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vendredi, 26 février 2021

Les Pages nordiques de Robert Steuckers

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Les Pages nordiques de Robert Steuckers

par Georges Feltin-Tracol

Recension: ROBERT STEUCKERS, Pages nordiques. Fidèles à Thulé, Éditions du Lore, 2020, 100 p., 15 €.

Les excellentes Éditions du Lore poursuivent à un rythme toujours soutenu la publication des nombreux articles, recensions et conférences de l’Européen Robert Steuckers. Après Pages celtiques en 2017 (cf. SN 48), voici maintenant un nouveau recueil qui explore un monde nordique souvent lié à l’univers celtique.

Dix textes forment cet ouvrage qu’il importe de mettre dans toutes les mains, à l’exception de ceux qui croient encore à la fable de la « Lumière » venue d’Orient, de Mésopotamie et d’Afrique. Aidé par les découvertes archéologiques, Robert Steuckers examine d’un œil neuf la thèse de Jürgen Spanuth pour qui l’Atlantide se situe en Mer du Nord et dont l’île d’Héligoland serait l’une des dernières traces physiques.

L’ancien directeur des revues Vouloir et Orientations insiste sur l’action des Vikings, en particulier en Amérique du Nord dès l’An Mil. Leurs multiples expéditions et les leçons qu’ils en tirent alimenteront bien plus tard la curiosité du Génois d’origine corse Christophe Colomb. L’auteur établit par ailleurs une chronologie didactique dédiée au « Retour de la conscience païenne en Europe » de 1176 à 1971. On y apprend que le poète pan-celtique Charles De Gaulle (l’oncle de…) « appelait [...] les peuples celtiques à émigrer uniquement en Patagonie » nommée par le Gallois Michael D. Jones « Y Wladfa ». Ce dernier décida d’y implanter une colonie éphémère. Quel impact a eu cet article de 1864 sur le futur roi des Patagons Orélie-Antoine de Tounens ? La patrie patagone chère à Jean Raspail aurait-elle donc une origine celtico-nordique projetée dans l’hémisphère austral ?

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L’auteur de Pages nordiques évoque enfin le culte de la Déesse-Mère. Il remarque que « la Terre-Mère, dans ces cultes, est fécondée par l’astre solaire, dont la puissance se manifeste pleinement au jour du solstice d’été : la religion originelle d’Europe n’a donc jamais cessé de célébrer l’hiérogamie du ciel et de la terre, de l’ouranique et du tellurique ». On a perdu Alice Coffin et Pauline Harmange !

Avec son immense érudition, son sens de l’éclectisme et sa polyglossie, Robert Steuckers interprète depuis un angle différent les références spirituelles de la civilisation européenne. Celle-ci ne se cantonne pas au triangle Athènes – Rome – Jérusalem. Elle intègre l’héritage du Nord et de l’Ouest. On attend par conséquent avec les prochains volumes : Pages slaves, Pages germaniques, Pages latines, Pages balkaniques, Pages helléniques, etc.

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Pour commander l'ouvrage: http://www.ladiffusiondulore.fr/home/849-pages-nordiques-fideles-a-thule.html

 

Présence de Jean Parvulesco : Rupture du temps indo-européenne

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Présence de Jean Parvulesco:

Rupture du temps indo-européenne

 
Par Marc Gandonnière 

Avant-propos de de Laurent James :

Le samedi 12 novembre 2016, quelques pratiquants de la prose enchantée de Jean Parvulesco se réunirent en l’église princière du Monastère de Negru Voda au cœur de la Valachie roumaine, afin de célébrer une Panikhide – Vigile pour le repos du défunt et consolation pour ses proches – lors du sixième anniversaire de la naissance à Dieu du grand écrivain.

Décision fut prise en l’occasion, à l'initiative de son fils Constantin et de ses petits-fils, le Prince Stanislas d'Araucanie et Cyrille Duc de Zota, de fonder le Comité Jean Parvulesco. Celui-ci vise non seulement à entretenir la mémoire de l’écrivain, mais surtout à prolonger sa pensée géopolitique d’avant-garde dans l’histoire contemporaine…

Plusieurs conférenciers intervinrent en suite du service liturgique mémoriel, pour évoquer la personnalité de celui qui écrivait que La géopolitique transcendantale est une mystique révolutionnaire en action, tout en mettant en avant les racines spirituelles du continent eurasiatique. Cette journée confidentielle fut le prodrome des futurs colloques de Chișinău (République de Moldavie) dont l’importance géostratégique est aujourd’hui notoirement reconnue au niveau international.

Une plaquette – conçue et illustrée par Pellecuer – fut éditée à cette occasion sous le titre Présence de Jean Parvulesco, recueillant les interventions de Robert Steuckers, Laurent James, Emmanuel Leroy, Vanessa Duhamel, Iurie Rosca, Alexandre Douguine, et celle de Marc Gandonnière dont le texte est reproduit ci-après.

Ce n’est pas lui faire injure que de révéler que Christophe Bourseiller fut l’un des premiers à commander notre recueil. C’est peut-être la présence ainsi réactualisée de Jean Parvulesco qui lui donna l’idée de partir aussitôt à sa recherche !

La première édition ayant été rapidement épuisée, et considérant les demandes qui nous ont été faites, nous avons décidé de procéder à une nouvelle édition, revue et augmentée.

              Le recueil est disponible exclusivement à la commande, au prix de 12 € (frais de port inclus), à l’adresse suivante :  j_parvulesco@orange.fr

Actualités à suivre sur la page Facebook : Présence de Jean Parvulesco

 Laurent James (https://www.parousia.fr/)

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(c) Laurent Pellecuer

LE SARCOPHAGE DU SOLEIL :

Quand l’épouvante immense des ordalies du non vouloir s’élève au dessus des chairs sollicitées, quand se réveillent en nous les morts d’une race démantelée aux frontières du grand sommeil : aux frontières de l’Inde Aryenne, l’oubli en nous de l’être des principes du souffle pourvoyeur des hauts plateaux analogiques de l’allégeance heideggerienne à l’auvent du sang de Souche ancienne à la noire terre buissonnante de Runes d’Argent, de Vallombreuses ensauvagées quand les fenêtres aveugles du blockhaus supratemporel des nôtres irradient l’insoutenable éclat sur sarcophage que Damian rebâtit en rêve. Ainsi la seconde mort nous vint elle avec l’extinction du soutien de la vallée sous les glaciers d’Europe et désormais nul redressement ne nous sera possible…

L’Histoire elle-même est achevée. La plus grande Histoire… Mais l’Inde restera toujours le coeur du vertige, l’oeuvre de Damian toujours y puisera l’eau brûlante, l’eau vive de ses étincelantes piscines astrales, de ses canalisations sephirotiques dont le discours à peine murmuré dans la nuit de forme originelle reproduit sans fin l’immaculée donation, l’éclat de la Levée Première. Car l’Inde au tréfonds de Damian redevient la terre du seul départ, la terre de la seule arrivée ? Jeune Mère abandonnée au bord de la route au bord du fossé des larmes noires. De quel précipice d’épouvante, de quels effacements s’y reconstitue, ainsi, la chaîne mentale de l’Unique Déesse Clémente… Dans l’eau salvatrice de la baignoire notre double nudité qui lentement devenait nuptiale, cette nudité absolument nouvelle et qui s’imposait d’elle à moi et de moi à elle me paraissait déjà répandre comme une aura de sainteté et de gloire vivante une lumière en quelque sorte Thaborique. Tous bas je répétais en moimême les derniers vers de Benvenita : « Déjà je ne suis plus où je suis, la dérogation de ma pensée rejoint clandestinement le réduit en troncs de sapins sur un rocher d’amnésie, qui mentalement surplombe la gorge de l’ Indus, tous près de l’autre frontière ; les jours sont aveuglants de clarté, et glaciales les nuits en dessous d’un feu de ronces ; or bientôt je ne retournerai plus dans ces draps d’où chaque nuit je prends mon départ là bas ; bientôt j’y resterai à demeure et quand viendront les grandes neiges, on m’enverra aussi l’épouse des hauteurs, la Benvenita, toute nue sous sa tunique de scintillantes haleines blanches, la pourvoyeuse d’être. »

CANTOS PISANOS :

Ainsi marqué par la « Lumière noire d’Apollon » qu’avait entrevue, un jour, Aimé Patri, par cette mystérieuse et troublante « lumière des loups » dont parlent les traditions hyperboréennes de la Grèce antérieure, l’existence d’Ezra Pound n’aura été qu’un long et terible vertige d’écartèlement au-dessus des gouffres intérieurs de l’état d’exil , de l’état de loup garou dans l’appartenance occulte du Dieu Noir, de l’Apollon luimême, crucifié sur les ténèbres intérieures du soleil, au-dessus du Puits du Soleil ?… Nul ne saurait aller au Père si ce n’est par moi. Nul ne saurait être admis à la vision totale solaire impériale, à la fois ardente et limpide d’Apollon Phoïbos, le « resplendissant » s’il n’est descendu lui-même… jusqu’aux tréfonds interdits et obscurs où veille l’Apollon noir, l’instructeur et maître de la lumière hyperboréenne du « Soleil des Loups »… C’est réduire l’Argrund nocturne des origines ontologiques par l’Abgrund pré-ontologique l’intransif… seule la poésie, le sentier Aryen oublié livrera l’ouverture occulte vers les chemins qui portent la délivrance absolue… ce sentier Aryen oublié qui est peut être aussi le sentier Védique de la poésie la plus grande est essentiellement un sentier d’exil de rupture totale, de départ sans retour et de déportation…

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Chaque fois que quelqu’un se souvient de ce qui se situe indéfiniment au de-là de l’oubli, le monde de l’oubli disparaît, comme par enchantement, et c’est bien là dans une soudaine rupture des interdits, que réside et se lève le souffle vivant de la part à jamais hors d’atteinte du double mystère hyperboréen – mystère de la glace et mystère du feu agissant à travers la spirale ascendante de « l’éternel retour » du Sang Majeur… Longtemps, très longtemps, à Tübingen, sur les rives du Nukar, Hölderlin sut montrer qu’il n’était plus lui-même, qu’il était devenu définitivement cette Allemagne éternelle dont la figure préontologique était censée illuminer, depuis les hauteurs, la totalité du cycle de destin continental qu’il avait ainsi ramené, lui-même, à ses principes, à son être eidétique, où la Garonne s’identifiant visionnairement hypnagogiquement – avec le Rhin, avec l’Oxus, avec l’Indus, avec la rivière éternelle de l’être se rejoignant lui-même à travers le lointain des Terres, des sables, des gouffres occultes du non être et de ses dominations de l’ombre.

IOSIS :

L’Inde m’est loin, toujours, et la verte Irlande où se meurt elle, déshonorée ontologique et dans la honte ?… Le cher, le très cher roucoulement de l’invisible oiseau, bleu, sombre et rouge profond de l’invisible oiseau polaire de Kalki, teint de sang frais et teint d’un bleu terreux, de l’invisible oiseau Kalki teint d’indigo brûlant et bouillonnant, qui me redit en courtoisie ces mots à bout de souffle, qui me chuchotte les mots mêmes du dormeur royal… in dem innern Indiä et Montselvache localisé avec le Roi Arthur, dans l’Inde Intérieure, l’endroit où, en quittant l’Europe, se seraient retirés les

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(c) Laurent Pellecuer

Les mots que je prépare cette nuit de Samhain pour les amis de Jean Parvulesco ne sont pas destinés à convaincre, à informer, pour ajouter à tout ce qu’ils savent et comprennent très bien déjà. Ils sont arque boutés sur divers textes du prêtre Jean Roumain en renfort à celui qui voyait dans l’écriture un combat métaphysique total, afin d’impulser un peu plus la quête de chacun vers ce Graal du grand rêve Eurasiatique Impérial de la fin ou du grand recommencement plus exactement.

Je viens de relire trois textes du Cahier Jean Parvulesco des Nouvelles Editions Européennes paru en 1989 : Deux grands poèmes sidéraux : « Le Sarcophage du Soleil », « Iosis », puis un texte composé à partir des débris d’une épave échouée, un livre perdu comme les mots substitués d’une parole perdue dont il faudra s’accommoder, un texte sur Ezra Poun : « Cantos Pizanos, fragments et notes de ses carnets du Bunker Palace hôtel ». Le départ d’Ezra Pound, son exil, c’est le fait de l’exil de l’Amérique elle-même hors d’elle et c’est notre perte d’un non-lieu, celui du rêve américain comme une répétition de la chute originelle. Le départ de tout poète rend sa terre natale orpheline, terre d’exil. La Roumanie, la France et l’Europe le sont de l’absence de Jean Parvulesco. Mais ce que dit Jean Parvulesco au sujet de Pound, concernant sa générosité, sa charité ardente, son enthousiasme d’homme au milieu des ruines à soutenir toutes les jeunes pousses de relevailles ontologiques, voilà qui s’applique à sa personne. Sa personne, je la regarde, je la devine dans les cendres du poème de Joachin Du Bellay, je regarde dans les cendres, moi qui n’ai su être des vôtres lors des funérailles de notre ami commun « Dites esprits (ainsi les ténébreuses Rives du Styx) non passables en retour vous enlaçant d’un trois fois triple tour n’enferment point vos images ombreuses. » (Les Antiquités de Rome).

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L’exil de l’Europe, nous ne finissons plus d’en distiller les remugles, d’en poser les pierres tombales. Faut-il remonter à Dante, le Gibelin désenchanté devant la piètre épopée de l’Alto Arrigo, comme il le nomme dans la Divine Comédie ? Henri VII de Luxembourg, Empereur du Saint Empire Germanique était nouvellement élu succédant au Stupor Mundi, Frédéric II de Hohenstaufen. Ce dernier mena la seule victorieuse et la moins meurtrière des croisades en terre sainte. Que reste-il de son rêve Impérial lorsque l’Alto Arrigo meurt en 1313 (empoisonné) sans avoir pu reprendre la chère Florence de Dante ? Et Dante le dernier des hommes civilisé d’Europe comme on parle des derniers pères de l’Eglise, a été déçu. Que devraient dire les rêveurs d’Europe en 2016 : les guerres de religions ont précédé les révolutions, guerres européennes mondialisées, les parodies sanglantes d’Empire, Napoléon, Hitler. Je ne dresse pas le tableau de l’Europe libérale soumise à un autre Empire, rongée par la corruption des lobbies financiers et industriels. Julius Evola avec son idée Impériale et Gibeline dans Le mystère du Graal, cite un vieux conte Italien : « Le prêtre Jean très vieux Seigneur Indien fit apporter à Frédéric II un vêtement incombustible en peau de Salamandre, l’eau de l’éternelle jeunesse et un anneau avec trois pierres chargé de pouvoirs surnaturels, mandat supérieur pour rétablir un lien avec le Roi du Monde. » Pouvons-nous oublier encore la dernière trace laissée dans son journal intime par Joseph De Maîstre : Je pars avec l’Europe, c’est aller en bonne compagnie. (25/02/1882) ? Et qui aurait pu espérer qu’il soit tenu compte des avertissements offerts par le philosophe d’éternité dans ses Entretiens de Saint Pétersbourg X et XI montrant la voie par laquelle il n’y aura d’Europe Catholique ni chrétienne, ni d’Europe tout court.

A propos d’avertissements :

J’ai par devers moi ici un courrier de Jean Parvulesco daté du 26 mai 2000 me remerciant de la signature de mon nomen sacrum Marc Valois apposée à son Manifeste Catholique d’Empire qui disait-il restera. Dans ce courrier Jean Parvulesco abruptement presque me dévoilait ses certitudes sur le contenu du 3ème secret de Fatima en plus de l’attentat contre Jean Paul II : épreuves finales de l’Eglise auxquelles celle-ci n’échappera que si nous autres sommes capables de faire ce que nous devons faire. A l’époque je pensais il faut l’avouer, que les craintes de notre ami étaient infondées, le temps des épreuves et des persécutions, depuis la fin du communisme, étant révolu… Or il y a plus parmi les chrétiens d’orient aujourd’hui de martyres que pendant les premiers siècles de l’Eglise !!! Son courrier précédent, daté du 22 mai de la même année, délimitait l’espace géopolitique concerné par son Manifeste : Europe de l’Ouest, de l’Est, Russie et Grande Sibérie, Inde et Japon. Et de préciser : l’Inde qui est l’épicentre suprême. Cette idée de l’Inde est une grande indidée qui à l’évidence nous liait, car oui, cher Jean Parvulesco, vue sur la carte du Prêtre Jean, l’Europe est un petit cap de l’Asie : Kiptchak/Jagataï/Ilcnan/Jüan !

Dans une autre lettre sur papier à en tête du Groupement Géopolitique pour la plus Grande Inde daté du 31/XII-2008 « Pourriez-vous me faire parvenir une carte-photo de Babaji, il me semble qu’une relation médiumnique vient de s’établir entre lui et moi. »

Le natif Michaëlien de Lisieux en l’année 1929, je n’avais aucune peine à imaginer qu’il parvînt à nouer un lien de cette nature avec un Avatar Immortel Himalayen dont je lui avais juste envoyé une image, attendu déjà la nature psychique et onirique constituant la presque totalité du lien entre nous, fors presque toute relation personnelle et mondaine, sociale.

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La nuit du 20 au 21 Octobre dernier, car il m’arrive de ne pas écrire la nuit, mais alors je rêve et je dois écrire ces rêves, j’ai rêvé que j’étais dans un restaurant, dans un salon, face à une femme aux yeux et au teint clairs portant de grands cheveux blonds. Elle me parle de choses secrètes, intimement. Je sais dans ce rêve que cette femme est un personnage de Jean Parvulesco.

Je lui aurais écrit ce rêve, au « prêtre Jean », s’il était encore de ce monde. Il se dégage d’elle une émanation directe du coeur, comme un Amour totalement étranger à ce monde, mais augurant d’un possible.

Je me suis demandé si cette femme était l’Europe. Alors je demande au matin à mon épouse si elle a fait un rêve complémentaire au mien que je tais. Elle me raconte… (nous sommes habitués à cette méthode d’instruction). Tout s’éclaire. Elle a rêvé d’une femme du temps de Louis XI, etc. La morale de son rêve se résume par « L’avenir du monde se joue dans une alcôve. » Je lui ai lu avant le coucher un tiers du poème Le Sarcophage du Soleil, auquel elle n’a rien compris, elle n’a jamais de sa vie lu la traître ligne des livres de Jean Parvulesco, elle ne sait pratiquement pas de quoi il est question. Certes, la femme de mon rêve ne m’avait pas invité à la rejoindre dans une baignoire, mais je la crois la même que la Benvenita du poème de Jean Parvulesco. J’ai une bonne raison pour cela. Deux jours avant, j’entre dans un vestiaire de salle de sport où j’enseigne le yoga et je découvre éberlué une phrase écrite au feutre vert sur un tableau blanc jamais utilisé ou presque, depuis 15 ans, surtout de cette façon : « Bienvenue Vermine ! »

La réalité dérape, et quand viendront les grandes neiges, on m’enverra aussi l’épouse des hauteurs, la Benvenita, nue sous sa tunique de scintillante haleine blanche, la pourvoyeuse d’être.

image-w240.jpgParlant du retour au principe chez Hölderlin, Jean Parvulesco voit la preuve d’une identification avec l’Allemagne éternelle son image pré ontologique, pour le poète libéré de son moi, là où la Garonne s’identifiait avec le Rhin, avec l’Oxus, avec l’Indus avec la rivière éternelle de l’être. Toute vison totale est une pré-vision d’éternité. Elle résulte de l’expérience du sacré car comment des fleuves pourraient-ils sortir de leurs lits pour se fondre en une même eau, alors que la rivière du devenir n’est jamais la même, quand les philosophes se baignent au même fleuve qu’Héraclite l’obscur ? Mon maître indien Sri Premananda du Sri Lanka, nous a enseigné que lorsque nous sacralisons l’eau dans un rituel traditionnel, cette eau est, est effectivement, l’eau du Gange, de la Yamuna de la Kauvery. Les trois fleuves sacrés de l’Inde. Celui qui sait toucher l’eau touche toute l’eau. Notre Graal Eurasien peut nous être offert dans une telle immaculée donation.

Elle est pré-vue, pré-dite, non pré-historique puisque préontologique, elle n’est qu’à la fin de l’Histoire, elle est le chuchotement d’un mot de passe entre deux Maha Yugas que nous donne l’oiseau Kalki en son roucoulement, parole retrouvée de l’Inde antérieure et que seule possède l’Inde Intérieure, Inern India, l’Abgrund intransitif d’avant l’origine même du temps.

Alors de quelle réparation de l’Histoire pourrions nous rêver si ce pouvoir nous était donné ? Qui est la chienne verte de Proserpine assassinée à l’Escurial, et quel sort aurait été changé par sa survie ? Charles Quint le disputant à Apollon, puisque le soleil sur son Empire ne se couchait jamais, n’ayant plus à poursuivre Daphnée, pouvait-il s’abstenir de gaspiller la clémence dont dispose un Prince, ou de pécher par étourderie politique à l’endroit de Luther ? L’anniversaire m’oblige à y penser. Le pouvait-il avant que 100 000 morts ne surgissent sous les écrits furieux du théologien employés à déchirer, au lieu de réformer l’Eglise, et dont les partisans vont mettre en pièces l’Europe ? Charles V ne pouvait-il mieux distribuer sa clémence d’Empereur Chrétien en protégeant les 40 millions d’indiens massacrés au Mexique sous les yeux crevés de honte de Bartolomé de Las Casas ? Pour le Graal Eurasien, Apollon est un dieu noir, il n’est autre que Shiva : « Ainsi je l’ai vu, le Sarcophage du Soleil de Horia Damian comme une nébuleuse de feu liturgiquement embrasée au cœur d’une immense tempête de neige cosmique, pour célébrer la dormition philosophique de notre Christ Apollon à l’intérieur même de sa charogne virginale.» Cela m’avait été enseigné avec l’introduction du cahier Jean Parvulesco dont j’ai parlé au début : « Qu'enfin tombe sur nous la fulgurance d'Apollon la haute clarté du hors du temps, cette aurore perpétuelle qui, sitôt franchi le Portique Boréal, s'ouvre sur les perspectives ouvertes à perte de vue de la Tradition Primordiale.» (Portique Boréal. André Murcie, pour un Cahier Jean Parvulesco).

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Partons de l’extrait d’un article de Luc Olivier d’Algange au sujet d’Apollon pour qui : « Apollon n'est pas seulement le dieu de la mesure et de l'harmonie, le dieu des proportions rassurantes et de l'ordre classique, le dieu de Versailles et du Roi-Soleil, c'est aussi le dieu dont l'éclair rend fou. La sculpturale exactitude apollinienne naît d'une intensité lumineuse qui n'est pas moins dangereuse que l'ivresse dionysiaque. Apollon et Dionysos ont des fidèles de rangs divers. Certains rendent à ces dieux des hommages qui ne sont pasdépourvus de banalité, d'autres haussent leur révérence au rang le plus haut. L'Apollon qui se réverbère dans les poèmes d’Hölderlin témoigne d'un ordre de grandeur inconnu jusqu'alors et depuis.»

Voilà ce que j’écrivis dernièrement au poète en réponse : « Mais déjà la majesté et le mystère des Apollon, dans la statuaire du Vatican, nous en disent bien plus long que la vison classique et universitaire. L'Apollon du Belvédère sauvé par le futur pape Jules II, est tout entier vivifié par sa victoire sur le Python.» Qui dirait d'une victoire sur le lézard qu'elle est moins shivaïte ? C’est une victoire que le héros devra pourtant expier ensuite, mais c'est un Dieu shiva tout autant que Dyonisos ! Et le musagète dans la salle des muses, en sa beauté juvénile pourrait nous faire chavirer dans quelque transe. D'ailleurs, joueur de cithare dorien, il n'hésite pas à tuer ceux qui le défient avec le chant ou un autre instrument. Phrygien (Linos, Sylène, Marsias) avant la réconciliation ultime avec les musiques joyeuses. Les fêtes de Thargénie se souviennent des criminels qui lui étaient sacrifiés. Médecin avant Asclépios, sous le nom d'Apollon Oulios, il n'a pouvoir sur la vie que parce qu'il a pouvoir sur la mort.

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Sa statue sur l'Acropole a été édifiée selon Pausanias après la peste consécutive à la guerre du Péloponnèse. Il est le dieu qui donne la mort, la mort noble subite et violente, donc ses flèches égalent celles d'Artémis, son intervention dans les combats de l'Illiade, tête casquée, arc et lance à la main, font de lui un Dieu exterminateur, comme Krishna sur le champs de bataille de Kurukshetra. Cette mort donnée par le dieu est initiatique, le signe nous en est donné par le témoignage d'Hécube, reconnaissant devant le cadavre d'Hector le miracle d'Apollon dans ce visage resté visage. Tout comme un dieu Hindou, Apollon a un véhicule, le griffon et plus tard le cygne, sur lequel il réapparaît à Delphes et Delios au printemps, après son séjour hivernal hyperboréen, le cygne qui pour les ariens est la lumière, dans les Védas il est le soleil. Quant aux griffons ils disputent aux Arismaspes, selon Hérodote, l'or des contrées boréales de l'Europe septentrionale. Mais la mort du Python elle, est suivie d'une imprécation : « Pourris là maintenant où tu es… tu pourriras ici sous l'action de la terre noire et du brillant Hypérion !» Lycien, Dieu de la Lumière s'il n'est Hyperboréen, est transporté dieu à Patara et est aussi le dieu loup. Les réfugiés du déluge de Deucalion avaient, après avoir dévalé les pentes du Parnasse guidés par les loups, fondé la ville de Lycoréia. Au revers des médailles d'Argos la tête de loup alterne avec celle d'Apollon, sur l'autre face, et en ce pays, Apollon a envoyé un loup combattre un taureau. Mais Apollon Nomios est bien le tueur de loups… Alors qui est Apollon ? Est-ce qu'il est vraiment l'opposé de Dionysos ? Un ami indien, notre invité à qui nous avons offert du vin vendredi soir, nous disait : « Dionysos c'est certain, il est Shiva et il a apporté le vin à l'Europe via la Grèce ! » Et si dans l'une de ses mains le colosse de Délos, Apollon selon Pausanias et Plutarque, tient les trois Charites, ces divinités ont été rapprochées des Haritas du Veda, les juments attelées au char du soleil, rayons de l'astre naissant à l'Orient.

Je vais conclure avec ces vers du célèbre poème de Gérard de Nerval, Delfica :

Ils reviendront ces Dieux que tu pleures toujours !

Le temps va ramener l’ordre des anciens jours.

Ce n’est pas le temps mais la rupture Indo Européenne du temps qui ramène cet ordre, le sévère portique est bien dérangé « Cependant la sibylle au visage latin est endormie encore sous l’arc de Constantin et rien n’a dérangé le sévère portique. » puisque le souffle prophétique de Jean Parvulesco, Sibylle réveillée annonce (Les Mystères de la Villa Atlantis, p 381) : « Car un jour Apollon reviendra et ce sera pour toujours ! disait la dernière prophétie de la dernière Pythie de Delphe ».

OM NAMA SHIVAYA !

18:13 Publié dans Jean Parvulesco | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : jean parvulesco | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

L'implication de la Turquie dans le conflit ukrainien va-t-elle conduire à l'intégration du Donbass par la Russie?

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L'implication de la Turquie dans le conflit ukrainien va-t-elle conduire à l'intégration du Donbass par la Russie?

par Karine Bechet-Golovko
Ex: https://russiepolitics.blogspot.com
 
Depuis décembre, l'intérêt grandissant de la Turquie, membre de l'OTAN, pour l'Ukraine inquiète ceux qui ne veulent pas la guerre totale dans le Donbass et sa possible extension au continent européen. En effet, l'accord militaire passé entre les deux pays, prévoyant une production commune pour l'Ukraine de ces drones de combat, qui ont donné la victoire à l'Azerbaïdjan, et la livraison d'une première partie, laisse attendre de nombreuses victimes civiles dans le Donbass et un risque d'extension du conflit. Car tout l'intérêt est là pour les Atlantistes : la Russie va-t-elle s'en tenir à un soutien caché et à des déclarations diplomatiques, et perdre politiquement tant à l'intérieur qu'à l'internatonal, ou bien va-t-elle laisser entendre être prête à défendre le Donbass russe contre cette agression, somme toute, de l'OTAN ? Les globalistes ayant eux-mêmes changé l'équilibre international par le développement d'une politique d'agression massive des pays non-alignés, la question longtemps écartée par la Russie de l'intégration du Donbass pourrait retrouver tout son sens dans ce nouveau contexte conflictuel.  

En décembre 2020, la Turquie et l'Ukraine ont passé un accord militaire concernant la production commune de drones de combat avec transfert de technologie. Et en attendant la mise en route de cette production, l'Ukraine se disait prête à acheter des drones Bayraktar TB2, ces mêmes drones qui ont fait la différence dans le conflit du Haut-Karabakh. Il semblerait, selon certains experts, que la Turquie ait été aidée par les Etats-Unis à prendre la "bonne décision", celle d'une implication active dans le conflit ukrainien, suite à des sanctions imposées à ses entreprises de production d'armes. Cette délicate incitation expliquerait certainement le prix de vente incroyablement bas. En février 2021, l'information tombe d'une vente de 6 drones de combat à l'armée ukrainienne à un prix 16 fois inférieur à celui du marché.

L'intensification de l'activité des forces armées ukrainiennes, en violation directe des Accords de Minsk, oblige effectivement à poser la question d'une reprise "finale" du conflit. De son côté, la Russie appelle les Occidentaux à dissuader l'Ukraine de se lancer dans une folie guerrière, tout en soulignant que l'armée ukrainienne est soutenue, armée et entraînée par ces mêmes Occidentaux. Aucun conflit armé ne peut être contrôlé, il sort toujours des limites initialement prévues et entraîne des conséquences imprévisibles. Les Occidentaux ont-ils réellement envie de se battre pour l'Ukraine ? L'on peut sérieusement en douter. Mais s'ils laissent faire, comme ils le font actuellement, ils pourront être embarqués dans un conflit qui mettra à genoux une Europe, déjà triste fantôme d'elle-même.

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La situation est ici extrêmement complexe (voir notre texte ici). Le Donbass n'est pas le Haut-Karabakh, en cas d'affrontement militaire, la Russie ne peut pas se permettre de rester en retrait. Certes moralement, comme le déclare Kourguiniane, la question du choix entre les néo-nazis de Kiev et les Russes et Ukrainiens du Donbass ne se pose pas : "Personne en Russie ne se permettrait de faire un autre choix, même s'il le voulait". Et le clan dit libéral, présent dans les organes de pouvoir, le voudrait fortement, espérant ainsi enfin entrer dans la danse occidentale, répétant à satiété le choix de 1991 et les erreurs qui l'ont accompagné.

Mais surtout, la situation est complexe sur le plan de la sécurité internationale, car la reprise dans le sang du Donbass par l'OTAN, sous drapeau turco-ukrainien, remettrait totalement en cause, au minimum, la stabilité sur le continent européen. Ce qui, in fine, servirait le fantasme globaliste. 

D'un autre côté, la menace d'une intervention de la Russie, doublée d'une intégration du Donbass dans la Fédération de Russie, pourraient être le seul élément qui fasse réfléchir à deux fois avant de lancer les troupes. Car il y a une différence entre faire la guerre à LDNR et faire la guerre à la Russie.

Cette option de l'intégration avait longtemps été écartée par la Russie pour plusieurs raisons. Tout d'abord, le scénario de Crimée était unique et n'illustrait pas une vision expansionniste. Ensuite, la Russie n'avait pas la volonté de remettre en cause la stabilité internationale, ce que démontre ses appels incessants à exécuter les Accords de Minsk, qui inscrivent le Donbass dans le cadre de l'état ukrainien, soulignant que dans le cas contraire, l'Ukraine pourrait définitivement perdre le Donbass comme elle a perdu la Crimée. Enfin, car elle espérait, à terme, voir réintégrer l'Ukraine post-Maïdan au Donbass, c'est-à-dire pacifier l'Ukraine, la rendre à elle-même.

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Or, la situation géopolitique a changé. L'intensification de la confrontation entre le clan atlantiste et la Russie modifie la donne sur de nombreux points. Si de toute manière des sanctions sont adoptées en chaîne contre la Russie, si de toute manière la rhétorique anti-russe continue à prendre de l'ampleur, si de toute manière les Atlantistes veulent faire de la Russie un état-terroriste, un paria, pourquoi alors ne pas réagir ? Les réactions asymétriques sont les plus efficaces et l'intégration du Donbass peut être l'une d'elles. Puisque de toute manière, avec ou sans lui, le combat entre dans une phase finale, une raison sera toujours trouvée (voir notre analyse ici) pour combattre la Russie, tant que l'obéissance ne sera pas totale, tant que la Russie ne se reniera pas sur la place publique.

Soit les globalistes n'ont plus le choix, ils doivent gagner ou périr, soit ils n'apprennent pas de leurs erreurs : le Maîdan, cette erreur de trop, qui a conduit à l'intégration de la Crimée, au retour de la Russie, décomplexée, sur la scène internationale, avec la Syrie ou le Venezuela. Dans tous les cas, la Russie a les cartes en main, elle aussi doit faire un choix stratégique, avec toutes les conséquences existentielles que cela implique.

Salvini, Draghi et la Lega : l’Italie dans le “Great reset”

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Salvini, Draghi et la Lega : l’Italie dans le “Great reset”

par Gabriele Adinolfi

Ex: https://strategika.fr

Gabriele Adinolfi est un théoricien politique italien. Il a dirigé la rédaction du journal Orion et lancé divers projets médiatiques et métapolitiques comme le site d’information NoReporter ou le think tank Centro Studi Polaris. Il a aussi parrainé en Italie les occupations illégales d’immeubles abandonnés à destination des familles italiennes démunies, occupations dont la plus connue est la Casapound (dont le nom fait référence à l’écrivain Ezra Pound) et qui est aujourd’hui un mouvement politique national. A partir de 2013 il anime un think tank basé à Bruxelles, EurHope. Les activités de Eurhope et de Polaris aboutissent au projet de l’Académie Europe (2020) qui relie des intellectuels, des activistes et des entrepreneurs de plusieurs pays. Le but de cette initiative est de créer une élite politique et entrepreneuriale apte à influer sur la politique européenne à l’échelle continentale. Dans le cadre de cette Académie Europe, il donne un cours de méthodologie politique en français tous les jeudis à 18h. Cours accessible en ligne ici.

Pour déterminer si la Ligue a ou non trahi ses électeurs, le premier élément à considérer est leur sentiment. L’augmentation de consensus pour la Ligue, après le vote Draghi, a doublé par rapport à celle pour Fratelli d’Italia (Frères d’Italie) qui a choisi de rester en dehors du nouveau gouvernement.

Pourquoi le choix de la Ligue devrait-il être perçu comme une trahison ? Telle est la perception de ce qu’on appelle en sociologie les sous-cultures. Dans la communication moderne, des ghettos sociaux sont créés et à l’intérieur de ces ghettos sociaux certains utilisateurs s’influencent mutuellement, transformant la réalité des partis et des politiciens (Salvini, Trump, Poutine, Orban) à leur guise. Ils rejettent tout ce qui contredit leur vision et soulignent ce qui leur tient à cœur. Ils pensent ainsi que le succès de ces partis ou de ces politiciens est dû aux raisons que les utilisateurs des ghettos sociaux considèrent comme fondamentales et, quand la réalité fait tomber leur illusion, ils croient que les électeurs ont été trahis et qu’ils se retourneront contre les traîtres. Mais cela ne réside que dans la fausse perception de la réalité par les ghettos sociaux.

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La Ligue, l’euro et l’Europe

La bataille de Salvini pour la sortie de l’euro a duré un an, de 2016 à 2017. Compte tenu de la façon dont cette ligne avait pénalisé Marine Le Pen à l’élection présidentielle, Salvini l’a brutalement abandonnée.

Il faut dire aussi que cette campagne démagogique a été lancée par une Ligue qui était à son plus bas résultat historique (4%), alors qu’elle était marginale et pouvait se permettre de dire ce qu’elle voulait.

Cependant, la Ligue est revenue pour gouverner les régions productives italiennes, pour représenter les industries, le tourisme, le commerce et là, si quelqu’un propose de quitter l’Euro, ils appellent directement une clinique psychiatrique.

Les ghettos sociaux n’ont pas compris cela car il y a encore trois ou quatre représentants de la Ligue qui jouent le no euro et les anti-allemands et, comme d’habitude, les utilisateurs sociaux confondent ceux qui viennent pêcher dans leur environnement avec l’ensemble du mouvement qui lui n’est pas du tout sur ces positions.

Il faut dire aussi que le souverainisme est suivie de près par les loges anglaises; loges qui veulent la faiblesse italienne et européenne, et donc soutiennent les lignes anti-euro.

Le personnage principal du parti de la City et de la Bourse proche de la Lega est Paolo Savona, qui fut l’un des architectes de la séparation entre la Banque d’Italie et le Trésor et l’un des porte-étendards des privatisations. Sa tâche n’est pas de nous sortir de l’euro, mais de saboter la puissance économique européenne. La pieuvre britannique du souverainisme en soutien au dollar et à la livre n’est pas dans la Ligue, elle opère à l’extérieur (Paragone, Giubilei, Fusaro). Au sein de la Ligue, le plus grand critique de l’euro et de l’Europe est Alberto Bagnai, l’homme qui célèbre publiquement le bombardement de Dresde. À un niveau beaucoup plus bas de la hiérarchie, il y a Borghi et Rinaldi, dont l’impact dans la Ligue et sur l’électorat de la Ligue est insignifiant mais qui sont imaginés par les ghettos sociaux comme dirigeants de la Ligue.

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Draghi et les Italiens

Draghi a obtenu 86% des voix au Sénat et 89% des voix au Parlement.
Le consensus des Italiens pour Draghi est inférieur à celui exprimé par les partis, mais il est juste légèrement inférieur, car il approche des 80%.

Draghi est considéré comme l’homme qui a réussi à vaincre la ligne d’austérité de la Banque centrale et à aider l’économie italienne. Les Italiens qui continuent à être appelés eurosceptiques à l’étranger ne sont pas du tout eurosceptiques. Il est nécessaire de comprendre la mentalité italienne et l’expression comique de la politique.
En Italie, par tradition, l’État est quelque chose d’étranger à la vie quotidienne: on le maudit en payant des impôts mais on l’invoque pour l’aide économique et l’emploi.
C’est comme si vous aviez affaire à un grand-père qui se considère riche et de qui vous espérez obtenir quelque chose mais que vous êtes très réticent à rester auprès de lui.
Les chrétiens-démocrates avaient une majorité ininterrompue pendant cinquante ans, mais rencontrer alors quelqu’un qui prétendait voter pour DC était plus rare que de trouver un trèfle à quatre feuilles. Avec une mentalité syndicale, les Italiens ont tendance à critiquer ce qu’ils votent réellement, mais parce qu’ils croient qu’en faisant cela, leur soutien semblera décisif et qu’ils pourront exiger et obtenir plus de leur seigneur.

La relation avec l’UE de la part des Italiens est exactement la même. C’est un européanisme passif.

Depuis que Merkel a forcé les Européens à aider à restaurer l’économie italienne, les Italiens se font des illusions sur le fait qu’ils peuvent se remettre sur les épaules des autres et pensent que Draghi a l’autorité nécessaire pour que cela se produise à un coût limité.

Considérant aussi à quel point les deux gouvernements présidés par Conte se sont révélés amateurs, le consensus pour Draghi n’est inférieur, dans l’histoire italienne, qu’à celui de Mussolini.

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L’Italie et la comédie

Chaque peuple a ses comédies et la démocratie est la comédie par excellence.
Aucune comédie n’est sérieuse. Mais les comédies sont différentes d’un pays à l’autre. En France, la tendance est à la vantardise, en Italie à être cabotin.

Le fanfaron doit respecter autant que possible le rôle qu’il joue, l’histrion change de rôle sans avoir de problèmes et joue un autre rôle à la seconde.

L’improbable unité italienne derrière Draghi est incompréhensible ailleurs. Salvini qui rencontre les dirigeants du Parti démocrate et qui s’apprête à gouverner avec eux. Salvini parlant avec le ministre de l’Intérieur qui a pris sa place contre lui et trace une ligne commune, Borghi inventant que Draghi est un “souverainiste”, sont des singeries qui ne seraient possibles nulle part ailleurs dans le monde mais qui en Italie sont très normales, comme les films de Sordi et Gassman l’enseignent.

La Ligue et Draghi

On ne sait pas exactement ce que Draghi essaiera de faire ni s’il réussira. J’espère pour ma part que cela échouera pour une raison simple : je crois qu’il faut maintenant la catastrophe la plus noire et la plus violente en Italie pour qu’il se produise un effet de choc qui puisse, peut-être, faire exister les vertus italiques chez quelqu’un parce qu’aujourd’hui l’Italie est, collectivement, une immense bouffonnade.

En tout cas, pour imaginer ce que Draghi tentera de faire, il faut abandonner tous les clichés en cours dans les ghettos sociaux. Draghi ne veut pas «liquider» l’Italie pour un méchant patron allemand ou français et ne veut pas la mettre en faillite. Au contraire, il veut rationaliser les dépenses, contrôler les revenus et relancer la production. Ce qui n’est pas du tout contraire à la soi-disant grande réinitialisation de Davos car, si vous lisez leurs documents préliminaires, ils sont préoccupés par la santé des entreprises productives; pour la simple raison que quiconque se nourrit du sang des autres, quand il meurt, doit lui donner des transfusions robustes.

Draghi n’est pas encore au travail mais certaines données s’éclaircissent. Le poids politique de la droite, et en particulier de Berlusconi, est très fort. Draghi veut se lancer dans un bras de fer avec l’État profond parasite italien et le choix de Brunetta comme ministre de l’administration publique le confirme. Trois ministères sont allés à la Ligue, dont deux revêtent une importance stratégique et pour l’économie et pour l’électorat de ce parti. Il s’agit du ministère du Tourisme, qui va à Massimo Garvaglia et du ministère du Développement économique qui va à Giancarlo Giorgetti, qui a grandi au MSI (note Strategika : Mouvement Social Italien, droite nationale post-fasciste).

Qu’elle gagne ou qu’elle perde, la Ligue a donc toutes les références pour bien jouer son jeu. Si ce match réussissait, la Ligue triompherait. Et si le jeu échoue ? Il ne se passerait pas grand-chose : elle jouerait ensuite un autre match. Le transformisme politique italien et la mentalité avec laquelle la comédie est vécue chez nous permettront tout autre nouveau saut périlleux. N’oublions pas que la Ligue a été à tour de rôle sécessionniste, autonomiste, souverainiste et européiste et que, changeant de masque, elle est toujours restée en selle. Tout simplement parce que elle est l’expression de territoires productifs et de classes sociales pénalisées par l’État profond et la bureaucratie. Par conséquent, elle risque peu ou rien dans son nouvel investissement.

jeudi, 25 février 2021

De la surdité culturelle qui caractérise l’Occident

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De la surdité culturelle qui caractérise l’Occident


Les élites en viennent à croire leur propre récit – oubliant que celui-ci n’a été conçu que pour être une illusion faite pour capter l’imagination de leur population.


Par Alastair Crooke

Source Strategic Culture

Pat Buchanan a absolument raison : lorsqu’il s’agit d’insurrections, l’histoire dépend de celui qui écrit le récit. En général, c’est la classe oligarchique qui s’en charge (si elle finit par l’emporter). Pourtant, je me souviens d’un certain nombre de personne étiquetées « terroristes » qui sont finalement devenus des « hommes d’État » très connus. Ainsi tourne la roue de l’histoire, comme elle le fait encore.

Bien entendu, le fait de fixer un récit – une réalité incontestable, qui est perçue comme trop sûre, trop investie pour échouer – ne signifie pas qu’il n’est pas contesté. Il existe une vieille expression britannique qui décrit bien cette remise en question (silencieuse) du « récit » alors dominant (en Irlande et en Inde, entre autres). Elle était connue sous le nom d' »insolence muette ». Lorsque les actes individuels de rébellion étaient inutiles et trop coûteux sur le plan personnel, un silencieux et amère dédain, qui en disait long, exprimait cette « insolence muette » pour leurs « seigneurs et maîtres ». Elle rendait la classe dirigeante britannique furieuse car elle lui rappelait quotidiennement son déficit de légitimité. Gandhi a mené cette expression à son plus haut niveau. Et c’est finalement son récit qui est resté le plus mémorable dans l’histoire.

Cependant, avec le contrôle du récit par le Big Tech globalisé, nous sommes parvenus à un tout autre niveau que ces simples efforts britanniques pour nier la dissidence – comme le note succinctement le professeur Shoshana Zuboff de la Harvard Business School :

Au cours des deux dernières décennies, j’ai observé les conséquences de notre surprenante métamorphose en empires de surveillance alimentés par des architectures mondiales de surveillance, d’analyse, de ciblage et de prévision des comportements – que j’ai appelé le capitalisme de surveillance. En s’appuyant sur leurs capacités de surveillance et au nom du profit que leur apporte cette surveillance, les nouveaux empires ont organisé un coup d’État épistémique fondamentalement antidémocratique, marqué par des concentrations sans précédent de connaissances sur nous et le pouvoir sans limites qui en découle.

Mais le contrôle de la narrative a maintenant atteint un paroxysme :

C’est l’essence même du coup d’État épistémique. Ils revendiquent le pouvoir de décider qui sait … [et] qui va l’emporter, en tant que démocratie, sur les droits et principes fondamentaux qui définiront notre ordre social au cours de ce siècle. La reconnaissance croissante de cet autre coup d’État … nous obligera-t-elle enfin à tenir compte de la vérité dérangeante qui s’est profilée au cours des deux dernières décennies ? Nous avons peut-être une démocratie, ou nous avons peut-être une société de surveillance, mais nous ne pouvons pas avoir les deux.

Cela représente clairement une toute autre ampleur de « contrôle » – et lorsqu’il est allié aux techniques anti-insurrectionnelles occidentales de détournement du récit « terroriste », mises au point pendant la « Grande Guerre contre le terrorisme » – il constitue un outil formidable pour freiner la dissidence, tant au niveau national qu’international.

Mais il présente cependant une faiblesse fondamentale.

Tout simplement, quand à cause du fait d’être si investi, si immergé, dans une « réalité » particulière, les « vérités » des autres ne sont plus – ne peuvent plus – être entendues. Elles ne peuvent plus fièrement se distinguer au-dessus de la morne plaine du discours consensuel. Elles ne peuvent plus pénétrer dans la coquille durcie de la bulle narrative dominante, ni prétendre à l’attention d’élites si investies dans la gestion de leur propre version de la réalité.

La « faiblesse fondamentale » ? Les élites en viennent à croire leurs propres récits – oubliant que ce récit a été conçu comme une illusion, parmi d’autres, créée pour capter l’imagination au sein de leur société (et non celle des autres).

Elles perdent la capacité de se voir elles-mêmes, comme les autres les voient. Elles sont tellement enchantées par la vertu de leur version du monde qu’elles perdent toute capacité d’empathie ou d’acceptation de la vérité des autres. Elles ne peuvent plus capter les signaux. Le fait est que dans ce dialogue de sourds avec les autres États, les motifs et les intentions de ces derniers seront mal interprétés – parfois de manière tragique.

Les exemples sont légion, mais la perception de l’administration Biden selon laquelle le temps a été gelé – à partir du moment où Obama a quitté ses fonctions – et en quelque sorte dégelé le 20 janvier, juste à temps pour que Biden reprenne tout à cette époque antérieure (comme si ce temps intermédiaire n’existait pas), constitue un exemple de croyance en son propre mème. La stupéfaction – et la colère – de l’UE, qui a été décrite comme « un partenaire peu fiable » par Lavrov à Moscou, est un exemple de plus de l’éloignement des élites du monde réel et de leur captivité dans leur propre perception.

L’expression « l’Amérique est de retour » pour diriger et « fixer les règles du jeu » pour le reste du monde peut être destinée à faire rayonner la force des États-Unis, mais elle suggère plutôt une faible compréhension des réalités auxquelles les États-Unis sont confrontés : Les relations de l’Amérique avec l’Europe et l’Asie étaient de plus en plus distantes bien avant l’entrée de Biden à la Maison Blanche – mais aussi avant le mandat (volontairement perturbateur) de Trump.

Pourquoi alors les États-Unis sont-ils si systématiquement dans le déni à ce sujet ?

D’une part, après sept décennies de primauté mondiale, il existe inévitablement une certaine inertie qui empêcherait toute puissance dominante d’enregistrer et d’assimiler les changements importants du passé récent. D’autre part, pour les États-Unis, un autre facteur contribue à expliquer leur « oreille de sourd » : L’obsession de l’establishment au sens large d’empêcher l’élection présidentielle de 2020 de valider les résultats de la précédente. Cela a vraiment pris le pas sur tout le reste. Rien d’autre n’a d’importance. Leur obsession est si intense qu’elle les empêche de voir l’évolution du monde, pourtant juste là, devant leur nez.

Cette situation n’est pas unique à l’Amérique. Il est facile de comprendre pourquoi l’UE a été si aveuglée par le fait que Lavrov l’ait qualifiée de « partenaire peu fiable » (ce qu’elle a manifestement été). Yanis Varoufakis, ancien ministre grec, a écrit qu’il avait lui-même essayé de faire entendre à l’UE ses résumés et propositions détaillés concernant la crise financière de son pays : « Ils (l’Eurogroupe) sont restés assis, impavide, sans rien entendre : J’aurais tout aussi bien pu chanter l’hymne national suédois, qu’ils n’y auraient pas accordé plus d’attention », a ensuite raconté Varoufakis. Son expérience montre le modus operandi standard de l’UE. L’UE ne « négocie pas ». Les candidats, qu’ils soient grecs ou britanniques, doivent accepter les valeurs de l’UE et les « règlements du club ».

Le haut représentant Borrell est arrivé avec sa longue liste de plaintes, provenant de 27 États (dont certains ont une liste historique de plaintes contre la Russie). Il a lu les demandes et s’attendait sans doute à ce que Lavrov, comme Varoufakis, reste assis tranquillement, tout en acceptant les réprimandes et les « règlements du club », attitude appropriée à tout aspirant envisageant une sorte de relation de travail avec le « plus grand marché du monde ». Telle est la culture de l’UE.

Puis vint la fameuse conférence de presse, au cours de laquelle l’UE a été qualifiée de « peu fiable ». Toute personne ayant assisté à une réunion d’un organe décisionnel de l’UE connaît le protocole, mais laissons un ancien haut fonctionnaire de l’UE la décrire : « Le Conseil s’occupe des chefs d’État ou de gouvernement – qui relèvent de la haute politique et non de la basse réglementation – lors de sessions à huis clos. Les 28 chefs de gouvernement (avant Brexit) s’appellent par leur prénom et peuvent se retrouver à accepter des décisions qu’ils n’avaient même pas imaginées auparavant, avant de se réunir pour une « photo de famille » devant les caméras du millier de journalistes réunis pour entendre la nouvelle, leur présence rendant « tout échec impossible », puisque chaque sommet (à une seule exception regrettable) se termine par un message d’espoir et de détermination communs. »

Lavrov, comme un cousin de campagne « brut de brut », n’a pas su se comporter comme il faut dans une société européenne polie ; on n’insulte pas l’UE. Oh non !

Varoufakis explique : « Contrairement aux États-nations qui apparaissent comme des stabilisateurs de conflits entre classes et groupes sociaux, l’UE a été créée comme un cartel avec pour mission de stabiliser les marges bénéficiaires des grandes et importantes entreprises européennes. » (Elle a vu le jour sous le nom de Communauté européenne du charbon et de l’acier). « Vu à travers ce prisme, la fidélité obstinée de l’UE à des pratiques qui ont échoué commence à prendre un sens. Les cartels sont raisonnablement bons pour répartir les profits des monopoles entre les oligarques, mais ils sont terribles pour répartir les pertes ». Nous savons également que, contrairement aux États, les cartels résisteront à toute démocratisation ou à toute intervention extérieure dans leur cercle étroit de prise de décision.

Cet incident à Moscou pourrait être quelque peu amusant, sauf qu’il souligne comment le nombrilisme de Bruxelles (d’une manière différente de celui de la Team Biden), produit un résultat similaire : Cela la déconnecte du monde extérieur. Elle « écoute », mais n’entend rien. La stratégie hostile de l’Occident à l’égard de la Russie, comme Pepe Escobar l’a observé dans son analyse stratégique de la position russe, est conditionnée par l’idée que la Russie n’a nulle part où aller – et doit donc se sentir satisfaite et honorée par l’idée que l’UE condescende à « tendre un bras » vers l’Eurasie. Alors qu’aujourd’hui, le centre de gravité géo-économique se déplace vers la Chine et l’Asie de l’Est, il est plus réaliste de se demander si la grande région eurasienne, avec ses 2,2 milliards d’habitants, estime qu’il vaille la peine de tendre un bras vers l’Union européenne.

Ce n’est pas une mince affaire : L’UE qui s’énerve de la manière dont Lavrov l’a rejeté à Moscou est une chose. Mais la possibilité que les États-Unis écoutent, mais n’entendent pas, la Russie et la Chine, en est une autre. Une mauvaise écoute, une mauvaise conception de ces deux États, ramène à des questions de guerre et de paix.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Jj pour le Saker Francophone

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«Là-bas aussi il fait déjà trop jour»: Goethe et le déclin de la culture européenne

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«Là-bas aussi il fait déjà trop jour»: Goethe et le déclin de la culture européenne

par Nicolas Bonnal

Notre effondrement culturel est évident. Comparez le début du vingtième siècle et celui de ce siècle pour rire. Mais remontons un peu dans le temps pour comprendre...

Goethe face au déclin de la littérature : il semble que le plus grand génie européen ait pressenti notre crépuscule après 1815 dans ce domaine aussi. D’autres grands esprits alors évoquent le recul à venir, Chateaubriand dans l’admirable conclusion des Mémoires, Tocqueville bien sûr, Musset à sa manière, et Edgar Poe qui annonce le règne de la racaille (mob) dans ses Entretiens avec une momie.

Dans les formidables entretiens avec Eckermann ce dernier écrit (on est en février 1824 et vous trouverez tout sur Wikisource) sur les méfaits du génie shakespearien à long terme (et en effet Shakespeare n’a-t-il pas ombragé toute la littérature britannique ou presque?):

« Après dîner, je restai seul avec Goethe. Nous causâmes sur la littérature anglaise, sur la grandeur de Shakespeare et sur la situation malheureuse de tous les poètes dramatiques anglais venus après ce géant de la poésie. « Un talent dramatique, dit Goethe, s’il était remarquable, ne pouvait pas ignorer Shakespeare, il ne pouvait s’empêcher de l’étudier. Mais, en l’étudiant, il acquérait la conviction que Shakespeare avait déjà épuisé toute la nature humaine, dans toutes ses directions, dans toutes ses profondeurs, dans toute son élévation, et qu’il ne lui avait laissé, à lui son descendant, absolument rien à faire. Et où donc aurait-il pris le courage de saisir seulement la plume, celui dont l’âme avait su bien comprendre les immenses et inaccessibles beautés de son prédécesseur ? »

L’ombre écrasante de Shakespeare n’existait pas en Allemagne. C’était une chance pour Goethe et pour la belle brochette de génies germaniques nés à l’époque de Napoléon (que Goethe adore comme lecteur et critique, il en parle mainte fois à son convive) :

 9f63cd5f55c25bfc16077e8c3cb0530b_XL.jpg« Il y a cinquante ans, dans ma chère Allemagne, j’étais, moi, plus à mon aise, mes prédécesseurs ne m’embarrassaient pas ; ils n’étaient pas en état de m’imposer longtemps et de m’arrêter. J’abandonnai donc bien vite la littérature allemande, je ne l’étudiai plus et je m’adonnai tout entier à la vie elle-même, et à la création. Je me développai ainsi peu à peu tout naturellement et me rendis capable des œuvres que je publiais de temps en temps avec succès. Dans ce progrès parallèle de ma vie et de mon développement, jamais mon idée de la perfection n’a été supérieure à ce que j’étais à ce moment-là capable de réaliser. »

Et d’expliquer pourquoi l’Allemagne a connu alors tant de génies : « Mais si j’étais né en Angleterre, et si au moment où, pour la première fois, jeune homme ouvrant les yeux, j’avais été envahi par cette variété de chefs-d’œuvre, leur puissance m’aurait écrasé et je n’aurais su que faire. J’aurais perdu la légèreté de la démarche, la fraîcheur du courage, et je serais resté livré à de longues réflexions, à de longues hésitations, pour trouver une nouvelle voie. »

C’est peut-être une des causes de la longévité de la littérature française qui fascinait Borges : on n’a jamais eu de génie qui écrase les autres. Pas de Dante, pas de Shakespeare, pas de… Goethe. Car le déclin allemand est patent après lui et la prodigieuse génération romantique (Hölderlin, Novalis, Schlegel, etc.) qui fournit aussi les plus grands philosophes, Hegel ou Schopenhauer. Le dix-neuvième est une longue agonie littéraire dont ne va cesser de se plaindre Nietzsche dans toute son œuvre, accusant Bismarck, l’unité allemande, la presse (considération inactuelle sur David Strauss), le nationalisme - et en oubliant la création d’une société industrielle très crétine. Il est vrai que le génie allemand renaît au moment de la guerre, tant sur le plan littéraire (Mann, Hesse, etc.) que philosophique (Heidegger, Spengler). Ce sera un beau chant du cygne que l’on retrouvera partout en Europe, surtout en Autriche d’ailleurs (importance des génies juifs). Jamais nous n’avons aussi brillé qu’au début du vingtième. Et jamais nous n’avons été aussi éteints que maintenant.

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Revenons à Goethe ; on est toujours en février 1824 :

« Aujourd’hui, avant diner, Goethe m’a fait inviter à une promenade en voiture. En entrant dans sa chambre, je le trouvai déjeunant ; il paraissait d’humeur très-gaie.

« J’ai reçu une très-agréable visite, me dit-il joyeusement ; un jeune homme plein d’espérance, Meyer, de Westphalie, était avant vous chez moi. Il a fait des poésies qui permettent d’attendre beaucoup. Il vient d’avoir dix-huit ans ; il est avancé d’une façon étonnante. Je suis bien content, dit ensuite Goethe en riant, de n’avoir pas aujourd’hui dix-huit ans. »

Et là la remarque est implacable, expliquant la liquidation de toute littérature européenne dans le règne de la quantité littéraire :

« Quand j’avais dix-huit ans, l’Allemagne avait aussi dix-huit ans, et on pouvait faire quelque chose ; maintenant ce que l’on demande est incroyable, et tous les chemins sont barrés. L’Allemagne seule est, dans tous les genres, parvenue si haut, que notre regard peut à peine tout dominer, et il faut que nous soyons encore avec cela Grecs, Latins, Anglais et Français ! Et voilà maintenant l’Orient, où l’on a la folie de nous envoyer : un jeune homme doit vraiment perdre la tête. Pour consoler Meyer, je lui ai montré ma tête colossale de Junon, comme un symbole lui disant qu’il pouvait rester chez les Grecs et cependant trouver la tranquillité. C’est un jeune homme d’un esprit pratique ! S’il se met en garde contre l’éparpillement, il peut devenir quelque chose. Mais je remercie le ciel, comme je vous disais, de ne plus être jeune dans un siècle aussi avancé. Je ne resterais plus ici. »

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Et l’auteur de Werther de finir sur un ton sublime :

« Et même, si je voulais fuir en Amérique, j’arriverais encore trop tard, car là-bas aussi il fait déjà trop jour. »

Oui la grandeur américaine n’eut qu’un temps assez bref aussi (Hawthorne, Poe, Thoreau, Emerson, etc.). On passa ensuite aux bestsellers et à des temps plus industriels.

On complètera ces remarques de Goethe par le remarquable essai de Tolstoï (qui méprisait royalement Shakespeare !) sur le déclin de l’art, qui expliquait comment l’école, l’université, l’enseignement, les profs, les journaux, les critiques, les festivals, tout enfin avait détruit le génie littéraire vers la fin du dix-neuvième siècle. Même son de cloche dans la très belle dissertation de Nietzsche sur l’histoire…

Là-bas aussi il fait déjà trop jour…

Sources :

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Tolstoi%20...

https://philosophie.cegeptr.qc.ca/wp-content/documents/Se...

https://fr.wikisource.org/wiki/Conversations_de_Goethe/An...

https://www.amazon.fr/Chroniques-sur-lHistoire-Nicolas-Bo...

 

Pourquoi l'Europe est-elle hostile à la Russie?

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Pourquoi l'Europe est-elle hostile à la Russie?

Par Igor Ivanov

Ex : https://moderndiplomacy.eu

Dans son ouvrage phare de 1871, Russie et Europe, le célèbre intellectuel russe et slave Nikolay Danilevsky a exposé sa théorie selon laquelle "l'Europe reconnaît la Russie comme quelque chose d'étranger à elle-même, et pas seulement d’étranger, mais aussi d’hostile", et que les intérêts fondamentaux de la Russie devraient servir de "contrepoids à l'Europe".

Cent cinquante ans se sont écoulés depuis la publication de cet ouvrage. Le monde a changé. Quoi qu'en disent les antimondialistes, le développement rapide des technologies modernes et leur utilisation dans notre vie quotidienne nous ont obligés à réévaluer nombre de nos convictions concernant les relations entre les États et les peuples. L'échange d'informations, de découvertes et de connaissances scientifiques, et le partage de nos richesses culturelles rapprochent les pays et ouvrent des possibilités de développement qui n'existaient pas auparavant. L'intelligence artificielle ne connaît aucune frontière et ne différencie pas les utilisateurs selon leur sexe ou leur nationalité. Parallèlement à ces nouvelles possibilités, le monde est également confronté à de nouveaux problèmes de plus en plus supranationaux, dont la résolution exige des efforts combinés de notre part. La pandémie du coronavirus en est le dernier exemple en date.

C'est dans le contexte de ces changements rapides qui, pour des raisons évidentes, ne peuvent se dérouler sans certaines conséquences, que l'on peut parfois entendre cette même théorie selon laquelle "l'Europe est hostile à la Russie". Bien que les arguments avancés pour soutenir cette affirmation semblent aujourd'hui beaucoup moins nuancés que ceux de Nikolay Danilevsky.

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Nikolay Danilevsky

Il n'en demeure pas moins qu'il est impossible d'ignorer cette question, car cela rendrait extrêmement difficile l'élaboration d'une politique étrangère sérieuse à long terme, étant donné le rôle prépondérant que joue l'Europe dans les affaires mondiales.

Avant de nous plonger dans le sujet, je voudrais dire quelques mots sur la question qui nous occupe. Pourquoi l'Europe devrait-elle aimer ou détester la Russie ? Avons-nous des raisons de croire que la Russie a des sentiments forts, positifs ou négatifs, à l'égard d'un autre pays ? C'est le genre de mots qui sont utilisés pour décrire les relations entre les États dans le monde moderne et interdépendant. Mais ils sont, pour la plupart, tout simplement inacceptables. Les concepts de politique étrangère de la Russie se concentrent invariablement sur la garantie de la sécurité, de la souveraineté et de l'intégrité territoriale du pays et sur la création de conditions extérieures favorables à son développement progressif.

La Russie et l'Europe ont une longue histoire qui remonte à plusieurs siècles. Et il y a eu des guerres et des périodes de coopération mutuellement bénéfique tout au long de cette histoire. Quoi qu'on en dise, la Russie est une partie inséparable de l'Europe, tout comme l'Europe ne peut être considérée comme "complète" sans la Russie.

Il est donc essentiel d'orienter le potentiel intellectuel non pas vers la destruction, mais plutôt vers la formation d'un nouveau type de relation, qui reflète les réalités actuelles.

À l'aube du XXIe siècle, il était clair pour tout le monde que, pour des raisons objectives, la Russie ne pourrait pas devenir un membre à part entière des associations militaires, politiques et économiques qui existaient en Europe à l'époque, c'est-à-dire l'Union européenne et l'OTAN. C'est pourquoi des mécanismes ont été mis en place pour aider les parties à établir des relations et à coopérer dans divers domaines. Les relations bilatérales se sont ainsi considérablement développées en quelques années seulement. L'Union européenne est devenue le principal partenaire économique étranger de la Russie, et des canaux de coopération mutuellement bénéfiques dans de nombreux domaines se sont créés.

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Cependant, les relations UE-Russie se sont enlisées ces dernières années. En fait, une grande partie des progrès qui avaient été réalisés sont maintenant annulés. Et les sentiments positifs ou négatifs à l'égard l'un de l'autre n'ont rien à voir avec cela. Cela est dû au fait que les parties ont perdu une vision stratégique de l'avenir des relations bilatérales dans un monde en rapide évolution.

S'exprimant lors du Forum économique mondial de Davos, le président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, a déclaré que la Russie faisait partie de l'Europe et que, culturellement, la Russie et l'Europe ne faisaient qu'une seule et même civilisation. C'est la prémisse de base - qui ne repose pas sur des émotions - qui devrait sous-tendre la politique de la Russie dans ses relations avec l'Europe.

La Russie et l'Union européenne sont en désaccord sur de nombreux points, mais la seule façon de surmonter les malentendus et de trouver des possibilités d'aller de l'avant est le dialogue. Dans ce contexte, la récente visite du Haut Représentant de l'UE à Moscou a été un pas nécessaire dans la bonne direction, malgré les critiques que cette démarche a reçues de la part de la partie européenne. Personne ne s'attendait à des "percées" de la part de la visite, car les animosités et les malentendus entre les deux parties étaient trop profonds. Pourtant, les visites et les contacts de ce type devraient devenir la norme, car sans eux, nous ne verrons jamais de réels progrès dans les relations bilatérales.

Outre les questions qui figurent actuellement à l'ordre du jour des deux parties, l'attention devrait se concentrer sur l'élaboration d'une vision stratégique de ce que devraient être les relations UE-Russie à l'avenir, ainsi que sur les domaines d'intérêt mutuel. Par exemple, il est grand temps que l'Europe et la Russie abordent le sujet de la compatibilité de leurs stratégies énergétiques respectives, ainsi que les conséquences possibles de l'introduction de l'"énergie verte" en Europe en termes de coopération économique avec la Russie. Sinon, il sera trop tard, et au lieu d'un nouvel espace de coopération mutuellement bénéfique, nous aurons encore un autre problème insoluble.

Dans son ouvrage La Russie et l'Europe, Nikolay Danilevsky, tout en reconnaissant le bien que Pierre le Grand avait fait pour son pays, lui reprochait de "vouloir à tout prix faire de la Russie l'Europe". Personne ne ferait de telles accusations aujourd'hui. La Russie est, a été et sera toujours un acteur indépendant sur la scène internationale, avec ses propres intérêts et priorités nationales. Mais la seule façon de les réaliser pleinement est que le pays mène une politique étrangère active. Et l'une des priorités de cette politique est les relations avec l'Europe.

La lutte intérieure

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La lutte intérieure

par Eduard Alcántara

Ex: https://legio-victrix.blogspot.com

Souvent, lorsque nous prétendons offrir une alternative au monde décrépit dans lequel nous devons vivre, nous présentons des solutions économico-politico-sociales qui mettraient fin aux tracas qui nous oppriment extérieurement et nous oublions qu'il existe aussi un autre type d'oppression, beaucoup plus profond, qui nous empêche d'être libres au sens moins formel et plus existentiel de ce terme. Et ce n’est qu'au cours des siècles de décadence de notre civilisation que l'homme s'est progressivement brutalisé, d'une part, et, d'autre part, s'est soumis aux afflux chaotiques du monde souterrain émotionnel qui surgit des couches les plus abyssales de notre esprit.

Si nous voulons présenter une alternative intégrale aux temps corrosifs qui nous dénigrent et nous asservissent, nous devons commencer par mener la grande bataille : la bataille interne qui mène à la victoire de l'immuable, du fixe, de l'immobile et de l'éternel sur le variable, sur le pot au noir qui coule sans cours fixe, sur le périssable et sur le changeant et le mutant. Puisse-t-elle faire remonter l'impassible et le stable face à l'instable et au contradictoire. Qu'elle réalise le triomphe de l'Esprit, de l'âme, de la Shakti de l'hindouisme, du Nous des Grecs, du Haut sur les basses impulsions et les instincts, sur les sentiments émotionnels, passionnés, incontrôlés et aveuglants, sur le bas.

Nous devons être capables d'utiliser tous les éléments embarrassants et suggestifs que le monde ruineux qui nous entoure nous offre malicieusement comme s'il s'agissait d'épreuves à surmonter qui nous renforcent intérieurement. Nous devons fouler notre chemin, notre Do, notre chemin initiatique face aux monstres et aux titans, aux peurs et aux faiblesses qui habitent notre intérieur et qui sont éveillés, excités, incités et stimulés par ce faux monde maya, selon l'hindouisme, qui nous atteint par les sens. Nous devons transformer le poison en médicament. Que ce qui ne nous détruit pas nous rende de plus en plus forts ! Puisse le héros solaire vaincre la bête, l'animal primitif que nous portons en nous ! Chevauchons le tigre de nos faiblesses ! Dominons-le ! Qu'il ne nous soumette pas ! Qu'il ne nous déchire pas avec ses terribles griffes ! Qu'il ne nous détruise pas ! Chevauchons le jusqu'à ce qu'il meure de lassitude et abandonne son but ! Jusqu'à ce qu'il tombe soumis devant nous ; devant et sous nos pieds ! Détruisons dans notre for intérieur ce qu'il symbolise et ainsi notre Esprit prendra possession de nous ! De cette façon, notre âme sera un miroir de l'Esprit et non un réceptacle de la saleté qui nous subjugue et nous transforme en nains misérables qui rampent dans une existence putride. Soyons des chevaliers invincibles et des héros indomptables ! Soyons une garde perpétuelle ! Soyons des guerriers de l'impassibilité et de la fermeté ! Que rien ne nous change ! Soyons forts comme le marbre ! Renaissons au Monde Supérieur par une volonté de granit ! La lutte acharnée contre le tigre n'existe que pour les hommes combatifs qui souhaitent atteindre l'Immortalité ; tant qu'ils sont encore en vie. Un éternel combat métaphysique !

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Celui du Bien contre le Mal. Celui du Soleil contre la Lune. L'esprit contre la matière. Vertical contre Horizontal. Celui des Ouraniques contre les Telluriques, contre les Pélasgiques, contre les Chtoniques. L'Olympien et l'Héroïque contre le Titanique. Les Ases contre les Géants. L'aristocrate contre le démon. Le viril contre l'efféminé. Les Différenciés contre les Égalitaires. De l'organique contre l'inorganique. Celui de la Hiérarchie contre l'Anarchie. Celui de la qualité par rapport à la quantité. Forme contre informe, amorphe, indifférenciée. Celui de l'homme contre la masse. Celui de la mesure, de l'équilibre et de la proportion, par opposition à la disproportion, au déséquilibre et à la disproportion. Celui du laconique face à l'ostentatoire et au fastidieux. Celui de la sagesse face à la folie. Celui de la constance face à l'inconstance. De la Vigueur face à l'Aboulie. De la valeur face à la lâcheté. Un découragement inacceptable face au défaitisme et à la paresse. Celui de la fermeté face à la pusillanimité. Courage face à l'impulsivité. La tempérance face à la concupiscence et à l'incontrôlabilité. La sérénité face à la volupté. Celui de la ligne avant la courbe. La droiture face à la malhonnêteté. La sobriété face à l'ivresse. Celui de l'impertinent plutôt que celui de l'inconstant. L'éthique, le style et la rectitude face à l'immoralité et à la corruption. La vertu plutôt que le vice. Celui de la virilité face à la grossièreté. Celui de la franchise et de la sincérité face à la canaille et à la tromperie. Celui de la noblesse face à la rudesse. Celui de l'austérité face au luxe. Celui de Sparte face à Sodome. Celui de l'idée face au caprice. Celui du patriarcal par opposition au matriarcal. Imperial contre tribal. Celui des Gibelins contre les Guelfes. Celui du haut par rapport au bas. Celui du Suprasensible par opposition au sensible. Celui de la métaphysique contre la physique. Celui de la Conscience contre l'inconscient et le subconscient. Celui du Surhomme contre le petit homme moderne. Celui de la lumière du nord contre la lumière du sud.

En bref : notre combat !

mercredi, 24 février 2021

La mort du travail

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La mort du travail

par Ernesto Milà

Ex: https://legio-victrix.blogspot.com

(article mis en ligne en avril 2011)

C'est peut-être une tragédie de le constater, mais c'est une réalité. Le travail se meurt. Il est vrai que de nouveaux emplois sont créés chaque jour, mais si nous regardons les chiffres absolus, en 20 ans, la capacité de production a doublé, mais le travail n'a augmenté que de 5 %. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que de moins en moins de personnes travaillent. Pourquoi ? En raison de l'automatisation des processus. Ce fait est l'élément sociologique le plus intéressant de notre époque.

Il est frappant de constater qu'au moment même où le travail se meurt, il est devenu un mythe universel : la droite, le centre et la gauche révèrent le travail comme une obligation sociale. Tous les partis lancent des mesures pour "stimuler le travail", "réduire la fraude au chômage", "recycler les travailleurs", etc. Aucun d'entre eux n'explique - peut-être parce que dans leur stupidité ils ne comprennent pas - que le résultat de l'ère technotronique est l'élimination progressive du travail physique.

Il y a dix ans, il fallait douze ouvriers pour récolter un champ d'un hectare. Aujourd'hui, le même travail est effectué par une machine équipée de capteurs qui détectent les grappes et par une autre personne qui, à pied, examine s'il y a une grappe non détectée. Dans la construction, il y a 20 ans, une maison était construite brique par brique ; aujourd'hui, on tend vers des structures préfabriquées. Même dans les bus, il fallait jusqu'à récemment un chauffeur et un contrôleur, et bientôt il n'y aura plus qu'un programme informatique qui conduira les passagers à leur destination. Le travail est en train de mourir. Mais jamais auparavant il n'y a eu un tel culte du travail. Le culte du travail appartient à la mythologie moderne. Il est universel, mais c'est un mythe.

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Chaque jour, des légions de chômeurs vivent un drame qu'ils ne semblent pas comprendre : ils sont prêts à vendre une main-d'œuvre que personne n'est intéressé à acheter. Soit ces personnes rejoignent les rangs des chômeurs et du système de protection sociale, soit elles acceptent des emplois mal rémunérés qui ne requièrent aucune qualification professionnelle et pour lesquels elles doivent rivaliser avec des milliers d'autres travailleurs. Il en résulte une baisse du prix de la force de travail et la prolifération des emplois d'éboueurs payés à des salaires d'éboueurs qui ne permettent qu'un minimum de subsistance.

Les 20 dernières années ont vu une mutation imperceptible mais continue. Parallèlement à la mort du travail, l'économie de production s'éteint et devient progressivement une économie spéculative.

En bourse, la folie financière n'a rien à voir avec l'économie productive. Dans le passé, les investisseurs investissaient dans une entreprise parce qu'ils croyaient en son potentiel productif, ce qui se reflétait dans la distribution des dividendes. Aujourd'hui, tout cela a changé : vous investissez en bourse pendant quelques heures, et quand elle monte, vous retirez immédiatement votre argent, et la différence entre le montant investi et le montant enregistré deux heures plus tard est déjà un profit appréciable. Puis l'argent migre vers d'autres entreprises, d'autres frontières, d'autres bourses... Il n'y a pas de lien entre l'économie productive et la spéculation financière. Ces pratiques spéculatives ne font qu'accélérer la mort du travail.

En premier lieu, nous devons considérer la mort du travail comme quelque chose d'irréversible : les processus d'automatisation vont progresser et réduire progressivement le marché du travail. Ce processus n'est ni bon ni mauvais : il est bon si l'on reconnaît son vrai visage et que l'on agit en conséquence. Elle est mauvaise dans la mesure où les partis politiques mentent et refusent de dire à la population la réalité de la mort du travail.

Imaginons une société dans laquelle le travail n'est pas la grande valeur universelle. Il existe d'autres activités humaines qui ne produisent pas de bénéfices économiques, mais qui sont indispensables à l'équilibre psychologique de la vie humaine : loisirs, études, recherche, parentalité, toutes ces activités peuvent recevoir plus de temps dans une société où le travail est mort.

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Il est clair que dans ces circonstances, il est nécessaire de réduire le temps de travail (travailler moins pour que tout le monde puisse travailler) et d'augmenter les aides sociales de l'État. Un programme basé sur ces deux points est-il possible ? C'est de plus en plus possible. Il suffit de reconnaître les faits, de stimuler les filières éducatives de la population et de parvenir à une meilleure répartition des revenus de l'État, qui doit augmenter ses recettes en sanctionnant fiscalement l'économie spéculative.

Reconnaissant que le travail est en train de mourir, nous devons également reconnaître que toute référence au culte du travail doit être retirée des programmes des partis politiques du nouveau style; nous devons être réalistes : le travail est une activité comme une autre. Bien sûr, depuis le nazisme, tous les partis promeuvent un "culte du travail". Et cela a généré une distorsion de la réalité : parce que le travail n'est pas la seule tâche que les êtres humains peuvent accomplir.

Heureusement, la vie humaine est extrêmement riche en nuances. Outre le travail, il existe de nombreuses autres formes d'activité : création artistique, loisirs, recherche, apprentissage, études, dont la nature est très différente de celle du travail et qui est souvent générée par des intérêts non économiques.

Si la mort du travail est une tragédie, c'est surtout pour la société bourgeoise des Lumières et la pratique politico-économique du XIXe siècle, et non pour ceux qui veulent un monde nouveau et original où la possibilité de ne pas mourir de faim n'est pas nécessairement échangée avec celle de mourir d'ennui.

En 1965, Herbert Marcuse a établi que la différence entre notre époque et les précédentes consistait dans le fait que la réalisation pratique des idées utopiques était désormais possible compte tenu de la croissance des forces productives. Marcuse avait presque quarante ans d'avance sur nous : pour que l'utopie soit possible, il fallait une plus grande automatisation des processus de production... et une volonté déterminée de contenir la croissance de l'économie spéculative. Ce n'était pas le cas en 1965, mais c'est le cas aujourd'hui.

L'utopie est possible, à condition que des mesures drastiques soient adoptées : il faut d'abord réduire radicalement le flux d'immigrants dans l'UE, puis inverser la tendance et rapatrier progressivement les immigrants. La devise dans ce domaine est : "Les Espagnols d'abord". Cela met un frein à la croissance d'une population qui veut vendre sa force de travail et, par conséquent, sa valeur augmente.

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La deuxième mesure est la réduction drastique du temps de travail. Aujourd'hui, il est possible de maintenir les salaires avec moins de 35 heures par semaine. En outre, la réduction du temps de travail doit s'accompagner de mesures sociales : aides au travail à domicile, protection de la famille, etc. La protection contre le chômage, loin de diminuer comme elle l'a fait jusqu'à présent, doit augmenter. Et tout cela, qui implique une forte augmentation des dépenses publiques, est obtenu par une plus grande distribution des revenus de l'État.

Enfin, l'utopie est possible tant que l'on met fin à l'économie spéculative. La taxe Tobin semble être une mesure appropriée, mais ce n'est pas la seule, ni même la plus applicable. Il faut empêcher fiscalement les accumulations importantes de capital. Il est impossible d'abolir le capital, mais il est possible de l'orienter vers la production plutôt que vers la spéculation. Les revenus provenant de la spéculation doivent être maintenus au minimum. L'utopie est possible aujourd'hui, mais l'utopie ne réside plus dans la nouvelle gauche, mais dans ceux qui ont le courage de dénoncer le fait principal de notre époque : la mort du travail.

 

La mission impossible de l’OTAN

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La mission impossible de l’OTAN

Par Finian Cunningham

(revue de presse : Information Clearing House – 18/2/21)*

Ex: http://www.france-irak-actualite.com

Il semblerait que les ministres de la défense de l’OTAN se soient réunis cette semaine pour chercher à redéfinir et actualiser la mission de l’alliance militaire. Dit plus simplement, l’organisation cherche désespérément une raison d’être pour son existence. 

Ce bloc militaire de 30 nations dispose d’un budget annuel de plus de mille milliards de dollars, dont les trois quarts sont versés par les Etats-Unis, soit $740 milliards dépensés sur sa propre force. 

La visioconférence qui s’est tenue cette semaine représentait la première prise de contact officielle de l’administration Biden avec les alliés de l’OTAN. Lloyd Austin, le secrétaire américain de la Défense s’est adressé au forum en insistant sur la priorité donnée par le président Biden au renforcement des relations avec les alliés, relations qui s’étaient largement dégradées sous l’administration Trump. 

C’est la même vielle rengaine maintes fois rabâchée par Washington dans le passé : les alliés de l’OTAN doivent dépenser toujours plus pour contrer les prétendues menaces de la Russie et de la Chine. Le même vieux disque rayé.

La seule différence tient dans le style et non le contenu. Alors que Trump demandait de façon rude et acerbe que les membres de l’OTAN injectent plus d’argent, l’administration Biden opte pour une rhétorique plus polie, caressant dans le sens du poil l’importance ‘du partenariat transatlantique’ et promettant d’être plus inclusif dans la prise de décision stratégique. 

Mais, c’est essentiellement la même escroquerie : les Etats-Unis exhortent les états européens à dépenser plus d’argent pour soutenir le complexe militaro-industriel qui maintient artificiellement en vie le défunt système capitaliste. Les Américains ont besoin que les Européens leur achètent des avions de guerre et des systèmes balistiques pour que le capitalisme américain puisse continuer à vivre.

C’est une position difficilement tenable en ce moment, alors que les difficultés économiques se font ressentir et d’énormes défis sociaux apparaissent. Comment justifier une dépense annuelle de mille milliards de dollars sur des machines de guerre improductives ? 

Il va de soi que les soutiens de l’OTAN, essentiellement les Américains, se doivent de réinventer des ennemis comme la Chine et la Russie pour justifier l’existence d’une économie militaire aussi extravagante, sans quoi elle serait vue comme une utilisation insensée et préjudiciable des ressources d’un pays. Ce qu’elle est. 

Cela dit, ce petit jeu de l’épouvantail a de sérieux défauts conceptuels. Le tout premier est que ni la Russie ni la Chine ne sont des ennemis cherchant à détruire les pays occidentaux. Deuxièmement, cette histoire ne tient pas logiquement. Le budget militaire total de l’OTAN est quatre fois supérieur aux budgets combinés de la Chine et de la Russie. Et on voudrait nous faire croire que ces deux pays menacent un bloc de 30 nations alors qu’ils ne dépensent qu’une fraction du budget de l’OTAN en dépenses militaires. 

Autre problème conceptuel pour les VRP de l’OTAN : l’organisation est née il y a huit décennies, au début de la guerre froide. Aujourd’hui, le monde est très différent et reflète une intégration multipolaire croissante tant économique que politique, ou au niveau des communications. 

Les chiffres du commerce publiés cette semaine montre que la Chine a surpassé les Etats-Unis en devenant le premier partenaire commercial de l’Union Européenne. 

La Chine, la Russie, et cette tendance à la coopération économique eurasienne représentent le futur du développement mondial. Malgré leur complaisance occasionnelle envers Washington, les Européens le savent. A la fin de l’année dernière, l’Union Européenne a conclu un accord d’investissement historique avec la Chine, et ce en dépit des objections de Washington. 

Cela sonne en effet le glas du harcèlement américain, qui voyait les Etats-Unis exhorter ses alliés de l’OTAN en inventant des histoires effrayantes d’ennemis étrangers. Le monde ne peut plus se permettre ce gâchis éhonté de ressources face à des besoins sociaux bien plus importants. Il devient de plus en plus difficile de vendre politiquement cette escroquerie qu’est l’OTAN. 

Ce “monde du Mal” dépeint par les conspirationnistes américains ne correspond en rien à la réalité que perçoivent la majorité des gens. Oui, il y a encore des irréductibles de la guerre froide qui rodent encore en Europe, tel que le secrétaire général de l’OTAN le général Jens Stoltenberg et les politiciens russophobes polonais et baltes, mais ils représentent des minorités à la marge. 

La plupart des citoyens est consciente que l’OTAN est une relique du passé, qu’elle n’a plus de raison d’être dans le monde d’aujourd’hui, et face à tous les besoins sociaux pressants, la France et l’Allemagne, les moteurs les plus puissants de l’économie européenne, ont de moins en moins d’inclination vers Washington, même dirigé par un président démocrate apparemment plus amical. 

L’administration Biden peut paraitre plus crédible et cordiale que celle de Trump, mais demander aux autres de dépenser plus militairement et d’antagoniser des partenaires commerciaux vitaux que sont la Chine et la Russie est mission impossible pour une OTAN menée par les Etats-Unis. 

Finian Cunningham a beaucoup écrit sur les relations internationales, et a été publié en plusieurs langues. Pendant près de 20 ans, il a travaillé comme éditeur et rédacteur pour les médias d’information les plus importants, y compris The Mirror, Irish Times et l’Independent. 

Source : Information Clearing House

Traduction et Synthèse: Z.E

Valeurs héroïques contre valeurs bourgeoises ! (Georges Valois)

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Valeurs héroïques contre valeurs bourgeoises ! (Georges Valois)

Dans cette vidéo, nous nous pencherons sur les notions d’esprit et de valeurs héroïques, en opposition à l’esprit marchand et mercantile, à partir d’un livre de Georges Valois, « La révolution nationale ». Selon lui, l’esprit héroïque, de sacrifice, de courage et de dévouement est le seul qui puisse s’opposer véritablement à la toute-puissance de l’Argent.
 
valois-revolution.jpgPour se procurer le livre, voici le lien vers le site de la nouvelle librairie :
 
 
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En hommage à Pierre-Guillaume de Roux: petit témoignage personnel sur «l’éditeur des proscrits»

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En hommage à Pierre-Guillaume de Roux: petit témoignage personnel sur «l’éditeur des proscrits»

Par Michel LHOMME

Ex: https://metainfos.com

Il faut reconnaître que mis à part les crétins du Monde ou du Nouveau Magazine littéraire, tous pressés de surligner au cas où l’on n’aurait pas compris son engagement droitier pour l’ostraciser jusque dans le tombeau de peur sans doute de voir de potentiels lecteurs se précipiter à la Nouvelle Librairie pour se procurer les ouvrages qu’il édita, les hommages furent unanimes pour saluer ce qui restera le plus grand éditeur français du début du vingtième-et-unième siècle. Et on peut lire ce florilège sur le site d’Eléments. (https://www.revue-elements.com/pierre-guillaume-de-roux-c...)

Nous avions, pour notre part, rencontré l’éditeur Pierre-Guillaume De Roux par deux fois, la première très jeune et tout juste débutant en écriture, la deuxième récemment rue de Richelieu, fin juillet 2017, il y a déjà quatre ans. Après chaque rendez-vous, il n’édita rien car comme Diderot et Leibniz – excusez du peu ! – j’ai, semble-t-il, de par mes voyages et mes déplacements incessants, fait le vœu secret de ne travailler qu’à une œuvre posthume. (https://unmondelitteraire.com/ces-ecrivains-celebres-a-ti...). Lol !…. Pourtant, alors qu’il était souvent débordé et pressé, avare par nécessité de son temps, notre conversation dura à chaque fois quelques heures. C’est cela qui demeure le plus surprenant et dont je voulais témoigner.   

La première fois, je lui amenai du Pérou, je me souviens dans un sac rouge Air France un essai-diatribe, resté d’ailleurs toujours dans une malle quelque part. C’était il y a vingt-ans, place St-Sulpice, en 2001, pour les Editions du Syrte. Il l’avait lu et m’avait complimenté, il est vrai d’un air hautain au début un peu désagréable mais pas de bol, il était alors en pleine tourmente avec les propriétaires de la maison et allait devoir bientôt quitter les lieux. Quant à moi, je repartais très vite par monts et par vaux, cette fois-ci en Inde, je crois pour me perdre dans quelques ashrams à Tiruvamalei, ma quête devant en passer un temps par Sri Aurobindo, Ramana Maharshi, la théosophie et l’expérience communautariste d’Auroville.

Mais c’est là bien sûr qu’est mon problème : je ne suis jamais là où il faudrait être, toujours parti et dans le milieu littéraire,  il faut répondre au téléphone et surtout fréquenter St-Germain en bon normalien ou fin aristocrate. Or j’ai indéniablement des manières de fils d’ouvrier avec en plus ce petit air de délinquant, la voix de stentor qui ne révèle pas de bonnes manières, tout l’opposé, oui, de ce qu’il était, lui, Pierre-Guillaume, élégant, cravaté, de très bonne éducation et irrésistiblement de la capitale !

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Après une petite correspondance entre nous, la deuxième rencontre eut lieu dans son bureau capharnaüm de la rue de Richelieu. Je me souviens, que, dans un coin, derrière une pile de livres, Patrice Jean était absorbé par envoyer aux service de presse les exemplaires tout neuf de ce qui restera le roman phare de l’ année 2017, L’homme surnuméraire (https://institut-iliade.com/lhomme-surnumeraire-un-splend...) avec un autre roman tout aussi ambitieux et peu remarqué l’Opera Palas publié chez un autre très bon éditeur aujourd’hui en arrêt, Alexipharmaque.

Nous conversâmes ce jour là assez longuement : je lui avais apporté un volume de pièces de théâtre que je venais de fignoler et puis une nouvelle traduction complète et annotée de l’œuvre complète de Rupert Brooke que j’avais potassé en m’enfermant littéralement, éditions anglaises et américaines sur toutes les banquettes dans un pavillon sans charme de Raiatea où tous ceux qui venaient me voir ne pouvaient même pas s’asseoir et où comble de ma situation géographique du moment, je n’allais même me prélasser comme tous mes collègues sur un motu ou voir la mer.

41ojdU7edkL._SX316_BO1,204,203,200_.jpgMais ce fut encore raté, il venait de publier sur le poète britannique, un Barthelet,  Le ciel de Cambridge Rupert Brooke, la mort et la poésie, qui n’avait obtenu qu’un succès d’estime et sans le rejeter, il ne voyait pas l’intérêt de publier maintenant du Brooke dont tout le monde se fichait.

Quant au théâtre, il n’en publiait pas !… Fermons le ban ! … Je vous l’ai dit : je suis condamné, par mon idiotie et ma connerie, au posthume…

C’est alors que très curieusement et sans m’y attendre, il dériva la conversation sur Mayotte puisque je venais tout juste de descendre cette fois-ci de l’Airbus d’Air Austral en provenance de la Réunion. L’anecdote a de quoi surprendre mais alors qu’on remarque souvent que la politique politicienne ne l’intéressait pas, il était très au courant de ce qui se passait dans le cent-et-unième département français, du « lâchage » de Paris, de l’arrivée permanente des kwassas, embarcations clandestines des Comores, désormais remplies de plus en plus d’Africains des grands lacs, de l’insécurité qui conduit la population locale, les Mahorais de souche qui seront sans doute un jour les futurs pieds-noirs de la République, à se défendre par eux-mêmes sous forme de milice.

Comme moi, il y voyait la dégradation à l’œuvre du pays tout entier et son futur probable et il ne cessa de m’interroger, d’en décrire un peu plus voulant en quelque sorte tout savoir. Rétrospectivement et pas seulement pour cet hommage, cela me surprit énormément, lui que je voyais éthéré et complètement absorbé par la littérature.

C’est alors qu’il tint à me remercier – tiens donc, mais pourquoi ! – mais c’est qu’il avait lu – il trouvait donc le temps de surfer sur internet ! – l’hommage bref que j’avais rédigé en 2015 quelques jours seulement après l’annonce du décès de l’érudit André Coyné, traducteur du portugais Pessoa et spécialiste du poète péruvien César Moro, sur l’ancien site Metamag (aujourd’hui devenu metainfos.com).

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Et de là, nous en vînmes forcément à évoquer son père qu’André Coyné accompagnait quotidiennement à Lisbonne, à l’Amérique latine, à la revue Exil mais aussi, signe de nos temps apocalyptiques, à toutes ces bibliothèques d’érudits que l’on retrouve au petit matin sur les trottoirs de la capitale ou dispersés dans les enchères au point que l’été, je lui avouais qu’à Paris, je commençais à faire les poubelles par cet amour maladif et compulsif des livres qui finalement me définit. Car comme tant d’autres, de la bibliothèque de Coyné, il ne reste plus rien, l’appartement ayant été vidé par des héritiers incultes en un seul week-end comme le fut l’été dernier à Boulogne-sur-Mer la bibliothèque unique et quasi complète d’une grande dickensienne française. Pierre-Guillaume avait tout de même réussi, me dit-il, à retrouver et à racheter par hasard la correspondance de Coyné avec son père auquel il tenait tant dans une petite salle de ventes ! Mais du reste et surtout des derniers manuscrits de l’auteur sur César Moro, Martin Adan et de nouveau Pessoa, des derniers travaux laissés en plan par Coyné, nous ne savons rien.

Là encore de Coyné auquel récemment Luc-Oliver D’Algange a dédié un article « Fernando Pessoa. Un cartulaire héraldique » dans la revue franco-russe Méthode (http://www.revuemethode.org/m122027.html) , il voulut tout savoir et aborda en particulier la question de son homosexualité, sachant peut-être que je l’accompagnai à Lima ces dernières années dans la chasse aux garçons…

De là, nous en vînmes à évoquer à brûle-pourpoint Ernest Psichari (curieusement dans l’hommage que lui a rendu le critique littéraire Rémi Soulié, son évocation réapparaît), Max Jacob, Marcel Jouhandeau et Elise, puis soudainement, sur mon initiative, un autre grand britannique, le nouvelliste Somerset Maugham. Nouvelle surprise et qui l’aurait cru : il en était un happy few !…

Coup de chance : cela tombait bien, je préparai une longue étude aujourd’hui achevée sur Somerset Maugham mais il était midi et un autre rendez-vous pour un déjeuner plus sérieux attendait à la porte… Je dus m’éclipser : il me raccompagna comme il se devait et sur le palier me souhaitant bien sûr « Bon voyage » – je repartais cette fois-ci pour l’Afrique !- il me promettait : « Somerset !… ah ça !… Oui !… ». Qui l’eut cru,  de son affection pour Willy comme de sa mort si soudaine !…

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mardi, 23 février 2021

Extraterritorialité du droit américain: que doit faire l’Europe?

par Christopher Coonen, Secrétaire général de Geopragma

Ex: https://geopragma.fr

Alors que l’administration Biden s’installe au pouvoir aux Etats-Unis, un sujet stratégique revient au centre des relations transatlantiques : l’extraterritorialité du droit américain et de fait, son illégitimité. 

Ironiquement, cette histoire commence en 1977, lorsque le Congrès vote la loi du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) pour combattre et sanctionner les pratiques frauduleuses de certaines sociétés américaines dans l’attribution de marchés ou contrats internationaux. Depuis, cette loi a évolué pour définir des standards internationaux en conférant aux USA la possibilité de définir des normes applicables à des personnes, physiques ou morales, non américaines, sur leur propre territoire. Cette pratique a été enrichie au fil du temps par les lois Helms-Burton et D’Amato-Kennedy ou encore l’International Traffic in Arms Regulations (ITAR).

Celles-ci permettent aux autorités américaines, notamment le Department of Justice (DOJ) et la Securities and Exchange Commission (SEC), de sanctionner des entreprises ayant commis, véritablement ou non, des faits de corruption internationale pouvant se rattacher au pouvoir juridictionnel des Etats-Unis. Le lien peut être une cotation de l’entreprise sur les places boursières new-yorkaises du NYSE ou du NASDAQ, le transit d’emails ou de données via des serveurs situés aux USA, ou même un simple paiement en dollars direct ou même par effet de change subreptice au cours d’un transfert de fonds. 

Chacun mesure bien aujourd’hui que l’extraterritorialité est un outil juridique mais surtout géopolitique, diplomatique et économique sans commune mesure, dont seuls les Américains sont détenteurs jusqu’à présent, en l’utilisant à des fins purement hégémoniques et d’interdiction d’accès à certains marchés, l’imposition de l’extraterritorialité du droit américain jouant ici le rôle d’un redoutable avantage concurrentiel. Car ils possèdent aussi une arme redoutable au travers du dollar : à l’échelle planétaire, la moitié des échanges commerciaux se font en USD, 85% du change de devises inclue le dollar, 75% des billets de 100 dollars en circulation le sont hors des Etats-Unis, et le dollar représente toujours 60% des réserves de devises des banques centrales ; à noter que l’euro se positionne fortement en deuxième place avec 20% de ces réserves (source : FMI).  

Les Etats-Unis décident unilatéralement et en toute impunité d’interdire aux autres Etats ou personnes, quels qu’ils soient de commercer avec un Etat tiers, comme c’est le cas avec l’Iran aujourd’hui et comme ce fut le cas pour Cuba en 1996. Avec potentiellement de lourdes amendes et l’exclusion du marché américain à la clé. Ces lois ont permis aux Etats-Unis de sanctionner abusivement plusieurs entreprises européennes : Siemens, Technip, Alstom, Daimler, ou encore BNP Paribas et son amende record de 8,9 milliards de dollars en 2015. En 2018, Sanofi a été contrainte de régler une amende de plus de 20 millions de dollars au titre du FCPA. Dernière affaire en date, Airbus a été sommé de payer une amende de 3,6 milliards de dollars en 2020.

Ces mesures prises par les Etats-Unis sont évidemment contestables au regard du droit international parce qu’elles étendent la juridiction de leurs lois à tout autre pays. C’est en fait de l’abus de position dominante, l’importance du marché américain permettant à Washington de faire du chantage politico-économique. Pour revenir à l’exemple iranien, les sanctions affectent directement la souveraineté de tous les Etats tiers. Y compris des entités supranationales comme l’Union européenne, contraintes de respecter des sanctions qu’elles n’ont pas décidées et qui sont le plus souvent contraires à leurs intérêts. Le retrait capitalistique et opérationnel de Total des champs gaziers de South-Pars au profit des Chinois en est le plus parfait exemple.

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A cet effet et en réaction à la réimposition des sanctions américaines sur l’Iran, l’Union européenne a lancé un mécanisme de paiement par compensation dit “INSTEX”. Ce montage financier isolerait tout lien avec le système monétaire américain, de manière à n’exposer aucune transaction aux sanctions américaines. En théorie, il pourrait à terme permettre aux entreprises européennes de poursuivre librement des échanges commerciaux avec l’Iran. Cependant, en pratique, il semble aujourd’hui sans grande portée, n’ayant été utilisé que très rarement et pour des opérations de troc. Afin de préserver leur rôle dans le commerce international, les entreprises européennes ont jusqu’à maintenant préféré se conformer aux sanctions américaines. Et elles redoutent aussi un désintérêt des investisseurs américains ou étrangers qui peuvent constituer une part importante de leur actionnariat.

Par contraste, les lois européennes n’opèrent des blocages visant des sociétés américaines que dans le cadre d’opérations de fusions ou d’acquisitions qui ont une influence directe sur le marché européen et sur la concurrence européenne. Ce fut le cas en 2001 entre General Electric et Honeywell. Lorsque des décisions sont rendues, elles le sont au même titre qu’à l’encontre des entreprises européennes, sans traitement différencié. Et elles ne prévoient pas de sanctions. L’effet en est donc limité, proportionné et conforme au droit international.

Sur ce sujet aussi, l’Europe doit arrêter de se laisser faire, cesser d’être la vassale des Etats-Unis et opérer un grand sursaut. Elle a plusieurs options pour le faire.

Elle peut mettre en place un arsenal juridique équivalent – un OFAC européen – qui sanctionnerait les personnes morales ou physiques américaines, et protègerait les sociétés et personnes physiques européennes d’amendes ou de sanctions extraterritoriales d’outre-Atlantique. 

Elle doit utiliser pleinement le RGPD qui protège les données de personnes morales ou physiques européennes en déjouant ainsi l’extraterritorialité des lois US, et contrecarrer les lois « Cloud Act I et II » adoptées par le Congrès qui permettent l’accès aux données des utilisateurs européens via des sociétés américaines, notamment dans le secteur numérique. Compte tenu des parts de marché écrasantes des GAFAM, et de l’importance croissante des données visées par les lois américaines, ceci est nécessaire et frappé au coin du bon sens.

Enfin, l’Europe et les groupes européens doivent mettre la pression dans le cadre de leurs échanges commerciaux en exigeant le règlement des contrats en euros et non plus en dollars.

Ce n’est donc plus une question de « pouvoir faire », mais de volonté et d’urgence, bref de « devoir faire ». L’Europe doit s’armer et démontrer sa souveraineté, en prenant notamment au pied de la lettre l’intention déclarée du 46ème président des Etats-Unis de renouer avec une politique étrangère multilatérale et équilibrée avec ses alliés transatlantiques. Si ce ne sont pas là que des déclarations d’intentions lénifiantes, alors nous pouvons légitimement invoquer la réciprocité comme première marque de respect.  

 

Les sectes de l’Occident

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Les sectes de l’Occident

Par Claudio Mutti

Ex : https://www.eurasia-rivista.com

Les sectes et les États-Unis

Alors que, dans le passé, le terme ‘’secte’’ désignait surtout un groupe de personnes qui, suivant une certaine école de pensée, adoptaient une position de séparation ou de conflit par rapport à l'orthodoxie religieuse. Depuis plusieurs décennies, le même terme est utilisé pour désigner un groupe qui a grandi autour d'une personnalité charismatique et se caractérise par une attitude qui présente des traits caractéristiques, tels que "la certitude de posséder la vérité et de constituer la seule sphère de salut, le prosélytisme agressif, l'anxiété eschatologique, la dépendance poussée jusqu'à la morbidité à l'égard d'un leader ou d'un gourou, etc"[1].

i-nuovi-culti.jpgC'est ce qu'écrit un initié, le fondateur du CESNUR (‘’Centre d'étude des nouvelles religions’’), qui, en présentant son panorama des sectes chrétiennes, souligne la relation étroite existant entre le phénomène du sectarisme chrétien et la réalité quotidiennes aux États-Unis. La plupart des groupes qui se présentent sous le nom de "sectes" ou de "nouveaux mouvements religieux" - observe le sociologue - sont nés aux États-Unis : c'est le cas des Témoins de Jéhovah, des Mormons, de la Science chrétienne, de la Scientologie. Pour d'autres mouvements divers d'origine orientale ou européenne, l'expansion commence généralement par le transfert d'un leader aux États-Unis, une translatio à laquelle on attribue souvent une signification symbolique"[2]. 2] A titre d'exemple, Introvigne rappelle que le premier transfert d'une secte vers la "terre promise" américaine a eu lieu en 1774, lorsque Mother Ann Lee (1736-1784), chef du groupe des Shakers, a débarqué à New York ; Il mentionne ensuite l'arrivée plus récente aux États-Unis de certains "maîtres spirituels" célèbres, dont le fondateur du mouvement Hare Krishna, Bhaktivedanta Swami Prabhupada (1896-1977), le révérend Moon (1920-2012) et le gourou "orange" Bhagwan Shree Rajneesh (1931-1990). Si l'on voulait, on pourrait rappeler d'autres cas exemplaires, comme celui du controversé "shaykh" du prince Charles d'Angleterre, Nazim al-Haqqani al-Qubrusi (1922-2014)[3], qui, après avoir prophétisé une attaque russe contre la Turquie qui aurait été le début de la "plus grande guerre avant le Dernier Jour"[4], a inauguré en 1991, par une visite à Disneyland[5], une série de voyages aux États-Unis ; ou comme celle de son successeur Hisham Kabbani (1945 - ), qui, après avoir créé un Ordre soufi d'Amérique, a obtenu la reconnaissance officielle de sa fonction lors d'une série de rencontres avec George Bush, Bill Clinton et Hillary Clinton.

L'extraordinaire familiarité des Etats-Unis d'Amérique avec la réalité multiforme de l'univers sectaire ne peut que rappeler un fait emblématique : l'entité politique qui a vu le jour sur le sol nord-américain a, pour origine, l'action d'une secte, la secte puritaine[6].

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Les "Pilgrim Fathers", qui ont navigué en septembre 1620 sur le Mayflower depuis la baie de Plymouth et ont débarqué deux mois plus tard à Cape Cod, ont fondé une colonie anglaise sur la côte du Massachusetts, la deuxième plus grande du Nouveau Monde après Jamestown, fondée en Virginie en 1607. Engagés dans la recherche de la plus haute conformité individuelle et collective aux préceptes de l'Ancien Testament, les Puritains se croyaient les nouveaux protagonistes de l'Exode biblique: ils avaient abandonné l'Egypte pharaonique, c'est-à-dire l'Europe dépravée et idolâtre, et avaient débarqué dans la nouvelle Terre promise[7]. Animés par une véritable haine théologique envers l'Europe, quatre cents colons, presque tous puritains congrégationalistes, embarquent en mars 1630 sur cinq navires quittant Londres pour la Nouvelle-Angleterre. Parmi eux se trouvait le théologien John Winthrop (1588-1649), premier gouverneur de la colonie de la baie du Massachusetts, auteur du sermon dans lequel les colons étaient exhortés à construire en Nouvelle-Angleterre une Cité gouvernée selon la loi divine : "Nous devons considérer," dit Winthrop, "que nous serons comme une Cité sur une colline (a City upon a Hill), les yeux du monde seront sur nous ; de sorte que si nous nous comportons faussement envers notre Seigneur dans cette œuvre que nous avons entreprise, et que nous lui faisons retirer le secours qu'il nous donne maintenant, nous serons la risée du monde entier (...)"[8].

Ce concept a été développé comme suit par le pasteur Peter Bulkeley (1583-1659) : "Nous sommes comme une Cité sur une colline (...) parce que nous prétendons être un peuple qui a fait une alliance avec Dieu" [9]. Et sur la notion biblique de "l'alliance perpétuelle" stipulée entre Dieu et le "peuple élu" a été fondée la doctrine impérialiste, clairement résumée en ces termes : "Puisque Dieu nous a favorisés, nous avons le droit de soumettre les autres nations à notre volonté" [10]. En bref, "l'Israël de la Nouvelle-Angleterre"[11], selon le ministre et théologien John Cotton (1585-1652), aurait dû adopter systématiquement l'hébreu comme langue officielle ; la Divine Providence lui avait confié la mission de convertir les autres peuples à son mode de vie. Cette doctrine a ensuite été formulée par le journaliste et diplomate John L. O'Sullivan (1813-1895), qui l'a résumée par le mot-clé de "Destin Manifeste" lorsqu'il a affirmé que les États-Unis avaient reçu de Dieu lui-même le mandat de s'étendre dans toute l’Amérique du Nord. "Et de telles prétentions, écrit-il dans un article paru le 27 décembre 1845 dans le New York Morning News, sont, au nom du droit dérivé de notre destin manifeste, d'étendre et de posséder tout le continent que la Providence nous a donné pour le développement de la grande expérience de liberté et d'autonomie fédérale qui nous a été confiée". Ce sera le président Wilson qui étendra les revendications de l'Amérique au monde entier, lorsqu'à la fin d'un conflit qu'il comprend comme "la bataille apocalyptique d'Armaggedon, l'affrontement final entre les forces du Bien et les forces du Mal" [12], il invente l'expression "Nouvel ordre mondial" et réitère le dogme selon lequel les États-Unis, "phare du monde" [13], sont "un nouvel Israël, une nation choisie, destinée de façon messianique par la Providence à apporter la loi et l'ordre dans le monde" [14].

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Le "Grand Réveil" et les "enfants de la Lumière"

Grâce aux sermons enflammés d'un autre pasteur, Jonathan Edwards (1703-1758), le thème de l'alliance avec Dieu conclue par le nouvel Israël américain avait déclenché entre les années 1830 et 1840 le "Grand Réveil" une vague de fanatisme millénariste avait déferlé du Connecticut sur la Nouvelle-Angleterre, "avec des foules en extase qui écoutaient les sermons des pasteurs itinérants, des femmes en pleurs et en cris qui se tordaient dans l'expérience purificatrice de la 'conversion'"[15]. Au siècle suivant, également en raison de l'arrivée de nouvelles vagues migratoires, les sectes les plus extravagantes prolifèrent, toutes d'inspiration biblique: ‘’Réarmement moral’’, Science chrétienne, Nouvelle Harmonie, les Phalanges intégrales, l'Armée du Salut etc. etc. [16] ; néanmoins le puritanisme ne disparaît pas, mais prend la forme d'une religiosité sécularisée et démocratique.

Quant au thème du "Grand Réveil", il connaît actuellement une nouvelle vie, étant réapparu comme la force d'idées "anti-mondialistes" opposée au projet de la ‘’Grande Restitution’’. Une telle conception a trouvé un terrain fertile dans la faction des trumpistes [17], dont les dirigeants ne comprennent pas seulement des personnalités appartenant aux confessions protestantes les plus disparates [18], comme Donald Trump lui-même, ancien presbytérien et maintenant "chrétien non confessionnel" [19], mais aussi des personnalités juives, comme Jared Kushner et sa femme Ivanka Trump, et catholiques, comme le célèbre agitateur populiste Steve Bannon [20] et l'archevêque catholique Carlo Maria Viganò, ancien nonce apostolique aux États-Unis. Dans une interview accordée le 1er janvier 2021, l'agitateur a demandé à l'archevêque : "Que peuvent faire concrètement les enfants de la Lumière du Grand Réveil pour saper l'alliance impie [du soi-disant "État profond"] avec ce régime communiste [chinois] brutal ? (...) C'est une bataille de notre époque entre les enfants de la Lumière et les enfants des Ténèbres (...)"[21].

51ZJtgt8CnL._SX336_BO1,204,203,200_.jpgLa formule du conflit entre les enfants de la Lumière et les enfants des Ténèbres, que Steve Bannon tire d'une lettre envoyée par Monseigneur Viganò au Président Trump le 12 juin 2020, est un élément eschatologique qui a été injecté dans l'imagerie trumpiste ; mais sa première apparition dans la mythologie politique américaine remonte à 1944, lorsque le théologien réformé Reinhold Niebuhr (1892-1971) a publié un pamphlet à succès intitulé Les enfants de la lumière et les enfants des ténèbres, sur l'affrontement guerrier en cours entre la démocratie américaine et ses ennemis européens. La formule, que Niebuhr a tirée de la description des Adeptes de la Rose-Croix faite par le philosophe franc-maçon Karl von Eckartshausen (1752-1803)[22] ou directement de certains passages bibliques (Ancien Testament[23] et Nouveau Testament[24]), a été confirmée par le texte d'un manuscrit umranique que l'Université hébraïque de Jérusalem a acquis en 1947. C'est la Règle de la guerre ou Guerre des fils de la Lumière contre les fils des Ténèbres, une apocalypse juive dans laquelle "les membres de la secte (...) constituent (...) les forces du bien par excellence. Contre eux se battront les "fils des ténèbres", une catégorie qui comprend à la fois les païens (...) et (...) la grande masse des Israélites qui n'ont pas adhéré à la secte"[25]. Avant Niebuhr, le thème récemment repris par Viganò et Bannon avait été un leitmotiv publicitaire de la Theosophical Society [26] (fondée en 1875 à New York) et du magicien britannique Aleister Crowley [27] (1875-1947), qui s'était installé à New York à la veille de la Première Guerre mondiale.

"Enfants de la Lumière" semble donc être la nouvelle désignation de ceux qui, dans les années 1890, ont été identifiés par la célèbre organisation fondamentaliste Christian Identity comme "les seuls, authentiques, littéralement les vrais enfants de Dieu". La déclaration doctrinale de l'organisation proclamait : " Nous croyons que les États-Unis sont le lieu qui a été prophétisé (Sam. II 7:10 ; Ésa. II:12 ; Ézéch. 36:24) où les chrétiens de toutes les tribus d'Israël se rassembleront (...) L'Amérique du Nord est le désert où Dieu a apporté les graines dispersées d'Israël (...) où le désert fleurit comme la rose " [28].

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Fondamentalement, les motifs apocalyptiques "judéo-chrétiens" ravivés aux États-Unis par Steve Bannon (et en Europe par certains idéologues du "souverainisme") s'inscrivent dans la vieille tendance fondamentaliste relancée dans les années 1980 par la vague conservatrice qui a installé Ronald Reagan à la présidence des États-Unis d'Amérique. C'est une tendance qui traverse toutes les administrations américaines des quatre-vingts dernières années et qui a pour père le pasteur évangélique Bill Graham (1918-2018), chef de l'Eglise baptiste du Sud (14 millions de fidèles). Célèbre pour son action évangélique au niveau international et pour avoir exercé "sa charge pastorale auprès des différents locataires qui se sont succédé à la Maison Blanche, d'Eisenhower à Bill Clinton" [29], le pasteur Graham "a mêlé une théologie fondamentaliste à des choix politiques conservateurs : on pense à l'approche anticommuniste virulente de certains de ses sermons radiophoniques, à sa défense publique du sénateur Mc Carthy pendant les années de la "chasse aux sorcières" et à son soutien à la guerre au Vietnam" [30].

Dans la plupart des cas, en fait, la doctrine morale des sectes protestantes a fourni les justifications appropriées pour les actions étrangères et les guerres d'agression menées par la superpuissance américaine. "Lorsque la nouvelle pratique du néocolonialisme a été définie, [les missionnaires protestants] ont été envoyés, et sont toujours envoyés avec le ‘’Corps de la Paix’’, dans des pays désignés pour les mêmes objectifs. Ils doivent être considérés comme des agents du gouvernement américain, engagés dans la propagande et l'espionnage. Les missions protestantes à l'étranger sont donc financées soit par des groupes économiques privés ayant des intérêts dans le pays néocolonial donné (...) soit par le gouvernement américain directement, soit par une combinaison des deux"[31].

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Mais des scénarios apocalyptiques sont également évoqués dans les milieux non protestants. La conviction de la fin des temps, répandue dans la vaste zone du fondamentalisme protestant américain, converge avec les attentes messianiques cultivées dans les milieux juifs. À cet égard, on peut citer comme exemple une secte d'origine hassidique : celle des Lubavitchers. "La secte Chabad Lubavitch", écrit un juif américain, "a quitté la Russie pour New York en 1940, dirigée par le rabbin Yosef Yitzhok Schneersohn, auquel a succédé son gendre, le rabbin Menachem Mendel Schneerson. Beaucoup de disciples des Lubavitch en sont venus à croire que Schneerson était le messie que les prophéties juives avaient prédit. Les vrais croyants l'appelaient le roi Moshiach. Il est mort en 1994 à l'âge de 92 ans"[32]. En 1991, Rebbe Schneerson avait dit à ses disciples : "J'ai fait tout ce que je pouvais pour amener le Messie, maintenant je vous transmets cette mission ; faites tout ce que vous pouvez pour l'amener ! Il a ensuite lancé une campagne médiatique pour annoncer le début de l'ère messianique ; parmi les nombreuses annonces, une page entière a été publiée dans le New York Times, invitant les gens à se préparer à l'arrivée imminente du Messie. La secte des Lubavitcher est particulièrement influente aux États-Unis, où elle compte également des adeptes dans les milieux politiques. En 1983, le Congrès et le Président des États-Unis ont décerné au rabbin Menachem Mendel Schneerson le National Honor Roll et ont décrété que le jour de sa naissance, le 11e Nisan du calendrier juif, soit proclamé "Journée de l'éducation et du partage". Le 2 novembre 1994 (date anniversaire de la Déclaration Balfour), les deux chambres des États-Unis ont approuvé à l'unanimité l'attribution posthume de la médaille d'or du Congrès américain à Rebbe Schneerson, en reconnaissance de l'éminent rabbin pour ses "contributions extraordinaires à l'éducation mondiale, à la morale et à ses importantes actions caritatives". Lors de la cérémonie de remise de la médaille, le président Bill Clinton a déclaré : "L'éminence de feu le Rabbin en tant que dirigeant moral de notre nation a été reconnue par tous les présidents depuis Richard Nixon"[33].

L'actuel président Joe R. Biden peut se targuer d'une longue familiarité avec la secte des Lubavitcher. Dès 2008, David Margules, président de Chabad Lubavitch du Delaware, a exprimé l'enthousiasme de sa communauté pour les positions pro-sionistes de Biden : "Il a acquis la réputation d'être un fervent défenseur d'Israël"[34]. Six ans plus tard, alors qu'il participait en tant que vice-président à l'allumage de la Menorah nationale et qu'il vantait la centralité des valeurs juives dans la vie américaine ("l'héritage juif, la culture juive, les valeurs juives sont une partie si essentielle de ce que nous sommes"), Biden se référait explicitement à l'enseignement de Rebbe Schneerson et exprimait son souhait d'une nouvelle augmentation du pouvoir de la secte : "Puissiez-vous tous croître de force en force"[35].

NOTES

[1] Massimo Introvigne, Le sètte cristiane. Dai Testimoni di Geova al Reverendo Moon, Mondadori, Milano 1990, p. 8.

[2] Massimo Introvigne, op. cit., p. 19.

[3] Contre lui, le Conseil Spirituel Musulman du Daghestan diffuse un document qui l’accuse « d’avoir diffusé force corruption sur la terre et d’avoir fait mésusage du nom de l’Islam parmi ceux qui ne savent pas grand chose de l’Islam, en se travestissant en érudit pour dissimuler aux gens sa véritable identité ».

[4] Nazim al-Haqqani, Pure Hearts, Zero Publications, London 1998, p. 40. Cit. in: Rhiannon Conner, From Amuq to Glastonbury: Situating the apocalypticism of Shaykh Nazim and the Naqshbandi-Haqqaniya, University of Exeter, 2015, p. 121.

[5] https://youtu.be/fxfMhf4S0DQ (Youtube, 13 ottobre 2013).

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[6] Sur l’influence du puritanisme sur la formation des Etats-Unis, voir surtout S. Bercovitch, The Puritan Origins of the American Self, Yale University Press, New Haven 1975. Si veda anche: G.T. Amos, Defending the Declaration. How the Bible Influenced the Writing of the Declaration of Independence, Wolgemut & Hyatt 1990; A.J. Reck, The Declaration of Independance as an “Expression of the American Mind”, in “Revue Internationale de Philosophie”, XXXI, 1977, 3-4, pp. 401-437; W. Cullen Dennis, Puritanism as the Basis for American Conservatism, in “Modern Age”, autunno 1974, pp. 404-413.

[7] « L’Amérique est donc née d’une aventure à caractère religieux, biblique plus exactement. Et, dès le départ, le mythe de la Terre Promise, propagée par toute une série de sectes, s’yest révélé sous forme immanente. Il a pris la forme d’une religiosité sociale (Giorgio Locchi – Alain de Benoist, Il male americano, Settimo Sigillo, Roma 2015, p. 27).

[8] R.C. Winthrop, Life and Letters of J. Winthrop, 2 voll., Boston 1864-1967, vol. I, p. 57; cit. in T. Bonazzi, Il sacro esperimento, Il Mulino, Bologna 1970, p. 38.

[9] Peter Bulkeley, The Gospel-Covenant or the Covenant of Grace opened, Londra 1651, p. 431, cit. in T. Bonazzi, op. cit., p. 23.

[10] William Culden Dennis, Puritanism as the Basis for American Conservatism, “Modern Age”, autunno 1974.

[11] Sacvan Bercovitch, America puritana, Editori Riuniti, Roma 1992, p. 45.

[12] Emilio Gentile, Le religioni della politica. Fra democrazia e totalitarismi, Laterza, Roma-Bari 2001, p. 39.

[13] Anders Stephanson, Destino manifesto. L’espansionismo americano e l’Impero del Bene, Feltrinelli, Milano 2004, p. 154.

[14] Anders Stephanson, op. cit., p. 150.

[15] Romolo Gobbi, America contro Europa. L’antieuropeismo degli americani dalle origini ai giorni nostri, M&B, Milano 2002, p. 48.

[16] Cfr. John Humphrey Noyes, Strange Cults and Utopias of 19th Century America, Dover Publ., New York 1966.

[17] Non seulement parmi les adeptes américains du trumpisme mais aussi danslesmilieux philo-trumpistes de l’Internationale ‘’souverainiste’’. Le thème du ’’Grand Réveil’’, en fait, occupe une position centrale dans la mystique apocalyptique d’Alexandre Douguine, lequel affirme: “Our fight is no more against America. (…) There are only two parties in the world: globalist party of Great Reset and anti-globalist party of Great Awakening. And nothing in the middle. Between them there is abyss. It wants to be filled with oceans of blood. The blood of Ashley Babbitt is the first drop. (…) Trumpism is much more important than Trump himself. Trump has the merit to start the process. Now we need go further.” (A. Dugin, Great Awakening: The future starts now, www.geopolitica.ru).

[18] ‘’Les Eglises protestantes américaines peuvent se regrouper en une cinquantaine de courants : les Adventistes, les Baptistes, les Luthériens, les Méthodistes, les Pentecôtistes, les Presbytériens, les Réformés, etc. Ensuite, à leur tour, la majorité de ces confessions se subdivise en une quantité de sous-groupes, en pratique, cela équivaut à un grand nombre de congrégations indépendantes sur tous plans qui se reconnaissent cependant sous le dénominateur commun du courant auquel elles appartiennent. Par exemple, l’Eglise pentecôtiste américaine comprend les dénominations indépendantes suivantes : Apostolic Faith, Assemblies of God, Bible Church of Christ, Bible Way Church of Our Lord Jesus Christ World Wide, Church of God, Church of God Profecy, Congregational Holiness Church, General Council Christian Churches of North America, International Church of the Fourasquare Gospel, Open Bible Standard Churches, Pentecostal Assemblies of the World, Pentecostal Church of God, United Pentecostal Church International, Pentecostal Free-Will Baptist Church. Des subdivisions analogues existent pour toutes les autres églises protestantes américaines, portant le nombre de congragations indépendantes à environ 140. Cela ne vaut que pour les dénominations majeures: mais il faut aussi tenir compte des ministres du culte indépendants, ne comprenant qu’une seule paroisse. A tout cela, il convient d’ajouter toutes les sectes qui ne sont pas protestantes au sens traditionnel et historique du terme, et qui, à ce titre, ne sont pas reconnues par les autres (…) Lesplus importantes sont les Mormons, les Témoins de Jéhovah, la Worldwide Church of God et l’Armée du Salut » (John Kleeves, Un paese pericoloso. Breve storia non romanzata degli Stati Uniti d’America, SEB, Cusano Milanino 1999, pp. 245-246).

[19] Déclaration faite par lui en octobre 2020dans le cadre d’un entretien à Religion News Service.

[20] C. Mutti, L’Internazionale sovranista a difesa della “civiltà giudeo-cristiana”, “Eurasia” 3/2019, pp. 131-138; Idem, Sovranisti a sovranità limitata, in: AA. VV., Inganno Bannon, Cinabro Edizioni, Roma 2019, pp. 83-102.

[21] Entretien accordé à “War Room”, retranscrit le 4 janvier 2021 sur www.lifesitenews.com

[22] Karl von Eckartshausen, Aufschlüsse über Magie, München 1790.

[23] Sapienza 18, 4.

[24] Luca 16, 8; Giov. 12, 36 e 3, 19-21; Efesini 5, 7-9.

[25] J. Alberto Soggin, I manoscritti del Mar Morto, Newton Compton, Roma 1978, pp. 49-50.

[26] Cfr. Katherine Tingley and Her Pupils, The Mysteries of the Heart Doctrine, The Theosophical Publ. Company, Point Loma, California, 1902, pp. 118, 171, 272, 307.

[27] “(…) all the mysteries of nature are preserved in this school for the children of light” (“The Equinox. The Review of Scientific Illuminism”, a. V, vol. I, n. 1, marzo 1909, p. 7). “And my kingdom is for the children of light who trample under foot the garment of shame, and rend from their loins the sackcloth of modesty” (Ibid. p. 194). “Children of Light, Fellows of the Holy Ghost, perfect pure, Companions of the Sangreal, illustrious Knights of the Sacrosanct Order of Kadosch (…)” (Samuel Weiser, The Secret Rituals of the O.T.O. Edited and Introduced by Francis King, New York, 1973, p. 212). “There is no royal road to illumination; that which I say in Light is true to the children of Light; to them of darkness is a confusion and a snare” (Aleister Crowley, KONX OM PAX. Essays in Light, Celephaïs Press Ulthar – Sarkomand – Inquanok, Leeds 2004, p. x).

[28] Paolo Naso, Il libro e la spada, Claudiana, Torino 2000, p. 187.

[29] Paolo Naso, op. cit., p. 166.

[30] Paolo Naso, op. cit., p. 169.

[31] John Kleeves, op. cit., p. 249.

[32] Rick Alan Ross, Le sette dentro e fuori. Come le persone vi entrano e vi [sic] possono uscire, Anteo Edizioni, Cavriago 2015, pp. 311-312.

[33] “The late Rebbe’s eminence as a moral leader for our country was recognized by every president since Richard Nixon”. https://elirab.me/tag/rebbe/

[34] Dvora Lakein, Delaware Jewish Community on Senator Joe Biden, http://www4.lubavitch.com, 8 settembre 2008.

[35] When Joe Biden quoted the Rebbe, anash.org, 8 novembre 2020.

 

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Le Hohenstaufen de génie: incompris, calomnié, combattu (1194-1250)

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Le Hohenstaufen de génie: incompris, calomnié, combattu (1194-1250)

Par Bernard Plouvier

Ex: https://metainfos.com

Fils de l’empereur Henri VI et de l’héritière de Sicile, Frédéric de l’illustre dynastie souabe des Hohenstaufen semble béni, sinon des dieux, du moins de la fortune… pour les amateurs de symbole, il est même baptisé, au début de 1195, dans la même cathédrale Saint Rufin d’Assise où Jean Bernardone l’avait été en 1182. Les deux hommes se rencontreront plus tard, en une époque où le second sera devenu François d’Assise.

Papa Imperator meurt en 1197 et l’orphelin est dépouillé, vivant en pauvre humilié, à Naples. Il y gagne une formation d’autodidacte polyglotte, étant curieux de tout. Pour des raisons politiques, son tuteur, le pape Innocent III, se souvient brusquement de lui en une époque où les candidats au trône de Germanie se bousculent et en 1211, Frédéric passe du statut d’orphelin quasi-miséreux à celui de roi désigné de Germanie.

Quatre ans de conciliabules se passent avant qu’il soit enfin sacré en 1215 en la ville de Charlemagne : Aix-la-Chapelle. À 19 ans, c’est un athlète de taille moyenne (disent les chroniqueurs, ce qui signifie qu’il ne doit sûrement pas dépasser 1,75 mètre).

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Ces quatre dernières années, il est devenu lettré, féru de poésie, mais aussi d’arithmétique, d’astronomie (indissociable jusqu’au XVIIe siècle de l’astrologie : l’illustre Kepler et le triste sire Galilée seront engagés comme astrologues). Il devient un expert en fauconnerie. Il est surtout rompu à la pratique des armes et a très vite compris que, si un mauvais arrangement vaut toujours mieux qu’un long procès même gagné, il en est de même en politique : on guerroie quand il est impossible de faire autrement, le mieux étant de négocier. C’est une découverte de génie… qui restera inexploitée, en Europe, pendant près d’un millénaire.

En 1215, il a promis de partir en croisade. Mais le cinquième épisode, débuté en 1218, lui paraît tellement mal engagé qu’il décide de n’y pas prendre part.  Certes en 1220, il renouvelle son vœu, alors que les croisés vont d’échec en échec.

En 1219, est arrivé en Terre Sainte, François d’Assise qui rêve, sinon de se faire martyriser, du moins de convertir du mahométan. En cet été de 1219, François discute avec le sultan kurde d’Égypte, neveu de saladin, le très intelligent Malik al-Kâmil, beaucoup moins fanatique que son oncle qui était un fervent adepte du Djihâd, dans sa variété sanglante.     

La rencontre de Bari entre François et l’empereur Frédéric date de l’année 1222, durant laquelle François est venu prêcher dans le royaume de Naples. Ces conversations de 1222, singulièrement celles qui ont trait à l’émir d’Égypte, ont alimenté les réflexions de Frédéric, au point de lui faire organiser sa très particulière sixième Croisade, la seule qui ait réussi depuis le triomphe de 1099.

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Frédéric II est peut-être cet humaniste tant vanté par les historiens, mais c’est un humaniste étonnamment moderne, très éloigné de ceux de la Grande Renaissance des XVe et XVIe siècles : il consomme énormément d’alcool et de femmes. Outre ses trois épouses, qui lui offriront sept enfants légitimes (dont trois meurent en bas âge, ce qui est la moyenne normale de l’époque), on lui connaît une douzaine de bâtards parvenus à l’âge adulte (et l’on doit supposer l’existence d’une douzaine d’enfants illégitimes morts prématurément).

C’est avant tout un homme très intelligent, pragmatique en matière de politique, de religion et d’administration. Il a compris qu’il valait mieux éblouir qu’effrayer. Il ramène la paix dans ses états par le faste des cérémonies et de ses constructions plutôt que par l’étalage de cruauté comme le font ses confrères rois, papes et empereurs… presque jusqu’à nos jours.

Lorsque les 20 000 mahométans de Sicile s’insurgent, au lieu de les faire exécuter, il les déporte dans les Pouilles où ils font souche. Ce germano-scandinave, qui ne croit pas plus au Christ qu’à Mahomet, est strictement dépourvu d’orgueil racial. On n’a jamais pu déterminer s’il était athée ou vaguement déiste. En tous cas, il réfute les interdits religieux et introduit l’enseignement de l’anatomie à l’Université de Salerne, y autorisant la pratique des dissections de cadavres, interdite aussi bien par le fanatisme mahométan que par le chrétien. Il s’entoure d’une garde berbère (« sarrasine ») et ne sera jamais trahi.   

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Entre gens intelligents, il arrive que l’on s’entende. C’est ce qui va se passer entre Frédéric et Malik al Kâmil, dont François a longuement parlé à l’empereur. Roi de Germanie, de Sicile, Calabre, Naples et Pouilles, titulaire de la dignité impériale, Frédéric aimerait faire la paix avec les papes qui, après l’avoir excommunié en 1220, menacent de placer ses royaumes en interdit, ce qui reviendrait à déclencher une multitude d’insurrections chez ses sujets les plus fanatiquement superstitieux. Rien de tel, pour calmer l’ire des pontifes que de leur rendre l’accès à Jérusalem.

Quelques mois après la rencontre de François et de l’empereur, le roi dépossédé de Jérusalem Jean de Brienne propose à Frédéric, jeune veuf, la main d’isabelle, sa fille et unique héritière. Le mariage est célébré, à Brindisi, en novembre 1225, Frédéric exigeant d’être nommé «  administrateur du royaume » fantôme. En 1228, isabelle meurt à peine âgée de 17 ans ; Frédéric exerce ses prérogatives au nom de leur fils Conrad.

Au début de 1227, par ambassadeurs interposés, l’empereur et Malik al-Kâmil ont conclu une alliance, d’autant plus utile à l’émir du Caire qu’il lorgne le territoire de son frère l’émir de Damas. Ni l’un ni l’autre ne sont naïfs au point de croire aux billevesées sur l’œcuménisme religieux (le nom et l’adjectif sont d’ailleurs parfaitement incompatibles, tandis que foi et fanatisme sont des notions admirablement corrélées, quoiqu’en disent nos modernes hypocrites) ni en la notion d’un dieu unique, étant donnée la multiplicité des candidats au titre. Ils concluent un arrangement pour avoir la paix l’un et l’autre, de façon à mener à bien leurs projets.   

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Les premiers détachements de Normands de Sicile et de chevaliers de Germanie débarquent en Acre en avril 1227, reprenant en ce printemps quelques places fortes de la côte libanaise (« syrienne », à l’époque). Le pape Honorius III avait menacé Frédéric d’une deuxième excommunication s’il ne partait pas diriger lui-même cette sixième Croisade avant la fin de l’année 1227. Or, en cette année, le pape meurt, remplacé par le neveu d’innocent III, ennemi de l’empereur. Les camps de croisés, en Italie, sont ravagés par une épidémie de choléra. Frédéric déclare vouloir remettre sa participation à la croisade pour l’année suivante. Grégoire IX attise l’agitation guelfe (germanophobe et bigote) en Lombardie et il excommunie l’empereur le 17 novembre.

Le 21 juillet 1228, Frédéric débarque chez son vassal infidèle, le roi de Chypre Hugues de Lusignan, et mâte les barons locaux, en août, par une démonstration de force, sans effusion de sang : c’est la méthode favorite de l’empereur.

Le 7 septembre, son armée débarque à Saint-Jean-d’Acre. Le bon Grégoire IX lance une offensive des troupes pontificales en Campanie et dans les Pouilles… de façon parfaitement ignoble, puisque depuis Urbain II, le pontife de la 1ère Croisade, la doctrine constante de l’Église est de considérer comme sacré le domaine d’un croisé. En outre, le pape interdit aux Templiers, aux Hospitaliers et aux Génois d’aider l’empereur dans sa Croisade. Frédéric s’en moque : il compte sur ses fidèles Chevaliers Teutoniques. Il dirige en novembre 1228 la prise de Jaffa, qui n’est pas suivie du massacre rituel de mahométans : il n’y a pas de légat pontifical pour l’exiger. C’est en cette ville qu’est signé, le 18 février 1229, le traité entre l’empereur et le sultan qui règne désormais sur la Syrie et sur l’Égypte.

51iQrOGCJaL._SX332_BO1,204,203,200_.jpgL’empereur reçoit pour dix ans la souveraineté sur Jérusalem, Bethléem et la Haute-Galilée, où se niche, à flanc de colline, la ville de Nazareth, tandis que les mahométans gardent, dans la ville sainte, le contrôle de la mosquée al-Aqsa et le Mont Moriah (soit le quartier du Temple). Cet accord jette le pape dans une fureur prodigieuse : les dévots de Mahomet n’ont pas été étrillés en bataille rangée et une partie de Jérusalem leur est laissée, notamment celle qui intéresse au plus haut point les Chevaliers du Temple, respectueusement soumis au pontife. Le 14 mars 1229, Frédéric fait son entrée solennelle à Jérusalem, où il est sacré roi le 16, en l’église du Saint-Sépulcre, boudé, sur ordre du pape, par le patriarche latin et les chevaliers des Ordres militaires.

En juin, il rembarque pour reconquérir son domaine du sud de l’Italie, ce qui est fait dès le mois d’octobre, les troupes pontificales, mal commandées par le cardinal Pélage et le beau-père Jean de Brienne, furieux d’avoir été dépossédé de son titre de roi de Jérusalem, se débandant au moindre combat. En cette fin d’année 1229, les Templiers sont chassés du royaume de Naples-Sicile et leurs biens confisqués en faveur de l’empereur-roi. En août 1230, vaincu militairement, Grégoire IX lève l’excommunication de Frédéric… car même un homme inspiré par un dieu unique ressent parfois quelques frayeurs pour sa personne.

Jérusalem est reprise par les mahométans au début de 1241, puis restituée à l’empereur à la fin de l’année et définitivement perdue en août 1244, où les Turcs massacrent allègrement la quasi-totalité des chrétiens de la ville sainte… c’est une façon comme une autre de se défouler après leur très humiliante défaite enregistrée, en 1243, face aux Mongols. Le 17 octobre 1244, les Turcs écrasent (à sept contre un) les minces forces chrétiennes à La Forbie. Gaza est perdu en 1245. La Terre Sainte échappe aux Roumis jusqu’en 1918.

Frédéric, chef d’État surdoué, ménager du sang de ses sujets et même de celui de ses ennemis, eut le tort d’être trop peu présent dans les Allemagnes et détesté des papes-politiciens. Il fut considéré de son vivant comme un danger public par les grands feudataires de ses États et bien sûr par le clergé catholique. Vingt ans après sa mort, ses héritiers légitimes avaient tous été dépossédés en Sicile, en Germanie et dans les États de la botte italienne. 

Pour durer, une dynastie doit être composée surtout de tâcherons dociles aux vraies puissances : les maîtres de la finance ou les pontifes du dogme à la mode. La dynastie souabe disparut immédiatement après avoir atteint son apogée… comme c’est presque toujours le cas dans la triste histoire de l’humanité.

Sic transit gloria mundi.

Philip K. Dick, le grand reset et la désolation du monde

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Philip K. Dick, le grand reset et la désolation du monde

par Tetyana Popova-Bonnal

Revenons à Philip Dick via la crise et le Reset actuels, à ses romans qui traitent du thème du logement et de la survie des familles ordinaires. Dans la plupart de ses œuvres Dick nous parle des temps post-apocalyptiques qui durent interminablement et où nous nous retrouvons aujourd’hui. Le futur dystopique décrit par ce très grand auteur, la dégénérescence d’une civilisation dominée par des milliardaires et des bureaucrates tarés, nous le vivons maintenant.

Pour l’écrivain le facteur moteur qui pousse le récit vers la science-fiction est la bombe atomique ou la conquête de l’espace. Sans l’un et sans l’autre les gens modernes se retrouvent dans les conditions « post-atomiques » - masqués jusqu’aux cheveux, effrayés jusqu’à ne pas sortir de chez soi et de haïr son prochain. Sans aucune bombe le monde se réduit en poussière… On se retrouve directement dans le décor du roman « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Do Androids Dream of Electric Sheep?), écrit en 1968 et si bien mis en scène par sir Ridley Scott dans son « Blade Runner ». Les vieilleries, le « junk », la poussière, les ordures sont des personnages de plein droit dans ce texte ; ils envahissent le monde, l’espace, ils prennent les dimensions surréelles. « Les vieilleries – les choses inutiles comme des enveloppes déchirées, des boites vides des allumettes, des emballages du chewing-gum ou des serviettes hygiéniques. Quand il n’y a personne à côté – ce junk se reproduit. Par exemple, si vous ne jetez pas tout cela à la poubelle le soir avant de vous coucher, le matin le junk doublera son volume. Partout il prend de plus en plus de place ». La planète entière est couverte des immeubles abandonnés et semi-ruinés. Cela nous rappelle les visions des villes industrielles américaines abandonnées et dévastées, décrites par Jim Jarmusch – Detroit, Cleveland etc.

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Si dans « Les androïdes rêvent-ils… », les personnages peuvent choisir une ruine du mégapole pour se loger, dans les romans comme « The Simulacra » (Simulacres) de 1964, « The man who Japed » (Le Détourneur) de 1956 la situation immobilière est encore plus comique (ou tragique si vous voulez). La planète est surpeuplée et l’humanité doit se nicher dans les appartements microscopiques. Et si dans le beau film « Un Américain à Paris » la vision d’un appartement bohème parisien est plutôt sympathique, chez Dick l’image du logement moderne atteint des dimensions monstrueuses.  Dans « The man who Japed » (L’homme qui a fait une plaisanterie -  cette traduction nous semble plus juste) le personnage principal Allen Purcell (Dick adorait la musique baroque !) avec sa jeune épouse habite dans une chambrette d’un immeuble multi-étagé, et même ce logement est considéré comme privilégié - bien que sa cuisine se cache dans un mur, et sa femme doit se laver à l’étage (pensons à tous nos parisiens qui sont contents de se trouver une chambre de sept mètres carrés à 800 euros par mois, et où ont-ils leur lavabo ? ).

51J8540fNtL._SY350_.jpgLa situation immobilière est pareille pour le personnage du roman « Simulacres » - il habite dans une micro-chambre d’un complexe des condominiums à plusieurs étages où on peut trouver tout – du service d’un psychiatre ou un chapelain jusqu’à la boulangerie.

Dick souligne constamment l’impossibilité de vie dans des logements pareils. Ici les résidents sont dirigés par des comités des espèces des mesdames Merkel qui réunissent dans leurs caractères les traits des puritains, des kgbistes et des imbéciles complètes. Ces réunions à la fois communistes et féministes despotiques (le critique du féminisme est très répandue dans les œuvre de Dick) dans leurs rassemblements hebdomadaires éliminent tous les locataires suspects ou peu sûrs.

Nous trouvons une autre vision monstrueusement prophétique dans le roman « Glissement de temps sur Mars » (Martian Time-Slip, 1962) où «l’abomination de la désolation », comme disait Jésus (Marc 13-14) est encore plus folle. Cette image se manifeste dans le dessin d’un petit garçon considéré autiste qui a aperçu les futures profanations bétonnées de l’homme sur la terre martienne : « Dans le dessin du garçon il a remarqué plus que ça. Et son père, a-t-il remarqué tout cela ? Les énormes immeubles coopératifs évoluaient lugubrement devant ses yeux… Les immeubles avaient l’air vieux, comme si le temps les détruisait. Les fissures étonnantes couvraient leurs murs jusqu’au toit ; les vitres étaient brisées. Des espèces d’herbes rigides poussaient autour. Il dessinait l’image de la désolation et de l’abattement lourd, mort et éternel ». Ainsi le nouveau riche martien voit la prophétie de son fils où il a détruit les montagnes et les paysages vierges pour une richesse éphémère du béton. Et chez nous ce béton a recouvert maintenant toute la côte Méditerranéenne, tout Monaco, tout Israël, toutes les îles exotiques, Hawaii…  

91AoVqwpJVL.jpgUn autre variant du surpeuplement mais avec la vision de la catastrophe climatique se trouve dans le roman Le Dieu venu du Centaure ( The Three Stigmata of Palmer Eldritch1965) (nous pensons que « Le Diable » dans la traduction du titre sera plus juste). Philip Dick reprend la vision des logements monstrueux à plusieurs étages, mais cette fois les étages s’enfoncent dans la terre à cause des températures trop chaudes sur la surface ; alors les pauvres se cuisent avec l’air conditionné limité et les plus riches habitent aux étages plus bas et vont en vacances en Antarctique.

Un autre type de l’avenir ne s’échappe pas de l’attention de Dick – l’avenir de dépopulation de la planète, où il ne reste presque plus de gens sur terre et ils ne sont presque plus capables de se reproduire – comme dans les romans « Les Joueurs de Titan » (The Game Players of Titan, 1963), « La Vérité avant-dernière » (The Penultimate Truth, 1964) et aussi en peu dans « Les androïdes rêvent-ils… ». L’écrivain voit notre planète divisée en pays, territoires et villes entre les richissimes milliardaires qui vivotent et se déplacent entre leurs immenses propriétaires sans savoir que faire à part de jouer (pensons que nous ne sommes pas très éloignés de la situation pareille avec notre cher Bill Gates – le plus grand propriétaire foncier des Etats Unis qui ne rêve que nous refiler son vaccin ou son ersatz de bœuf ou ses excréments). 

Mais y a-t-il une alternative pour nous ? Car nous ne sommes pas trop loin de ces futurs décrits par Dick il y a soixante ans ! Chez Dick l’issue c’est le retour vers son amour et vers la terre. Et surtout vers la terre que nous pouvons et devons cultiver, cette terre qui nous nourrit, donne des forces et l’espoir. Alors Dick envoie ses héros sur les terres éloignées, où il n’y a pas de béton, sur des planètes inconnues et souvent sur Mars ; par force ou par le choix propre des héros. Hélas, un simple Américain n’est pas toujours prêt à travailler. La paresse, l’ennui, le manque de talent l’empêchent souvent de réussir. Mais le grand reset oblige les personnages à se battre pour leur vie. Ainsi l’espoir de réussir et de vivre est décrit par Dick dans « Le Dieu venu du Centaure » ( The Three Stigmata of Palmer Eldritch1965), « Les Chaînes de l'avenir » ( The World Jones made, 1956) et surtout dans « Dr Bloodmoney » ( Doctor Bloodmoney, or How we got Along after the Bomb, 1965). Ce dernier est plus survivaliste que les autres car les personnages doivent survivre sans pétrole, sans électricité, sans routes, sans téléphone, sans vitres, etc… Dick n’est pas idyllique dans ses descriptions futuriste, mais il nous donne l’espoir : les petites communautés rurales arrive à survivre. La ville reste cruelle et dur à vivre. Mais les gens partent dans la campagne, cultivent la terre, sauvent les troupeaux, apprécient le travail et la compagnie des bons animaux (comme le cheval ou le chien), enseignent tout à leurs enfants mieux qu’à l’école, partagent leur connaissances dans les manières différentes. En peu comme dans le « Fahrenheit 451 » les gens se réunissent pour écouter la lecture des livres sauvés ou de la musique.  

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L’image de cette campagne est parfois très émouvante chez Dick ; ici on sent l’arôme du bon pain et du vin authentique californien, ici les amis jouent en trio baroque du Bach. Et après le cataclysme la petite musique ne cesse pas et les deux flutes et un clavecin se réunissent et rejouent les miracles de vie grâce à Purcell et Pachelbel, musiciens baroques si aimés par notre écrivain - dans Invasion divine, Dick célèbre John Dowland…

Tetyana Popova-Bonnal

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lundi, 22 février 2021

Entretien avec Carlos Javier Blanco: L'Espagne se désagrège, tout en laissant l'invasion et la colonisation culturelle s'installer. Mais si l'Espagne tombe, c'est toute l'Europe qui tombe.

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Entretien avec Carlos Javier Blanco:

L'Espagne se désagrège, tout en laissant l'invasion et la colonisation culturelle s'installer. Mais si l'Espagne tombe, c'est toute l'Europe qui tombe.

Propos recueillis par Andrej Sekulović

Ex: https://demokracija.eu/

Carlos Javier Blanco est un professeur de philosophie espagnol, et auteur de plusieurs livres, qui se concentre principalement sur la pensée du philosophe allemand Oswald Spengler. Nous avons discuté avec lui du déclin des civilisations auquel l'Europe est actuellement confrontée, et de la manière d'arrêter ce déclin. Nous avons également parlé des migrations de masse, de la situation politique en Espagne, et d'autres sujets intéressants.

Pourriez-vous présenter votre travail et votre domaine d'expertise à nos lecteurs, et nous parler un peu de vos activités ?

J'ai obtenu mon doctorat en philosophie à l'Université d'Oviedo (Principauté des Asturies, Espagne) en 1994, et dans les premières années de mon enseignement et de mes recherches, j'ai contribué à forger la théorie dite de la ‘’fermeture catégorielle’’ dans l'école dite "d'Oviedo" dirigée par le philosophe espagnol (aujourd'hui décédé) Gustavo Bueno. De la philosophie des sciences et de la théorie de la connaissance, mes intérêts ont dérivé vers la philosophie de l'histoire, d'où mes abondantes publications sur Marx, Nietzsche et Spengler. L'atmosphère sectaire du "matérialisme" asturien m'a fait me désengager progressivement de cette façon abstruse et "scientifique" de faire de la philosophie et, au contraire, j'ai abordé l'étude de certains classiques de la pensée allemande. Outre ceux déjà mentionnés, j'ai écrit des ouvrages sur Kant, Schopenhauer... En tout cas, étant donné l'effroyable décadence de la civilisation européenne, la figure d'Oswald Spengler a pris de plus en plus d'importance dans mes études. Au cours de la dernière décennie, j'ai compris que Spengler est le philosophe le plus important du XXe siècle, et pourtant c'est un auteur maudit. En cherchant à savoir qui avait repris son héritage et l'avait étudié sérieusement ces derniers temps, j'ai pris conscience de deux sources principales récentes. D'une part, ceux qui avaient d'abord appartenu à la soi-disant Nouvelle Droite, avec un noyau français (de Benoist, Faye) ou belge (Steuckers), et d'autre part, les travaux du professeur David Engels, également Belge (plutôt germano-belge), qui fait actuellement des recherches en Pologne.

51jO-M6UChL._SX351_BO1,204,203,200_.jpgD'autre part, la soi-disant "nouvelle droite", si une telle tendance existe encore véritablement, je pense, n'est bien consciente, d’une part, des liens entre Spengler et la révolution conservatrice allemande et, d’autre part, la nouvelle identité et la pensée anti-décadente, que si l'on se concentre sur la figure de Robert Steuckers.

Engels, à son tour, est le président de la Société Oswald Spengler pour l'étude de l'humanité et de l'histoire du monde [ https://www.oswaldspenglersociety.com/ ] et travaille dur pour la reconnaissance et l'étude de l'approche spenglerienne en ce XXIe siècle décadent. Je suis en contact étroit et amical, en ligne, avec les deux auteurs, Steuckers et Engels, et j'ai beaucoup appris d'eux.

L'idée spenglerienne de l'histoire m'a été très utile pour réinterpréter l'Hispanité dans une clé géopolitique : la Reconquête et le rôle du royaume des Asturies, la lutte des Asturiens et des Espagnols pour se libérer des Maures et ne pas être absorbés par eux, le maintien de l'identité catholique et celto-germanique face aux barbares du sud.

Vous êtes également l'administrateur du blog espagnol Spengleriana - Decadencia de Europa, parlez-nous un peu de ce blog...

"Spengleriana" (Décadence de l'Europe, https://decadenciadeeuropa.blogspot.com/ ) rassemble maintenant près de 200 articles, certains d'une longueur considérable, d'autres très courts. Si je ne me trompe pas, il a commencé en janvier 2012 et a déjà dépassé les 136 000 visites. La plupart des articles sont les miens, bien qu'il y ait quelques exceptions, notamment des traductions d'articles ou d'interviews que je considère importantes. Je sais qu'il s'agit d'un blog consulté depuis les régions les plus diverses du monde, et pas seulement depuis les pays qui composent le monde hispanique (étant donné que l'espagnol est la principale langue utilisée dans le blog). C'est également l'un des rares blogs consacrés à une approche spenglerienne de l'histoire et du présent, bien qu'il faille le dire de manière très générale, car cette approche spécifique que j’ai adoptée peut être qualifiée de bien d'autres façons : pour certains, le blog est trop conservateur, pour d'autres, il est trop marxiste, ou trop nationaliste... Sur le blog, j'inclus beaucoup de mes publications académiques, bien qu'il y ait aussi des essais écrits expressément pour le blog ou pour des publications amies, où je suis un contributeur régulier (La Tribuna del País Vasco, Tradición Viva, Geopolitica.ru en Español, etc. ).

978849489524.JPGIl est évident que le contenu du blog est influencé par le philosophe allemand Oswald Spengler, et son idée du déclin de l'Occident. Pourquoi diriez-vous que sa philosophie est toujours importante à notre époque, et dans quelle mesure ses prédictions sur le déclin et ses vues sur la montée et le déclin des cultures se sont réalisées, selon vous ?

Spengler était un "prophète" non pas grâce à des dons divins, mais par la vertu même de sa méthode. Spengler a adopté une méthode morphologique selon laquelle le cycle d'une culture, qui vieillit et devient ainsi ‘’civilisation’’, passe par des étapes nécessaires, et celles-ci peuvent être prévues de manière générique. Tout comme dans la biographie d'un homme, on peut prévoir que sa vieillesse viendra après un certain temps et que sa vieillesse sera ainsi ou ainsi si l’on connait ses habitudes de vie, ses vices, sa personnalité, etc. et sur la base d'analogies avec d'autres êtres humains qui sont passés par des étapes similaires, etc. L'Europe, comme toutes les civilisations, va mourir, mais elle va mourir dans un temps encore long, et dans cette vieillesse il y a encore place pour un intervalle de "césarisme" (sur lequel Engels insiste beaucoup), en analogie avec la dernière étape chaotique de la République romaine, étape ponctuée de guerres civiles (selon le schéma d’une "convergence de catastrophes" comme l’a prédit G. Faye, dans laquelle il y aura des phases de "guerre civile") et aussi des phases de "Reconquête européenne", pour sauver son identité au milieu de l'invasion créée par le néo-libéralisme, en analogie avec la Reconquête initiée par les rois asturiens pour sauver la péninsule ibérique de la domination mahométane.

La civilisation européenne est en déclin, désarmée, impuissante dans un contexte multipolaire très dangereux pour ses nations et ses peuples. Les élites qui prétendent gouverner au nom des ethnies européennes sont vendues, des élites corrompues qui sont prêtes à tout pour maintenir leurs privilèges et rester les chiens de garde bien payés d'une masse asservie. Spengler a très bien dépeint le processus de conversion d'une communauté autrefois saine, forte et bien organisée en une masse docile d'esclaves impuissants, vivant dans des ruches, sans âme, colonisés mentalement, stériles, sans famille et sans enfants, prêts à se vendre encore plus pour continuer à consommer leur drogue et à ne pas travailler dans les champs ou manier un fusil. Nous avons déjà cette Europe ochlocratique dans notre ligne de mire. Et ils nous mangeront tout crus, ils nous dévoreront vivants. Cette prédiction se réalisera à moins qu'un interrègne césariste s’institue ou qu'une réaction s’opère sous la forme d’une "Reconquista".

978849495964.gifQuelles sont les principales caractéristiques d'une culture en déclin, et comment pouvons-nous, en tant qu'Européens, lutter contre ce déclin ? Est-il possible de le surmonter, ou un tel déclin est-il inévitable ?

Le déclin peut être retardé. Une contre-hégémonie peut se créer. Des mouvements populaires nationaux peuvent se constituer. Il ne sera jamais arrêté par le conservatisme, qui est en soi lâche et accommodant. Pas plus que le mode de pensée "progressiste", qui est le principal agent du déclin. Il est ridicule de lire la presse "conservatrice" et difficile de prendre au sérieux ses mises en garde contre le "communisme" chinois ou vénézuélien ou l'"autoritarisme" russe. Les mouvements nationaux-populaires européens ne peuvent être ni de gauche ni de droite. Ils doivent être des mouvements en faveur de la souveraineté nationale-populaire, qui luttent depuis chaque nation contre la domination néolibérale anglo-saxonne et montrent aux empires émergents (Russie, Chine) qu'il y a encore des peuples rebelles ici, en Europe. Ensuite, ils peuvent montrer que l'Europe n'est pas synonyme d'élites bureaucratiques néolibérales installées à Bruxelles, mais que l'Europe, ce sont des peuples indigènes qui ont le droit de décider de leurs propres territoires et de leur propre destin. Nous en sommes loin, mais une "bataille pour la culture", une lutte des idées, doit précéder la vraie bataille. Il y a des signes d'une telle lutte dans tous les pays, mais l'effort contre-médiatique, éditorial, intellectuel, etc. est encore titanesque.

Outre Spengler, vous vous concentrez également sur d'autres philosophes et idées dans votre travail. Dites-nous quels autres philosophes sont importants à notre époque, et lesquels ont eu le plus grand impact sur vous ?

foto-carlos-1-224x300.jpgPour les "conservateurs", c'est l'allergie et l'indigestion, mais avant d'avoir lu des auteurs décisifs comme Costanzo Preve ou Diego Fusaro, mon étude de l'œuvre de Marx m'avait déjà amené à la conclusion que le plus authentique des Marx, l'aristotélicien et le communautariste, le penseur idéaliste de la Totalité organique, n'a rien à voir avec le Marx des marxistes ni avec toute cette gauche dégénérée postmoderne, qui oublie tout du travail, de l'aspect productif de la vie sociale et est au contraire obsédée par ce que l'écrivain Juan Manuel de Prada appelle les "droits de codécision" (le droit à l'aberration sexuelle, à l'autodétermination des sexes et à la jouissance hédonique illimitée).

Si je devais mentionner Thomas d'Aquin, le maître de l'Ordre, cela provoquerait l'effondrement des "progressistes". Et pourtant, rien ne pourrait être plus révolutionnaire que la pensée classique et scolastique. Pour un nouvel Ordre, tel que celui que l'Église a répandu, avec l'aide des chevaliers, pendant mille ans, il n'y a rien de mieux que de s'inspirer de la Somme de la théologie thomiste. Une nouvelle Somme doit être écrite pour le prochain millénaire.

Y a-t-il des auteurs contemporains d'Espagne, ou plus largement d'Europe ou d'Occident, que vous recommanderiez à nos lecteurs intéressés par les idées et les points de vue dont nous discutons ?

Un homme m'a inculqué l'amour de la philosophie : Don Gustavo Bueno, un philosophe espagnol décédé en 2016, avec une œuvre étendue, très "baroque" et souvent inutilement technique. Il faut l'étudier directement, sans le filtre d'aucun de ses disciples, dont la grande majorité sont des idiots, qu'ils penchent vers le marxisme ou le conservatisme.

J'ai récemment découvert les théories politiques de Marcelo Gullo (un penseur argentin) sur "l'Insubordination Fondatrice", une nouvelle façon de comprendre l'Hispanité (bien qu'elles puissent être étendues à d'autres entités géopolitiques), des idées très fertiles contre le néolibéralisme et le néocolonialisme (anglo-saxon) basées sur la résistance culturelle et le protectionnisme économique des nations, et sur l'union de ces nations ethniquement ou culturellement liées contre l'empire qui tente sans cesse de les subordonner. Le problème de Gullo est qu'il veut présenter aux Espagnols européens et aux Espagnols américains une fausse disjonction exclusionniste : soit l'Hispanidad (qui inclut le métissage - métissage des races - dans les Amériques), soit le Germanismo (le Nordicisme), confondant les racines ethniques (celto-germaniques) du Nord de l'Espagne avec la soumission de l'actuel Royaume d'Espagne à une Union européenne corrompue et maladroite, dirigée par une Allemagne dénaturée. Mais Gullo pourrait être largement lu en Europe avec un grand profit.

Les deux auteurs européens actifs que je recommande le plus sont belges : Steuckers et Engels. Tous deux nous mettent au défi d'une renaissance spirituelle en tant qu'Européens.

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J'aime beaucoup le philosophe marxiste Diego Fusaro et j'ai également collaboré avec lui. Sa devise, quelque chose comme "valeurs de droite" (Tradition, Famille) et "idées de gauche" (Justice sociale, Travail décent et abolition du capitalisme) résume, pour moi, le vrai Marx, pas celui des progressistes ou des communistes résiduels ou des staliniens. Il résume aussi la Renaissance qui devrait nous arriver avant que nous ne succombions.

Il serait juste de dire qu'à l'Ouest, les universités et les établissements d'enseignement, en général, ont été repris par la gauche libérale, ce qui se traduit dans de nombreux cas par la suppression des cours européens ou occidentaux classiques du programme d'études dans certains pays, et ainsi de suite. Les milieux universitaires officiels stigmatisent tout ce qui n'est pas conforme au "politiquement correct". Dites-nous quelle est la situation en Espagne à cet égard, et quelles sont vos réflexions à ce sujet ?

L'Espagne est peut-être aujourd'hui le pays le plus touché par le virus du "politiquement correct". L'université et le reste du système éducatif sont aujourd'hui une gigantesque machine inquisitoriale. Les gens subissent un lavage de cerveau. Dans ma propre ville, Gijón, la plus grande ville de la Principauté des Asturies, à l'origine de la Reconquête, les gens se moquent de Don Pelayo (initiateur de la Reconquête et premier roi d'Espagne). Un jour, lorsque j'ai remis mon livre sur la Reconquête (La Luz del Norte) dans une bibliothèque, l'employé m'a dit que ce personnage n'existait pas. La parole correcte (de gauche) est maintenant de dire que les Maures n'ont pas envahi l'Europe, que la Deuxième République était une merveilleuse démocratie, que la Conquête espagnole des Amériques était un génocide, que la transition du franquisme au bourbonisme était "exemplaire"... Tout cela fait l'objet d'un lavage de cerveau.

L'Espagne est l'un des pays méditerranéens qui ont été submergés par des migrations massives depuis le début de la crise migratoire en 2015. Une grande partie des migrants qui se rendent en Europe en traversant la Méditerranée aboutissent en Espagne. Comment cela a-t-il affecté votre société et quels sont, à votre avis, les principaux problèmes que les migrations de masse représentent pour l'Espagne et l'Europe ?

Ils nous cachent que le sultan du Maroc envahit silencieusement l'Espagne, qu'il fait chanter le gouvernement espagnol, et aussi qu'il y a un plan pour s'emparer des îles Canaries, de Ceuta, de Melilla, et d'une bonne partie de l'Andalousie. Ils nous cachent qu'il existe un projet de création d'un "Grand Maroc" qui comprend l'ancienne province espagnole du Sahara, plus la Mauritanie, une partie de l'Algérie, le Mali et l'Espagne (et donc un fragment constitutif important de l'Europe). Les mafias font venir des gens de toute l'Afrique, ainsi que des excédents démographiques du Maroc lui-même, qui devront être soutenus par des fonds publics espagnols, qui ont déjà été gravement épuisés par la pandémie de Covid-19. Les études et l'entretien de milliers d'Africains, dont des Marocains, seront payés par l'État espagnol, un État en ruine - endetté, mortellement blessé par la pandémie, car trop dépendant du tourisme en tant que monoculture - et qui n'a plus de ressources pour sa propre population. Dans ce sens, plutôt que de dire qu'il y a une "émigration massive" ou une "invasion silencieuse", je préfère dire que l'Espagne devient une colonie du Maroc, un territoire victime du chantage à la "bombe humaine" et obligé de se sacrifier pour un autre État menaçant. D'autre part, il y a de nombreux agents - natifs ou non - au service du roitelet maghrébin, qui promeuvent l'idée de la "splendeur d'al-Andalus", de "l'Espagne des trois cultures (maures, juifs et chrétiens)" et du "patrimoine arabe de l'Espagne", ainsi que de nombreux chevaux de Troie dirigés contre l'idée d'une Espagne européenne et chrétienne, introduits, surtout parmi les partis de gauche. Personne ne réagit à cette situation. L'Espagne subit un processus centrifuge, se désagrège, tout en permettant l'invasion et la colonisation culturelle. Mais si l'Espagne tombe, c'est toute l'Europe qui tombe.

Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de la situation politique actuelle en Espagne ?

C'est la folie absolue, le triomphe de la stupidité. Après avoir fait vaincre les terroristes séparatistes par la police, le gouvernement national les loue et les reconnaît comme des sujets politiques. Ayant pu asphyxier économiquement la Generalitat de Catalogne, en raison de sa déloyauté envers la Nation, il continue à reconnaître son autonomie d'action, une action qui a toujours eu pour but d’imposer à l'Espagne un processus centrifuge délétère. Un gouvernement minoritaire, légiférant sans consensus dans une direction sans équivoque : créer la division, la fracture sociale. Un siècle et demi de guerres civiles ne leur ont pas suffi, ils veulent de plus en plus de guerres civiles. Et ils provoquent la terreur dans les classes moyennes et ouvrières avec leur programme post-moderne : euthanasie, droits des organes génitaux, et soutien aux minorités aberrantes et dégénérées... pure ingénierie sociale. Un État dirigé par une pseudo-gauche qui cherche à écraser les classes réellement productives de la société, au détriment des parasites. Et une droite lâche ou maniaque, qui manque d'intérêt et de préparation pour la "lutte culturelle", une guerre si essentielle à l'heure actuelle.

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Selon vous, qu'est-ce qui attend l'Europe dans le futur, et qu'est-ce qui attend l'Occident et le monde, après l'année turbulente de 2020 ?

De nombreux mouvements identitaires vont émerger, très divers, car l'Europe possède déjà toute la diversité ethnique ancestrale dont elle a besoin, et ces mouvements nationaux-populaires feront de nombreuses erreurs et seront soumis à une criminalisation générique. Mais en fin de compte, ils s'aligneront dans tous les pays et toutes les villes contre les partisans du suicide de l'Europe. Les personnes "qui n'auront plus rien à perdre" descendront dans la rue, comme cela a toujours été le cas. Le rétablissement de l'ordre sera nécessaire et la grande solution génératrice d’ordre devra être centralisée, car l'Europe ne survivra pas si elle n'agit pas comme un seul corps, même si la situation est vécue différemment d’un pays ou l’autre. L'Union européenne se montrera, en même temps, de plus en plus perfide, fausse et inefficace, l'ennemie des peuples qu'elle prétend avoir unis. Et pourtant, il faudra parvenir à une unité des Européens, tout comme les Chinois, les Russes et, je l'espère, les hispano-américains sont déjà unis (une tâche dans laquelle il y a beaucoup à faire). Si les États-Unis fondent, cela ne doit pas nécessairement se produire dans l'Union européenne : nous sommes des peuples très anciens, avec des fonds communs ancestraux, et une sorte d'instinct peut venir à notre défense. C'est cet instinct, ou un Dieu, qui peut nous sauver.

 

Sur le pamphlet de Dominique de Roux

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Sur le pamphlet de Dominique de Roux

par Georges FELTIN-TRACOL

En hommage au fils de Dominique de Roux, l’éditeur non-conformiste et homme libre Pierre-Guillaume de Roux qui vient de disparaître.

***

« Les dimensions de l’entreprise néo-radicaliste, avec ses ambitions, ses rouages, ses tentacules européennes [sic !], son arsenal financier, cette volonté de vampiriser les masses, s’apparente beaucoup plus à une tentative de pouvoir totalitaire, utilisant les voies démocratiques de la légalité, plutôt que de la confrontation authentiquement démocratique des intérêts, des positions diverses à l’intérieur de la vie française d’aujourd’hui (pp. 74 – 75). » C’est ainsi que l’écrivain et éditeur français Dominique de Roux s’attaque aux pontes de la plus vieille formation politique de l’Hexagone, le Parti radical, et en particulier à son sémillant secrétaire général d’alors, Jean-Jacques Servan-Schreiber, dans un pamphlet justement intitulé Contre Servan.

unnamed.jpgJean-Jacques Servan-Schreiber (1924 – 2006) (ou JJSS) ne dit plus rien aux nouvelles générations. Fondateur en 1953 de l’hebdomadaire L’Express et auteur en 1967 du Défi américain, celui qu’on prenait (et qui se prenait) pour le « Kennedy français » représente la Meurthe-et-Moselle à l’Assemblée nationale de 1970 à 1978. Président du conseil régional de Lorraine (avant les lois de décentralisation) de 1976 à 1978, il est ministre des Réformes pendant treize jours sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et dans le gouvernement de Jacques Chirac, cette « étrange éclosion de traîtres, d’UDR défraîchis et de polissons, Schreiber, Lecanuet, le mépris, le dégoût nous monte à la tête (1) ». Adversaire farouche du « Programme commun » conclu entre le PS de François Mitterrand, le PCF de Georges Marchais et une moitié du Parti radical qui se scinde pour l’occasion en Radicaux de gauche et en Parti radical valoisien (son siège social se trouvant dans le 1er arrondissement de Paris, place de Valois), il préside à deux reprises ce parti d’audience négligeable de 1971 à 1975 d’abord, puis de 1977 de 1979. Soutien critique à Giscard d’Estaing, il accepte néanmoins que son mouvement intègre l’entente de centre-droit nommée UDF (Union pour la démocratie française).

Contre le néo-centrisme

En 1970, avec l’aide de Michel Albert, Jean-Jacques Servan-Schreiber publie Le Manifeste radical. D’abord ronéotypé, ce texte de 197 pages, qui sera bientôt édité (2), est largement diffusé la veille d’un énième congrès tenu les 14 et 15 février 1970. Les auteurs souhaitent arrêter le déclin d’un parti politique qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Naguère pivot des majorités dans les dernières décennies de la IIIe République, le Parti radical (3) poursuit une inexorable déchéance électorale. Pour Dominique de Roux, « le Manifeste radical exige que la France abdique la première le privilège de sa souveraineté nationale, en acceptant qu’il lui soit interdit de l’exercer au-delà de ses frontières (p. 89) ».

« Néo-Jeune Turc » du Parti radical, Jean-Jacques Servan-Schreiber défend, à l’encontre du jacobinisme centralisateur historique de son propre parti, la décentralisation politique, la fin de la dissuasion nucléaire française au profit de l’OTAN, la réintégration dans le giron atlantiste ainsi que l’avènement des États-Unis d’Europe occidentale. « C’est ainsi que le Manifeste prouvera fidélité à la ligne traditionnelle du radical-socialisme français, dont le vœu suprême a toujours été de ramener les destinées de la France à la politique de décervelage, vision de vieillards forclos, séniles et lâches, écume misérable et obscène d’une classe dirigeante ayant assis ses prérogatives d’origine sur la spoliation et le lucre, et que l’excès même de ses crimes a épuisée, réduite à ne plus aspirer qu’aux délices tranquilles de la déchéance et de l’assujettissement (pp. 98 – 99). »

Dédié à Mao Tsé-Toung, Contre Servan ne ménage pas « le vautour – capon de L’Express (p. 104) ». Dominique de Roux y lit l’« hystérie d’un compradore en cavale qui se rue sur le pouvoir et agit en conséquence (p. 17) ». « Compradore » désigne, en Amérique hispanique, les indigènes par l’intermédiaire desquels se faisaient obligatoirement le commerce entre les compagnies coloniales et les populations que leurs dirigeants, souvent corrompus, interdisaient tout rapport avec les étrangers. Ce texte de Servan-Schreiber confirme « la démagogie d’un Parti radical tombé entre les mains d’un état-major assujetti à des principes d’internationalisme boiteux, [qui] vise non seulement à l’aliénation de la politique gaulliste de souveraineté nationale française, mais au déboulonnage final de sa destinée (p. 87) ».

HZugx.jpgLucide, l’auteur de L’Harmonika-Zug reconnaît cependant que « depuis Saint-Simon, en France, les idées générales ne servent qu’à soutenir la carrière de quelques-uns, de même que les grandes réussites finissent toujours par se perdre dans les divers ruisseaux, voire dans les égouts du courant de l’histoire qui les porte (p. 21) ». Il dénonce donc la profonde insincérité de ce manifeste. « Le compradore Servan-Schreiber ment comme tout grand cabotin nihiliste qui veut se couronner, tenir ne serait-ce qu’une seule seconde le téléphone présidentiel d’une Europe allemande, d’un nouveau Reich germano-américain (p. 17). » « À la pointe de la démagogie ignoble qui permet au Parti radical d’encadrer psychologiquement et politiquement les masses françaises, un but inavouable, continue-t-il : l’abdication de la France et, sur les entrailles du sacrifice rituel de la France, l’Europe des grands arrangements monétaires (p. 85). » Pour l’auteur de La mort de Louis-Ferdinand Céline, « les États-Unis d’Europe, but stratégique ultime des commanditaires cachés de Servan-Schreiber ne sauraient être réalisés que par l’Allemagne, la France n’étant que défaillance morale, économique, politique (p. 80) ».

Non aux nouveaux compradores !

Contre Servan suscite un intérêt familier en 2020. Jean-Jacques Servan-Schreiber anticipe un comportement servile qui se généralisera dans les quatre décennies suivantes et que contestera, parmi d’autres, Emmanuel Todd à partir de 1997. « Si le compradore Servan-Schreiber propose à la France le modèle allemand c’est parce que l’Allemagne, pense-t-il, s’est admirablement libérée de son histoire (pp. 58 – 59). » Dominique de Roux développe un argumentaire virulent. Il explique que « le pouvoir politique aujourd’hui n’est rien, semble-t-il, sans les arrières d’une économie de croissance. S’emparer du pouvoir revient en fin de compte à s’emparer des postes clés de l’économie (p. 36) ». À travers Jean-Jacques Servan-Schreiber et son Manifeste radical, une conjuration qui « dévoile son projet en le cachant (p. 53) », en gaullien transfiguré depuis L’Écriture de Charles de Gaulle (1967), il s’indigne des menées cosmopolites en ce début de décennie 1970. S’il n’évoque jamais le Club Bilderberg ou les dîners mensuels du Siècle, il mentionne en revanche son fondateur, Georges « Bérard-Quélin, le vice-président et trésorier du groupe (p. 71) » radical qui s’oppose d’ailleurs au très opportuniste Servan-Schreiber…

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Pour Dominique de Roux, « l’heure des grands compradores est là et comme d’habitude ils vont droit au but, liés à leur itinéraire de rapines de bijoux, de gonzesses et de tam-tam (p. 23) ». Il révèle que « les structures capitalistes d’oppressions sociales et de colonialisme économique sur le territoire se trouvent complètement séparées de la nation, des couches populaires, fonctionnant soit par l’intermédiaire du régime en place, soit à travers la contre-option d’une éventuelle prise de pouvoir centriste (p. 25) ». Dans quatre ans, la France se donnera de peu à Valéry Giscard d’Estaing, chantre d’un « libéralisme avancé » qui va accélérer la décadence française en autorisant à la fois l’avortement incontrôlé (et non eugénique), le regroupement familial allogène et l’immigration de travail. Si Contre Servan assimile les propositions de JJSS à la « Nouvelle Société » du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas (1969 – 1972) sous la présidence de Georges Pompidou (1969 – 1974), son auteur qui incline vers un PCF revigoré par le « tribun » Georges Marchais et qui prend au cours de cette période une relative apparence nationale-populiste, ne se doute pas que, d’une part, Giscard éliminera dès le premier tour de la présidentielle anticipée de 1974 le candidat « vieux-gaulliste » Chaban-Delmas grâce à la trahison des « 43 » gaullistes-pompidoliens parmi lesquels Jacques Chirac et que, d’autre part, Marchais renoncera à se présenter à ce scrutin afin de soutenir la candidature d’union de la gauche de François Mitterrand. Il annonce en outre qu’« en réalité, depuis le départ du général de Gaulle, les mêmes puissances capitalistes anti-nationales dirigent et manœuvrent et le gaullisme en place et le centrisme des congrès (p. 24) ». En se référant à Mao, Dominique de Roux inaugure sans le savoir un tournant politique que les maoïstes de L’Humanité rouge, anciens de PCMLF (Parti communiste marxiste-léniniste de France), adopteront quelques mois plus tard en approuvant la force de frappe nucléaire française et en soutenant la réunification allemande.

En citant de longs passages du Manifeste radical, Dominique de Roux y voit encore une ferme volonté d’« effacement de la “ souveraineté nationale ” (p. 58) ». Dans un empressement tout polémique, il ne remarque pas l’influence du fameux essai de James Burnham L’ère des organisateurs (4). Il estime pourtant que pour Jean-Jacques Servan-Schreiber, « la géopolitique relève du managering, tout comme la philosophie politique de la pédicure (p. 19) ».

Refuser l’américanisation de l’Europe

imagesWGDDR.jpgLa défiance de Dominique de Roux à l’égard du projet européen se renforce avec l’américanisation croissante des esprits et des modes de vie en Europe occidentale. « Donner la Californie aux Français, comme s’en vantent les faquins de la place de Valois, c’est encore prendre la France en viager pour le compte des négriers en gants jaunes du supercapitalisme mondial, oser donner au peuple le moins valet du monde des bijoux en verre de siphon comme jadis les Frères de la Côte, dans les pays d’extorsion, les mers du Sud, et la Bretagne (p. 96). » Constatant qu’« on invente les sociétés “ multinationales ” pour donner au pouvoir des Empires, ceux des ice-cream en boîte ou des poulets en berlingo, un air azuréen d’œcuménique innocence (p. 63) », il juge que « l’anti-civilisation de l’objet total domine. L’Europe, aujourd’hui ne constitue plus qu’une marche contestée (p. 61) ». Pis, « le problème n’est pas de savoir si l’Europe d’aujourd’hui deviendra l’Amérique d’hier (p. 63) ». Il se fait même prophétique : « Les écumeurs maoïstes ou les névropathes trotskystes […] céderont […] à la main qui les flattera (p. 69). » Le parfait exemple n’est-il pas l’ancien maoïste Serge July, ex de Libération, signataire d’un récent Dictionnaire amoureux de New York (5) ?

Dominique de Roux accuse Jean-Jacques Servan-Schreiber et son Parti radical d’œuvrer en faveur de la Subversion en Espagne, en Grèce et au Portugal. Depuis que JJSS a obtenu la libération et l’exil du compositeur et musicien Mikis Théodarakis, les étudiants qui affrontent la junte des colonels d’Athènes considèrent l’élu lorrain « comme le leader d’une certaine Europe de la subversion bourgeoise qui n’aspire qu’à la puissance de nouvelles classes privilégiées (p. 68) ». Dominique de Roux en profite pour s’attarder un instant sur les rapports de forces internes qui parcourent la junte. Celle-ci dépendrait d’un Conseil national de la Révolution lui-même divisé entre « modérés » libéraux – conservateurs pro-Washington et « ultras » nationaux-révolutionnaires plus « neutralistes ». « Nationalistes, violemment anti-capitalistes au moins autant qu’anti-monarchistes et anti-marxistes, la fraction dure du Conseil de la Révolution est en marche vers des prises de position analogues à celles de la Yougoslavie titiste, de la Révolution nassérienne ou du régime du colonel Boumédienne. Au-delà de l’Union Soviétique et des relations politico-économiques étroites avec l’Albanie, la Bulgarie et la Roumanie, les extrémistes de la Junte regardent, depuis juin 1969, vers Pékin. Par l’intermédiaire de l’Ambassade de Chine à Bucarest, plaque tournante de l’ensemble stratégique de la politique chinoise en Europe de l’Est, la Grèce se trouve déjà en relation avec le commandement de l’armée populaire chinoise. Aussi la fraction extrèmiste de l’État-Major révolutionnaire secret d’Athènes envisagerait-elle un changement de ligne qui risque d’être fatal à l’ensemble du dispositif stratégique occidental en Méditerranée et dans le Sud-Est européen. Comme la question d’un retour aux délices équivoques de la démocratie royale n’est possible que dans les salons de l’intelligentsia parisienne, “ tendance Nouvel Obs ou Préfecture de Police ”, et que le passage, avec armes et bagages, dans le camp socialiste est à exclure, vu l’attitude monolithique du peuple grec lui-même, la seule carte à jouer en Grèce, pour le “ capitalisme à la papa ”, capitalisme d’Onassis et des commanditaires d’un Servan-Schreiber, reste, malgré tout, celle de la fraction modérée de la Junte (pp. 106 – 107). » Dominique de Roux est le seul à mentionner ce Conseil national de la Révolution. On peut se demander s’il ne serait pas ici victime d’une fausse interprétation des événements. En revanche, « en 1973, souligne Georges Prévélakis, Papadopoulos aurait été renversé par Ioannidis manipulé par la CIA à cause de son refus d’accorder aux Américains l’utilisation de l’espace aérien grec pour soutenir Israël (pendant la guerre du Kippour). Beaucoup d’officiers qui soutenaient Georges Papadopoulos étaient très influencés par le colonel Kadhafi (6) ». Était-il nécessaire d’évoquer la Grèce des colonels ? Pendant les sept années de la junte hellène, « les organisations para-étatiques ont pris la forme d’un État anti-communiste au service des intérêts américains (7) ».

dominique_de_roux02_450.jpgCette forme (idéalisée ?) d’organisation clandestine influence-t-elle le fondateur des Cahiers de l’Herne ? « L’emportera le groupe qui sera capable de former à ses ordres une armée de protection dialectique de sa propre vision du monde, une élite détachée de l’économique, voire même, détachée, aussi, de la politique, ce que Lénine avait appelé “ les révolutionnaires professionnels ”. Sur le plan de l’histoire, sur le plan des activismes qui font et défont la marche de l’histoire, l’emporteront donc, à l’heure actuelle, ceux qui sauront donner aux masses engagées dans leurs manœuvres l’encadrement de révolutionnaires professionnels, de cadres activistes (pp. 114 – 115). » On peut voir dans cette description d’une avant-garde militante en acier forgé une allusion aux « convives de pierre » évoliens ou à l’Ordre de la Couronne de fer ? Dominique de Roux se révèle ici en vrai penseur de la stratégie (méta)politique. Il avoue que « la noblesse de la politique, en vérité sa noblesse d’être, est de contraindre les fatalités (p. 20) ». Il s’agit par ailleurs de se méfier des opérations sous faux drapeau. « Devant la marée montante de la révolution sociale en Europe et dans le monde, la subversion du capitalisme–apatride mobilise aujourd’hui ses doctrinaires et ses meneurs de l’ombre avec la consigne d’inventer des stratégies d’urgence, combines et propagandes à double étage qui leur permettent de ralentir et de paralyser le cours actuel des choses (p. 22). » Il prend ainsi acte très tôt de la formidable capacité du « Système » à récupérer ses oppositions et à s’en servir. « Il est pourtant notoire que chaque fois qu’on fait appel au peuple en flattant démagogiquement sa soi-disant légitimité charismatique, ses droits et son mystère, prévient-il encore, c’est que l’on complote en réalité pour lui inventer un nouvel asservissement, la sémantique nouvelle de sa mis en condition (p. 40). » Attention donc aux « populismes » conduits par de « faux héros contre-révolutionnaires » prévenus par Thomas Molnar (8) à l’instar de l’illibéral hongrois Viktor Orban, ancien pensionné de George Soros… Cette mise en garde est plus que jamais d’actualité.

Vouloir l’Europe libre franco-allemande

Dominique de Roux considère dans le phénomène Servan-Schreiber une manière d’« empêcher […] que la révolution en profondeur voulue par le général de Gaulle ne parvienne à se faire; que le travail national et le pouvoir politique total de la France n’aient à se rencontrer sur les décombres des puissances capitalistes des régimes bourgeois (p. 33) ». Il ironise que l’homme de presse reprenne à son compte les suggestions géopolitiques révolutionnaires et grandes-européennes du président du NPD (Parti national-démocrate d’Allemagne), Adolf von Thaden, mais « dans un sens final absolument contraire à celui qui à un moment donné avait failli rassembler l’Europe autour de l’axe gaullisme franco-allemand (p. 76) ». Quelques mois auparavant, en 1969, von Thaden regrettait déjà dans un entretien paru dans… L’Express (!) la vive hostilité du gouvernement de Bonn à « la politique européenne du général de Gaulle, politique dont le postulat fondamental était celui d’une véritable force de dissuasion nucléaire française destinée à transformer, ensuite, en force nucléaire européenne (p. 75) ». « Sur le plan militaire, Adolf von Thaden voyait une armée nucléaire française secrètement soutenue par une infra-structure économique allemande (p. 80). » À l’époque, outre-Rhin, le journaliste et politologue Armin Mohler défendait des positions géopolitiques fort semblables.

FIC139873HAB40.jpg« L’Europe allemande de facture française, l’Europe des compradores Servan-Schreiber et Willy Brandt, est appelée à se cogner subversivement à l’Europe française de facture allemande dont le général de Gaulle avait su rêver, à Ingolstadt en 1917, en 1939 sur les marches de l’Est, à Montcornet en 1940, en 1945 quand il fut reçu en Rhénanie par les survivants d’une Allemagne que, malgré tout et plus que n’importe qui d’autre, il avait contribué à relever; en 1958 enfin, et de par son silence même, aujourd’hui, à l’heure où se lèvent à nouveau les sombres boucliers du néant auxquels lui, l’homme des tempêtes, n’a plus rien à opposer si ce n’est le concept apocalyptique et l’espérance qui ne l’est pas moins du terme. Or, ce terme nous sommes déjà quelques-uns à le savoir, ne saurait être dialectiquement que le terme du terme (p. 114). » Se matérialise ici l’esquisse de la future « Internationale gaulliste » et son orientation en faveur d’une troisième voie géopolitique pour qui « la suppression des blocs militaires, préalable à la mise en marche d’une Conférence pan-européenne, passe par la thèse gaulliste de l’indépendance nationale, de la coopération politique inter-européenne et annule à la base le point de vue social-démocrate (p. 95) ». Il en appelle à la réunion d’une Conférence continentale sur la sécurité européenne, ce qui débouchera sur les accords d’Helsinki de 1975 et, à la fin de la Guerre froide, à la création d’une Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Dominique de Roux rappelle qu’« en 1944 le général de Gaulle s’était élevé avec fermeté – et en en prenant tous les risques – contre le plan Morgenthau, ayant compris selon la dialectique visionnaire du corps doctrinaire gaulliste, que, sans l’Allemagne, la France se trouverait dans l’impossibilité de faire l’Europe, et que sans l’Europe une certaine idée de la France périclitait (p. 83) ».

Grand dessein alter-gaulliste

Quel est donc le « grand dessein » de Charles de Gaulle ? « Pour que le grand dessein européen et mondial gaulliste s’accomplisse et qu’il trouve son terme, il aurait fallu que le gaullisme puisse continuer son action pour un idéal à travers les réalités, continuer la France révolutionnairement et dans les profondeurs, outil d’une véritable rupture, d’un grand accomplissement politico-historique français et européen à l’avant-garde du Troisième État de la révolution mondiale. L’idée gaulliste prévoyait, avant tout, le changement ontologique de la France sur le double plan des institutions de gouvernement et de sa politique extérieure. À l’intérieur, il s’agissait, il s’agit toujours de forger l’outil politico-militaire de l’indépendance nationale française en terme de dissuasion nucléaire et de renouvellement de l’économie nationale. La transformation profonde de l’agriculture, la réorganisation régionale, définie par Jeanneney, la participation des ouvriers aux bénéfices de l’entreprise, le dégonflage du mythe université et le plan de mise à jour technologique de l’industrie et de la recherche, tout ce qui exigeait que le pays se ressaisisse et change, s’est trouvé saboté, démantelé, par la concentration d’intérêts représentés à l’heure actuelle par le Parti radical du compradore Servan-Schreiber. Ce monde clos avait compris que la révolution gaulliste était sur le point de constituer une barrière infranchissable contre les manipulations d’un milieu qui pense politique en termes d’arrangements monétaires, de sur-exploitation colonialiste du travail, d’agences clandestines sans visage ni identité avouable à la solde du capitalisme apatride et qui, finalement, rejoint le néant (pp. 90 à 92). » Face à l’apathie française, Dominique de Roux reportera ensuite cette quête spirituelle et géopolitique vers un cinquième empire lusophone et pluri-continental (9). Il signale toutefois d’une manière sibylline à une lecture originale des Mémoires d’Espoir de Charles de Gaulle par l’économiste non-conformiste François Perroux. L’interprétation de ce dernier paraît préparer le terrain, cinquante ans plus tard, à la publication d’une série de lettres du fondateur de la Ve République, à la tonalité explosive, adressées à un historien français d’origine alsacienne, recruté « malgré lui » pour le front de l’Est, déserteur de la Wehrmacht et ancien officier de l’Armée rouge soviétique. À côté de ces enjeux géopolitiques, Dominique de Roux s’attache à la révision complète des relations sociales. Il affirme que « depuis les jacobins vénérés, la seule idée authentiquement révolutionnaire en France a été celle de la participation gaulliste du capital et du travail (p. 25) ». Cette idée révolutionnaire d’avenir est bien sûr sabotée par un Pompidou bien trop proche du grand patronat français immigrationniste.

9782268034195-200x303-1.jpgCe pamphlet constitue un tournant décisif dans la vie de l’auteur de L’Ouverture de la chasse. Il clôt sa période d’éditeur et prépare ses voyages en Afrique portugaise. Une légende veut que Jean-Jacques Servan-Schreiber aurait acquis tous les exemplaires du pamphlet disponibles en France. En s’appuyant sur une lettre adressée à Jacques Fauvet du 15 juillet 1970, Jean-Luc Barré raconte que le notable lorrain dépêcha « un intermédiaire auprès de Dominique de Roux pour racheter l’intégralité du tirage initial. Faute d’y parvenir, il réussit cependant à empêcher sa diffusion à Nancy, tandis qu’à l’initiative d’un de ses jeunes supporters un exemplaire de l’ouvrage est brûlé sur la place de la ville (10) ».

Contre Servan combat le dévoiement de l’idée européenne. Les corrupteurs de cette auguste idée sont maintenant très nombreux puisqu’on les trouve autant chez les mondialistes que chez les souverainistes ou chez les altermondialistes. Est-ce une coïncidence si Dominique de Roux décède d’une crise cardiaque neuf mois avant la naissance de la réincarnation politique de Servan-Schreiber, Emmanuel Macron ?

Georges Feltin-Tracol

Notes

1 : Lettre de Dominique de Roux à Philippe de Saint-Robert du 1er juillet 1974, cité dans Jean-Luc Barré, Dominique de Roux. Le provocateur (1935 – 1977), Fayard, 2005, p. 451. L’UDR est le parti gaulliste précédant le RPR.

2 : cf. Jean-Jacques Servan-Schreiber et Michel Albert, Ciel et Terre. Le Manifeste radical, Denoël, coll du « Défi », 1971, avec en annexes les contributions de Hugh Scott, « Force et faiblesse de l’industrie française », et de Pierre Uri, « Rapport sur l’inégalité en France ».

3 : Fondé en 1901, le Parti radical valoisien s’appelle en réalité Parti républicain, radical et radical-socialiste. Un temps à l’UDI (Union des démocrates et indépendants), il fusionne ensuite avec son frère ennemi radical de gauche pour un Mouvement radical et social tout aussi groupusculaire avant de se séparer…

4 : cf. James Burnham, L’ère des organisateurs, préface de Léon Blum, Calmann-Lévy, coll. « La Liberté de l’Esprit », 1947.

5 : Serge July, Dictionnaire amoureux de New York, Plon, 2019.

6 : Georges Prévélakis, Géopolitique de la Grèce, Éditions Complexe, coll. « Géopolitique des États du monde », 1997, p. 127.

7 : Idem, p. 125.

8 : Thomas Molnar, La Contre-Révolution au XXe siècle, La Table Ronde, 1980.

9 : Dominique de Roux, Le Cinquième Empire, préface de Raymond Abellio, Belfond, 1977.

10 : Jean-Luc Barré, op. cit., pp. 386 – 387.

• Dominique de Roux, Contre Servan-Schreiber, André Balland, 1970, 118 p.

L'éditeur Pierre-Guillaume de Roux est décédé

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L'éditeur Pierre-Guillaume de Roux est décédé

 

par Duarte Branquinho


Pierre-Guillaume de Roux (1963-2021), éditeur français au talent et au courage reconnus, qui a travaillé pour plusieurs maisons d'édition de renom avant de fonder la sienne il y a une dizaine d'années, est décédé le 12 février dernier à l'âge de 57 ans.

Il est impossible de parler de Pierre-Guillaume de Roux sans se souvenir de son père, Dominique de Roux (1935-1977). Écrivain, journaliste et éditeur français, il a été responsable des célèbres "Cahiers de l'Herne" et auteur de plusieurs essais, dont "La Mort de L.-F. Céline", publié en 1966, a également été correspondant en Angola, au Mozambique et en Guinée pendant la guerre d'outre-mer, créant ainsi un lien fort avec le Portugal et le monde lusophone. Le 25 avril 1974, il est le seul journaliste français à Lisbonne, un événement qu'il couvre pour plusieurs médias. Parmi les nombreux romans qu'il a écrits, il faut citer "Le Cinquième Empire", publié en 1977, 15 jours avant sa mort soudaine d'une crise cardiaque, à l'âge de 41 ans.

Pierre-Guillaume de Roux a gardé le lien avec notre pays, qu'il visitait parfois pour être avec des amis. Mais il a surtout conservé la veine éditoriale anticonformiste de son père.

001204012.jpgIl a commencé sa carrière comme éditeur chez Christian Bourgois en 1982, tout en collaborant à plusieurs publications. Il est, avec Yves Loiseau, l'auteur du livre "Portrait d'un révolutionnaire en général : Jonas Savimbi", sur le leader de l'UNITA, publié en 1987.

Au cours de sa longue carrière, il a également été directeur littéraire des Éditions de la Table Ronde, des Éditions Julliard et des Éditions du Rocher, qu'il a quitté en 2008, en désaccord avec la politique éditoriale.

En 2010, il a fondé sa propre maison d'édition, qui porte son nom, en se concentrant sur la littérature et les essais, poussé par le besoin d'indépendance vis-à-vis des détenteurs du pouvoir médiatique, qu'il définit, sans complexe, comme la "gauche idéologique".

L'un des premiers livres publiés par les Éditions Pierre-Guillaume de Roux est "Un samouraï d'Occident : Le Bréviaire des insoumis", de Dominique Venner, en 2013, une édition posthume qui est sortie peu après le suicide rituel de l'historien français cette année-là, qui a suscité une certaine controverse. Parmi beaucoup d'autres, des auteurs tels qu'Alain de Benoist, Richard Millet, François Bousquet, Christopher Gérard, Hervé Juvin, Robert Redeker, Michel Marmin, Rémi Soulié ou Renaud Camus suivront. Mais aussi des classiques comme Ezra Pound, Drieu la Rochelle, Wyndham Lewis, Thorstein Veblen, Paul Sérant, ou la correspondance monumentale entre Ernst Jünger et Carl Schmitt, sans compter plusieurs livres en collaboration avec l'Institut Iliade.

Ferme dans ses convictions, il n'a jamais eu peur de faire face aux critiques et aux détracteurs. La presse de gauche l'appelait "l'éditeur du diable" ou "des proscrits ", mais l'impressionnant catalogue d'ouvrages soigneusement publiés par sa maison d'édition montre que son critère était avant tout la qualité. Dans une interview qu'il a accordée il y a deux ans au magazine L'incorrect, il a déclaré : "Ma droite, elle s’incarne surtout dans des écrivains qui ont défendu le noyau spirituel de la personne humaine contre toutes les abstractions idéologiques, contre toutes les idoles modernes.”

 

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Jeunesse électrisante

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Jeunesse électrisante

par Duarte Branquinho


Entre le temps qu'il consacre au magazine "Réfléchir & Agir" et aux éditions Auda Isarn, Pierre Gillieth a réussi à écrire un nouveaux roman, qui est cette fois un voyage autobiographique à travers le militantisme actif et radical et la fuite du milieu familial bourgeois, parsemé d'aventures violentes et amusantes mais aussi de déceptions, de camaraderie, de sexe et de rock. C'est un témoignage précieux parce qu'il est fidèle à la passion et au dévouement à une cause, mais plus encore parce qu'il est magnifiquement écrit.

51DKP6LQs4L._SX330_BO1,204,203,200_.jpgJ'ai rencontré Pierre Gillieth il y a 15 ans à la Table Ronde, la réunion annuelle de l'association Terre et Peuple, présidée par Pierre Vial. Je lisais et aimais le magazine "Réfléchir & Agir" et j'ai voulu rencontrer les personnes qui en sont responsables. Au stand, j'ai parlé pour la première fois avec Eugène Krampon et Pierre et je me souviens avoir ri ensemble tout en satisfaisant notre curiosité, comme des camarades européens qui se reconnaissaient. C'est une amitié qui naît immédiatement et un contact qui se maintient, dans les voyages en France, dans l'échange de correspondance, dans les lectures.


C'est pourquoi, lorsque j'ai appris que "Western électrique" était sorti, je lui ai envoyé un message disant que je voulais recevoir le livre afin de pouvoir le lire le plus rapidement possible. Je l'ai dévoré dès que j'ai pu et j'ai frissonné devant tant de passages où il semblait que je lisais "mon" histoire. Mais ces "années de jeunesse déguisées en romantisme", comme il le décrit dans sa dédicace, nous donnent bien plus qu'un simple exercice d'identification. Elles sont l'affirmation d'un talent littéraire qui a eu le courage de se battre pour ce en quoi il croyait, en s'échappant de la cage dorée du confort matériel et d'un avenir garanti, en militant politiquement dans sa jeunesse et en poursuivant jusqu'à ce jour un combat culturel remarquable et ininterrompu.

Chef-d'œuvre

Kas-Product-so-young-but-so-cold.jpgFaire l’éloge du travail d'un ami peut être suspect, mais dans ce cas, c'est très facile. Bertrand, le personnage principal de ce roman autobiographique, ne s'identifie pas au milieu bourgeois de sa famille riche et influente, aussi opulent que futile, et au grand étonnement de ses proches milita au Front National de Jean-Marie Le Pen, contre l'invasion des immigrés et dégoûté par l'apathie de tant de Français face à la mort imminente de leur pays, une France qui aujourd’hui n’existe plus.
C'est la ligne directrice d'une histoire personnelle de rencontres et de décalages, de découvertes et de désillusions, avec de la musique, des bagarres et du sexe. Une histoire raconté dans un style fluide mais soigné et complexe, complet aussi, avec des descriptions détaillées et des dialogues vifs, de l'authenticité intime et du mordant brut, des références érudites et des ironies précises, et avec des changements de rythme si bien faits qu'ils rendent le récit irrésistible. Mieux encore, la fin est aussi inespérée que révélatrice. Il y a aussi dans ce livre une passion déclarée pour la ville de Toulouse, dont la complicité se manifeste, par exemple, dans le passage extraordinaire suivant, après une rencontre amoureuse : “Je repartis songeur, amer et fatigué, le long du quai, avec la Garonne argentée à mes pieds. Elle ne me trahirait jamais’’.


Je regrette seulement que "Western électrique" n'est pas aussi long que "Gilles" de Drieu la Rochelle, car lorsque j'ai terminé ses cent cinquante pages, j'en ai voulu de plus en plus. .. Ce qui compte, c'est que Bertrand, pardon, Pierre, a beaucoup d'autres histoires à raconter et beaucoup de talent pour les écrire. Attendons...

dimanche, 21 février 2021

Quatre dames au Capitole

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Quatre dames au Capitole

par Georges FELTIN-TRACOL

Ex: http://www.europemaxima.com

À côté de la victoire trafiquée et usurpée de « Papy Gâteux » Biden, les élections du 3 novembre 2020 ont été marquées par la perte de treize sièges à la Chambre des représentants détenus par les démocrates à l’avantage des républicains. Le Parti républicain a connu à cette occasion une hausse des suffrages en sa faveur de 2,9 %. Parmi les 435 représentants élus pour la 117e législature, focalisons-nous sur quatre femmes, trois républicaines et une démocrate.

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Alexandra Ocasio-Cortez.

Élue pour la première fois en 2018 dans le 14e district congressionnel (circonscription législative) de l’État fédéré de New York, Alexandra Ocasio-Cortez (ou AOC) fut à 29 ans la plus jeune membre de l’histoire du Congrès. Réélue pour un nouveau mandat malgré la progression notable de son adversaire républicain (de 19 202 à 46 877 suffrages), AOC milite chez les Socialistes démocrates d’Amérique et appartient au Congressional Progressive Caucus, la tendance la plus à gauche des démocrates. Soutien public du sénateur socialiste indépendant du Vermont Bernie Sanders pendant les deux dernières primaires, elle fut en pointe contre l’administration Trump. Favorable aux minorités raciales et sexuelles, cette Latina de 31 ans soutient un Green New Deal écolo-féministe, inclusif et multiculturaliste. Elle a publiquement regretté d’être dans le même parti que Joe Biden. Sera-t-elle pour autant une vigie attentive du pacifisme inhérent à la gauche étatsunienne ? Pas sûr qu’elle qui a révélé en 2018 avoir parmi ses aïeux un juif sépharade originaire d’Espagne, rejette le bellicisme « démocratique » déjà pratiqué par Bush père, Clinton, Bush fils et Obama.

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Liz Cheney.

Bien que représentante républicaine du Wyoming, Elizabeth « Liz » Cheney peut se retrouver en phase avec la diplomatie va-t’en-guerre du nouveau président. La fille aînée de Richard « Dick » Cheney, le vice-président le plus puissant de l’histoire des États-Unis sous George W. Bush (2001 – 2009), appartient au camp des « faucons néo-conservateurs » du GOP. Sa détestation pathologique de la Russie n’a d’équivalent que son soutien inconditionnel pour le seul État nucléaire du Proche-Orient. Opposée au mariage gay, elle s’est brouillée avec sa sœur cadette Mary, lesbienne notoire. Réélue avec 68,7 %, elle inaugure son troisième mandat consécutif en votant avec neuf autres renégats républicains la seconde mise en accusation pour destituer Donald Trump. Si 145 de ses pairs républicains (contre 60) ont finalement maintenu son rang de n° 3 du groupe, l’appareil républicain du Wyoming désavoue son vote et envisage de lui lancer aux primaires de 2022 un candidat pro-Trump…

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Lauren Boebert.

Inscrite chez les démocrates jusqu’en 2007, Lauren Boebert devient à 34 ans la représentante du 3e district du Colorado. Cette chrétienne évangélique écarte aux primaires le républicain sortant Scott Tipton avec 54,6 % avant de l’emporter face à la démocrate Diane Mitsch Bush (51,27 %). S’affichant en alternative conservatrice à Alexandra Ocasio-Cortez, Lauren Boebert a rallié le Freedom Caucus, la faction la plus à droite de la Chambre, ainsi que le Second Amendment Caucus, le groupe parlementaire qui défend le port d’arme. Vivant à Rifle la bien nommée (rifle signifiant « fusil » en anglais), elle tient depuis 2013 un restaurant, le Shooter Grill, dont les serveuses peu vêtues portent à la hanche une arme chargée. Hostile aux restrictions sanitaires, la future représentante brave les autorités locales en gardant son restaurant ouvert. Son refus de se soumettre aux injonctions du politiquement correct électrise aussi bien ses sympathisants que ses adversaires.

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Marjorie Taylor Greene.

Cependant, Lauren Boebert n’est pas la cible prioritaire de l’Establishment politico-médiatique. Ce dernier préfère attaquer Marjorie Taylor Greene. Élue à 46 ans du 14e district de Géorgie, l’une des circonscriptions les plus conservatrices du pays, cette républicaine du Freedom Caucus ne cesse d’être insultée par une presse aux ordres qui la traite de « complotiste » proche de QAnon. Son traitement systématique défavorable relève de la misogynie, de la blondophobie et de la haine anti-blanche. Bête noire des démocrates et des républicains les plus falots, elle vient de perdre sa place aux commissions du budget, de l’éducation et du travail. Ses détracteurs lui reprochent ses positions pro-vie et ses doutes sur certains évènements ou faits-divers récents. Elle qualifie les antifas de « terroristes intérieurs »; elle s’en prend aux officines financées par George Soros et ose critiquer les séditieux de Black Lives Matter. Forte des 74,7 % obtenus contre le candidat démocrate et de ses 40,3 % dès le premier tour de la primaire, Marjorie Taylor Greene a enfin cosigné l’acte d’accusation pour la destitution de… Joe Biden. Les gauchistes manœuvrent dans les couloirs du Congrès afin que les deux tiers de la Chambre des représentants votent son exclusion. Elle a déjà contre elle une dizaine de républicains dont – surprise ! – l’ineffable Liz Cheney. Le chef des républicains au Sénat, le cacochyme sénateur du Kentucky, Mitch Mc Connell, l’a aussi dans le collimateur.

Avec un personnel politicien centriste et belliciste aussi nul à l’instar de Liz Cheney, les États-Unis sont bien mal en point. Fort heureusement, dans une perspective clausewitzienne de montée aux extrêmes, gageons qu’Alexandra Ocasio-Cortez, Lauren Boebert et Marjorie Taylor Greene resteront fidèles à leurs électorats respectifs et porteront jusqu’à l’incandescence la guerre culturelle en cours.

Georges Feltin-Tracol.

• « Chronique hebdomadaire du Village planétaire », n° 202, mise en ligne sur TVLibertés, le 16 février 2021.

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Colin Wilson, le "jeune homme en colère": un réactionnaire contre le politiquement correct

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Colin Wilson, le "jeune homme en colère": un réactionnaire contre le politiquement correct

Carbonio Editore poursuit la publication des œuvres de l'écrivain britannique avec L'homme sans ombre, le deuxième volume de la Trilogie de Gérard Sorme.

par Manlio Triggiani

Ex : https://www.barbadillo.it

Colin Wilson (1931-2013) est de retour dans les librairies italiennes avec un roman qui constitue le deuxième volet d'une trilogie publiée par Carbonio editore, une maison d'édition qui se distingue depuis quelques années par une production de livres intéressants.

Le premier volume de la trilogie, connu sous le nom de Gerard Sorme Trilogy, est intitulé Night Rites (448 p., 18,00 €) et illustre la vie de Gérard Sorme, un écrivain en herbe qui vit avec un petit revenu dans une chambre meublée à Soho. En raison d'une série de circonstances, il se lance sur la piste d'un tueur en série qui se souvient, pour ses actes et pour le développement de l'intrigue, d'un autre criminel, Jack l'Éventreur, un personnage souvent représenté dans la littérature et le cinéma, dont l'identité n'a jamais été révélée. Il a terrorisé le Londres victorien en tuant et en dépeçant cinq jeunes prostituées dans le quartier populaire et ouvrier de Whitechapel.

Wilson, un excellent polygraphe aux intérêts très variés, fait analyser par Sorme le profil psychologique du criminel qui rôde dans le quartier de Swinging à Londres et décrit les parcours mentaux du jeune écrivain. Il en ressort une imbrication de la criminalité planifiée et du raisonnement déductif visant à définir les voies mentales du criminel.

Wilson a écrit plusieurs livres sur les tueurs en série et la philosophie du tueur. Il utilise donc cette expérience pour enrichir l'intrigue d'un roman plus que convaincant.

L'homme sans ombre

51y2-XwaEZL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgLe deuxième volume de la trilogie, récemment publié, L'homme sans ombre (Carbonio editore, 299 p., 16,50 euros) peut être lu et apprécié indépendamment du premier livre, étant un autre chapitre de la vie de l'écrivain Gérard Sorme, cette fois-ci centré sur le sexe : une sorte de "journal intime" comme le dit le sous-titre. Pour Sorme, le sexe est un élément d'inspiration pour ses histoires, afin d'élargir sa conscience, un peu comme à Londres dans les années 60 où l'on affirmait la consommation de drogues, et donc il s'engage à avoir une vie intense dans ce domaine et, dans un journal intime, il transcrit ses expériences, ses rencontres, les filles avec lesquelles il sort et ses pensées à leur sujet. Gertrude, Caroline, Madeleine, Charlotte, Mary, les femmes et les visages, les mots et les corps se succèdent jusqu'à ce qu'il rencontre et conquière Diana, une femme mariée à un musicien fou qui est un peu plus âgée qu'elle. Gérard tombe profondément amoureux.

Dans le développement de cette histoire, un personnage inquiétant entre en scène, Caradoc Cunningham, un homme perdu et ami d'Aleister Crowley (1875-1947), un magicien et occultiste de la première moitié du XXe siècle, auteur d'écrits sur la magie, dont la devise était : "Fais ce que tu veux". Cunningham mène un combat continu avec lui-même et contre les autres, pour l'emporter dans sa recherche magique et ésotérique, avec l'aspiration de forcer la volonté de son entourage à ses propres fins, souvent avec une douceur et un désintéressement qui le font paraître - à Gérard surtout - amical. Entre les deux, les relations oscillent entre des sentiments alternés. Cunningham est un expert en magie noire et a un grand charisme. Il finit donc par impliquer Gérard, Diana et Carlotta dans ses opérations sexuelles et de magie noire organisées pour neutraliser les pouvoirs d'entités qui auraient dû le frapper.

Entre sexe et magie

9780586043912-uk.jpgWilson dans Night Rites fait référence au crime et à la recherche de la définition mentale d'un jeu psychologique qui pourrait obséder le tueur en série. Au contraire, au centre du récit de L'Homme sans ombre, il n'y a pas vraiment que le sexe, comme les critiques et l'auteur lui-même voudraient nous le faire croire. Il y en a, bien sûr, mais avec une plus grande prépondérance de la magie. En fait, dans la première partie, Wilson déclare : "Je suis certain d'une chose : l'énergie sexuelle est aussi proche de la magie - du surnaturel - que les êtres humains en ont jamais fait l'expérience. Elle mérite une étude continue et attentive. Aucune étude n'est aussi profitable pour le philosophe. Dans l'énergie sexuelle, il peut observer le but de l'univers en action". Cette phrase, qui dans la réalité moderne et dans le Londres du Swinging des années 1960, était considérée comme l'exaltation des sens et de la luxure sexuelle comme la gratification du désir, renvoie en fait à un thème central de la magie : l'utilisation de la plus grande force existante - le sexe - pour accéder aux forces de l'Univers et plier les forces de la nature (mentionnée à plusieurs reprises par l'écrivain anglais) à sa volonté. Un enseignement qui est présent dans toutes les doctrines ésotériques de n'importe quelle partie du monde (Cf. Evola, Metafisica del sesso, Ed. Mediterranee ; Weininger, Sesso e carattere, Ed. Mediterranee, etc.). Mais le monde moderne n'interprète le sexe que dans une dimension consumériste et comme une source de plaisir physique, et c'est tout.

Ce n'est pas un hasard si, dans ses livres, Wilson ne manque pas de mentionner les maîtres de l'ésotérisme, les magiciens, et mentionne toujours la nature comme un lieu "naturel" pour la vie humaine. Il le fait avec l'esprit de quelqu'un qui cherche une voie d'affirmation spirituelle, presque religieuse, selon une orientation païenne, tout en appréciant les religions, n'importe quelle religion. Le roman L'homme sans ombre est vraiment agréable, écrit sur plusieurs niveaux de compréhension. Wilson a souligné, plus tard, qu'il s'agissait d'expériences sexuelles mais aussi de recherches qui visent à faciliter un voyage dans sa propre conscience, une recherche dans sa propre existence qui aboutit à une meilleure maîtrise de l'écriture, toujours pratiquée dans son "journal intime sexuel", dont il s'inspire ensuite abondamment pour reconstituer des intrigues et des récits. Wilson semble jeter au visage du lecteur un sentiment d'horreur, de magie, d'abjection et une quête qui aboutit à un expérimentalisme magique et spirituel.

imagesCWsk.jpgUn jeune homme en colère

Un livre brillant, The Man Without a Shadow, offre encore aujourd'hui, des années après sa rédaction, un sentiment de négation de la société bourgeoise et de ses valeurs, de négation du "politiquement correct" de la classe moyenne supérieure britannique, mais surtout s’avère le reflet d'une grande partie des protestations des intellectuels anglais de la fin des années cinquante et du début des années soixante du siècle dernier, les Angry Young Men. Dans les polémiques journalistiques et dans la présentation de ce "courant littéraire", aucune distinction sérieuse n'a jamais été faite. Une liste de noms a été présentée et il a été dit qu'ils étaient tous unis dans leur rejet du statu quo, mais sans préciser les différences entre les écrivains, qui étaient des différences importantes.

Deux livres présentaient, il y a plus de soixante ans, le courant des "Jeunes hommes en colère" sans toutefois clarifier ces différences, n'y faisant allusion que de manière générale. Le premier, Manifesto degli arrabbiati (Cino del Duca ed., Milan 1959), était une anthologie de jeunes écrivains anglais en colère (Osborne, Lessing, Anderson Wain, Hopkins, Tynan, Holroyd, Wilson). Dans la préface, le bon traducteur et rédacteur Francesco Saba Sardi mentionne les différences entre les différentes composantes, qui vont "des socialistes déclarés, comme Lessing et Anderson, aux irrationnalistes comme Wilson et Holroyd", et conclut qu'elles invitent toutes "à un engagement culturel et humain". En disant cela, on comprend qu'ils sont, malgré les différences qui existent entre eux, des ennemis de l'establishment. Et la "différence" entre les socialistes et les irrationnels n'explique pas grand-chose. Quelque chose de plus est expliqué dans l'introduction, non signée mais presque certainement écrite par les éditeurs Gene Feldman et Max Gartemberg, du livre Narratori della generazione alienata (Guanda ed., Parma, 1961). Un livre qui traite des auteurs de la Beat Generation américaine et des Angry Young Men britanniques. On peut comprendre quelque chose de plus ici, mais pas tout. Tout est clair, limpide, à la lecture des textes d'anthologie des deux livres.

slegte_cms_visual_77484.jpgWilson a attaqué le monde moderne, la société démocratique et de consommation en faveur d'une vision spirituelle, en faveur d'une société liée aux valeurs de l'héroïsme contre une société faite de "chiffres et d'étiquettes". Il réévalue l'homme héroïque et donc "l'exclu", celui qui vit dans la société moderne mais n'en fait pas partie, voire s'en éloigne. L'Exclu aspire à "un idéal divin". "Voici la leçon des Exclus", dit Wilson, "une leçon de solitude délibérée et de réaction négative face aux valeurs des masses, une révolte contre le désir de sécurité exigé par la plèbe. Une vision spirituelle et antidémocratique, qui s'exprime ainsi : "Je crois que notre civilisation est en déclin et que la présence des "Exclus" est un symptôme de ce déclin. Ce sont des hommes qui réagissent au matérialisme scientifique : des hommes qui auraient jadis eu l'Église comme point cardinal. Je crois", dit Wilson, "que si une civilisation commence à s'exprimer en tant qu’expression des "Exclus", elle a relevé un défi, celui de produire un type d'homme plus digne, de se donner une nouvelle unité et un nouveau but, à moins qu'elle ne se résigne à tomber dans l'abîme comme tant d'autres civilisations qui ont choisi d'ignorer ce défi. L'"Exclu" est l'individu qui ose relever le défi par lui-même".

L'Occident, Spengler et l'anti-Sartre

Wilson conseille : "Le lecteur qui souhaite plus de précisions peut se référer au Déclin de l’Occident de Spengler ou aux écrits d'Arnold Toynbee, s'il ne l'a pas déjà fait". Et encore une fois, de se concentrer sur une réaction à la société de consommation : "les exclus" doivent avoir une religion pour survivre. Nous en avons assez de l'"humanisme" et du "progrès" scientifique pour ne pas savoir ce qu'ils valent". L'appel à la religion est, dans un sens plus large, un appel à l'esprit, à la discipline intérieure. Colin Wilson, un homme contre le monde moderne, donc, qui a abordé l'existentialisme après avoir lu Kierkegaard, mais son existentialisme était très loin du "socialisme" à la Sartre. En effet, Wilson a publié un pamphlet sur le penseur français intitulé Anti-Sartre.

51YgBk69tsL._SX320_BO1,204,203,200_.jpgCe sentiment d’être absolument contre le système, que Wilson a transposé également dans ses romans, qui, bien qu'ils se déroulent dans le quartier des Swinging à Londres, ne sont donc pas l'expression de ce climat, mais l'expression de la négation de ce climat. Plutôt que d'exalter la drogue et la liberté sexuelle, comme c'était le cas dans ces années-là, il exalte la vision spirituelle, exalte l'utilisation du sexe à des fins métaphysiques (par la magie), cite des auteurs et des opérations qui ne correspondent pas exactement à la modernité. Il faut rendre hommage à l'éditeur Carbonio pour son engagement à relancer des romans aussi bons et des auteurs comme Colin Wilson. Des textes qui, avec le temps, ne montrent pas le signe de l'usure et restent éblouissants dans les rebondissements avec une clarté et une violence qui brisent et annulent le politiquement correct des romans à la mode.

Manlio Triggiani

Gustavo Bueno : le fétiche d'une "nouvelle droite espagnole" qui n'est pas tout à fait au point !

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Gustavo Bueno : le fétiche d'une "nouvelle droite espagnole" qui n'est pas tout à fait au point !

Par Javier de la Calle

http://ramblalibre.com/2021/02/21/

Au milieu du paysage intellectuel appauvri de l'Espagne, qui est lui-même le résultat d'un déclin national, nous devons saluer l'apparition de ce nouveau livre : Ensayos Antimaterialistas, de Carlos X. Blanco (éditeur :Letras Inquietas, 2021).

Le titre est comme un miroir quelque peu moqueur de ce livre mythique de Gustavo Bueno, Ensayos Materialistas, paru en 1972, année désormais lointaine, dans la non moins mythique maison d'édition Taurus.

Ensayos Materialistas de Gustavo Bueno était l'un des livres les plus complexes et les plus mal compris de la production philosophique du philosophe asturien défunt. Si la philosophie est un arbre à plusieurs branches (philosophie politique, philosophie des sciences, philosophie du droit, philosophie de la religion...), cet arbre a des racines et un tronc à partir desquels elles doivent pousser et former une épaisse couronne : la métaphysique. Comme Gustavo Bueno a été étroitement touché par les influences du néo-positivisme et du marxisme, qui étaient nettement anti-métaphysiques, cette partie radicale et centrale de la philosophie, qui nous a été présentée dans les Essais Matérialistes, n'a pas voulu être appelée "métaphysique", mais a été divisée en "Ontologie" (l'étude de l'être, du réel) et en "Gnoseologie" (la théorie de la connaissance).

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Les Essais de 1972 contenaient l'essentiel de l'Ontologie de Bueno, une Ontologie matérialiste dont le développement et l'édification ne pouvaient se faire sans développer une gnoséologie. Bueno a entrepris de développer cette dernière de manière très étendue et fébrile, et elle a pris la forme d'une Théorie des sciences : la Théorie de la fermeture catégorielle (TCC) est le monument que nous a légué le défunt philosophe d'Oviedo, qui allait bien au-delà d'être un simple outil au service de l'Ontologie, présentée schématiquement dans les Essais matérialistes de 1972.

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Peu de gens à Oviedo se souviennent encore d'un jeune doctorant et, plus tard, du professeur Carlos X. Blanco (Gijón, 1966) : à l'université où oeuvrait Bueno, il avait développé des aspects pertinents de la TCC en les appliquant à la psychologie, aux sciences cognitives et à l'intelligence artificielle. Ses contributions ont été ignorées, semble-t-il, par les esprits obtus qui entouraient le professeur Bueno, et elles ont été ignorées dans un environnement quelque peu fermé et sectaire. Il s'agissait de contributions qui, à l'époque, impliquaient certaines modifications importantes dans la TCC et dans les relations entre l'ontologie et la gnoséologie. Aujourd'hui, plusieurs décennies plus tard, en 2021, le professeur Blanco, surtout connu pour s’être spécialisé dans l’œuvre de Spengler et dans la révision du marxisme, règle ses comptes dans ces essais compilés pour Letras Inquietas. Dans ce nouveau livre, Blanco souligne l'inadéquation de l'idée même au début du projet de Bueno : le "matérialisme".

unnamed.jpgDans le système de Bueno, qui est aujourd'hui admiré et justifié par des personnes de tendances les plus diverses, dont certaines très atrabilaires, il existe d'énormes contradictions que ce livre examine - patiemment -. À partir des origines staliniennes de certaines des conceptions initiales de Bueno, et de sa détermination absurde à rechercher un "fondement" original pour les systèmes sans solution du matérialisme dialectique et du matérialisme historique, la pensée de Bueno a évolué vers un certain jacobinisme hégélien, hypercritique - parfois à juste titre - de la gauche. De compagnon de route des marxistes dans les années 60 et 70, Bueno au XXIe siècle est devenue un peu le fétiche d'une "nouvelle droite espagnole" qui n'a jamais vraiment pris racine intellectuellement, en grande partie à cause de son allergie à l'activité intellectuelle. Mais entre un ECP déjà inexistant ou testimonial, phagocyté par les podémites, et un parti VOX qui doit encore s’immerger sérieusement dans la philosophie (et dans bien d'autres domaines), l'idée de "Matière" apparaît pour tous comme un volet incongru avec la "mise en œuvre politique" de cette philosophie, aussi inconnue que maladroitement et sectairement divulguée.

Un livre du professeur Blanco qui ne sera pas sans controverse, et qui facilitera l'étude de la pensée de Bueno, dont le problème principal, comme le défend l'auteur depuis trente ans, sont les "buenistas" eux-mêmes.

Carlos X. Blanco : Ensayos antimaterialistas. Letras Inquietas (février 2021)

Pour commander : https://www.amazon.es/dp/B08WS2WNGP?&linkCode=sl1&...

158360_portada_el-mito-de-la-derecha_gustavo-bueno_201505211312.jpgLa critique du système capitaliste prédateur et la restauration d'une communauté organique n'ont pas besoin de "matérialisme". Cette étiquette usée en philosophie ne signifie rien d'autre qu'une adhésion aux résidus de la métaphysique déjà dépassée. Il s'agit d'un lien frauduleux avec les systèmes déjà dépassés du "matérialisme" : l'historique et le dialectique. On dit frauduleux, car Gustavo Bueno a joué à retenir le terme "matière" pour prétendre surmonter, de façon très confortable et avec un jargon ésotérique abondant, les dogmatismes attribués à Marx et Engels, et apparaître comme quelque chose de tout nouveau.

Kondylis sur le conservatisme avec des notes sur la révolution conservatrice

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Kondylis sur le conservatisme avec des notes sur la révolution conservatrice

Par Fergus Cullen

Ex : https://ferguscullen.blogspot.com

Notes sur Panagiotis Kondylis, "Le conservatisme comme phénomène historique".

C'est à ma connaissance le seul extrait substantiel du Konservativismus de Kondylis (paru à Stuttgart en 1986) disponible en anglais. La traduction est réalisée par "C.F." à partir de "Ὁ συντηρητισμὸς ὡς ἱστορικὸ φαινόμενο," Λεβιάθαν, 15 (1994), pp. 51-67, et reste inédite, mais consultable en ligne au format PDF. Les références des pages ci-dessous se rapportent à ce PDF. J'ai modifié très légèrement la traduction à certains endroits.

Kondylis vise à comprendre le conservatisme non pas comme une "constante historique" ou "anthropologique", mais comme un "phénomène historique concret" lié à un temps et à un lieu et donc coïncidant avec eux (pp. 1-2). Mais même ces études historicistes adoptent souvent une vision trop étroite, selon laquelle le conservatisme est une réaction contre, et donc un "dérivé" de la Révolution, ou, au mieux, contre le rationalisme des Lumières (pp. 2-3).

Kondylis conteste la conception, souvent conservatrice, du conservatisme comme expression de la "prédisposition naturelle [...] psycho-anthropologique" de l'"homme conservateur" à être "pacifique et conciliant" (pp. 5-6). Au contraire, le conservatisme et l'"activisme" sont parfaitement compatibles, comme le montre le droit féodal de résistance et de "tyrannicide", le soulèvement et la rébellion des aristocrates contre le trône" (pp. 7-8). Ce point contredit l'affirmation de Klemperer et d'autres selon laquelle l'activisme des révolutionnaires conservateurs est fondamentalement non conservateur.

"[L]a préservation et la culture de la tradition" en tant que "légitimation" des privilèges des nobles est l'expression de la volonté de ces nobles de se préserver et du "sentiment de supériorité" qu’ils éprouvaient. Kondylis postule une telle volonté universelle, au lieu d'une disposition conservatrice en guerre avec un "désir de renversement" révolutionnaire (du moins en ce qui concerne l'histoire des idées : pp. 8-9).

Kondylis conteste également la conception de soi ("image idéalisée") du conservateur comme traditionnaliste sans critique et sceptique à l’égard des "constructions intellectuelles", en se basant sur "l'impression erronée que la société prérévolutionnaire ne connaissait pas les idées et les idéologies, à la fois comme constructions intellectuelles systématiques et comme armes" (pp. 9-10). Les systèmes "théologiques" médiévaux sont les égaux des idéologies modernes en matière de "raffinement argumentatif", de "multilatéralisme systématique" et de "prétention à la "validité" universelle (ou "catholique")" (p. 10). Le conservatisme consiste à "reformuler" l'"idéologie légitimante de la societas civilis" en une "réponse" aux Lumières et à la Révolution (p. 10-1).

La modernité, pour Kondylis, se réalise en partie par une "activité idéologique vivante", non pas comme résultat de la "constitution anthropologique" de certaines personnes (disposition intellectuelle), mais comme expression de leur volonté fondamentale d'auto-préservation, qui, étant donné leur "manque de pouvoir social important devait être contrebalancé par leur prééminence sur le front intellectuel" ; et ainsi les conservateurs ont répondu en nature (polémique, théorie, etc.). Les partisans de la modernité ("ennemis de la domination sociale de l'aristocratie héréditaire") ont fait le premier pas crucial dans le discours politique au sens moderne, et ont ainsi été "beaucoup plus intensément réflexifs", tout comme le conservatisme est généralement censé l'être (pp. 11-2).

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Cette "importance de la théorie parmi les armes de l'ennemi" est également à l'origine de la "répugnance purement polémique" du conservatisme pour l'intellectualité (p. 12). Non seulement l'anti-intellectualisme déclaré du conservatisme doit être considéré comme suspect, mais dans certains cas intrigants, il doit être compris comme une sorte de démonstration d'une compréhension théorique du rôle de la théorie (de l'intellectualité) dans le "Progrès" ("Déclin"). Comme le dit Kondylis, "seule la théorie permet de décrire idéalement une société "saine" et "organique", qui n'est pas créée par des théories abstraites et n'en a pas besoin" (p. 13).

Cette "hésitation et indécision" du conservatisme concernant l'intellectualité, la "raison", etc. (c'est-à-dire cette apparente tension performative - si ce n'est pas une contradiction -, ambiguë), reflète la tension dans l'intense ratiocination de la théologie médiévale pour montrer les limites de la raison humaine, ou du sentimentalisme des Lumières ou de la Lebensphilosophie moderne pour placer l'instinct au-dessus de l'intellect (p. 13). Cette "indécision" (un mot révélateur, si l'on se souvient des contributions de Kondylis au décisionnisme) et le manque de systématisation et la variété prolifique de la pensée conservatrice qui l'accompagnent sont "naturels" pour "toutes les grandes idéologies politiques - et pas seulement politiques" (p. 13-4 ; voir la deuxième partie ici).

"[C]ommonplace of conservative self-understanding and self-presentation have crept [...] into the scientific discussion," such as "the coquettish enmity of conservatives towards theory." (« Le sens commun propre à l’auto-définition et à l’auto-représentation conservatrices s’est insinué (…) dans la débat scientifique, ainsi que l’hostilité, toute de coquetterie, des conservateurs à l’endroit de la théorie » (p. 13-4 ; voir la deuxième partie ici). La priorité du "concret" sur l'"abstrait" est elle-même, ou repose sur, une abstraction (p. 15).

Kondylis dichotomise les politiques "conservatrices" et "révolutionnaires" (p. 17).

L'adaptation prudente et sagace aux circonstances et aux conditions, dont les conservateurs sont si fiers, se fait en règle générale sous la pression de l'ennemi" ; l'ennemi "pousse les conservateurs à adopter une attitude défensive ou bon enfant et facile à vivre" ; "les conservateurs découvrent leur sympathie pour le "vrai" progrès et [...] parlent du développement organique dynamique [...] de la société et de l'histoire" (p. 18). Les conservateurs sont obligés de faire certaines concessions à la modernité. Pour anticiper un peu mes propres arguments : le conservatisme révolutionnaire est une concession, mais, en gros, à la forme et non au contenu de la modernité. C'est-à-dire que le révolutionnaire conservateur accepte, doit accepter, l'industrialisation, la dissolution de la "société organique", l'instrumentalisation de l'homme, le discours laïque comme espace du discours politique (même religieux), la "médiatisation", la communication de masse, etc. et souhaite les mettre au service des principes "conservateurs", "de droite" : c'est-à-dire des abstractions des expressions concrètes qui ont donné naissance au conservatisme.

Parfois, les principes conservateurs sont, ou semblent être, exprimés concrètement sans effort conservateur, ou à la suite de l'effort de "l'ennemi" qui, "en luttant pour la consolidation de sa propre domination, se soucie ou est concerné par le respect du droit, de la hiérarchie et de la propriété (légalement ou en réalité sauvegardée et protégée) - bien sûr, avec des signes différents et avec des contenus différents" (p. 20). Un "conservatisme" libéral ou démocratique, bourgeois ou prolétarien, peut se former sur cette base, opposé, semble-t-il en règle générale, à la révolution conservatrice (la bifurcation de la R.C. et du "simple conservatisme").

Tant les conservateurs que les révolutionnaires postulent des lois "naturelles" ou une condition "naturelle" de l'homme ; mais tous deux s'efforcent de répondre, dans le cas conservateur, au développement apparemment naturel de conditions contre-nature (Révolution, "Progrès", "Déclin"), ou, dans le cas révolutionnaire, à la primauté apparente de conditions contre-nature (inégalité, exploitation, etc. : p. 21). Nous pourrions ajouter que le révolutionnaire s'efforce également de répondre à la question de savoir comment, comme le suggère le paragraphe précédent, ses propres efforts semblent non seulement conduire à de telles conditions, mais aussi instancier, exprimer concrètement, les principes de son ennemi, le conservateur. Nous abordons ici la théodicée.

Sur le modèle de Kondylis, le conservatisme est l'expression idéologique des privilèges de la noblesse et de "la résistance de la societas civilis contre sa propre décomposition" : contre la montée de la bourgeoisie, du rationalisme des Lumières, de la démocratisation, etc., se terminant apparemment par "la mise à l'écart de la primauté de l'agriculture par la primauté de l'industrie" ; ensuite "on ne peut parler de conservatisme que métaphoriquement ou avec une intention polémique-apolitique" (pp. 22-3). Schéma : conservatisme - libéralisme - socialisme, dans lequel chacun surmonte le terme précédent pour aboutir à une postmodernité douteuse dans laquelle "chaque [concept] passe ou se confond avec un autre, et aucun d'eux n'est précis", indiquant "que la fin de cette époque historique, dont ils ont partiellement ou totalement tiré le contenu de la vie sociopolitique et intellectuelle, est en partie de plus en plus proche, et en partie déjà arrivée" (p. 23).

La raison pour laquelle on peut affirmer qu'il existe un courant conservateur-révolutionnaire au sein de cette postmodernité confuse dans ses catégories, et donc pas encore tout à fait ‘’navigable’’, est que quelque chose, une nouvelle (proto-) catégorie, émerge effectivement de et en tandem avec les premières secousses prémonitoires de la postmodernité (industrialisation et démocratie de masse : la fin du XIXe et le début du XXe siècle, avec la Grande Guerre comme premier d'une série de ‘’bassins versants’’). A savoir, une radicalisation et une abstraction consciente ou subconsciente des principes conservateurs, au service desquels sont mis certains aspects de la modernité tardive (voir ci-dessus).

samedi, 20 février 2021

Les Métamorphoses d'Hermès

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Les Métamorphoses d'Hermès

par Christopher Gérard

Ex: http://archaion.hautetfort.com

Dans Racination, un essai d’une vertigineuse densité, publié par le regretté Pierre-Guillaume de Roux, Rémi Soulié convoquait Homère et Hölderlin, Heidegger et Mistral, tant d’autres poètes et voyants, tous singuliers, pour conjurer le grand naufrage et pour exalter « l’amitié originelle et émerveillée avec le monde, le dévoilement de l’universelle sympathie analogique ».

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Rémi Soulié.

Rémi Soulié, dont le patronyme évoque le soleil du Rouergue (pensons à Soulès, le vrai nom d’Abellio, l’un de ses maîtres), y exprimait une saine méfiance à l’égard de l’abstraction qui détache sans pour autant résoudre l’énigme du monde. Cette quête de sens, il la poursuit avec vaillance et ténacité, comme l’un de ces solitaires de jadis, à qui ce Cathare fait parfois songer. Il s’attaque aujourd’hui aux métamorphoses d’Hermès, le fils de Zeus et de Maïa (il rappelle que, en sanskrit, maïa signifie l’illusion), frère d’Apollon et père de Pan, à la fois dieu de l’Olympe et ami des mortels, héraut et messager, interprète de la volonté divine, guide et intercesseur.

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Hermès maîtrise les arts du secret ; il est voleur dès le berceau, un tantintent coquin, parjure même, magicien et, comme le soulignait l’helléniste Walter Friedrich Otto, « maître de la bonne occasion ». Soulié rappelle que ce dieu des passages, capable d’ingéniosité et d’une troublante désinvolture, est présent dans tout l’héritage européen depuis Homère, et jusque dans la pensée mahométane sous le nom d’Idris. Connu aussi sous le nom romain de Mercure, Hermès trois fois très grand continue de fasciner, de l’Egypte (Thot !) à la France du Grand Siècle. Néoplatoniciens, adeptes discrets de l’Art royal, poètes romantiques (Blake !) et scientifiques des confins le saluent à leur manière comme leur guide secret.

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La sienne de manière, à Rémi Soulié, se révèle contre-moderne, révulsé qu’il est par ce qu’est devenu cet homme sans qualités, dur et aveugle, émotif et calculateur.

Un curieux essai à ajouter au Corpus hermeticum et qui paraît chez le même éditeur, dans la même collection que le précieux A propos des Dieux de Jean-François Gautier, un autre ami récemment disparu.

Christopher Gérard

Rémi Soulié, Les Métamorphoses d’Hermès, La Nouvelle Librairie – Institut Iliade, 69 pages, 7€. Chez le même éditeur, Rémi Soulié postface une belle Anthologie Friedrich Nietzsche.

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