04.06.2008

Jeunesses identitaires/Lille: "Nous ne sommes pas Ch'tis"

Communiqué des Jeunesses Identitaires Lille/Rijsel

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Jeunesses Identitaires Lille/Rijsel
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:: Nous ne sommes pas Ch’tis ! ::

Depuis la sortie du film « bienvenue chez les ch’tis », notre région connaît un phénomène pour le moins délicat. D’un coté, un « comique » non-originaire de la région, avide de succès et d’argent, qui surf aisément sur nos particularités locales, de l’autre, un peuple qui sent enfin qu’il est un peuple particulier avant d’être français, mais qui rattache sa fierté sur une fausse culture qui n’est pas la sienne.

Les Jeunesses Identitaires Rijsel/Lille n’ont jamais voulu se prononcer sur le sujet, car critiquer cette vague « ch’ti » aurait été mal perçu et nous ne souhaitons pas casser cet élan d’identité, maladroit s’il en est.

Cependant, trop c’est trop, nous ne pouvons subir plus longtemps une telle honte, surtout après les évènements d’hier soir.

En effet, ce vendredi 30 mai était organisée la fête des « ch’ti s ». Au programme : divers stands, animations pour les enfants, et enfin un concert sur la « grand’place » de la ville. Jusque là tout semblait disposé à passer une fête bien de chez nous.

Mais c’était sans compter la liste des groupes invités à jouer (entres autres : Magic System, Marcel et son orchestre, groupe ouvertement d’extrême gauche, DJ Fabio, les danseurs d’Eric Koloko) et le véritable lynchage anti-blanc qui s’en ai suivit dans les rues du vieux-lille et qui a poussé les organisateurs à arrêter le concert plus tôt que prévu. Au passage, nous rappelons que ces incidents ont été totalement occultés par les médias qui dès le lendemain se sont félicités de l’ambiance festive qui régnait en ville ce soir là. En plus d’avoir écouté des groupes médiocres et pas vraiment représentatifs de la région, les spectateurs ont subi violences et brimades de la part de « jeunes » qui, semble t-il, ne se sentaient pas concernés par la fête.

D’après des sympathisants sur place : 30 cars de CRS, des rues bloquées par les grilles de sécurité de la police, des groupes de Lillois voulant en découdre avec les « jeunes » en question afin de venger l’affront. Bref, on se croyait plus dans les rues d’Anderlecht que dans une fête populaire.

Nous ne pouvons plus rester sans rien dire et il nous fait rétablir certaines vérités. Non, nous ne sommes pas Ch’tis, pas plus que Nordistes. Nous sommes Flamands. Non, nous ne sommes pas ces imbéciles heureux que le businessman Dany Boon essaie de nous faire passer aux yeux du monde. Nous sommes un peuple fier, armé d’une culture ancienne et riche. Non le Ch’ti n’est pas une culture, mais bien une sous-culture inventée en 14-18 dans les tranchées française par la République pour casser l’élan régionaliste en Flandre Française. Non, cette fête n’avait rien de régionale, contrairement à ce qu’avançait la « Voix du Nord ». Elle a été la représentation d’une société malade et ce n’est pas le mélange des cultures et des genres sur scène qui aura eu raison de la haine anti-blancs qui s’exprimait dans les rues voisines.

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Jeunesses Identitaires Lille/Rijsel
www.jirijsel.com
Contact : lille@jeunesses-identitaires.com
Adresse postale : 144, rue Flament Reboux 59 130 Lambersart

10.02.2008

Alan Heusaff (1921-1999)

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Alan Heusaff (1921-1999): histoire d'un militant pour la liberté des Celtes

 

Avec Alan Heusaff disparaît un combattant pour la liberté des peuples!

 

Alan Heusaff zobet d'an Anaon. Alan Heusaff s'est envolé parmi les âmes. Telle est la formule consacrée dans la lan­gue des pères. Sans aucun doute, Alan Heusaff trouvera ra­pidement la route pour le mener à l'Ile des Femmes, des Pom­mes sacrées et de l'éternelle jouvence. Sur l'Ile d'Ava­lon, Alan Heusaff sera aux côtés des héros et du Roi Arthur, qui, un jour, reviendra pour libérer son pays des occupants é­trangers. L'homme qu'une foule impressionnante de mili­tants pour la liberté a accompagné lors de son ultime voya­ge, le 7 novembre 1999, par une journée pluvieuse, était un ac­teur de l'histoire. Un de ces héros modernes qui ont tout sa­crifié pour leur idéal, pour leur patrie, pour l'idée de liberté. L'é­glise du petit village de Spideal, dans le Comté de Con­ne­mara en Irlande, quelques jours après la Fête du Samhain, était pleine de Gallois, d'Irlandais, d'Ecossais, de Corniques et naturellement de Bretons, venus de Dublin et de Galway, de Cork et de Limerick. Et aussi directement de la Petite Bre­tagne. Bernard Moffat, secrétaire général de la Ligue Celti­que, était présent aux obsèques, arrivé directement de l'Ile de Man. Ce jour-là, les bourrasques du vent ont soulevé les bannières noires et blanches, le Gwenn ha Du breton, et ont recouvert les voix de la foule entonnant le Bro goz ma za­dou (Vieux pays de mes pères), l'hymne national breton, rédigé en 1921 par le troisième Grand Druide Taldir (= “Front d'Acier”) sur la musique de l'hymne national gallois.

 

PNB, Bagadou Sturm, Bezenn Perrot

 

Alan Heusaff, du haut de ses 78 ans  —les plus courageux meu­rent toujours trop jeunes—  incarnait en lui tous les com­bats des Bretons et des Celtes depuis 60 ans. Né en 1921 à Ros­porden, dans la Petite Cornouaille bretonne, il a fréquen­té dans sa jeunesse l'Ecole Normale pour enseignants de Kem­per (Quimper). Scandalisé par le traitement qu'infligeait l'occupant français à son pays, il adhère en 1938 au Parti Na­tionaliste Breton, qui venait à peine de parier sur la carte in­dépendantiste. Dans la foulée, il adhère également au Ka­der­venn, un noyau de combattants organisé par Célestin Lai­né, qui voulait en faire l'embryon d'une armée bretonne et qui recrutait de nombreux anciens de l'organisation clan­des­tine Gwenn ha Du, responsable d'attentats contre des objec­tifs français à partir de 1932. Le jeune Alan participe notam­ment aux manœuvres secrètes de juillet 1938 sur les terres de Lanvaux, dans le Sud de la Bretagne, dans une atmos­phè­re de veillée d'armes. Plus tard, quand la guerre se sera déchaînée sur l'Europe, entraînant dans son cortège d'hor­reurs les petites nations qui ne l'avaient pas voulue, il s'en­ga­ge dans les Bagadou Sturm (Groupes de combat), forma­tions paramilitaires du PNB, organisées par le musicien Yann Goulet (disparu en septembre dernier à Dublin). En 1943, quand les partisans pro-français s'étaient donné pour spécialité d'abattre dans le dos les militants nationalistes bre­tons, et surtout après l'assassinat crapuleux de l'Abbé Per­rot, exposant généreux du mouvement culturel, par des ter­roristes demeurés inconnus, Alan Heusaff s'inscrit à la Be­zenn Perrot. Cette formation, également créée par Cé­lestin Lainé, est devenue, selon la définition même de son chef, “la première armée bretonne en guerre contre la Fran­ce depuis la défaite historique de Saint-Aubin du Cormier”. Entraînée dans un cyclone infernal, la Bezenn est rapide­ment pri­se en mains par les Allemands et incorporée de for­ce dans le SD (Sichereitsdienst, Service de Sécurité) et par­ti­ci­pe, en Bretagne, aux combats contre les maquis commu­nistes. Chassés de Bretagne par la défaite allemande, les ul­ti­mes combattants de l'“armée bretonne” se retrouvent à Tü­bingen, regroupés autour de Lainé. Certains d'entre eux, com­me Aël Péresse, resteront en Allemagne, où ils devront vivre pendant de nombreuses années sous une fausse iden­tité pour échapper aux services secrets français. Alan Heu­saff, avec de nombreux compagnons, décide de partir pour l'Irlande, en passant par l'une des organisations mises sur pied en collaboration avec le mouvement républicain et les pa­triotes gallois, rassemblés au sein du mouvement politique Plaid Cymru, pour protéger les Bretons de la terrible répres­sion française qui s'abattait sur leur pays.

 

La “Celtic League”

 

En 1950, Alan Heusaff reprend ses études à l'Université de Du­blin, et, quand il les achève, trouve un emploi dans le ser­vi­ce national de l'aéronautique irlandaise. En 1959, il crée, avec Yann Fouéré, le journal Breton News qui se veut le lien en­tre tous les réfugiés politiques bretons, mais qui, rapide­ment, devient un organe inter-celtique de combat. En 1961, toujours avec Yann Fouéré, mais aussi, cette fois, avec Gwyn­for Evans et J. E. Jones, respectivement président et secrétaire général du Plaid Cymru, il fonde sur l'Ile de Rhos au Pays de Galles, la Celtic League (= Ligue Celtique). Celle-ci, au début, n'était rien d'autre qu'un mouvement dans lequel les différents partis nationaux des pays celtiques é­taient représentés en tant que tels. En 1972, Breton News prend le nom de Carn, une dénomination commune dans tou­tes les langues celtiques, et devient l'organe officiel de la Li­gue. Alan Heusaff est élu secrétaire général de la Ligue Cel­tique, charge qu'il conservera pendant 25 ans, avant de s'oc­cuper de la branche internationale. Il est rentré au moins une fois en Bretagne, en 1980, à l'occasion du décès de son vieux commandant Célestin Lainé, pour disperser ses cen­dres sur le champ de Saint Aubin du Cormier, où les armées réunies de toute l'Europe s'étaient massées pour défendre l'in­dépendance de la Bretagne, mais ont été battues en 1488 par les troupes françaises du Général La Trémoille. Jusqu'à sa mort, Alan Heusaff a lutté pour réaliser, au sein de l'Union Eu­ropéenne, une fédération des nations celtiques, dès que cel­les-ci auraient été libérées de leurs tutelles étrangères.

 

Thierry JIGOUREL.

(article paru dans La Padania, Milan, 11 novembre 1999; http://www.lapadania.com/1999 ).  

24.01.2008

J. de Pange, fédéraliste européen

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Colloque de "Synergies Européennes"-France, Château de Pange/Lorraine, 26 septembre 1998,

 

Intervention de Laurent SCHANG

Le Comte Jean de Pange, défenseur du régionalisme et théoricien du fédéralisme européen

 

"C'est alors que Jean de Pange revint sur une de ses thèses favorites qui, bien plus tard, devait devenir réalité; le rôle de la Lorraine dans la restructuration de l'Europe. Alors que personne ne pouvait encore prévoir l'action qu'exercerait un jour Robert Schuman, Jean de Pange pressentait déjà, avec la vision prophétique qui est le propre des grands historiens et littérateurs, que ce serait de la Lorraine que partirait le renouveau d'un continent, cette réunion des Francs de l'Est et de l'Ouest, sans laquelle notre monde, inévitablement, serait voué au suicide (...) L'action politique de Robert Schuman eût été difficilement réalisable si des penseurs n'avaient pas préparé sa voie. Parmi ceux-ci, Jean de Pange occupe une place d'honneur".

 

L'hommage rendu en quelques mots choisis à la mémoire du comte de Pange est de l'archiduc Othon de Habsbourg, préfacier de l'ouvrage L'Auguste Maison de Lorraine, paru en 1996, neuf ans après la disparition de Jean de Pange. Vibrant et élogieux, ce témoignage, provenant d'une aussi auguste personne que l'actuel héritier de la double couronne et représentant de la prestigieuse famille Habsbourg-Lorraine, reflète quelle autorité intellectuelle et spi­rituelle put être Jean de Pange durant l'entre-deux-guerres. Si bien qu'à défaut de revêtir le titre de père de l'Europe, tout du moins ses biographes peuvent-ils lui appliquer, aux côtés de Richard Coudenhove-Kalergi et Denis de Rougemont, celui de "parrain" de l'Union Européenne. Et le relatif anonymat dont recouvre aujourd'hui notre époque ingrate l'œuvre pourtant dense et abondante de Jean de Pange ne saurait faire oublier combien prégnante fut son action auprès des milieux intellectuels progressistes en faveur des Etats-Unis d'Europe.

 

Du traité de Versailles au traité de Munich, ce sont vingt ans de militantisme au service de l'idéal supranational et fédéraliste, éternelle Cassandre au milieu des égoïsmes nationalistes et des prétentions utopistes de la Société des Nations.

 

Un ardent militant de la réconciliation franco-allemande

 

Fils, petit-fils et arrière petit-fils de lorrains, de ses racines découle son engagement. Jean de Pange fut un ardent militant de la réconciliation franco-allemande : nul n'est plus conscient que lui de la mission historique qui incombe à la Lorraine. "Prophète du passé et prophète de l'avenir" selon l'heureuse formule de Jean Guitton, nourri de culture aristocratique, catholique, cosmopolite et viennoise, la pensée de Jean de Pange est un fil tendu par delà les générations et les distances entre son patriotisme lotharingien et sa fidélité pour la famille des Habsbourg-Lorraine. Une dynastie gardienne de l'idéal indépassable d'un ordre supranational européen qu'il conçoit comme rayonnement spirituel.

 

Dans son livre-testament, Les Meules de Dieu, il écrit: "L'Empire autrichien, par sa constitution même, était incompatible avec le principe des nationalités. Aucune des nationalités qui le composaient n'était assez forte pour dominer les autres, et toutes n'étaient reliées entre elles que par le loyalisme dynastique, par la fidélité au prince lorrain qui était devenu empereur". Témoin de la haine vouée aux Habsbourg par la République Française, il ne lui pardonnera jamais d'avoir aveuglément démantelé par pur souci idéologique le pôle de stabilité du continent, libérant en Europe Centrale toutes les passions nationalistes qui de la première guerre civile européenne allait provoquer la seconde, et toutes ses conséquences désastreuses. Marqué par l'écartèlement de l'Alsace-Lorraine entre la France et l'Allemagne, meurtri par la chute de la famille impériale d'Autriche, Jean de Pange décèle parmi les premiers la nocivité du nationalisme jacobin, géniteur monstrueux des pseudo-empires napoléonien et bismarckien.

 

Fin connaisseur de l'histoire européenne, habitué dès l'enfance à penser à l'échelle continentale, il développe, à partir de 1918, une œuvre dont il forme le projet ambitieux qu'elle sera, sinon le moteur, le ferment d'une réflexion nouvelle sur le principe impérial, fondée sur sa double relation aux espaces rhénan et danubien, et dépassement des nationalismes belliqueux pour une fédération nouvelle des peuples européens de l'Atlantique à l'Oural. Epicentre successif de l'Austrasie, de la Lotharingie, de la Bourgogne, foyer d'une double culture unique puisée aux sources de la rencontre germano-latine et transportée jusqu'à Vienne au cœur de la Mitteleuropa, la  Lorraine trouve sa vocation, libérée du carcan des frontières: "L'Alsace-Lorraine ne doit-elle pas nous aider à élargir notre nationalisme, à nous élever jusqu'à l'esprit européen? Pour cela, il faut lui laisser la pleine conscience d'elle-même". Homme de contemplation, ancré dans son présent, fidèle au passé mais aussi penseur pour l'avenir, Jean de Pange se veut acteur engagé dans le devenir du continent, qu'il veut riche de sa pluralité, et fort de son unité transcendante. Pareil idéal, de surcroît servi par une plume de belle qualité, ne pouvait que lui susciter, comme à tout visionnaire, au moins autant d'inimitiés que de sympathies. Car pour oser affirmer, en plein choc des nationalismes, que l'Europe ne fut jamais aussi grande que frappée du sceau impérial, la chute du second précipitant le déclin de la première, il fallait être mû d'une foi et d'un optimisme qui aujourd'hui encore forcent le respect, à moins de cent jours de l'entrée dans l'Union Monétaire Européenne.

 

Une éducation européenne

 

Le château de Pange étend sa majestueuse silhouette de pierre le long de la Nied française, sur une terre à mi-parcours de la place de Metz et de la frontière allemande. Le sol sur lequel reposent ses fondations a vu défiler les premières tribus celtiques, les légions ro­maines montant vers le limes, les peuplades germaniques, les ar­mées des rois de France et du Saint Empire Romain Germanique, les bandes de reîtres croates, suédois, espagnols. Vassaux des ducs de Lorraine, les seigneurs du lieu ont, des siècles durant, tourné leur regard vers Vienne avant de reconnaître la suzeraineté versaillaise sur leur domaine. Plate-forme de rencontre et d'enrichis­sement mutuel des peuples d'Europe de part et d'autre du Rhin du haut Moyen-Age à la Renaissance, le poids de l'histoire a également assigné à la Lorraine la lourde charge de figurer la ligne de fracture entre deux blocs hostiles issus du réveil des nationalismes, la Fran­ce, royaume puis république, et l'Allemagne, monarchique à Vienne, impériale à Berlin.

 

Du traité de Verdun en 843, qui marque l'éclatement de l'Empire de Charlemagne et brise le rêve européen de la République Chrétienne, au traité de Francfort en 1871, qui lie pour 47 ans le sort de l'Alsace-Lorraine à celui de la Prusse, et dont découlera en droite ligne le suicide de 14-18 et le traité de Versailles, c'est toute l'histoire de l'Europe qui se joue en Lorraine sur plus d'un millénaire.

 

L'étroitesse des liens entretenus par l'histoire de Lorraine avec le destin de l'Europe, le jeune Jean de Pange la ressent avec d'autant plus d'acuité qu'il est lui-même descendant d'une vieille famille du pays, anoblie au XVIIIème siècle par Stanislas Leczinsky, duc de Lorraine et de Bar. Fils cadet, Jean de Pange ne sera jamais propriétaire de la résidence familiale, ce qui ne l'empêchera pas d'en faire le point de départ de toute sa réflexion politique.

 

Né à Paris en 1888 parmi les émigrés de 1871, la mutation de son père, capitaine d'artillerie, à Vienne en tant qu'attaché militaire, lui fait entrevoir les délices de l'empire danubien, cependant qu'il prend conscience de la parenté austro-lorraine. L'Empereur François-Joseph lui apparaît d'abord comme le dernier duc de Lorraine. Sur les pentes du Kahlenberg, l'enfant rêveur revit ce jour de septembre 1683 où le duc Charles de Lorraine et ses armées bousculèrent les Turcs du Grand Vizir Kara Mustapha et libérèrent Vienne assiégée, sauvant l'Empire et l'Europe du joug ottoman. Un Empire dont son petit-fils François devait hériter en épousant Marie-Thérèse, scellant la destinée des Habsbourg-Lorraine, pour le meilleur de l'Europe.

 

Du Traité de Westphalie à la frontière rigide sur le Rhin

 

De retour en France, après avoir ambitionné une carrière militaire, Jean de Pange décide, par goût pour l'histoire médiévale, de suivre les cours de l'Ecole des Chartes, et consacre sa thèse au duc Ferri III de Lorraine, contemporain des rois de France Louis IX et Philippe le Bel. Baignant dans le milieu revanchard parisien, la lecture de la brochure de son professeur Lavisse, intitulée La question d'Alsace dans une âme alsacienne, l'incite à étudier plus en détail la politique de Richelieu sur les pays rhénans. Plus que l'acte d'annexion des régions de Lorraine et d'Alsace au royaume de France, le traité de Westphalie lui apparaît, à rebours des historiens de son temps, comme le révélateur de la mission historique des "marches de l'Est".

 

"Contrairement à l'opinion courue, encouragée par les historiens allemands, écrit-il dans Les meules de Dieu, Richelieu n'a jamais eu l'intention d'annexer l'Alsace". Ayant préservé toutes leurs libertés au terme du traité de Reuil signé par Louis XIV en 1653, les nouvelles provinces ne constituent pas une fin en soi pour la monarchie mais ouvrent les voies de la pénétration politique, intellectuelle, éco­no­mique et artistique dans le corps germanique. Le Rhin ne deviendra frontière rigide qu'avec la Révolution Française et son cortège d'i­déo­logie nationaliste, anticléricale et expansionniste, ouvrant à son tour la voie dans les guerres napoléoniennes au pangermanisme qui con­duira finalement l'Europe vers les deux cataclysmes du XXème siècle.

 

Lorrain de sang, Français de nationalité et Habsbourgeois de cœur, l'annexion de la Lorraine l'amène à s'interroger sur le concept de patrie: "N'oublions pas que la Lorraine est avant tout une patrie spirituelle. Il serait impossible de lui assigner des limites géo­graphiques, ni une capitale. En effet, d'où la Lorraine —c'est-à-dire la Lotharingie— tire-t-elle son nom? Ce n'est pas, comme la plupart de nos provinces, de la population qui l'habite. C'est d'un des arrière-petit-fils de Charlemagne, de Lothaire II, fils de l'Empereur Lothaire qui s'était fait attribuer pour sa part d'héritage une longue bande de territoire reliant Aix-la-Chapelle à Rome, la capitale politique à la ca­pitale religieuse. Un génie inconscient traçait ainsi à la Lorraine son rôle: créer une zone intermédiaire entre le monde roman et le monde germanique, où les deux cultures pussent se pénétrer mutuellement en vue d'une collaboration féconde. Ainsi dès le règne de Lothaire, s'institue le régime de la "Fraternité" ou de la "Concorde", véritable Sainte Alliance où des princes issus du même sang se réunissent pour travailler ensemble au bien commun de leurs peuples. Cette grande tradition ne s'effaça jamais de la mé­moire des souverains qui, des Pays-Bas à la Lombardie, avaient recueilli l'héritage de Lothaire".

 

Le mouvement lotharingiste

 

Son propos, résolument à contre-courant en un temps où la IIIème République pleure le martyr de sa chère Lorraine perdue, s'inscrit dans le sillon du phénomène lotharingiste. Apparu dans les années 1830, le lotharingisme place au centre de ses préoccupations l'histoi­re, insistant sur la longue tradition d'indépendance de la Lorraine, réunie à la France que depuis le XVIIIème siècle et riche de ses coutumes, de ses lois, de sa nombreuse noblesse. Le mouvement lotharingiste connaîtra son apogée en 1865 avec la parution du très moderne "projet de décentralisation", appelé aussi « Programme de Nancy », mais en proie à l'hostilité de l'administration et des ligues nationalistes, il ne survivra pas au siècle et s'étiolera dans l'in­différence générale. Imprégné des lectures du prince de la jeunesse, son compatriote lorrain Maurice Barrès, Jean de Pange mêle son vo­lontarisme d'un déterminisme raisonné, plus retenu que celui prodigué par l'auteur des Déracinés: "L'obligation de s'attacher à la terre est très vivante en Lorraine, se confondant avec le culte des morts, qui est l'expression la plus profonde de l'âme lorraine. La thèse des Déracinés de Barrès est qu'il faut respecter la croissance ininterrompue par laquelle les organes s'adaptent à leurs nouvelles fonctions: "Ne jamais détruire, continuer" (...) Oui, la race de Lorraine est accoutumée à mourir en témoignage de sa foi. Elle croit à la justice immanente, au ressort caché qui, tôt ou tard, rétablit l'é­quilibre rompu par la violence. Comme Antigone, elle ne pense pas que les décrets d'un mortel aient assez de force pour prévaloir sur les lois non écrites, toujours vivantes et dont nul ne connaît l'origine".

 

Il se distingue ainsi des théories positivistes de son maître, refusant selon son expression de faire des vivants les prisonniers des morts. Décelant déjà chez Barrès l'influence des romantiques allemands, Jean de Pange met en évidence les risques de subordination de la personne à sa race mythifiée, étouffant ses potentialités créatrices sous le poids d'un passé sclérosé. Une philosophie politique fondée sur le principe fallacieux de l'identité raciale et linguistique, Jean de Pange ne l'ignore pas, à l'origine du drame alsacien-lorrain. "Ainsi se développe peu à peu en moi, dès ma jeunesse, le sentiment que l'Etat est peu de chose, que notre lien avec lui est toujours révocable, que ce qui compte, c'est le clan, le petit groupe d'hommes liés entre eux par des attaches héréditaires et tenant au sol par la même racine nourricière".

 

Mobilisé en 1914

 

Foisonnante, sa pensée jeune mais déjà très sûre se heurte partout aux antagonismes idéologiques qui minent la paix en Europe. Pacifiste résolu, c'est sans surprise qu'il se retrouve mobilisé à l'été de 1914, lieutenant de réserve dans un régiment de cavalerie. Patriote lorrain, sa guerre sera celle du droit, jamais celle des peuples européens. Partout sur les champs de bataille, il traînera dans son paquetage un exemplaire du Faust de Goethe.

 

Poursuivant malgré tout ses prises de notes, son journal présente une singulière similitude avec ce que consigne dans le camp adverse son alter ego, Ernst Jünger: "Nous sommes condamnés à nourrir la guerre, qui, comme une hydre monstrueuse, est accroupie sur les nations. Il n'y a plus de Français, d'Anglais, d'Allemands, d'Italiens, il n'y a plus que des soldats. Dans tout l'Occident, les combattants ne forment plus qu'un peuple immense, qui a les mêmes mœurs, le même état d'esprit, qui ne vit plus que pour tuer, et qui, par-dessus les tranchées, se sent uni par la fraternité des armes et de la souffrance (...). Cependant il faut faire notre métier".

 

Versé dans les troupes d'assaut, il pénètre le 24 octobre à la tête d'une poignée d'hommes dans le fort de Douaumont qu'il reconquiert de haute lutte sur ses occupants allemands. Un fait d'armes vite éclipsé dans son esprit lorsqu'il apprend le 21 novembre 1916, consterné, la mort dans sa 86ème année de l'Empereur François-Joseph en son palais de Schoenbrunn. Le couronnement de son petit-neveu, Charles Ier, ravive en lui l'espoir d'une négociation de paix, rapidement démenti par l'intransigeance française. Entre une paix de compromis et la prolongation de la guerre, la République a tranché.

 

Pressentant la victoire finale des Alliés, il s'enquiert de l'état d'esprit des élus alsaciens et présage de l'impact qu'aurait la préservation de l'autonomisme alsacien sur les structures administratives françaises. "Strasbourg s'est habituée à être une capitale régionale; elle ne se résignera pas à être un chef-lieu de préfecture comme les autres, où l'on mènera une vie ennuyeuse et étriquée". La concrétisation des li­bertés régionales contenues dans le programme de Nancy lui paraît soudain envisageable, transporté par le besoin de renouveau inhé­rent à l'euphorie de chaque fin de guerre. D'autant plus que les ré­gionalistes se découvrent en le Maréchal Lyautey un allié cha­ris­matique, tout auréolé de sa gloire coloniale.

 

La politique rhénane, nouveau Regnum Francorum

 

Parce que "c'est l'Alsace-Lorraine qui donne à cette guerre son sens. C'est pour elle que le monde doit saigner, jusqu'à l'épuisement et c'est par elle que nous devons nous renouveler", la restitution de l'Alsace-Lorraine implique aux yeux de Jean de Pange un rapprochement franco-allemand dont elle serait le centre. Le 11 novembre1918 s'annonce riche de promesses pour l'avenir. Mais la joie sera de courte durée. Sa guerre fut celle de la Lorraine contre la Prusse, militariste, autoritaire et bureaucratique, non celle contre l'Allemagne, la vraie, celle qu'il aime de toutes ses forces, intellec­tuelle, artistique, monde des libertés et des idées. Et moins encore contre l'Autriche-Hongrie. La signature du traité de Versailles, qui en­térine le démantèlement de l'empire danubien, est, dans ces cir­con­stances, vécu comme une déchirure, inaugurant pour lui le temps des désillusions. Ce sont désormais plusieurs Alsace-Lorraine qui re­cou­vrent l'empire démembré, et autant de casus belli au cœur d'une Europe dont les vieilles puissances coloniales sont exsangues, l'Allemagne déchirée, humiliée mais invaincue, et la Russie des tsars mise à feu et à sang par la révolution bolchevique.

 

Mais pour l'heure, c'est la question de l'Alsace-Lorraine qui retient toute l'attention du capitaine démobilisé. Car là aussi la politique française s'avère désastreuse. Tandis que Au service de l'Alle­ma­gne, ouvrage de Maurice Barrès paru avant-guerre, avait ouvert Jean de Pange à la mission des provinces annexées, sa rencontre avec les élus autonomistes du Landtag de Strasbourg le confirme dans sa conviction que "c'est en développant toutes les virtualités de l'âme alsacienne et de l'âme lorraine que les deux provinces rem­pliront le mieux leur destinée". Le droit des petits pays à s'admi­nistrer eux-mêmes dans le cadre d'une République Française décen­tralisée, et intégrée au plan européen dans une plus vaste fédération des états, projet défendu par Aristide Briand à la Société des Nations, n'est-ce pas là la forme moderne de l'idée impériale? Il écrit: « Le grand drame des relations franco-allemandes et, on peut le dire, de l'histoire européenne, c'est que les Français, depuis 150 ans, ont ou­blié jusqu'au sens du mot fédéralisme. Pour eux, c'est "l'auto­nomisme" qu'ils confondent avec le séparatisme ». Or, "l'Alsace est la pierre de touche du régime, car elle nous invite à réformer à la fois notre politique intérieure et notre politique extérieure". Au lieu de quoi, Clémenceau puis Poincaré privilégient répression policière et réintégration brutale des populations locales, inconscients du crime qu'ils commettent, non seulement pour l'Alsace-Lorraine, mais pour l'Europe. Priver Strasbourg de sa vocation germanique, et de là européenne, c'est s'interdire toute coopération avec la nouvelle Alle­magne. Sans se décontenancer, Jean de Pange prend contact avec le Maréchal Lyautey et s'engage totalement dans la promotion de la politique rhénane, qu'encourage en Allemagne le jeune Conrad Ade­nauer. A travers ce projet, c'est de la résurrection de la Lo­tha­ringie qu'il s'agit pour Jean de Pange, et plus loin de l'Europe fé­dérée sur son modèle.

 

Le Maréchal Lyautey

 

Véritable projet de civilisation, Jean de Pange entend gagner à lui les esprits les plus réticents par la peur de la menace soviétique, contre quoi il suggère de former un nouveau Kulturfront, un "front de la culture" de Cologne à Vienne par Munich, qui fortifierait les as­pirations fédéralistes en Allemagne et Europe centrale resolida­ri­sées. De là à recomposer l'ensemble impérial danubien, il n'y aurait qu'un pas vite franchi.

 

Lyautey, patriote lorrain lui aussi, incarne la figure idéale du chef de demain pour Jean de Pange, catholique bien sûr, européen convain­cu, habile négociateur, persuasif mais l'esprit conciliant, autant "de qualités qui auraient pu lui permettre de jouer un grand rôle en Alsace, dans la Sarre et dans l'Europe d'après guerre, si elles n'avaient pas éveillé la méfiance des maîtres du jour". Suscitant l'appui de Barrès, il ne peut que constater son divorce d'avec l'écrivain, qui vient de publier le Génie du Rhin, et dont le natio­nalisme missionnaire refuse le principe rénovateur de l'humanisme rhénan. Les civilisations latine et germanique sont irréductiblement antagonistes, le Rhin est le fossé qui les sépare. Toute portée spi­rituelle, constate, amer, Jean de Pange, échappe au Génie du Rhin. Seule peut-être la voix de Barrès eût-elle pu infléchir la Chambre Bleu Horizon qui, de Paris, prend la résolution derrière Poincaré d'oc­cuper la Ruhr, en sanction du retard dans les réparations de guerre. Mais en 1923 Barrès, vieilli, éreinté, se sait au bout de sa vie. En janvier, les troupes françaises pénètrent la rive gauche du Rhin, mettant brusquement fin à la politique rhénane de Jean de Pange.

 

Un jeune nationaliste allemand, Leo Schlageter, est fusillé, aussitôt récupéré par un agitateur d'origine autrichienne, Adolf Hitler. Le culte de Schlageter, héros de la résistance à l'occupation française, ser­vira de tremplin à la NSDAP. Pour Jean de Pange, comme pour l'Eu­rope, s'ouvre une ère nouvelle, celle des états totalitaires contre l'idée fédérale.

 

Une Fédération Européenne de Confédérations

 

Quand dix ans plus tard, l'ancien tribun bavarois accède à la chancellerie du Reich, Jean de Pange note dans son carnet: "Je me dis ce soir que l'Allemagne, avec sa révolution nationale, est en train de suivre le chemin où la France est entrée il y a 150 ans. Les mêmes causes auront les mêmes effets: nivellement des classes (les nazis s'en réjouissent comme autrefois les conventionnels), sté­rilisation de la culture et appauvrissement. Il est vrai que dans les premiers temps cette concentration des pouvoirs donne une force, un élan extraordinaire, mais au prix d'un épuisement rapide. La révolution égalitaire ouvre toujours la voie de la décadence". Depuis quinze ans que Jean de Pange œuvre à l'union d'une grande Europe fédérale, pacifique, supranationale, où l'Allemagne recouvrerait la place d'honneur qui lui revient dans le concert international, cette nomination sonne comme un aveu d'échec. Soudain semble renaître dans le IIIème Reich toutes les tares du second, démultipliées. L'Allemagne des masses, toujours plus à gauche dans sa politique intérieure, est toujours plus à droite en politique extérieure. L'Europe fédérale avait déjà un ennemi à ses portes, dans l'URSS stalinienne, elle en a maintenant un dans ses fondations, avec le IIIème Reich. Pour ne pas avoir saisi l'occasion de s'unifier au sortir du précédent conflit, les nations européennes, impuissantes, semblent prêtes à s'engouffrer dans un nouveau brasier.

 

L'étincelle qu'attend le régime hitlérien pour allumer son feu se pro­duit en 1935, à l'occasion du plébiscite sarrois. Toutes les grandes idées qui ont mobilisé Jean de Pange depuis l'enfance sont en jeu dans ces élections dont le résultat décidera du sort de l'Europe. Hitler sait qu'une victoire aux élections légitimerait la poursuite de ses revendications sur l'Autriche, les Sudètes, la Pologne.

 

"Chacun sait que le sort de l'Autriche est lié à celui de la Sarre, et que la chute de Sarrebrück entraînera celle de Vienne". Et c'est non sans inquiétude que Jean de Pange note que les motifs des reven­dications de Hitler sur l'Autriche sont les mêmes que ceux de Bis­marck sur l’Alsace-Lorraine: la parenté de langue et l'identité raciale. Mais un non massif au plébiscite, et tout le IIIème Reich s'effondre. Ironie du sort, l'aide, inespérée, viendra de France, en la personne du ministre des Affaires Etrangères Pierre Laval, qui pous­sera les Sarr­ois en faveur du oui. Sarrebrück, d'étymologique­ment "Pont sur la Sarre" devient le tombeau du rêve fédéraliste.

 

Une république fédérale de modèle suisse

 

Publiant régulièrement des articles dans la presse catholique, Jean de Pange accentue sa participation et collabore à La Revue des Deux Mondes, Le Journal des Débats, Le Petit Parisien mais aussi Marianne et L'Aube. En Sarre, deux conceptions du monde se sont affrontées, celle de la dictature et celle de la Société des Nations. Cette dernière ayant été désavouée, Jean de Pange prend acte de sa caducité, "mot vide par la faute de ses auteurs (qui) ont voulu la réaliser sous la forme de l'universalisme, c'est-à-dire de l'égalité absolue entre tous les Etats de la planète". Mais face au nazisme, l'union doit faire la force: "Il ne faut associer que des Etats unis par l'identité des intérêts et la communauté des aspirations. L'Europe prend l'habitude de tourner autour de l'axe Paris-Londres. On veut donc commencer par une fédération franco-britannique sur laquelle d'autres prendront leur point d'appui". Sous la menace allemande, le chancelier Schussnigg réinvente la "monarchie sociale" et on s'attend d'ici peu à ce qu'il rappelle le jeune archiduc Othon de Habsbourg. Jean de Pange écrit: "Si on ne veut plus des Habsbourg-Lorraine, gardons au moins les nations de l'ancien empire en une république fédérale sur un modèle suisse: confédération danubienne ou Etats Unis d'Europe centrale".

 

L'idée d'une fédération de confédérations germe à nouveau dans quelques esprits dont Hermann Rauschning, Otto Strasser et Jean de Pange. Sur le modèle du Commonwealth, qui oppose le pouvoir légitime fondé sur l'équité et la vérité chrétienne à l'Etat totalitaire et plébiscitaire (Jean de Pange parlera de "Société des Nations con­sacrée"), des pourparlers s'engagent en vue d'une union de l'Autri­che, de la Hongrie et de la Bohême. Mais la Tchécoslovaquie du pré­sident Bénès s'y oppose avec virulence et, plaidant sa cause à Lon­dres, fait échouer l'entente. En 1916 déjà, le même Bénès avait publié une brochure, intitulée "Détruisez l'Autriche", où il réclamait l'annexion de l'Autriche à l'Allemagne. Un désir concrétisé en 1938 mais que Hitler, au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mê­mes, étendra à la Tchécoslovaquie.

 

Bientôt l'Allemagne réclame le plébiscite sur Eupen, Malmédy et l'Alsace-Moselle. Jean de Pange poursuit ses activités au sein du Service National Autrichien installé à Paris et, en relation avec le Vatican, recueille les réfugiés d'Europe Centrale. La débâcle du 10 mai 1940 le prend de court cependant qu'il plaide pour une fédération franco-anglaise à laquelle s'ajouterait après-guerre la fé­dé­ration danubienne et une Allemagne fédéralisée, non plus frédé­ri­cienne mais thérésienne (= de Marie-Thérèse). Juste avant d'être arr­êté, prenant position pour le Général de Gaulle contre le Maréchal Pétain, pour l'idéal contre le sol, il a le temps de consigner dans son journal ces quelques mots: "Les Français ne croient plus à la fé­dération. C'est la cause de notre déclin".

 

Emprisonné dans les geôles gestapistes sous l'inculpation de "haute trahison" (Hochverrat), ce qui ne manque pas de l'étonner, Jean de Pange signe sa déclaration de cellule le 18 juin 1941, plutôt une profession de foi:

"Je déclare véritable en ma foi de gentilhomme:

1° Que les interrogatoires précédents ont clairement prouvé l'hostilité de mes idées et de mon activité à l'égard du national-socialisme (...) J'étais seulement un ami de l'ancienne Allemagne.

2° Mon but politique était la création d'une Confédération danubienne sous la direction de la maison de Habsbourg et par la suite la fédération de l'Allemagne sous la direction monarchique dans le cadre d'une Europe fédéralisée (...)

3° L'histoire prouve les avantages immanents de la fédération pour un peuple (...)"

Jean de Pange restera sous les verrous jusqu'à la fin de la guerre.

 

De l’Empire Médian à l’Europe de Strasbourg

 

Othon de Habsbourg, toujours en préface de L'Auguste Maison de Lorraine, écrivait: "Profondément ancré dans son sol lorrain, Jean de Pange a chanté dans ses écrits la grandeur de l'Empire Médian, de ces terres de Lotharingie, de Bourgogne, des Pays-Bas, qui à travers l'histoire ont formé l'axe de la pensée, de la culture et de la politique européenne". Lorsque le 7 mars 1949, le premier Conseil de l'Euro­pe se réunit à Strasbourg autour du ministre des affaires étrangères français Robert Schuman, trente ans après que lui-même ait exhorté depuis Strasbourg à la création d'une République Rhénane, Jean de Pange voit là la consécration de ses efforts: "Strasbourg, qui, au cours de sa longue histoire a souffert d'être un objet de discorde entre les peuples guerriers de l'Europe, va devenir  le centre d'un nouvel effort de conciliation et d'unité (...) En choisissant Strasbourg comme siège du Conseil de l'Europe (ils) ont reconnu que l'Alsace par sa double culture était prédestinée à être le foyer de l'esprit européen". Soucieux de doter l'Europe d'une âme commune où la jeunesse retrouverait ses propres aspirations, Jean de Pange se lance dans la rédaction de son dernier livre, L'esprit international. Il n'aura pas le loisir de l'achever. Le 20 juillet 1957, âgé seulement de 69 ans, Jean de Pange s'éteint, au terme d'une vie consacrée à l'unité de l'Europe. Son corps repose au cimetière de Pange, sur cette terre qu'il a tant aimée.

 

La majorité des penseurs politiques lorrains de son temps auront conçu la Lorraine comme une région frontière: Poincaré, Lebrun, Maginot. Tous sauf lui. "Son idée européenne est le fruit de ses racines lorraines, de son enfance autrichienne, de sa culture inter­nationale, de ses deux guerres, l'une comme soldat, l'autre comme prisonnier", ainsi que le résume son neveu, Roland de Pange. Jean de Pange aura profondément révéré l'Allemagne cosmopolite, fé­déraliste, fidèle à son génie profond. Homme du XVIIIème siècle, seule cette Allemagne pouvait lui convenir. Quant à sa Lorraine, qu'on peut affirmer plus messine que nancéienne, elle se trouve aujourd'hui au cœur de l'Union Européenne.

 

A l'heure où l'enthousiasme européen semble s'émousser sous le poids des contingences économiques, Jean de Pange nous rappelle que l'Europe est avant tout le plus grand idéal qu'ait jamais porté la civilisation. En épigraphe du chapitre Europe de son livre Mes Prisons, Jean de Pange notait, reprenant Nietzsche: "Les idées qui transformeront le monde avancent à pas de colombe".

 

Laurent SCHANG.

03.11.2007

Over de identiteit van Brussel

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Robert Steuckers:

Over de Identiteit van Brussel

De identiteit van Brussel is bijzonder ingewikkeld.

-         In 1884 wordt er door de katholieke verenigingen uit de provincies een betoging georganiseerd tegen de schoolpolitiek van de Brusselse liberalen. De Brusselaars antwoorden met een gewelddadige tegenbetoging. Sindsdien gaapt er een kloof tussen wat er leeft in de provincies en Brussel. Brusselse ondernemingen worden geboycot. Waarom is Brussel een liberale en progressieve stad geworden, hoewel ze vroeger sterk gelovig was en een groot aantal kerkelijke instellingen telde? Deze verschuiving is de eerste mutatie in de identiteit van Brussel, sinds 1789, toen de stad nog aartsconservatief en katholiek was.

-         In de tijd van Karel Buls en Leon Vanderkinderen heerst er in Brussel een zekere Vlaamsgezindheid gekoppeld aan democratische, federalistische en liberale ideeën. Dit compositum vormt eigenlijk een "conservatieve revolutie", in de zin dat het tegelijkertijd een identiteit (de Vlaams-Brabantse) wil bewaren en het establishment wil dwingen, de nodige vernieuwingen door te voeren. Het is opmerkelijk dat dit compositum eigenlijk nog geen scheiding tussen links en rechts kende: kultuurconservatieven en socialisten (of progressieve liberalen) werken hand in hand om aan Brussel een Vlaams-Brabants "gelaat" te geven.

-         Bij Karel Buls wordt inderdaad die "conservatieve revolutie" gekoppeld aan de wil, een specifieke architectuur in Brussel te promoten. Die architectuur vindt haar zuiverste en origineelste uitdrukking in de "Art Nouvea"u of "Jugendstil"-stijl (de eerste gebouwen worden in 1893 opgericht door de beroemde architect Horta). Zowel bij Horta als bij de geniale meubelontwerper Henry Van de Velde zet deze "organische" stijl zich duidelijk af tegen de "geometrische" ideën van de Franse revolutie en van de jacobijnse praktijken in het politiek Bestuur. De tegenstanders van deze nieuwe kunststroming noemen het laatdunkend "le style nouille". In zijn "organische" oriëntatie was Art Nouveau conservatief, terwijl zijn steun aan de nieuwe socialistische beweging toenmalig als een revolutionaire daad beschouwd  werd. Overal in Europa vindt men vergelijkbare kunstbewegingen, in het bijzonder in Wenen ("Wiener Secession") en in Barcelona met de architect Gaudi. Wat de politieke opvattingen betreft, die aan deze kulturele revolutie gekoppeld kunnen worden, kunnen wij zeggen dat ze de idee van vrijheid als kern hebben. Die idee wordt als "Vlaams" beschouwd, als een erfgoed van de Gentse Arteveldes (cf. de werken van Vanderkinderen, die een befaamde historicus was), en is lichtjes "Grootgermaans" of "Diets" gekleurd. Bij Buls, Vanderkinderen, Wauters en Emile de Laveleye wordt de vrijheid als "Germaans" bestempeld, terwijl de vormen van dwingelandij of tyrannie als "Frans", "Jakobijns" of "Spaans" gelden (cf. de figuur van Tijl Uilenspiegel bij Charles Decoster, die ironie als wapen tegen de vreemde macht hanteert). Het is opmerkelijk dat deze grondideeën van de Vlaamse beweging in de 19de eeuw eerst in het Frans werden uitgedrukt en ter discussie gebracht.

-         In die periode vindt een verschuiving plaats in de demografische structuur van onze stad. Dat is de tweede mutatie in de identiteit van Brussel, na de evolutie van het aartskonservatieve katholicisme van de Statisten voor en gedurende 1789-90 (de Brabantse omwenteling) naar het emancipatorisch, vrijzinnig maar identiteitsbewust liberalisme volgens Karel Buls. Tussen 1880 en 1900 groeit de bevolking van Brussel met 1700%. Dit betekent dat de oorspronkelijke Brussels-Brabantse bevolking verdwijnt, om plaats te ruimen aan een Belgisch melting pot met mensen die uit alle hoeken van het land komen, mensen die zich losgekoppeld voelen van hun oorspronkelijke landelijke dorps- of stadsgemeenschap en die ook dit gevoel als een emancipatie met recht of onrecht beschouwen. Cijfers: In België was toen de verhouding tussen Vlamingen en Walen 51/49. In Brussel waren  er in die tijd 21% Vlamingen, 43% Tweetaligen (meestal Vlamingen van origine) en 26 zuiver Franstaligen.

-         De emancipatorische en identiteitsbewuste kultuurrevolutie van Buls en Vanderkinderen kan geen verwezenlijking meer bereiken in zulke omstandigheden. De volgende burgemeester Demot voert geen architecturale politiek à la Buls meer uit en begint vanaf 1900 een puur utilitaristische koers te volgen, zonder het minste esthetisch project, wat ons na enkele decennia tot het typisch Belgisch-Brussels cultuurvandalisme leidt. Het patrimonium word blindelings geofferd op het altaar van Mammon. In de eerste tien jaren van de 20ste eeuw werden er al gebouwen in Art Nouveau-stijl afgebroken, terwijl hun architecten nog in leven waren! Dat vandalisme culmineert met de afbraak van het socialistisch Volkshuis van Horta in de Stevensstraat. Zo verraden de socialisten hun eigen kultuurbronnen, omdat de projecten van Burgemeester Buls wel degelijk een socialistisch luik hadden en ook omdat Horta het socialisme als een instrument zag om de massa's te emanciperen en hen een esthetiek mee te geven.

-         Dat kultuurvandalisme heet in de taal van de architecten in de hele wereld de "Verbrusseling" (Bruxellisation). Dat kultuurvandalisme is het erfgoed van alle "traditionele" partijen, die onze stad bestuurd hebben. De zogenaamde "Verklaring van Brussel", opgesteld door architecten en studenten van de Ter Kameren-school in Elsene, kan als inspiratiebron dienen, om een nieuwe kultuurproject voor Brussel te promoten.

-         Deze beklagenswaardige evolutie (of beter gezegd: deze "involutie") van het Brusselse kultuurleven leidt ons tot een vraag: leeft er onder het volk nog de verzuchting, om een nieuwe kultuurrevolutie te starten in Brussel, zoals Buls en Vanderkinderen ervan gedroomd hadden? De links-progressieve krachten schijnen zich van hun eigen contradicties niet bewust te zijn: enerzijds eisen ze van de overheid, de Verbrusseling dus het vernielen van ons architecturaal erfgoed te stoppen (een konservatief idee), maar andererzijds wordt ieder poging, een identiteit te herstructuren, als "racistisch" of "fascistisch" afgestempled. In die zin zouden de linkse studenten, die de Verklaring van Brussel opgesteld hebben, eigenlijk vermomde fascisten zijn, terwijl de arme Karel Buls een fascist ante litteram geweest zou zijn.

-         Wat immigratie en integratie betreft, kan men rustig zeggen dat Brussel vandaag niets voorstelt en geen culturele ruggegraat meer heeft. De kulturele politiek kent zeker en vast schitterende evenementen, maar in het geheel schijnt die politiek een onbegrijpelijk patchwork met alles en het tegenovergestelde van alles te zijn. Hoe kunnen migranten van welke origine zij ook zijn  dan een stad respecteren, die niets heiligs of waardevols aanbiedt?

-         "Fazit": Een vernieuwing van de Vlaamse cultuur in Brussel moet noodzakelijkerwijze weer met ideeëngoed en de esthetische creaties van het einde van de 19de eeuw aanknopen. Deze ideeën zijn de uitdrukking van de nieuwe Brusselse synthese in de jaren 1880-1900. Alhoewel ze zuiver specifiek Vlaams, Diets of Brabants zijn (of toen beweerden te zijn), hebben ze niettemin een universeel aura bereikt door hun schoonheid en kwaliteit. Ze behoren nu tot het patrimonium van de hele mensheid en zijn als dusdanig gerespecteerd. Indien onze stad, als hoofdstad van de Europese instellingen, respect wil afdwingen in het buitenland, zal zij ook nu een kultuurproject moeten onwtwikkelen, geïnspireerd door deze grote modellen maar aangepast aan de eisen van onze tijd. In dit perspectief heeft de Belgische Vlaams/Franstalige dualiteit weinig belang, daar deze enige grote en laatste kulturele revolutie in onze stad zowel Nederlandstalige als Franstalige verwezenlijkingen geproduceerd heeft, en deze als een Diets/Brabants erfgoed beschouwd. Zowel Nederlandstalige als Franstaligen hebben kunnen vandaag nog een eenvoudige toegang tot dit erfgoed vinden.

 

 

03.07.2007

E. Ravello : sur l'identité européenne

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Enrique RAVELLO

Sur l’identité européenne

L’identité européenne n’est pas née en Grèce. Il ne faut pas entendre, par “identité européenne”, la fusion finale d’élements divers et hétérogènes qui ont pris forme tout au long du processus historique. L’identité européenne n’est pas la somme du passé greco-latin, d’une part, et du passé celto-germanique, d’autre part, auxquels se serait ajouté le christianisme de l’Europe médiévale, que nous pourrions appeler “euro-catholique”... L’identité européenne est bien plus ancienne, elle préexistait à toutes ces réalités que nous venons d’énumérer. Elle est ce qui a donné forme successivement au monde gréco-latin, au passé celte, germanique et slave —qui, tous, sont de simples adaptations historiques de l’esprit européen, sur un espace géographique concret et dans des conditions déterminées. Elle est aussi la force qui a transformé le judéo-christianisme en une forme religieuse élevée : le christianisme médiéval, mélange d’éléments chrétiens et païens qui, pendant de nombreux siècles, a été la référence spirituelle des Européens. Aujourd’hui, hélas, nous devons constater que les institutions des différentes confessions chrétiennes en Europe ont la ferme intention d’éliminer les éléments proprement européens de cette synthèse et de transformer le christianisme en une religion égalitaire et universaliste, qui ne conserverait de fidélité qu’à la seule mentalité religieuse des peuples du désert, dont le christianisme est issu au départ.

L’identité européenne n’est pas en train de se “former”, aujourd’hui, dans les soubresauts de l’actualité et des palabres eurocratiques. Elle est née, il y a des millénaires, aux aurores de la préhistoire, quasiment en même temps qu’est apparu sur notre planète l’homme tel que nous le connaissons aujourd’hui. Les Européens sont reconnaissables, comme “différenciés” par rapport à d’autres populations, depuis de nombreux millénaires. Les cultures nord-européennes d’Ertebølle et d’Ellerberck indiquent la naissance de ce que les historiens appelleront le “monde indo-européen”, un monde indo-européen que l’on reconnaît à une langue commune, à un type humain commun. L’existence d’un habitat primordial clairement circonscrit est désormais attestée et, surtout aussi, l’existence, dès les premiers temps, d’un système de valeurs déterminé, assorti d’une vision du monde précise : cette langue, ce peuple et cette “cosmovision” se sont étendus à toute l’Europe, donnant forme et origine à tout ce que nous englobons aujourd’hui dans le concept d’Europe.

« Outre l’importance primordiale que revêtent les migrations successives des peuples indo-européens, l’identité européenne, dans les périodes proto-historiques, se renforce sans cesse parce qu’elle est portée par une nouvelle race, fécondée par un peuple doué de grandes qualités physiques et spirituelles, qui se profileront de manière optimale dans les empires et les cultures de la haute antiquité ; ces empires atteindront leur développement maximal dans les civilisations grecque, romaine et mèdo-perse » (1).

La cosmovision de nos ancêtres indo-européens englobe tous les aspects de la réalité et de la vie : de la vie sociale à la métaphysique, de l’organisation politique à la philosophie, cette cosmovision détermine tout ce que cet “homo europeus” inscrit dans le réel par la médiation de ses actes, tout au long de son aventure historique. Tous nos systèmes de pensée découlent de cette cosmovision, dans le sens où l’entendait Carl Gustav Jung, quand il évoquait les grands archétypes collectifs.

Pour les Indo-Européens, ceux du passé comme ceux d’aujourd’hui, la cellule de base de la société est la famille patrilinéaire, perçue dans le sens de l’ascendance comme dans celui de la descendance. Dans la haute antiquité, la famille patrilinéaire se concevait comme “gentilice” ou “clanique”; c’est-à-dire comme une “gens” ou un “clan” au sens vieux-romain ou celtique du terme [ndt : les Germains nommaient “Sippe” ce type de famille élargie]. L’appartenance à une “gens” indiquait un passé commun, dont on maintenait le souvenir. Le système de gouvernement des sociétés gentilices repose sur les assemblées de guerriers, disposant du pouvoir de décision. Ce système est fort éloigné des modes tyranniques ou despotiques de gouvernement, propre à l’Orient. Les exemples historiques de ce système sont nombreux : songeons simplement au Sénat romain ou aux “cortes” de l’Espagne médiévale.

Sur le plan religieux, nos ancêtres indo-européens développent un sens du sacré qui se situe aux antipodes des conceptions universalistes et égalitaires. Ils prenaient acte des différences entre les hommes et ne considéraient pas qu’il s’agissait d’un simple accident conjoncturel, mais admettaient, plus justement, que ces différences reflétaient des différences présentes dans l’ordre cosmique. Par conséquent, ils divisaient la société en trois catégories, et y rangeaient les individus selon leur nature personnelle. Ce schème social et religieux s’est répété pendant toute la période païenne, mais a également survécu dans notre moyen âge catholique, qui a maintenu la division sociale entre “oratores”, “bellatores” (ou “pugnatores”) et “laboratores”.

La femme, bien qu’inscrite dans une société de type patriarcal, était tenue en haute considération, contrairement au statut de la femme et à la condition féminine dans les civilisations issues de la spiritualité du désert, où elle est assimilée au statut d’objet sexuel et considérée comme la source du péché, où elle est obligée de se prostituer au moins une fois dans sa vie, où on l’oblige aussi à se couvrir le corps d’un voile ou d’une bure de méchant tissu. L’antiquité indo-européenne ne connaît pas cette dévalorisation de la femme qui, au contraire, est tenue en haute considération et honorée. Si le père, dans la société gentilice indo-européenne, exerce des fonctions civiques et militaires, la femme, elle, a pour tâche l’administration économique du domaine ou de l’abbaye [apanage des nobles dames franques ; ce fut le cas, notamment, de l’abbaye de Forest, à quatre kilomètres du centre historique de Bruxelles, pendant près de mille ans / ndt]. Les femmes avaient pour tâche la gestion économique de la société. La conséquence actuelle de cette position de la femme, perceptible dès les systèmes sociaux gentilices de la proto-histoire de nos peuples, est justement la place privilégiée qu’elle occupe dans nos sociétés européennes, par rapport à d’autres sociétés dans le monde.

Sur le plan personnel, la cosmovision indo-européenne accorde une valeur cardinale à l’esprit d’héroïsme et à la fidélité à la parole librement donnée ; dans les mondes latin et médiéval, cette attitude a généré le concept de “fides”. En général, ce concept est sous-tendu par une propension à aimer la sobriété, à vouloir des rapports clairs, francs et directs, à considérer le devoir comme le complément nécessaire de cette conception activiste de la vie, qui postule de se réaliser soi-même, d’actualiser dans le monde les forces que l’on possède en soi. Cette volonté d’auto-réalisation de soi se retrouve comme caractéristique majeure dans tout le monde indo-européen. “Rien de trop”, “Connais-toi toi-même”, “Deviens ce que tu es” : voilà les maximes annoncées aux frontons des temples grecs ; si on les médite, si on accède ainsi à leur signification la plus profonde, on constate qu’elle contiennent, malgré leur apparente simplicité, une conception du monde sublime. Cette conception a été, est et restera la nôtre.

Cette origine commune et l’identité ainsi que la cosmovision, qui en découlent, ne doivent pas devenir pour nous, contemporains, de simples objets de spéculation intellectuelle, des objets de musée, certes vénérables mais passés, ni une matière pour érudits isolés et esseulés, ni un éventail de connaissances à mi-chemin entre l’académisme et le romantisme. Au contraire, nous devons faire de ces valeurs et de cette cosmovision, les piliers de base et le mythe mobilisateur dans le processus de construction de la grande Europe qui adviendra bientôt,dans notre avenir immédiat. Le 21ième siècle sera le siècle du grand combat identitaire, où l’on dépassera la phase de l’Etat-Nation et l’ère des blocs idéologiques nés de la seconde guerre mondiale. Nous voyons d’ores et déjà que la planète est en train de s’organiser autour de grands espaces déterminés par les communautés d’identité. Le destin place aujourd’hui les Européens devant une alternative : ou bien nous nous montrerons capables d’interpréter le sens de notre histoire pluri-millénaire et, par voie de conséquence, de créer une Europe qui, d’une part, déploiera les capacités prométhéennes de notre civilisation, et qui, d’autre part, sera capable de puiser des forces dans sa longue mémoire pour se construire, non pas sur des abstractions administratives ou quantitativistes, mais sur l’héritage pluri-millénaire de ses peuples. Ou bien, la prochaine génération d’Européens sera la dernière d’une longue histoire, une dernière génération qui aura été préalablement phagocytée par les deux ennemis qui menacent la liberté de notre continent-nation : le mondialisme uniformisateur et égalitariste, dont la capitale est New York, et l’islamisme qui agira envers notre passé comme il agit lui-même à l’égard de ses femmes : il le couvrira d’un voile ou d’une bourka d’intolérance et d’obscurantisme, deux attitudes foncièrement étrangères à l’âme européenne. LA DéCISION EST ENTRE NOS MAINS.

Enrique RAVELLO.

Note :

(1) Historia de España,vol. II, Colonizadores y formación de los pueblos preromanos 1200-218 a. C., Ed. Gredos, Madrid, 1989.

04.06.2007

Réflexions sur l'identité de Bruxelles

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Réflexions sur l'identité de Bruxelles

Résumé du discours tenu par Robert Steuckers au Par­le­ment Flamand, le 8 septembre 2001, dans le cadre d'un colloque pluraliste, organisé par le « Vormingsinstituut Frank Goovaerts », présidé par le député Karim Van Over­­meire. Y ont également pris la parole : André MON­TEYNE, économiste et historien, auteur d'une His­toi­re des Bruxellois, parue en trois langues (F, NL, An­glais), Maître Fernand KEULENEER, du Barreau néerlan­do­phone de Bruxelles, le député Dominiek LOOTENS, l'ancien Com­missaire-en-chef de Schaarbeek et député de Bru­xelles Johan DEMOL et Bernard DAELEMANS, ré­dacteur en chef de la revue Meervoud, qui s'inscrit dans le cadre d'un nationalisme de gauche.

L'identité de Bruxelles est particulièrement com­­­ple­xe.

◊ En 1884, les associations catholiques de pro­vince organisent une manifestation contre la politique scolaire des libéraux bruxellois. Les Bru­xellois ri­po­stent par une contre-manifes­ta­tion violente. Depuis lors, une césure profonde sé­pare Bruxelles de ce qui vit et se développe en province. Les entreprises bru­xelloises sont boy­cottées. Pourquoi Bruxelles est-elle deve­nue, à cette époque, une ville libérale et pro­gres­siste, alors qu'elle avait été auparavant très cro­yante et abritait en son sein un grand nom­bre d'in­stitutions religieuses? Ce glis­se­ment constitue la pre­mière mutation dans l'i­den­tité de Bruxelles de­puis 1789, an­née où la vil­le était encore conser­va­trice à l'ex­trême et très catholique.

◊ A l'époque des bourgmestres Karel Buls (Bru­xelles) et Léon Vanderkinderen (Uccle) ré­gnait à Bruxelles une certaine “flamando­phi­lie”, liée à des idéaux démocratiques, fédé­ra­lis­tes et libéraux. Ce “compositum” constitue en fait une “révolution con­servatrice”, dans le sens où elle souhaite, en même temps, con­ser­ver une identité (l'identité brabançon­ne et thioi­se) et forcer l'établissement à parfaire les in­novations nécessaires. Remarquons que ce “com­positum” ne connaît pas encore de césure entre la droite et la gauche : les conservateurs cul­turels et les socialistes (ou les libéraux pro­gres­sistes) tra­vaillent main dans la main pour don­ner à Bruxelles un “visage” brabançon et fla­mand.

Un art libertaire, enraciné et émancipateur

 

◊ Chez Karl Buls, la révolution conservatrice (an­te lit­teram) se lie à une volonté de pro­mou­voir une architecture spécifique à Bruxelles. Cet­te architec­ture trouve son expression la plus pure et la plus originale dans le style “Art Nouveau” ou “Jugendstil”, dont les premiers bâ­timents sont érigés en 1893 par le célèbre ar­chitecte Victor Horta. Tant chez Horta que chez Henry Van de Velde, entre autres génial con­cepteur de mobiliers, ce style “organique” tente de se démarquer clairement des notions “géo­métristes” issues de la révolution françai­se et des pra­tiques jacobines de l'administra­tion politique.  Les opposants à ce nouveau cou­­rant artistique l'ap­pellent avec mépris “le sty­le nouille”. Dans son o­rientation organique, l'Art Nouveau” était d'in­spi­ra­tion conservatrice, tandis que son soutien au jeune mouvement so­cialiste était considéré à l'époque com­me un acte révolutionnaire. Partout en Europe, on trou­ve des mouvements artistiques similaires, surtout à Vienne (avec la “Wiener Sezession”) et à Barcelone, avec l'architecte Gaudi. Pour ce qui con­cerne plus spécifiquement les concep­tions politiques, qui sont liées à cette révolu­tion culturelle, nous pouvons dire qu'elles ont toutes pour noyau central la notion de liberté. L'i­dée de liberté est perçue comme “flaman­de”, comme un héritage des Arte­vel­de gantois (cf. les travaux que leur a consacrés Van­der­kin­deren, célèbre historien et médiéviste), et, dans la foulée, comme “germanique”, lato sen­su, ou comme “thiois” (Diets). Chez Karel Buls, Léon Van­derkinderen, Alphonse Wauters et E­mile de Laveleye la liberté est toujours définie comme “germanique”, tandis que les formes de tyrannies sont qualifiées de “françaises”, de “jacobines” ou d'“espagnoles” (voir à ce sujet, la figure de Tijl Uilenspiegel chez Charles De­co­ster, où l'ironie sert d'arme contre la puis­sance étrangère et aliénante). Il nous paraît re­marquable de constater que ces idées fonda­mentales du mou­vement flamand au 19ième siècle ont d'abord été exprimées en français et lancées dans le débat.

 

Une terrible mutation démographique

 

◊ A cette période, une glissement s'opère dans la structure démographique de notre ville. C'est la deu­xième mutation dans l'identité de Bru­xelles, après le passage d'un conservatisme catholique extrême, celui des Statistes de la ré­volution brabançonne de 1789, à un libé­ra­lis­me selon Karel Buls, qui est é­man­cipateur, li­bre-penseur, enraciné et conscient de l'iden­ti­té du peuple. Entre 1880 et 1900, la popula­tion de Bruxelles augmente de 1700% (i. e. un Bru­xel­lois de souche pour 17 nouveaux ar­ri­vants de tou­tes les provinces belges). Cela si­gni­fie que la po­pulation bru­xelloise et braban­çon­ne de souche dis­paraît, pour laisser la pla­ce à un melting pot belgo-belge, avec des gens venus de tous les coins du pays, des gens qui se sentent détachés de leurs com­munautés vil­la­geoise ou citadine d'origine et qui perçoivent à tort ou à raison ce sentiment de dé­ra­cine­ment comme une émancipation. Quelques chif­fres : à l'époque en Belgique, le rapport en­tre Fla­mands ­et Wallons était de 51/49. A Bru­xelles, la ré­partition se chiffrait comme suit: 21% de Flamands, 43% de bi­lingues (pour la plupart Flamands d'ori­gi­ne) et 26% de fran­cophones purs.

 

Après Buls : un vandalisme sans frein

 

◊ La révolution culturelle de Buls et Vander­kin­deren, qui est émancipatrice et consciente de l'identité po­pulaire, ne peut plus atteindre ses objectifs dans de telles conditions démo­gra­phiques. Le bourgmestre De­mot, qui prend la succession de Buls, ne mène plus une poli­ti­que d'embellissement architectural comme son prédécesseur et suit, dès 1900, une voie pu­re­ment utilitariste, dépourvue de tout projet es­thétique, ce qui nous a donné, après quelques dé­cennies, ce vandalisme culturel typiquement bel­ge et bruxellois. Le patrimoine est aveuglé­ment sacrifié sur l'autel de Mammon. Dans les dix premières an­nées du 20ième siècle, certains immeubles de style “Art Nouveau” sont abat­tus, alors que leurs archi­tectes étaient encore en vie! Ce vandalisme culmine avec la démo­li­tion de la Maison du Peuple socialiste que Hor­ta avait fait construire dans la Rue Stevens. Ain­si, les socialistes ont délibérément trahi leurs propres racines culturelles et idéolo­gi­ques, car les pro­jets d'embellissement de la vil­le, caressés par le bourgmestre Buls, a­vaient effectivement un volet so­cialiste et par­ce qu'Horta lui-même voyait le so­cialisme comme un instrument pour émanciper les mas­ses et leur donner une esthétique.

 

◊ Ce vandalisme culturel a reçu un nom dans le jar­gon des architectes du monde entier : la bru­xel­li­sa­tion! Ce vandalisme est l'héritage de tous les partis traditionnels qui ont géré notre ville. La “Déclaration de Bruxelles”, rédigée par des architectes et par des étudiants de l'Ecole d'architecture de la Cambre à Ixelles, peut nous servir aujourd'hui comme source d'inspi­ra­tion pour promouvoir un nouveau projet cul­turel pour Bruxelles.

 

Les lamentables contradictions de la gauche dite “progressiste”

 

◊ Cette évolution déplorable (ou, pour être plus pré­: cette involution) de la vie cultu­rel­le bruxelloise nous amène à poser une ques­tion : existe-t-il encore au sein du peuple une aspiration réelle à faire démarrer une nou­velle révolution culturelle à Bruxelles, cal­quée sur celle dont avaient rêvée Buls et Van­der­kin­deren? Les forces progressistes de la gau­che ne semblent pas conscientes de leurs pro­pres con­tra­dictions : d'une part, elles exigent des autorités de met­tre un terme à la bru­xel­lisation, dont à la des­truc­tion de notre pa­tri­moi­ne architectural (ce qui est une bonne idée con­servatrice), mais, d'autre part, toute ten­ta­tive de restructurer la conscience de no­tre i­den­tité est disqualifiée de “raciste” ou de “fas­cis­te”.  Dans ce sens, les étudiants, qui se di­saient de gau­che et qui ont co-rédigé la Dé­cla­ra­tion de Bru­xelles, ne seraient rien d'autres que des fascistes dé­guisés, tandis que le pau­vre Karel Buls n'aurait été rien d'autre qu'un fasciste ante litteram.

 

◊ Pour ce qui concerne l'immigration et l'inté­gra­tion, on peut affirmer tranquillement que Bru­xelles, au­jourd'hui, ne propose rien, n'a plus d'épine dorsale culturelle. La politique cul­tu­relle connaît certes des événements très in­té­ressants, mais, dans l'ensem­ble, cette poli­ti­que apparaît comme un patchwork incompré­hen­sible, où l'on trouve tout et le contraire de tout. Comment les immigrés, quelle que soit leur origine, pourraient-ils dès lors respecter une ville qui n'offre rien de sacré, aucune va­leur?

 

◊ Conclusion : le renouveau de la culture fla­mande à Bruxelles devra immanquablement re­nouer avec les idées et les créations esthé­ti­ques de la fin du 19ième siècle. Car ces idées sont l'expression de la nouvelle synthèse bru­xel­loise des années 1880-1900. Et bien qu'el­les soient spécifiquement fla­mandes, thioises ou brabançonnes (ou affirmaient l'ê­tre), elles pos­sèdent néanmoins une aura uni­verselle par leur beauté et leur qualité. Elles ap­partiennent aujourd'hui au patrimoine de l'humanité toute entière et sont respectées à ce titre. Si notre ville, en tant que capitale des institutions euro­péen­nes, veut obtenir le respect à l'étranger, el­le devra développer un projet culturel inspiré par ces grands modèles mais adapté aux exi­gences de notre temps. Dans cette perspective la dualité belge entre Fla­mands et Franco­pho­nes à moins d'importance que dans la vie po­litique quotidienne, car cette unique et der­niè­re révolution culturelle née en nos murs a réa­li­sé des œuvres issues de cerveaux tant néer­lan­dophones que francophones, tout en consi­dé­rant ses productions comme partie inté­gran­te de l'héritage thiois et brabançon. Tant les néer­landophones que les francophones de Bru­xelles peuvent trouver au­jourd'hui encore un ac­­cès aisé à ce patrimoine.

 

Robert STEUCKERS.

Bibliographie:

◊ Paul ARON, La Belgique artistique et littéraire. Une anthologie de langue française (1848-1914), textes réunis et présentés par P. Aron, avec la collaboration de Jacques Aron, Isabelle Dumont et Roland Van der Hoeven, Ed. Complexe, Bruxelles, 1997.

◊ Françoise AUBRY & Jos VANDENBREEDEN, Horta: van Art Nouveau tot modernisme, Ludion, Gent, 1996.

◊ André BAREY, Propos sur la reconstruction de la Ville européenne. Déclaration de Bruxelles, Archives d'Architecture Moderne, Bruxelles, 1980.

◊ Dirk CHRISTIAENS, Brussel is een vreemde stad - 75 dichters over 1 stad, 1385-1985, Houtekiet, Antwerpen/Baarn, 1989.

◊ Francine CLAIRE-LEGRAND, «1884-1914. De l'instinct à la réflexion», in: Maurice CULOT, René SCHOONBRODT, Léon KRIER, La reconstruction de Bruxelles, Recueil de projets publiés dans la Revue des archives d'architecture moderne de 1977 à 1982 augmenté de trente pages inédites, Ed. Archives d'architecture moderne, Bruxelles, 1982.

◊ Gabriele FAHR-BECKER, L'Art Nouveau, Könemann, Köln, s.d.

◊ Michel B. FINCŒUR, Marguerite SILVESTRE & Isabelle WANSON, Bruxelles et le voûtement de la Senne, Bibliothèque Royale de Belgique, 2000.

◊ Hans H. HOFSTÄTTER, Symbolismus und die Kunst der Jahrhundertwende, Dumont, Köln, 1965-78.

◊ Charles JENCKS, Modern Movements in Architecture, Pelican, Harmondsworth, 1973-77.

◊ Mina MARTENS (sous la direction de), Histoire de Bruxelles, Ed. Universitaires/Privat, Toulouse, 1979.

◊ Peter MENNICKEN, Stadt ohne Antlitz?, Steenlandt, Brüssel, 1943.

◊ André MONTEYNE, De Brusselaars in een stad die anders is, Lannoo, Tielt/Bussum, 1981.

◊ Charles PERGAMENI, L'esprit public bruxellois au début du régime français, H. Lamertin, Bruxelles, 1914.

◊ Arlette SMOLAR-MEYNART & Jean STENGERS, La région de Bruxelles. Des villages d'autrefois à la ville d'aujourd'hui, Le Crédit Communal, 1989.

20.05.2007

Quiévreux: dictionnaire du bruxellois

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Un dictionnaire du dialecte bruxellois

 

Un véritable engouement secoue actuellement la capitale belge : la redécouverte, à titre quasi posthume il est vrai, de son dialecte particulier. Après la parution de deux albums de Tintin en bruxellois, « Les bijoux de la Castafiore » et « Le secret de la Licorne », après les « Assimil » sur le bruxellois et même le bruxellois le plus corsé, sans carré blanc, les éditions de manuels ou d’histoire linguistique, qui le concerne, se succèdent. On pourrait croire qu’il s’agit d’un bel enterrement, dans le genre de celui que Charles-Quint, âgé, fit célébrer pour lui-même. En effet, les sexagénaires qui manient encore ce dialecte savoureux, ou ses variantes de banlieues, sont les benjamins des locuteurs subsistants. Les générations montantes, réduites à cause du déclin démographique et remplacées par des arabophones ou des berbérophones de souche, ne maîtrisent plus ce dialecte, ne le comprennent et ne le parlent forcément plus. Nous assistons ainsi à la disparition d’une strate importante dans la structuration linguistique, selon le Prof. Henri Gobard, grand angliciste français, soit la strate dialectale, le parler vernaculaire premier qui sous-tend tout apprentissage linguistique ultérieur et permet, par recours à ce parler forcément moins figé, d’épaissir et de « saucer » la langue, d’éviter son assèchement.

 

Ces éditions successives de livres et de lexiques du dialecte bruxellois ne sont-elles donc que pure nostalgie ? Ou y a-t-il un plus derrière cette mode ? Replaçons notamment la réédition du « Dictionnaire du dialecte bruxellois » de Louis Quiévreux, dont l’édition originale était tant recherchée chez les bouquinistes jusqu’à cet automne 2005, dans le cadre général de l’histoire de la littérature belge, qui, elle aussi, lassitude devant le piètre parisianisme des lettres françaises oblige, connaît un fameux regain d’intérêt, notamment au départ des recherches des Professeurs Paul Aron, Marc Quaghebeur, Jean-Marie Klinkenberg et d’autres. Leurs recherches nous ont rappelé, naguère, que la volonté de créer une littérature spécifiquement belge au 19ième siècle, au lendemain de l’indépendance du pays, visait aussi à sauver la langue française du naufrage, de la cangue d’un classicisme et d’un formalisme outranciers. Cette volonté s’inscrivait bien entendu dans une volonté politique de combattre l’idéologie jacobine et moderniste, qui est mortifère et n’apporte aux expressions humaines, à l’art, qu’éviscérations ; elle est à la langue ce que la taxidermie est à la faune. Pour un Charles De Coster, il s’agissait de raviver l’héritage flamand et de l’opposer à tout ce qui était français, surtout à l’époque de Napoléon III, figure universellement honnie en Belgique au 19ième siècle. Mais cette volonté de rompre avec les manies françaises n’était pas que vengeresse : elle participait également d’un projet « rabelaisien » visant à raviver une langue française anémiée depuis la normalisation de la langue si crue et si drue de Villon et Rabelais, depuis le centralisme et le formalisme qui tueront la Vieille France.

 

Ce n’est donc pas un hasard si les travaux d’un De Coster, dont on se souvient surtout de son « Tijl Uilenspiegel », et d’un Camille Lemonnier, ont été salués par les « rabelaisiens » français, dont les efforts culmineront, finalement, dans l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline. De Coster voulait retrouver des termes jugés archaïques par les formalistes parisiens. Lemonnier colorait ses romans d’expressions vives, audacieuses, parfois crues, avait le culte du mot rare ou ancien, pimentait ses romans de termes wallons, chantait les louanges d’un vitalisme flamand et germanique, appelait à écrire « welche » et non pas en « formalo-parigot », en « comme-il-faut ». Céline puisera dans l’argot du Paris de sa jeunesse. Pour leur part, les « Félibriges » provençaux, contemporains de De Coster et de Lemonnier, puiseront dans les saveurs de la langue d’oc.

 

Face aux nouvelles tentatives de formalisation de la pensée avec deux censeurs à tronche débonnaire comme Ferry et Renaut, qui voient dans la « pensée 68 » une sorte de revival discret du nazisme ou du fascisme ( !!) et perçoivent dans l’engouement écologique une dangereuse dérive « völkisch » ( !!!), ou avec un assommant et oléagineux pondeur de navets et de banalités comme ce raseur de Comte-Sponville à la bobine de bon apôtre et de faux derche, eh bien, face à des éviscérateurs de cet acabit, la pensée doit se dresser à nouveau et conjuguer les démarches des rabelaisiens, de De Coster, de Lemonnier et de Céline. Et comme les salades de la nouvelle idéologie républicaine se veulent universelles et panmixistes, immigrophiles jusqu’à faire des voyous de banlieues sans langue définie, sans argot vivant, rien qu’avec des beuglements de haine, d