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vendredi, 25 novembre 2022

Virginia Woolf et le changement climatique

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Virginia Woolf et le changement climatique

Nicolas Bonnal

Flaubert se moque dans sa correspondance (vers 1853 je crois) des débuts du changement climatique et de l’obsession météo : suite à un orage, le préfet intervient (voyez mon texte). Aujourd’hui le couillon éternellement satisfait du corps électoral et téléphage (il ne faut pas le combattre, il faut le fuir, c’est plus courageux) va en avoir pour son argent et pour sa météo comme on sait. 50% de privés de bagnole d’ici quinze ans, et tout le monde est écolo content. L’important c’est de rester euphorique et d’écouter BFM. Car il restera toujours du courant pour écouter BFM.

Mais c’est Virginia Woolf qui dans un texte génial (début du chapitre V d’Orlando) évoque le mieux le changement climatique. Or comme on sait aussi Orlando est un personnage qui à travers ses siècles de vie change de sexe (quelle idée superbe tout de même).

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Ici le grand écrivain (moi aussi je la change de sexe) décrit le changement climatique de l’époque pré-victorienne (on connait tous Jane Austen grâce à Hollywood qui n’y a rien compris). On quitte le lupanar du siècle libertin des Lumières et on entre dans le siècle des pluies, du smog et du carbone – du romantisme aussi. Et ça donne ces lignes géniales sur le changement climatique (profitez, Woolf est très bien traduite, notamment par maître Yourcenar – ses vagues, mon Dieu, ses vagues…) :

« Le lourd nuage gonflé qui, le premier jour du XIXe siècle, couvrait non seulement Londres mais la totalité des Îles Britanniques, s’arrêta, ou, plutôt, ne s’arrêta pas d’obéir aux fluctuations des tempêtes, assez longtemps dans ce coin du ciel pour avoir des effets extraordinaires sur tous les êtres vivant dans son ombre. »

Aux lumières succèdent donc pluies, smog et fog (une des clés pour comprendre Verne comme l’expliqua Gilbert Lamy) :

« Le climat anglais parut bouleversé. Il pleuvait souvent, mais seulement par averses fantasques qui reprenaient sitôt finies. Le soleil brillait, comme de juste, mais emmitouflé par tant de nuages et dans un air si saturé d’eau, que ses rayons perdaient leurs couleurs ; et les violacés, les orangés, les rouges ternes avaient remplacé dans le paysage les teintes plus solides du XVIIIe siècle. Sous le dais de ce ciel meurtri et chagrin, le vert des choux paraissait moins intense, et la neige était d’un blanc sale. »

Après tout – le citoyen, la femme, le sujet – devient humide :

« Mais ceci n’était rien : bientôt s’insinua dans chaque maison l’humidité, le plus insidieux des ennemis ; on peut derrière des persiennes narguer le soleil, et narguer le gel devant un bon feu ; mais l’humidité pénètre chez nous, furtivement, lorsque nous dormons. On ne l’entend pas, on ne la sent pas, et elle est partout. L’humidité gonfle le bois, moisit la marmite, rouille le fer, pourrit la pierre. Et elle agit de façon si pateline qu’il nous faut soulever un coffre, un seau à charbon, et les voir s’émietter soudain, pour soupçonner enfin l’ennemi d’être dans la place. »

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C’est le monde moderne qui s’installe (pensez au livre de Frank La Conquête du cool : un pays mute en quelques années – cf. la France en mai 68 ou en mai 81)…

Les goûts changent, aussi bien intellectuels que gastronomiques ou vestimentaires :

« Ainsi, de façon insensible et furtive, sans que rien marquât le jour ou l’heure de l’altération, le tempérament de l’Angleterre changea, et personne ne s’en aperçut. Rien pourtant ne fut épargné. Les rudes gentilshommes campagnards qui jusque-là s’étaient assis joyeusement devant un repas de bœuf et d’ale dans une salle à manger dessinée, peut-être, par les frères Adam, avec une dignité classique, soudain furent pris d’un frisson. Les douillettes apparurent ; on se laissa pousser la barbe ; on attacha les pantalons étroitement par des sous-pieds. »

On change les meubles et les mets :

« Et ce froid qui montait aux jambes, le gentilhomme campagnard eut tôt fait de le communiquer à sa maison ; les meubles furent capitonnés ; les tables et les murs, couverts ; et rien ne resta nu. Alors un changement de régime devint indispensable. On inventa le « muffin » et le « crumpet »

La décoration, les fleurs, les boissons tout change :

« Le café, après le dîner, supplanta le porto, et comme le café exigeait un salon où on pût le boire, comme le salon exigeait des globes, les globes des fleurs artificielles, les fleurs artificielles des cheminées bourgeoises, les cheminées bourgeoises des pianos, les pianos des ballades pour salons, les ballades pour salons, en sautant un ou deux intermédiaires, une armée de petits chiens, de carrés en tapisserie, et d’ornements en porcelaine, le « home » – qui avait pris une importance extrême – changea du tout au tout. »

Alors aussi apparait le beau et abondant feuillage anglais (voyez le Messager de Losey, le Limier de Mankiewicz et les fleuries adaptations de Thomas Hardy) :

« Au-dehors, cependant, par un nouvel effet de l’humidité, le lierre s’était mis à croître avec une profusion inouïe. Les maisons, jusque-là de pierre nue, furent étouffées sous le feuillage. Pas un jardin, si rigide que fût son dessin original, qui ne possédât maintenant sa pépinière, son coin sauvage et son labyrinthe. Le peu de jour qui pénétrait dans les chambres d’enfants filtrait à travers des épaisseurs vertes, et le peu de jour qui entrait dans les salons où vivaient les adultes, hommes et femmes, traversait des rideaux de peluche écarlate ou brune. »

Les changements vont aussi être intellectuels :

« Mais les changements ne se limitèrent pas à l’extérieur des êtres. L’humidité pénétra plus avant. Les hommes sentirent le froid dans leur cœur, le brouillard humide dans leur esprit. En un effort désespéré, pour donner à leurs sentiments un nid plus chaud, un creux quelconque où se blottir, ils essayèrent de tous les moyens pour… »

Et on vous laisse découvrir la suite. Le dix-neuvième a tourné le dos totalement au dix-huitième et a créé surtout en Europe de formidables « grandes transformations ». Des Lumières au romantisme…

Sources :

Virginia Woolf – Orlando

jeudi, 24 novembre 2022

Werner Sombart: "Pourquoi il n'y a pas de socialisme aux États-Unis?"

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Werner Sombart: "Pourquoi il n'y a pas de socialisme aux États-Unis?"

par Carlo Gambescia

Lire un livre de Werner Sombart, c'est comme goûter ces vins que plus on vieillit, plus on apprécie. L'idée de rééditer Perché negli Stati Uniti non c'è il socialismo ? (Bruno Mondadori, Milano 2006, pp. XXXVIII-153, euro 15.00, avec une préface de Guido Martinotti et une traduction de l'allemand par Giuliano Geri, toutes deux flambant neuves) est donc certainement méritoire.

Lorsqu'il est sorti pour la première fois en Italie en 1975 (Edizioni Etas), avec une préface d'Alessandro Cavalli, les gens s'interrogeaient encore positivement sur le potentiel du socialisme dans le monde, et en particulier, sur "l'anomalie américaine". Une question qui avait intrigué Sombart, de retour d'un voyage aux États-Unis en 1905, au point d'en faire un livre, publié en 1906.

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Si les dates, et surtout l'accélération de l'histoire, ont un sens, on peut dire que ce qui s'est passé entre 1905 (l'année de la première révolution russe) et 1975 (l'année où les États-Unis sont sortis, et avec des os brisés, de la guerre du Vietnam), n'est encore rien comparé à ce qui se passera entre 1976 et 2006 : de la chute du communisme à l'ascension des États-Unis comme seule puissance mondiale.

Par conséquent, si Sombart revenait miraculeusement à la vie aujourd'hui, il ne pourrait plus considérer le socialisme comme une sorte d'horizon obligé : comme le prolongement naturel du capitalisme. Dès lors, sa question ne pouvait plus être la même : pourquoi n'y a-t-il pas de socialisme aux États-Unis, puisqu'il n'y a plus de socialisme dans le reste du monde ?

En ce sens, alors qu'il y a trente ans, le texte sombartien devait être lu avidement par le socialiste "agité" afin d'en tirer l'identikit rapide d'un capitalisme dangereux mais néanmoins battable, aujourd'hui le même livre doit être dévoré par le capitaliste "tranquille", confiant parce que victorieux. Et qui, comme Narcisse, prend un plaisir immense à se regarder dans le miroir que lui a fourni Sombart il y a un siècle.

En bref, le grand sociologue allemand - d'où le classicisme de son étude - nous explique, de manière indirecte, pourquoi le capitalisme a gagné... Même si, pourrait-on ajouter, en raison du fameux principe d'accélération historique mentionné plus haut, seulement pour le moment...

Mais venons-en au livre.

Pour Sombart, le capitalisme américain est une sorte d'éponge, capable d'absorber l'esprit d'hommes et de femmes de toutes races et cultures. De quelle manière ? En donnant à tout le monde la possibilité de s'enrichir. Présentée ainsi, la déclaration de Sombart peut sembler banale. Mais il faut faire attention à l'idée de "possibilité", dans le sens où il est possible que quelque chose se produise. Mais aussi, précisément parce que c'est une possibilité, qu'une certaine chose ne se produise pas. De plus, le fait de continuer à y croire, même après un certain nombre d'échecs personnels, implique une foi quasi religieuse dans la réussite.

Mais écoutons Sombart : "Si le succès est le dieu devant lequel l'Américain récite ses prières, alors sa plus grande aspiration sera de mener une vie agréable à son dieu. Ainsi, dans chaque Américain - à commencer par le crieur qui vend des journaux dans la rue - nous décelons une agitation, un désir ardent et une projection vers le haut et au-dessus des autres. Ce n'est pas le plaisir de profiter pleinement de la vie, ce n'est pas la belle harmonie d'une personnalité équilibrée qui peut donc être l'idéal de vie de l'Américain, mais plutôt ce "continuer" continu. Et par conséquent l'ardeur, l'aspiration incessante, la compétition effrénée dans tous les domaines. En effet, lorsqu'un individu poursuit le succès, il doit constamment s'efforcer de dépasser les autres ; ainsi commence une course de clochers, une course d'obstacles (...). Cette psychologie de la compétition génère en elle le besoin d'une totale liberté de mouvement. On ne peut pas situer son idéal de vie dans la course et souhaiter avoir les mains et les pieds liés : La nécessité du laissez-faire fait donc partie de ces dogmes ou maximes que (...) l'on rencontre inévitablement 'quand on plonge dans l'esprit du peuple américain' " (p. 17).

Évidemment, Sombart place ces constantes psychologiques et culturelles dans le cadre d'une société riche en ressources, à des années-lumière du féodalisme européen, et dont les élites sont au moins formellement ouvertes à tous. Une société, riche et libre, où chaque relation économique et politique est abordée en termes d'intérêts individuels et jamais de classe. De ce point de vue, les pages consacrées à la position politique, sociale et économique de l'ouvrier américain, dont le niveau de vie, même à l'époque, note Sombart, "le rapproche plus de notre bourgeoisie que de notre classe ouvrière" (p. 125), sont très intéressantes et d'actualité.

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Photo de 1897: une ouvrière travaillant à la mise en bouteilles de ketchup...

L'observation de l'affiliation politique aux deux grands partis "traditionnels", le républicain et le démocrate, est tout aussi significative. Sombart écrit : "La nature et les caractéristiques des grands partis (...), tant leur organisation externe que leur absence de principes, ainsi que leur panmixie sociale (...) influencent clairement les relations entre les partis traditionnels et le prolétariat. Tout d'abord dans le sens où ils permettent au prolétariat d'appartenir beaucoup plus facilement à ces partis traditionnels. Car en eux, il ne faut pas voir une organisation de classe, un organisme qui met en avant des intérêts de classe spécifiques, mais une association essentiellement indifférente qui poursuit des fins qui peuvent également être partagées, comme nous l'avons vu, par les représentants du prolétariat (la chasse aux fonctions publiques !)" (p. 69).

images.jpgEt le même discours, peut être étendu aux syndicats et aux associations professionnelles, puisque, note Sombart, "alors qu'ici [en Allemagne] les individus les meilleurs et les plus dynamiques se retrouvent en politique, en Amérique, les meilleurs et les plus dynamiques se consacrent à la sphère économique et dans la même masse prévaut, pour la même raison, une "survalorisation de l'élément économique : car c'est en suivant ce principe que l'on pense pouvoir atteindre pleinement l'objectif auquel on aspire" : la réussite sociale. Il n'y a aucun pays, conclut Sombart, "dans lequel la jouissance du fruit capitaliste par la population est aussi répandue" (p. 18).

Ainsi, une fois le livre refermé, les raisons de la victoire du capitalisme made in USA sur presque tous les fronts ne peuvent qu'être claires : idéologie du succès et individualisme compétitif, mais aussi "faim" de consommation sociale. Curieux, sur ce dernier point, est le portrait coquet que fait Sombart des ouvriers d'usine américains de l'époque : "Ici, les vêtements, surtout chez les filles, deviennent tout simplement élégants : dans plus d'une usine, j'ai vu des ouvrières en blouse de couleur claire, voire en soie blanche ; elles ne vont presque jamais à l'usine sans leur chapeau" (p.126).

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Sommes-nous devant l'idéalisation du capitalisme américain ? Un Sombart qui, comme Gozzano, semble renaître non pas en 1850 mais en 1905... Pas tant que ça, si l'on pense au soin secret apporté aujourd'hui à la façon de s'habiller, aux employés de bureau et d'usine. Le modèle n'est plus seulement américain.

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Alors, tout est bien qui finit bien ? Sombart, malgré tout, pensait que le socialisme (peut-être sous une forme sociale-démocrate) prévaudrait encore aux États-Unis aussi. Surtout dès que les "espaces ouverts" auront disparu, ainsi que la disponibilité de terres libres (le Grand Ouest), sur lesquelles essaimer, en tant que fermiers libres, les "travailleurs-soldats" de l'"armée industrielle de réserve". En effet, selon le sociologue allemand, la "conscience de pouvoir devenir un agriculteur libre à tout moment" a réussi à transformer "d'active à passive toute opposition naissante à ce système économique", tuant "dans l'œuf toute agitation anticapitaliste" (p.151).

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Fermier texan, 1939.

Pourtant, les terres libres ont été occupées, et le capitalisme américain est toujours là, plus fort que jamais. À moins que la frontière américaine actuelle n'englobe en réalité des territoires bien plus vastes. Et que, par conséquent, l'expansion économique croissante des États-Unis (les taux de développement élevés et le niveau de vie élevé de ses classes moyennes) est actuellement payée en dollars sonnants par les pays politiquement plus faibles, mais riches en ressources naturelles. On pense à l'Amérique latine et aux économies dites "dépendantes du dollar".

Si tel était le cas, l'excellent vin de Sombart aurait un arrière-goût amer.

Source : http://carlogambesciametapolitics.blogspot.com/

Article imprimé à partir d'Altermedia Italia : http://it.altermedia.info

URL de l'article : http://it.altermedia.info/storia/il-libro-della-settimana...

vendredi, 18 novembre 2022

Mille et une Russie

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Mille et une Russie

par Paolo Mathlouthi

Source: https://www.centrostudilaruna.it/mille-e-una-russia.html

Une ancienne légende, racontée depuis des siècles par les guides locaux aux rares visiteurs occidentaux de passage à Samarcande, populaire au point d'être encore en vogue dans les jardins d'enfants à l'époque soviétique, raconte que Tamerlan, déterminé à fixer sa résidence dans la ville la plus opulente du monde, avant de partir pour une nouvelle expédition militaire a pris des dispositions pour qu'un grand complexe soit construit en son absence avec deux mosquées, une école coranique et une auberge pour les pèlerins, un hommage en pierre érigé par le Seigneur du Monde en faveur de sa favorite, la princesse mongole Bibi-Khanum. Elle était d'une beauté si éblouissante que l'architecte appelé à superviser les travaux a fini par tomber follement amoureux d'elle, menaçant de ne pas terminer la commande si elle ne cédait pas à ses avances. Inquiète que Tamerlan, peu enclin à faire preuve de tolérance envers ceux qui désobéissaient à ses ordres, ne revienne de la guerre sans que le monument auquel il était tant attaché ne soit achevé, la jeune fille accepta de concéder ses bonnes grâces au prétendant téméraire qui, dans le feu de l'extase amoureuse, lui donna un baiser si passionné qu'il laissa une brûlure sur son cou ! Pour cacher aux yeux indiscrets la preuve brûlante de son infidélité, Bibi-Khanum a décidé de se couvrir le visage d'un voile. De retour à Samarcande, l'émir n'a pas entendu raison: ayant compris la trahison qui s'était tramée dans son dos, il fit enterrer sa concubine vivante à l'intérieur de la mosquée nouvellement achevée, la transformant ainsi en tombeau, et a ordonné à toutes les femmes de son vaste empire de porter un voile à partir de ce jour pour dissimuler leur visage. C'est, du moins selon la légende, l'origine du tchador.

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La mosquée de Bibi-Khanum, Samarcande.

Le lecteur sera peut-être surpris d'apprendre que ce ne sont pas, comme on pourrait le supposer, les auteurs anonymes des "Mille et une nuits" qui ont rapporté ce fameux récit, mais Alexandre Nikolaïevitch Afanassiev (1826-1871), un anthropologue et linguiste qui, sur les traces des frères Grimm, a entrepris au 19ème siècle la tâche cyclopéenne et méritoire de transcrire l'immense patrimoine des contes du peuple russe.

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Grâce à la voix vivante de son témoignage, nous apprenons également qu'à l'endroit même où a eu lieu l'immolation dramatique de Bibi-Khanum, se trouve un grand lutrin de pierre où, dans les temps anciens, un exemplaire très spécial du Coran cousu d'or était exposé à intervalles réguliers, pour être montré au peuple comme un objet de dévotion, le même exemplaire qu'Osman, le gendre de Mahomet et troisième successeur du Prophète, lisait au moment où il a été assassiné: les gouttes de son sang, laissées sur les pages, en ont fait une relique des plus précieuses, à laquelle les populations turcomanes du Caucase attribuent encore des pouvoirs thaumaturgiques. Lorsque les cosaques d'Alexandre II ont conquis Samarcande en 1868, le talisman de papier a pris la route de Saint-Pétersbourg, avec le reste du butin, pour faire partie du trésor personnel du tsar, où il restera, protégé par le rideau de fer, jusqu'à la dissolution du bloc soviétique.

Les âmes candides qui, aujourd'hui, sont horrifiées à l'idée que les milices tchétchènes de Kadyrov et des unités sélectionnées de l'armée syrienne de Bachar- al-Assad combattent en Ukraine sous la bannière de Moscou comme s'il s'agissait des Haradrim de Tolkien, ignorent (ou feignent d'ignorer) la dialectique séculaire établie par le Kremlin avec l'Islam qui se presse le long des frontières méridionales de la Russie.

Il s'agit là d'un dialogue articulé et complexe mais constant, dont le point culminant a été la récente visite de Vladimir Poutine en Iran, qui a connu des moments d'assimilation forcée alternant avec des phases d'ouverture et dont les racines remontent loin. Pour prouver que les événements suivent souvent des chemins karstiques loin des sentiers battus, il suffit de dire que c'est un aventurier d'origine piémontaise, Giovanni Battista Boetti, qui a introduit la parole du Prophète en Asie centrale russophone à la fin du 18ème siècle. Envoyé à Mossoul par l'ordre dominicain auquel il appartenait pour y exercer sa profession de médecin, il se convertit à l'islam et, s'autoproclamant cheikh sous le nom d'Al Mansur (le Victorieux), se rend en Tchétchénie où, grâce à un prêche particulièrement évocateur, il rameute les populations des montagnes contre Catherine II, rassemblant autour de lui une armée de quatre-vingt-cinq mille hommes que les Russes parviennent difficilement à vaincre. Capturé vivant et traîné enchaîné aux pieds de la Tsarine, cette dernière, impressionnée par sa bravoure, lui pardonna et en fit son conseiller privé et son amant, lui assurant une allocation mensuelle et imposant comme seule limite à sa liberté personnelle l'obligation péremptoire (mais certainement peu contraignante pour l'intéressé) de ne pas quitter Moscou. Sans vouloir diminuer le moins du monde la capacité de persuasion presque exceptionnelle de l'impératrice à la volonté forte, le joyau de la couronne de la politique expansionniste russe dans le Caucase reste la signature du traité historique de Turkmanchay, signé à Téhéran en 1828 en présence du Shah de Perse Fath Ali Qajar par Aleksandr Sergeïevitch Griboïedov (1795 - 1829), figure singulière de musicien et d'homme de lettres, qui se prêta à l'art périlleux de la diplomatie à qui l'écrivain Iouri Tynianov (1894 - 1944) a consacré un monumental hommage posthume, La mort du Vazir Moukhtar. Publié en Russie exactement un siècle après les événements tragiques dont il était le protagoniste, le roman revient aujourd'hui en librairie, dans la traduction classique de Giuliana Raspi, pour les Edizioni Settecolori, grâce à l'intuition pertinente de Manuel Grillo.

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La particularité de ce livre résolument inhabituel, qui se lit d'une traite malgré sa taille considérable, ne réside pas tant dans la description impitoyable de l'aristocratie moscovite, empêtrée dans la toile étouffante des conventions sociales et minée par une familiarité naturelle avec l'esprit de conspiration, que dans l'extranéité absolue du protagoniste à ce monde auquel il appartient par droit de naissance. N'ayant heureusement échappé à la déportation en Sibérie que parce que les autorités chargées de l'enquête n'ont pas réussi à prouver son implication directe dans le soulèvement décabriste, Griboïedov aborde le voyage vers Tabriz, siège de la lointaine légation qui lui a été assignée, comme s'il s'agissait d'une sorte de voyage initiatique dans le temps: dans l'implacable et exaspérante rigueur du climat et dans la rude simplicité des habitants d'une terre située aux confins de l'Empire et donc de ce qui apparaît à ses yeux comme la Civilisation, l'anti-héros de Tynianov espère trouver un antidote qui l'aidera à apaiser le spleen qui lui ronge l'âme. Il s'immerge comme dans un bain lustral dans des coutumes et traditions antithétiques à celles au nom desquelles il a vécu, au point d'épouser une femme du pays. Se perdre dans la recherche de l'Ailleurs ne suffira cependant pas à le protéger des flèches de l'Histoire. Inconscient d'être un pion dans un jeu bien plus grand que lui, Griboïedov mourra en luttant contre la foule en colère qui assiège l'ambassade russe à Téhéran, préfiguration lugubre de la plus célèbre prise du Palais d'Hiver, avec pour seule consolation un éloge funèbre prononcé par son ami Alexandre Pouchkine, selon lequel rappeler sa "vie enviablement houleuse devrait être la tâche des amis". Mais chez nous, conclut le poète, les gens extraordinaires disparaissent sans laisser de traces. Quelqu'un, faisant écho à ses propos, a écrit que la Russie ne peut être comprise à l'aune de la Raison, puisqu'elle est en définitive une question de Foi. Et la foi, on le sait, exige souvent des victimes de rang.

* * *

Jurij Tynjanov, La morte del Vazir-Muchtar, Edizioni Settecolori, Milan 2022 ; p. 583, € 26.00.

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samedi, 12 novembre 2022

"Pages russes" de Robert Steuckers

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"Pages russes" de Robert Steuckers

Un ouvrage très attendu, enfin disponible !

Par un foisonnement hétéroclite, ce nouveau recueil de Robert Steuckers fera sans nul doute autorité en ce qui concerne la question russe au sens large. Il s'agit d'études s'étalant sur près de 35 ans de recherches et de débats dans divers cercles métapolitiques, en Belgique, en France, aux Pays-Bas, en Suisse et en Allemagne.

Fondements du nationalisme russe, germanophobie et anglophobie dans le débat russe du début du siècle, origines de l’Europe soviétique, généalogie des droites russes, enjeux géopolitiques passés et présents, fronts du Donbass et de Syrie sont, entre autres, les thématiques abordées.

Robert Steuckers met également à l’honneur de grandes figures telles Soljénitsyne, Rozanov, Tioutchev, Kopelev ou encore Douguine et Parvulesco.

Cette lecture, voulue didactique par l’auteur et émaillée de souvenirs personnels remontant à son enfance, permettra à chacun de mieux comprendre la trame du monde actuel où la Russie se trouve sur le devant de la scène.

406 pages - 30,00 euro TTC.

Pour toute commande: http://www.ladiffusiondulore.fr/index.php?id_product=1007&controller=product

Table des matières

Préface

- Variations autour du thème « Russie »

- Entretien à ID-Magazine sur la Russie

- Fondements du nationalisme russe

- Russes et Allemands

- Nationalisme constitutionnel et nationalisme dynastique, germanophobie et anglophobie, néoslavisme et panslavisme dans le débat russe du début du siècle

- Émigration blanche, fascisme, stalinisme : approches nouvelles après la chute du communisme.

- La généalogie des droites russes chez Walter Laqueur

- La diplomatie de Staline

- Les origines de l’Europe soviétique

- Trois livres sur les relations germano-soviétiques de 1918 à 1944

- Le Traité de Rapallo (1922) et ses suites

- Intervention de Robert Steuckers lors du colloque « Euro-Rus » de Termonde, 15 mars 2008

- Le déclin de l’Union Soviétique

- La Russie : enjeux géopolitiques

- Russie : restauration poutinienne et nouvelles perspectives géopolitiques

- Les idées géopolitiques affichées par Jirinovski

- Réflexions géopolitiques sur les turbulences du Donbass

- Fronts du Donbass et de Syrie : deux théâtres d’une même guerre

- La guerre russo-ukrainienne

- Chatov, personnage de Dostoïevski

- L’âge d’argent de la littérature russe :

- Rozanov, penseur vitaliste

- Relire Soljénitsyne

- Alexandre Zinoviev et le communisme comme réalité

- Bibliographie – Livres sur la Russie

- Lev Kopelev : Espoir et années allemandes

- Une thèse sur Valentin Raspoutine

- Essais sur la culture russe

- Fiodor Tioutchev

- Entretien avec Pavel Vladimirovitch Toulaev, vice-président de Synergies Européennes à Moscou

- Les fondements helléniques de la future « Révolution Conservatrice » russe

- Les positions philosophiques d’Alexandre Douguine

- Russie : arrière-cour de l’Europe ou avant-garde de l’Eurasie ?

- Entretien avec Alexandre Douguine, éditeur traditionaliste à Moscou

- Pourquoi nous opposons-nous à l’O.T.A.N. ?

- Les mémoires de Jaruzelski : notes sur le rôle de l’homme d’État

- Hommage à Jean Parvulesco & souvenirs d’une collaboration inoubliable

jeudi, 10 novembre 2022

Evola entre art et alchimie : l'Homo faber d'Elisabetta Valento

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Evola entre art et alchimie: l'Homo faber d'Elisabetta Valento

Giovanni Sessa

Source: https://www.paginefilosofali.it/evola-fra-arte-e-alchimia-lhomo-faber-di-elisabetta-valento-giovanni-sessa/

Dans la note éditoriale qui ouvre l'annuaire de la Fondation Evola, intitulé Studi Evoliani 2021, il est dit que 2022 a été pour Evola, une année admirable. En mars, une émission de télévision de Paolo Mieli a été entièrement consacrée à la "Révolte contre le monde moderne" du philosophe romain. Les orateurs, professeurs et étudiants distingués, ont conservé, malgré quelques erreurs de fait et de jugement, une attitude calme, loin des invectives pleines de préjugés jusqu'alors habituelles contre le philosophe. Par ailleurs, le 18 septembre, l'exposition Julius Evola et le spirituel dans l'art, fortement souhaitée par Vittorio Sgarbi et la Fondation Evola, dont les commissaires sont Beatrice Avanzi et Giorgio Calcara, a fermé ses portes au prestigieux musée MART de Rovereto. Ici, pour la première fois, les nombreux visiteurs ont pu admirer pas moins de 55 tableaux du traditionaliste. L'exposition a accrédité de manière irréfutable Evola comme un artiste de niveau européen.

Pour apprécier pleinement la valeur de la phase artistique du penseur romain, une nouvelle édition du livre d'Elisabetta Valento, Homo faber. Julius Evola fra arte e alchimia, avec une introduction de Claudia Salaris et un appendice de Giorgio Calcara, disponible en librairie auprès des Edizioni Mediterranee (pour les commandes : 06/3235433, ordinipv@edizionimediterranee.net, pp. 160, €24,50). Le texte est sorti en 1994 et son noyau principal reste inchangé dans la nouvelle édition. Il est enrichi d'un important appareil iconographique, dans lequel sont reproduites des images des œuvres discutées par l'auteur. L'annexe de Calcara "rend compte de ce qui s'est passé en presque trente ans de recherche sur l'art de Julius Evola [...] les nouvelles images et les découvertes picturales, l'incroyable affirmation des œuvres d'Evola [...] sur le marché international de l'art, les expositions qui en découlent et les nouvelles publications" (p. 7). Salaris note que l'engagement artistique du philosophe : "s'est déroulé dans le climat de l'avant-garde romaine des années 1910 et du début des années 1920, caractérisé par une intense ferveur expérimentale, également exprimée par l'activité de Balla" (p. 9), dans l'atelier duquel Evola a vécu son initiation artistique.

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Le futurisme romain n'avait pas de traits sectaires ou extrémistes et dialoguait avec les tendances les plus diverses de l'avant-garde européenne. Dans ce contexte, un rôle important a été joué par Prampolini, qui a édité la revue Noi, dans les colonnes de laquelle Tzara lui-même a écrit avec des représentants de la poésie française, De Chirico et Savinio et le jeune Evola. Un aspect qui caractérisait l'avant-garde romaine de manière originale était l'intérêt explicite pour l'ésotérisme. En témoignent les tableaux de Balla tels que Mercure passe devant le soleil (illustration, ci-dessous) et la revue, comme le rappelle Salaris, L'Italia futurista (Italie futuriste), dans laquelle les thèmes abordés tournaient autour du psychisme et de l'onirisme, considérés comme les fondements d'une poétique du fantastique, proche des suggestions théosophiques et anthroposophiques.

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Le poète était considéré comme le porteur de facultés magiques, transformatrices, liées au trait apparemment a-logique de ses propres productions linguistiques. Evola était au centre d'un tel milieu créatif et paganisant. Le livre de Valento montre qu'en 1918, il avait achevé la première phase de son activité artistique, définie comme "l'idéalisme sensoriel". Il a donc initié une nouvelle phase, "l'abstractionnisme mystique", liée aux doctrines sapientielles, notamment l'alchimie.

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Cette transition a eu lieu après la publication du Manifeste Dada de 1918, dans lequel Evola, comme il l'affirmera dans L'art abstrait de 1920, a trouvé de profondes consonances avec sa propre idée de l'art non médium, de l'art comme "expression pure", art du caprice, de l'arbitraire, hors du temps. Tzara n'avait-il pas lui-même déclaré que Dada était un retour à une religion de l'indifférence : "de type presque bouddhiste" ? (p. 11). C'était une véritable rupture, note Salaris, avec la logique et la dialectique de l'Occident, au nom de l'exaltation de la créativité, comprise comme un acte spontané, une manifestation de la liberté originelle qui, dans l'idéalisme magique évolien, serait considérée comme un principe sans fondement. La clé de voûte, indique Valento, pour entrer avec profit dans le processus de décodage de la peinture et de la poésie évoliennes, doit être identifiée dans le symbolisme alchimique. L'universitaire utilise la lecture de l'alchimie par Evola dans La tradition hermétique pour encadrer théoriquement sa production picturale-poétique.

En termes généraux, les procédures alchimiques visent à faire passer l'Ego individuel de la conscience corporelle opaque à l'Ego réel, à l'être en acte. L'Ars Regia "présuppose une métaphysique, c'est-à-dire un ordre de connaissance suprasensible, qui à son tour présuppose la transmutation initiatique de la conscience humaine", écrit Evola dans La tradition hermétique. Nigredo, Albedo et Rubedo, sont les moments constitutifs du processus de transmutation, tandis que l'or alchimique symbolise l'accomplissement du principe.

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Les références métallurgiques dans la tradition hermétique sont liées à l'analogie qui relie le microcosme au macrocosme. L'opérateur est donc à la fois la "matière première" à transformer et la fin du travail. Le Soleil Unique donne l'essence et la substance au Tout. A la matière, correspond le principe de la Lune, qui fait allusion au trait de devenir de la réalité. Au Soleil correspond l'Or, à la Lune l'Argent.

Dans le corps, lié par le désir, l'âme est paralysée : pour la réanimer, il faut libérer l'Esprit, qui détient les clés de la "prison", des conditions d'individuation. Lorsque l'âme, l'esprit et le corps redeviennent une seule et même substance indivise, "le voyage dans l'interiora terrae, qui n'est rien d'autre qu'un voyage à l'intérieur de nous-mêmes, se termine par l'Opera al Rosso" (p. 55).  L'homme est ainsi repoussé vers ce Centre dans lequel il est possible d'expérimenter l'élimination de toute divergence entre l'être et le devenir.

Du Centre poïétique du dadaïsme, Evola est passé au Centre magique. Le chemin qu'il a suivi, note Valento, est en fait transcrit dans ses œuvres picturales et poétiques, qui sont analysées en détail dans le livre.

Giovanni Sessa

dimanche, 06 novembre 2022

L'économie des urgences

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L'économie des urgences

Entretien avec Davide Rossi

Source : Italicum & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/l-economia-delle-emergenze

Davide Rossi est l'auteur du livre "L'economia delle emergenze" (Arianna Editrice, 2022)

Propos recueillis par Luigi Tedeschi

La domination des puissances financières transnationales a conduit à l'inversion de la relation traditionnelle entre la politique et l'économie. Ce sont en fait les lobbies financiers qui l'emportent sur l'État et déterminent ses directives politiques et économiques. L'idéologie libérale de l'État minimal a maintenant été supplantée par un système néolibéral oligarchique et mondialiste. Le système néo-libéral n'a-t-il donc pas besoin d'un super-État autoritaire et répressif pour subsister, ce qui contredit ses fondements idéologiques libéraux en ce qui concerne les libertés individuelles, les droits de l'homme et l'ordre démocratique ? Par ailleurs, l'économie d'urgence, avec son involution politique autoritaire, ne conduira-t-elle pas à la fin du modèle occidental ?

DR : Beaucoup pensent que les États sont conditionnés par le pouvoir financier, mais les choses sont plus complexes.  Les États sont le pouvoir financier et, en même temps, les institutions financières sont les États. L'État n'est pas une entité abstraite qui poursuit l'intérêt de la nation, mais un centre de pouvoir occupé par des élites qui gèrent les espaces militaires, diplomatiques, financiers et la haute bureaucratie. L'État n'est qu'un des moyens utilisés par les classes dirigeantes pour exercer précisément leur pouvoir. L'argent est indispensable au pouvoir et le pouvoir produit à son tour de l'argent. Une monnaie de plus en plus immatérielle, déconnectée de la production et du travail. Une technologie pure qui repose sur la confiance, obtenue par la tromperie, de personnes ordinaires. La finance est certes une méthode d'enrichissement pour l'establishment, mais elle est encore plus un outil efficace et moderne pour contrôler les populations, pour les garder sous son emprise. La simple corruption des représentants des institutions ne suffit pas à expliquer la tyrannie des puissances financières dans ces mêmes institutions et pays. S'il ne s'agissait que de cela, la politique aurait les moyens de se financer et de contenir ces pouvoirs en même temps. Si BlackRock, Goldman Sachs, JP Morgan et les autres peuvent prendre possession d'espaces aussi vastes et stratégiques dans la vie économique, politique et même sociale, c'est parce que les groupes dirigeants de la politique, des institutions, de la finance et des appareils militaires se chevauchent, constituent cet unique agglomérat de pouvoir que nous appelons l'État. En bref, il existe une énorme constellation de pouvoir financier/politique à un niveau technologique très élevé, entrelacée avec le système militaire. Bien sûr, il y a très peu de libéralisme dans tout cela. Le terme galvaudé de néo-libéralisme est à lire dans une clé de lecture orwellienne du néo-langage : la guerre c'est la paix, etc. Il n'y a absolument rien de libéral dans ce qui se passe.

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Le tournant autoritaire de l'Occident libéral-démocratique est devenu évident. L'urgence pandémique d'abord, puis l'urgence énergétique liée à la guerre, représentent les phases prodromiques de l'avènement de la quatrième révolution industrielle. La Grande Réinitialisation, avec la révolution numérique et la transition écologique, impliquera en effet la mise en œuvre d'une planification économique à un niveau mondial tout à fait comparable à celle du socialisme réel tardif. De la restructuration économique capitaliste déjà en cours, n'émergera-t-il pas un ordre oligarchique et dirigiste semblable à celui de la Chine, néo-libéral en économie, mais totalitaire en institutions politiques ? Le modèle capitaliste-communiste chinois n'est-il pas devenu paradigmatique pour l'Occident en ce qu'il s'est avéré plus efficace, parce qu'il n'est pas conditionné par le pluralisme et l'instabilité constante de l'ordre démocratique occidental ?

DR : Je réponds par les mots du professeur Michael Rectenwald, un éminent spécialiste conservateur américain : "Une autre façon de décrire l'objectif de la Grande Réinitialisation est le 'capitalisme avec des caractéristiques chinoises' : une économie à deux niveaux avec des monopoles rentables et l'État au sommet et, en bas, le communisme pour la majorité du peuple. Il y a plusieurs décennies, alors que le Parti communiste chinois (PCC) ne pouvait plus nier de manière crédible la dépendance croissante de la Chine vis-à-vis des secteurs à but lucratif de son économie, ses dirigeants ont adopté le slogan "communisme aux caractéristiques chinoises" pour décrire son système économique. Ce système à la chinoise comprend, d'une part, une intervention fortement accrue de l'État dans l'économie et, d'autre part, le type de mesures autoritaires que le gouvernement chinois utilise pour contrôler sa population.

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Schwab et Malleret écrivent que si "les cinq derniers siècles en Europe et en Amérique" nous ont appris quelque chose, c'est que "les crises aiguës contribuent à renforcer le pouvoir de l'État". Cela a toujours été le cas et il n'y a aucune raison qu'il en soit autrement avec la "pandémie COVID-19". Les fermetures draconiennes décidées par les gouvernements occidentaux ont permis d'atteindre des objectifs dont les communistes corporatistes du WEF ne pouvaient que rêver : avant tout, la destruction des petites entreprises, l'élimination des concurrents des "entreprises monopolistiques" favorisées par l'État. Dans mon livre, vous trouverez l'analyse complète et éclairante de Rectenwald.

L'économie financière a supplanté l'économie productive. L'économie mondiale est désormais dominée par un pouvoir financier qui crée de l'argent à partir de rien, alimentant des bulles spéculatives qui provoquent inévitablement des crises financières aux effets dévastateurs sur l'économie réelle. La Grande Réinitialisation avec l'innovation technologique aura un impact destructeur sur le système de production actuel, avec des inégalités toujours plus grandes et un appauvrissement généralisé des masses. Mais puisque seuls l'investissement et le travail salarié produisent la richesse réelle, la quatrième révolution industrielle ne s'effondrera-t-elle pas à cause de l'effondrement de la consommation, dont le niveau est déjà artificiel, puisqu'il est soutenu par un endettement anormal de la consommation qui sévit depuis des décennies ?

DR : La gestion autoritaire de l'économie et de la société s'impose comme une condition nécessaire à la survie (dystopique) du capitalisme lui-même, qui n'est plus en mesure de se reproduire par le travail salarié de masse et l'utopie consumériste associée. L'agenda qui a donné naissance au fantôme de la pandémie en tant que religion de la santé-vaccination découle de l'impraticabilité perçue d'un capitalisme basé sur la démocratie libérale. Je fais référence à l'effondrement de la rentabilité d'un modèle industriel rendu obsolète par l'automatisation technologique, et pour cette raison de plus en plus lié à la dette publique, aux bas salaires, à la centralisation des richesses et du pouvoir, à un état d'urgence permanent, et à la créativité du secteur financier, où l'argent se multiplie lui-même, par parthénogenèse.

L'hypertrophie financière actuelle a généré un endettement public et privé insoluble dans le monde, dépassant largement le PIB mondial. Le capitalisme financier s'est révélé incapable de se reproduire et ne peut survivre que s'il est alimenté par de gigantesques émissions périodiques de liquidités créées à partir de rien et avec des taux d'intérêt nuls. Cependant, le spectre de l'inflation plane sur l'économie mondiale. La masse de liquidités libérée dans l'urgence pandémique, se déversant dans l'économie réelle, pourrait provoquer une spirale inflationniste incontrôlable. Avec le début de la crise énergétique en conjonction avec la guerre, l'inflation a atteint des niveaux alarmants. La politique de la FED consistant à contrer l'inflation en augmentant les taux d'intérêt, ainsi qu'à produire une récession économique, pourrait ne pas s'avérer efficace pour faire baisser l'inflation actuelle, qui ne provient pas d'une surchauffe de la demande, mais de facteurs externes, tels que la hausse des prix de l'énergie provoquée par la spéculation financière (mais le capitalisme ne se fournit-il pas lui-même la corde pour se pendre ?), et certainement pas par Poutine ? Cela ne crée-t-il pas une spirale inflationniste incontrôlable qui pourrait conduire à l'implosion du système financier néolibéral ?

DR : Le système économico-financier, "drogué" par l'énorme et continue perfusion de liquidités par les banques centrales, a besoin d'urgences incessantes pour justifier la poursuite des différents programmes de Quantitative Easing. Et le système n'a certainement pas lésiné sur les chocs nécessaires. La farce tragique de la pandémie a été amplifiée et dilatée au point d'être improbable. Chaque fois que, pour maîtriser les poussées inflationnistes, les banques centrales ont émis l'hypothèse de relever les taux d'intérêt et de mettre fin ou du moins de ralentir les programmes de production monétaire, une nouvelle variante inquiétante du virus est apparue, "imposant" de nouvelles restrictions et des confinements partiels. Ainsi, l'économie a été déprimée à nouveau et l'alibi a été créé pour continuer à inonder les marchés d'argent frais, indispensable pour empêcher l'effondrement du système. Les gouvernements d'alors, endettés jusqu'au cou en raison de la gestion de la pandémie autoproclamée, ne pouvaient se permettre une hausse des taux d'intérêt qui aurait rendu insoutenable le paiement des intérêts sur la "monstrueuse" dette publique. L'inflation elle-même, mortelle pour les revenus et l'épargne des citoyens, a eu l'effet bénéfique de "réduire" les dettes publiques des États eux-mêmes. Ainsi, dans certaines limites et pendant une certaine période, il pourrait également être autorisé à se dégonfler. Le système financier a en fait explosé et nous sommes plongés dans une gigantesque "chaîne de Ponzi", c'est-à-dire que le mécanisme continue à fonctionner (pour l'instant) uniquement parce que les gens continuent à lui donner confiance et donc à l'alimenter. Mais nous sommes confrontés à une combinaison explosive de blocages économiques, de dettes qui montent en flèche, d'impression monétaire sans fin et d'inflation galopante, combinée à des changements sociaux et politiques massifs dans tout l'Occident, de sorte que la confiance des gens dans le système monétaire peut s'effondrer à tout moment, entraînant avec elle le "schéma de Ponzi".

L'Italie a toujours été incapable de défendre son intérêt national. Toutefois, il convient de noter que notre république est née sous un régime d'occupation américain qui perdure encore avec la présence de bases de l'OTAN sur le territoire italien. L'Italie est un pays indépendant mais non souverain. Mais quel intérêt national un gouvernement italien peut-il défendre lorsque sa ligne politique doit nécessairement être compatible avec l'UE, l'OTAN et, surtout, les marchés financiers au jugement desquels il est quotidiennement soumis ? D'ailleurs, quelle souveraineté est praticable pour un pays qui a si peu d'estime de soi, au point d'invoquer souvent l'intervention de contraintes extérieures, se croyant incapable de se gouverner lui-même ?   

DR : Depuis quelques années, les politiciens autoproclamés "souverainistes" sont à la mode en Italie. Certains se qualifient même de "patriotes", un terme qui était interdit et obsolète en notre pays depuis des décennies. Ils demandent (et souvent malheureusement obtiennent) des votes, promettant enfin que, grâce à eux, l'intérêt national tant vanté sera poursuivi. Le problème est qu'à force de ne pas le poursuivre, cet intérêt national n'est même plus compris, et c'est donc en son nom que sont perpétrées les escroqueries politiques les plus flagrantes.  Pour en revenir au sujet de notre intérêt national dans la guerre en cours, nos gouvernants ont fait exactement le contraire de ce qui était nécessaire, répondant de toute évidence à des centres de décision situés à l'extérieur du pays. De cette façon, ils ont sciemment procuré aux Italiens le risque d'un choc économique sans grand précédent. Enfin, il est tout à fait clair que le conflit russo-ukrainien permet de faire un pas puissant vers la réalisation du Great Reset, qui se traduit essentiellement par une gigantesque opération d'endettement et d'appauvrissement de la classe moyenne européenne, italienne en particulier. La contrainte externe en sa meilleure illustration.

jeudi, 20 octobre 2022

Robert Steuckers et la nouvelle droite

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Robert Steuckers et la nouvelle droite

Carlos X. Blanco

Source: http://adaraga.com/robert-steuckers-y-la-nueva-derecha/

Robert Steuckers est un témoin et un acteur de premier plan dans l'émergence de ce phénomène européen plutôt rare, à mi-chemin entre le combat intellectuel et l'activisme, appelé la Nouvelle Droite. Je dis "rare" parce qu'il a toujours été rare, peu fréquent qu'un groupe de personnes, en principe déconnectées des sphères du pouvoir et ramant résolument à contre-courant, ait eu autant d'influence en Europe sans avoir obtenu (directement et institutionnellement) le moindre succès.

Ce n'est certainement pas le cas de la gauche, que ce soit l'ancienne ou la nouvelle gauche. Elle jouit d'une hégémonie culturelle et académique, elle a du succès, elle est "capillaire", dans le sens où elle est infiltrée dans les recoins les plus profonds du Grand système intellectuel mondialiste et néolibéral appelé "l'Occident". Mais la mort réussie de la gauche est plus que prédite. Il s'agissait pour les pays colonisés par les Etats-Unis (l'ensemble de l'Union européenne, ainsi que l'"Anglosphère" présente sur les cinq continents) d'accepter l'économie capitaliste dans sa version prédatrice et financiarisée (turbo-capitalisme) en échange du contentement culturel de la non négligeable classe moyenne universitaire, dont les esprits étaient déjà formatés par l'idéologie progressiste de gauche.

C'est ainsi qu'à partir de la guerre froide, nombre des meilleurs textes marxistes ont été écrits par des Britanniques et des Yankees, que la théorie critique a été confortablement hébergée sur les campus américains, et que ses dérivés féministes, aberro-sexualistes, transhumanistes, etc. ont été produits en anglais, et étaient aussi exportables que le rap ou le Coca-Cola. Alors que l'économie était dédaignée, à cause du "réductionnisme" et du "déterminisme", la lutte culturelle était la spécialité de la nouvelle gauche, et elle l'a gagnée, laissant le capitalisme intact.

NLR002.jpgLa droite, par contre, lorsqu'elle voulait être "nouvelle", avait un panorama beaucoup plus compliqué. Elle ne pouvait pas s'identifier de trop près, dans les années 1960 et 1970, aux chemises brunes et aux saluts romains. Ce côté nostalgique était le côté perdant, et cette perte-là était "pour l'éternité". On parlait d'une autre "nouvelle droite", mais désormais ultra-libérale : les "sociétés ouvertes" signifiaient, en fin de compte, des marchés ouverts... pour les pays qui n'ont d'autre choix que de les ouvrir à l'impérialisme économique. Les États-Unis sont une puissance spécialisée dans l'ouverture des marchés à coups de canons, d'assassinats sélectifs ou de coups d'État. Une société ouverte... et à genoux. La nation subordonnée, de deux choses l'une, soit ouvre les marchés, soit voit sa chair lacérée et sa tête fracassée par les éclats des bombes.

En dehors de cela, il y avait les droites "patriotiques", le gaullisme, le maurrassisme, etc. Mais ils n'étaient plus tout à fait nouveaux. Parler de la Nouvelle Droite à la naissance du GRECE n'était qu'une invention journalistique. Une grande partie de la trajectoire de ses dirigeants a été, en fait, transversale. Dans l'évolution intellectuelle d'Alain de Benoist ou de Robert Steuckers, on trouve des éléments anticapitalistes plus honnêtes que dans de nombreux textes prétendument "rouges" des socialistes et communistes européens, avec leurs cartes du parti, leurs drapeaux rouges et leurs poings toujours levés. Dans les publications actuelles de cette Nouvelle Droite, on trouve des intellectuels d'une grande compétence ès-marxisme comme Preve, Collin et Fusaro, que l'on ne peut pas du tout classer dans la catégorie "droite", ni ancienne ni nouvelle. Il y a donc une difficulté terminologique dans l'histoire de la Nouvelle Droite. Dans ce livre, Steuckers, membre fondateur et dissident lui-même, explique le péché originel de ce mouvement intellectuel, aussi rare que difficile à classer.

Robapaginas_300x600_LI_RobertSteuckers.pngLe texte de Steuckers qui figure désormais dans le catalogue des éditions Letras Inquietas est un bilan dur, très dur, du rôle joué par l'un des principaux représentants de ce mouvement intellectuel, Alain de Benoist, un leader et un groupe intellectuel qui a cherché à remplacer l'hégémonie culturelle de la gauche sans tomber dans les extrêmes néolibéraux, conservateurs ou fascistes de la vieille droite. L'objet d'un bilan aussi sévère, Alain de Benoist, a commis des erreurs d'organisation, de graves défaillances de leadership. Steuckers attribue la racine de l'échec du mouvement à certaines manies et qualités personnelles de l'intellectuel français. Dans une large mesure, tout mouvement (qu'il soit politique ou métapolitique) a besoin d'une direction forte : désignation des ennemis, sélection des thèmes, détection des lacunes du discours et de la praxis dominants, recrutement des cadres... Notre auteur reproche à son ancien camarade de ne pas avoir assumé une direction efficace qui transférerait le travail intellectuel sur le terrain de la praxis. Praxis, action politique efficace sur les organisations et sur les personnes, du moins dans le contexte français où le GRECE est né et, à partir de là, dans tous les pays voisins où il y avait des filiales (Italie, Allemagne, Pays-Bas...).

Je dois avouer que la partie destructive du livre m'intéresse moins que la partie constructive. Ici, au-delà de ce que De Benoist a fait ou n'a pas fait, je veux sauver les propositions de Steuckers. Par exemple : étudier Carl Schmitt, beaucoup plus sérieusement et beaucoup plus profondément. Le cercle parisien de la Nouvelle Droite ne l'a pas fait. Steuckers esquisse en quelques pages pertinentes l'école historique du droit, qui part de von Savigny et va jusqu'à Schmitt. Ce courant intellectuel serait décisif pour une future Europe "impériale". Cette fédération devrait disposer d'une sorte de chancellerie suprême de juristes qui tenteraient de coordonner les traditions nationales du droit européen afin de créer des cadres communs à partir de celles-ci. Des traditions nationales enterrées et réprimées par le droit positif des États-nations, enfants de l'absolutisme et du centralisme jacobin le plus atroce. Il s'agit d'une ligne de travail abandonnée par la Nouvelle Droite quelque peu égarée dans le labyrinthe germanique de la "révolution conservatrice".

Portada-El-peregrino-absoluto.pngEn suivant cette partie constructive du livre de Steuckers, le lecteur peut trouver des éléments critiques contre le fanatisme juridique qui sévit de nos jours. L'Union européenne, et les États tyranniques qui la composent et qui imposent leurs règles, souvent aberrantes et contraires à la tradition et à l'habitus mental des vrais peuples européens, exerce ce fanatisme positiviste, et donne un pouvoir excessif à une secte de juristes cosmopolites et utopistes, coupant les cordons ombilicaux qui lient les peuples à leur passé, à leur terre, à leurs coutumes et à leur véritable ethos démocratique. Ce ne sont pas les invectives à l'égard de de Benoist qui m'interpellent le plus dans ce livre, mais les suggestions de recherche que propose l'ami Steuckers. Il suggère la récupération d'une démocratie authentique, celle des peuples authentiques (cantons, communautés régionales, communes, nations apatrides), les patries charnelles qui sont, à l'époque, les véritables protagonistes d'un futur processus fédératif ou impérial. Lisez Steuckers. Vous pouvez toujours apprendre de lui.

Robert Steuckers : La nueva derecha: por una critica constructiva, Letras Inquietas (septembre 2022)

Qui est Carlos X. Blanco?

Portada-Imperium-Eurasia-Hispanidad-y-Tradicion.pngCarlos X. Blanco est professeur, écrivain et chroniqueur pour, entre autres, La Tribuna del País Vasco. Il est titulaire d'un doctorat en philosophie et est considéré comme l'un des principaux experts espagnols de la bataille de Covadonga et du début de la Reconquête. Ces dernières années, il a consacré deux ouvrages clés, à la fois romans et essais, à ce sujet. Il s'agit du roman historique La luz del norte et de l'étude De Covadonga a la nación española (De Covadonga à la nation espagnole), avec une préface de Robert Steuckers. Les deux ouvrages sont publiés par EAS. Il a récemment publié les ouvrages Ensayos antimaterialistas et El Imperio y la Hispanidad chez Letras Inquietas.

La Nouvelle Droite : Pour une critique constructive

SYNOPSIS

La Nouvelle Droite était très prometteuse à ses débuts car elle voulait réactiver ce que les idéologies dominantes avaient refoulé et ce que les multiples réductionnismes à l'œuvre dans la société excluaient ou refusaient de prendre en compte. Pendant les années d'or de la "nouvelle droite", des dizaines de cadres ont été formés puis discrètement insérés dans les différentes strates de la vie politique et culturelle. A l'abri des regards, ces hommes et ces femmes continuent à faire du bon travail, dans des réseaux associatifs, dans des groupes de recherche, dans le monde de l'édition... Mais ils ont quitté la Nouvelle Droite, devenue une secte : ils ne la fréquentent plus, ils n'influencent plus les jeunes qui cherchent une voie et ils n'utilisent plus ce langage codifié, identifiable et stéréotypé, qui révèle une vulgarité plutôt qu'une méthode.

AUTEUR

Portada-Daniel-Cologne-y-los-inconformistas-de-los-anos-70-520x793.pngRobert Steuckers, né le 8 janvier 1956 à Uccle, est un essayiste et activiste politique belge polyglotte. Il a dirigé un bureau de traduction à Bruxelles de 1985 à 2005, très actif principalement dans les domaines du droit, de l'architecture et des relations publiques (le lobbyisme auprès de la Commission européenne). Proche de la Nouvelle Droite à l'époque, il contribué, après Giorgio Locchi, à vulgariser les idées la Révolution conservatrice allemande au sein de ce mouvement. Il quitte le "Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne" (GRECE) en décembre 1992 pour créer, en avril 1994, le pôle de rétivité transnational "Synergies européennes", où il défend la thèse d'un continentalisme anticapitaliste paneuropéen. Il a publié dans Letras Inquietas le livre Daniel Cologne y los inconformistas de los años 70 et est co-auteur de El peregrino absoluto et d' Imperium, Eurasia, Hispanidad y Tradición. Robert Steuckers : Una vida metapolitica de Monika Berchvok et Thierry Durolle est également disponible chez le même éditeur.

 

DÉTAILS DU LIVRE

 

Titre : La nouvelle droite : pour une critique constructive

Auteur : Robert Steuckers

Première édition : septembre 2022

Nombre de pages : 117

ISBN : 979-8849-560-12-0

Prix: 11,99 euros

samedi, 08 octobre 2022

La présidence uchronique de DSK

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La présidence uchronique de DSK

par Georges FELTIN-TRACOL

Comment Dominique Strauss-Kahn (DSK) aurait-il gouverné la France s’il s’était présenté à l’élection présidentielle de 2012? David Desgouilles répond à cette question insoluble par une fiction politique uchronique, Le bruit de la douche.

Depuis ce premier roman, David Desgouilles a ensuite écrit Dérapage en 2017 et Leurs guerres perdues en 2019. Rédacteur au mensuel Causeur, il n’a jamais caché son souverainisme républicain. Jeune adhérent au RPR (Rassemblement pour la République) au début des années 1990, il milite avec Philippe Séguin, député-maire d’Épinal dans les Vosges, et Charles Pasqua, sénateur des Hauts-de-Seine, dans la campagne pour le « non » au traité de Maastricht lors du référendum de 1992. Il participe ensuite au RAP (Rassemblement pour une autre politique) qui regroupe les jeunes séguinistes. Mais le ralliement de leur champion, par ailleurs toujours en pointe contre le Front national, aux traités dits « européens », le déçoit.

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David Desgouilles s’active à l’occasion de la présidentielle de 2002 aux côtés de Jean-Pierre Chevènement qui invite les « républicains des deux rives » à venir le rejoindre. Séguin et Pasqua resteront sourds à cet appel. Les 5,20 % de l’ancien maire de Belfort lui brisent tout espoir immédiat. Il prend alors du recul, ouvre un blogue avant qu’Élisabeth Lévy, la directrice de Causeur, ne le remarque et l’embauche.

Dédié à la mémoire de Philippe Cohen, chef de la rubrique « Économie » de l’hebdomadaire Marianne, un « journaliste [qui] s’intéressait beaucoup aux tenants de “ l’autre politique “ », co-auteur avec Pierre Péan d’une magistrale enquête sur l’organe officiel de la désinformation vespérale, Le Monde, et co-fondateur du laboratoire d’idées souverainistes, la Fondation du Deux-Mars (ex-Fondation Marc-Bloch), ce récit de politique très fictive a bénéficié des conseils de Coralie Delaume (1976 – 2020), l’une des rares spécialistes « eurosceptiques de gauche » de l’Union dite européenne.

Les tournants uchroniques

Capture_decran_2020-09-10_a_12.50.34.pngLa bifurcation uchronique majeure se déroule le 14 mai 2011 au Sofitel New York Hotel de Manhattan. La femme de ménage, Nafissatou Diallo, nettoie les chambres du 28e étage. Quand elle entre dans la 2806, elle écoute de la musique , mais soudain s’arrête son MP3 ! Mécontente, elle retire ses écouteurs et entend alors distinctement « le bruit de l’eau qui coulait dans une douche. L’occupant de la suite avait omis de prévenir qu’il était présent en accrochant le fameux “ Do not disturb “ ». Elle quitte immédiatement la chambre et passe à la chambre voisine.

L’occupant de la 2806, « Dominique Strauss-Kahn n’avait pas entendu ni la porte s’ouvrir, ni la femme de ménage entrer, ni même la porte claquer ». De nombreuses préoccupations accaparent le directeur général du Fonds monétaire international : la faiblesse de l’euro, la prochaine élection primaire à laquelle il se présentera bientôt, sa décision d’engager comme sa conseillère politique spéciale Anne-Sophie Myotte. Personnage inventé, Anne-Sophie Myotte enseigne l’économie à Dauphine. Franc-comtoise comme l’auteur, elle milite au PS, appartient à un modeste courant souverainiste, critique l’homme fort de sa région Pierre Moscovici, et conseille le candidat de la démondialisation, Arnaud Montebourg. Dans sa vie privée, elle collectionne les aventures bien qu’elle éprouve un béguin réel pour son « Amant de Droite », Bruno Talanski.

Descendant d’émigrés russes et russophone, celui-ci travaille dans l’agence de conseil politique de Patrick Buisson au service du candidat Sarközy. Il discute régulièrement avec le journaliste politique du groupe Le Figaro Éric Zemmour. À l’occasion d’une conversation en terrasse, Bruno Talanski lui parle de sa maîtresse sans la nommer. David Desgouilles semble bien connaître le futur candidat présidentiel en 2022. « Je te connais. Tu ne pourrais pas t’empêcher de la draguer comme un malade. »

Les autres facteurs uchroniques mineurs de ce récit sont, d’une part, l’arrestation de Mohammed Merah avant qu’il ne commette son premier assassinat, et, d’autre part, la chanteuse britannique Amy Winehouse « avait été victime d’une overdose. Mais les médecins londoniens avaient réussi par miracle à la sauver. Elle était désormais hors de danger ».

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Sous cette trame uchronique, l’auteur raconte au lecteur les coulisses du monde politique. Par exemple, Martine Aubry « avait gagné une image de gardienne du temple de la gauche éternelle à la faveur de sa loi sur les trente-cinq heures. Pourtant, c’était DSK lui-même qui avait imposé l’idée à Jospin, et Aubry était réticente, elle qui avait jadis sauté sur les genoux de Gandois, l’ami de son père ». Il imagine aussi une conversion quasi-réaliste entre deux soutiens du président sortant, Alain Minc et Pierre Giacometti. « Depuis vingt ans, les vainqueurs des élections gagnent sur de l’euroscepticisme, et ils font notre politique ensuite, mais à vitesse lente. Cela discrédite la parole politique mais, l’essentiel, c’est qu’on n’applique pas ce programme démentiel. » Il écrit même avec raison que « Nicolas Sarközy ne se considérait lui-même pas comme un gaulliste ».

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Pour créer Anne-Sophie Myotte, l’auteur s’est probablement inspiré de l’exemple de Marie-France Garaud, la conseillère influente de Georges Pompidou à Matignon et à l’Élysée, puis du jeune Jacques Chirac, qui sut impressionner, voire terrifier, tous ses interlocuteurs dans un milieu politique largement masculin à une époque où la présence des femmes en politique était rare. La candidate à la présidentielle de 1981 (1,33 %) est demeurée une figure souverainiste incontestable.

Une campagne électorale dynamique

La campagne de la primaire de la gauche confirme la déferlante strauss-kahnienne. La consultation attire plus de 2.800.000 participants. L’ancien directeur du FMI l’emporte dès le premier tour avec 52,9 % des suffrages. Arnaud Montebourg obtient 18,9 %, François Hollande 17,6 %, Ségolène Royal 9,4 % et le radical de gauche Jean-Michel Baylet 1,2 %. Sur les conseils impératifs de son éminence grise, le vainqueur tend tout de suite la main à Ségolène Royal et intègre dans son équipe Arnaud Montebourg. En revanche, François Hollande doit rentrer au plus vite en Corrèze pour s’y faire oublier…

Fort de ce succès, DSK décide, avec l’approbation de Myotte, de rejeter les avis de Terra Nova d’Olivier Ferrand. Guère indulgent envers la candidate Verte Éva Joly, il rompt aussitôt l’accord électoral conclu entre le PS et Europe – Écologie – Les Verts pour les législatives. « DSK avait décidé. Il ne voulait pas d’un groupe vert à l’Assemblée nationale. » De cette manière, « élu président, il serait beaucoup plus tranquille sans un groupe écolo dans les pattes ».

D’une manière impressionniste, David Desgouilles démonte la pitoyable présidence de Nicolas Sarközy qui « avait fait du Giscard. Il avait souhaité désacraliser la fonction. Comme l’autre avait voulu la “ décrispation “. Erreur funeste ». Il revient aussi sur Éric Zemmour par l’intermédiaire d’une autre conversation avec l’amant d’Anne-Sophie Myotte à un moment où l’éditorialiste ignore qu’il entrera en politique. « Bruno lui reprochait son pessimisme démobilisateur. Pourtant, Zemmour en était certain, ce n’était pas lui qui était pessimiste, c’était le réel. » Pis, est-ce visionnaire ? Pour l’auteur, dans cette fable politique originale, Éric Zemmour « devenait petit à petit prisonnier de son propre personnage médiatique, de l’engouement qu’il suscitait chez ses partisans et, plus encore, de la détestation qu’il provoquait de l’autre côté. » Enfin, avec un pressentiment certain, l’auteur estime que « le féminisme est un concept à géométrie variable, selon les accointances politiques ».

Suivant les indications de sa conseillère, DSK conduit une campagne au style chiraquien de 1995. Il ne parle pas de « fracture sociale ». Il se focalise sur la « fracture culturelle » (comprendre identitaire). Loin du cliché du « candidat des élites », il s’adresse à la France qui se lève tôt, qui travaille dur et qui ne reçoit aucune aide. Marine Le Pen en 2022 a mené sa campagne électorale sur des thèmes assez proches qui renforcent le sentiment de proximité de la candidate. Dans une réunion électorale tenue au Puy-en-Velay en Haute-Loire, le candidat socialiste « désigna les véritables adversaires de l’identité nationale : les enseignes de grande distribution, l’industrie agro-alimentaire et même le lobby sucrier qui tuaient la paysannerie française, qui uniformisaient les saveurs, empoisonnaient nos assiettes, amochaient les entrées de nos villes ».

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Ses prises de position surprennent les journalistes politiques et agacent le microcosme intello qui se reporte sur Sarközy. Anne-Sophie Myotte se plaît aussi à dynamiter la scénographie prévue de son candidat. Ses réunions électorales diffusent la musique composée par Ennio Morricone pour le film Mission de Roland Joffé (1986). Cette musique a vraiment servi aux réunions du camp du « Non » au référendum de Maastricht en 1992. Les messages du candidat socialiste trouvent un vrai écho dans la population si bien que « Zemmour faisait partie des journalistes qui mesurent les chances de victoire au nombre de jolies filles qui se pressent dans les meetings du candidat ».

Une action politique sensée ?

Au soir du 22 avril 2012, DSK atteint 31,8 % des voix. Nicolas Sarközy obtient pour sa part 22,9 %; Marine Le Pen 18,3 %; Jean-Luc Mélenchon 12,3 %; François Bayrou 5,8 %; Nicolas Dupont-Aignan 4,2 %; Éva Joly 1,9 %; Philippe Poutou 1,3 %; Nathalie Arthaud 1,1 % et Jacques Cheminade 0,4 %. Malgré le ralliement de François Bayrou en sa faveur et face à la forte dynamique électorale de son concurrent, Nicolas Sarközy « avait même limité le nombre de ses meetings d’entre-deux-tours. Au moins ne serait-il pas épinglé par la commission des comptes de campagne pour dépassement du plafond des dépenses électorales ». Il n’y aura donc jamais d’affaire Bygmalion ! Entre 53,9 et 54,3 %, Dominique Strauss-Kahn est élu président de la République. Investi chef de l’État le 6 mai 2012, il nomme Jean-Jacques Urvoas secrétaire général de l’Élysée et Manuel Valls Premier ministre. Le gouvernement compte Arnaud Montebourg à la Justice, Ségolène Royal à l’Intérieur, Laurent Fabius aux Affaires étrangères, Jean-Yves  Le Drian à la Défense, Martine Aubry à la Culture et les Communications, Pierre Moscovici à l’Économie, Vincent Peillon à l’Éducation nationale, Marisol Touraine aux Affaires sociales, Jean-Marc Ayrault au Travail, Jean-Marie Le Guen à l’Agriculture, Nicole Bricq à l’Écologie et aux Transports, Najet Vallaud-Belkacem à la Jeunesse, aux Sports et à la Ville et Sylvia Pinel au Logement.

Dès l’été 2012, soit deux mois après son élection et la victoire du PS qui rafle la majorité absolue à l’Assemblée nationale, le mariage gay est adopté en urgence. Cette célérité évite une cristallisation des crispations françaises. Faute d’une grande mobilisation populaire, la « Manif pour Tous » reste un phénomène anecdotique !

Le président uchronique français veut que le monde agricole produise de la qualité des produits et sorte des impératifs du productivisme. L’Élysée soutient ouvertement « l’agriculture [qui] devait devenir l’équivalent, pour la France, de ce qu’était la production d’automobiles de luxe et de machines-outils en Allemagne ».

Rapports de force avec l’Allemagne

Le président Strauss-Kahn s’interroge sur l’euro et des relations tumultueuses entre Berlin et Paris. Sur ce point, David Desgouilles ne développe pas assez. Contrairement à François Hollande qui n’a jamais eu la moindre expérience ministérielle ou à Sarközy jugé arrogant et agité, Dominique Strauss-Kahn a été nommé au ministère de l’Industrie et du Commerce extérieur dès mai 1991 alors qu’en janvier 1991, Angela Merkel accédait au ministère fédéral des Femmes et de la Jeunesse. En outre, ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie de 1997 à 1999, DSK met en pratique la monnaie unique européenne. Son expérience gouvernementale, son expertise économique et sa forte personnalité auraient très certainement impressionné la dirigeante allemande. Mais on sait qu’en matière financière, le dernier mot au sein du gouvernement allemand revenait à l’intraitable Wolfgang Schäuble.

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Sans surprise, l’auteur critique le projet et la réalisation de l’euro. « Dans la France des années 2010, où l’on développait volontiers les syllogismes imbéciles du genre “ tu es contre l’euro, tu es pour Le Pen “, on avait oublié le dictateur portugais, qui avait fait de l’escudo l’une des monnaies les plus fortes du monde, tout en appauvrissant son pays ». La crise entre la France et l’Allemagne surgit à propos du rôle de la France dans les opérations militaires extérieures. Paris avance la création d’« un fond européen des actions militaires extérieures ». Serait-ce l’ébauche d’« Europe militaire » ? Que nenni ! « Aucune chance, explique Anne-Sophie Myotte. Les Allemands ne voudront pas payer pour la puissance militaire française. » Le propos reste très actuel. Sous couvert d’une hypothétique « souveraineté européenne », faute de volonté politique et d’émancipation de la tutelle atlantiste, l’Allemagne sociale-démocrate – libérale – verte, alignée sur Londres et Washington, réclame une harmonisation des normes militaires qui anéantirait l’industrie française de l’armement. Le fusil d’assaut d’origine allemande HK 416 F se substitue au FAMAS.

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L’Élysée réplique à Berlin et envisage que « l’effort de défense, les dépenses militaires et diplomatiques des États ne soient désormais plus comptés dans le calcul du déficit ». Nouveau refus obstiné de l’Allemagne ! DSK propose aux États-membres de l’Eurolande « de dissoudre la zone euro de manière concertée ». Auparavant, il ordonne au ministre de l’Économie Moscovici d’appliquer cette mesure. Mais, bouleversé, Moscovici est renversé dans une rue de la capitale. DSK nomme à sa place l’économiste souverainiste de gauche Jacques Sapir. Celui-ci insiste sur le retour aux monnaies nationales et non à la constitution de deux zones euro (du Nord ou Euro-Mark et du Sud ou Euro-franc). Il prévient aussi à propos de cette sortie que « ce genre de choses ne se programme pas. Cela doit forcément passer par un effet de surprise ». L’intention de l’exécutif français est claire : « il s’agissait d’en finir avec l’euro pour sauver l’Europe ».

Dans ces circonstances, Martine Aubry, Vincent Peillon et Jean-Marie Le Guen quittent avec fracas le gouvernement. Les remplacent à leurs ministères respectifs Aurélie Filippetti, le communiste auvergnat André Chassaing et Jean-Luc Mélenchon qui prend l’Éducation nationale. Quant à l’Agriculture, la fonction revient à Nicolas Dupont-Aignan ! La sortie de l’euro soulève une tempête politique inouïe. Véritable « droite allemande » (l’auteur aurait dû la qualifier d’« américano-germanique »), « l’UMP était vent debout face à cette trahison de l’idéal européen ».

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Il va de soi que le retour au franc se déroule fort simplement et dans un calme total. David Desgouilles inscrit dans une intrigue assez bien menée son hostilité rabique à la monnaie européenne. Dans la réalité, la dissolution de la zone euro serait plus compliquée à mettre en œuvre en raison de l’enchevêtrement voulu des traités, des jurisprudences et des liaisons économiques, financières et monétaires. L’auteur ne néglige-t-il pas le rôle clandestin de certaines officines de déstabilisation professionnelle prêtes à troubler l’opinion publique dans de pareilles circonstances ?

Le bruit de la douche est une plaisante uchronie, nonobstant le tropisme souverainiste républicain non identitaire qui sous-tend tout l’ouvrage. Cette intéressante spéculation est à lire à l’aune des événements actuels avec des pénuries qui ne relèvent pas d’un éventuel départ de l’Union pseudo-européenne. Le Frexit ne serait-il pas plus proche qu’on ne le croit ? En fait, accompagnée de ses « caniches » (Autriche, Flandre belge, Pays-Bas, Luxembourg, Irlande, Pays baltes, Slovénie, Slovaquie), l’Allemagne pourrait fort bien sortir de la monnaie unique européenne. Il importe de prendre en compte cette donnée méconnue, mais déterminante.

Georges Feltin-Tracol

  • David Desgouilles, Le bruit de la douche, Michalon, 2015, 255 p.

vendredi, 30 septembre 2022

Une lecture non-conforme d’Orwell

Pseudonyme littéraire d’Eric Arthur Blair (1903 – 1950), George Orwell intéresse un public quelque peu cultivé. Thomas Renaud vient par exemple d’en signer une biographie synthétique (1). Une part non négligeable de la droite radicale française cherche sans cesse à s’approprier ses idées, sans équivoque d’ailleurs. Militant et théoricien européen d’expression italienne, Gabriele Adinolfi entend revenir sur cette ambiguïté et la transcender dans un essai exigeant et essentiel invitant à « une relecture verticale d’Orwell ». Il appuie sa démonstration sur trois livres majeurs, à savoir Hommage à la Catalogne (1938), La Ferme des animaux (1945) et Mil neuf cent quatre-vingt-quatre (1948). Il écarte en revanche d’autres écrits tels que Le Quai de Wigan (1937) ou Une histoire birmane (1934).

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La (re)découverte de son œuvre dans le monde francophone revient au professeur de philosophie de sensibilité socialiste libertaire Jean-Claude Michéa. Son premier essai s’intitule fort significativement Orwell, anarchiste tory, qui l’étudie en libertaire conservateur (2). Michéa observe que le libéralisme économique et le libéralisme politico-culturel proviennent d’une matrice commune. Il semble ignorer que de nombreux penseurs de la Contre-Révolution (Louis de Bonald, Charles Maurras), de la Tradition primordiale (Julius Evola) et des « non-conformistes des années 1930 » (les revues Plan, L’Ordre Nouveau, Combat ou L’Insurgé) avaient déjà soulevé cette proximité.                             

Complot contre soi-même

Mythe ou Utopie ? risque de heurter tant les lecteurs de gauche du Britannique né en Birmanie que les « orwellolâtres » de droite parce qu’il ne cache pas ses désaccords avec Orwell. Gabriele Adinolfi critique la paresse intellectuelle des droites radicales, ces mêmes droites radicales qui avancent une analyse marxisante de l’actualité et adoptent sans réflexions préalables le vocabulaire et les schémas du camp adverse. « Elles restent en berne, car elles obéissent aux mêmes logiques de misérabilisme existentiel et de surenchère salariale. » À rebours de cette tendance, il interprète l’œuvre de George Orwell d’une manière hiérarchique. Par hiérarchie, il faut entendre « autorité et ordonnancement sacrés, et non pas comme lien de subordination clanique ou tribale ».

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À l’heure du « passeport vaccinal », de la surveillance numérique de la vie privée et de la « reconnaissance faciale » avant de prendre les transports en commun ou d’entrer chez soi (cas chinois), « à quel point la prévision catastrophique d’Orwell s’est-elle réalisée de façon substantielle ? » Les déclarations gouvernementales et médiatiques sur les crises pandémiques (grippes aviaires, covid, variole du singe), les désastres climatiques et les attentats engendrent une lourde ambiance anxiogène qui « ne nous empêche pas de vivre, partagés entre angoisse et inconscience, entre oukases bureaucratiques et privations de liberté, dans des conditions tout sauf optimales, mais nous n’en éprouvons pas moins du soulagement en nous comparant à un passé qu’on nous dépeint comme effroyable ». Serait-ce voulu ? S’agirait-il d’un ensemble d’actions psychologiques de masse ? Gabriele Adinolfi observe qu’un « mélange de terreur et d’adhésion à l’âme collective produit aussi la soumission volontaire et même le sentiment de culpabilité et le désir d’expiation, lesquels deviendront les caractéristiques des systèmes communistes mais sont tout autant celles des systèmes occidentaux contemporains ». Il estime plus loin que « la peur, en somme, est en nous : c’est notre propre terreur qui nous terrorise ». Faut-il pour autant verser dans le « complotisme » ?

L’auteur s’en prend nettement aux tendances complotistes du moment. Ce mode de pensée « s’est substitué au décryptage, c’est-à-dire à la capacité de plonger le regard au-delà de la surface, selon des dimensions qui peuvent – et devraient – être en même temps d’ordre physique et métaphysique. Mais, croyant pouvoir “dévoiler “ tel ou tel mystère, ce complotisme l’a au contraire souvent reproduit sous la forme d’une caricature grotesque de ce qu’il aurait fallu comprendre ». Il ajoute que « celui qui réduit tout à un complot, et le complot lui-même à l’action d’une unique “ centrale “, non seulement manque de sagacité et de vision stratégique, mais finit par se trouver contraint de travestir la réalité afin de pouvoir maintenir sa thèse ». Cela ne signifie pas que les complots n’existent pas. Se référant à Yann Moncomble, précurseur d’Emmanuel Ratier, deux éminents spécialistes d’une « branche de la recherche française qui s’occupait d’analyser le pouvoir agissant depuis les coulisses, il connaît les coulisses de l’histoire politique récente. Il insiste sur les deepfakes. Circulent « sur les réseaux des vidéos totalement fausses de personnages politiques dans lesquelles ceux-ci tenaient des propos qu’ils n’ont jamais exprimés ». Mieux, « le premier exemple tangible, on le trouve dans les vidéos de la CIA avec, dans le rôle principal, le fantasmatique Ben Laden, ex-agent américain et relation d’affaires de la famille Bush, probablement mort aux alentours de 1997 mais laissé “ vivant “ jusqu’en 2011 comme hologramme de la Terreur (un peu comme le Goldstein du roman d’Orwell) ».

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Des collusions occultes anciennes et profondes

En grand connaisseur des arcanes des guerres occultes menées en Europe, Gabriele Adinolfi mentionne les inévitables rivalités internes au sein du bloc occidental atlantiste entre les services britanniques, étatsuniens, israéliens, voire français et allemands. Il signale « l’émergence d’un conflit au sein des services secrets américains que l’on peut schématiser en un duel CIA – FBI, à l’issue duquel la CIA se gauchisa » dans les années 1950. Cette conflictualité interne s’amorce dès la décennie précédente. « Dans les services anglais et américains, à l’époque on recrutait préférentiellement des gens venus de la gauche radicale, qui avaient ainsi l’opportunité de servir en même temps la Révolution progressiste, leur propre pays et l’antifascisme. On doit à la vulgate qui s’est imposée ensuite d’avoir travesti cette réalité, pourtant avérée par tant de coopérations organiques entre les franges de l’ultra-gauche et les élites WASP. » Il aurait pu rappeler que l’OSS, l’ancêtre direct de la CIA, recruta ses premiers agents d’action parmi les militants du Parti communiste des États-Unis… Récusant en partie la thèse de François Duprat exposé dans L'Internationale étudiante révolutionnaire (3) qui voyait dans l’agitation de Mai 68 la seule main de la Stasi, il considère plutôt que « la contestation juvénile de la fin des années 60 […] fut pilotée par la CIA avec une forte implication du Mossad, fut de la même farine communiste » quand bien même la Stasi eût pu collaborer ponctuellement avec les agences occidentales. Ils avaient pour la circonstance le même intérêt : renverser le général De Gaulle, grand contempteur du condominium planétaire USA – URSS.

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Un journaliste de L’Équipe, Jean-Philippe Leclaire, qui vient de faire paraître un polar original, Mai 69, déclare que « les Soviétiques étaient anti-Mai 68. Pour eux, c’était une révolution qui venait plutôt de la jeunesse bourgeoise que prolétarienne. Alors que les Américains étaient pro-Mai 68 parce qu’ils n’avaient pas pardonné à de Gaulle d’avoir quitté l’OTAN (4) ». Le soviétisme et l’américanisme partagent le même cosmopolitisme. Pour preuve, l’ONU dont « son idéologie, ouvertement mondialiste, était supranationale et accompagnait l’expansion programmée de la haute finance et des multinationales. Son inspiration, à partir de laquelle furent installées toutes les succursales de l’ONU, depuis le champ culturel jusqu’au domaine scientifique, était et reste d’essence communiste ». Gabriele Adinolfi invite par conséquent à regarder au-delà des seules apparences. Se développant au cours de la décennie 1960, le trafic de drogue est « à l’origine d’un nouveau secteur essentiel de l’économie capitaliste dont la haute finance sera le principal bénéficiaire et la DEA, Drugs Enforcement Administration, l’inévitable carrefour ». Quant à la « grande réinitialisation » (ou Great Reset), « il s’agit de mutations qui ont toutes commencé il y a vingt ans déjà et que [les complotistes] prennent pour des complots actuels à dénoncer ».

Son point de vue peut dérouter le lecteur guère habitué à l’art du contre-pied. Par exemple, « laissons de côté la grotesque conviction, fruit d’une propagande venimeuse, de la “ cruauté “ du fascisme italien, alors qu’il a probablement été l’un des régimes les plus indulgents et magnanimes au monde, toutes idéologies et confessions confondues ». Pas certain que certains « précieux ridicules » apprécient ce commentaire historique pertinent…

Les collusions entre services spéciaux de l’Ouest et de l’Est pendant la Guerre froide confirment la réalité d’« un système à la fois divisé et uni, basé sur le chaos organisé (étant rappelé qu’il est erroné de croire que l’organisation n’est pas compatible avec le chaos : c’est l’Ordre qui ne l’est pas ». « S’il y a une correspondance entre certaines prévisions orwelliennes et la réalité d’aujourd’hui, elle s’explique par la nature profondément communiste du système global, mais aussi de la culture telle qu’elle est diffusée à toutes les sauces, réactionnaire comprise. » Son constat clinique sur l’influence considérable de l’« École de Francfort » outre-Atlantique correspond aux commentaires de Paul Gottfried : « L’expérience de l’exil donna un poids particulier à l’école de Francfort. Elle explique son intérêt pour la notion de “ personnalité autoritaire “ et sa vision du fascisme comme un danger omniprésent. […] Plusieurs de ses membres travaillèrent de manière intermittente pendant la guerre pour le prédécesseur de la CIA, l’OSS (Office of Strategic Services). À des postes de conseillers, ils étudièrent les origines psychiques du fascisme et finirent par proposer des plans très ambitieux pour guérir les Allemands de leur culture politique agressive (5). » D’où le fichage de toute la population allemande à partir de 1945 par l’intermédiaire du questionnaire obligatoire dont Ernst von Salomon en tira un ouvrage brillant (6).

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Pour Gabriele Adinolfi, « capitalisme et communisme sont deux formes différentes d’une même façon de sentir et d’agir : le capitalisme est un communisme de riches et le communisme, un capitalisme de pauvres. Leur corps diffère (et, à ce niveau, les différences sont de taille) mais leur âme et leur esprit coïncident ». Ernst Jünger envisageait déjà et pendant la Guerre froide, dans le prolongement de La Paix (1946), une telle convergence. Il écrivait qu’entre l’Est et l’Ouest, « les idées-force […] sont communes. […] La ressemblance porte encore sur les symboles, parmi lesquels l’étoile tient une place toute particulière. Elle donne à penser que le différence de l’étoile rouge et de l’étoile blanche n’est que le papillotement dont s’accompagne le lever d’un astre à l’horizon. […] Cette ressemblance donne à penser qu’il s’agit là de modèle ou, pour mieux dire, de moules : les deux moitiés du moule dans lequel sera coulé l’État universel (7) ».

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À l’instar du grand écrivain allemand, Gabriele Adinolfi remarque que le capitalisme et le communisme « ont convergé, finissant par se confondre en un syncrétisme au terme duquel le libéralisme d’aujourd’hui – qu’il soit réglementé ou sauvage – a produit une société culturellement et sociologiquement d’essence communiste. Y compris chez ceux qui se définissent comme anticommunistes, alors qu’ils se bornent à combattre les travers les plus superficiels de leurs adversaires ». Ne croyant pas au national-communisme, Gabriele Adinolfi réfute que l’affrontement entre Joseph Staline et Léon Trotsky exprimerait une lutte impitoyable entre deux visions contraires du monde. Il faut en outre bien distinguer le capitalisme du libéralisme. C’est ce que fait Hervé Juvin avec une approche plus économique et sociologique pour qui « le marché est la forme temporaire que le capitalisme totalitaire a empruntée pour assurer son règne sans partage (8) ». L’essayiste et député français au Parlement européen RN – Les localistes affirme même que « le capitalisme totalitaire en finit avec les libertés économiques, la concurrence et le marché (9) ». La fonction du libéralisme serait de « mettre un frein aux délires démocratiques ». Toutefois, « la conception libérale excluant toute notion de pôle et d’axe, l’irruption désordonnée du subconscient – au reste favorisée sur le plan technologique par l’ère du digital – a fait se diffuser la démocratie dans tout l’Occident ». Il s’agit d’un paradoxe parce que « diviseur du peuple, éteignoir des passions, défenseur des intérêts de classe et substantiellement égoïste, [le libéralisme] exalte inlassablement le bon sens et la vie placide du bourgeois ». Or, George Orwell s’inscrit complètement dans le sillage démocratique occidental moderne.

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Contre les masses telluriques ? 

Gabriele Adinolfi ne pense pas qu’Orwell proclame la venue de Big Brother. George Orwell examine plutôt une réalité qu’il rend fictive et romancée afin d’atténuer son diagnostic effarant. Il note que le systèmes démocratique « s’est arrangé pour que tous les partis en lice soient alignés sur les mêmes principes et les mêmes orientations fondamentales ». L’œuvre de George Orwell influence la série télévisée – culte britannique, Le Prisonnier (1967 – 1968) avec, dans le rôle principal, Patrick McGoohan offre aux téléspectateurs un résumé d’une société orwellienne ramassée aux dimensions du Village.

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« Le Grand Frère n’est pas fils unique. » Certes, « il n’y a pas de Parti unique, mais l’Occident est devenu un vaste Socang, un Être collectif oppresseur aux valeurs rigoureusement inversées et sur lequel règne un impalpable Grand Frère, composé des larves psychiques de tous. Mais peut-être après tout est-ce une Grande Sœur ? ». L’auteur martèle que « philosophiquement, étymologiquement et historiquement, la démocratie est tout sauf liberté, pluralité et solidarités véritables. Sous divers écrans de fumée, les systèmes démocratiques tendent à niveler spirituellement, niant la dimension métaphysique de la réalité sur laquelle ils prétendent plaquer une soi-disant “ souveraineté “ du nombre ». Selon l’auteur, « plus que dans les dictatures, c’est dans les démocraties qu’on souvent pris leur source l’oppression et, historiquement, la tyrannie elle-même ».

Dans un livre méconnu et à partir de la Révolution française de 1789 - 1793, Jacob Leib Talmon se penchait dès 1952 sur la genèse de la démocratie totalitaire (10). Dans les faits, la démocratie se dilue vite en ochlocratie. « C’est le propre du Collectif, où les médiocres éprouvent toujours ce mélange de crainte, de jalousie et de rancœur vis-à-vis des meilleurs, qui constitue le ciment des démocraties. » Dans ces conditions biaisées, « il n’y a donc aucune marge de manœuvre pour des interventions radicales de la part des factions populistes “ moins égales que les   autres “ ». Loin des stéréotypes universitaires répétées tous les jours, la démocratie ne favorise pas le « populisme ». Elle l’éteint, le détourne ou le soudoie.

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Gabriele Adinolfi remet en question la notion même de démocratie. « L’Occident vit aujourd’hui une crise idéologique et politique car la démocratie libérale craque de partout et pourtant, par dogmatisme, on continue de soutenir qu’elle est le garant de la liberté contre les tentations totalitaires, alors que celles-ci sont encore plus démocratiques qu’elle, ce qu’elle ne peut admettre sans se nier elle-même et accepter la nécessité de son propre dépassement. D’où le court-circuit ! » Nos sociétés se contaminent de leurs propres toxines, tombent en décadence et deviennent des monstruosités socio-politiques.

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L’auteur va ainsi à l’encontre d’une démophilie bien en cours dans la « mouvance » qui vante la « démocratie directe », le mandat impératif et le référendum d’initiative populaire. Toutes les pratiques démocratiques favorisent et amplifient le déclin civilisationnel. « Nous avons l’habitude de l’entendre comme le gouvernement du peuple mais, en grec, le peuple se dit laos, alors que le demos était en fait le district géographique où avait lieu la consultation électorale. Ainsi, dès l’origine, apparaissait une opposition à l’esprit olympien, avec cette mise en valeur de la masse informe liée à la Terre – c’est-à-dire de l’esprit chtonien, du Chaos dont le cycle héroïque avait extrait la forme, d’essence olympienne, verticale et lumineuse. Ce n’est pas pour rien que le mot se rattache à Déméter, donc à la Terre et à la matière. » Il oublie que le grec compte aussi l’ethnos pour signifier le peuple dans son acception bio-culturelle. Serait-ce une coïncidence sémantique qu’en français, ethnos et éthique commencent par les trois mêmes lettres ? D’éventuels détracteurs pourraient en tout cas l’accuser de jouer en faveur du camp de la Mer et d’être un agent d’une quelconque thalassocratie. Cela démontrerait surtout leur incapacité à comprendre le choix de l’auteur pour l’arkhè et la virtus. En effet, « la seule possibilité de garantir justice et liberté dans un système politique moderne, et de tenir en respect l’excessif pouvoir de l’oligarchie, réside dans le césarisme sous toutes ses formes (monarchie populaire, bonapartisme, gaullisme, fascisme, péronisme) car il repose sur une mobilisation populaire dont la représentation et surtout la conduite, viennent d’en-haut, et il maintient ainsi l’équilibre entre “ participationisme “ et « éthique hiérarchique ». Ce n’est pas une nouveauté chez lui. Il reste fidèle à ce qu’il écrivait dans Pensées corsaires. « La démocratie est […] à l’origine une expression numérique du tellus. […] La démocratie [est…] plutôt de la masse matérielle et de la richesse et, par conséquent, est contraire à toute idée de forme (11). » Sa conception ordonnée du monde s’oppose évidemment au grégarisme des masses. Dans La Ferme des animaux, il rappelle que « lors de leur révolution, la terreur de tous les animaux, c’était de retourner à l’obscurantisme du temps de l’ancien propriétaire, Mr. Jones. La menace est tellement enracinée chez eux qu’ils ont fini par se convaincre absolument que n’importe quoi était préférable à l’époque précédente, et comme la mémoire est courte, cette conviction est devenue la réalité ».

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Le recours à l’Anarque

L’intention de Gabriele Adinolfi ne vise ni à susciter une tyrannie, ni à promouvoir le désordre permanent. « Le tyran et l’anarchiste sont ici les deux pôles extrêmes qui se distinguent de la grisaille ambiante, mais l’un et l’autre n’en restent pas moins prisonniers du conditionnement. » Proches sur le fond, ces deux caractères se distinguent de l’Anarque et du Rebelle, deux figures magistrales avec le Soldat et le Travailleur dans les essais d’Ernst Jünger. Si George Orwell représente « le naufrage dans l’Utopie », le rédacteur d’Orages d’acier incarne « la fidélité au Mythe ». Les fictions de George Orwell et d’Aldous Huxley ont une portée dystopique tandis que « Chevaucher le tigre » de Julius Evola et le Traité du Rebelle ou Le recours aux forêts sans oublier le roman Eumeswil de Jünger qualifié d’« homme différencié », relèvent du Logos que l’auteur rattache au Mythe. Mieux, avec Traité du Rebelle, « l’Allemand avait compris dès le départ la formidable capacité de tyrannie totalitaire dont dispose la démocratie électorale ».

« La question du grand écart entre Mythe et Utopie est bien plus vaste, car elle a des répercussions sur la conception du monde qu’adoptent les hommes, jusqu’à déterminer leur existence, et, par conséquent, leur conception de la liberté elle-même. » Par ailleurs, le mythe induit « un temps a-historique, que l’on pourrait traduire comme un parfait (ou un passé simple) mais qui, tout en ayant été, est. Ce temps-là est l’aoristo, qui désigne l’action pure et nue, valide à la fois dans le passé, le futur et le présent ». La réalisation de ce « parfait » passe par l’emploi de légendes aptes à mobiliser les imaginaires où résident endormis les mythes. « La légende est un moyen de transmettre l’histoire en la reliant au mythe, perpétuant ainsi de génération en génération un état d’esprit et une éthique : ce sont les légendes qui ont fondé les civilisations antiques, pas les taux d’intérêt !» Gabriele Adinolfi dénonce enfin les erreurs intellectuelles « quand on s’approprie un concept sans en avoir saisi la signification spirituelle ni les racines philosophico-sacrales (telles que la vision non-circulaire du temps, l’identification ethnique avec le divin mise au service des appétits terrestres, le concept de Terre promise ou le dévoiement d’une certaine symbolique) ».

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En lecteur attentif de René Guénon dont il cite Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps (1945), d’Ernst Jünger et de Raymond Abellio – dont il ne cite que la trilogie romanesque, à savoir Les yeux d'Ézéchiel sont ouverts (1948), La Fosse de Babel (1962) et Visages immobiles (1983), - ignorait-il La structure absolue. Essai de phénoménologie génétique (1965) ? -, Gabriele Adinolfi use de métaphores alchimiques pour imaginer les « trois livres d’Orwell comme une forme de trilogie sur l’idéal révolutionnaire et son destin, nous pourrions avancer que nous sommes confrontés à une opération alchimique à rebours. D’une vague atmosphère de Rubedo (la réalisation guerrière approchée en Espagne), on passe à un Albedo rationaliste (la compréhension des dynamiques de la Ferme) pour terminer avec un Nigredo, c’est-à-dire une mort initiatique, telle qu’elle s’exprime dans le caractère inéluctable du désastre dystopique de Mil neuf cent quatre-vingt-quatre ». Dans une veine semblable, il explique plus loin que « Guénon a une prédilection pour la fonction sacerdotale, tandis que Jünger scrute le monde avec l’œil du guerrier ». Quant à Orwell, il « a choisi dans sa jeunesse de s’identifier aux déshérités, aux producteurs de biens et aux esclaves : aussi sublimé soit-il, son regard est celui de la dernière des trois fonctions originelles indo-européennes, et sa sensibilité l’est aussi ». Il va de soi que par tempérament personnel, Gabriele Adinolfi préfère un type d’être humain dont l’existence se joue du danger, se moque de la guerre et se gausse des convenances de la société occidentale postmoderniste. L’Anarque « ne se voue pas à la défense du statu quo : c’est au nom d’une conception supérieure qu’il entend intervenir sur la réalité – une intervention “ logique “ et “ mythique “ en son héroïsme, et non pas titanique et soumise à l’hybris ». Le cadre d’Eumeswil se déroule après l’effondrement de l’État universel. S’épanouissent alors sur les ruines de l’ancien monde « post-moderniste (?) » des souverainetés citadines exclusives.

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Par-delà le temps des titans

L’auteur intègre dans sa réflexion l’opposition métaphysique (ou « noomachique ») entre le Mythe et l’Utopie présente dans certains films : Zardoz (1974) de John Boorman, Cube (1997) de Vicenzo Natali ou Le Dernier Samouraï (2003) d’Edward Zwick. Dans ce film, le capitaine nordiste Nathan Algren, joué par Tom Cruise, s’inspire de l’histoire du Français Jules Brunet (1838 – 1911). Appelé à la fin de l’année 1866 au Japon afin d’instruire l’armée shogunale de Yoshinobu Tokugawa, Jules Brunet assiste à la défaite du dernier shogun. Au nom des valeurs martiales françaises, Brunet décide de rester au Japon et de conseiller les rebelles qui proclament une bien éphémère république d’Ezo sur l’île septentrionale de Hokkaïdo. Brunet n’est pas tout seul. Quatre autres officiers français encadrent et commandent les unités militaires indépendantistes. Belle preuve d’un idéalisme bien français!

En reconsidérant positivement le principe du Mythe, l’auteur se dresse contre « le titan utopiste [… qui] rejette les modèles, il les méprise et les piétine, il voudrait les “ vaporiser “, parce que telle est l’essence de l’horizontalité absolue ». Il reconnaît néanmoins de bonne grâce que  « les titans sont victimes de l’hybris, c’est-à-dire de l’arrogance qui s’empare de l’ego et lui laisse croire qu’il peut se substituer à l’ordre des choses, y compris au destin. C’est ainsi que les titans provoquent des désastres dans lesquels ils s’engloutissent, entraînant les autres avec eux ». Le mythe de l’Atlantide ne serait-il pas finalement un avertissement à la palingénésie titanesque propre aux hommes, surtout quand leurs intentions sont prométhéennes (et non faustiennes) ?

Gabriele Adinolfi ne cache pas agir pour « la restauration de l’Imperium, intérieur et par conséquent extérieur, et une action d’ordre sélectif afin de procéder à la qualification de nouvelles élites – destinées à se substituer à l’État dans des domaines auxquels celui-ci a renoncé en vue de la constitution et de l’organisation des autonomies et des coopérations sociales ». Probable lecteur attentif des Principi di scienza nuova du Napolitain Giambattista Vico (1668 – 1744) dont la clé de voûte sont les ricorsi, l’auteur, dans un formidable reconciliatio contrariorum pense que « les cycles héroïques, qu’ils soient historiques ou simplement d’ordre intérieur, ont quelque chose de commun avec le titanisme, notamment le vitalisme et le rejet de tout lien, mais ils l’emportent parce que celui qui les incarne possède une lumière intérieure qui en atteste l’origine divine, sacrée, et qui oriente nécessairement cette rébellion vers un re-volvere, vers une restauration ». Bien malgré lui, George Orwell a-t-il contribué au retour des Dieux ? Il serait alors souhaitable que le Mythe bâtisse sur les vestiges des utopies intemporelles délétères une eutopie enracinée de communautés humaines disciplinées et néo-archaïques.

GF-T 

Notes

1 : Thomas Renaud, George Orwell, Pardès, coll. « Que sais-je ? », 2022.

2 : Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995.

3 : François Duprat, L'Internationale étudiante révolutionnaire, Nouvelles Éditions latines, 1969.

4 : dans La Tribune – Le Progrès du 29 août 2022.

5 : Paul Gottfried, Fascisme. Histoire d’un concept, L’Artilleur, 2022, pp. 177 – 178

6 : Ernst von Salomon, Le Questionnaire, Gallimard, coll. « Du monde                 entier », 1953.

7 : Ernst Jünger, L’État universel suivi de La mobilisation totale, Gallimard, coll. « Tel », 1990, pp. 27 – 28.

8 : Hervé Juvin, Chez nous ! Pour en finir avec une économie totalitaire, Nouvelle Librairie Éditions, coll. « Dans l’arène », 2022, p. 47.

9 : Idem, p. 16.

10 : Jacob Leib Talmon, Les origines de la démocratie totalitaire, Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », 1966.

11 : Gabriele Adinolfi, Pensées corsaires. Abécédaire de lutte et de victoire, Éditions du Lore, 2008, p. 94.

 

  • Gabriele Adinolfi, Mythe ou Utopie ? Une relecture verticale d’Orwell, La Nouvelle Librairie Éditions, coll. « Les idées à l’endroit », 2022, 326 p., 20 €.

mercredi, 28 septembre 2022

"Les Germains en France" de Ludwig Woltmann

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"Les Germains en France" de Ludwig Woltmann

Aux Editions du Lore

Pour toute commande: http://www.ladiffusiondulore.fr/index.php?id_product=1002&controller=product

Mort noyé en Méditerranée à l’âge de 35 ans, le docteur Ludwig Woltmann (1871-1907) demeure un anthropologue fort méconnu du grand public.

Ancien marxiste « converti » au darwinisme social, il fut pourtant la caution scientifique la plus influente auprès de l’eugéniste Georges Vacher de Lapouge.

Le présent ouvrage traitant de l’influence de l’élément racial germanique sur l’histoire et la culture de France fut un outil clé pour les recherches anthropologiques entreprises par l’Ahnenerbe en France.

Alliant parfaitement l’érudition à la concision, ce petit livre, illustré de 60 portraits, est indubitablement un excellent complément de lecture aux travaux du raciologue Hans Günther.

Toute cette belle puissance est perdue. Cette activité prodigieuse a pris brusquement fin, et Woltmann, le champion de l’aryanisme qui ne connaissait point le repos, repose pour toujours sous le linceul de saphir de la Méditerranée, attraction éternelle et éternelle meurtrière de la race aryenne (Vacher de Lapouge in Race et milieu social).

SOMMAIRE :

Avant-propos

Première partie L’histoire des races de la nation française

I. Questions principales de la théorie de race historique

II. La distribution des signes anthropologiques en France

III. Race et caractères des Gaulois

Deuxième partie Les Germains dans l’histoire française et la culture du Moyen Âge

I. L’agencement des Germains en Gaule

II. L’histoire sociale de la France

III. Les éléments germaniques dans la langue française

IV. La littérature française

V. Les Beaux-Arts

Troisième partie L’anthropologie et le génie dans les États français

I. Les conditions anthropo-sociologiques en France

II. L’origine raciale des génies français

III. Aperçus des signes anthropologiques des génies

IV. La dégénérescence raciale de la nation française

V. Considérations finales

Portraits

Caractéristiques techniques:

lundi, 26 septembre 2022

Le récit romanesque comme relation "dialogique" au réel: l'exemple des Brumes de Groningue

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Le récit romanesque comme relation "dialogique" au réel: l'exemple des Brumes de Groningue
 
On doit au Russe Michael Bakhtine l'idée que le roman se distingue de l'Histoire par la pluralité des interprétations, idée lumineuse que le roman est dans son essence, "dialogique" et non "monologique". Ainsi, les faits historiques se retrouvent au centre ou en marge de la trame narrative du roman traversés par une polyphonie de sens qui transcende la scientificité de l'Histoire. Pendant la lecture, certains récits scintillent de "moments de vérité" qui féconde l'imaginaire du lecteur, le tient attaché à la page ; c'est là le sceau d'un "bon" sinon d'un "grand" roman, celui dont les lignes affectives réinvente une aventure du sens. Pour prendre un exemple emblématique, on peut dire que le retour de Napoléon est plus "vrai" entre les pages de La Semaine Sainte de Louis Aragon qu'entre celles de n'importe quelle histoire officielle ; on y découvre une couleur, un paysage, des personnages à travers lesquels les histoires respirent, et non l'Histoire avec un grand H. 
 
Cette vision de la littéraire (bien plus qu'une simple théorie) m'a incité à imaginer ce que pourrait être la descendance d'un grand auteur français fusillé à la Libération. Une descendance comme symbole d'une fécondité refusée. Il en résulte une intrigue surprenante, celle que j'ai mis en scène entre les pages des Brumes de Groningue au cours de ce récit nouvellement publié aux Editions Les Impliqués.
 
L'ouvrage commence comme un récit de voyage: "Un soir d'hiver, un fermier de la lointaine Groningue (ville des Pays-Bas) ouvre sa porte à un cycliste au long cours visiblement égaré dans les brumes de la vaste plaine. La méfiance initiale fait peu à peu place à une certaine complicité quand notre hôte, taciturne et discret, apprend à domestiquer les questions du voyageur impétueux". Ce récit placé sur le thème de la rencontre inopinée se double ensuite d'une fiction narrative lorsque le visiteur découvre, à l'aune d'un faisceau d'indices, un secret de famille remontant à la seconde guerre mondiale. Du coup, une enquête mettant en scène des personnages des environs conduit à éclaircir ce secret dont le poids s'estompe à l'instar de la brume matinale qui se dissout peu à peu dans le paysage.
 
Vous pouvez entrer dans ce récit captatif en cliquant sur l'onglet LIRE UN EXTRAIT de la plage suivante :
 
Cet ouvrage sera présenté lors de la table ronde organisée au château de Trouville (Normandie) le 9 octobre, puis à la "Fête du Pays Réel" de Rungis (Paris) le 19 novembre 2022. Contact : fredericandreu@yahoo.fr
 

samedi, 24 septembre 2022

Une réponse révolutionnaire au transatlantisme : la "mission eurasienne" d'Alexander Douguine

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Une réponse révolutionnaire au transatlantisme : la "mission eurasienne" d'Alexander Douguine

par Alexander Markovics

Bron: https://gegenstrom.org/alexander-markovics-eine-revolutio...

Au vu des crises actuelles qui tiennent fermement les États européens comme dans un étau, de nombreux Européens inquiets s'interrogent anxieusement sur l'avenir géopolitique du continent. Alexander Markovics, on le sait, défend avec passion l'idée d'un lien fort entre l'Europe et la Russie. C'est ce qu'il fait également dans l'article suivant, où il explique les domaines de la politique sociale et de la géopolitique et leurs oppositions polaires respectives.

L'Europe souffre de son inféodation aux États-Unis et à la communauté des valeurs occidentales. Que ce soit en termes d'identité (immigration de masse, individualisme, politique de genre) ou de politique économique et énergétique (sanctions contre la Russie), le lien étroit avec les États-Unis et le libéralisme n'offre absolument aucun avenir à l'Europe. Mais à quoi peut ressembler une alternative révolutionnaire au "Nouvel ordre mondial" et à la mondialisation ? Dans son livre "Mission eurasienne", le philosophe russe Alexandre Douguine présente une contre-proposition révolutionnaire à l'ordre mondial occidental, qui promet également un avenir plein d'espoir pour l'Allemagne et l'Europe. Nous allons maintenant exposer les principales idées que Douguine exprime dans ce livre et déterminer si ce dernier peut également intéresser le camp des patriotes en Allemagne.

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Mission eurasienne - une alternative au transatlantisme

Dans cette traduction en français d'un ouvrage déjà paru en anglais en 2014, Douguine décrit d'une part l'évolution de l'idée eurasienne, en commençant par l'eurasisme dans l'entre-deux-guerres, en passant par le néo-eurasisme vers la fin de l'Union soviétique, jusqu'à la Quatrième théorie politique à la fin des années 2000, et d'autre part il explique pourquoi celle-ci constitue une alternative au transatlantisme (ndt: terme allemand pour désigner l'atlantisme), non seulement pour la Russie, mais aussi pour les autres civilisations du monde. Les textes rassemblés pour ce livre couvrent une longue période allant du début des années 2000 ("Manifeste de l'alliance révolutionnaire mondiale") à 2022 (voir ses textes sur l'opération militaire russe en Ukraine) en passant par la fin des années 2000 et le début des années 2010 (textes sur la Quatrième théorie politique, interview de Douguine peu avant la réélection de Poutine en 2012). En outre, l'édition allemande contient également une préface de Peter Töpfer sur le "Sujet radical" de Douguine, qui fait référence à son œuvre philosophique. Nous n'en ferons ici qu'une brève remarque, car cette explication ne figure pas dans l'édition allemande. Ce faisant, les textes abordent également une question cruciale : Qu'est-ce qui fait de l'eurasisme et de la Quatrième théorie politique une réponse révolutionnaire au libéralisme pour l'Allemagne et l'Europe ?

Pour la diversité des peuples, contre l'universalisme occidental

La nature révolutionnaire de l'eurasisme se révèle dans le fait qu'il rejette l'universalisme occidental dans toutes ses dimensions. Chaque peuple doit-il vivre dans une démocratie à l'occidentale ? Toutes les économies doivent-elles obéir aux lois du libre marché et du capitalisme ? Ce sont précisément ces idées que les Eurasistes rejettent radicalement. Cela s'explique en grande partie par l'histoire de leur développement : dans le prolongement des slavophiles qui, dès le 19ème siècle, rejetaient le libéralisme et proclamaient une civilisation russe autonome, bien distincte de l'Occident, les Eurasistes ont commencé à réfléchir à la place de la Russie dans le monde lors de leur exil européen dans les années 1920, après la fin de la guerre civile russe. Les principaux représentants de l'eurasisme, tels Nikolai Trubetzkoy [1], Petr Savitsky [2] et Lev Gumiljov [3], ont rejeté l'exigence occidentale de pérégriner  spirituellement "d'est en ouest" et ont insisté sur leur identité russo-eurasienne si particulière, qu'ils conçoivent explicitement comme une synthèse non seulement des cultures slaves orientales et finno-ougriennes, mais aussi des modes de vie mongol et turc. Une importance particulière est accordée à l'effet passionnel qui, selon Gumiljov, conduit à un mode de vie actif et intense (celui des peuples des steppes) et constitue une mutation génétique au sein de l'ethnos, contribuant à la naissance de passionnés.

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Le monde : pas un univers, mais un plurivers

Par analogie avec le représentant de la Révolution conservatrice Oswald Spengler, ils ont ainsi forgé le concept de "civilisation", par lequel ils entendent non pas une forme de déchéance de la culture, mais un cercle culturel parmi d'autres, auquel différents peuples et cultures peuvent s'unir en raison de points communs dans leur histoire, leur culture et leur religion. Contrairement aux penseurs libéraux occidentaux du 20ème siècle, qui affirmaient qu'il n'existait qu'une seule civilisation occidentale et que tous les autres peuples étaient des barbares, les Eurasistes proclamaient la pluralité des civilisations et donc un plurivers, par opposition à la conception occidentale d'un univers culturel. Ainsi, tout en rejetant l'idée d'un "monde unique", ils considèrent qu'il y a autant de mondes que de peuples dans l'esprit des gens, générés par le langage propre à chacun d'eux et ce, en premier lieu, dans la pensée.

La terre : l'habitat comme influence décisive dans le devenir d'un peuple

En s'appuyant sur la discipline de la géosophie, les Eurasistes ont constaté qu'il ne pouvait y avoir de modèle universel de développement humain, car la multiplicité des paysages sur la Terre engendre également une multiplicité de cultures, chacune avec ses propres cycles, ses propres critères internes et sa propre logique. L'habitat définit donc le peuple qui y vit, les peuples deviennent l'expression du paysage dans lequel ils vivent. En conséquence, les Eurasistes ont plaidé pour que les civilisations soient également analysées selon un axe spatial.

Les néo-eurasistes : eurasisme + traditionalisme + géopolitique

Les néo-eurasistes, qui ont commencé à faire parler d'eux à la fin des années 1980 et dont Alexandre Douguine est l'un des principaux représentants, ont repris les idées de leurs ancêtres en les enrichissant de la pensée de la révolution conservatrice et de la géopolitique. L'émergence de ce mouvement de pensée a été rendue possible par l'érosion de l'Union soviétique qui, après la fin du stalinisme, était prise dans un conflit interne entre les forces réformistes/sociales-démocrates et les faucons aux idées conservatrices. La victoire des forces réformistes a été suivie par l'éclatement de l'URSS et l'émergence d'un État russe dont les élites percevaient la culture russe comme quelque chose d'étranger à assimiler à la culture occidentale. Le national-bolchevisme, né de la collaboration entre d'anciens cadres conservateurs du PCUS et des opposants conservateurs et patriotes, n'était qu'une étape intermédiaire dans le développement du néo-eurasisme. Suivant les leçons de Carl Schmitt, ils comprenaient la lutte entre l'Occident et la civilisation eurasienne comme un conflit entre des puissances maritimes à l'esprit progressiste et mondialiste et des puissances continentales (telluriques) à l'esprit conservateur et traditionaliste. Dans le cadre de ce conflit historique mondial entre la terre et la mer, chaque État et chaque culture peut choisir son camp. Les néo-eurasistes, en tant qu'opposants à l'ordre mondial unipolaire et à la mondialisation, plaident ici en faveur d'une prise de position aux côtés de la puissance terrestre dans la grande guerre des continents. Enfin, l'école de pensée philosophique du traditionalisme, avec ses représentants René Guénon, Julius Evola et Titus Burckhardt, est également d'une grande importance pour le néo-eurasisme, car elle représente un règlement de comptes général non seulement avec le libéralisme et le capitalisme, mais aussi avec l'ensemble de la modernité en tant que telle, qui souligne la primauté de l'idée et de la religion. Par conséquent, le néo-eurasisme est une idéologie anti-impérialiste, anti-moderne et anti-capitaliste, dont l'objectif est de restaurer le mode de vie et de pensée traditionnel au sein de chaque civilisation.

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Grand espace et civilisation comme nouveaux acteurs de la géopolitique

S'appuyant également sur Carl Schmitt, ils considèrent que l'acteur de cette lutte n'est pas l'État-nation, mais le grand espace au sens de la "civilisation", telle qu'ils l'ont définie. Douguine voit l'avenir de l'Etat-nation dans la lutte contre la mondialisation en fonction de trois choix possibles:

    - La dissolution dans un futur État mondial.

    - La résistance à l'unipolarité avec maintien de l'ordre étatique national.

    - L'abolition de l'État-nation dans une formation de grand espace.

Dans le prolongement de Carl Schmitt, Alexander Douguine se prononce en faveur de la civilisation et du grand espace comme forme d'organisation future en géopolitique. Celui-ci ne correspond pas, selon sa logique, au nationalisme qui uniformise et unifie ses citoyens dans la matrice de pensée propre à la modernité (voir par exemple la République française ou, dans l'histoire allemande, le Troisième Reich), mais à celui de l'empire, qui est toujours composé d'une multitude de peuples et de religions et dirigé par un peuple impérial. Douguine constate ici un pluriversum des civilisations, dans lequel non seulement la Russie-Eurasie, la Chine et le grand espace islamique composé de plusieurs civilisations ainsi que l'Amérique du Sud ont une chance de s'émanciper de l'universalisme occidental, mais aussi l'Europe elle-même, qui est pour le moment encore vassale [4] des États-Unis.

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Grand espace, autarcie, autonomie, souveraineté

Les idées d'autarcie et de souveraineté sont fondamentales pour le grand espace: parce qu'un État-nation seul ne peut pas faire face à la mondialisation, plusieurs États-nations doivent s'unir et transférer leur souveraineté à l'échelle du grand espace. Parce qu'un État-nation n'est pas en mesure de s'affirmer face aux sanctions et aux politiques de blocus occidentales, plusieurs d'entre eux doivent s'unir pour garantir leur capacité d'action en cas d'urgence. Le concept d'autonomie, qui s'oppose à l'idée moderne de centralisme, est important à cet égard : le niveau de civilisation prendra certes à l'avenir des décisions importantes en matière de politique étrangère, mais à l'intérieur, les niveaux inférieurs de la grande région seront autonomes dans l'organisation de leurs propres conditions de vie, conformément au principe de subsidiarité et à l'idée "E pluribus unum" ("créer l'unité à partir de la pluralité"), ce qui inclut également l'indépendance culturelle. Dans ce contexte, l'autonomie n'englobe pas seulement le niveau culturel, mais aussi les dimensions religieuse, sociale, économique et ethnique de la vie. En ce qui concerne l'activité économique des grandes régions, le mouvement eurasien de Douguine revendique quatre zones géo-économiques. Contrairement aux penseurs transatlantiques (= atlantistes) qui ne proclament que trois zones et voient dans la Russie-Eurasie un trou noir, les Eurasiens plaident pour l'établissement de la ceinture continentale eurasienne comme quatrième zone géo-économique, à côté des zones géo-économiques américaine, euro-africaine et pacifique. Alors que dans la zone géoéconomique américaine, ils sont favorables à une organisation de la grande région d'Amérique centrale et d'Amérique latine ainsi qu'à un confinement des États-Unis sur eux-mêmes, dans la ceinture euro-africaine, les Eurasiens considèrent que l'indépendance de l'Europe vis-à-vis des États-Unis et la formation de l'Afrique subsaharienne en tant que grande région distincte sont importantes pour l'émergence de la multipolarité. Dans la ceinture continentale eurasienne, le grand espace de la Russie-Eurasie et de l'Islam continental reste à créer, alors que l'Inde et la Chine ont déjà largement constitué les frontières de leur grand espace.

La quatrième théorie politique : au-delà du libéralisme, du fascisme et du marxisme

La dernière étape de l'évolution de l'eurasisme est identifiée par Douguine dans la Quatrième théorie politique. Il s'agit de l'ébauche d'une nouvelle théorie politique centrée sur le Dasein de Martin Heidegger, par lequel Douguine entend le peuple, et dont l'objectif est le dépassement total de la modernité politique. La première théorie politique de Douguine est le libéralisme, la deuxième, le marxisme, et la troisième, le fascisme/national-socialisme [5]. En déconstruisant les idéologies, il les débarrasse de ce qu'il considère comme des éléments problématiques - le capitalisme et l'individualisme pour le libéralisme ; le collectivisme, la pensée de classe et le matérialisme pour le marxisme ; et l'illusion raciale et l'allégeance à l'État pour le fascisme/national-socialisme - pour finalement couler dans un moule nouveau les éléments qu'il considère comme positifs de ces théories. Dans le libéralisme, il reconnaît la "liberté de" comme un élément positif, dans le marxisme, la critique du libéralisme et dans le fascisme, l'ethnocentrisme comme un élément à préserver. Au-delà d'une critique dévastatrice de la modernité - qu'il mène également en s'appuyant sur les connaissances du postmodernisme, puisqu'il veut s'attaquer à la racine du problème - il reste donc une base positive de la Quatrième théorie politique, que chaque peuple et chaque civilisation peuvent désormais utiliser pour préserver/redécouvrir leur identité propre, libérée de la pensée de la modernité et de la contrainte d'aller "d'Est en Ouest", tout en construisant un ordre politique qui la reflète.

La primauté de l'esprit : aller d'ouest en est

Alors que Douguine reconnaît dans la Nouvelle Droite européenne l'expression européenne de la Quatrième Théorie Politique, il voit dans le néo-eurasisme la variante russo-eurasienne de la Quatrième Théorie Politique. A ce niveau, l'eurasisme signifie certes un refus de l'Occident moderne et de la primauté du matérialisme qu'il affirme, en empruntant un chemin qui va "d'Ouest en Est", qui mène à la primauté de l'esprit, ce qui suppose une participation à la noomachie (la guerre de l'esprit) et non une simple position de spectateur. Le pouvoir au sens de l'eurasisme est toujours une idéocratie, c'est-à-dire l'imprégnation de l'État par une idée qui donne un sens à l'ensemble de la construction de la communauté, et non une oligarchie de milliardaires masquée par une démocratie de façade. Cela pose sans aucun doute un grave défi à l'Occident, qui est non seulement le centre du monde (anciennement) unipolaire, mais aussi aux ravages intellectuels qu'il a générés. Comment pourra-t-il renaître de ses cendres après la Grande Réinitialisation ? Là encore, l'ouvrage de Douguine donne les premières indications sous la forme de voies possibles pour les États-Unis vers l'avenir.

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Comment l'Occident peut-il surmonter la modernité ? Une question d'identité

Comme l'Occident ne fait aucun effort pour respecter les spécificités culturelles et les particularités des autres civilisations, mais qu'il cherche au contraire à les niveler par l'universalisme occidental - sans doute le plus visible aujourd'hui avec le libéralisme "branché" 2.0 du Great Reset - Douguine appelle à un soulèvement des civilisations et à un "Grand Réveil" contre l'hégémonie occidentale. Comme nous l'avons vu dans ses écrits sur le Grand Remplacement et la Quatrième Théorie Politique, cela ne s'accompagne pas chez Douguine d'une haine de la culture occidentale en tant que telle, mais seulement d'un rejet de l'Occident moderne, alors qu'il respecte profondément la tradition médiévale et antique de l'Europe occidentale, par exemple. Le modèle identitaire tripartite que le philosophe et ethnosociologue russe présente à propos des États-Unis est également intéressant à ce stade : 1) L'identité diffuse. Douguine entend par là un vague sentiment d'appartenance commune qui est confus, incertain et faible. L'identité diffuse ne se manifeste que dans des situations extrêmes, telles que les guerres, les révolutions et les catastrophes naturelles. 2) L'identité extrême. Elle représente une identité arbitraire et artificielle qui devient une idéologie. Le nationalisme ou l'identité de classe ou cosmopolite en sont des exemples. Alors qu'elle met souvent l'accent sur certaines caractéristiques de l'identité diffuse, elle en laisse d'autres de côté et en constitue une caricature. 3) L'identité profonde, qui se cache sous l'identité diffuse. Elle fait d'un peuple un peuple et en est le fondement. Le peuple n'est pas constitué du présent, mais se déplace du passé vers le futur au niveau de sa langue, de sa culture et de sa tradition. L'identité profonde représente le tout qui se déroule à la fois dans le temps et dans l'espace, c'est l'homme en tant qu'existence. Citant l'ethnologue allemand Leo Frobenius, Douguine note à ce stade que la culture est la terre qui se manifeste à travers l'homme. Alors que les Européens disposent toujours de leur identité profonde, les États-Unis sont confrontés au problème qu'ils ont été créés à l'origine sur une tabula rasa culturelle en Amérique du Nord pour réaliser l'utopie de la modernité. Les États-Unis ont été construits en négligeant le sol qui appartenait en fait aux Indiens. Ainsi, dès le départ, les États-Unis étaient une société hautement mobile de nomades se déplaçant à la surface d'un espace presque inexistant. Le système des deux partis, les démocrates et les républicains, résume leur identité diffuse, qui oscille autour des vecteurs de la liberté, du libéralisme, de l'individualisme et du progrès.

Trois possibilités pour les Américains de trouver leur identité profonde

En conséquence, Douguine voit trois possibilités pour les États-Unis : 1) Le retour à l'identité européenne. N'ayant pas de sol propre, les Américains peuvent se débarrasser de leur identité moderne et considérer leur situation dans le sens d'un autre camp existentiel du point de vue de la matrice-mère qu'est l'Europe. Cela signifierait pour les Américains d'origine européenne l'âge adulte d'une existence authentique au sens de Martin Heidegger. 2) L'Américain reste américain, mais cherche son identité dans le sens du logos américain individualiste. Cela le conduit, dans l'esprit du protestantisme, à ce que l'individu, manquant d'enracinement, cherche ses racines dans le ciel sous la forme d'un Dieu individuel qui lui est propre et qu'il doit se créer lui-même, librement, selon Friedrich Nietzsche. Les nombreuses sectes protestantes aux États-Unis peuvent être considérées comme un exemple de la recherche de Dieu par l'individu. C'est à travers elles que l'individu de l'époque moderne trouve sa profondeur. Enfin, 3) la voie de l'existentialisme américain, la préoccupation individuelle pour la mort, rendue possible par le fait que la société rend l'individu libre de tout, mais aussi libre pour le néant. C'est en s'occupant de sa propre fin que l'on peut finalement éveiller le contenu de son être.

Une lecture fascinante, importante pour la compréhension de l'eurasisme et du monde multipolaire

Dans l'ensemble, "Mission eurasienne" d'Alexandre Douguine est une lecture fascinante qui permet de mieux comprendre l'eurasisme et le monde multipolaire qui se dessine. Compte tenu des perspectives que l'eurasisme offre à l'Allemagne et à l'Europe, nous espérons qu'il sera souvent lu et encore plus souvent discuté. L'Allemagne et l'Europe ont besoin d'alternatives au transatlantisme qui s'effondre - ce livre peut en fournir une.

Le livre est disponible aux éditions Arktos (https://arktos.com/product/eurasische-mission/).

Notes:

[1] 1890 - 1938, linguiste russe, historien et fondateur de la morphophonologie. Un des leaders du mouvement eurasien, connu pour son livre "L'Europe et l'humanité".

[2] 1895 - 1968, co-fondateur du Mouvement Eurasien, économiste et géographe. A combattu le communisme aux côtés du général Wrangel pendant la guerre civile russe.

[3] 1912 - 1992, historien et ethnologue soviétique. A rejeté la thèse du joug mongol en ce qui concerne l'histoire russe et a évalué positivement la symbiose entre les Russes et les peuples turcs comme les Mongols.

[4] Le terme "vassal" désignait à l'origine l'engagement volontaire d'un homme à servir son seigneur, son duc ou son prince, c'est-à-dire l'expression d'une loyauté et d'un soutien mutuel, tout comme le principe de suzeraineté. Aujourd'hui, le terme "vassalité" a plutôt une connotation négative et désigne une sorte de lien involontaire entre un pays et un autre plus puissant. (NDLR)

[5] Douguine lui-même fait une distinction entre les deux concepts et leurs sujets respectifs - l'État pour le fascisme, la race pour le nazisme), mais reconnaît leur matrice idéologique commune faite de nationalisme, de militarisme, de collectivisme et de culte du chef.

 

 

jeudi, 22 septembre 2022

Mattias Desmet et la psychologie du totalitarisme

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Mattias Desmet et la psychologie du totalitarisme

Jan Lievens

Source: Nieuwsbrief Nr 172 - September 2022
Knooppunt Delta Vzw

Mattias Desmet est sous le feu des critiques. Ce professeur de psychologie clinique à l'UGent a publié au début de l'année "La psychologie du totalitarisme" (chez Pelckmans), dans lequel il analyse la montée du totalitarisme d'un point de vue psychologique.

Ce livre est un grand succès. Il s'est vendu à 20.000 exemplaires en Flandre. Pourtant, son livre n'a pas fait l'objet d'une seule critique dans nos "médias de qualité" (autoproclamés tels), ni d'interviews dans les journaux, les magazines ou les émissions de radio et de télévision. Ceci, bien sûr, a tout à voir avec sa critique de l'approche de la crise du coronavirus.

Consensus élitiste

En tant que l'un des six éminents critiques de la politique sanitaire, il a participé à la série documentaire "Tegenwind", à laquelle participait également le professeur Lieven Annemans. Le fait que ce documentaire ait été un succès en ligne avec plus de 4 millions de visiteurs il est devenu le lauréat du prix d'audience Ultima (le prix de la culture du gouvernement flamand). On pourrait alors penser que les créateurs ou l'un des six scientifiques seraient invités à un programme très suivi tel que De Afspraak. Mais il n'y a évidemment pas de place pour cela dans les médias flamands dont l'esprit est bien étroit. Au printemps, Tegenwind a été largement diffusé dans l'émission de la VRT mentionnée plus haut, mais il a été rejeté par une foule de bien-pensants, à l'exception de Rik Torfs, qui s'est étonné du manque de tolérance de la part de ceux qui sont encore si fiers d'afficher justement leur "tolérance". C'est ainsi que cela se passe en Flandre en l'année 2022 : toute personne qui ne fait pas partie du consensus élitaire est déclarée persona non grata, et exclue. Noam Chomsky appelle cela la manière habile de garder la population passive et obéissante : le spectre des opinions acceptables est strictement délimité, mais au sein de ce spectre, un débat très animé est autorisé.

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Le succès aux États-Unis

50.000 exemplaires de la traduction anglaise de son livre, The Psychology of Totalitarianism, auraient déjà été vendus. Desmet est actuellement aux États-Unis pour promouvoir son livre et a fait sensation avec son passage dans le talk-show du célèbre penseur "complotiste" Alex Jones. Il y a fait une déclaration malheureuse sur la chirurgie à cœur ouvert sous hypnose, pour laquelle il s'est immédiatement excusé. Beaucoup plus intéressante et approfondie a été son interview avec Tucker Carlson sur Fox News. Le populiste conservateur Carlson est le commentateur politique le plus regardé aux États-Unis, laissant loin derrière lui la concurrence de CNN et MSNBC. Desmet a eu plus d'une heure pour exposer calmement sa théorie sur la formation des masses et le totalitarisme. Dans un article d'opinion au ton paternaliste, le philosophe de l'UGent Ignaas Devisch (De Standaard, 13 septembre 2022) affirme que Desmet s'est laissé utiliser par Carlson: "Car bien sûr, ces interviews ne portent pas sur Desmet lui-même ou sur son livre (...) Ils ne l'interprètent que parce que son titre de professeur donne de l'autorité aux vues insensées du showmaster et correspond à son programme politique". Comme si Carlson, qui touche des millions d'Américains chaque jour, avait besoin d'un universitaire flamand pour "lui prêter de l'autorité". Une telle affirmation est la meilleure preuve que Devisch n'a même pas regardé l'interview. Convainquez-vous : ICI - https://www.bitchute.com/video/7yt5BRImUQdz/

Le totalitarisme technocratique

Pendant ce temps, Desmet fait l'objet d'une campagne orchestrée par les médias habituels alignés sur le régime, avec notamment des témoignages anonymes d'étudiants qualifiant ses cours d'"endoctrinement". Le grand péché de Mattias Desmet est qu'il ne se contente pas de prendre en considération les exemples historiques de totalitarisme. Le national-socialisme du régime hitlérien et le communisme de l'Union soviétique sous Staline sont les principales émanations des systèmes totalitaires du 20ème siècle. Desmet fait référence aux Origines du totalitarisme (1951) de la philosophe juive allemande Hannah Arendt. Elle y expose une vision dystopique du futur selon laquelle, après la chute du nazisme et du stalinisme, un nouveau totalitarisme émergerait, qui ne serait plus dirigé par des "chefs de bande" comme Hitler et Staline, mais par des bureaucrates et des technocrates atones.

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L'isolement social

Nous sommes donc arrivés à l'essentiel de l'argument de Desmet. En Occident, nos libertés sont de plus en plus sous pression. Les voix dissidentes sont de plus en plus censurées et sanctionnées. Les actions intrusives des services de sécurité se multiplient et gagnent en marge de manœuvre, en collaboration avec Big Tech. Le grand récit auto-justificateur de notre société - le récit des Lumières - ne conduit plus à l'optimisme et au positivisme. L'état psychologique de la société se traduit par un isolement social, une augmentation des congés de maladie dus à la souffrance mentale et une utilisation massive de produits psycho-pharmaceutiques. Desmet parle même d'une épidémie : pas moins de 300 millions de doses d'antidépresseurs sont utilisées chaque année en Belgique. Cela place la Belgique à cette première place peu enviable en Europe. Il s'ensuit que de nombreuses personnes ne sont plus en "résonance" avec le monde qui les entoure, mais sont aliénées par rapport à leurs semblables et à la nature.

Formation de la masse

Dans un tel état, beaucoup de gens sont enclins à la formation de masse, ce qui revient à une hypnose de groupe qui prive les individus de toute capacité de distanciation critique et de conscience éthique. Gustave Le Bon a formulé cette idée dès 1895 dans sa Psychologie des foules. La formation de masse est aussi vieille que l'humanité, pensez aux bûchers de sorcières ou à la Révolution française, mais la masse moderne est un phénomène nouveau. Desmet identifie quatre conditions pour la formation de masses à grande échelle : (1) un grand groupe de personnes fait l'expérience de la solitude et de l'isolement social, (2) leur vie n'a pas de sens, il y a un manque de construction de sens, (3) la présence de beaucoup d'anxiété flottante (non liée à une représentation et donc difficile à contrôler) et de malaise psychologique dans la population, et (4) beaucoup de frustration et d'agressivité sans bornes dans la société. Desmet soutient que ces quatre conditions étaient présentes avant la montée du nazisme et du stalinisme et les voit également présentes à notre époque. Le rôle des médias de masse est crucial pour focaliser la peur des masses sur le dissident, le juif, le bourgeois, le non-vacciné. Puis naît la volonté de s'attaquer à l'objet de cette peur et, au stade final, de le détruire.

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Collectivisme

En substance, la formation de masse revient à ce qu'une société saturée d'individualisme et de rationalisme bascule soudainement vers la condition radicalement opposée, vers un collectivisme irrationnel et radical. C'est ainsi que Desmet fait le lien avec la crise sanitaire: ceux qui ne s'inscrivent pas dans le récit dominant rompent la solidarité avec le collectif et se voient reprocher un manque de responsabilité civique et de solidarité. Les masses "croient" au narratif officiel, non pas parce qu'il est juste, mais parce qu'il crée un nouveau sentiment d'appartenance. Selon Desmet, il s'agit de comportements rituels qui ont pour fonction de renforcer la cohésion du groupe. Il ne s'agit pas de la connectivité entre les individus mais du lien entre l'individu et le collectif.

Osez penser et osez parler

Pour contrer la formation de masse, il est nécessaire que les gens continuent à s'exprimer dans les espaces publics. Desmet voit la cause de cette formation de masse dans une idéologie mécaniste-matérialiste qui est dominante aujourd'hui et se manifeste dans un transhumanisme technocratique. Le livre de Mattias Desmet offre beaucoup de matière à réflexion et à débat social. Notre devise : ignorez les médias de masse, lisez ce livre et, surtout, formez votre propre opinion.

mardi, 20 septembre 2022

Manifeste de Stefan George (contre la "barbarie éclairée au gaz")

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Manifeste de Stefan George (contre la "barbarie éclairée au gaz")

Une critique de "Manifesto" (1912), un volume qui figure, avec le texte allemand en regard, dans le catalogue des Edizioni Ar, édité par Umberto Colla

par Giovanni Sessa

Source: https://www.barbadillo.it/106040-il-manifesto-di-stefan-george-contro-la-barbarie-illuminata-a-gas/

Stefan George, le Vate, le Meister. Un titan qui se bat contre son époque, contre la modernité, contre la montée de la plèbe. Chanteur du sacré et porteur, avec sa propre œuvre, de la tentative inutile et inactuelle, vu les derniers temps dans lesquels il a eu la chance de vivre, de resacraliser la parole poétique et, avec elle, le monde. Ces définitions affirmées trouvent confirmation dans une publication récente. Nous nous référons à: Stefan George, Manifesto (1912), un volume qui figure désormais, avec le texte allemand en regard, dans le catalogue des Eidzioni Ar, édité par Umberto Colla, à qui nous devons l'éclairant essai en conclusion, "Contre le barbarisme éclairé au gaz" (pp. 70, euro 15.00).

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En fait, le texte en question est apparu à l'origine comme "introduction des éditeurs" au troisième et dernier numéro (1912) du journal annuel du Kreis. La paternité de la pièce par George peut être déduite non seulement de son contenu, mais aussi de son style limpide malgré sa redondance expressive, et a été révélée par Hildebrant, un éminent disciple "platonicien" du Meister. Ce dernier rapporte que George lui a avoué qu'il cherchait un avocat pour le défendre contre d'éventuelles accusations en rapport avec un article qu'il était en train d'écrire, centré sur une critique radicale des modernes : l'introduction au dernier numéro du Jahrbuch für die geistige Bewegung.

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Il s'agissait d'un texte à plusieurs points, ce qui explique le choix éditorial correct de l'intituler Manifesto. De plus, il a été écrit par le Vate, à une époque où la culture européenne était secouée par les manifestes de l'avant-garde (le Manifeste du Futurisme était sorti en 1909). Le trait véritablement pertinent et qualifiant de l'écriture de George est qu'il s'agit d'une invective anti-moderne, dont les thèses sont soutenues par une prose frondeuse, parfois lyrique, et par un flair exégétique visant à identifier les points critiques des "destins progressifs" auxquels l'humanité était confrontée. George remet en cause, tout d'abord, l'idée d'un développement linéaire de l'histoire, opposant "à ce que nous considérons comme une maladie universelle grave et répandue de l'esprit, la vision cyclique, aujourd'hui oubliée" (p. 11).

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Deuxièmement, le poète saisit comment les certitudes de la société progressiste flottent sur un sentiment d'insécurité généralisé : "même le regard le plus obfus ne peut échapper à la tristesse générale, qui se répand malgré toutes les améliorations extérieures" (p. 11). La science moderne n'accorde pas à l'individu un pouvoir effectif sur le réel, et lorsqu'elle est appliquée à l'étude du monde classique, elle vise à le dépouiller, par conséquent  "si l'helléniste, de par sa connaissance omnivore des données factuelles, n'est incité à rien d'autre qu'à réduire le monde antique à quelques formules journalistiques [...] alors nous avons le droit non seulement de mépriser cette science, mais de la combattre" (p. 15).

La réalité contemporaine  -aujourd'hui comme hier, d'où l'extraordinaire actualité de ce texte jugé suranné-  est le royaume de la médiocrité, tout, note George dans ces pages, est dominé par le nombre, par la quantité brute: " L'État veut protéger les faibles [...] mais [...] opère un affaiblissement [...] de toute la race humaine : l'État interdit l'esclavage, mais fait tout pour que tout le monde devienne esclave" (p. 19). George, en 1912, était clairement conscient du trait totalitaire des démocraties libérales ; son diagnostic est une prophétie qui se réalise pleinement aujourd'hui. Les éléments de critique sociale et de coutume ne manquent pas non plus dans ce Manifeste : la féminité a été, chez la femme moderne, stérilisée, de manière à la priver de son ancien pouvoir de génération de héros. Chaque aspect de la vie s'est plébiscité. C'est le résultat de la propagation de la vision protestante du monde. Le protestantisme est lu comme le "présupposé du développement libéral, bourgeois et utilitaire" (p. 27), et même le catholicisme devient "protestant". Nous sommes entrés dans la phase finale de la modernité, affirme George et : "lorsque, par le commerce, les journaux, l'école, l'usine, les casernes, l'infection citoyenne progressiste aura pénétré jusqu'aux coins les plus reculés de la terre et que le monde sataniquement inversé, le monde de l'Amérique, le monde des fourmis, aura été définitivement installé" (p. 33), tout sera accompli. C'est la réalité dans laquelle nous vivons.

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Dans les années 1890, George avait déjà mûri cette opposition radicale à son époque. Comme le souligne Colla, le moment le plus important de sa formation anti-moderniste doit probablement être identifié dans sa présence parmi les "Cosmiques de Munich", avec Klages et Schuler, défenseurs acharnés du "paganisme féminin", dont Bachofen avait admirablement parlé. Le Meister n'a pas réussi, comme les deux "Cosmiques", à aller jusqu'à vénérer les "autels abandonnés" des cultes antiques, mais il a œuvré, à sa manière, pour que la voix de la Grèce résonne à nouveau en Allemagne. Après tout, sa profession de foi catholique était purement formelle : il considérait l'Église de Rome comme la gardienne du "principe païen, éternellement vital" (p. 45), même s'il comprend parfaitement les intentions "modernistes" des hiérarchies ecclésiastiques. C'était une grave erreur. Pour cette raison, sa proposition avait un caractère ambigu, il était moins cohérent que Schuler et Klages.

Le Manifeste (1912) est cependant, en plus d'un texte d'une remarquable beauté, un coup de trompette capable de réveiller les intelligences ternes et endormies de notre époque, chloroformées par la "culture de l'effacement", dernière expression de l'"intellectuellement correct". George est un auteur vers lequel doivent se tourner ceux qui ne veulent pas se soumettre docilement à l'enchantement onirique de la post-modernité. 

Giovanni Sessa

lundi, 12 septembre 2022

"Immortel Mishima"

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"Immortel Mishima"

Le livre, que je rencence ici, est un cadeau de mon ami et camarade Alejandro Linconao lors de ma dernière visite à Buenos Aires. Comme il me l'a dit, "ce livre est un hommage au courage universel".

Par Enric Ravello Barber

Le livre est édité par le Grupo Minerva (Argentine):  https://grupominerva.com.ar/2021/01/novedad-editorial-mis...

Compilé par Alejando Linconao, le livre est une anthologie d'articles signés par différents auteurs qui naviguent littérairement à travers la vie, les idées, l'esthétique et surtout la mort de l'écrivain japonais le plus connu en Occident.

Les contributions de Francesco Marotta, Andreas Scarabelli, Rubén González, Carmino Mohomed, Christofer Pankhurst, Kerry Bolton, Troy Southgate, Giuseppe Fino, Emanuel Pietrobon et Alejandro Linconao lui-même, qui écrit le dernier chapitre, forment en quelque sorte un ensemble narratif et explicatif qui permet au lecteur de se faire une idée complète et globale de la réalité qui a entouré et incarné Kimitake Hiraoka, connu dans le monde entier sous le nom de Yukio Mishina. De sa naissance dans une famille japonaise traditionnelle, à sa mauvaise santé qui l'a empêché de participer en tant que soldat à la Grande Guerre contre les États-Unis et le monde moderne. Une guerre qui, cependant, marquera son destin à jamais.

La déclaration de l'empereur du Japon, Hiro Hito, dans laquelle - contraint par les troupes du capitalisme et de la décadence - il renie sa nature divine, a eu un fort impact sur Mishima. Pour lui, l'Empereur est et sera éternellement le fils d'Amaterasu ; il faudra créer les conditions pour qu'il se proclame à nouveau tel. Mishima a été formé dans des cercles nationalistes de plus en plus radicaux, où il était courant de critiquer le bouddhisme et de revendiquer le shinto comme seule religion du Japon. Mishima ressent aussi intérieurement le besoin de rendre leur dignité à tous ceux qui sont morts pour le Japon et l'Empereur en devenant des kamikazes, comme il le dit dans Le Vent des Dieux. 

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Mishima lit et intériorise le grand ouvrage du samouraï Hagakure et déclare : "J'y ai découvert que la voie du samouraï est la mort". Il s'est donc préparé à sa mort en créant une armée non armée, la Tatenokai (la société du bouclier), dont les principes fondateurs sont les suivants : "l'Empereur est le seul symbole de notre communauté historique et de notre culture, ainsi que de notre identité raciale". Il réussit à recruter une centaine de patriotes pour cette armée, qui - comme le vent kamikaze - était également très divine.

Le 25 novembre 1970, Mishima et quatre membres de sa Tatenokai pénètrent dans le quartier général des Forces d'autodéfense japonaises, l'armée très réduite que l'occupant américain a permis à l'ancien Empire du Soleil Levant de posséder.  Une fois à l'intérieur, Mishima prononce un discours visant à provoquer un soulèvement des soldats en faveur de l'empereur et de la renaissance du Japon. Les soldats ne l'écoutent pas, ils sont déjà des hommes d'une autre époque - une époque sans doute la pire et la plus dépourvue d'héroïsme. Déçu, Mishima se détourne et accomplit le seppuku, la mort la plus douloureuse et traditionnelle réservée aux samouraïs. Le second de son armée fait de même. Il avait écrit: "Je veux que ma vie soit un poème", et pour le rendre plus esthétique, il avait cultivé son corps faible pour en faire un corps dur et athlétique et pris des photos inspirées du martyre de Saint Etienne, ce qui l'érotisait profondément.

Mishima a réussi à faire de sa vie un poème et de sa mort un rite qui invoque les dieux du shinto et leur fils terrestre, l'empereur du Japon.

 

L'alternative eurasienne: la vision d'Alexandre Douguine pour l'ère post-américaine

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L'alternative eurasienne

Lectures à méditer : la vision d'Alexandre Douguine pour l'ère post-américaine

A propos de l'édition allemande de "Mission Eurasie"

Karl Richter

Il y a quelques semaines, le journaliste, philosophe et géopoliticien russe Alexandre Douguine s'est brièvement retrouvé sous les feux de l'actualité dans son pays, lorsque sa fille Daria a été victime d'un attentat à la bombe non loin de Moscou en août.

Dans ce contexte, les médias occidentaux ont qualifié à plusieurs reprises Douguine, né en 1962, d'homme qui murmure à l'oreille des puissants, voire qui serait le "cerveau de Poutine" ("Putin's brain"). C'est sans aucun doute exagéré. Ce qui est vrai, c'est que Douguine, qui s'était déjà fait un nom dans la Russie post-soviétique dans les années 1990 en tant que penseur patriotique et révolutionnaire, était au tournant du millénaire le conseiller de Gennady Selesnov, alors porte-parole de la Douma.

Dans les années qui ont suivi la fin de l'Union soviétique, il a été l'un des premiers à évoquer le concept d'un ordre mondial "multipolaire" comme alternative au "One World" dominé par les États-Unis, concept que la politique étrangère russe a également adopté à l'époque. Au fil des années, Douguine a élargi son approche à la philosophie, voire à la spiritualité, et il est considéré aujourd'hui en Russie comme un éminent inspirateur d'idées. Il est également vrai que la politique étrangère russe suit depuis quelques années un cours de plus en plus "impérial", qui tient compte des nécessités géopolitiques. Douguine, qui a publié une douzaine de livres et d'innombrables articles dans des revues depuis les années 1990, a sans aucun doute contribué à cette évolution.

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Son dernier livre, intitulé Eurasische Mission, vient de paraître en traduction allemande et se veut une "introduction au néo-eurasisme". Il est déjà clair que l'"eurasisme" ou la "pensée eurasienne" n'est pas vraiment une nouveauté. Douguine fait référence à une poignée de penseurs et de scientifiques russes du siècle dernier comme étant ses fondateurs, tels le philologue et linguiste Nikolai S. Troubetskoï (1890 - 1938), l'historien Lev Nikolaevitch Gumilev (1912 - 1992) ou l'historien de la culture et philosophe Ivan A. Ilyine (1893 - 1954) ; ce dernier a été honoré il y a des années par Poutine lors d'une petite cérémonie ; il est considéré comme une sorte de "philosophe maison" par le chef du Kremlin.

Selon Douguine, l'eurasisme a été formulé très tôt comme une idée reflétant les origines "multiculturelles" et supranationales de la Russie, c'est-à-dire l'oblitération par les Mongols et les Tatars pendant des siècles. L'idée eurasienne est donc également en certaine contradiction avec le concept de nationalisme occidental et bourgeois: "Cette originalité de la culture et de l'État russes (qui présente des traits à la fois européens et asiatiques) définit (...) la voie historique particulière de la Russie et son programme national et étatique, qui ne coïncide pas avec celui de la tradition d'Europe occidentale".

D'un autre côté, cela représente une grande chance, surtout aujourd'hui: car l'idée eurasienne montre une voie praticable pour que de grands espaces culturels et géographiques puissent trouver un ordre intérieur pacifique, fondé sur le respect et la diversité, même sans guerres d'extermination (USA!) ni nivellement culturel (One World!).

C'est la thèse centrale de Douguine : si le monde veut survivre à l'effondrement inévitable de l'ordre mondial américano-capitaliste, il doit se mettre d'accord sur un contre-projet radical qui permette fondamentalement une coexistence pacifique: "Le mouvement eurasianiste est un lieu de dialogue multilatéral égalitaire pour des sujets souverains. (...) Nous devons unir nos efforts pour dessiner une carte accessible pour les peuples d'Eurasie pour le nouveau millénaire".

Remarquable : même l'UE, avec sa tendance à la formation d'États supranationaux, semble utile dans cette voie - elle pourrait contribuer à ce que l'Europe retrouve un rôle autonome, indépendant des États-Unis, dans son propre environnement géopolitique.

Mais en fin de compte, Douguine ne se fait pas d'illusions : il n'y aura pas de coexistence pacifique avec l'hégémon mondial américain. Car celui-ci, suivant sa logique capitaliste libérale, ne tolère pas de cultures, de peuples et d'espaces économiques autonomes à côté de lui. Les États-Unis sont le "pays du mal absolu". "L'empire américain devrait être détruit, et tôt ou tard, il le sera".

4cf3b1bcfbc588bb5646b3a5f78a9fdaea992c10-00-03.jpegFace au cancer de la mondialisation occidentale, le contre-projet "eurasiatique" a la fonction d'un message révolutionnaire qui peut encore tout changer pour le mieux à la douzième heure : "L'idée eurasiatique est un concept révolutionnaire au niveau mondial qui doit servir de nouvelle plate-forme de compréhension mutuelle et de coopération pour un grand conglomérat de puissances différentes : États, nations, cultures et religions qui rejettent la version atlantiste de la mondialisation".

La guerre en Ukraine, que Douguine voit comme une conséquence inévitable des provocations atlantistes continues, n'a fait qu'accélérer cette évolution. La guerre se joue en fin de compte sur le visage futur du monde. Douguine ne cache pas que la Russie est ici "destinée à prendre la tête d'une nouvelle alternative globale, eurasienne, à la vision occidentale de l'avenir du monde".

Pour certains lecteurs de "droite", tout cela est très fort de tabac - d'autant plus que Douguine déclare explicitement que l'État-nation classique est dépassé. Les droitiers occidentaux peuvent ne pas être d'accord. D'un autre côté, l'Allemagne dispose, avec le Saint Empire romain germanique, d'une vision d'empire vieille de plusieurs siècles, qui présente de nombreux points communs avec le concept eurasien de Douguine.

Au final, son livre - dont Constantin von Hoffmeister a assuré une traduction fluide et agréable - est une lecture captivante et inspirante pour tous ceux qui en ont assez de l'Occident, de l'OTAN, des gay prides et de l'obsession du genre. Certes, Douguine n'est pas un "homme de droite", encore moins un "nationaliste". Mais c'est un penseur visionnaire du 21ème siècle. Tout porte à croire qu'il aura raison. L'ère "multipolaire" n'en est qu'à ses débuts.

Karl Richter

samedi, 10 septembre 2022

Le voyage comme symbole de la vie

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Le voyage comme symbole de la vie

Les carnets de voyage de Giovanni Sessa, "Azurs lointains -la tradition en chemins, trente ans de l'Irlande au Karakorum", sont sortis de presse.

SOURCE : https://www.barbadillo.it/105972-viaggi-patrie-sessa-il-viaggio-e-il-simbolo-della-vita/

Entretien - Propos recueillis par Domenico Pistilli

Cop.-SESSA-LE-BON-OK.jpg"Le voyage ? C'est un symbole de vie" : c'est ainsi que Giovanni Sessa, écrivain et secrétaire de la Fondation Evola, ancien maître de conférences en histoire des idées et ancien professeur de philosophie et d'histoire dans les lycées, résume ce que représente pour lui le fait de prendre la route. C'est ce qu'il fait à la fin d'une vaste conversation sur son dernier livre, Azzurre lontananze - Tradizione on the road (Iduna Edizioni), où l'exploration prend les traits d'une protestation ferme et radicale contre le système, sur la trajectoire d'une recherche intense de l'origine, à pied, à vélo, en bus ou en auto-stop, parmi les glaciers, les montagnes qui touchent le ciel, les références littéraires et culturelles, et bien plus encore...

Professeur, Azzurre lontananze - Tradition on the road rassemble des carnets de voyage écrits il y a environ trente ans en Irlande, au Népal, en Islande, au Pakistan et en Mongolie. Pourquoi et sous quels angles avez-vous décidé de les réunir dans un livre ?

"Tout d'abord, merci à vous et à Barbadillo pour l'interview. J'ai décidé de faire un livre de mes carnets de voyage, d'abord pour témoigner de l'existence d'un groupe important de jeunes, appartenant à la génération qui a vécu sa jeunesse dans les années 1970, qui se sont formés à d'autres auteurs que ceux que suggérait l'"intellectuellement correct". En particulier, mon appartenance, déjà à l'époque, à la mouvance non-conformiste, m'a conduit à être un lecteur, peut-être trop naïf (la naïveté est cependant révélatrice de la sincérité), mais certainement assidu, des penseurs de la Tradition : Evola, surtout, mais aussi Guénon et Coomaraswamy. La publication de mes journaux intimes vise à montrer qu'une telle culture de référence permet de lire le monde, l'art et les paysages que l'on rencontre en voyageant, avec un regard absolument différent de celui induit par le sens commun contemporain, centré sur les pseudo-valeurs de l'économisme consumériste. Le monde et la nature deviennent, dans l'exégèse traditionnelle, des symboles renvoyant à celui qui, dans ma perspective, ne vit qu'en eux".

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Des falaises d'Irlande aux steppes de Mongolie, en passant par les glaciers d'Islande, ou les temples du Népal et les montagnes du Pakistan, au milieu des traditions et des spécificités culturelles, quel est votre souvenir le plus marquant des pays que vous avez visités ?

"Les destinations de mes voyages n'ont jamais été suggérées par des choix aléatoires. Cela n'arrive qu'au touriste, pas au voyageur au sens propre du terme. Pour le premier, une destination en vaut une autre, il est, comme l'a noté Roberto Calasso, la variable moderne et post-moderne de l'ancien cosmopolite. Produit anthropologique des sociétés occidentales et opulentes (du moins jusqu'à il y a quelques décennies, elles l'étaient), il ignore que le voyage, en plus d'être un déplacement des hommes dans l'espace, implique également un déplacement temporel. Le voyage dans le temps est induit par la rencontre avec d'autres civilisations que la nôtre qui, dans certains cas, nous permet de rencontrer des traditions et des coutumes expulsées par la modernité de la scène historique européenne, mais encore présentes chez certains des peuples que j'ai rencontrés (Mongolie, Népal, Pakistan) ou résidant chez certains peuples européens (Irlande, Islande). Ce que je retiens le plus de mes voyages, c'est la spécificité, culturelle et spirituelle, des pays que j'ai visités. Elle est évidente, non seulement à partir des œuvres d'art, des monuments et des villes : elle est présente dans les manières de faire, de se rapporter aux autres, de la part de ces populations. Elle est même détectable dans les regards de ces hommes, car les yeux sont vraiment le miroir de l'âme".

Népal, Pakistan, Mongolie. Quelle curiosité vous a conduit vers ces ambiances asiatiques ? Avec quels résultats ?

Vers ces pays asiatiques, j'ai été poussé par ce qui, en tant qu'Européens, nous unit à eux : notre origine indo-européenne. Elle est décelable dans l'architecture des villes traditionnelles (au Pakistan Rawalpindi, au Népal dans les trois capitales de la vallée de Katmandou, en Mongolie à Karakorum), dans la structure des habitations orientées selon des critères de géographie sacrée autour de l'axis mundi, dans l'art et la littérature, dans les temples et les rituels qui s'y déroulent. Ces résultats positifs ont été suivis d'une certaine déception : les processus de mondialisation sont en train de changer ces peuples. Dans un gher (tente) de bergers nomades, dans la steppe mongole, où j'ai été accueilli selon les coutumes traditionnelles, ils regardaient la télévision : ils diffusaient un épisode du drame italien "La Piovra", sous-titré en mongol. Cela veut dire quelque chose ! L'uniformisation des cultures au modèle occidental de la "société du spectacle" progresse à grande vitesse. Son succès est dévastateur..."

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Qu'en est-il de l'Irlande et de l'Islande ? Quelle était la boussole qui a orienté vos pas lors de vos voyages dans ces territoires ?

"Mes voyages en Irlande et en Islande étaient également motivés par une recherche d'origine spirituelle, je suis parti sur la piste de la culture celtique et nordique. Sur les routes des deux îles, je me suis déplacé principalement à pied ou à vélo. En Irlande, j'ai découvert, dans le paysage des îles d'Aran, la quintessence de l'île d'émeraude, où le bleu du ciel se confond, dans un horizon sans fin, avec le vert intense des prairies.

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À Dublin, j'ai suivi, accompagné du petit-fils de James Joyce, le parcours d'Ulysse, découvrant la beauté, non facile et immédiate, de cette ville. En Islande, je me suis promené sur les sentiers, entre les glaciers et les volcans, immergé dans une nature intacte. De nombreux Islandais sont convaincus, sur la base du mythe nordique, de l'existence du "peuple invisible" dans les landes les plus reculées de ce pays, tout comme plusieurs Irlandais rendent hommage aux "cercles de fées" dans la campagne. La culture originelle de l'Europe palpite encore dans ces deux pays".

Entre la région himalayenne de Langtang au Népal, le Karakoram au Pakistan et les monts Altaj en Mongolie, votre livre témoigne d'une profonde sensibilité pour les sommets et la vie en haute altitude. Est-il plus facile de se connaître soi-même quand on va à la montagne ?

La plupart de mes voyages se sont déroulés dans les montagnes. J'ai voyagé en marchant. Evola a fait de l'alpinisme une voie de réalisation, car la montagne est traditionnellement un symbole axial, axis mundi, indiquant la possibilité de s'élever de la condition chthonique à la condition ouranique.

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C'est une voie, celle de l'alpinisme, dont les difficultés représentent, pour ceux qui la pratiquent, une véritable "descente aux enfers" suivie d'un savoir inhabituel. Dans les trois pays que vous avez mentionnés, j'ai souvent grimpé à plus de 5000 mètres, les moments de difficulté physique et psychologique étaient nombreux et intenses. Pourtant, dans ma formation, ils étaient fondamentaux. La pratique de la randonnée et de l'alpinisme est essentielle, dans le monde contemporain, non seulement, comme le disait Messer, pour "rechercher les frontières inexistantes de notre âme", mais aussi pour comprendre l'unité qui anime la vie".

Un conseil pour ceux qui sont sur le point de se lancer dans un voyage ? Avec quel genre d'attitude faut-il l'aborder ?

Le vrai voyage se fait, avec Xavier de Maistre, "autour de sa chambre". Ce sont vos idées, ce que vous êtes vraiment au fond de vous, qui déterminent le choix de votre destination. Ce que je veux dire, c'est qu'un voyageur doit avoir les livres nécessaires dans son sac à dos pour prendre ses décisions de manière autonome et que le "vrai voyage" est, en quelque sorte, déjà accompli avant le départ.  Par conséquent, un néophyte doit éviter d'être attiré par les destinations faciles, les "hit and run", proposées par l'industrie touristique".

Quel itinéraire d'auteurs et de lectures suggéreriez-vous pour rétablir un lien authentique avec la dimension du voyage et son sens le plus vrai ? 

Nomad_In_the_Footsteps_of_Bruce_Chatwin_poster.jpgEn plus des penseurs de la Tradition déjà mentionnés, je suggérerais de lire Bruce Chatwin qui a pleinement saisi le sens du nomadisme traditionnel et qui, pour cette raison, a toujours voyagé à pied. Dans ce sens, des suggestions importantes peuvent également être tirées de Thoreau et de son livre Walking. Dans ce texte, l'écrivain américain explique à ses contemporains la valeur métaphysique et cognitive de la marche, bien connue en Europe dans la tradition de l'Hésychasme et de la "prière du cœur". Je suggérerais également la lecture de Jack Kerouac, en particulier son The Wanderers of Dharma, à condition que la dimension purement négative de ce texte, sa critique de la société capitaliste, qui était caractéristique du mouvement hippie, soit suivie d'une adhésion au monde de la "Tradition" fondée sur des valeurs.

Entre autres, le livre présente en annexe la première traduction italienne de quatre chapitres du Voyage au Népal de Gustave Le Bon, publié pour la première fois en 1886 dans le volume Le Tour du monde...

Oui, j'ai traduit ces quatre chapitres du livre de Le Bon car je pense qu'ils constituent une excellente introduction à la connaissance de la culture népalaise.

Quel est l'héritage des expériences contenues dans le livre ?

J'espère que ce livre incitera d'autres personnes à se lancer dans un voyage et, surtout, à lire ou à s'engager avec les auteurs dont je parle dans ses pages.

Quels autres lieux et environnements avez-vous explorés à la suite de vos voyages dans le livre ? Y en a-t-il un en particulier que vous aimeriez visiter?

Un voyage important qui n'apparaît pas dans le livre, en dehors de ceux effectués en Europe, est certainement celui au Ladakh. Le Ladakh est l'État le plus septentrional de l'Inde. Je suis arrivé dans sa capitale Leh, venant du Cachemire, plus précisément de Srinagar, la Venise de l'Orient, en suivant l'itinéraire tracé par le grand orientaliste Giuseppe Tucci lors de son voyage.

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À Leh, après l'occupation chinoise du Tibet, les moines tibétains qui ont réussi à échapper au régime communiste ont trouvé refuge. Parmi les destinations non encore atteintes, bien qu'ayant été en Grèce, figure la Crète. L'île était, selon le mythe, le lieu de naissance de Zeus et de Dionysos: la Crète est donc le "nombril du monde" de la civilisation hellénique.

En conclusion, quelle signification symbolique et spirituelle le "voyage" revêt-il pour vous ?

Le voyage est un symbole de la vie. Elle naît, comme le savaient les néo-platoniciens, de la tension nostalgique qui accompagne notre ex-êtres, notre "être hors" de l'origine, tout comme ce fut le cas pour Ulysse qui, après de terribles pérégrinations, retourna à Ithaque. Vivre, c'est voyager. C'est pourquoi il est nécessaire de le faire au mieux de ses capacités et non pas simplement, comme l'a fait remarquer Marguerite Yourcenar, pourtant avec acuité, parce que la condition des hommes est semblable à celle des condamnés incités, par cet état, à faire le tour de la prison dans laquelle ils sont logés. Non, le voyage permet de s'émerveiller de la beauté que l'on rencontre en vertu de l'animation de tout ce qui est'.

Domenico Pistilli

Azzurre lontananze - Tradizione on the road, par Giovanni Sessa, Gustave Le Bon, Iduna Edizioni, pp. 226, euro 20.00 ( https://www.idunaeditrice.it/autore-nome-cognome/giovanni-sessa/ )

 

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mardi, 06 septembre 2022

Le laboratoire politique de la France contemporaine

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Le laboratoire politique de la France contemporaine

par Georges FELTIN-TRACOL

michelet_invention-presidence-republique-tt-width-300-height-455-crop-1-bgcolor-ffffff-lazyload-0.jpgC’est au printemps 2022 en pleine campagne présidentielle que paraît un livre au titre étonnant : L’invention de la présidence de la République (1). Il ne s’agit pas d’une étude de droit constitutionnel, mais d’un essai d’histoire politique sur la plus brève et la plus méconnue des républiques françaises, la Deuxième (1848 – 1852).

L’auteur, Maxime Michelet, examine quatre années décisives qui ont modelé le paysage politique jusqu’en 2017. Il en profite pour contester certaines interprétations institutionnelles viciées de l’historiographie républicaine sans toutefois toujours convaincre. En effet, on pense que la IIe République fut un régime présidentiel puisque le chef de l’État ne pouvait pas dissoudre la chambre. C’est inexact en raison des ambivalences de la constitution de 1848. L’assemblée monocamérale poursuit des pratiques parlementaires acquises sous la Seconde Restauration (1815 – 1830) et la Monarchie de Juillet (1830 – 1848). Elle vote régulièrement la défiance envers le cabinet ministériel et/ou certains de ses membres. « La constitution de 1848 accorde peu de pouvoirs à son premier magistrat » qui porte pour la première fois le titre de « président de la République ».

Toute la parole au peuple ?

À part le droit de nommer et de révoquer les ministres (art. 67), le président ne peut pas agir sans l’indispensable contreseing ministériel. Les constituants limitent sérieusement ses prérogatives. Élu pour quatre ans, il n’est pas rééligible. Le jour de son investiture, il est le seul à devoir prêter un serment de fidélité à la constitution devant les députés.

Maxime Michelet n’est pas constitutionnaliste. Certes, le président de la IIe République ne peut ni suspendre ni proroger l’Assemblée nationale législative. En revanche, il peut la convoquer (art. 32) ou « demander, par un message motivé, une nouvelle délibération (art. 58) ». À l’instar de son homologue outre-Atlantique, il ne dispose pas non plus de l’initiative législative directe. Mais, il « a le droit de faire présenter des projets de loi à l’Assemblée nationale par les ministres (art. 49) ». L’auteur oublie en outre que l’article 63 stipule que le chef de l’État « réside où siège l’Assemblée nationale, et ne peut sortir du territoire continental de la République sans y être autorisé par une loi ». L’auteur semble ainsi confondre le régime présidentiel ou « séparation institutionnelle des trois pouvoirs » du présidentialisme autoritaire (initiative législative de l’exécutif, droit de dissolution de l’assemblée, fixation de l’ordre du jour du Parlement, possibilité d’arrêter le budget par décret, etc.), voire d’un « présidentialisme parlementaire » en vigueur au Portugal et en Autriche où le président est élu au suffrage universel direct, mais dont la responsabilité de l’exécutif revient au chef du gouvernement. La Ve République française se définirait plutôt, après trois cohabitations (1986 – 1988, 1993 – 1995 et 1997 – 2002), comme un « système semi-présidentiel au parlementarisme rationalisé ».

Aux pouvoirs volontairement restreints, le président de la République détient néanmoins un atout considérable. Après bien des discussions et des tergiversations parmi les députés, il bénéficie de « l’autorité acquise par l’onction populaire ». Encore inspiré de l’exemple américain, les constituants de 1848 décident d’élire le président de la République au suffrage universel direct par tous les hommes âgés de 21 ans au moins. Le scrutin se passe en un seul tour (tour populaire). Pour être élu, il faut recueillir la majorité absolue des suffrages dont un minimum de deux millions de voix, soit environ un tiers des inscrits. Si aucun candidat n’est élu, il revient à l’Assemblée législative d’élire le président parmi « les cinq candidats éligibles qui ont obtenu le plus de voix (art. 47) » (tour parlementaire) (2).

L’article 46 prévoit que l’élection présidentielle « a lieu de plein droit le deuxième dimanche du mois de mai », y compris si le président a été élu à une autre date. Les constituants rognent sciemment près de sept mois de présidence pour l’élu des 10 et 11 décembre 1848. Maxime Michelet note que « par le hasard de la date du décès de Georges Pompidou, les élections présidentielles ont lieu en mai depuis 1974, le second tour ayant lieu le premier (depuis 1995), le deuxième (1981 et 1988) ou le troisième dimanche dudit mois (1974). L’élection présidentielle de 1965 avait été organisée en décembre – tout comme celle de 1848 – tandis que celle de 1969 avait pris place en juin. En 2022, pour la première fois, le second tour prend place en avril ».

Louis_Eugène_Cavaignac_MdesA_2014.jpgTous les publicistes de l’époque pronostiquent la victoire du général Cavaignac (photo). Militaire républicain modéré, Louis-Eugène Cavaignac dirige le pouvoir exécutif après avoir maté l’insurrection ouvrière parisienne de juin 1848. Il « demeurait à l’hôtel de Monaco - aujourd’hui hôtel de Matignon ». Élu président, le général Cavaignac en aurait fait son palais présidentiel. Mais il perd l’élection dès le tour populaire tout comme le général conservateur Nicolas Changarnier, les socialistes Alexandre-Auguste Ledru-Rollin et François Raspail et le républicain Alphonse de Lamartine. Avec 75 % des voix, le premier président de la République française est un homme de 40 ans : Louis-Napoléon Bonaparte. « L’héritier de l’Empire devient le premier des premiers magistrats de la République, porté à cette charge quelques jours plus tôt par les suffrages quasi unanimes du peuple français, déposés à l’occasion de la première élection présidentielle au suffrage universel direct. Une expérience audacieuse qui ne se reproduisit plus en France avant 1965. » Mieux, Maxime Michelet le présente comme « le premier président de la Ve République ». En effet, « du point de vue des principes comme de la pratique, Louis-Napoléon Bonaparte a inventé la présidence de la République et, à considérer la prééminence du chef de l’État au sein de la constitution de 1958, on pourrait même oser une affirmation riche en paradoxes : Louis-Napoléon Bonaparte a fondé notre République ».

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Le choix de l’impartialité

Le nouveau dirigeant français inaugure des usages dont certains perdurent encore aujourd’hui. Il est « le premier locataire de l’Élysée ». Il y organise de grandes réceptions et invite les familles royalistes légitimistes et orléanistes les plus influentes, les membres du clan Bonaparte et un entourage présidentiel immédiat dont les fidélités sont « nées dans l’exil et les conspirations ». Connaissant mieux l’étranger que son pays natal, le président, bon locuteur en allemand, en anglais et en italien, visite au cours de son mandat la France et n’hésite pas à séjourner dans des départements politiquement hostiles. Les discours qu’il prononce accroissent sa notoriété auprès de la population. Petite anecdote savoureuse pour l’époque : sa maîtresse en titre, l’Anglaise Elizabeth-Ann Haryett alias Miss Harriet Howard (1823 – 1865) (tableau, ci-dessous), accompagne volontiers ce célibataire endurci pendant les voyages officiels...

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En ces temps d’hypostase laïcarde, l’auteur signale que « par privilège particulier, le chef de l’État français possédait […] le droit de remettre la barrette cardinalice au nonce apostolique en France – l’ambassadeur du pape – lorsqu’il était nommé cardinal à l’issue de sa mission diplomatique: le dernier président de la République à remettre sa barrette à un cardinal sera le général de Gaulle en 1959 (et ainsi, en 1953, le président Auriol aura-t-il remis sa barrette au cardinal Roncalli, futur Jean XXIII ». Il mentionne enfin une « magistrature unique dans toute l’histoire républicaine de la France »: la vice-présidence de la République dont le titulaire s’appelle Henri Georges Boulay de La Meurthe (1797 - 1858). L’article 70 définit cette nouvelle fonction. Le vice-président de la République est nommé par l’Assemblée nationale, sur la présentation des trois candidats faite par le président (outre l’heureux élu, les deux autres sont le comte Achille Baraguey d'Hilliers et Alexandre-François Vivien). Président du Conseil d’État, le vice-président de la République remplace le président en cas d’empêchement et assure un court intérim.

Président des Amis de Napoléon III, Maxime Michelet entend réhabiliter la figure paradoxale du premier chef de l’État français élu au suffrage universel de l’histoire, du premier des présidents de la République et du dernier des monarques français. Il rappelle à toute fin utile que du 20 décembre 1848 au 2 septembre 1870, « Louis-Napoléon Bonaparte a présidé aux destinées de la France durant vingt et un ans et huit mois. À ce titre, il est l’homme politique contemporain à avoir exercé le plus longtemps la magistrature suprême, suivi de Louis-Philippe (dix-sept ans et deux mois), Napoléon Ier (quatorze ans et sept mois) et François Mitterrand (quatorze ans) ». Il ajoute que « loin de l’aventurier jouisseur et sans autre colonne vertébrale que la poursuite d’un confort luxueux financé par la nation, Louis-Napoléon est un homme d’État, porteur d’une véritable conception politique, acteur d’une trajectoire personnelle parmi les plus étonnantes du XIXe siècle et qu’il serait bien réducteur de caricaturer en vulgaire conspiration d’un escroc sanguinaire ».

Le « Prince-Président » a anticipé et compris les aspirations d’une partie non négligeable de l’électorat. « En 1848, qui mieux que l’héritier de Napoléon pouvait fonder en France la magistrature suprême ? Proclamer le principe de l’élection par le peuple, n’était-ce pas d’ailleurs déjà couronner le prince qui était l’incarnation de ses droits ? » Un solide argument, car les Bonaparte forment « la seule dynastie compatible avec les institutions républicaines. […] L’angle est celui d’une dynastie nationale, surgie de la Révolution et auréolée de gloire, vaincue par les armées étrangères ».

Très tôt, Louis-Napoléon se place au-dessus des clivages partisans et des antagonismes politiques. C’est un fait. Par exemple, aux législatives de 1849, de nombreux cantons qui l’ont massivement choisi se portent ensuite sur les républicains radicaux. Le canton de Saint-Pourçain dans l’Allier, qui avait voté à 84 % pour le prince impérial en décembre 1848, vote à 65 % pour les candidats de la Montagne démocrate-socialiste. Pour leur part, les droites (légitimiste, bonapartiste autoritaire, orléaniste et républicaine conservatrice) cherchent à se coordonner au sein d’un « comité de la rue de Poitiers ». Mais, « il est difficile de gouverner avec des hommes qui – issus des élites orléanistes – cachent difficilement leur mépris pour un aventurier qui, selon eux, ne doit son élection qu’au fétichisme des masses paysannes pour son nom ». Le nouveau président doit composer avec une assemblée méfiante et rétive à ses initiatives. Il commence par prendre des ministres compatibles avec la majorité de droite. Cependant, dès le 31 octobre 1849, il désigne un « gouvernement présidentiel ». Certes, « l’Assemblée demeure – sur le plan constitutionnel et politique – le cœur du pouvoir républicain. Face à elle se tient désormais un chef de l’État qui n’est plus seulement un président qui nomme le pouvoir exécutif et le délègue à ses ministres mais un président qui exerce le pouvoir exécutif à travers ses ministres, récupérant l’exercice d’un pouvoir que la lettre de l’article 43 de la constitution – comme l’esprit de l’élection du 10-Décembre – lui déléguait directement ». Sa présidence se marque de diverses combinaisons gouvernementales qui prennent en compte une lecture parlementaire de la constitution de 1848. Aux dépens d’un brumeux « parti du peuple », le président Bonaparte subit les pressions permanentes du « parti de l’Ordre » bourgeois et rentier dont Adolphe Thiers est l’un des principaux animateurs.

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Concorde nationale et harmonie sociale 

Malgré une situation politique compliquée, le chef de l’État engage une politique de rupture avec un certain ordre social établi. En tant qu’ancien prisonnier politique, il « est l’infatigable promoteur de l’amnistie » des Journées sanglantes de juin 1848. Il travaille sa stature régalienne. En tant que chef de l’armée, le président de la République exerce « une présidence napoléonienne »; il agit en « bienfaiteur des soldats »; il intervient en « grand prêtre de la mémoire napoléonienne » et organise « les charités présidentielles ». Maxime Michelet remarque qu’en politique, « le bonapartisme présidentiel est plus conservateur que le bonapartisme impérial, en partie car sa principale mission est de rétablir l’ordre et de promouvoir une révision de l’équilibre institutionnel ». Si c’est sous le Second Empire que « la loi du 9 juin 1853 fonde notre système de retraite », dès la IIe République, le président demande aux parlementaires d’accorder quelques avancées sociales réelles empreintes d’un esprit paternaliste. La loi du 18 juin 1850 autorise des caisses facultatives de retraite par capitalisation dans le secteur privé. La loi du 13 avril 1850 favorise « l’assainissement des logements insalubres ». La loi du 15 juillet 1850 légalise l’organisation du système mutualiste et des sociétés de secours mutuels. La loi du 22 janvier 1851 accorde l’assistance judiciaire gratuite aux plus démunis. Quant à la loi du 22 février 1851, elle concerne l’apprentissage, sa contractualisation, le temps de travail, les jours fériés, le repos dominical et le droit à l’instruction des apprentis.

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L’auteur prévient cependant que « plus qu’une dimension sociale, c’est une dimension populaire qui domine le mandat présidentiel de Louis-Napoléon Bonaparte ». N’est-il pas perçu comme un « prince rouge » ? N’a-t-il pas publié en 1844 De l’extinction du paupérisme dans le sillage de la pensée saint-simonienne ? Sur cette ligne équivoque, en janvier 1849, son cousin Pierre Bonaparte fonde et dirige un éphémère journal intitulé Le Socialisme napoléonien. Un autre cousin, le prince impérial Napoléon-Jérôme Bonaparte, dit « Plon-Plon », siège à l’Assemblée sur les bancs de l’extrême gauche républicaine et anti-cléricale.

Ces engagements ne sont pas paradoxaux. Tous les membres de la famille Bonaparte défendent « la mémoire impériale, porteur de souvenirs et de principes tant révolutionnaires que conservateurs ». À cet égard, le bonapartisme louis-napoléonien est une révolution conservatrice du premier âge industriel. Les historiens des idées politiques du XIXe siècle ont relevé la présence significative de cette expression. Le journal berlinois Die Volksstimme l’emploie dès 1848. Dans son édition du 20 décembre 1851 qui mentionne le coup d’État du 2 décembre, le journal suisse Le Genevois écrit: « Grâce à la Providence, une véritable révolution conservatrice s’accomplit en France par la discipline de l’armée et par la terreur qu’inspire l’anarchie. » « La souveraineté populaire et son incarnation en actes et en puissance, tel est le credo de Louis-Napoléon. » La souveraineté populaire et non la souveraineté nationale, nuance fondamentale entre le bonapartisme au XIXe siècle et le gaullisme au XXe siècle ! Contre les GAFAM et autres transnationales, le XXIe siècle ne verrait-il pas enfin une convergence de ces deux souverainetés plus ou moins conflictuelles vers une souveraineté nationale-populaire et son dépassement en souveraineté communautaire ?

Pour le futur Napoléon III, en 1848, « la candidature napoléonienne était celle d’un puissant mouvement populaire allant au-delà du clivage entre gauche et droite », car « l’élection présidentielle est […] la rencontre d’un peuple avec un prince, dont le nom est un principe ». Maxime Michelet parle de « réconciliation des principes bonapartistes et des principes républicains dans le creuset de la constitution gaullienne ».

Une république plébiscitaire héréditaire

La perspective de la fin du mandat présidentiel en 1852 incite le président à réclamer au moyen d’une pétition la révision de la constitution qui, par des blocages politiques et juridiques, ne se réalise pas. Pendant cette campagne pétitionnaire, le parti de l’Ordre envisage d’autres candidats pour l’échéance présidentielle à venir dont François d’Orléans, prince de Joinville, le dernier fils de Louis-Philippe. Il s’inquiète aussi de l’engouement du public pour le député démocrate-socialiste de la Creuse, Martin Nadaud, à peine âgé de 36 ans. Sa possible candidature à l’Élysée électrise le débat public. S’ajoute la perspective d’un double imbroglio politico-électoral. Le 9 mai, le président Bonaparte achèvera son mandat et sera remplacé par le vice-président de la République. Si Louis-Napoléon n’est pas réélu hors du champs constitutionnel ou si aucune majorité ne se dégage, l’élection reviendrait à l’Assemblée nationale. Mais laquelle ? Celle élue le 2 mai ou celle dont le mandat s’achève le 28 mai ? « On se retrouverait ainsi dans une situation absolument chaotique : un ancien président sans doute réélu illégalement, un vice-président exerçant la présidence par intérim, un futur président à désigner, une assemblée sortante toujours en fonction et une nouvelle assemblée impuissante mais à la composition déjà connue. »

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Louis-Napoléon Bonaparte prépare par conséquent un coup de force. Celui-ci aurait dû se produire dès le 17 septembre 1851, mais il est aussitôt reporté. L’action se déroule le 2 décembre 1851 dans le cadre de l’opération Rubicon. Malgré des résistances parfois violentes dans le Sud-Est et des débuts de jacqueries dans le Massif Central, le putsch présidentiel réussit. Le plébiscite des 21 et 22 décembre 1851 entérine une nouvelle constitution républicaine vraiment présidentialiste (présidence décennale, responsabilité plébiscitaire permanente devant le peuple, ministres responsables devant le président, monopole gouvernemental de l’initiative des lois, etc.). Après 1851, « le pouvoir de Louis-Napoléon n’est pas un simple autoritarisme autocratique mais un autoritarisme démocratique, sa puissance et sa prédominance au sein des institutions ne relevant pas tant de la personne du prince que du principe qu’il incarne ».

Moins d’un an plus tard, le plébiscite des 20 et 21 novembre 1852 établit un nouveau régime impérial. « En réalité, ce n’est ni une dynastie, ni une succession mais une dignité qui est rétablie. » Louis-Napoléon Bonaparte considère en effet que les droits dynastiques qu’il détient lui ont été conférés précédemment par le suffrage universel manifesté avec les consultations plébiscitaires de 1799, de 1802 et de 1804. L’auteur explique avec raison que « bien différente de la royauté, dont l’ordre de succession ne saurait être discuté puisque part intégrante de la légitimité, l’Empire est une monarchie contractuelle fondée sur un pacte explicite entre le souverain et le peuple. En ressuscitant la monarchie impériale, Louis-Napoléon rétablit de nouveau un principe (l’hérédité au sein de la famille de Napoléon) ainsi qu’au titre (empereur des Français) mais ne restaure pas une dynastie. Il instaure sa dynastie ». Le caractère contractuel de l’Empire sera réaffirmé après 1873 par le prétendant impérial, Louis-Napoléon (ou Napoléon IV pour les « impérialistes »), qui proposera que l’intronisation de chaque nouvel empereur des Français ne se fasse qu’après un accord plébiscitaire favorable. Le système bonapartiste s’apparente plus à une Res Publica héréditaire basée sur le consentement plébiscitaire du peuple.

51kQYWycinL._SX312_BO1,204,203,200_.jpgAmbassadeur de Prusse à Paris en 1862, Otto von Bismarck a-t-il pris conscience de la force du peuple dans la réalisation de son projet d’unité nationale allemande dans un sens conservateur, puis bien plus tard dans les avancées sociales légales ? L’un de ses biographes, Lothar Gall, a estimé que le futur « Chancelier de fer » agissait en « révolutionnaire blanc » (3). Serait-ce une anticipation ou une préfiguration de la Révolution conservatrice du premier tiers du XXe siècle (4) ?

L’invention de la présidence de la République ne se contente pas de relater les péripéties politiques et parfois personnelles de la première présidence de la République française. Cet ouvrage remarquable montre un cas pratique de « troisième voie » entre la Réaction et la Révolution, une tentative assez aboutie de synthèse nationale autour des concepts d’Ordre politique, de Justice sociale et d’Égalité civique. À son tour biographe du troisième empereur des Français (5), Pierre Milza considérait la période « louis-napoléonienne » comme le grand moment illibéral de la France (6). Maxime Michelet ne reprend pas l’expression, mais il montre une politique adroite non pas du « juste milieu », mais de concorde nationale et sociale liant des mentalités traditionnelles au dynamisme de la modernité techno-scientifique européenne.

GF-T

Notes

1 : Maxime Michelet, L’invention de la présidence de la République. L’œuvre de Louis-Napoléon Bonaparte, préface d’Éric Anceau, Passés composés, 2022, 394 p., 24 €. Les citations en sont extraites.

2 : La Bolivie a appliqué ce mode de désignation présidentielle jusqu’en décembre 2005 quand Evo Morales gagna le scrutin dès le premier tour à 53,70 %.

3 : Lothar Gall, Bismarck. Le révolutionnaire blanc, Fayard, coll. « Histoire », 1984.

 

4 : En lisant Otto von Bismarck, Pensées et Souvenirs, présentation de Joseph Rovan, Calmann-Lévy, 1984, on comprend qu’entre 1851 et 1862, le Second Empire dans sa phase autoritaire rassure les diplomaties européennes.  

 

5 : Rappelons que le fils de Napoléon Ier, Napoléon II, bien que mineur, régna de jure sur la France entre les 22 juin et 8 juillet 1815.

 

6 : Pierre Milza, Napoléon III, Perrin, 2004.

lundi, 05 septembre 2022

Hommes et ruines : Evola et le jusnaturalisme

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Hommes et ruines : Evola et le jusnaturalisme

par Giovanni Sessa

Source: https://www.paginefilosofali.it/gli-uomini-e-le-rovine-ev...

Evola a joué un rôle de premier plan dans l'espace public journalistique et doctrinaire de l'après-Seconde Guerre mondiale en Italie. Le penseur romain était un point de référence pour ces jeunes qui, à la fin de la guerre, n'avaient aucune intention de se soumettre aux valeurs et aux hommes du nouveau régime. Un moment central de l'action culturelle promue par les traditionalistes pour corriger les références théoriques fallacieuses du milieu néo-fasciste se trouve dans la publication de l'ouvrage Gli uomini e le rovine (Les Hommes au milieu des ruines). Marco Iacona reconstruit la genèse, le contenu et les objectifs politiques et culturels de l'auteur dans son dernier ouvrage, Contro il giusnaturalismo moderno. Evola, lo Stato, gli uomini, le rovine, en librairie chez Algra Editore (par commande : algraeditore@gmail.com, pp. 83, euro 7.00). Le texte comporte une préface de Claudio Bonvecchio.

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Le livre d'Evola a été publié pour la première fois en 1953, presque au même moment où a eu lieu le procès du F.A.R. dans lequel le philosophe avait été injustement impliqué. Le penseur, dans ses pages, était animé par l'intention d'expliciter les prérequis théoriques d'un véritable Droit, afin de libérer les jeunes qui le regardaient comme un Maître, d'un nostalgisme stérile, en les orientant vers les valeurs de la Tradition. Comme pour le pamphlet Orientamenti, ainsi que pour la rédaction de Gli uomini e le rovine, l'intellectuel romain a utilisé les contributions qu'il avait préparées à ce moment historique pour "l'encre des vaincus" et, comme le note Iacona : "on peut affirmer, sans trop de scrupules, que les idées qui y sont exprimées peuvent être datées des deux années 1949 et 1950" (p. 13). Le livre est introduit par un essai du prince Junio Valerio Borghese, commandant de la fameuse division X Mas. Evola a donc assumé un rôle théorique, Borghese, au contraire, un rôle pratique. Il devait organiser "des forces capables d'intervenir en cas d'urgence" (p. 15). La même stratégie, dans ces années-là, rappelle Evola dans Le chemin du Cinabre, avait été adoptée par les communistes, auxquels il fallait répondre en s'inspirant de leurs propres tactiques.

L'élite traditionnelle d'une part, donc, et les hommes préparés à l'action d'autre part. Des années plus tard, le traditionaliste l'a reconnu : "Tout ce projet n'a eu aucun suivi" (p. 17). Les Edizioni dell'Ascia, chez lesquelles est sorti le volume d'Evola, auraient dû prévoir, sur la recommandation du penseur, de publier douze textes destinés à orienter ceux qui étaient restés "debout parmi les ruines". En réalité, seuls deux textes sont issus de cette série. Dans Les hommes au milieu des ruines, les positions des traditionalistes sont ouvertement contre-révolutionnaires. Le pouvoir légitime, affirme-t-il, dans le monde de la tradition, vient toujours "d'en haut". Cela avait été réitéré, bien qu'avec des nuances différentes, par les intellectuels qui s'opposaient aux retombées de la Révolution française. La véritable cible polémique du volume est le droit naturel moderne, qui place à l'origine de la condition humaine "un état de nature dont il aurait fallu sortir [...] et envisager un pouvoir organisé garant des droits naturels appartenant à chaque individu " (p. 27). Au contraire, pour Evola, "le peuple lui-même a son centre dans le souverain qui surgit naturellement comme tel par voie divine" (p. 28).

L'unité d'état organique est structurée de manière hiérarchique, une re-proposition de la hiérarchie existant dans chaque homme, tripartite en corps, âme et esprit. Une structure politique traditionnelle, avec en son centre l'omphalos rayonnant du rex, est réputée favoriser la pulsion anagogique qui conduit les individus à la conquête de la personnalité. La loi de la nature est donc, pour Evola, "le fondement non pas de l'égalité mais de l'inégalité" (p. 31). Le penseur nie la condition présociale de l'état de nature, rejette le contrat social et la souveraineté populaire, et postule la nécessité de restaurer un droit différencié. La "révolution" évolienne ne peut donc se présenter que comme conservatrice. En effet, Les hommes au milieu des ruines "est un livre unique pour l'Europe de l'époque ; il délimite clairement [...] les positions que peut prendre une droite d'opposition authentique" (p. 38). De nombreux jeunes ont répondu passionnément à l'appel d'Evola. Malheureusement, l'action métapolitique et la formation spirituelle présentées dans le livre, conclut Iacona, n'ont apporté aucun changement à la droite italienne. La classe dirigeante du MSI et, plus tard, celle de l'Alleanza Nazionale, étaient insensibles à la proposition du traditionaliste qui, comme le notait Geminello Alvi, avait, par rapport à notre époque, une "distance sidérale".

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Il s'agissait d'un radicalisme "de 'reconstruction'" (p. 43), capable d'accorder une extraordinaire capacité de résistance au moderne. Les membres du groupe des "Fils du Soleil", proches d'Evola, rappelant la Tradition métahistorique, ont définitivement laissé derrière eux les scories du néofascisme. Le philosophe était un critique acerbe de l'État totalitaire défini comme "une école de la servilité" (p. 64), de l'idée du parti unique (une véritable contradiction dans les termes : la partie s'arrogeant la qualité du tout), du nationalisme, central dans l'idée fasciste. Pour lui, il fallait identifier les principes de l'État véritable, compris comme la forme aristotélicienne du pouvoir démotique de la nation  "dans l'imperium et l'auctoritas [...] dans l'ordre politique et sa prééminence sur l'ordre social et économique" (p. 46). Ces principes appartiennent à la dimension de l'être, du stare (se tenir debout), ils sont impérissables. Une telle référence traditionnelle fait défaut à l'histoire italienne depuis la période romaine.

Les références, donc "aux principes de la Tradition qui seront d'un type idéal" (p. 47). Le contenu de Gli uomini e le rovine était un antidote à la modernité : aujourd'hui, il peut jouer le même rôle vis-à-vis de la société liquide, son successeur.

jeudi, 25 août 2022

L'Allemagne des corps francs

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L'Allemagne des corps francs

Giovanni Sessa

SOURCE : https://www.barbadillo.it/105730-la-germania-dei-corpi-franchi/

I soldati perduti d'Ernst von Salomon, volume en langue italienne édité par Antonio Chimisso.

Ernst von Salomon était l'un des hommes les plus emblématiques de la composante nationale-révolutionnaire au sein de la révolution conservatrice. Il était proche, du moins pendant une certaine période, des cercles du bolchevisme national mais, contrairement à son frère Bruno, avec qui il a partagé une partie de son propre parcours théorico-politique, il n'est jamais tombé dans l'illusion de vivifier le communisme, une idée abstraite et moderne, avec l'esprit germanique. Il était un écrivain exceptionnel. C'est ce que montrent des œuvres telles que Les réprouvés, La Ville et Les Cadets. Comme preuve de l'extraordinaire importance littéraire de sa production et de sa valeur en tant que témoignage participatif de l'une des périodes les plus dramatiques de l'histoire allemande, à savoir les années qui ont suivi la Première Guerre mondiale, un de ses volumes, I soldati perduti (Les soldats perdus), publié par Oaks et soigneusement édité par Antonio Chimisso, a récemment été mis en librairie (pour les commandes : info@oakseditrice.it, pp. 144, euro 15,00). Outre le texte qui donne son nom au recueil, le livre comprend trois nouvelles, Der Totschläger, Senta et Besuch zu Ernst Jünger, une chronique de la visite, vingt ans après leur dernière rencontre, rendue au grand écrivain et ami de toujours. Le texte est accompagné d'un vaste dossier photographique, dans lequel von Salomon est présenté à différents moments de sa vie.

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Ernst von Salomon est le témoin d'une grande tragédie : "Ma tragédie [...] est [...] d'être un Allemand sans Allemagne, un Prussien sans Prusse, un monarchiste sans monarchie" (p. 45). Bien que sa vaste production traverse la dimension de l'absence, de la fin d'un monde, commune à tant de littératures d'Europe centrale, il ne vit pas avec des regrets mais se dépense en quête d'une action salvatrice. Depuis le début de l'après-guerre, son intention la plus profonde était d'affirmer la valeur et le trait spirituel de l'idée nationale allemande, bien au-delà des clôtures de tout nationalisme ethnique. Il en a tiré son propre : "détachement du national-socialisme, dont il ne partageait pas la vision de la souveraineté aux mains du peuple porteur de sa propre volonté interprétée par le Führer" (p. 13). Pour von Salomon, authentique Prussien, l'autorité est incarnée par le Souverain: "le premier serviteur de l'État" (p. 13). L'ennemi de la souveraineté traditionnelle était la bourgeoisie, dont l'esprit était incarné par le capitalisme. Il fallait se battre pour les classes qui ont souffert de la tyrannie économique de la bourgeoisie internationale à la fin de la Première Guerre mondiale, les paysans. Ernst von Salomon était actif, avec d'autres membres de la révolution conservatrice aux côtés de son frère, dans le Schleswig-Holstein pendant le soulèvement rural. Il a été arrêté. À cette occasion, Jünger lui a écrit que le soulèvement avait exposé les traits bourgeois et systémiques des nazis et des communistes eux-mêmes.

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Son amitié avec l'écrivain entomologiste l'a conduit à écrire Der verlorene Haufen, un texte inclus dans le recueil intitulé Krieg und Krieger, édité par Jünger. Dans ses pages, l'auteur évoque l'épopée et l'échec ultérieur de l'expérience des Corps francs. Le style d'écriture est lapidaire, presque mécanique, apparemment froid mais efficace : il nous fait ressentir le pathos qui animait ces groupes de guerriers, déterminés par le contact avec le danger, avec l'élémentaire que la guerre avait permis de redécouvrir. Les membres du corps franc avaient fait un choix né "de l'indistinct, du cœur, d'un malaise qui ne peut trouver son remède que dans le danger, dans la confrontation, dans la lutte" (p. 26). Leurs succès ont été rendus insignifiants par une classe politique inepte. Au terme de leur expérience, ils se sont dispersés. Nombre d'entre eux, comme von Salomon, dans les années de l'hitlérisme, étaient exilés dans leur propre patrie, car ils voyaient dans la NSDAP, rappelle Chimisso, un "héritier illégitime et profiteur des sacrifices de ceux qui avaient donné naissance à cette épopée" (p. 27). Plusieurs fois au fil du temps, von Salomon est revenu pour discuter de cette expérience. Dans ses derniers écrits, la désillusion de la trahison subie semble s'estomper et le souvenir d'une expérience unique émerge.

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Dans la nouvelle Der Totschläger, le protagoniste est l'alter ego de l'auteur : il incarne le malaise qu'il ressent à l'égard du monde bourgeois. Invité à une fête chez des connaissances liées à ce milieu, il ne se reconnaît pas dans les personnes présentes, il se sent éloigné, différent d'elles. Puis, dans un crescendo narratif, magistralement rendu par l'écrivain, il se jette sur les objets de l'appartement et finalement, de manière inattendue, tue l'un des invités. C'est, une fois encore, l'émergence de l'élémentaire qui guide sa main. Ces pages plantent le décor de l'élan émotionnel qui a poussé von Salomon à s'engager dans les Corps francs : "Ce que nous voulions, nous ne le savions pas, et ce que nous savions, nous ne le voulions pas" (p. 32). Ce n'est qu'en retournant à la nature que l'on pouvait trouver une issue au conformisme chloroformant de la société mercantile.

Un autre thème est évident dans Senta. C'est le nom d'un chien, un berger allemand femelle élevé à l'école de police et entraîné à contrôler les prisonniers dans la prison où était détenu von Salomon. C'était un chien agressif. Malgré cela, le détenu von Salomon a établi une relation amicale avec l'animal. Lorsqu'il a décidé de sauter par-dessus les murs de la prison, il était convaincu que le chien ne se jetterait pas sur lui. Senta, au contraire, l'a attaqué, l'a immobilisé. Le chien est devenu un symbole de loyauté envers le devoir auquel il a été élevé, un emblème de la Haltung : "du citoyen dans l'état idéal de von Salomon" (p. 34).  Enfin, dans le souvenir de la rencontre avec Jünger dans la maison de Wilflingen, l'auteur reconstitue l'amitié intense qui les avait liés dans leur jeunesse et qui ne s'était pas estompée, malgré les vingt ans de séparation. Une rencontre entre des hommes qui, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont perdu le monde auquel ils avaient appartenu. Ce monde a continué à vivre dans l'espace libre de leur cœur.

lundi, 22 août 2022

La fin de la République de Weimar dans les mémoires de Hjalmar Schacht

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La fin de la République de Weimar dans les mémoires de Hjalmar Schacht

L'auteur de l'essai a été président de la Banque centrale d'Allemagne de 1924 à 1930 pendant la République de Weimar et, avec Hitler au pouvoir, de 1933 à 1939, année au cours de laquelle il a été relevé de ses fonctions par le Führer lui-même

par Michele Salomone

Source: https://www.barbadillo.it/105704-la-fine-della-repubblica-di-weimar-nei-ricordi-di-hjalmar-schacht/

Avant la catastrophique Seconde Guerre mondiale, nombreux sont les lieux et les dates qui ont conduit à cette immense tragédie. Versailles, Weimar, Nuremberg, et nous pourrions continuer encore et encore.

À Versailles, en France, à la fin de la Grande Guerre (1914-18), on a jeté les bases de la deuxième conflagration mondiale avec des traités qui étaient tout sauf pacificateurs. Weimar et Nuremberg, deux villes allemandes qui, en raison des événements qu'elles ont vécus en un court laps de temps, ont représenté l'antithèse entre la démocratie et la dictature; la première... a vu naître une tentative d'État véritablement démocratique dans un contexte plutôt dramatique avec une Allemagne lourdement vaincue et humiliée par le conflit, économiquement et socialement meurtrie, et amputée de vastes territoires.

Nuremberg, avec l'avènement du national-socialisme d'Hitler, est l'épicentre des rassemblements et des congrès en réaction à la défaite. Tout cela dans un contexte où le mouvement des Chemises brunes d'Adolf Hitler (1889-1945) a simultanément progressé dans les rues et dans les urnes avec des pourcentages électoraux stupéfiants et est devenu le premier parti d'Allemagne.

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En ce qui concerne "La fin de la République de Weimar", les souvenirs de l'économiste Hjalmar Schacht (1877-1970), auteur de How a Democracy Dies, une publication rééditée par les éditions Oaks, sont très significatifs.

Décrit par beaucoup comme un "magicien de la finance", à la lumière des compétences qui lui étaient reconnues par les factions diverses et opposées qui dominaient la scène dramatique de cette période, Schacht a été président de la Banque centrale d'Allemagne de 1924 à 1930 pendant la République de Weimar et, avec Hitler au pouvoir, de 1933 à 1939, année où il a été relevé de ses fonctions par le Führer lui-même.

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Accusé d'être un nazi par beaucoup, Schacht ne l'était pas, à tel point que lors du procès répressif de Nuremberg promu à la fin du conflit par les vainqueurs contre la classe dirigeante politique et militaire national-socialiste, bien qu'il soit assis dans le box des accusés, il a été acquitté avec deux autres excellences déchues et accusées: l'ambassadeur Franz von Papen (1879-1969), un des principaux représentants du centre démocrate-chrétien, chancelier en 1932, vice-chancelier d'Hitler de 1933 à 1934; et Hans Fritzsche (1900-1953) directeur de la propagande radiophonique.

Face à l'immense tragédie de la Seconde Guerre mondiale, Schacht, dans "Comment meurt une démocratie", fait connaître non seulement les drames et les événements qui se sont déroulés de Weimar à Hitler, mais aussi les quelques griefs qui ont traîné dans son âme pendant des années. Tout d'abord, le devoir de dire la vérité, celle des faits, surtout aux jeunes générations allemandes.

Une autre inquiétude est liée à la représentation, à la démocratie, aux élections qui sont décidées par le peuple. Face à l'incroyable ascension électorale d'Hitler avec plus de 30 % des voix aux élections générales de 1932, le parti national-socialiste pourrait-il se voir refuser le gouvernement de la nation? Non, parce que la volonté du peuple devait être respectée; il fallait empêcher le forçage constitutionnel. Citons la loi sur les pleins pouvoirs à donner à Hitler pendant quatre ans, qui a été adoptée par les partis centristes et le mouvement national-socialiste au Parlement, seuls les sociaux-démocrates ayant voté contre. L'auteur admire le vote négatif des sociaux-démocrates dans une assemblée - le Reichstag - qui n'était certainement pas amicale.

Schacht s'attarde également sur le traitement du parti communiste à l'époque d'Hitler et, après la Seconde Guerre mondiale, avec la démocratie restaurée :

    - Il a été mis hors la loi après les élections du 5 mars 1933, au cours desquelles il a fait élire pas moins de 81 membres au Parlement, le Parti national-socialiste des travailleurs allemands ayant obtenu 43 % des voix ;

    - dissous en 1956 par la Cour constitutionnelle fédérale allemande.

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En ce qui concerne la période de Weimar, si Schacht reconnaît la "sagacité" des sociaux-démocrates pour freiner les tentatives de prise de pouvoir des communistes et de la gauche radicale, il leur reproche également leur manque de courage quant aux indispensables thérapies socio-économiques à "administrer" à une Allemagne à l'agonie. Des thérapies "administrées" par Hitler, qui, une fois arrivé au pouvoir, n'a rien inventé de magique, mais a seulement appliqué quelques théories économiques visant à relancer la fortune de l'Allemagne. Pourquoi - se demande Schacht - les sociaux-démocrates ont-ils été incapables de mettre en œuvre la politique économique que Hitler allait bientôt réaliser ?

Allégements fiscaux, réduction des cotisations d'assurance, prêts pour le mariage, émission prudente de papier-monnaie, "prêts sous forme de lettres de change garanties par des bons du Trésor, des bons fiscaux ou des avals spéciaux". Tout cela sous l'œil attentif de la Reichsbank dirigée par Hjalmar Schacht lui-même, qui, en gardant l'inflation et les dépenses publiques sous contrôle, "donnait au système financier le soutien nécessaire".

L'industrie, bien que malmenée, a également apporté sa contribution. En août 1933, les industries Krupp, Siemens, Gute Hoffnunghshutte et Rheinstahl ont formé la Metal Forschung Gesellschaft (MEFO), une société de recherche sur les métaux dotée d'un capital d'un million de marks. L'entreprise précitée, dans ses interventions dans le domaine industriel, avait le dos couvert par l'État, "garant de toutes les obligations du MEFO".

220px-Schacht.jpgLa reprise économique a eu lieu, le chômage a été ramené à zéro, l'inflation est restée sous contrôle. Hjalmar Schacht était un protagoniste et un témoin de ce qui s'est passé, mais il n'était pas le yes-man classique du pouvoir et des puissants.

Étant donné que la Reichsbank accordait des crédits ciblés - même à long terme - et non des cadeaux, à de nouvelles demandes de crédits émanant du ministère des Finances, 1939 a vu la rupture entre Hitler et Schacht qui a été défenestré avec son personnel de la Banque centrale allemande. Le rejet par Hjalmar Schacht de nouveaux crédits illimités, qui auraient conduit à une dangereuse expansion des dépenses publiques, a entraîné la réaction du Führer. Schacht ne pouvait pas échouer dans sa conviction que la politique d'un État dépend de "finances bien régulées et d'une économie saine".

@barbadilloit

Michael Solomon

20:09 Publié dans Economie, Histoire, Livre, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : économie, histoire, livre, hjalmar schacht, allemagne | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mardi, 16 août 2022

Alexander Markovics : "La grande réinitialisation a commencé avec l'élection de Joe Biden"

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Alexander Markovics : "La grande réinitialisation a commencé avec l'élection de Joe Biden"

Javier Navascués & Alexander Markovics

Source: https://www.geopolitika.ru/es/article/alexander-markovics-el-gran-reinicio-comenzo-con-la-eleccion-de-joe-biden

Alexander Markovics est un historien et journaliste autrichien. Reconnu comme un intellectuel de premier plan de la Nouvelle Droite germanophone et pour son rôle dans la fondation et l'organisation du mouvement identitaire dans son pays, Markovics est, depuis 2019, le secrétaire général et l'attaché de presse de l'Institut Souvorov, une organisation pour la promotion du dialogue entre la Russie et l'Autriche. Parmi d'autres médias, il est un contributeur régulier du magazine Deutsche Stimme, notamment sur les questions liées à la géopolitique.

index.jpgPourquoi un livre sur la biopolitique, le transhumanisme et la mondialisation?

Depuis le début du régime sanitaire dans les pays occidentaux, ces questions sont plus pertinentes que jamais. Nos gouvernements tentent de nous convaincre de nous agenouiller devant un régime de vaccination et de verrouillage numérique. Les élites mondialistes comme Bill Gates et Klaus Schwab poussent un agenda transhumaniste, afin de prendre le contrôle de nos corps - les nouveaux vaccins n'étaient que le début. Pendant l'enfermement des non-vaccinés, nous nous retrouvions soudain à l'intérieur d'un camp de concentration électronique et faisions l'expérience de ce que signifie "l'existence nue". C'est pourquoi ce livre arrive juste à temps pour vous avertir des développements actuels.

Quels sont les principaux principes du credo mondialiste ?

Le principal principe du credo mondialiste est l'expansion mondiale des démocraties de consommation américano-libéralistes. Ils veulent que nous devenions des "hommes unidimensionnels", que nous nous contentions de travailler et de consommer, que nous devenions des individus parfaits qui ne se soucient plus de leur avenir ou de leur identité. Mais cette déshumanisation ne s'arrête pas là.

Quel est le principal changement de paradigme auquel ils veulent nous conduire?

Le principal changement de paradigme est incarné par les principes du "Build Back Better" et l'idée du "Great Reset" ou "Grande Réinitialisation". Après les récentes défaites des mondialistes dans leurs aventures militaires à travers le monde et la montée du populisme, ils veulent adapter leur stratégie. Par conséquent, ils veulent relancer le mondialisme dans leur territoire principal, l'Occident. Le Grand Redémarrage a commencé avec l'élection de Joe Biden aux Etats-Unis, qui semble avoir été fabriqué selon les observateurs non-mondialistes aux Etats-Unis et s'est consolidé avec l'émergence de la crise sanitaire. Les mondialistes veulent instaurer une surveillance totale, non seulement des personnes et de leurs données, mais aussi de leur corps.

Ils se servent du soi-disant changement climatique attribué à l'homme pour mettre en œuvre une politique de croissance/réduction du carbone - mais le carbone qui doit être réduit, ce sont les gens ordinaires en Occident, les "déplorables" selon Hillary Clinton, qui en subiront les conséquences. En fin de compte, les élites occidentales veulent non seulement remplacer les identités humaines collectives telles que la religion, la famille et la nation, mais elles veulent également transformer les hommes en machines - d'abord par le biais du politiquement correct et de la culture de l'annulation, puis par le transhumanisme. Nous devons étudier attentivement cette évolution et ses dangers afin de pouvoir la combattre efficacement. Au final, nous devons mener une révolte mondiale du peuple - le Grand Réveil - contre la vision mondialiste de la Grande Réinitialisation.

Sur quoi basez-vous vos arguments ?

51r7R8Y9lbL.jpgTout d'abord, je fonde mes arguments sur l'étude des écrits mondialistes eux-mêmes - tels que "The Great Reset" de Klaus Schwab, "Homo Deus" de Yuval Noah Harari et "The singularity is near" de Raymond Kurzweil - la plupart des élites sont assez franches quant à leurs plans. En outre, j'ai étudié d'importants penseurs altermondialistes, tant de gauche que de droite. Je peux particulièrement recommander Giorgio Agamben, Alain de Benoist et Alexandre Douguine, qui a offert une critique remarquable du régime transhumaniste, lors de la crise sanitaire, et du mondialisme.

Vous êtes réfractaire à ce discours accepté sans la moindre dissidence, qui fait des ravages si désastreux dans le gros de l'intelligentsia de notre époque. Pourquoi votre discours est-il irréductible aux impositions de la pensée unique?

Parce que ma pensée est ancrée dans la tradition européenne. Platon, Aristote, la Bible, Jean de Damas, Johannes Althusius, René Guenon et Julius Evola nous offrent le cadre intellectuel et spirituel pour lutter contre les mensonges mondialistes et leur monde matérialiste. Personne ne peut soumettre les Européens qui sont conscients de leur identité !

Comment les articles ont-ils été sélectionnés?

Les articles couvrent les thèmes de la biopolitique, du transhumanisme et de la biopolitique. D'une part, le volume est composé d'analyses approfondies de certains aspects de ces sujets (par exemple, les dieux-machines de la Silicon Valley, mettant en évidence le genius loci de ce lieu) et d'articles plus courts décrivant certains développements de la mondialisation et du transhumanisme.

Quelle est, selon vous, votre contribution à la pensée dissidente ?

Je considère l'analyse de la pensée mondialiste actuelle et les dimensions philosophiques souvent négligées du transhumanisme abordées dans ce livre comme une contribution à la pensée dissidente.

Source :

LIEN VERS LE LIVRE, LE SYNOPSIS ET LA BIOGRAPHIE DE L'AUTEUR : http://www.letrasinquietas.com/biopolitica-transhumanismo-y-globalizacion/

samedi, 13 août 2022

Sept raisons de relire Edward Gibbon

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Sept raisons de relire Edward Gibbon

Contre la pensée apocalyptique dominante et plus encore : un peu moins de 3.000 pages pour l'exorcisme de (toutes) les idéologies

par Giovanni Vasso

Source: https://www.barbadillo.it/103917-in-attuali-sette-ragioni-per-rileggere-edward-gibbon/

Fatigué des pamphlets auto-consolants, des petits romans décrivant des copulations châtiées espérant faire scandale ? Fatigué des essais-miroir des égocentriques? Voici sept bonnes raisons de relire une brique impossible, un livre relégué aux oubliettes par toutes les idéologies et par la paresse, le Decline and Fall of the Roman Empire d'Edward Gibbon.

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Première raison. Sans Rome, on ne comprendrait pas l'histoire du monde. Et sans étudier le monde qui tournait autour d'elle, on ne comprendrait pas l'histoire de Rome. L'Urbs a été au centre des affaires humaines sur cette misérable planète. Mais pour essayer de le comprendre, on ne peut faire abstraction d'un temps et d'un espace immenses, au moins aussi grands que la gloire qu'il a eue. D'Antonin le Pieux à Constantin Paléologue, donc. Et des déserts d'Arabie aux steppes circassiennes, de l'Arménie à l'Angleterre. L'histoire ne commence pas avec le débarquement des pèlerins du Mayflower, ni ne se termine avec la chute du mur à Berlin. Mettons-nous ça dans la tête.

Et voici la deuxième raison. Aurélien aurait pu être le restaurateur de l'Empire. Tout comme Julien l'Apostat. Est-ce le christianisme qui a conduit à la chute de Rome ou est-ce la décadence désormais imparable de l'empire qui s'est nourrie des divisions doctrinales, idéologiques et politiques qui ont contesté les premiers siècles du christianisme ? Assurément, lorsque l'union, la concordia hominum s'effrite, c'est le point central qui témoigne du début de la fin d'une civilisation. Anatole France dans La légende de Saint-Nicolas décrit ce qu'est la destruction d'une civilisation et surtout d'où elle vient.

La troisième raison. La guerre a toujours été nulle, depuis que Rome n'était pas encore Rome. Depuis l'époque d'Aristophane. L'horreur de la guerre est une constante. Ses formes changent en fonction des technologies et de la "fantaisie" des monstres qui les pratiquent. Au début du Moyen Âge, les bandes de prisonniers aux yeux arrachés étaient à la mode, tandis qu'un seul camarade, devenu borgne, les amenait à rendre hommage au souverain victorieux. Aujourd'hui, une vidéo postée sur le web suffit, mais le plus terrible dans la guerre est peut-être sa seule vérité absolue, toujours négligée : les héros la combattent mais les comptables la gagnent.

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Pourtant, certaines images nobles sont là. Comme celle d'un échange de prisonniers entre Byzance et les armées arabes qui se déroule sur un pont. Les musulmans, libérés, crient "Allah Akbar" aux leurs. Les Grecs, de retour dans le giron de l'Empire, répondent "Kyrie Eleision". Ce n'est pas seulement l'histoire d'un affrontement : après tout, Digenes Akritas (icône), le héros épique des frontières, le précurseur médiéval de Clint Eastwood, est moitié arabe et moitié byzantin.

La quatrième raison. Énée n'était pas turc. Les glorieux peuples qui ont donné naissance aux empires seldjoukide et ottoman sont venus des régions les plus reculées d'Asie et ont mis des siècles avant de s'installer là où ils sont aujourd'hui. Dire d'Énée qu'il est un Turc reviendrait, dans le même temps, à nier des millénaires d'histoire anatolienne et à effacer une gigantesque épopée. Qui de l'Extrême-Orient s'étendait jusqu'aux portes de Vienne. L'histoire est plus "sans frontières" que ne peuvent l'imaginer nos brillants amis du politiquement correct.

En parlant de décadence, voici la cinquième raison. Edward Gibbon était un homme politique de premier plan dans l'Angleterre du 18ème siècle. Dans ses moments d'oisiveté, il a écrit une œuvre d'une taille et d'une profondeur monstrueuses, qu'il écrivit, pratiquement, pour le reste de sa vie. Aujourd'hui, les politiciens font rédiger des mémoires et, au mieux, font compiler des pamphlets, qui ensuite, comme celui (trop hâtif) du ministre Speranza, disparaissent des rayons.

La sixième raison. L'édition Einaudi enferme les six livres en trois volumes, 2868 pages claires et denses de notes, citations et références aux chroniqueurs les plus obscurs de chacune des époques abordées par l'auteur. Mais Jean Cau a raison: à l'ère de la légèreté obligatoire, l'envie vient de temps en temps de jeter la lame de rasoir jetable et de se raser avec un bon vieux couteau. Imaginez aujourd'hui que tout est passé de la légèreté à l'impalpabilité numérique.

indexpopp.jpgEnfin, la dernière raison, pas nécessairement la plus importante. Per aspera ad astra, dit le sage. La raison la plus importante d'entreprendre une lecture aussi exigeante réside peut-être dans un acte très simple de rébellion contre la pensée apocalyptique qui domine cette ère de pandémies et de guerres. Nous craignons que le monde ne s'écroule lorsque l'Ur-quaker universel, l'éternel pénitent aujourd'hui à la sauce éco-nazie (veuillez lire la satire dystopique Rock 'n' Roll, Nazisti e Monty Python de Pierluca Pucci Poppi et Federico Bonadonna) nous impose, comme d'habitude, l'auto-justification et la repentance.

La vie est une partie d'échecs avec la mort, tant celle des hommes que celle des civilisations.  Les idéologies ne sont ni éternelles ni utiles, surtout lorsque, pour se donner un ton d'éternité, elles nient la nature caduque de l'homme, dont elles sont toujours les filles. Rome est tombée, Byzance s'est effondrée, le monde ne s'arrêtera pas si nous tombons aussi. L'important aura été d'avoir traversé la vie avec style.

@barbadilloit

Giovanni Vasso

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mardi, 09 août 2022

Les souvenirs d’un « Fils du Soleil »

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Les souvenirs d’un « Fils du Soleil »

par GEORGES FELTIN-TRACOL

À 90 ans, Sergio Pessot reste une personne alerte. Auteur de plusieurs ouvrages dont Odessa (NovAntico, 2012), Fascismi del mondo (Solfanelli, 2017) ou La destra e la strategia della tensione (Solfanelli, 2019), il a publié en octobre 2021 Figlio del Sole, son autobiographie dans un ouvrage comportant une dizaine de photographies. Ce livre a d’ailleurs fait l’objet d’une belle recension de Christian Bouchet dans l’excellent magazine de désintoxication idéologique Réfléchir & Agir (1).

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Ramassés en une vingtaine de courts chapitres, les mémoires de Sergio Pessot relatent une vie haletante entre l’Amérique ibérique, l’Europe et l’Afrique. L’auteur, encore adolescent, s’engage dans le fascisme révolutionnaire. Or, ce jeune combattant de la République sociale italienne, né selon l’état civil à Gênes en 1931, a grandi en… Argentine ! Installée depuis plusieurs décennies chez les gauchos, sa famille tient néanmoins à maintenir des attaches avec l’Italie. Son père demande au capitaine d’un navire italien immatriculé à Gênes de permettre un accouchement à bord afin de l’inscrire ensuite sur son registre la naissance de l’enfant. Ainsi naît-il dans la capitale ligure…

« Flamme blanche » qui participe aux ultimes combats contre les partisans communistes, puis dans les rangs des Faisceaux d’action révolutionnaire (FAR) clandestins et hors-la-loi, Sergio Pessot retourne en Argentine où il s’approche de différents périodiques péronistes, dont Junta Social d’Evita Peron (photo) en 1947. La Junta invite les justicialistes à soutenir Victor Paz Estenssoro (photo) à La Paz, en Bolivie, qui se présente à la présidence avec la proposition de nationaliser les mines métallifères détenues par des intérêts étatsuniens (2) ».

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Combattre pour les peuples et leurs nations

En 1952, la Bolivie réalise sa « révolution nationale » contre la ploutocratie compradore pro-yankee. Ce bouleversement politique et sociale considérable revient au Mouvement nationaliste-révolutionnaire (MNR) de Victor Paz Estenssoro (1907 – 2001). Le coup d’État nationaliste-révolutionnaire bénéficie du soutien des syndicats, des Indiens et des militants communistes et libéraux. Estenssoro préside le pays de 1952 à 1956. Il occupera par la suite la magistrature suprême à deux autres reprises de 1960 à 1964 et de 1985 à 1989. Au cours de ce dernier mandat présidentiel, il trahira son idéal initial et pratiquera une politique d’austérité ultra-libérale.

En 1952, chargé de la propagande du candidat du MNR, Sergio Pessot aperçoit « dans la pièce voisine, un Argentin devenu mon ami et compagnon de sorties en soirée qui avait rompu avec les péronistes, car il jugeait leur action trop lente. Un soir, je l’ai vu lire une brochure, je suis monté et j’ai réalisé que c’était un extrait en espagnol du Manifeste de Vérone et de la Charte du travail, je lui ai demandé s’il savait de quoi il s’agissait et il m’a répondu qu’il connaissait l’origine fasciste de ces textes, mais m’affirmait aussi que selon lui ces thèses dépassaient le communisme et représentaient la greffe pour la réalisation de ses aspirations et de sa raison de lutter. Cet Argentin était Ernesto Guevara, le futur Che. À cette époque, il n’était pas encore celui que nous connaissons tous, c’était un étudiant en médecine qui cherchait sa voie dans la vie. Lui aussi a été marqué par le populisme jésuite, peut-être avait-il fréquenté cette école tenue par l’Ordre. » L’auteur poursuit plus loin que « notre relation a duré plusieurs années par l'intermédiaire d'un tiers ».

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Che Guevara jeune.

Sergio Pessot risque d’indigner les derniers guévaristes qui peuvent l’accuser de « récupérations idéologiques honteuses et inacceptables ». Ce qui est bien sûr faux. On sait maintenant qu’à Cuba, le Che n’appréciait guère les adeptes de l’uranisme et les expédiait volontiers dans des camps de travail. Par ailleurs, dans Qu’est-ce que le fascisme ? (1962), Maurice Bardèche qui s’affiche dès la première page de cet essai politiquement incorrect comme un « écrivain fasciste (3) » s’interroge: « Fidel Castro est-il fasciste ? (4) » Sa réponse argumentée se veut critique. « Ce n’est donc ni Fidel Castro lui-même ni la révolution castriste qui inspirent les réserves et la méfiance des fascistes, c’est l’esprit de sa politique et de ses méthodes de gouvernement (5) ». On peut appliquer les mêmes réserves à la révolution bolivarienne d’Hugo Chavez au Venezuela. Maurice Bardèche estime que « ce n’est pas seulement le style de Fidel Castro qui nous inquiète, et par quoi nous le sentons différents de nous. Mais à mesure que le castrisme s’affirme, tout ce qu’il tolère, tout ce qu’il préfère, nous éloigne. Il y a dans le castrisme quelque chose de malsain qui est le contraire même de ce vent salubre qui devrait suivre les batailles gagnées (6) ».

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Un gauchisme de droite ?

Rappelons qu’en 1979, déjà compagnon de route de la « Nouvelle Droite » de longue date, Jean Cau rédige Une passion pour Che Guevara (7). Théoricien du foquisme (8) et parti appliquer la théorie sur le terrain aux côtés du Che, Régis Debray est fait prisonnier par l’armée bolivienne en 1967. Il passe presque quatre années en prison avant sa libération en 1970. Conseiller du président socialiste François Mitterrand, le philosophe tiendra bientôt des positions nationales-communistes, redécouvrira la figure polémogène de Charles De Gaulle, développera un « souverainisme national-républicain » et approuvera tour à tour les candidatures présidentielles de Jean-Pierre Chevènement en 2002 et de Jean-Luc Mélenchon en 2012, 2017 et 2022.

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Une trajectoire semblable concerne l’Allemand Günter Maschke (1943 – 2022). Actif étudiant d’extrême gauche tant en Allemagne de l’Ouest qu’en Autriche, Maschke se réfugie à Cuba à la fin de la décennie 1960. Mais, deux ans plus tard, La Havane l’expulse, car il a découvert pendant ce temps trois penseurs guère « progressistes » : Joseph de Maistre, Donoso Cortès et Carl Schmitt dont il deviendra l’un des plus grands spécialistes. N’oublions pas non plus que dans les années 1960, Carl Schmitt se montre sensible au maoïsme chinois. Il existe bien alors un réel « gauchisme de droite », soit un dépassement momentané du clivage droite – gauche dans un sens étatique national-populaire avéré.

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Günter Maschke à son retour de Cuba.

Perplexe sur le castrisme, Sergio Pessot se rend à La Havane où il rencontre les frères Fidel et Raoul Castro. « La question qui se pose est de savoir ce qui lie la vie des fascistes radicaux à deux révolutionnaires comme Fidel Castro et Ernesto Che Guevara ? […] J'ai été frappé d'avoir rencontré un fasciste ouvert à tous les problèmes sociaux que représente l'exploitation des pays sous-développés et en particulier de l'Amérique du Sud par le capitalisme néo-calviniste (p. 93). »

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En Argentine, Sergio Pessot peut tranquillement discuter avec le national-communiste Carlos Zulueta, compagnon chilien de sa mère, et le péroniste Dardo Manuel Cabo (1941 - 1977) (photo). Ce dernier milite d’abord au mouvement nationaliste Tacuara qu’il quitte ensuite avant de lancer le Mouvement Nouvelle Argentine. Il organise et conduit l’« opération Condor » du 28 septembre 1966. À la tête d’un commando de dix-huit personnes dont une femme, il détourne un avion des lignes intérieures argentines et le force à atterrir à Port-Stanley, chef-lieu des îles Malouines occupées sous le nom de Falkland par les Britanniques. Le groupe parvient à hisser plusieurs drapeaux argentines sur ce territoire volé par Londres. Cette action redynamise les revendications légitimes de l’Argentine sur l’archipel de l’Atlantique Sud (9). Dans les années 1970, Cabo fonde et dirige la revue El Descamisado, proche des Montoneros (la branche armée clandestine des péronistes d’extrême gauche).

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Préparer la révolution spirituelle des faisceaux

Quand Sergio Pessot séjourne en Italie, il milite au MSI (Mouvement social italien). En 1951, il rejoint un courant interne du mouvement néo-fasciste, «Pour une droite extrême», de Vincenzo « Enzo » Erra (1926 – 2011) (photo, ci-dessous).

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Responsable d’Imperium, une éphémère publication avec seulement quatre numéros parus entre le printemps et l’automne 1950, cette revue accueille trois articles de Julius Evola (« Le sens de l’Imperium », « Empire et civilisation » et « Deux intransigeances ») et publie en brochure son texte fondamental d’après-guerre, Orientations. Outre l’auteur de ce texte fondamental, Enzo Erra attire auprès de lui Fabio de Felice, Cesare Pozzo, Pino Rauti, Nino Capotondi, Paolo Andriani, Lello Graziani et Fausto Gianfranceschi. Tous refusent la dérive droitière et matérialiste du MSI. «C'était un groupe idéologiquement important qui s'occupait de la formation culturelle destinée à préparer la conquête du pouvoir dont nous étions convaincus qu'elle arriverait bientôt. De ce groupe est né le courant d'extrême droite, plus tard appelé ironiquement par les opposants " Fils du Soleil ", déformant les concepts évoliens “ tellurique “, “ sélénité “ et “ solaire “. Ce nom nous poursuit et des années plus tard il nous honore  aujourd'hui. »

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Hors d’Italie et d’Argentine, Sergio Pessot passe quelque temps au Brésil où il tente d’y « apporter le fascisme ». Il contacte assez vite les intégralistes brésiliens dont le chef et fondateur, Plínio Salgado (photo, ci-dessus) «croyait que l'humanité avait traversé trois grandes phases culturelles et que la Brasilidade, procédant en parallèle avec les mouvements fascistes européens, développerait la créativité de la nation et créerait un nouvel empire, ne serait-ce que spirituel et doctrinal, dès que les principes de " la quatrième humanité “ se serait propagée dans l'hémisphère occidental (10)».

À la fin des années 1980, Sergio Pessot reprend l’activité journalistique et se fait essayiste. Il se félicite de l’apparition de CasaPound qui prépare un « fascisme du IIIe millénaire » dans une perspective solaire, européenne et nationaliste-révolutionnaire. La boucle est dès lors bouclée !

Le rédacteur du présent article a eu la joie et l’honneur de rencontrer Sergio Pessot cet été 2022 dans le Sud de la France. L’auteur de Figlio del Sole a gardé intacts son élan juvénile, sa fougue, ses convictions et son enthousiasme. Son volontarisme est un bel exemple pour les nouvelles générations en manque de repère militant. En dépit de la barrière de la langue (et en attendant une hypothétique traduction française), lire ces souvenirs est plus que revigorant. Il ne peut qu’enflammer les âmes les plus élevées de notre grande patrie européenne. 

Notes:

1 : Christian Bouchet, « Fils du Soleil », dans Réfléchir & Agir, n° 73, printemps 2022.

2 : Traduction et adaption de notre part avec l’aide d’un bon dictionnaire français – italien.

3 : Maurice Bardèche, Qu’est-ce que le fascisme ?, Pythéas, 1995, p. 9.

4 : Idem, p. 131.

5 : Id., p. 134, souligné par l’auteur.

6 : Id., p. 146, souligné par l’auteur.

7 : Jean Cau, Une passion pour Che Guevara, Julliard, 1979.

8 : Sur Régis Debray, théoricien de la révolution latino-américaine, voir Georges Feltin-Tracol, « De la guerre révolutionnaire en Amérique latine » mis en ligne sur Euro-Synergies, le 27 janvier 2021.

9 : Du 2 avril au 14 juin 1982, l’armée argentine s’installe aux Malouines et dans leurs dépendances insulaires (Géorgie du Sud et îles Sandwich du Sud), ce qui provoque la « guerre des Malouines » et la vive réaction militaire néo-coloniale de la Grande-Bretagne de l’ineffable Margaret Thatcher. La supériorité technique britannique et l’aide très visible des États-Unis de Ronald Reagan permettent de vaincre le corps expéditionnaire argentin. Par ailleurs, Buenos Aires subit des sanctions économiques de la part de la Communauté économique européenne. En revanche, le Pérou, la Libye et même Israël dirigé par I’anglophobe Menahem Begin aident plus ou moins discrètement l’Argentine. L’intervention militaire britannique provoque le renversement de la junte militaire argentine au pouvoir depuis 1976 et le retour d’une démocratie occidentalisée bientôt soumise aux ordres du FMI et sa doxa ultra-libérale pour le plus grand malheur du peuple argentin. L’armement fourni par la France avant le conflit aux forces armées argentines cause de lourds dégâts matériels et humains aux troupes britanniques.

10 : Sur l’histoire de l’intégralisme brésilien, on consultera en français Hélgio Trindade, La tentation fasciste au Brésil dans les années trente, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, coll. « Brasilia », 1988.

Georges Feltin-Tracol

  • Sergio Passot, Figlio del Sole. Une vita rivoluzionaria de Che Guevara a CasaPound, préface d’Alberto Palladino, postface de Pietro Falagiani, Altaforte Edizioni (Via Diomede Pantaleoni, 33, I - 00 166 Rome, Italie), 2021, 119 p., 16 €.

lundi, 08 août 2022

Le retour de la physis

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Le retour de la physis

par Giovanni Sessa

Source : https://www.ariannaeditrice.it/articoli/il-ritorno-della-physis

L'échec des philosophies de l'histoire a incité, notamment depuis les années 1960, de nombreux penseurs à se pencher avec plus d'intérêt sur la réalité de la nature. Ce retour à la physis a certainement été facilité par le déploiement complet de la perturbation environnementale. Lynn White a identifié, à ce moment-là, dans l'image d'Adam comme seigneur et dominateur, le prototype de l'homme exploitant la terre. Au contraire, James Barr considère que les présupposés de l'anthropocentrisme prométhéen, sont implicites dans le rationalisme grec, fait sien par les églises chrétiennes et manifesté, dans toute sa puissance destructrice, dans la modernité.  Cette phase historique est centrée sur l'anthropocentrisme et le dualisme homme-nature, le mythe de la croissance infinie, l'idée d'une temporalité progressive et la réduction de la physis à une simple quantité.  Dans un intéressant volume de trois universitaires, Marcello Ghilardi, Giangiorgio Pasqualotto et Paolo Vidali, L'idea di natura tra Oriente e Occidente (L'idée de nature entre Orient et Occident), en librairie grâce à la maison d'édition Scholé (pp. 200, euro 16,00), la nature n'est pas lue à la lumière des notions d'entité et de substance, mais de relation. Selon les trois auteurs, l'idée de nature "...doit être discutée et redessinée en dialogue avec d'autres modes de signification [...] non pas pour tomber dans des formes paresseuses de relativisme culturel, mais plutôt pour activer le potentiel de différentes cultures et traditions" (p. 8).

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Le texte du livre est divisé en trois chapitres. Dans le premier, Vidali présente le développement historique de l'idée de nature en Occident, dans le second, Ghilardi en parle à la lumière de la tradition sino-japonaise tandis que, dans le troisième, Pasqualotto traite de cette idée dans le bouddhisme. Vidali nous rappelle que la physis grecque "ne naît pas, ne se produit pas et surtout ne se crée pas: elle persiste pour toujours, en tant que matière animée et vivante" (p. 12). L'arché est, à la fois, origine, substance et fin. C'est, en un mot, kosmos, l'ordre qui prend le relais du Chaos primordial (Hésiode). Chez Platon, l'âme de la physis n'est pas un simple mouvement, mais une raison active. Au Moyen Âge, la nature côtoie les textes sacrés : en elle, Dieu parle : "La vérité s'offre à l'homme 'per seculum et in aenigmate', comme dans un miroir et dans la confusion" (p. 17). La réalité vers laquelle il faut tendre est Dieu, la nature est donc dévalorisée : "L'homme est le sommet de la création, mais il n'est pas le centre du monde" (p. 18). La chair le limite. L'analogie, dans l'investigation de la nature, cède bientôt la place à la recherche des causes. Avec le "rasoir" d'Ockham, la voie a été ouverte à la recherche empirique et à la connaissance scientifique.

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La nature sera désormais interprétée comme une machine, dont les lois ne peuvent être comprises (Galilei) qu'en termes mathématico-géométriques. Avec Descartes, le dualisme de la res cogitans et de la res extensa sera introduit: la nature est désormais réduite à une quantité, exploitable au profit de l'homme. Newton poussera cette vision à l'extrême tandis que, pendant le Romantisme, l'exégèse qualitative et holistique de la nature réapparaîtra chez Goethe et Schelling. Les certitudes des scientifiques allaient être remises en question par la théorie quantique et la relativité, qui ont clarifié la façon dont la nature ne se comporte pas du tout de manière déterministe: "produire des effets égaux en présence de causes égales" (p. 49). Après Einstein, il n'était plus possible de parler d'une réalité donnée indépendamment du système de référence dans lequel elle est décrite.   Par ailleurs, face aux exacerbations de l'anthropocène, on assiste à la redécouverte d'une vision de la nature fondée sur la relation.  Elle était déjà présente chez Platon. Ce dernier avait fait valoir que "seul l'être en relation explique que "ce qui est" apparaît" (p. 60).  La relation précède la substance, elle définit les entités, les sépare et les unit. Tout existe dans le réseau des relations: "d'où la nécessité de penser le réel non pas à partir d'objets, mais de systèmes, imbriqués et seulement épistémiquement distinguables" (p. 65).

Il est nécessaire de penser en termes de systèmes complexes, de dépasser l'opposition du sujet et de l'objet. Dans la physis, tout pense, même le monde végétal, quoique sur un mode différent du nôtre. La nature, dans cette perspective, est un écosystème intégré dans lequel l'homme, avec les autres espèces, est un invité, et non un maître. Selon Ghilardi, une vision non différente de cette relation émerge de la conception chinoise de la nature. Dans le taoïsme, le Ciel et la Terre : "doivent être compris comme les deux polarités extrêmes entre lesquelles se déroule le "processus" cosmique" (p. 95). Le Tao est le déroulement du monde, son écoulement.   La nature est essentiellement spontanée. Il n'y a pas de dualisme en elle: le corps et l'âme sont des étapes différentes d'une même dynamique énergétique induite par le souffle de la vie, dont la pensée japonaise était également consciente, qui a un développement rythmique centré sur le yang et le yin. Les "cinq agents" (les éléments) sont liés par une relation de naissance et de génération: "chaque élément est un processus, et en tant que tel, il est conditionnant et conditionné" (p. 101).  Tout est dans tout, bien qu'à des degrés divers de séparation. Au Japon, la nature elle-même est considérée comme : "le siège du divin, et on peut y accéder par un seuil, un limen, une frontière à franchir" (p. 108). La nature est : "ce qui s'offre à l'œil comme un phénomène dynamique" (p. 109).

Son caractère éphémère et transitoire est saisi dans la "mélancolie poignante ressentie en contemplant la beauté des fleurs de cerisier [...]" (p. 111). Dans le Zen, on pense que chaque réalité naturelle peut devenir Bouddha, l'éveil est, in nuce, dans tout. Un peintre authentique est celui qui, dans son œuvre, fait ressortir le souffle de vie qui habite les entités. Ainsi, l'être humain est un être-dans, un moment dans la relation naturelle. Pasqualotto fait valoir que "L'idée d'une interconnexion universelle [...] est présente sous forme poétique dans les Avatamsaka sūtra, un texte fondamental du bouddhisme Mahāyāna " (pp. 139-140). Tout phénomène, en plus d'être lui-même, est le reflet de tous les autres. Aucune réalité n'est : " une entité autonome, isolée, indépendante [...] Cela [...] signifie que toute réalité existe dans la mesure où elle est constituée d'autres réalités " (p. 143). La fleur qui s'épanouit n'est que le moment d'un processus qui comporte en lui les étapes précédentes et futures. Tout " est le résultat de l'entrecroisement des fils qui le constituent " (p. 147).

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Cette conception, à l'époque contemporaine, a été reprise par le moine vietnamien Thìch Nhat Hanh (photo). Si tous les êtres sont interconnectés et, au-delà, souffrent, il est nécessaire de pratiquer la bienveillance et la compassion. Ainsi, "l'écosophie doit être envisagée dans un horizon qui dépasse celui de l'écologie [...] elle exige une sagesse qui dépasse les connaissances scientifiques" (p. 173). La rencontre avec la Sophia orientale peut peut-être, au-delà de tout relativisme, nous permettre de retrouver le savoir oublié de l'Europe ancienne.

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