dimanche, 05 juillet 2026
Scission du temps et fin des accords d’Anchorage

Scission du temps et fin des accords d’Anchorage
Alexandre Douguine
Animateur: La semaine dernière s’est tenue la conférence « Philosophie du futur. Idées et significations ». Dans une lettre de bienvenue, le président du pays, Vladimir Poutine, a souligné ce qui suit, je cite: « Le besoin d’une analyse philosophique profonde et responsable des événements en cours et des défis contemporains grandit». Je propose donc de commencer notre conversation par le rôle de l’Europe dans ces défis contemporains. Vous avez émis de nombreuses remarques sur le comportement de l’Occident lors de cette conférence, c’est pourquoi je vous pose la question suivante: l’analyse philosophique existe-t-elle aujourd’hui chez ceux qui siègent à Bruxelles? Pourquoi les politiciens actuels choisissent-ils consciemment la voie de l’abîme, si vous me permettez cette expression?
Alexandre Douguine : Le fait est que tout cela est un peu plus complexe, à moins de considérer simplement qu’il s’agit d’idiots agissant de façon spontanée, sans comprendre les conséquences de leurs actes. En réalité, nous comprenons mal la métaphysique de l’Occident contemporain. Pourtant, elle existe. Mais elle est pour nous inattendue, car au cours des 30, 40 dernières années, la pensée philosophique occidentale, dans son ensemble, a rompu avec la tradition des Lumières, avec l’humanisme, avec la primauté de l’homme — ce dont elle se targuait et qui faisait en partie sa force à l’époque précédente.
Bien sûr, on peut débattre du degré de sincérité de cette attitude, même à l’époque. Les doubles standards sont très caractéristiques de l’Occident: ils parlaient de progrès tout en instaurant l’esclavage, ils parlaient d’égalité tout en colonisant d’autres peuples, ils parlaient de justice tout en organisant le génocide de pays et de sociétés entières. Les doubles standards, c’est une chose.

Mais ce qui est intéressant, c’est que ces 30 à 40 dernières années (et cela a été largement évoqué lors de notre conférence, dans le cluster « Lomonossov » à l’Université d’État de Moscou, au sein de différentes sections et sous divers angles), la philosophie occidentale contemporaine est devenue ouvertement antihumaine. Elle est ouvertement nihiliste, elle ne propose absolument aucune image séduisante du futur, elle fait, en fait, commerce de l’horreur. C’est une philosophie qui a rompu complètement et définitivement avec l’humanisme, avec les valeurs sacrées, avec la tradition. Elle s’est plongée dans ce temps technique, libéré, libre, qui s’écoule vers nulle part, et elle a totalement réinterprété toutes les notions avec lesquelles elle opérait auparavant.
C’est pourquoi il était si important de réfléchir au temps et à l’avenir lors de cette conférence. Parce que nous n’avons pas affaire à un simple « bug » dans le programme, mais à une tendance fondamentale, incarnée, par exemple, dans la philosophie de l’accélération — l’accélération du temps. Mais vers où? Accélérer vers quoi? Lorsque l’on pose ces questions, lorsqu’on les place dans un contexte intellectuel, lorsqu’on analyse les auteurs occidentaux, leurs théories, l’ontologie orientée objet, leurs conceptions du temps, de la temporalité, de l’histoire — alors, on ressent véritablement de l’effroi.
En fait, de nombreux philosophes occidentaux contemporains envisagent consciemment la perspective proche de la destruction de la vie sur Terre, des mutations, des explosions nucléaires, des catastrophes technologiques, non pas comme une possibilité qu’il faudrait éviter, mais comme une issue souhaitable. Cela est très difficile à imaginer, difficile à croire que de telles théories existent. Dans notre section, comme dans d’autres, il y avait des exposés, voire des témoignages des philosophes anglais eux-mêmes.



Richard Sakwa (photo), philosophe britannique, parlait de l’effondrement du progrès. Il disait que plus personne en Occident ne croit au progrès. Son idée était un peu naïve: «Essayons de réinventer le progrès, revenons-y». Mais en réalité, il faut s’interroger sur le progrès lui-même: quelle était donc cette idéologie qui vient de s’achever? Elle était fondée sur l’anti-christianisme, sur le rejet de Dieu, de la religion, de l’éternité.
Et aujourd’hui, face à la philosophie de Washington, de Bruxelles, de la Silicon Valley et des centres intellectuels occidentaux qui promeuvent et développent cela consciemment, nous devons mettre l’accent sur la pensée souveraine, sur une temporalité souveraine, sur notre histoire russe, sur notre propre conception de l’avenir. De l’avenir du temps. Tout simplement, notre temps et celui de l’Occident coulent dans des directions différentes. Nous n’avons certainement pas à aller dans la direction où ils ne font pas que nous appeler, mais où ils nous poussent.
Voilà pourquoi, selon moi, notre président Vladimir Vladimirovitch Poutine a adressé un message aussi important au congrès des philosophes venus discuter de ces questions du monde entier.


Les Chinois, d’ailleurs, ont parlé de leur propre temporalité, de façon très intéressante. On pourrait croire qu’ils sont performants dans le présent, qu’ils sont très modernes, mais leur conception du temps est tout à fait différente. Et les meilleurs représentants de la Chine — Zhang Weiwei (photo, en haut), le célèbre professeur Jiang (photo, en bas), qui a tout prédit : la victoire de Trump, la guerre en Iran — ont participé à nos travaux. Ce groupe d’intellectuels chinois, extrêmement important, disait : « Nous aussi, notre temps chinois coule dans sa propre direction, ne croyez pas que nous cédons à l’Occident, nous connaissons leur valeur. »
Les professeurs indiens de l’Institut Jawaharlal Nehru — d’ailleurs, d’excellents penseurs — affirment que le temps indien ne coule pas non plus dans ce sens. Les auteurs musulmans et les chercheurs africains (le professeur Nyamsi disait que le mot même de « temps » a un sens différent dans les langues africaines) insistent sur le fait que l’Occident tente de nous inclure dans son propre temps, tente de coloniser notre conscience du temps et de l’histoire.
Évidemment, dans toutes les sections, la question du temps russe, de l’avenir russe, de la direction à prendre, a été abordée. Il est absolument évident que ce n’est pas vers la direction où l’Occident nous pousse. Tel était l’avis unanime de centaines de personnes — plus d’un millier ont participé à ce congrès. Il nous faut aller dans l’autre sens : il faut immédiatement changer de voie, descendre de ce train, sous peine de catastrophe. Le congrès était très sérieux. C’est un cas rare où deux jours ont été remplis de discussions, de débats et d’échanges aussi intenses.
Mais déjà aujourd’hui, vous savez, il ne reste presque plus de libéraux et de pro-occidentaux, ce sont des cas isolés. La plupart comprennent qu’il faut agir, qu’il faut fonder sa propre souveraineté philosophique, sa souveraineté intellectuelle. Il faut construire une histoire russe, un éclairage russe (il existe d’ailleurs un décret présidentiel sur l’éducation historique), il faut s’appuyer sur des valeurs traditionnelles, il faut chercher non seulement une tactique, mais aussi une stratégie. Il est nécessaire de déterminer cette voie : où allons-nous, quelle est la finalité que nous, Russes, considérons comme le but de notre histoire, alors qu’elle s’éloigne de plus en plus manifestement de celle de l’Occident.
Il est très important que nous ayons eu parmi nous des représentants de nos militaires venant de la zone de l’opération militaire spéciale. Dans la zone de contact, il y a aussi des philosophes russes qui participent aux combats. C’est étonnant, et ils étaient parmi nous. Ils ont parlé de la façon dont des centaines de milliers de nos combattants comprennent et interprètent cette guerre que nous menons contre l’Occident. Et cette compréhension est bien plus profonde qu’on ne le pense. On imagine qu’ils sont des héros mais qu’ils combattent purement techniquement, exécutant ce qui leur est demandé, alors qu’en réalité ils réfléchissent aussi très profondément, comme il s’avère patent. Ces centaines de milliers de personnes sont peut-être les représentants les plus éveillés, les plus actifs, les plus aigus de notre peuple. Ils sont simples ou non — il y a là des philosophes professionnels, des scientifiques, des humanistes, des physiciens qui aujourd’hui se battent pour nous au front. En se battant, ils pensent, et ils ont partagé leurs réflexions au congrès. Cela a été inestimable, tout simplement inestimable.

C’est un cas rare où l’événement a reçu un soutien colossal de la part des autorités, mais le plus important, sans doute, est que les autorités en ont réellement besoin. Ce n’est pas seulement nécessaire aux philosophes eux-mêmes ou aux spécialistes. Le président en a besoin, son administration en a besoin, le gouvernement en a besoin (le vice-premier ministre Tchernychenko est intervenu), le Conseil de la Fédération en a besoin (le vice-président du Conseil de la Fédération a pris la parole). De fait, le pouvoir d’État commence à prendre conscience de ce qu’il aurait dû comprendre depuis longtemps. Dieu merci, le temps est venu : sans une analyse philosophique profonde des processus auxquels nous sommes confrontés, dans un monde complexe et multipolaire, et dans notre propre pays, il est tout simplement impossible d’aller plus loin.
Animateur: J’ai personnellement rencontré de nombreux jeunes gens dans la zone de l’opération militaire spéciale, de tous âges et de tous milieux, et, sans aucun doute, leur clarté d’esprit est vraiment surprenante. À votre avis, Alexandre Guélievitch, à quel point est-il important pour un philosophe russe de ressentir physiquement ce qui se passe, comme on dit, « sur le terrain » ? Bien sûr, vous avez dit que c’est d’abord important pour l’État, mais tout de même, si nous parlons des philosophes…
En fait, on pense souvent que l’histoire concerne le passé. Mais l’histoire concerne le passé, le présent et l’avenir. Et toutes ensemble, ces trois temporalités (chez nous, le passé, le présent et le futur) constituent la carte du chemin d’un peuple, le destin d’un peuple dans l’histoire. L’histoire, c’est les trois temps, et, en conséquence, si un philosophe vit en dehors de l’histoire, alors bien sûr, il se fiche probablement de tout ; mais de tels philosophes n’ont jamais existé. Tous les philosophes ont vécu, à travers eux-mêmes, les destins de leurs civilisations, de leurs sociétés, les faisant passer par leur esprit et leur cœur, par leur âme.

Ainsi, évidemment, la guerre que nous menons aujourd’hui doit sans aucun doute toucher chaque personne qui pense. Certains aident le front, d’autres combattent, d’autres perdent des proches, certains meurent, d’autres mènent le combat sur le plan spirituel. Mais il s’agit de la même guerre, à l’arrière comme au front, dans les professions civiles, dans l’économie, dans la gestion, et directement dans les combats.
Nous avions aussi parmi nous Alexeï Tchadaïev. Il est à la fois penseur, philosophe, et en même temps développeur d’un système très puissant de drones. Il est véritablement en première ligne. Et il y a beaucoup de personnes comme lui. En temps de guerre, tous doivent s’impliquer. C’est le destin, c’est sérieux, ce n’est pas un simple incident technique. Nous la menons depuis plus de quatre ans. C’est en fait un défi lancé à toute notre civilisation, à tout notre peuple. Nous ne vaincrons que si nous intégrons cette victoire à notre existence, si nous commençons à vivre et à respirer avec elle. C’est cette victoire, et cela, bien sûr, change notre rapport à la pensée.
Et d’ailleurs, cela existe. Il y a dans notre société, y compris dans la communauté philosophique, des enclaves qui considèrent que la guerre ne les concerne pas, que cela concerne quelqu’un d’autre. Soit le pouvoir, soit, je ne sais pas, les masses populaires aliénées, telles qu’ils se l’imaginent. Il existe même une expression: « singes philosophiques ». Un philosophe disait qu’il y a des singes philosophes qui ressemblent extérieurement à de vrais philosophes. Et ces gens qui ne laissent pas passer à travers eux la guerre, le destin de leur peuple, de leur État, leurs souffrances, leurs perspectives, leurs efforts, ne peuvent pas être appelés philosophes. Ce sont des singes philosophes. Ou, à plus forte raison, s’ils sont du côté de l’ennemi.
Mais chaque penseur russe, chaque intellectuel russe, chaque homme honnête, tout simplement chaque personne qui réfléchit, avec une âme, un cœur, un esprit, doit, d’une manière ou d’une autre, traverser cette guerre, l’intégrer, en faire un événement de sa vie intérieure. Nous comprendrons alors où l’histoire se dirige, nous verrons avec quelle difficulté elle avance vers son propre but. Nous verrons ce but, nous verrons l’image de la victoire devant nous. Sans cela, il n’y aura rien.
C’est pourquoi je pense que cela n’est pas seulement nécessaire pour l’État, mais pour toute personne pensante, dotée d’intelligence, de conscience et d’âme. Pour tout Russe normal, pour tout citoyen russe normal. Et ce n’est pas de l’agressivité, ce n’est pas du militarisme, ce n’est pas de l’amour du sang. C’est la compréhension, plutôt, de la dimension tragique de l’histoire de l’existence humaine en tant que telle. Et aujourd’hui nous sommes au centre de cela, nous ne pouvons pas l’ignorer.
C’est pourquoi, à mon avis, l’un des grands thèmes de ce congrès a été la réflexion et la traversée de la guerre, et la mise au premier plan d’une image de la Victoire, éprouvée, profonde, mobilisatrice, attirante : la pensée de la Victoire et la philosophie de la Victoire. Voilà ce dont nous avons besoin.
Animateur : Bien sûr, la majeure partie de notre temps aujourd’hui sera consacrée à discuter de notre propre chemin, mais permettez-moi de poser une autre question, à propos de l’Occident. Honnêtement, il est intéressant d’observer la chose suivante. À votre avis, le globalisme, dont l’Europe unifiée a tant rêvé pendant longtemps, implique-t-il la destruction de la philosophie de l’identité au niveau des États-nations ? J’aimerais suivre ce moment de chute, duquel il semble aujourd’hui très difficile de sortir.
Alexandre Douguine : Le globalisme implique la destruction même des États-nations, des civilisations souveraines elles-mêmes, et l’imposition à l’humanité d’un certain modèle — un modèle qui est apparu dans l’Occident postmoderne. Là, il s’agit déjà de la décomposition de l’homme. L’individualisme atteint un point tel que l’individu commence à se dissoudre. Le temps se transforme en une masse rhizomatique, comme le disent les postmodernistes. Et en fait, cette nouvelle philosophie postmoderne, et l’ontologie orientée objet, qui propose d’en finir avec l’homme en général, deviennent le substitut nécessaire à toutes les formes de pensée souveraine nationale.
C’est-à-dire qu’on assiste à la destruction de notre philosophie, mais aussi de la philosophie occidentale traditionnelle, qui était réellement très intéressante — jusqu’à un passé récent, elle était diverse, libre, dialectique. Mais tout cela est soumis, dans la culture de l’annulation, à la globalisation, à la destruction totale : même la pensée traditionnelle occidentale est révisée et remodelée.
Et que dire des autres pays, qui doivent être conquis dans ce processus de globalisation ? Eh bien, il ne leur reste que l’exotisme. On les montrera, on nous laissera la balalaïka, l’ours, la matriochka, le kokoshnik, et l’on dira : « Voilà tout ce que la culture russe peut offrir. » Et tout le reste sera tout simplement détruit, effacé de la surface de la Terre, y compris l’Église, l’État, la société.
Et c’est un plan. Ce n’est pas un hasard. Ils en rêvent, et ils le mettent en œuvre. Infliger une défaite stratégique à la Russie en Ukraine, c’est la voie directe vers la globalisation. Nous sommes pour eux un obstacle sur ce chemin, nous créons les conditions d’un monde tout à fait différent, multipolaire, et non unipolaire, et c’est pourquoi nous sommes des ennemis, nous sommes voués à la destruction. Après nous, tous les autres suivront : ni la Chine ni l’Inde, ni le monde islamique ne résisteront. Ce sera la fin. Et tout le monde le comprend. C’est pourquoi l’effort principal, l’effort négatif des globalistes, se concentre contre la Russie.
Mais il est intéressant de noter que les collègues qui sont intervenus au congrès disent aussi que le globalisme s’est légèrement déplacé — il s’agit maintenant d’une hégémonie directe de l’Occident. Plus personne ne cache l’idée de conquérir et de soumettre toute l’humanité. Cet Occident trumpiste, néoconservateur, ne prend même plus la peine d’enrober sa volonté de domination brutale dans des formes pseudo-humanitaires. Et cela est tout aussi effrayant.
Il en résulte que l’Occident globaliste, et l’Occident direct, hégémonique, centré sur l’Amérique, ne laissent aucune chance à l’humanité. Nous devons donc, bon gré mal gré, nous unir et défendre notre droit à l’existence, c’est-à-dire leur infliger une défaite stratégique. Peut-être pas rayer l’Occident de la carte (nous n’avons pas de tels plans), mais réduire leur volonté de domination mondiale, leur expansion globaliste — cela, nous devons absolument le faire.
L’Occident s’arrête en Ukraine. À ses frontières occidentales, là, l’Occident doit s’arrêter, ou mieux encore, plus loin encore. C’est ce qui se joue aujourd’hui. C’est ce qui est en train de se décider : les peuples (pas seulement le nôtre, mais les peuples du monde) ont-ils le droit à leur propre philosophie, ou bien l’Occident parviendra-t-il à imposer la sienne, déjà pervertie. Car c’est aussi une philosophie. Ce n’est pas seulement de la technique — c’est la philosophie du post-humanisme, la philosophie du remplacement de l’homme par l’intelligence artificielle. Une philosophie antihumaniste, nihiliste, dans l’esprit de l’ontologie orientée objet, qu’ils veulent faire advenir comme la seule et l'unique dans le contexte mondial.
Et c’est pour cela qu’on se bat. Voilà les significations philosophiques de la guerre qui passent aujourd’hui au premier plan. Et l’Occident, de ce point de vue, dès qu’on étudie véritablement ses recherches (sa façon de penser, ce qu’il écrit, ce qu’il dit, quels sont leurs congrès philosophiques, ce qui y est discuté), on est saisi d’horreur. Nous ne le savons tout simplement pas. Si nous le savions, je pense que nous agirions beaucoup plus résolument dans cette guerre.
Animateur : L’antihumanisme, la tentative de dissoudre l’individualité, de détruire l’État-nation — tout cela crée un gouffre d’un point de vue diplomatique, au moins en raison de la divergence d’interprétation des concepts, comme on le voit avec « l’esprit d’Anchorage ».
Alexandre Douguine : Bien sûr, « l’esprit d’Anchorage » n’est finalement qu’une figure de style, comme l’a dit récemment le président lui-même. Lors de cet entretien en Alaska, il n’y a eu aucun accord. On s’est simplement dit qu’il serait bon de désamorcer la situation autour de l’Ukraine, pour qu’elle ne dégénère pas en guerre nucléaire. Et sur ce point, il y a eu consensus. Autrement dit, nous avons exprimé de part et d’autre la volonté de ne pas lancer de frappes nucléaires stratégiques l’un contre l’autre, et de ne pas utiliser pour l’instant d’armes nucléaires tactiques. Mais ce « pour l’instant » est important. Nous voyons bien ce que valent les promesses occidentales dans le cas de l’Iran.
Donc l’esprit d’Anchorage, c’est un euphémisme. En réalité, rien n’a été obtenu, et il ne faut rien en attendre. Qui plus est, si on regarde les choses en face, cet euphémisme n’était pas nécessaire. L’Occident comprend parfaitement notre position réelle, mais il interprète notre volonté de désescalade comme une manifestation de faiblesse de notre part. Voilà tout. Autrement dit, « l’esprit d’Anchorage » a affaibli la détermination de notre société à se battre jusqu’au bout, jusqu’à la victoire. Et c’est mauvais. En fin de compte, il s’avère qu’il n’y avait rien de substantiel dans ces discussions.
Je pense que c’était une erreur. Il faut parler, il faut rechercher la désescalade, bien sûr. Il faut se rencontrer au plus haut niveau, établir des contacts, mais il ne faut pas s’en vanter. Cela sème la confusion. Je pense qu’aujourd’hui, tout est clair.
Animateur : En poursuivant nos discussions sur Anchorage et les dernières déclarations de Vladimir Poutine lors de son entretien avec le journaliste Pavel Zaroubine, j’aimerais comprendre : comment instaurer la confiance au niveau diplomatique, si l’Europe prévoit de faire la guerre à la Russie à des dates précises, alors que les accords précédents se sont soldés par des trahisons ?
Alexandre Douguine : Je pense qu’en maintenant les canaux de communication, la Russie n’a aujourd’hui tout simplement pas d’autre choix. Nous avons déjà utilisé toutes les options, à mon avis, sauf une: nous impliquer véritablement dans cette guerre.
Notre président a dit à plusieurs reprises que « nous n’avons pas encore commencé ». Il envoie des signaux. Cela signifie que nous ne voulons pas d’escalade. Ce n’est pas que nous n’avons pas commencé — bien sûr, nous faisons la guerre, et nous avons aussi des succès et des difficultés dans cette guerre. Mais aujourd’hui, toute déclaration disant que nous n’avons pas commencé, que nous sommes prêts à négocier, que nous restons ouverts — tout cela est perçu comme une provocation en vue d’une frappe ultérieure.
C’est-à-dire qu’ils commencent à comprendre (du moins, si on se met à la place de l’Occident, ils interprètent la situation ainsi) que seuls eux jouent l’escalade. Ils ont ce levier, ce régulateur, qui leur permet de fixer leur niveau d’escalade. Nous, nous répondons ou pas, mais dans tous les cas, c’est eux qui jouent à ce jeu appelé « escalade ». Ils peuvent nous promettre quelque chose, envoyer des négociateurs douteux, mais au fond (c’est ce qu’a dit le président, et avant lui Ouchakov aussi), il s’avère qu’ils ne nous considèrent pas du tout, ils ne nous respectent pas, ils nous traitent comme des objets, comme des choses. Ils nous épuisent, guident eux-mêmes leurs missiles sur nos cibles, appuient eux-mêmes sur les boutons, et mènent contre nous — indirectement, par les mains des Ukrainiens — une guerre directe. Et à nous, ils disent : « Non, tout va bien, nous attendons, nous ouvrirons Nord Stream ou autre chose, nous trouverons un accord pour un tunnel. »
Il ne faut plus se faire d’illusions, nous ne pouvons plus être dupes. Continuer à dire : « Vous nous frappez, mais ça ne nous fait pas mal, nous sommes toujours gentils » — cela ne fonctionne pas.
Le plus important, c’est que la population commence à murmurer. Notre société veut de la détermination, de la clarté, une image de la victoire, de l’univocité — il faudrait tout simplement interdire l’expression « esprit d’Anchorage ». Je ne dis pas qu’il ne faut pas négocier avec eux. J’en ai déjà parlé. Il faut négocier, mais il ne faut pas l’annoncer à la population. On s’en occupe, tout simplement. Où est parti Kirill Dmitriev ? Qui est venu chez nous ? Très bien, quelqu’un est venu ou il est parti ailleurs. C’est toujours comme ça, en temps de guerre. C’est normal.

Mais la population n’a pas à le savoir, car cela démobilise, cela crée une impression complètement fausse d’indécision de la part de nos autorités à nos propres yeux. Et cela, c’est impossible, c’est inadmissible en temps de guerre. Nous devons avoir confiance dans nos autorités, nous devons être solidaires, unis autour du président, de l’État, de notre armée. Il ne doit pas y avoir de doutes. Et tout discours selon lequel nous allons bientôt nous entendre avec eux, que la guerre va bientôt finir, qu’une trêve va être signée — tout cela a un effet extrêmement négatif sur nous.
Mais nous n’avons pas besoin de le savoir, car cela démobilise, cela crée une impression totalement erronée d’indécision de notre pouvoir à nos propres yeux. Et cela est impossible, cela est inadmissible en temps de guerre. Nous devons être sûrs de notre autorité, nous devons être solidaires, unis autour du président, de l’État, de notre armée. Aucun doute ne doit s’insinuer en nous. Et toute discussion du type « nous allons bientôt trouver un accord avec eux », « la guerre va bientôt se terminer », « une trêve va être conclue » — tout cela a un effet extrêmement négatif sur nous.
Mais ce n’est qu’une partie du problème : nous sommes des nôtres, nous comprendrons, nous pourrons peut-être analyser la situation et en prendre conscience. Mais sur l’Occident, cela produit un effet tout à fait différent. Ils comprennent qu’ils contrôlent le processus d’escalade. Nous leur faisons ainsi comprendre qu’ils sont aux commandes, et ils le sont effectivement. Ils augmentent l’escalade exactement dans la mesure et selon les degrés qui leur sont commodes et sûrs. Aujourd’hui ils attaquent des pétroliers, demain ils lanceront leurs missiles, après-demain ils livreront tel ou tel équipement, et nous, en réponse, nous faisons quelque chose.
Cette stratégie de réponse, de réaction, de jeu d’escalade uniquement réactif, il faut y mettre un terme. Il faut entrer pleinement dans le processus d’escalade. Cela signifie que nous devons (en agissant, à mon avis, à peu près comme l’Iran) infliger dès maintenant au moins quelques actions ciblées extrêmement douloureuses pour l’ensemble de l’Occident — voire pour les États-Unis — qui viendront briser ce modèle par lequel ils contrôlent tout.
J’ai dit à de nombreuses reprises dans diverses émissions que, lors de ma rencontre avec Brzezinski (le géostratégiste aujourd’hui décédé), je lui ai demandé: « Les échecs géopolitiques, est-ce un jeu pour deux ? » Il m’a répondu: « Non, pour un seul ». Aujourd’hui, l’Occident joue avec nous aux échecs pour un seul : ils augmentent un peu l’escalade, nous répondons. Ils ajustent, vérifient, déplacent — et nous nous déplaçons également derrière eux. Autrement dit, nous ne faisons que répondre. Voilà ce que sont les échecs pour un seul.
Nous devons jouer aux échecs à deux. Même l’Iran montre comment faire. Alors allons-y — si nous ne parvenons pas à atteindre certains centres de prise de décision, frappons par l’intermédiaire d’un proxy. Et il n’est pas forcément nécessaire de frapper brutalement, mais intelligemment : on peut utiliser de nombreux moyens pour infliger des dommages incroyables à l’ennemi sur son territoire, dans ses eaux territoriales, dans son espace aérien, dans ses systèmes sociaux. Nous, nous nous contentons de fuir le feu. Nous n’avons pas d’opérations en réseau pour faire exploser la situation sociale en Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre. Et nous n’aurions pas d’outils, entend-on dire? Nous avons ces outils. Mais nous disons que nous ne sommes pas comme ça. Mais comment ça, nous ne sommes pas comme ça? Dans ce cas, tout finira très tristement.
Que font-ils, eux? Lorsqu’ils contrôlent totalement le processus d’escalade, ils font en sorte de ne subir eux-mêmes aucun dommage, de n’endurer aucune perte, mais de nous en infliger. Et cela sous les formes les plus douloureuses et les plus significatives, puis ils amplifient tout cela médiatiquement, ils en font tout un battage. C’est exactement ce que nous devons faire aussi.
Je ne parle même pas comme Sergueï Alexandrovitch Karaganov : prenons les armes nucléaires stratégiques, les armes nucléaires tactiques et commençons à les utiliser. Peut-être. Là-dessus, je ne suis justement pas compétent — que les spécialistes donnent leurs recommandations dans ce domaine. Mais le fait qu’il existe encore de nombreux moyens, de nombreuses directions dans le domaine de la guerre de l’information, de l’ingénierie sociale, ainsi que de la guerre symbolique (du point de vue de la philosophie de la guerre), que nous n’avons pas utilisés — c’est évident. Savez-vous pourquoi ? Parce que l’Occident, comprenant que ce sont là des domaines sensibles, ne nous attaque pas dans cette direction. Ils font tout pour que nous répondions strictement de manière symétrique. Ils mènent cette guerre de manière très réfléchie pour nous épuiser.
Et, bien sûr, ils prévoient de faire la guerre. Si l’on passe aux recommandations positives : il nous faut nous préparer et montrer à l’Occident que nous sommes prêts à une guerre frontale avec lui. Que la société est prête, l’économie est prête, le système d’information est prêt, notre industrie est prête, notre peuple est prêt, nos partis politiques sont prêts.

Voici justement les élections. Pourquoi ne pas renommer le parti ? Pas simplement renommer le parti « Russie unie », mais le proclamer « Parti de la Victoire ». Non pas le parti de la guerre, mais précisément le parti de la victoire. Et conclure un pacte consensuel entre tous les partis politiques, afin qu’ils s’engagent sous cette stratégie de victoire.
La société doit être réorganisée sur un mode militaire, le système d’information doit être déplacé de la dominante du divertissement vers la mobilisation. Il faut arrêter, tout simplement interdire l’utilisation des mots « trêve », « fin de la guerre », « accord », « partenaires occidentaux ». Notre président et les services concernés doivent bien sûr faire leur travail. Mais la société n’a pas à être informée de cela, alors qu’ils surveillent très attentivement notre société. Il nous faut lancer une véritable campagne de masse anti-occidentale dans nos universités, dans notre système éducatif — tout cela existe déjà. Vous savez, si je disais quelque chose de complètement impensable… Oui, l’idée nationale, nos propres manuels scolaires, une éducation souveraine, une histoire souveraine, des valeurs traditionnelles — tout cela est proclamé, mais ce n’est pas concentré. Cela se fait en seconde intention, cela n’est pas érigé en priorité.
Et c’est justement cela qui dilue les efforts entrepris par le président lui-même, car il donne absolument toutes les directives dans la bonne direction. Mais il se crée l’impression que tout cela se perd ensuite quelque part : certains ont leur propre point de vue, d’autres peut-être de l’argent à l’Ouest ou leur famille à l’Ouest. Et ainsi, peu à peu, l’image d’une société prête à l’affrontement final — mobilisée, éveillée, consciente de sa place, de son destin de pays, de peuple et d’État — s’efface. À la place, on obtient une image de quelque chose d’indéterminé: aux « Patriki » (quartier central de Moscou) on voit se dérouler un type de vie, et au LBS (sur la ligne de front) un tout autre. Et d’une certaine façon, ces secteurs sont séparés. À Koursk, à Briansk et à Belgorod, les gens se sentent d’une manière (ou même désormais à Rostov, en Crimée, et dans de nombreux autres territoires), et ailleurs on continue à avoir une ambiance complètement estivale.
Mais quel congé, par exemple, en 1941? En 1942, en 1943? Quel congé? Quels barbecues? Quelle planification de voyages à la mer? Je comprends que les gens ont besoin de se reposer, mais… après la victoire nous nous reposerons. Et s’il n’y a pas de victoire, alors il n’y aura pas non plus de repos, car alors il n’y aura plus besoin de rien du tout.
Vous comprenez, c’est seulement en voyant une telle détermination dans notre société que l’Occident reculera. Voilà comment éviter une véritable confrontation, car on ne s’attaque pas aux forts — surtout pas aux très forts, aux déterminés. Et, bien sûr, derrière le président, à mon avis, il doit y avoir un groupe de personnes… Pas seulement comme c’est le cas actuellement — il a déjà toute la société derrière lui, mais il faut montrer des symboles. Il faut montrer, si l’on veut, des « faucons », qui, tout comme une équipe de football, se tiennent derrière le président, et où que l’on regarde, il n’y a aucun point faible, aucun.

Animateur : Peut-être, dans ce cas, devrions-nous apprendre de l’Iran ? Vous savez, il était très frappant d’observer comment ils agissaient sur le plan externe, médiatique, ainsi qu’en interne, surtout après l’attentat contre l’école. Vous voyez, à l’intérieur, le discours était tellement concentré que même les opposants estimaient qu’en période difficile pour le pays, il fallait s’unir autour de l’Ayatollah, qu'on le soutenait ou non. Et en même temps, sur le plan externe, sur ces mêmes réseaux sociaux américains, où l’immense majorité des Américains perçoivent la guerre ou tout autre conflit comme une activité du soir devant la télévision, juste comme un divertissement, là-bas, franchement, vous voyez des vidéos de trolling, montrant comment l’Iran pourchasse les porte-avions américains, et, en fin de compte, crée vraiment l’image d’un État fort, sûr de lui, positionné, qui, en réalité, ne craint ni les porte-avions ni aucune autre menace extérieure.
Alexandre Douguine : Absolument exact. Bien sûr, il faut apprendre de l’Iran, il faut apprendre de la Corée du Nord, il faut apprendre de la Chine… Et ici, l’équilibre est important. Je pense que la situation intérieure chez nous est différente : en Iran, il y a un problème politique, une opposition politique, tandis que chez nous, il n’y en a pas. Par conséquent, il n’est pas nécessaire ici de mobiliser davantage, il faut simplement, disons, isoler cette sixième colonne occidentalisée, et c’est tout. Mais c’est une mesure ciblée, et elle n’est pas représentée dans notre société comme un phénomène de masse: il s’agit juste d’écarter certains individus, qui sont franchement prêts à remettre les clés de la ville à l’ennemi. Ils existent, et ils viennent d’être identifiés. Si la cinquième colonne, anti-présidentielle, a déjà été éliminée, la sixième colonne reste: ces gens vivent vraiment « dans l’esprit d’Anchorage » et attendent que tout ce cauchemar finisse et que nous revenions à nos places d’avant.
D’ailleurs, Kirienko, lors de son intervention au congrès philosophique, a déclaré : « Non, rien ne s’arrêtera. Jamais nous ne reviendrons en arrière. Le désir psychologique de surmonter le traumatisme et de revenir à la situation antérieure est compréhensible, mais cela n’arrivera pas, ce serait irresponsable. Rien ne reviendra, le monde sera différent. »

Et donc, à mon avis, vous avez tout à fait raison : l’Iran démontre très activement à l’extérieur sa volonté de défendre ses intérêts de manière extrêmement ferme. De notre côté, nous faisons même plus, nous défendons nos intérêts de façon plus dure que l’Iran, je tiens à le dire. Mais c’est l’image, l’image seule — c’est uniquement de cela que je parle. Or, notre image est quelque peu inachevée, il existe certaines limitations internes face à notre propre élan, à notre poussée contre l’Occident. Pourtant, nous pourrions faire beaucoup plus, et de manière plus efficace.
Bien sûr, nous devons utiliser la plus large gamme de moyens de l’ingénierie sociale moderne pour infliger à notre adversaire des dommages très sérieux. Cet effort doit être mis en place à grande échelle, il ne faut pas agir ponctuellement, mais de façon massive. À cet égard, l’Iran, pour démontrer son image, son courage et sa détermination à ne jamais faire de compromis en aucune circonstance, adopte une position absolument efficace, tout à fait convaincante et active. Il ne faut pas qu’il y ait le moindre sentiment qu’il suffirait d’écarter quelques « faucons » pour que l’Occident puisse facilement vaincre tout un peuple. Même si l’on détruisait ce peuple de 100 millions ou 90 millions d’habitants — là-bas, 30 millions se sont déjà inscrits dans l’armée, un tiers de la population : et ce sont autant des femmes que des opposants au régime, que des partisans. Là-dessus, vous avez absolument raison, en réalité.
D’ailleurs, j’ai récemment rencontré l’ambassadeur d’Iran, et il m’a dit que la chanson la plus populaire en Iran en ce moment dit ceci : « Je suis en hidjab, je suis sans hidjab, j’aime mon pays et je détruirai les sionistes et les Américains, quoi qu’il m’en coûte. » En hidjab ou sans hidjab — pour eux cela a du sens. Et là-dessus, ils ont parfaitement raison d’agir ainsi.
Nous n’avons pas de tels problèmes. Notre société est unie, tant sur le plan ethnique que social et politique — c’est un cas unique. Actuellement, il n’y a plus de cinquième colonne, seulement la sixième. La cinquième colonne dans la société a tout simplement été éliminée : elle s’est dispersée, a repensé ses positions. Il n’y a pas d’opposition directe ni à Poutine, ni à la guerre, ni à l’État. Mais ici, il me semble que la question est la suivante : bien sûr, ces masses patriotes attendent de la détermination de la part de notre direction.
Et je pense qu’en grande partie, les succès de l’Iran, tant dans la guerre que dans les négociations avec l’Occident (et ce sont de véritables succès, car ils ne tombent pas dans les pièges de l’Occident) tiennent justement à cela. Trump menace : « Tu ne rentreras pas, négociateur, je ferai abattre ton avion. » Et eux quittent la table des négociations, ils font preuve de courage, de dignité et d’honneur.
Je pense qu’autour du président doit se dresser justement cette forêt de personnes connues, de personnes avec des positions affirmées. Et je pense que ce n’est pas un hasard si, lors du congrès de « Russie unie », des figures comme Maria Lvova-Belova, Strouna, notre héros Poddubny, Lavrov, ont été incluses dans les cinq premiers noms de la liste fédérale. C’est très important, car tout le monde fait pleinement confiance à ces personnes: à l’homme-héros, au correspondant de guerre, au héros-combattant. À la femme qui se bat pour qu’il n’y ait pas d’enfants sans abri, sans soutien, d’enfants abandonnés, pour que tous les enfants aient une famille — elle se bat avec courage, comme des gens sur le front. Elle a d’ailleurs souffert de cela, tout comme le président : la fausse accusation de la Cour pénale internationale, prétendant qu’il s’agit d’un enlèvement d’enfants ukrainiens, alors que nous les sauvions. Eh bien, ils agissent toujours ainsi : ils tuent eux-mêmes, puis accusent les victimes d’avoir commis le crime.
Et donc, ces figures irréprochables à la tête, c’est un signe très important. Cela signifie que nous sommes résolus à unir la société. Je pense qu’en réalité, il n’y a pas de traîtres autour du président. Il n’y a pas de traîtres autour du président, mais nos ennemis croient qu’il y en a, et ils misent sur eux. Et c’est justement à eux qu’ils attribuent l’indécision, à leur influence. Voilà, à mon avis, ce qu’il faut clarifier.
Cela signifie que non seulement les personnes qui ont déjà souligné, qui ont apposé le sceau de leur détermination, de leur patriotisme, de leur courage, de leur disponibilité (comme ces personnes qui conduisent actuellement la liste de « Russie unie »), mais aussi l’entourage du président doit s’exprimer. « Je suis pour la victoire », dit Peskov. « Je suis contre l’Occident », dit Alexeï Alekseïevitch Gromov. « Je me battrai pour mon peuple jusqu’au bout », dit Sergueï Vladimirovitch Kirienko. C’est effectivement ce qu’ils disent. Ils sont comme ça, ce sont des gens formidables. Mais comme ils restent dans l’ombre du président, cela crée une fausse impression : peut-être, pensent nos ennemis, qu’ils ne sont pas comme ça ? Peut-être qu’en portant un coup ciblé, on pourra briser la volonté de résistance de notre pays ? Il faut montrer que jamais la volonté de résistance, la volonté de victoire dans notre société, dans notre État, ne sera brisée. Il faut le démontrer.
On ne peut pas doser le patriotisme, comme on le fait actuellement, à mon avis, dans la politique de l’information : un pas dans un sens, un pas dans l’autre. Les nouvelles sont excellentes, puis l’émission suivante désavoue complètement le sérieux de ce que les gens viennent d’entendre, par son ton relâché, ses paillettes. Aujourd’hui, les chansons militaires ou des valeurs vraiment morales, spirituelles, voire religieuses, traditionnelles, doivent être présentes partout. Cela a déjà été dit cent fois.
Animateur : Mais idéalement, il faudrait, je suppose, que de tels candidats dynamiques, brillants, connus du peuple, soient présents non seulement au niveau de la Douma d’État ou de l’appareil présidentiel, mais aussi au niveau régional. Cela revient donc à une véritable refonte complète du système.
Alexandre Douguine : C’est ce qu’a dit le président : nous avons besoin d’une nouvelle élite, l’ancienne élite des années 1990 s’en va. Premièrement, elle a déjà vieilli : en trente ans, l’âge ne passe pas sans laisser de traces, les gens perdent certaines qualités. Deuxièmement, ils ont accumulé une énorme quantité d’expériences négatives, qui leur ont personnellement apporté l’enrichissement, et se sont forgé de fausses associations psychologiques. Cette élite des années 90 ne vaut plus rien aujourd’hui. Elle doit céder la place à des gens qui sont de véritables patriotes, de véritables héros partout, y compris au niveau régional, comme vous l’avez justement fait remarquer.
Mais l’essentiel aujourd’hui est autre chose : à mon avis, ce nouveau cycle de rotation des élites doit être symbolisé autour du président. Son entourage doit soit prêter serment ouvertement pour la victoire (et alors il n’y aura plus aucun doute, ni dans le peuple ni en Occident), soit tout simplement céder la place à la génération suivante — des personnes comme Lvova-Belova (photo), Strouna, nos gens.
Nous comprenons tous que le peuple et l’Occident croient qu’il y a encore autour du président des gens qui ne sont pas des nôtres, mais des leurs. C’est ce qu’ils pensent. En réalité, ce n’est pas le cas, je le répète : ce n’est pas le cas. Mais ils le croient, le peuple le croit, et l’Occident le croit, et cela est très dangereux. C’est cette illusion qu’il faut dissiper, il faut effectuer la rotation des élites. Et, bien sûr, en nous rassemblant autour du président, autour de notre État, tous ensemble, nous viendrons à bout de l’ennemi et nous obtiendrons la victoire, quoi qu’il en coûte.
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vendredi, 26 juin 2026
Géostratégie de la guerre sacrée : l’expérience de la Russie et de l’Iran Evgueni Vertlib

Géostratégie de la guerre sacrée : l’expérience de la Russie et de l’Iran
Evgueni Vertlib
Le concept de guerre juste repose sur la justification éthico-religieuse de l’usage de la force. Dans la tradition spirituelle russe, cette réflexion ne passe pas par la voie du formalisme juridique, mais plutôt par un modèle de priorité absolue de la Vérité sur la force. Cette idée est exprimée dans « Le Discours sur la Loi et la Grâce » du métropolite Hilarion de Kiev. Dans ce traité du XIe siècle, la « Loi » de l’Ancien Testament, considérée comme une règle extérieure, coercitive et formelle, est strictement distinguée de la « Grâce » du Nouveau Testament, conçue comme une loi intérieure de vérité, de liberté et d’esprit. Appliqué aux questions de défense de l’État et de la foi, cela signifiait que toute action militaire en Russie était légitimée non par le droit formel du plus fort, mais par la conformité à la justice divine suprême. Plus tard, cette idée s’est cristallisée dans la formule bien connue attribuée au prince Alexandre Nevski : « Dieu n’est pas dans la force, mais dans la vérité ». Ce postulat a défini pendant des siècles l’ontologie russe du conflit : la victoire et la légitimité du combat dépendent non de la supériorité numérique ou technologique, mais de la justesse métaphysique de la cause défendue. Dans une telle conception, la guerre cesse d’être un simple métier ou un moyen d’expansion ; elle acquiert un statut sacré de défense des fondements vitaux et spirituels, devenant une guerre populaire et un devoir sacré du citoyen.
Dans la tradition d’Europe occidentale, en revanche, c’est une approche rationnelle et juridique de la systématisation de la guerre qui a prévalu, posée par les penseurs antiques et développée par la scolastique médiévale. Cicéron, dans son traité « De la République », affirme que seule est juste la guerre menée pour venger un tort ou chasser des ennemis, et seulement après déclaration officielle. En Russie, cet ultimatum juridique trouve un écho historique dans l’avertissement succinct du prince Sviatoslav dans les chroniques : « J’arrive contre vous ». Au Moyen Âge, saint Augustin intègre les idées antiques dans la dogmatique chrétienne, soulignant qu’une guerre ne peut être juste que si elle vise à restaurer la paix troublée et à punir le mal, et que ceux qui la mènent ne doivent pas agir par vengeance ou cruauté. Thomas d’Aquin donnera à cet enseignement sa forme classique dans la « Somme théologique », en définissant trois critères stricts de la guerre juste (jus ad bellum) : la sanction de l’autorité légitime (auctoritas principis), une cause juste (causa justa), c’est-à-dire une faute manifeste de l’adversaire, et une intention droite (intentio recta), qui consiste à promouvoir le bien et éviter le mal.
La pensée religieuse et politique islamique aussi a formé sa propre métaphysique de la résistance défensive, qui a posé les bases de la doctrine moderne iranienne. Les origines de cette approche se trouvent dans les prescriptions coraniques et les travaux des premiers juristes musulmans, où la défense de la foi, de la souveraineté de la communauté et la lutte contre l’oppression (zulm) sont considérées comme un devoir sacré. Cette conception s’est particulièrement développée dans la branche chiite de l’islam, où l’archétype du martyre et de la résistance intransigeante à la tyrannie, issu des événements de Karbala, occupe une place centrale. Dans ce système, la justice est vue comme un ordre cosmique absolu, et la guerre contre l’hégémonie et l’injustice devient un acte métaphysique de maintien de la vérité. Ainsi, tant dans l’expérience spirituelle russe qu’iranienne, la notion de guerre juste ou sacrée a été placée d’emblée hors du champ de la politique utilitaire, formant le socle de la perception contemporaine des crises géopolitiques mondiales comme affrontement existentiel.
Dans le droit international contemporain, la notion de guerre juste s’est transformée d’une catégorie éthique en un instrument de justification normative de l’usage de la force. L’Article 51 de la Charte de l’ONU consacre le droit inaliénable des États à l’autodéfense individuelle ou collective en cas d’agression armée. Cette norme juridique constitue le fondement ontologique de la distinction entre agression et défense légitime de la souveraineté. Dans la Doctrine militaire de la Fédération de Russie, les missions stratégiques de l’État sont strictement liées à la protection des intérêts nationaux. Le document précise explicitement que le pays se réserve le droit d’utiliser les forces armées pour repousser une agression contre lui ou ses alliés, ainsi que pour maintenir ou rétablir la paix sur décision du Conseil de sécurité de l’ONU. Cela souligne la légitimation défensive du recours à la force dans le cadre classique de la juste défense.
Quant à la position iranienne, l’article 152 de la Constitution de la République islamique d’Iran stipule que la politique étrangère du pays repose sur le refus de toute forme d’hégémonie, la défense des droits de tous les musulmans et le non-alignement sur les puissances hégémoniques. Ainsi, pour les deux systèmes souverains, le conflit avec les institutions globales de domination est perçu non comme une lutte pour la suprématie économique, mais comme une défense juridique et existentielle de leur propre indépendance.
L’aspect gnoséologique des conflits modernes met en évidence le passage de l’affrontement classique des armées à des opérations réseaux-centrées et hybrides, où les critères et méthodes de la « guerre juste » changent radicalement. Ce phénomène est décrit dans la Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie, qui mentionne l’utilisation d’un large éventail de moyens et méthodes hybrides, effaçant la frontière entre guerre et paix et transformant la défense même de la justice en une confrontation à plusieurs niveaux.

Dans la doctrine militaire américaine, cette approche est formalisée sous le nom d’opérations multi-domaines (Multi-Domain Operations, MDO). Elle prévoit l’intégration des actions de groupes interarmes dans cinq milieux opérationnels: terrestre, aérien, maritime, spatial et cybernétique. Dans ce cadre, l’espace informationnel est considéré comme un théâtre d’opérations militaires à part entière, où la conquête de la supériorité informationnelle et la guerre mentale remplacent la diplomatie classique, et où le monopole de l’interprétation de la « justice » devient le principal enjeu stratégique. Dans le même temps, mener des opérations par des formations irrégulières ou des forces proxy permet d’atteindre des objectifs géostratégiques tout en minimisant le risque d’affrontement militaire direct entre puissances nucléaires et en évitant l’escalade incontrôlée vers un conflit global.
La pensée géostratégique iranienne répond à cela par une doctrine de guerre asymétrique (Jang-e Namotevazen). Le Corps des Gardiens de la révolution islamique mise officiellement sur la création d’un réseau régional de dissuasion, connu sous le nom d’« Axe de la résistance », ce qui permet de compenser la supériorité technologique de l’adversaire en matière d’armements conventionnels.
Dans ce contexte, comme le notait Carl Schmitt dans sa « Théorie du partisan », le sujet asymétrique acquiert une véritable légitimité par son « attachement à la terre » et sa connexion existentielle à l’espace défendu, opposant à la domination technique le motif de la défense sacrée.
Sur le plan historico-géostratégique, le caractère prolongé des conflits actuels est conditionné par le facteur nucléaire. « Les Fondements de la politique d’État de la Fédération de Russie dans le domaine de la dissuasion nucléaire » définissent l’arme nucléaire strictement comme un « moyen de dissuasion, dont l’emploi serait une mesure ultime et forcée ». Cela exclut les concepts de frappe préventive nucléaire du champ de la planification réelle, maintenant le conflit dans des limites conventionnelles et positionnelles.
Les doctrines stratégiques américaines, y compris la Stratégie de défense nationale (National Defence Strategy), postulent en miroir le passage à la « dissuasion intégrée » (Integrated Deterrence), qui combine pression par les sanctions, alliances militaires et blocus technologique. La superposition de ces doctrines conduit, pour reprendre la formule classique de la géopolitique de Clausewitz, à une « guerre caractérisée par une tension extrême », où les parties n’ont pas la possibilité de se détruire rapidement l’une l’autre. Cette impasse stratégique est également reconnue dans des rapports d’analyse confidentiels du centre américain RAND Corporation, où il est constaté que « dans les conditions de parité nucléaire, les guerres conventionnelles se transforment inévitablement en affrontements industriels prolongés d’usure, dont l’issue dépend non d’un bond technologique, mais de la résilience de l’arrière ». Les différences de résultats obtenus par la Russie et l’Iran dans l’application de ces approches sont liées à la différence de leur architecture géostratégique, à l’ampleur des théâtres d’opération et à la nature de l’implication des acteurs mondiaux.

Dans le contexte moyen-oriental, la stratégie iranienne repose sur le concept d’asymétrie profonde : Téhéran agit à travers un vaste réseau d’acteurs non étatiques dans toute la région. Cela permet de disperser la supériorité conventionnelle des États-Unis et d’Israël, d’éviter un affrontement direct sur le sol iranien et de rendre le coût d’une agression potentielle contre l’Iran stratégiquement inacceptable pour l’Occident.
À l’inverse, le conflit autour de l’Ukraine représente un affrontement direct et à haute intensité entre de grandes machines étatiques sur un immense théâtre terrestre, mobilisant tout le spectre des armements conventionnels modernes, tandis que les pays occidentaux apportent un soutien financier, de renseignement et technique sans précédent à l’une des parties. Les analystes du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) aux États-Unis soulignent l’impasse asymétrique de ce modèle: la focalisation occidentale sur la supériorité technologique à court terme cède devant la stratégie non occidentale de patience stratégique, pensée pour l’épuisement à long terme des ressources de l’adversaire.
La parité nucléaire bloque la possibilité d’un écrasement militaire radical de l’adversaire, en raison des risques de catastrophe globale. Cela conduit inévitablement à une guerre d’usure positionnelle prolongée, où la victoire dépend non de manœuvres rapides, mais de la résilience économique, démographique et mentale à long terme des systèmes en présence. À ce stade, la géostratégie rejoint l’ontologie originelle de la «guerre juste»: l’issue du combat se déplace du plan de la domination matérielle pure à celui de la robustesse de la structure civilisationnelle et de la capacité de la société à conserver les sens pour lesquels elle est prête à supporter des charges systémiques de longue durée.
L’achèvement logique et métaphysique de cet affrontement global devient la victoire du Katechon russe — principe conservateur de la justice mondiale, dont la mission s’étend des origines anciennes de la foi aux réalités technologiques de l’époque moderne. Les deux porteurs souverains de l’idée de Guerre sacrée ont démontré la viabilité de leurs doctrines face à la pression globale.
L’Iran a réussi à défendre sa position géopolitique au Moyen-Orient, prouvant l’efficacité de la dissuasion asymétrique. La Russie, de son côté, brisant l’inertie de l’impasse positionnelle, a en fait remporté la victoire sur le théâtre d’opérations du Sud, consacrant un basculement tectonique dans l’équilibre global des forces. Cette réalisation stratégique rapproche concrètement la réalité étatique de la mise en œuvre du concept d’« Orthodoxie atomique », dans laquelle le bouclier nucléaire et la vérité spirituelle suprême fusionnent en un instrument unique de défense de la civilisation. En acquérant une supériorité matérielle et territoriale sur les lignes clés, la Fédération de Russie confirme son statut d’exécutant de la fonction katéchonique confiée par Dieu — retenir le monde de la chute dans le chaos de l’hégémonie globale et de la destruction finale.
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vendredi, 19 juin 2026
Le magicien sans pouvoir – Vladislav Sourkov dans l’imaginaire politique occidental

Le magicien sans pouvoir – Vladislav Sourkov dans l’imaginaire politique occidental
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/velho-vailla-valtaa-vl...
Le débat politique occidental souffre depuis longtemps d’une incapacité à considérer la Russie comme un acteur historique indépendant. Au lieu de cela, la Russie est devenue un miroir dans lequel sont projetées des peurs et des aspects refoulés propres à l’Occident. Vladislav Sourkov est devenu dans ce récit l’une des figures centrales: symbole du cynisme, de la simulation et de l’exercice du pouvoir au nom de la démocratie.
Sourkov fut, dans les années 2000 et 2010, l’un des principaux stratèges de l’ombre au Kremlin. Il est devenu le premier chef adjoint de l’administration présidentielle, a été vice-premier ministre de 2011 à 2013, puis, en tant que conseiller du président, a été chargé de l’Ukraine ainsi que des zones de conflit en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Il a été relevé de ses fonctions en février 2020, mais il a continué à commenter ponctuellement la géopolitique à travers des chroniques.


Dans le débat occidental, Sourkov vit encore comme une figure mystérieuse du pouvoir en coulisse. Il a aussi pénétré la culture populaire occidentale: dans le film d’Olivier Assayas (2025) adapté du roman à succès Le Mage du Kremlin (2022) de Giuliano da Empoli, un personnage inspiré de Sourkov apparaît.
Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire français L’Express, Sourkov résumait ainsi le cœur géopolitique de la Russie: le pays s’étend « aussi loin que Dieu le permet » et le Russki mir, le monde russe, s'installe partout où l’influence russe s’exerce. Il qualifie l’Ukraine d’«État quasi-artificiel qui doit être divisé en ses parties naturelles».
L’analyse de Sourkov va plus loin. Il critique l’UE comme une «construction gonflée et indécise» qui, selon lui, finira probablement par se dissoudre. Aux États-Unis, il voit Trump plus proche idéologiquement de Poutine que des dirigeants européens.

Sur la base de cette dynamique, Sourkov a esquissé un « Grand Septentrion», un cluster géopolitique fondé sur un code métaculturel commun à la Russie, l’Europe et les États-Unis. Cette vision semble pourtant aujourd’hui bien lointaine, car elle contredit la ligne officielle de la Russie, qui privilégie les relations avec le Sud global.
Les origines et les goûts personnels de Sourkov – champagne, dripping de Jackson Pollock, poésie beat d’Allen Ginsberg et gangsta rap de Tupac Shakur – reflètent un individualisme bohème occidental que la ligne conservatrice actuelle de la Russie rejette au moins en paroles. C’est justement cette contradiction qui fait de lui, en Occident, une figure à la fois fascinante et jugée peu fiable.
En Occident, Sourkov a été présenté comme l’architecte de l’autoritarisme postmoderne, qui aurait transformé la politique en un reality show. Le système russe serait un pur théâtre. Ce récit fonctionne bien car il explique pourquoi la Russie n’agit pas comme on s’y attend. Sourkov a été qualifié de stratège dangereux, maîtrisant l’art de «l’illusion armée».
Cette interprétation comporte cependant d’importantes déformations. Même en Occident, les processus politiques sont fortement scénarisés et le véritable pouvoir est souvent logé dans des structures sur lesquelles les élections n’ont qu’une faible influence. Sourkov a appris dans les années 1990, comme conseiller de l’oligarque Khodorkovski et dans le monde des affaires, comment le pouvoir s’exerce réellement.
La Russie est souvent présentée comme un pays qui aurait du mal avec son histoire. Un tel parallèle révèle le cœur de la guerre de l’information: en Occident, on prétend avoir réglé son passé, tandis qu’en Russie règnerait un chaos éternel. Les origines multiethniques de Sourkov – père tchétchène, mère russe – collent parfaitement à ce récit exotisant où la Russie serait un éternel métis entre Orient et Occident.

Dans la pensée de Sourkov, la gestion de l’entropie occupe une place centrale. Il utilise une analogie de la thermodynamique pour décrire comment le chaos croît dans un système fermé. La tâche d’un État fort serait de limiter «l’entropie sociale» – un chaos qui ne cesse d’augmenter s’il n’est pas activement contrôlé. Il a décrit le système politique russe comme un «réacteur social bien fonctionnel», dont la mise sous pression par des expériences libérales serait dangereuse.
Dans une interview au Financial Times (2021), Sourkov a comparé Vladimir Poutine à l’empereur romain Auguste et déclaré que «l’overdose de liberté est fatale à l’État». Il a également affirmé que la Russie «a besoin d’un tsar». Pour Sourkov, les années 2000 représentaient en Russie l’âge d’or de la stabilité, lorsque le pays se remettait du chaos des années 1990 et des traumatismes de la perestroïka.

Il estime cependant qu’un chaos croissant est inévitable, car l’État ne peut pas répondre à toutes les attentes des citoyens. Sourkov met en garde contre l’ouverture du système politique pour calmer les troubles: cela pourrait, selon lui, mener à une explosion incontrôlable et à une instabilité irréversible, comme l’ont montré les événements des années 1980 et 1990.
Comme exemple concret des problèmes suscités par le libéralisme, Sourkov cite le passage de la pensée occidentale des problèmes réels – immigration, criminalité, pauvreté – à des questions fictives telles que la diversité des genres et l’émancipation sexuelle. Il considère que le libéralisme s’est dégradé en théâtre libertaire, cherchant sans cesse de nouveaux groupes «opprimés» à libérer. Dans l’analyse de Sourkov, la Russie avait déjà vaincu le libéralisme au début des années 2000.
Selon Sourkov, la Russie n’a survécu au fil des siècles qu’en s’efforçant de dépasser ses frontières; l’expansion est pour lui une condition existentielle. Les techniques impériales fonctionnent toujours, et les empires sont désormais appelés grandes puissances. L’annexion de la Crimée est pour Sourkov un exemple de la manière dont des événements extérieurs peuvent renforcer l’unité interne.
Il voit les États-Unis comme «le plus grand agent de perturbation en politique mondiale», pour qui l’instabilité est une «marque rentable». Sourkov qualifie le dollar de «virus du chaos» qui propage bulles financières et déséquilibres dans le monde entier. Les révolutions de couleur et les interventions n’ont pas cessé, mais reprennent dès que les pays cibles relâchent leur vigilance.
Sourkov a aussi mis en garde contre les tensions internes en Chine – selon lui, la modération du pays dissimule d’«énormes réserves de chaos». Il compare la Chine au Vésuve: tout semble stable en surface, mais une éruption pourrait être dévastatrice.
Les exemples historiques sont pour Sourkov source de déception. Les traités de Westphalie, le Congrès de Vienne et la conférence de Yalta n’ont abouti que «lorsque le chaos avait atteint un niveau infernal». Pour le «cardinal gris», une nouvelle répartition des sphères d’influence serait nécessaire. «Si aucun accord n’est trouvé, les courants tumultueux engendrés par les superpuissances entreront en collision et provoqueront des tempêtes géopolitiques dévastatrices. Pour éviter de telles collisions, chaque courant doit être canalisé dans sa propre direction», estime-t-il.

En attendant, le monde «profite d’un moment de multipolarité, d’un défilé de nationalismes et de souverainetés post-soviétiques». Lors du prochain cycle historique, la mondialisation et l’internationalisation reviendront et dépasseront cette « multipolarité crépusculaire». Alors la Russie obtiendra sa place dans le nouvel ordre mondial – «en tant que l’un des rares globalisateurs», comme le formule Sourkov.
Sourkov ne prétend pas que le modèle russe est moralement supérieur, mais qu’il est simplement le plus fonctionnel dans son contexte. Son plus grand «crime» n’est pas l’exercice secret du pouvoir, mais d’avoir dit tout haut ce que l’Occident ne veut pas entendre. Sa figure est le réceptacle de tout ce que l’on veut nier dans son propre système. La vraie question n’est pas de savoir qui a raison, mais qui est le plus honnête envers sa propre nature.
Des rumeurs circulent régulièrement autour de Sourkov, qui en disent long sur sa position. Au début de la guerre d’agression russe, il aurait été placé en résidence surveillée pour une enquête sur le détournement de fonds du Donbass. Plus tard, des chaînes Telegram ont annoncé qu’il aurait fui la Russie pour échapper à une enquête criminelle imminente.
La réaction de Sourkov à ces allégations fut typique: «Je ne sais rien de mon départ de Russie». Le Kremlin a également déclaré ne pas savoir que Sourkov aurait quitté le pays. Les rumeurs de résidence surveillée ou de fuite n’ont pas été confirmées, et le commentaire ironique de Sourkov illustre bien cette ambiguïté et cette pluralité d’interprétations qui ont marqué son image publique tout au long de sa carrière.
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jeudi, 18 juin 2026
La perfide Albion et la Troisième Rome: la guerre hybride entre la Grande-Bretagne et la Russie

La perfide Albion et la Troisième Rome: la guerre hybride entre la Grande-Bretagne et la Russie
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/petollinen-albion-ja-k...
Les historiens et analystes géopolitiques russes qualifient depuis longtemps la Grande-Bretagne de « perfide Albion » (en anglais Perfidious Albion). Le terme est né en France dans les années 1790 pour désigner la duplicité diplomatique et l’opportunisme britannique.
Dans l’usage russe, il est devenu une désignation péjorative consacrée pour un pays qui, depuis des siècles, chercherait à affaiblir la Russie par des intrigues diplomatiques, des moyens indirects, des opérations de renseignement et une pression économique. Les tensions actuelles autour de la guerre en Ukraine, des sanctions et des menaces hybrides sont vues comme la continuation de cette longue trajectoire historique.
Même si le récit russe comporte des interprétations sélectives et des aspects propagandistes, il s’appuie sur de véritables antagonismes géopolitiques entre puissances maritimes et continentales. Les grands théoriciens de la géopolitique, tels que Halford Mackinder et Alfred Thayer Mahan, ont souligné que le contrôle de l’Eurasie continentale menaçait la domination globale des puissances maritimes. La Grande-Bretagne a incarné cet archétype du pouvoir maritime.

Le concept de guerre hybride est récent, mais ses manifestations sont anciennes. Les politologues russes, comme Igor Panarin (photo), considèrent la guerre de l’information et les opérations indirectes comme des outils essentiels par lesquels la puissance maritime anglo-américaine a tenté d’affaiblir ses concurrents continentaux sans recourir à une guerre conventionnelle à grande échelle. Selon Panarin, la dissolution de l’URSS fut avant tout une défaite dans une longue guerre de l’information, dont les racines remontent aux premières actions britanniques.
Dans la rhétorique des dirigeants russes, les « Anglo-Saxons » apparaissent régulièrement comme adversaires systématiques. Le président Vladimir Poutine et le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov ont, à plusieurs reprises, décrit les Anglo-Saxons comme des acteurs agressifs utilisant des moyens hybrides, des sanctions et la subversion pour affaiblir la Russie.

Au cœur des antagonismes historiques se trouvent la volonté russe d’accéder aux mers chaudes et le souci britannique de protéger son empire des Indes et l’équilibre des puissances en Europe. Déjà à la fin du XVIIIe siècle, le gouvernement de William Pitt le Jeune (portrait) s’est opposé à l’expansion russe lors de la crise d’Ochakov.
Le point culminant fut la guerre de Crimée (1853–1856), où la Grande-Bretagne et la France s’allièrent à l’Empire ottoman pour empêcher la montée de l’influence russe en mer Noire et dans les Balkans. Le siège de Sébastopol est resté dans la mémoire collective russe comme une défaite humiliante, perçue comme une agression injustifiée en faveur du « malade de l’Europe ».

S’ensuivit le classique « Grand Jeu » en Asie centrale, où agents britanniques et russes rivalisèrent pour l’influence en Afghanistan, en Perse et au Tibet. Il s’agissait d’un conflit hybride typique, mêlant renseignement, intrigues diplomatiques et alliés locaux – le tout sans guerre directe entre grandes puissances. Du point de vue russe, la Grande-Bretagne utilisait systématiquement des moyens indirects pour empêcher l’expansion naturelle de la Russie.
Ironie de l’histoire, les dynasties régnantes de Russie et de Grande-Bretagne étaient très liées: Nicolas II et George V étaient cousins germains (leurs mères étaient sœurs), et l’épouse de Nicolas était une petite-fille de la reine Victoria. Le roi George V refusa à la dernière minute d’accorder l’asile à son cousin Nicolas II après la révolution de 1917, ce qui, du point de vue russe, symbolise la perfidie britannique allant jusqu’à primer sur les liens du sang.
Les guerres napoléoniennes puis les guerres mondiales ont donné naissance à des alliances temporaires entre la Grande-Bretagne et la Russie, mais la confiance n’a jamais été solide.

Pendant la guerre civile russe (1918–1920), la Grande-Bretagne intervint en soutenant indirectement et matériellement les Blancs (photo, ci-dessus). Dans l’historiographie bolchevique, il s’agissait d’une tentative impérialiste d’étouffer la révolution socialiste à la racine. Pendant la guerre froide, le MI6 britannique fut un acteur central du renseignement et de la subversion contre l’URSS.
L’affaire des « Cinq de Cambridge » – un groupe d’espions soviétiques opérant en Grande-Bretagne entre les années 1930 et 1960 – illustra la réciprocité de cette guerre de l’ombre. La Grande-Bretagne fut également un membre clé de l’OTAN et participa à la politique de containment américaine. Malgré l’alliance de la Seconde Guerre mondiale, le projet britannique « Operation Unthinkable » – planifiant une guerre contre l’ancien allié – a renforcé la méfiance russe vu ce genre de trahison récurrente.

La pensée géopolitique britannique est fortement institutionnalisée. Le Royal United Services Institute (RUSI), considéré comme le plus ancien think tank de défense au monde, et Chatham House (Royal Institute of International Affairs) furent essentiels dans l’élaboration de la politique occidentale vis-à-vis de la Russie. Chatham House a publié de nombreux rapports sur la « menace russe » et soutenu une ligne dure, tandis que le RUSI s’est concentré sur les menaces militaires et hybrides. Dans ces cercles, la Russie est souvent perçue comme une menace continentale qui exige un front maritime uni.

D’anciens chefs du MI6 comme John Sawers (ci-dessus) ont rejoint ces institutions, illustrant le lien étroit entre le renseignement et les think tanks. Ce réseau perpétue la tradition selon laquelle le renforcement de la Russie en Eurasie est une menace pour l’ordre mondial dominé par les puissances maritimes occidentales. La théorie du Heartland de Mackinder – selon laquelle celui qui contrôle l’Europe de l’Est contrôle l’« île-monde » – anime toujours ces analyses.
Selon les Russes, le schéma d’après-guerre froide se poursuit : élargissement de l’OTAN vers l’est, révolutions de couleur et soutien à l’Ukraine. La Grande-Bretagne s’est imposée comme l’un des adversaires les plus résolus de la Russie au sein de l’alliance militaire atlantique. Les affaires Skripal et Litvinenko sont interprétées, dans les analyses russes, comme des provocations ou des opérations sous fausse bannière britanniques.
Le sabotage de Nord Stream, les sanctions et le soutien en renseignement à l’Ukraine sont vus comme des manifestations concrètes de la guerre hybride. Selon le Kremlin, les Anglo-Saxons recourent au sabotage et aux actions hybrides en plus des sanctions. De son côté, la Grande-Bretagne accuse la Russie de cyberattaques, de désinformation et d’ingérence politique. Le RUSI et Chatham House publient des rapports présentant les actions russes comme une guerre systématique de la « zone grise ».
Un précédent aux événements actuels peut être trouvé à la fin de la Grande Guerre du Nord (1700–1721). Alors que la Russie était sur le point d’écraser la Suède, la Grande-Bretagne tenta surtout d’inciter la Suède et la Pologne à attaquer de nouveau la Russie – l’objectif étant d’empêcher le nouvel équilibre européen instauré par Pierre le Grand. Ces plans échouèrent cependant lorsque le krach de la Bourse de Londres (la bulle des mers du Sud) força la Grande-Bretagne à se recentrer sur ses problèmes économiques internes en 1720.

L’histoire se répète : au printemps 2022, quelques semaines après l’attaque russe, des négociations de paix eurent lieu à Istanbul entre l’Ukraine et la Russie, qui, selon des rapports ultérieurs, étaient proches d’aboutir. Selon des sources diplomatiques occidentales, le Premier ministre britannique de l’époque, Boris Johnson, s’est rendu à Kiev et a fait savoir clairement que l’Occident ne soutenait pas un accord de paix mais la poursuite de la guerre. Peu après, les négociations ont échoué.
Qu’il se soit agi d’un blocage direct de la paix ou d’une position coordonnée de l’Occident, le rôle britannique dans l’échec des négociations s’est enraciné dans le récit russe.
Les tensions soulignées dans la rhétorique publique n’empêchent cependant pas l’élite russe de s’installer ou d’envoyer ses proches précisément dans ces pays occidentaux que la rhétorique du Kremlin présente comme les principaux ennemis. Les enfants d’oligarques, qui naviguent entre Westminster et le Kremlin, étudient et résident en Grande-Bretagne, et de nombreux proches de dirigeants de sujets de la Fédération et de députés de la Douma vivent en Autriche, en France et en Grande-Bretagne.
Cette double vie systématique est un phénomène hybride en soi, rarement intégré dans l’analyse des luttes entre grandes puissances. À l’intérieur, on présente l’Occident comme l’ennemi juré, alors qu’en pratique, les membres des familles vivent aussi en Occident. Cela en dit long sur le caractère superficiel de l’affrontement pour ceux qui peuvent choisir leur propre réalité.
Le développement rapide des technologies a cependant profondément changé la nature de la compétition géopolitique. L’opposition classique mer/terre est en partie dépassée : aujourd’hui, le contrôle du « Heartland » nécessite aussi la maîtrise de l’espace, la protection des routes maritimes n’est possible qu’avec une cyberdéfense efficace, et les armes hypersoniques contournent les cartes de Mackinder ainsi que les théories de Schmitt et Mahan.

L’intelligence artificielle, les systèmes satellitaires, les cyberopérations, les drones et les armes de précision à longue portée ont ajouté de nouvelles dimensions à la guerre hybride, où l’avantage ne dépend plus exclusivement de la situation géographique.
Les deux camps utilisent des moyens hybrides modernes – information, économie, opérations indirectes, cyberactivités et outils technologiques – dans la rivalité traditionnelle des grandes puissances.
Le récit russe contient des exagérations et une posture victimaire, présentant l’action britannique et occidentale comme un complot unifié et ignorant les propres problèmes internes ou décisions agressives de la Russie. À l’inverse, l’interprétation britannique et occidentale occulte souvent comment la logique maritime – empêcher l’hégémonie continentale – a constamment accru les préoccupations sécuritaires russes.
La compétition géopolitique ne relève pas de la morale, mais des intérêts. La guerre hybride n’a pas commencé en 2014, ni même en 1945, mais fait partie de la pratique étatique depuis des siècles. Au sommet de son empire, la Grande-Bretagne excellait dans l’utilisation de méthodes indirectes, et la Russie a adapté ces principes à ses propres circonstances. Au final, les États et les réseaux de pouvoir qui les soutiennent utilisent tous les moyens à leur disposition pour garantir à la fois des avantages à court terme et leur sécurité à long terme.
Le récit de la perfide Albion renforce la vision sécuritaire russe et possède assez de fondement historique pour demeurer un élément de l’influence informationnelle du Kremlin. De même, les think tanks britanniques et le MI6 perpétuent la tradition de considérer la Russie comme une menace, même si la position de puissance de la Grande-Bretagne n’est plus ce qu’elle était et que la réalité est aujourd’hui plus complexe que jamais.
19:37 Publié dans Actualité, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : russie, grande-bretagne, actualité, histoire |
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mardi, 16 juin 2026
Poutine prêt à livrer du gaz immédiatement: le voyage de l’AfD en Russie prouve l’échec délibéré du gouvernement allemand!

Poutine prêt à livrer du gaz immédiatement: le voyage de l’AfD en Russie prouve l’échec délibéré du gouvernement allemand!
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/199902
Le succès diplomatique du voyage de l’AfD en Russie représente pour Merz la deuxième humiliation consécutive. Désespéré, il s’est emporté lors d’une session spéciale au Bundestag qu’il avait lui-même demandée. La raison: Poutine a déclaré que les livraisons de gaz pour l’économie allemande en difficulté ne demandaient qu'à être reprises par une simple pression sur un bouton.
Honte supplémentaire: la Russie a publiquement exigé des éclaircissements sur les dérives antidémocratiques en Allemagne, face aux discussions sur une éventuelle interdiction de l’AfD.
«La politique étrangère est une politique d’intérêts, pas une compétition de vertu», a rétorqué le porte-parole de l'AfD aux affaires étrangères Markus Frohnmaier face à l’hystérie de la CDU, du SPD et des Verts au Bundestag.
Avec une délégation de l’AfD, il a participé la semaine dernière au plus important forum économique des pays BRICS avec une équipe solide: l’eurodéputé Petr Bystron, le porte-parole pour l’énergie Steffen Kotré et le leader de l’AfD en Saxe, Jörg Urban.
Crise économique ? Un non-sujet pour la coalition…
Alors que l’industrie allemande continue de reculer, les débats du gouvernement sont dominés par la question ukrainienne. Le député CDU Jens Spahn a qualifié les représentants de l’AfD de «traîtres à la patrie». Alice Weidel a répliqué: la rhétorique de guerre sert à détourner l’attention de leur propre échec économique, qui a conduit l’Allemagne à la désindustrialisation.
La politique étrangère de Merz est un boulet sur le plan international. L’Allemagne a échoué dans sa candidature à un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. De plus, le gouvernement fédéral a laissé tomber l’économie allemande lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF) – le sommet le plus important pour les matières premières dans le monde des BRICS – sans lui apporter de soutien. Rien que cela représente deux défaites diplomatiques en une seule semaine.
Ce que le voyage de l’AfD a révélé
Sans la délégation de l’AfD, des faits économiques majeurs seraient restés absents du débat public. Ainsi, Matthias Schepp, de la Chambre de commerce extérieure germano-russe, a confirmé: environ 1600 entreprises allemandes sont encore actives en Russie, avec un chiffre d’affaires global de 20 milliards d’euros. Avant les sanctions, l’Allemagne était le principal partenaire commercial européen de la Russie.
Ce vide est aujourd’hui principalement comblé par la Chine: rien que durant le premier trimestre de cette année, 1400 nouvelles entreprises chinoises ont été enregistrées en Russie. Selon le directeur du DIW, le préjudice économique subi par l’Allemagne à cause des sanctions pourrait s’élever à 200 milliards d’euros.
Les États-Unis rappellent à l’Europe l’histoire culturelle de la Russie
Tandis que les États membres de l’UE boycottaient le forum, Washington a envoyé Rodney Mims Cook, président de la commission culturelle américaine. Il a évoqué les liens culturels séculaires avec la Russie – de l’architecture de Saint-Pétersbourg au ballet.

Le député européen de l’AfD, Petr Bystron (photo), a commenté sèchement: c’est une honte pour l’Europe qu’après 2000 ans d’histoire commune, il faille une intervention des États-Unis pour rappeler l’importance culturelle de la Russie.
Poutine : le gaz pourrait être livré dès demain !
La révélation la plus explosive du voyage: Poutine a publiquement déclaré que la Russie était prête à «livrer du gaz à l’Allemagne dès demain».
Ainsi, selon leurs propres dires, les représentants de l’AfD réfutent la thèse selon laquelle le gaz russe ne serait tout simplement plus disponible – et renouvellent leur exigence: une clarification sur la destruction des gazoducs Nord Stream.
22:01 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : russie, allemagne, afd, actualité, gaz, gaz russe, europe, affaires européennes |
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dimanche, 14 juin 2026
L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie

L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie
Par Alexandre Douguine
Nous ne luttons pas seulement contre l’Occident, nous luttons contre l’Occident moderne (et postmoderne), contre un Occident qui, déjà au XIe siècle, s’est écarté de notre voie chrétienne commune et avançait, cherchant à atteindre la fin des ténèbres, toujours plus loin vers le crépuscule extérieur.
Les conditions métaphysiques d'une trêve éventuelle sont les suivantes :
- soit l’Occident, tout en restant moderne (et postmoderne), tel qu’il veut être et tel qu’il est, nous laisserait en paix (ce qui est d'emblée exclu, car c’est impossible, personne là-bas ne l’envisage ne serait-ce qu’un instant: Satan ne s’arrête pas);
- soit l’Occident change radicalement de direction et, suivant la voie de l’Éternel Retour, fait un retour décisif EN ARRIÈRE, vers ses propres racines (chrétiennes, gréco-romaines), qui sont communes aux nôtres (simplement, l’Occident s’en est beaucoup éloigné et nous non), ce qui est très improbable, mais pas impossible en théorie (car Nietzsche, Husserl, Spengler, Heidegger, Guénon, Evola – cela, c’est l’Occident, mais le bon, le sensé, celui qui n’est pas obsédé par le progrès, le libéralisme et les perversions).
Nous avons lancé un cours intensif d’«Occidentologie», ici à Moscou. Nous avons terminé la rédaction du manuel, qui sera publié prochainement; nous avons réalisé des essais pilotes, collecté des avis et donné les premiers cours d’essai à des adultes et à des enfants. Selon l’opinion générale (certains ne sont pas d’accord, mais c’est très bien), l’«occidentologie» est exactement ce dont tout le monde a besoin aujourd’hui. Le très estimé recteur de la RGGU, Andreï Viktorovitch Loginov, a justement fait remarquer il y a quelques jours, lors de l’inauguration de notre programme de formation continue: mais que faisions-nous à l’époque soviétique, sinon de l’«occidentologie»? À l’époque, cela s’appelait «critique de la philosophie bourgeoise».


Mais cela ne concerne pas que l’idéologie officielle. N’était-ce pas déjà de l’occidentologie que les enseignements des slavophiles et des sophiologues, des eurasistes et des cosmistes, de Florenski et Rozanov (icône et portrait, ci-dessus), de tout l’Âge d’Argent en général? N’était-ce pas de l’«occidentologie» que les idées de Zinoviev et Soljenitsyne, de Meyer et Bakhtine, de Khoroujiy et Chafarevitch, de Foudel et Lossiev, de Lifchitz et Ilienkov, de Bibikhine et Batichtchev, de Gachev et Goricheva? Tous nos penseurs, tant les officiels (qui, bien sûr, ne sont pas tout à fait des penseurs) que les non officiels (parmi lesquels il y avait de véritables esprits)? Ils étaient tous patriotes, pour la plupart (presque toujours) chrétiens orthodoxes, au minimum idéalistes, mystiques, sophiologues, slavophiles… Et tous portaient un vif intérêt à l’Occident. Mais lequel exactement? Et comment s’y intéressaient-ils? Dans quel but?
Tout cela sera clarifié dans notre cours d’«occidentologie», ainsi que dans le nouveau grand projet «Philosophie du Monde», dont j’espère, avec l’aide de Dieu, terminer l’élaboration cet été. «Occidentologie», «État-civilisation» et les quatre volumineux tomes de la «Philosophie du Monde»: voici notre œuvre, notre front philosophique, qui avance (non sans difficultés, mais en pleine guerre et avec la guerre) vers la victoire de la pensée russe et de l’esprit russe.
Quelques mots importants sur l’approche civilisationnelle. Nous avons désormais obtenu que l’approche civilisationnelle soit prise au sérieux, et sans les déviations d’autrefois. Il y a une nuance. On a persuadé tout le monde de la reconnaître précisément comme une approche. Autrement dit, on dit qu’il est désormais possible de considérer qu’il existe des civilisations au pluriel, différentes, originales, qui font ce qu’elles veulent dans le cours de leur production (de choses et de significations). C’est une approche que l’on autorise maintenant.

Mais réfléchissons: comment serait TOUTE AUTRE approche ?
Et ici se révèle ce qu’il y a de plus intéressant: toute approche non civilisationnelle, c’est la croyance en l’universalité et l’obligation, la normativité de la voie occidentale du développement, autrement dit, un serment d’allégeance à la vision occidentale du monde. En Occident, le libéralisme règne aujourd’hui sûrement et même de façon totalitaire (le capitalisme bourgeois dans sa version postmoderne – d’où l’interdiction des LGBT, des migrants, etc., dans la Fédération de Russie), et donc, l’approche non civilisationnelle aujourd’hui est synonyme d’acceptation de l’hégémonie de l’Occident et, dans la situation actuelle, du libéralisme. Nous sommes en guerre avec l’Occident dans la Grande Guerre Patriotique, donc l’approche non civilisationnelle n’est rien d’autre que la cinquième colonne des ennemis dans la guerre cognitive pour la conscience sociale des Russes.
Bien sûr, il reste le marxisme classique, qui est lui aussi «non civilisationnel» (avec sa théorie du changement des formations économiques de l’humanité, comme en Occident), mais cela ne fait qu’entraver la voie et alimente le moulin des libéraux. Ainsi, Marx lui-même se montrait solidaire de la bourgeoisie aux étapes où celle-ci renversait le christianisme, les ordres traditionnel et les valeurs de la Tradition. Et plus tard, pensait Marx, nous nous débarrasserions aussi d’eux. Nous savons comment tout cela s’est terminé. Nous avons renversé, il semblait que tout commençait à bien marcher (grâce à la grandeur du peuple russe et au pouvoir central fort, essentiellement impérial, de Staline), puis, soudain, de nouveau l’accumulation primitive du capital, les années 1990, le capitalisme sauvage, les adeptes de ce capitalisme qui arboraient des vestes de couleur framboise, les bandits, les tueurs à gages et les agents de la CIA au gouvernement de la Fédération de Russie.
Ainsi, la relativisation de l’approche civilisationnelle est:
- soit une tentative d’apologie du libéralisme globaliste totalitaire (ce qui est presque toujours le cas); c’est-à-dire une opération à grande échelle des services secrets occidentaux pour mener une guerre cognitive — nos humanistes sont passés, en 30 ans, par toutes les étapes du recrutement systématique: bourses, conférences, offres impossibles à refuser, indices de citation, réformes éducatives, etc.;
- soit du marxisme inerte, la douleur fantôme d’une idéologie chimérique à moitié disparue.
Dans le premier cas, on frôle l’espionnage direct; on le voit dans le cas des agents étrangers Sineokaya et Shulman. Ici, tout est clair. Le libéral est un ennemi du peuple, presque un terroriste potentiel.

Dans le second cas, ce sont les hallucinations des générations les plus âgées, qu’il faut tolérer, mais qu’il ne faut pas prendre au sérieux. Si, au contraire, le marxisme se renouvelle, il s’agirait probablement d’espionnage, et il faudrait alors chercher un «curateur» étranger.
C’est pourquoi la perspective civilisationnelle n’est pas une approche parmi d’autres, mais le seul paradigme possible, si la Russie est bel et bien un État-civilisation, et si Poutine et le pouvoir affirment que c’est très exactement une civilisation. Par conséquent, il faut chercher le pluralisme non pas en dehors du paradigme civilisationnel, mais en son sein. Et c’est très important: il y a de la place pour la droite et la gauche, mais pour une droite civilisationnelle (russe, eurasienne) et une gauche civilisationnelle (russe, eurasienne). En général, pour tous. Mais à l’intérieur du paradigme. Hors de lui, ce n’est que ténèbres. Un crépuscule extérieur. Il ne faut pas s’y aventurer, car le mal y rôde.
17:07 Publié dans Actualité, Définitions, Nouvelle Droite | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, russie, approche civilisationnelle, nouvelle droite, nouvelle droite russe |
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samedi, 13 juin 2026
Le Forum de Saint-Pétersbourg et la guerre de la Russie avec l’Europe - L’État-civilisation, la multipolarité et la nouvelle réalité mondiale

Le Forum de Saint-Pétersbourg et la guerre de la Russie avec l’Europe
L’État-civilisation, la multipolarité et la nouvelle réalité mondiale
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine livre ici son analyse incisive de l’affrontement global actuel, du sens de la Russie comme « État-civilisation » et des évolutions profondes qui s’opèrent dans la société russe et dans la pensée de ses élites.
Entretien avec Alexandre Douguine dans l’émission Eskalation sur Sputnik TV
Animateur : Le président finlandais Alexander Stubb (photo) espère élargir sensiblement l’Union européenne à 40 pays. Le chiffre de 13 nouveaux membres qu’il souhaite intégrer est assez symbolique. Dites-nous, pourquoi la Finlande – en la personne de Stubb – a-t-elle besoin de cela maintenant, et pourquoi l’Union européenne en aurait-elle besoin? Un tel élargissement massif implique pourtant de nombreux facteurs – économiques, idéologiques, et d’autres encore. Quel est le calcul derrière tout cela à ce moment précis?
Alexandre Douguine : Je ne pense pas que l’Union européenne ait besoin de ces pays supplémentaires d’un point de vue purement économique. Ce dont il est vraiment question, c’est que de telles déclarations – et même les mesures politiques concrètes qui ouvrent la voie à l’adhésion de nouveaux pays à l’UE – s’inscrivent dans une nouvelle vague de la guerre menée par l’Occident contre la Russie.
Vous savez, il existe une discipline appelée géopolitique. Je l’étudie, la développe et la promeus depuis de nombreuses décennies, depuis la fin des années 1980, à une époque où presque personne ne s’y intéressait et où le terme lui-même était à peine connu. Cette discipline a été introduite dans le champ universitaire par les Britanniques, en particulier Halford J. Mackinder. Au fond, elle décrivait la stratégie de domination mondiale anglo-saxonne. Mais, naturellement, puisqu’ils décrivaient le monde selon leur vision, il était logique que ceux placés en position d’objet – soit l’ennemi des Anglo-Saxons – développent une géopolitique alternative. Une géopolitique qui ne se fonde pas sur les intérêts de la « civilisation de la mer », représentée par les Anglo-Saxons – la civilisation du capitalisme, du commerce, et de la marchandisation – mais sur la « civilisation de la terre », que ces mêmes Anglo-Saxons qualifiaient de civilisation de l’héroïsme, des valeurs conservatrices et traditionnelles.
Nos Eurasistes ont esquissé les premiers contours, et à partir des années 1980, j’ai développé cette géopolitique alternative. Elle obéit, dans le fond, aux mêmes règles, lois et schémas – mais vus depuis le continent, depuis l’Eurasie, depuis la Russie, depuis le « Heartland ».
Si l’on applique ce prisme géopolitique, on observe ceci: dans la lutte entre la mer et la terre, la question décisive est le contrôle de l’Europe en tant que zone littorale – le fameux Rimland. Du point de vue des Anglo-Saxons, des atlantistes, des partisans de l’OTAN (c’est-à-dire de l’atlantisme), il s’agit d’étendre leur zone d’influence aux dépens de la civilisation de la terre – donc de la Russie.
L’effondrement du Pacte de Varsovie a été un coup fondamental porté à notre première ligne de défense. Ces territoires étaient contrôlés par nous à la suite de la Grande Guerre patriotique. Ils nous ont été retirés, alors qu’ils nous revenaient géopolitiquement. Cela s’est produit en 1989, après l’effondrement programmé du Pacte de Varsovie, et on nous a même persuadés que c’était la bonne chose à faire.

La vague suivante fut la séparation des pays post-soviétiques, historiquement parties d’un même État. Ce fut un autre grand succès pour la civilisation de la mer – pour nos adversaires. Aujourd’hui, le conflit en Ukraine a ouvert la troisième étape de leur expansion. Nous avons tenté de garder l’Ukraine dans notre sphère d’influence, car il s’agit de notre peuple, de nos valeurs, de notre civilisation, de notre Monde russe. En réponse, nous avons reçu un coup massif de l’Occident collectif. Et désormais, l’Occident cherche à étendre encore son influence sur ces territoires post-soviétiques, en les amenant à rejoindre l’Union européenne – et en réalité, l’OTAN. Il s’agit, en substance, de la troisième vague de la Grande Guerre des continents.
Animateur : Je vous interromps un instant. Il y a un autre détail intéressant: le Canada figure aussi sur cette liste. Que fait l’Union européenne sur un autre continent? Et l’inclusion du Canada ne serait guère vue d’un bon œil par les États-Unis. Alexandre Guelievitch, êtes-vous toujours avec nous? Dites-nous, pourquoi le Canada figure-t-il sur la liste d’élargissement proposée par Stubb?
Alexandre Douguine : Je pense qu’il s’agit là d’un coup destiné à Trump. Trump s’écarte en effet de cette ligne atlantiste, mondialiste, libérale. Il tente de rétablir un monde unipolaire – toujours anglo-saxon, mais centré sur les États-Unis et non sur une gouvernance mondiale. Autrement dit, Trump voit le gouvernement mondial comme son propre gouvernement – un gouvernement purement américain. Cela le met en opposition avec les dirigeants libéraux et mondialistes de l’Union européenne et du Canada, qui ont leur propre vision.
C’est justement ce camp libéral-mondialiste qui a déclenché le conflit avec nous en Ukraine. À ce moment-là, c’est un mondialiste et libéral – Biden – qui était à la Maison-Blanche, et les dirigeants des États européens étaient du même bord. Ils ont lancé cette guerre contre nous. Trump, donc, voit les choses autrement… Mais il poursuit ce conflit car il l’a hérité de ses adversaires idéologiques.
Le Canada a été ajouté à la liste justement pour montrer à Trump qu’il existe dans le monde occidental une structure de pouvoir oligarchique globale – le « deep state » international – et non pas son projet individualiste (et, avec Netanyahou, assez aventureux). On essaie de ramener l’Amérique de Trump dans ce cadre. Le Canada, en somme, est une gifle pour Trump, un signal qu’il devra abandonner son impérialisme américain direct et brutal et revenir à l’agenda mondialiste – devenir « aussi européen », faire partie de l’Union européenne. En principe, inviter le Canada dans l’UE est une attaque contre Trump, destinée à le forcer à revenir dans le giron mondialiste.
Je pense que leurs querelles internes ne sont pas si fondamentales, même si elles pourraient s’aggraver selon les circonstances. Pour l’instant, c’est surtout du trolling. Mais le projet d’admettre l’Ukraine, la Moldavie, l’Arménie, éventuellement la Géorgie, l’Azerbaïdjan ou même la Biélorussie (ce qui est évidemment impossible sous Loukachenko, mais de telles idées circulent) – cela, c’est différent. C’est le Grand Jeu géopolitique, vieux de plusieurs siècles. C’est le code géopolitique. Ce ne sont pas de simples déclarations extravagantes de politiciens. Quelle influence réelle a la Finlande? Elle n'en a guère. Et pourtant, je prends cela au sérieux. Ces signaux révèlent des tendances géopolitiques profondes, plus fortes que les idéologies, l’économie, le business, la technologie ou les structures politiques. Les systèmes politiques, les dirigeants et les idéologies passent, mais la géopolitique demeure. Ses lois fondamentales – la façon dont les États sont enracinés dans l’espace – ne changent pas.
Il faut donc prendre ces signaux au sérieux. L’Occident montre clairement son intention de mener la guerre contre nous jusqu’à notre défaite stratégique, notre démembrement, notre effondrement ou notre désintégration interne par l'action de mouvements de protestation. Dit autrement, l’Occident combat déjà contre nous à visage découvert, sans aucune retenue. Nous devons l’admettre et, selon moi, nous préparer à une grande guerre, sérieuse et difficile, contre l’ensemble de l’Occident collectif – sans faire d’exception même pour l’Amérique, car Trump n’est qu’un épisode temporaire.
Animateur : Par ailleurs, rejoindre l’Union européenne, au-delà de tout avantage économique, comporte un risque civilisationnel très sérieux pour les États-nations. Cela implique d'accepter sans broncher tout ce que nous considérons ici comme extrémiste et qui est, à ce titre, interdit, ainsi qu’une politique migratoire totalement différente. Les élites dirigeantes n’en tiennent-elles vraiment pas compte? Pourquoi tant d’États – pas seulement ceux de la liste de Stubb, mais beaucoup d’autres – le savent très bien et se précipitent pourtant pour adhérer? Pourquoi cela se produit-il?
Alexandre Douguine : La réalité, c’est que les libéraux utilisent le nationalisme comme instrument. Il n’y a aucun doute sur qui contrôle qui. Le nationalisme – et même le nazisme – est un instrument artificiel dans les mains des libéraux. Ils le cultivent et permettent à une entité naine, un État raté, de croire à sa grandeur, à sa souveraineté, à son indépendance – pour qu’il puisse se détacher de l’influence de la Russie ou d’autres pôles émergents du monde multipolaire.

Au départ, on présente les choses ainsi: «Vous serez tous nationalistes, souverains, vous pourrez tout avoir à votre guise». C’est nécessaire pour rompre radicalement avec notre influence, sous la bannière de la souveraineté et du nationalisme – loin de nous, de la Chine, de l’Inde. Tout État-civilisation, tout pôle indépendant, est une menace pour les mondialistes. Mais ensuite, les dirigeants prétendument nationalistes, champions de la souveraineté, deviennent soudain de simples gestionnaires au sein de l’Occident global. Toutes leurs revendications de souveraineté s’évaporent aussitôt. Ils s’alignent sur l’agenda mondialiste, et leurs rêves d’indépendance réelle s’évanouissent.
Cela vaut aussi, d’ailleurs, pour de nombreux pays déjà membres de l’UE. Regardez Giorgia Meloni. Elle se présentait à l’origine comme une figure d’extrême droite. Son parti, « Fratelli d’Italia », vainqueur des élections, s’affichait très radical. Et soudain, elle est devenue une exécutante docile des politiques de Kaja Kallas, d'Ursula von der Leyen et de Klaus Schwab. Autrement dit, elle soutient pleinement les démarches les plus anti-nationales et anti-souverainistes de l’UE, bien qu’elle soit arrivée au pouvoir avec des slogans sur la restauration de la souveraineté. Mais cela n’a pas duré.
Il en ira de même – et même plus encore – pour la direction ukrainienne, pour Pachinian ou pour Sandu. Il n’y a même pas à discuter. Ils seront simplement absorbés. La logique de l’Occident est simple: «Aujourd’hui, vous êtes nationalistes? Très bien, tant que vous êtes contre la Russie. Demain, vous ferez partie de nous et nous vous gérerons». Que pensent les forces nationalistes dans tous ces pays? Rien du tout.

Je regarde comment réagissent les autres peuples post-soviétiques – à l’exception de la Biélorussie et de sa population avisée. Tous les autres avalent l’appât de ce nationalisme fictif, impossible et irréel, alors qu'il est pourtant totalement interdit selon les normes internes de l’UE.
Il y a une contradiction flagrante entre cet appât nationaliste – voire nazi – qui donne à la population (ukrainienne ou autre) l’espoir de pouvoir «tout attaquer, détruire, proclamer l'ascendance de toute race que vous voulez…» Et puis, dès que l’opération contre nous est accomplie – et là, c’est la grande géopolitique – ils deviennent aussitôt des exécutants dociles de l’agenda libéral. Ils participent aux défilés adéquats et deviennent un simple menu fretin, géré par les élites mondialistes.
Bienvenue dans un monde où les gens croient faire carrière, alors qu’ils ne sont que des éléments sur le menu de ces élites globales. La logique de l’Occident: si vous détestez les Russes, vous pouvez être ce que vous voulez. La haine est justement ce que recherchent ces forces destructrices. C’est ce que l’on voit aujourd’hui en Ukraine. Et quel nationalisme est-ce là? Ce pays disposait d’un vaste territoire, qu’il contrôlait paisiblement – personne ne lui contestait rien. Mais dès que les libéraux ont poussé l’Ukraine vers l’OTAN et l’UE, les pertes colossales ont commencé: perte de territoires, de souveraineté, d’indépendance, d’économie, de population. Tout a déraillé. Quel nationalisme est-ce là?
Ils continuent d’attaquer et de commettre des actes terroristes sans voir la contradiction évidente. C’est, à mon avis, un profond seuil de conscience. Le même schéma se répète chez d’autres radicaux est-européens, post-soviétiques ou même ouest-européens. Ils crient: «Nous allons gouverner ici, pas de migrants», mais en réalité, ils deviennent docilement les exécutants de la volonté mondialiste.
Les mondialistes contrôlent les nationalistes, pas l’inverse. Toute tentative de s’allier aux forces mondialistes est vouée à l’échec – c’est une impasse. Pourquoi ceux qui sont séduits ne le voient-ils pas ? Pourquoi perdent-ils toute capacité de raisonnement politique qui pourrait peser la vraie souveraineté et les intérêts réels ? Difficile à dire, mais le degré d’aveuglement cognitif dans les sociétés modernes est sidérant.
Animateur : Puisque vous avez évoqué l’Ukraine, abordons ce sujet. Il y a d’abord eu la lettre ouverte et bruyante de Zelensky, écrite dans un langage totalement inacceptable pour la politique publique. Puis la rencontre entre Zelensky, Macron, Starmer et Merz, après laquelle un nouvel ultimatum a été adressé à notre pays. Pourquoi répètent-ils sans cesse les mêmes schémas? Espèrent-ils obtenir quelque chose? Quel est le but de tout cela?
Alexandre Douguine : Bien sûr, ils mènent une guerre contre nous. Ils espèrent nous infliger une défaite stratégique. Nous répondons généralement qu’ils n’y parviendront pas. Je suis persuadé que nous avons raison – ils n’y parviendront pas – mais ce «n’y parviendront pas» n’arrivera pas tout seul.

Si nous nous réveillons, si nous nous ressaisissons, rassemblons notre volonté, notre intelligence, notre détermination, et regardons honnêtement ce qui nous manque vraiment pour une victoire authentique et convaincante… Qu’est-ce que la victoire? Ce serait, par exemple, être prêt à infliger une défaite stratégique à l’Ukraine. Non pas à l’Occident, mais à l’Ukraine. Oui, cela veut dire démilitarisation et «dénazification». Cela signifie établir le contrôle sur ce territoire pour qu’il ne puisse plus nous menacer, ni idéologiquement, ni militairement. Voilà à quoi ressemblerait une défaite stratégique du régime ukrainien actuel. L’Europe, qui le soutient, serait l’étape suivante.
Eux ont une autre perception. Ils pensent qu’en luttant contre nous, ils peuvent nous infliger une défaite stratégique. Ils voient apparemment nos faiblesses – que nous-mêmes ne percevons peut-être pas, ou qu’ils imaginent, ce qui est possible aussi. En tout cas, ils estiment que, par exemple, nous en sommes à la quatrième ou cinquième année de guerre avec des résultats très relatifs. En ce sens, ils ont raison de leur point de vue. Donc, ils pensent qu'il faut continuer à faire pression sur la Russie par des sanctions, des provocations, des menaces, pour qu’elle perde confiance, se sente faible, et que sa société se fracture.
Vous croyez que rien de tout cela ne fonctionne? Si, cela fonctionne. Bien sûr, c’est surtout de la propagande ennemie, mais, à l’intérieur du pays, les gens commencent aussi à se poser des questions: comment est-ce possible? Où est l’image de la victoire? Où est la logique claire? Beaucoup deviennent insatisfaits, et c’est précisément ce sur quoi ils comptent. L’ennemi parie sur le fait qu’en faisant pression sur la Russie, en élevant le niveau de confrontation, il atteindra son but. D’autant que nos réactions ont été assez modérées jusqu’ici. «Oreshnik» sans ogives spéciales, frappes sur des cibles peu symboliques…
Ce n’est pas drôle. Leur volonté de nous infliger une défaite stratégique n’a rien d’amusant. Hitler aussi voulait infliger une défaite stratégique à l’URSS – c’était extrêmement sérieux, et nous n’avons gagné la Grande Guerre patriotique qu’au prix d’immenses efforts. Aujourd’hui, il se prépare quelque chose d’aussi grave, voire plus. L’Europe compte 400 millions d’habitants, c’est beaucoup. Et l’Amérique a une population énorme et des capacités économiques et technologiques colossales.
Je ne veux effrayer personne. Je dis simplement que la situation prend une tournure très dangereuse. Si nous attendons d’eux qu’ils fassent un pas vers nous, qu’ils négocient ou changent de ton – pourquoi feraient-ils cela? Avons-nous des arguments irréfutables à faire valoir? Avons-nous de tels succès qu’ils seraient contraints de négocier – par exemple, arrêter notre offensive puissante? Si Kharkov et Odessa étaient à nous, si nous étions aux portes de Kiev – là, ils changeraient de ton. Mais tant que la ligne de front reste à peu près ce qu’elle est, la situation est très dangereuse. Eux croient sincèrement qu’ils gagnent. Nous savons que ce n’est pas le cas, mais, puisqu’ils le croient, nous ne pouvons pas l’ignorer.
Animateur : Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg vient de s’achever. Outre les enjeux économiques, il portait sur l’ordre mondial futur. Le président Vladimir Poutine y a longuement parlé du futur ordre mondial. Alexandre Guelievitch, quelle importance ont de tels forums aujourd’hui pour déterminer la façon dont nous vivrons demain ? Quel est leur rôle ?
Alexandre Douguine : Tous les forums sont différents. Il y a Davos, où les mondialistes élaborent leurs projets. Il y a des forums dominés par la Chine, où on parle surtout de la Chine. D’autres, islamiques, centrés sur des enjeux propres aux pays islamiques.
Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg a été conçu – et j’étais là à ses débuts, quand Egor Stroïev et Evgueni Primakov (photo) en ont posé les bases à la fin des années 1990 (vers 1997-1998). Lors des premières éditions, j’y présentais mes livres et projets: Les Fondements de la géopolitique, La Patrie absolue, Notre voie. Je me souviens combien ces idées paraissaient alors intempestives – elles suscitaient de l’incompréhension. Nous en discutions avec des responsables du système Eltsine, ses conseillers, ministres et vice-ministres. De mon point de vue, tout ce que je disais était juste, mais, pour eux, cela sonnait comme un terrible contretemps. Même si Primakov et son entourage, ainsi que certains militaires, appréciaient beaucoup.
Mais, en près de trente ans, d’immenses changements ont eu lieu. D’abord, Vladimir Poutine a donné au forum une ampleur considérable dans les années 2000. Il est devenu une vitrine de la Russie – de ses réussites et de ses succès. Les dirigeants de nombreux États européens venaient alors, lorsque les tensions avec l’Europe n’avaient pas atteint le stade actuel de guerre ouverte. C’était une fenêtre sur une Russie nouvelle, montante, désireuse de s’intégrer à l’Occident tout en préservant sa souveraineté.
Ce projet s’est progressivement effondré. D’abord à cause du Covid, qui a annulé ou vidé le forum. Puis avec le début de l’Opération militaire spéciale. Au début, le forum a connu un reflux – tentative d’isoler et de diaboliser la Russie. Tous ces invités de haut rang et représentants de grandes entreprises, qui formaient le cœur du forum dans les années 2000, ont disparu. Ce forum de l’époque avait ses zones d’ombre, ses excès festifs. Saint-Pétersbourg devenait une sorte de « vitrine sur l’Europe » où affluaient, des deux côtés, des personnages peu recommandables. Mais ce SPIEF orienté vers l’Occident n’existe plus.
Pendant quelques années, le forum a été un peu désorienté, pendant que nous reprenions des forces et démontrions que nous construisions notre propre voie. Les invités venaient surtout de civilisations non occidentales. C’était bien aussi: la Russie n’était pas oubliée, nous restions ouverts – mais plus au monde occidental.

Et aujourd’hui, à ce forum, j’ai noté une évolution intéressante: il redevient puissant, gagne en force, et nous revenons à nous-mêmes. Nous retrouvons une confiance en nos capacités, et un tournant profond s’opère chez nos élites politiques vers notre identité civilisationnelle profonde et vers la multipolarité évoquée par le Président. Et cette confiance inspire tout le monde.
Cette année, les invités nous regardaient tout autrement – y compris de nombreux Occidentaux. Des personnalités marquantes sont venues, comme Candace Owens, journaliste américaine indépendante, influente auprès de dizaines de millions de personnes. On sentait que ces gens venaient en Russie en connaissance de cause, et les Russes présents savaient aussi qui ils étaient. Lorsqu’une attaque de drone est survenue au matin, cela n’a effrayé personne, au contraire, cela a uni les gens. Ils se sont sentis un tout.
Il n’y avait plus cette domination des libéraux systémiques. Avant, les patriotes porteurs d’idées souverainistes – Glaziev, Galouchka, Malofeev, Isaev – paraissaient des oiseaux rares. Désormais, il n’en reste rien. Des représentants de nos élites, des régions, et des invités étrangers, tous très concentrés, déterminés, énergiques, comprenaient ce qu’est la Russie comme État-civilisation.

Oui, il y avait encore des défauts, comme l’exposition de voitures étranges, vestiges de l’« archéo-modernité » des années 2000-2010. Nous n’échappons pas à ces vagues d’absurdité. Mais souvenez-vous: autrefois, le pavillon Tsargrad de Malofeev était décoré en style Khokhloma (illustration, ci-dessus), et tout le monde était étonné. Puis sont apparus des kokoshniks électroniques. Désormais, presque chaque stand met en avant des éléments russes. Les pavillons de nos régions montraient leurs traditions ethniques et culturelles – régions russes et républiques nationales. Chaque ville montrait son unicité, mais nous sommes un même peuple.
Il n’y a plus de division entre «ceux qui sont en guerre» et «ceux qui ne le sont pas». Gouverneurs, fonctionnaires, ministres, entrepreneurs – tous participent à ce processus historique. Tous comprennent la gravité de la situation. Pour moi, ce forum fut une démonstration unique du retour progressif de la Russie comme État-civilisation pleinement souverain, qui ressent sa dignité, sa force et sa liberté. Et cette Russie est prête au dialogue avec tous ceux qui le veulent: à l’Est, à l’Ouest, en Afrique, en Amérique latine. La Chine était très présente. Une excellente journaliste indienne est venue, ravie de ce qu’elle a vu. En somme, les contours du nouveau monde se dessinent sous nos yeux.


Notre forum, celui de Saint-Pétersbourg – où, à l’origine, je distribuais un peu seul la brochure « Notre voie » qui décrivait ce à quoi nous sommes finalement parvenus avec tant de peine – m’a laissé d’abord un sentiment de solitude, d’avance prématurée. Et aujourd’hui, à ce forum où j’ai participé, j’ai ressenti: oui, c’est lent – « les moulins des dieux tournent lentement » – tous nos processus sont lents. Mais si l’on a confiance, si l’on travaille, si l’on attend, si l’on aime son pays et qu’on s’y consacre sans relâche, alors, en trente ans, on voit des résultats. Surtout si la direction du pays continue dans la voie patriotique.
C’est donc la confirmation d’un long et immense effort, d’un travail minutieux de millions de Russes. Autrement dit, nous avons dévié le navire de la Russie de la trajectoire difficile de l’intégration dans l’Occident vers l’affirmation de notre identité, de notre souveraineté, de notre liberté, de nos valeurs civilisationnelles et traditionnelles. Et nous avons franchi un seuil. Les deux forums précédents étaient déjà bons, mais il était difficile de dire clairement ce que nous proposions. Nous montrions que nous commencions à nous rassembler, à repenser notre place dans le monde, à faire de la substitution d’importations. Mais aujourd’hui, la question n’est plus la substitution, mais comment libérer le potentiel infini de la Russie – en politique, ressources, économie, technologie.
J’ai aussi été agréablement surpris par les sessions cette année. Une sur deux portait sur la démographie, la natalité, le développement régional, l’aménagement urbain. Une partie de l’agenda était patriotique – soutien aux mères, aux femmes et aux familles; l’autre, sur la percée technologique, l’intelligence artificielle, les innovations. C’est un programme optimal.
À la session que nous avons organisée avec Malofeev (photo, ci-dessus), nous avons discuté des menaces pour 2050 et des moyens d’y répondre. Ce fut l’une des plus vivantes et fréquentées après le discours du Président. La salle n’a pas suffi: il aurait fallu tripler la capacité. Cela montre que les gens prennent l’avenir très au sérieux. Ils comprennent quels dangers planent sur notre pays et les défis à surmonter. Il n’y avait aucune trace de suffisance ou de fanfaronnade. Nous sommes unis, nous nous rétablissons, nous sommes forts, et on ne peut pas nous intimider. Nous sommes enfin consolidés dans notre dimension patriotique. Il n’y a pas d’autre option – tout le reste a disparu ou s’est tu, du moins ce n’était pas visible au forum. Les gens présents savaient leur tâche: sauver la Russie dans des conditions difficiles. Difficiles, mais pas désespérées.
Animateur : Alexandre Guelievitch, au forum comme dans de nombreux discours publics, on parle de la Russie comme «État-civilisation» et de la création d’un monde multipolaire, qui avance activement. Dans le contexte d’un monde multipolaire, que signifie la Russie comme État-civilisation? Quelle est cette civilisation?
Alexandre Douguine : Je viens de publier un livre intitulé L’État-civilisation, rédigé sur commande de l’État.
Qu’est-ce que cela veut dire, «être une civilisation»? Cela signifie détenir le monopole absolu sur le sens. Autrement dit, la Russie décide elle-même de ce qui est bien ou mal, de ce qui est humain ou non, de quels objectifs nous poursuivons, de quel type de société nous bâtissons, de quel système nous choisissons – et personne de l’extérieur ne peut nous imposer ses valeurs. Si nous voulons, nous les acceptons librement ; si nous ne voulons pas, nous les rejetons. C’est ce degré de souveraineté civilisationnelle qui est inaccessible à un État ordinaire.
L’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas ou la Belgique sont aussi des États souverains. Le Maroc et l’Égypte aussi. Mais ils appartiennent à une civilisation ou une autre et doivent en partager les valeurs, même contre leur intérêt national. Une civilisation décide des choses les plus importantes. Elle détermine non seulement le bien et le mal, mais même ce qui existe ou non. Une civilisation a son propre cosmos; elle décrit la structure même de l’être selon ses propres idées.

Notre civilisation est sans aucun doute d’essence orthodoxe et slave orientale. C’est le Monde russe – notre noyau. Cette affirmation calme et digne du principe russe comme axe de notre civilisation, l’orthodoxie comme contenu spirituel, la puissance étatique et impériale comme expression politique de notre messianisme historique – avec les valeurs de miséricorde, d’ouverture, d’universalité, de famille traditionnelle, d’attitude traditionnelle envers les générations – tout cela constitue la vie intérieure de notre peuple. C’est ce qui nous façonne.
C’est bien plus important que la technologie, les ressources, l’économie, le commerce, la finance ou les affaires. Tout cela compte, mais c’est secondaire, instrumental dans la civilisation. Les Russes doivent avoir une économie russe et un système financier russe. Si quelque chose à l’étranger nous plaît – la finance islamique ou d’autres formes de gestion financière –, nous pouvons l’adopter, mais ce doit être notre choix. Si nous voulons, nous prenons; sinon, nous rejetons. Personne ne peut nous imposer quelle monnaie utiliser, avec qui commercer, avec qui être ami ou coopérer. Tout vient d’un seul endroit – du centre de notre âme, du cœur russe.
L’idée d’État-civilisation est une philosophie, une doctrine, une vision du monde, une idéologie – ce que vous voulez. Ce terme unique ouvre un champ immense de significations. Si nous sommes une civilisation indépendante, nous ne sommes pas l’Occident. Et alors, l’Occident perd son universalité, son exclusivité, son monopole, son hégémonie sous toutes ses formes.
On peut prendre du bon à l’Ouest et rejeter le reste. Et personne ne peut dire: «Pourquoi n’adoptez-vous pas les droits de l’homme?». Parce que nous comprenons autrement les droits et l’humain. Voilà pourquoi nous ne suivons pas votre conception. De plus, vos «droits de l’homme» sont une idéologie libérale individualiste à votre service. Nous ne jouons pas ces jeux. Nous avons notre propre vision de l’homme et de ses droits, fondée sur notre tradition orthodoxe et humaniste plus que sur vos idées récentes.

Autrement dit, nous fixons nous-mêmes nos normes, critères, objectifs, mesures. Voilà ce que signifie être une civilisation. Cela vaut pour tout: éducation, politique, etc. Par exemple, en tant qu’État-civilisation, nous pouvons abolir la démocratie. Les gens s’affolent: «Pourquoi supprimer la démocratie?». Mais nous pourrions ne pas l’abolir… Voyez: on panique, on croit qu’il n’y a pas d’alternative à la démocratie. Pourtant il y en a. C’est une invention ouest-européenne de l’époque moderne, qui fonctionne mal, dégénère, et devient une dictature masquée des élites. Pourquoi y tenir? Ce n’est pas une loi divine, juste une construction humaine.
Ce n’est pas mauvais en soi. Nous avions le système du zemstvo, la zemshchina – des assemblées populaires. Ce type de démocratie nous convient. Quant à la démocratie libérale, nous l’avons déjà rejetée avec le libéralisme, mais nous pouvons en garder certains éléments si nous le voulons. C’est l’essentiel: si nous avons des éléments de démocratie, ce sera parce que nous l’aurons choisi, pas parce qu’on nous l’a imposé. Ce sera une décision réfléchie. Mais pour cela, il faut d’abord comprendre si nous en avons besoin. Peut-être que nous vivrons mieux sans elle. Et si l’on panique – «Non, impossible sans la démocratie!» – on tombe dans le piège.
Sur ce point, les penseurs doivent se réunir en conseil populaire. Peuple russe, voulez-vous la démocratie? Le peuple pourrait dire: «Peu importe, donnez-nous la prospérité, la justice, l’honnêteté, un État fort – à quoi bon la démocratie?». Ou bien: «Non, je veux vraiment la démocratie». Si le peuple le veut, on l’adoptera.
L’essentiel est de comprendre que nous pouvons choisir ou non. Nous ne devons rien à personne. Cela vaut pour les droits de l’homme, la société civile: si nous voulons, nous construisons une grande puissance et choisissons ce que nous voulons. C’est cela, l’État-civilisation: l’autonomie totale. Personne ne peut nous imposer de religion, d’idéologie, de politique, de culture, de science, de normes éducatives – tant que nous, le peuple russe, réfléchissons honnêtement et profondément. Voilà ce que donne la civilisation: la liberté la plus large possible dans l’histoire humaine.
Animateur : Faut-il pour autant l’inscrire dans la loi? Ou cela doit-il rester de l’ordre de la vision du monde? Car tout ce que vous avez dit – et peut-être me trompé-je – me fait penser à une idéologie, or la Constitution l’interdit. Ne faudrait-il pas évoluer?
Alexandre Douguine : Les avis divergent. D’abord, rappelons les conditions de l’adoption de la Constitution: un moment historique particulier. Mais la Constitution n’est pas une loi divine. Les constitutions s’adoptent, changent, s’annulent, se réécrivent, ou un pays peut vivre sans. C’est un phénomène historique, il ne faut pas l’absolutiser.
Oui, l’idéologie d’État est interdite chez nous. Pourtant, jusqu’au début de l’Opération militaire spéciale, nous en avions une. C’était le libéralisme occidental, incarné dans l’économie et la culture: «Soyez individualiste, faites carrière, tournez-vous vers l’Occident – tel est le but». C’était notre idéologie réelle. Formellement interdite, mais dominante.
Aujourd’hui, nous nous en libérons – du libéralisme – et ouvrons un nouvel horizon idéologique. Dans le cadre de l’État-civilisation, chaque idéologie sectorielle a droit de cité, chaque forme politique peut être discutée. L’État-civilisation n’est pas un modèle dogmatique, c’est l’ouverture à tout, sauf à la dictature de l’Occident et au libéralisme imposé.
15:49 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : forum de saint pétersbourg, alexandre douguine, entretien, actualité, russie, état-civilisation, europe, affaires européennes |
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vendredi, 12 juin 2026
Russie et Chine: deux civilisations dépourvues de prétentions impériales et hégémoniques

Russie et Chine: deux civilisations dépourvues de prétentions impériales et hégémoniques
Davide Rossi
Source: https://telegra.ph/Russia-e-Cina-due-civilt%C3%A0-prive-d...
Dans l’analyse géopolitique, rien n’est plus grave que d’universaliser les catégories interprétatives. Les chercheurs occidentaux étendent généralement leurs références culturelles à d’autres civilisations, commettant ainsi, en fin de compte, une erreur aussi grossière que trompeuse.
Cette erreur est particulièrement commise à l’égard de la Russie et de la Chine, aussi pour renforcer l’interprétation de ces deux pays comme “adversaires systémiques” à vaincre, partant du postulat selon lequel les relations internationales seraient dominées par des tentatives constantes d’hégémonie au détriment des autres acteurs du théâtre mondial.
Il demeure donc impossible pour les chercheurs d’orientation atlantiste de comprendre la complexité et la multiplicité de systèmes socio-économiques qui représentent de véritables civilisations : séculaire pour la Russie, millénaire pour la Chine.


Pour renverser cette série de préjugés prépondérants et profondément trompeurs, la lecture de l’essai « La Cina non si USA », de Fabio Massimo Parenti, géographe économico-politique et enseignant en Études Globales, devient non seulement passionnante, mais aussi fondamentale et incontournable, du moins pour comprendre la Chine socialiste d’aujourd’hui.
Parenti entre immédiatement dans le vif du sujet en expliquant que les logiques de domination, de puissance et de rivalité occidentales mènent toujours à la guerre, et sont diamétralement opposées aux concepts fondateurs de l’idée étatique chinoise, à savoir l’unité et l’harmonie: «Par unité, la tradition chinoise entend la continuité politico-étatique et civilisationnelle d’un espace intrinsèquement pluriel; par harmonie, la capacité à composer et à gouverner les différences, sans pour autant les annuler. L’harmonie implique la gestion du conflit et des contradictions au sein d’un ordre partagé. Ces deux catégories sont centrales dans la pensée confucéenne et dans la construction historique de l’État-civilisation chinois».
On pourrait en dire autant de la Russie, nation où culture, tradition, respect, religions – tant orthodoxe que musulmane, ainsi que le chamanisme chez les peuples russo-sibériens – représentent, avec l’antifascisme issu de la Grande Guerre patriotique, qui a vu vingt-sept millions de Soviétiques tomber pour la liberté de l’Europe face au nazisme et au fascisme, une identité partagée et, en même temps, les racines profondes de la civilisation russe, formée dans un contexte – celui des immenses étendues nordiques – où la notion d’espace et de temps acquiert un sens différent de celui qui prévaut chez d’autres peuples et civilisations.


Vassili Grossman (photo), bien qu’il fût un célèbre critique du bolchevisme et du stalinisme, écrit à ce sujet dans Tout passe (1963): «Le nom de Staline est inscrit dans l’histoire de la Russie pour l’éternité. C’est en scrutant Staline que la Russie post-révolutionnaire s’est connue elle-même et a trouvé un langage révolutionnaire capable d’apporter de la clarté… Le parti bolchevique avec Staline est devenu le parti de l’État national, de sorte que l’État et le Parti ont trouvé leur expression aboutie et convergente dans la personnalité de Staline. Dans le caractère, l’intelligence, la volonté de Staline, capables d’unir la culture asiatique à la culture marxiste, l’État a ainsi manifesté son caractère, sa volonté, son intelligence. Le système étatique russe n’est pas historique, mais méta-historique, son principe est universel, inébranlable, applicable à tous les régimes de la Russie à travers son histoire millénaire. Avec l’aide de Staline, les catégories révolutionnaires, essence et fondement de la nouvelle étaticité socialiste, ont fusionné dans la tradition nationale russe millénaire».
Il apparaît donc évident que la Chine et la Russie ne sont pas et ne peuvent pas être assimilées à des puissances impériales en quête d’hégémonie. Au contraire, Chinois et Russes ont pleinement conscience de la valeur sociale et collective de la vie, de son sens communautaire, indispensable à la juste expression de la citoyenneté ; femmes et hommes ne sont donc pas de simples monades abruties par un individualisme égoïste, uniquement préoccupées par la réussite économique ou l’enrichissement personnel.

Il convient d’ailleurs de rappeler que la Chine aussi a compté vingt millions de morts pendant la Seconde Guerre mondiale, soutenant presque à elle seule le choc de l’impérialisme japonais allié des nazis-fascistes, et cela bien avant l’intervention tardive des États-Unis.
C’est ainsi qu’émerge clairement que la proposition d’un ordre mondial multipolaire constitue un nouveau paradigme global fondé sur l’idée d’un avenir partagé pour l’ensemble de l’humanité. Le respect mutuel entre nations, la coopération et la collaboration deviennent l’horizon possible et le moteur de la conviction, de plus en plus répandue dans le Sud Global, que la proposition sino-russe est la seule voie possible pour bâtir l’avenir.

Dans le conflit sino-américain, le professeur Fabio Massimo Parenti décèle, pour de nombreuses raisons, l’incompatibilité croissante entre Confucius et Hobbes: «Selon Confucius, le réseau de la vie est harmonieux par nature, reflet de l’ordre cosmique; pour Hobbes, au contraire, la vie est guerre à l’état naturel, et l’ordre naît de la peur. Deux visions de l’humanité, deux anthropologies, deux conceptions de l’ordre qui peuvent dialoguer ou s’affronter. L’affrontement invisible ne se fait pas de tranchées, de missiles et de drones, mais d’idées et de significations. C’est une guerre silencieuse entre deux paradigmes. D’un côté, le paradigme de la domination: la conviction que l’homme doit s’imposer au monde pour survivre et que la paix naît de la guerre. De l’autre, le paradigme de l’harmonie: l’idée que l’ordre découle de la relation et de la bienveillance humaine, que la force réside dans l’équilibre et que la coexistence est la forme la plus élevée de civilisation. Ce n’est pas seulement une différence de systèmes politiques ou de modèles économiques, mais avant tout une différence dans la conception de l’humain. L’un parle le langage de l’individu et de la conquête, l’autre celui de la société et de l’équilibre».
L’Occident, dominé par l’anglosphère, en vient ainsi à interpréter la paix comme une étroite et brève parenthèse entre guerres économiques, commerciales et même militaires, menées pour affirmer la domination hégémonique de l’Empire étoilé sur le reste de la planète, avec des bénéfices précaires pour ses subordonnés et subalternes européens. Une vision désormais inacceptable pour tout le Sud Global, qui aspire à un multipolarisme destiné à clore définitivement l’ère prédatrice et violente du pillage des ressources énergétiques, minières et alimentaires, pour en ouvrir une nouvelle qui garantisse aussi à leurs peuples un chemin de croissance matérielle et spirituelle.
C’est précisément le Sud Global qui voit en la Chine et en la Russie les initiatrices d’une proposition de nouvel ordre mondial sans aucun projet de domination hégémonique.
C’est plutôt l’Inde de Narendra Modi qui se pose, avec une fermeté de plus en plus évidente et préoccupante, comme la seule alternative impérialiste à Washington, n’hésitant pas, en raison de sa population, la plus importante au monde, et de sa troisième place en économie, à ambitionner de diriger la planète, en interprétant le rôle de l’hindouisme comme moteur d’une innovation destinée à se transformer en domination mondiale, d’ailleurs en étroite alliance avec le sionisme et ses représentants de plus en plus dangereux.
Tandis que l’Occident entretient de faux récits décrivant l’univers sino-russe comme un espace d’«autocraties», voire en qualifiant directement ces nations de «dictatures», il apparaît évident que, dans les deux États, ceux qui sont appelés à gouverner possèdent des compétences développées et profondes, alors que dans les démocraties occidentales formelles, c’est tout le contraire; tout comme les valeurs de la justice sociale et de la solidarité restent déterminantes, au même titre qu’un horizon profondément éthique et moral.
En substance, plus encore que l’amélioration individuelle et autocentrée, la proposition multipolaire offre une issue définitive au colonialisme et au néocolonialisme, c’est-à-dire une voie vers une pleine et entière indépendance et souveraineté nationale, laquelle, en contrôlant les richesses nationales, permettra d’assurer un bien-être généralisé à l’ensemble de la collectivité.
Les femmes et les hommes d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine ont pleinement conscience que le nouvel ordre multipolaire ambitionne d’apporter paix et coopération à toutes celles et ceux qui vivent sous le ciel ; les Chinois appellent cela «Tianxia», car la quête de l’harmonie sera toujours préférable à l’arbitraire de l’impérialisme, d’autant que l’Occident a perdu le sens du futur, alors que pour le camp multipolaire, celui-ci est clair et fondé sur la coopération et l’esprit communautaire.
Article original : Strategic Culture Foundation
15:22 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : russie, chine, actualité |
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Alexandre Douguine: On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie

Alexandre Douguine: On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie
par Alexandre Douguine
On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie. Ce concept est purement russe, et dans d’autres langues on écrit intelligentsia, en sous-entendant qu'il y a un contexte russe. Le terme latin intelligentia signifie raison, être raisonnable, intelligence. Ce n’est pas du tout ce que nous entendons ici.
Je ne me hâterais pas de généraliser à propos de l’intelligentsia. L’influence néfaste de l’Occident n’a pas été apportée en Russie par l’intelligentsia, qui n’existait pas encore au XVIIIe siècle. C’est l’État – le tsar Pierre – qui l’a fait.

Pouchkine disait qu’en Russie, le seul Européen (c’est-à-dire le salaud) c’est l’État. Il voulait dire que le peuple est différent, qu’il est porteur de sa propre civilisation russe et particulière.
L’intelligentsia russe est apparue au XIXe siècle et elle était très diverse. Elle se réunissait en cercles, était animée par des idées, cherchait la vérité, écrivait des romans et des poèmes, des tableaux et des symphonies, en discutait le sens, se disputait jusqu’à l’enrouement, vivait de la pensée. Ce sont ces jeunes Russes ardents de Dostoïevski qui rêvaient d’un idéal élevé. Elle pouvait être orgueilleuse et se tromper, être fière et lancer des slogans irresponsables, mais elle allait aussi chez les starets à Optina, se repentait et souffrait, promettait de changer et retombait à nouveau dans les excès. Elle souffrait sincèrement pour le peuple et l’aimait de tout son cœur, ne comprenant parfois pas du tout ce qu’elle aimait et pour qui elle se battait. Elle essayait de dire que la Russie, c’est plus que l’État, que c’est un pays (une civilisation), une société, une personne, une communauté, un peuple. Qu'elle n’était pas entièrement occidentalisée. Qu'elle était au moins pour moitié (sinon plus) véritablement russe, authentiquement elle-même. Même les libéraux russes occidentalisés (pas tous, mais beaucoup) étaient d’abord et avant tout des nationalistes russes, qui cherchaient à adopter les technologies occidentales pour devenir plus forts et affronter l’Occident d’égal à égal. Et en Occident, l’intelligentsia russe cherchait quelque chose qui lui était proche, quelque chose de russe. Quant aux populistes de gauche russes, y compris les SR (socialistes-révolutionnaires), voire les terroristes, ils se livraient au terrorisme non pas pour le libéralisme, mais pour le peuple, pour sa vérité, pour sa russéité. Et l’État, ils ne le considéraient pas comme tel. Ils y voyaient l’Occident. Mais ils voulaient la Russie. Quant à l’intelligentsia slavophile ou orthodoxe, je n’en parle même pas. Elle se souciait de tout cœur de l’État, mais celui-ci l’a simplement trahie.


L’intelligentsia russe de l’Âge d’Argent aspirait à un renouveau. Dans la Russie impériale tardive, elle ne voyait rien d’autre qu’une bureaucratie idiote. Même le monarchiste radical Lev Tikhomirov ne fut pas surpris de la chute de la monarchie. Elle était condamnée – non pas par manque de libéralisme, mais par son excès.
Dans les années 1960–1970 du XXe siècle, l’intelligentsia soviétique voulait une continuité avec l’Âge d’Argent. Elle voulait Akhmatova et Mandelstam, elle voulait l’orthodoxie et la sophiologie, le cosmisme et l’idéalisme, Stravinsky et Scriabine, mais pas le marché ni la mondialisation, ni les théories du genre, ni le mouvement LGBT (aujourd'hui interdit en Russie). C’est l’État, incarné par les hauts responsables du Parti communiste – Iakovlev et Kossyguine, Andropov et Gorbatchev, Eltsine et Sobtchak – qui s’est précipité vers l’Occident. Encore et toujours, c’est l’État qui, en Russie, devient à chaque fois le principal occidentaliste, libéral et Européen. Pas l’intelligentsia. Mais on rejette tout sur l’intelligentsia.

Ce n’est pas qu’elle soit totalement innocente. Par sa division, sa vanité, son égoïsme, son hystérie, son envie, son scepticisme venimeux, elle n’améliore pas la situation. Elle ne pouvait pas sauver la Russie, elle n’y parvint pas. Mais l’intelligentsia russe n’est cependant pas le principal coupable de nos malheurs. Voilà ce que je veux dire. Les plus grands méchants de notre histoire n’étaient pas des intellectuels russes, mais autre chose. Dans les années 90, ceux qui sont arrivés au pouvoir en Russie n’étaient pas des intellectuels, mais une bande de véritables ordures. Une élite d’État russophobe et étrangère a cédé le pouvoir à une autre – directement coloniale, libérale, qui n’était même plus occidentalisée, mais tout simplement occidentale. Les émissions Ogonyok, Echo de Moscou et les Komsomols de Moscou ont été créées et soutenues par l’État. D’en haut. La faute de l’intelligentsia, c’est de ne pas avoir compris cela tout de suite, de ne pas s’être indignée, de ne pas s’être soulevée. Non, elle a collaboré avec la bourgeoisie comprador de la même manière qu’autrefois avec la dictature bolchevique. C’est bien sûr honteux. Mais ce n’est pas elle qui prenait les décisions. Tout se décidait à un autre niveau. L’État s’est trahi lui-même. Le peuple et l’intelligentsia sont devenus les objets et les victimes de cette opération. Ils ont été trompés.
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dimanche, 07 juin 2026
Nord Stream: le récit officiel vacille

Nord Stream: le récit officiel vacille
Par Ilia Ryvkin
Source: https://www.freilich-magazin.com/politik/nord-stream-die-...
De nouvelles enquêtes et des analyses techniques remettent en question les hypothèses centrales autour du sabotage de Nord Stream. Ilia Ryvkin s'interroge sur les acteurs potentiellement impliqués et sur les intérêts géopolitiques qui pourraient se cacher derrière l’attentat.
Les explosions des gazoducs Nord Stream en septembre 2022 comptent encore aujourd’hui parmi les actes de sabotage les plus lourds de conséquences dans l’histoire européenne récente.
En quelques secondes, Nord Stream s’est transformé en un effondrement physique de vagues de pression et de masses de gaz montant à la surface. L’explosif n’a d’abord ouvert la paroi du tuyau qu’à un endroit localisé. Puis, la pression interne pouvant aller jusqu’à 165 bars s’est déchaînée: le gaz s’est échappé dans la mer à la vitesse du son, d’énormes bulles sont remontées à la surface et le pipeline a été soulevé du fond marin. Il s’en est suivi une cascade de dommages mécaniques. Sur Nord Stream 1, environ 282 et 249 mètres de tuyau ont été détruits sur deux tronçons. Ce qui importe, c’est la comparaison avec Nord Stream 2 : là, une conduite est restée largement intacte, car la pression, après une première fuite, était déjà tombée à environ 35 bars.
L’enquête technique d’Erik Andersson
La reconstitution de l’ingénieur suédois Erik Andersson se distingue de la plupart des autres analyses concernant Nord Stream par son approche purement technique. Andersson a organisé ses propres expéditions sur les lieux des explosions en mer Baltique et a analysé les segments de tuyaux déformés, les schémas de rupture et la dynamique des gaz lors des détonations. Ses travaux se situent au croisement de l’ingénierie, de l’OSINT et de l’analyse géopolitique.
Il a présenté les résultats de ses recherches récemment au Bundestag, sur invitation du groupe parlementaire AfD. Le mot d’introduction et la modération étaient assurés par le porte-parole aux affaires économiques Leif-Erik Holm et le porte-parole à la politique énergétique Steffen Kotré. Près de quatre ans après les explosions des pipelines Nord Stream, l’affaire est officiellement toujours qualifiée d’« inexpliquée ». C’est précisément là que réside aujourd’hui sa vraie fonction politique. La vérité est maintenue dans un état d’incertitude permanente, car trop de certitudes géopolitiques occidentales seraient remises en cause si l’on tirait publiquement les conséquences des révélations existantes.

Le procès de Londres et la question ouverte des auteurs
Un procès à Londres offre désormais une rare occasion de faire le point. Nord Stream AG a porté plainte devant la High Court contre ses assureurs, et en premier lieu contre Lloyd’s of London. Le montant du litige s’élève à 580 millions d’euros. Il n’est pas question ici d’identifier les auteurs, mais de savoir si le sabotage est couvert par l’assurance.
Dans des mémoires publiés juste avant le début du procès, Lloyd’s résume les avis de divers experts géopolitiques sollicités par les parties. La liste des auteurs encore envisagés est particulièrement révélatrice : des acteurs étatiques russes, des acteurs étatiques ukrainiens, des acteurs non étatiques ukrainiens ou des acteurs étatiques américains, seuls ou de concert avec l’Ukraine. Cette construction permet à Lloyd’s d’éviter la question centrale de la responsabilité. Les parties défenderesses n’ont pas à prouver qui a fait sauter Nord Stream. Il leur suffit que chacune de ces quatre variantes soit couverte par l’exclusion de guerre de l’assurance. La question décisive est donc : ces quatre alternatives sont-elles encore toutes aussi crédibles après trois ans et demi d’enquêtes, de fuites et de nouvelles révélations ?
Pourquoi la piste russe perd en crédibilité
Les enquêteurs suédois comme allemands ont examiné la piste russe et n’ont trouvé aucune preuve d’une implication de Moscou. Pourtant, pendant des mois, le récit selon lequel la Russie aurait fait sauter son propre gazoduc a dominé. De nombreux responsables politiques occidentaux se sont exprimés de manière à renforcer cette impression auprès du public. Même lorsque les enquêteurs allemands suivaient depuis longtemps la piste ukrainienne, Berlin maintenait la possibilité que la mission Andromeda ait été une opération russe sous fausse bannière.
Le problème de cette hypothèse a toujours été son absence de preuves. Aucun enquêteur sérieux n’a jamais présenté d’hypothèse solide expliquant la culpabilité russe de manière technique ou opérationnelle. Ce récit s’est maintenu essentiellement parce qu’il reposait sur un mobile apparemment évident : la Russie aurait utilisé le pipeline comme outil de chantage énergétique et aurait donc eu intérêt à le détruire.

L’affaire des turbines et le mobile du sabotage
La réduction des livraisons de gaz via Nord Stream 1 à l’été 2022 a été avancée comme preuve majeure. Mais à y regarder de plus près, cet argument s’effondre. L’origine de la crise n’était pas un sabotage russe, mais un différend lié aux sanctions concernant une turbine Siemens retenue au Canada. Le gouvernement ukrainien s’est ouvertement opposé au retour de la turbine. Dans le même temps, le gouvernement allemand a mis en scène l’incident comme preuve de l’irrégularité russe. Le chancelier Olaf Scholz a posé devant la turbine, affirmant qu’aucun obstacle juridique ne s’opposait à son retour.
Du point de vue de Moscou, cette mise en scène devait apparaître comme un pur cynisme. Car les mêmes États qui imposaient des sanctions déclaraient publiquement que Nord Stream devait disparaître. Victoria Nuland avait annoncé que le pipeline serait « d’une manière ou d’une autre » arrêté. Le président américain Joe Biden a promis quelques semaines avant le début de la guerre: « We will put an end to it. » Le message était clair: si la pression économique ne suffisait pas, d’autres moyens seraient utilisés.
Lorsque Zelensky a qualifié le retour de la turbine Siemens en Russie d’« inacceptable », il savait déjà, selon les informations disponibles, que Kiev prévoyait de détruire Nord Stream. Le plan initial aurait été validé dès juin. Selon le Wall Street Journal, le commandant en chef ukrainien lui aurait même expliqué que l’opération était irréversible.
La Russie, coupable désignée d’avance ?
Une question gênante se pose : la désignation ultérieure de la Russie comme responsable était-elle déjà prévue quand Zelensky critiquait publiquement Moscou ? Cela y ressemble. Moscou devait être prêt à être accusé avant même que l’acte ne soit commis. Et peut-être que la colère de Kiev ne s’adressait pas seulement à la Russie, mais aussi à Berlin, qui, par une exception au régime de sanctions, permettait la poursuite du gazoduc. Le navire de recherche russe « Sibiryakov » a été présenté dans le documentaire scandinave « Skyggekrigen » en 2023 comme une sorte de témoin clé pour la thèse russe. Le navire croisait dans la zone avant les explosions, pouvait réaliser des opérations sous-marines et fut présenté comme suspect idéal à grand renfort de musique dramatique et d’images suggestives.
Mais les enquêtes publiées par Bojan Pancevski dressent un tout autre tableau. Selon elles, le projet ukrainien « Diameter » était déjà en cours à ce moment-là. Un agent du renseignement suédois (SÄPO) aurait aidé à acquérir le voilier d’où les premières attaques auraient dû être menées dès juin. Selon cette version, le « Sibiryakov » n’était pas l’auteur, mais peut-être le gardien involontaire, censé protéger le pipeline contre un plan d’attentat ukrainien déjà connu.

L’Andromeda et la direction officielle de l’enquête
Les événements des 21 et 22 septembre sont encore plus explosifs. Alors que l’Andromeda entrait dans la phase finale de l’opération, des navires de guerre danois et suédois ont repoussé une flottille russe hors de la zone d’opération. Plus tard, des photos de ces navires russes ont été présentées comme indices d’une implication russe. Que ces mêmes unités de l’OTAN avaient croisé, juste avant, la route des véritables saboteurs présumés est passé quasiment inaperçu.
L’histoire du voilier Andromeda a longtemps été considérée comme la note de bas de page la plus absurde du dossier Nord Stream : quelques plongeurs amateurs ukrainiens, un voilier loué, des explosifs artisanaux fabriqués à partir de bouteilles de plongée et une plongée à 80 mètres de profondeur. Un scénario de film. Pourtant, c’est précisément cette histoire qui constitue aujourd’hui le cœur des enquêtes allemandes. Au centre, l’officier du SBU ukrainien Serhii Kuzniezov, actuellement détenu en Allemagne en attente de son procès. Le parquet fédéral lui reproche d’avoir dirigé l’opération depuis l’Andromeda. Des mandats d’arrêt européens ont été émis contre tout l’équipage. La Cour fédérale de justice a déclaré officiellement que le groupe avait « très probablement » agi pour le compte de l’État ukrainien.
Le rôle de Kiev et la question d’un appui extérieur
Les grands médias suivent désormais aussi cette version. En particulier, le journaliste du Wall Street Journal Bojan Pancevski décrit une opération pilotée par l’État. Un général ukrainien de haut rang aurait dirigé la mission, en aurait rendu compte directement au chef d’état-major Zaloujny et obtenu l’aval du président Zelensky. L’enquête allemande s’oriente donc désormais clairement vers un scénario: Nord Stream serait le fait d’acteurs étatiques ukrainiens. Ainsi, la thèse des « acteurs isolés » s’effondre également. Plus personne ne croit sérieusement à un groupe d’amateurs autonomes. La question n’est plus vraiment de savoir si l’Ukraine était impliquée, mais si elle a pu agir seule.
Beaucoup d’observateurs voient donc dans l’histoire des plongeurs amateurs une diversion face au contexte géopolitique réel. Car même si l’équipage de l’Andromeda a effectivement posé les bombes, cela n’explique pas la question essentielle : quelle est la probabilité qu’un pays comme l’Ukraine détruise de son propre chef la plus importante connexion énergétique de l’Allemagne avec la Russie, sans l’appui d’une grande puissance ?
America First ?
Intéressante, dans ce contexte, est l’histoire des hommes qui, selon Pancevski, auraient été derrière l’opération. L’ancien chef du HUR Vassyl Bourba, qui aurait pour la première fois proposé l’idée de faire sauter Nord Stream au sein des structures spéciales ukrainiennes, entretenait des liens étroits avec la CIA. Après son limogeage, la partie américaine a même financé sa voiture de service blindée. De même, Roman Chervinsky, coordinateur opérationnel du sabotage, entretenait selon Pancevski des liens étroits avec les services de renseignement américains. Dans ce contexte, l’hypothèse d’une opération purement ukrainienne paraît de plus en plus aventureuse. Bourba et Chervinsky savaient parfaitement que Nord Stream figurait depuis des années sur la « liste noire » de cercles influents à Washington. Ils savaient aussi qu’une opération réussie ne provoquerait guère d’indignation, mais plutôt des applaudissements.
De nombreux analystes partent donc du principe que Washington était au moins informé. D’autres soupçonnent un soutien plus concret et considèrent l’Andromeda comme une simple façade opérationnelle. Erik Andersson ne s’aventure pas dans ces spéculations. Il exige en revanche quelque chose de plus radical : des preuves techniques. Si la version allemande est exacte, on devrait retrouver sur place des traces des bombes artisanales à base de bouteilles de plongée. À ce jour, de telles preuves n’ont jamais été rendues publiques.

Nord Stream comme projet géopolitique clé
Pour Andersson, l’explication se trouve de toute façon à un niveau supérieur. Le sabotage de Nord Stream s’inscrit dans un schéma géopolitique bien antérieur à la guerre en Ukraine. Derrière, il y a la stratégie poursuivie depuis des décennies visant à empêcher un axe énergétique et économique germano-russe. De la théorie du Heartland de Mackinder à l’« Echiquier mondial » de Brzeziński en passant par l’avertissement célèbre de George Friedman contre une alliance entre l’Allemagne et la Russie, la même idée se retrouve : le plus grand danger pour la suprématie américaine serait un bloc eurasiatique alliant la technologie allemande aux ressources russes. Nord Stream était l’incarnation matérielle de cette union.
Une Europe véritablement souveraine aurait exigé un éclaircissement immédiat après une telle attaque. Les gazoducs auraient été réparés. De lourdes conséquences diplomatiques auraient suivi. C’est l’inverse qui s’est produit : silence, délais, confusion médiatique et une étonnante retenue envers Washington. Il faut aussi mentionner un point rarement abordé. Selon plusieurs rapports, les États-Unis et certains États nordiques membres de l’OTAN ont refusé aux enquêteurs allemands l’accès à des données cruciales : enregistrements sonar, profils de mouvements de navires et avions militaires, ainsi que des données de communication. Une attitude qui ne correspond guère à celle d’acteurs totalement non impliqués.
La portée politique d’un éclaircissement total
L’explosion des pipelines n’a pas seulement détruit des infrastructures au fond de la mer Baltique. Elle a aussi anéanti la dernière illusion selon laquelle l’Allemagne pourrait à la fois coopérer économiquement avec la Russie et rester totalement intégrée dans la structure sécuritaire américaine. Remarquables furent les questions et commentaires du public après la conférence d’Erik Andersson. Un participant, qui s’est présenté comme plongeur, a émis de sérieux doutes sur la réalisation d’une opération d’une telle complexité à quelque 80 mètres de profondeur depuis un petit voilier. C’était la faiblesse centrale du récit Andromeda qui était ainsi pointée.
À la fin, le débat est revenu à la question des responsabilités politiques. Un membre du public a demandé si une éventuelle participation de l’AfD à un futur gouvernement conduirait à la présentation de demandes d’indemnisation contre les États responsables du sabotage et des dégâts occasionnés. La réponse fut claire : oui. Et à la question de savoir ce qu’il adviendrait si, finalement, les États-Unis étaient identifiés comme responsables, la réplique la plus sèche de la soirée est tombée : « D’autant plus. Là, il y aurait vraiment de quoi récupérer. » Peut-être est-ce précisément ce qui explique la nervosité persistante autour de Nord Stream. Car une clarification complète ne désignerait pas seulement les coupables. Elle révèlerait la réalité des rapports de force à l’intérieur de l’Occident.
17:56 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : allemagne, russie, nord stream, mer baltique, europe, affaires européennes |
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vendredi, 05 juin 2026
Petr Bystron au Forum économique international de Saint-Pétersbourg

Petr Bystron au Forum économique international de Saint-Pétersbourg
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/199132
Lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF) le 4 juin 2026, le député européen Petr Bystron a évoqué l’importance de la culture, de la coopération économique et du dialogue diplomatique entre l’Europe et la Russie. À cette occasion, il a mêlé des expériences personnelles à une critique fondamentale de la politique étrangère actuelle de l’Europe.
Notre analyse met en lumière les messages politiques de son discours et démontre pourquoi la culture est, pour Bystron, bien plus qu’un simple sujet secondaire de la politique étrangère.
SPIEF 2026 : La culture comme pont entre l’Europe et la Russie
Au début de son discours, Bystron a évoqué un incident en Allemagne, où un activiste politique a été empêché de se rendre à un événement en Italie. Cela avait pour lui une signification particulière, car il a grandi en Tchécoslovaquie, à l’époque derrière le Rideau de fer, et se montre donc particulièrement sensible aux restrictions de la liberté de voyager.
Retour à la coopération économique
En tant que député européen de Munich, Bystron a souligné l’étroite relation de sa région avec des entreprises internationales telles que BMW et Siemens. Il a exprimé le souhait que les entreprises allemandes puissent de nouveau exercer librement leurs activités sur le marché russe à l’avenir.

Petr Bystron (au centre de l’image) au Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF)
La mise en parallèle symbolique des marques allemandes avec des constructeurs chinois comme Geely et Haval, désormais présents en Russie à la place des voitures allemandes, illustre cette idée. Pour Bystron, la question n’est pas seulement de savoir si la Russie peut se passer des produits occidentaux, mais surtout qui occupera les places laissées vacantes. Sa réponse: ce n’est pas l’Europe qui profite du découplage économique avec la Russie, mais surtout les concurrents asiatiques.
Il a été particulièrement critique envers le retrait de Siemens de Russie. Selon lui, des décisions politiques et des sanctions ont obligé une entreprise présente depuis des décennies à quitter le pays. Les sanctions s’avèrent inadaptées comme instrument d’influence politique, et sont des mesures qui nuisent aux entreprises européennes elles-mêmes tout en offrant de nouvelles opportunités de marché aux concurrents d’autres régions.
La culture comme instrument de compréhension mutuelle
Au centre de son intervention se trouvait le rôle de la culture dans les relations internationales. Dans le cadre d’une discussion sur la «diplomatie culturelle» et le «soft power», Bystron a critiqué la position actuelle de nombreux décideurs de l’Union européenne en matière de politique étrangère.
Il a observé qu’une partie de l’UE se trouve aujourd’hui dans une position de confrontation aussi bien envers la Russie qu’envers les États-Unis. C’est une situation historiquement inédite pour l’Europe, tandis que les États-Unis cherchent bel et bien le contact avec la Russie et militent pour une fin à la guerre en Ukraine. Dans ce contexte, il a cité la rencontre des présidents Trump et Poutine en Alaska.
Une histoire commune plutôt que de nouvelles lignes de séparation
Bystron a accordé une attention particulière à la dimension culturelle des relations internationales. Il a souligné que la Russie et les nations européennes partagent depuis des siècles un espace culturel commun et sont liées par une longue histoire.
Il a considéré l’envoi d’un représentant culturel américain à Saint-Pétersbourg comme un signal positif. Cela montre l’importance de la culture pour le dialogue entre États et que la Russie continue d’être perçue internationalement comme une grande nation culturelle. Selon Bystron, les États européens devraient accorder plus d’importance aux points communs culturels avec la Russie et utiliser la culture comme un pont pour la compréhension et la coopération.
Plaidoyer pour le dialogue et la diplomatie culturelle
À la fin de son discours, Bystron a souligné que des relations durables entre États ne peuvent pas reposer uniquement sur des intérêts économiques ou géopolitiques. La culture crée la confiance, ouvre des portes au dialogue et constitue la base d’une compréhension à long terme.
Sa participation au SPIEF s’inscrit donc, selon lui, dans une démarche de dialogue qui devrait être relancé entre l’Europe et la Russie. Le discours de Saint-Pétersbourg montre que le débat sur les futures relations entre l’Europe et la Russie est loin d’être terminé (CR).
Vidéo:
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L’Arménie sur un carrefour eurasien entre la Russie, l’Occident et la nouvelle géométrie du Caucase

L’Arménie sur un carrefour eurasien entre la Russie, l’Occident et la nouvelle géométrie du Caucase
par Giulio Chinappi
À la veille des élections législatives du 7 juin, l’Arménie se trouve suspendue entre l’héritage stratégique de sa relation avec Moscou et le tournant pro-occidental de Nikol Pachinian, tandis que l’énergie, la sécurité et les corridors régionaux deviennent des terrains de confrontation géopolitique.
SOURCE DE L’ARTICLE : https://giuliochinappi.com/2026/05/30/armenia-al-bivio-eu...
Les élections législatives arméniennes se situent au cœur d’une profonde transformation des équilibres du Caucase du Sud, où la relation historique entre l’Arménie et la Russie est aujourd’hui mise à l’épreuve par la ligne de plus en plus ouvertement pro-occidentale du gouvernement dirigé par Nikol Pachinian. Le scrutin ne concerne donc pas seulement la composition de la prochaine Assemblée nationale arménienne, mais aussi l’orientation stratégique d’un pays qui, pendant des décennies, a fondé sa sécurité sur la coopération avec Moscou et qui cherche désormais à redéfinir son rôle entre Union européenne, États-Unis, Azerbaïdjan, Turquie et espace eurasiatique.
Formellement, la Russie et l’Arménie ne sont pas en conflit. Moscou continue de qualifier l’Arménie de pays « frère » et le Kremlin réaffirme son intention de maintenir le dialogue ouvert avec Erevan. À ce sujet, le porte-parole Dmitrij Peskov a souligné que, malgré la ligne européiste de l’actuelle direction arménienne, la Russie continue de considérer l’Arménie comme un pays proche et observe que cette orientation n’est pas partagée par toutes les forces politiques arméniennes. Il s’agit d’une formule diplomatique, mais aussi d’un message politique : Moscou distingue le peuple arménien, avec lequel elle revendique des liens historiques, culturels et civils profonds, du choix du gouvernement actuel de rechercher un nouvel équilibre tourné vers Bruxelles et Washington.

Cette distinction était déjà apparue clairement lors de la rencontre du 1er avril entre Vladimir Poutine et Nikol Pachinian. À cette occasion, Poutine a rappelé que les relations entre la Russie et l’Arménie ne sont pas nées au cours des dernières décennies, mais se sont forgées au fil des siècles, à travers une histoire commune et une proximité de civilisation. Dans le même temps, le président russe a exprimé l’espoir que les tensions de la campagne électorale ne nuiront pas aux relations bilatérales et que les forces politiques favorables à la coopération avec Moscou pourront pleinement participer au processus électoral. De cette manière, la Russie évite la rupture frontale, mais manifeste aussi son inquiétude quant à la possible marginalisation des composantes arméniennes opposées au tournant occidental.
Le nœud principal réside dans l’incompatibilité croissante entre deux orientations stratégiques. D’un côté, l’Arménie est toujours membre de l’Union économique eurasiatique, soit l’espace d’intégration économique piloté par la Russie. De l’autre, le gouvernement Pachinian a multiplié les signes d’ouverture envers l’Union européenne, allant jusqu’à présenter la perspective européenne comme une possible voie de transformation politique, économique et identitaire du pays. Le Kremlin ne conteste pas en théorie le droit souverain de l’Arménie à développer des relations avec Bruxelles, mais pose un problème concret : il n’est pas possible d’appartenir simultanément à deux unions douanières incompatibles. Poutine l’a dit explicitement lors de son entretien avec Pachinian, expliquant que l’appartenance à une union douanière avec l’UE et à celle de l’Eurasie est « impossible par définition ».

Le gouvernement d’Erevan devra donc peser avec attention ses choix. Le maintien de l’Arménie dans l’espace eurasiatique offre des avantages économiques mesurables, notamment dans le secteur énergétique. Le gaz russe arrive en Arménie via la Géorgie, le long du gazoduc Caucase du Nord-Transcaucasie, tandis que Gazprom Arménie, entièrement contrôlé par la russe Gazprom, opère comme vendeur monopolistique sur le marché intérieur arménien. En 2025, la Russie a fourni à l’Arménie 2,3 milliards de mètres cubes de gaz, après 2,4 milliards par an en 2023 et 2024. En avril 2026, Poutine a indiqué le prix de 177,5 dollars pour mille mètres cubes appliqué à l’Arménie, contre des prix européens autour de 550 dollars pour mille mètres cubes à la fin mai.
Une éventuelle adhésion de l’Arménie à l’UE pourrait donc avoir de fortes conséquences économiques et diplomatiques pour la république caucasienne. Le 27 mai, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a déclaré que Moscou avait notifié à la partie arménienne la possible dénonciation de l’accord intergouvernemental de 2013 sur les livraisons de gaz, produits pétroliers et diamants bruts, si Erevan poursuivait son processus d’adhésion à l’UE. Le ministre russe de l’Énergie, Sergej Civelëv, a ensuite précisé que Moscou ne pourrait pas continuer à fournir du gaz et des produits pétroliers aux mêmes prix si l’Arménie passait de l’Union économique eurasiatique à l’Union européenne.
De son côté, le gouvernement actuel d’Erevan affirme pouvoir transformer l’Arménie en un carrefour régional, capable de générer de la richesse grâce à l’ouverture des communications, aux corridors logistiques, aux minéraux critiques et à une nouvelle position entre l’Europe et l’Asie. En particulier, lors d’un meeting électoral, le Premier ministre Pachinian a déclaré qu’il ne servirait à rien de menacer l’Arménie avec des prix plus élevés, car le pays disposerait à l’avenir de beaucoup plus de ressources. Toutefois, remplacer des avantages énergétiques concrets et immédiats par des promesses de transformation future revient à demander à la population d’accepter une transition potentiellement traumatisante, surtout dans une économie aussi petite et vulnérable que celle de l’Arménie.

Dans ce contexte s’inscrit également la visite à Erevan du secrétaire d’État américain Marco Rubio. Le 26 mai, l’Arménie et les États-Unis ont signé une Charte de partenariat stratégique global, paraphée par Rubio et le ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan. Dans le même contexte, un accord-cadre de coopération a également été signé concernant la Trump Route for International Peace and Prosperity, le projet TRIPP lié à la réouverture des communications régionales et à la liaison entre l’Azerbaïdjan et la République autonome du Nakhitchevan à travers le territoire arménien. L’agence TASS a également signalé la signature d’un mémorandum sur les minéraux critiques et les terres rares, présenté par Rubio comme un instrument pour renforcer l’indépendance économique.
Le fait que ces accords aient été signés à quelques jours du vote du 7 juin ne saurait être considéré comme un détail anodin. Formellement, Erevan et Washington peuvent présenter le tout comme une simple coopération bilatérale. Politiquement, cependant, l’effet est celui d’un adoubement occidental de la ligne de Pachinian. Dans une campagne électorale déjà polarisée, la présence américaine renforce l’image du Premier ministre comme garant de la nouvelle projection internationale de l’Arménie, mais elle alimente en même temps les accusations de l’opposition, qui voit dans sa politique étrangère une subordination progressive aux intérêts de Washington et un abandon des piliers traditionnels de la sécurité arménienne.
L’Arménie, pour sa part, tente de présenter sa ligne comme multivectorielle et non antirusse. Le ministre des Affaires étrangères Mirzoyan a déclaré qu’Erevan reste intéressée à préserver et à développer des relations de coopération normales avec la Russie, ajoutant qu’aucune des deux parties n’aurait intérêt à une « non-participation ». Mirzoyan a également pris soin d’éviter de lier directement l’état des relations avec Moscou aux élections du 7 juin, affirmant que l’Arménie souhaite construire des relations saines, égalitaires et constructives avec ses partenaires russes.
Cette position apparaît cependant de plus en plus difficile à tenir. Un pays peut certes aspirer à des relations équilibrées avec plusieurs acteurs, mais il ne peut ignorer que les infrastructures économiques, militaires et douanières créent des contraintes objectives. La tentative de Pachinian de positionner l’Arménie à la fois dans l’espace eurasiatique, dans l’orbite de l’Union européenne et dans une nouvelle architecture états-unienne du Caucase du Sud risque de transformer le multivectoriel en ambiguïté stratégique.
Le vote du 7 juin décidera donc si cette trajectoire sera consolidée ou ralentie. Une victoire de Pachinian renforcerait la ligne de la paix controversée avec l’Azerbaïdjan, de l’ouverture vers l’UE et les États-Unis, et la diminution progressive du poids russe dans la politique arménienne. Un bon résultat des oppositions, plus favorables au maintien des liens avec Moscou, pourrait au contraire imposer un changement de cap, du moins en ralentissant le processus de détachement de l’espace eurasiatique. Dans tous les cas, il sera difficile de revenir à la situation précédente : la confiance stratégique entre Moscou et Erevan a été ébranlée, et la relation bilatérale devra être reconstruite sur des bases plus réalistes.
19:04 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : arménie, caucase, eurasie, europe, affaires européennes, russie, états-unis, géopolitique |
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mercredi, 27 mai 2026
Tulsi Gabbard et la fin de MAGA

Tulsi Gabbard et la fin de MAGA
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine soutient que le départ de Tulsi Gabbard marque la fin du projet MAGA originel et l’effondrement des espoirs d’une nouvelle politique américaine envers la Russie et la multipolarité.
Tulsi Gabbard, la directrice du renseignement national américain, a quitté ses fonctions. Elle était la dernière personne dans l’entourage de Trump qui restait fidèle aux idéaux et principes sur lesquels avait commencé le second mandat de Trump. Elle s’était opposée à la guerre en Ukraine et aussi à une guerre avec l’Iran.
Cela avait été prévu depuis longtemps. Et maintenant, c’est arrivé. Après la défaite de Thomas Massie lors des primaires du Kentucky, il ne reste pratiquement plus personne dans le parti républicain qui a fait partie de la fameuse équipe MAGA d’origine.
La victoire de l’État profond et du réseau Epstein sur la politique américaine est devenue totale. La démission de Tulsi Gabbard est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Tous les espoirs placés en Trump ont désormais complètement disparu.
Il semble que Trump se prépare à une nouvelle escalade au Moyen-Orient et à une attaque contre l’Iran.
Les républicains sont assurés de perdre les élections de mi-mandat, mais les démocrates représentent exactement le même État profond et la même élite Epstein. De plus, ils haïssent encore plus la Russie et le monde multipolaire. Cela marque la fin non glorieuse de la tentative du peuple américain d’expulser l’élite satanique.
Avant les élections de mi-mandat, Trump tentera probablement autre chose à grande échelle et de manière agressive — frappes contre l’Iran, invasion de Cuba, ou peut-être quelque chose de totalement imprévu. Après cela, il commencera à faire ses valises et à négocier avec les démocrates pour éviter que lui ou des membres de sa famille finissent derrière les barreaux. Cependant, pour les six prochains mois, on peut s’attendre à d’autres explosions de violence et à une intensification de l’escalade.
Je perçois une insatisfaction silencieuse mais croissante qui se répand discrètement dans notre société russe. Il est évident que tout le monde veut du changement. Mais cette fois, ceux qui souhaitent des changements dictés par les principes libéraux constituent une minorité absolue. Ils veulent que ces changements viennent de l’étranger, et cela ne peut pas compter.
La majorité écrasante souhaite un changement de qualité patriotique et une justice sociale bien plus grande. La question n'est pas de savoir si la direction elle-même est correcte, mais vise plutôt la vitesse et la substance du processus. La voie vers un État-civilisation est tout à fait juste. Mais elle inclut aussi une société basée sur la solidarité et la justice sociale, la fidélité aux valeurs traditionnelles, et une éducation historique authentique. Tout cela a déjà été déclaré par oral et par écrit. Ce qui reste, c’est de le mettre en pratique. Et ici, la vitesse est essentielle. Nous devons commencer à mettre tout cela en œuvre dès maintenant — et avec urgence. Il n’y a tout simplement plus de temps pour l’hésitation. Absolument pas.
Un scénario, qui serait inertiel, deviendrait chaque jour plus dangereux. Il cesserait tout simplement de fonctionner et se déplacerait dans une direction de plus en plus négative. Des vitesses, méthodes, échelles et structures différentes sont dès lors absolument nécessaires.
Dans plusieurs domaines, les problèmes sont devenus particulièrement aigus: la technologie, la corruption et la culture. Étant donné qu’aucune détente ou dés-escalade du conflit avec l’Occident n’est même à distance visible, la seule option restante est de mettre la société en position de mobilisation. Tout cela aurait dû être fait il y a longtemps; certaines mesures ont été prises et continuent à l’être, mais à un rythme beaucoup trop lent, ce qui est alarmant.
La Russie doit être purifiée du libéralisme, totalement et avec fermeté. Car le libéralisme est un état d’esprit colonial imposé par l’Occident dans son propre intérêt et dans le but de détruire notre identité.
Les gens veulent de l’ordre et de la justice. Ils ne le veulent pas seulement, ils en ont un besoin urgent. Les compromis ne fonctionnent plus. Maintenant, il faut agir pour de bon. La limite des simulacres est atteinte.
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Poutine et Xi: la Chine refuse l’offre du G-2 des États-Unis

Poutine et Xi: la Chine refuse l’offre du G-2 des États-Unis
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Les déclarations russo-chinoises signées à Pékin ne relèvent pas de la routine diplomatique. Elles marquent un déplacement que Washington ne manquera pas de noter avec précision: la Chine se rapproche de la Russie dans sa lecture de la crise mondiale — tout en rejetant l’offre américaine d’un nouveau « Grand Deux/G-2 ».
Il s’agit du modèle d’un G-2 informel entre les États-Unis et la Chine. Selon ce modèle, Washington et Pékin devraient partager conjointement la responsabilité de l’ordre mondial. À première vue, cela pourrait sembler renforcer la position de la Chine. Mais en réalité, ce modèle ne ferait que préserver le statu quo actuel des États-Unis: la Chine aurait une place à la table, mais ne déterminerait pas les règles du jeu.
Pour Pékin, cela ne représenterait pas une véritable multipolarité, mais une intégration contrôlée dans un ordre encore dominé par les Américains. Les États-Unis resteraient la puissance dominante, la Chine serait intégrée comme un deuxième pilier — avec des responsabilités accrues, mais sans obtenir un changement de système.
Le fait que Pékin ait désormais signé, conjointement avec Moscou, une déclaration sur l’émergence d’un monde multipolaire doit donc être lu comme une réponse claire. Les Chinois ne souhaitent apparemment pas une division du monde en deux blocs administrés par les Américains et la Chine. Cette dernière ne souhaite pas non plus une nouvelle confrontation bipolaire, où elle jouerait le rôle de l’Union soviétique pendant la Guerre froide.

C’est rationnel, du point de vue chinois. Une confrontation frontale dure entre les États-Unis et la Chine augmenterait encore la course aux armements, le découplage technologique, la pression par sanctions et les risques militaires. Pékin sait très bien comment l’Union soviétique, durant la Guerre froide, a été épuisée économiquement par une compétition persistante en matières d’armement et de systèmes.
Pour la Chine, la multipolarité n’est donc pas un simple mot, mais un véritable système de protection stratégique. Elle répartit la pression, renforce le lien avec Moscou, maintient des marges de manœuvre vis-à-vis de New Delhi, et évite que le monde ne soit contraint à une logique rigide de blocs.
La formulation concernant l’Ukraine est particulièrement remarquable. Dans les documents, il est question de la nécessité d’éliminer totalement les «causes de la crise ukrainienne». Ce n’est pas une tournure anodine, car parler de causes revient à parler de responsabilités.
L’Occident explique le conflit principalement par les opérations russes de 2022. Moscou, en revanche, fait référence à l’évolution du monde depuis 1991: extension de l’OTAN, influence occidentale en Ukraine, mépris des intérêts sécuritaires russes, et rupture avec le principe de sécurité indivisible.
La Chine ne reprend pas simplement la position russe. Mais elle s’en rapproche sur un plan structurel. Le conflit n’est plus considéré uniquement comme une guerre isolée, mais comme l'un des symptômes d’un ordre de sécurité qui, selon la perspective russe (et de plus en plus la perspective chinoise), ne fonctionne plus.
L’allusion à l’ensemble de la Charte des Nations unies est aussi importante. La diplomatie occidentale insiste souvent sur l’intégrité territoriale et la souveraineté. La Russie évoque également la sécurité en tant que facteur indivisible: aucun État ni aucune alliance ne peut renforcer sa sécurité au détriment de celle des autres.
Pour la Chine, cela ne concerne pas uniquement l’Ukraine. Pékin pense aussi à Taïwan, à la Mer de Chine méridionale, et aux systèmes d’alliance américains en Asie.
Ainsi, la Russie prend une dimension stratégique nouvelle pour la Chine. Il ne s’agit pas seulement de gaz, de pétrole ou de commerce. La Russie représente pour la Chine un arrière-pays eurasiatique: source d’énergie, base de matières premières, corridor terrestre, et protection contre le chantage maritime. Cela devient particulièrement crucial en regard du Moyen-Orient et du détroit d’Ormuz.
Plus les routes maritimes deviennent incertaines, plus la Russie gagne en importance.
La déclaration de Pékin est donc plus claire que ne laisse supposer le ton diplomatique: la Chine ne souhaite pas partager le monde avec les États-Unis. Elle veut empêcher Washington de continuer à fixer seul les règles du jeu.
Le scénario du G-2 est ainsi mis de côté. Pékin ne mise pas sur une double domination américano-chinoise, mais sur la multipolarité — avec la Russie comme pilier central eurasiatique.
Pour Washington, c’est une mauvaise nouvelle. Car cela montre que la Chine ne cherche plus seulement à obtenir de meilleures conditions dans l’ancien ordre. Elle œuvre de plus en plus à en construire un autre.
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mardi, 26 mai 2026
Russie et Chine: accord stratégique contre l’ordre unipolaire

Russie et Chine: accord stratégique contre l’ordre unipolaire
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Après le sommet sino-américain apparemment peu fructueux, une autre alliance diplomatique se profile: Moscou et Pékin.
Les États-Unis ont tenté d’intégrer davantage la Chine dans une sorte de «Grand Deux/G2» — un modèle qui rappelle d’anciennes propositions, celles d’une structure double américano-chinoise. Sous le nom de «Chinamerica», on décrivait autrefois la forte interdépendance économique entre les États-Unis et la Chine. Mais aujourd’hui, un tel modèle aurait une fonction différente: Washington cherche à faire entrer Pékin dans un ordre contrôlable.
Pour la Chine, cela n’est que peu attrayant. En effet, un « Grand Deux » américano-chinois ne signifierait guère une véritable égalité. Elle reviendrait plutôt à maintenir la Chine comme un acteur économiquement puissant, mais politiquement encadré, au sein d’un ordre mondial toujours dominé par les États-Unis.
C’est là la différence essentielle avec la Russie.
Moscou ne peut pas offrir à Pékin les mêmes possibilités économiques qu’a fournies l’Occident durant des décennies. La Russie ne dispose ni des marchés de consommation ni de l’architecture financière des États-Unis. Mais elle offre autre chose à la Chine: une profondeur stratégique, un poids militaire, des ressources naturelles, une sécurité énergétique, la dissuasion nucléaire, et la volonté politique de remettre en question ouvertement la prétention américaine au leadership mondial.
De son côté, la Chine apporte sa puissance industrielle, sa masse économique, ses avancées technologiques et ses réseaux commerciaux mondiaux. La Russie complète cela par ses capacités en matière de sécurité et de stratégie géopolitique. C’est précisément cette combinaison qui rend la rapport entre ces deux pays si problématique pour Washington.
Il ne s’agit pas d’une alliance classique à l’occidentale. La Russie et la Chine restent des acteurs souverains qui conservent leurs propres intérêts. Mais leurs intérêts se recoupent là où il s’agit de limiter la domination américaine.
C’est pourquoi la visite d’une délégation russe de haut rang à Pékin dépasse la simple routine diplomatique: il s’agit d’un alignement sur la prochaine étape de la compétition pour l’ordre international: énergie, commerce, sécurité, sanctions, Ukraine, Taïwan, institutions mondiales et le rôle du Sud global.
Le point crucial est le suivant:
Les États-Unis tentent d’intégrer la Chine dans un ordre existant. La Russie offre à la Chine l’opportunité de transformer cet ordre de concert.
Ainsi, les entretiens entre Poutine et Xi permettent de jauger la façon dont Moscou et Pékin se présenteront dans les mois à venir. Pour l’Europe, cela revêt une importance particulière. Plus la Russie et la Chine coordonnent étroitement leurs intérêts, plus le centre de gravité du pouvoir international se déplace de l’ordre unipolaire d’après-guerre vers une configuration multipolaire.
Les résultats de ces discussions dépasseront probablement largement les questions bilatérales. Ils touchent à la question fondamentale des années à venir:
L’hégémonie américaine restera-t-elle le cadre de référence de la politique mondiale — ou une contre-structure émergera-t-elle qui relativisera durablement cette prétention ?
#géopolitique@affaires_mondiales_byelena
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mardi, 19 mai 2026
Tout Japon anti-russe est un faux Japon - Comment l’Atlantisme a remodelé la conscience historique du Japon

Tout Japon anti-russe est un faux Japon
Comment l’Atlantisme a remodelé la conscience historique du Japon
Kazuhiro Hayashida
Source: https://www.multipolarpress.com/p/the-falsehood-of-anti-r...
Kazuhiro Hayashida examine comment le discours anti-russe moderne au Japon reflète une rupture civilisationnelle plus profonde, façonnée par l’influence atlantiste et l’amnésie historique.
Le discours anti-russe actuel que l'on entend au Japon est bien plus que la simple expression d’un positionnement diplomatique. Il constitue la manifestation en Asie de l’Est de ce que Daria Douguina qualifiait de «maladie de la modernité». Tout comme les agents de l’uniformisation détruisent la dualité de l’identité ethnique, l’ordre maritime anglo-américain a dissous l’axe du jugement historique naturel du Japon et a fixé le pays dans un rôle de mécanisme appliqué en périphérie. En empruntant le vocabulaire de René Guénon, cela représente la mise en œuvre politique du «règne de la quantité». Tout comme la modernité réduit les distinctions qualitatives à une uniformité quantitative, l’ordre maritime anglo-américain a réduit l’unicité civilisatrice du Japon en lui imposant des valeurs atlantistes homogénéisantes. La coque extérieure du Japon est restée intacte, tandis que sa substance intérieure, elle, a été remplacée.
Daria Douguina soutenait que chaque civilisation possède le droit de respirer son propre air et de connaître des phases de montée et de déclin selon son propre rythme. Le Japon contemporain, cependant, a bloqué cette respiration de ses propres mains. La Quatrième Convention russo-japonaise expose directement cette tromperie.
Au sein même du Japon, le sentiment anti-russe est souvent présenté comme une émotion historique naturelle. En réalité, il possède la même structure que ce que Daria Douguina analysait comme une «domination polie exercée au nom du progrès» — ce que René Guénon appelait la contre-initiation, la contre-tradition. La contre-tradition est l’opération par laquelle la véritable tradition est imitée tout en inversant ses valeurs de l’intérieur. C’est précisément ce qui se produit dans le discours anti-russe actuel. Plutôt que de s’imposer extérieurement, il s’implante comme si c’était la conscience historique propre du Japon, renversant ainsi la perception de l’intérieur. L’accumulation des accords russo-japonais de 1907, 1910, 1912 et 1916 dévoile la tromperie de cette implantation. Le Japon et la Russie n’étaient pas prédéterminés à rester des ennemis historiques essentiels au début du 20ème siècle. Après la guerre russo-japonaise, par le biais de négociations portant sur la Mandchourie, la Mongolie intérieure et la Chine, les deux puissances se rapprochèrent d’une position permettant une gestion conjointe de l’ordre en Extrême-Orient.
La Quatrième Convention russo-japonaise et ses accords secrets prouvent que les deux pays avaient atteint un stade où consultation et coopération primaient. Il s’agissait de bien plus qu’une trêve temporaire: cela constitue la preuve qu’un ordre multipolaire en Asie de l’Est a un jour existé en tant que véritable possibilité historique.

La question cruciale réside dans les intérêts structurels de l’hégémonie maritime anglo-américaine. Tout comme Daria Douguina définissait la multipolarité comme «la possibilité pour chaque civilisation d’exister selon ses propres conditions», la coopération russo-japonaise incarnait précisément cette possibilité en Asie de l’Est. Ce qui menaçait les puissances anglo-américaines n’était pas le conflit russo-japonais, mais la coopération russo-japonaise. Si le Japon et la Russie pouvaient coopérer en Extrême-Orient et limiter l’ingérence extérieure en Eurasie continentale, l’ordre maritime anglo-américain perdrait son droit d’intervention permanent en Asie de l’Est.
La coopération russo-japonaise représentait une situation dans laquelle le Japon maintenait son propre centre de gravité civilisationnel grâce à la coopération avec l’ordre continental établi dans la région. Ce que les puissances anglo-américaines voulaient, c’était la destruction de cette force centripète. Une fois le noyau civilisateur détruit, une civilisation devient creuse, ne conservant que sa coquille extérieure. Le Japon contemporain incarne précisément cette condition. Que le Japon cesse de respirer son propre air historique pour respirer à la place l’air atlantiste est devenu une condition essentielle pour le maintien de l’hégémonie maritime.
Aujourd’hui, cette descente a été institutionnellement achevée. Alors que Daria Douguina définissait la tradition comme «une force vivante que la modernité a tenté de détruire sans y parvenir», au Japon, c’est la mémoire historique elle-même qui est devenue la cible de l'entreprise de destruction.
Sous les bannières de la coopération avec l’OTAN, du dialogue sur la sécurité et des contre-mesures contre la désinformation, la perception que le Japon a désormais de la Russie se reconstruit à travers un cadre externe selon lequel « l’Euro-Atlantique et l’Indo-Pacifique forment une seule entité», mais ne se perçoit plus à travers l’expérience historique propre du Japon. C’est la forme achevée du règne de la quantité selon Guénon, la mise en œuvre politique de la maladie d’uniformisation de la modernité analysée par Daria Douguina.
La singularité qualitative est effacée, et l’uniformité quantitative qui s'exprime, entre autres, par l’hostilité (russophobe) qu'exigent les puissances anglo-américaines, est implantée à la place de la conscience historique du Japon. Ce n’est pas le Japon lui-même qui hait intrinsèquement la Russie. C’est plutôt que le Japon a été amené à confondre la forme d’hostilité exigée par l’ordre maritime anglo-américain avec sa propre émotion historique.

L’incarnation contemporaine la plus claire de cette structure est le gouvernement de Sanae Takaichi. L’essence de l’administration Takaichi réside dans l’application par procuration de l’ordre atlantiste, vêtu du vocabulaire du patriotisme. Des déclarations parlementaires ont récemment affirmé qu’une crise à Taïwan pourrait générer une situation menaçant la survie du Japon: cette posture ne provient pas d'une logique d’après-guerre qui serait propre au Japon. Elles émanent de l’adoption du récit historique posant la légitimité de Taïwan, récit qui structure l’axe de jugement devenu le propre du Japon actuel, alignant ainsi objectivement le Japon sur la ligne historique du gouvernement anti-japonais de Chongqing.
La forte réaction de la Chine ne doit donc pas être perçue comme une réponse émotionnelle fortuite, mais comme une réaction dans la suite logique d'une subjectivité historique non résolue. De même, la politique diplomatique prônant l’évolution d’un « Indo-Pacifique Libre et Ouvert » revient à une déclaration selon laquelle le Japon abandonne son rôle historique de pivot équilibrant entre les ordres continental et maritime, et se fixe comme une avant-poste de l’hégémonie maritime anglo-américaine.
C’est dans cette condition que la coquille creuse d’une civilisation ayant perdu son noyau civilisateur exprime la volonté des autres comme si c’était la sienne. Plus Sanae Takaichi parle subjectivement de renforcer le Japon, plus l’isolement de celui-ci s’approfondit objectivement. C’est le paradoxe essentiel de la poussée à droite actuelle et de la position historique de l’administration Takaichi.
Daria Douguina écrivait que «chaque âme se voit assigner sa place dans le cosmos, sa propre patrie spirituelle». On peut en dire autant des nations. René Guénon plaidait pour l’existence d’un centre métaphysique propre à chaque civilisation: dans cette perspective, la patrie historique du Japon se trouve au point de contact entre les ordres continental et maritime, tenant l’axe de leur médiation.
Le Japon n’a jamais été une nation destinée à établir sa subjectivité en adoptant une posture d'hostilité totale envers la Russie. Pourtant, le Japon contemporain a abandonné son noyau civilisateur et ne perçoit la Russie qu’à travers l’image moraliste façonnée par l'ennemi que sont les puissances anglo-américaines. Cette posture-là n’exprime pas une force. Elle représente la condition dans laquelle l’âme a été capturée par une passion artificielle et s’est enfoncée dans de faux rêves au fond de la caverne de Platon — telle est l’image d’une civilisation vidée qui conserve néanmoins sa seule coquille extérieure.
Ainsi, critiquer le discours anti-russe actuel ne signifie pas défendre inconditionnellement la Russie. Au contraire, tout comme Daria Douguina définissait la multipolarité non pas comme « une solution, mais comme une opportunité d’essayer encore une fois», cela consiste à exiger que le Japon retrouve la capacité de lire son propre passé selon sa propre perspective.
C’est la pratique de la reconquête du noyau civilisateur de l’intérieur — l'inversion d’une conscience inversée, tout comme René Guénon cherchait à révéler les manipulations de la contre-tradition. La Quatrième Convention russo-japonaise a marqué le point de départ de cette inversion. Cet accord a montré que l’hostilité entre la Russie et le Japon n’a jamais constitué un destin inévitable, et que la coopération russo-japonaise a déjà existé en tant que réalité historique. Effacer la mémoire de cette réalité constitue précisément la fonction centrale du discours anti-russe en tant que contre-tradition, et c’est la raison pour laquelle l’administration Takaichi occupe son sommet institutionnel.
Sans briser cette illusion, le Japon ne retrouvera jamais sa propre respiration civilisatrice.
18:49 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, russie, japon, asie, affaires asiatiques |
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dimanche, 17 mai 2026
Un Parlement qui entérine sans broncher: les politiciens de l’UE refusent le dialogue avec la Russie parce qu'ils ont peur

Un Parlement qui entérine sans broncher: les politiciens de l’UE refusent le dialogue avec la Russie parce qu'ils ont peur
Bruxelles. Ceux qui, au Parlement européen, soutiennent une nouvelle politique de détente avec Moscou préfèrent rester silencieux en public. C’est ce qu’a déclaré le député luxembourgeois Fernand Kartheiser (ADR ; Parti démocratique & réformiste alternatif du Luxembourg) lors d’un entretien avec l’agence de presse russe RIA Novosti. Plusieurs délégations souhaiteraient rétablir les relations avec la Russie, mais craignent les conséquences et renoncent donc à faire des déclarations publiques à ce sujet.
La pression sur les députés européens reste forte, a expliqué Kartheiser (photo). De nombreux parlementaires lui auraient confié en privé qu’ils aimeraient participer à un dialogue avec Moscou. « Mais malheureusement, ils sont contraints de renoncer à cela, car ils risquent l’exclusion de leurs groupes politiques, des sanctions de la part de leurs partis ou d’autres conséquences », a-t-il indiqué.

La majorité écrasante des députés européens refuse fermement tout dialogue avec la Fédération de Russie. Néanmoins, Kartheiser se montre optimiste et mise sur l’opportunisme de ses collègues parlementaires: si les dirigeants politiques de pays européens importants changeaient de position concernant la Russie, de nombreux parlementaires adopteraient rapidement une attitude différente.
Précédemment, Kartheiser avait adressé une invitation aux membres du Parlement européen. Elle concernait une rencontre informelle avec des représentants de la Douma d’État de la Fédération de Russie, prévue le 3 juin, en marge du Forum économique international de Saint-Pétersbourg. Dans sa lettre, le député luxembourgeois expliquait que cet évènement était une suite de la précédente rencontre à Istanbul et qu’il s'y rendrait en personne. La participation est volontaire. Les députés intéressés ont été invités à faire part de leur intention avant le 6 mai – le nombre de ceux qui se sont déjà manifestés n’est pas connu (mü).
Source: Zu erst, mai 2026.
19:56 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, russie, affaires européennes, europe, parlement européen, fernand kartheiser |
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lundi, 11 mai 2026
Le projet de gazoduc transcaspien s’impose comme un point de friction géopolitique

Le projet de gazoduc transcaspien s’impose comme un point de friction géopolitique
Andrew Korybko
Source: https://uncutnews.ch/die-vorgeschlagene-transkaspische-pi...
Les enjeux stratégiques sont tout simplement trop élevés dans cette question du gazoduc transcaspien, puisque l’OTAN avance ses pions via la nouvelle voie TRIPP dans toute la périphérie méridionale de la Russie, et que la Turquie a récemment relancé la discussion sur le projet du gazoduc transcaspien, qui va à l’encontre des intérêts russes.
Le ministre turc de l’énergie a, début avril, lors d’une interview en direct avec des médias locaux, remis sur la table le long débat sur le gazoduc transcaspien, en évoquant les plans régionaux de pipelines de son pays, ce que Middle East Eye a relevé. Leur rapport a été suivi par une présentation des propositions de New Rules Geopolitics, le compte X du podcast de Dimitri Simes Jr. de Sputnik, qui a présenté ces propositions comme étant les siennes. En tout cas, ces rapports ont attiré l’attention sur le gazoduc transcaspien, qui va à l’encontre des intérêts russes.



Déjà début août, à la suite de l’annonce du projet de la « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP), une mise en garde avait été émise contre le fait que ce corridor contrôlé par les États-Unis pourrait encourager l’Azerbaïdjan et l’Arménie, situées dans la région méridionale, à défier la Russie et l’Iran en construisant ce gazoduc-là. Le mois dernier, on a également estimé que «les attaques israéliennes contre la flotte iranienne dans la mer Caspienne pourraient être motivées par des intérêts énergétiques géopolitiques qui émergeront après la guerre», notamment la capacité de l’Iran à neutraliser ces projets, qui pourraient, plus tard, alimenter Israël en gaz, entre autres.
Dans ce contexte, il faut savoir qu'Israël tire déjà environ 40 % de son pétrole d’Azerbaïdjan via un oléoduc passant par la Géorgie et la Turquie, rendant aussi possibles des exportations de gaz le long de cette route ou via la TRIPP (plus courte). Même si cela augmentait la dépendance stratégique d’Israël vis-à-vis de la Turquie – dont le ministre des Affaires étrangères a récemment averti qu’Israël pourrait voir son pays comme un nouvel adversaire régional à cause de leur rivalité croissante – il est difficile d’imaginer que l’une ou l’autre des parties laisserait passer cette opportunité d’avancer ses intérêts respectifs.
Concernant les intérêts des États-Unis, l’expansion de leur influence dans le Caucase du Sud, dans la mer Caspienne et en Asie centrale via la TRIPP se ferait au détriment de la Russie, puisque cette région couvre toute sa périphérie méridionale, où son influence politique et militaire est suivie par une influence économique. Finalement, on s’attend à ce que la Russie s’oppose au gazoduc transcaspien, car celui-ci pourrait faire en sorte que les exportations de gaz de Turkménistan, actuellement très orientées vers la Chine, concurrencent ses propres exportations sur le marché mondial. C’est pourquoi la Turquie, membre de l’OTAN, est nécessaire pour dissuader ce développement.

À cette fin, la route TRIPP doit remplir une double fonction: en tant que corridor logistique militaire, et le plan récent d’envoyer un nombre non divulgué de patrouilleurs à destination de l’Azerbaïdjan, annoncé lors de la visite de Vance en février, constitue une concrétisation de cette stratégie. Bien que le Turkménistan soit un pays constitutionnellement neutre, on attend également de lui qu’il renforce ses «relations militaires discrètes avec les États-Unis», tout comme le Kazakhstan qui, en décembre dernier, a annoncé de façon surprenante son intention de produire des munitions selon les standards de l’OTAN.
Le gouvernement russe est conscient du but militaire, que j'évoque ici, que vise la route TRIPP, comme le laisse penser la condamnation de ce projet par le vice-ministre des Affaires étrangères, Alexeï Ovtchouk, qui a jusqu’à présent été remarquablement ignoré par la communauté d’experts du pays.
Poutine a également indiqué, lors de sa récente rencontre avec le Premier ministre Nikol Pashinyan, que le moment de vérité dans les relations russo-arméniennes approchait. On peut donc s’attendre à ce que les plans du ministre turc de l’énergie concernant le gazoduc transcaspien rencontrent une forte opposition de la Russie.
Il n’est pas clair à quoi ressemblera cette opposition, ni si la Russie lancera ou non une nouvelle opération spéciale pour arrêter ce projet, mais ce scénario n’est pas non plus à exclure. Les enjeux stratégiques sont tout simplement trop élevés, puisque l’OTAN avance ses pions via la route TRIPP dans toute la périphérie méridionale de la Russie, et que la Turquie a récemment relancé la discussion sur le gazoduc transcaspien. La Russie est donc forcée d’accepter ces plans, avec tout ce que cela implique pour sa sécurité, ou de tenter de les arrêter, car l’Occident ne les abandonnera pas volontairement.
Source : The Proposed Trans-Caspian Pipeline Is Shaping Up To Be A Flashpoint (https://korybko.substack.com/p/the-proposed-trans-caspian... )
16:02 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, caucase, mer caspienne, gazoducs, tripp, russie, azerbaidjan, europe, affaires européennes |
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mardi, 05 mai 2026
Charles III veut la guerre: l’obsession fatale de Londres pour la Russie

Charles III veut la guerre: l’obsession fatale de Londres pour la Russie
Londres/Washington. Depuis 200 ans, la Grande-Bretagne fait partie des ennemis les plus intransigeants et tenaces de la Russie. Cela repose aussi bien sur des raisons géopolitiques que sur des enjeux liés aux ressources naturelles. Aujourd’hui, les visées géopolitiques des Anglo-Saxons cherchent à couper la Russie du commerce mondial autant que possible et, à long terme, à démembrer son territoire — un objectif qui fait l’objet de discussions ouvertes dans des think tanks transatlantiques depuis la fin de l’Union soviétique.
Fait intéressant, le roi britannique Charles III a justement évoqué cette constante de la politique anglo-américaine lors de sa visite récente aux États-Unis. Lors d’une séance conjointe du Congrès, il a prononcé un discours qui peut aussi être considéré comme une déclaration de guerre à peine voilée à la Russie.
Charles a déclaré textuellement: «Juste après le 11 septembre, lorsque l’OTAN a invoqué pour la première fois l’article 5 et que le Conseil de sécurité des Nations Unies s’est uni face au terrorisme, nous avons répondu ensemble à l’appel, comme notre peuple le fait depuis plus d’un siècle — où nous avons été main dans la main durant deux guerres mondiales, pendant la guerre froide, la guerre d’Afghanistan et d'autres moments qui ont façonné notre sécurité commune. Aujourd’hui (…) la même détermination inébranlable est nécessaire pour la défense de l’Ukraine et de son peuple si courageux».
L’idéalisation de l’échec en Afghanistan et la référence explicite au pacte militaire de l’OTAN sont un appel sans équivoque à Washington pour qu’il participe enfin à une guerre terrestre européenne d’envergure contre Moscou. Le fait que les deux guerres mondiales précédentes aient coûté la vie à près de 70 millions de personnes n’a pas empêché les représentants américains présents d’accueillir cette exhortation à une Troisième Guerre mondiale par des applaudissements tonitruants.
Cette scène s’inscrit parfaitement dans une obsession de la Russie qui dure depuis près de deux siècles et qui façonne en permanence la politique extérieure britannique. Depuis la guerre de Crimée en 1853, l’élite londonienne ourdit des plans pour culbuter militairement la Russie, toujours selon un modèle éprouvé: le Royaume agit en coulisses et incite d’autres puissances à porter le lourd fardeau, à payer le prix du sang.


Cette stratégie a atteint un premier sommet cynique immédiatement après la capitulation allemande en 1945. Alors que l’Armée rouge détruisait la Wehrmacht, le Staff de planification conjoint britannique élaborait «le projet Impensable/Unthinkable» — un plan pour une attaque surprise contre l’allié soviétique.
Le document présenté à Winston Churchill le 22 mai 1945 prévoyait une attaque le 1er juillet 1945 avec des forces britanniques, américaines, polonaises et même allemandes unies sous un même commandement. L’objectif politique déclaré était très simple: la Russie devait «se soumettre à notre volonté». Le document précise également: «Un succès rapide pourrait amener les Russes à se soumettre, au moins provisoirement, à notre volonté; mais peut-être pas. (…) S’ils veulent une guerre totale, ils sont capables de la mener».
Aujourd’hui, la participation active des États-Unis est devenue une nécessité absolue pour Londres. L’offensive de charme transatlantique de Charles joue un rôle clair: elle doit ressusciter sous une nouvelle apparence «l’Opération Impensable/Unthinkable» (ndt: parfois appelée aussi "Liberty Storm").
Le discours du roi et l’ensemble de la tradition diplomatique britannique révèlent une fixation ininterrompue sur la Russie. Cette obsession représente un danger mortel pour le reste du monde. Comme on le sait, Londres a, quelques mois auparavant, offert, de manière à peine voilée, d’aider l’Ukraine à construire des armes nucléaires. Si la Russie prend cette menace au sérieux, une guerre nucléaire n’est plus qu’une question de temps (mü).
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La guerre qui ne vise pas la victoire: le conflit en Ukraine comme moyen de démantèlement du système

La guerre qui ne vise pas la victoire: le conflit en Ukraine comme moyen de démantèlement du système
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/sota-jota-ei-ole-tarko...
En étudiant la guerre de la Russie contre l’Ukraine, l’attention ne se porte plus autant sur ce que le Kremlin fait, mais sur ce qu’il ne fait pas. Les raffineries ont à plusieurs reprises été ciblées par des drones ukrainiens, les armes de l’OTAN affluent via Lemberg (Lvov/Lviv) vers le front, et personne ne semble plus se soucier des lignes rouges ou des menaces de Moscou.
Plus cette « opération militaire spéciale » stagne, plus il devient probable que cela ne soit pas simplement une incapacité militaire, mais un phénomène structurel plus profond: un conflit gelé, épuisant, maintenu en vie pour favoriser certains objectifs plus larges.
La situation commence aussi à se faire sentir dans le débat public en Russie. Le président est désormais ouvertement critiqué – non pas tant pour ses objectifs de guerre, mais pour ses échecs pratiques, pour le durcissement de la censure sur Internet, pour l’absurdité de la bureaucratie et la crise économique générale. On le décrit de plus en plus comme un vieil homme détaché, ayant perdu le contact avec la vie quotidienne de ses concitoyens.
Dans cette perspective, il est compréhensible que le Kremlin ne recherche pas une victoire rapide. Une telle victoire nécessiterait une clarté stratégique et une compétence opérationnelle que le système actuel ne semble pas posséder. La gouvernance de Poutine n’est pas non plus prête à passer à une économie de guerre totale et à mobiliser la population.
Sous ces contraintes administratives et culturelles se cache toutefois une couche plus froide, qui est structurelle. Les cercles financiers transnationaux et les réseaux de pouvoir étatiques opèrent partout, et la Russie ne fait pas exception. Les oligarques sont en partie le produit de ces réseaux, et Poutine avec ses soutiens ne contrôle qu’une partie du véritable pouvoir dans le pays.

Les institutions économiques critiques – la Banque centrale, le ministère des Finances et le gouvernement – sont fortement influencées par ces cercles financiers. Comme le montre à plusieurs reprises la politique des taux d’intérêt, ces acteurs ne servent pas principalement l’intérêt national russe, mais la logique du système financier mondial.
Les mesures spéciales prises lors des restrictions dues à la pandémie du Co vid-19 ont créé la base d’une intervention économique à grande échelle, que la guerre en Ukraine continue. Les faillites, transferts de richesse et endettements ne sont pas de simples sous-produits, mais font partie d’un processus de démantèlement de l’ancien ordre, de l'ancienne normalité. La guerre fournit à la fois à la Russie et à l’Occident une justification pratique pour des mesures qui seraient difficiles à justifier en temps de paix auprès de leurs citoyens.
L’élite dirigeante russe semble principalement concentrée sur la sécurisation de sa propre position. Aucune purge interne à grande échelle n’a été observée même pendant la guerre. Les citoyens ordinaires portent le fardeau: le niveau de vie baisse, les entreprises sont étouffées par la bureaucratie et les taux d’intérêt, et la communication est surveillée.
Par ailleurs, les membres de l’élite – même ceux qui ont soutenu l’Ukraine – circulent librement entre les pays et accroissent leur richesse. Cette double norme n’est pas un hasard, mais une caractéristique centrale du système. Poutine ne peut pas démanteler l’oligarchie féodale, car son pouvoir repose précisément sur celle-ci.
Et si, au contraire, la prolongation de la guerre n’était pas une incapacité, mais une dynamique silencieuse profitant à toutes les parties? Un développement similaire est observable tant dans la numérisation que dans la normalisation de la surveillance, aussi bien à l’est qu’à l’ouest. Le conflit en Ukraine a fourni une justification efficace pour accélérer cette tendance des deux côtés.

Tant que la guerre reste en son état, tant qu'elle reste épuisante et demeure gelée, les élites peuvent maintenir l’état d’exception et détourner la mécontentement vers une menace extérieure. Dès que la guerre prendra fin, l’énergie politique se libérera probablement et se concentrera sur les structures et dysfonctionnements internes. C’est pourquoi l’état actuel – ni victoire, ni défaite – est à court terme la meilleure option pour toutes les parties.
Les erreurs de Poutine pourraient théoriquement être corrigées, mais cela supposerait une Russie et une direction que le système actuel ne permet pas. La même absence de compétence et de courage semble affecter aussi les dirigeants occidentaux. La poursuite du conflit est donc moins risquée que sa résolution décisive.
En fin de compte, il ne s’agit pas de savoir qui remportera la guerre, mais de comment la guerre façonne les sociétés vers une nouvelle normalité. Le conflit en Ukraine et la crise énergétique suffisent-ils pour mettre fin à l’ancien système, ou la prochaine étape sera-t-elle une mise à bas totale du système en Europe par une guerre à grande échelle ?
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jeudi, 30 avril 2026
La “sibérianisation” de la Russie et ses conséquences

La “sibérianisation” de la Russie et ses conséquences
Stefano Vernole
Source: https://telegra.ph/La-siberianizzazione-della-Russia-e-le...
Le concept de “sibérianisation” se réfère à la réorientation stratégique de la Russie vers ses profondeurs, des Monts Oural à l’Extrême-Orient et à l’Arctique.
Le concept de “sibérianisation”, popularisé en Europe ces dernières années par le politologue Sergei Karaganov, concerne le réalignement stratégique de la Russie vers ses profondeurs, des Monts Oural à l’Extrême-Orient et à l’Arctique. Il articule un recentrage identitaire, économique et stratégique vers l’Asie, dans un contexte de rupture définitive avec l’Occident. Pour Moscou, la priorité stratégique du 21ème siècle consiste à ancrer le développement de la Fédération dans ses régions asiatiques. Cela constitue la dimension intérieure d’un phénomène plus largement connu depuis la moitié des années 2000 sous le nom de “pivot vers l’Est” de la Russie.

Le discours sur la “sibérianisation” apporte une cohérence doctrinale à certaines tendances déjà en cours: un déplacement des échanges commerciaux vers l’Asie et la Chine en particulier, un recentrage sur la profondeur stratégique, et la réactivation d’un imaginaire sibérien comme matrice de l’identité nationale.
La “sibérianisation” de la Russie se présente comme l’aspect géopolitique d’une vision qui englobe identité, économie, industrie et stratégie. Cette idée programmatique doit être comprise à la lumière du conflit qui se déroule en Ukraine, lequel marque un changement paradigmatique dans le destin du pays. À ce stade, cependant, les deux orientations (le conflit versus la perspective sibérienne) sont en compétition pour les ressources disponibles. Le risque pour Moscou est que, en poursuivant simultanément ces deux ambitions, le gouvernement russe perde tout en un seul coup: le méga-projet sibérien pourrait absorber les fonds nécessaires à la victoire en Ukraine, et l’Opération Militaire Spéciale, quant à elle, pourrait retarder de plusieurs décennies la nécessaire diversification de l’économie russe.
Loin d’être nouvelle, l’idée eurasiste a pris une forme administrative au début du troisième mandat de Vladimir Poutine (devenant un concept officiel dans la doctrine de politique étrangère russe en 2023), dans un contexte de rupture délibérée avec l’Occident. Les étapes institutionnelles et économiques de cette “sibérianisation” — qui n’avait pas encore de nom à l’époque — révèlent une politique déterminée en principe, mais dont les ambitions ont été systématiquement repoussées, par habitude et par confort, au profit d’un modèle de développement “libéral” relativement aisé et agréable, surtout pour les élites du pays.

Le virage de Poutine s’inscrit parfaitement dans cette séquence: la perception de trahison de la part de l’Occident justifie la recherche d’une présence en Asie, et la “sibérianisation” en constitue la manifestation intérieure. La nouveauté ne réside donc pas dans le diagnostic identitaire, dont Karaganov est plus le consolidateur que l’inventeur, mais dans la décision politique de couper délibérément les interdépendances économiques et financières avec l’Occident et de geler le pendule. Alors que l’histoire de la Russie suggère que chaque phase d’hostilité est finalement suivie d’un rapprochement avec l’Occident, une partie de la direction actuelle du Kremlin envisage la possibilité d’une rupture définitive que la “sibérianisation” devrait ancrer dans sa structure.
La volte-face de 2014 (l'annexion de la Crimée suivi du processus des sanctions occidentales) puis celle de 2022 (début de l’Opération Militaire Spéciale en Ukraine) imposent une accélération du déplacement de trois piliers du développement national: l’industrie, la population et la défense. Le quatrième axe émerge implicitement: la connectivité, qui se présente comme la clé de voûte des trois précédents. En effet, sans moderniser chemins de fer, ports et aéroports, les incitations au transfert vers les vastes étendues de la Sibérie échoueront — et leur développement sera anéanti par l’absence d’infrastructures de soutien efficaces.
La “paresse mentale” d’une partie encore importante de la classe dirigeante de Moscou a poussé Vladimir Poutine vers une appeasement inutile à l’égard des États-Unis, et à identifier l’Europe comme “principal ennemi”. Outre le fait de n’avoir jusqu’à présent apporté aucun bénéfice à la Russie, qui s’est en quelque sorte “narcotisée” politiquement et militairement pendant un an en attendant que “l’esprit d’Anchorage” prenne forme, cette disponibilité envers l’administration Trump a causé un nouveau dommage (sur le plan de l'image) à la volte-face du Kremlin vers le sud et l’est.

Le projet “phare” de l’establishment actuel de Washington est précisément de rompre avec les liens patiemment construits par les élites eurasistes avec les pays en développement, via des plateformes géoéconomiques comme les BRICS et l’Organisation de Coopération de Shanghai. La Syrie, le Venezuela, Cuba et l’Iran sont l’emblème de cette tentative américaine, et la posture défensive adoptée par Moscou sur ce front ne contribue pas à la réalisation de sa stratégie. Tout comme l’espoir d’atténuer “la pression” européenne en soutenant des leaders conservateurs comme Viktor Orbán a essentiellement échoué, en raison de leur proximité avec Israël et la Coalition Epstein, dont la crédibilité est au plus bas auprès des populations. La situation est différente pour des politiques comme Fico ou Radev, dont le patriotisme socialiste et neutraliste est beaucoup plus en phase avec la vision multipolaire et bénéficie d’un plus grand soutien populaire.
Aujourd’hui, la nature profondément politique de la “sibérianisation”, pilotée et dirigée par le centre, dépend moins d’une dynamique spontanée ou endogène que d’une structure de pouvoir verticale consolidée.
En tant qu’acteur dominant, l’État doit faire face à au moins deux types de compromis continus.
Le premier concerne l’allocation des ressources entre dépenses civiles et dépenses militaires. Actuellement, les investissements publics dans le secteur militaro-industriel dépassent nettement ceux destinés aux activités civiles, même si la frontière entre ces deux sphères reste poreuse. Alors que les centres industriels se développent dans les deux cas, la production civile souffre d’une concurrence croissante en matière de budget et de logistique, notamment en termes de connectivité et d’infrastructures, qui tend à la reléguer à un rôle secondaire en l’absence d’une mobilisation totale des populations.
Le deuxième compromis oppose les périphéries entre elles. Les territoires annexés en Ukraine absorbent une part croissante des crédits budgétaires pour la “réhabilitation” et le “développement”, réduisant ainsi les ressources disponibles pour l’amélioration des infrastructures de l’Ukraine orientale et des villes sibériennes.
Cette double politique du Kremlin divise ainsi un organisme déjà affaibli et soumis à d’immenses pressions.

La population russe (environ 145 millions d’habitants) est répartie de façon très inégale: 110 millions résident à l’ouest des monts Oural, et 35 millions à l’est, principalement sur les versants méridionaux, le long des anciennes lignes ferroviaires. Le district fédéral de l’Extrême-Orient représente 41% du territoire national, mais n’abrite que 6% de la population. Le climat extrême, le manque d’infrastructures et la faiblesse des services urbains compliquent la tâche de peupler cette région de façon durable. Cette situation s’inscrit dans une dynamique de déclin naturel: faible natalité, excès de décès par rapport aux naissances, aggravés par les pertes militaires et l’émigration d’une partie de la main-d’œuvre qualifiée à partir de 2022.
Pour freiner l’exode sibérien et attirer des populations dans les régions reculées, Vladimir Poutine a ratifié en 2016 une loi offrant gratuitement un hectare de terre cultivable en Extrême-Orient russe pour une durée de cinq ans aux citoyens qui en font la demande. Ce droit, initialement réservé aux résidents de l’Extrême-Orient, a été étendu à tous les citoyens russes à partir de février 2017. En 2022, d’autres hectares situés dans l’Arctique ont été ajoutés au programme. Selon les données officielles, sur les 180 millions d’hectares disponibles (dont 1 million dans la région arctique), environ 65.000 ont été attribués (beaucoup de demandes étant rejetées par les régions elles-mêmes), principalement dans le Territoire du Littoral, en Yakoutie et dans la région de Khabarovsk. Outre ces incitations foncières, les salaires y sont supérieurs d’environ 50% à la moyenne nationale dans certaines zones, il existe des programmes résidentiels, des structures sanitaires et de nouvelles universités, notamment dans le cadre du programme Priorité 2030, qui vise à transformer en centres d’excellence scientifique et d’attraction des talents les sites sibériens et de l’Extrême-Orient.
En plus de ces incitations foncières et salariales, la réponse du Kremlin au déficit démographique en Sibérie et dans l’Extrême-Orient prévoit aussi un recours accru à la migration de travail. Les autorités russes estiment qu’environ 10,9 millions de travailleurs supplémentaires seront nécessaires d’ici 2030 pour compenser le déclin démographique, la baisse du taux de natalité et l’exode d’une partie de la main-d’œuvre depuis 2022, ce qui implique un afflux massif de travailleurs migrants.
Le modèle dominant reste celui de la migration temporaire en provenance d’Asie centrale, qui couvre une part importante des besoins en main-d’œuvre tout en étant peu intégrée dans le pays (et dont le destin varie selon les relations entre Moscou et les capitales d’Asie centrale).
En Extrême-Orient, les projets d’infrastructures et des secteurs entiers, comme l’agriculture, dépendent fortement de la main-d’œuvre étrangère, notamment chinoise. L’afflux de main-d’œuvre nord-coréenne a été au centre du débat politique après la signature du Traité d’assistance mutuelle entre Moscou et Pyongyang en 2024.
Cette dépendance à la main-d’œuvre importée met en évidence le décalage entre l’ambition de repeupler l’Orient et l’absence d’un réel flux de travailleurs russes dans les régions périphériques. Il faut aussi prendre en compte la révolution technologique, car l’automatisation des activités pourrait grandement contribuer à pallier le manque de main-d’œuvre dans les secteurs de haute technologie.
La question militaire a consolidé le rôle de la Sibérie comme réserve stratégique, et cette dimension demeure sans doute sa principale force motrice aujourd’hui. La “sibérianisation” répond à une logique de profondeur stratégique imposée par le conflit, accélérée par la vulnérabilité du territoire russe face aux attaques à longue portée en Ukraine. Alors que la projection des forces reste orientée vers l’ouest, les profondeurs sibériennes servent désormais de refuge pour trois fonctions complémentaires: protéger les équipements stratégiques, déplacer la base industrielle de la défense loin des attaques, et régénérer les unités déployées.
Parallèlement, le front arctique est renforcé et les projets de développement y relatifs se poursuivent. Cette montée en puissance progressive — qui consiste d’abord à réactiver les stations existantes, puis à étendre le réseau et à combler les lacunes — traduit un dessein géopolitique poursuivant trois objectifs: rendre coûteuse toute présence militaire étrangère dans la région, étendre les capacités de contrôle au-delà des eaux territoriales, et garantir la sécurité de la Route Maritime du Nord comme corridor stratégique reliant l’Europe russe au Pacifique.

Avec la mise en service des nouveaux sites, la côte arctique cesse d’être une zone isolée: des bases insulaires comme Tiksi et des avant-postes comme Alykel forment un réseau d’observation et de communication reliant les garnisons à l’intérieur des terres au front nord, faisant de la Sibérie un véritable pont de commandement entre le cœur du territoire russe et l’Arctique.
Qu’il s’agisse de délocaliser des entreprises, du personnel ou des forces stratégiques, le principal défi — et le plus grand obstacle à ce stade — réside dans la liaison des territoires isolés. En effet, pour comprendre la logique de l’intégration russo-asiatique, il faut considérer le territoire de l’Extrême-Orient comme un tout intégré, où les ressources sont extraites au Nord et à l’Est, transportées par fleuve, route et voie ferrée, puis expédiées aux frontières terrestres de la Chine ou dans les ports du Pacifique. Le défi est à la fois quantitatif et qualitatif: il consiste à multiplier les infrastructures industrielles — ponts, ports secs, chemins de fer, ports arctiques, etc. — et à en maximiser l’efficacité dans un cadre intégré.
Reste une question centrale: dans quelle mesure cette approche proactive se traduit-elle par une présence matérielle durable? Les données disponibles montrent une activité commerciale sino-russe intense, un déplacement accru vers l’Est des forces stratégiques, d’importants investissements dans certains secteurs et corridors, mais aussi des faiblesses structurelles persistantes, notamment dans la zone transversale du réseau de ressources.
Plusieurs risques structurels menacent le succès de ce recentrage stratégique. La complexité et l’ampleur du projet augmentent les coûts, tant économiques que politiques, et sapent la confiance des investisseurs. Les sanctions limitent l’accès aux technologies et aux financements, contraignant à des solutions alternatives qui impliquent des dépenses et des risques supplémentaires, ainsi que des ajustements continus.
Surtout, l’approche prudente de la Chine vis-à-vis des investissements souligne que Pékin n’est pas guidé par une rhétorique politique, mais par une évaluation pragmatique du risque et du rendement, notamment à la lumière de la “fidélité” russe envers Trump, et de l’absence d’évolution du pays vers un régime idéologique socialiste, où jouent encore un rôle important les “oligarques” privés.
À cela s’ajoute une prudence similaire de la part des investisseurs russes eux-mêmes, conscients de la compétition entre les exigences budgétaires en temps de guerre, la reconstruction des régions annexées et la modernisation des infrastructures orientales. On assiste ainsi à un changement de cap entre différentes priorités, toutes coûteuses, dans un contexte de contraintes budgétaires et de concurrence pour le contrôle des dépenses publiques.
Si la stratégie de “sibérianisation” aboutissait, elle alimenterait l’effort militaire par une profonde modernisation et diversification du tissu économique et stratégique de la Russie. À l’inverse, si Moscou remportait la victoire dans le conflit en Ukraine et consolidait son contrôle sur les territoires annexés, elle pourrait alors concentrer ses efforts sur l’accélération du recentrage vers l’Est.
Dans les deux cas, ce qui est nécessaire, c’est une forte impulsion pour renouveler un pays qui souffre encore des contradictions engendrées par les “terribles années 90” et qui a jusqu’à présent repoussé le moment de faire face définitivement à ce passé funeste.
Article original : Foundation for Strategic Culture
16:55 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : russie, sibérie, actualité, europe, affaires européennes, asie, affaires asiatiques, eurasie |
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dimanche, 19 avril 2026
Retour à la rhétorique de la peur en Occident – Une analyse réaliste de la Russie

Retour à la rhétorique de la peur en Occident – Une analyse réaliste de la Russie
Markku Siira
Sources: https://markkusiira.substack.com/p/irti-lansimaisesta-pel... & https://ecfeda1c.delivery.rocketcdn.me/wp-content/uploads...
La discussion sur la Russie est piégée dans une boucle de rhétorique répétitive. La prévision constante d’une expansion du conflit, tout en soulignant la menace et la faiblesse de la Russie, ne constitue pas une analyse constructive, mais plutôt une prophétie auto-réalisatrice, peu fondée sur la réalité. Il est plus judicieux d’aborder la situation de la Russie de manière réaliste, sans se laisser guider par la rhétorique de la peur occidentale, et en tenant compte des défis et des opportunités réels du pays.
L’élite académique russe a récemment brisé certains tabous en politique étrangère. Dmitri Trenin (photo), président du Conseil pour les Affaires internationales et la Sécurité (RIAC), a déclaré que la Russie se trouve au milieu d’un « nouveau conflit mondial contre le monde occidental collectif », tout en critiquant l’expertise en politique étrangère de son propre pays comme étant déconnectée de la réalité. Cette autocritique ne traduit pas une faiblesse, mais plutôt une vigilance stratégique.
Ivan Timofeïev, directeur du programme du Club de Valdai, est allé encore plus loin. Selon lui, le manque de modernisation technologique, scientifique et industrielle rend difficile, voire impossible, le maintien de la compétitivité. Timofeïev s’appuie sur l’héritage de Pierre le Grand: la modernisation de l’époque était violente, mais nécessaire, avec une technologie et un savoir empruntés aux ennemis occidentaux.
Depuis, avec la détérioration de la coopération avec l’Europe, la Russie s’est tournée vers de nouveaux partenaires – notamment la Chine – tout en ne fermant pas la porte à une relance de la coopération avec l’Occident. Cette ouverture, même en pleine hostilité, témoigne du pragmatisme russe.
Dans le domaine de la quatrième révolution industrielle et de la digitalisation, la Russie a fait des avancées importantes, notamment sous la contrainte des sanctions. Ces sanctions ont accéléré la transition vers des logiciels nationaux et renforcé l’autosuffisance technologique.


L’État a investi dans la normalisation de la digitalisation industrielle, et dans le secteur civil, de grandes entreprises métallurgiques comme Severstal, NLMK et MMK ont été à l’avant-garde de l’intégration de l’intelligence artificielle et des jumeaux numériques. Dans l’industrie de la défense, l’IA a été intégrée dans des plateformes telles que Okhotnik et Narval, et le président Poutine a souligné l’importance de l’IA dans le nouveau programme d’armement.
Ces progrès s’inscrivent dans une stratégie plus large, où la Russie construit une nouvelle base économique malgré la pression extérieure. Bien que sa position dans les institutions économiques occidentales se soit affaiblie, le pays développe activement des alternatives notamment dans le cadre des BRICS. La part des monnaies nationales dans le commerce avec les partenaires des BRICS a considérablement augmenté.
Du point de vue de la sécurité stratégique, la Russie se trouve entre deux pôles: à l’ouest, l’UE en tant qu’adversaire, à l’est, la Chine en tant que partenaire stratégique. Leur arsenal nucléaire sert de dissuasion contre une attaque de grande ampleur, mais le pays reste vulnérable face à des conflits de faible intensité à ses frontières sud.
Sur le plan intérieur, la Russie lutte encore contre des défis connus: inégalités sociales, disparités régionales, bureaucratie lourde, infrastructure défaillante et problèmes environnementaux.
La militarisation de l’économie sollicite la main-d’œuvre, la crise démographique est grave, et le blocus technologique causé par les sanctions est critique. Pourtant, le pays possède des atouts importants: une population hautement qualifiée, un patrimoine culturel riche, une résilience prouvée en période de crise, et une longue tradition de percées technologiques même dans les temps difficiles.
Le groupe au pouvoir, prudent, de Poutine n’élargira pas le conflit en dehors de l’Ukraine. Toute escalade éventuelle ne viendrait pas de Moscou, mais plutôt d’acteurs occidentaux, surtout de cercles dirigés par Londres. La menace continue d’une invasion russe, par exemple dans la Baltique ou en Finlande, est davantage une source de peur qu’une analyse crédible.
L’objectif stratégique de l’Occident semble être d’obtenir une gouvernance russe sensible, prévisible et subordonnée à ses propres intérêts. Pour les intérêts nationaux russes, une alternative plus pertinente pourrait être un modèle chinois: une économie socialiste de marché où l’État guide l’économie et sélectionne la technologie, sans dépendance aux démocraties occidentales ni transfert de ressources à des capitaux étrangers.
Après Poutine, la Russie aura besoin d’un nouveau leader nationaliste et technocrate capable de conduire une modernisation à la chinoise, sans renoncer à la souveraineté stratégique du pays.
La Russie se trouve à une croisée des chemins stratégiques. Elle ne souhaite pas élargir la guerre, et elle ne peut pas se retirer d’Ukraine sans accord, ce qui signifierait la fin du régime actuel. Se détacher à la fois du poids de l’époque soviétique et du cercle vicieux de l’économie de guerre nécessiterait une réévaluation, une nouvelle direction et la capacité de gérer conflits internes et pressions externes. Le résultat final dépendra en fin de compte de la manière dont la Russie définira son propre chemin – non de la façon dont l’extérieur l’interprétera.
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vendredi, 17 avril 2026
L'élite n'est plus à l'abri: la «liste noire» est arrivée sur la table de Poutine

L'élite n'est plus à l'abri: la «liste noire» est arrivée sur la table de Poutine
Alexandre Douguine
Le pays est en guerre depuis cinq ans, et la question de la révision des «élites», en grande partie façonnées durant les périodes les plus sombres de l'histoire russe récente — celle des années 1990 — sous le slogan «corruption, banditisme et vilenie» — mûrit depuis longtemps. Une question légitime se pose: à quoi devrait ressembler l'élite dirigeante de la Russie?
Où se trouvent les «réseaux» d'agents dormants ?
De nos jours, la question d'une «révision» et d'une «nationalisation» des élites russes est de plus en plus fréquemment soulevée. Et ici, bien que je sois d’accord avec la formulation même de la question, il est important de souligner que ces «élites» sont, bien sûr, très hétérogènes et inégales. Je connais personnellement de nombreux représentants de notre élite étatique, les plus importants du lot, qui sont des personnes d'une honnêteté irréprochable, des patriotes russes convaincus, guidés par des valeurs traditionnelles. C’est pourquoi il est hors de question de mettre tout le monde dans le même sac.

De plus, à plusieurs reprises, je me suis retrouvé — et j’en ai parlé dans de nombreuses interviews — à constater que des personnes que le peuple perçoit comme peu recommandables, ni très fermes dans leurs convictions ni patriotes avérés, se révèlent, lorsqu’on les connaît de près, être des individus très cohérents, convaincus et de nature noble. Ce dont on ne peut parler si l’on ne les connaît pas personnellement ou si l’on ne les observe pas de loin. C’est pourquoi, depuis longtemps, je m’engage à ne pas donner de noms: on dit quelque chose, puis il s’avère que ce n’est pas du tout la vérité.
Dans ce sens, si l’on a réellement fourni à Vladimir Poutine des listes de l’élite dite «renaissante», cela signifie qu’il existe sans aucun doute des motifs concrets et une connaissance fiable à ce sujet. Bien entendu, en partant du principe que ces listes proviennent de personnes respectées, proches du chef de l’État. Dans ce cas, il n’y a aucune raison ni aucun argument pour ne pas leur faire confiance. Mais moi, personnellement, je ne mentionnerais aucun nom dans ce cas précis, car je me suis souvent convaincu que, parfois, les choses ne sont pas du tout ce qu’elles semblent être à première vue.
Je vais donner un exemple. Après le début de l’opération militaire, tout le monde craignait que notre maillon le plus faible soit l’économie, mais il s’est avéré que la faiblesse était ailleurs. L’économie, que tous considéraient comme le centre de la «sixième colonne» des libéraux dans notre État, ne nous a pas fait défaut. Et ceux en qui nous avions toute confiance, croyant qu’ils représentaient notre point fort, se sont avérés être tout le contraire. Nous ne savons pas avec certitude où se trouvent les «réseaux d'agents dormants», les réseaux d’influence. Peut-être ne sont-ils pas du tout là où nous le pensons. Et cela constitue une observation très importante.

Sélection de l’élite : « corruption, banditisme et mesquinerie »
Mais, en général, il semble que notre élite, pour la plupart de ses représentants, soit inadéquate. De plus, la mentalité même de notre société est inadéquate, tout comme ont été inadéquates la préparation à une guerre aussi grave que celle d'Ukraine et sa gestion au cours de ces quatre années. Oui, nous tenons bon, nous gagnons, même si c’est avec beaucoup de difficultés et en affrontant constamment de nouveaux défis, il ne fait aucun doute: nous vaincrons. Mais il semble que l’on ne tire pas vraiment de conclusions des échecs passés.

Ces gens changent simplement de poste et de domaine d’activité, sans jamais faire preuve de compétence. Après un échec dans un domaine, on leur en confie un autre, puis, comme prévu, ils échouent aussi dans celui-là, puis dans un troisième, et ainsi de suite. Et cela ne peut pas être ignoré.
Et une autre question très profonde et sérieuse, presque philosophique, surgit: quel type d’élite avons-nous besoin? Comment devons-nous la percevoir et quels critères devons-nous poser aux représentants de la classe dirigeante pour juger leur aptitude?
Tout cela est aujourd’hui donné pour acquis, mais cela n’est pas dit à haute voix ni a fait l'objet de réflexions. Et lorsqu’il s’agit d’un cas concret ou d’une personne, hors contexte, cela devient une véritable arbitraire. Quelqu’un n’aime pas une autre personne et commence à crier: «Untel est inadéquat, c’est la sixième colonne!». Et un autre se lance immédiatement à sa défense et commence à insulter l'autre: «Et toi, qui es-tu? Pourquoi dis-tu ça? Y a-t-il quelqu’un derrière toi?».
C’est pourquoi, tant que nous faisons face à des cas isolés, il est totalement impossible de résoudre un problème systémique. Peu importe si l’on enquête sur un ministère ou un autre, un fonctionnaire ou un autre.

Par exemple, le ministre de la Défense, Andreï Removitch Belousov, s’est fixé comme objectif de résoudre les graves problèmes de son département. Et il les résout: de nouveaux cas et faits absolument horribles apparaissent, de nouvelles condamnations sont prononcées. Et bien que Belousov occupe ce poste depuis plusieurs années, le flux de ces histoires ne cesse pas. On pourrait croire que les écuries d’Augias ont été nettoyées et que l’on peut passer à l’étape suivante. Mais il s’avère qu’il faut des efforts et un temps incroyables pour cela.
Nous n’avons pas de critère sur ce que doit être notre élite. Mais ce n’est pas simplement qu’elle s’est «dégradée»: en réalité, elle s’est formée dans les périodes les plus sombres, dans les années 1990, selon le principe de la «corruption, du banditisme et de la mesquinerie» (en opposition à l’«efficacité, la moralité et le patriotisme»). Ce sont ces trois caractéristiques qui faisaient que les gens entraient dans l’élite. Les membres de l’élite devaient être corrompus, liés à la délinquance et incroyablement lâches pour obtenir des postes et les conserver. Bien sûr, il y avait aussi des exceptions parmi eux: des personnes honnêtes, une véritable classe de serviteurs et de patriotes qui servaient l’État malgré tout. Mais, en général, l’élite ne se formait pas selon le principe du service honnête. Et tout le monde le savait parfaitement.
Aujourd’hui, on essaie de lutter contre cela, mais, à mon avis, avec un énorme retard et de manière incohérente. Quelqu’un est mis en lumière, puis une longue série de délibérations s’ensuit: faut-il l’amnistier? Même Tchoubaïs, qui a volé et ruiné le pays quand il était le chef de l’administration présidentielle, le ministre des Finances, le vice-Premier ministre, le directeur de RAO UES, le directeur de «Rosnano»… Il volait partout, détruisait tout et, à la fin, il s’est enfui. Il n’a subi aucune sanction et son affaire reste ouverte.
Et cela alors qu’on aurait pu arrêter plus tôt ce sinistre personnage qui a causé un tort idéologique et économique, et corrompu tout autour de lui. Maintenant, il dirige des centres de lutte contre la Russie du côté de nos ennemis, sans cacher qu’il a toujours été un ennemi. Peut-être n’y a-t-il plus d’affaires aussi flagrantes, mais il y a néanmoins beaucoup de personnes qui ne sont guère différentes de Tchoubaïs. Car c’est justement selon ce principe que l’élite s’est formée dans les années 1990.
Sans aucun doute, il s’agit d’une question systémique et non simplement d’un «renouvellement» personnel. Elle résulte de l’inertie d’une période sombre de dépendance à l’Occident, de l’inertie du capitalisme colonial que nous avons accepté sans esprit critique. Il faut faire quelque chose à ce sujet. Une transformation de la vision du monde de notre société est nécessaire, et cela doit commencer précisément par l’élite.
Nous y travaillons ou non? J’ai l’impression qu’à l’heure actuelle, c'est non. Même si cela aurait dû être fait depuis longtemps, pour l’instant, nous nous demandons seulement si cela en vaut la peine ou pas.
Quel type d’élite avons-nous besoin ?
C’est merveilleux quand de nouvelles initiatives émergent pour assainir l’élite. C’est la voix de personnes qui se soucient du destin de la Patrie, et j’aimerais que ce processus soit enfin lancé. Il faut établir de nouveaux critères: authentiques, compréhensibles et transparents. Qui a le droit et mérite de faire partie de l’élite dirigeante, et qui ne l’a pas. Et il faut juger non seulement selon des critères moraux, mais aussi selon l’efficacité, les qualités entrepreneuriales, le professionnalisme et la responsabilité. Parce que si l’on possède beaucoup, on est responsable de beaucoup. On est responsable devant tous. Et c’est précisément cette responsabilité qui manque clairement à toute la classe dirigeante.

Si ces mesures marquaient le début d’une relance, je les soutiendrais avec ferveur, de tout cœur, et je participerais volontiers à l’élaboration des critères nécessaires pour mettre en selle la nouvelle élite. En revanche, si tout reste en demi-teinte — on enquête sur certains, on en destitue d’autres, ou plutôt on les transfère simplement à un autre poste —, cela signifiera que nous n’avons pas mûri et que nous ne comprenons pas la gravité du problème. Et ce serait très triste.
Mais je ne veux pas anticiper. Il s’est passé beaucoup de temps: ceux qui étaient en pleine forme au début des années 90 sont aujourd’hui des personnes âgées. Il est douteux que ceux qui ont été sélectionnés selon les anciens critères aient acquis en trente-cinq ans les qualités exigées par le tournant historique actuel de la Russie. Au contraire, il me semble qu’ils ont gaspillé leur énergie, et leurs enfants ne sont pas du tout préparés à recevoir le pouvoir: ils ne peuvent que dilapider ce que leurs parents ont réussi à arracher durant les années les plus folles.
La situation est très difficile. Je le répète, il faut commencer par les critères : définir comment doit être l’élite dirigeante de la Russie. Et ensuite, de manière précise, systématique, sans exceptions personnelles ni liens de clan, appliquer ces principes. Je pense qu’il est facile de les formuler:
- Premièrement, ils doivent être des personnes loyales envers l’État, c’est-à-dire des patriotes.
- Deuxièmement, ils doivent être extrêmement efficaces et responsables de leurs succès comme de leurs échecs. Ils doivent être les meilleurs; d’où le principe méritocratique.
- Troisièmement, ils doivent être honnêtes. Travailler pour l’État et accepter leur statut de gestionnaires, sans associer leur enrichissement personnel aux fonctions élevées.
Ces trois principes sont très simples. Il suffit de remplacer par eux les critères par lesquels on sélectionnait auparavant l’élite et qui sont toujours en vigueur: le manque de responsabilité, le manque de patriotisme et l’implication profonde dans la corruption. La corruption, l’occidentalisation, le libéralisme, l’irresponsabilité et le manque de responsabilité doivent devenir des tares inacceptables.
En résumé
Ce qui en 1990 était un laissez-passer gratuit pour entrer dans l’élite doit aujourd’hui devenir un laissez-passer pour vous envoyer dans des lieux complètement différents. Et il faut cultiver et surveiller les qualités opposées. Alors la société ressentira la justice et les choses dans l’État iront dans la bonne direction: nous commencerons enfin à créer nos propres processeurs, nos machines et pratiquerons une gestion sensée.
Nous avons un peuple très talentueux et un État merveilleux doté de ressources en grande abondance. Mais une élite systématiquement inadéquate, sans aucun doute, entrave notre futur développement historique.
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lundi, 06 avril 2026
Qui connaît Ivan Iline ?

Qui connaît Ivan Iline ?
Karl Richter
Source: https://www.facebook.com/karl.richter.798
Il faut que je rappelle un peu le contexte. Vladimir Poutine, personnellement, est une personne modeste. Il s’efforce d’adopter un mode de vie sain et suit une routine quotidienne disciplinée. Il ne fait pas de grands tapages autour de sa personne et ne se donne pas en spectacle au public en étalant ses hobbies et préférences. Mais ils existent. L’une d’elles concerne le philosophe et écrivain Ivan Iline (1883 – 1954).
Iline est largement inconnu en Occident, et en particulier en Allemagne. Ce n’est que progressivement – et surtout après l’entrée des troupes russes en Ukraine en février 2022 – que l’on commence à s’intéresser davantage à ce qui motive réellement Poutine, où se trouvent les sources d’inspiration de sa politique. L’un des premiers à se pencher sur Ivan Iline fut le publiciste et philosophe français Michel Eltchaninoff, qui en 2015 publia son livre Dans la tête de Vladimir Poutine, qui est désormais aussi disponible en allemand.
Eltchaninoff rapporte dans cet ouvrage une information intéressante: le corps d’Iline a été exhumé en 2005, à l’initiative de Poutine, car il avait été enterré en Suisse; la dépouille a été ramenée en Russie, où elle a été ensevelie dans le monastère de Donskoï à Moscou; là reposent également Pouchkine et Soljenitsyne, deux figures fondatrices de l’identité russe – à noter: toutes deux non communistes.
Un an plus tard, Poutine fit venir l’héritage d’Iline depuis l’Université d’État du Michigan. Et en 2009, il déposa à nouveau des fleurs sur sa tombe, en présence des médias. Depuis, il le cite régulièrement lors de ses interventions publiques, en le présentant comme une figure intellectuelle de premier plan, et il n’est pas difficile de discerner, dans les déclarations programmatiques de Poutine, l’héritage d’Iline.

Pour obtenir ce livre d'Ivan Iline (l'éditeur a opté pour la graphie "Ilyine"):
Mais qui était Iline? Né en 1883, petit-fils du commandant de la garde du palais de Moscou et fils d’une femme germano-russe, il semblait avoir devant lui un avenir prometteur. Le tsar Alexandre III était son parrain. Iline étudia le droit à Moscou et rédigea en 1918 une thèse sur Hegel. Mais la révolution bolchevique, qui plongea la Russie dans le chaos, changea tout. Iline était monarchiste, croyant convaincu, et s’est opposé dès le départ aux communistes. En tant que soutien des « Blancs » lors de la guerre civile, il fut arrêté six fois et condamné à mort. La sentence ne fut pas exécutée. En 1922, il fut expulsé de l’Union soviétique et partit d’abord en Allemagne. Ses quelque cinquante ouvrages, qu’il écrivit en allemand et en russe, furent interdits en Union soviétique.
En exil, Iline devint un penseur de la mouvance anti-communiste. Certains le considèrent comme le fondateur d’un « fascisme chrétien », mais cela est une vision trop simpliste. Le christianisme est certes une constante centrale dans la pensée d’Iline, mais elle n'est pas la seule. Dans son manifeste publié en 1939, Les fondements éternels de la vie, il cite également: la famille, la patrie, la liberté, la conscience, la conscience juridique, l’État et la propriété privée. En somme, c’est l’idéologie de Vladimir Poutine, qui lors d’une des conférences de Valdai ces dernières années, a recommandé un «conservatisme modéré» comme ligne directrice de sa politique, formulant ainsi une antithèse au déclin des valeurs en Occident.

Par ailleurs, l'engouement de Poutine pour Iline est l’un des arguments les plus solides contre l’accusation, parfois entendue dans le contexte de la guerre en Ukraine, selon laquelle le chef du Kremlin serait un « néo-bolchevique » ou un « néo-stalinien ». Rien n’est plus faux, ni plus idiot.
Pour les Allemands, la relation d’Iline avec le Troisième Reich est intéressante à examiner. Comme d’autres exilés russes, il accueillit Hitler avec une bienveillance initiale. En 1933, il publia un article sous le titre National-socialisme. L’esprit nouveau, dans lequel il défendait le mouvement nazi. «Qu’a fait Hitler? Il a arrêté la progression du bolchevisme en Allemagne, et cela a rendu un grand service à toute l’Europe», y affirmait-il. Il ne faut pas juger les événements en Allemagne sous le prisme juif. Au contraire, l’esprit du national-socialisme suggère à l’Allemagne des tâches créatives – une conclusion qu’on ne peut contredire face au lourd héritage de la démocratie de Weimar.

En 1934, Iline reçut toutefois une interdiction d’écrire. Avec le soutien du compositeur Sergei Rachmaninov, il déposa en 1938, avec sa femme, une demande de séjour en Suisse et s’installa à Genève. Mais encore en 1948, après l’apocalypse de la fin de la guerre, il était loin de condamner le national-socialisme. Au contraire, il analysa dans un texte intitulé « Sur le fascisme » les « erreurs » du Troisième Reich et du fascisme italien. En réaction au bolchevisme, le fascisme aurait eu sa légitimité, écrit-il: «Le fascisme avait raison parce qu’il partait d’un sentiment national-patriotique sain». Cependant, les fascistes avaient commis des erreurs: leur attitude hostile envers la religion, la dictature et le chauvinisme militaire, ainsi que le monopole d’un seul parti. À la fin, Iline exprima l’espoir que les patriotes russes ne répéteraient pas les erreurs du national-socialisme. Dans l’obscurité de l’après-guerre, alors que les chars de Staline montaient la garde sur les rives de l’Elbe, c’était une vision audacieuse. Pourtant, Iline était convaincu que l’URSS ne serait pas le dernier mot dans l’histoire millénaire de la Russie. Et il avait raison.

Son œuvre principale -aux côtés de ses études dignes d’intérêt telles «Les fondements éternels de la vie» et «L’essence et la particularité de la culture russe» (1942)- demeure son volumineux de confessions, intitulé «Sur la résistance violente au mal», qui a été rédigé en 1925 en exil à Berlin. C’est une lecture édifiante pour tous les libéraux et pacifistes, car Iline y prône l’utilisation occasionnelle de la violence — lorsque «la contrainte physique et l’oppression» sont la seule possibilité de résister au mal; tolérer le mal reviendrait à y participer. Au regard du bolchevisme, il appelait au courage: «arrêter, condamner et fusiller». Car, en fin de compte, aucun arrangement n’est possible avec le mal. Si nécessaire, il faut le combattre et l’éradiquer ici et maintenant, selon la maxime: il n’y a rien de bon, sauf si on le fait. Les grandes choses sont simples.
Pour les patriotes allemands, il s’agirait de découvrir en Iline une mine d’idées toujours valables et porteuses de sens. En regardant la culture populaire russe, l’âme russe et l’essence de la Russie dans une vision d’ensemble, on peut comparer, en Allemagne, l'oeuvre d'Iline à des figures telles que le « père de la gymnastique » Jahn, Ernst Moritz Arndt ou Julius Langbehn («Rembrandt éducateur»). Au moins certains de ses livres sont disponibles en allemand. La lecture en vaut la peine. Elle enrichit et donne du courage en des temps sombres, car Iline évoque les valeurs éternelles, vraiment importantes: la patrie, la nation, l’identité.
Cette année, l’anniversaire d’Iline sera commémoré: il est né un 9 avril (selon le calendrier grégorien, le 28 mars) 1883 à Moscou.
17:55 Publié dans Biographie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ivan illine, ivan illyine, russie, hommage, philosophie politique |
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vendredi, 27 mars 2026
La Civilisation de la Lumière contre les ennemis de l’Homme

La Civilisation de la Lumière contre les ennemis de l’Homme
L’Idée survit à chaque assassinat
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine sur le martyre d’Ali Larijani, la philosophie du sacrifice et la guerre pour l’avenir du monde.
Le dirigeant iranien Ali Larijani a été tué par la coalition américano-israélienne.
Une fois de plus, «l’unité n’a pas remarqué la perte d’un combattant».
L’Iran donne à l’humanité une leçon d’anthropologie véritable: l’individu ne compte pas; ce qui compte, c’est la personne. La personne, c’est celui qui est prêt à mourir pour l’Idée. L’Idée trouvera de nouveaux individus qui s’élèveront pour la défendre et deviendront des personnes. Voilà l’immortalité dans l’Idée—en Dieu, dans la Vérité.
Un être humain ne commence à signifier quelque chose que lorsqu’il se redresse en flèche vers le ciel. Sinon, il n’est qu’un ver.
L’Iran est une civilisation de lumière. Elle est composée d’âmes dressées à la verticale. L’une remplace l’autre dans la guerre absolue de la lumière.
Dans le mysticisme islamique, l’individu (nafs) est considéré comme «le diable intérieur». Seul celui qui l’a vaincu est vraiment humain.

Le merveilleux philosophe iranien Ali Larijani (avec qui j’ai longuement parlé des anges, de l’immortalité et de l’homme de lumière) a été tué. Pas dans un bunker, pas dans un abri. Il allait rendre visite à ses enfants. C’est là qu’un missile sioniste l’a rattrapé.

Un homme lumineux de plus a pris sa place: Saeed Jalili. Avec lui aussi, j’ai longuement discuté de la Quatrième Théorie Politique. C’est une guerre de philosophes. C’est la guerre de l’Homme contre l’ennemi du genre humain.
Les États-Unis et Israël forment une coalition de l’enfer. Ils tuent. Mais Dieu suscite de nouveaux héros pour remplacer les morts. De nouveaux philosophes.
Voilà pourquoi la philosophie est si importante. Et tant que la Russie ne se tournera pas vraiment vers la philosophie authentique et la profondeur de la religion, nous ne gagnerons pas. C’est une guerre sacrée. En elle, l’essentiel est l’Idée.
Netanyahou, qui semble être en vie (bien que cela reste incertain), a montré à l’ambassadeur américain Huckabee une feuille de papier portant les noms de ceux qui ont déjà été désignés pour être assassinés prochainement. Les deux ont ri et plaisanté en disant qu’ils avaient cinq doigts au lieu de six, comme dans la précédente simulation d’IA.

Le chef du département antiterroriste américain, Joe Kent (photo), a démissionné pour protester contre l’agression envers l’Iran et contre le fait que l’Amérique soit dirigée par des sionistes.
Alex Jones qualifie ouvertement tout ce qui se passe aux États-Unis de «coup d’État sioniste».

D’anciens opposants à Trump au sein du Parti républicain, dont Mitch McConnell (photo), et même certains démocrates se rapprochent prudemment de lui. Il est révélateur que l’ultra-russophobe McFaul soit lui aussi prêt à le soutenir, n’exprimant que le souhait que Trump commence à traiter la Russie comme il traite l’Iran—et aussi vite que possible.
Trump lui-même affirme que « Poutine a peur de lui ». Bien sûr, ce n’est pas vrai, mais à certains moments dans les « négociations de paix », qui sont absurdes et mal conçues, sur l’Ukraine entre Moscou et Washington lui ont donné matière à le croire. C’est très dangereux. Tout signe de faiblesse, même imaginaire, ne fait qu’encourager davantage ces maniaques.
À mesure que Trump perd ses propres partisans—qu’il a profondément trahis—il gagne progressivement le soutien des pires élites mondialistes.
Pour Trump, les priorités sont l’Iran et l’Amérique latine. Il a déjà commencé à menacer ouvertement d’intervenir au Brésil et a décidé depuis longtemps de détruire Cuba. Pour l’instant, il ne souhaite manifestement pas se concentrer sur l’Ukraine, même s’il y est de plus en plus poussé. Pour le moment.
La crainte inspirée par le premier Trump, lorsque celui-ci promettait de détruire les mondialistes et a ainsi remporté la présidence, plane encore. Soros continue d’activer ses réseaux pour s’opposer à Trump (Soros déteste aussi Netanyahou). Mais Trump mène désormais une politique de mondialisme agressif et militant, cherchant à tout prix à préserver l’hégémonie occidentale et le monde unipolaire. À un moment donné, il se retournera aussi contre la Russie. L’Ukraine n’est actuellement pas au centre de l’attention, ce qui inquiète Zelensky, mais ce n’est que temporaire.
Notre seul espoir maintenant, avec la Chine, c’est que l’Iran tienne et atteigne ses objectifs au Moyen-Orient. Cela reste possible, bien que cela se fasse au prix d’immenses sacrifices. Si l’Iran tombe, l’Occident s’abattra sur nous. La Chine serait la suivante.
Aussi divisé que l’Occident puisse paraître aujourd’hui en cinq pôles—Trump, l’UE, l’Angleterre, les purs mondialistes et Israël—sur certaines questions, ils agissent ensemble. Après tout, ils forment à eux tous l’Occident. Oui, il y a de profondes dissensions entre eux, mais il existe toujours un dénominateur commun, et la restructuration des relations se poursuit sans cesse. La Russie ne peut compter sur la bienveillance d’aucun de ces pôles. Ils sont tous des ennemis—à des degrés divers, dans des contextes différents, et en diverses combinaisons.

Ce n’est qu’aujourd’hui que l’on saisit toute la profondeur du crime immense commis par la direction soviéto-russe des années 1980 et 1990: ils ont volontairement démantelé le Pacte de Varsovie, dissous l’URSS en tant que superpuissance et aboli unilatéralement le monde bipolaire.
Jusqu’à aujourd’hui, ils n’ont pas été jugés comme ils le mériteraient. Ce fut un complot contre la Russie—contre l’État, le peuple et la civilisation. À l’époque, cela a réussi. Ce fut une véritable opération de changement de régime et une prise de pouvoir dans le pays par un groupe agissant dans l’intérêt d’un État hostile. Il n’y a pas d’autre interprétation possible pour les années 1990.
Poutine a engagé le processus héroïque de restauration de notre souveraineté. Cela dure depuis de nombreuses années et s’est révélé une tâche d’une difficulté extraordinaire.
Plus Poutine insiste sur l’indépendance de la Russie, sur la multipolarité et sur l’idée d’un État-civilisation, plus l’Occident accroît sa pression sur la Russie. Le niveau croissant d’escalade reflète le renforcement de la volonté russe pour sa souveraineté. L’Occident ne veut pas l’accepter. Son objectif est d’en finir avec la Russie.
À mon sens, il est temps de changer notre attitude envers l’Ukraine. Elle s’est révélée être un adversaire très sérieux. Oui, tout l’Occident collectif la soutient. Mais beaucoup dans cette guerre dépend aussi de sa population. L’ennemi s’est avéré plus fort que ce que nous pensions. Et nous, clairement, le contraire.
Dans le même temps, sentant sa force, l’ennemi entend à tout prix nous enlever nos terres, tandis que nous adoptons progressivement une posture défensive—laissons-nous ce qui est à nous et nous serons tranquilles. L’ennemi interprète cela sans ambiguïté comme une faiblesse, ce qui ne fait que renforcer sa détermination à poursuivre la guerre.
Il n’y a qu’une seule issue à cela: des réformes fondamentales en Russie elle-même. L’identification claire des centres de faiblesse, des changements de personnel, peut-être même d’institutions, et l’énonciation claire des objectifs maximaux de la guerre: la capitulation inconditionnelle du régime de Kiev et le transfert de toute l’Ukraine sous notre contrôle stratégique.
Si les tendances actuelles se poursuivent, un tel objectif restera hors de portée. Cela signifie que nous devons changer nous-mêmes. Nous n’avons tout simplement pas d’autre choix. Une attitude hésitante et défensive ne peut garantir aucune paix, encore moins une paix durable. Il faut une nouvelle stratégie, ainsi qu’un renforcement radical de notre potentiel, y compris sur le plan spirituel.
Nous avons deux exemples tirés du 20ème siècle: la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale (la Grande Guerre patriotique). La première a mené la Russie à l’effondrement. La seconde, à la grandeur.
Lors de la Première Guerre mondiale, le peuple n’était pas inspiré. Lors de la Grande Guerre patriotique, il l’était.
Nos négociations avec Washington, par leur style et leur ton, ne ressemblent en rien à la Grande Guerre patriotique. Elles minent le moral de ceux qui sont entièrement dévoués à la Victoire. Les processus inertiels hérités des années 1990 continuent également d’agir de manière asphyxiante.
L’Ukraine s’est avérée être un adversaire coriace. Notre victoire n’en sera que plus grande.
16:52 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : russie, iran, actualité, alexandre douguine |
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