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samedi, 10 octobre 2026

Russie-Allemagne, au-delà de la crise: une relation qui continue de peser sur les équilibres européens

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Russie-Allemagne, au-delà de la crise: une relation qui continue de peser sur les équilibres européens

La guerre en Ukraine a porté les relations entre la Russie et l’Allemagne à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide. Berlin considère Moscou comme une menace pour la sécurité européenne, soutient Kiev et a progressivement démantelé une grande partie des fondements économiques de son Ostpolitik. Vue de Moscou, l’Allemagne apparaît comme l’un des principaux soutiens européens de la ligne de confrontation avec la Russie.

par Giorgio Livas

Source: https://www.cese-m.eu/2026/09/russia-germania-oltre-la-cr...

La guerre en Ukraine a porté les relations entre la Russie et l’Allemagne à leur niveau le plus bas depuis la fin de la guerre froide. Berlin considère Moscou comme une menace pour la sécurité européenne, soutient Kiev et a progressivement démantelé une grande partie des fondements économiques de son Ostpolitik. Vue de Moscou, l’Allemagne apparaît comme l’un des principaux soutiens européens de la ligne de confrontation avec la Russie.

Pourtant, derrière la dureté des déclarations publiques, le dialogue n’a pas entièrement disparu : les ambassades restent opérationnelles et Berlin n’exclut pas, à terme, un retour à des relations constructives avec Moscou. Il n’y a là aucune contradiction. Être adversaires ne signifie pas cesser de se parler, surtout dans une relation marquée par une longue histoire d’équilibre et de conflit entre l’Allemagne, l’Europe et la Russie.

Avant l’unification de 1871, l’Allemagne était une mosaïque d’États. La Prusse fut le principal moteur de l’unification, mais, même après la naissance de l’Empire, de profondes différences subsistèrent entre ses diverses composantes territoriales et politiques.

Dans cette histoire, on peut discerner une tension récurrente : d’un côté, l’orientation occidentale, principalement liée à la France et aux puissances maritimes ; de l’autre, une tradition centre-orientale dans laquelle la Prusse a longtemps accordé à la Russie une importance particulière.

Il ne s’agit pas d’une division géographique rigide, et il n’existe pas de ligne continue reliant toutes les phases de l’histoire allemande. Mais cette grille de lecture peut être utile.

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La Prusse et la Russie combattirent ensemble contre Napoléon, et l’armée prussienne de Blücher joua un rôle décisif à Waterloo. Quelques décennies plus tard, ce fut Bismarck qui transforma la relation avec Saint-Pétersbourg en un élément structurel de la politique étrangère allemande.

Le chancelier savait que l’Allemagne ne pouvait se permettre de combattre simultanément la France et la Russie. D’où le système complexe d’alliances mis en place après l’unification et, en 1887, le traité de réassurance conclu avec l’Empire russe. Il n’existait aucune communauté idéologique, mais une convergence d’intérêts. Berlin voulait éviter l’encerclement et maintenir un équilibre continental favorable.

Cette distinction reviendra à plusieurs reprises dans l’histoire européenne: coopérer avec la Russie ne signifie pas nécessairement partager son système politique.

La Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique changèrent tout, mais elles n’éliminèrent pas la possibilité de relations pragmatiques entre l’Allemagne et la Russie.

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Sous la République de Weimar, certains milieux militaires, nationaux-conservateurs et nationaux-bolcheviques voyaient dans l’Union soviétique un interlocuteur potentiel. Dans les années 1920, la Reichswehr et l’Armée rouge développèrent même certaines formes de coopération militaire secrète.

Cela permet également d’interpréter avec davantage de précision le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939. Celui-ci ne fut pas le produit d’une prétendue affinité idéologique entre le nazisme et le stalinisme. L’accord résultait avant tout d’une convergence temporaire d’intérêts: non-agression, calcul stratégique et partage de l’Europe orientale en sphères d’influence par l’intermédiaire des protocoles secrets.

L’idéologie ne suffit pas à expliquer pourquoi Berlin et Moscou décidèrent de s’entendre en 1939.

L’année 1945 provoqua une rupture encore plus profonde. L’Allemagne de l’Ouest entra dans le système américain et dans l’OTAN, tout en construisant avec la France le noyau politique de l’intégration européenne. L’Allemagne de l’Est fut, quant à elle, intégrée au système soviétique.

La République fédérale trouva ainsi une formule particulière: limiter sa puissance nationale par l’intégration européenne, sans renoncer à son poids économique et politique.

La réunification de 1990 rouvrit inévitablement la question de la puissance allemande. Plusieurs capitales européennes redoutaient une Allemagne redevenue trop forte. Margaret Thatcher et François Mitterrand envisagèrent la réunification avec inquiétude, tandis qu’Helmut Kohl et George H. W. Bush œuvrèrent pour ancrer définitivement l’Allemagne dans le camp occidental.

La création de l’euro peut, elle aussi, être interprétée, du moins en partie, dans le cadre de ce processus. Il serait toutefois simpliste d’affirmer que la monnaie unique a été créée uniquement pour «contenir» l’Allemagne. Elle fut le résultat de multiples facteurs, mais elle contribua assurément à inscrire la puissance économique allemande dans un projet européen plus vaste.

L’Allemagne réussit à transformer cette contrainte en source de puissance. Le passage du mark à l’euro n’effaça pas son poids économique. Berlin apprit plutôt à l’exercer au sein des institutions européennes.

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Parallèlement se développait l’autre pilier de la politique allemande: l’Ostpolitik. À partir de la fin des années 1960, Bonn chercha à réduire les tensions avec l’Est par le dialogue et les échanges économiques. Après la fin de la guerre froide, cette approche fut étendue à la Russie. L’énergie russe, l’industrie allemande et le commerce international formèrent un modèle qui semblait offrir à Berlin croissance économique et stabilité stratégique.

Ce système commença à se fissurer en 2014, puis s’effondra avec l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. L’Allemagne a progressivement renoncé à sa dépendance au gaz russe. Le sabotage des gazoducs Nord Stream, en septembre 2022, a constitué le symbole le plus manifeste de cette rupture. Les enquêtes allemandes ont ensuite conduit à l’inculpation de ressortissants ukrainiens accusés d’avoir joué un rôle dans l’opération, mais la question des responsabilités politiques reste controversée.

Avec la Chine également, l’ancien modèle est devenu plus difficile à maintenir. Pékin reste un partenaire économique, mais constitue en même temps un concurrent industriel et stratégique.

La guerre a donc ébranlé deux piliers de la stratégie allemande antérieure: l’énergie russe et la conviction qu’une forte interdépendance économique — y compris avec la Chine — pouvait réduire les risques politiques.

La réponse est le réarmement.

Il ne s’agit plus d’un projet abstrait. Les dépenses militaires européennes ont rapidement augmenté, et l’Allemagne figure parmi les pays qui accélèrent le plus fortement. Friedrich Merz a annoncé l’objectif de porter les dépenses de défense à 3,5% du PIB d’ici à 2029.

L’élément le plus intéressant n’est pas seulement quantitatif. Berlin débat du rôle que doit jouer une Allemagne de nouveau capable d’exercer une puissance militaire considérable.

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C’est ici qu’intervient Karl Kaiser (photo), figure historique de l’euro-atlantisme allemand qui a dirigé pendant une trentaine d’années la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (DGAP).

Kaiser affirme que l’Allemagne deviendra «pour la troisième fois de son histoire la puissance militaire dominante en Europe occidentale». Mais c’est précisément pour cette raison qu’il pose trois conditions. La nouvelle puissance allemande "ne doit jamais tomber entre les mains de l’AfD". La direction exercée par Berlin doit être «intégrée aux structures européennes». Enfin, malgré la nécessité d’une plus grande autonomie européenne, le «grand projet de l’Occident» et la solidarité des démocraties doivent demeurer les références fondamentales de la politique allemande.

La formule la plus significative est peut-être celle concernant le «dangereux déni de la réalité de la puissance», qui, selon Kaiser, serait en recul en Allemagne.

La question n’est donc plus de savoir si l’Allemagne doit redevenir une puissance militaire. Le débat porte principalement sur la manière d’utiliser cette puissance et sur le système d’alliances dans lequel elle doit s’inscrire.

C’est précisément sur ce point que les analyses venues de Russie deviennent intéressantes.

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Ivan Timofeïev (photo), directeur général du Conseil russe des affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), invite à ne pas décrire la situation actuelle comme une guerre mondiale déjà en cours. Il parle plutôt d’«une série de crises et de conflits d’intensité variable», tout en avertissant qu’un affrontement entre deux grandes puissances, même accidentel, pourrait avoir des conséquences mondiales.

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Dmitri Trenin (photo), président du RIAC et ancien directeur du Centre Carnegie de Moscou, insiste sur la nécessité, pour Moscou, de maintenir une politique étrangère capable d’exploiter les divisions entre les États-Unis et l’Europe, en soutenant ses partenaires et ses alliés, tout en «préservant sa liberté d’action».

C’est la logique d’une politique «multivectorielle»: la Russie ne veut pas être simplement la composante subordonnée d’un bloc dirigé par Pékin ou par quelque autre puissance.

Trenin va jusqu’à affirmer qu’en cas d’escalade entre Washington et la Chine, Moscou devrait soutenir Pékin sur les plans politique et économique, mais «n’a aucune raison de participer directement au conflit».

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Timofeï Bordachev (photo), directeur de programmes au Club Valdaï, rejette lui aussi une interprétation purement bipolaire. Sergueï Poletaïev, cofondateur du projet Vatfor, observe que «la Russie doit elle aussi contenir la Chine». Tout ne se réduit donc pas à un schéma opposant la Russie et la Chine à l’Occident.

Cela vaut tout particulièrement pour l’Europe.

Timofeïev affirme que la «fenêtre sur l’Europe» ouverte par Pierre le Grand n’est pas nécessairement refermée à jamais. La Russie a encore besoin de modernisation et ses relations avec l’Asie, aussi fondamentales soient-elles, n’effacent pas l’importance du continent européen.

Trenin évoque la possibilité d’un futur «établissement de relations pragmatiques avec au moins certains États, fondées sur les principes du bon voisinage». Il rappelle en outre une réalité élémentaire: «contrairement à la politique, la géographie ne peut être modifiée».

Dans ce contexte, l’Allemagne revêt une importance particulière.

Bordachev l’a désignée comme le pivot potentiel d’une future transformation des relations européennes. L’ancien partenariat énergétique avec Moscou avait contribué au modèle économique allemand et, selon l’analyste russe, un éventuel rapprochement pourrait également modifier les rapports de force entre Berlin et l’Europe orientale.

Cela ne signifie pas que Moscou s’attende à une réconciliation imminente. Cela signifie quelque chose de plus simple: l’Allemagne continue d’être considérée comme l’un des États par lesquels pourrait passer une future redéfinition de l’ordre européen.

Sergueï Lavrov a lui aussi évoqué la nécessité d’une «architecture de sécurité continentale ouverte à tous les États eurasiatiques et reflétant la réalité multipolaire actuelle», laissant ouverte la perspective d’une participation européenne future.

Cette perspective est très éloignée de celle de Kaiser. Pour l’analyste allemand, la puissance de Berlin doit s’inscrire dans les structures européennes et rester ancrée dans le camp occidental. Pour une partie de la pensée stratégique russe, en revanche, une Allemagne plus forte et plus autonome pourrait devenir un facteur capable de modifier les équilibres du continent.

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Dans ce contexte, l’AfD ne constitue pas simplement une parenthèse de la politique intérieure allemande.

Au sein de l’AfD se dessine une ligne politique qui remet en question la dépendance stratégique à l’égard de Washington — même si cette orientation est pour l’instant gelée par le moindre intérêt des États-Unis à intensifier la confrontation avec la Russie — ainsi que les contraintes imposées par les partenaires européens, qui suscitent un mécontentement croissant. Le fait que l’AfD n’ait pas remis en cause le réarmement allemand constitue, de ce point de vue, un élément significatif.

Cette fracture a des précédents dans l’histoire allemande. À différentes époques, des groupes politiques et stratégiques ont envisagé les relations avec la Russie sous l’angle de l’intérêt national, sans qu’une communauté idéologique soit nécessaire.

C’est précisément là que réside la clé. Il ne s’agit pas de déterminer si la Russie et l’Allemagne «se ressemblent». Elles ne se ressemblent pas. Il s’agit de comprendre si elles peuvent, dans certaines conditions, trouver des intérêts convergents.

Kaiser voit dans une éventuelle accession de l’AfD au pouvoir un risque pour l’ordre européen et occidental. Moscou, en revanche, considère avec intérêt la disposition du parti au dialogue.

Deux lectures opposées d’une même transformation: le retour de l’Allemagne comme puissance.

Une perspective qui, indépendamment de l’identité de ceux qui gouvernent à Berlin, inquiète les principales chancelleries européennes: de Varsovie à Paris, en passant par La Haye, on craint qu’une Allemagne redevenue plus affirmée ne bouleverse les équilibres du continent.

La Russie est devenue un «ennemi nécessaire» pour Berlin: la confrontation avec Moscou justifie le retour de la puissance militaire allemande. Mais lorsque le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, affirme qu’en cas d’attaque, Varsovie et ses alliés pourraient rapidement vaincre la Russie, le message s’adresse également à Berlin: l’Allemagne ne sera pas une puissance solitaire au sein de l’Union. Moscou connaît ces fractures et peut tenter de les exploiter.

L’histoire permet de comprendre pourquoi. Bismarck avait recherché une entente avec la Russie afin d’éviter l’encerclement de l’Allemagne. La République de Weimar avait maintenu des relations pragmatiques avec l’Union soviétique. L’Ostpolitik avait fait du dialogue économique un instrument de stabilisation. L’Allemagne réunifiée avait ensuite bâti une part importante de sa puissance économique précisément sur l’interdépendance avec l’Est.

Ce modèle a pris fin. Le problème géopolitique demeure toutefois: comment intégrer dans l’équilibre européen une Allemagne redevenue puissante ?

lundi, 05 octobre 2026

Élections à la Douma d’État: la «démocratie russe» face à la démocratie occidentale

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Élections à la Douma d’État: la «démocratie russe» face à la démocratie occidentale

Réflexions sur les récentes élections en Russie

Alexandre Douguine

Présentateur (Alexeï Krassilnikov) : Selon les chiffres que Maria Romanova vient d’annoncer au journal, le taux de participation s’est établi à 59%, tandis qu’il a atteint près de 91% pour le vote en ligne. D’après Ella Pamfilova, Russie unie recueille 57,83% des voix et arrive en tête dans 208 circonscriptions uninominales; elle devrait obtenir 355 sièges. Le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF) obtient 13,81%, et le Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR) presque 9% — ce qui représente d’ailleurs une progression notable: lors des élections précédentes, sous Vladimir Jirinovski, son résultat était inférieur d’environ un point et demi. «Gens nouveaux» recueille 7,96%. Pour l’instant, Russie juste ne franchit pas le seuil électoral: il ne lui manque que quelques centièmes de point. Nous attendons les résultats définitifs après le dépouillement de tous les bulletins; ces chiffres correspondent à 95,18% des bulletins dépouillés.

Nous allons tout examiner en détail: le fond, la forme et le contexte dans lequel se sont déroulées ces journées de vote.

Présentateur: Alexandre Guelievitch, sur quoi attireriez-vous l’attention? Peut-être moins sur les résultats des partis — environ 5% seulement des bulletins ayant encore été dépouillés — que sur les événements marquants qui ont accompagné ces trois jours, ainsi que le vote anticipé qui les a précédés, avec des urnes mobiles?

Alexandre Douguine : Le contexte dans lequel se sont déroulées les élections a été véritablement héroïque. Au cours de la dernière nuit précédant le dimanche, le régime de Kiev a lancé une attaque massive: plus d’un millier de drones ont été dirigés contre la Russie et, d’après Pamfilova, 76 bureaux de vote ont été endommagés. L’Ukraine et l’Occident qui la soutient ont tenté de faire échouer les élections — de les rendre impossibles, chaotiques et illégitimes, de faire en sorte qu’elles n’aient tout simplement pas lieu. Ils n’y sont pas parvenus, et c’est très important. Nous avons organisé ces élections de manière ordonnée, résolue et unie, en démontrant notre détermination, notre sens de l’organisation et notre discipline — aussi bien ceux de la population que ceux de l’État et de l’administration. À mon sens, il s’agit d’une victoire modeste, mais réelle, dans la guerre morale que nous menons contre l’Occident et le régime nazi de Kiev.

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Venons-en maintenant aux résultats. Il convient ici de rappeler une publication judicieuse d’Alexeï Tchadaïev. Aujourd’hui, beaucoup ont du mal à commenter les élections: tous les partis qui y participent sont patriotiques, tous soutiennent le président et l’opération militaire spéciale, et tous sont unanimes sur les principales questions de politique nationale et de vision du monde. Tchadaïev est l’un des acteurs les plus remarquables du développement de nos systèmes sans pilote; c’est un ingénieur qui a participé dès l’origine à la création d’un puissant réseau de tels systèmes et, à mon avis, un politologue de grand talent. Il a relevé un point important: les gens votent pour Russie unie parce que le nom même de ce parti exprime une forme de dépassement des partis, ainsi que l’absence de démocratie parlementaire.

L’idée est que la Russie doit être unie, tandis que la fragmentation du système politique en factions, en composantes et en partis produit, au fond, de la désunion — alors que Russie unie propose de rassembler. C’est un parti qui propose, en substance, de mettre de côté la démocratie représentative et libérale de type occidental pour rechercher la voie menant à l’authentique démocratie russe, dans laquelle l’unité prime sur tout. C’est l’exact opposé de la théorie occidentale de la démocratie libérale propre à l’époque moderne, selon laquelle plus la séparation des pouvoirs — exécutif, législatif et judiciaire — est forte, et plus ceux-ci se limitent mutuellement, mieux c’est.

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Je ne pense pas que les électeurs étudient en profondeur le programme de Russie unie. Ce qui compte, c’est le nom lui-même et le fait que le parti soutienne ouvertement Poutine et l’opération militaire spéciale. Les cinq premières personnalités de sa liste ont également revêtu une portée symbolique: Lavrov; Vladislav Golovine, héros de l’opération militaire spéciale; Maria Lvova-Belova, déléguée auprès du président aux droits de l’enfant; et le correspondant de guerre Evgueni Poddoubny — autrement dit, des personnes que le peuple comprend. C’est un parti solidaire de l’État et de son dirigeant, et il possède quelque chose qui transcende les partis, qui est au-dessus d’eux — le gage d’une nouvelle forme démocratique.

La démocratie russe ne repose pas sur la division et le morcellement, mais sur l’unité. Quant à leurs divergences d’opinions, leurs jugements propres et leurs nuances, les citoyens doivent les porter à la connaissance des autorités et de la société par d’autres moyens, et non au travers de débats parlementaires. C’est pourquoi, chez nous, le Parlement n’est pas le lieu des discussions: un parti, désigné comme le principal, l’emporte, et cela est parfaitement démocratique, puisque c’est précisément ce que veulent les gens. Nous, Russes, voulons que l’on cesse de discuter de sujets futiles au Parlement. La Douma n’est pas une foire grotesque; c’est le lieu où il faut réfléchir et aider le pouvoir à mettre en œuvre sa ligne politique. Au fond, les députés sont des conseillers, et il faut élire à ces fonctions des personnes intelligentes, car tout le monde n’est pas capable de réfléchir.

Voilà ce que nous mettons dans notre conception de la démocratie: pour parler franchement, nous l’envisageons sans partis. Russie unie est un compromis entre les vestiges occidentaux introduits dans la Constitution au cours des années 1990 — la trace de notre occidentalisme et de notre dérive libérale mondialiste — et la Russie de demain, où tout sera uni: les peuples, les confessions traditionnelles, le peuple et l’État. Quant à la diversité et aux divergences d’opinions, il faut réfléchir en profondeur à la place qui doit leur revenir — car même le christianisme affirme qu’«il faut bien qu’il y ait parmi vous des divergences». Exprimez vos points de vue, argumentez; pour cela, il faut trouver des espaces permettant un véritable échange d’opinions — mais certainement pas le Parlement. Le mot « parlement » vient du français parler…

Présentateur: … oui, parler. Chez nous, la Douma tire son nom du mot «penser». Vous souvenez-vous que, jadis, on avait même rebaptisé la «discussion»?

Alexandre Douguine : Exactement. Il vaut mieux penser d’abord et parler ensuite, plutôt que l’inverse. Chez nous vient d’abord la Douma, et ensuite seulement le Parlement, parler.

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Participation et vote en temps de guerre

Présentateur : Il convient ici de préciser que les partis qui, selon les résultats provisoires, entrent à la Douma d’État soutiennent eux aussi l’opération militaire spéciale: il ne s’agit donc pas uniquement de Russie unie. Quant à la participation, près de 60% — provisoirement 59% —, c’est nettement plus que lors des précédentes élections législatives et proche du taux enregistré à l’élection présidentielle. Cela signifie que l’électeur est politiquement motivé: il comprend qu’il doit voter, quel que soit le niveau du scrutin ou la force politique concernée, même lorsque, de toutes parts, on lui répète que cela ne changera rien. C’est un phénomène intéressant: la hausse de la participation électorale témoigne d’une volonté de s’affirmer et d’accomplir son devoir civique.

Alexandre Douguine: Nous sommes en guerre et, dans ces conditions, le vote record en faveur du président devient un vote en faveur de son Parlement, de ses partis et de son système politique. On nous bombarde et on nous tue; on cherche, par la force, à nous priver de la possibilité de soutenir le président et de vaincre, y compris dans les batailles sociales que nous menons pour assurer notre cohésion. C’est pourquoi nous allons voter: nous montrons que l’on ne peut pas nous intimider, que nous soutenons la ligne du président et que celui-ci n’est pas seul — tous les partis sont derrière lui, et derrière les partis se tient le peuple tout entier.

Présentateur : Depuis plusieurs années déjà, la participation devient presque l’unique indicateur essentiel que l’on suit et au nom duquel on mène principalement campagne; savoir qui vote pour qui n’est plus qu’une question secondaire. Alexandre Guelievitch, vous avez souligné à juste titre qu’il n’est pas toujours possible de prendre connaissance des programmes, et c’est une idée qu’il faut bien comprendre. Les normes démocratiques que l’on impose comme les seules possibles ne fonctionnent pas toujours ni partout; il suffit d’observer les pays où les tentatives d’implanter une formule démocratique universelle n’ont pas été couronnées de succès. Chaque pays suit sa propre voie, et le modèle doit y être adapté. C’est pourquoi l’appel à se rendre avant tout aux urnes devient de plus en plus compréhensible et de mieux en mieux accepté par ceux qui votent.

Alexandre Douguine : C’est précisément ainsi qu’il faut interpréter le taux élevé de participation et le score important de Russie unie: il s’agit, en un sens, d’un référendum — non pas «pour les uns ou pour les autres», mais en faveur de la ligne politique du président et de l’État. Les relations entre le peuple et l’État sont complexes et non linéaires — il en a toujours été ainsi tout au long de notre histoire et dans toute société. En temps de guerre — une guerre juste, patriotique et populaire — cela apparaît avec une netteté particulière. Les instruments par lesquels le peuple exprime son accord avec l’État peuvent être divers : sondages d’opinion, rassemblements, manifestations ou encore élections. Et ces élections diffèrent des précédentes: elles reflètent l’état d’une société qui soutient la marche vers la victoire.

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Lorsqu’ils prennent leur bulletin de vote, certains raisonnent ainsi: «Ceux-là, je les reconnais; celui-ci a dit quelque chose de drôle; celui-là est bien.» Mais les couches les plus profondes de la population votent avec leur âme, d’un seul bloc, et choisissent Russie unie parce que c’est le parti de Poutine.

Voter pour ce parti revient, en substance, à voter en faveur du passage d’une démocratie libérale d’imitation à une véritable démocratie russe des zemstvos. On considère habituellement le contraire: les électeurs de Russie unie voteraient de façon moins réfléchie, en obéissant à des consignes. À mon avis, c’est exactement l’inverse: les gens votent conformément à ce qu’ils ressentent. C’est un choix existentiel, et l’identité de ces personnes importe peu; ce qui compte, c’est qu’elles votent en faveur de la ligne politique et de la stratégie de l’État et, en temps de guerre, incontestablement en faveur de la victoire.

Présentateur : J’ajouterai que chacun a décidé lui-même pour qui il voterait. Le simple fait que ces élections aient eu lieu sous une menace physique sérieuse est significatif: dans la seule région de Moscou, 1600 drones ont été abattus samedi sur l’ensemble des lignes de défense. Se rendre dans un bureau de vote dans de telles circonstances suppose une détermination intérieure supplémentaire. Ella Pamfilova fait état d’attaques de drones des forces armées ukrainiennes qui auraient presque délibérément visé les véhicules des membres des commissions électorales, notamment dans la région de Briansk; dans plusieurs régions, il y a également eu des drames mortels. C’est aussi un facteur de mobilisation et d’unification. Nous attendons les chiffres définitifs, mais il nous reste pour l’instant environ trois minutes pour tirer une sorte de conclusion.

Alexandre Douguine : Cette fois-ci, les possibilités de voter ont été extrêmement nombreuses et variées: les personnes soumises à toutes sortes de contraintes ont eu la possibilité d’exprimer leur position. Pour ce qui est du respect formel des normes de la démocratie occidentale, celles-ci ont été respectées. Il reste que, de mon point de vue, ces normes ne constituent nullement la vérité ultime. La vérité ultime, c’est Dieu, c’est ce que disent la religion, la révélation, l’Église et la tradition. La démocratie n’est pas sacrée et ne constitue pas une valeur sacrée. Mais notre peuple, surtout en temps de guerre, la transforme en quelque chose de plus grand: un moyen d’exprimer une position existentielle, dans des conditions littéralement héroïques.

Natalia Sanaïkhina, membre de la commission électorale n°1283 dans la région de Moscou, a été blessée lors d’une attaque de drones, mais elle est néanmoins allée accomplir son devoir. Pour beaucoup, ce fut une épreuve. Nous avons pris une procédure électorale assez contestable, qui n’a rien de véritablement russe ni de sacré, et nous l’avons transformée en quelque chose d’autre. Les Russes savent faire cela: lorsqu’ils empruntent quelque chose aux autres, tantôt ils le détériorent, tantôt, au contraire, ils l’améliorent. Ce vote a été juste, et ces élections ont véritablement été plus que de simples élections.

Présentateur : Et pour conclure, établissons une comparaison avec les élections américaines. Vous avez observé à juste titre que les possibilités de voter étaient nombreuses, que ce soit par anticipation ou à distance; nos collègues de Khabarovsk et de Saint-Pétersbourg ont raconté comment les bulletins étaient acheminés — ici par drone, là dans le réceptacle d’une excavatrice. Cela rappelle les élections américaines, où une personne se contente de se présenter, de donner son nom et de voter sans passeport ni pièce d’identité — de nombreux étrangers ont eux aussi voté de cette manière. Les exigences de transparence et de rigueur qui peuvent être imposées à des élections ont effectivement été respectées chez nous.

Cascades de crises mondiales - Escalade au Moyen-Orient, pénuries d’énergie et pressions politiques

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Cascades de crises mondiales

Escalade au Moyen-Orient, pénuries d’énergie et pressions politiques

(Situation au 2 octobre 2026)

Jens Kröger

Source: https://jensk250895.substack.com/p/globale-krisenkaskaden... 

1. Le réseau imbriqué des crises internationales

Les conflits géopolitiques surviennent rarement de manière isolée. Les affrontements militaires, les perturbations des marchés mondiaux et les luttes de pouvoir intérieures s’influencent mutuellement.

Le conflit larvé entre les États-Unis et l’Iran provoque de profondes secousses sur les marchés internationaux de l’énergie. Cela accroît considérablement la pression économique exercée sur des États européens comme l’Allemagne et la France.

Dans le même temps, les gouvernements de Washington et de Berlin se retrouvent soumis à une forte pression politique intérieure les obligeant à agir. La baisse des taux d’approbation et le risque d’éclatement des coalitions influencent les décisions stratégiques et militaires prises à l’étranger.

Pour comprendre le contexte, il est nécessaire d’examiner le système dans son ensemble: outre la politique quotidienne et les mouvements de troupes, des intérêts financiers profondément enracinés jouent un rôle déterminant.

Depuis des décennies, des réseaux bancaires et des groupes de réflexion occidentaux cherchent à placer sous leur contrôle les ressources mondiales en matières premières. Les orientations politiques prises aux États-Unis ou en Allemagne ont ainsi des répercussions directes sur le prix de l’essence dans les stations-service nationales, la stabilité des réserves d’urgence des différents pays et la sécurité mondiale.

Message essentiel:

« Les escalades militaires au Moyen-Orient, les pénuries mondiales de carburant et les crises politiques intérieures aux États-Unis comme en Allemagne sont étroitement liées. Elles sont alimentées par les luttes de pouvoir actuelles et par des structures financières géopolitiques profondément enracinées. »

2. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran: escalade militaire et crise énergétique mondiale

2.1 Déploiement militaire et calendrier stratégique

Les forces armées américaines ont considérablement renforcé leur présence militaire au Moyen-Orient. Pour la première fois depuis avril et pour la deuxième fois depuis 2003, trois porte-avions américains se trouvent simultanément dans la région.

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Parmi les forces et unités déployées figurent :

Porte-avions : l’USS Theodore Roosevelt, dont l’arrivée est prévue pour la fin du mois d’octobre, l’USS George Washington et l’USS George W. Bush.

Forces amphibies : le groupe opérationnel du Makin Island, accompagné de la 13e unité expéditionnaire des Marines.

Effectifs : plus de 2 000 à 4 000 Marines américains, ainsi qu’environ 10 000 soldats supplémentaires au total.

Capacités aériennes et défensives : plus d’une douzaine d’avions de combat F-35B, des véhicules blindés et deux batteries supplémentaires de missiles Patriot, déployées en Arabie saoudite et au Qatar afin de protéger les installations pétrolières et gazières locales.

L’un des principaux déclencheurs de la récente spirale d’escalade rhétorique et militaire est un incident survenu à bord d’un avion de ligne de FlyDubai à destination de Tel-Aviv. Le copilote y aurait poignardé le commandant de bord. Malgré des informations contradictoires — allant de deux pilotes à la retraite à un plombier sans expérience aéronautique qui aurait fait atterrir l’appareil —, le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ont immédiatement attribué l’incident au Corps des gardiens de la révolution islamique iranien (IRGC).

Cet incident sert désormais de possible prétexte — de catalyseur pour une opération sous faux drapeau — à des frappes militaires de représailles immédiates.

Sur le plan stratégique, l’armée américaine est confrontée à un problème technique: les principales installations nucléaires iraniennes se trouvent jusqu’à 600 mètres de profondeur sous une épaisse masse rocheuse, comme le complexe de bunkers «Spitzhackenberg». Les bombes conventionnelles antibunkers ne peuvent pénétrer à une telle profondeur. C’est pourquoi l’option d’une invasion terrestre passe au premier plan: des unités spéciales des Marines devraient alors placer des charges explosives au cœur même des forteresses souterraines.

Le calendrier de ces opérations est étroitement lié aux élections de mi-mandat américaines de novembre. Du côté américain, il est envisagé de reporter les vagues d’attaques de grande ampleur après le jour du scrutin, afin de réduire au minimum les risques politiques avant les élections.

Du côté iranien, en revanche, la crainte d’une attaque américaine massive et inévitable s’accroît, ce qui pourrait conduire les dirigeants iraniens à lancer eux-mêmes une frappe préventive avant novembre.

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2.2 Le différend relatif aux réserves stratégiques d’urgence et les accusations de chantage

Les tensions militaires pèsent lourdement sur les marchés énergétiques. Les prix connaissent des hausses spectaculaires à la pompe: l’essence a augmenté de 48%, tandis que le diesel a bondi de 70%.

La vulnérabilité européenne à ce choc des prix résulte d’une chaîne directe de causes et d’effets: pour des raisons politiques, l’Europe a volontairement interdit l’importation de diesel russe et a transféré sa dépendance en matière d’approvisionnement vers les raffineries américaines. Les États-Unis utilisent désormais cette dépendance volontaire comme moyen de pression.

Outre la modification de la structure commerciale, d’autres facteurs aggravants entrent en jeu :

- La persistance de l’incertitude et des attaques contre des pétroliers dans le détroit d’Ormuz.

- L’explosion des coûts du transport et de l’assurance maritimes.

- De nouvelles attaques des Houthis contre les installations de traitement du groupe pétrolier Aramco en Arabie saoudite.

- Les interdictions russes d’exporter des carburants et les restrictions chinoises à l’exportation.

Afin de faire baisser les prix aux États-Unis avant les élections de mi-mandat, Washington adresse un ultimatum à ses partenaires européens (Panneau n°1).

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Exigence des États-Unis

Libération de réserves de diesel: l’Allemagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Irlande devraient débloquer au total 120 millions de barils de diesel issus de leurs réserves stratégiques sur une période de six mois.

Menace d’interruption des exportations: en cas de refus européen, les États-Unis menacent de suspendre totalement leurs exportations de diesel vers l’Europe.

Conséquences possibles pour l’Europe

Épuisement du dispositif d’urgence: les réserves nationales destinées à amortir les graves perturbations de l’approvisionnement tomberaient presque à 0%.

Effondrement de la logistique: puisque l’Europe tire la moitié de son diesel des raffineries américaines, une interruption des exportations américaines provoquerait l’arrêt du transport routier de marchandises, de l’agriculture et de l’artisanat.

* * *

2.3 Informations générales: comment fonctionnent les réserves stratégiques de pétrole?

Les réserves stratégiques d’urgence ne sont pas stockées dans de grands réservoirs en surface. Leur stockage et leur extraction sont techniquement complexes.

Stockage dans des cavernes salines : les cavernes salines sont d’immenses cavités artificiellement creusées par dissolution au cœur de profondes formations salifères. Le pétrole brut y flotte physiquement sur une couche d’eau salée.

Mécanisme d’extraction : pour extraire le pétrole, de l’eau douce est pompée au fond de la caverne. L’eau injectée repousse le pétrole, plus léger, vers le haut et jusqu’à la surface. La cavité doit toujours rester remplie afin d’éviter l’effondrement de la roche.

Risques techniques liés à une utilisation répétée : lorsque de l’eau douce est injectée trop souvent, elle dissout davantage de sel sur les parois. Des morceaux de roche se détachent alors, le pétrole brut est contaminé et la cavité souterraine perd durablement sa stabilité.

3. Politique intérieure américaine : élections de mi-mandat, chute dans les sondages et déclarations de Trump

3.1 Des sondages catastrophiques et la tournée électorale de Trump

À l’approche des élections de mi-mandat, l’administration américaine de Donald Trump subit une pression considérable. Le Wall Street Journal a relevé des niveaux historiquement bas :

- Taux d’approbation global: 37 %. À titre de comparaison, avant de précédentes élections de mi-mandat, George W. Bush se situait à 39 % en 2006 et Barack Obama à 46 % en 2010.

- Effondrement parmi les électeurs latino-américains : chute de 62 points, pour atteindre seulement 15 % d’opinions favorables, contre 77 % d’opinions défavorables.

- Effondrement parmi les électeurs noirs : recul de 49 points du taux d’approbation.

- Chute selon le niveau d’études : électeurs titulaires d’un diplôme de fin d’études secondaires : −37 % ; diplômés de l’enseignement supérieur : −15 % ; titulaires d’un master ou d’un doctorat : +10 %.

- Renversement sur la question migratoire : l’avantage électoral en matière de compétence perçue sur l’immigration est passé de 12 points en faveur des républicains en 2024 à 6 points en faveur des démocrates en septembre 2026.

En raison de ses dérapages verbaux et de ses absences cognitives, de grandes chaînes de télévision conservatrices comme Fox News et Newsmax ont cessé de diffuser en direct les interventions électorales improvisées de Trump. Le président américain est désormais largement relégué sur des chaînes locales marginales, comme Fox 2.

Pour enrayer cette chute, Trump parcourt des États traditionnellement très républicains, les Deep Red States, comme l’Oklahoma, le Texas, l’Ohio, l’Alabama et le Nebraska. Les projections relatives aux sièges du Sénat font toutefois apparaître des pertes considérables, même dans ces bastions conservateurs:

Michigan: 80% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Maine: 74% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Texas: 70% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Ohio: 70% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Iowa: 59% de probabilité de victoire pour les démocrates.

Alaska: 51% de probabilité de victoire pour les démocrates.

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3.2 Citations et controverses tirées de l’entretien accordé à Time Magazine

Dans un entretien de plusieurs heures accordé à Time Magazine, ainsi que sur Truth Social, Trump s’est exprimé sur la liberté de la presse et le conflit avec l’Iran.

À propos de la liberté de la presse et du traitement médiatique de son action gouvernementale, Trump a déclaré :

« Même si j’accomplissais quelque chose de vraiment extraordinaire […], ils diraient: pourquoi ne l’a-t-il pas fait plus rapidement? Ce sont tout simplement des gens affreux […] Je crois en une presse libre […], mais je ne crois pas aux fausses informations. »

Concernant la situation militaire en Iran et la manière dont il se définit lui-même en tant que chef du gouvernement, Trump a déclaré:

« J’avais dit qu’il faudrait entre quatre et six semaines pour éliminer la menace nucléaire iranienne. Je l’ai fait en une seule nuit. »

Lorsque le journaliste lui a demandé comment ses déclarations relatives à la destruction totale de l’Iran pouvaient être conciliées avec sa prétention à être un président de la paix, Trump a répondu:

« Parce qu’en détruisant l’Iran, nous instaurons la paix dans le monde. Avec l’Iran, je crois qu’il ne pourrait jamais y avoir de paix. »

Mise en perspective analytique: ces citations témoignent d’une attitude de plus en plus défensive à l’égard de la presse et d’une radicalisation de la politique étrangère. L’affirmation selon laquelle le problème nucléaire aurait été résolu « en une seule nuit » est en contradiction directe avec les mouvements de troupes réels et les difficultés non résolues dans le détroit d’Ormuz.

4. La crise politique en Allemagne: fin de la coalition, scandale de l’OTAN et blocage des réformes

4.1 Le scandale du prix de la paix décerné à l’OTAN et les manifestations citoyennes

En Allemagne, l’attribution du Prix westphalien de la paix à l’alliance militaire de l’OTAN, à l’hôtel de ville de Münster, a suscité une vive controverse. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a reçu le prix, tandis que le chancelier fédéral Friedrich Merz a prononcé l’éloge officiel.

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Des médias critiques comme la Berliner Zeitung ont souligné le renversement orwellien résumé par la formule «la guerre, c’est la paix», consistant à décerner un prix de la paix à une alliance militaire. Ils ont rappelé des interventions historiques de l’OTAN, telles que la guerre de Yougoslavie en 1999.

À l’époque, le bombardement ciblé de sites chimiques comme Pančevo — où l’OTAN avait frappé, malgré un avertissement préalable, un réservoir contenant 450 tonnes de chlorure de vinyle cancérigène — ainsi que celui de la raffinerie de Novi Sad avaient causé des dommages environnementaux et sanitaires durables. Devant l’hôtel de ville, de bruyantes manifestations citoyennes ponctuées de cris tels «Assassins!» ont accompagné la cérémonie.

Les organisateurs ont tenté en vain de couvrir ces invectives en faisant jouer une fanfare militaire.

4.2 Niveaux historiquement bas et ultime conflit au sein de la coalition gouvernementale

Les alliances gouvernementales à Berlin se trouvent au bord d’une paralysie totale :

Niveaux historiquement bas dans le baromètre ARD-Deutschlandtrend: 88% des personnes interrogées se déclarent mécontentes du travail du chancelier Friedrich Merz, contre seulement 10% d’opinions favorables. Par ailleurs, 89% sont insatisfaites du gouvernement fédéral dans son ensemble.

Situation financière critique: avec plus de mille milliards d’euros de dette, les caisses de protection sociale sont menacées de faillite. Après avoir reçu 3,2 milliards d’euros, l’assurance dépendance a encore besoin de 700 millions d’euros de prêts sans intérêt; sans apport supplémentaire, elle risque de se retrouver en cessation de paiement en novembre.

Le conflit autour de la taxe sur le sucre: le ministre des Finances Lars Klingbeil prévoyait une taxe sur les boissons sucrées, susceptible de rapporter entre 450 millions et 1,2 milliard d’euros, ainsi que la création de 223 nouveaux postes administratifs. Le projet a échoué en raison du veto de deux ministres compétents et de l’opposition du groupe parlementaire CDU-CSU.

Ultimatum de la CDU-CSU: le groupe parlementaire bloque la réforme de l’impôt sur le revenu de Klingbeil et exige de la ministre du Travail Bärbel Bas d’importantes concessions concernant les réformes du marché du travail.

Les appels téléphoniques secrets de Steinmeier  le président fédéral Frank-Walter Steinmeier est intervenu lors d’entretiens téléphoniques confidentiels avec Lars Klingbeil et Alexander Dobrindt, avertissant du risque de déclenchement d’une crise d’État incontrôlable.

Le jugement de Gauck et la crainte d’élections anticipées: l’ancien président fédéral Joachim Gauck a commenté les spéculations concernant une démission du chancelier Merz en affirmant que celui-ci serait, dans ce cas, un «parfait imbécile politique». Le véritable moteur du blocage berlinois réside dans la peur profondément ancrée des élites politiques face à des élections anticipées rapides, qui entraîneraient, selon les sondages actuels, une progression massive de l’AfD.

5. Analyse géopolitique approfondie : intérêts financiers, oligarques et «empire mort-vivant»

5.1 Le pillage de la Russie dans les années 1990 et la rupture opérée sous Poutine

Un examen des fondements économiques des relations entre l’Occident et la Russie permet de mettre en lumière les racines des conflits actuels.

Les années 1990 et le pillage de la Russie: après l’effondrement de l’Union soviétique, des conseillers occidentaux appartenant à l’entourage de Boris Eltsine ont pris en charge la rédaction de décrets étatiques. Des matières premières et des installations industrielles russes d’une valeur de plusieurs milliers de milliards de dollars ont ainsi été privatisées et transférées à l’étranger. La Semibankirchtchina, ou « règne des sept banquiers », s’est alors mise en place.

Des acteurs financiers occidentaux comme George Soros, Edmond Safra et Jacob Rothschild ont utilisé des intermédiaires tels que Bill Browder, de Hermitage Capital, ainsi que des oligarques locaux, comme Mikhaïl Khodorkovski, afin de prendre le contrôle de ressources stratégiques. L’objectif était d’utiliser les matières premières russes comme garanties de crédit.

Explication: les garanties de crédit servent de sûreté aux banques. Lorsqu’une banque prend le contrôle des réserves pétrolières ou aurifères d’un pays, elle peut s’appuyer sur celles-ci pour accorder des crédits internationaux et percevoir des intérêts. Le pays concerné perd alors la maîtrise de ses propres richesses.

La réorganisation opérée par Poutine à partir de 2000: après son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine mit fin à cet accès direct. Lors d’une réunion autour d’une table ronde, il lança un ultimatum aux oligarques : ils pouvaient conserver leurs biens, mais devaient payer leurs impôts, préserver les emplois et se retirer de la politique.

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Lorsque Mikhaïl Khodorkovski, fondateur de l’organisation Russie ouverte, enfreignit ces règles, il fut arrêté en 2003 pour fraude fiscale. L’objectif des intérêts financiers occidentaux — s’emparer des ressources naturelles russes, estimées entre 75.000 et 90.000 milliards de dollars, afin de les utiliser comme garanties financières — se trouva ainsi bloqué.

5.2 Le concept de l’« Empire britannique mort-vivant » et la dynamique Master-Blaster

L’analyste financier Alex Krainer décrit les structures d’influence dissimulées des réseaux financiers et de renseignement britanniques sur la politique mondiale (Panneau n°2).

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(NdT: Denktanks = Groupes de réflexion, Boîtes à penser, think tanks).

Ce modèle explique la répartition des rôles entre les groupes de réflexion londoniens et la puissance militaire américaine:

Opérations clandestines: les tentatives d’influence se manifestent dans des affaires telles que le Russiagate, le scandale de blanchiment d’argent de HSBC ou des documents stratégiques comme l’étude Britain and Iran War, publiée par Policy Exchange en juillet 2023, qui esquissait à l’avance le déroulement de la crise au Moyen-Orient.

Retour historique sur 1863: pendant la guerre de Sécession, le tsar russe Alexandre II soutint le président américain Abraham Lincoln. Il envoya les flottes russes de l’Atlantique et du Pacifique à New York et à San Francisco. Cette mesure empêcha une intervention militaire planifiée par la Grande-Bretagne et la France en vue de partager les États-Unis.

Le principe « du plomb ou de l’argent » — Plomo o Plata: Krainer décrit ainsi le mécanisme de domination exercé par le système financier impérial sur les États souverains. Les gouvernements se voient proposer soit « l’argent » — l’intégration à l’élite mondiale et le maintien de leurs privilèges en échange de l’ouverture de leurs ressources nationales —, soit « le plomb » : frappes militaires, changements de régime et appauvrissement en cas de résistance, comme en Libye, en Syrie, au Venezuela ou en Russie.

6. Synthèse et principaux enseignements

Les crises mondiales forment un système cohérent. La politique de puissance militaire, la lutte pour des réserves de carburant devenues critiques, les mécanismes de chantage politique intérieur et les intérêts financiers profondément enracinés s’imbriquent les uns dans les autres (Panneau n°3).

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Conflit entre les États-Unis et l’Iran

Problème principal: Renforcement militaire massif — trois groupes aéronavals et 10 000 soldats — avant les élections américaines de mi-mandat ; instrumentalisation d’incidents comme celui de FlyDubai.

Répercussions mondiales: Forte hausse des prix de l’énergie — essence : +48 %, diesel : +70 % — et risque élevé de frappe préventive en raison des installations souterraines situées à 600 mètres de profondeur.

Réserves d’urgence américaines et Europe

Problème principal: Dépendance européenne envers le diesel américain, provoquée par l’embargo contre la Russie; exigence américaine portant sur 120 millions de barils de diesel issus des réserves d’urgence.

Répercussions mondiales: Épuisement des réserves de sécurité européennes jusqu’à un niveau proche de 0%; risque d’effondrement de la logistique européenne des marchandises en cas d’arrêt des exportations américaines.

Crise politique en Allemagne

Problème principal: Niveaux historiquement bas du gouvernement — 88 à 89% d’insatisfaction —, menace de faillite de l’assurance dépendance et blocages réciproques concernant la taxe sur le sucre et les réformes du travail.

Répercussions mondiales: Perte de la capacité d’action politique; avertissements du président fédéral concernant une crise d’État; crainte des élites face aux gains de l’AfD en cas d’élections anticipées.

Intérêts financiers géopolitiques

Problème principal: Lutte pour le contrôle des ressources mondiales — estimées entre 75.000 et 90.000 milliards de dollars en Russie — au moyen du principe «Master-Blaster» et du modèle «du plomb ou de l’argent».

Répercussions mondiales: Persistance des tensions géostratégiques et des guerres par procuration destinées à imposer les structures financières et de crédit occidentales.

Le monde à la croisée de trois voies: perspectives de la multipolarité et processus occultes de redistribution de l’influence

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Le monde à la croisée de trois voies: perspectives de la multipolarité et processus occultes de redistribution de l’influence

Vivien Yor

1. Introduction: la crise des modèles linéaires et la métaphore des trois trains

Le système mondial contemporain connaît une transformation fondamentale dont l’ampleur exclut toute possibilité de la décrire dans le cadre des paradigmes traditionnels de la science politique. Les modèles linéaires qui dominaient le discours des experts au tournant des XXe et XXIe siècles ont définitivement perdu leur valeur prédictive. Les tentatives visant à faire entrer les processus actuels dans le schéma d’un affrontement bipolaire rigide ou, à l’inverse, à les décrire à travers le prisme d’une Pax Americana unipolaire en déclin se heurtent au phénomène de diffusion de la puissance.

Le pouvoir mondial et le potentiel économique ne sont plus concentrés dans un seul centre géographique ou idéologique. Le monde est entré dans une phase de multipolarité dynamique, dans laquelle le facteur déterminant n’est plus la conservation statique des positions, mais la vitesse et la trajectoire de déplacement des grands systèmes géopolitiques.

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Pour comprendre adéquatement cette réalité, il convient de recourir à la métaphore de trois locomotives indépendantes suivant des trajectoires qui se croisent. Chacun de ces vecteurs possède sa propre vitesse souveraine, une réserve particulière d’inertie historique et une vision spécifique du développement civilisationnel. Il s’agit du système atlantique placé sous l’égide des États-Unis, du vaste projet productif et politique de la Chine, et du conglomérat du Sud global, qui acquiert rapidement une capacité d’action autonome et dont l’Inde constitue le noyau. Ces systèmes ne suivent plus la même voie de mondialisation tracée selon les modèles occidentaux. Au contraire, ils façonnent leurs propres circuits technologiques, financiers et logistiques, ce qui entraîne inévitablement des frictions aux points où ils se rencontrent.

La Russie se trouve à l’épicentre de ce bouleversement tectonique, à l’intersection des principaux axes transeurasiatiques. Sa position géopolitique est singulière: elle ne constitue la périphérie d’aucun des trois vecteurs mentionnés et ne cherche pas à s’intégrer à leurs structures en qualité d’élément subordonné. Située à la croisée de ces macro-systèmes, la Fédération de Russie doit résoudre une tâche historique d’une extrême complexité: transformer sa position géographique et civilisationnelle médiane, de facteur de vulnérabilité qu’elle était, en avantage stratégique, en assumant le rôle de pont souverain et de force d’équilibre au sein de l’architecture internationale.

2. Le vecteur atlantique : inertie de l’hégémonie et obstacles liés au ralentissement institutionnel

Le premier vecteur de la politique mondiale, qui est historiquement le plus profondément enraciné, est représenté par le macro-système atlantique, dont les États-Unis d’Amérique et leurs alliés d’Europe occidentale constituent le noyau. Cet ensemble dispose d’une formidable inertie de leadership, née à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et consolidée après la dissolution de l’Union soviétique. Cette inertie repose sur un réseau complexe et ramifié d’institutions de régulation mondiale qui, pendant des décennies, ont été considérées par la communauté internationale comme des composantes universelles et irremplaçables de l’infrastructure internationale.

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Le principal instrument permettant au vecteur atlantique de maintenir sa domination demeure l’architecture financière fondée sur le statut du dollar américain en tant que principale monnaie de réserve mondiale. La maîtrise des systèmes de règlement, des mécanismes de compensation et de la répartition des liquidités permet à Washington de prélever une rente technologique et financière à l’échelle mondiale.

La domination financière est renforcée par la supériorité technologique: les multinationales occidentales conservent des positions clés dans le domaine des brevets, de la conception de composants microélectroniques avancés, de la gestion des services mondiaux d’informatique en nuage (cloud) et de la mise au point d’algorithmes d’intelligence artificielle. Un système rigide d’alliances politico-militaires constitue un autre facteur de stabilité: ces dernières années, il a non seulement été réactivé en Europe, mais s’étend aussi activement dans la région Asie-Pacifique par l’intermédiaire de dispositifs tels que l’AUKUS.

Néanmoins, la progression de la locomotive atlantique se heurte de plus en plus nettement à des processus de ralentissement intérieur et extérieur. Le principal paradoxe de l’étape actuelle réside dans le fait que les instruments destinés à préserver l’hégémonie sont devenus des facteurs de son affaiblissement. L’instrumentalisation agressive des mécanismes financiers — recours à des trains de sanctions, gel puis tentative de confiscation des réserves souveraines d’or et de devises — a détruit le mythe fondamental de la neutralité et de la sécurité du système financier occidental. Cela a déclenché un processus irréversible de dédollarisation et de recherche de circuits de paiement alternatifs par les acteurs non occidentaux.

L’architecture interne du vecteur atlantique présente elle aussi des signes d’usure systémique. La société américaine connaît une profonde polarisation politique qui complique l’élaboration d’une stratégie étatique à long terme. Pour sa part, le sous-ensemble européen du système atlantique traverse une crise majeure, provoquée par la rupture des anciennes relations énergétiques avec la Russie et par la désindustrialisation des principales économies du Vieux Continent. Le système occidental a atteint les limites de son expansion extensive et n’est plus en mesure d’imposer ses règles du jeu sans se heurter à une ferme résistance de la part des autres centres de puissance.

3. Le vecteur chinois : la conception d’un espace mondial souverain

Le deuxième puissant vecteur qui détermine les contours de la nouvelle multipolarité est la République populaire de Chine. La trajectoire de développement de Pékin a connu une transformation qualitative: la Chine a définitivement achevé la phase durant laquelle elle fonctionnait comme «l’usine du monde», fournissant aux multinationales occidentales une main-d’œuvre bon marché et des capacités d’assemblage. Elle constitue aujourd’hui une superpuissance souveraine dans les domaines productif, financier et, surtout, géopolitique, qui est passée d’une stratégie d’intégration à l’ordre mondial existant à la conception de son propre espace global.

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La stratégie chinoise repose sur le principe de la création de corridors de développement alternatifs et indépendants de l’Occident. La manifestation la plus éclatante de cette approche est la méga-initiative «Une ceinture, une route», qui ne constitue pas un simple projet logistique, mais un programme global visant à façonner une nouvelle réalité géoéconomique eurasienne et afro-eurasienne. En construisant des ports au Pakistan, des voies ferrées en Asie centrale et des pôles d’infrastructure en Afrique, Pékin organise autour de lui les chaînes de valeur ajoutée et forme ainsi un ensemble d’États dont la sécurité économique dépend directement de la stabilité de leurs relations avec la Chine.

Parallèlement, l’influence chinoise se politise rapidement. Pékin transforme activement son poids économique en instruments diplomatiques, en jouant le rôle de médiateur dans des conflits régionaux autrefois jugés insolubles et en créant de nouveaux cadres de coopération multilatérale. Dans ce contexte, des institutions telles que les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai prennent la forme de forums alternatifs au sein desquels sont définies des règles du jeu affranchies des diktats occidentaux et de l’occidentalo-centrisme.

Dans le domaine technologique, la Chine met en œuvre une doctrine de substitution complète aux importations et de souverainisation des secteurs critiques. Confronté aux sanctions et au blocus technologique imposés par les États-Unis, Pékin a accéléré les travaux portant sur la lithographie nationale, l’informatique quantique, la robotique et les énergies vertes, domaines dans lesquels la Chine occupe déjà des positions dominantes à l’échelle mondiale.

Le mouvement du vecteur chinois n’est toutefois ni isolé ni dépourvu d’obstacles. Il se heurte à l’opposition coordonnée du bloc atlantique, qui cherche à mettre en œuvre une stratégie de «réduction des risques» (de-risking) et à créer des barrières militaires autour des frontières chinoises. En outre, la trajectoire à long terme de la Chine est grevée par des défis structurels internes, dont les plus aigus sont le déclin démographique, le vieillissement de la population et la nécessité de réorienter le modèle de croissance économique — jusqu’ici fondé sur l’investissement et les exportations — vers la consommation intérieure.

4. Le vecteur du Sud global: décentralisation, démographie et stratégie du pragmatisme

Le troisième vecteur de la transformation mondiale se distingue par sa très grande hétérogénéité, mais possède en même temps la dynamique de croissance la plus forte. Cet ensemble englobe un vaste conglomérat d’États du Sud et de l’Est globaux, parmi lesquels l’Inde s’affirme de plus en plus clairement comme la principale locomotive et la cheffe de file conceptuelle.

Ce vecteur se distingue fondamentalement des vecteurs atlantique et chinois: il ne possède aucun centre de direction idéologique ou administratif unique et rigide. Sa consolidation ne s’effectue pas autour des directives d’une seule superpuissance, mais sur le fondement d’une aspiration commune à la souverainisation des économies nationales et à la révision de l’héritage colonial au sein de la division internationale du travail.

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Le principal moteur de ce vecteur est un bouleversement démographique fondamental. Alors que les économies développées de l’Occident et les centres industriels d’Asie orientale sont confrontés à des processus irréversibles de vieillissement de la population et de contraction de la main-d’œuvre, l’Inde, les pays du Moyen-Orient et le continent africain connaissent une formidable explosion démographique. L’afflux d’une population jeune, urbanisée et de plus en plus qualifiée transforme ces régions, autrefois marchés d’écoulement passifs, en puissants centres autonomes de développement industriel et technologique.

La deuxième assise majeure du Sud global réside dans la souveraineté sur les ressources. Le nouveau paradigme technologique, fondé sur les énergies vertes, la numérisation et l’intelligence artificielle, dépend de manière critique de l’approvisionnement en terres rares, en lithium, en cobalt, en cuivre et en hydrocarbures traditionnels. Les pays du Sud, qui détiennent l’essentiel des réserves mondiales de ces éléments, abandonnent progressivement le modèle de la simple vente de matières premières au profit de la création de pôles nationaux de transformation. En échange de l’accès aux ressources, ils contraignent les acteurs mondiaux à investir dans les infrastructures locales et à partager leurs technologies.

La stratégie politique des pays appartenant à cet ensemble repose sur les principes d’un pragmatisme strict et sur le rejet de la logique des blocs. L’Inde et ses partenaires régionaux ne souhaitent plus être des éléments subordonnés dans les jeux géopolitiques d’autrui et rejettent catégoriquement la nécessité de choisir entre Washington et Pékin. Leur doctrine consiste à maximiser l’intérêt national en entretenant simultanément des relations avec tous les centres de puissance.

Sur la scène internationale, cette approche se cristallise dans la revendication d’une réforme profonde des institutions de l’ONU, du FMI et de la Banque mondiale, afin d’adapter leur structure au poids réel des nouvelles puissances économiques. En maintenant un équilibre entre sa participation à des formats occidentaux — tels que le Quad — et l’approfondissement de son intégration au sein des BRICS, l’Inde montre clairement comment la politique multi-vectorielle devient le principal instrument de protection de la souveraineté au XXIe siècle.

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5. La Russie comme carrefour eurasien: le concept de pont stratégique et de capacité d’action multivectorielle

La position de la Fédération de Russie à l’épicentre des interactions entre les trois macro-systèmes décrits détermine le caractère unique de sa stratégie géopolitique et géoéconomique contemporaine. La Russie ne peut se permettre de se fondre dans aucun des vecteurs existants, car cela entraînerait la perte de son identité civilisationnelle et de sa souveraineté. La position médiane u pays dans l’espace eurasien impose la mise en œuvre de la doctrine du « Carrefour»: transformer sa situation géographique en instrument actif de formation de nouveaux équilibres macro-régionaux.

La réalisation concrète de cette stratégie est liée au développement d’une infrastructure transcontinentale continue, capable de relier les ensembles isolés des trois trains mondiaux. La Route maritime du Nord constitue le premier élément essentiel. Elle passe du statut d’artère nationale de transport à celui de corridor maritime mondial le plus court entre une Asie en plein essor et les marchés européens. Le développement de la flotte de brise-glaces et des infrastructures portuaires de cette route permet à la Russie de proposer une solution de remplacement aux voies méridionales traditionnelles, vulnérables à l’instabilité géopolitique et à la piraterie.

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Le corridor international de transport Nord-Sud représente le deuxième axe majeur de cette manœuvre infrastructurelle. Ce projet relie directement les pôles russes de la Baltique et de la Volga, en passant par la région caspienne et l’Iran, au port indien de Mumbai ainsi qu’aux marchés du golfe Persique.

La création de cet axe permet à la Russie non seulement de diversifier ses flux d’exportation face aux sanctions occidentales, mais aussi d’organiser autour d’elle les besoins logistiques du vecteur du Sud global, en pleine croissance. Les ressources industrielles et les matières premières de Sibérie et de l’Oural sont réorientées de l’axe atlantique vers les marchés d’Asie et d’Afrique, ce qui transforme radicalement toute la configuration des équilibres commerciaux eurasiens.

Le concept de neutralité technologique et commerciale devient un aspect essentiel de la nouvelle capacité d’action autonome de la Russie. Le principe stratégique consiste à ne pas se lier par des engagements exclusifs envers une norme technologique particulière ou un marché monopolistique. La Russie cherche à adopter les meilleures solutions disponibles à l’échelle mondiale tout en mettant en place des circuits financiers et de règlement indépendants.

L’utilisation des monnaies nationales dans le commerce avec la Chine, l’Inde et les pays du Moyen-Orient, la création de systèmes de paiement souverains et d’actifs financiers numériques: autant de mesures visant à établir une architecture de sécurité invulnérable aux pressions extérieures et aux diktats des sanctions émanant de l’un ou l’autre des trois vecteurs. À ce carrefour, la Russie n’agit pas comme un tampon passif absorbant les coups portés par d’autres, mais comme un modérateur actif et un garant de la stabilité politico-militaire, empêchant le système international de glisser vers une confrontation bipolaire destructrice.

6. Conclusion : l’architecture de l’avenir à la fin du premier tiers du XXIe siècle

Au terme de cette analyse des processus occultes de redistribution de l’influence, on peut affirmer que le système mondial a irrémédiablement perdu son ancien caractère mono-centrique. Les trajectoires des trois grands vecteurs mondiaux — atlantique, chinois et méridional — déterminent le caractère complexe et fluctuant de la géopolitique contemporaine. L’époque de l’imposition unilatérale des règles du jeu est révolue; s’ouvre désormais une ère d’équilibres complexes, dans laquelle la stabilité de tout État dépend de sa capacité à s’adapter rapidement à l’évolution des rapports de force et à préserver sa liberté de manœuvre.

À la fin du premier tiers du XXIe siècle, les contours de l’architecture internationale seront moins définis par les frontières rigides des blocs militaires que par la souplesse et la ramification des alliances transfrontalières, la fiabilité des corridors logistiques et l’indépendance des plateformes technologiques. Les tentatives visant à isoler certains éléments majeurs de ce système ou à freiner la marche des locomotives de l’histoire au moyen de barrières artificielles ne font qu’accroître la tension générale et accélérer la fragmentation de l’espace mondial.

Dans cette nouvelle réalité, les acteurs qui réussiront seront ceux qui sauront valoriser efficacement leurs avantages géographiques et civilisationnels sans céder à la tentation de l’isolement en blocs. La stratégie de la Russie, qui vise à s’affirmer comme un carrefour eurasien souverain et comme un pont infrastructurel fiable entre l’Est, l’Ouest et le Sud, constitue une réponse viable et profondément pragmatique aux défis de l’ère de la grande transition. L’avenir n’appartient pas à ceux qui cherchent à ériger des murs autour d’anciens privilèges, mais à ceux qui ouvrent de nouvelles voies aux carrefours du monde multipolaire.

dimanche, 04 octobre 2026

Pourquoi Berlin cherche de nouveau à dialoguer avec Moscou

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Pourquoi Berlin cherche de nouveau à dialoguer avec Moscou

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Qu’est-ce qui a poussé le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, à chercher le dialogue avec son homologue russe, Sergueï Lavrov?

L’initiative allemande s’explique par des considérations relevant aussi bien de la politique étrangère que de la politique intérieure. Sur le plan extérieur, c’est surtout l’escalade croissante de la guerre visant les infrastructures en Ukraine qui se trouve au premier plan. Dans ce contexte, la partie ukrainienne subit une pression de plus en plus forte.

Le blocus des ports d’Odessa ainsi que les attaques régulières contre les installations industrielles, les voies de transport et les infrastructures de communication aggravent la situation économique et sociale du pays. Dans ce contexte, l’intérêt pour une suspension des hostilités, au moins temporaire, s’accroît en Europe, notamment à l’approche de l’hiver, durant lequel les attaques russes pourraient se concentrer davantage sur les infrastructures énergétiques.

Il est remarquable que les principaux soutiens européens de l’Ukraine — la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni — aient eux-mêmes largement insisté, durant l’été de cette année, sur l’intensification des attaques ukrainiennes au moyen de systèmes d’armes à longue portée. Les orientations politiques correspondantes avaient déjà été arrêtées en janvier, lors des entretiens de Volodymyr Zelensky avec Emmanuel Macron, Friedrich Merz et Keir Starmer.

Le revers de cette logique d’escalade apparaît désormais: Moscou est appelé à limiter ses attaques sur le territoire ukrainien, à assouplir le blocus maritime et, en particulier pendant les mois d’hiver, à renoncer aux attaques contre l’approvisionnement énergétique.

Si la Russie acceptait ces demandes, elle renoncerait toutefois à une part considérable du potentiel de pression militaire qu’elle a désormais constitué.

L’initiative de dialogue de Wadephul comporte cependant aussi une dimension de politique intérieure. En Allemagne, l’inquiétude grandit face à une nouvelle escalade du conflit. La perspective d’une confrontation militaire de plus en plus directe entre l’Allemagne — ou l’OTAN — et la Russie suscite un scepticisme manifeste au sein d’une partie de la population, d’autant plus que le gouvernement fédéral dirigé par Friedrich Merz suit une ligne toujours plus conflictuelle en matière de politique étrangère et de sécurité.

Cette évolution fait également partie du contexte politique dans lequel l’AfD gagne du terrain, tandis que l’Union chrétienne-démocrate et chrétienne-sociale se retrouve sous pression.

Dans ce contexte, la rencontre entre Wadephul et Lavrov, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, remplissait également une fonction de politique intérieure: Berlin montre que les canaux de communication avec Moscou ne sont pas entièrement fermés.

Pour l’instant, il s’agit toutefois principalement de déconflictualisation diplomatique, c’est-à-dire d’afficher ostensiblement la volonté même de se parler. Rien ne permet encore de savoir si cette démarche débouchera sur un véritable dialogue politique de fond.

#géopolitique @global_affairs_byelena

jeudi, 01 octobre 2026

Relier le nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie

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Relier le nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie

Source: https://www.estica.ro/news/conectarea-nord-estului-chinei...

Le président du Conseil maritime de Russie, Nikolaï Patrouchev, a donné le coup d’envoi de la construction du terminal de fret en eau profonde de Naïba, dans le port de Tiksi, situé dans l’Arctique russe.

Lors de la cérémonie de lancement du projet, Patrouchev a déclaré que «l’un des itinéraires fondamentaux du Corridor de transport transarctique (TTC) sera la route internationale de transport Mohe–Naïba. L’élément clé de cet itinéraire sera le terminal de fret en eau profonde de Naïba, dans le port maritime de Tiksi. Le nouveau complexe portuaire comprendra des zones destinées au transbordement de marchandises liquides et sèches, des réservoirs de carburant ainsi que les équipements nécessaires. D’ici à 2035, la capacité du port devrait dépasser trois millions de tonnes».

Il a indiqué que la mise en service du port en eau profonde de Naïba ouvrirait de nouvelles perspectives en matière de logistique et constituerait une infrastructure d’appui pour le développement de la base de matières premières. Il a ajouté que «cet itinéraire reliera les provinces du nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie. La réalisation du projet permettra d’accélérer le développement économique, d’améliorer la connectivité des territoires de l’Arctique et de l’Extrême-Orient, et de stimuler le développement des industries extractives, notamment celui du pôle industriel de Koutchous, ainsi que la mise en service de nouvelles capacités de production et l’élargissement de la base de fret».

La création du TTC, qui englobe la Route maritime du Nord ainsi que les voies navigables intérieures (ndt: Ob, Iénisséi, Lena) et les infrastructures de transport qui leur sont associées, contribuera à ce que Patrouchev a qualifié de «développement global des territoires de la zone arctique et de l’Extrême-Orient, de la base de fret, ainsi que du transport intérieur, international et de transit des marchandises et des passagers le long du littoral russe».

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La route internationale de transport Mohe–Naïba (Tiksi) est un vaste projet multinational d’infrastructures reliant directement les provinces du nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie. Ce corridor multimodal transarctique est conçu pour relier la ville de Mohe — la ville la plus septentrionale de Chine, située dans la province du Heilongjiang — au nouveau terminal portuaire en eau profonde de Naïba, aménagé à proximité de Tiksi, sur la côte de la mer des Laptev, dans la République de Sakha.

En intégrant des lignes ferroviaires, des autoroutes, le transport fluvial par barges — sur la Léna, la Iana et la Kolyma — ainsi que des routes maritimes arctiques, le corridor crée une voie de transit directe entre les centres industriels chinois et la Route maritime du Nord (NSR). Long d’environ 4000 kilomètres, ce corridor réduit presque de moitié la distance de transport traditionnelle entre la Chine et l’Occident, par rapport à l’itinéraire passant par le canal de Suez.

Le corridor est largement utilisé pour acheminer des ressources minérales vers le sud — notamment les marchandises provenant du pôle aurifère de Koutchous — ainsi que pour transporter vers le nord des produits manufacturés et des biens essentiels à l’approvisionnement des régions septentrionales. Le coût de développement du projet est estimé à environ 1130 milliards de roubles, soit 14 milliards de dollars américains.

Source première: https://chinabeyondthewall.org/connecting-chinas-northeast-with-russias-arctic-coast/

dimanche, 20 septembre 2026

La stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne, 1912–2026

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La stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne, 1912–2026

par Zheng Wei

Analyste stratégique freelance 

Source: https://www.linkedin.com/pulse/gro%C3%9Fbritanniens-osteu...

Un siècle d’étranglement par l’«offshore balancer»: la stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne, de la poudrière balkanique de 1912 au bourbier du Donbass en 2026.

Sur le grand échiquier géopolitique de l’époque moderne, les effectifs de l’armée britannique n’ont certes jamais égalé ceux des principales puissances terrestres du continent européen. Pourtant, la capacité de Londres à façonner — et à détruire — l’espace géopolitique au cœur de l’Eurasie s’est déployée tout au long d’un siècle. Depuis que Halford Mackinder a formulé sa «théorie du Heartland» en 1904, le centre névralgique stratégique de l’Empire britannique est hanté par un cauchemar immuable: il ne fallait en aucun cas permettre aux ressources essentielles, à l’industrie et à la population de l’Eurasie de s’intégrer en un seul ensemble.

Appliqué à l’espace européen, ce cauchemar stratégique s’est cristallisé en une loi d’airain: il ne fallait jamais que l’industrie de précision, les capacités d’organisation et de mobilisation ainsi que les capitaux de l’Allemagne fusionnent en profondeur avec les immenses ressources naturelles, la profondeur stratégique et l’assise démographique de la Russie.

Afin d’empêcher cette intégration terrestre, la Grande-Bretagne a perfectionné, au cours d’un siècle entier, son rôle traditionnel d’«offshore balancer» pour en faire une technique sophistiquée de fragmentation continentale. Du déclenchement des guerres balkaniques en 1912 afin de couper le chemin de fer de Bagdad, jusqu’à la transformation du Donbass en hachoir destiné à briser, en 2026, la confiance stratégique entre l’Allemagne et la Russie, la stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne a toujours suivi la même logique mécanique de la géopolitique.

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1. Le sabotage de la ligne ferroviaire des «3 B»: la mèche de la poudrière balkanique et le premier étranglement continental (1912–1914)

Vers la fin du XIXe siècle, l’unification allemande et l’essor fulgurant de la production industrielle poussèrent Berlin à rechercher de nouvelles voies terrestres pour contourner le blocus des routes maritimes mondiales exercé par la Royal Navy. Le chemin de fer de Bagdad, promu par le gouvernement de Guillaume II — la ligne dite des «3 B»: Berlin–Byzance–Bagdad — constituait un coup de poignard stratégique porté directement contre le cœur du Moyen-Orient, jusqu’au golfe Persique. Une fois cette ligne achevée, les troupes allemandes pourraient non seulement être transférées en quelques jours sur le flanc des Indes britanniques, en échappant à toute opération d’interception de la flotte britannique; cela signifiait en outre que les ressources pétrolières des plaines de Mésopotamie ainsi que les droits d’exploitation tout au long du tracé reviendraient à l’alliance entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.

Face à cette menace mortelle, l’appareil diplomatique londonien mit en œuvre des mesures froidement calculées et hautement efficaces:

- Le revirement radical de la posture géopolitique: en 1907, la Grande-Bretagne abandonna le «Grand Jeu» qu’elle menait depuis près d’un siècle contre l’Empire tsariste au Moyen-Orient et en Asie centrale, signa la convention de Saint-Pétersbourg et, au moyen de concessions en Perse et en Afghanistan, attela l’Empire tsariste — longtemps considéré comme son ennemi juré — au char de guerre de l’Entente contre l’Allemagne.

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- L’activation de la zone de fracture balkanique: le point d’étranglement le plus vulnérable du pont terrestre continental reliant Vienne à Constantinople en direction du sud se trouvait dans les Balkans. La Grande-Bretagne toléra et encouragea secrètement la formation de la Ligue balkanique. Les deux guerres balkaniques de 1912 et 1913, présentées en apparence comme des guerres de libération nationale visant à chasser l’Empire ottoman de la région, servirent essentiellement à la puissance maritime pour réduire en ruines le corridor stratégique entre l’Europe centrale et le Moyen-Orient, en provoquant l’affrontement entre le nationalisme slave et les forces pangermanistes.

- Le dilemme de sécurité irréversible: l’héritage des guerres balkaniques fut une Serbie expansionniste soutenue par Saint-Pétersbourg. Ce coin enfoncé à la frontière méridionale de l’Autriche-Hongrie contraignit l’Allemagne à subordonner toute nouvelle extension de sa puissance terrestre à la soumission complète des Balkans, tandis que l’Empire tsariste ne pouvait en aucun cas reculer s’il voulait préserver son rôle de puissance protectrice. La mèche allumée par la Grande-Bretagne dans les Balkans produisit finalement à Sarajevo l’étincelle qui déclencha la Première Guerre mondiale et fit en sorte que les deux grands empires, l’Allemagne et la Russie, s’épuisent mutuellement jusqu’à leur effondrement dans les plaines d’Europe orientale.

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2. Le tournant de l’après-guerre: «Operation Unthinkable» et le rempart devant le rideau de fer (1945–1946)

Les atrocités de la Première Guerre mondiale ne purent empêcher cette logique historique de se répéter. Avant la défaite de l’Allemagne nazie au printemps 1945, les États-Unis et la Grande-Bretagne avaient temporairement favorisé le «plan Morgenthau», qui visait à inonder les mines du bassin de la Ruhr, à transférer toutes les machines-outils lourdes, à désindustrialiser durablement l’Allemagne et à la transformer en un territoire agricole et pastoral docile. Mais lorsque des millions de soldats aguerris de l’Armée rouge se retrouvèrent sur l’Elbe et que le drapeau rouge flotta sur le Reichstag, la peur de Londres passa brusquement de la «revanche allemande» à la «soviétisation complète de l’Eurasie».

Les manœuvres de Churchill au cours de cette période révélèrent sans ménagement le vrai visage des élites de la puissance maritime, dépouillé de toute façade morale:

- «Operation Unthinkable»: en mai 1945 — le mois même de la capitulation allemande — Churchill chargea dans le plus grand secret l’état-major interarmées de planification du cabinet de guerre britannique d’élaborer une attaque surprise contre les troupes soviétiques stationnées en Europe orientale et en Allemagne de l’Est. L’un des principaux éléments de ce plan consistait à maintenir secrètement en unités constituées environ 100.000 soldats de la Wehrmacht et de la Waffen-SS qui venaient d’être désarmés, à les équiper d’armes britanniques et américaines et à les employer comme première vague de chair à canon lors de la progression vers Moscou.

- Du diktat de désindustrialisation au réarmement en première ligne: lorsque l’état-major constata qu’une bataille terrestre conventionnelle contre la masse des blindés soviétiques se solderait par un fiasco, et que le commandement militaire américain mit précipitamment fin à l’offensive, la Grande-Bretagne assuma immédiatement le leadership idéologique de la guerre froide — comme en témoigne le discours de Churchill sur le «rideau de fer», prononcé à Fulton en 1946. Le plan Marshall qui suivit et la reconstruction de l’Allemagne de l’Ouest ne furent nullement un acte de bienfaisance occidentale; ils constituèrent un rempart géopolitique voulu par la Grande-Bretagne: afin de bloquer l’avancée de la puissance terrestre soviétique, il fallait rapidement ranimer l’industrie lourde ouest-allemande et l’intégrer solidement à l’architecture défensive de l’OTAN.

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3. Guerre cognitive et forces par procuration: la rupture physique des liens germano-russes à l’époque contemporaine

À l’ère de l’après-guerre froide, la mondialisation et le développement des réseaux de gazoducs créèrent en réalité une base matérielle sans précédent pour une nouvelle intégration du continent eurasiatique. Le gaz naturel russe bon marché et fiable, acheminé par gazoduc — Nord Stream 1 et Nord Stream 2 —, associé aux produits industriels allemands de haute technologie et aux immenses débouchés extérieurs à l’Europe, constituait le fondement porteur de la prospérité européenne.

Dans les calculs britanniques, cependant, cette fusion organique de «l’ingénierie berlinoise et des matières premières moscovites» ne différait en rien du chemin de fer de Bagdad un siècle auparavant: il s’agissait d’une menace mortelle qu’il fallait anéantir à tout prix.

Londres ne disposant plus, au XXIe siècle, des capacités de projection militaire de son ancien empire mondial, elle réorienta son action vers une politique agressive des forces périphériques, agissant par procuration, et de guerre cognitive de facture moralisatrice:

- La constitution d’un bloc avancé radicalement antirusse en Europe orientale: Londres contourna délibérément le noyau traditionnel de l’Europe occidentale formé autour de l’Allemagne et de la France et noua avec la Pologne et les États baltes un axe de sécurité particulièrement intransigeant. En stationnant durablement des groupements tactiques multinationaux en première ligne, notamment en Estonie, la Grande-Bretagne fit avancer la ligne de l’OTAN jusqu’aux flancs les plus vulnérables de la Russie et priva systématiquement Moscou de ses corridors de sécurité historiques.

- La substitution du fanatisme idéologique à la rationalité géopolitique: la Grande-Bretagne et les réseaux transatlantiques composés de groupes de réflexion dûment façonnés par son influence s’infiltrèrent en profondeur dans l’espace du débat européen. Les nécessités relevant de la realpolitik — la préservation de l’État et la sécurité énergétique — furent soudain réduites à un récit bipolaire opposant «le bien au mal». Toute approche rationnelle d’une politique allemande envers la Russie fut étouffée par des campagnes moralisatrices; dans l’espace public, les décideurs pondérés furent ostracisés car considérés comme des «auxiliaires de la dictature».

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4. Le piège final: le bourbier du Donbass et l’automutilation stratégique de l’Allemagne (jusqu’en 2026)

Après le déclenchement de la crise ukrainienne en 2022, la Grande-Bretagne se distingua au sein du camp occidental comme le partisan de l’escalade le plus implacable. Depuis le Premier ministre de l’époque, qui se précipita à Kyiv pour faire échouer les premières négociations de paix à Istanbul, jusqu’au rôle de chef de file joué dans le franchissement des lignes rouges par la livraison de chars Challenger 2 et de missiles de croisière Storm Shadow, la Grande-Bretagne accula impitoyablement Berlin à chaque tournant critique.

En 2026, cette stratégie produit pour la puissance maritime les résultats destructeurs escomptés:

- Le double isolement, sur les plans physique et historique: la destruction terroriste des gazoducs Nord Stream coupa définitivement toute voie de retour physique à une coopération énergétique germano-russe. Et lorsque les premiers chars allemands Leopard 2 arborant la croix droite allemande prirent feu dans les steppes de Zaporijjia et du Donbass, la Grande-Bretagne atteignit son objectif historique: la confiance historique et la réconciliation entre Allemands et Russes, patiemment construites pendant des décennies après la Seconde Guerre mondiale, furent irrévocablement anéanties.

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- La castration opérationnelle et la saignée économique de l’Allemagne: sous la bannière de la « Zeitenwende » moralement imposée, l’Allemagne s’infligea une explosion des dépenses d’armement et des prix exorbitants pour le gaz naturel liquéfié américain importé. Depuis lors, des centaines de milliards d’euros sont drainés vers le complexe militaro-industriel anglo-américain, tandis que les industries nationales de la chimie, de la construction mécanique et de l’automobile sont frappées par une profonde désindustrialisation. L’Allemagne perdit non seulement sa base énergétique bon marché et sa profondeur stratégique orientale, mais se trouva aussi, dans le gouffre sans fond de l’aide militaire destinée au Donbass, solidement enchaînée au rôle humiliant de bailleur de fonds et d’avant-poste de l’hégémonie atlantique.

Le verdict de l’histoire: les limites de la politique maritime de l’ombre

Au cours des 114 années qui s’étendent des gorges des Balkans en 1912 aux sols gelés du Donbass en 2026, la stratégie est-européenne de la Grande-Bretagne apparaît comme une chronique ininterrompue de division continentale délibérée. Elle s’est toujours caractérisée par sa capacité à pousser les principales puissances continentales à s’affronter dans de sanglantes guerres d’usure, au prix de pertes propres minimales et en attisant les blessures ethniques dans les zones périphériques.

Cette méthode d’étranglement par-derrière atteint cependant ses limites physiques. Alors que la Grande-Bretagne ne cessait d’allumer des incendies dans les plaines d’Europe orientale, sa propre base industrielle s’érodait de plus en plus, jusqu’à ne laisser subsister qu’une structure financière parasitaire. Lorsque les tirs d’artillerie et les essaims de drones sur les champs de bataille du Donbass ramènent de nouveau la guerre à une impitoyable épreuve de force fondée sur la profondeur de l’appareil industriel, la production d’acier et la capacité d’endurance stratégique, les intrigues diplomatiques poussiéreuses et la puissance médiatique de la propagande ne peuvent plus dissimuler la pourriture intérieure de ce vestige impérial. La main de l’« offshore balancer », qui n’a cessé de mettre le feu aux lignes de fracture eurasiatiques, risque, avec le retour inexorable de la realpolitik continentale, d’être consumée par les flammes qu’elle a elle-même allumées.

lundi, 14 septembre 2026

La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique - Une stratégie ou la mort

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La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique

Une stratégie ou la mort

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine nous avertit que la Russie doit aller au-delà de la substitution aux importations et parvenir à l’autarcie, faute de quoi elle risque de perdre son indépendance et son avenir (Note du traducteur : les instructions que donne ici Douguine sont valables pour l’Europe, aujourd’hui disloquée par les actions perverses des Young Global Leaders, installés par Washington, et valent également pour tous les grands espaces appelés à constituer les pôles de la future multipolarité).

Une fois encore, [le politologue russe] Tchadaïev a entièrement raison au sujet de la substitution aux importations. À partir des années 1990 et 2000, les libéraux-mondialistes — agents de l’étranger dans la sphère économique — ont convaincu nos dirigeants qu’il était avantageux de participer à la division internationale du travail, tandis que l’autarcie était synonyme de stagnation et d’impasse. Selon eux, l’intégration aux chaînes de valeur mondiales constituait la voie du développement et de la modernisation; il n’existait aucune autre solution. Tous ceux qui soutenaient le contraire — Glaziev, Katassonov, Deliaguine, Khazine, Galouchka — étaient diabolisés, tournés en ridicule et marginalisés. Le mot même d’«autarcie» demeure tabou, tout comme la doctrine de Friedrich List sur l’«autosuffisance des grands espaces». Cela signifie que notre économie est conçue, dès le départ, de manière à exclure toute souveraineté économique et technologique complète.

Après le début de l’opération militaire spéciale et la vague de sanctions qui s’ensuivit, certaines choses ont changé. L’anathème jeté sur l’autarcie n’a cependant jamais été levé. La nouvelle ligne consistait simplement à dire que nous allions nous intégrer — mais sans l’Occident. La substitution aux importations devint alors la réponse.

Il s’agit d’une mesure à court terme, et celle-ci est justifiée. Nous devons nous battre et vaincre maintenant, alors même que la génération précédente d’économistes avait déjà détruit la base autarcique nécessaire à cette fin, rendant la Russie dépendante des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’Occident a rompu ces chaînes; tout le monde s’est alors précipité vers l’Est — ou est retourné vers ce même Occident en empruntant des voies détournées.

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Les économistes libéraux se sont servis d’un argument fallacieux à des fins subversives: la participation à la division mondiale du travail — à la mondialisation — serait synonyme de développement, tandis que l’autarcie conduirait à la stagnation et à l’effondrement. Tchadaïev et l’exemple de la Chine — mais pas seulement celui de la Chine — montrent tout autre chose. Il faut concevoir l’autarcie comme une plateforme d’expansion: non pas comme l’État commercial totalement fermé de Fichte — modèle qui peut également fonctionner, comme l’ont soutenu Silvio Gesell et Ezra Pound —, mais comme l’édification d’une base d’exportation destinée aux marchés extérieurs. Les États-civilisations émergents, tout comme les États ordinaires, peuvent aisément y contribuer. Dès lors, l’autarcie n’est plus une impasse. Elle devient un tremplin vers une véritable souveraineté et vers le statut de puissance mondiale.

Ce que nous faisons relève encore de la tactique. Dans les années 1990, il s’agissait d’une tactique d’autodestruction; depuis les années 2000, il s’agit d’une tactique visant à préserver et à consolider la souveraineté. Ces réserves tactiques sont désormais épuisées. Elles ne suffisent plus pour rendre sa grandeur à la Russie, remporter la guerre décisive ou conserver notre place de pôle dans la nouvelle architecture de l’ordre mondial. Nous avons besoin d’une stratégie: d’une stratégie globale de souveraineté. Celle-ci inclut l’autarcie. Cela signifie que, aussi peu rentable qu’il puisse paraître à court terme de traiter nous-mêmes nos terres rares ou de fabriquer nos propres puces électroniques et processeurs quantiques, c’est précisément ce que nous devons commencer à faire de manière systématique. Aujourd’hui — pas demain, pas plus tard. Et il faut le faire correctement. Ici, tous les moyens sont permis. Il ne suffit pas de frapper du poing sur la table. Pour réveiller quelqu’un, il faut parfois aller jusqu’aux extrêmes.

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Nous devons voir clairement où l’Occident veut en venir. Le capital impose le remplacement des êtres humains par l’intelligence artificielle et les robots. Le besoin que le capital a des êtres humains diminue rapidement. Marx avait saisi quelque chose du noyau nihiliste du capitalisme. Nick Land perçoit très finement cette même réalité dans les conditions actuelles. Le capital possède une stratégie et il en suit le schéma.

Si nous ne disposons toujours d’aucune stratégie, nous n’avons aucune chance de survivre. Le répertoire des manœuvres tactiques est épuisé, de même que toute possibilité restante de s’appuyer sur l’héritage de l’autarcie socialiste soviétique. Il faut donc une stratégie ou ce sera la mort.

15:14 Publié dans Actualité, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, autarcie, russie, alexandre douguine | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 11 septembre 2026

La Russie, puissance spatiale

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La Russie, puissance spatiale

Michael Silnizki 

Source: https://overton-magazin.de/top-story/russische-raummacht/

L’Eurasie en ligne de mire

    « Tout ce qui vient de Russie est toujours présenté comme des “manœuvres du Kremlin”... Quelle absurdité ! On ne peut pas tout mettre sur le dos des manœuvres du Kremlin. »

    — Poutine, 27 octobre 2022

    « Pourquoi devrions-nous envahir ces territoires ? Nous avons les nôtres... La Sibérie et l’Extrême-Orient ne demandent qu’à être mis en valeur. Pourquoi aurions-nous besoin de territoires étrangers ? Nous devons développer les nôtres. Et ils n’auront même pas assez d’essence pour parcourir l’ensemble de notre territoire. »

    — Poutine aux Européens, 7 novembre 2024

 

1. Le discours de Poutine et son interprète

img-0600_orig.jpegDans sa volumineuse étude intitulée The Myth of Eurasia: Why Russia Can’t Shed Its Imperial Delusions (« Le mythe de l’Eurasie : pourquoi la Russie ne parvient pas à se défaire de ses illusions impériales »), publiée le 18 août 2026 dans Foreign Affairs, la politologue turque Ayşe Zarakol (photo), qui enseigne à l’université de Cambridge, a avancé une thèse contestable : dès le début, Poutine aurait présenté son invasion de l’Ukraine « comme faisant partie d’une lutte culturelle » (as part of a cultural struggle). Cf.: https://www.foreignaffairs.com/reviews/myth-eurasia-russia-zarakol

Elle étaye sa thèse à l’aide de citations tirées du discours prononcé par Poutine quatre ans auparavant:

«En octobre 2022, écrit-elle, Poutine a prononcé un discours devant le Club international de discussion Valdaï afin de plaider en faveur de la “diversité des civilisations” (civilizational diversity). “L’uniformisation et l’effacement de toutes les différences sont, au fond, ce que recherche l’Occident moderne”, a déclaré Poutine. Les États-Unis souhaitaient étendre leur hégémonie “néocoloniale” (“neocolonial” hegemony) au monde entier en réprimant les aspirations des Russes. Le soutien occidental à l’Ukraine ferait partie intégrante d’une motivation plus générale visant à “restreindre et bloquer le libre développement des autres civilisations”. Dans cette lutte, selon Poutine, il serait question du droit “de chaque civilisation à suivre sa propre voie et à organiser son propre système sociopolitique”».

«Poutine évoluait là en terrain familier », résume-t-elle ensuite, avant de présenter les déclarations de Poutine, sous un angle géoculturel, comme une vieille idée remise au goût du jour, « apparue parmi les intellectuels de la Russie tsariste du XIXe siècle », lesquels « se révoltaient contre l’obsession des élites pour l’Occident».

Elle ne précise pas exactement quels « intellectuels » elle entend par là, mais s’est laissée entraîner, en faisant référence à l’«eurasisme», à parler de «l’idéologie dominante du Kremlin» (the Kremlin’s ruling ideology). Soit. Même les partisans les plus zélés et les plus fidèles de Poutine se seraient étonnés d’apprendre que le maître du Kremlin possède une quelconque idéologie, eux qui déplorent amèrement depuis des années l’absence d’idéologie en Russie depuis la disparition de l’Union soviétique.

Comme chacun sait, il n’existe aucun remède contre les préjugés et les ressentiments. À y regarder de plus près, il apparaît rapidement que le discours de Poutine ne constituait pas une apologie a posteriori de l’invasion de l’Ukraine « en tant que partie d’une lutte culturelle », mais une déclaration de guerre sans équivoque à l’ordre mondial unipolaire existant.

Le 27 octobre 2022, Poutine a prononcé un ambitieux discours de fond à caractère programmatique, particulièrement substantiel. Ce discours était de nature géopolitique et non géo-culturelle, même si Poutine s’est occasionnellement aventuré dans l’histoire de la pensée russe.

À ma connaissance, il n’a jamais plus prononcé de discours comparable. On ignore quel prête-plume lui a rédigé cette intervention ambitieuse. Cet auteur anonyme devait toutefois être hautement cultivé, excellent analyste et, de surcroît, posséder une connaissance remarquable des évolutions géopolitiques contemporaines. Peut-être toute une équipe a-t-elle rédigé le discours de Poutine.

Quoi qu’il en soit, ce discours constituait un règlement de comptes en règle avec l’« ordre mondial unipolaire » apparu depuis la fin de la «guerre froide». Dès le début de son intervention, Poutine s’en est pris avec virulence à ce qu’il appelait «l’unique règle» établie par les «détenteurs du pouvoir», laquelle revient à dire qu’ils peuvent «vivre en dehors de toute règle, que tout leur est permis et que tout demeure impuni, quoi qu’ils fassent».

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Cette «règle» dépourvue de règles nous serait « constamment “martelée” », c’est-à-dire continuellement inculquée, par la «puissance mondiale». Poutine dit littéralement: «On a parlé aujourd’hui du pouvoir, mais moi, je parle du pouvoir mondial» (сейчас о власти говорили, я говорю о глобальной власти). Autrement dit, ce qui préoccupait Poutine en premier lieu et avant toute chose était l’ordre hégémonique mondial des États-Unis, dépourvu de règles — pardon: «fondé sur des règles» — à l’époque de l’unipolarité.

«La domination du monde est précisément ce que le soi-disant Occident a mis en jeu dans sa partie de pouvoir. Mais ce jeu est incontestablement dangereux, sanglant et, je dirais, sordide. » (Власть над миром – как раз то, что так называемый Запад поставил на кон в своей игре. Но игра эта, безусловно, опасная, кровавая и, я бы сказал, грязная.)

L’ordre mondial unipolaire « nie la souveraineté des pays et des peuples, leur identité et leur singularité, et méprise les intérêts des autres États. [...] Personne, à l’exception de ceux qui formulent précisément ces règles, n’a droit à un développement indépendant : tous les autres doivent se soumettre à ces règles».

Tel est le fond du discours de Poutine. Et qu’en a fait notre interprète? Elle a simplement pris ce discours comme prétexte pour exposer ses propres réflexions sur les différences culturelles entre la Russie et l’«Occident». Ce thème est, il est vrai, aussi ancien que l’histoire empreinte de préjugés des rencontres russo-européennes.

71lEBNYoiYL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgSous le titre révélateur Perverses Abendland – barbarisches Russland (« Occident pervers — Russie barbare »), Gabriele Scheidegger écrit par exemple, à propos des «rencontres des XVIe et XVIIe siècles à l’ombre des malentendus culturels»:

«Lorsque Russes et Européens occidentaux entraient en contact aux XVIe et XVIIe siècles, l’entente cordiale était rare. La plupart du temps, ils se séparaient en fronçant le nez, voire remplis de dégoût, et les deux camps se voyaient pleinement confortés dans leurs préjugés»¹.

«Les positivistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, poursuit Scheidegger, partirent bruyamment en guerre contre le retard de la Russie. Le témoin principal de cette tendance est Alexander Brückner, cet “élève russifié [...] de Droysen et de Ranke”. [...] Brückner ne se contenta pas de reprendre les jugements négatifs des anciens voyageurs en Russie ; il les renforça encore par sa propre consternation: “Jusqu’à l’époque de Pierre le Grand, les autres peuples portent unanimement sur les Moscovites le jugement le plus défavorable que l’on puisse imaginer. [...] Violence, mensonge, saleté physique et morale, inculture et superstition, arrogance asiatique et incapacité méprisable : tels sont les traits saillants de l’État et de la société, tels qu’ils apparaissent à Moscou et chez ses représentants aux observateurs d’Europe occidentale”»².

Notre interprète de Poutine ne souhaite cependant pas aller aussi loin. Se référant à l’ouvrage The Steppe and Its Empires («La steppe et ses empires»), paru tout récemment en mai 2026, Zarakol critique son auteur, l’historien Michael Khodarkovsky, qui, par sa théorie de la steppe, rapprocherait trop la Russie, sur le plan culturel, des grands empires asiatiques.

«C’est une erreur de croire, estime Zarakol, que Poutine agit ainsi parce qu’il marche dans les pas de souverains et de seigneurs de guerre eurasiatiques. Cette conception simplifie une histoire complexe [...] En remontant si loin dans le passé, elle commet l’erreur d’arracher Poutine et la Russie moderne à leur propre époque».

La thèse de Khodarkovsky rappelle en effet de manière frappante l’ouvrage de Karl A. Wittfogel, Oriental Despotism: A Comparative Study of Total Power («Le despotisme oriental: étude comparative du pouvoir total»), paru en 1957 en pleine guerre froide et qui assimilait la Russie à un « despotisme oriental».

À la différence de Khodarkovsky, Zarakol porte sur la Russie un regard un peu plus nuancé. «Pendant des siècles, les Russes se sont à la fois tournés vers l’Europe et efforcés de s’en démarquer». Selon elle, « deux choses peuvent être vraies en même temps » (Two things can be true at once). Premièrement, «l’association de la Russie à la steppe eurasienne est politiquement motivée», afin que les Européens puissent se démarquer de la Russie et se considérer «comme l’avant-garde de la modernité [...] par opposition aux prétendues pathologies ou au retard de “l’Orient”».

Deuxièmement, lorsque la Russie ne se comportait pas comme les Européens l’attendaient, «c’était la faute de son côté asiatique primitif et cruel», ce qui «créait la fiction selon laquelle les pays occidentaux seraient incapables de pareille cruauté». Mais lorsque les Russes s’approprient le récit eurasien, ils se démarquent de l’Europe et de l’Occident, «que Poutine et ses alliés dénigrent en les qualifiant de décadents, arriérés et immoraux».

Cette dernière affirmation de Zarakol, en particulier, ne saurait rester en l’état, car elle contredit le discours de Poutine du 27 octobre 2022 cité par notre interprète. «La Russie, en tant que civilisation indépendante et singulière, ne s’est jamais considérée et ne se considère toujours pas comme l’ennemie de l’Occident. L’américanophobie, l’anglophobie, la francophobie et la germanophobie sont des formes de racisme au même titre que la russophobie et l’antisémitisme — comme, du reste, toutes les manifestations de xénophobie » (Россия, будучи самостоятельной, самобытной цивилизацией, никогда не считала и не считает себя врагом Запада. Американофобия, англофобия, франкофобия, германофобия – это такие же формы расизма, как русофобия и антисемитизм – впрочем, как и любые проявления ксенофобии), a déclaré Poutine dans son discours.

Ce à quoi veut finalement en venir l’interprète de Poutine n’apparaît que vers la fin de son exposé :

«La Russie est un empire qui s’est tordu pour prendre la forme d’un État-nation moderne » (Russia is an empire that has twisted itself into the form of a modern nation-state), « une grande partie de son territoire ayant été acquise par la conquête et la colonisation “intérieures”, notamment par la colonisation de peuplement, comme en Amérique du Nord, en Australie et ailleurs. [...]

La relation ambivalente à l’Europe constitue elle aussi une composante essentielle de la vision russe du monde. Si l’on considère tous ces aspects dans leur ensemble, le pays auquel la Russie ressemble le plus, historiquement comme aujourd’hui, n’est ni la Turquie ni l’Iran, mais les États-Unis. La volonté de voir exclusivement en la Russie le produit de son empreinte steppique finit par déformer et simplifier cette histoire.

Le rappel de l’héritage eurasien de la Russie est utile dans la mesure où il met en évidence la complexité fondamentale de la Russie actuelle. Le passé ne doit toutefois pas être morcelé au service d’un programme contemporain; la Russie était ancrée à la fois en Europe et en Asie et a été profondément façonnée par sa rivalité avec les États-Unis pendant la guerre froide du XXe siècle. L’attaque de Poutine contre l’Ukraine, ses ambitions impériales déclarées et sa répression impitoyable de toute dissidence ne font pas de lui un tsar, un khan, un chah ou un sultan des temps modernes. Ses agissements fautifs relèvent de sa seule responsabilité».

L’idée selon laquelle la Russie ressemblerait plus que tout autre pays aux États-Unis, tant historiquement qu’aujourd’hui, est certes novatrice, mais elle paraît fort éloignée de la réalité du point de vue géopolitique et géo-culturel.

2. L’identité spatiale de la pensée russe

Qu’en est-il donc? Qu’est-ce que la Russie? Un «mastodonte» selon Bismarck, un empire des steppes selon Khodarkovsky, ou simplement un sosie des États-Unis selon Zarakol? Et «l’attaque de Poutine contre l’Ukraine» correspond-elle réellement à « ses ambitions impériales déclarées» (his professed imperial ambitions), comme l’affirme Zarakol?

Ces questions ne peuvent être dissociées si l’on veut comprendre les intentions de Poutine dans le conflit ukrainien ainsi que la place de la Russie en Europe et en Eurasie. Cette compréhension ne peut toutefois être obtenue ni sur le plan géo-culturel, comme chez Zarakol, ni sur le plan historique, comme chez Khodarkovsky, mais bien sur les plans géopolitique et sécuritaire.

«La Russie, estimait autrefois Bismarck, est davantage une force élémentaire qu’un cabinet, davantage un mastodonte qu’un diplomate, et doit être traitée comme le mauvais temps jusqu’à ce qu’on puisse la changer — et non comme des hommes politiques doués de raison»³.

Cela était peut-être vrai durant la seconde moitié du XIXe siècle. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Poutine est un diplomate retors et un homme politique qui « pense » stratégiquement, même s’il a commis de nombreuses erreurs tactiques dans le conflit ukrainien. Cela tient au fait que les dirigeants russes et les élites de pouvoir qui les soutiennent, comme Zarakol l’a justement relevé, restent jusqu’à aujourd’hui «façonnés par leur rivalité avec les États-Unis pendant la guerre froide du XXe siècle».

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Enfant de la guerre froide, Poutine garde encore un souvenir très présent de la confrontation entre les systèmes et de la dissuasion nucléaire, avec le danger d’un anéantissement mutuel, dont il ne parvient apparemment toujours pas à se détacher. Cela l’incite, lui et son équipe, à la prudence. À juste titre? Pas entièrement. Un excès de prudence peut devenir contre-productif et conduire à des décisions tactiques erronées, ce qui s’est d’ailleurs produit.

L’OTAN d’aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était à l’époque de la guerre froide, et la communauté transatlantique actuelle n’est pas cet Occident de la guerre froide qui débordait tant de puissance qu’il pouvait à peine marcher.

À cela s’ajoutent les expériences amères et douloureuses des années 1990, durant lesquelles la Russie a traversé une période extrêmement difficile. Elles continuent de produire leurs effets jusqu’à aujourd’hui et le pays ne les a toujours pas entièrement surmontées. Cela incite également les dirigeants russes sous Poutine à la prudence.

La guerre en Ukraine est en outre, dans une certaine mesure, une conséquence de la disparition de l’empire soviétique ainsi que d’un processus encore inachevé de répartition de l’espace entre les États ou entités de pouvoir qui en sont issus. Ce processus de division et de redistribution spatiales prendra peut-être fin avec la guerre en Ukraine.

Ce qui restera encore de l’Ukraine ne pourra être constaté qu’après la fin des hostilités. Une chose est toutefois déjà claire: la Russie s’établira de nouveau comme la puissante puissance spatiale eurasienne, dotée de forces armées aguerries et parfaitement préparées à une guerre du XXIe siècle.

Dans ce contexte, il convient de se remémorer très précisément la signification et l’importance de l’espace dans les conceptions géopolitiques et sécuritaires russes. La prédominance de l’espace dans la pensée russe se manifeste par le fait que l’unité (единство) et l’intégrité (целостность) de l’espace deviennent des postulats incontestables de pratiquement tout credo de politique intérieure et extérieure, et incarnent la raison d’État par excellence.

C’est pourquoi Zarakol donne expressément raison à Khodarkovsky sur au moins un point lorsqu’elle écrit: «Il est incontestable que la Russie n’est pas un pays “européen” au sens sociopolitique du terme et que les influences de la steppe contribuent à cette différence» (It is obviously true that Russia is not a “European” country in the sociopolitical sense of the word, and the steppe influences are partly the reason why it is something different).

Sans en avoir conscience, elle souligne la signification et «l’influence» de l’espace dans l’histoire russe, qu’elle appelle la «steppe» à la suite de Khodarkovsky. Mais elle méconnaît dans le même temps la dimension de la pensée spatiale dans la géopolitique et la politique de sécurité russes, parce qu’elle ne perçoit l’histoire russe que sous un angle géo-culturel.

Puisque la puissance spatiale russe s’oriente prioritairement vers la sécurisation et la maîtrise de son propre espace de puissance, le principe de droit international de non-ingérence dans les affaires intérieures revêt une importance primordiale pour la politique étrangère russe. C’est pourquoi les dirigeants russes rejettent catégoriquement toute ingérence de puissances étrangères à cet espace dans les affaires intérieures de leur propre espace de puissance et réagissent de manière épidermique aux leçons occidentales de toute nature.

L’identité spatiale de la pensée russe implique déjà un principe de démarcation vis-à-vis des puissances étrangères à cet espace et rejette catégoriquement tout principe universel d’ingérence — tel que l’extension transfrontalière des prétendues «valeurs occidentales» — à l’intérieur de l’espace de la puissance russe.

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Alors que le prosélytisme des «valeurs occidentales» est depuis longtemps devenu un moyen d’auto-habilitation au service de la politique transatlantique d’expansion et d’intervention, l’identité spatiale de la pensée russe demeure, par principe et par tendance, dépourvue de charge idéologique. C’est pourquoi la prétendue «idéologie dominante du Kremlin» (the Kremlin’s ruling ideology) n’est rien d’autre qu’un mirage.

L’accusation régulièrement portée contre le Kremlin, selon laquelle il mènerait une politique étrangère agressive et expansionniste, relève donc des mythes construits à des fins géopolitiques et sert uniquement à dissimuler la politique transatlantique d’expansion et d’intervention.

C’est précisément l’identité spatiale de la pensée russe et la conception absolue de la souveraineté qui en résulte qui constituent la meilleure preuve du caractère pragmatique de la politique étrangère russe. D’une part, celle-ci est tournée vers l’espace intérieur et non vers le dépassement des espaces; d’autre part, elle vise essentiellement à protéger l’espace intérieur de la puissance contre les influences extérieures, afin que les structures internes de l’ordre puissent demeurer maîtrisables ou être maintenues.

Elles évitent surtout que la géopolitique russe ne glisse vers une confrontation idéologique devenue anachronique. La pensée géopolitique russe contemporaine est donc fondée sur la Realpolitik.

Aujourd’hui, la Russie se préoccupe avant tout de sa propre survie géopolitique dans les limites de l’espace de puissance existant et reconnu par le droit international, ainsi que de la sécurisation de l’espace intérieur de cette puissance spatiale. La guerre en Ukraine ne contredit pas cette affirmation, comme nous le verrons plus loin.

De même qu’il existe un espace mondial dont tous les espaces de puissance particuliers ne sont que des parties, chaque espace de puissance important possède un caractère exclusif auquel ne correspond aucune évolution historique comparable. À mesure qu’une conception du pouvoir et de la vie se fond dans un espace concret, elle acquiert un caractère historique et culturel unique et singulier.

La caractéristique de l’espace mondial réside au contraire — aussi paradoxal que cela puisse paraître — dans son caractère supra-spatial. Il en est ainsi parce qu’il ne connaît aucune limite de puissance et que, s’étendant au-delà de chaque espace de puissance, il n’est circonscrit par aucun d’entre eux.

La puissance hégémonique américaine, qui entend régner sur cet espace mondial, est, vue sous cet angle, un monstre supra-spatial incapable de remplir une fonction identitaire au sein d’un espace de puissance concret.

Elle ne peut produire d’identité dans un espace de puissance concret, parce que celui-ci se conçoit comme un espace intérieur identique à lui-même, qui ne peut être transformé de l’extérieur, sauf au moyen d’une intervention militaire et/ou d’une subversion intérieure. Mais, à la différence des années 1980 et 1990, il n’existe aujourd’hui rien qui puisse faire éclater de l’extérieur comme de l’intérieur l’espace intérieur de la puissance spatiale russe.

3. La stratégie de puissance continentale de Poutine

Dans le contexte de cette identité spatiale de la pensée russe se pose la question de savoir quelle géopolitique la Russie de Poutine poursuit aujourd’hui. À la différence de l’Union soviétique durant les trois dernières décennies de son existence, Poutine marche dans les pas de Staline.

9783430178365-de.jpgEn tant qu’«homme politique à la pensée continentale», Staline est resté fidèle, dans son positionnement géostratégique, à la politique expansionniste traditionnelle de Moscou et ne portait pas son regard «très loin au-delà de la périphérie géographique de l’Union soviétique», écrivait en 1981 Lothar Rühl (1927-2025), l’un des plus importants géopoliticiens allemands de l’après-guerre, dans son ouvrage toujours digne d’intérêt Russlands Weg zur Weltmacht («La voie de la Russie vers le statut de puissance mondiale»).⁴

Staline limita sa géopolitique au continent eurasien et se révéla ainsi «un stratège prudent qui évaluait correctement, sans les surestimer, les possibilités et les capacités de l’État soviétique sur les plans économique et politique. C’est pourquoi, après 1945 également, il rejeta tous les projets de la direction de la marine soviétique visant à mettre en œuvre un ambitieux programme de construction navale pour acquérir des bâtiments de combat de haute mer destinés à un déploiement mondial, ou à constituer à grande échelle des forces aériennes stratégiques à portée intercontinentale»⁵.

En concentrant toutes les forces exclusivement sur la mise au point d’armes nucléaires et la construction de missiles, Staline maintint sa stratégie de puissance continentale jusqu’à sa mort en 1953. Ce positionnement géostratégique de l’Union soviétique changea brutalement avec l’accession de Nikita Khrouchtchev au poste de secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique.

Sous Khrouchtchev, par son «activité extraordinairement accrue sur la scène politique mondiale», l’Union soviétique « abandonna la limitation propre à la conception expansionniste de Staline, selon laquelle les prises de pouvoir communistes n’avaient de chances de réussir, et ne méritaient donc d’être soutenues, qu’à proximité géographique de l’Union soviétique et avec le soutien direct ou indirect de l’Armée rouge»⁶.

Ce fut Nikita Khrouchtchev qui engagea le passage de «l’hégémonie continentale classique de l’époque stalinienne» à une stratégie de puissance mondiale ou de superpuissance. Il fut le premier dirigeant de Russie «à tenter de mener une politique mondiale», même s’il échoua d’abord «parce que les moyens n’étaient pas encore suffisants et parce qu’il exposa ainsi l’Union soviétique au danger sans protection. Son offensive dynamique contre la puissance mondiale américaine remporta des succès en Inde, au Proche-Orient et à Berlin, mais révéla avec éclat à Cuba les faiblesses de l’Union soviétique»⁷.

Cette rupture dans la géostratégie soviétique, dictée aussi bien par l’idéologie soviétique que par l’ambition personnelle de pouvoir, rejeta la géopolitique continentale traditionnelle pratiquée depuis des siècles, ainsi que la prudente «hégémonie continentale» de Staline. Elle entraîna une surexpansion de la politique hégémonique soviétique qui dépassait totalement les capacités économiques, technologiques et militaires du système, avec des conséquences dévastatrices pour l’existence même de l’empire.

khrouchtchev.jpgKhrouchtchev prit ainsi une décision géostratégique fatale qui finit par causer la perte de l’empire soviétique et de son idéologie communiste. Certains nostalgiques de l’Union soviétique n’ont toujours pas compris toute la portée de cette décision géostratégique de la direction soviétique, imputable à Khrouchtchev, et continuent de rêver au rétablissement du «glorieux» passé impérial de facture soviétique.

L’empire soviétique s’est en effet épuisé économiquement et idéologiquement du fait de son extension hégémonique excessive; il s’est ensuite effondré, puis désintégré. Mais cet effondrement et cette désintégration furent précédés de trente longues années de politique soviétique d’expansion et de puissance mondiale. Après le départ de Khrouchtchev, un «repli de la Russie sur elle-même, enfermée dans la forteresse de grande puissance bâtie par Staline, [...] n’était plus possible».⁸ «Le déclin était déjà inscrit dans l’ascension au rang de puissance mondiale»⁹.

Aujourd’hui, Poutine est revenu à la stratégie traditionnelle de puissance continentale, maintenue jusqu’à Staline inclus. Sous Poutine, précisément, la Russie a renoncé par principe à la stratégie soviétique de puissance mondiale amorcée sous Khrouchtchev et l’a définitivement abandonnée.

Si le conflit ukrainien correspond en principe à la stratégie de puissance continentale de Poutine, il n’en découle toutefois pas sur le plan causal. Les causes du conflit ne résident pas dans la politique expansionniste attribuée à Poutine ni dans son prétendu «néo-impérialisme», mais plutôt dans la politique d’expansion de l’OTAN depuis la disparition de son rival soviétique, contre laquelle un spécialiste américain de la Russie aussi éminent que George F. Kennan avait déjà lancé de pressants avertissements dans les années 1990. Une Ukraine membre de l’OTAN constituerait une catastrophe géostratégique pour la Russie, car celle-ci perdrait sa «profondeur stratégique» — «la zone tampon entre le cœur de la Russie et de puissants adversaires européens» —, comme l’a fermement souligné le groupe de réflexion américain Carnegie Endowment¹⁰.

La Russie actuelle se replie plutôt dans sa «forteresse de grande puissance». D’une part, elle cherche à assurer sa sécurité en nouant des relations économiques et militaires toujours plus étroites avec la Chine; d’autre part, face à l’environnement occidental hostile, elle tente de parvenir à l’autarcie.

Dans le contexte de l’affaiblissement de l’hégémonie américaine, du retour de la Russie à sa stratégie traditionnelle de puissance continentale — qui, selon la conception qu’elle en a, aboutit en définitive à une révision de l’ordre de sécurité paneuropéen dominé par les États-Unis — et de l’ascension fulgurante de la Chine au rang de superpuissance géoéconomique, il existe aujourd’hui une constellation de grandes puissances sans précédent, qui rend possible et nécessaire une architecture paneuropéenne de sécurité.

Dmitri Trenin souligne à juste titre qu’«une réforme de l’architecture européenne de sécurité» doit reposer sur «deux piliers — l’un occidental et l’autre russe» et qu’il est impossible que cette architecture garantisse une paix durable sans inclure ni prendre en considération les intérêts russes en matière de sécurité¹¹.

Dans le cas contraire, il existe un risque aigu que les élites au pouvoir dans l’Union européenne, qui donnent aujourd’hui le ton en Europe, pensent pouvoir manipuler leur propre population en agitant la «menace russe» et rêvent encore d’infliger une «défaite stratégique» à la Russie, connaissent elles-mêmes leur Waterloo.

Notes: 

(1) Scheidegger, G., Perverses Abendland – barbarisches Russland. Begegnungen des 16. und 17. Jahrhunderts im Schatten kultureller Missverständnisse. Zürich 1993, 9.

(2) Scheidegger (voir note 1), 26.

(3) Cité d'après Wittram, R., Die russisch-nationalen Tendenzen der achtziger Jahre, in: ders., Das Nationale als europäisches Problem. Beiträge zur Geschichte des Nationalitätsprinzips vornehmlich im 19. Jahrhundert. Göttingen 1954, 183-213 (189).

(4) Ruehl, L., Russlands Weg zur Weltmacht. Düsseldorf /Wien 1981, 413.

(5) Ruehl (voir note 4), 413 f.

(6) Grewe, W. G., Spiel der Kräfte in der Weltpolitik. Theorie und Praxis der internationalen Beziehungen. Düsseldorf Wien 1970, 224 f.

(7) Ruehl (voir note 4), 416.

(8) Ruehl (voir note 4), 439.

(9) Ruehl (voir note 4), 539.

(10) Rumer, E./Weiss, A. S., Ukraine: Putin`s Unfinished Business. carnegieendowment.org 12.11.2021.

(11) Trenin, D., Arms accords between Russia and the west stand a chance despite treat of conflict. ft.com 18.02.2022.

dimanche, 06 septembre 2026

Le nouveau jeu turc en Asie centrale: un défi pour Téhéran et Moscou

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Le nouveau jeu turc en Asie centrale: un défi pour Téhéran et Moscou

Muhammad Hossein Ghiasi

Ces derniers jours, un changement méthodologique s’est dessiné dans l’approche d’Ankara à l’égard de l’Asie centrale. À moins de l’examiner attentivement, celui-ci pourrait modifier pour plusieurs décennies l’architecture géopolitique de la région au profit de l’axe turc. La Turquie ne recherche plus les déclarations politiques retentissantes: s’appuyant sur des instruments d’influence douce et discursifs, elle redéfinit son rôle au cœur de l’Eurasie.

Dans ce cadre, Ankara utilise le potentiel des structures non gouvernementales et des groupes de réflexion favorables au pouvoir pour prendre des mesures soigneusement calculées visant à pénétrer les sphères profondes de la prise de décision dans les États turcophones. Cette évolution témoigne de la maturité stratégique de la politique étrangère turque: Ankara a parfaitement compris que les déclarations officielles et les pressions politiques ne font que susciter la résistance des élites locales et ne permettent pas de garantir une intégration durable. La Turquie agit donc avec patience et prudence, cherchant à élaborer avec les pays d’Asie centrale des cadres normatifs et discursifs communs afin d’approfondir sa coordination politique et sécuritaire avec la région.

Toutefois, ce qui transforme ce changement tactique en stratégie à long terme n’est autre que la modification du contenu même de la coopération proposée. Hier encore, la Turquie misait en Asie centrale sur l’économie, les investissements dans les infrastructures et le développement du commerce. Aujourd’hui, l’axe du dialogue s’est déplacé de l’économie vers la politique et la sécurité.

Les propositions d’« analyse conjointe des risques » et de « création d’un cadre normatif commun » reviennent en réalité à aligner la perception régionale des menaces sur la vision d’Ankara. En d’autres termes, la Turquie cherche à redéfinir les menaces régionales de manière à s’attribuer le rôle d’allié stratégique et de garant de la sécurité, aux côtés de la Russie et de la Chine, voire à leur place.

7e93b6418d4b5d425426581c41ff0e94.jpgCette approche habile contraste fortement avec les méthodes précipitées et coercitives que l’on observe parfois dans la politique régionale. La Turquie comprend parfaitement que les pays d’Asie centrale, notamment le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, sont extrêmement sensibles à toute initiative rapide et ambitieuse évoquant l’héritage ottoman. C’est pourquoi elle gagne patiemment la confiance des élites locales en s’appuyant sur des institutions scientifiques et des centres de recherche, tout en introduisant progressivement le discours turcique dans les sphères profondes de la prise de décision de ces États. Cette stratégie « progressive » et « silencieuse » a bien plus de chances de réussir que des actions brutales et manifestes — et c’est précisément pour cette raison qu’elle constitue une menace plus grave pour les intérêts de l’Iran et de la Russie que n’importe quelle campagne militaire.

Si l’on replace cette évolution parmi les autres transformations fondamentales de la région, un tableau plus vaste et plus inquiétant se dessine. La pose d’un câble sous-marin à fibre optique entre l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan, les investissements massifs de la compagnie britannique BP dans les gisements pétroliers de Bakou, l’arrivée du Royaume-Uni dans les mines de tungstène kazakhes, et désormais le passage de la Turquie d’une diplomatie d’État à une diplomatie des « groupes de réflexion »: tout cela constitue les maillons d’une même chaîne. L’objectif de cette chaîne est de créer, au centre de l’Eurasie, un bloc civilisationnel et politique turcique dans lequel il ne restera de place ni pour l’influence historique de l’Iran ni pour la traditionnelle « tranquillité » de la Russie.

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Le projet du « monde turcique », qui n’était autrefois qu’un rêve panturquiste entretenu par des intellectuels radicaux, devient aujourd’hui une réalité tangible grâce au soutien financier du Qatar, à la couverture politique de l’Occident et d’Israël, ainsi qu’à l’appui culturel et universitaire d’institutions turques favorables au gouvernement.

Du point de vue de Téhéran, ces évolutions constituent des signaux alarmants. En adoptant une approche douce et progressive, la Turquie ne cherche pas seulement à évincer l’Iran des équations économiques et des réseaux de transit de la région: elle conteste systématiquement l’identité historique et culturelle de l’Iran dans des territoires qui ont appartenu pendant des siècles à son aire civilisationnelle. L’encouragement des groupes ethniques turciques dans le nord-ouest de l’Iran, la réécriture de l’histoire régionale au bénéfice des peuples turciques et les investissements dans les établissements culturels et éducatifs d’Asie centrale font tous partie d’un même vaste projet, qui progresse à la faveur du silence et de l’inaction iraniens.

Toutefois, parallèlement aux menaces qui pèsent sur l’Iran et la Russie, une fenêtre d’opportunité s’ouvre également. La simultanéité de ces processus peut servir de signal d’alarme à Téhéran et à Moscou afin qu’ils mettent de côté leurs différends historiques et leur méfiance réciproque pour construire une alliance stratégique face à une menace commune. Tout comme l’Iran, la Russie est profondément préoccupée par l’influence croissante de la Turquie et de l’Occident en Asie centrale. Elle est parfaitement consciente que, si cette synergie turco-occidentale n’est pas contenue, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan sortiront progressivement de l’orbite traditionnelle de Moscou. Cette préoccupation commune constitue le meilleur terrain pour une coopération entre Téhéran et Moscou dans les domaines de l’information, de la sécurité et de l’économie.

Une action conjointe dans le cadre de la Convention sur le statut juridique de la mer Caspienne, afin d’empêcher une délimitation des fonds marins et du sous-sol au détriment de l’Iran et de la Russie; l’accélération de l’achèvement du corridor Nord-Sud, comme solution de remplacement aux itinéraires turciques et azerbaïdjanais; la construction d’un câble alternatif à fibre optique suivant l’axe Daghestan-Astara-Bandar Abbas, afin de faire contrepoids au corridor numérique caspien : telles ne sont que quelques-unes des mesures qui, si elles étaient coordonnées entre les deux pays, pourraient faire pencher la balance en faveur de Téhéran et de Moscou.

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Enfin, c’est précisément le changement de tactique turque — le passage d’actions brutales et précipitées à une approche douce et patiente — qui constitue un tournant dans l’histoire de la région. Grâce à cette stratégie habile, la Turquie d’aujourd’hui construit un pont reliant les centres d’analyse et les instituts scientifiques au cœur des élites politiques d’Asie centrale. Si, face à cette nouvelle vague, l’Iran et la Russie continuent de rester passifs et se limitent aux réactions juridiques et diplomatiques traditionnelles, ils ne perdront pas seulement des corridors et des ressources : ils verront progressivement disparaître leur propre identité historique et culturelle dans une région qui appartenait autrefois à leur espace civilisationnel. Et dans cette bataille discursive, menée à l’aide d’instruments d’influence douce et de fabriques à idées, la victoire reviendra à celui qui aura été le premier à conquérir les forteresses de l’esprit et de la conscience.

lundi, 31 août 2026

Ratcliffe à Moscou: le signal le plus intéressant 

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Ratcliffe à Moscou: le signal le plus intéressant 

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Une nouvelle visite de Steve Witkoff à Moscou ne constituerait désormais guère une information. Que John Ratcliffe s’y rende en personne est une tout autre affaire.

Le directeur de la CIA compte, sans ambigüité, au sein de l’administration Trump, parmi les voix les plus fermes à l’égard de la Russie. Selon The Atlantic, il insiste pour que le soutien américain à Kiev en matière de renseignement soit maintenu et met régulièrement en avant, auprès de Trump, les pertes russes ainsi que la capacité d’action de l’Ukraine.

La logique sous-jacente est très américaine et très trumpienne: celui qui apparaît comme le perdant voit son pouvoir de négociation diminuer.

Il est donc d’autant plus intéressant que ce soit précisément Ratcliffe qui se trouve aujourd’hui à Moscou. Un tel déplacement n’est en effet pas nécessaire pour un échange de routine. Des canaux directs existent entre la CIA et les services russes. Lorsque le chef du renseignement extérieur américain se rend personnellement à Moscou, il s’agit soit d’une question présentant un risque considérable d’escalade, soit de quelque chose qui dépasse déjà les positions exprimées publiquement. Le sens du déplacement n’est pas non plus dénué de signification.

Bien entendu, il n’existe en diplomatie aucune règle simpliste selon laquelle ce serait toujours le plus faible qui se rendrait chez le plus fort. Mais les mouvements politiques obéissent à une certaine hiérarchie. Celui qui fait lui-même le déplacement a quelque chose à transmettre, à empêcher ou à négocier qui lui importe suffisamment pour renoncer à la distance qui avait, jusque-là, été maintenue.

Je vois donc essentiellement deux possibilités.

Ratcliffe apporte un avertissement. Il serait alors question d’un seuil d’escalade que Washington juge suffisamment dangereux pour vouloir le communiquer directement, sans détours ni nuances diplomatiques.

Ou bien nous assistons déjà à la partie la plus intéressante: le passage de l’affrontement public à la négociation des conditions. Ce ne serait pas une «phase de paix». Bien au contraire. C’est précisément avant l’ouverture de négociations sérieuses que les États tentent généralement, une dernière fois, d’améliorer leur position. La pression militaire ne devient alors pas superflue: elle se transforme en argument à la table des négociations.

Le précédent historique doit donc retenir l’attention: en novembre 2021, le directeur de la CIA William Burns s’était rendu à Moscou afin de transmettre personnellement aux dirigeants russes la mise en garde de Washington contre une guerre.

Cela nous apprend peu de choses sur le contenu concret de la mission actuelle de Ratcliffe, mais beaucoup sur son importance. Witkoff se déplace lorsqu’il s’agit d’explorer les possibilités d’un accord. Lorsque Ratcliffe se déplace, il est plutôt question des conditions dans lesquelles un accord devient possible — ou une escalade inévitable.

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Le destin cosmique de la Russie: le manifeste énergétique de Bouchouïev et Klepatch

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Le destin cosmique de la Russie: le manifeste énergétique de Bouchouïev et Klepatch

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/venajan-kosminen-kohta...

Le cosmisme russe est un courant philosophique et culturel qui associe science, religion et technologie à la foi en un destin cosmique de l’humanité. C’est un mouvement vieux de plus d’un siècle, dont les racines remontent au XIXe siècle. Parmi ses premiers penseurs, on compte le bibliothécaire-futuriste Nikolaï Fiodorov, le biogéochimiste Vladimir Vernadski et le pionnier de l’astronautique Konstantin Tsiolkovski, qui commencèrent à envisager la place de l’humanité dans l’univers sous un jour nouveau.

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Fiodorov (portrait) rêvait de ressusciter les morts par la science. Vernadski adopta et développa le concept de noosphère, inventé par des penseurs français: une couche d’intelligence et de conscience où l’homme commence à diriger le développement de la biosphère de façon consciente. Tsiolkovski croyait pour sa part que l’humanité s’étendrait dans l’espace. Ces penseurs voyaient l’être humain comme une partie organique du cosmos, dont la mission était d’emporter la vie et la conscience au-delà de la planète. Cet héritage est toujours vivant dans la culture intellectuelle et politique russe.

Une expression contemporaine du cosmisme se trouve dans l’article «Энерго‐информационный космизм России» (Cosmisme énergie-information de la Russie, 2022), publié dans la revue Ekonomicheskie Strategii (Экономические стратегии, «Stratégies économiques»). La version anglaise de cet article, «Energy-information Cosmism of Russia», a été publiée en 2023 dans les actes de conférence de l’American Institute of Physics.

Les auteurs, Vitali V. Bouchouïev et Andreï N. Klepatch, appartiennent tous deux à l’élite académique et étatique russe. Bouchouïev est docteur en ingénierie, ancien vice-ministre de l’énergie, et a contribué à l’élaboration des stratégies énergétiques de la Russie jusqu’en 2030. Il est aussi connu comme fondateur de la science synthétique appelée «ergodynamique» (russe : эргодинамика), qui étudie la nature, l’homme et la société (ndt: nous reviendrons très bientôt sur cette problématique).

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Klepatch (photo) est un économiste réputé, ancien vice-ministre des finances, chef économiste et directeur scientifique de la banque russe de développement VEB.RF. Tous deux sont caractérisés par l’excellence académique, une influence stratégique au niveau de l’État, ainsi qu’un intérêt pour le cosmisme et les thèmes ésotériques.

Les technocrates possèdent néanmoins une dimension ésotérique forte. Leurs théories cosmistes – notamment les idées sur l’origine des races humaines à partir de différents systèmes stellaires – ont suscité l’étonnement et la critique dans les milieux universitaires.

En août 2026, Klepatch a été démis de ses fonctions de chef économiste de la VEB.RF. La raison n’était pas ses vues ésotériques, mais sa déclaration pessimiste selon laquelle la Russie ne «gagnerait pas la guerre d’usure et perdrait la compétition technologique et économique non seulement face à la Chine et aux États-Unis, mais aussi parfois face à l’Ukraine».

Dans l’article lui-même, les auteurs partent de prémisses tout à fait différentes. L’idée centrale est résumée dans une phrase de Pythagore et du livre de l’Ecclésiaste: «Ce qui est en haut est aussi en bas; ce qui a été sera». Ce principe hermétique sert de fondement philosophique à l’ensemble du texte. Selon les auteurs, la planète Terre et le cosmos sont des partenaires fractals, qui se ressemblent par leurs propriétés. Ils obéissent aux mêmes lois, cycles et principes de transformation de la matière, de l’énergie et de l’information.

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Dans cette vision du monde, l’univers tout entier est un ensemble fractal composé de superstructures, d’ondes et de résonances. Cette idée reflète directement la philosophie du cosmisme. Selon les auteurs, la civilisation est formée précisément par ce cycle: les ressources naturelles deviennent énergie, de laquelle naît un produit culturel, informationnel et spirituel qui permet la poursuite de l’activité de tous les systèmes vivants.

Les auteurs présentent une conception radicale de l’origine de l’homme. L’humanité n’est pas le résultat de mutations chimiques aléatoires, mais une forme logique et nécessaire selon laquelle «la vie intelligente cosmoplanétaire» s’organise sur Terre. La Terre n’est pas un objet mort mais un sujet vivant, et la vie est une propriété originelle et permanente du cosmos, non un hasard tardif. À ce stade, les auteurs se réfèrent directement à Tsiolkovski, qui affirmait: «Nous venons tous du cosmos, et à l’avenir l’humanité deviendra énergie rayonnante», afin de retourner sous forme d’énergie pure conquérir de nouveaux territoires cosmiques.

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L’une des parties les plus singulières de l’article est la description de l’origine cosmique des races humaines. Les auteurs soutiennent que la Terre fut peuplée par des arrivants de différents systèmes stellaires. La race jaune en Lémurie (Asie) serait venue de la constellation du Lion, la race noire en Afrique de Sirius et la race blanche des zones polaires hyperboréennes (Europe du Nord et Russie) de la Grande Ourse. Ces arrivants ne sont pas venus dans des vaisseaux spatiaux physiques, mais comme «anges holographiques semblables au plasma» qui ont fécondé la surface terrestre et généré une «génération d’Aryens intelligents». Les auteurs soulignent que les différentes races possèdent toujours leurs gènes cosmiques, ce qui explique leurs différences persistantes.

À ce stade, les auteurs rejoignent la tradition ésotérique russe, où le terme «Aryens» désigne un peuple ancestral mythique originaire d’Hyperborée. Ce terme ne vient pas de l’idéologie nazie, mais fut transmis au cosmisme russe au XIXe siècle par la théosophie, notamment par la Russe Helena Blavatsky et sa Société Théosophique. Plus tard, l’Allemagne nazie reprit et adapta ces idées pour ses propres théories raciales.

La conception des auteurs sur les races et l’«aryanité» est politiquement incorrecte aujourd’hui, et bien que teintée d’ésotérisme, elle semble reposer sur des classifications raciales des XIXe et XXe siècles, qui ne sont plus reconnues par la génétique et l’anthropologie contemporaines.

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Ils ne fournissent pas de fondements scientifiques à leurs affirmations, mais se réfèrent à la littérature ésotérique russe, notamment à leur ouvrage antérieur Энергокосмизм России (Cosmisme énergétique de la Russie, 2003) ainsi qu’au livre d’Alexandre Touloupov Род Севера. Русские гиперборейцы (Le clan du Nord. Les Hyperboréens russes, 2013), qui tente de prouver que les Russes descendent des Hyperboréens. Les auteurs s’appuient sur des «connaissances anciennes» et leur propre autorité plutôt que sur la recherche scientifique.

Selon ce schéma cosmique, les auteurs en déduisent l’histoire des migrations humaines. Sous l’effet des changements géoclimatiques, les peuples aryens se déplacèrent des zones polaires vers le sud par trois routes. À l’ouest, la route le long du méridien zéro à travers l’Europe mena à la naissance de la civilisation atlantique. À l’est, le flux migratoire le long du fleuve Lena fusionna avec les Lémuriens et forma la civilisation des «grands mogols», que les auteurs demandent à ne pas confondre avec les conquérants mongols. La route centrale passa par les montagnes de l’Oural (les mythiques montagnes Ripeus de l'antiquité) vers l’Asie centrale et jusqu’en Inde, laissant des traces aryennes encore visibles dans la culture indienne.

Les auteurs répartissent les civilisations eurasiatiques en trois groupes principaux. La civilisation nord-atlantique représente une base de valeurs individualistes, catholiques et protestantes. La civilisation russo-eurasienne est fondée sur le collectivisme, la sobornost (unité spirituelle) et le christianisme orthodoxe. La civilisation est-asiatique repose sur un modèle impérial centralisé. En outre, le monde islamique constitue son propre bloc avec la charia.

Les auteurs soulignent que les frontières de la civilisation russe sont bien définies: le Dniepr à l’ouest (la situation en Ukraine montre qu’au-delà, c’est un autre monde), la Grande Muraille de Chine à l’est et le Caucase au sud. Ils constatent que les tentatives de la Russie et de l’Union soviétique d’exporter leur modèle civilisateur au-delà de ces frontières ont toujours échoué.

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Selon les auteurs, dans toutes les civilisations subsiste un «culte du ciel», souvenir de la planète natale et du foyer des ancêtres. L’homme ne doit pas être considéré comme un être ayant perdu son histoire et son identité, ni comme un robot sans âme dans le monde numérique. En l’homme, la vie et l’existence n’effacent pas la mémoire, et la raison et l’intelligence ne tuent pas l’âme.

9a1adb7b1551337c64e7aebe8a112f42.jpgLes auteurs mettent en avant comme spécificité de la civilisation russe le fait que le culte du ciel s’est concrétisé dans l’activité sociale et économique. Ils voient une continuité de l’époque tsariste à l’Union soviétique: bien que les slogans aient changé, le modèle administratif centralisé et la quête d’un développement harmonieux demeuraient l’expression du même principe d’unité céleste et terrestre.

L’Union soviétique donna au cosmisme une dimension pratique grâce au programme spatial. Contrairement à l’Occident, où l’espace est vu comme un objet de colonisation, pour la Russie il fait partie du «principe cosmoplanétaire».

Les auteurs esquissent des idées exceptionnelles qui, selon eux, devraient alimenter la discussion. Ils présentent une vision géopolitique selon laquelle la Russie n’est pas un carrefour entre l’est et l’ouest mais un pont entre la Terre et le cosmos: une connexion psychophysique dans le continuum énergie-matière-information-noosphère. Ils parlent d’un «univers pulsant où le temps ne progresse pas de façon linéaire mais vibre». Ils avancent que «l’application des phénomènes d’intrication quantique observés au niveau quantique à l’échelle macroscopique permettrait un déplacement dans le temps et l’espace par l’information, non par le mouvement physique». La vision de Tsiolkovski d’une humanité transformée en «énergie rayonnante» reçoit leur approbation, tout comme la rythmo-dynamique qui « permettrait un mouvement sans forces de réaction en réglant la fréquence propre d’un corps».

Les auteurs abordent aussi l’unité des processus électromagnétiques et de la gravité avec les flux d’énergie subtils. Ils citent des chercheurs russes controversés tels que Nikolaï Alexandrovitch Kozyrev et Vladimir P. Kaznatcheïev, selon lesquels le temps et l’énergie sont convertibles entre eux et les latitudes nord de la Russie constituent une zone particulière de transparence de l’information. Ils mentionnent le biophysicien Alexandre Tchijevski, selon qui les tempêtes cosmiques ont des effets sur les phénomènes terrestres. Enfin, ils esquissent l’intégration des processus économiques, écologiques, techniques et cognitifs en un ensemble écosocial et la vision d’un «foyer planétaire commun».

1e422213832260ae2774d4bc8f75319f.jpgLes auteurs, planant dans les sphères cosmiques, redescendent toutefois sur terre en admettant que leurs propositions sont «partiellement spéculatives». Ils soulignent cependant que la Russie peut et doit accomplir sa mission historique: devenir une civilisation cosmoplanétaire centrée sur l’énergie et l’information, et un État leader dans l’exploration spatiale.

Comment cette vision s’accorde-t-elle avec la politique du jour ? La Russie est un pays où l’analyse sérieuse et réaliste – stratégies énergétiques et économiques, calculs géopolitiques, plans ministériels – coexiste avec ce type de contenu ouvertement spéculatif.

Le même Bouchouïev, qui a élaboré les stratégies énergétiques officielles du pays, écrit ailleurs sur l’origine hyperboréenne et les visiteurs angéliques/holographiques. Le même Klepatch, qui a fait des prévisions économiques à long terme pour la VEB.RF, publie aussi des textes néospirituels sur l’influence de l’activité solaire sur les cycles économiques et sociaux.

Cette amplitude de pensée est caractéristique de la culture intellectuelle russe, où la doctrine d’État pragmatique et la spéculation métaphysique peuvent coexister. Il est dans la tradition russe de réfléchir au destin du pays à la fois selon des perspectives réalistes et selon des récits de dimension cosmique. Le cosmisme y vit, à côté de la culture orthodoxe-technocratique officielle, comme un héritage spirituel spéculatif. Bouchouïev et Klepatch incarnent ce phénomène russe unique où le rang académique et la vision du monde ésotérique se rencontrent.

La frontière demeure cependant nette: une pensée excentrique est tolérée tant qu’elle reste distincte du processus décisionnel. Le renvoi de Klepatch de la banque de développement en août 2026, après qu’il ait publiquement exprimé une évaluation exceptionnellement sombre de l’économie russe et de la guerre en cours, est un exemple concret du tracé de cette limite. Les théories imaginatives sont acceptées, mais il n’est pas permis de remettre en cause la ligne en politique étrangère et en politique de sécurité.

Malgré les critiques et les revers, Bouchouïev et Klepatch représentent un phénomène qui ne disparaît pas. Le cosmisme russe n’est pas seulement une curiosité philosophique du passé, mais une façon de penser vivante qui offre des réponses alternatives à l’origine et à l’avenir de l’humanité. Son mélange unique de science, de politique et de spiritualité restera une part du paysage intellectuel russe, marqué par les bouleversements de l’ordre mondial et la montée des technologies d’intelligence artificielle.

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samedi, 29 août 2026

Il n’y a pas que «Starlink»: la Russie développe son propre réseau «Rassvet»

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Il n’y a pas que «Starlink»: la Russie développe son propre réseau «Rassvet»

Moscou. Une course aux armements, dont la plupart des gens n’ont pas conscience, fait rage en orbite terrestre basse: la Russie accélère le déploiement de son propre réseau satellitaire, baptisé « Rassvet ». Ce système est destiné à offrir une solution russe de substitution au réseau de satellites «Starlink» d’Elon Musk et devrait prochainement servir à la transmission rapide de données, aux communications militaires ainsi qu’aux opérations de drones. Le dirigeant du Kremlin, Vladimir Poutine, a déclaré à plusieurs reprises que «Rassvet» pouvait rivaliser avec «Starlink». «Cela demande un certain temps, mais le système a été créé et il fonctionne», a affirmé Poutine à la mi-juin.

L’entreprise chargée du développement, appelée «Bureau 1440», travaille sur «Rassvet» depuis environ cinq ans. Son nom fait référence à Spoutnik 1, qui effectua au total 1440 révolutions autour de la Terre en 1957. L’entreprise est née en 2020 d’un projet de l’opérateur de téléphonie mobile MegaFon et portait initialement le nom de «MegaFon 1440». Trois satellites d’essai ont été lancés en juin 2023, suivis de trois autres en 2024 afin de tester les communications par laser.

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En mars 2026, les seize premiers satellites opérationnels ont été placés dans l’espace. À la fin du mois de juillet, le Bureau 1440 a annoncé le lancement d’un deuxième groupe. Une fois les essais terminés, les satellites devraient atteindre en octobre ou en novembre leur orbite définitive, à environ 800 kilomètres d’altitude. Selon le conseiller ukrainien Serhiy Beskrestnov, connu sous le pseudonyme de «Flash», jusqu’à quarante satellites «Rassvet» se trouveraient déjà en orbite.

Environ douze satellites de la première série ont atteint l’orbite prévue. Au-dessus de l’Ukraine, ils offrent jusqu’à présent une à deux fenêtres d’observation quotidiennes. Selon les circonstances, celles-ci durent de dix minutes à une heure et demie. Le deuxième groupe est toujours en route vers son orbite définitive.

Le déploiement doit se poursuivre rapidement. Selon les services de renseignement ukrainiens, Moscou prévoit de disposer de 292 satellites d’ici à 2027. Bureau 1440 en annonce environ 730 pour 2030 et plus de 900 pour 2035. Les experts estiment que 200 à 250 satellites seraient nécessaires pour assurer une couverture continue de la Russie et de l’Ukraine. Dans le même temps, certains doutent que la Russie puisse lancer l’ensemble de la flotte prévue à l’aide de ses propres lanceurs.

Les services de renseignement militaire ukrainiens affirment avoir constaté une accélération du programme. Le général de division Vadym Skibitsky a déclaré: «Les satellites sont lancés beaucoup plus rapidement que ne le prévoyaient les plans initiaux». Si ce rythme se maintient, «Rassvet» pourrait, selon les experts, permettre une surveillance continue de l’Ukraine d’ici au milieu de l’année 2027.

Dans la guerre en Ukraine, les communications satellitaires jouent un rôle important. «Rassvet» doit également garantir le maintien des liaisons lorsque les réseaux terrestres sont hors service. Ces systèmes peuvent en outre soutenir les opérations de drones grâce à la transmission d’images en direct.

À titre de comparaison, «Starlink» compte déjà plus de 10.800 satellites dans l’espace. En moyenne, SpaceX lance tous les trois jours une fusée Falcon 9 emportant environ deux douzaines de satellites supplémentaires. Le 23 juillet, l’Union européenne a inscrit «Rassvet» dans son 21ᵉ train de sanctions, qui vise le secteur militaro-industriel ainsi que les domaines de l’électronique et des communications. Il est peu probable que cette mesure entrave de manière significative la solution russe de substitution à «Starlink» (mü).

Source: Zu erst, août 2026. 

jeudi, 27 août 2026

Civilisation Matriochka: les différents visages de la Russie La Russie sera-t-elle le nouveau porteur de culture?

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Civilisation Matriochka: les différents visages de la Russie

La Russie sera-t-elle le nouveau porteur de culture?

par Naif Al Bidh

Naif Al Bidh explore les différentes facettes de la Russie en nous présentant la notion de civilisation Matriochka — la polychotomie illimitée de l’idée et de la culture russes. La polychotomie inhérente à la Russie lui permet de transformer ses télos à travers l’histoire mondiale, produisant différents moules idéologiques à chaque phase de son développement historique. La série commence par une exploration de la métaphysique des horizons géographiques de différentes cultures et leur pertinence dans l’histoire de la Russie.

Introduction

Chaque fois que les forces de l’histoire ouvrent une nouvelle brèche, l’énergie résultante amène de nouvelles terres et de nouvelles mers dans le champ de la conscience humaine, et les espaces d’existence historique changent en conséquence. De nouveaux critères émergent, avec de nouvelles dimensions de l’activité politique et historique, de nouvelles sciences et de nouveaux systèmes sociaux. Les nations naissent ou renaissent.

— Carl Schmitt (Terre et Mer, 1954)

Un nouveau peuple russe

Oswald Spengler affirmait autrefois qu’un «nouveau peuple russe» est en train de se former, confronté à un destin effrayant qui le pousse à une «résistance intérieure», conduisant finalement à l’épanouissement de sa culture supérieure. Cette nouvelle Russie, selon Spengler, sera caractérisée par une religiosité passionnée d’une manière que les Européens occidentaux n’ont jamais connue. Une fois cette force religieuse dirigée vers un objectif précis, «elle possède un immense potentiel expansif» qui est unique à cette culture. Un tel esprit, s’il est éveillé, donnera naissance à de nouveaux types culturels qui mèneraient à «de nouvelles croisades et conquêtes légendaires».

e57a3d39e9ef812c1e6f74126c90e693.jpgPour Spengler, la plage d’intersection de l’histoire mondiale est épuisée par des cultures anciennes pétrifiées, des cultures non-nées, des cultures déformées et des sociétés décadentes — elle n’est plus assez fertile pour donner naissance à de nouveaux élans religieux. Ainsi, cette nouvelle Russie doit être combattue sur tous les fronts par toutes les cultures, consciemment ou inconsciemment. La notion des «différents visages de la Russie» n’est pas nouvelle; Spengler a décrit la Russie comme une culture aux multiples visages, d’où le titre de son essai le plus important sur la Russie, à savoir «Les deux visages de la Russie» (1922).

Selon lui, la culture russe souffrait d’une pseudomorphose culturelle de tropisme occidental, qui en a déformé la forme réelle. Résultat? L’émergence de multiples formes culturelles russes en peu de temps: la Russie semi-nomade pré-culturelle, la Russie orthodoxe traditionaliste sous le règne du tsar Ivan le Terrible, la Russie pétrinienne culturellement déformée suite aux réformes occidentalisantes de Pierre le Grand, et la Russie bolchevique comme continuation de cette ère déformée. Parmi tous ces visages, Spengler pensait que la Russie orthodoxe orientée vers le sud, qui s’était tournée autrefois vers Constantinople et Jérusalem, était la forme la plus authentique:

Byzance est et demeure la sublime porte de la politique future russe, tandis que, de l’autre côté, l’Asie centrale n’est plus une région conquise mais fait partie de la terre sacrée du peuple russe.

— Oswald Spengler, «Les deux visages de la Russie», 1922

Pourtant, même alors, il ne pouvait s’empêcher de ressentir qu’il y avait quelque chose d’autre sous cette Russie à vernis orthodoxe, une autre Russie qui « sommeille » encore et n’a pas donné naissance à une «nouvelle religion non encore née» d’une jeune culture qui fait tout juste son entrée dans l’histoire mondiale.

7453.jpgC’est là un point que Berdiaev a également abordé en explorant l’âme culturelle russe, qu’il croyait affligée d’une polarité sévère du fait d’appartenir ni à l’Est, ni à l’Ouest, mais à un Est-Ouest unique. Le télescopage dialectique éternel entre l’Est et l’Ouest, selon nombre de slavophiles et de penseurs russes, pourrait être résolu par l’émergence d’une "culture supérieure russe". Le concept de la Troisième Rome est intrinsèquement lié à cette synthèse Est-Ouest, mais Berdiaev perdit espoir en une telle notion après avoir constaté que la Troisième Rome s’était matérialisée d’une façon inversée grâce à l’avènement du bolchevisme.

Au lieu de la Troisième Rome, la déformation occidentale de la culture russe a mené à l’émergence de la «Troisième Internationale». Néanmoins, la polarité extrême de la Russie pour Berdiaev était connue de la plupart des Russes, qui, tout en reconnaissant leur lien orthodoxe — le principe apollinien — savaient implicitement qu'existait un paganisme élémentaire et inné à l’âme russe — le principe dionysiaque. Ce qu’on appelle en Russie la «double foi», à savoir la coexistence d’éléments chrétiens et païens de manière syncrétique, est une parfaite expression de cette polarité et contradiction qui afflige la Russie.

La-fin-de-lhistoire-et-le-dernier-homme-min.jpegAujourd’hui, cependant, nous bénéficions d’un point de vue unique sur le développement historique de la Russie. Malgré la défaite de la Guerre froide, la Russie s’est vue accorder un espace et un temps pour se reconnecter à ses racines primordiales. Avec le recul, nous réalisons que l’ordre post-Guerre froide n’a pas terminé l’histoire, comme Fukuyama l’a soutenu, mais l’a plutôt mise en pause et a plongé le monde entier dans une brève phase de sommeil amnésique — un purgatoire historique, induit par l’ordre unipolaire de la Pax Americana. Ce que j’appelle la «pause de l’histoire» et le limbes historique s’est généralement exprimé dans les tendances dominantes du cinéma des années 1990, où tous les protagonistes semblaient piégés dans une boucle socio-économique perpétuelle — un reflet fidèle du Zeitgeist.

Pourtant, au-delà de l’Occident, la pause de l’histoire fonctionnait clairement comme un prélude ou une pause publicitaire, au sens littéral du terme, avant l’émergence de la réalité multipolaire anticipée par Huntington dans Le Choc des Civilisations. Les idées inconscientes qui dominent nos réalités conscientes semblent se manifester puissamment pendant de telles phases brèves de limbes historiques. Il n’est donc pas étonnant que Fukuyama, Huntington et Douguine aient tous produit des œuvres exprimant leur philosophie de l’histoire à cette période précise: le développement linéaire de l’histoire par Fukuyama et son aboutissement dans des régimes démocratiques libéraux, l’avenir multipolaire de Huntington où les civilisations produisent une multiplicité de télos, et l’adaptation multipolaire de Huntington par Douguine mais dans une perspective russe.

Notre préoccupation dans cette série n’est pas seulement de révéler ces futurs possibles pour la Russie, et leurs implications sur ses cultures voisines, mais d’explorer l’histoire des différents visages de la Russie et leur portée sur l’avenir russe.

La métaphysique des horizons géographiques

Il est donc essentiel de toucher brièvement aux implications métaphysiques de la géographie dans cette introduction à la série. Spengler et les slavophiles ont tous soutenu que la dichotomie Est-Ouest a une pertinence métaphysique profonde dans le développement des cultures à travers le temps, puisque ces réalités géographiques dépassent les conceptions géographiques euro- ou occidentalo-centriques comme celle du continent européen. À ce propos, Spengler disait :

« Est » et « Ouest » sont des notions qui contiennent une histoire réelle, alors que « Europe » n’est qu’un bruit vide.

Spengler présentait cet argument afin d’établir une distinction claire entre l’Occident et la Russie, qui selon lui, bien que leurs destins soient liés, étaient des cultures distinctes. Pour Spengler, cela s’exprimait clairement dans la culture russe par une division instinctive entre l’Europe et la «Mère Russie». De plus, pour Spengler, chaque culture possède un horizon géographique unique, enraciné métaphysiquement et déterminant la manifestation spatiale de cette culture. Bien que l’Occident, avec sa soif d’espace illimité, ait déjà étendu les horizons géographiques de la Terre sans limite, toutes les cultures supérieures qui achèvent leur développement sans interruption manifestent leur propre horizon géographique unique.

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Il existe aussi des cas où des cultures épuisées ou des "civilisations arrêtées", comme Toynbee les appelait, étaient dominées par des limites géographiques extrêmes et des conditions écologiques telles qu’elles subissaient une atrophie culturelle extrême. Cela dit, ces cultures connaissaient tout de même un horizon géographique unique dans l’espace et le temps; pensez à l’expérience polynésienne et austronésienne à travers les océans Pacifique et Indien — une culture d’origine purement océanique. Pourtant, leur fondation océanique, sans terre ni sol, a paradoxalement mené à l’épuisement de leur énergie créatrice. Toynbee décrivait les Polynésiens comme une "civilisation arrêtée" qui n’a pu exprimer pleinement son développement morphologique à cause des extrêmes écologiques de l’existence océanique.

Carl Schmitt décrivait la mer comme un espace purement fluide dépourvu du caractère solide et ordonné de la terre. Contrairement à l’Occident, qui a équilibré son pouvoir océanique avec ses origines terrestres, les cultures purement maritimes se sont épuisées naturellement avant d’atteindre leur plein développement morphologique.

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Pour Toynbee, c’était aussi le cas des nomades, absorbés par la rigueur du désert, et des Inuits dans l’Arctique, où une culture est obligée de confronter les forces naturelles plutôt que culturelles, et ne peut donc dépasser le stade pré-culturel, condition préalable au stade culturel supérieur.

Par la théorie spatiale de Schmitt, on distingue deux formes d’atrophie culturelle: la première perdue par la fluidité maritime, l’autre coincée dans la rigidité tellurique. On peut aussi étendre les idées de Schmitt et affirmer que les déserts constituent un troisième élément caché, au-delà de la dichotomie terre-mer, et ajouter l’Arctique et d’autres régions extrêmes comme zones écologiques uniques, chacune avec ses caractéristiques propres.

Explorer l’intersection entre géographie, écologie, climat et culture est crucial pour comprendre pourquoi les réalités culturelles supérieures émergent dans la «zone tempérée», laquelle est idéale, et permet aux cultures de dépasser l’état liminaire — entre nature et culture — où certaines cultures se trouvent.

Quoi qu’il en soit, toutes les cultures, qu’elles soient supérieures, inférieures ou pré-culturelles, manifestent leur propre horizon géographique unique, malgré leur incapacité à transcender la nature. Les Inuits et les Samis sont parmi les rares peuples à avoir développé un horizon géographique circumpolaire.

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Les Touaregs du Sahara, ou « hommes bleus », expriment leur âme à travers leur existence nomade, traversant le Sahara et transcendant les frontières internationales de nombreux États modernes.

En m’appuyant sur la philosophie de l’histoire de Hegel, notamment son insistance sur la base géographique de l’histoire mondiale, et sur l’accent mis par Spengler sur les origines écologiques de toutes cultures, j’en viens à la réalité profonde de la plupart des nations nomades pré-culturelles: leur état liminaire éternel — entre nature et histoire (culture). Cet état liminaire entre nature et histoire, considéré comme un défaut par Hegel, est en fait une arme à double tranchant pour ces nations nomades (nations turciques, Touaregs, Arabie préislamique). Si la réalité écologique ne permet pas à ces cultures d’exprimer leur esprit dans les stades culturels supérieurs (d’où le rôle crucial de la yourte comme forme d’expression culturelle), elles bénéficient d’une mobilité et d’une expansivité qui leur permettent de s’imprégner dans l’ontologie d’autres cultures supérieures. Cela s’est manifesté dans l’histoire par les invasions nomades touraniennes et leur absorption par plusieurs cultures supérieures telles que la Chine, l’Inde, le monde islamique, l’Occident et la Russie.

On peut donc dire que chaque culture est imprégnée d’un lien distinct à la terre et à la géographie, menant à un horizon géographique unique. Les origines écologiques et géographiques d’une culture définissent aussi ses limites géographiques. Les nomades des steppes eurasiennes sont plus expansifs que les cultures insulaires, mais même dans ces dernières, on observe une forme différente d’expansion. Un autre phénomène curieux concernant les cultures insulaires est leur capacité à conserver différents formes culturelles au contact d’autres, menant à une hybridation de cultures souvent contradictoires.

Cela se voit dans la fusion d’éléments islamiques, indiens, africains et gothiques à Zanzibar, et dans le cas fascinant de la Sicile, où les mondes gréco-romain, islamique et occidental se rencontrent, donnant l’une des plus belles formes de syncrétisme culturel. En effet, les îles sont peut-être les seuls cas où la notion de pseudomorphose culturelle de Spengler, qu’il considérait comme tragique, devient presque une nécessité du fait de l’isolement naturel.

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Mais pourquoi tout cela est-il important pour la culture russe? Principalement parce que disséquer l’âme d’une culture est une tâche sérieuse, et prétendre qu’une culture possède plusieurs visages du fait d’une bipolarité intrinsèque de son âme l’est encore plus. Ce n’est bien sûr pas une idée originale. Berdiaev, Leontiev, Spengler, Douguine et d’autres penseurs ont déjà exploré ce phénomène en Russie. Beaucoup de Russes l’ont reconnu, sans pouvoir l’expliquer. Ce n’est pas surprenant, car le phénomène est complexe. Ma thèse est que, en suivant la bipolarité de la Russie, on trouve son expression dans son interaction unique avec ses cultures voisines et sa désorientation spatiale. Cette bipolarité conduit à une désorientation géographique problématique pour son développement morphologique, puisqu’elle a permis l’adoption de formes culturelles étrangères ou fausses, paradoxalement nécessaires à son destin de culture.

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En termes simples, le point de vue unique de la Russie dans l’histoire mondiale, en tant que «retardataire» (et je ne veux pas dire cela dans le sens péjoratif qu'Isaiah Berlin a attribué à ce terme, mais dans le sens spenglerien, herderien et hégélien), et sa position géographique à la frontière entre l’Est et l’Ouest, l’a obligée à interagir avec une multitude de cultures dans toutes les directions cardinales. Ce défi géospatial s’est exprimé dans les différentes orientations historiques de la Russie: d’abord vers le nord (régions nordiques et arctiques), puis vers le sud (Byzance et Constantinople pour centraliser sa forme politico-religieuse), ensuite vers l’ouest (face à l’incertitude), et enfin vers l’est pour une courte période au début du XXe siècle.

Certaines de ces orientations se sont produites simultanément ou se sont chevauchées à des périodes spécifiques. Par exemple, quand la Russie s’est tournée vers l’Est, au niveau de son État, lors de la guerre russo-japonaise de 1905 (ce fut un incident historique non calculé, et non un destin au sens spenglerien), elle faisait toujours face à l’Ouest en absorbant des formes politiques et économiques occidentales avec la révolution bolchevique.

Encore une fois, cela reflète la réalité paradoxale de l’âme russe, qui pour Berdiaev et Spengler souffrait de contradictions internes profondes. Berdiaev évoque ce point en parlant de la tragédie russe comme une terre prise entre l’Ouest et l’Est, obligée de faire face à l’affrontement dialectique entre l’Est et l’Ouest comme pôles civilisationnels mondiaux, plus que ses propres contradictions nationales. Pour Soloviev, bien que la résolution de ce dilemme soit tragique, elle pourrait mener à une théocratie universelle, la véritable forme organique de l’universalisme remplaçant la forme libérale occidentale. Soloviev avertissait ironiquement l’Europe d’une période future fragmentée où des forces extérieures pourraient la détruire, et soutenait que seule une réconciliation des Églises (une alliance entre l’Europe et la Russie) pouvait sauver l’Europe de ce sort.

La Russie comme katechon civilisationnel

La Russie possède un futur et une vision potentiels pouvant remplacer la vision futuriste, post-humaniste et destructrice émanant de l’Occident, et permettant la continuation de «l’humain» dans l’histoire mondiale. Ainsi, la Russie pourrait jouer le rôle de katechon mondial — une force de retenue contre l’Antéchrist et les forces qui cherchent à accélérer la marche du monde vers l’apocalypse.

Mais Spengler, Leontiev et Berdiaev soutiennent que cette possibilité dépend de l’émancipation de la Russie de l’hégémonie culturelle occidentale, qui non seulement déforme les formes russes et freine leur développement, mais propage aussi les forces anticulturelles de la modernité sur le territoire russe, épuisant peu à peu ses possibilités créatrices. En discutant des chemins empruntés par la Russie et des conséquences catastrophiques de son échec de croissance, Leontiev peint un avenir sombre. D’un côté, la Chine et l’Inde s’éveillent d’un «sommeil millénaire» et redeviennent des acteurs de l’histoire universelle.

Pour Leontiev, la forme pétrifiée de ces géants asiatiques et leur retour dans l’histoire n’est pas nécessairement positif si la Russie ne participe pas à l’histoire universelle. La Chine est un «géant férocement étatique», l’Inde un «monstre profondément mystique», et l’Occident une «hydre de révolte communiste en croissance perpétuelle», un hydre mourante et contagieuse.

Leont'ev.jpgLa Russie est entre eux tous, dans un état d'«ivresse et d’absence de caractère». Le Russe, selon Leontiev (photo), manque de croyance et de peur mentale nécessaires à l’intégration de la culture dans l’histoire universelle. Il imite l’Européen, possède des «idéaux imitants», ce qui inquiète Leontiev, car les conséquences de l’échec russe sont d’importance universelle. Pour Leontiev, la Russie se retrouvera inévitablement à une croisée des chemins où elle décidera soit de remplir sa mission universelle unique en évoluant en culture supérieure, entre les deux géants asiatiques — Inde et Chine — et l’Occident, soit d’échouer. Sur les conséquences de cette dernière, Leontiev disait:

Terminer l’histoire, avoir détruit l’humanité; en répandant l’égalité universelle et en diffusant la liberté universelle pour rendre la vie humaine sur le globe totalement impossible! Car, dans ce cas, il n’y aurait plus de nouvelles tribus sauvages, plus de mondes culturels endormis sur la terre.

Leontiev pensait que la continuité de la culture humaine exigeait la naissance d’une nouvelle culture reprenant les idées et vérités des anciennes et les reproduisant sous des formes plus stables. Pour lui, la fin logique de l’histoire mondiale pointait vers la Russie comme la prochaine culture à accomplir cette mission. Mais comme Spengler après lui, il craignait que la Russie ne soit trop corrompue pour y parvenir.

Selon Leontiev, la plupart des sociétés émanent de forces impersonnelles qui transcendent l’individu, et dans beaucoup de sociétés ces forces sont «inévitables, irréversibles, vraiment immortelles». À la manière hégélienne, il pensait que des forces spécifiques s’affrontent à travers l’histoire, menant à différentes combinaisons selon le temps et le lieu. Les éléments de la culture demeurent, mais «réapparaissent dans des combinaisons différentes de forces et de prépondérance». Cependant, contrairement à Hegel, Leontiev ne voyait pas de logique claire dans l’histoire et dans ces affrontements dialectiques, et pensait que certaines combinaisons sont favorables, d’autres non. À ce sujet, Leontiev disait:

L-europeen-moyen-ideal-et-outil-de-la-destruction.jpgAinsi, la forme la plus profondément différenciée et contenant le plus de groupes — celle qui est en même temps suffisamment concentrée en quelque chose de général et de supérieur — est la plus stable et la plus productive spirituellement; tandis que la forme mixte, égalisée, non concentrée, est la plus instable et la plus stérile spirituellement.

Comme tous les pessimistes, le pessimisme de Leontiev s’aggrava avec l’âge, contaminant sa philosophie de l’histoire. Spengler avait le même trait. Tous deux, autrefois optimistes quant à une culture russe future au-delà de l’Occident, en vinrent à douter de cette possibilité.

Leontiev finit par penser que les Russes, presque sans s’en rendre compte, se transformeront de «peuple craignant Dieu» en «peuple combattant Dieu». Par la polarité extrême de l’âme russe, cela lui paraissait possible. Cela conduirait, éventuellement et de façon inattendue, «dans cent ans — des profondeurs de notre État, d’abord sans classe, puis sans Église ou avec une Église faible — à cet Antéchrist dont l’évêque Théophane et d’autres écrivains spirituels ont parlé».

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De même, bien que Spengler ait prédit une culture supérieure émerger «entre la Vistule et l’Amour», il finit par penser qu’à la vitesse où la modernité occidentale a transformé et déformé la Terre, la planète ne peut plus faire naître une nouvelle culture. Le prochain pas logique est un cataclysme cosmique — l’apocalypse.

On ne peut s’empêcher de se demander si les indicateurs sains que Spengler pensait autrefois exister en Russie existent encore aujourd’hui? La Russie possède-t-elle toujours une religiosité naïve comme toutes les jeunes cultures? Ou le rationalisme domine-t-il l’esprit russe? Les Russes sont-ils encore attachés à leur campagne, à leur origine écologique, source de leurs idées et vérités russes? Ou ont-ils rompu leur lien avec la nature comme l’Occident? Les femmes russes sont-elles toujours les «femmes de race» dont parlait Spengler? Ou se sont-elles transformées en «femmes d’Ibsen», démantelant lentement et inconsciemment la cellule familiale? Beaucoup, dont moi-même, ne peuvent s’empêcher de ressentir que le système immunitaire culturel russe pourrait être compromis au-delà de toute réparation pour se débarrasser de la pseudomorphose culturelle occidentale, à moins qu’un véritable événement cataclysmique n’impose une rupture avec l’Occident. Mais plus important dans cette série: si la Russie se guérit miraculeusement de la force corrosive de la modernité, lequel des nombreux visages de la Russie se matérialisera et la guidera vers son destin historique mondial?

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dimanche, 23 août 2026

Le Heartland russe reconfigure ses liens avec le sud pour fonder un nouvel axe de gravité eurasiatique

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Le Heartland russe reconfigure ses liens avec le sud pour fonder un nouvel axe de gravité eurasiatique

José Luis Preciado

Source: https://geoestrategia.eu/noticia/46643/geoestrategia/el-h...

Kamil Askerkhanov écrit, dans un texte lucide publié le 11 août 2026 dans le média d’opinion qui accueille sa voix d'analyste, qu’il existe des processus difficiles à percevoir à travers l’information quotidienne: aujourd’hui on décide la construction d’une voie ferrée, demain on discute des tarifs, après-demain on construit un port, un terminal ou un gazoduc, mais si l’on superpose tout cela sur une carte, il devient évident que la géométrie même de l’Eurasie est en train de changer progressivement, et que, derrière le bruit des conjonctures, le continent le plus vaste de la planète est en train de réécrire silencieusement les coordonnées de sa puissance.

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Après l’effondrement de l’URSS, le Heartland (ou "Pivot Area") — cette masse continentale intérieure que Halford Mackinder érigea en axe de l’histoire mondiale — s’est réduit systématiquement pendant trois décennies, car la Russie a perdu une partie significative de son territoire, de ses infrastructures et de ses connexions, tandis que l’économie eurasiatique s’est de plus en plus orientée selon l’axe Est-Ouest, où la Chine produisait, l’Europe consommait, et entre les deux on construisait des chemins de fer, des ports et des centres logistiques, tandis que le pétrole et le gaz russes étaient également principalement dirigés vers l’Occident, et même l’Asie centrale s’intégrait progressivement dans cette structure horizontale qui semblait dictée par la géographie du capitalisme global.

Aujourd’hui, cependant, la direction commence à changer, et ce que suggère finement Askerkhanov, c’est qu’il ne faut plus considérer le corridor « Nord-Sud » uniquement comme une voie de transport, mais plutôt comme l’embryon d’un nouveau axe d’organisation de l’Eurasie, une colonne vertébrale qui recompose les maillons brisés de l’empire intérieur et ouvre de nouvelles brèches vers les mers chaudes du globe.

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La preuve de cette mutation tectonique se déploie dans trois directions convergentes qui, loin d’être des alternatives exclusives, fonctionnent comme un faisceau de fibres renforçant la même tension longitudinale: à l’ouest, la ligne Resht-Astara, qui doit relier le système ferroviaire russe, via l’Azerbaïdjan, à l’Iran et à ses ports du sud, est en voie d’achèvement ; plus à l’est, se développe la route Russie-Kazakhstan-Turkménistan-Iran, qui répète le schéma de pénétration méridienne mais par une voie plus continentale ; et plus à l’est encore, une troisième direction émerge progressivement à travers l’Asie centrale, l’Afghanistan et le Pakistan, où le chemin de fer transafghan doit offrir à l’Asie centrale un accès direct aux ports pakistanais de la mer d’Arabie, et où la Russie et le Pakistan préparent un transport ferroviaire test tandis qu’à Moscou, on discute simultanément d’un projet bien plus ambitieux: un accès ferroviaire terrestre direct de la Russie à l’océan Indien.

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Cet ensemble ne forme pas un seul corridor, mais un véritable éventail de routes du nord au sud : une via le Caucase et l’Iran, une via le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Iran, et une troisième via l’Asie centrale, l’Afghanistan et le Pakistan, de sorte que l’infrastructure de transport se complète progressivement avec l’énergétique et le commerce: l’UEEA dispose déjà d’une zone de libre-échange avec l’Iran et négocie avec l’Inde, tandis que la Russie et l’Iran discutent d’une connexion gazière via l’Azerbaïdjan d’une capacité potentielle allant jusqu’à 55 milliards de mètres cubes, et au nord, comme contrepoint arctique, on trouve également la Route maritime du Nord, qui referme l’arc polaire de cette ambitieuse verticalité.

Ce qui émerge à l’horizon des prochaines décennies, c’est donc une structure verticale assez claire : Arctique, Russie, Asie centrale, océan Indien, une ligne de force qui inverse la logique horizontale qui dominait l’intégration eurasienne depuis la chute du mur, et qui oblige à revenir à Mackinder pour comprendre la profondeur historique de ce virage, car la faiblesse séculaire du Heartland était précisément sa continentalité, cette malédiction géographique qui combinait un vaste territoire, des ressources et de la profondeur stratégique avec un accès limité à l’océan mondial, d’où la lutte séculaire de la Russie pour la mer Baltique, la mer Noire, le Caucase et les détroits, une pression constante vers les bords du continent qui s’est encore accentuée après 1991 avec la perte de ports et de bases navales clés, mais qui aujourd’hui, selon la lecture perspicace d’Askerkhanov, peut se résoudre de façon totalement différente, non plus par un mouvement vers l’Ouest et la tentative de briser le « Rimland » qui entoure le Heartland, mais par un pivotement vers le Sud qui ne cherche pas à percer l’anneau côtier mais à construire ses propres débouchés méridionaux depuis le cœur même du continent.

Cet axe assume en outre une autre fonction capitale qui va au-delà de la logistique pour s’inscrire au cœur de la géopolitique contemporaine : car si l’on observe ce qui se passe à l’ouest de cette ligne verticale, on constate un paysage de désolation croissante : l’Ukraine et la mer Noire sont devenues une zone de guerre, la Méditerranée orientale se militarise rapidement, le Moyen-Orient traverse une période d’instabilité majeure, les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb, artères commerciales vitales, deviennent en même temps les principaux risques pour la logistique mondiale, et plus loin encore se trouve l’Europe, qui ressent de plus en plus les conséquences de ce qui se passe à travers l’énergie, les assurances, la logistique et le coût des importations, de sorte que le corridor « Nord-Sud » devient progressivement aussi une sorte de frontière entre deux espaces radicalement différents : à l’est de cette ligne, on tente de construire une nouvelle architecture eurasienne basée sur l’intégration profonde et la connectivité intérieure, tandis qu’à l’ouest s’étend une ceinture d’instabilité croissante, de l’Ukraine et de la mer Noire à la Méditerranée orientale et au golfe Persique, une fracture civilisationnelle qui sépare la zone de construction de la zone de conflit.

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La situation de l’Iran, dans ce nouveau jeu, est particulièrement intéressante, car d’un côté il est directement impliqué dans la crise du Moyen-Orient, exposé à toutes les tensions sectaires et géopolitiques de la région, mais de l’autre, il est traversé par les routes les plus importantes qui relient l’Eurasie intérieure aux mers du Sud, ce qui fait de Téhéran une charnière inconfortable mais indispensable, même si l’émergence de la route afghano-pakistanaise rend l’ensemble beaucoup plus stable en offrant une alternative qui réduit la vulnérabilité liée à un point de passage unique, de sorte que l’Iran cesse d’être la seule porte d’accès au Sud et que le système gagne en résilience et en redondance, alors que l’Occident et la Turquie promeuvent leur propre structure horizontale — le Corridor médian à travers l’Asie centrale, la mer Caspienne, le Caucase du Sud et la Turquie vers l’Europe — qui concurrence directement la vision russe et aboutit à deux géométries eurasiennes opposées: l’axe Est-Ouest vers l’Europe, qui reproduit la logique de l’intégration atlantique et de la dépendance aux marchés occidentaux, et l’axe Nord-Sud vers l’océan Indien, qui mise sur une réorientation radicale des flux commerciaux et énergétiques vers le Sud global.

La question n’est donc plus de savoir quelle est la route la plus rapide pour livrer un conteneur, car le débat s’est déplacé vers un terrain bien plus décisif: dans quelle direction l’Eurasie intérieure sera-t-elle orientée économiquement dans les prochaines décennies, vers l’Occident, comme cela semblait évident après l’effondrement de l’URSS, ou vers le Sud et l’Est, comme cela commence à se dessiner de façon de plus en plus claire, car le Heartland, après trente ans de contraction et de repli, commence peu à peu à rétablir ses connexions internes et, chose plus importante encore, à ouvrir de multiples débouchés vers les mers du Sud, rompant ainsi son isolement océanique historique.

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La thèse centrale qui traverse l’analyse d’Askerkhanov, c’est que si ce processus continue, la Russie, de la périphérie orientale de l’économie européenne, deviendra progressivement le nœud septentrional d’un système méridional reliant l’Arctique, l’Asie centrale et l’océan Indien ; et c’est cela, et non les volumes actuels de fret passant par le corridor « Nord-Sud », qui importe vraiment, car l’enjeu n’est pas l’efficacité logistique du présent mais l’orientation stratégique du futur, la capacité d’un pays continental à redéfinir sa propre géographie par l’infrastructure, à transformer son isolement historique en avantage comparatif qui lui permet d’articuler l’espace eurasiatique autour d’un nouveau méridien de puissance.

Ce pivot vers le sud n’est donc pas un simple ajustement des routes commerciales, mais une refondation de la place de la Russie dans le monde, un pari pour se découpler de la dynamique atlantique et construire son propre axe de gravité, en tirant parti des nouvelles technologies de transport, de la demande croissante des marchés asiatiques et de l’instabilité systémique des routes maritimes traditionnelles, qui ont fait de la mer Rouge et du golfe Persique des zones à haut risque pour le commerce mondial.

Le corridor « Nord-Sud » apparaît ainsi comme le symbole d’une nouvelle étape de l’histoire eurasienne, une étape où le continent intérieur cesse d’être un espace passif traversé par des routes horizontales reliant les côtes pour devenir un acteur actif tissant son propre réseau de connexions verticales, qui ne cherche pas à accéder à l’océan pour s’intégrer au système mondial existant, mais pour créer un système alternatif dont la force réside dans son intériorité continentale, et non dans sa faiblesse.

La géopolitique de Mackinder, qui a servi pendant un siècle à expliquer la lutte pour la domination du monde, doit être réévaluée à la lumière de ces évolutions, car si le Heartland n’est plus prisonnier du Rimland, s’il peut générer ses propres sorties vers la mer par des corridors terrestres traversant des pays alliés ou neutres, alors l’équation classique du pouvoir maritime face au pouvoir terrestre se déstabilise et ouvre un champ de possibles inédits, où la connectivité intérieure devient un atout stratégique de premier ordre et où les chaînes d’approvisionnement mondiales ne dépendent plus exclusivement des détroits et canaux contrôlés par les puissances navales occidentales.

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Le pari russe sur le corridor « Nord-Sud » est, en ce sens, un pari sur l’autonomie stratégique, sur la capacité à générer des routes alternatives échappant au contrôle des goulets d’étranglement maritimes qui ont traditionnellement assuré l’hégémonie des puissances anglo-saxonnes sur le commerce mondial, et c’est aussi un pari sur l’intégration avec l’Asie centrale, le Caucase et l’Asie du Sud, régions historiquement périphériques qui deviennent désormais le cœur opérationnel de ce nouvel axe vertical.

La complexité du projet ne doit cependant pas être sous-estimée, car elle implique non seulement des investissements massifs en infrastructures et une coordination politique de haut niveau entre des pays dont les intérêts ne coïncident pas toujours, mais aussi la capacité à gérer les risques géopolitiques qui traversent chacune des routes proposées, de l’instabilité en Afghanistan aux tensions entre l’Iran et l’Occident, en passant par les différends dans le Caucase et la concurrence avec le Corridor médian promu par la Turquie. Mais c’est précisément cette complexité qui rend le projet si fascinant, car il ne s’agit pas d’une œuvre linéaire, mais d’un système de routes interconnectées qui se renforcent mutuellement, de sorte que si une direction rencontre des obstacles, les autres peuvent absorber le trafic et maintenir la fluidité de l’ensemble, créant un réseau redondant et résilient, meilleure garantie contre l’interruption et le conflit.

L’article d’Askerkhanov, publié le 11 août 2026, paraît à un moment crucial où les décisions en matière d’infrastructures et de connectivité prennent une dimension existentielle pour les États eurasiatiques, et sa lecture nous invite à aller au-delà des statistiques de fret et des calendriers de construction pour creuser le sens profond de ce réaménagement spatial, car l’enjeu ultime, c’est l’orientation civilisationnelle d’un continent qui fut le théâtre des grandes confrontations du XXe siècle et qui cherche désormais à se reconfigurer autour de nouvelles logiques d’intégration.

Le Heartland, ce vaste territoire que Mackinder considérait comme le pivot de l’histoire, s’éveille de sa léthargie postsoviétique et soigne ses os brisés pour en faire une nouvelle colonne vertébrale tournée vers le sud, cherchant la chaleur de l’océan Indien et promettant de transformer non seulement la géographie du commerce, mais aussi l’architecture du pouvoir mondial, car lorsqu’une puissance continentale comme la Russie décide d’orienter son infrastructure vers le sud, elle transforme sa propre identité géopolitique, elle tourne le dos à la tentation européiste qui l’a longtemps poussée à regarder vers la Baltique et la Méditerranée, et elle embrasse un destin asiatique et méridional qui la relie aux marchés les plus dynamiques et aux routes les plus prometteuses du XXIe siècle.

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Le corridor « Nord-Sud » est, à cet égard, bien plus qu’un projet de transport: il est la manifestation physique d’une nouvelle conscience stratégique, la matérialisation d’un tournant copernicien dans la géopolitique russe, et la promesse d’un avenir où la continentalité, autrefois perçue comme une malédiction, deviendra le socle d’une nouvelle forme de puissance qui n’a pas besoin de côtes pour être globale, car elle a appris à construire ses propres océans sur la terre ferme.

Source consultée:

Kamil Askerkhanov. Nord – Sud. La renaissance du Heartland. Opinion. 11 août 2026.

jeudi, 20 août 2026

La solution de la Russie contre le chantage maritime de l’Occident – Un pont terrestre vers l’océan Indien

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La solution de la Russie contre le chantage maritime de l’Occident – Un pont terrestre vers l’océan Indien

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/203881

La Russie envisage désormais des liaisons ferroviaires vers l’océan Indien via l’Iran, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan.

L’objectif est de maintenir le commerce, au cas où un goulet d’étranglement viendrait à être fermé ou si les services maritimes contrôlés par l’Occident venaient à être retirés.

Accès alternatif à l’Inde

Le vice-premier ministre Marat Khousnoulline a déclaré que les risques au Bosphore et dans le détroit d’Ormuz signifient que Moscou a besoin d’un accès alternatif à l’Inde.

La puissance maritime occidentale ne repose pas seulement sur des navires de guerre. Les services d’assurance, financiers, de courtage et portuaires peuvent déterminer si le fret circule ou non. Le plafonnement du prix du pétrole a révélé ce mécanisme. Le Royaume-Uni a interdit le transport maritime et les services connexes pour le pétrole russe vendu au-dessus d’un prix fixé par la coalition du G7, tandis que l’UE a refusé l’accès à ses ports et services à des centaines de pétroliers. L’Occident a ainsi tenté non seulement d’imposer où la Russie pouvait commercer, mais aussi de fixer le prix que les acheteurs de pays tiers étaient « autorisés » à payer.

L’alternative la plus avancée est donc le Corridor International de Transport Nord-Sud via l’Azerbaïdjan et l’Iran. En 2024, environ 20 millions de tonnes y ont déjà été transportées. Le maillon manquant essentiel est toutefois la ligne ferroviaire Rasht–Astara, longue de 162 km, qui permettra ainsi de créer une infrastructure ferroviaire continue le long de la route occidentale de la Caspienne. La Russie la soutient avec un prêt d’État de 1,3 milliard d’euros, tandis que l’Iran a naturellement accordé à une entreprise russe l’accès aux terrains de construction. Moscou s’attend à ce que la branche ouest achevée puisse transporter au moins 15 millions de tonnes par an.

Une deuxième axe également en projet

Un deuxième axe devrait traverser l’Asie centrale et l’Afghanistan jusqu’à Karachi et Gwadar sur la mer d’Arabie, contournant ainsi « habilement » Ormuz. L’Ouzbékistan, l’Afghanistan et le Pakistan ont signé en 2025 le cadre d’une étude de faisabilité. Des responsables russes estiment que l’itinéraire pourrait à terme transporter chaque année de 8 à 15 millions de tonnes de marchandises russes.

Le chemin de fer ne peut bien sûr pas remplacer les pétroliers et les vraquiers. Sa valeur réside cependant dans la redondance stratégique. Il permet de maintenir le commerce important lorsque Suez, Ormuz, le Bosphore ou les services maritimes occidentaux ne sont pas disponibles. Une route de secours n’a pas besoin d’être moins chère que la mer pour devenir inestimable lorsque la mer est fermée.

Ces corridors transformeraient l’intégration eurasienne en une infrastructure physique. Des voies ferrées communes exigent des tarifs communs, des règles douanières communes, des terminaux et aussi des mesures de sécurité partagées. L’Iran devient ainsi un pont important entre la Russie et l’Inde, l’Afghanistan gagne également une part de stabilité de transit, et le Pakistan devient ainsi une porte océanique pour l’intérieur de l’Eurasie.

L’Occident a transformé l’infrastructure maritime en une arme pour appuyer ses sanctions. La réponse une fois de plus « astucieuse » de la Russie est une assurance de transport à l’échelle du continent, destinée à garantir qu’aucun blocus maritime, aucune autorité portuaire ni aucun assureur ne puisse décider seul qui peut participer au commerce eurasiatique.

Pour la Russie, son identité orthodoxe et la tradition éternelle

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Pour la Russie, son identité orthodoxe et la tradition éternelle

Werner Olles

À la mémoire de Darya Douguina, assassinée le 20 août 2022 par les services secrets du régime terroriste ukrainien.

Dacha, comme l’appelaient ses parents et ses amis, a été tuée il y a quatre ans dans un lâche attentat à la bombe, perpétré, sous les yeux de son père horrifié, après avoir assisté à un festival en périphérie de Moscou, par une agente des services secrets ukrainiens SBU. L’attentat perfide visait à la fois son père, Alexandre Douguine, le célèbre philosophe russe et penseur du néo-eurasisme, et sa fille de 29 ans, qui auraient normalement dû voyager ensemble dans la même voiture. Mais son père avait rencontré des connaissances avec lesquelles il voulait discuter, et ainsi Dacha est devenue la seule victime de cet acte abominable.

Sa mort tragique a laissé une profonde blessure à tous ceux qui la connaissaient et l’aimaient, et qui étaient inspirés par son courage et son énergie, surtout bien entendu ses parents, que l’on cherchait à briser, eux qui sont sans cesse menacés par ceux qui s’opposent aux intérêts de la Russie et du monde russe, à savoir l’OTAN, l’UE, tout l’Occident collectif, et l’Ukraine en tant qu’instrument servile et sordide. Le résultat du mépris de la Russie par l’OTAN, qui s’est étendue toujours plus vers l’est – contre ses propres promesses et accords – c’est la guerre qui fait rage aujourd’hui dans l’est et le sud de l’Ukraine, l’Ukraine étant désormais passée à des actions terroristes contre la population civile et l’infrastructure russes.

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Après que les républiques populaires indépendantes de Lougansk et de Donetsk, qui se considèrent comme parties intégrantes de la "Nouvelle Russie" et qui, après le coup d’État du Maïdan organisé par l’OTAN, ont été bombardées et terrorisées pendant huit longues années par le régime putschiste et criminel de Kiev avec ses bandes de nazillons écervelés et de mercenaires souvent issus des cartels colombiens de la drogue, la nouvelle frontière géopolitique se situe maintenant dans le Donbass, où deux civilisations s’affrontent. D’un côté, l’Occident, l’OTAN, l’UE, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, massivement soutenus par des armes offensives et des milliards de dollars, visent à étendre leur hégémonie mondiale, malgré qu'ils soient des "États faillis", politiquement, moralement, et désormais militairement ruinés, jusque sur la Russie, pour la démembrer et piller ses immenses ressources. De l’autre côté, la Russie, qui lutte pour son âme orthodoxe, pour la construction d’un monde multipolaire et la liberté des peuples opprimés et exploités par le global-libéralisme totalitaire.

Dacha savait cela mieux que beaucoup d’autres, même dans l’administration russe. Elle avait suivi de près les événements ayant suivi le coup d’État de l’OTAN en Ukraine, les guerres illégales et destructrices de l’Occident et de l’OTAN en Yougoslavie, en Irak et en Libye, et elle avait longuement enquêté sur les crimes des services secrets occidentaux, les soi-disant ONG – qui ne sont rien d’autre que des relais pour des services comme la CIA, le MI6, le Mossad, etc. – sur les manœuvres de la Fondation Open Society du grand spéculateur Soros, les fondations de Bill Gates, les services d’information médiatiques, les soi-disant "organisations de défense des droits humains" et les agences massivement financées par le Congrès américain, la Commission européenne et le ministère britannique des Affaires étrangères, responsables du financement des révolutions de couleur contre-révolutionnaires et des fraudes électorales.

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Malgré les innombrables sanctions, toutes absurdes, l’isolement de la Russie n’a pas fonctionné ; au contraire, la société russe s’est resserrée, tandis qu’en Europe occidentale, on observe une fragmentation politique. Cependant, en février 2014, un nouveau chapitre de l’histoire européenne s’est écrit. Le coup d’État brutal à Kiev et à Odessa, pudiquement appelé "Euro-Maïdan", qui a mené à la chute du gouvernement légalement élu et pro-russe, a amorcé la lente désintégration de l’État ukrainien, la Crimée s’est détachée après un référendum sans équivoque en faveur de la Russie, suivi de l’opération militaire spéciale des forces russes.

Pour Dacha, il était dès le départ évident que l’hostilité entre la civilisation atlantique du nihilisme et la Russie de Poutine était un combat culturel, qui ne se limitait pas à des aspects géopolitiques, mais donnait à la Russie le rôle de forteresse de la résistance contre la mondialisation atlantiste, la dictature du relativisme, la civilisation euro-atlantique du néant hédoniste et du capitalisme global, et pour le principe du multipolarisme et la résistance à l’impérialisme (culturel) meurtrier de l’Occident. La tendance tellurique de la Russie orthodoxe, la guerre spirituelle contre le monde moderne, contre l’hégémonie du mal et pour la vérité de la tradition éternelle, lui donnait la force de lutter et de trouver, au cœur du combat, une source inépuisable de connaissances qui lui permettaient de s’opposer à la guerre de l’élite globale des maîtres de l’argent de Davos contre le mouvement eurasien et la vision multipolaire par quelque chose que les oligarques de Davos et leurs valets politiques ignorent totalement: l’union dans la tradition en communautés organiques de destin et une déprogrammation du tsunami multimédia et transhumaniste qui tue nos âmes.

La correction politique, la pensée unique et le transhumanisme changent le front du combat. Dacha voyait là une lutte spirituelle entre tradition et anti-tradition, entre le Katechon et l’Antéchrist. Cette prise de conscience signifiait pour elle bien plus qu’un choix métapolitique, mais une guerre spirituelle urgente et nécessaire. Elle comprenait l’éveil russe comme incarnation de la richesse des cultures humaines, des traditions, des religions et de nombreux empires que l’impérialisme occidental cherche à détruire de manière cruelle. Avec lucidité, Dacha voyait venir la fin du libéralisme et de la dictature mondialiste. Malgré la diabolisation de la Russie et le soutien continu à l’État voyou ukrainien, elle a su préserver et cultiver – malgré la perverse société du spectacle, la propagande et la nature totalitaire des systèmes occidentaux – son optimisme ontologique, pour opposer à cet enfer et cette démonie satanique la force de la tradition éternelle.

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La rupture vitale entre l’État-nation impérial russe et l’impérialisme globaliste, entre la Troisième Rome et le marécage mondial de la subversion cosmopolite, est désormais irréversible. Pour cela, nous devons à Dacha, combattante métapolitique d’un courage exemplaire et philosophe d’élite, une gratitude éternelle. Nous n’oublierons jamais non plus sa merveilleuse féminité naturelle, sa fraîcheur intellectuelle, sa quête de connaissance philosophique héritée de ses parents. Tout cela a suscité la haine diabolique du camp du mal, et elle a finalement donné sa vie pour l’idée et la vision du monde qui l’animaient, et qui s’opposaient à la saleté, à la boue et au mensonge de notre temps. Outre l’assassinat odieux de cette jeune femme, à qui il n’a pas été donné de fonder une famille, il s’agissait aussi d’une tentative de briser ses parents courageux par le deuil et de détruire sa personnalité unique. Cela ses ennemis et les nôtres n'ont pas réussi à le faire. Dans nos cœurs, Dacha vit comme une fille aimante et une véritable combattante métapolitique. Elle fut une proie facile et sans défense pour les hyènes et les chacals, les bêtes de la boue qui ont détruit son corps physique mais non son âme, qui est immortelle et indestructible, et brille comme une étoile d’or au firmament jusqu’au jour glorieux de la résurrection, où nous nous reverrons.

12:36 Publié dans Hommages | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : daria douguina, russie, hommage | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

lundi, 17 août 2026

L’Arctique, enjeu entre la militarisation occidentale et le développement sino-russe

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L’Arctique, enjeu entre la militarisation occidentale et le développement sino-russe

par Giulio Chinappi

Source: https://www.cese-m.eu/2026/08/lartico-conteso-tra-la-mili...

Routes, ressources, dissuasion nucléaire et droits des peuples autochtones font du Grand Nord un carrefour décisif de l’ordre mondial. Tandis que l’Occident en accentue la militarisation et l’exploitation corporative, la Russie et la Chine construisent un corridor eurasiatique fondé sur la souveraineté, les infrastructures et la coopération.

Le recul progressif des glaces est en train de transformer l’Arctique, de périphérie extrême du système international, en l’un des principaux espaces de la compétition géopolitique contemporaine. La région concentre en effet quatre dimensions stratégiques difficilement séparables: l’ouverture de nouvelles routes maritimes, l’accès à d’immenses ressources énergétiques et minières, la centralité en matière de dissuasion nucléaire et la possibilité d’influencer la future gouvernance des communications entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord.

L’enjeu ne concerne donc pas seulement le contrôle de territoires reculés ou de gisements jusqu’à récemment inaccessibles. L’Arctique représente l’un des lieux où se mesure concrètement la crise de l’ordre maritime construit par les États-Unis et leurs alliés après la Seconde Guerre mondiale. La Route maritime du Nord, développée le long des côtes russes, peut relier l’Asie orientale à l’Europe par un itinéraire bien plus court que les routes passant par les détroits de Malacca et de Suez. Elle réduit également la dépendance à l’égard de passages obligés sur lesquels les puissances anglo-saxonnes conservent une capacité de surveillance, de pression et un potentiel d’interdiction navale. Pour ces raisons, la Route de la soie polaire et la convergence stratégique entre la Russie et la Chine peuvent reconfigurer la logistique et les flux énergétiques au profit des puissances eurasiennes, limitant la suprématie occidentale traditionnelle sur les grandes lignes de communication maritimes.

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Pour la Chine, la route arctique constitue avant tout une réponse structurelle au fameux « dilemme de Malacca ». Une part déterminante des importations énergétiques et du commerce chinois continue de transiter par des détroits qui, en cas de grave crise internationale, pourraient être contrôlés ou bloqués par les forces navales américaines et alliées. Un corridor septentrional, protégé par les capacités russes, offre à Pékin une diversification qui n’est pas seulement commerciale, mais aussi stratégique.

Pour la Russie, la Route maritime du Nord est à la fois une voie navigable nationale, un projet de développement des régions du nord et un outil de projection internationale. Moscou dispose de la géographie, des infrastructures côtières, des ressources et surtout de la plus grande flotte de brise-glaces au monde, y compris des unités à propulsion nucléaire nécessaires pour garantir la navigation dans des conditions extrêmes. Des terminaux comme Sabetta, les installations de gaz naturel liquéfié de la péninsule de Yamal, les ports de Mourmansk et Arkhangelsk ainsi que les réseaux de recherche et de secours transforment progressivement le littoral nord russe en un système logistique intégré.

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Notre analyse est confirmée par les chiffres. Selon Rosatom, en 2024, le volume total des marchandises transportées le long de la Route maritime du Nord a atteint le record de près de 37,9 millions de tonnes. En 2025, les cargaisons à destination de l’est sont montées à 8,3 millions de tonnes, soit une augmentation de 15 % par rapport à l’année précédente. Il s’agit encore de volumes limités par rapport aux grands corridors maritimes du sud, mais suffisants pour démontrer que l’Arctique n’est plus une simple hypothèse cartographique.

Ces éléments rendent également évidente la complémentarité sino-russe. La Russie offre l’accès territorial, l’expérience opérationnelle, les ressources énergétiques et les brise-glaces ; la Chine met à disposition des capitaux, des chantiers navals, des capacités technologiques, la demande commerciale et une immense base industrielle. Le résultat est la formation d’un corridor eurasiatique dans lequel la souveraineté russe sur la route se combine avec l’intérêt chinois pour des liaisons plus sûres et diversifiées.

Ce n’est pas un hasard si le Livre blanc chinois sur l’Arctique de 2018 place explicitement la Route de la soie polaire dans le cadre de la Belt and Road Initiative. Le document affirme que la participation chinoise doit être fondée sur le respect, la coopération, l’avantage mutuel et la durabilité, en reconnaissant la souveraineté et la juridiction des États arctiques, le droit international de la mer et les intérêts des populations locales. Pékin entend contribuer à la construction d’infrastructures, à la sécurité de la navigation, à la recherche scientifique et à l’utilisation rationnelle des ressources, en subordonnant formellement les activités économiques à la protection de l’environnement et au respect des cultures indigènes.

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Cette approche montre clairement que la Russie et la Chine tendent à considérer le développement de la région arctique comme faisant partie d’un projet d’intégration territoriale et économique à long terme, dans lequel infrastructures, établissements humains, production énergétique et routes commerciales doivent être coordonnées. À l’inverse, les États-Unis et leurs alliés l’interprètent de plus en plus ouvertement comme un espace à intégrer dans le dispositif militaire de l’OTAN et à ouvrir aux intérêts des grandes entreprises énergétiques, minières et technologiques occidentales.

La stratégie arctique du Département de la Défense américain de 2024 est révélatrice de cette approche. Le document décrit l’Arctique comme essentiel à la défense du territoire des États-Unis, accorde une place centrale à la compétition avec la Russie et la Chine, et prévoit le renforcement des capacités de renseignement, de surveillance, de communication, de mobilité militaire et d’entraînement dans les régions du nord. Le Pentagone a explicitement indiqué l’augmentation de la présence et des opérations militaires comme l’un des moyens de protéger les intérêts américains.

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Cette orientation s’est encore renforcée avec l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN. Sept des huit États membres du Conseil de l’Arctique appartiennent désormais à l’Alliance atlantique. En 2026, l’OTAN a mis en place de nouvelles forces terrestres multinationales en Finlande et en Suède, organisé l’exercice Cold Response 26 et lancé la Task Force X-Arctic, destinée à accroître la connaissance opérationnelle et la présence de l’Alliance dans le Grand Nord. Ainsi, l’Arctique est progressivement intégré au front militaire qui, de l’Europe orientale, s’étend jusqu’à la mer de Barents et à l’Atlantique Nord.

Le Groenland constitue le point le plus évident de cette conception. La base américaine de Pituffik, anciennement appelée Thulé, joue un rôle fondamental dans les systèmes d’alerte antimissile, de surveillance spatiale et de défense aérospatiale des États-Unis et du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord. Comme on le sait, et comme l’ont réaffirmé à de nombreuses reprises Donald Trump et d’autres membres de son administration, Washington considère ouvertement l’île comme étant «d’une grande valeur stratégique» pour les États-Unis et l’OTAN.

L’héritage de la présence militaire américaine démontre cependant l’écart existant entre la rhétorique occidentale sur la protection de l’environnement et la réalité de ses politiques arctiques. À Camp Century, base construite sous la calotte glaciaire du Groenland et abandonnée en 1967, on a laissé des déchets physiques, des eaux contaminées, du carburant, des polychlorobiphényles et des matériaux radioactifs. Des études scientifiques ont estimé la présence d’environ 200.000 litres de diesel et 24 millions de litres d’eaux usées. La fonte des glaces risque à long terme de remettre ces substances en circulation.

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En janvier 1968, de plus, un bombardier américain B-52 engagé dans une mission d’alerte nucléaire s’écrasa près de la base de Thulé alors qu’il transportait des armes thermonucléaires, provoquant la dispersion de matières radioactives. Ces épisodes montrent comment la militarisation occidentale a laissé dans le Grand Nord un héritage environnemental et politique qui continue de peser sur la population groenlandaise.

Pour ce qui est d’un épisode plus récent, en 2023, l’administration américaine de Joe Biden a approuvé le projet pétrolier Willow dans la National Petroleum Reserve-Alaska. Cette décision a confirmé la primauté du développement pétrolier dans une zone essentielle à la faune et aux activités de subsistance des communautés autochtones. En janvier 2025, la nouvelle administration américaine menée par Donald Trump a ordonné d’accélérer l’exploitation des ressources énergétiques, minières et forestières de l’Alaska, présentant la mesure comme une question de sécurité nationale.

La Russie, pour sa part, adopte une approche différente, fondée sur la reconnaissance de l’Arctique comme partie intégrante de son territoire national et sur la nécessité de maintenir la population, les activités économiques et les services publics dans les régions du nord. Sa stratégie jusqu’en 2035 fixe parmi ses objectifs officiels l’amélioration de la qualité de vie, la protection de l’environnement, le soutien aux communautés autochtones, le développement économique et la défense de la souveraineté nationale.

Le budget fédéral pour la période 2025-2027 a prévu environ 405 millions de roubles par an pour le soutien direct aux petits peuples autochtones de l’Arctique russe. Des programmes sont également en cours pour intégrer les activités traditionnelles dans l’économie régionale, soutenir l’élevage de rennes, la pêche, l’artisanat, les langues minoritaires et l’accès aux outils technologiques et logistiques. Une nouvelle conception du développement durable des peuples autochtones du Nord, de la Sibérie et de l’Extrême-Orient a été mise en place pour la période allant jusqu’en 2036.

La différence entre les deux approches apparaît enfin sur le terrain de la gouvernance. Après 2022, la suspension des réunions diplomatiques du Conseil de l’Arctique a montré l’impossibilité d’administrer la région sans la Russie, qui possède environ la moitié du littoral arctique. Depuis 2024, les huit États ont progressivement repris les réunions virtuelles des groupes de travail et, en mai 2025, toutes les délégations ont participé au passage de la présidence de la Norvège au Royaume du Danemark. En 2026, toutefois, les réunions diplomatiques officielles restent suspendues, tandis que la coopération scientifique et technique se poursuit.

L’avenir du Grand Nord dépendra donc du choix entre deux trajectoires. La première est celle d’un Arctique militarisé, divisé en blocs et soumis à la combinaison de la présence de l’OTAN, des intérêts des multinationales de l’énergie et à l’utilisation sélective de l’écologie. La seconde est celle d’un corridor eurasiatique construit grâce à des investissements infrastructurels, à la coopération entre États souverains et à la participation des économies asiatiques au développement de la Route maritime du Nord.

La coopération sino-russe n’élimine pas automatiquement les risques écologiques ni ne garantit à elle seule les droits des peuples autochtones. Elle offre toutefois une perspective alternative à la prétention occidentale de contrôler tant les routes traditionnelles qu’émergentes. La bataille pour l’Arctique concerne, en dernière analyse, la question de savoir qui pourra établir les règles du commerce, de l’accès aux ressources, de la sécurité et du développement dans le nouvel ordre multipolaire. Pour cette raison, le Grand Nord ne représente plus la marge glacée de la politique mondiale: il en est devenu un des centres décisifs.

vendredi, 14 août 2026

L’Axe Eurasiatique

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L’Axe Eurasiatique

Alexandre Douguine

Animateur : Le premier sujet, et sans doute le plus important et le plus discuté actuellement, c’est la reprise de l’affrontement entre les États-Unis et l’Iran, dont la phase active, pour parler en ternes relatifs, dure déjà depuis 7 à 8 jours. Le cessez-le-feu temporaire qui avait été signé n’est plus en vigueur. Et à l’heure actuelle, nous observons le tableau suivant : les deux pays échangent des frappes, mais de manière assez retenue, me semble-t-il — mais je me trompe peut-être. Nous aimerions savoir à quoi nous attendre par la suite, car il y a maintenant plusieurs hypothèses: soit ils échangent quelques tirs puis rétablissent un cessez-le-feu, soit, au contraire, tout cela conduit à une escalade encore plus grande, et pour l’instant les parties ne font qu’attendre. Le Washington Post rapporte également que, en ce moment même, après les pertes que les États-Unis ont subies dans cet affrontement avec l’Iran, ils préparent une opération de grande envergure et essaient d’assurer la sécurité du détroit d’Ormuz pour que les navires puissent y passer sans encombre. Que faut-il attendre ?

104229153-GettyImages-578547766.jpgAlexandre Douguine : Je pense qu’à présent, nous sommes arrivés à un point où toute la campagne de communication — ces posts marketing de Trump visant à réguler le marché (en l’occurrence, la bourse, l’indice Dow Jones et d’autres instances) —, où la spéculation, y compris économique, autour de la guerre, a atteint sa limite.

Autrement dit, la guerre entre l’Amérique et l’Iran est passée du domaine des déclarations à celui de la réalité. C’est seulement maintenant, et en vérité, que cela se passe. Et l’Iran en fait l’expérience depuis longtemps: ils ont subi d’énormes pertes au sein de leur direction. Pour l’Iran, tout cela est depuis longtemps chose sérieuse, alors que pour les États-Unis, cela restait encore un jeu, tout n’était que simulacre. Et voici qu’à présent, ils annoncent dix-sept soldats américains tués — je pense qu’en réalité, ils ont dépassé la centaine au fil du temps, mais c’est seulement maintenant qu’ils commencent à l’admettre. Ce n’est pas qu’ils viennent de mourir — ils étaient déjà morts plus tôt, et les soldats américains meurent régulièrement dans ces affrontements avec les Iraniens, mais ils sont beaucoup plus nombreux que ce que l’on reconnaît officiellement.

imadtrkges.jpgMais le simple fait de commencer à les reconnaître indique que l’on a dépassé un certain interdit implicite. Car au début, tout se passait comme dans un jeu vidéo : on appuie sur des boutons, et aussitôt, la direction change en Iran, il n’y a plus d’armes nucléaires, ils viennent embrasser la chaussure de Ben-Gvir et d’autres extrémistes racistes d’Israël, et tout rentre dans l’ordre, le terrain est ouvert à une croissance folle de l’économie américaine et mondiale, et Trump devient le « roi du monde ». Jusqu’à un certain moment, l’Amérique essayait de donner cette impression. Ce n’est plus possible.

Quand les Iraniens ont montré qu’ils étaient coriaces, qu’ils sont un « État-civilisation », qu’ils sont un sujet de la politique mondiale et non un objet, qu’ils sont un pôle du monde multipolaire — sans offenser tous les autres États et sociétés islamiques qui aiment s’enorgueillir, s’emporter, se frapper la poitrine, crier « Allah Akbar », et qui, en pratique, ne sont que de pitoyables marionnettes de l'Occident et d’Israël. Malgré tout leur grandiloquence et leur brutalité, ils se révèlent en réalité être des suiveurs dociles. Mais sur fond de ces « suiveurs » islamiques, l’Iran, le véritable Iran chiite, prouve ce que c’est d’être musulman, d’être croyant, d’être indépendant, d’être libre, de mener une vraie guerre sainte — un djihad. Non pas en attaquant des pauvres, des faibles, ceux qui ne peuvent pas se défendre, mais en défiant le véritable mal absolu mondial incarné par les États-Unis et Israël.

MV5BMjMxNzg0ODAyMl5BMl5BanBnXkFtZTgwMzQxMDAwMjE@._V1_.jpgC’est ainsi que l’Iran a démontré ce que c’est que d’être indépendant, souverain, véritablement croyant. Et ce réveil de l’Iran lui-même, qui, sans guerre ni changements politiques directs ces dernières décennies, commençait aussi à s’endormir. Là aussi, on commençait à dire: « Eh bien, nous attendons la bataille finale, nous en parlons tout le temps, mais elle n’arrive jamais ». Comme dans le film « Le Désert des Tartares » : on attend la bataille finale, la venue de Gog et Magog, mais ils ne viennent jamais, et les gens commencent à désespérer de leur propre foi. Et soudain, cette foi a été totalement ravivée par l’agression américano-israélienne — et maintenant, l’Iran est à nouveau authentique. Et cette guerre sera authentique, car l’Iran a déjà tout perdu de ce qu’il pouvait perdre, désormais il ne peut que gagner, en défendant jusqu’au dernier Iranien sa souveraineté, son indépendance, sa dignité et sa véritable foi.

Voilà, dans le cadre de l’islam, un exemple de résistance incroyable et réelle, sur lequel les Américains ne comptaient pas. Ils pensaient que tout serait décoratif, qu’ils achèteraient le sommet de l'Etat iranien, qu’ils élimineraient les mécontents, et que des gens dociles prendraient leur place, et tout le pathos de la préparation à la bataille finale en Iran, qui dure depuis un demi-siècle, depuis la révolution de l’ayatollah Khomeini, s’effondrerait. Mais il ne s’est pas effondré, en réalité. Et maintenant, c’est au tour du système, de la force qui se proclamait absolument invincible, de s’effondrer. Et c’est maintenant que tout commence.

On commence à l’admettre : des pertes chez les Forces armées, d’ailleurs, un des dirigeants de la Marine américaine — ils disent qu’il est mort lors d’un incident, pas vraiment militaire, écrasé dans un hélicoptère, mais il est mort, c’est le « brouillard de la guerre », personne ne sait vraiment… En d’autres termes, les Américains commencent à reconnaître qu’ils subissent des pertes. Les frappes sur les bases américaines au Koweït, à Bahreïn, en Jordanie, les attaques constantes contre Israël et la destruction de la base économique et technologique des alliés des États-Unis au Moyen-Orient (y compris les complexes de dessalement, que l’Iran a frappés) — cela signifie que les Iraniens comprennent parfaitement : soit ils gagnent, soit ils cessent d’exister. Aucun compromis possible.

l-0x24wh-786x458z-1.jpegAnimateur : Peut-on discuter un peu ici de la question du compromis et de l’accord ? Il y a une déclaration du chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araqchi (photo), qui estime que son pays pourrait mettre fin à l’affrontement militaire avec les États-Unis et passer à une résolution négociée du conflit, s’il obtient un avantage sur le champ de bataille. Il envisage donc deux scénarios : une fin de la guerre sous forme de capitulation ou l’obtention d’un avantage, puis un éventuel nouvel accord. S’ils s’expriment ainsi, cela signifie que cette situation s’est déjà produite auparavant, mais non pas grâce à des succès militaires, mais grâce à leur bonne tactique économique, en fermant le détroit d’Ormuz, ce qui a provoqué un mécontentement mondial et obligé les États-Unis à chercher un compromis, pour obtenir une trêve et alimenter un peu le marché pétrolier. Pourquoi, par exemple, l’Iran, outre la fermeture du détroit d’Ormuz, ne fermerait-il pas aussi le détroit de Bab-el-Mandeb pour obtenir le même avantage économique, voire l’accentuer ? Ou demanderait-il aux Yéménites de le faire ?

Alexandre Douguine : Je pense que cela ne va pas tarder — la fermeture du détroit de Bab-el-Mandeb. Les Iraniens iront jusqu’au bout, ils sont très cohérents. Et même lorsqu’ils ont accepté de négocier avec les États-Unis l’ouverture du détroit d’Ormuz, ils ont posé des conditions très strictes. Et Trump pensait qu’il pouvait tromper tout le monde — mais c’est un tricheur, un escroc en réalité. Trump, c’est tout simplement un assassin agressif et un escroc qui ne tient pas ses promesses. Et les Iraniens le comprennent mieux que quiconque.

Animateur : Mais il n’agit ainsi qu’envers l’Iran ? Ou bien agit-il de la même manière envers tout le monde ?

Alexandre Douguine : S’il agit ainsi envers certains, il agit de la même façon envers les autres. Il ne faut pas se faire d’illusions : nous avons affaire à un maniaque déchaîné, qui ne tient jamais parole, qui change constamment de position sur n’importe quel sujet en fonction de la conjoncture du moment — qu’elle soit boursière ou politique. C’est un véritable escroc.

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Aujourd’hui, toute l’Amérique le maudit, même ses propres électeurs se détournent de lui. Tout est clair avec lui : il est arrivé avec de nobles slogans de lutte contre le « deep state », mais il a trahi tous ceux qu’il pouvait. C’est un homme sans aucune autorité, dans aucun domaine : les démocrates le détestaient et le détestent toujours, et désormais sa propre base électorale le méprise profondément. Quant à la façon dont le reste du monde voit l’Amérique, inutile d’en parler — c’est la fin.

Mais ce n’est pas aussi important que sa motivation intérieure. Il est arrivé avec certains principes idéologiques qui étaient très attractifs: valeurs traditionnelles, retour à la religion, concentration sur les problèmes internes, publication des dossiers Epstein, arrestation de tous ceux impliqués dans la pédophilie, le cannibalisme et autres atrocités commises par des représentants des élites américaines et européennes. Il avait promis tout cela. Il avait promis d’arrêter les guerres, de mettre fin à la guerre en Ukraine.

imtrvsmagages.jpgEn sociologie américaine, il existe la notion de «quatrième tournant» (fourth turning): les partisans de Trump associaient la quatrième phase du cycle à l’époque de Biden et des mondialistes, et après l’élection de Trump, beaucoup ont sincèrement cru que «l’âge d’or» allait commencer. Ils croyaient qu’il se battrait pour que «l’Amérique soit d’abord », pour qu’il n’y ait plus de deep state.

Il a tout trahi et tout le monde. Et pourquoi a-t-il fait cela ? Beaucoup disent, comme vous l’avez justement noté, qu’il est sous l’influence d’Israël, qu’il a été pris en otage, qu’on le fait chanter avec des dossiers compromettants, notamment sa participation à ces orgies sataniques chez Epstein, ou d'une autre manière. Mais cela n’a pas d’importance. Il a complètement perdu la face — partout: auprès de ses partenaires européens, de la population américaine elle-même, de ses propres partisans et dans le monde entier. C’est pourquoi les Iraniens étaient prêts à parvenir à un accord raisonnable même avec ce maniaque, mais c’est impossible, car il est impossible de s’entendre avec de tels individus. Aujourd’hui, les Iraniens parlent de leur volonté de revenir à la table des négociations, mais c’est purement pour la forme — ils ne sont en réalité prêts à rien. Ils comprennent parfaitement à qui ils ont affaire. C’est pourquoi un prochain round de négociations n’est possible que si les Iraniens améliorent encore leur position à la table des négociations.

Des centaines de milliers, voire des dizaines de milliers de cadavres américains renvoyés chez eux; la fermeture du détroit de Bab-el-Mandeb par les Houthis; une lutte acharnée pour la zone côtière; la coupure des câbles à fibres optiques au fond du détroit d’Ormuz; des frappes sur les infrastructures économiques critiques des alliés arabes des États-Unis se trouvant à portée des missiles iraniens. Et nous verrons bien ce que la prochaine étape nous apportera.

Animateur : Vous avez mentionné des dizaines, voire des centaines de milliers de cadavres américains renvoyés aux États-Unis. Est-ce que cela signifie que l’on s’attend désormais à une véritable opération terrestre ?

Alexandre Douguine : Ils en parlent tous les jours.

Animateur : Parler, c’est une chose. Mais quelles actions concrètes sont à attendre ?

Alexandre Douguine : Bien sûr, nous ne pouvons pas savoir avec certitude ce qui va se passer. Je ne dis pas que je le vois, je parle de la manière dont les Iraniens voient leur propre vision du monde: si l’escalade continue, ils combattront jusqu’à la mort. Ils défendront chaque parcelle de terre iranienne.

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Trente millions de personnes se sont portées volontaires — soit un Iranien sur trois — pour défendre leur patrie. Il s’agit à la fois des partisans du régime du Velayat-e-Faqih et, d’ailleurs, de l’opposition politique qui, face à l’agression américano-israélienne, est aujourd’hui unie dans la défense de la patrie. La société iranienne est absolument unie et déterminée à défendre son pays.

Et là, ni les drones ni la simple économie… Regardez la géographie de l’Iran, les montagnes du Zagros — elles sont pratiquement infranchissables. Et si une opération terrestre commence, elle pourrait durer des décennies, et ce serait fatal pour les États-Unis. Les Iraniens tiendront jusqu’au bout. Bien sûr, il y aura d’énormes pertes du côté iranien, mais aujourd’hui, personne n’est en mesure d’arrêter cette guerre.

Trump ne peut pas l’arrêter à ses conditions, car les Iraniens lui imposent des positions de négociation très strictes. Il tergiverse, il ment, il menace, il insulte les gens. Il se comporte — il n’y a pas de mots — comme un terroriste, comme Zelensky. Où que l’on regarde, c’est comme si on avait un « Quartier 95 » sanglant : que ce soit aux États-Unis, ou en Ukraine — c’est le même modèle. Mensonge, tromperie, cruauté, sadisme. Aucun accord, aucune réalité — une politique totalement irrationnelle de maniaques globaux. Et il est impossible de dire qui a appris de qui : les Américains des Ukrainiens ou l’inverse, mais aujourd’hui ils agissent très semblablement sur la scène internationale. Et les Iraniens l’ont parfaitement compris à leurs dépens : leurs dirigeants politiques, religieux, spirituels, militaires ont été lâchement assassinés sans aucune raison, sous de faux prétextes — tout comme les Américains ont occupé l’Irak, puis renversé Kadhafi en Libye. C’est du mensonge pur et l’application de plans hégémoniques d’une brutalité extrême.

Voilà pourquoi, à mon avis, il faut tirer la conclusion qu’aucune négociation avec ce pouvoir occidental déchaîné n’est plus possible. De telles négociations sont sans valeur, nous en avons fait l’expérience. On peut dire ce qu’on veut, mais tout continue: le soutien de Washington à Kiev se poursuit, tout continue comme avant.

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Je pense que les Iraniens nous donnent l’exemple — à nous et à toute l’humanité. Et à la Chine, bien sûr, qui est la prochaine cible. Et la Corée du Nord — qui est fière et forte, mais ne pourra sans doute pas résister seule. Nous devons construire cet axe eurasien, dont Trump a d’ailleurs récemment parlé. Trump, semble-t-il, reçoit actuellement ses premières leçons de géopolitique de ses maîtres venus du camp néoconservateur: il a soudain découvert l’existence de l’Axe eurasien, qui inclut la Russie, l’Iran, la Chine et la Corée du Nord, que des agents sionistes l’auraient trompé, et que nous sommes bons et refuserons de le soutenir — on peut le dire ainsi, mais cela ne mène nulle part. Il serait beaucoup plus réaliste, réfléchi et responsable pour la Russie de se préparer à défendre cet axe eurasien. Oui, il existe, car tout prétendant à une politique souveraine, à un monde multipolaire, à l’indépendance vis-à-vis de l’Hégémon, est un ennemi de l’Hégémon. Trump est arrivé au pouvoir sous la bannière de la fin de cette hégémonie globale. Non seulement il ne l’a pas arrêtée, il l’a amplifiée. Il a mené une politique unipolaire agressive par des méthodes et à une échelle que ses prédécesseurs mondialistes n’auraient jamais osé employer. Autrement dit, il est arrivé au pouvoir sur la vague de l’anti-mondialisme, et il est devenu un mondialiste encore plus agressif et plus sanglant.

Animateur : C’est un avis important sur ce que signifie en réalité cette préparation. Vous avez dit que la Russie doit se préparer à cette confrontation. Mais comment exactement ? Que faut-il faire ?

Alexandre Douguine : Dans notre conscience stratégique actuelle, il y a deux aspects. Le premier — la croyance que nous pourrons parvenir à un accord avec Trump et au moins, sous certaines conditions, geler ce conflit, ne serait-ce que temporairement, pour obtenir un répit. Mais nous n’utilisons jamais vraiment ces pauses pacifiques à bon escient : ce n’est qu’en temps de guerre, dans des conditions extrêmes, que nous sommes vraiment capables de nous renouveler d’une quelconque manière. Ce temps que nous essayons désespérément de gagner lors des négociations, en fait, ne nous est même pas bénéfique.

La deuxième position — plus responsable, plus réaliste et, à mon avis, la seule adéquate: l’escalade avec l’Occident, avec l’Amérique et l’Union européenne, ne fera que s’intensifier. Nous devons nous attendre à l’entrée de nouveaux acteurs dans la guerre contre nous — par exemple, des attaques contre Kaliningrad, un blocus complet de la navigation dans la mer Baltique et de nombreux autres coups, y compris les plus efficaces, les plus lourds missiles, contre le territoire russe, auxquels il est difficile de se protéger. Cela se produit déjà, et ces frappes deviennent de plus en plus fréquentes et douloureuses, sous différentes formes.

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Il faut se préparer à l’escalade qu’on nous impose et oublier ce sujet que seraient d'éventuelles négociations. Alors il ne nous restera plus qu’un seul plan, et non plus un « plan A » et un « plan B ». Le premier plan: on négocie; le deuxième plan: on agit si la négociation échoue. Mais la négociation échouera non pas parce que nous ou l’Occident agissons mal, mais précisément parce qu’en voyant en nous ce « plan A » (cette orientation vers la négociation), l’Occident interprète cela comme une faiblesse. Et c’est tout.

D’ailleurs, on ne pourra négocier que lorsque nous nous serons véritablement mobilisés et que nous commencerons à nous comporter autrement. Actuellement, nous disons: «Ça, c’est pour ceci, ça, c’est pour cela». Tant que nous disons « pour ceci », nous annulons d’emblée nos propres actions. Désormais, nous devons dire: « Et ça, c’est en avance, et ça aussi, c’est en avance — et pas seulement pour l’Ukraine, mais pour tous ceux qui soutiennent la guerre autour, — et tout cela, c’est en avance».

Autrement dit, ce n’est pas « pour ceci » ou « pour cela », c’est simplement à titre d’avance — « prenez, s’il vous plaît ». Et dès que nous commencerons à agir selon le « plan B » et que nous oublierons le « plan A », alors, à mon avis, ils voudront négocier avec nous. Voilà le problème: dès qu’ils voient notre volonté de parvenir à un règlement pacifique, ils ne font qu’aggraver la situation. Et ce n’est qu’en voyant la montée en puissance de notre côté qu’ils commenceront à envisager de discuter.

Animateur : Donc il est clair qu’il ne faut pas chercher à s’entendre avec les Américains et l’Occident en général. Mais qu’en est-il alors de la coopération interne entre les pays de cet axe eurasien ? Pourquoi n’approfondissons-nous pas notre coopération militaire, alors que nous savons tous — Russie, Chine, Corée du Nord, Iran — que nous nous opposons à l’Occident ?

Alexandre Douguine : Pour deux raisons. La première, c’est que chacun d’entre nous — peut-être à l’exception de la Corée du Nord, plus perspicace en géopolitique — estime qu’il est bien plus simple de négocier individuellement avec l’Occident. C’est-à-dire: nous allons négocier, et les Iraniens avec les Chinois se débrouilleront de leur côté. La Chine pense: que les Iraniens et les Russes fassent la guerre, nous verrons plus tard. Et jusqu’à un certain temps, les Iraniens aussi disaient qu’ils avaient leur propre voie, leurs propres relations avec l’Occident, et que les Russes menaient leur «opération militaire spéciale» en Ukraine. Oui, nous nous aidons les uns les autres — eux nous aident, nous les aidons, la Chine aussi — mais: chacun pour soi. C’est la logique d’un «nationalisme étroit», si l’on veut: les gens ignorent la géopolitique et les lois de l’histoire, ne se concentrant que sur les intérêts nationaux immédiats dans un esprit de réalisme pragmatique, quitte à trahir parfois leurs alliés pour leur propre intérêt. C’est la politique dite machiavélienne, caractéristique à divers degrés de tout pays. C’est précisément cela qui fait obstacle à l’affirmation réelle de l’axe eurasien, lequel découle de la logique géopolitique appliquée à la situation actuelle et de la nécessité de l’opposition du monde multipolaire au monde unipolaire.

Deuxième point : l’Occident dispose de vastes et très influents réseaux d’agents au sein des élites dirigeantes de tous ces pays, sauf peut-être la Corée du Nord. En Chine et en Iran — jusqu’à tout récemment. Et chez nous, bien sûr, il y a la «sixième colonne»: elle existe officiellement, sans même se cacher, depuis les années 90, et aujourd’hui on l’appelle «le parti de l’armistice», etc. Ces réseaux disent: «Mais quel est notre intérêt là-dedans? Nous faisons partie de l’Occident, nous pouvons parfaitement nous entendre avec l’Occident, et nous souffrons uniquement à cause de nos propres radicaux et des autres membres radicaux de cet axe eurasien». Chez nous, on dit: «Sacrifions la Chine au profit de l’Occident, sans parler de l’Iran et de son radicalisme. Rapprochons-nous de l’Occident». Les Iraniens disent la même chose: «Sacrifions les Russes, ils ne nous aident pas vraiment, ils ne font que promettre. Pourquoi avons-nous besoin d’eux? Réglons la question avec l’Occident». Et les Chinois disent: « Regardez, nous n'avons pas encore de guerre avec Taiwan, certes, nous nous y préparons, nous apprenons des fautes des autres, nous étudions les expériences de la belligérance de type nouveau en Ukraine et au Moyen-Orient, mais quand il s'agit de nous, nous verrons bien. Mais, pour l'instant, nous ne romperons pas définitivement avec l'Occident". 

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Il en résulte donc que souverainistes — une sorte de réalistes limités — et simples agents d’influence occidentaux agissent ici de concert. Ils essaient de relativiser, de minimiser la nécessité de créer ce bloc géopolitique multipolaire — l’axe eurasien. Ils freinent ce processus de l’intérieur. Et bien sûr, l’Occident fait tout pour empêcher l’émergence de cet axe. Or, il est indispensable de le créer. Il se forme de fait, mais non parce que nous avançons activement. Cet axe eurasien se forme en réaction, comme une réponse aux attaques des mondialistes. Les vraies leçons de géopolitique, nos élites semblent incapables de les comprendre d’elles-mêmes. J’ai eu cette impression après quarante ans de diffusion de la géopolitique dans notre société: oui, on en prend note, mais comme «nul n’est prophète en son pays», tout cela est considéré comme une lecture facultative — on lit, c’est intéressant, c'est étrange. Mais les vraies leçons de géopolitique, c’est l’Occident qui nous les donne.

Animateur : Voici la question suivante. Peut-il se produire que Russie, Chine, Iran et Corée du Nord commencent à s’unir plus rapidement et rejettent les raisons que vous avez évoquées, en essayant de les éradiquer ? Sous quelles conditions ? Que faudrait-il ? Est-ce qu’un événement vraiment grave — par exemple, une frappe nucléaire sur l’Iran — pourrait en être le catalyseur ? Nous avons déjà évoqué que les États-Unis pourraient se retrouver dans une position où il ne leur resterait plus que l’option nucléaire. D’ailleurs, la possible apparition de l’arme nucléaire en Arabie saoudite est aussi un sujet très intéressant à évoquer ici, car cela pourrait toucher toute la région. Selon vous, l’axe eurasien ne se mettra en place que dans de tels scénarios catastrophiques, ou bien le catalyseur pourrait-il être moins critique ?

Alexandre Douguine : Honnêtement, j’ai du mal à répondre. Je ne vois qu’une chose : nous n’apprenons ni de nos erreurs, ni en entamant une réflexion, mais par réaction. Il est difficile de dire à quel moment nous passerons des rêveries irresponsables sur une entente possible avec l’Occident à l’action directe. Mais nous ne nous réveillons que quand il devient impossible de continuer à dormir. Tant que nous pouvons ignorer la réalité, tant que nous pouvons nous bercer d’illusions sur notre appartenance à la civilisation occidentale, sur l’idée que l’Occident n’est «pas si mauvais» et que nous avons des racines communes, cela durera indéfiniment. Toute démarche basée sur la science, la logique, l’histoire, la géopolitique ou la stratégie, initiée de l’intérieur, n’a aucun effet.

Ces discours s’accompagnent de processus matériels et économiques très sérieux, mais volontairement, activement, de façon proactive, nous ne sommes pas capables d’agir dans une logique eurasienne. Nous commençons à bâtir cet axe, à agir en État souverain — cela concerne aussi bien l’Iran que nous et la Chine — uniquement quand nous sommes frappés de plein fouet. Que ce soit une frappe nucléaire, un missile qui tue tout le commandement iranien, ou des complots: souvenez-vous de la Chine, où sur sept chefs militaires, six ont été exécutés. Ce n’est pas arrivé par hasard. La Chine n’aime pas les mesures radicales, elle n’est pas prête, donc la situation de recrutement par les Américains des chefs militaires chinois a atteint un point critique où il a fallu les éliminer.

Nous réagissons seulement quand il n’est plus possible de ne pas réagir — mais qu’est-ce qui doit se passer pour que nous comprenions la nécessité de créer activement, immédiatement, et de façon offensive cet axe eurasien, avec des manœuvres militaires communes et une entraide réciproque ? Il nous faut bâtir un bloc militaire.

L’Occident veut à tout prix nous en détourner : ils disent qu’ils négocieront avec les Russes à Anchorage, avec les Chinois à Pékin, avec les Iraniens en Suisse — avec chacun séparément, pourvu qu’il n’y ait pas de bloc militaire. Cela signifie qu’ils en ont peur, donc nous devons absolument le créer. Un simple bloc militaire Russie, Iran, Chine: «vos ennemis sont nos ennemis», et nous commençons à nous entraider. L’Iran aurait un accès à l’Arctique via la Caspienne, et nous, un accès aux mers chaudes. Nous pourrions résoudre de nombreux problèmes stratégiques. Qu’est-ce qui nous en empêche ? Ceux pour qui cela est mortellement dangereux — sont nos ennemis. Mais nous, nous ne les considérons souvent pas comme des ennemis, pensant: «Bon, c’est important pour la Chine de s’opposer à l’Amérique, parce qu’ils se font concurrence en PIB et en technologies», ou «C’est nécessaire pour l’Iran radical, mais pourquoi aurions-nous besoin d’une telle confrontation?». 

Néanmoins, tous ceux d’entre nous qui veulent préserver leur souveraineté, leur dignité, leur culture, leur fierté, leur indépendance et leur liberté seront obligés de rejoindre cet axe eurasien agressif, voire offensif, je dirais. Car, si nous n’attaquons pas, c’est nous qui sommes attaqués. L’ennemi ne comprend pas d’autre langage.

Animateur : Dans le même temps, l’Occident agit de manière sournoise et perfide. Les États-Unis donnent maintenant à l’Arabie saoudite la possibilité d’enrichir de l’uranium – c’est un nouveau projet dirigé contre l’Iran. D’autre part, au Japon, on évoque la possibilité d’acquérir et de stocker des armes nucléaires, et le « principe des trois non-nucléaires » ne devrait plus s’appliquer. D’ailleurs, à l’origine, notre confrontation avec l’Ukraine s’est aussi largement aggravée lorsque des discussions ont commencé sur la possibilité pour Kiev d’obtenir des armes nucléaires — cela a été l’un des problèmes clés. Il en résulte que tout notre environnement est d’une façon ou d’une autre concerné par ces processus (à l’exception de la Corée du Nord). Et la question se pose: pourquoi ne pouvons-nous pas agir de manière similaire? Si les États-Unis créent indirectement une menace nucléaire autour de nous, pourquoi ne pourrions-nous pas leur créer la même menace en retour, ou bien n’en avons-nous pas la capacité?

Alexandre Douguine : Nous en avons la capacité, mais nous n’avons ni la détermination, ni la compréhension de la profondeur des processus qui se déroulent dans le monde. À un moment, nous avons glissé vers une explication banale, triviale, grossière, presque ignorante et mythologique de tous les processus historiques par l’économie, l’intérêt et le commerce. Par exemple: les indicateurs économiques montent, donc tout le monde y trouve son compte. Mais c’est une naïveté impensable, c’est de l’idiotie — une idiotie stratégique — que de mesurer les processus historiques et stratégiques avec des modèles économiques. L’économie est importante, mais elle ne détermine rien dans le monde. Elle s’adapte aux idéologies et aux intérêts. Croire que l’économie «résoudra tout», que le marché et sa «main invisible» mèneront à l’harmonie — il n’y a rien de plus dangereux que cette idéologie. C’est une construction fausse, créée exprès pour les colonies, afin qu’elles aident tranquillement l’hégémon et la métropole à croître à leurs dépens.

Halford_Mackinder.jpgCette idée globaliste s’est tellement enracinée chez nous que toute analyse géopolitique rigoureuse et froide — fondée sur les mêmes principes que ceux sur lesquels l’Occident bâtit ses stratégies — est perçue comme secondaire. Pourtant, la géopolitique n’a pas été inventée par nous, mais par les Anglo-Saxons. Mackinder en a créé les systèmes et le vocabulaire. Et quel est le sens de cette géopolitique? C’est que la civilisation de la Mer — anglo-saxonne, libérale-démocratique, capitaliste — lutte contre la civilisation de la Terre, fondée sur des principes héroïques, sur des valeurs traditionnelles et une culture spirituelle particulière. Cette guerre est inévitable. Elle ne peut pas cesser tant que l’un des participants existe dans l’indépendance et la liberté. D’où découle directement l’idée de nous infliger une «défaite stratégique». C’est la géopolitique en action. L’Occident ne cache pas ces principes, ils sont enseignés dans toutes les académies. Pourquoi ne pas les transposer à notre réalité, apprendre ce qui se passe, au lieu de simplement réagir ?

On frappe « Wildberries » — nous frappons Kiev, on attaque une résidence — nous faisons une frappe de riposte. Mais cela donne l’impression que nous sommes terrés et que nous faisons juste de la résistance. Nous devons faire exactement le contraire de ce qu’ils font. Ils veulent nous infliger une défaite stratégique, pour qu’il n’y ait plus de principe Terre. Nous, nous voulons exister — donc nous devons gagner cette guerre contre la civilisation de la Mer. Et cela inclut l’Occident collectif, y compris Trump. Si, comme il l’avait promis au départ, il avait reconnu la multipolarité et accepté que l’Occident n'en soit qu’un des pôles, cela aurait été une autre histoire, et il aurait fallu lui donner sa chance. Nous avons investi là-dedans, nous y avons cru. Mais quand tout a volé en éclats, il n’était plus possible de ne pas le voir: il n’y a plus ce Trump qui arrivait au pouvoir, il n’y a plus de «MAGA», plus de publications des listes d’Epstein, ni de combattants contre le «deep state». Tous ceux qui partageaient cette idéologie sont aujourd’hui dans l’opposition à Trump. Il s’est avéré être un rouage — soit c’est sa tragédie personnelle, soit il a toujours été un vaurien et un clown. Peu importe, à ce stade.

imapwges.jpgAujourd’hui, nous avons affaire à la géopolitique classique: c’est eux ou nous. L’axe eurasien est un élément fondamental de cette prospective qui est au cœur de leur vision. Leur lutte contre un bloc eurasien potentiel a commencé dès les années 1980. Paul Wolfowitz (photo) a inscrit dans la doctrine de sécurité nationale, déjà sous Clinton dans les années 90, le principe majeur: empêcher la création sur le territoire de l’Eurasie d’un bloc politico-militaire et économique qui pourrait limiter l’influence de l’Occident global dans cette région. Et ce principe n’a pas disparu, il passe d’une administration à l’autre.

Animateur : Je voudrais poser une autre question: quel rôle joue dans ce contexte l’intelligence artificielle et ce qui s’est passé à la Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai ? Si la Chine parle de créer une sorte d’alliance dans le domaine de l’IA, est-ce une étape vers l’unification de l’axe eurasien, ou est-ce autre chose ?

Alexandre Douguine : Je pense que c’est, en partie, un pas vers l’unification. Les principes de la géopolitique, contre lesquels tant de nos compatriotes — des gens bons, intelligents — se sont élevés, c’est une sorte d’aveuglement collectif. Ne pas voir l’évidence, ne pas reconnaître les lois de la géopolitique, leur force, ou tout au moins le fait que l’Occident ne fonctionne que sur cette base — il faut l’admettre. Si nous l’avions fait, nous aurions appliqué ces principes de géopolitique, les principes de la civilisation de la Terre et la nécessité de l’intégration de l’axe eurasien à tout: à l’alliance militaire dont nous parlions, à la prolifération nucléaire — car la civilisation de la Mer permet à ses clients (Israël, Arabie saoudite, peut-être le Japon et même l’Ukraine) de posséder l’arme nucléaire, mais pas à nous. Donc, il faut dire: ils prolifèrent, ils répandent l’arme nucléaire parmi «les leurs», nous devons la répandre aussi parmi «les nôtres». Ils attaquent et mentent — nous ne devons pas croire leurs mensonges, nous devons nous défendre, et parfois mener des actions préventives et adopter une politique offensive. Pareil pour l’économie: ils la créent dans leur intérêt, nous devons la développer dans le nôtre, collectivement, avec les autres pays de l’axe eurasien, en y attirant les pays neutres (c’est pour cela que BRICS est une excellente initiative).

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Il en va de même pour l’intelligence artificielle. L’IA est un outil extrêmement puissant des nouvelles technologies, et soit elle appartiendra à la civilisation de la Mer, comme aujourd’hui, soit nous essaierons de construire la nôtre, continentale, terrestre — russo-chino-irano-coréenne — qui soit technologiquement indépendante. Il faut aujourd’hui disposer des serveurs, des systèmes de refroidissement adéquats, ce à quoi la Chine travaille activement, et de certains algorithmes.

Les modèles développés par la Chine sont retravaillés, ils deviennent souverains, et si on leur coupe Grok, ChatGPT, Gemini ou Claude, les Chinois ont leurs propres équivalents. Ils font de même avec toutes les innovations technologiques, obtenant d’énormes succès et renforçant la souveraineté de leur État. Nous devons nous impliquer dans ce processus. Nous avons signé la charte lors de la conférence sur l’IA, mais il nous faut justement une IA eurasienne. Essayez de dire cela lors d’un événement sérieux — tout le monde rira, baissera les yeux ou pensera que c’est de la propagande du Kremlin, que c’est impossible. Qu’il n’y a qu’un seul progrès, une seule société, une seule démocratie, un seul système politique, un seul modèle économique — le capitalisme libéral occidental, et rien d’autre!

En réalité, le problème n’est pas l’intelligence artificielle, mais l’intelligence naturelle de nos élites. Elle est rongée par la moisissure toxique de l’occidentalisme. On aura beau tourner autour d’accords sur le travail commun avec les Chinois sur l’IA, rien ne bougera tant que, dans la tête de nos gens d’influence, la vision occidentalo-centrée du monde, de l’histoire, de la société, de l’économie et de la technologie dominera. Tant que l’Occident sera pour eux «l’alpha et l’oméga» de l’univers, tout sera bloqué. Nous ne construirons pas les bonnes relations avec la Chine, et il y aura toujours quelque chose qui entravera les processus positifs. Nous n’aiderons pas l’Iran et attendrons — Dieu nous en garde — qu’il échoue, et alors tout ce qui s’est abattu sur eux s’abattra sur nous.

Si nous ne nous réveillons pas dès maintenant dans tous ces domaines, il faudra au pays — disons-le ainsi — un «réveil géopolitique». Il s’agit précisément de l’eurasisme politique, de la conscience de la civilisation de la Terre, de notre destin particulier et de la nécessité de défendre le monde multipolaire, non seulement par des réponses réactives aux défis, mais aussi par des actions proactives. Nous devons nous-mêmes fixer l’agenda, créer nous-mêmes les processus et les événements, et que le camp occidental, que nos ennemis, cherchent comment y répondre, au lieu de toujours être à la traîne et d’agir dans la réaction.

Cette leçon de géopolitique que nous donne aujourd’hui l’Occident collectif, nous aurions pu l’apprendre par nous-mêmes, de notre propre volonté, si nous avions fait l’effort. J’espère que nous approchons de ce point de bascule où nous allons enfin vraiment nous consacrer à la géopolitique, au niveau qu’elle exige, et avec le sérieux nécessaire.

 

jeudi, 13 août 2026

La crise de Gibraltar

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La crise de Gibraltar

Kazuhiro Hayashida

Lire la crise de Ceuta simplement comme un « afflux spontané de migrants depuis le Maroc » ne permet pas d’expliquer la structure politique qui entoure l’événement. L’accord trilatéral de 2020 entre les États-Unis, Israël et le Maroc a lié les revendications territoriales du Maroc, la normalisation avec Israël et le soutien diplomatique des États-Unis dans une même relation d’échange. Par la suite, les relations israélo-marocaines sont passées de la diplomatie à la coopération en matière de renseignement militaire et de défense, suivie par la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. En 2026, les forces armées des deux pays en étaient arrivées à opérer selon un plan de travail conjoint. À peu près au même moment, des arguments ont commencé à apparaître ouvertement du côté israélien selon lesquels Israël devrait soutenir le Maroc dans la «récupération de son Nord», c’est-à-dire de Ceuta et de Melilla, par la diplomatie, des opérations informationnelles et une influence politique à Washington.

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Ce qui importe ici, c’est que la coopération entre États n’a pas besoin de prendre la forme « du gouvernement israélien ordonnant au gouvernement marocain de franchir une frontière à une date précise ». Dès lors qu’une alliance est déjà formée et que les intérêts et l’orientation des actions des acteurs convergent, le Maroc peut utiliser ses propres instruments pour faire pression sur l’Espagne, Israël peut amplifier cette pression dans les sphères informationnelle et diplomatique, et les États-Unis peuvent soutenir politiquement et militairement les revendications territoriales du Maroc et ses capacités sécuritaires. Cela suffit à créer un environnement opérationnel. Plutôt qu’une chaîne de commandement verticale nécessitant un ordre écrit, il s’agit d’une coordination stratégique horizontale où des acteurs, partageant le même objectif, utilisent leurs instruments respectifs pour exercer une pression dans la même direction.

Dans cette structure, la crise actuelle de Ceuta sert ainsi plusieurs intérêts simultanément.

- Pour le Maroc, les flux migratoires peuvent être utilisés pour faire pression sur l’Espagne et ramener les questions de Ceuta et Melilla à l’agenda politique.

- Pour Israël, affaiblir un gouvernement espagnol avec lequel il est en conflit sur la Palestine et l’Iran renforce également le Maroc, favorable à Israël, au niveau du détroit de Gibraltar.

- Pour les États-Unis, le renforcement du Maroc en tant qu’allié sécuritaire permet aussi de faire pression sur l’Espagne, dont les relations avec Washington et Israël sont de plus en plus tendues.

- Pour l’extrême droite européenne, la migration de masse peut être présentée comme une « invasion » et exploitée dans la politique intérieure. Un seul événement produit ainsi quasi simultanément des bénéfices politiques pour quatre acteurs différents.

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Ce qui rend la situation encore plus artificielle, c’est que ces intérêts convergents n’ont pas émergé par hasard après l’événement. Ils avaient déjà été préparés, aussi bien institutionnellement que rhétoriquement, avant la crise. La pression marocaine sur Ceuta et Melilla avait des précédents. Des personnalités liées à l’establishment sécuritaire américain avaient publiquement proposé à l’avance la méthode concrète de mobilisation civile de masse. Des voix israéliennes avaient avancé des arguments stratégiques en faveur de l’aide au Maroc pour la « récupération de son Nord ». La coopération militaire et de renseignement entre le Maroc et Israël était déjà institutionnalisée.

Dans ce contexte, des informations selon lesquelles « la frontière est ouverte » ont été largement diffusées via des comptes anonymes. Les forces de sécurité marocaines ont permis le passage de personnes pendant une longue période. Des dizaines de milliers de personnes se sont massées à la frontière. Immédiatement après, les États-Unis, Israël et l’extrême droite européenne ont exploité politiquement l’événement en utilisant le même vocabulaire d’« invasion ». Cette continuité temporelle est en soi significative.

L’hypothèse la plus réaliste est donc que, dans le cadre des accords stratégiques et de la coopération sécuritaire déjà établis entre les États-Unis, Israël et le Maroc, le Maroc a utilisé la migration comme instrument de pression contre l’Espagne, tandis que les réseaux politiques et informationnels israéliens et américains amplifiaient les résultats et les transformaient en gains stratégiques. Plutôt qu’une « crise migratoire » isolée, l’événement s’explique mieux comme une opération de zone grise contre l’Espagne, combinant mouvements de population, différends territoriaux, opérations informationnelles, structures d’alliances et politique intérieure d’extrême droite, dans un seul système de pression.

La conséquence la plus importante est que, si cette stratégie réussit, le statut même de Ceuta et Melilla commence à changer. Ces villes, auparavant traitées comme des territoires espagnols fixes, sont progressivement redéfinies sur la scène internationale comme des « territoires pouvant être déstabilisés en permanence par la migration de masse », des « territoires que l’Espagne ne peut contrôler seule », et des « territoires dont le statut futur doit être négocié ». L’effet stratégique des passages massifs de frontières n’est donc pas simplement de créer des difficultés au gouvernement espagnol, mais de remettre en cause la capacité effective de l’Espagne à gouverner les enclaves et de ramener les revendications marocaines à l’ordre du jour politique international.

Un autre point, plus discret, est que cela peut être compris comme une «stratégie Trump-Netanyahu contre l’Italie et la Russie». Pour la Russie comme pour l’Italie, le détroit de Gibraltar revêt une importance stratégique cruciale, bien que ni l’un ni l’autre ne puisse y agir directement.

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Pour la Russie, Gibraltar représente la sortie maritime finale de la mer Noire et de la Méditerranée orientale vers l’Atlantique. Pour l’Italie, en tant que puissance méditerranéenne centrale, c’est aussi un point de jonction clé entre la Méditerranée occidentale et l’Atlantique, et donc d’une très grande valeur stratégique. Or, aucun des deux pays ne peut intervenir directement à Gibraltar: la Grande-Bretagne contrôle Gibraltar, l’Espagne occupe la rive nord, et le Maroc se trouve sur la rive sud.

Dès lors que Ceuta et Melilla sont intégrées dans cette équation, la signification change. Si l’influence marocaine s’étend vers Ceuta et que la position de l’Espagne sur la rive africaine du détroit s’affaiblit, l’équilibre des forces qui régit les deux rives de Gibraltar commence à basculer. Les efforts américano-israéliens pour renforcer le Maroc vont donc au-delà d’une simple pression sur l’Espagne: ils constituent une intervention indirecte dans la structure de contrôle du détroit de Gibraltar.

C’est aussi le sens de la « stratégie contre l’Italie » : l’Italie, critique envers Israël, ne peut pas atteindre Gibraltar par ses propres moyens. Mais si elle participe à une restructuration menée par les États-Unis, Israël et le Maroc, elle devra profondément modifier la nature de son engagement politique avec Israël. Quant à la Russie, elle verrait la valeur stratégique de toute prise d’Odessa réduite par l’expansion de l’influence américaine sur le détroit.

Ce qui se joue en toile de fond de la crise de Ceuta n’est donc pas simplement une question de politique migratoire intérieure espagnole : c’est aussi la perspective de voir le détroit de Gibraltar devenir une sphère d’influence américaine. Le Maroc est mis en avant, les États-Unis et Israël le soutiennent en arrière-plan, la capacité d’action politique indépendante de l’Italie est contrainte, et l’intérêt stratégique de la Russie à prendre Odessa est diminué. Ainsi comprise, la signification d’une « stratégie contre l’Italie et la Russie » devient beaucoup plus claire.

Une lecture croisée des documents publics disponibles montre que l’objectif américain est plus large que le simple « retour de Ceuta au Maroc ». Le but profond est d’utiliser le Maroc comme acteur avancé afin d’asseoir une influence dominante sur l’accès sud du détroit de Gibraltar.

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Une analyse publiée sur Ynet le 26 avril décrivait explicitement le Maroc comme « un partenaire stratégique des États-Unis, capable d’ancrer la Méditerranée occidentale et de contrôler les accès sud du détroit de Gibraltar ». Elle exposait aussi une structure dans laquelle Israël ferait la promotion des revendications marocaines sur Ceuta et Melilla à Washington. Même le titre : « Les Accords d’Abraham atteignent le détroit », met l’accent non pas sur le territoire espagnol, mais bien sur le détroit lui-même.

En mars, l’ancien responsable du Pentagone, Michael Rubin, avait déjà ouvertement proposé une « nouvelle Marche Verte » du Maroc vers Ceuta et Melilla, soit un plan concret pour faire avancer les revendications marocaines par la mobilisation massive de civils. Ramené à la séquence plus large des événements, la structure devient claire.

L’Espagne et Gibraltar, qui est sous contrôle britannique, occupent la rive nord, tandis que le Maroc s’enfonce de plus en plus dans le camp américano-israélien sur la rive sud. Les États-Unis n’ont pas besoin d’exercer eux-mêmes la souveraineté sur le détroit : en combinant leur alliance militaire avec la Grande-Bretagne et leur soutien sécuritaire et diplomatique pour le Maroc, Washington peut exercer une influence puissante sur les deux rives du détroit.

Le transfert de Ceuta et Melilla signifierait donc plus qu’un simple gain territorial pour le Maroc : il couperait les positions espagnoles en Afrique et ferait de la rive sud du détroit une sphère de sécurité américano-israélo-marocaine.

Pour la Russie, Gibraltar est la sortie de la Méditerranée vers l’Atlantique. Pour l’Italie, c’est également une ligne de vie reliant la Méditerranée centrale à la Méditerranée occidentale et à l’Atlantique. Cependant, aucun des deux pays ne peut contrôler directement le détroit. Si les Etats-Unis consolident la partie nord via la Grande-Bretagne et la partie sud via le Maroc, ils pourront limiter l'accès des Russes à l'Océan Atlantique et, en même temps, ramener sous contrôle américain l'autonomie dont dispose l'Italie dans le bassin occidental de la Méditerranée. 

Si l'on interprète la crise de Ceuta comme un instrument pour réagencer ces structures qui confèrent de la puissance, tous les faits mentionnés convergent vers une ligne unique.

lundi, 10 août 2026

Ukraine/Russie: la pause comme arme

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Ukraine/Russie: la pause comme arme

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Lorsque les diplomates commencent soudain à refaire leurs valises, la paix est généralement encore bien loin. Souvent, cela indique tout simplement que l’un des camps belligérants est sous une telle pression qu’il doit gagner du temps. Ce schéma se répète désormais avec une régularité lassante dans la guerre en Ukraine.

Selon un rapport TASS non confirmé à ce jour, Steve Witkoff et Jared Kushner pourraient se rendre à Kiev et à Moscou dans les prochains jours. Dans le même temps, le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan réclame un moratoire sur les attaques contre les navires en mer Noire. Les détroits turcs restent néanmoins ouverts; le trafic civil continue.

Le timing est toutefois remarquable. La Russie accentue la pression sur les ports ukrainiens, les infrastructures énergétiques et les lignes d’approvisionnement militaire. Odessa devient de plus en plus le centre des opérations. L’Ukraine attaque de son côté des navires russes, des sites pétroliers et des infrastructures. S’y ajoutent les failles visibles dans la défense aérienne ukrainienne.

Il ne s’agit pas d’un effondrement de l’Ukraine. Mais Kiev a besoin de temps – pour des réparations, de nouveaux missiles d’interception, des regroupements et de nouvelles livraisons d’armes. Et c’est précisément dans ces moments-là que commencent les tentatives d’apaisement.

Le schéma est bien connu: Moscou doit réduire la pression militaire, tandis que les contreparties qui lui sont suggérées demeurent vagues. S’ensuivent des discussions, des moratoires ou des accords informels. L’Ukraine profite de la pause pour stabiliser son front et reconstruire ses capacités. Quelques mois plus tard, la prochaine escalade commence. Ainsi, aucune paix ne se crée. Ainsi, la guerre est gérée.

Washington joue un double rôle. Les États-Unis interviennent comme médiateurs, tout en restant fournisseur d’armes, partenaire de renseignement et protecteur politique de Kiev. Ankara défend ses routes commerciales en mer Noire. Bruxelles et Berlin supportent une part importante des coûts financiers et des risques d’escalade, mais déterminent à peine la ligne stratégique. On attend de Moscou qu’il abandonne son levier le plus efficace – contre des promesses dont le contrôle et la mise en œuvre restent incertains. Du point de vue russe, une telle pause ne relèverait guère de la politique de paix: ce serait une phase de récupération pour l’adversaire.

Quiconque veut amener la Russie à accepter un moratoire doit donc offrir des contreparties crédibles: des restrictions sur les flux d’armes occidentales, la suspension des données de ciblage et de reconnaissance, ainsi que des règles claires pour l’utilisation de l’infrastructure américaine lors d’attaques contre le territoire russe. Sinon, seul le prochain compte à rebours commence.

Mais l’UE aussi ne doit pas se résigner à ce cycle sans fin.

Cette guerre doit enfin être terminée, durablement et politiquement, et non par de nouvelles pauses entre deux escalades. Les États européens supportent les dommages économiques, les risques sécuritaires et le danger d’une confrontation directe entre l’OTAN et la Russie. Ils ont donc un intérêt vital à ce qu'un ordre de paix viable s'instaure.

Un tel ordre ne sera pas possible sans la Russie. Une grande puissance dotée du poids militaire, nucléaire et géographique de la Russie ne peut être écartée de l’architecture de sécurité européenne, ni durablement organisée contre ses intérêts sécuritaires déclarés.

Cela ne signifie pas accepter toutes les demandes de Moscou. Mais des questions comme le statut militaire de l’Ukraine, le déploiement de systèmes stratégiques, l’infrastructure de l’OTAN aux frontières russes, le contrôle des armements et des garanties de sécurité réciproques doivent enfin être négociés sérieusement.

La sécurité reste indivisible: aucun État, aucune alliance ne peut durablement fonder sa propre sécurité sur l’insécurité de tous les autres.

La prochaine tentative de paix ne doit donc pas s’arrêter à une simple trêve. Elle doit s’attaquer aux causes de la guerre et instaurer un ordre de sécurité où les intérêts russes légitimes ont aussi leur place.

Un cessez-le-feu ne fait que stopper l’horloge. La paix s’assure qu’elle ne recommence pas à tourner.

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samedi, 08 août 2026

Douguine, Mamleev, le dard métaphysique et la prison atlantique

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Douguine, Mamleev, le dard métaphysique et la prison atlantique

Diego Cinquegrana

Source: https://www.facebook.com/CantiereMultipolare

Le quotidien iranien Hamshahri a publié treize portraits de « déments occidentaux » désignés comme responsables de la mort d’Ali Khamenei. Trump et Netanyahou arborent une cible sur le front; Giorgia Meloni et les autres apparaissent en combinaison orange de détenus. C’est une propagande menaçante, mais parfois la propagande trébuche sur des vérités transversales: l’Italie porte vraiment l’uniforme carcéral, car elle est enfermée dans le bloc atlantique.

Ce n’est pas la caricature iranienne qui a placé Meloni aux côtés de Trump. C’est la préfecture atlantique installée à Rome qui a choisi cette place: en félicitant Washington pour le mémorandum avec Téhéran, en répétant la formule selon laquelle l’Iran ne doit pas posséder l’arme nucléaire et selon laquelle la navigation dans le détroit d’Ormuz doit être garantie, puis en déclarant être prête à « faire sa part » dans le cadre atlantique. Pas un mot sur la nécessité pour l’Italie de définir elle-même ce que doit être cette part, quel intérêt national elle défend, quel prix elle est prête à payer et quelle limite elle n’autorisera pas à être franchie.

L’image de la détenue est insultante. Mais la condition qu’elle photographie l’est encore plus.

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Pour la comprendre, toutefois, il faut traverser la surface, atteindre le point où la caricature coïncide involontairement avec la vérité politique d’une nation réduite au rang de servante de la périphérie. C’est précisément ce geste que Douguine reconnaissait dans les écrits du premier Mamleev : non pas commenter le réel, mais le percer jusqu’à en faire s’effondrer l’armature.

« Le premier Mamleev était armé d’un dard métaphysique : il pénétrait le cœur de l’homme, en atteignait l’essence et y renversait tout. »

Son toucher, poursuit Douguine, était inimitable: le monde entier s’effondrait. Mamleev arrachait au lecteur la faculté de retourner innocemment au mensonge tout juste reconnu. Après cette piqûre, la normalité ne pouvait plus se reconstituer: elle restait visible comme construction, anesthésie et tromperie.

C’est précisément ce dard qui manque à l’Europe d’aujourd’hui. Tout lui arrive sous les yeux, mais rien ne parvient plus à la blesser.

Au sommet d’Ankara, l’OTAN a engagé des milliards d’euros dans l’équipement, l’assistance et la formation militaire pour l’Ukraine et plus de cinquante milliards de nouveaux achats militaires, des investissements dans la capacité de frappe en profondeur, les systèmes sans équipage et la chaîne logistique de l’Alliance ont été annoncés. Nous assistons à la constitution d’une économie européenne de guerre durable: budgets, industrie, énergie, infrastructures et recherche sont progressivement subordonnés à la longue mobilisation atlantique.

Le Léviathan ploutocratique n’exige plus seulement l’obéissance politique. Il exige la totalité de la physiologie des nations: l’argent, les ports, l’industrie, les données, la perception de l’ennemi. D’abord il construit la machine ; puis il convainc les peuples que la machine les protège. Enfin, il présente toute tentative de s’y soustraire comme folie, extrémisme ou trahison.

Mais la folie est déjà au cœur du système.

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Dans le Golfe, les États-Unis ont frappé environ cent quarante cibles iraniennes après l’attaque contre un navire commercial dans le détroit d’Ormuz. Téhéran a riposté contre des installations et territoires de pays hébergeant des forces américaines. La dissémination des infrastructures militaires américaines transforme chaque pays de la région en cible et chaque crise locale en guerre internationale.

Washington revendique le droit de frapper à des milliers de kilomètres de ses frontières et nomme ce droit « liberté de navigation ». Lorsqu’une puissance adverse répond, la même structure linguistique la définit comme irrationnelle. L’ordre unipolaire est une schizophrénie dotée de porte-avions : il proclame universelle sa propre force et criminelle toute force qu’il ne contrôle pas.

Pendant ce temps, au Liban, le cessez-le-feu continue d’être violé par les drones. Le 8 juillet, une attaque israélienne près d’un hôpital à Nabatieh al-Fawqa a tué deux personnes. La trêve survit dans les communiqués tandis que les corps continuent de tomber.

« Le monde n’a pas de fondement rationnel ; le monde est pure folie », écrivait Ghejdar Džemal’ (photo) après une rencontre avec Mamleev. Mais la contemporanéité y ajoute une précision: la folie est organisée. Elle possède des agences de notation et des conférences de presse.

Elle bombarde méthodiquement et appauvrit selon le budget.

Palantir est l’un des serpents les plus venimeux dans la chevelure de la Méduse ploutocratique. Le 9 juillet, la Commission santé de la Chambre des communes britannique a demandé au gouvernement de se préparer à abandonner la plateforme fédérée construite par l’entreprise pour le service national de santé, en activant la clause de résiliation prévue pour février 2027. La Commission a souligné la défiance du public, les doutes sur la sécurité des données et l’impossibilité d’attribuer avec certitude à la plateforme les améliorations revendiquées. Le contrat n’a pas encore été annulé : pour l’instant, on n’a fait qu’indiquer la porte de sortie.

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Palantir est le modèle : la vie sociale est traduite en flux de données ; les données sont concentrées dans des infrastructures propriétaires ; l’infrastructure devient capacité de prévision et de commandement. Le patient est une particule d’information dans un appareil qui n’appartient pas à la communauté qui l’alimente. La privatisation atteint ainsi son stade terminal : elle ne vend plus seulement les services publics, mais elle exproprie le savoir produit par l’existence collective.

Douguine écrit que le second Mamleev, revenu d’Occident, lui est apparu différent : plus accessible, plus doux, désormais privé de son ancienne toxicité.

« Mamleev avait cessé d’être métaphysiquement toxique. »

C’est ce que l’Occident fait aux civilisations : il les désarme intérieurement. Il en conserve les noms, les monuments et les drapeaux, mais en arrache le dard. Il laisse l’Italie célébrer Rome tant qu’elle ne prétend plus être un sujet politique. Il lui concède la mémoire de l’Empire, à condition qu’elle accepte la fonction d’arrière-garde. Il lui permet de prononcer le mot « Patrie », à condition que la Patrie ne décide de rien.

L’Italie d’aujourd’hui est la décharge de l’Occident. Elle est gouvernée par des figurants stériles et impuissants, qui pillent l’histoire pour travestir en grandeur leur misère politique irrémédiable. Une droite qui ne rompt pas la subordination atlantique n’est que du libéralisme en uniforme. Une gauche technocratique qui qualifie de « progrès » la cession des données, des infrastructures et de la capacité décisionnelle de l’État aux oligarques numériques n’est pas de l’émancipation : c’est de la ploutocratie informatisée, consacrée par le lexique des droits.

La combinaison orange attribuée à Meloni est donc un miroir involontaire. Le problème n’est pas que l’Iran nous ait représentés comme des prisonniers. Le problème est que notre classe dirigeante œuvre chaque jour à rendre cette représentation plausible.

« Mamleev est l’exemple de la possibilité de l’impossible. »

Si l’impossible peut advenir, l’impossible politique de l’Italie doit être ceci: cesser de se comporter en province et recommencer à se penser comme un État. Subordonner toute alliance à l’intérêt national ; refuser l’implication dans les guerres d’expansion du Léviathan ploutocratique ; soustraire les données stratégiques et sanitaires aux plateformes étrangères, hostiles et indésirables ; rouvrir des canaux autonomes avec tous les pôles du monde ; reconstruire une politique méditerranéenne qui ne soit pas dictée par Washington, Londres, Bruxelles ou Tel-Aviv.

Il faut trancher l’appareil économique, culturel et technologique. Les grands gestionnaires de patrimoine étrangers — BlackRock et consorts — doivent être expulsés des secteurs stratégiques et privés de toute capacité d’influencer le crédit, l’énergie, les infrastructures, l’information et l’épargne nationale. Banques, assurances, grandes entreprises et concessionnaires doivent être soumis à une enquête permanente sur leur utilité publique : quiconque accumule du profit en détruisant le travail, le territoire et la communauté doit perdre licences, concessions et accès aux biens de la nation.

Les positions monopolistiques des multinationales étrangères doivent être démantelées ; les services essentiels, les données et les réseaux rendus à l’État ; les plateformes qui transforment le travail en servitude algorithmique doivent être expulsées ou subordonnées sans exception à la loi nationale.

L’école doit cesser d’être le dortoir idéologique de la décadence : enseignants incapables, propagandistes et bureaucrates doivent être écartés selon des critères rigoureux de compétence et de responsabilité, tandis que les jeunes doivent être ramenés à la discipline, à l’étude, au travail, à la formation physique et au service de la communauté.

La presse financée, dirigée ou protégée par des intérêts étrangers doit être privée de ses privilèges et obligée de déclarer publiquement sa propriété, ses financements et ses dépendances.

L’industrie pornographique, la marchandisation des corps et les machines numériques de l’assuétude doivent être interdites et démantelées en tant que formes de dévastation sociale.

Tabula rasa contre tout pouvoir criminel qui a prospéré sur la faiblesse du peuple.

- La première révolution consiste à refuser l’uniforme du détenu.

- La seconde à reconstruire l’État capable de nous l’arracher.

Diego Cinquegrana

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Fiodor Loukianov et l’interrègne de la politique mondiale

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Fiodor Loukianov et l’interrègne de la politique mondiale

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/fjodor-lukjanov-ja-maa...

Федор Лукьянов: «Западу надо думать, как не отдать Путину и Си глобальный Юг»

cover_eng_2024_2-370x538.jpgFiodor Loukianov est l’un des analystes de politique étrangère les plus influents de Russie. Il est rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs et directeur de recherche du club Valdaï – des postes qui le placent au plus près du noyau qui prend les décisions.

Pourtant, il se distingue de nombre de ses collègues: il se prononce rarement sur des orientations politiques concrètes et ne propose pas de scénarios menaçants. Il explique le monde sur un ton modéré, tel qu’il le perçoit; c’est à la fois sa force et sa faiblesse. Ses analyses sont souvent précises et prémonitoires, mais son rôle d’expliquant reste finalement passif: il décrit la situation avec tant de précision que le lecteur en oublie de se demander qui en est responsable et que faire pour y remédier.

Lorsque Loukianov parle d’interrègne – un concept popularisé par Antonio Gramsci – il n’en fait pas une thèse, mais le constate comme s’il s’agissait d’un phénomène météorologique. L’ancien ordre mondial a cessé d’exister, un nouveau n’est pas encore né, et dans cet entre-deux, rien n’est évident. Comme il l’écrit lui-même: «À mesure que l’humanité s’enfonce plus profondément dans le deuxième quart du XXIe siècle, il devient de plus en plus difficile de nier que l’ordre mondial précédent a de facto cessé d’exister».

C’est là un diagnostic pertinent, mais il comporte aussi un angle mort. Gramsci entendait par "interrègne" une crise politique – le moment où l’ancien monde meurt et où le nouveau monde n’est pas encore né, ce qui exige justement de l’action, pas seulement de l’analyse. Loukianov décrit l’état des lieux, mais laisse ouverte la question de savoir qui en profite et qui tente de combler le vide. Il parle comme si l’effondrement de l’ordre mondial était un phénomène naturel, et non le résultat de choix politiques. Cela rend son analyse, d’une certaine manière, apolitique – ou du moins anhistorique.

cover20151_eng-370x539.jpgUn autre problème tient à son rapport aux échelles de temps. Loukianov a tendance à parler en générations, voire en siècles. Quand il affirme que «la formation d’un nouvel ordre international est un processus long et chaotique», il reporte ainsi la responsabilité sur l’avenir: rien de ce qui est fait aujourd’hui n’est décisif, puisque le processus est lent et inévitable. C’est une façon de penser profondément qui est conservatrice, qui justifie la passivité et empêche de se demander s’il serait possible d’agir autrement.

Cependant, la pensée de Loukianov comporte aussi des nuances qui viennent contredire ce fatalisme. Surtout lorsqu’il parle de l’Europe, son analyse devient plus personnelle. Dans une de ses chroniques, il a décrit comment les Verts allemands ont profondément modifié la politique étrangère de leur pays: l’Allemagne est devenue «l’adversaire principal» et est passée d’une «position traditionnellement ouest-européenne» à une hostilité envers la Russie, «typique de l’Europe de l’Est». Cela s’est produit rapidement. La politique étrangère et économique allemande, selon Loukianov, a fait un «virage à 180 degrés» – ou, comme l’a elle-même formulé l’ancienne ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock, un virage à 360 degrés.

Il ne le dit pas explicitement, mais on peut lire entre les lignes qu’il considère la rupture de l’Europe avec la Russie comme une perte culturelle, et pas seulement politique. Il est philologue, et cela se ressent dans son rapport à la langue, aux textes et à la culture. L’Europe n’est pas seulement un adversaire, mais une possibilité de connexion qui est désormais perdue – elle est à la fois un adversaire stratégique et l'autre moitié de la civilisation, dont la séparation s’apparente à une amputation. Cette contradiction – hostilité politique et nostalgie culturelle – est la tension qui rend Loukianov plus intéressant que nombre de ses collègues, pour qui les choses sont vues sous un angle plus manichéen.

Un autre thème récurrent dans les chroniques de Loukianov est le besoin, qu'éprouvent l’atlantisme et l’Occident, d’une «menace russe». Il a écrit comment l’élargissement de l’OTAN est devenu «une sorte de processus automatisé» qui a repoussé la Russie toujours plus à l’est. En même temps, il a noté que l’alliance militaire n’aurait jamais pu accueillir la Russie comme membre, car cela aurait transformé la nature même de l’organisation – «les principes de l’atlantisme» en auraient souffert. Il y a là une idée sous-jacente: l’OTAN a besoin de la Russie comme menace extérieure pour préserver son identité. La confrontation est structurelle, et non un simple hasard historique.

birglaffg.JPGParallèlement, Loukianov est bien conscient des problèmes internes de la Russie, et il s’exprime sur ce point bien plus franchement qu’en matière de politique étrangère. Il a répété à plusieurs reprises que la société russe est fatiguée, divisée et sans vision d’avenir commune. Ce n’est pas un discours d’opposition, mais une honnêteté que peu de personnes à sa place osent afficher. Il exprime tout haut ce que de nombreux membres de l’élite savent mais taisent – cependant, il s’arrête juste avant que cette honnêteté ne devienne politique. Il ne propose pas de solution, car il n’en voit pas, mais il maintient la question de savoir combien de temps la Russie pourra tenir sur la voie actuelle.

Loukianov n’est pas seulement un analyste qui observe de loin, mais aussi un commentateur très concret sur les questions d’actualité. En début d’année, il estimait encore que la Russie avait fait preuve d’une très grande patience dans ses réponses aux provocations, car Moscou visait une solution durable et stable. Depuis, la situation a cependant changé de manière significative. Loukianov a reconnu qu’il ne voyait actuellement aucune voie réaliste pour une fin rapide du conflit. Les tentatives de paix esquissées après le sommet d’Alaska ont été dépassées par les événements sur le terrain, et les anciens accords diplomatiques ont perdu leur sens à mesure que la situation militaire et politique évoluait.

En même temps, l’escalade s’aggrave: l’Ukraine et ses soutiens frappent le territoire russe, la Russie intensifie à son tour ses efforts militaires. Au sein de la société russe et de l’élite politique, la demande d’une stratégie plus énergique pour mettre fin au conflit augmente – y compris l’utilisation d’armes plus lourdes et des frappes contre les pays européens qui livrent des armes à l’Ukraine. C’est bien plus concret que de simples réflexions théoriques sur l’ordre mondial – Loukianov observe en temps réel comment les tables de négociation se vident et la parole revient aux armes.

56a5ce664573051590c558628f6a9fde.jpgL’analyse de Loukianov comporte encore une dimension originale: il souligne qu’il existe un paradoxe dans le monde. La fragmentation politique, culturelle et sociale augmente, mais l’interdépendance économique non seulement subsiste, mais s’approfondit même. Cela rend le monde à la fois plus fragmenté et plus interconnecté. Ce n’est pas seulement un paradoxe – c’est un nouvel état, sans histoire, dans lequel les anciens outils (guerre, sanctions, diplomatie) ne fonctionnent plus comme attendu. Il a également déclaré qu’il ne s’attendait pas à voir apparaître un nouvel ordre mondial au cours de sa carrière active en politique internationale – «ordre» étant un mot trop fort, trop structurant pour décrire ce qui se profile.

Finalement, la pensée de Loukianov se cristallise autour de la question de ce que signifie l’analyse à une époque où rien n’est certain. Sa réponse semble être que l’explication a une valeur en soi – que décrire le monde tel qu’il est constitue déjà une tâche suffisante. Il y a là quelque chose de suranné, presque une foi dans la culture du XIXe siècle, mais aussi quelque chose de profondément insatisfaisant. Si c’est tout ce que l’on peut faire, il ne reste qu’un commentaire sans action.

Loukianov ne se voit sans doute pas ainsi, mais ses textes donnent cette impression. Ce sont des cartes où les reliefs du paysage sont notés avec une précision étonnante – mais il n’y a pas d’itinéraire, car tracer un chemin serait déjà faire de la politique. C’est peut-être intentionnel. Peut-être qu’il n’y a tout simplement pas d’itinéraire, et que la seule chose à faire est de décrire le paysage le plus précisément possible, jusqu’à ce que quelqu’un d’autre trouve la direction à prendre.

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vendredi, 07 août 2026

L’Esprit Chevaleresque

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L’Esprit Chevaleresque

par Ivan Ilyine (1933)

Source: https://legio-victrix.blogspot.com/2026/06/ivan-ilyin-o-e...

« Crée en moi un cœur pur, ô Dieu, et renouvelle en moi un esprit droit. » Psaume 51:10

À travers toutes les grandes discordes de notre époque, au milieu de la catastrophe, de la tragédie et des pertes, dans les conflits et les tentations, nous devons nous souvenir d’une chose et vivre en elle : le maintien et la propagation d’un esprit de service chevaleresque. D’abord et avant tout en nous-mêmes, puis chez nos enfants, nos amis et nos proches. Nous devons protéger cet esprit comme quelque chose de sacré ; nous devons le fortifier chez ceux en qui nous avons confiance, chez ceux qui nous font confiance, et chez ceux qui cherchent notre direction. C’est ce que nous devons défendre chez nos chefs et nos pasteurs, en insistant, voire en l’exigeant. Cet esprit est comme l’air et l’oxygène du salut national de la Russie, et là où il s’arrête, s’installe aussitôt une atmosphère de pourriture et de décomposition, ouverte ou cachée sous le bolchevisme.

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Les décennies que nous avons traversées sont telles que les hommes habitués à l’indifférence affichée, aux positions tièdes, ne peuvent ou ne veulent pas se fortifier eux-mêmes et prendre une décision, et leur sentence a déjà été signée à l’avance. Ils sont condamnés à l’humiliation et à la boue, et leurs forces vitales seront utilisées par les tentateurs de ce monde. Partout où il n’y a pas de volonté, la volonté des enfants de perdition occupera le terrain. Partout où la conscience se tait et où la convoitise divise l’âme en deux, le bolchevisme triomphe, et partout où la soif brute de pouvoir de certains irrite l’ambition insatiable d’autres, se prépare la séduction, la désintégration et le triomphe de l’ennemi. Là où l’esprit chevaleresque s’affaiblit ou disparaît, le désastre nous attend. C’est ce qui se passe aujourd’hui et ce qui arrivera désormais.

Quel que soit le poste qu’un homme puisse occuper, ce devoir (si la cause elle-même n’est pas honteuse) doit donner un sens à sa tâche, en la consacrant non comme une simple profession, mais comme un service, le service de la Cause unifiée de Dieu sur terre. Contrairement au sujet lui-même, qui possède ses intérêts personnels, ses sympathies et ses désirs, la cause de Dieu possède sa propre trajectoire transcendante de nécessité et d’exigence. Ainsi, les intérêts personnels de l’homme et l’intérêt transcendant de sa Cause peuvent à tout moment diverger et mettre l’homme à l’épreuve de sa propre tentation. À tout moment, un homme peut se retrouver dans la position d’un mercenaire, ne sachant quel chemin suivre, ou dans la position d’un traître, qui préfère son intérêt propre à la transcendance. L’esprit de la chevalerie consiste en la fidélité ferme à la trajectoire transcendante.

Il y a des hommes qui ne voient pas la Cause du tout et ne comprennent pas les exigences du transcendant. Ils ne connaissent que leur propre affaire, leur réussite personnelle, et tout le reste n’est pour eux qu’un moyen d’y parvenir. Toute leur activité finit par être du servilisme et de la trahison, et par les œuvres de ces arrivistes, flatteurs, corrupteurs et opportunistes, périssent et périront toutes les organisations et institutions humaines. La vénalité est leur credo – peu importe pour quoi ils vendent la Cause, que ce soit pour de l’argent, des honneurs ou du pouvoir, et peu importe ce qui était caché dans leur âme derrière la trahison : nihilisme ouvert (comme chez les Bolcheviks) ou absence de caractère sentimentale et justification sophistique (caractéristique des philistins pré-bolcheviques).

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Il y a d’autres hommes qui connaissent les exigences de la Cause et de la Transcendance, mais les traitent avec une indifférence formelle, comme si elles étaient un devoir lourd et désagréable inévitable – sans amour, sans inspiration, sans créativité. Leur activité est un « service », mais leur service consiste simplement à exécuter le prochain « ordre » ou « élément » ; ils travaillent comme des salariés, et au mieux, ils ne maudissent pas leur travail, comme des esclaves accablés par tous leurs efforts. Le destin de la Cause leur est indifférent. Les exigences de la Transcendance, quels que soient leurs noms – l’Église, la Patrie, l’Orthodoxie, l’Armée, la Science, l’Art – ne sont que des fardeaux et des charges. Ils ne sont pas dévoués à la Cause de Dieu sur terre. Et par l’œuvre de ces machines insensibles, de ces hommes indifférents et « serviteurs du temps », toutes les organisations humaines commencent à se vider intérieurement et à dépérir, provoquant la déception et l’irritation de tous ceux qui entrent en contact avec elles, suscitant la critique et la tension d’une atmosphère de protestation destructrice.

Aujourd’hui plus que jamais, la Russie a besoin d’hommes capables, non de servilité, mais de service. Des hommes qui non seulement voient la Cause et comprennent les exigences de la Transcendance, mais qui se consacrent à la Cause de Dieu sur terre. Des hommes qui ne sont pas seulement non-indifférents et sensibles, mais qui sont inspirés et inspirent les autres – des hommes qui ne cèdent pas les intérêts de la Cause ni pour l’argent, ni pour les honneurs, ni pour le pouvoir, ni pour aucune demande ou faveur – incorruptibles au sens le plus large et le plus élevé de ce mot. Ce sont des hommes pour qui le devoir n’est pas un travail pénible et une obligation rebutante, parce que dans leur âme, l’obligation est couverte par le dévouement personnel, et le devoir a été submergé par un intérêt passionné pour la cause. Ce sont des hommes qui, certes, se réjouissent de tout succès personnel, mais pour qui leur propre réussite demeure toujours un moyen de servir la victoire de la Cause de Dieu. Ce sont des hommes qui n’ont pas peur de la responsabilité précisément parce qu’ils sont totalement immergés dans la Cause, et qui ne recherchent en rien la fortune personnelle, ni le progrès à n’importe quel prix. Ce sont des hommes de caractère et de valeur civique, des hommes de la volonté, des volontaires pour la Cause Nationale russe. Les hommes appelés à organiser la Russie.

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L’esprit chevaleresque consiste, avant tout, en l’acceptation volontaire et première de la difficulté et du danger au nom de la Cause de Dieu sur terre. Et il faut admettre que si la vie a toujours attendu cela de nous – et même au moment le plus heureux nous propose les fardeaux, les responsabilités et les dangers liés à chaque pas – alors, après l’effondrement militaire de la Russie lors de la Grande Guerre et sa défaite dans la Révolution, toute sa renaissance et sa restauration dépendront de la tâche de trouver dans notre pays un groupe d’hommes d’esprit et de capacité de service. Un corps incorruptible, qui donc ne vend rien ni aux étrangers ni aux ennemis intérieurs de la Russie ; loyal dans l’amour et la conscience, et donc capable de rassembler autour de lui la confiance et le dévouement de tous les cœurs fidèles à la Patrie ; chevaleresque, et donc appelé au service et à l’organisation du salut public.

L’essence chevaleresque nécessaire à la Russie n’est pas d’abord l’infraction, mais l’abnégation. Aucun des partis politiques contemporains n’est chevaleresque, car tous recherchent le pouvoir et les avantages qui en découlent. Ce dont la Russie a besoin, c’est d’un groupe d’hommes animés d’une motivation politique renouvelée et anoblie dans leurs âmes. Seuls des hommes nouveaux peuvent créer un nouveau régime ; « nouveau » non au sens de l’âge, du nom ou de la toujours corruptrice « position révolutionnaire », mais au sens de direction de la volonté et de force de volonté ; de direction transcendante et de force inébranlable. Celui qui, à travers ces années de désastres, tragédies et pertes, n’a pas su trouver en son âme de nouvelles sources de raison politique et d’activité politique – des sources religieuses, patriotiques et héroïques – concevant autrefois la Russie (qu’ils soient de gauche ou de droite) comme un terrain d’avancement de leur carrière privée – est un ennemi de la Russie qui porte le poison et la mort dans son cœur, quels que soient les programmes et mots d’ordre utilisés comme couverture. Hors de l’esprit chevaleresque du service national, tout est sans direction, nuisible et vain ; sans lui, personne ne libérera ni ne restaurera rien, on ne fera que créer de nouvelles discordes, un nouveau chaos et une nouvelle guerre civile pour la ruine de la Russie et la joie de ses adversaires immémoriaux du monde entier.

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C’est pourquoi ceux qui s’écartent de toute « politique » étrangère et soviétique, de toutes les interminables « initiatives » (à l’étranger) et des « compromis » traîtres (dans la clandestinité), de tous les mélanges et conflits des partis politiques, sont sur la bonne voie. Cependant, ce retrait ne signifie guère la négation de la souveraineté ; tout ne coïncide pas avec l’absence de sens politique et de volonté. Au contraire, tout son sens consiste à accumuler du sens politique et de la volonté politique et à la purification transcendante de l’âme, à la concentration de la capacité de compréhension de l’âme et des forces les plus nobles. Cette abstinence de ce qui est frivole et prématuré, de la vanité et des intrigues de la politique partisane, est impérative précisément pour fixer le début d’une nouvelle approche idéationnelle et volontaire de la souveraineté en général et de l’État russe en particulier – la voie chevaleresque.

Pour cela, il faut commencer par établir un principe incontestable : la ruine de la Russie a été provoquée et conditionnée par l’insuffisance de la chevalerie chez les hommes russes, et à partir de là ont découlé toutes les erreurs et tous les crimes qui ont frappé la Russie, tous ces courants d’impuissance, de faiblesse de cœur, de convoitise, de lâcheté, de vénalité, de trahison et de sauvagerie. Et ces erreurs et ces crimes se répéteront ; et ces courants de lâcheté et de faiblesse de cœur déferleront – jusqu’à ce que la Russie prépare une voie de renouveau spirituel et religieux ; jusqu’à ce que des hommes d’esprit et de caractère chevaleresques se lèvent et fassent front commun. Et lorsque cela arrivera, alors sera retrouvée et fortifiée la nouvelle tradition souveraine, aujourd’hui dispersée et perdue, mais qui fut conçue plusieurs siècles auparavant dans l’esprit de l’orthodoxie russe, une tradition qui a perduré à travers les étapes de la construction de la grandeur nationale russe. C’est la tradition du volontarisme étatique religieusement enraciné qui a été ranimée en terre russe il y a dix ans.

Ceci est l’essentiel et le plus important. S’il n’existe pas, alors il n’y aura pas non plus de Russie, ce sera la discorde et le chaos, la honte et la désintégration. Maintenant est venu le moment où nous devons prendre ce chemin et commencer notre renouveau, aujourd’hui, sans hésitation ni retard.

 

samedi, 18 juillet 2026

DVD: Le Mage du Kremlin - Un thriller politique et ses arrière-plans de realpolitik

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DVD: Le Mage du Kremlin - Un thriller politique et ses arrière-plans de realpolitik

Werner Olles

En 2019, le journaliste américain et spécialiste de la Russie Lawrence Rowland (Jeffrey Wright) se rend à Moscou pour y rencontrer l’ancien conseiller de Poutine, Vadim Baranov (Paul Dano), qui s’est retiré de la vie politique officielle. Dans sa datcha, Baranov raconte à Rowland son histoire, qui commence au début des années 1990, après l’effondrement du communisme soviétique. Fils d’un bureaucrate loyal au parti, il se jette dans la vie bohème en tant que metteur en scène de théâtre d’avant-garde et profite des nouvelles libertés. Lors d’une fête, il fait la connaissance de l’artiste Ksenia (Alicia Vikander), avec qui il entame une relation. Ensemble, ils montent des pièces de théâtre et fréquentent les cercles des oligarques nouvellement enrichis, parmi lesquels Dmitri Sidorov (Tom Sturridge), l’ami extraverti et adepte du luxe de Baranov. Sidorov séduit Ksenia, qui quitte alors Baranov.

Mais Baranov s’adapte lui aussi à la nouvelle époque. Alors que le président Boris Eltsine, marqué par l'alcoolisme, devient de plus en plus incapable de gouverner, les oligarques, sous la direction de Boris Berezovski (Will Keen), prévoient de s’emparer du pouvoir. Ils soutiennent la réélection d’Eltsine en échange de la privatisation de la télévision d’État. Baranov commence alors à produire des émissions de téléréalité vulgaires et finit par être nommé directeur de la télévision par Berezovski.

Lorsque Eltsine, après plusieurs crises cardiaques et des défaillances totales en public, ne peut plus rester en place, Berezovski propose le chef du KGB, Vladimir Poutine (Jude Law), comme successeur. Mais, au lieu d’être la marionnette qu’attendaient les oligarques, Poutine leur arrache froidement le pouvoir, pousse la plupart d'entre eux à l’exil ou les fait arrêter. Sidorov est lui aussi arrêté, tandis que Baranov devient le conseiller de Poutine, chef de la propagande et organisateur impitoyable, au service du maintien au pouvoir du nouveau « tsar ». Lorsqu’il revoit Ksenia à Moscou, qui s’était séparée de Sidorov après seulement quelques mois, ils se remettent ensemble.

Au début du conflit ukraino-russe en 2024, les États-Unis et l’Union européenne interdisent l’entrée sur leur territoire à Baranov. Peu avant l’entrée en vigueur de cette sanction, il s’envole avec Ksenia pour un week-end à Stockholm. Il lui avoue s’être opposé à toutes les interventions militaires, mais les avoir tout de même organisées au final. Ksenia lui confie qu’elle attend un enfant de lui. Peu après, la carrière de Baranov décline et il se retire de la politique. Berezovski, qui a souffert de son exil, est retrouvé mort dans sa maison à Ascot.

Dans sa datcha, Baranov confie à Rowland que sa petite fille est son plus grand bonheur, après avoir sacrifié tant d’années à la politique. Il fait ses adieux à Rowland et le regarde partir en voiture. Soudain, quelqu’un lui tire une balle dans la tête par derrière.

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Le thriller politique Le Mage du Kremlin (en anglais: The Wizard of The Kremlin) est tiré du roman éponyme de Giovanni da Empoli, que le réalisateur Olivier Assayas adapte à un rythme effréné, retraçant le parcours de la Russie, de la fin de la guerre froide à la montée en puissance d’un agent du KGB jusque-là méconnu puis jusqu’au poutinisme des années 2010. On insiste sur le caractère fictif de l’œuvre, mais la reconnaissance des faits et surtout l’immersion dans la machinerie du pouvoir poutiniste sont impressionnantes. Jude Law, connu plutôt pour des comédies romantiques, incarne Poutine avec une froideur glaçante. Cependant, le film ne tourne pas autour de lui: il n’apparaît qu’au bout d’une heure, car le personnage principal est Vadim Baranov, inspiré de l’ancien conseiller de Poutine et « magicien du Kremlin » Vladislav Sourkov, génie de la manipulation et du jeu politique. Paul Dano interprète ce personnage avec beaucoup de retenue, presque effacé, parlant dangereusement bas, philosophant sur l’inutilité de convertir l’ennemi à son propre récit, et l’efficacité supérieure de le déstabiliser par des jeux de confusion, des informations et opinions contradictoires.

Sourkov, né en 1964 en Tchétchénie – son père est tchétchène –, a reçu le nom de famille de sa mère russe et, après son service militaire, a étudié l’économie à la nouvelle université internationale de Moscou, avant de devenir l’un des plus importants et mystérieux stratèges du Kremlin. Il fut chef de l’administration présidentielle, vice-premier ministre et conseiller d’État de première classe entre 2011 et 2013. Dans ses dernières fonctions, il conseillait le président sur les zones de conflit: Ukraine, Abkhazie et Ossétie du Sud. Début 2020, le «Poutinator», stratège aussi puissant que dangereux, fut relevé de ses fonctions, mais cela ne constitua pas une rupture selon lui. Simultanément, parut dans la Nesavissimaya Gazeta son essai très discuté, L’État durable de Poutine, où il présente la gouvernance de Poutine comme une «nécessité fatale».

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Dès 2009, sous le pseudonyme Nathan Doubovitski, il avait publié le roman Près de zéro, qui dressait un tableau sombre de la Russie postcommuniste et dénonçait impitoyablement les dysfonctionnements. Dans une interview à la Literatournaya Gazeta, le célèbre écrivain russe Viktor Erofeïev a révélé que Sourkov en était l’auteur; l’ouvrage, salué pour ses qualités littéraires, a été dédicacé par Sourkov à Erofeïev.

En Occident, Sourkov est toujours considéré comme le chef idéologue du Kremlin, le «troisième homme de l’État», l’«éminence grise» et le véritable fondateur du poutinisme. Il est encore sur la liste des sanctions des États-Unis et de l’UE, mais il a néanmoins participé au sommet du format Normandie à Berlin en 2016, accompagnant Poutine, démonstration claire de force et de mépris envers l’Occident et l’UE. Il perçoit l’UE comme un «ensemble gonflé et sans capacité de décision, qui finira sans doute par se désagréger», tandis qu’il décrit le cœur géopolitique de la Russie ainsi: le pays «s’étend aussi loin que Dieu le permet !».

Pour lui, le monde russe s’étend là où l’influence russe agit. Sourkov souhaite «morceler l’Ukraine en ses parties naturelles», et estime que Trump, aux États-Unis, est plus proche de Poutine que des dirigeants européens.

Dans ce contexte, il esquisse un «Grand Monde Nordique», fondé sur un code méta-culturel commun entre la Russie, l’Europe et les États-Unis, ce qui n’est pas sans rappeler le concept «Eurosibérie» de Guillaume Faye, tandis que la ligne officielle russe privilégie de bonnes relations avec le Sud global, ce qui correspond davantage à ses origines multiethniques.

Dans une interview au Financial Times, il comparait Poutine en 2021 à l’empereur romain Auguste et affirmait que la Russie avait besoin d’un tsar: «Une surdose de liberté est fatale à l’État!». La mission d’un État fort est de limiter «l’entropie sociale». Ainsi, le système politique russe est pour lui un «réacteur social bien fonctionnel», dont la surpression, due à des expériences libérales, serait dangereuse.

Pour Sourkov, les années 2000 en Russie étaient un âge d’or, lors duquel le pays s’est remis du chaos des années 1990 et du traumatisme de la perestroïka. Le dollar serait le «virus du chaos» et l’Ukraine «un quasi-État artificiel qu’il faut démanteler en ses parties naturelles!». Sourkov, qui avait des contacts avec les « Loups de la nuit », les « national-bolcheviks » de Limonov et Douguine (finalement interdits), et avec Prigojine, le chef du groupe Wagner mort dans le crash de son hélicoptère, estime que le libéralisme occidental est devenu un théâtre libertaire qui crée sans cesse de nouveaux «opprimés» à libérer. Ainsi, selon lui, le libéralisme déplace les vrais problèmes – immigration massive, criminalité et pauvreté – vers des questions fictives telles que la diversité de genre et la libération sexuelle. Mais la Russie, dit-il, a vaincu le libéralisme dès le début des années 2000.

Sourkov n’affirme pas que le modèle russe soit meilleur, mais seulement que c’est le plus pratique dans les circonstances actuelles. Les rumeurs sur sa personne sont nombreuses, et il est si fascinant et complexe que l’Occident ne veut pas entendre ou ne peut pas comprendre ce qu’il dit ouvertement.

Au début du conflit ukraino-russe, il a été dit qu’il était assigné à résidence pour détournement présumé de fonds dans le Donbass. Plus tard, des chaînes Telegram ont annoncé qu’il avait fui la Russie. Réponse de Sourkov: «Je n’ai pas connaissance de mon départ!». Le Kremlin n’a confirmé ni l’assignation à résidence, ni la fuite. Selon ses propres dires, il vit toujours à Moscou – malgré toutes les rumeurs –, menant une vie d’intellectuel privé à l’occidentale, avec champagne et poésie beat. La fin du film est donc bel et bien fictive, mais elle reflète tout ce que l’Occident préfère refouler dans son propre système.

DVD : Le Mage du Kremlin. Constantin Film/Leonine 2026. Durée: 140 minutes.

19:43 Publié dans Cinéma, Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vladislav sourkov, russie, film, cinéma | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook