esprit du catholicisme, ainsi que par l'esclavage polonais et ce nationalisme (ou plutôt ce nationalisme linguistique !), qui est provincial et séparatiste, a toujours été une caractéristique des provinces de l'ex-Autriche-Hongrie »). Et « les Ukrainiens se transforment en une sorte de fin en soi et génèrent un gaspillage non économique et non rentable des forces nationales », a-t-il noté. Troubetskoï espère qu'à l'avenir, la vie dans la Petite Russie éliminera « l'élément caricatural que les maniaques fanatiques du séparatisme culturel ont introduit dans ce mouvement », car le bon développement de l'identité ukrainienne et sa véritable tâche consistent à « être une identité ukrainienne spéciale et particulière de la culture panrusse ».

Comme le montrent les expériences de 2004 et 2014, cette caricature est non seulement revenue à l'avant-plan, mais elle a également triomphé sous la direction de nouveaux fanatiques alimentés par l'argent et le soutien politique de l'Occident. Apparemment, cent ans ne suffisent pas à guérir la maladie du chauvinisme ukrainien, qui a tenté d'imiter le racisme romano-germanique et, à certains égards, l'a même surpassé.

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Troubetskoï, comme ses collègues eurasiens, était bien conscient qu'une approche holistique et intégrée était nécessaire pour résoudre ces problèmes. « La culture de toute nation vivant selon un mode de vie étatique doit nécessairement inclure des idées ou des enseignements politiques comme l'un de ses éléments. Par conséquent, l'appel à la création d'une nouvelle culture comprend, entre autres, un appel au développement de nouvelles idéologies politiques », écrit-il dans l'article programmatique “Nous et les autres”. Et dans un autre ouvrage, « Sur le système étatique et la forme de gouvernement », il propose un modèle d'idéocratie qui va au-delà de la démocratie et de l'aristocratie, caractéristiques de l'Europe de l'époque (auxquelles s'ajoute l'oligarchie, toujours invisiblement présente dans le système de pouvoir occidental). Mais à quoi ou à qui sert alors l'idéocratie ? Pour Nikolaï Troubetskoï, il s'agit d'un « ensemble de peuples habitant un lieu de développement économiquement autosuffisant (autarcique) et liés non par la race, mais par un destin historique commun, par un travail commun pour la création d'une même culture ou d'un même État ». Et encore : « l'idée-directrice d'un État véritablement idéocratique ne peut être que le bénéfice de la totalité des peuples habitant ce monde autarcique particulier ».

Il ne fait aucun doute que Troubetskoï parlait avant tout de la Russie-Eurasie, de la culture spécifique de la civilisation russe. Et ses idées n'ont pas perdu de leur pertinence. Qu'il s'agisse de la création de l'Union économique eurasienne, de l'éradication du néonazisme ukrainien par une opération militaire spéciale sur les terres qui sont historiques russes et tombées sous l'influence corruptrice de l'Occident (de la culture romano-germanique), ou d'une série de décrets récents du président de la Russie ainsi que les tentatives de la Serbie de préserver son indépendance et sa souveraineté des actions agressives de l'UE, comme l'a récemment mentionné le vice-premier ministre du pays, Alexandar Vulin, en critiquant la politique de Bruxelles, confirment la justesse des Eurasiens et la pertinence de leur programme métapolitique.

mardi, 24 janvier 2023

Le déclin de l'intelligence et l'appauvrissement du langage

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Le déclin de l'intelligence et l'appauvrissement du langage

Par Christophe Clavé

Source: https://jornalpurosangue.net/2023/01/21/o-ocaso-da-inteligencia-e-o-empobrecimento-da-linguagem/

Le QI moyen de la population mondiale, qui a toujours augmenté depuis l'après-guerre jusqu'à la fin des années 1990, a diminué au cours des vingt dernières années. C'est le renversement de l'effet Flynn.

Il semble que le niveau d'intelligence, mesuré par des tests, diminue dans les pays les plus développés. Les causes de ce phénomène peuvent être nombreuses. L'un d'entre eux pourrait être l'appauvrissement de la langue.

En effet, plusieurs études montrent la diminution des connaissances lexicales et l'appauvrissement de la langue: ce n'est pas seulement la réduction du vocabulaire utilisé, mais aussi les subtilités linguistiques qui permettent d'élaborer et de formuler des pensées complexes.

La disparition progressive des temps (subjonctif, imparfait, formes composées du futur, participe passé) donne lieu à une pensée presque toujours au présent, limitée à l'instant : incapable de projections dans le temps.

La simplification des tutoriels, la disparition des majuscules et de la ponctuation sont des exemples de "coups mortels" portés à la précision et à la variété de l'expression.

Un seul exemple: éliminer le mot "signorina/senhorita/mademoiselle" (désormais obsolète) signifie non seulement renoncer à l'esthétique d'un mot, mais aussi promouvoir involontairement l'idée qu'entre une fille et une femme, il n'y a pas d'étapes intermédiaires.

Moins de mots et moins de verbes conjugués signifient moins de capacité à exprimer des émotions et moins de capacité à traiter une pensée. Des études ont montré qu'une partie de la violence dans les sphères publique et privée découle directement de l'incapacité à décrire les émotions avec des mots.

Sans mots pour construire un argument, la pensée complexe devient impossible.

Plus la langue est pauvre, plus la pensée disparaît. L'histoire est pleine d'exemples et de nombreux livres (George Orwell - "1984" ; Ray Bradbury - "Fahrenheit 451") racontent comment tous les régimes totalitaires ont toujours entravé la pensée en réduisant le nombre et le sens des mots.

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S'il n'y a pas de pensées, il n'y a pas de pensées critiques. Et il n'y a pas de pensée sans mots. Comment construire une pensée hypothético-déductive sans le conditionnel ? Comment penser le futur sans une conjugaison avec le futur ? Comment est-il possible de saisir la temporalité, une succession d'éléments dans le temps, passés ou futurs, et leur durée relative, sans un langage qui distingue ce qui aurait pu être, ce qui était, ce qui est, ce qui pourrait être, et ce qui sera après que ce qui aurait pu se produire se soit effectivement produit ?

Chers parents et enseignants : faisons en sorte que nos enfants, nos élèves parlent, lisent et écrivent. Enseignons et pratiquons la langue sous ses formes les plus diverses. Même si cela semble compliqué. Surtout si elle est compliquée. Parce que dans cet effort, il y a la liberté.

Ceux qui affirment la nécessité de simplifier l'orthographe, de débarrasser la langue de ses "défauts", d'abolir les genres, les temps, les nuances, tout ce qui crée de la complexité, sont les véritables artisans de l'appauvrissement de l'esprit humain.

Il n'y a pas de liberté sans nécessité. Il n'y a pas de beauté sans la pensée de la beauté.

mercredi, 10 août 2022

Tolkien et la langue maternelle innée

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Tolkien et la langue maternelle innée

par Joakim Andersen

Source: https://motpol.nu/oskorei/2022/03/25/tolkien-och-det-medf...

L'on sait que l'Arda de Tolkien s'inspire fortement de ses langues créées artistiquement, comme le quenya et le sindarin, tout comme le fait qu'il considérait comme essentiel que les langues qu'il avait créées aient leur propre trésor de contes de fées. Une langue construite sans beauté ni légendes était, aux yeux de Tolkien, comparable à un produit industriel. Son raisonnement à ce sujet est développé dans le fascinant A Secret Vice, qui a été traité précédemment sur Motpol.

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A Secret Vice traite de ce que Tolkien appelait les « classes phonémiques » : tous les humains ont des préférences linguistiques innées, et elles ne coïncident pas nécessairement avec la langue maternelle qu'ils apprennent. Lui-même trouvait beaux le finnois et le gallois, entre autres, mais moins le français. Les classes phonémiques peuvent expliquer l'émergence des langues pidgin et créoles, ainsi que les sociolectes d'aujourd'hui, c'est-à-dire ce qui se passe lorsque des personnes d'une certaine classe phonémique sont contraintes d'adopter une langue étrangère et la modifient dans le sens de leur idéal phonémique. Tout cela peut être considéré comme un aspect de ce qu'Evola appelait « l'équation personnelle ». Il est d'ailleurs intéressant de noter ici les liens possibles entre la phonétique et des choses comme le langage écrit et la vision du monde. De manière quelque peu spéculative, on peut se demander, par exemple, s'il existe un lien entre la phonémique chinoise, les signes et la vision du monde. Ce n'est pas un thème que Tolkien développe, bien qu'il soit implicite dans le thème des langues "maléfiques" qui apparaît dans ses œuvres.

La réflexion sur les classes phonémiques et les préférences linguistiques innées se retrouve également en anglais et en gallois dans l'anthologie The Monsters and the Critics. Tolkien y aborde l'histoire du gallois et son évolution dans le temps, ainsi que ses liens avec l'anglais et le rapport entre la langue et la politique. Mais il aborde également l'aspect phonématique de l'équation personnelle, lorsqu'il écrit :

"Le langage est lié à notre constitution psycho-physique totale" ; et

"Nous avons chacun notre potentiel linguistique personnel ; nous avons chacun une langue maternelle".

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Son approche anti-utilitaire de l'étude des langues est également résumée dans la conclusion qu'une langue est mieux étudiée par amour, pour elle-même. À cela s'oppose l'action de l'État, "des fonctionnaires prévoyants depuis Thomas Cromwell", l'uniformité linguistique.

Nous rencontrons ici, d'ailleurs, un Tolkien proche de la vision de l'identité et de l'histoire de la Nouvelle droite. Le but pour l'État, ce sont des citoyens qui ont perdu "toute tradition vivante d'un passé différent et plus indépendant". La sympathie de Tolkien pour les petits peuples qui ont défendu leur langue et leur caractère distinctif, comme les Gallois et les Islandais, est évidente dans le texte. En même temps, il existe des liens avec ce que C.S. Lewis a décrit comme la "nordicité", l'amour de l'Europe du Nord et de ses peuples (y compris les Finno-Ougriens). Tolkien écrit à ce sujet :

"Le nord-ouest de l'Europe, malgré ses différences sous-jacentes d'héritage linguistique - goïdelique, brittonique, gaulois ; ses variétés de germanique ; et la puissante influence du latin parlé - est pour ainsi dire une seule province philologique, une région si interconnectée en termes de race, de culture, d'histoire et de fusions linguistiques que ses philologies régionales ne peuvent s'épanouir dans l'isolement".

Il est intéressant de noter que Tolkien lie ses sentiments à l'égard du gallois à des souvenirs partagés et hérités. Il note que le gallois est "la langue principale des peuples de Grande-Bretagne" et que les préférences héritées qui lui font trouver cette langue si belle existent aussi, en sommeil, chez beaucoup d'autres Anglais. Ils descendent des mêmes tribus que lui. Parallèlement, Tolkien évoque un lien entre l'anthropologie physique et la phonématique lorsqu'il mentionne que :

« Les habitants de la Grande-Bretagne sont constitués des mêmes ingrédients "raciaux", bien que le mélange de ceux-ci n'ait pas été uniforme. Il est encore inégal ».

Il n'est pas acquis que les sentiments à l'égard du gallois soient aussi forts dans les régions du pays où l'héritage scandinave est plus important. Cette question est spéculative.

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Quoi qu'il en soit, c'est un sujet intéressant que Tolkien aborde dans A Secret Vice et English and Welsh. Il est tout à fait possible, et potentiellement fructueux, d'appliquer le même raisonnement à notre propre langue. Quelles sont les classes phonémiques qui existent dans le monde suédophone ; qu'est-ce que la connaissance des  nuances, par exemple, nous apprend sur le groupe de langues finnois-suédois ? Est-il possible de discerner une dégénérescence mentale en étudiant la langue parlée ? Est-il possible de retrouver chez nous la même aspiration latente à  retrouver la langue d'origine, plus belle, comme chez les compatriotes de Tolkien ? Hermelin avait-il raison de s'opposer à la réforme de l'orthographe de 1906 ? Etc.

 

vendredi, 11 juin 2021

La langue de l'Empire

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La langue de l'Empire

Jordi Garriga

Le 7 mai, nous avons lu dans la presse que "la France interdit officiellement le langage inclusif dans les écoles". Le ministre de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, Jean-Michel Blanquer, a fait publier au Journal officiel de l'État une circulaire interdisant ce type de langage dans les écoles, car il "constitue un obstacle à la lecture et à la compréhension de l'écrit".

Peu après, le 26 du même mois, le directeur de la Real Academia Española, Santiago Muñoz Machado, a déclaré, lors de sa participation au Forum de la justice du Barreau de Madrid, que "des termes tels que "otros, otras ou otres" défigurent notre langue de manière insoutenable". Et il a rappelé comment, l'année dernière, il a dû répondre à la vice-présidente espagnole elle-même, Carmen Calvo, qui a demandé à la RAE si la Constitution de 1978 était "sexiste" (sic) en désignant au masculin toutes les fonctions publiques... Eh non, illustre dame, la forme masculine dans la langue espagnole est inclusive en soi.

Depuis de nombreuses années, il y a toute une offensive pour réformer la langue espagnole et en général toutes les langues qui ont un genre: masculin, féminin et/ou neutre. Cela va de l'ancienne façon d'utiliser le @ comme s'il s'agissait d'une lettre "a" et "o" en même temps, à l'utilisation de la lettre "e" au pluriel, l'imprononçable "x" ou en passant directement à l'utilisation du pluriel au féminin, inversant complètement la langue.

Il est clair que les langues ne s'arrêtent jamais, sauf si elles meurent. Ils évoluent au cours de l'histoire en raison de multiples facteurs historiques, culturels, technologiques, sociaux, économiques, etc. L'espagnol que nous parlons aujourd'hui est différent de celui que nous parlions il y a des siècles, et même il n'y a pas tant d'années. La différence géographique a fait que les modalités de l'espagnol d'Amérique se distinguent facilement de celles de la péninsule ibérique.

Ainsi, cette offensive qui appelle à un usage "égalitaire et inclusif" de la langue espagnole, on voit bien qu'elle ne correspond à aucune revendication populaire. Il est plutôt utilisé par les élites culturelles et politiques qui œuvrent en faveur de la mondialisation. Il arrive souvent qu'à travers ce langage totalement artificiel, ils accusent ceux d'entre nous qui ne veulent ou ne doivent pas l'utiliser d'être "sexistes, arriérés" et tous les blablablas habituels. C'est ce qui doit nous mettre en garde et nous inciter à le rejeter avec force.

L'autoproclamé "langage inclusif" relève, il est vrai, d'un mouvement égalitaire, mais avec une égalité basée sur la colonisation culturelle. Elle vise à déformer l'espagnol, et d'autres langues, pour qu'elles finissent par avoir une structure simple, comme l'anglais, une néo-langue facile à apprendre et à utiliser, avec le moins de complications possible pour que personne ne se fatigue à trop réfléchir... Oui, il y a des années, un idiome artificiel, candidat à la langue universelle, était l'espéranto, mais il avait un sérieux problème: aucune puissance mondiale n'était derrière lui et il ne favorisait aucune stratégie impériale de domination.

L'objectif est d'accélérer la mondialisation, et pour cela la destruction des langues est fondamentale. Chaque langue n'est pas seulement une façon de parler, c'est une façon de penser, d'être au monde: derrière elle, il y a toute une histoire nationale, civilisatrice, enracinée, identitaire. Bref, un obstacle pour le "monde unique" de demain. Si l'espagnol et le français sont déformés, c'est pratiquement la même chose que s'ils avaient été détruits. Si leur grammaire et leur orthographe sont modifiées de manière aussi atroce, ils seront colonisés.

On pourrait objecter que l'anglais suffirait, mais la progression démographique et sociale de l'espagnol au cœur de l'Empire, soit les États-Unis d'Amérique, est imparable, étant déjà la deuxième langue la plus parlée dans pratiquement ses 50 États fédérés. Et que se passe-t-il avec cela ? Eh bien, il faut arracher l'âme de cette langue et la soumettre, c'est-à-dire l'anglo-saxoniser, si vous me permettez ce nouveau verbe. L'espagnol ne sera plus l'espagnol, mais un pseudo-anglais déformé de façon commode.

Utiliser un "langage inclusif", c'est utiliser le "langage de l'empire". Il est toujours bon de savoir comment les idéaux sont instrumentalisés pour des questions plus matérielles, comme la domination globale et mentale.

lundi, 07 juin 2021

Censure de la loi Molac, victoire des « anywhere » !

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Censure de la loi Molac, victoire des «anywhere»!

par Llorenç PERRIÉ ALBANELL

Le vendredi 21 mai 2021 le Conseil constitutionnel, saisi par une soixantaine de parlementaires suite à l’adoption le 8 avril 2021 de la la loi Molac relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, à rendu sa décision (n°2021-818 DC 21 mai 2021).

Le Conseil constitutionnel a décidé de rendre non conforme à la Constitution les articles 4 et 9 de la loi Molac, portant respectivement sur le caractère immersif de l’enseignement dans les établissements du service public ou associés, et l’utilisation des signes diacritiques des langues régionales pour les actes administratifs.

L’article principalement utilisé par les Sages est le premier alinéa de l’article 2 de la Constitution « La langue de la République est le français ». Par une pirouette juridico-jacobine le Conseil constitutionnel a su utiliser à bon escient pour sa démonstration l’article 75-1 de la Constitution « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Ce dernier en effet ne revêt aucun caractère contraignant, ce qui a l’avantage de muséifier les dites langues tout en donnant l’illusion de faire quelque chose. L’observateur sagace notera que si la langue de la République est le français, les langues régionales, en revanche, ne sont que des langues du patrimoine de la France. Existe t-il une hiérarchie entre la République et la France ? Ou alors une dichotomie entre le pays légal et le pays réel ? Les deux à la fois certainement. En tout cas il est certain que les langues régionales n’appartiennent pas au patrimoine de la République.

Nous pouvons voir qu’un réel problème politique se pose devant nous. Une loi votée par le Parlement est ainsi censurée par le Conseil Constitutionnel, la procédure est évidemment autorisée par la Constitution (art. 61). Nous sommes loin de la célèbre phrase du général de Gaulle « En France, la cours suprême, c’est le peuple ». Que reste t-il donc du vox populi dont la souveraineté (existe-elle encore?) est déléguée à la représentation nationale, le Parlement ?

La question se pose doublement. Faisons un peu d’anticipation électorale en cas d’un bouleversement de grande ampleur lors des prochaines présidentielles, même si cet hypothétique futur Gouvernement dispose des outils du parlementarisme rationalisé (en cas de tentative de déstabilisation ou d’obstruction parlementaire, faute de majorité), il devrait faire face à la fois au Conseil constitutionnel et au droit communautaire.

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Revenons à la question des langues régionales. Une solution s’esquisse, mais difficilement réalisable, non pas techniquement, mais politiquement. Une révision des articles 2 et 75-1 de la Constitution. Tout d’abord donner un caractère contraignant à l’article 75-1, et ensuite insérer la réalité plurielle des langues régionales autochtones dans l’article 2. En effet, la République a parfaitement réalisé la francisation généralisée des régions, un retour en arrière est impossible, s’acharner de la sorte se résume à tirer sur un cadavre refroidi depuis bien longtemps, les langues régionales, elles, ne représentent aucun danger pour l’unité de la France. Invoquer les cas de sécession en Europe relève de l’épouvantail et du fanatisme jacobin. La France doit donc assumer, juridiquement, non seulement l’enseignement mais aussi la promotion des langues régionales sous peine de perdre le peu de vitalité identitaire qui lui reste encore. C’est un chemin ardu, car pour en arriver à une telle procédure, il faut un Gouvernement d’enracinés, ce qui pour l’heure n’est pas le cas. En effet, aucune proposition de loi constitutionnelle n’a abouti jusqu’à présent, seuls les projets de lois constitutionnelles aboutissent, car ils émanent de l’exécutif.

Nous pouvons dire que pour l’heure ce sont les anywhere (ceux de partout) qui ont remporté la partie contre les somewhere (ceux de quelque part). En effet, la soixantaine de parlementaires nomades qui a saisi le Conseil constitutionnel restera dans l’histoire comme celle qui aura porté atteinte à plus de quarante années de lutte, de construction, d’expérimentation, de résultats et de travail sérieux pour maintenir et transmettre les langues vernaculaires d’un pays laminé par la mondialisation, après avoir été son laboratoire idéologique. Sœur

Llorenç Perrié Albanell

• D’abord mis en ligne sur Terre et Peuple, le 1er juin 2021.

dimanche, 06 juin 2021

Latin et grec supprimés à Princeton: «Et si l'Antiquité était au contraire meilleure guide pour l'avenir?»

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L'Antiquité et l'avenir de l'Europe...

par Raphaël Doan

Ex: http://metapoinfos.hautetfort.com

Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Raphaël Doan, cueilli sur Figaro Vox et consacré à l'importance de l'enseignement de l'héritage gréco-latin pour l'avenir de notre civilisation...

Agrégé de lettres classiques, Raphaël Doan est l'auteur de Quand Rome inventait le populisme (Cerf, 2019).

Latin et grec supprimés à Princeton: «Et si l'Antiquité était au contraire meilleure guide pour l'avenir?»

Depuis quelques mois, les milieux universitaires américains sont agités par une polémique improbable: l'étude du monde gréco-romain serait-elle un repaire du fameux «racisme systémique»? Accusés à la fois d'avoir servi de justification aux pratiques coloniales du XIXe et du XXe siècles, d'usurper la place de langues antiques moins connues et d'être un obstacle à la diversité sociale dans l'enseignement supérieur, le grec et le latin voient leur prééminence remise en cause par des militants adeptes de la «critical race theory». Si certains ne voulaient y voir qu'un salutaire débat sur le sens de leur discipline, il faut se rendre à l'évidence: cette offensive sert désormais à justifier la suppression du latin et du grec dans l'enseignement supérieur américain. Au nom de la lutte contre le racisme systémique, la célèbre université de Princeton vient d'annoncer que le latin et le grec ne seraient plus obligatoires pour les étudiants en classics, c'est-à-dire… pour étudier la littérature grecque et romaine. On pourra donc obtenir un diplôme de lettres antiques à Princeton sans être capable de lire un mot de grec ou de latin, ce qui est aussi logique que d'être diplômé de mathématiques sans savoir faire une addition.

Passons sur la tactique interne des départements universitaires qui espèrent probablement, en baissant ainsi les exigences, recruter plus d'étudiants pour accroître leurs financements. On comprendrait que, faute de candidats suffisamment nombreux, ils renoncent à exiger la maîtrise des langues anciennes à l'entrée dans le cursus ; après tout, on peut tout à fait commencer à les pratiquer dans l'enseignement supérieur. Mais pour la même raison, il est parfaitement illogique de renoncer à l'obligation de les étudier pendant le cursus. Une telle révolution, qui pourrait un jour ou l'autre arriver en France, est bien le fruit d'une idéologie qui vise à dénier au grec et au latin leur prééminence dans l'étude du monde antique, et, plus largement, leur utilité dans le monde moderne.

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Car c'est bien de cela qu'il s'agit: au-delà des délires propres aux tenants du «racisme systémique», la place des langues anciennes dans la société contemporaine est précaire. Depuis longtemps – en réalité, depuis la fin du XIXe siècle au moins – des pédagogues en dénoncent l'inutilité, des sociologues y voient de l'élitisme, et des gestionnaires en condamnent le coût. En France, sous l'Ancien Régime et jusqu'en 1863, un apprentissage intensif du latin était la base obligatoire de toute instruction secondaire, avant même l'étude du français. Il resta prépondérant pendant toute la première moitié du XXe siècle, avant de connaître un lent déclin pour laisser place à d'autres matières jugées plus indispensables au monde moderne.

Le latin et le grec se trouvent désormais dans un cercle vicieux. Leurs enseignements ayant été réduits à peau de chagrin et saccagés par de mauvaises méthodes d'apprentissage, l'immense majorité des lycéens ayant choisi cette option est aujourd'hui incapable, après cinq ans d'étude, de traduire une phrase basique, encore moins, évidemment, de lire un texte. Au bac, ils se contentent d'apprendre par cœur la traduction française, puisqu'ils connaissent d'avance le sujet de l'examen, et obtiennent 18/20. Cette situation est absurde et ne peut plus durer: qui accepterait qu'après cinq années à apprendre l'espagnol, aucun élève de la classe ne soit capable d'en lire une seule phrase? Certes, on leur inculque pendant ce temps quelques notions de civilisation antique ; mais à tout prendre, ils pourraient les recevoir en cours d'histoire. Une telle situation alimente les critiques de ceux qui ne voient dans ces langues mortes qu'une perte de temps quand nos élèves pourraient apprendre, au choix, le marketing ou le code informatique.

Face à cet échec, deux attitudes s'opposent, toutes deux compréhensibles. La première – c'est celle du grand historien Paul Veyne – serait de renoncer entièrement à l'enseignement des langues anciennes dans les études secondaires, pour les réserver à l'enseignement supérieur, où elles seraient correctement étudiées. En somme, mieux vaut apprendre le latin tard et bien que tôt et mal. Cela reviendrait à réserver les langues anciennes à une petite poignée d'experts ; le latin et le grec y auraient à peu près le même statut que le sanskrit ou les hiéroglyphes, des langues pour spécialistes. Les Grecs et les Romains ne seraient plus pour nous que des étrangers à moitié oubliés.

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La seconde option, qui a ma préférence, est au contraire de raviver l'enseignement des deux langues dans le secondaire, de manière à offrir aux élèves la «familiarité avec l'Antiquité» selon laquelle, disait Guizot, «on n'est qu'un parvenu en fait d'intelligence.» Ce n'est pas un choix pédagogique ou technique: c'est, pour employer un gros mot, un choix de civilisation. Dans toute l'histoire européenne, et particulièrement dans l'histoire de France, la fréquentation de l'antique a constitué le moteur des avancées politiques et culturelles. Les rois du Moyen-Âge voulaient prolonger l'Empire romain ; notre droit y a puisé sa source ; nos artistes y ont sans cesse trouvé l'inspiration. Jusqu'à la fin des Trente Glorieuses environ, nos chefs d'État ont été baignés par les textes antiques ; Georges Pompidou échangeait des blagues en latin avec Jean Foyer au sortir du conseil des ministres. Si leurs discours nous paraissent incomparablement meilleurs que ceux du personnel politique actuel, c'est qu'ils étaient nourris de rhétorique ancienne. Ce qui relie de Gaulle et Louis XIV, Bergson et Descartes, Ingres et Poussin, mais aussi, plus modestement, le bachelier de 1930 à l'étudiant de 1770, c'est que toutes ces personnes ont lu les mêmes textes dans la même langue et ont puisé à la même source: le monde classique. En l'absence de ce lien commun, notre culture - nous le voyons bien depuis quelques décennies - risque l'archipélisation, chacun ayant ses propres références et ses propres modèles. Face à une société déboussolée, quel meilleur guide pour l'avenir que celui que nous avons toujours eu: l'Antiquité?

En pratique, pour restaurer l'enseignement du latin et du grec, deux évolutions seraient nécessaires. D'abord, il faudrait permettre à tous les élèves de bénéficier d'une initiation à l'une des deux langues, avant de leur proposer de suivre un enseignement approfondi – et que cet enseignement soit proposé dans tout collège et tout lycée de France. Ensuite, il faudrait que les langues anciennes soient enseignées comme des langues vivantes, l'expression orale en moins. Ce n'est en général pas le cas aujourd'hui, où l'analyse technique de la phrase précède et obscurcit la simple recherche du sens: les élèves passent plus de temps à chercher les conjonctions de coordination ou les compléments circonstanciels qu'à tenter de comprendre simplement ce que veut dire la phrase, pour finalement apprendre par cœur une traduction sans lien avec le texte. Rappelons tout de même que le latin et le grec ont été des langues vivantes, parlées par des millions de personnes dont beaucoup étaient illettrées: il n'y a pas de raison que les élèves ne parviennent pas à les comprendre aujourd'hui encore, à condition de les enseigner… comme de vraies langues, c'est-à-dire en prenant les mots dans l'ordre, et en déduisant au fur et à mesure le sens de la phrase, sans avoir besoin de la réorganiser ni de recourir à du jargon linguistique.

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C'est ainsi que l'enseignent déjà certains professeurs (1), et heureusement, de plus en plus de cercles de «latin parlé» se développent. On a même vu paraître une édition de la méthode Assimil dédiée au latin. Appuyons-nous sur ces heureuses initiatives pour apprendre les langues anciennes de manière à les comprendre. Car c'est bien le but de cet apprentissage: il faut qu'après quelques années seulement, un élève attentif puisse lire du latin dans le texte, aussi bien qu'il lirait de l'anglais. Ce n'est qu'ainsi qu'il pourra réellement apprécier le rythme et les sonorités de la poésie de Virgile, la logique des argumentations de Cicéron ou la puissance des images de Tacite. Il se forgera un goût plus sûr de la langue, de l'expression et du raisonnement. Alors seulement les langues anciennes seront réellement utiles: quand elles permettront d'accéder sans intermédiaire aux modèles qui ont forgé notre civilisation, et de s'en inspirer pour créer du nouveau. Là où l'idéologie à la mode aux États-Unis s'évertue à couper le lien qui nous unit à l'Antiquité, travaillons à en retrouver la fécondité.

Le président de la République a appelé de ses vœux, dans un récent entretien, le début d'une «nouvelle Renaissance». Mais on ne «réinvente» pas une civilisation sans modèle. C'est en voulant restaurer l'Antiquité que la Renaissance du XVe siècle a fait naître notre modernité. Restituer l'enseignement des langues anciennes, c'est tisser de nouveau une familiarité avec ce qui, depuis des siècles, nous fait donner le meilleur de nous-mêmes. Pourquoi pas une fois de plus ?

Raphaël Doan (Figaro Vox, 31 mai 2021)

Note :

(1) C'est notamment le cas du professeur Alain Le Gallo, dont j'ai suivi les cours et à qui je dois cette vision de la langue.

dimanche, 28 février 2021

Du néo-latin parlé jadis en Afrique du Nord

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Du néo-latin parlé jadis en Afrique du Nord

Roberto Brocchieri

Ex : https://www.giornalepop.it

Le latin, en tant que langue parlée, s’était déjà transformé à l'époque romaine, devenant au fil des siècles ce que sont aujourd'hui l'italien, l'espagnol, le portugais, le français et le roumain.

Mais l'empire romain comprenait de très vastes territoires, allant de l'Europe à l'Asie et à l'Afrique. À l'exception de l'Asie, où le grec était parlé sous l'Empire, des langues néo-latines ayant leurs propres caractéristiques se sont développées partout, qui ont été étouffées après quelques siècles par l'expansion linguistique du germanique, de l'arabe et du slave.

Passons à la redécouverte de l'un d'entre eux : le néo-latin parlé en Afrique du Nord.

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Langues néo-latines parlées après la chute de l'Empire romain

Parlons d'un sujet qui est mélancolique à sa manière, un morceau du monde romain qui s'est pratiquement évaporé après une lente agonie silencieuse qui a duré des siècles. Un monde ignoré par la plupart de nos contemporains.

Il y a quelque temps, en errant d’un hyperlien à l’autre, j'ai trouvé l'histoire d'un voyageur du XIIe siècle, Muhammad al-Idrisi, un de ces personnages spectaculaires que le monde arabe nous a donnés au cours des siècles de sa plus grande splendeur: cartographe, géographe, archéologue ante litteram. Il a traversé le monde, des îles britanniques à l'Égypte.

Traversant le Maghreb, la zone allant du Maroc actuel à la Libye, Al Idrisi s'attarde sur les langues parlées dans ces terres: l'arabe apporté par les derniers conquérants, bien sûr, les plus anciennes langues berbères et ce qu'il appelle al-lisān al-lātīnī al-ʾifrīqī, la langue latine de l'Afrique.

Cela semble évident quand on y pense, dans l'ancienne province romaine d'Afrique, on parlait le latin, flanqué du berbère et du punique (carthaginois, une langue phénicienne), et plus tard du Vandale des Germains qui ont envahi ces territoires quelques siècles avant les Arabes.

Augustin d'Hippone, qui a vécu à la fin de l'Empire romain, mentionne à plusieurs reprises dans ses écrits le curieux accent du latin local. Isidore de Séville au VIIe siècle (juste avant la conquête arabe) parle aussi de l'étrange façon de parler le latin chez les Africains : "birtus, boluntas, bita uel his simili quae Afri scribendo uitiantnon per B sed per V scribenda".

Avec la fin de l'unité impériale, et l'isolement des différentes régions autrefois unies, les langues parlées dans les différentes régions se sont transformées en langues romanes ou néo-latines.

En Afrique, ce processus a en fait été interrompu par l'invasion arabe. La césure, évidemment, n'était pas nette. Au Maghreb, l'arabe n'était pas parlé au lendemain de la conquête.

Lorsqu'au début du VIIIe siècle Ṭāriq ibn Ziyād débarqua dans le sud de l'Espagne avec l'intention de le conquérir, la plupart de ses troupes ne parlaient ni arabe ni berbère. Ils parlaient un dialecte afro-romain. Exotique, mais compréhensible aux oreilles de la population espagnole conquise.

Nous ne savons pas grand-chose sur ce qu'était cet Afroromanzo. D'après les différentes traces que nous en avons, il devait être très proche du sarde (en effet, selon certaines hypothèses, le sarde est une survivance de l'afro-roman), et il a également laissé son empreinte sur le castillan, mais nous n'en savons presque rien de plus.

La mort des Afro-Romains a dû être lente, probablement liée à la disparition parallèle des communautés chrétiennes sur ces terres, en raison de la lente conversion à l'Islam. Il faut en fait supposer que les deux choses étaient associées.

Au XIIe siècle, le normand Roger de Sicile a tenté d'étendre son royaume à l'Afrique du Nord. Cela semble marquer la fin définitive des minorités chrétiennes survivantes qui l'avaient soutenu et qui, après le retrait des Normands, ont rencontré une réaction hostile de la part des musulmans.

Après ces faits, nous avons le témoignage d'Al idrisi d'où nous sommes partis et quelques inscriptions de tombes en Tripolitaine du siècle suivant, puis le silence tombe.

De la Romanitas en Afrique du Nord, après 15 siècles d'histoire, il ne restait plus que les pierres, imposantes, mais désormais sans voix.

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mardi, 15 décembre 2020

Les "antiracistes" et la réinvention du langage

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Les "antiracistes" et la réinvention du langage

par Marco Malaguti

Source : Centro Machiavelli & https://www.ariannaeditrice.it

"Je ne suis pas raciste mais...". Cette phrase a longtemps été une phrase qui ne peut plus être prononcée. Dans le passé, elle était utilisée pour exprimer les distinctions les plus polies concernant l'immigration de masse, mais maintenant elle est considérée comme une sorte de confession. Le "mais" nie automatiquement la négation, quelle que soit la suite de la phrase, de sorte que le "je ne suis pas raciste" est arbitrairement supprimé par celui qui reçoit la phrase : une intervention extérieure brutale révoque la légitimité de la relation existante entre le signifiant et le signifié, modifiant de manière significative ce deuxième aspect, le sommet du triangle sémiotique de la signification.

31tJToGpqVL.jpgUne telle opération n'est possible qu'en intervenant au niveau de la légitimation, dont le fonctionnement est décrit avec précision par Jean-François Lyotard dans le deuxième chapitre de La condition postmoderne avec un titre particulièrement emblématique : "Le problème". Le droit de décider de ce qui est vrai - par exemple, que la phrase "Je ne suis pas raciste mais" implique le rejet de la discrimination raciale - est pour Lyotard un problème essentiellement prospectif. Le droit de décider de ce qui est vrai ou faux (par exemple un sens), est étroitement lié au droit de décider de ce qui est juste et de ce qui est injuste. Dans un tel scénario, la science (la sémiotique) est étroitement liée à la politique et à l'éthique qui, selon Lyotard, reposerait sur un concept appelé "Occident". Lyotard conclut son chapitre par ce commentaire paradigmatique : "Qui décide de ce qu'est la connaissance (c'est-à-dire le sens à attribuer aux signifiants, ndA) ? La question de la connaissance à l'ère des technologies de l'information est plus que jamais la question du gouvernement".

En ce sens, l'œuvre culturelle du progressisme a été activée avec clairvoyance par une remise en question de toute la culture occidentale qui a sagement combiné les outils d'un relativisme semi-absolu et d'un dogmatisme para théologique qui ne sont qu'en apparence en contradiction l'un avec l'autre. L'affirmation progressive de significations progressistes corroborée par l'imprimatur de la légitimité académique et politique a placé les défenseurs des anciennes significations dans une impasse dont il semble n'y avoir aucune issue.

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Dans un tel contexte, l'adversaire double les enjeux : il ne suffit plus de proclamer que l'on n'adhère pas aux anciennes significations, il faut les répudier publiquement. L'autodafé de l'Inquisition espagnole est de nouveau à la mode. C'est ce qu'ont suggéré des universitaires comme Ibram Kendi (Université de Boston), qui, lors d'un webinaire de l'Université de Stanford, a déclaré qu'il ne suffit plus de ne pas dire qu'on est raciste, mais qu'il faut une déclaration publique de lutte contre le racisme.

Nous l'avons vu : Lyotard a attribué à l'Occident un sens central en tant que concept prospectif. Si nous encadrons les significations dans une prospective occidentale (c'est-à-dire blanche), la déclaration de Kendi a une logique qui lui est propre : les institutions décident de ce qui est juste et de ce qui ne l'est pas, c'est-à-dire qu'elles décident des significations des signifiants dans une perspective eurocentrique, donc implicitement raciste. Au lieu de cela, exiger des autoproclamations ouvertes d'antiracisme démolit le système de consensus et de légitimité sur lequel reposent les significations.

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Mais le problème qui se pose est celui de l'émergence, qui connote cette évolution comme une simple succession d'actes de force nihilistes : ceux qui ont le plus de force brute et de ruse pour s'imposer au détriment des autres sont aux commandes, et une perspective commune fait totalement défaut. C'est ainsi que se produit le déclin de toute transcendance politique, en particulier dans les républiques libérales-démocrates. En ce sens, le concept d'État lui-même est redéfini et se corrode, devenant une sorte de vase prêt à être rempli, selon la fortuité, le hasard et les forces qui s'affrontent à l'extérieur, avec des significations toujours nouvelles. Les oppositions, quelles qu'elles soient, sont soumises à la violence coercitive des maîtres du sens, prêts cependant à en payer le prix au premier moment de faiblesse de ceux-ci.

Le concept d'alternance démocratique disparaît, submergé par une lutte brutale pour la vie et la mort.

Cet état de précarité totale est perçu avec lucidité par les appareils au pouvoir, qui courent se mettre à l'abri :

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Le pouvoir déclenche une course à des lois toujours plus liberticides dans une sorte d'idéation pré-traumatique mais loin d'être paranoïaque. Cette tendance peut être observée dans tous les pays, des démocraties libérales occidentales aux pays "populistes", des "démocraties" sud-américaines au totalitarisme chinois et aux monarchies musulmanes du Golfe persique. Dans tous les pays du monde, les technologies et les lois qui les contrôlent représentent le secteur clé des relations entre les gouvernements et les oppositions, et aucun changement de tendance n'est visible : ce processus trouve précisément ses racines dans le champ de bataille sémiologique et plus encore dans celui des récits et des images.

L'importance de ce champ de bataille a été implicitement soulignée par Kendi lui-même à l'occasion des dernières élections présidentielles, lorsqu'il s'est particulièrement attardé sur des expressions telles que "vote légal" et "responsabilité personnelle", soulignant le caractère éminemment linguistique du problème. Il reste à savoir si les différentes langues du monde, en particulier celles d'origine européenne, peuvent être repensées dans une optique "inclusive" et "antiraciste", ou si, ayant été codifiées et provenant d'une époque certainement "raciste" (ainsi que "patriarcale", "homophobe", etc.), elles ne devraient pas plutôt être abolies tout court et remplacées par quelque chose d'autre, peut-être créé de toutes pièces, en dehors de la perspective occidentale.

Ce problème affecte la légitimité même des États qui seraient théoriquement appelés à approuver de telles mesures, mais qui sont aussi les rejetons d'un même horizon sémiotique. La conséquence serait qu'aucun État, du moins à l'Ouest, ne serait pleinement légitime. Un message radical dont les conséquences à long terme peuvent être aussi dangereuses qu'impondérables.

samedi, 24 octobre 2020

La modernité alogale : à propos de Jan Marejko

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La modernité alogale : à propos de Jan Marejko

par Jacques Dewitte

Ex: http://www.juanasensio.com

Après avoir évoqué dans une longue critique Le pouvoir de la langue et la liberté de l'esprit, que l'éditeur Michalon n'a apparemment jamais songé à rééditer, Jacques Dewitte m'a contacté par courriel puis nous avons pu nous entretenir de vive voix. L'article que Jacques Dewitte m'a envoyé, sur le philosophe Jan Marejko jadis publié par feu L'Âge d'Homme et qu'un de mes lecteurs me recommanda de lire, est inédit.

Le philosophe Jan Marejko, qui était né à Danzig en 1946, est mort de manière inopinée à Genève le 21 septembre 2016.

J’avais d’abord découvert son œuvre vers 1998, puis je l’ai rencontré et nous sommes devenus amis à partir de 1999. Je déplorais vivement qu’il n’ait jamais bénéficié d’une reconnaissance appropriée à son envergure intellectuelle. Situation étonnante pour un philosophe qui avait fréquenté les plus grands esprits, ayant suivi, à Paris, le séminaire de Raymond Aron puis, à New York, celui de Hannah Arendt et à Harvard, celui de Richard Pipes, avant de soutenir à Genève une thèse brillante sur Jean-Jacques Rousseau sous la direction de Jean Starobinski.

Il est l’auteur d'une série importante de livres parus principalement aux éditions L’Âge d’Homme à Lausanne entre 1984 et 1994, formant une œuvre de grande ampleur qui puise dans des champs aussi différents que la pensée politique, l’épistémologie, la cosmologie, la psychologie, la théologie, l’économie.

Le présent article est une contribution destinée à le faire connaître et à faire apparaître la cohérence de sa pensée.

La pensée de Jan Marejko est, pour une large part, une critique fondamentale des présupposés ontologiques de la modernité. Sa profonde originalité, dont je ne vois pas d’équivalent, tient à la conjonction qu’elle effectue, dans la compréhension de l’expérience moderne, entre la psychologie (ou la psychiatrie) et la cosmologie, c’est-à-dire entre l’expérience existentielle et la représentation cosmologique. Car, pour le dire en un mot, l’âme humaine est étrangère au monde de la cosmologie moderne. Si cette cosmologie est prise à la lettre, dans toute sa conséquence, l’âme ne peut qu’y être malade, car elle n’y a littéralement aucune place, cette cosmologie s’avérant foncièrement pathogène et délétère. Il ne s’agit pas d’un simple «dualisme de l’âme et du corps», mais d’un déchirement entre ce que l’âme éprouve et ce à quoi elle aspire, comme désir, et la représentation dominante où cette aspiration n’a aucun statut ontologique.

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Une pièce maîtresse de l’argumentation porte sur le concept de mouvement. Dans la physique moderne, le mouvement est envisagé, non pas en tant que tel, mais afin de pouvoir être calculable. Le «mouvement» de la physique et de la cosmologie modernes est, dès lors, un mouvement qui n’est plus un mouvement. Dans le calcul infinitésimal, il est compris comme une suite de points, ce qui n’a plus rien à voir avec le mouvement dont nous avons l’expérience. Or, avec cette annulation de l’idée de mouvement comme phénomène téléologique, comme tendant vers une fin, annulation qui provient du rejet de l’aristotélisme, l’âme humaine ne sait plus à quoi se rattacher. Une conséquence psychique de cette représentation physico-cosmologique est le «syndrome de Cottard», isolé pour la première fois en 1882, et étudié récemment par le psychiatre Marcel Czermak, que Marejko met en évidence comme le symptôme d’une vie où on ne peut pas mourir et qui, pour cette raison, n’est pas une vie. Le syndrome de Cottard (appelé aussi «délire de l’immortalité mélancolique») a été, de manière analogue, retenu par Jean Clair comme emblématique de la condition de l’homme moderne qu’il caractérise comme une forme d’«acédie» (1).

Je retiendrai un thème qui traverse toute la réflexion de Marejko et est au centre de son œuvre (2) : un diagnostic sur le monde moderne caractérisé principalement par une défaillance de la parole (3). C’est ce qu’il a appelé, en forgeant une série de néologismes, l’«alogalité» c’est-à-dire la «tendance à une alogalisation du discours», à quoi il oppose, comme une dimension anthropologique fondamentale, ce qu’il appelle la «logalité» ou le «rapport logal» (4). Au début des Temps Modernes se met en place une situation qui comporterait la menace d’une forme d’aphasie, voire de déshumanisation. Telle est sa thèse fondamentale : la cosmologie moderne – celle de Galilée – serait foncièrement alogale; l’alogalité, autrement dit la dénégation radicale de la dimension langagière, serait sa caractéristique principale.

En quoi le monde qui se met en place avec la cosmologie des Temps Modernes, est-il devenu «alogal» ? En quoi, du même coup, l’homme moderne est-il menacé de devenir proprement aphasique ? Cette menace provient de plusieurs représentations dominantes. Au premier chef, le discours scientifico-technique; un discours tel qu’il ne serait plus tenu par personne, qui ne répondrait ni ne s’adresserait à personne et qui ne parlerait pas de quelque chose d’extérieur, un discours qui aurait donc répudié ces différentes formes d’altérité (5). Ces trois composantes fondamentales du langage ont été répudiées dans un tel discours, de sorte qu’il ne s’agit plus d’un langage à proprement parler.

Passons en revue ces différents rabattements. Premièrement, la dénégation de toute subjectivité : le discours alogal (appelé aussi «théorie alogale») est celui qui serait censé n’être tenu par personne : «L’idée a donc surgi de ce que l’on pourrait appeler une théorie alogale, c’est-à-dire un discours orientant les actes et les paroles sans que personne ne se tienne derrière ce discours» (TM, p. 294).

md14851892229.jpgDeuxièmement, un tel discours qui, censément, n’est tenu par personne, s’énonçant par exemple en propositions mathématiques, est aussi un discours qui ne s’adresse à personne, et avec lequel on n’entre pas en conversation, un «discours qui n’est plus réponse à qui que ce soit, ni n’appelle une réponse» (CM, p. 133), et est donc littéralement sans réplique. Il s’est détaché de la relation intersubjective qui, moyennant différentes variantes ou modalités, sous-tend tout langage. C’est le second rabattement : il y a dénégation de toute interlocution.

Troisièmement, cette alogalité peut être décrite comme une pathologie de l’axe référentiel (ou intentionnel) du langage, du rapport du discours au réel, du logos avec l’Être. C’est une dénégation de toute référentialité. Elle consiste en un télescopage : le réel et le discours ne sont plus en rapport mutuel, ils tendent à ne faire qu’un. Ce télescopage comporte deux aspects possibles. Le premier est la situation d’un discours qui, coupé du réel, du rapport aux choses, tend à se réifier, à se boucler sur lui-même; il n’y a plus de parole sur quelque chose d’extérieur, de discours sur le réel – il est devenu auto-suffisant, autarcique, il est sans Autre.

«La culture de la modernité est en train de couper l’esprit de tout rapport à une chose existant réellement derrière les mots. [...] La clôture du langage tue [...] l’acte même de penser qui consiste en ce mouvement logal par lequel l’esprit se rapporte à la chose désignée par le mot» (CM, p. 181).

Mais existe aussi un télescopage inverse : le réel est discours, il est censé déjà parler lui-même, tout seul, de sorte que la parole humaine devient superflue et l’homme, aphasique. D’une part, donc, un discours devenu quasi-chose; de l’autre, un réel devenu quasi-discours – deux pathologies symétriques, deux faces de la même médaille. D’un côté, une a-référentialité; de l’autre, une pure référentialité (une pure objectivité, un objectivisme). D’un côté, un discours qui ne mord pas sur le réel, n’ouvre plus sur quelque chose, qui est dépourvu de toute dimension ontologique; de l’autre, un réel qui n’aurait pas besoin du discours. Dans les deux cas, logos et être sont télescopés et apparaît un monstrueux hybride sans altérité : un réel-discours ou un discours-réel (6).

Dans la seconde éventualité, celle du discours-réel, de l’a-référentialité, il se produit également un second phénomène : le bouclage sur soi du discours, la constitution d’une pure clôture, d’une cohérence supposée absolue où les seuls renvois sont internes. Ainsi se constitue une auto-référentialité qui vient se substituer à la référentialité perdue. Au lieu de renvoyer à un dehors (qui est lui-même en relation mutuelle avec le logos), le discours ne renvoie plus qu’à lui-même ou plutôt – car il n’y a plus de sujet ni terme premier – il consiste exclusivement en un «système» de renvois différentiels (7).

La figure archétypale de l’alogalité selon la modalité de la pure référentialité, de l’être comme quasi-discours (du «réel-discours»), est l’idée de Galilée selon laquelle la nature serait un livre écrit en langage mathématique. Un tel livre n’a pas besoin de la parole humaine pour être dit; il se dit tout seul. Celui qui le décrit et le commente peut tenir un discours de Maître absolu, – un discours également «alogal» – ne supportant aucune contradiction et n’ayant besoin d’aucune argumentation, puisque «cela va sans dire».
«À la limite, le discours vrai n’a plus à convaincre, car il force l’assentiment. [...] Ce sont les choses mêmes qui parlent, ou des chaînes d’implications irréfutables. [...] Comment dire non à un tel discours ? [...] Dans une perspective scientiste, la vérité n’a plus rien à voir avec un esprit qui fait face à la nature et la questionne pour la comprendre, car elle est le discours des choses sur elles-mêmes» (DM, pp. 77-78).

Roger Munier, dans son essai intitulé Contre l’image (8), a développé une critique de la photographie proche de l’analyse de Marejko, constatant une situation de télescopage du discours et du monde : «Au discours sur le monde se substitue une sorte de discours du monde. [La photographie] ne dit rien de l’arbre : c’est l’arbre qui se dit en elle» (p. 14).
 
«Dans la représentation objective, le monde se fait lui-même logos» (p. 35). «Il y a un «auto-énoncé» non médiatisé du monde» (p. 52) un «dire» immanent qui n’est plus simplement le dire (p. 81). À quoi Munier oppose, de manière classique, la médiation du langage, du dire (ou bien, conformément à la conception heideggerienne dont il est proche, de l’œuvre d’art), ce qui suppose un intervalle entre le dire et le monde (9).

Est donc essentiel et constitutif de la logalité un hiatus (un intervalle, une distance) entre le discours et le réel; l’alogalité, sous ses deux modalités de télescopage, consiste en son abolition. La logalité est un rapport à autre chose que soi, une relation qui se maintient comme relation même lorsque l’acte de langage est réussi.

93893_f.gif«L’énoncé d’une parole crée une relation d’altérité entre l’esprit et son objet, de sorte que l’objet n’est plus tout à fait un objet : il est un autre à qui ou, pour mieux dire, à propos duquel se développe un discours. Et ce discours, on ne saurait affirmer avec certitude qu’il dérive du sujet qui l’énonce. [...] Puisque tout discours implique une relation d’altérité entre deux présences, il ne peut y avoir, lorsqu’une parole est prononcée, que celui qui la prononce» (CP, p. 135).

Cela peut apparaître comme inquiétant et donner le vertige : il semblerait alors que l’on ne saisisse jamais rien de tangible ou qu’en tout cas, l’on ne puisse jamais détenir de terme absolument premier. Mais cela tient à une erreur dans la manière de penser les choses : il faut se garder de poser le discours comme premier et quasiment autarcique, et, de même, corrélativement, de poser la réalité comme une substance première autosuffisante. Ce qui est premier, c’est la logalité elle-même, c’est-à-dire la relation, et donc la distance, l’intervalle, l’entre-deux. Le vertige n’existe que pour un entendement qui, en toute chose, recherche un fondement, souhaite trouver un terme ultime dont dériverait ou découlerait tout le reste. Pour le sujet empirique qui n’est pas en quête d’une telle fondation première, c’est-à-dire le sujet parlant, pensant, désirant, cette situation d’entre-deux est sa condition habituelle, certes inconfortable mais nullement vertigineuse ni abyssale.

Le télescopage en lequel consiste l’alogalité est un recouvrement du langage et de l’Etre. Alors qu’en situation logale, être et langage sont distincts et mis en relation mutuelle, ils sont confondus de telle sorte que l’Être est langage; il est déjà un langage ou un «livre» ce qui rend superflu la parole pour le dire. L’homme devient un aphasique face à cet être qui est déjà discours.

Introduisons ici une objection. Bien souvent, les poètes – je songe en particulier à Henri Raynal (10) – ont le sentiment, lorsqu’ils commencent à écrire, d’être précédés par quelque chose qui n’est pas seulement une expérience brute ou muette à laquelle ils confèreraient un sens, mais un quasi-discours. La parole poétique ne dit pas seulement un monde muet; elle dit un monde qui déjà parle de lui-même (Francis Ponge parle des «muettes instances des choses»). Est-ce que cela ne contredirait pas la pensée marejkienne de la logalité et la critique corrélative de l’alogalité ? La contradiction n’est qu’apparente; en effet, ce sentiment poétique d’une antécédence ne conduit précisément pas à l’aphasie comme en situation alogale : le poète se sent appelé à reprendre ce pré-discours dans son discours, de manière inspirée et éloquente. Le discours du monde qu’il pressent en amont de lui n’est donc pas autosuffisant, puisqu’il appelle la parole poétique; il n’est pas un discours clos sur lui-même comme celui qui est postulé par la science galiléenne.

Dans la spéculation métaphysique à laquelle il se livre souvent dans le prolongement de son expérience littéraire, Henri Raynal va plus loin encore : le langage serait en quelque sorte issu de l’être, comme un moyen inventé par ce dernier pour accéder à une dimension supérieure. C’est ce qui se répèterait dans l’expérience poétique, avec la vocation du poète à exprimer ce qu’il se sent appelé à dire correspondant à ce qu’il a été quasiment interpelé par l’Être lui-même. J’ai des difficultés à suivre Raynal jusque là. Mais même en pareil cas, on doit admettre que le langage a une autonomie, qu’il s’est détaché de l’Être dont il n’est pas le simple décalque, et que le poète n’en est pas le simple ventriloque.

Cette critique de l’«alogalité», chez un philosophe qui a inlassablement réfléchi sur l’une des caractéristiques de la «condition de l’homme moderne» fait bien ressortir, a contrario, ce que j’appelle les trois composantes fondamentales de la parole qui, quoique distinctes, vont constamment de pair : l’altérité de la subjectivité par rapport aux énoncés prononcés (derrière les énoncés, il y a quelqu’un qui parle), l’altérité du réel (derrière les énoncés, il y a des choses dont on parle), l’altérité des autres sujets (ceux auxquels on répond, même lorsqu’ils sont absents et parfois morts, et auxquels on s’adresse, même lorsqu’ils demeurent invisibles) (11). Dans le «discours alogal», ces trois dimensions ont été abolies (censément : en réalité cela se passe un peu différemment) : c’est un discours tenu par personne, qui ne répond à personne, qui se définit par sa cohérence interne et non par une relation à une extériorité, à quelque chose qui est hors de ce discours. Ainsi, en une démarche a contrario, comme pour l’aphasie, l’examen des pathologies permet de mettre en évidence les conditions normales de la parole. Mais on peut prendre aussi les choses par l’autre bout : articuler une philosophie générale du langage et constater que la situation moderne met en question ou en péril certains traits fondamentaux.

Brièvement, quelques remarques complémentaires.

indexjanm.jpg- Ce que Marejko appelle logalité rejoint la notion phénoménologique fondamentale d’intentionnalité (12). La conscience est conscience de quelque chose, ce qui suppose un «il y a»: il y a des choses, un réel, un monde –, mais inversement, ce quelque chose a besoin de la conscience ou du discours, ne disons pas pour «être»« ou pour «exister», mais pour accéder à la dimension supérieure du langage. L’intentionnalité est un mouvement de l’esprit vers les choses – c’est l’aspect principal – mais il s’accompagne d’un mouvement inverse des choses appelant leur saisie par l’esprit – il y a donc là une relation mutuelle et une certaine forme de circularité.

- La pensée de la logalité se distingue de l’ontologie moderne qui a éliminé l’idée même de qualités propres du monde, avec l’élimination des «qualités secondaires», avec le face-à-face d’un pur intellect et d’une pure matière, d’une pure forme et d’une matière informe à «informer». L’idée de logalité ne consiste nullement à poser une raison dans un monde sans raison, puisqu’elle met en avant une relation à un extérieur. Celui-ci n’est pas rien, il a une structuration préalable, il est un «déjà-là» différent des simples «data» empiriques. La logalité permet donc de retrouver une conception ontologique et substantialiste du monde contre le nominalisme; elle suppose une relation, un vis-à-vis où le discours sur les choses n’émane pas seulement d’un sujet premier ou d’un esprit.

- Cette pensée de la logalité suppose une distance ou même une inadéquation vis-à-vis du réel.
«Par définition une carte de géographie est inadéquate au paysage. C’est cette inadéquation qui fait qu’il y a une carte. De même, c’est par inadéquation au réel qu’il peut y avoir langage [...] Inversement, vouloir une adéquation parfaite du langage au réel, c’est vouloir éliminer le langage, de même qu’un géographe finirait par brûler toutes les cartes de géographie s’il voulait en faire une qui convienne parfaitement au réel» (CM, pp. 341-342).
Idée difficile, dans la mesure où se demande alors pourquoi parler, pourquoi vouloir tenir un discours de vérité, si l’on admet l’inadéquation comme une donnée fondamentale et en quelque sorte indépassable. Mais on remarque qu’il est question là du langage et non pas de la parole (ou du discours). On peut admettre que, si une certaine inadéquation (un certain hiatus) est une condition du langage, l’idée d’une convenance, en tant que «convenance à distance» est une exigence constante de la parole, sans d’ailleurs que, même dans l’expression réussie, elle n’abolisse tout à fait l’inadéquation foncière du langage. De même que «un coup de dés n’abolira jamais le hasard», une parole réussie, dans sa convenance heureuse avec la chose à dire, n’abolira jamais l’inadéquation du langage au réel, ce ne sera jamais une concordance abolissant tout discordance.

- L’une des caractéristiques de l’alogalité, celle d’être un pur discours sans subjectivité (abolition de cette altérité qu’est la présence-absence d’un sujet), peut être décrite ainsi : dans les conditions normales, il y a forcément une présence du sujet à son discours, une implication dans celui-ci. Or, dans la situation alogale, on remplace cette implication (qui est une présence à distance) par une inclusion : le langage absolu est censé avoir déjà en lui une place pour le sujet et son histoire (ce qui est évident dans la variante hégéliano-marxiste de l’alogalité). Le discours absolu qui a déjà inclus en lui tout discours possible sur lui a donc aboli l’Autre, cette modalité de l’altérité que constitue la subjectivité. C’est pour la même raison que ce discours absolu – alogal – est déjà un langage qui court-circuite à l’avance un vrai langage.

- En opposant la logalité à l’alogalité, Marejko ne propose pas une nouvelle antithèse du type : «autonomie» vs. «hétéronomie», ou bien : «authenticité» vs «aliénation», ou bien encore : «immédiateté» vs «médiation» (ou «médiation» vs. «immédiateté»). La différence principale est que, avec la logalité, on n’oppose pas une «bonne» proximité à une «mauvaise» distance. On soutient au contraire qu’une certaine forme de distance est «bonne» car elle est inhérente à la relation et la rend possible. La logalité est supérieure à l’alogalité parce qu’elle est toujours plus difficile et plus ardue que celle-ci, toujours risquée et sujette à l’erreur. Pourtant, elle n’est pas à comprendre non plus comme une ascèse doloriste, une souffrance pure et simple. C’est la peine qui habite tout activité humaine et va de pair avec la joie et le bonheur, par opposition à l’idée d’un plaisir sans peine ou d’un apprentissage sans effort.

- Le logos entendu comme parole se distingue du logos compris comme vision ou theoria. Faudrait-il alors aurait opposer «Jérusalem» à «Athènes», puisque la parole est centrale pour les Juifs et la vision pour les Grecs ? Il ne faut pas exagérer cette opposition.
 
L’important sont les idées de coïncidence ou de non-coïncidence; le logos, la parole et la «logalité» selon Marejko sont mis en avant parce qu’ils présupposent une non-coïncidence, une distance qui reste non surmontée, une relation qui n’est pas statique mais dynamique et ouverte, animée par un mouvement vers les choses, en un élan à la fois spirituel et érotique. La théorie peut également répondre à cette exigence; elle n’est pas forcément une coïncidence : elle est une contemplation qui peut impliquer une distance et une certaine inadéquation.

«La tendance à éliminer la parole au profit de la vision dans l’acte de connaissance coïncide inévitablement avec l’élimination de ce qui rend possible une cosmologie : un dialogue entre l’esprit et le cosmos (rapport logal)» (CP, p. 116).

Il-n-y-a-pas-de-suicides-heureux.jpgSerait-il alors erroné d’aspirer à un accord entre l’esprit et le monde, le Logos et l’Être, ou de postuler qu’un tel accord existerait déjà potentiellement ? Pas forcément. Ce qui est récusé, c’est l’idée d’un télescopage qui rend le logos superflu ou purement instrumental, et non la perspective d’un accord retrouvé ni même postulé. Comme en musique, l’accord, la concordance ou même l’harmonie ne signifient pas un total recouvrement; il n’y a accord que si existent des notes distinctes et autonomes. L’idée d’accord est parfaitement compatible avec celui d’une contingence ou d’une indétermination dans la rencontre, et c’est en cela qu’elle s’oppose à la congruence alogale. Sans doute faut-il récuser seulement l’idée d’une harmonie préétablie, sauf si, au risque d’introduire une contradiction dans les termes, on la comprend comme s’établissant «après coup» (mais alors elle n’est plus «préétablie»). On peut la caractériser aussi comme un «accord fondamental» ou une «confiance».

- Le langage ne doit pas être compris comme un acte émanant d’un sujet (ni d’un objet), mais comme une relation. Relation à autrui, relation au réel : l’idée même de relation est ardue et presque abyssale si on l’examine de manière rigoureuse, car on tend toujours à la penser comme simple «mise en relation» de termes supposés être donnés positivement pour un entendement en position de surplomb, et que la mise en relation supprime comme termes séparés. Seul peut-être Levinas a su affronter avec obstination cette difficulté : les deux termes, bien que se rapportant l’un à l’autre, restent préservés comme tels et gardent une sorte d’autonomie et Levinas a forgé pour cela l’expression «s’absoudre», c’est-à-dire rester absolus dans la relation même. Et cela vaut aussi, par excellence, pour la relation «logale» selon la dimension de la «responsivité» (intersubjectivité) ou de la référentialité.

- Cette pensée de la logalité est logophile et s’oppose ainsi à ce que j’appelle la logophobie contemporaine, mais ne se laisse pas réduire au «logocentrisme» analysé et critiqué par Derrida (en grande partie à juste titre), à une conception subjectiviste et idéaliste du logos. Ce qui est essentiel dans la logalité, ce n’est pas le logos comme «présence à soi», mais bien la relation de la parole au réel (à l’Être) et à l’interlocuteur, avec une distance à la fois surmontée et maintenue avec ce qui est visé. Il est essentiel au logos ainsi compris d’être ouvert à autre chose que lui-même et donc de fracturer sa propre clôture.

Ayant brossé ainsi un tableau sombre de la modernité et énoncé le diagnostic sévère d’une aphasie tendancielle de l’homme contemporain, Jan Marejko avance-t-il des remèdes ? Le seul remède, ou en tout cas la seule issue à ces situations bloquées, est la parole elle-même, la logalité, ou ce qu’il appelle parfois la «thérapie logale» (par opposition aux «thérapies alogales», celles qui recherchent principalement le retour au bien-être, l’immersion dans un cocon protecteur (14)). Mais peut-il y avoir une issue dans une situation où l’alogalité dominerait absolument et sans reste ?

Il faut bien reconnaître que la conception de Marejko – sa thèse sur l’alogalité foncière de la modernité – comporte une difficulté inhérente. Car si le diagnostic était vrai, on ne pourrait plus parler ni penser. Or, à l’instar du Crétois Épiménide qui, en énonçant que les Crétois sont menteurs, doit faire une exception pour lui-même en train d’effectuer son énoncé, le penseur de l’alogalité doit au moins admettre une exception pour lui-même lorsqu’il brosse ce tableau général pessimiste; l’énoncé a pour condition de possibilité une dimension de liberté dans le champ de l’énonciation.

Il y a un autre problème, et même un réel danger, de nature existentielle. Si cette vision de l’alogalité dominante est prise à la lettre, le sujet parlant et pensant est voué soit au mutisme, soit au cri désespéré voire, plus gravement encore, au geste révolutionnaire et terroriste. Marejko n’est pas exempt d’une telle tentation violente, qui surgit du désir de rompre la chape de plomb de la modernité telle qu’il la décrit dans toute sa rigueur. Il lui arrive souvent, dans ses écrits, de mettre en avant une dimension eschatologique ou messianique, ce qui est compréhensible puisque la logalité suppose une distance qui transcende la réalité empirique. Toutefois, la mise en évidence de cette dimension est fréquemment présentée comme une rébellion radicale contre l’ordre d’un monde obéissant à une cohérence implacable d’où a été éliminée toute imperfection et où fait défaut toute faille, notamment l’interstice dans lequel peut surgir la parole – autrement dit la logalité. La seule issue semble être alors de fracturer cet ordre de manière violente pour réintroduire la dimension de la liberté.

Cette alternative tranchée correspond à ce que j’ai appelé le dilemme du Sous-Sol, en songeant au personnage des Notes du sous-sol de Dostoïevski (15) qui préfère encore n’importe quelle négativité, même celle du mal aux dents, à un monde entièrement rationalisé (figuré par le «Palais de Cristal»).

Je récuse pour ma part une telle perspective, gardant la conviction que la liberté peut exister à l’intérieur de l’ordre du monde (et une liberté de la parole à l’intérieur de la langue instituée) et conservant l’espoir que le monde contemporain n’est pas encore tout à fait un «technocosme», ce qui revient à dire que perdure en lui la dimension de la logalité, même si, dans un grand nombre de ses manifestations, il tend à l’obturer.

Écrit à Berlin en 2013.


Notes

(1) Voir notamment Autoportrait au visage absent (Gallimard, 2008), p. 128. Il y a une convergence évidente entre la vision de l’acédie moderne de Jean Clair et la vision de l’alogalité et de l’achronicité modernes de Jan Marejko.

(2) Je renvoie aux ouvrages suivants : Le territoire métaphysique, 1989 (TM), Cosmologie et politique, 1989 (CP), Esclaves du sablier : hystérie et technocratie, 1991 (ES), Dix méditations sur l’espace et le mouvement, 1994 (DM), La cité des morts : avènement du technocosme, 1994 (CM). Tous ont paru aux éditions L’Âge d’homme à Lausanne.

(3) Un autre diagnostic énoncé par Marejko, que je n’aborderai pas ici, est une pathologie de la temporalité. C’est le règne de Chronos, d’un temps interminable où il ne se passe plus rien. Voir surtout, à ce sujet, Les esclaves du sablier.

(4) Dans la périodisation à laquelle Marejko procède parfois, la logalité (ou : «pensée logale») correspond à l’ère du «logocosme» qui a succédé au «mythocosme» (domination du mythe) et est remplacé aujourd’hui par un «technocosme» (domination de la technique).
Je suis réticent à ce type de périodisation, préférant supposer que la condition langagière est proprement humaine et traverse toutes les époques, même si elle peut être quasiment étouffée en certaines périodes historiques.

(5) J’emploie à dessein le conditionnel pour indiquer que, à mon sens, il s’agit là d’une représentation, d’une visée. Je continue à penser, en m’écartant sur ce point de Marejko, qu’aucun discours ne peut, de manière effective, répudier ces différentes formes d’altérité, et qu’il ne le fait que tendanciellement.

(6) En un sens, cette forme d’alogalité est une hybris du logos : c’est un hyper-discours supposé être parfaitement cohérent, clos et autonome, ayant résorbé toute blessure ou fracture (car l’ouverture du logos au monde est comme une blessure ouverte, elle est analogue à toutes les ouvertures par lesquelles le corps s’ouvre au monde : bouche, narines ou sexe).

(7) Le modèle par excellence de cette situation est la «langue» selon Saussure, dans le Cours de linguistique générale, conçue comme un «système» fait, de manière quasiment exclusive, de renvois mutuels internes.

(8) «Dans l’image-mot du monde, c’est la rosée elle-même qui se composerait avec la rosée. Le monde se ferait en tant que monde sa propre image. Il serait réconcilié, rassemblé, non plus seulement dans ses parties éparses, par la vertu du verbe, mais lui-même avec lui-même et par sa vertu propre. La vérité qu’il est […] s’accomplirait […] par ce commentaire et comme ce contrepoint qu’il se donnerait à lui-même. Le monde deviendrait sens et le sens se ferait monde. Le fossé disparaitrait entre la chose et son énoncé, entre le dire et ce qui est à dire…» in Contre l’image (Gallimard, coll. Le Chemin, 1960), pp. 98-99.

(9) Munier ne s’en prend d’ailleurs pas à l’image en général, mais à la photographie. Car le dessin suppose encore un intervalle, une distance ; c’est ce que le philosophe Hans Jonas a bien mis en évidence dans son étude anthropologique intitulée Homo Pictor, in Le Phénomène de la Vie (De Boeck, Bruxelles, 2001).

(10) Henri Raynal, est un autre grand méconnu, auteur de plusieurs romans et ouvrages de prose poétique. Heureusement, il se peut qu’il soit en train de sortir de cette semi-obscurité depuis la parution de Cosmophilie, en 2016.

(11) Voir notamment Autoportrait au visage absent (Gallimard, 2008), p. 128. Il y a une convergence évidente entre la vision de l’acédie moderne de Jean Clair et la vision de l’alogalité et de l’achronicité modernes de Jan Marejko.

(12) «La conception de la vérité scientifique comme image de plus en plus conforme du réel est […] perverse dans la mesure où elle frappe d’illégitimité l’acte psychique (l’intentionnalité) par lequel je me rapporte au réel. […] Un tel langage, en rendant inutile tous les actes par lesquels une conscience affirme qu’il y a quelque chose, rendrait fou» (DM, p. 92).

(13) Levinas écrit : «Ce rapport de vérité qui, à la fois, franchit et ne franchit pas la distance — ne forme pas de totalité avec «l‘autre rive» — repose sur le langage; relation où les termes s’absolvent de la relation — demeurent absolus dans la relation» in Totalité et infini, Martinus Nijhoff, La Haye, 1960), pp. 35-36.

(14) Car la description critique de Jan Marejko envisage d’autres formes d’alogalité que celle du discours scientifico-technique, du «livre de la nature» ou du positivisme logique qui a été examinée ici. Il y a tout spécialement le cas de Jean-Jacques Rousseau et de sa «thérapie alogale», c’est-à-dire l’idéal d’une fusion avec la nature, préfigurant toute une sensibilité actuelle, la tendance écologiste ou new age, qui coexiste avec la domination de la science.

Il faut renvoyer ici au premier livre de Marejko, tout à fait remarquable mais tout aussi peu remarqué, Jean-Jacques Rousseau et la dérive totalitaire (L’Âge d’Homme, 1984). Il s’agit d’une thèse soutenue à l’Université de Genève sous la direction de Jean Starobinski.

(15) Voir mon article Pour un monde sans caries. Philippe Muray et le totalitarisme ontologique (in Philippe Muray, Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie, Éditions du Cerf, 2011), où j’ai longuement analysé cette figure du dilemme du sous-sol en suggérant quelques pistes pour une issue possible.

Jacques_Dewitte_(1).jpgL’auteur

Philosophe, traducteur et écrivain, Jacques Dewitte, né à Bruxelles en 1946, partage sa vie entre Berlin et Bruxelles. Se situant philosophiquement dans la tradition phénoménologique et herméneutique, il est l’auteur d’une œuvre abondante qui s’est d’abord élaborée dans des revues telles que Le Temps de la réflexion, Études phénoménologiques, Le Messager Européen, Les Temps Modernes, Critique, Commentaire, Esprit, La Revue du Mauss, avec des articles portant sur des sujets aussi divers que le nihilisme, la question du mal, le vivant, l’architecture urbaine, le paysage, le langage, l’opéra, l’art, la littérature.
Il a publié quatre livres : Le pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit. Essai sur la résistance au langage totalitaire, Michalon, 2007 ; L’exception européenne. Ces mérites qui nous distinguent, Michalon, 2008 ; La manifestation de soi. Éléments d’une critique philosophique de l’utilitarisme, La Découverte coll. Bibliothèque du MAUSS, 2010 ; Kolakowski. Le clivage de l’humanité, Michalon, coll. Le Bien Commun, 2011.
Il a traduit et commenté Forme et caractère de la ville allemande, Archives d’Architecture Moderne, Bruxelles, 1985 ; La Forme animale d’Adolf Portmann, La Bibliothèque, 2013 et a édité et commenté Le prodige de l’origine des langues de Wilhelm von Humboldt, Manucius, 2018.
Il termine actuellement un grand ouvrage ayant pour titre provisoire : En matière de langage.

dimanche, 04 octobre 2020

Le pouvoir de la langue et la liberté de l'esprit de Jacques Dewitte

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Le pouvoir de la langue et la liberté de l'esprit de Jacques Dewitte

par Juan Asensio

Ex: http://www.juanasensio.com

Sur le même site: Études sur le langage vicié.

Jacques_Dewitte_(2).jpgFort peu de lecteurs auront la chance de tenir entre leurs mains la belle quadruple étude de Jacques Dewitte, Le pouvoir de la langue et la liberté de l'esprit, sous-titré Essai sur la résistance au langage totalitaire, que l'éditeur, Michalon, n'a pas jugé utile de rééditer depuis 2007. Il n'est donc pas étonnant que cet ouvrage atteigne désormais des sommes coquettes sur les différents sites de librairies en ligne. Au moins, ce lecteur curieux n'aura pas le regard épouvanté par la première de couverture, très laide illustration imbriquant un labyrinthe et un goéland toutes ailes déployées qui, je le suppose, dans l'esprit du crétin responsable d'un tel saccage inesthétique, doit parfaitement convenir au mouvement de balancier que l'auteur imprime à sa problématique : d'un côté le langage à visée totalitaire, englobant tout, prétendant du moins tout englober, de l'autre la réalité qu'il tente à n'importe quel prix de gauchir, de grimer, jusqu'à ce qu'elle corresponde à ses mots et slogans pourris. Il ne s'agit cependant point, en analysant le langage vérolé, de s'exonérer du langage lui-même, car Jacques Dewitte a raison de nous rappeler que, sans la médiation complexe qu'imposent les mots, la réalité n'est rien. Dès lors, il faut parier qu'il n'y a «dépassement de l'emprise totalitaire que par un mouvement double où l'on retrouve une forme de circularité», à savoir «un mouvement vers les choses», mais aussi la «mise en œuvre des mots», et, à cette fin, la «remise en route de la parole lorsqu'elle s'est enlisée, mais encore, compte tenu de sa fréquente détérioration», la «remise en état de la langue» (1). Nous verrons qu'il n'est pas si facile que cela, en soignant le langage contaminé par le bacille du slogan, de la langue de bois, de la fausse langue à visées hégémoniques, de retrouver le monde : le langage totalitaire, le langage maléfique, même, que Jacques Dewitte évoque hélas trop peu, ont pour particularité, en contaminant celles et ceux qui l'emploient, de saper les fondements de notre confiance dans le monde.

Qu'est-ce que l'auteur appelle un langage totalitaire ? Ce sont des «langues idéologiques ou manipulées, mises en place par les régimes nazi et communiste comme instruments de pouvoir. Le totalitarisme désigne ainsi une manière de s'emparer par le langage de la réalité elle-même. C'est cela qui est proprement totalitaire : créer une situation dans laquelle le langage n'aurait précisément plus d'Autre» (p. 26). Nous constaterons plus avant que cette exclusion de l'Autre n'est pas seulement l'apanage des langages totalitaires, mais aussi de la langue de bois par laquelle le politiquement correct déforme non seulement notre société mais, bien évidemment, influence nos esprits : il n'est pas né, l'homme qui pourrait se prétendre totalement immunisé contre le pseudo-verbe. Ainsi, Jacques Dewitte n'hésite pas à écrire que nos sociétés «sont à la fois anti-totalitaires et néo-totalitaires» (p. 28) car elles sont à la fois «caractérisées par la reconnaissance institutionnelle du conflit, de la pluralité et donc de l'altérité» mais aussi parce qu'elles cherchent, par cette visée éminemment louable, à faire taire les mal-pensants, les récalcitrants et autres séditieux «sous une forme de plus en plus radicale». Cela signifie donc que «tout ce qui vient menacer le consensus démocratique et réintroduire la perception d'une altérité réelle, sous la forme de la reconnaissance d'un ennemi, par exemple, se voit brutalement neutralisé» ou, pour le dire plus précisément et avec les mots de l'auteur, la «démocratie culturelle radicale [...] menace de ruiner la démocratie politique» (p. 29), comme nous pouvons le constater jour après jour, sans qu'il nous faille pour ce faire convoquer les ombres tutélaires de ces quatre médecins légistes du langage pourri que sont Orwell, Klemperer, Sternberger et Wat.
 
9782707164469.jpgC'est dire qu'il ne faut pas seulement parler de «bouclage absolu» (2) à propos de la fable langagière génialement dépeinte par George Orwell dans 1984, mais, aussi et voilà qui ne laisse pas d'être inquiétant, pour notre si irénique et consensuelle société dont nous ne manquerions pas de choquer les commis si nous leur prouvions qu'ils ne tolèrent rien de ce qui serait susceptible de heurter leurs petites convictions normativement castrées. Et force est alors de constater que le langage totalitaire n'est pas celui, d'acier ou d'airain, mis en circulation par les seuls régimes autoritaires, puisque nous pourrions à bon droit prétendre que la novlangue (3) démocratique, comme n'importe lequel de ces langages cherchant à triompher de ses concurrents, l'archéolangue qu'évoque remarquablement Jaime Semprun (dont Dewitte ne dit pas un mot, alors qu'il sait qu'il est l'un des traducteurs des essais d'Orwell), se fait «passer pour le seul langage possible, tendant à rendre impossible toute autre dénomination, à décréter que cela n'est que chimère inconsistante. Le danger, poursuit Jacques Dewitte, tient à ce que les individus, afin de prévenir le risque d'incompréhension ou d'exclusion, se mettent bientôt à parler comme cette langue l'exige, tenant compte de ses limitations et interdictions, d'abord en un geste pragmatique puis, peu à peu, en une intériorisation dont ils n'ont plus conscience. Elle a alors imposé son point de vue sans violence ou presque, par un geste de servitude volontaire» (p. 24) maintes fois analysé par les contempteurs les moins féroces du régime démocratique.
 
Il y a donc, il doit y avoir, sauf à ce que nous basculions sans cris ni douleurs, comme si nous avions avalé des poignées de ces pilules Murti-Bing imaginées par Witkiewicz , dans la société parfaite que nous vendent les idéologues, une «échappée anti-totalitaire» (titre d'un des chapitres de la première partie, consacrée à George Orwell) qui développe amplement la dialectique entre le Même forclos d'une langue repliée sur elle-même, qui s'appauvrit chaque année et signe sa réussite dans ce rabougrissement sémantique, et l'Autre d'une réalité à laquelle les esprits, façonnés par la langue abrutissante, croient de moins en moins : la novlangue orwellienne, comme la langue monstrueuse évoquée par Dolf Sternberger ou la LIT disséquée par Victor Klemperer, «dénie autant que possible à l'altérité la moindre réalité ontologique, en la privant de toute reconnaissance linguistique» (p. 63). Car, en fin de compte, «la plus grave conséquence de [la] mutation linguistique» qu'opère la novlangue n'est pas «tant l'arme dont dispose le discours officiel que la mutilation de la représentation de soi et de la conscience de sa propre dignité qu'il inflige aux individus» (p. 65).
 
Une langue volontairement appauvrie appauvrit notre perception de la réalité, c'est une évidence («En réduisant la palette lexicale et la complexité grammaticale, on réduira le champ sémantique et on limitera donc la capacité à penser et à éprouver», p. 249), du moins pour Jacques Dewitte qui à raison estime qu'il y a autant d'univers que de langues, et qu'une langue blessée ou mutilée, rabougrie, ne permettra d'appréhender le monde qui nous entoure que dans sa déficience, dans des limites clairement assignées par une langue elle-même volontairement limitée. Ainsi, la novlangue «effectue un télescopage du monde et du discours, de sorte qu'apparaît un hybride des deux : le monde est devenu un quasi-discours bouclé sur lui-même qui fonctionne tout seul, et le discours est devenu un quasi-monde, une pseudo-réalité» (p. 66).
 
Plus d'une fois, Jacques Dewitte n'hésite pas à s'aventurer dans des domaines qui n'ont rien de parfaitement, scientifiquement, froidement linguistiques, sur les brisées de Dolf Sternberger (4), lorsqu'il évoque par exemple, au-delà même d'un «langage non pas totalement flottant et arbitraire, mais au contraire parfaitement fixé et clos, grâce à un bouclage total de ses significations» (p. 72), un contre-langage effrayant car, dit-il à propos de la novlangue telle qu'Orwell en a détaillé les principes, «nous reconnaissons dans cette entreprise de Néantisation l'équivalent inversé de l'entreprise de Création. Il y a là une sorte de double obscur du fiat lumineux», une sorte de nefiat, «si l'on peut risquer un tel néologisme en latin» (p. 73). Ailleurs, il écrit que le Mal radical pourrait être «logé dans la distorsion même du langage, dans le besoin d'infliger une souffrance gratuite et d'imposer une domination totale qui s'étend jusqu'aux mots» (p. 213). Ce n'est évidemment pas sans raison que Jacques Dewitte cite l'exemple de Hitler, réduit à une espèce de Kurtz monologuant dans l'épaisseur de la jungle brésilienne, tel que George Steiner le figure dans son Transport de A. H..
 
9782841864485r.jpgJacques Dewitte, hélas, ne poursuit pas plus avant son exploration de ces contrées interdites, ne se dirige pas, hardiment, vers le Kurtz de Conrad et son décalque steinerien comme j'ai pu tenter de le faire dans mon essai sur l'auteur de Réelles présences, préférant toutefois insister, à juste titre à notre sens, sur la responsabilité de chacun d'entre nous dans l'usage de la langue. Commentant l'ouvrage de Sternberger, il écrit ainsi que «l'Inhumain ne doit donc pas être compris comme une instance extérieure exerçant son emprise sur le sujet : il se révèle «réellement présent» lorsque l'on parle son langage, étant soi-même responsable des mots que l'on reprend. Cette conscience de la responsabilité va de pair avec l'intuition de sa propre liberté, qui consiste très concrètement dans la possibilité de choisir ses mots» (p. 116, l'auteur souligne) ou, pour le dire une fois de plus avec Sternberger : «Les laquais des tendances sociales dominantes sont aussi les perroquets de l'usage langagier dominant, et inversement. Toutefois, celui qui regimbe devant la langue universelle de la gestion et de l'organisation regimbe en même temps devant la tendance sociale qui y est exprimée» (p. 117). Autrement dit, qui tente de ne pas reprendre, comme un perroquet, le langage abêti circulant autour de lui est, de facto, un opposant et même, un résistant, aussi minuscule qu'on le voudra ou le moquera, aussi condamnée à l'échec que nous paraisse son action, sa révolte dans les cas les plus aboutis, qui sont aussi les plus désespérés. Nous aurions, dès lors, aimé retrouver sous la fine plume de Jacques Dewitte l'exemple du génial Karl Kraus, mais l'auteur lui-même nous donne l'explication de cette monumentale absence dans son ouvrage : «Il existe un auteur important, qui brille ici par son absence, et dont on aurait pu attendre des éléments d'analyse : Karl Kraus, qu'admirait d'ailleurs Dolf Sternberger. Pour des raisons que je ne m'explique pas, je n'ai jamais pu «entrer» dans son œuvre. Dans la mesure où chacune de ces études résulte d'une rencontre entre des destins et ma propre réflexion philosophique, et si, pour une raison insondable, ce jeu mutuel entre l'apport du commentateur et l'auteur étudié ne se fait pas, comme chez moi avec Kraus, il me paraît judicieux de le laisser de côté» (pp. 25-6). Étrange aveu mais, au moins, Jacques Dewitte n'a-t-il pas hésité à nous en faire la confidence, et cela de manière d'autant plus sincère qu'il avoue lui-même ne pas comprendre pourquoi il n'a jamais réussi à entrer dans les textes du furieux polémiste qui par avance a illustré, et de quelle inébranlable et remarquable façon !, l'idée que Jacques Dewitte ne cesse d'évoquer : nous sommes, tous, responsables de la liquéfaction du verbe et, tout autant, nous pouvons, tous, lui inoculer, à notre modeste échelle, les anticorps qui l'aideront à mieux résister contre la pandémie a-verbale.
 
Quoi qu'il en soit de cette étonnante absence, de celle encore d'un Armand Robin ayant pourtant, comme nul autre à ma connaissance, sondé le faux abîme de la propagande soviétique dans sa Fausse parole, il me faut souligner un point qui me paraît essentiel dans ce livre : jamais Jacques Dewitte ne se fait le juge intraitable de celles et ceux qui ont été contraints, parfois à leur insu, d'utiliser les langues de bois ou de fer. Mieux même, puisqu'il va jusqu'à écrire que «l'humanisme classique s'élargit ainsi de manière à prendre en compte la barbarie contemporaine comme ayant, elle aussi, un langage» (p. 136). Nous frôlons de nouveau le bord de l'abîme où, prudemment, Jacques Dewitte s'est arrêté, non sans avoir lancé un regard que l'on devine fasciné. C'est justement parce qu'il connaît la dimension obscure de la langue, qu'il a même pu, comme tout un chacun, en éprouver la séduction (5), que Jacques Dewitte, dans son livre, se fait humble pédagogue, et unit l'appréhension intellectuelle, surplombante par définition, à l'action, à ce que d'autres ont appelé la praxis. Ainsi, en guise de conclusion de la partie qu'il consacre au Dictionnaire de l'Inhumain (Aus dem Wörterbuch des Unmenschen) de Dolf Sternberger, écrit-il : «Il nous appartient, à ses yeux, de le ré-humaniser [le langage] pour rester sain d'esprit. Cette confiance n'implique en rien la croyance en son pouvoir illimité. Il importe au contraire d'être conscient de ses limites, de comprendre qu'il y a des choses à ne pas dire, que la pudeur et le tact sont de mise face à des crimes qui continuent à représenter un scandale indépassable. Il ne s'agit donc pas de proposer une sorte de reconquête des territoires investis par la barbarie via un langage à nouveau radieux et triomphant. Il s'agit, soulignons-le une fois de plus, de percevoir la barbarie comme un langage, d'entendre sa voix, sa tonalité, sa forme et ses tournures, moins pour la «comprendre», que pour éviter de se mettre soi-même à lui prêter sa voix. La confiance dans le langage est une confiance dans l'homme et dans la présence de l'homme dans le monde» (p. 143, l'auteur souligne).
 
71TGYJlQPPL.jpgCette confiance dans le langage sortira même renforcée de «l'expérience totalitaire» et de «la crise contemporaine» (p. 235) sur laquelle, hélas, Jacques Dewitte ne s'attarde guère (6), préférant insister, je l'ai dit, sur des remèdes qui sont à la portée de tout un chacun mais me paraissent pourtant absolument ridicules face au déferlement des langages viciés, dont la novlangue managériale, que Baptiste Rappin analyse comme le bras armé de la Machine, est le masque le plus grimaçant et redoutable. S'il est certes absolument évident à mes yeux que «l'existence d'un ordre stable du monde et de la langue (7) est une condition de la liberté (et pas seulement de la vérité), et qu'une liberté devenue un arbitraire institutionnalisé se révèle le pire ennemi de la vraie liberté individuelle» (p. 252), je suis bien davantage sceptique sur la belle confiance dont témoigne Jacques Dewitte évoquant «la fin du cauchemar engendré par les utopies», censé inaugurer «le retour à une vie humaine finie et imparfaite», ainsi qu'un «retour au champ où la parole rencontre la réalité, où une relation mutuelle peut s'établir entre elles», un «retour à une situation où la pensée qui se cherche doit aussi chercher et choisir ses mots, c'est-à-dire effectuer un va-et-vient entre la chose-à-dire et les ressources de la langue héritée, sans être d'emblée captivée par tel vocable devenu quasi compulsif».
 
Pour le dire plus brutalement, non seulement je doute que nous soyons sortis du cauchemar, car notre société, à bien des égards, est au moins aussi dure qu'un régime totalitaire, bien que ses moyens d'oppression soient infiniment plus subtils que ceux des dictatures, mais je ne suis pas franchement assuré que ladite hypothétique sortie «marque le retour à une parole dans laquelle le sujet est présent à son propre discours» (p. 262), tant les exemples, innombrables et quotidiens, du contraire, et pas seulement dans le cloaque du journalisme contemporain, le montrent et le démontrent amplement. La quatrième de couverture du livre de Jacques Dewitte évoque un «formidable exercice de désensorcellement» mais, pour lutter contre le pouvoir d'un sorcier, encore faut-il que nous prenions conscience qu'il nous a pétrifiés par son charme, et je ne vois guère, dans mon entourage plus ou moins direct, quelque intraitable maître du Haut Château qui me révélerait que la réalité qui est la mienne est truquée ! Pour conclure, je citerai les propos d'une de mes anciennes notes, indiquée plus haut, où j'analysais la position, beaucoup plus pessimiste que ne l'est celle de Jacques Dewitte et me semblant bien plus pertinente, de Czeslaw Milosz dans La pensée captive : «La question que Milosz pose dans ce texte est la suivante : «peut-on raisonner correctement, écrire de manière valable hors de l'unique courant du réel, dont la vigueur provient de son harmonie avec les lois historiques ?». La réponse à cette question est claire : seuls quelques esprits exceptionnellement doués et incroyablement forts peuvent résister à cette tentation si insidieuse et commune, d'autant plus insidieuse qu'elle ne se montre jamais de manière frontale, du moins pour un intellectuel qu'il s'agit, d'abord, de charmer, en achetant son calme et même, ce qui nous semble ne jamais pouvoir être monnayé, son adhésion, sa conscience, sa foi, tout simplement, en un programme qui se propose rien de moins que de modeler un nouvel homme, dont il sera le héraut tout à la fois que le modèle imparfait».

Notes
(1) Jacques Dewitte, Le pouvoir de la langue et la liberté de l'esprit. Essai sur la résistance au langage totalitaire (Michalon, 2007), p. 19. Je signale, car ce fait mérite d'être rapporté, que ce livre a été relativement bien relu, vu qu'il ne comporte que quelques fautes vénielles (tout seuls et non «tous seuls», p. 85; «Fran[k]furter Zeitung», p. 108; 1881-1919 et non 1981-1919»; diagnostic et non diagnostique», p. 181. Un «de» manque devant «la chose», p. 218 et, enfin, le mot «tournant» n'a pas à être déterminé par «une» (p. 234). Notons encore l'usage d'un terme fleurant bon son jargon managérial, «l'oppositionnel» (p. 195).

(2) «La réflexion sur le langage totalitaire devra prendre en compte la possibilité effrayante d'un langage bouclé sur soi, empêchant certaines réalités d'émerger à la conscience» (p. 39). La suite de ce passage : «Mais aussi, en réaction à cette perspective, poser l'exigence d'une parole de vérité qui se destine à maintenir le contact avec cet invisible refoulé ou forclos» (pp. 39-40) nous fait irrésistiblement songer aux très grandes enquêtes de W. G. Sebald, qui n'a de cesse de déterrer, sous l'apparence anodine de lieux et d'existence eux-mêmes banals, la monstrueuse vérité du Mal cherchant qui dévorer.

(3) Jacques Dewitte emploie dans son ouvrage le terme novlangue au masculin, comme cela a du reste été le cas, par calque de l'anglais newspeak, jusqu'à la nouvelle traduction du livre d'Orwell par Josée Kamoun (chez Gallimard, coll. Du monde entier, 2018). Insensiblement et par paresse évidente, ce terme, sur le modèle de langue, a été considéré comme féminin, tandis que le terme anglais a été traduit par néoparler.

(4) L'auteur du Dictionnaire de l'Inhumain, totalement inconnu, cela va de soi, des éditeurs français, écrit ce propos que nous faisons nôtre (cité à la page 132 de notre ouvrage) : «Le critique du langage doit être à la fois un philologue et un moraliste. C'est pourquoi il opère ses distinctions non pas seulement selon les critères esthétiques du beau et du laid, du vigoureux et du desséché, du bon et du mauvais, et pas uniquement non plus selon les critères logiques du juste et du faux ou, plus subtilement, du cohérent et de l'incohérent, mais en même temps selon des critères moraux. Je n'ai pas honte de le dire : en dernière instance selon les critères du bien et du mal, en particulier de l'humain et de l'inhumain. Et mon affirmation, non : ma conviction est que ces critères ne sont pas étrangers et extérieurs au langage, mais lui sont tout à fait appropriés et inhérents». C'est là pointer une responsabilité morale absolue, non pas comme flottant au-dessus du monde ainsi qu'un impératif catégorique aussi inconsistant qu'un ectoplasme, mais que chacun d'entre nous doit tout faire pour intérioriser, ce qui lui permettra, à sa minuscule mais pas moins agissante échelle, de tenter d'utiliser une langue qui ne soit pas totalement autiste.

(5) Ainsi affirme-t-il : «on n'a que trop tendance à envisager le pouvoir de la langue totalitaire comme un acte de pure violence, perdant ainsi de vue l'attrait que la langue, tout comme le régime politique, a pu exercer sur les esprits et la sensibilité» (p. 191).

(6) Si ce n'est pour évoquer, à la toute fin de son ouvrage, l'exemple journalistique de l'utilisation d'euphémismes tels que jeunes pour voyous et même, racailles : «Un divorce entre la perception du monde et une langue plus ou moins imposée s'est instauré à nouveau, rendant problématique toute nomination directe et obligeant à recourir à diverses circonlocutions» (p. 259). Il affirme aussi, là encore fort justement que pour ceux, les «gens du commun, le peuple» qui sont «soumis à un double étau, livrés à la violence des banlieues et à une langue de bois qui lui impose une autre désignation, c'est un immense soulagement lorsque des voix se font entendre pour appeler un chat un chat et l'esclavage un esclavage, ou pour dire que les voyous ne peuvent être appelés que des voyous» (p. 260). Nous ne sommes pas très éloignés des constats plus ou moins ironiques d'un Renaud Camus, d'ailleurs plusieurs fois cité dans l'ouvrage de Jacques Dewitte, qui ne doit rien savoir je le crains de mes analyses montrant que le discours lui-même de l'auteur du Répertoire des délicatesses du français contemporain tourne à vide, a fini par constituer un langage inhumain, brutalement euphémistique et totalement décorrélé de la réalité innocente phantasmée par l'auteur.

(7) Notons à cet égard la différence intéressante que Jacques Dewitte perçoit et analyse entre les écrivains de l'Est, passés par l'expérience totalitaire, et les écrivains de l'Ouest, lesquels conçoivent «le plus souvent la littérature et la pensée comme un acte de rébellion contre l'ordre établi (notamment celui du langage), comme un effort incessant pour le «déconstruire», au fil d'une recherche radicale du Nouveau, du Différent» alors que «l'expérience des écrivains dits de l'Est, exposés à une subversion institutionnalisée du langage, est très différente» puisque, pour eux, la tautologie («la forêt était forêt la mer était mer le rocher était rocher», écrit Aleksander Wat) «qui, pour un écrivain de l'Ouest, semble le comble de la bêtise bourgeoise, apparaît souvent comme une délivrance et une promesse» (p. 251).

jeudi, 24 septembre 2020

Trente-deux linguistes énumèrent les défauts de l’écriture inclusive

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Trente-deux linguistes énumèrent les défauts de l’écriture inclusive

Ex: https://www.lesobservateurs.ch

« Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral. » Bien que favorables à la féminisation de la langue, plusieurs linguistes estiment l’écriture inclusive profondément problématique.

Présentée par ses promoteurs comme un progrès social, l’écriture inclusive n’a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique, la linguistique se tenant en retrait des débats médiatiques. Derrière le souci d’une représentation équitable des femmes et des hommes dans le discours, l’inclusivisme désire cependant imposer des pratiques relevant d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. Rappelons une évidence : la langue est à tout le monde.

LES DÉFAUTS DE L’ÉCRITURE INCLUSIVE

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été « masculinisée » par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’« invisibilisation » de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle « pure » que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à l" invisibilisation », c’est au mieux une métaphore, mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.

La langue n’a pu être ni masculinisée, ni féminisée sur décision d’un groupe de grammairiens, car la langue n’est pas une création de grammairiens — ni de grammairiennes. Ce ne sont pas les recommandations institutionnelles qui créent la langue, mais l’usage des locuteurs. L’exemple, unique et tant cité, de la règle d’accord « le masculin l’emporte sur le féminin » ne prétend posséder aucune pertinence sociale. C’est du reste une formulation fort rare, si ce n’est mythique, puisqu’on ne la trouve dans aucun manuel contemporain, ni même chez Bescherelle en 1835. Les mots féminin et masculin n’ont évidemment pas le même sens appliqués au sexe ou à la grammaire : trouver un quelconque privilège social dans l’accord des adjectifs est une simple vue de l’esprit. Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues. En effet, la langue française permet toujours de désigner le sexe des personnes et ce n’est pas uniquement une affaire de lexique, mais aussi de déterminants et de pronoms (« Elle est médecin »). Par ailleurs, un nom de genre grammatical masculin peut désigner un être de sexe biologique féminin (« Ma fille est un vrai génie des maths ») et inversement (« C’est Jules, la vraie victime de l’accident »). On peut même dire « un aigle femelle » ou « une grenouille mâle »…

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UNE ÉCRITURE EXCLUANTE

La langue n’est pas une liste de mots dénués de contexte et d’intentions, renvoyant à des essences. Il n’y a aucune langue qui soit fondée sur une correspondance sexuelle stricte. Autrement, le sens des mots serait déterminé par la nature de ce qu’ils désignent, ce qui est faux. Si c’était le cas, toutes les langues du monde auraient le même système lexical pour désigner les humains. Or, la langue n’a pas pour principe de fonctionnement de désigner le sexe des êtres : dire à une enfant « Tu es un vrai tyran » ne réfère pas à son sexe, mais à son comportement, indépendant du genre du mot.

Les formes masculines du français prolongent à la fois le masculin (librum) et le neutre (templum) du latin et font donc fonction de genre « neutre », c’est-à-dire par défaut, ce qui explique qu’il intervienne dans l’accord par résolution (la fille et le garçon sont partis), comme indéfini (ils ont encore augmenté les impôts), impersonnel (il pleut), ou neutre (c’est beau). Il n’y a là aucune domination symbolique ou socialement interprétable. Quand on commande un lapin aux pruneaux, on ne dit pas un·e lapin·e aux pruneaux…

La langue a ses fonctionnements propres qui ne dépendent pas de revendications identitaires individuelles. La langue ne détermine pas la pensée — sinon tous les francophones auraient les mêmes pensées, croyances et représentations. Si la langue exerçait un pouvoir « sexiste », on se demande comment Simone de Beauvoir a pu être féministe en écrivant en français « patriarcal ». L’évidence montre que l’on peut exprimer toutes les pensées et les idéologies les plus antithétiques dans la même langue.

Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords

En français, l’orthographe est d’une grande complexité, avec ses digraphes (eu, ain, an), ses homophones (eau, au, o), ses lettres muettes, etc. Mais des normes permettent l’apprentissage en combinant phonétique et morphologie. Or, les pratiques inclusives ne tiennent pas compte de la construction des mots : tou·t·e·s travailleu·r·se·s créent des racines qui n’existent pas (tou-, travailleu-). Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords.

En effet, les réformes orthographiques ont normalement des objectifs d’harmonisation et de simplification. L’écriture inclusive va à l’encontre de cette logique pratique et communicationnelle en opacifiant l’écriture. En réservant la maîtrise de cette écriture à une caste de spécialistes, la complexification de l’orthographe a des effets d’exclusion sociale. Tous ceux qui apprennent différemment, l’écriture inclusive les exclut : qu’ils souffrent de cécité, dysphasie, dyslexie, dyspraxie, dysgraphie, ou d’autres troubles, ils seront d’autant plus fragilisés par une graphie aux normes aléatoires.

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Tous les systèmes d’écriture connus ont pour vocation d’être oralisés. Or, il est impossible de lire l’écriture inclusive : cher·e·s ne se prononce pas. Le décalage graphie/phonie ne repose plus sur des conventions d’écriture, mais sur des règles morales que les programmes de synthèse vocale ne peuvent traiter et qui rendent les textes inaccessibles aux malvoyants.

L’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage

On constate chez ceux qui la pratiquent des emplois chaotiques qui ne permettent pas de produire une norme cohérente. Outre la prolifération de formes anarchiques (« Chere· s collègu· e· s », « Cher·e·s collègue·s », etc.), l’écriture inclusive est rarement systématique : après de premières lignes « inclusives », la suite est souvent en français commun… Si des universitaires militants ne sont pas capables d’appliquer leurs propres préceptes, qui peut le faire ? L’écriture inclusive, à rebours de la logique grammaticale, remet aussi radicalement en question l’usage du pluriel, qui est véritablement inclusif puisqu’il regroupe. Si au lieu de « Les candidats sont convoqués à 9 h » on écrit « Les candidats et les candidates sont convoqué·e·s à 9 h », cela signifie qu’il existe potentiellement une différence de traitement selon le sexe. En introduisant la spécification du sexe, on consacre une dissociation, ce qui est le contraire de l’inclusion. En prétendant annuler l’opposition de genre, on ne fait que la systématiser : l’écriture nouvelle aurait nécessairement un effet renforcé d’opposition des filles et des garçons, créant une exclusion réciproque et aggravant les difficultés d’apprentissage dans les petites classes.

Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral. La circulaire ministérielle de novembre 2017 était pourtant claire et, tout en valorisant fort justement la féminisation quand elle était justifiée, demandait « ne pas faire usage de l’écriture dite inclusive » : des administrations universitaires et municipales la bafouent dans un coup de force administratif permanent. L’usage est certes roi, mais que signifie un usage militant qui déconstruit les savoirs, complexifie les pratiques, s’affranchit des faits scientifiques, s’impose par la propagande et exclut les locuteurs en difficulté au nom de l’idéologie ?

Tribune rédigée par les linguistes Yana Grinshpun (Sorbonne Nouvelle), Franck Neveu (Sorbonne Université), François Rastier (CNRS), Jean Szlamowicz (Université de Bourgogne).

Signée par les linguistes :

Jacqueline Authier-Revuz (Sorbonne nouvelle)
Mathieu Avanzi (Sorbonne Université)
Samir Bajric (Université de Bourgogne)
Elisabeth Bautier (Paris 8 — Saint-Denis)
Sonia Branca-Rosoff (Sorbonne Nouvelle)
Louis-Jean Calvet (Université d’Aix-Marseille)
André Chervel (INRP/Institut Français de l’Éducation)
Christophe Cusimano (Université de Brno)
Henri-José Deulofeu (Université d’Aix-Marseille)
Anne Dister (Université Saint-Louis, Bruxelles)
Pierre Frath (Université de Reims)
Jean-Pierre Gabilan (Université de Savoie)
Jean-Michel Géa (Université de Corte Pascal Paoli)
Jean Giot (Université de Namur)
Astrid Guillaume (Sorbonne Université)
Pierre Le Goffic (Sorbonne Nouvelle)
Georges Kleiber (Université de Strasbourg)
Mustapha Krazem (Université de Lorraine)
Danielle Manesse (Sorbonne Nouvelle)
Luisa Mora Millan (Université de Cadix)
Michèle Noailly (Université de Brest)
Thierry Pagnier (Paris 8 — Saint-Denis)
Xavier-Laurent Salvador (Paris 13 — Villetaneuse)
Georges-Elia Sarfati (Université d’Auvergne)
Agnès Steuckardt (Université Paul Valéry, Montpellier)
Georges-Daniel Véronique (Université d’Aix-Marseille)
Chantal Wionet (Université d’Avignon)
Anne Zribi-Hertz (Paris 8 — Saint-Denis)

 

Source

samedi, 05 septembre 2020

Novlangue, langue de coton et autres langues de censure

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Novlangue, langue de coton et autres langues de censure

par François-Bernard Huyghe

Ex: https://www.cairn.info

Contrôler la langue c’est pouvoir contrôler et orienter les populations. Des jargons professionnels à l’écriture inclusive, tout un arsenal s’étend pour faire de la nécessaire mise en ordre des mots et des propos une mise au pas des idées. Censure officielle et autocensure individuelle peuvent se conjuguer au service d’un totalitarisme verbal, régnant en faveur d’un supposé bien.

La plupart des lecteurs conviendront que la langue (système de signes a priori fait pour cela) sert à communiquer. Mais elle fait aussi intérioriser un pouvoir : utiliser certains mots, d’une certaine façon, interdit de penser certaines idées.

Jargon, novlangue et langue de coton

Parmi les langues de pouvoir, nous distinguerons trois familles (ou trois logiques principales) : la famille jargon, la famille novlangue et la famille langue de coton. Étant entendu qu’il y a énormément de mariages et cousinages entre les trois branches.

Les jargons sont des langues spécifiques à des catégories sociales ou professionnelles. Ils permettent de se comprendre à l’intérieur d’un cercle et d’exclure les non-initiés (comme les argots dans les groupes marginaux). Globalement, un jargon sert à s’identifier à une communauté (« je maîtrise les codes »), et à faire sentir aux autres qu’ils n’en sont pas (« ils ne comprennent pas »). Il en résulte souvent, grâce à des termes ésotériques, techniques ou savants, un effet de persuasion (« puisque je ne comprends pas, ce doit être vrai »). La sidération fonde l’autorité. Et le mystère, la soumission.

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La novlangue a une origine bien précise : le génial roman d’Orwell 1984 décrit comment le pouvoir de Big Brother développe scientifiquement un néovocabulaire et une néosyntaxe. Le but est de remplacer l’ancienne langue naturelle par le newspeak. La fonction est d’empêcher la formulation de toute critique afin de produire une soumission idéologique. Pour cela, des bureaucrates suppriment une partie du vocabulaire et réassignent un sens nouveau à d’autres (le fameux « la guerre, c’est la paix, la vérité, c’est le mensonge »). L’usage révisé devient obligatoire et, dans les mots forgés par le parti, s’exprime l’adhésion à la doctrine. Toute représentation de l’histoire et de la réalité est parallèlement modifiée par les médias et les archives sont réécrites suivant la ligne politique. Le système repose sur le couple interdiction plus automaticité. Les phrases, purifiées des mots inutiles, s’enchaînent pour mener aux conclusions souhaitées. Parallèlement, la « doublepensée » permet d’assumer des contradictions évidentes. Essentiellement idéologique, la novlangue suppose un ennemi, coupable du mal par excellence : la « crimepensée », c’est-à-dire le seul fait de concevoir (et nommer) le monde autrement que Big Brother.

« Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement limité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées… La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. »
George Orwell, 1984.

Certes la novlangue n’a jamais été parlée que dans le roman, mais elle se réfère à la « sovietlangue », ou langue de bois soviétique, outil historique d’une logocratie : une parole officielle formalisée et dont la répétition obligatoire s’impose à tous. Elle sert à occulter la réalité (les échecs du régime ou les contradictions de la doctrine). Elle contraint chacun à feindre de croire en un monde imaginaire où ladite doctrine fonctionnerait parfaitement. Mentionnons aussi une LTI (« lingua terti imperi », langue du Troisième Reich) nazie que s’imposaient les membres du parti. Totalitarisme et contrôle du langage entretiennent un lien évident. La recherche de la prévisibilité maximale : conformité de toute parole, même dans des échanges privés. Donc contrôle maximal des esprits qui ne maîtriseront plus de codes pour penser autrement.

huyghe_1991_coton_couv-1-649x1024.jpgLa troisième catégorie de notre typologie ne fonctionne pas par les conventions d’une minorité ou par la contrainte des autorités : elle est si consensuelle, si peu discriminante, si floue qu’il n’est plus possible de dire le contraire. Cette « langue de coton » a particulièrement fleuri à la fin des années 1980, dans les discours médiatique, politique et technocratique. Irréfutable parce que l’on ne peut pas énoncer la thèse opposée, elle dit des choses tellement imprécises ou moralement évidentes qu’il est impossible de savoir à quelle condition son message pourrait être reconnu faux tant il offre d’interprétations. On reconnaît la langue de coton à ce que ses concepts sont interchangeables. Les mêmes mots peuvent servir à parler de n’importe quoi d’autre.

« Cela dit, dès que l’on échappe au physicalisme des rapports de force pour réintroduire les rapports symboliques de connaissance, la logique des alternatives obligées fait que l’on a toutes les chances de tomber dans la tradition de la philosophie du sujet, de la conscience, et de penser ces actes de reconnaissance comme des actes libres de soumission et de complicité. »
Interview non parodique de Pierre Bourdieu parue dans Libération en 1982.

En résumé, les jargons jouent sur le ressort de l’incompréhension (sens ésotérique), les novlangues et sovietlangues sur l’interdiction et la prescription (sens obligatoire) et la langue de coton par exclusion de la critique (vidée de sens).

Politiquement correct et écriture inclusive

Cela posé, à quoi ressemblent les langues idéologiques d’aujourd’hui ? Le lecteur se doute que nous allons répondre : un peu des trois. Mais d’autres facteurs plus récents s’ajoutent.

Le premier est le « politiquement correct ». Dans la décennie 1980, on commence à employer l’expression aux États-Unis (vite abrégée en PC pour political correctness). Ce sont des formules et vocables qui se réclament d’une vision ouverte et moderne du monde. Elle impose de reformuler les façons anciennes de nommer certaines catégories de gens ou certaines notions. Non seulement le PC multiplie les interdits et les expressions figées (avec périphrases ridicules), mais il le fait au nom d’un impératif : ne pas offenser telle catégorie – minorités ethniques, femmes – telle forme de sexualité, tel handicap, tel mode de vie, telle conviction. Le tout pour ne pas discriminer. Des phrases sont bannies non parce qu’elles seraient fausses (rappelons que nommer, c’est discriminer, pour bien distinguer ce dont on parle de tout le reste), mais parce qu’elles provoqueraient une souffrance ou une humiliation. Elles révéleraient une domination. Le parler ancien serait plein de stéréotypes, globalement imposés par les hommes blancs hétérosexuels prospères et conservateurs. Lexique et grammaire (prédominance du masculin en français) refléteraient un rapport de pouvoir à déconstruire. Pour le remplacer par un langage convenu (par qui, au fait ?) et de nouveaux rapports de respect et de tolérance.

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Ce raisonnement repose sur trois présupposés. D’abord que ceux qui ont produit la langue jusqu’à présent (le peuple et les écrivains) ignoraient la nature oppressive de la langue et, partant, étaient complices des dominants. Seconde idée : une minorité éclairée est, elle, en mesure de déconstruire le complot séculaire et de fixer les bonnes dénominations source des bonnes pensées. Troisième postulat : imposer la pensée correcte par les mots rectifiés, c’est supprimer la source du mal, dans la tête. Cela permet de criminaliser toute critique : par les mots mêmes que vous employez, ou votre refus du PC, vous êtes du côté des oppresseurs et des abrutis. Donc vous ne pensez pas vraiment : votre tête est pleine de stéréotypes dont nous allons vous guérir.

À un degré plus avancé, se développe l’écriture inclusive, qui, au mépris de la grammaire, impose des contorsions destinées à établir l’égalité entre masculin et féminin. Le but est que personne ne puisse se sentir mal représenté ou lésé par l’orthographe. Double bénéfice : ceux qui l’adoptent se forment au dogme et ceux qui la maîtrisent manifestent leur supériorité morale. On gagne à tous les coups : qui ne parle pas comme moi (par exemple, qui doute de la « théorie du genre ») ne pense littéralement pas, il a des fantasmes et des haines. Et comme la langue est performative (elle a des effets dans la vie réelle), il est comme responsable de quelques crimes relevant du sexisme, du patriarcat, du colonialisme.

« Quand il·elle·s sont tout neuf·ve·s,
Qu’il·elle·s sortent de l’oeuf,
Du cocon, Tou·te·s les jeunes morveux·euse·s
Prennent les vieux·vieilles mecs·nanas
Pour des con·ne·s.
Quand il·elle·s sont d’venu·e·s
Des têtes chenues,
Des grison·ne·s,
Tous les vieux fourneaux
Prennent les jeunot·te·s
Pour des con·ne·s. »
Chanson de Georges Brassens traduite en écriture inclusive.

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Amusant paradoxe : si la novlangue de Big Brother s’assume comme langue d’autorité, le politiquement correct se pare des prestiges de la critique. S’il s’impose c’est, disent ses partisans, pour nous libérer et parce que nous étions aliénés. Ce qui lui permet, en toute bonne conscience, de transformer des opinions adverses en délits. Le jour où nous parlerons comme des robots, nous serons totalement libres.

Marqueurs progressistes et marqueurs conservateurs

Bien entendu, la plupart des éditorialistes ou des hommes politiques ne parlent pas comme des décoloniaux intersectionnels queers. Leur discours, surtout à l’heure du « en même temps », fonctionne plus banalement avec un stock de mots éprouvés et rassurants : compétitivité, ouverture, société civile, transition écologiste, parité, décentralisation, attentes sociétales, participation citoyenne, dimension européenne, dialogue. La tendance à la standardisation se renforce avec des tics verbaux comme « être en capacité de » ou « dans une logique de dialogue ». De ce point de vue, le discours macronien n’est pas fondamentalement différent de la rhétorique progressiste libérale-libertaire typique des classes dominantes européennes. Mélangeant parler techno-libéral et inévitable appel aux valeurs, il opte pour le sens le moins discriminant possible et les affirmations les plus tautologiques et morales. Le tout sous le chapeau du « progressisme », dont on croit comprendre qu’il consisterait à accorder plus de droits et de libertés à chacun dans un cadre de prospérité et de sécurité. Difficile d’être férocement contre.

« Les valeurs qui avaient guidé la construction des démocraties libérales sont remises en cause, les clivages politiques traditionnels disqualifiés, les débats encombrés d’idées bradées en une poignée de signes, d’opinions brandies comme des vérités, et débitées dans une accélération frénétique… Contre les vents contraires de l’Histoire, la pression des idées reçues et les idéologies avançant sous le masque d’un prétendu pragmatisme […]. Réconcilier le savant, le politique et le citoyen, faire le pari de la raison et de l’intelligence collective pour retrouver le chemin d’un progrès devenu si difficile à définir. »
Texte non parodique de présentation de la collection « Raison de plus », chez Fayard.

Le problème de cette néo-langue de coton est qu’elle suscite deux fortes oppositions, celle du réel et celle de couches sociales rétives au parler d’en haut.

Une grande partie du discours des élites consiste, sinon à dire que tout va bien et qu’il n’y a pas d’alternative, du moins à faire oublier les réalités déplaisantes. D’où un code du déni. Le citoyen moyen a une idée de ce que cachent des euphémismes comme : mineurs non accompagnés, dommages collatéraux, drague qui a mal tourné, individu déséquilibré muni d’un couteau, islamiste modéré, échauffourées dans un quartier sensible, faire société, croissance négative ou restructuration de l’entreprise.

L’autre menace pour la langue dominante serait que les dominés ne la pratiquent guère. Quiconque a fréquenté un rassemblement de Gilets jaunes a compris que l’on n’employait pas les mêmes périphrases que sur les plateaux de télévision et dans les beaux quartiers. Mais il y a plus : quand une domination idéologique recule, cela se traduit aussi par une lutte du vocabulaire. En sens inverse : de repentance à bobos, de mondialisme à immigrationnisme, d’oligarchie à extra-européen, d’islamo-gauchisme à dictature de la bien-pensance, certains termes sont devenus des marqueurs conservateurs. Autant de termes mauvais à dire et de thèmes mauvais à penser pour les tenants d’une hégémonie qui se réclame du progrès et de l’ouverture.

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Sans parler des lois contre les fake news, de la lutte contre le discours de haine, les bons esprits veulent démasquer et endiguer le discours réac paré d’un charme sulfureux anti-establishment et subversif. D’autant qu’il dénonce la censure conformiste et le totalitarisme latent des bien-pensants en un singulier retournement. Du coup, on s’inquiète de la montée intellectuelle du « national-populisme ». Comme si un certain héritage – Lumières, Mai 68, multiculturalisme – était menacé par une « révolte contre la révolte » des réactionnaires. Et comme si leur reconquête intellectuelle passait aussi par les mots.

Certains termes agissent comme des déclencheurs. Ainsi, même en période de coronavirus et tandis que de nombreux pays ferment les leurs, le seul emploi du mot « frontière » suscite un rire méprisant et un soupçon politique (« relents identitaires » ?). Peuple, nation, dictature médiatique, élites, étranger, oligarchie, islamiste, culture, identité, sont des marqueurs dont l’emploi sur un plateau de télévision ne peut que déclencher en riposte un « mais qu’entendez- vous par là ? » ironique. La question est en réalité une mise en cause destinée à bien marquer la différence entre, d’une part, un langage totem démocratique apaisé d’ouverture qui va de soi, et, d’autre part, des termes tabous qui pourraient bien dissimuler des stéréotypes archaïsants, des arrière-pensées suspectes et le début d’un langage totalisant.

On répète souvent la phrase de Confucius, « pour rétablir l’ordre dans l’empire il faut commencer par rectifier les dénominations », ou celle de Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Et c’est vrai. Mais encore faut-il se rappeler que le désordre et la confusion des mots servent les détenteurs d’un pouvoir : celui de nommer ou d’occulter.

Mis en ligne sur Cairn.info le 08/07/2020

jeudi, 03 septembre 2020

Marcel Pagnol parle du Latin

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Marcel Pagnol parle du Latin

 
 
La réforme jadis imposée par Mme Vallaud-Belkacem implique la suppression en douce du latin comme option facultative, déjà évoquée, ne fait plus aucun doute. Dans la première version du projet, le latin était supprimé purement et simplement, pour être intégré à l’EPI «Langues et cultures de l’Antiquité». Mme Vallaud-Belkacem a accepté de rétablir le latin comme option, mais en en diminuant les horaires : 1h en 5e au lieu de 2h actuellement, et 2h en 4e et 3e au lieu de 3h actuellement. En outre, il n’est pas prévu que le latin ait un financement spécifique, autrement dit les collèges devront prendre des heures sur leur marge d’autonomie s’ils souhaitent le maintenir. Dans les faits, l’enseignement du latin sera bien souvent trop compliqué à maintenir, et beaucoup d’établissements tireront un trait sur cette option. Dans cette interview de Marcel Pagnol en 1958, l'écrivain, dramaturge, cinéaste... explique l'importance du Latin dans notre éducation qu'il considère comme un pilier de notre civilisation.
 

vendredi, 27 mars 2020

L'héritage franc dans la langue française

 

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L'héritage franc dans la langue française

Ex: http://www.e-stoire.net

  Les Francs n'ont pas seulement donné leur nom à la France; leur langue, le francique ne disparaîtra pas sans avoir laissé de trace dans la langue française.

  L'apport franc à la constitution de la langue française se distingue d'autres apports (mots de formation savante pris du grec ancien, mots isolés d'origine italienne, espagnole ou arabe...) par le fait qu'il résulte de l'implantation, sur le territoire gaulois, d'une population de langue germanique : les Francs. Si ces derniers apprennent assez rapidement à s'exprimer dans le bas-latin parlé par les gallo-romains, ils n'en continuent pas moins à pratiquer jusqu'à la dynastie carolingienne leur langue germanique d'origine : le francique.


  Outre ses effets au niveau de la typologie, de la phonétique et de la syntaxe, l'apport francique a laissé, au niveau lexical, des mots assez importants et assez nombreux. Plus de 500 mots d'origine francique existent encore aujourd'hui dans la langue française (il y en avait 700 dans le vieux français). Selon M.J.Brochard («Le francisque» dans Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaire Le Robert), certains emprunts lexicaux, dans une zone située entre la Picardie et la Lorraine, remontent à la première colonisation (Vè siècle). D'autres, qui ne dépassent pas le sud de la Loire, témoignent d'une forte implantation au nord de la Loire pendant la période mérovingienne.  La troisième catégorie d'emprunts pénètre, par l'intermédiaire du latin carolingien, jusque dans les régions du sud de la Loire. Ces mots sont, pour la plupart, des emprunts interromans que l'on trouve dans d'autres langues romanes.

  Des mots d'origine francique se retrouvent dans pratiquement tous les domaines, excepté le commerce, l'artisanat et la religion.

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Conquérants, les Francs apportèrent à la langue française le mot guerre et tout un vocabulaire ayant trait à l'art médiéval : heaume, haubert, hache, héraut, ainsi qu'à l'art équestre : galoper, trotter, étalon, croupe, éperon, étrier. On leur doit également le nom de certaines fonctions : maréchal, sénéchal, baron.


  Plusieurs verbes d'usage courant viennent des Francs. On trouve parmi eux des verbes indiquant : le mouvement : marcher, danser , grimper, frapper, ramper, heurter; l'observation : guetter, épier, guigner; la mise en ordre : ranger, garer; l'engagement : garantir, gager; le fait de conduire les autres : guider; le fait de s'assurer un profit, d'être vainqueur : gagner.


  De même, est-on redevable à la langue des Francs de divers mots traduisant un sentiment particulièrement fort : orgueil, haine, hargne, honte, ainsi que d'adjectifs marquant l'énergie et le courage : hardi, ou l'honnêteté : franc.


  Citons encore des couleurs : bleu, blanc, gris; des adverbes : trop, guère; des termes ayant trait à la vie rurale : hameau, jardin, haie, hêtre, houx, mousse, haricot, grappe, gerbe, gibier, harde, hanneton, crapaud, mare; des noms de bâtiments : hangar, halle; des noms d'objets divers : hotte, cruche, trique, échasse, jauge, gaule, gant, froc, trappe, gaufre.

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L'apport de Francs à la langue française est si riche et si diversifié qu'il permet de construire des phrases où tous les noms, adjectifs et verbes proviennent de la langue francique. Ainsi continuons-nous d'une certaine manière à parler la langue des Francs lorsque nous disons que «la guerre éclate», que nous parlons de «gagner la guerre» ou que nous construisons une phrase telle que «le hardi baron guerroie sans heaume et sans haubert. Éperonnant son étalon, il franchit la haie au galop et, de sa hache, frappe l'orgueilleux sénéchal».


  Dans un style plus pacifique et bucolique, on utilise également des termes d'origine franque lorsque nous parlons d' attraper des crapauds dans la mare, de ranger la houe dans le hangar ou de récolter les haricots blancs du jardin.


  L'apport germanique à la langue française ne se limite pas à l'apport initial des Francs. Les vikings qui s'installent en Normandie au Xè siècle apporteront nombres de mots d'origine scandinave dont une partie passera des dialectes normands dans la langue française. Ces termes ont essentiellement trait à la navigation et au monde de la mer : flotte, cingler, étrave, agrès, quille, hune, vague, crique, varech, crabe, homard, marsouin. Viennent également du scandinave des verbes tels que flâner et hanter.


  Tous ces mots s'ajoutant à l'apport francique et aux mots qui continueront à être empruntés aux langues de peuples germaniques avec lesquels les Français restent en contact étroit durant tout le Moyen Âge (matelot, nord, sud, est, ouest, hisser, garder...) augmenteront l'impact germanique sur la langue française. César aurait ainsi bien du mal à retrouver son latin dans la phrase suivante : «Le matelot hisse le foc et grimpe sur le mât de hune. La flotte cingle vers le nord; à bord du bateau, l'équipage, harassé, grommelle
  Une certaine légèreté de l'esprit français peut même s'exprimer en des termes qui ne doivent rien à la langue d'Ovide. Ainsi ne sommes-nous pas aussi «latins» que nous le croyons lorsque nous prononçons une phrase telle que : «Le galant marquis garde en gage le gant de la baronne

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Notons, pour conclure, que les prénoms royaux les plus fréquemment utilisés nous viennent des Francs. Louis (Lodewig en francique, Ludwig en allemand), dont Clovis (Chlodwig) n'est qu'un doublet; Charles (Karl).


  De même, près du quart des patronymes français actuels ont des racines germaniques, notamment franciques. Notons ainsi, parmi tous ceux qui sont cités par Albert Dauzat[1] : Auger (Adal-Garl), Baudouin (Bald-Win), Béraud (Berwald), Drumond (Drud-Mund), Foucher (Fulc-Hari), Gaubert et Jobert (Gaut-Berht) , Godard (Gud-Hard), Guichard (Wig-Hard) , Flobert et Flaubert (Hlod-Berht), Raimbaud (Ragin-Bald), Roland (Hrod-Land); Lambert (Land-Berht), Landry (Land-Ric), etc...

  Peut-on en conclure que finalement, nos ancêtres ne sont pas les Gaulois ? Certainement pas !


  Les Gaulois devinrent Gallo-Romains non parce qu'ils furent submergés par des populations d'origine romaine, mais parce qu'ils se soumirent à l'autorité militaire et administrative de Rome, et que petit à petit, ils adoptèrent de nombreux aspects de la culture romaine. Puis, les Gallo-Romains passèrent sous domination franque. Là encore, la population resta composée en très grande majorité de Gaulois, des Gaulois romanisés qui, se pliant à l'autorité des Francs assimilèrent une partie de la culture franque, sans pour autant perdre leur identité gauloise.


  Bref, la France est un pays né d'une belle synthèse de trois éléments : Celtes (les Gaulois), Latins (les Romains), Germaniques (les Francs). La synthèse a été possible, et fructueuse, car Celtes, Latins et Germains appartenaient au même fond culturel et ethnique: les Indo-Européens.

D'après un article de Pierre Maugué paru dans Enquète sur l'histoire N° 17

[1]Les noms de familles en France, Payot, 1949.

lundi, 23 mars 2020

Migratie en taalcontact veranderden het Nederlands - 15 eeuwen Nederlandse taal

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Migratie en taalcontact veranderden het Nederlands

15 eeuwen Nederlandse taal

Auteur: Peter Debrabandere

Ex: LinkedIn - Peter Debranbandere

Door migratie en contact met een eerder al in Europa levende bevolking is de taal van de groep Indo-Europeanen die zich na 2000 v.Chr. in Zuid-Scandinavië en aan de kust van Duitsland gevestigd heeft, Germaans geworden. Onder andere hierover gaat dit schitterende boek van Nicoline van der Sijs, van wie we al het een en ander gewend zijn. Ze verbaast ons nogmaals met een bijzonder boeiend boek over taalcontact en taalverandering, dat tegelijk een vrij grondige beschrijving is van de ontwikkelingsgeschiedenis van de Nederlandse taal.

15-eeuwen-Nederlandse-taal.jpgVan Indo-Europees naar Nederlands

15 eeuwen Nederlandse taal begint met het verhaal over het ontstaan van het Germaans uit het Indo-Europees en vervolgens van het West-Germaans uit het Germaans en daarna van het Nederlands uit het West-Germaans. Telkens maakt Van der Sijs duidelijk dat migratie en taalcontact daarbij een belangrijke rol speelden. De migratie van een groep Germanen tussen 1500 en 500 v.Chr. naar een westelijker deel van Europa en het daardoor ontstane contact met andere volkeren (Kelten en Romeinen) zorgde ervoor dat het West-Germaans ging verschillen van het Germaans van andere Germanen. Die taalverandering deed zich op verschillende niveaus voor. Er verdwenen woorden uit de eigen taal en er kwamen er andere voor in de plaats. Er kwamen nieuwe woorden voor zaken waarvoor de Germanen geen woorden hadden, omdat de zaken die die woorden benoemden, bij de Germanen niet voorkwamen. Zo hadden de Germanen wanden (= met leem bestreken vlechtwerk van twijgen), maar geen stenen muren. Die muren (< Latijn murus ‘stenen muur’) hebben de Germanen van de Romeinen overgenomen.

Zo hadden de Germanen wanden, maar geen stenen muren

Daarnaast zorgde taalcontact voor veranderingen in de uitspraak en de grammatica. Zo markeert onder andere de zogenaamde Germaanse klankverschuiving de overgang van Indo-Europees naar Germaans. Dat is een reeks veranderingen waarbij medeklinkers van het Indo-Europees systematisch veranderden in andere medeklinkers. De p, t en k werden f, th en ch en later in het Nederlands v, d en ch of h. Die verandering deed zich in andere Indo-Europese talen niet voor, zodat we de oorspronkelijke p nog zien in het Latijnse woord piscis, maar niet meer in Engels fish, Duits Fisch en Nederlands vis. Een vergelijkbare verschuiving deed zich voor van b, d en g naar p, t en k. In het Latijnse labium is de oude b nog zichtbaar, maar in het Engels, Duits en Nederlands hebben we lip, Lippe en lip. En een derde verschuiving was die van bh, dh en gh naar b, d en g. In het Latijnse frater herinnert de f nog aan de oorspronkelijke bh (een aangeblazen b), maar in de het Engels, Duits en Nederlands zien we een b: brother, Bruder en broeder. Die veranderingen ontstonden doordat voor-Indo-Europese bevolkingsgroepen de taal van de Indo-Europese indringers overnamen en daarbij vereenvoudigingen in hun nieuwe taal aanbrachten, omdat ze het ingewikkelde medeklinkersysteem niet juist konden vernemen.

Interessant is dat een vergelijking van Latijn en Nederlands soms tot schijnbare overtredingen van die taalwet – zo’n klankverschuiving noemen we een taalwet – leiden. Het Latijnse piper zou overeen moeten komen met Nederlands vever i.p.v. peper. Fout gedacht. Het Nederlandse peper is een Latijns leenwoord dat in het Nederlands opgenomen is toen de Germaanse klankverschuiving allang uitgewerkt was. Van der Sijs beschrijft ook hoe nog andere Indo-Europese medeklinkers en klinkers in de Germaanse talen veranderden. En ook de overgang van het Germaans naar het Nederlands wordt gedetailleerd beschreven. Ook grammaticale veranderingen (vereenvoudigingen) zijn het gevolg van taalcontact: sprekers van andere talen die het Germaans overnamen, kregen dat Germaans niet perfect onder de knie en brachten gaandeweg vereenvoudigende veranderingen in de taal aan. Zo is het systeem van de zwakke werkwoorden (met achtervoegsel -de of -te in de verleden tijd, bv. leefde) geïntroduceerd, wat een vereenvoudiging van het taalsysteem inhield.

Oudnederlands, Middelnederlands, Nieuwnederlands

Vanaf ongeveer de 6e eeuw na Christus kunnen we van Nederlands spreken. Van der Sijs deelt de geschiedenis van het Nederlands in zes verschillende fasen (en dus hoofdstukken) in: Oudnederlands (6e eeuw – tweede helft 12e eeuw), Middelnederlands (tweede helft 12e eeuw – begin 16e eeuw), het ontstaan van de standaardtaal (16e en 17e eeuw), de cultivering van de standaardtaal (18e en 19e eeuw), de emancipatie van de spreektaal en de opmars van de taalpolitie (20e eeuw) en ten slotte pluricentrisch, digitaal en gelaagd Nederlands (21e eeuw).

In elk van die hoofdstukken wordt aandacht geschonken aan culturele, politieke of maatschappelijke ontwikkelingen die invloed hadden op de taal: volksverhuizingen, schrijfcentra in de middeleeuwen, de boekdrukkunst, het onderwijs, de geletterdheid … Voor elke periode worden ontwikkelingen in het klanksysteem, het ontstaan van nieuwe afleidingen en samenstellingen, het opduiken van nieuwe voor- en achtervoegsels, de komst van nieuwe leenwoorden en leenvertalingen, nieuwe voegwoorden, bijwoorden en voorzetsels, veranderingen in de zinsbouw, ontwikkelingen in de spelling … beschreven.

Naarmate de eeuwen op elkaar volgen, wordt de drang om kunstmatig in de taal in te grijpen steeds sterker

Van eeuw tot eeuw verandert het Nederlands van een nog relatief synthetische taal met vervoegingen en verbuigingen (naamvallen) in een analytische taal, waarin voorzetsels in de plaats komen van naamvallen en waarin het wegvallen van naamvallen gecompenseerd wordt door een vastere volgorde van zinsdelen. Steeds wordt duidelijk gemaakt dat taalcontact en migratie daarbij een belangrijke rol gespeeld hebben. Tegelijk is het Nederlands van vandaag ook het resultaat van eeuwenlang sleutelen aan de taal. Van de middeleeuwen tot vandaag hebben taalkundigen en schrijvers hun invloed op de taalontwikkeling doen gelden. Simon Stevin, P.C. Hooft, Joost van den Vondel, Christiaen van Heule, Pieter Weiland en nog vele anderen hebben elk op hun manier hun stempel op het Nederlands gedrukt. Nicoline van der Sijs mag dan wel meermaals laten doorschemeren dat de taal evolueert en dat het geen of weinig zin heeft om te proberen de taalevolutie tegen te gaan, toch blijkt meermaals dat ingrijpen eigenlijk vaak succesvol was. Dat we vandaag een onderscheid maken tussen sommige en sommigen, mij en mijn, na en naar, te en tot is het gevolg van bewuste taalberegeling. Meer zelfs: naarmate de eeuwen op elkaar volgen, wordt de drang om kunstmatig in de taal in te grijpen steeds sterker. Er ontstaan steeds meer regels die eigenlijk niet steunen op de oorspronkelijke taalwerkelijkheid.

De auteur beschrijft taalontwikkelingen zonder daarbij alle details te geven die wel in gespecialiseerde literatuur over historische taalkunde te vinden zijn. Daardoor kan de geïnteresseerde leek het verhaal wellicht zonder al te grote problemen volgen. Dat is een van de grote verdiensten van dit boek, dat niet als een studieboek of als een wetenschappelijk naslagwerk op te vatten is, maar als een leesboek. De hele ontwikkelingsgang van de Nederlandse taal wordt in doorlopende tekst beschreven. Voorbeelden worden in de tekst opgenomen en slechts af en toe duikt een tabel of een reeks uit de tekst afgezonderde voorbeelden op. De informatiedichtheid is dan weer zo groot, dat de lezer er goed zijn aandacht bij moet houden om niet te verdwalen in de enorme hoeveelheid taalfeiten die elkaar in een serieus tempo opvolgen. De lezer die erin slaagt om die aandacht vol te houden, wordt beloond met een prachtig verhaal met een duidelijke rode draad: migratie en taalcontact hebben het uitzicht van het Nederlands grondig veranderd.

Nicoline van der Sijs,
15 eeuwen Nederlandse taal,
Sterck & De Vreese, Gorredijk, 2019, ISBN 978 90 5615 534 6, 256 pp.
Prijs: € 22,50

Peter Debrabandere is docent Nederlands, Duits en copywriting aan de Katholieke Hogeschool VIVES, Brugge. Hij is hoofdredacteur van Neerlandia. Contact: peter.debrabandere@scarlet.be

Deze boekbespreking werd gepubliceerd in Neerlandia 2020/1.

lundi, 09 mars 2020

Gaeilge: To Save The Irish Language

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Gaeilge: To Save The Irish Language

Ex: https://www.defendevropa.com

Language. We take it for granted. We use it every day after all. It’s an unavoidable tool, necessary one and beautiful. One without which our lives would be diminished. But what happens when the native language of a people is replaced by another? What happens when these same people use this other language more than their own? This is unfortunately what has happened to Gaeilge, or Irish as most people know it. A beautiful tongue, on the brink of extinction.

How sad would it be to let one of our European languages disappear? In the struggle to remind our people at large of their heritage as well as the duty to their children and ancestors to carry on, we cannot forget the crucial aspect of culture, to which language is central. Gaeilge, Irish, is important. To 4 million Irelanders in Ireland. To their diaspora which numbers up to 70 million. To us, Europeans, as another part of the enormously rich tapestry that is our collective culture and history.

Let us not let it happen, eh?

What is the most distinguishing feature of a people, other than genetics? Is it their culture? Their history? Their place in the world, geographically speaking?

It’s their language. Teanga in Gaeilge

The foremost of differences, aside one of the easiest to observe.

Language is the way humans interact with one another. We convey meaning and ideas and thoughts through language. It is one of our most important tools. One of the first we learn as a child.

So what would happen to a people who are undergoing a… change to put it lightly, if their language was to disappear? Surely they would lose that most distinguishing of features? They may not even be able to call themselves a people, or a nation, any longer.

A History of Strife & Survival

It is no secret that the history of Humankind is also a history of warfare, the Irish are no exception to this rule. In their case, the battles ware against the Vikings, the Normans, and the English, or British as they would later call themselves… literal centuries of wars, struggles, revolutions…

Around 795 AD the Vikings came to Ireland from Scandinavia with the aim to steal and pillage Irish treasure and women.

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By the end of the 10th century, Viking power was diminishing. The Viking era in Ireland is believed to have ended by 1014 when a large Viking Army was defeated in Clontarf by Brian Bórú, who is considered as Ireland’s greatest King.

In the 12th century, the Normans arrived in Ireland which began Ireland’s 800-year struggle with dear old England. In the 1600s the Ulster Plantation occurred in which Irish land was taken from Irish landowners and given to English families. This plantation of Ulster divided the country and this division still remains to this day. Then came Cromwell who arrived in Dublin in August 1649 and was intent on eradicating, as he saw it, the Irish problem once and for all. He despised Irish Catholics and together with his army he slaughtered and murdered, burnt houses and unplanted crops, leaving a trail of death and destruction across the Emerald Isle. He stole Irish land and granted it to moneylenders and English soldiers. He pushed most of the Irish and mainly Catholics, to the far side of the island where the land was poor and infertile. About a third of Catholics died through fighting, famine and disease.

The next 150 years saw more bloodshed and carnage on Irish soil between the Irish and English.

One of the biggest events in Ireland’s history over the last 200 years was ‘The Great Famine’. More than one million Irish died and more than one million emigrated due to the failure of their main crop, the potato, during the famine which lasted from 1845 to 1852. There are tales of roads strewn with dead Irish men, women and children with green around their mouths in a desperate attempt to quench their hunger by eating grass…

The late 1800s saw another push for Irish independence from England with the rise of Charles Stuart Parnell, one of Ireland’s greatest politicians. The Land League was formed with Charles Stuart Parnell as President. He tried to promote a more political way of dealing with the English. He promoted ‘shunning’, which meant that the Irish should refuse to deal with any landlord who unfairly evicted tenants or any Irish who took up the rent of new available land. This was known as the ‘Land War’. While Parnell never achieved Home Rule (Ireland run by its own independent Irish Parliament) it did lay the ground work for Ireland’s greatest uprising.

In 1916, Easter weekend, the Irish Volunteers and Irish Citizen Army launched an uprising. Britain was in the middle of World War 1. Padraig Pearse, who was one of the leaders of the rising, read the ‘Proclamation of the Irish Republic’ on the steps of the General Post Office (G.P.O) on O’Connell Street in Dublin before the start of the Rising. This uprising was in a sense a failure but lay the groundwork for greater things. The British rounded up its leaders and executed them. These executed later became martyrs.

A new style of guerrilla warfare began, some time later. Bloodshed on Irish streets peaked with the execution of British Intelligence Agents in 1920 and the murder of many Irish, and innocent Irish at that, by the British ‘Black and Tans’. But by 1922, Ireland achieved independence from Britain, except for six counties in the Northern Ireland, which still remains part of Britain today. In 1922, post-boxes were painted green from the traditional British red, road signs were changed to contain both Irish and English language and the Tri-Colour flew high and proud around Ireland. Violence still continued though, with the ‘The Troubles’ in Northern Ireland peaking in the 1970s. Today, Ireland is peaceful with power-sharing in Northern Ireland between the main Catholic and Protestant Parties.

So much struggle and so much bloodshed, to now lose that for which they fought, because of… globalisation? Interconnectedness? The Nihilist plaque that assails the Continent at large?

All of Europe has endured much. It’s what’s made us so strong today. It’s for that reason the current situation is so infuriating. To have survived so much just to give it up for…comfort?

That’s a nay from me.

Language decay following Independence

For much of Irish history, the English ruled Ireland, but Gaeilge, the language, only really began to decline after 1600, when the last of the Gaelic chieftains were defeated. While the Irish language was never banned or persecuted, it was discouraged. English was the official language of rule and business, there was no one to support the Irish language and culture. So, English slowly spread, especially in the East and in Dublin, the capital, while Irish remained strong in the West. By 1800, the Emerald Isle was roughly balanced between the two languages.

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Irish in 1871.

There were two major events that decimated Irish. The first was the Great Famine (1845-50) which hit the Irish speaking West hardest of all, out of a population of 8 million, about a million people died and another million emigrated. From then on emigration became a common part of Irish society as large numbers of Irish left the Isle every year, primarily to English speaking countries like America and Britain. So it was that most Irish people needed to speak English in the event that they would leave home.

English was the language of the future and of economic opportunity; Irish was the past and the language of a poverty-stricken island that couldn’t support them…

The second major event was the advent of education. Beginning in the 1830’s national schools were created across Ireland to educate people through English and Irish was strictly forbidden. While nothing could be done to prevent Irish from being spoken in the home, it was strongly discouraged and shamed. Irish was depicted as an ignorant peasant’s language, whereas English was the language of sophistication and wealth. Poor potato farmers spoke Irish, while rich and successful businessmen spoke English. Other organisations too promoted English, such as the Catholic Church and even Nationalist politicians like Daniel O’Connell. English became the language of the cities while Irish retreated to the most remote and underdeveloped parts of the country.

Languages are strongly subject to economies of scale. This is why immigrant families, if not very careful, lose the knowledge of their tongue, within two generations.

In the Irish example parents taught their children English because that was the language that most people spoke, which caused more people to learn it and so every generation English grew stronger and stronger. Likewise, Irish weakened as fewer people spoke it because few people spoke it which caused fewer still to speak it. It became more and more confined to elderly speakers which discouraged young people and continued the vicious circle. As fewer people spoke it, less people used it for art and literature, which gave people less of a reason to learn it. In short, Irish was/is trapped in a vicious downward spiral.

But there is hope, of course, Irish persists.

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Percentage stating they speak Irish daily outside the education system in the 2011 census.

Gaeilge Revived

If we want to revive a language we’re gonna need some people to speak it, no? There have been good sings in recent years!

With some 70 million emigrants from Ireland spread throughout different countries, the Irish born, the Irish descendants and those who became enamoured with Irish culture have worked together in an effort to save the Irish language. Because of the hard work and study from many people all over the globe, in 2008 the Irish government took a nationwide survey to ask its citizens how they wanted to re-establish the nation’s first and official language. The Irish language is now in the process of working its way off the Endangered Languages list.

One of the major supporters dedicated to saving Irish is Foras na Gaeilge. Since 1999, the Foras na Gaeilge took on the responsibility of promoting Irish throughout Ireland. This group developed the Good Friday Agreement, which makes the promotion of the Irish language a joint effort between the Republic of Ireland and Northern Ireland, a major achievement. They were also instrumental in ensuring that Irish was added to the European Charter for Regional and Minority Languages, making it a recognised language at the inception of the European Union.

There are positive developments every year regarding the language, more is required, more pushes and more effort, but the situation is improving and that is a good thing.

The Emerald Isle and above all, its people – na hÉireannaigh (the Irish), will live on!

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vendredi, 20 décembre 2019

L’écriture inclusive exclut-elle quelque chose ?

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L’écriture inclusive exclut-elle quelque chose ?


Image: © Pierre Ballouhey

Sauf à revenir d’une mission de longue durée sur Mars, vous ne pouvez pas ignorer que la langue française a développé ces dernières années une série de symptômes inquiétants, sous forme de boutons se multipliant rapidement, associés à une prolifération inhabituelle de la lettre e, voire de groupes de lettres apparemment anarchiques.

La maladie touche principalement la communication institutionnelle, surtout celle se prétendant “de gauche”, “progressiste” ou “syndicale”, mais n’épargne pas pour autant les milieux cultivés, puisqu’elle se répand même dans les départements de lettres des universités. En voici quelques échantillons in vivo :

Cher·e·s collègues,
Nous vous proposons l’actualité syndicale récente, …

Cher·e·s collègues,
Le site du Forum 2020 est désormais ouvert pour la soumission des résumés…

Jusqu’à présent le modèle officiel de l’inspection individuel [sic] rabat l’évaluation des pratiques professionnelles des enseignant·e·s sur l’observation d’une heure de cours, la consultation des documents et affichages pédagogiques des professeur·e·s, de copies corrigées et des supports des élèves. Un entretien porte ensuite le plus souvent sur ces seuls éléments même si de nombreux·ses inspecteur·trice·s en élargissent le spectre.

Les gardiens de la langue – qui peuvent être des femmes – ont eu beau alerter sur la dangerosité de l’épidémie, il semble que la maladie n’ait pas encore pu être enrayée. Peut-être parce que le diagnostic n’est pas le bon ? Se pourrait-il que cette écriture se voulant inclusive – par opposition à l’écriture habituelle qui, elle, pratiquerait l’exclusion de certaines catégories de personnes, et notamment des femmes – soit en réalité terriblement exclusive de quelque chose ?

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La première chose qui vient à l’esprit, c’est le caractère imprononçable du texte ainsi “inclusifié”. Pour une langue vivante, c’est gênant. Pour des enfants apprenant à écrire, c’est dramatique. Pour ceux d’entre eux qui souffrent le plus – en temps normal – de cet apprentissage, c’est cruel, et n’arrangera certainement pas leur progression. L’écriture inclusive est donc déjà, de fait, terriblement exclusive envers les moins performants dans l’acquisition du langage, comme elle est exclusive de l’harmonie et de la cohérence de la langue, qui se voit scindée en deux langues différentes, une que l’on peut écrire mais pas prononcer, et l’autre prononcer mais pas écrire.

Mais il y a peut-être pire. La maladie se propage en se prétendant guérisseuse : elle voudrait éradiquer de la langue le fléau de l’oppression patriarcale millénaire, celle qui maintient les femmes en esclavage depuis des siècles et des siècles (amen). C’est en tout cas la justification qui est donnée au charcutage de la vieille langue, apprise de la même façon depuis des générations à quelques variations près, mais qui serait porteuse d’une insupportable violence envers le sexe féminin, impitoyablement écrasé par la règle du “c’est le masculin qui l’emporte”, et qu’il serait donc urgent de remplacer par une langue neuve et inclusive. Exemple d’injustice : “999 femmes et 1 homme se sont précipités au centre commercial pour l’ouverture des soldes”.

Mais est-on bien sûr que cette règle grammaticale relève de la domination patriarcale délibérée ? Quand on hésite sur la validité ou l’étendue du domaine d’application d’une loi, en sciences, il peut être utile de transposer cette loi à un domaine légèrement différent de celui où on la teste. Par exemple, pour savoir si la verticale est une seule et même direction, dotée d’un sens qui indique vers où tombent les objets, si l’on sait que la Terre est (à peu près) ronde, on peut se demander si les Néo-Zélandais vivent la tête en bas en marchant sur les pieds ou la tête en haut en marchant sur les mains1.

Dans le cas de l’écriture inclusive, il peut être tentant d’examiner les règles d’accord de genre dans les versions traditionnelles d’autres langues de pays à la culture proche, par exemple l’allemand. Cette langue a de plus l’avantage, par rapport au français, de disposer de trois genres : le féminin, le masculin et le neutre. Certains puristes rétorqueront que le français dispose en réalité d’un genre neutre (alors que certaines veulent en créer un de toutes pièces…), mais comme il s’écrit en pratique de façon identique au masculin, l’allemand permet de clarifier les raisonnements.

Prenons donc quelques exemples : l’automobile (féminin en français) se dit das Auto (neutre) en allemand. Ou encore der Wagen (masculin) d’où nous vient la marque Volkswagen, “voiture du peuple”, un projet industriel d’envergure qui a contribué à la popularité d’un petit brun à moustache ridicule dans les années 30 du siècle dernier. La femme se dit die Frau (féminin, on s’en doute) ; il y a donc trois articles définis au singulier en allemand : das (neutre), der (masculin) et die (féminin). En français nous n’avons que le et la, respectivement pour le masculin et le féminin.

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Et comment se dit “les”, l’article défini pluriel, en allemand ? Die, soit exactement la même forme que l’article défini féminin singulier. Les automobiles : die Autos. Les voitures : die Wagen2. Il semble donc que la règle (mnémotechnique) soit plutôt ici “c’est le féminin qui l’emporte”…

Qu’en est-il maintenant de l’accord de l’adjectif, ou du participe passé, suivant le genre en allemand ? Le pluriel est-il “dominé” par le féminin ou le masculin ?

La déclinaison de l’adjectif se subdivise en trois cas : déclinaison faible avec article défini, déclinaison mixte avec article indéfini, ou déclinaison forte en l’absence d’article. Seuls les premier et dernier ont une forme plurielle permettant de savoir si c’est “le masculin qui l’emporte” ou “le féminin qui l’emporte”, puisque l’article indéfini pluriel (“des” en français) n’existe pas en allemand. Or, aucune règle de “domination masculine” ne peut être tirée des déclinaisons faibles ou fortes, comme on pourra le constater à la lecture des tableaux : en déclinaison faible, la forme plurielle est certes similaire au masculin singulier pour l’accusatif, mais ce n’est pas vrai pour les trois autres cas, où le pluriel a soit sa propre terminaison, soit une terminaison commune avec les trois genres singuliers. Et en déclinaison forte, à l’exception du datif, ce serait plutôt encore “le féminin qui l’emporte” – simple observation à but mnémotechnique, sans considération sur les causes profondes – puisque la terminaison -e ou -er se retrouve à la fois au féminin singulier et au pluriel.

Quant au participe passé, c’est bien simple : il ne s’accorde pas, sauf à être traité comme un adjectif (die geliebte Mutter : la mère bien-aimée… comme der geliebte Vater pour le père bien-aimé !).

Peut-on déduire de ces constatations linguistiques que la société allemande est plutôt sous domination matriarcale, et qu’il serait donc urgent d’inclusifier la langue3 en y rajoutant du masculin4 afin que les hommes se sentent moins outrageusement rabaissés à leur condition de sous-femmes qu’ils ne le sont actuellement par la faute des règles de grammaire allemandes ? Pas vraiment, et ce pour au moins deux raisons : d’une part, il existe bien des cas où “le masculin l’emporte” au pluriel des noms, comme “l’étudiant / l’étudiante / les étudiants” qui se traduit par “der Student / die Studentin / die Studenten” (“les étudiants” se disant  “die Studenten” que l’assemblée soit mâle ou mixte, comme en français), mais aussi parce que la société allemande n’accorde pas une place particulièrement “plus égale” aux femmes que la société française, ce serait même plutôt l’inverse. Bien sûr, on y trouve aujourd’hui comme ailleurs des féministes à divers degrés, mais une “bonne Allemande” reste encore, majoritairement, une femme qui prend soin de son foyer et de l’éducation de ses enfants, plutôt qu’une femme “qui réussit” en faisant “une carrière prestigieuse”. Le modèle scolaire allemand, souvent cité en exemple – avec raison – parce qu’il sait ne pas trop mettre sous pression les enfants tout en leur donnant une bonne éducation et la possibilité de s’épanouir dans des activités annexes (musique, sport…), doit aussi son succès à la disponibilité des parents, qui sont souvent des mères, pour être à la disposition de leur progéniture quand l’école termine entre 12h et 15h… difficile à faire quand les deux membres du couple travaillent.

Bref, comme tant de revendications prétendument progressistes, celle de l’écriture inclusive commence par exclure… une connaissance minimale de la langue et de ses subtilités, ou par sanctuariser l’ignorance, comme on voudra. D’autres exemples de “rectifications” de pratiques “réactionnaires” ont par le passé laissé des arrière-goûts amers comme, par exemple, le fait de décréter égaux les douze degrés de la gamme chromatique, alors que la musique “réactionnaire” tonale s’y refusait… et qu’une étude minimale des bases physiques de la musique – voire une simple écoute donnant la priorité aux sens plutôt qu’à une prétention intellectuelle – permet d’en saisir le bien-fondé.

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Contrôler les masses en s’appuyant sur leur ignorance est évidemment plus facile que les élever dans la connaissance, c’est pourquoi de tous temps des volontés politiques hégémoniques ont tenté de détruire préalablement le substrat commun des peuples, “ce qui reste quand on a tout oublié”, afin de pouvoir construire un “homme nouveau” et malléable sur une base vierge. Le langage, dont l’évolution progressive au cours des siècles obéit à des règles extrêmement subtiles et non aux schémas paranoïaques – oserons-nous dire complotistes ? – de domination patriarcale évoqués par certain(e)s, fait évidemment partie de ce socle commun, au niveau le plus profond puisqu’il conditionne la communication entre les êtres. Mais l’écriture “inclusive” a toutefois un avantage : permettre d’éliminer rapidement les discours sans intérêt. Lorsqu’un texte commence de la sorte, on sait qu’il est inutile de lire la suite.

Bonus :

Je laisse mes lecteurs méditer sur ces autres trouvailles récentes de la langue française :

  • Hauts-de-France, nom de la région “nouvelle” qui est venue englober le Nord-Pas-de-Calais et la Picardie : sachant que son altitude moyenne est de 98 mètres, et que tout élève de primaire se faisait traiter de cancre lorsqu’il disait que Lille était “en haut” de la France ou Perpignan “en bas” à l’époque où j’y étais, que peut-on en déduire du niveau intellectuel des “décideurs” politiques ?
  • féminicide, venu “enrichir” le vocabulaire afin de “rééquilibrer” l’usage d’homicide : sachant que le nom homme prend deux m, et que homosexuel(le) se décline aussi bien au masculin qu’au féminin, que peut-on en déduire de la connaissance de l’étymologie par certain(e)s “féministes” ?
 
  1. 1) Certains résolvent le problème en disant que la Terre est plate, mais c’est une réponse qui soulève bien d’autres questions.
  2. 2) L’allemand étant une langue à déclinaisons, je simplifie ici en donnant seulement le nominatif. Toutefois, pour l’article défini, la règle de l’identité entre le féminin singulier et le pluriel reste valable aussi pour l’accusatif et le génitif, seul le datif ayant une forme propre au pluriel. Voir ici le détail.
  3. 3) Langage inclusif (ou épicène) se dit geschlechtergerechte Sprache en allemand. À vos souhaits.
  4. 4) Certaines universités allemandes ont commencé à le faire… en rajoutant du féminin.

mercredi, 26 juin 2019

Un Etat, plusieurs langues ?

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Un Etat, plusieurs langues ?

par Eugène Guyenne

Ex: http://thomasferrier.hautetfort.com

Puisque le Parti des Européens propose à l’Europe, la solution d’un Etat unitaire, il n’en reste pas moins complexe d’aborder toutes les questions qui s’y poseraient en conséquence. Comme la question de la langue. Si les États-nations sont basés majoritairement sur une même langue, une langue « nationale », il n’en reste pas moins qu’il existe des contre-exemples d’États-nations reconnaissant officiellement plusieurs langues à la fois, ne constituant donc pas des « langues nationales » mais des langues dédiées à des communautés distinctes.

En Europe notamment, on trouve comme contre-exemples des États comme la Suisse, la Belgique, la Bosnie-Herzégovine, la Russie, l’Irlande et encore Malte. On pourrait même aller plus loin en évoquant d’autres territoires, non reconnus comme États, mais « pays » (au sens large) et où pourtant y sont parlées plusieurs langues. Comme les divers territoires britanniques (Écosse, Pays de Galles, île de Man, de Guernesey, Jersey, Gibraltar), la Catalogne, l’Alsace, le Pays de Bade, la Wallonie ou encore la Silésie.

En effet, prenons 3 cas : Malte, Belgique, Russie. A Malte, on y parle la langue locale, reconnue comme « nationale », le maltais (langue chamito-sémitique). Et l’anglais, langue du dernier occupant. En Belgique, cas très particulier, on n’y parle pas plus le belge (dialecte celtique) depuis l’Antiquité ce qui fait qu’il n’y a pas de « langue nationale », au sens où la langue rassemble les gens de même naissance. Il y a trois langues officielles, toutes issues des anciennes puissances frontalières ayant occupé le territoire (Royaume de France, Provinces-Unies, Saint-Empire-Romain-Germanique).

En Russie et dans de nombreux territoires (oblasts, kraïs), on y parle la langue « nationale », le russe (langue slave). Plus d’autres langues propres aux régions autonomes (pour ne citer qu’un exemple, l’ingouche pour l’Ingouchie), tirant des souches non indo-européennes, qu’elles soient caucasiennes (adyguéen, kabarde, ingouche, tchétchène), altaïques (bouriate, kalmouk, bachkir, iakoute, tatar, touvain, khakasse, tchouvache, altaïen), ouraliennes (komi, mari, oudmourte) ou finno-ougriens (vote, vepse). Seule la langue ossète, composante du groupe iranien est parlée en Ossétie du Nord, région rattachée à la Fédération.

Pour revenir au thème principal, oui il est possible d’avoir plusieurs langues officielles, car il ne s’agit que de cela, dans un Etat. Pour la « cohésion nationale » est-ce que cela remet en cause les principes de l’Etat-nation, du bien commun et d’entente d’une même société ? Non. Le problème de la Suisse et de la Belgique n’est pas la répartition entre trois communautés européennes. Le problème de la Russie, État disparate sur le plan ethnolinguistique, est plutôt lié aux valeurs qui y sont véhiculées notamment par des gens comme le tchétchène Ramzan Kadyrov.

Alors quelle(s) langue(s) officielle(s) pour l’Europe de demain? Certains germanophobes vous répondront l’allemand. Certains anglophobes vous répondront l’anglais. Le latin était un choix de proposition de Gérard Dussouy, en y faisant mention dans son ouvrage « Fonder un Etat européen » parut en 2013, « langue de la civilisation européenne par excellence […] longtemps pratiquée par toutes les populations éduquées d’Europe » (voir l’interview de Thomas Ferrier le 2 juin 2013). L’ « europaiom » (proto-indo-européen modernisé) est une des pistes d’ouverture à étudier. Le Parti des Européens a un avis sur cela : les langues les plus parlées par les Européens devront être reconnues et praticables sur l’ensemble du territoire (sans être un chiffre conséquent ni exhaustif) : 7. Soit l’anglais, le français, l’allemand, l’espagnol, l’italien, le russe et le polonais, soit deux langues germaniques, trois langues romanes, deux langues slaves. Plus les langues régionales, propres aux régions (le dialecte navarrais, badois, mannois, vénitien, etc…).

Eugène Guyenne (Le Parti des Européens)

mercredi, 06 mars 2019

La disparition programmée de la langue française

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La disparition programmée de la langue française

par Pierre-Emile Blairon

peblf-4grevisse.jpgJ’ai dans ma bibliothèque quelques livres de grammaire et de langue française (chinés dans les vide-greniers) dans un état qui laisse supposer qu’ils ont été fréquemment pris en main. Par exemple, celui-ci, dont la trente et unième édition (!) fut imprimée en 1950. C’est un manuel de grammaire destiné aux classes de sixième. La deuxième leçon présente, dans la rubrique La vie des mots, le texte suivant : « Le sens des mots s’élargit : Le mot boucher désignait au Moyen-Age l’homme qui vendait de la viande de bouc. Un panier n’était proprement qu’une corbeille à pain. Le mot bureau a désigné tout d’abord un petit morceau de bure ou étoffe grossière, ensuite le meuble sur lequel on pose cette bure, puis la salle dans laquelle ce meuble est placé… »

Qui d’entre nous sait encore ce qui constituait, pour un élève de sixième en 1950, le B.A ba de son apprentissage de la langue française ?

L’histoire des mots venait en parallèle de l’histoire des hommes ou de l’histoire d’une nation car les notions de langue, de citoyenneté et de nation étaient naguère (c’est-à-dire il n’y a guère de temps, dans un passé récent) intimement liées.

18 ans après, il ne resterait rien, en quelques mois, de cet ancestral mais fragile ordonnancement des règles subtiles et précieuses de notre langue ; la révolte de mai 68 était passée par là ; rébellion plus que révolte des étudiants petits-bourgeois, enfants de grands bourgeois, marxistes d’opérette qui, pour faire la nique à papa et à maman (expression qui a trouvé son délicat point d’orgue, ou son point G, de nos jours), se donnait pour tâche d’appliquer en France les pratiques radicales (et collectivistes en matière d’éducation) du Petit livre rouge de Mao.

C’est ainsi que, de démission en démission (de ministres de l’Education nationale) et de dogmatisme idéologique en abdication laxiste, désinvolte ou inconsciente (on pense à cette professeur-e ou professeuse qui, le pistolet sur la tempe, était en train de rigoler bêtement), les « maîtres » ont renoncé à inculquer la moindre règle de grammaire ou d’orthographe aux petits Français. C’est ainsi que ceux qui fréquentent les réseaux sociaux ou qui s’enquièrent de quelques commentaires sur internet peuvent lire ces perles que j’ai relevées (en l’état) en quelques minutes sur la toile, qui pourraient prêter à sourire, si elles n’étaient pas aussi tragiquement révélatrices d’un épouvantable désastre : l’indigence de notre enseignement qui a fabriqué des analphabètes en masse.

  • « moi je dit que cette imprimant vaux le coût quand ton voix les prix des cartouche cet imprimante est a 599€ mais je dit que l'on peu faire des économies sur les cartouche d'encre. »
  • « Feu circoncis sans dégât de la raffinerie !"
  • "Le politicien qui se fait dessus plus vite que son nombre ! »
  • Ils font aussi faucheton que tout la bande
  • Bonjour à tous allor comme je ne suis plus censuré je reviens vaire vous pour nôtre petit concours national, avez vous fait vaut pancarte et, ou banderole avec revendications à metre partout en ville ?
  • "les règles imposé ne sont pas les n'autres !"
  • il faudrait arrêter d accuser à tord et art vers.
  • « maintenant sa de viens du n'importe quoid »

Effectivement, ça devient n’importe quoi… Pour beaucoup de personnes, l’attention que l’on accorde à l’orthographe et à la grammaire est une question de bonne éducation ; quand on écrit, on s’astreint, par respect de soi et des lecteurs, par courtoisie, à éviter les fautes ou à les corriger, comme on peut trouver naturel de dire bonjour à sa boulangère.

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D’autres – les plus nombreux, hélas – ne voient pas cette nécessité. Ils estiment que la forme importe peu du moment qu’on se fait comprendre. En d’autres termes, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. C’est effectivement un raisonnement de pochard. Un homme bien né et bien éduqué ne boit pas du champagne dans une tasse à café et nos amis belges savent bien qu’une bonne bière ne peut être dégustée dans n’importe quel bock ; chaque bière de tradition a d’ailleurs élaboré son propre verre comme, en France, il existe des verres pour déguster du bordeaux, du bourgogne ou de l’alsace.

Le flacon, en même temps qu’il contient le nectar, lui donne sa forme, sa structure, et sublime ses qualités. Sans contenant, il n’y a pas de contenu. La langue française contient à elle seule tout le génie français.

peblf-wartburg.jpgLa langue, l’écriture, l’expression, la communication

On a prétendu que le XXIe siècle allait être celui de la communication. C’est vrai qu’il n’y eut jamais autant d’outils pour la servir ni autant de mots pour la définir. Mais il est vrai aussi qu’il n’y eut jamais aussi peu de liberté d’expression ; on croyait 1984 dépassée, mais cette année rendue intemporelle par George Orwell arrive en 2019, au pas clouté des flics-robots anonymes, cachés derrière leurs visières et leurs boucliers, sans pitié, sans états d’âme ni de service.

« Une langue est un système conventionnel de signes utilisé par un groupe social (Larousse) qui ne précise pas : humain.

Les animaux, eux, ont des moyens de communiquer très variés (chant des baleines ou des oiseaux, danse des abeilles, postures des chiens, etc.) qui laissent supposer que les hommes auraient bien à en apprendre, même s’ils ne se servent ni de leur langue (comme organe vocal) ni de l’écriture.

Certains situent les débuts de l’écriture à Sumer en Mésopotamie (l’actuelle Irak) environ quatre millénaires avant notre ère ; mais les tablettes de Tartaria découvertes en Roumanie pourraient être antérieures de 1500 ans à l’écriture sumérienne si leur authenticité est prouvée.

Nos ancêtres les Gaulois

La civilisation celtique, installée sur la quasi-totalité de l’Europe avant l’émergence des civilisations grecque et romaine, a fait son apparition un millénaire avant notre ère, son écriture, et les quelques bribes de gaulois dont nous avons héritées (quelques dizaines de mots[1]), est apparue trois ou quatre siècles après, mais nous n’en avons aucune certitude.

Les druides étaient les représentants sacerdotaux des Gaulois, intercesseurs entre le peuple et les dieux, mais aussi leurs sages et leurs savants ; leur parole prévalait sur celle du roi ; leur parole… car les druides n’écrivaient pas et n’enseignaient pas l’écriture, qu’ils connaissaient parfaitement[2], mais qu’ils considéraient déjà comme l’un des éléments de la fin du cycle, une concession faite à la matérialité ; les candidats à la fonction druidique apprenaient pendant une vingtaine d’années les bases de la sagesse (la connaissance) celte en faisant travailler leur cerveau, leur mémoire et en les vérifiant sur le terrain.

Ce rigorisme spirituel n’a pas servi la culture celte ; les historiens et les « intellectuels » ont considéré la civilisation celte comme négligeable pace qu’elle n’avait laissé ni une écriture complète et des écrivains, ni des temples à colonnes, ni un art de la guerre. La force des Romains et la raison des Grecs semblent avoir gagné sur la spiritualité des Celtes. Pourtant, les druides connaissaient le langage des dieux qui est celui des symboles ; pour les druides, la langue des dieux ne pouvait pas s’écrire ; plus tard, pourtant, une écriture est née de ce langage des formes qui ne s’adresse qu’à l’intuition, au cœur et à l’intelligence, il s’agit de l’écriture runique dont on découvre peu à peu sa richesse[3]

Ce sont les Gaulois qui ont inventé la charrue et les plus importantes méthodes de culture du sol, avec lequel ils entretenaient des liens magiques, et ce sont eux qui travaillaient le plus finement l’art de la parure et des bijoux. A la fois des paysans frustes et des artistes délicats. Le génie français vient de cet antagonisme apparent. Et, comme tout est analogie, un autre antagonisme apparaîtra issu du premier avec les langues régionales, implantées dans le terroir de leurs ancêtres, et, plus tard, la langue française dont s’entichera toute l’Europe pour sa délicatesse et sa préciosité. C’est ce que Spengler appellera une langue de culture, voire de civilisation puisque le français tendra à l’universalité.

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Les langues régionales

Les langues régionales, elles, naissent du sol, du terroir, chacune portant dans son accent toute l’histoire d’un pays, jusqu’aux moindres intonations, la couleur des toits et des robes, le souffle du vent, le chant des oiseaux, l’odeur des foins, les gestes des semeurs, des bûcherons, du cordonnier, la chaleur des amitiés, la défiance de l’étranger en même temps que le sens de l’hospitalité. Le gallo-roman a donné naissance à la langue d’oc au sud et d’oïl au nord mâtinée de franc. Dans les abbayes romanes construites sur les lieux sacrés des païens, les moines copistes, dans le froid et le silence des scriptorii, s’évertuent à éradiquer les derniers témoignages des anciens guérisseurs des campagnes, à propager la parole du nouveau dieu et à l’enluminer.

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L’apparition de la langue française et son triomphe dans le monde

En 1539, François Ier, par l’Edit de Villers-Cotterêts, imposera le français comme langue administrative de tout le royaume et les Révolutionnaires jacobins de 1789 continueront l’œuvre de centralisation et d’uniformisation des rois en interdisant les langues régionales.

La langue française ne pouvait que triompher et les langues régionales péricliter ; les élèves des troisième et quatrième républiques s’appliquaient tout autant à écrire leurs dictées - peut-être en tirant la langue - que les scribes du Moyen-Age à reproduire les textes sacrés. Jusqu’en 1968, la langue française conservera de par le monde une aura indéniable et, en France même, une utilisation châtiée, ou tout au moins policée, jusque dans les milieux les plus modestes. Un enfant d’ouvrier maniait la langue française avec autant d’aisance et de maîtrise qu’un enfant de bourgeois.

Puis le paysan fut moqué et la terre natale désertée. Ce fut la ruée vers les villes, les mégapoles, la mondialisation, le mondialisme ; l’anglais basique remplaça le français comme langue universelle.

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L’éternel combat entre la qualité et la quantité allait ressurgir ; quand le français était devenu la langue européenne au XVIIIe et mondiale au XIXe siècle, sa difficulté à la maîtriser constituait, paradoxalement, l’un de ses atouts, à des époques où le goût de l’effort était répandu, mais aussi parce qu’on lui reconnaissait cette beauté qui s’était patiemment construite et qui avait fini par devenir naturelle : la distinction s’apparentait alors à la grâce. Ceux qui avaient consenti (entre autres) à cet effort étaient légitimement l’élite d’une nation.

« Notre langue est réputée pour sa clarté, pour la précision de son vocabulaire, pour la richesse de ses verbes et de leur construction, pour la force de sa syntaxe. C’est pour cela que toute l’Europe se l’est appropriée il y a trois siècles. » disait Hélène Carrère d’Encausse devant les membres de l’Académie française en 2002.

Hélène Carrère d’Encausse poursuivait : « « L’enseignement, tel qu’il était conçu, enserrait l’élève dans les mailles serrées d’un même savoir lui offrant la maîtrise de la langue, la connaissance de l’histoire nationale, d’une géographie remarquable par sa variété. Ce savoir commun à des générations de toutes origines les avait unifiées dans la certitude de partager un même passé, une même culture, un même patrimoine et par là même d’être unies dans un même destin et une même vision de l’avenir. Mais depuis presque un demi-siècle, des théoriciens de la pédagogie ont imposé au système éducatif français une idée que naïvement ils croyaient neuve, c’est que l’école avait pour mission d’écouter l’enfant au lieu de lui apporter les connaissances qui formeraient son raisonnement. »

En 2019, il est impossible d’avoir recours au passé et tout ce qui faisait le charme de la vie est interdit.

La langue française, à partir de 1968, fut méthodiquement, lentement mais rageusement et inexorablement, assassinée.

Qui sont les assassins ?

Les commanditaires de l’assassinat sont les idéologies progressiste et mondialiste, l’une et l’autre ayant pour but de faire table rase du passé quel qu’il soit et de détruire tout ce qui peut constituer un système structuré ou des points de repère : la langue, la nature, le patrimoine, le genre sexuel, l’architecture, la famille, l’identité, les cultures, l’histoire, les nations, les peuples, etc.

En ce qui concerne la langue française, leurs hommes de main – les exécuteurs des basses œuvres - sont l’idéologie, le laxisme, la paresse, le « progrès », le « politiquement correct », la superficialité, la mode qui s’entendent tous comme larrons en foire et il est bien souvent difficile de les distinguer.

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L’idéologie est représentée par les fonctionnaires de l’Education nationale (autrefois appelés « maîtres »), par les féministes et les militants du « genre » (l’écriture dite « inclusive ») et par le politiquement correct, un totalitarisme importé des Etats-Unis.

C’est ainsi qu’une gomme devient un « bloc mucilagineux à effet soustractif », un nain, « une personne à verticalité contrariée », nager dans une piscine, c’est « se déplacer dans un milieu aquatique profond standardisé et traverser l’eau en équilibre horizontal par immersion prolongée de la tête ». Les lycéens ne savaient pas qu’il fallait, comme ils disent, « se prendre la tête » avant d’en piquer une.

Les féministes ont cru féminiser tous les noms de métiers en inventant des néologismes qui ne font que caricaturer leur recours inconscient et systématique au « mâle » dont elles ne cessent pourtant de dénoncer la prédominance : c’est ainsi qu’une « chercheure » devient le féminin de « chercheur » (un missile à tête chercheure ?) qu’une « auteure » est le féminin d’auteur alors que les membres de l’Académie française ont décidé de se lancer dans la surenchère et optent pour « autrice ». Qui sont les plus ridicules ? les précieuses ou les précieux ?

La reddition au « globish », cet anglais de basse-cour qui a envahi le monde, est le résultat d’un effet de mode, ceux qui veulent être « modernes », dans le vent (s’assimilant ainsi d’emblée à des girouettes), du laxisme de nos gouvernants qui n’ont rien fait pour protéger notre langue et, bien au contraire, tout fait pour l’éradiquer, tout comme nos médias qui ne manquent pas une occasion de remplacer un mot français existant par sa version globish, ce qu’ils font par snobisme, par mépris du peuple et par inculture.

Enfin le « progrès » technique planétaire mis à la disposition du plus grand nombre a zombifié de par le monde des millions de jeunes gens incapables de communiquer autrement que par leurs smartphones. Ils écrivent, certes, mais des SMS en langage phonétique dévalué dit « texto ».

Quel est, dans ce contexte, l’avenir de notre langue ? Bien sombre, vous en conviendrez. Il ne passe, comme tout ce que nous dénonçons dans bien d’autres domaines de notre culture agonisante, que par un profond changement de paradigme, un violent coup de barre qui arrêterait le processus d’involution et d’uniformisation par le bas, et qui ne peut être désigné, pour dire clairement les choses, que par un seul mot : révolution.

Pierre-Emile Blairon

Notes

[1] http://users.skynet.be/sky37816/Mots_gaulois.html

[2] L’écriture de Glozel, qui n’a jusqu’ici jamais pu être identifiée, pourrait bien être de l’ancien gaulois : voir la revue Ialon n°47

[3] Paul-Georges Sansonetti, Les Runes et la Tradition primordiale, éditions Exèdre.

mardi, 14 novembre 2017

Sur le meurtre oublié de la langue française

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Sur le meurtre oublié de la langue française

par Nicolas Bonnal

Ex: http://www.dedefensa.org

On nous parle de la couche d’ozone et du reste, mais on se moque de nos langues triturées par des pouvoirs démocratiques dégénérés.

Tout le monde se fout de la langue que nous parlons et écrivons (en hébreu le même mot désigne l’abeille et la parole, et l’on constate qu’elles disparaissent ensemble) ; il n’en fut pas toujours de même, même au cours de cette cinquième république, mais nous sommes maintenant tombés trop bas pour nous en rendre compte. Je ne suis pas styliste, et donc suis fidèle à Philippe Grasset (lisez son Nietzsche au Kosovo) comme je l’ai été à Jean Parvulesco, pour des questions de talent et de personnalité métapolitique et littéraire. Le reste recycle, régurgite, reproduit et surtout barbouille de la bouillabaisse à base d’anglicismes, de comique croupier, de journalisme industriel et de jargon techno-syphilitique.

Les langues disparaissent partout, y compris en orient. J’avais rappelé il y a peu ce juste passage d’Ortega Y Gasset dans son légendaire ouvrage sur les masses, plus que jamais au pouvoir aujourd’hui (un milliard de clics par chanson de Lady Gaga ou Jennifer Lopez, avec un million de commentaires, voyez Youtube pour vous faire une idée enfin !).

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« Mais le symptôme et, en même temps le document le plus accablant de cette forme à la fois homogène et stupide - et l'un par l'autre - que prend la vie d'un bout à l'autre de l'Empire se trouve où l'on s'y attendait le moins et où personne, que je sache, n'a encore songé à le chercher: dans le langage. Le premier est l'incroyable simplification de son organisme grammatical comparé à celui du latin classique… »

Sur l’effondrement de la langue, qui m’intéresse plus spécifiquement aujourd’hui, alors que son usage n’était déjà plus très fameux sous Giscard et qu’il a disparu des écrans et des discours politiques (comparons Macron à de Gaulle), Sénèque écrivait alors :

« Enfin partout où tu verras réussir un langage corrompu, les mœurs aussi auront déchu de leur pureté, n’en fais aucun doute (Itaque ubicumque videris orationem corruptam placere, ibi mores quoque a recto descivisse non erit dubium). Et comme le luxe de la table et des vêtements dénote une civilisation malade ; de même le dérèglement du discours, pour peu qu’il se propage, atteste que les âmes aussi, dont le style n’est que l’écho, ont dégénéré. »

Mais j’ai toujours été fasciné depuis mon adolescence par les inactuelles de Nietzsche, en particulier par la méconnue dissertation sur David Strauss. Nietzsche assiste alors à la chute libre de la langue allemande-journaliste. Et l’ironique de tempêter…

 « Tous les jugements (de Strauss) sont uniformément livresques, ou même, au fond, simplement journalistiques. Les réminiscences littéraires remplacent les idées véritables (ici je serais visé, mais je reste sans complexe) et l’entendement pratique des choses ; une modération affectée et une phraséologie vieillotte doivent compenser pour nous le manque de sagesse et de maturité dans la pensée. Comme tout cela correspond à l’esprit qui anime les chaires bruyantes de la science allemande dans les grandes villes ! »

Nietzsche fait le lien avec une complainte de son maître Schopenhauer, connu pour l’impeccabilité supposée de sa prose classique-romantique (comme on sait par mes textes sur le cinéma, pour moi le sommet de la prose allemande est Heinrich Von Kleist, en particulier sa réflexion sur la vie des marionnettes, fondement de notre modernité qui n’a jamais fini de remâcher de l’arbre de la connaissance, müßten wir wieder von dem Baum der Erkenntniß essen, devenu l’arbre de la méconnaissance, pour fabriquer un postmoderne  progrès vide à l’état plutôt impur).

Nietzsche donc et son maître :

« C’est cette dilapidation illimitée de la langue allemande actuelle que Schopenhauer a décrite avec tant d’énergie. « Si cela continue ainsi, disait-il un jour, en 1900 on ne comprendra plus très bien les classiques allemands, car on ne connaîtra plus d’autre langage que le misérable jargon de la noble « actualité » — dont le caractère fondamental est l’impuissance. » Et, de fait, des critiques et des grammairiens allemands élèvent déjà la voix : dans les plus récents périodiques, pour proférer que nos classiques ne peuvent plus servir de modèles pour notre style, car ils emploient une grande quantité de mots, de tournures et d’enchaînements syntactiques dont nous avons perdu l’usage. »

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Quand je parle de présent permanent, je parle bien sûr de celui qui masque et caractérise notre décadence séculaire.

Une fois de plus on se consolera avec Sénèque qui tape sur notre infatigable et presque, finalement, réconfortante décadence romaine – linguistique ici :

« Le choix de la pensée peut être vicieux de deux manières : si elle est mesquine et puérile, ou inconvenante et risquée jusqu’à l’impudence ; puis, si elle est trop fleurie, trop doucereuse ; si elle se perd dans le vide, et, sans nul effet, n’amène que des sons.

Pour introduire ces défauts, il suffit d’un contemporain en possession du sceptre de l’éloquence : tous les autres l’imitent et se transmettent ses exemples. Ainsi, quand florissait Salluste, les sens mutilés, les chutes brusques et inattendues, une obscure concision étaient de l’élégance. Arruntius, homme d’une moralité rare, qui a écrit l’histoire de la guerre Punique, fut de l’école de Salluste et s’efforça de saisir son genre. »

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Et Sénèque de conclure :

« J’ai voulu te donner un échantillon : tout le livre est tissu de ces façons de parler. Clairsemées dans Salluste, elles fourmillent dans Arruntius, et presque sans interruption. La raison en est simple : le premier y tombait par hasard ; le second courait après (ille enim in haec incidebat, at hic illa quaerebat…) »

J’avais cité jeune un jour Salluste à leur télé ; je ne vous dis pas les sifflets… Pour le reste, Voltaire, Benjamin Constant et notre Chateaubriand furent journalistes aussi ; méditons donc avant de tonner contre… le choix de ces grands hommes qui se déclaraient héritiers et non novateurs.

Pensons Tite-Live qui déjà dénonce « cette foule d'écrivains sans cesse renaissants, qui se flattent, ou de les présenter avec plus de certitude, ou d'effacer, par la supériorité de leur style, l'âpre simplicité de nos premiers historiens. »

Sources

Tite-Live – Ab urbe condita

Sénèque – Lettres à Lucilius (CXIV)

Nietzsche – Considérations inactuelles

Ortega Y Gasset – Révolte des masses

Kleist – Scènes de la vie des marionnettes

mercredi, 21 octobre 2015

S'il est bien un domaine où les inégalités sociales se creusent, c'est celui du vocabulaire

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Pauvre vocabulaire!
 
S'il est bien un domaine où les inégalités sociales se creusent, c'est celui du vocabulaire. "Maman nous a préparé un goûter délicieux, aux odeurs alléchantes" contre "Maman a fait un gato, CT trop bon".
 
Mère au foyer et professeur à la maison, membre du SIEL
Ex: http://www.bvoltaire.fr 
 

« On estime à 10 % la part de la population maîtrisant seulement 400 à 500 mots. Le linguiste Alain Bentolila pointe les lacunes de la formation des enseignants dans ce domaine » (Le Figaro, 16 octobre 2015).

Alain Bentolila fait partie de ces spécialistes de l’enseignement qui ont cru de toutes leurs forces dans les nouvelles pédagogies. Pas si neuves que cela puisque, depuis les années 70, elles sont l’unique méthode en vigueur dans l’Éducation nationale malgré la sacro-sainte liberté pédagogique. En 1944, le plan Langevin-Wallon a commencé peu à peu à les imposer, Paul Langevin et Henri Wallon, inspecteurs communistes de surcroît, étant appelés par le Général à participer à la reconstruction de la France et à lui offrir un ambitieux projet d’instruction. Voilà donc résumée très brièvement l’histoire de la prolétarisation de l’enseignement.

Interrogé sur Europe 1 au lendemain des crimes de Mohammed Mehra, Marc Le Bris, instituteur et directeur d’école, avait dit à propos du terroriste, instruit à l’école de la République depuis sa plus tendre enfance : « Quand on a appris à lire, écrire, raisonner, on ne prend pas une kalachnikov pour régler ses problèmes. »

Oui, mais voilà, pour raisonner, prendre de la hauteur, développer son humanité, il faut des mots. Le français, à la différence de l’anglais, est une langue philosophique. Il suffit de voir qu’entre le chocolat que vous aimez et celui qui partage votre vie, que vous aimez également, votre amour n’est pas de même nature. En anglais, on like ou on love. Le siège de votre pensée, votre esprit, doit être nourri pour y développer une pensée autonome et juste. La richesse et la précision de notre vocabulaire ne sont pas reçues en héritage à la naissance et si le petit d’homme dispose de toutes les facultés pour engranger les mots, il ne les fabriquera pas de lui-même. C’est pendant l’enfance qu’il emmagasinera la majorité d’entre eux. Et puisque c’est à l’école qu’il passe le plus clair de son temps, c’est bien l’école qui doit lui assurer cet enrichissement. Grande est la déception des professeurs de sciences de nos collèges devant des classes entières incapables de faire la différence entre une hypothèse et le problème. En éducation civique, la distinction incivilité/crime n’est pas toujours évidente. Parlerons-nous des plus démunis qui confondent justice avec coups ? Car quand on n’a plus les mots, il reste la force.

Cette leçon de vocabulaire qui fait défaut commençait dans les petites classes par l’observation des tableaux de scènes de la vie courante : le repas, le marché, les moissons, les saisons, les loisirs. Tout ce qui intéresse la vie quotidienne y passait et, à travers l’observation du réel, les enfants étaient conduits à développer, préciser puis apprendre les termes techniques qui leur manquaient. Le vocabulaire plus soutenu était enrichi par la littérature, les poésies hebdomadaires de Prévert, Verlaine, Hugo, La Fontaine. Une petite recherche des poésies apprises en primaire pourrait vous édifier et vous en resterez cois.

S’il est bien un domaine où les inégalités sociales se creusent, c’est celui du vocabulaire. Face à celui qui aura été conduit au théâtre, aura visité des ateliers, des musées, se tiendra cet ancien élève d’une école publique au nord de Paris dont le professeur des écoles de cours préparatoire a choisi de se passer de manuel pour enseigner la langue de Rabelais avec Twitter en 140 signes. « Maman nous a préparé un goûter délicieux, aux odeurs alléchantes » contre « Maman a fait un gato, CT trop bon ».