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vendredi, 19 juin 2026

La multipolarité contre l’entropie - Ce qui se cache sous l’ère de la mondialisation

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La multipolarité contre l’entropie

Ce qui se cache sous l’ère de la mondialisation

Kazuhiro Hayashida

Kazuhiro Hayashida explique pourquoi l’affrontement entre multipolarité et unipolarité va bien au-delà de la simple géopolitique.

L’essence de la confrontation entre multipolarité et unipolarité est plus profonde qu’une différence dans la répartition du pouvoir sur l'échiquier de la politique internationale; elle peut être comprise comme un affrontement entre structures civilisationnelles sur la manière dont l’augmentation de l’entropie au sein de l’ordre social doit être traitée.

La civilisation est une structure sociale de long terme construite pour placer l’être humain, la terre, la vocation, la famille, la religion, l’État, la mémoire et l’axe temporel dans un certain ordre, afin de réprimer la dispersion anarchique; en ce sens, la civilisation peut être considérée comme un système destiné à contenir l’augmentation de l’entropie sociale.

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La civilisation orientale a accompli cette régulation de l’entropie par un agencement multipolaire. L’ordre oriental peut être décrit comme un arrangement multipolaire dans lequel de multiples centres existent, chacun conservant ses propres frontières, sa mémoire, ses rites, sa lignée royale, sa communauté, sa religion et son ordre professionnel, tout en demeurant voisins; il s’agit d’une structure qui maîtrise les frictions issues du contact entre civilisations en préservant la distance dans laquelle les différences peuvent subsister tout en restant différentes. Ce qui importe pour comprendre l’ordre civilisationnel oriental, ce n’est pas l’unité mais la frontière, et c’est la distance et la non-ingérence réciproques, plus que l’homogénéisation ou l’égalité.

En revanche, la civilisation occidentale a remplacé la limitation de l’entropie par une particule unique et a cherché à la mettre en œuvre au moyen d’un principe d’unification. Elle a tenté de créer un ordre en faisant converger le monde vers une seule valeur, une seule institution, un seul axe temporel, une seule vision progressiste de l’histoire, et une seule conception de l’humanité.

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La particule unique établie à cette fin est le libéralisme, qui considère l’individu comme l’unité la plus petite du monde. Le libéralisme sépare l’être humain de la civilisation, de la communauté, de la religion, de la famille, de la vocation, de la lignée royale, de la protection de l’État et de la mémoire historique, et place l’individu dans une séquence linéaire: individu, droits, liberté, autonomie; à ce moment, l’ordre occidental intègre en lui-même la cause de son propre effondrement. Car l’absolutisation des droits individuels les fait entrer en collision avec ceux des autres individus coexistant dans le même espace, et ce choc se répète sans fin.

De plus, les individus fragmentés perdent leur capacité à résister aux forces dominantes, car leur structuration en corps collectifs est entravée. Lorsque des structures telles que la civilisation, la communauté, la vocation, la religion, la famille, la protection de l’État et la mémoire historique sont préservées, l’être humain n’existe pas isolément, mais est inséré dans de multiples relations, et ces relations génèrent jugement collectif et capacité de résistance. Le libéralisme rompt ces liens, les considérant comme des carcans à la liberté individuelle; en transformant la société en un agrégat d’individus fragmentés, il détruit le sens commun, les coutumes, les valeurs traditionnelles et l’axe temporel historique, construisant ainsi une société facilement gérable par le gouvernement et le marché.

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Le néolibéralisme contemporain est la forme actuelle de la domination, dans laquelle ce principe libéral d’augmentation de l’entropie s’est accompli par le biais du marché, de la finance, des institutions et du management technologique. Le néolibéralisme désarticule les individus séparés de la civilisation par le libéralisme via le marché, les contrats, les prix, les dettes, la finance, l’efficacité de l’investissement et les normes internationales. Ce qui est important ici, c’est qu’avant de pouvoir marchandiser la société, le néolibéralisme doit d’abord démanteler les forces civilisationnelles fixes qui s’opposent à la marchandisation. Terre, vocation, famille, religion, protection étatique et mémoire historique gardent des critères de jugement qui ne peuvent être traités uniquement par les prix du marché, et tant qu’ils subsistent, le marché ne peut devenir le critère suprême de la société dans son ensemble.

Sur cette base, on comprend que l’objectif du néolibéralisme n’est pas l’expansion du marché. Ce dont il a besoin, c’est du démantèlement des forces civilisationnelles fixes qui existent hors du marché, et de la transformation des structures qui s’opposent à la marchandisation—telles que la terre, la vocation, la famille, la religion, la protection de l’État et la mémoire historique—en unités pouvant être traitées par l’évaluation des prix, les relations contractuelles, la mobilité du capital et l’efficacité de l’investissement. La civilisation décide, selon des critères différents de ceux du marché, de ce qui peut être vendu ou doit être conservé, de ce qui peut être transféré ou doit être protégé, de ce qui doit être refusé même si c’est rentable, et de ce qui doit être maintenu même à perte; le néolibéralisme doit donc démanteler ce mécanisme civilisationnel du jugement.

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Dans une société où la civilisation demeure, le marché fonctionne comme un outil. Dans une société où la civilisation est démantelée, le marché devient le critère de jugement. La terre passe de patrie à bien immobilier; la vocation, de structure d’apprentissage et de responsabilité communautaire à simple compétence sur le marché du travail; la famille, d’espace de continuité générationnelle à agrégat de contrats individuels; la religion, de fondement de l’ordre mondial à valeur privée; l’État, de garant de la protection civilisationnelle à simple environnement d’investissement. À travers cette série de transformations, la société n’est pas libéralisée, elle est tarifée, et elle entre dans une condition où elle peut être achetée, déplacée, évaluée, jetée.

Le néolibéralisme attaque les forces civilisationnelles fixes comme inefficaces, fermées, discriminatoires, privilégiées, archaïques ou irrationnelles. Les communautés professionnelles sont traitées comme des intérêts particuliers fermés, la famille comme une institution ancienne qui entrave la liberté individuelle, la religion réduite à une croyance privée, et la protection étatique considérée comme un obstacle à la concurrence du marché. Ainsi, les structures à faible entropie qui soutenaient la société sont démantelées et la société devient fluide. Une société fluidifiée devient une condition aisément réorganisable depuis l’extérieur par la finance, les institutions internationales, les contrats et le management technologique.

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Cette structure est également liée à la théologie du marché visible aux États-Unis et dans l’UE. Lorsque le marché est traité comme un ordre sacré et autorégulateur, les obligations civilisationnelles qui ne se soumettent pas au marché sont perçues comme des ordres anciens à sacrifier. Le sacrifice des êtres humains obéissant aux exigences du marché est justifié au nom de la rationalité économique; la pauvreté, le chômage, l’inégalité, la guerre, voire la destruction industrielle sont traités comme des jugements du dieu-marché. Dans cette structure, l’existence même de Dieu, du roi, de la communauté, de l’État et des obligations civilisationnelles au-dessus du marché devient un obstacle. La raison pour laquelle le néolibéralisme démantèle les liens civilisationnels peut ainsi être expliquée comme une condition de fonctionnement de cette théologie du marché.

La structure japonaise d’après-guerre est un exemple concret de ce démantèlement civilisationnel. Par l’occupation, le Japon fut privé du droit de parler de ses propres origines, et a perdu la capacité de saisir le passé, le présent et le futur comme un axe temporel continu. Même le fait fondamental que l’ONU était une structure de gestion des vaincus, formée par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, a disparu de la conscience japonaise. Il ne s’agit pas d’un manque de connaissances, mais d’une situation où l’axe temporel nécessaire pour comprendre son origine a été détruit. Le système de valeurs libéral a donné au peuple japonais des mots abstraits comme démocratie, humanitarisme et société internationale, mais en échange, il lui a ôté la capacité de comprendre où son propre pays se situe dans le système mondial qui définit le Japon comme un État vaincu.

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Un État qui a perdu son origine ne peut juger ce qu’il est. Par l’opération méthodologique du libéralisme et du néolibéralisme, l’Amérique a réussi à faire en sorte que le Japon, bien que situé en Asie, adopte les valeurs occidentales, et, se trouvant à l’interface de l’Orient, internalise les intérêts de la civilisation continentale américaine comme sa propre conviction. Dans une situation où il ne possède pas de noyau civilisationnel propre, le Japon ne peut affirmer ses propres valeurs au contact des autres civilisations.

Dans ce vide s’engouffrent les valeurs américaines. Ce phénomène est celui du vidage civilisationnel qui survient lorsque le Japon est coupé de la connexion au noyau civilisationnel du continent eurasien, et cela devient la raison fondamentale pour laquelle le Japon, tout en étant en Asie, agit comme une vigie de l’Occident. La destruction réussie d’un pays doté d’une si longue histoire et civilisation que le Japon montre comment cette théorie se réalise pour dominer divers pays par des procédures standardisées, jamais rendues publiques.

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L’effondrement de la reconnaissance historique peut s’expliquer selon la même structure. Les structures historiques plurielles comme le gouvernement de Nankin, le gouvernement de Chongqing, Soong Ching-ling (photo), l’aile gauche du Kuomintang, la fondation de la République populaire de Chine, la relation complexe entre l’armée japonaise et les forces communistes, le pacte de neutralité soviéto-japonais, l’armée du Mandchoukouo, le gouvernement de la région frontalière de Shaan-Gan-Ning et les soldats japonais restants ne peuvent être saisies sans axes temporels parallèles.

La vision libérale de l’histoire comprime cette structure en une chronologie monocouche. Il en résulte des schémas binaires grossiers: Taiwan ou le continent, démocratie ou dictature, proaméricain ou antiaméricain. C’est à la fois la perte du contenu de l’histoire et la destruction de la reconnaissance spatiale nécessaire à la compréhension de l’histoire.

À partir de ces faits, le libéralisme, le néolibéralisme, l’unipolarité et l’augmentation de l’entropie peuvent être définis comme une seule et même structure continue. Le libéralisme est le principe de dissolution de l’ordre qui apparaît à chaque époque, et le néolibéralisme en est la forme moderne, marchande, financière et institutionnelle. L’unipolarité en est la forme dans l’ordre mondial. L’augmentation de l’entropie en est la conséquence civilisationnelle. Le libéralisme abstrait les liens concrets qui constituent la société, le néolibéralisme traite ces unités abstraites sur le marché. L’unipolarité unifie ce traitement à l’échelle globale. Résultat: la société perd son centre, ses frontières, sa mémoire, sa vocation, sa religion, sa famille, sa protection étatique et glisse vers une condition de haute entropie.

La multipolarité est le contrôle civilisationnel contre ce processus. Elle réprime l’entropie sociale en permettant à chaque civilisation de préserver son propre centre, ses frontières, sa mémoire, son ordre professionnel, sa religion, sa protection étatique et sa structure familiale. La multipolarité n’est pas une idéologie qui unifie le monde selon une norme unique, mais une forme d’ordre où plusieurs civilisations maintiennent leur ordre interne tout en entrant en contact et en gérant la friction à leurs frontières par la distance. C’est là la force de l’ordre oriental. Les systèmes d’investiture, les lignées royales, les rites, la religion, la communauté, la vocation, la famille et la terre doivent être compris comme des technologies civilisationnelles de régulation de l’entropie sociale.

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La véritable droite et la véritable gauche sont également redéfinies dans cette structure. La vraie droite préserve la terre, la religion, la lignée royale, la famille, l’État et la continuité historique. La vraie gauche préserve le peuple, la vocation, le travail, la protection communautaire et l’élan prolétarien antigouvernemental. Les deux ne sont pas la droite et la gauche à l’intérieur du libéralisme ; ce sont les deux ailes qui résistent, chacune à leur manière, à la dissolution de l’ordre libéral. Sur la ligne réduite du libéralisme, droite et gauche sont opposées comme ennemis ; mais dans une perspective circulaire, ces deux ailes se dressent directement face au libéralisme.

L’essence de la multipolarité face à l’unipolarité est l’opposition entre la régulation de l’entropie et son accroissement. La multipolarité orientale maintient l’ordre social par des centres et des frontières de civilisation multiples. L’unipolarité occidentale tente d’unifier le monde par une norme unique, l’individualisme et la marchandisation, et dans ce processus, elle décompose la société de l’intérieur.

Le néolibéralisme est la forme contemporaine de domination qui exécute cette décomposition au nom du marché, de la finance, des institutions et de la gestion technologique. Le libéralisme en est le principe spirituel, l’unipolarité sa forme dans l’ordre international, et la montée de l’entropie sa conséquence. Défendre la civilisation, c’est restaurer l’axe temporel, redéfinir ce qui ne peut être acheté ou vendu, et réorganiser une société qui glisse vers la décomposition infinie autour de centres communs de sens : frontière, mémoire, vocation, religion, famille et fonctions de protection de l’État.

 

La guerre hybride totale est de l’ingénierie sociale

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La guerre hybride totale est de l’ingénierie sociale

Bobana M. Andjelkovic

512xmhtech840.jpgL’ingénierie sociale repose sur le développement des technologies : à différentes époques, divers types de technologies ont été utilisés pour l’ingénierie sociale. La vision de Heidegger (datant d’il y a environ un siècle) concernant la « froide nuit technologique » qui enveloppera l’Europe si celle-ci fonde son identité sur le progrès et la technologie est aujourd’hui d’une évidence incontestable.

L’un des concepts importants utilisés récemment, en plus de celui de « guerre hybride », est celui de « guerre hybride totale ». Le concept de « guerre hybride totale » est plus large que celui de « guerre hybride », car il s’applique également à des formes de guerre non militaires ou non conventionnelles. La « guerre hybride » englobait des formes d’agression non armées, tandis que la « guerre hybride totale » s’étend à des formes, désormais définies au sens large comme « guerre », qui n’impliquent plus aucune forme d’agression, ni armée ni non armée. La « guerre hybride totale » comprend également des actions et des médiations à travers les médias, divers types d’institutions, le sport, l’art, la religion, etc.

Si l’on prend tout cela en considération, alors une « guerre hybride totale » n’est pas seulement une guerre contre une politique étatique particulière, un certain président, gouvernement ou armée : une guerre hybride totale est une guerre contre l’ensemble de la société, et cette guerre ne se mène pas avec des armes, mais par tous les moyens possibles et impossibles – à travers les actions de divers réseaux implantés non seulement dans les administrations de l’État, mais aussi dans les universités, les institutions culturelles, les organes de presse, les clubs sportifs, les associations de citoyens les plus ordinaires et les instituts scientifiques. Chacune de ces structures est instrumentalisée de différentes manières et à diverses fins, et toutes peuvent agir de façon distincte et dite « indépendante » – cependant, la seule chose dont ces structures « indépendantes » sont réellement indépendantes, c’est de l’État et de la société. C’est leur dénominateur commun, et que les fils de leur action soient ou non entrelacés importe peu. Ce qui compte, c’est qu’il s’agit d’une guerre totale contre l’ensemble de la société, menée à travers des structures non militaires, plus précisément civiles – le concept de structures civiles n’a rien à voir avec celui de société civile – car le concept de société civile est de toute façon un produit du langage politiquement correct, qui constitue une forme de censure et l’un des fondements du fonctionnement pratique des structures anti-étatiques au sein d’un État. Dans ce contexte, le concept de « civil » s’oppose ou, plus précisément, se pose en contraste avec celui de « militaire ».

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Si l’on devait donc situer le concept de « guerre hybride totale » dans le contexte général de la société et envisager comment l’effet d’une telle guerre sur la société pourrait être défini différemment, on aboutirait à un autre concept bien connu: l’ingénierie sociale. Ce concept est presque synonyme de celui de guerre hybride totale.

Le néolibéralisme totalitaire a l’habitude de qualifier de « retardé » tout ordre social, toute coutume ou principe qui a prévalu longtemps dans une société, mais n’hésite pas, dans le même temps, à ériger en vérités générales et globalement valables les principes de certaines minorités idéologiquement étroites et déconnectées de la raison, qui se présentent comme la « civilisation humaine ». Ce sont précisément ces minorités qui sont contraintes d’user de leur pouvoir (délégué par d’autres) pour mettre en œuvre l’ingénierie sociale, car aucune personne normale n’accepterait simplement toute la folie qui naît de leurs esprits malades comme moyen légitime de réaliser les idées du néolibéralisme totalitaire.

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Les conséquences catastrophiques de l’ère des Lumières sont aujourd’hui clairement visibles. Les Lumières étaient censées transformer tous les peuples d’Europe en individus qui accepteraient enfin le dualisme entre l’esprit et le corps, entre le céleste et le terrestre, entre le national et l’individuel. Cette conscience européenne divisée existe depuis l’époque de Descartes, mais les Lumières ont consacré l’acceptation définitive de ce dualisme comme norme sociale et comme l’un des fondements du développement social.

Au dualisme s’est ajouté le globalisme ou le métropolitisme, érigé en norme destinée à poursuivre le déracinement de l’homme, en séparant davantage les lois naturelles des lois sociales et en habituant l’homme à la dysharmonie, au chaos, à la crise – c’est dans ce but que la gestion de crise a été créée, comme l’un des instruments de l’ingénierie sociale. Le rôle de la gestion de crise n’est pas de résoudre les crises, mais de les gérer, comme n’importe quel autre processus. Aujourd’hui, la crise est l’une des conditions sociales fondamentales dans tout le soi-disant « monde développé ».

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Bien que les termes « crise » et « gestion » soient logiquement incompatibles, la pratique politique occidentale applique la gestion de crise comme une politique légitime : la crise n’est pas une situation à résoudre, mais une situation à gérer sur une longue période. Il en résulte que la gestion de crise est devenue synonyme de gestion de la société ou de l’appareil d’État. Mettre les sociétés en état de crise et les maintenir dans cet état est une technique d’ingénierie sociale qui permet de mobiliser la société dans diverses directions, prévues par ceux qui dirigent l’état de crise. Une crise est un processus de destruction du tissu social et de la société elle-même. Il est beaucoup plus facile d’influencer les dynamiques sociales en situation de crise qu’en situation normale. La crise sert à garantir que ceux qui l’ont provoquée et la gèrent puissent prendre le contrôle d’un État et d’une société donnés en les manipulant et en les pillant. Toute l’opération de « gestion de crise » repose sur le dualisme logique entre crise et gestion, et sur la production de ce dualisme au niveau de la société et de l’administration publique.

L’objectif est d’ancrer ce dualisme dans les fondements de la société et, par conséquent, dans les États de l’Europe continentale. Après quelques siècles, les effets sont clairement visibles : dans chaque État d’Europe continentale, il existe des structures sociales et étatiques, mais aussi des structures asociales et a-étatiques. Il ne s’agit pas de structures antisociales ou anti-étatiques, elles ne doivent pas nécessairement l’être explicitement, car elles s’inscrivent dans des coutumes établies de longue date, qui sont désormais détournées ou utilisées à des fins complètement différentes de celles d’origine.

L’un des effets les plus évidents de l’ingénierie sociale ou de la guerre hybride totale est que les peuples, les nations et les nations politiques – en particulier celles de l’Europe continentale – sont aujourd’hui plus proches de la Grande-Bretagne ou des États-Unis que d’un quelconque État du continent européen. La Grande-Bretagne n’est pas loin du continent européen, mais elle est séparée de l’Europe par de l’eau, qui n’est pas un fleuve. La Grande-Bretagne n’appartient pas physiquement (ni autrement) au territoire ou à la culture de l’Europe continentale, et devrait toujours être considérée comme une intruse.

C’est en Grande-Bretagne que fut fondé le premier parti nazi – et c’est elle qui a utilisé des tactiques d’ingénierie sociale pour l’implanter en Allemagne, comme un œuf de coucou. L’Allemagne fut le premier pays à établir une liaison télégraphique avec les États-Unis (au fond de l’océan Atlantique), mais les Britanniques ont littéralement coupé les câbles. La Grande-Bretagne est aussi le pire ennemi de la Serbie (avec le Vatican).

Il est absurde et superflu de parler d’un lien géographique naturel entre l’Europe continentale et les États-Unis comme de quelque chose de normal. Pour créer cette illusion, il a fallu une vaste opération d’ingénierie sociale menée par le Tavistock Institute et l’Université de Georgetown dans les pays d’Europe continentale.

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dimanche, 14 juin 2026

L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie

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L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie

Par Alexandre Douguine

Nous ne luttons pas seulement contre l’Occident, nous luttons contre l’Occident moderne (et postmoderne), contre un Occident qui, déjà au XIe siècle, s’est écarté de notre voie chrétienne commune et avançait, cherchant à atteindre la fin des ténèbres, toujours plus loin vers le crépuscule extérieur.

Les conditions métaphysiques d'une trêve éventuelle sont les suivantes :

- soit l’Occident, tout en restant moderne (et postmoderne), tel qu’il veut être et tel qu’il est, nous laisserait en paix (ce qui est d'emblée exclu, car c’est impossible, personne là-bas ne l’envisage ne serait-ce qu’un instant: Satan ne s’arrête pas);

- soit l’Occident change radicalement de direction et, suivant la voie de l’Éternel Retour, fait un retour décisif EN ARRIÈRE, vers ses propres racines (chrétiennes, gréco-romaines), qui sont communes aux nôtres (simplement, l’Occident s’en est beaucoup éloigné et nous non), ce qui est très improbable, mais pas impossible en théorie (car Nietzsche, Husserl, Spengler, Heidegger, Guénon, Evola – cela, c’est l’Occident, mais le bon, le sensé, celui qui n’est pas obsédé par le progrès, le libéralisme et les perversions).

Nous avons lancé un cours intensif d’«Occidentologie», ici à Moscou. Nous avons terminé la rédaction du manuel, qui sera publié prochainement; nous avons réalisé des essais pilotes, collecté des avis et donné les premiers cours d’essai à des adultes et à des enfants. Selon l’opinion générale (certains ne sont pas d’accord, mais c’est très bien), l’«occidentologie» est exactement ce dont tout le monde a besoin aujourd’hui. Le très estimé recteur de la RGGU, Andreï Viktorovitch Loginov, a justement fait remarquer il y a quelques jours, lors de l’inauguration de notre programme de formation continue: mais que faisions-nous à l’époque soviétique, sinon de l’«occidentologie»? À l’époque, cela s’appelait «critique de la philosophie bourgeoise».

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Mais cela ne concerne pas que l’idéologie officielle. N’était-ce pas déjà de l’occidentologie que les enseignements des slavophiles et des sophiologues, des eurasistes et des cosmistes, de Florenski et Rozanov (icône et portrait, ci-dessus), de tout l’Âge d’Argent en général? N’était-ce pas de l’«occidentologie» que les idées de Zinoviev et Soljenitsyne, de Meyer et Bakhtine, de Khoroujiy et Chafarevitch, de Foudel et Lossiev, de Lifchitz et Ilienkov, de Bibikhine et Batichtchev, de Gachev et Goricheva? Tous nos penseurs, tant les officiels (qui, bien sûr, ne sont pas tout à fait des penseurs) que les non officiels (parmi lesquels il y avait de véritables esprits)? Ils étaient tous patriotes, pour la plupart (presque toujours) chrétiens orthodoxes, au minimum idéalistes, mystiques, sophiologues, slavophiles… Et tous portaient un vif intérêt à l’Occident. Mais lequel exactement? Et comment s’y intéressaient-ils? Dans quel but?

Tout cela sera clarifié dans notre cours d’«occidentologie», ainsi que dans le nouveau grand projet «Philosophie du Monde», dont j’espère, avec l’aide de Dieu, terminer l’élaboration cet été. «Occidentologie», «État-civilisation» et les quatre volumineux tomes de la «Philosophie du Monde»: voici notre œuvre, notre front philosophique, qui avance (non sans difficultés, mais en pleine guerre et avec la guerre) vers la victoire de la pensée russe et de l’esprit russe.

Quelques mots importants sur l’approche civilisationnelle. Nous avons désormais obtenu que l’approche civilisationnelle soit prise au sérieux, et sans les déviations d’autrefois. Il y a une nuance. On a persuadé tout le monde de la reconnaître précisément comme une approche. Autrement dit, on dit qu’il est désormais possible de considérer qu’il existe des civilisations au pluriel, différentes, originales, qui font ce qu’elles veulent dans le cours de leur production (de choses et de significations). C’est une approche que l’on autorise maintenant.

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Mais réfléchissons: comment serait TOUTE AUTRE approche ?

Et ici se révèle ce qu’il y a de plus intéressant: toute approche non civilisationnelle, c’est la croyance en l’universalité et l’obligation, la normativité de la voie occidentale du développement, autrement dit, un serment d’allégeance à la vision occidentale du monde. En Occident, le libéralisme règne aujourd’hui sûrement et même de façon totalitaire (le capitalisme bourgeois dans sa version postmoderne – d’où l’interdiction des LGBT, des migrants, etc., dans la Fédération de Russie), et donc, l’approche non civilisationnelle aujourd’hui est synonyme d’acceptation de l’hégémonie de l’Occident et, dans la situation actuelle, du libéralisme. Nous sommes en guerre avec l’Occident dans la Grande Guerre Patriotique, donc l’approche non civilisationnelle n’est rien d’autre que la cinquième colonne des ennemis dans la guerre cognitive pour la conscience sociale des Russes.

Bien sûr, il reste le marxisme classique, qui est lui aussi «non civilisationnel» (avec sa théorie du changement des formations économiques de l’humanité, comme en Occident), mais cela ne fait qu’entraver la voie et alimente le moulin des libéraux. Ainsi, Marx lui-même se montrait solidaire de la bourgeoisie aux étapes où celle-ci renversait le christianisme, les ordres traditionnel et les valeurs de la Tradition. Et plus tard, pensait Marx, nous nous débarrasserions aussi d’eux. Nous savons comment tout cela s’est terminé. Nous avons renversé, il semblait que tout commençait à bien marcher (grâce à la grandeur du peuple russe et au pouvoir central fort, essentiellement impérial, de Staline), puis, soudain, de nouveau l’accumulation primitive du capital, les années 1990, le capitalisme sauvage, les adeptes de ce capitalisme qui arboraient des vestes de couleur framboise, les bandits, les tueurs à gages et les agents de la CIA au gouvernement de la Fédération de Russie.

Ainsi, la relativisation de l’approche civilisationnelle est:

- soit une tentative d’apologie du libéralisme globaliste totalitaire (ce qui est presque toujours le cas); c’est-à-dire une opération à grande échelle des services secrets occidentaux pour mener une guerre cognitive — nos humanistes sont passés, en 30 ans, par toutes les étapes du recrutement systématique: bourses, conférences, offres impossibles à refuser, indices de citation, réformes éducatives, etc.;

- soit du marxisme inerte, la douleur fantôme d’une idéologie chimérique à moitié disparue.

Dans le premier cas, on frôle l’espionnage direct; on le voit dans le cas des agents étrangers Sineokaya et Shulman. Ici, tout est clair. Le libéral est un ennemi du peuple, presque un terroriste potentiel.

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Dans le second cas, ce sont les hallucinations des générations les plus âgées, qu’il faut tolérer, mais qu’il ne faut pas prendre au sérieux. Si, au contraire, le marxisme se renouvelle, il s’agirait probablement d’espionnage, et il faudrait alors chercher un «curateur» étranger.

C’est pourquoi la perspective civilisationnelle n’est pas une approche parmi d’autres, mais le seul paradigme possible, si la Russie est bel et bien un État-civilisation, et si Poutine et le pouvoir affirment que c’est très exactement une civilisation. Par conséquent, il faut chercher le pluralisme non pas en dehors du paradigme civilisationnel, mais en son sein. Et c’est très important: il y a de la place pour la droite et la gauche, mais pour une droite civilisationnelle (russe, eurasienne) et une gauche civilisationnelle (russe, eurasienne). En général, pour tous. Mais à l’intérieur du paradigme. Hors de lui, ce n’est que ténèbres. Un crépuscule extérieur. Il ne faut pas s’y aventurer, car le mal y rôde.

vendredi, 12 juin 2026

Carl Schmitt et la critique de la guerre juste

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Carl Schmitt et la critique de la guerre juste

Source: https://www.dspsardegna.it/carl-schmitt-e-la-critica-alla...

Qui dit humanité, cherche à tromper - Carl Schmitt (citant Proudhon)

Nous poursuivons notre panorama des penseurs qui se sont penchés sur la guerre à partir de leur propre formation ; aujourd’hui, nous parlons de Carl Schmitt.

79122039-3518257409.jpgDans le paysage de la philosophie politique et du droit du XXe siècle, rares sont les auteurs qui ont analysé la transition des équilibres géopolitiques avec autant de lucidité et de radicalité que le juriste allemand. Au centre de sa réflexion sur les relations internationales – magistralement exprimée dans des ouvrages comme Le concept discriminatoire de guerre (1938) et Le nomos de la Terre (1950) – se trouve une critique forte et profonde du retour de la doctrine de la « guerre juste » ou justa causa belli.

Pour ce politologue, qui résidait à Plettenberg, le progrès moral apparent qui consiste à vouloir bannir ou criminaliser le conflit cache en réalité la prémisse de la pire des catastrophes: la guerre totale d’anéantissement.

Pour comprendre l’hostilité de Schmitt envers la « guerre juste », il faut revenir à l’ordre géopolitique né après la Guerre de Trente Ans et consolidé par la Paix de Westphalie (1648).

Cet ordre, que le juriste appelle le jus publicum europaeum, a accompli un miracle juridique: la limitation de la guerre.

Avant les traités de Westphalie, l’ère des guerres de religion médiévales et confessionnelles était dominée par le concept théologique et moral de «juste cause»: celui qui combattait le faisait au nom de la Vérité absolue, et l’ennemi n’était pas un simple adversaire, mais un infidèle, un hérétique, le Mal incarné.

9782233005663-475x500-1-1738411105.jpgLe droit interétatique moderne a dépassé cette logique, déplaçant le centre de gravité du contenu moral (justa causa) vers la forme juridique (justus hostis ou ennemi légitime). Ainsi :

- les États souverains se reconnaissaient mutuellement comme entités politiques légitimes et de même dignité;

- le conflit devenait une sorte de duel réglé entre gentilshommes. On ne combattait pas pour extirper le péché ou criminaliser l’autre, mais pour résoudre un différend territorial ou dynastique;

- puisque l’ennemi était légitime et non «maléfique», le conflit pouvait se terminer par un traité de paix et une amnistie générale.

Cet équilibre s’effondre définitivement au XXe siècle, en particulier avec le Traité de Versailles (1919) et la création de la Société des Nations. Sous l’impulsion de l’universalisme libéral (incarné surtout par l’approche anglo-américaine), le droit international réintroduit une forte composante morale et humanitaire.

Schmitt qualifie ce tournant d’«avènement du concept discriminatoire de la guerre», car la guerre n’est plus un fait politique inévitable entre États souverains, mais devient un crime contre la paix, une agression contre la moralité universelle ou les droits de l’homme.

L’erreur fatale, selon Schmitt, réside dans le fait que si la guerre est déclarée «injuste» de manière absolue, l’État qui la mène cesse d’être un justus hostis (un ennemi légitime) et devient un criminel, un monstre hors-la-loi, un «ennemi de l’humanité».

La thèse la plus provocatrice et actuelle de Schmitt est que la disqualification morale de l’ennemi produit l’effet inverse de celui espéré par les pacifistes libéraux: au lieu d’éliminer les conflits, elle les rend infiniment plus brutaux. En effet, lorsqu’on mène une «guerre juste» au nom de l’humanité et de valeurs universelles non politiques, les limitations juridiques du jus publicum europaeum disparaissent. Pourquoi? Parce que:

- contre un criminel ou un « barbare », il n’est pas possible de négocier une paix de compromis. L’unique issue logique est donc la reddition inconditionnelle, la soumission ou l’anéantissement physique et politique;

- les actions militaires sont rebaptisées «opérations de police internationale» ou «interventions humanitaires». Celui qui s’oppose à l’ordre universel ne mène pas une guerre, mais commet une infraction qui doit être punie;

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- paradoxalement, l’idéologie qui veut abolir la guerre finit par justifier l’usage des moyens les plus destructeurs et les plus inhumains (comme les bombardements massifs sur les civils ou l’emploi d’armes de destruction massive), puisqu’ils sont employés pour une «cause suprême» contre le mal absolu.

L’analyse de Carl Schmitt sur le concept de guerre juste, bien que formulée au siècle dernier et assombrie par ses choix politiques personnels (notamment son adhésion au nazisme dans les années 1930), offre encore aujourd’hui une clé de lecture puissante pour décrypter la géopolitique contemporaine.

Le juriste nous rappelle que la prétention d’éliminer la catégorie de «l’ennemi politique» au nom d’une morale universelle unique et universellement contraignante ne produit pas la paix perpétuelle. Au contraire, elle ouvre la voie à des guerres permanentes et asymétriques, où la rhétorique humanitaire risque de devenir l’outil idéologique privilégié pour justifier la destruction totale de ceux qui s’opposent au modèle dominant.

Marx, les Juifs et le libéralisme: des droits à l’émancipation

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Marx, les Juifs et le libéralisme: des droits à l’émancipation

Constantin von Hoffmeister

Source: https://www.eurosiberia.net/p/marx-jews-and-liberalism

Karl Marx commence son examen de la question juive en attaquant une croyance devenue courante dans l’Europe du XIXe siècle : l’idée selon laquelle les droits politiques à eux seuls pouvaient résoudre les problèmes plus profonds de la vie humaine. Beaucoup de Juifs cherchaient à obtenir une position égale au sein des États chrétiens. Les libéraux réclamaient des constitutions, le droit de vote, des garanties juridiques et la liberté de culte. Marx considérait ces revendications comme compréhensibles mais incomplètes. Il soutenait qu’un homme pouvait recevoir des droits politiques tout en restant prisonnier de structures qui façonnent sa vie d’en haut. Un État chrétien pouvait accorder des droits aux Juifs tout en maintenant les conditions qui, au départ, faisaient d’eux des étrangers. Le problème dépassait donc largement les seules relations entre chrétiens et juifs. Il touchait aux fondements mêmes de la politique moderne. Marx pose une question simple, dans une langue claire : quel genre de liberté existe-t-il lorsqu’un État proclame l’égalité alors que la société reste divisée par la richesse, le pouvoir, le statut et les fidélités héritées ? La question juive devient ainsi la porte d’entrée vers une enquête beaucoup plus vaste sur le sens de l’émancipation humaine.

180587982-3711315098.jpgMarx rejette l’idée qu’une communauté religieuse doive chercher les faveurs d’une autre. Il y voit un piège. Si les chrétiens détiennent l’autorité et que les juifs demandent à être admis dans l’ordre existant, alors la structure elle-même demeure intacte. Un groupe se tient à l’intérieur de la porte, l’autre à l’extérieur. Le débat porte sur l’admission, non sur la transformation. Marx déplace donc son attention de la théologie vers le pouvoir. Il estime que gouvernants et demandeurs deviennent tous deux des participants au même système. Les gouvernants défendent leurs privilèges tandis que les demandeurs cherchent à y être inclus. Aucun des deux ne se demande si l’arrangement lui-même mérite de survivre. En ce sens, Marx considère l’émancipation politique comme limitée. Elle peut lever les obstacles juridiques, mais laisse intacts les ressorts plus profonds qui structurent la société. Un homme peut obtenir des droits sur le papier tout en restant soumis aux pressions économiques, aux hiérarchies héritées et aux divisions sociales. La liberté devient alors un statut légal plus qu’une réalité vivante.

La religion occupe une place importante dans cette analyse, bien que Marx l’aborde différemment de nombre de ses contemporains. Il ne s’épuise pas à attaquer tel ou tel credo. Il s’intéresse plutôt à la relation entre la religion et l’État. Un gouvernement qui se définit par une foi spécifique divise inévitablement la population selon des critères d’appartenance. Certains sont plus proches du pouvoir, d’autres plus éloignés. Marx affirme qu’un État véritablement moderne tente d’échapper à ce problème en se séparant des institutions religieuses. Mais il remarque aussi que cette séparation ne résout qu’une partie du problème. L’État peut devenir laïque tandis que la société reste profondément religieuse. Les lois peuvent cesser de s’exprimer en langage théologique, mais les citoyens continuent d’introduire leurs croyances dans tous les aspects de la vie quotidienne. Le résultat est une existence double et singulière : la vie publique suit un ensemble de règles, la vie privée un autre. La division persiste même après la disparition du privilège religieux formel.

L’exemple qui attire l’attention de Marx est celui des États-Unis. Il considère l’Amérique comme l’un des exemples les plus avancés d’émancipation politique de son époque. L’État s’abstient d’établir une église nationale. Les groupes religieux bénéficient d’une grande liberté. Différentes confessions coexistent sous le même cadre constitutionnel. Beaucoup voyaient dans cet arrangement la réponse définitive au conflit religieux. Marx n’est pas d’accord. Il note que la religion reste puissante dans la société américaine. Les églises prospèrent, les identités religieuses persistent, les citoyens portent leurs convictions dans leurs relations sociales et leurs comportements politiques. L’État s’est retiré de la religion, mais la religion continue d’influencer ceux qui composent l’État. L’émancipation politique crée donc une nouvelle situation, non une solution finale. Le gouvernement devient neutre tandis que la société demeure fragmentée en une multitude de communautés, traditions et intérêts. La tolérance remplace la persécution, mais des formes plus profondes de division survivent.

Cette observation amène Marx à l’une de ses distinctions centrales. L’émancipation politique et l’émancipation humaine ne sont pas la même chose. L’émancipation politique concerne la relation entre l’individu et l’État. L’émancipation humaine concerne toute la structure de la vie sociale. Une constitution peut garantir l’égalité devant la loi, alors que la réalité économique et sociale produit d’immenses différences de pouvoir. Un ouvrier et un riche industriel peuvent avoir les mêmes droits de vote; leur capacité à peser sur les événements demeure pourtant très inégale. Marx pense que les sociétés libérales confondent souvent la première réalisation avec la seconde. Elles célèbrent l’égalité juridique et croient que le travail est achevé. Marx insiste: la tâche la plus profonde reste à accomplir. Les êtres humains restent divisés par la classe, la propriété et la position sociale. La loi les considère comme égaux tandis que la vie courante leur rappelle sans cesse leurs inégalités.

9782913372528-de-1777272865.jpgLe langage des droits occupe une place centrale dans cette critique. Les penseurs libéraux présentent les droits comme le sommet de la civilisation moderne. Marx les examine attentivement et en tire une conclusion plus sévère. Beaucoup de droits, avance-t-il, présentent les individus comme des unités isolées, non comme membres d’une communauté plus large. Le droit de propriété protège la possession. Le droit de conscience protège la croyance privée. Le droit de poursuivre ses intérêts protège l’autonomie personnelle. Chaque droit a une valeur pratique. Mais Marx remarque qu’ils supposent tous la séparation. L’individu apparaît comme un être autonome, dont la première préoccupation est de défendre sa sphère contre toute intrusion. La société devient une juxtaposition de compartiments protégés. Le citoyen jouit de la sécurité, mais la véritable solidarité est difficile à atteindre. Les droits protègent l’individu; ils contribuent peu à dépasser la fragmentation de la vie moderne.

Pour Marx, l’essor de la société bourgeoise accentue cette tendance. La vie économique encourage la concurrence, l’accumulation et l’intérêt privé. Les individus se rencontrent de plus en plus à travers contrats, transactions et relations de marché. Les institutions politiques reflètent cette réalité. Les gouvernements défendent la propriété et régulent les échanges. La vie publique se lie à l’activité économique. Les citoyens parlent de liberté tout en mesurant le succès à l’aune de l’acquisition. Marx y voit une contradiction: la société libérale vante des valeurs universelles, mais la vie quotidienne tourne autour de l’avantage individuel. Les humains apparaissent liés par le droit, mais restent séparés par leurs intérêts économiques. La promesse d’une vie collective s’efface derrière un réseau d’ambitions concurrentes. La liberté se définit comme l’indépendance par rapport aux autres, et non comme la participation à un projet commun.

Les grandes révolutions de l’ère moderne illustrent bien cette contradiction. La Révolution française proclama les droits universels et la citoyenneté. Les monarques perdirent leur autorité. Les privilèges anciens s’effondrèrent. Un nouvel ordre politique vit le jour. Marx reconnaît l’importance historique de ces accomplissements. Mais il observe que l’État révolutionnaire remplaça souvent les anciennes formes de pouvoir par de nouvelles abstractions. Les citoyens devinrent formellement égaux tandis que les inégalités matérielles persistaient. Le langage politique célébrait l’humanité alors que les divisions sociales continuaient de structurer le quotidien. La révolution transforma les institutions plus vite qu’elle ne transforma la société. D’où un écart entre l’idéal politique et la réalité vécue. Les gouvernements modernes parlaient au nom du peuple, tandis que la vie économique suivait sa propre logique.

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La religion change elle aussi dans ces conditions. Dans les sociétés anciennes, elle servait souvent de cadre public à la vie communautaire. Dans les sociétés libérales modernes, elle devient de plus en plus une affaire privée. La foi subsiste, mais son rôle social évolue. Les églises restent actives, mais la religion entre dans le domaine du choix personnel. Marx voit dans ce développement une autre forme de fragmentation. La vie spirituelle se replie sur la sphère privée, pendant que la politique occupe la sphère publique. L’individu apprend à vivre dans deux mondes à la fois: l’un concerne la citoyenneté, la loi, le gouvernement; l’autre, la croyance, l’identité, le sens. La société libérale considère cette séparation comme normale. Marx y voit la preuve d’une contradiction non résolue au cœur de la vie moderne.

L’un des aspects les plus frappants de l’argumentation de Marx est qu’elle s’élargit progressivement au-delà de son objet initial. La question juive commence comme un débat sur une minorité spécifique au sein de la société européenne. Elle se transforme en un examen plus large de la citoyenneté moderne elle-même. Le Juif devient l’exemple d’une condition générale. Tout individu dans la société moderne fait l’expérience d’une forme de division entre existence publique et privée. Tout citoyen participe à des institutions qui proclament l’égalité, tout en naviguant dans des structures sociales qui créent l’inégalité. Le problème ne concerne plus une seule communauté religieuse, mais l’homme moderne dans son ensemble.

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Un épisode intrigant de la vie de Marx montre à quel point il était engagé dans les questions de transformation sociale. Dans les années 1840, ayant affronté la censure, la pression politique et l’exil en Europe, Marx envisagea d’émigrer aux États-Unis. Les historiens ont trouvé des indices montrant que le Texas figurait parmi les destinations envisagées. À cette époque, le Texas représentait une société de frontière, associée à la terre, à l’expansion et aux opportunités. L’image est ironique: l’homme qui allait devenir le plus célèbre critique du capitalisme a envisagé de s’installer dans une région étroitement liée à la propriété privée, à l’ambition entrepreneuriale et à l’individualisme de la frontière. Qu’il ait sérieusement voulu s’y installer ou non est débattu. Mais cet épisode révèle une chose importante: Marx comprenait que les systèmes sociaux sont historiques, non éternels. Il regardait au-delà des structures européennes établies et contemplait d’autres environnements possibles. Le fait que le Texas ait été envisagé nous rappelle que même les penseurs révolutionnaires se trouvent souvent à des carrefours où plusieurs avenirs sont possibles.

Au fil de son analyse, Marx parvient à une conclusion qui va bien au-delà de la réforme juridique. L’émancipation humaine exige plus que des constitutions, des élections et des déclarations de droits. Ces mesures ont leur utilité, mais elles ne règlent qu’une partie du problème. Le vrai défi concerne l’organisation de la société elle-même. Tant que les individus vivent la division entre public et privé, citoyen et croyant, travailleur et propriétaire, égalité légale et inégalité matérielle, la promesse de liberté reste incomplète. L’émancipation politique crée les conditions du progrès, mais elle ne garantit pas l’accomplissement.

Cet argument explique pourquoi Marx continue à attirer l’attention bien après que les controverses de l’Europe du XIXe siècle se sont éteintes. Les circonstances particulières ont changé. Les questions de fond demeurent. Les sociétés modernes se débattent toujours avec la tension entre droits individuels et finalité collective, entre liberté économique et cohésion sociale, entre identité privée et citoyenneté publique. Les débats sur la religion, la culture et l’appartenance continuent de structurer la vie politique partout dans le monde. L’essai de Marx perdure parce qu’il aborde ces questions générales sous-jacentes au débat immédiat. La question juive devient une étude de la société moderne elle-même.

Au final, Marx présente la liberté comme quelque chose de plus vaste que la reconnaissance juridique. Un gouvernement peut accorder des droits. Les tribunaux peuvent faire respecter l’égalité. Les constitutions peuvent proclamer des principes universels. Mais Marx insiste: l’émancipation véritable exige une transformation de la vie sociale qui dépasse les institutions formelles. Les êtres humains doivent cesser d’exister comme des figures fragmentées, divisées entre rôles et fidélités contradictoires. L’objectif est une condition où la vie publique, la vie économique et la vie personnelle forment un tout cohérent. Que l’on approuve ou rejette les solutions proposées par Marx, la force de son argument réside dans l’ampleur de la question qu’il pose: la liberté consiste-t-elle à être admis dans un ordre existant ou à en créer un entièrement différent? Un siècle et demi plus tard, cette question plane toujours sur le monde moderne.

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dimanche, 07 juin 2026

La gauche infantile et sa fascination pour le lumpenprolétariat 

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La gauche infantile et sa fascination pour le lumpenprolétariat 

Sergio Meneses

Source: https://geoestrategia.eu/noticia/46316/opinion/la-izquier...

Le week-end dernier, après la victoire du Paris Saint-Germain en finale de la Ligue des Champions, Paris est redevenue le théâtre de troubles. Des milliers de personnes sont sorties célébrer la victoire du club, mais, comme c’est désormais habituel lors de ce type de festivités massives dans certains quartiers de la ville, des centaines de jeunes ont profité de l’occasion pour détruire des véhicules, brûler du mobilier urbain, piller et affronter la police. Des images de voitures calcinées, de vitrines brisées et de conteneurs en flammes ont circulé sur les réseaux sociaux. Rien de nouveau sous le soleil parisien.

Ce qui est véritablement révélateur, ce ne sont pas les émeutes elles-mêmes — prévisibles et répétées —, mais bien la réaction d’une certaine gauche qui se proclame « transformatrice ». Au lieu de condamner la violence gratuite, une partie d’entre elle l’a justifiée, l’a idéalisée, voire l’a célébrée ouvertement. C’est la gauche infantile, la gauche ACAB, qui éprouve une fascination quasi érotique pour le lumpenprolétariat, surtout lorsque celui-ci se livre à une destruction dépourvue de sens.

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Pour ce courant, tout acte de vandalisme commis par des jeunes de quartiers défavorisés se transforme automatiquement en « résistance ». Peu importe qu’il n’y ait aucune revendication politique claire, aucune direction idéologique, ni même l’ombre d’un projet de transformation sociale. Il suffit que les protagonistes appartiennent à des milieux marginaux pour que la destruction soit interprétée comme un cri contre « le système ».

C’est un romantisme répugnant qui se focalise autour de jeunes qui, dans bien des cas, agissent par pure excitation, par mimétisme, par absence de limites ou simplement parce qu'il y a opportunité de piller. Il n’y a nulle part de conscience de classe. Il y a une rage diffuse, un hédonisme destructeur et, bien souvent, de la délinquance pure et simple.

karlmarx2.jpgMarx avait déjà mis en garde à propos du lumpenprolétariat: cette strate sociale dégradée, sans conscience de classe, facilement manipulable et prête à servir aussi bien la réaction que le crime organisé. Loin d’être une avant-garde révolutionnaire, le lumpenprolétariat est, selon les mots mêmes de Marx, «la lie de toutes les classes». Aujourd’hui, certains pans de la gauche infantile ont complètement inversé cette appréciation: ce qui était un problème structurel est devenu un objet de fétichisme.

Les organisations sérieuses, celles qui comprennent le sens de la transformation sociale, savent que la violence ne prend sens que lorsqu’elle est subordonnée à un objectif politique clair et dotée d’une direction stratégique. L’incendie de voitures à Paris après une finale de football n’a rien de tout cela. C’est une violence ludique, nihiliste, contre-productive. Loin de rapprocher la classe ouvrière de ses intérêts, elle l’en éloigne: le travailleur qui voit sa voiture détruite ou son quartier transformé en zone de guerre ne ressent pas de solidarité envers les incendiaires, mais du rejet et de la peur.

Néanmoins, pour la gauche ACAB, cette distinction est « bourgeoise ». Condamner les émeutes reviendrait à « stigmatiser les jeunes des quartiers ». Mieux vaut garder le silence ou sortir la phrase attendue: « la violence vient de l’État ».

Cette attitude n’est pas seulement moralement répugnante. Elle est politiquement suicidaire. En légitimant le lumpenprolétariat comme sujet révolutionnaire, cette gauche abandonne la classe ouvrière réelle — celle qui se lève à six heures du matin, paie ses impôts et souhaite la sécurité dans son quartier — pour embrasser les parasites sociaux, vivant en marge de toute contribution productive. Le résultat est prévisible: perte de soutien populaire et renforcement de la droite qui, elle, parle clairement d’ordre et de sécurité.

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La gauche à construire — si tant est qu’elle aspire encore à être une alternative au pouvoir — doit rompre radicalement avec cette fascination infantile pour la destruction gratuite. La violence lumpenprolétarienne n’est pas émancipatrice. Elle est régressive. Les intérêts de la classe ouvrière passent par l’éducation, un emploi digne, un logement abordable, une santé publique forte et la sécurité dans les quartiers, non par le spectacle de conteneurs incendiés à chaque événement sportif.

Ceux qui justifient ou se taisent devant ces épisodes ne sont pas les alliés des travailleurs. Ils sont complices de la dégradation sociale. Et à ce titre, ils méritent d’être fermement rejetés.

La véritable transformation sociale ne naîtra pas de jeunes brûlant des voitures sans raison. Elle viendra de travailleurs organisés, conscients et porteurs d’un projet. Le reste n’est que spectacle et folklore lumpenprolétarien.

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vendredi, 05 juin 2026

Révolution nationale, européenne, mondiale

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Révolution nationale, européenne, mondiale

Cristi Pantelimon

Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621

615615ZgkdL._SL1225_.jpgDans les années 80, revivant les événements des années 30 avec l’arrivée légale au pouvoir de Hitler, le grand juriste allemand Carl Schmitt s’intéressait, entre autres, aux méthodes par lesquelles les États ou les régimes constitutionnels pouvaient se défendre contre ces « révolutions » (« renversements ») légales. Au concept classique de légalité, renforcé par celui de légitimité, Schmitt ajoute, emprunté au juriste français d’orientation libérale Maurice Hauriou (« Précis de droit constitutionnel », 1929), le concept de « Supralégalité ». La supralégalité est une disposition qui interdit ou rend très difficile le changement du régime constitutionnel d’un État. L’observation de Schmitt, selon laquelle même les révolutionnaires professionnels, tels les anarchistes, avaient besoin du concept d’État (écrit avec une majuscule) pour instaurer leur nouvel ordre en son sein, montre à quel point l’État est important pour le monde moderne qui se veut global/universel.

Un exemple d’institution de la supralégalité est la Cour constitutionnelle, à laquelle, par exemple, Hauriou n’était pas favorable.

Nous avons actuellement un cas impliquant une telle révolution nationale, avec l’apport de la Cour constitutionnelle. La question est la suivante : l’État roumain se défend-il véritablement en ce moment par les moyens de la supralégalité (la Cour constitutionnelle), ou, au contraire, assiste-t-on à un coup d’État légal, c’est-à-dire à un passage d’un ordre global/globaliste à un ordre universel avec d’autres gènes chromosomiques ?

713544811_3411643139016838_7685295282587632062_n.jpgÀ l’époque où écrivait Carl Schmitt, existait la tentation d’une Révolution Mondiale Globale (« Legale Weltrevolution ») ; comme dans les années d’entre-deux-guerres, la crainte de Schmitt était que cette révolution globale soit de nature globaliste/universaliste, où les peuples prendraient l’aspect indéfini de l’Homme, de l’Humanité. Les prémisses n’étaient pas très réjouissantes : à l’Ouest, les États-Unis, à l’Est, l’URSS, les deux superpuissances qui manifestaient déjà des tendances globalistes (surtout la première) et qui partageaient, depuis 1978 déjà, le monde en deux blocs aux aspirations universalistes. Il est intéressant de noter que Schmitt place, aux côtés des deux superpuissances, la Chine, notre client d’aujourd’hui, qui poursuit la révolution légale globale, mais dont nous espérons une logique différente !

L’Europe ? Elle aurait pu être une unité, par une révolution européenne, à une condition: que l’Angleterre renonce à être une île! Mais l’Europe était alors, comme aujourd’hui, parasitée par les forces du globalisme a-national. Écoutons Carl Schmitt car ses paroles sont d’une actualité brûlante :

« Les forces et puissances politiques mondiales qui luttent pour l’unité politique du monde sont plus puissantes que l’intérêt européen pour l’unité politique de l’Europe.

Même certains “bons Européens” ne voient plus l’unité politique de l’Europe que comme un produit secondaire (voire un produit résiduel) d’une unité politique globale de notre planète.

Les énergies révolutionnaires qui tendent vers une révolution mondiale sont plus puissantes et plus actives que la tendance vers une révolution européenne, aujourd’hui presque inimaginable.

La légalité d’une révolution européenne supposerait l’existence d’un patriotisme européen, afin de pouvoir conduire à une assemblée constituante au sens de la tradition constitutionnelle continentale européenne.

Cela peut toutefois encore être imaginé, si l’Angleterre ne voulait plus être une île. »

Voilà la problématique actuelle !

Ainsi, notre révolution interne, après 2024, peut être orientée, par le biais de la supralégalité de la Cour constitutionnelle, soit vers la révolution européenne patriotique, soit vers le globalisme européen, et au-delà, mondial, qui nous préparera la grande et définitive contradiction politique de la «Fin de l’histoire», à savoir l’Homme générique, apolitique, celui qui, comme le montre Carl Schmitt, malgré toute son unité apparente, est la somme de toutes les discriminations possibles dans l’ordre juridique et politique.

Écoutons à nouveau le grand juriste :

« L’Humanité, en tant que telle et dans son ensemble, n’a aucun ennemi sur cette planète. Tout homme appartient à l’humanité. Même le criminel, du moins tant qu’il vit, doit être traité en homme ; et s’il est mort, tout comme sa victime, il n’existe plus. Alors il disparaît tout simplement, comme ses victimes décédées.

Jusqu’alors, il reste, bon ou mauvais, un homme, c’est-à-dire un porteur de droits de l’homme.

‘L’Humanité’ devient ainsi un concept asymétrique. Si, à l’intérieur de l’humanité, on opère une discrimination et que l’on nie à l’individu négatif, nuisible ou perturbateur, la qualité d’homme, alors l’homme évalué négativement devient un non-homme et une non-personne, et sa vie n’est plus la valeur suprême.

Sa vie devient une non-valeur qui doit être éliminée.

Des concepts comme ‘homme’ contiennent ainsi la possibilité de la plus profonde inégalité et deviennent, de ce fait, ‘asymétriques’.

Donc, l’Homme de l’Humanité qui ne correspond plus à la révolution globaliste devient un Néant, il perd totalement toute trace de légitimité en tant qu’être socio-politique. Il devient un non-homme.

La révolution globaliste ne peut vivre que comme perfection utopique d’une définition qui se nie dès la première manifestation réelle de vie sociale... »

Dans ce contexte, l’époque où écrit Schmitt est celle où, au-delà des deux superpuissances industrielles (USA-URSS), on recherchait une voie médiane, ou des alternatives de développement assimilables à des espaces définis non globaux-universalistes, mais "zonaux".

715750974_3411646755683143_2342153177014260307_n.jpgC’est le mérite de l’économiste français François Perroux (1903-1987), que Schmitt cite abondamment au début de son étude, d’avoir cherché de telles alternatives zonales-nationales à la grande pression du globalisme économique, ayant particulièrement son origine dans l’aire anglo-saxonne. Notons en passant que Perroux était familier de l’énergie économique de l’Allemagne hitlérienne, qu’il avait étudiée, une Allemagne qui, sur un de ses versants, recherchait précisément une voie de sortie hors du labyrinthe économique anglo-saxon de l’entre-deux-guerres.

Entre-temps, après 1945, la problématique de l’industrialisation revient à l’attention des économistes dans le contexte du bipolarisme soviéto-américain.

L’industrie est reconnue par Carl Schmitt comme le nouveau Nomos de la Terre: «Cujus industria, ejus regio, ou cujus regio, ejus industria», écrira Schmitt. L’idée est claire: la Terre et l’industrie sont le binôme d’or de la territorialité, et non la seule terre comme élément agricole.

Aujourd’hui, avec la Chine comme étendard du nouveau Monde Global, il nous faut réfléchir à nouveau à ces aspects. Apparemment, la Chine est déjà engagée sur la voie d’une révolution légale mondiale sans ingrédients globalistes. C’est l’aspect le plus important du nouveau temps. La Russie ne peut être différente. L’Amérique de Trump n’a pas d’autre choix...

L’industrie reprendra de nouveau la force motrice des États. En même temps, la Révolution Nationale, Européenne et Mondiale contre le Globalisme s’impose comme facteur ultime de désagrégation politique et civilisationnelle.

Depuis un siècle nous vivons la même transformation, qu’il faut arrêter, pour compléter la pensée de Xi Jinping !

19:35 Publié dans Actualité, Définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : carl schmitt, révolution, supralégalité | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mardi, 26 mai 2026

L'antilibéralisme d'Armin Mohler

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L'antilibéralisme d'Armin Mohler

Giuseppe Grosso

Source: https://www.academia.edu/136894065/Lantiliberalismo_di_Ar...

Armin Mohler (1920-2003) a été communiste dans sa jeunesse, puis spenglerien et secrétaire d’Ernst Jünger. Son œuvre la plus connue est sa thèse de doctorat sur la révolution conservatrice en Allemagne (1918-1932), publiée en 1950 à Stuttgart et traduite en italien seulement en 1990.

31zEz8eAWML._SY264_BO1,204,203,200_QL40_ML2_-1792055329.jpgMohler a été un critique acharné du libéralisme. Pour lui, le libéral pense pouvoir comprendre comment fonctionne le monde avec toute sa complexité et «ne sait pas que la vie, en réalité, avance en zigzag»; il ne sait même pas que d’abord il fait ce qui est mauvais, puis ce qui est juste, mais à moitié («Contro i liberali», Arona 2015, p. 29). Il n’existe pas d’«individu indépendant»: c’est la pire abstraction possible. La famille, les relations, la géographie, la réalité historique, l’éthique façonnent les individus. Ce qui compte, c’est ce que l’on fait, non ce que l’on dit.

Mais on peut rappeler les mots d’un poète italien: l’être est plus que le dire, mais parfois ne pas dire, c’est aussi ne pas être (et dire, c’est aussi être). Mais n’allons pas plus loin dans la métaphysique: ce qui intéresse Mohler, c’est l’authenticité de l’agir, et dans les expressions de la pensée libérale, comme la Constitution de la République fédérale d’Allemagne, il voit une affirmation de bonnes intentions sans conséquences. «Il suffit qu’on confesse à voix haute sa foi dans le catalogue des désirs, et alors on appartient à la communauté même si, ensuite, l’on fait tout le contraire».

31710341607-1126690050.jpgLa société libérale est théorisée par ceux qui veulent un monde meilleur, mais elle est utilisée par les appareils criminels et les mafias pour réaliser des affaires louches. L’expression politique du libéralisme est le centrisme, qui marginalise les courants «forts» de gauche et de droite en les considérant comme extrêmes et infréquentables. Si les libéraux constituent la « classe discutante » (Donoso Cortés), alors les ennemis des libéraux sont ceux avec qui l’on ne discute plus ou ne peut plus discuter.

Selon Mohler, les libéraux nourrissent «une confiance sceptique dans l’existence», dans le sens où, pour eux, «la douleur, les malheurs, les faiblesses humaines font partie du tout, tout naturellement». Pour les libéraux (comme pour Épictète), rien ne peut être obtenu gratuitement. Le bonheur n’est connu que de ceux qui connaissent aussi la douleur. Il n’y a pas d’illusions, et il y a peu d’intérêt pour les théorisations abstraites.

Les libéraux négligent la seule, vraie et grande question: «Comment puis-je vivre, comment dois-je vivre, si je dois mourir?». Contre l’enracinement, les libéraux soutiennent et pratiquent le principe opposé: celui du déracinement. Si les êtres humains sont «sans racines», alors ils sont tous égaux dans le déracinement et manipulables. Cependant, à cent ans du jugement mordant de Moeller van der Bruck, partagé par Mohler: «Avec le libéralisme, les peuples vont à leur ruine», nous avons compris que les peuples se ruinent sur la base du principe opposé, celui du totalitarisme et de la négation des libertés.

La polémique anti-égalitaire ne fait pas apparaître à Mohler les aspects positifs des principes libéraux: l’affirmation de la liberté, de la tolérance et de la coexistence dans le respect des différences. D’autre part, Mohler s’oppose implicitement, avec ses théories, à la division habituelle du pouvoir: le pouvoir économique à la droite libérale, le pouvoir politique au centre, le pouvoir culturel à gauche. Le « système » a résisté ainsi pendant des décennies.

71GQXqZJEpL._AC_UF894,1000_QL80_.jpgFace aux bouleversements actuels, et surtout du côté russe, les critiques antilibérales de Mohler méritent une certaine attention. L’utilitarisme, l’individualisme, la réduction des valeurs à des intérêts sont des phénomènes qu’il ne faut pas ignorer ni considérer comme des expressions inévitables du progrès. Le communautarisme antilibéral peut déboucher sur le totalitarisme et les persécutions, mais d’un autre côté, l’individualisme peut provoquer la fin du lien social communautaire, dégénérant en égoïsme antisocial.

La modernité « libérale » dissout-elle nécessairement, ou non, tout lien familial, national et religieux de solidarité? La réponse n’est pas évidente. Le libéralisme «ultra modum» peut sombrer dans l’anarchie individualiste, mais le libéralisme originel est tout sauf anarchique.

lundi, 25 mai 2026

Louange des doubles structures

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Louange des doubles structures

Par Dimitrios Kisoudis 

Source: https://www.linkedin.com/pulse/lob-der-doppelstruktur-wel...

La pensée européenne est dure ou ferme. Nous pensons en opposés qui se heurtent violemment dans l’espace et qui, même en tant qu’idées, ne campent pas facilement l’un à côté de l’autre. Lorsque nous affirmons quelque chose, la négation suit immédiatement. Et après la négation, la négation de la négation, avant que nous puissions, à un moment donné, nous sentir pleinement réconciliés. 

La pensée asiatique est douce et fluide. Elle pense en contradictions qui surgissent constamment comme de petites vagues. Tout comme la limaille se laisse attirer par la force d’attraction d’un aimant, les petites contradictions trouvent leur chemin dans le courant principal. Ce n’est que lorsqu’une contradiction antagoniste apparaît qu’elle doit être éliminée. 

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La dialectique, tant de l’Europe que de l’Asie, peut entraîner de violentes secousses. Mais l’homme politique européen, peut-on penser, ne comprend pas aussi aisément que le poisson dans l’eau comment se mouvoir dans son milieu. L’homme politique asiatique a le don de l’auto-amélioration, car il part de toute façon du principe qu'il existe des contradictions et saisit mieux celles qui sont pertinentes. 

La multipolarité est un ordre mondial de type asiatique. Nous devons donc penser de façon plus asiatique, plus fluide. Nous ne devons pas percevoir les institutions comme des blocs qu’il faut affirmer ou nier. L'OTAN, l’UE – et oui, même la Loi fondamentale allemande – nous sont des obstacles dans les bouleversements actuels. Ces obstacles se franchissent mieux en les contournant qu’en les renversant. 

Une négation fréquente en politique se manifeste sous la forme d'une volonté sortie. Le Dexit qui veut quitter l'UE, le désir de sortir de l'OTAN, etc. Mais l’Allemagne ne peut pas sortir de l'OTAN. Cette organisation supranationale est là pour maintenir l’Allemagne à terre (down). Comment l’Allemagne pourrait-elle en sortir pour s’élever? L’Allemagne ne peut pas davantage sortir de l’UE. Le Royaume-Uni a pu sortir parce qu’il n’appartient pas à l’Europe. Que les Britanniques soient sortis de l’UE n’est pas un argument pour imiter leur exemple. C’est plutôt un argument pour affirmer l’UE, car on y est largement libéré de l’influence britannique. 

Un espace européen avec des règles communes facilite les accords avec d’autres grands espaces et États-civilisation. Si l’UE disparaissait, on la reconstruirait immédiatement. Probablement avec des intentions moins sublimes qu’auparavant. Depuis 2009, l’UE dispose d’une clause d’assistance mutuelle, ce qui permet de l’étendre aisément en une double structure avec l'OTAN. L’UE n’a pas de constitution ni de cour constitutionnelle, elle est plus ouverte à l’évolution que la structure rigide de la République fédérale avec ses développements juridiques et ses anciennes institutions. 

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L’UE atteint ses limites dans son intégration politique. Là aussi, ces limites peuvent être contournées. L’intégration sous-régionale, c’est-à-dire les regroupements en dessous de la région Europe, est une bonne méthode pour rassembler de plus petits États autour de projets stratégiques, notamment dans le domaine du commerce énergétique et des infrastructures. L’initiative des Trois Mers, l’Union pour la Méditerranée, le Benelux, la Baltique – ceux qui n’ont pas ces idées ne doivent pas rejeter la faute de leur manque d’idées sur l’UE. L’Allemagne aurait déjà pu lancer une initiative pour l’Europe centrale afin de répondre à l’essor stratégique de la Pologne, qui fait écho à travers toute l’Europe. 

Plus il y a de structures, mieux c’est. Cela coûte certes de l’argent, mais une stratégie erronée coûte encore plus cher. Les structures doubles ou triples permettent à des structures figées ou obsolètes de s’éteindre avec dignité et discrétion. Elles facilitent le déplacement des priorités sans offense. En cas de crise, il devient évident lesquelles de ces structures seront viables.

L’échec du libéralisme: domination mondiale mais trahison des principes

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L’échec du libéralisme: domination mondiale mais trahison des principes

Michael Kumpmann

Dans mon dernier article, j’ai décrit l’individualisme libéral comme un poison problématique, à la fois nuisible psychiquement et socialement, qui atomise et corrompt la société. Cela soulève la question de savoir si le libéralisme, avec l’idée d’individualisme, a réellement réussi. D’un côté, on peut dire: oui. L’individualisme est la théorie la plus réussie de la modernité, celle qui a réussi à écraser le fascisme et le communisme, puis à restructurer le monde selon ses propres visions dans le cadre du mondialisme.

Les entités étatiques de gauche sont soit de petits pays comme le Népal, Cuba ou la Corée du Nord, qui ne jouent presque plus aucun rôle sur la scène mondiale, soit des gauches occidentales, woke et Baizuo, qui aiment faire du théâtre mais qui, en pratique, ne menacent pas sérieusement le capitalisme libéral. Au contraire, l’exploitation, la marchandisation, etc., sont désormais considérées par la gauche comme bonnes, à condition que les exploiteurs accrochent simplement le drapeau arc-en-ciel en vitrine.

Même des personnes comme Sarah Wagenknecht ne parviennent pas à empêcher leurs partis d’être infectés par le virus woke, et même des sociaux-démocrates inoffensifs comme Bernie Sanders aux États-Unis sont marginalisés. Seule la Chine est couronnée de succès, mais la question se pose de savoir si ce pays représente une forme socialiste de marché propre à la deuxième théorie politique, ou si, en réalité, il est devenu une technocratie post-communiste basée sur un ultra-capitalisme, qui ne symbolise plus vraiment le socialisme pur selon Marx, Lénine et Staline.

16-augusto-pinochet-2063502923.jpgLa majorité des fascistes en Occident sont également devenus des figures caricaturales, et la plupart des fascistes qui ont politiquement réussi après 1945, comme Park Chung-Hee, Pinochet ou le bataillon Azov en Ukraine, sont de facto des bagarreurs violents et des chiens de combat de l'Occident et des libéraux, qui font le sale boulot pour lesquels les libéraux s'estiment trop raffinés. Pinochet reste un exemple choquant de la manière dont le fascisme est devenu politiquement impotent. Il a été porté au pouvoir par un putsch, avec l’aide de l’Occident et d’agences secrètes comme la CIA, a ensuite pu mener des réformes pro-capitalistes, puis a été jugé par le même Occident.

Cependant, le succès des idéologies politiques ne se mesure pas uniquement en termes de conquête du pouvoir. La domination mondiale devient inutile si l’on ne met pas en pratique ses propres idéaux et principes.

C’est précisément ici que résident des doutes légitimes. On pourrait même dire, en partie, que l’individualisme en tant que sujet politique des libéraux a échoué. Les Lumières visaient une société de philosophes libres autour de cercles de lecture. Qu’ont obtenu les libéraux? une société où une grande partie des gens rabâchent des phrases apprises par cœur comme «Orange Man Bad», et où, dans leur jeunesse, ils portent la même tenue uniforme du style «gangster extrême du ghetto» et, à l’âge adulte, le costume noir taillé sur mesure, semblable à celui d’un homme d’affaires. (Alors que le lieu « Harajuku » au Japon se rapproche beaucoup plus d’une société colorée, que 99% de la jeunesse occidentale d’aujourd’hui.) Une société où l’on préfère critiquer verbalement le gouvernement plutôt que de penser par soi-même. On dit constamment aux gens qu’ils doivent se retenir et faire attention à leur attitude pour plaire aux employeurs potentiels, etc. L’un des slogans les plus populaires dans l’Allemagne libérale et individualiste d’aujourd’hui est ironiquement la phrase « Nous sommes plus » (Wir sind mehr).

Un aspect intéressant est présenté dans la citation suivante de l’article d’Alexander Douguine, «Evola vu de gauche»:

«Dans les ranges de la gauche, surtout dans ceux de l’extrême gauche, on retrouve facilement le même complexe, la même passion, la même exaltation de l’expérience traumatique, et en même temps le même rejet du conformisme, la même haine profonde à l’égard des normes et conventions, la même révolte contre le banal».

the-fountainhead-3287604548.jpgAvec cela, Douguine voulait en réalité décrire la similitude entre Evola et la gauche radicale. Mais de facto, c’est aussi une bonne description des libéraux comme Ayn Rand. Ces conformistes et gens ordinaires dont Douguine parlait, étaient chez Ayn Rand les «Second Handers», qui ne pensent pas par eux-mêmes, mais mènent une «vie de seconde main» et suivent les autres. Dans des récits comme celui de The Fountainhead, ces gens sont pleins d’une haine inconsciente envers les marginaux hors normes, une haine qui conduit à vouloir ruiner leur vie pour que tout le monde reste à un niveau moyen. La meilleure illustration est Elsworth Toohey dans The Fountainhead, qui lance une campagne de dénigrement extrême pour ruiner ses concurrents plus performants et les accuse d’avoir produit quelque chose d’anormal, qui ne correspond pas à la moyenne, alors que ces concurrents connaissent un succès énorme. (Plus que Toohey lui-même dans sa vie). On peut imaginer les Second Handers comme un croisement entre l'homme du "on"' (« Das Man ») selon Heidegger et les porteurs de la morale des esclaves chez Nietzsche.

9780141188935-3358954873.jpgDans Atlas Shrugged, John Galt construit avec quelques élus une nouvelle société, laissant les conformistes littéralement sombrer. Mais, bien que les libéraux aient gagné en Occident, ce n’est pas une société à la Howard Roark, mais une société où ce sont les « Elsworth Tooheys », les conformistes que Ayn Rand méprisait, qui détiennent le pouvoir.

Mais revenons au sujet principal: si l’on réfléchit bien, même les «fascismes homogénéisés» avec Evola, Heidegger, Spengler, Schmitt, d’Annunzio, Savitri Devi, Ernst Jünger, Wirth, Willigut et beaucoup d’autres penseurs avaient en réalité bien plus d’individus libres et d'esprit indépendants dans leurs rangs que le libéralisme d’aujourd’hui. Les rangs communistes, eux aussi, comptaient des personnes comme Posadas, de nombreux anarchistes de gauche, Adorno, Marcuse, Deleuze, McKenna et d’autres, soit un nombre étonnamment élevé de penseurs libres.

(Ce point précis, selon lequel le libéralisme produisait étonnamment peu de personnes libres et individualistes, était aussi un point d’attaque qui caractérisait les freudo-marxistes et, plus tard, la Nouvelle Gauche en Europe. Ils voyaient comme problème que derrière l’individu soi-disant libre se cachaient une multitude de traumatismes, de névroses et d’illusions délirantes).

b4cc014d5572b512f2faaae7bf9c7521.jpgEn dehors de cela, un fonctionnaire libéral qui travaille 40 heures par semaine, doit obéir aux ordres de personnes comme Bezos et se taire poliment, car sa vie privée et ses déclarations sur Facebook sont sciemment surveillées par des employeurs et par d'autres, et qui ne peut même pas décider lui-même quand il peut aller aux toilettes ou doit faire attention depuis son enfance pour plaire à ses employeurs potentiels, n’a probablement pas beaucoup plus de possibilités d’épanouissement individuel qu’un officier de l’armée allemande dans la bataille de Stalingrad ou un paysan en service obligatoire dans un kolkhoze.

Il est aussi intéressant de constater que les libéraux, qui mettent en avant la dignité intrinsèque de l’individu, indépendamment de tous collectifs, portent en même temps le récit du «bon travailleur contre le mauvais parasite social» comme une relique, et ont dégradé les chômeurs de longue durée et autres au statut peu enviable de «bouches inutiles», où la seule valeur de l’être humain ne se manifeste que par son utilité économique pour la société.

Il est aussi frappant de voir que, dans le champ politique (à l’exception des anarchistes), l'individualisme radical et le collectivisme radical ne sont souvent pas opposés, mais se rapprochent souvent, de manière étonnante. Par exemple, chez Léon Trotski, qui exigeait par moments que l’homme ne soit qu’une simple machine à travailler pour l’État, sans même droit au bonheur privé comme le mariage ou la famille. En même temps, Trotski parlait constamment de la promotion des droits individuels pour les femmes, les enfants, et autres. Même de nombreux représentants du libéralisme individualiste (comme Ayn Rand) exigeaient que l’individu se sacrifie dans des guerres pour défendre les «valeurs occidentales». Cela soulève la question de savoir si l’individualisme et le collectivisme sont vraiment des catégories significatives pour distinguer les systèmes politiques.

Francis_Parker_Yockey-577123386.jpgEn dehors de cela, ce que disait Francis Parker Yockey reste valable: la politique commence lorsque un groupe veut éliminer physiquement un autre groupe ou lorsqu’un groupe commence à croire qu’un autre groupe veut l'exterminer. Les décisions individuelles, même pour des crimes, ne créent jamais de politique. La politique ne concerne jamais le criminel en tant que tel, mais toujours, collectivement, les criminels. Aleister Crowley pouvait dire beaucoup de choses qui remettaient en question la foi du peuple et le système. Il n’était pas un acteur politique. Mais lorsque Shoko Asahara a commencé à fabriquer du gaz toxique avec sa secte, à acheter des armes à l’étranger et à planifier un coup d’État, il est devenu un acteur politique. On peut donc dire que la politique, en principe, part toujours d’un collectif, et que l’individu n’y apparaît pas. C’est pourquoi l'individualisme libéral n’est finalement qu’une formule de propagande.

Note: 

[1] Evola vu de gauche | La Quatrième Théorie Politique

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samedi, 16 mai 2026

« Guerre cognitive »: l'OTAN planifie la guerre dans les esprits

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« Guerre cognitive »: l'OTAN planifie la guerre dans les esprits

Par Jonas Tögel

Source: https://apolut.net/cognitive-warfare-die-nato-plant-den-krieg-um-die-koepfe-von-jonas-toegel/

Depuis 2020, l'OTAN pousse en avant ses plans pour une guerre psychologique qui doit se tenir aux côtés des cinq domaines d’intervention existants de l’alliance militaire (Terre, Eau, Air, Espace, Cyberspace). Il s’agit du champ de bataille dont l'enjeu est l’opinion publique. Dans les documents de l'OTAN, on parle de « Cognitive Warfare » – la guerre cognitive. À quel point le projet est-il concret, quelles étapes ont été entreprises jusqu’à présent et qui vise-t-il ?

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Pour remporter la guerre, il faut également gagner la bataille dans l’opinion publique. Celle-ci est menée depuis plus de 100 ans avec des outils toujours plus modernes, appelés techniques de Soft Power. Il s’agit de tous ces moyens d’influence psychologique par lesquels on peut manipuler les gens de façon à ce qu’ils ne se rendent pas compte de cette manipulation. Le politologue américain Joseph Nye définit le Soft Power comme « la capacité à convaincre les autres de faire ce que vous voulez, sans utiliser la violence ou la coercition » (1).

La méfiance envers les gouvernements et l’armée augmente de plus en plus, tandis que l'OTAN intensifie ses efforts pour une guerre psychologique de plus en plus sophistiquée dans la lutte pour les esprits et les cœurs des populations. Le programme global à cet effet est le « Cognitive Warfare ». Avec ces armes psychologiques issues de ce programme, l’humain lui-même doit être déclaré comme nouveau champ de bataille, le « Human Domain » (domaine humain).

L’un des premiers documents de l'OTAN concernant ces plans est le texte « NATO’s Sixth Domain of Operations » (« Le sixième domaine d’opérations de l'OTAN ») de septembre 2020, rédigé sur ordre du NATO Innovation Hub (abrégé : I'IHub). Les auteurs sont l’Américain August Cole, ancien journaliste du Wall Street Journal spécialisé dans l’industrie de la défense, travaillant depuis plusieurs années pour le think tank transatlantique Atlantic Council, et le Français Hervé le Guyader. L’IHub, créé en 2012, se présente comme un think tank où « des experts et inventeurs du monde entier collaborent pour relever les défis de l'OTAN », et son siège est à Norfolk, Virginie, aux États-Unis. Officiellement, il ne fait pas partie de l'OTAN, mais il est financé par le NATO Allied Transformation Command, l’un des deux quartiers généraux stratégiques de l’alliance.

L’article raconte plusieurs histoires fictives et se termine par un discours inventé du président américain, dans lequel il explique comment fonctionne le Cognitive Warfare et pourquoi chaque personne pourrait y participer :

« Les avancées actuelles en nanotechnologie, biotechnologie, technologie de l’information et sciences cognitives, propulsées par la progression apparemment inexorable de la troïka composée de l’intelligence artificielle, des Big Data et de la 'dépendance numérique' de notre civilisation, ont créé une perspective beaucoup plus sinistre : une cinquième colonne intégrée, où chacun, sans en avoir conscience, agit selon les plans de l’un de nos adversaires. »

Les pensées et sentiments de chaque individu seraient de plus en plus au centre de cette nouvelle guerre :

« Vous êtes le territoire disputé, où que vous soyez, qui que vous soyez. »

De plus, on déplorerait une « érosion constante du moral de la population ». Cole et le Guyader soutiennent donc que l’humain («the human domain») représente la plus grande faiblesse. Ce domaine d’intervention serait donc la base pour tous les autres champs de bataille (Terre, Eau, Air, Espace, Cyberspace), qu’il faudrait contrôler. C’est pourquoi ils appellent l'OTAN à agir rapidement et à considérer l’esprit humain comme le « sixième domaine d’opérations » (« sixth domain of operations ») de l'OTAN.

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Propagande participative

Presque en même temps, l’ancien officier français et responsable de l’innovation de l'IHub, François du Cluzel, a travaillé sur un document stratégique détaillé intitulé « Cognitive Warfare », publié en janvier 2021 par l'IHub. Du Cluzel n’a pas utilisé de scénarios fictifs, mais a réalisé une analyse approfondie de la guerre pour les esprits. Tout comme les auteurs de « NATO’s Sixth Domain of Operations », il insiste sur le fait que « la confiance (...) est l’objectif ». Elle peut être gagnée ou détruite dans la guerre de l’information ou par des PsyOps, c’est-à-dire la guerre psychologique. Les techniques traditionnelles du Soft Power ne seraient plus suffisantes ; il faut engager une guerre cognitive – donc portant sur l’esprit – sous forme de « propagande participative », où « tout le monde participe ».

On ignore encore précisément qui doit être la cible de cette propagande, mais du Cluzel insiste sur le fait que cette nouvelle forme de manipulation implique tout le monde, et qu’il s’agit de « protéger le capital humain de l'OTAN ». Ce champ d’intervention concernerait « tout l’environnement humain, qu’il s’agisse d’alliés ou d’ennemis ». Bien que les capacités des ennemis et la menace dans le domaine de la guerre cognitive soient « encore faibles », du Cluzel appelle l'OTAN à agir rapidement et à accélérer la Cognitive Warfare :

« La guerre cognitive pourrait être l’élément manquant qui permettrait de passer d’une victoire militaire sur le champ de bataille à un succès politique durable. Le domaine humain (‘human domain’) pourrait bien être décisif (...). Les cinq premiers domaines d’intervention [Terre, Eau, Air, Espace, Cyberspace] peuvent apporter des victoires tactiques et opérationnelles, mais seul le domaine humain peut assurer la victoire finale et totale. » (p. 36)

Portrait_-_André_Lanata.jpgLes neurosciences comme arme

Quelques mois plus tard, l'OTAN répondait aux exigences des stratèges. En juin 2021, elle tenait sa première réunion scientifique sur la Cognitive Warfare à Bordeaux, en France. Dans une publication réunissant les actes du symposium, on entendait des hauts responsables de l'OTAN ainsi que les stratèges de l'Innovation Hub. Le général français André Lanata (photo), dans l’avant-propos, remerciait « notre Innovation Hub » et soulignait l’importance d’« exploiter les faiblesses de la nature humaine » et de mener cette « bataille » dans « tous les domaines de la société ». Il s’agissait aussi d’intégrer les neurosciences dans la course à l’armement (« Weaponization of Neurosciences »). Il fut souligné que la Cognitive Warfare de l'OTAN était une défense contre une guerre comparable menée par la Chine et la Russie. Leurs « activités de désinformation » susciteraient une « inquiétude croissante » parmi les alliés de l'OTAN.

Lors du symposium, on discuta intensément de la façon dont les neurosciences pouvaient être utilisées pour lancer des attaques numériques sur la pensée, les sentiments et les comportements humains :

« Du point de vue de l’attaquant, l’action la plus efficace – bien qu’elle soit aussi la plus difficile à réaliser – consiste à encourager l’usage d’appareils numériques capables de perturber ou d’influencer tous les niveaux des processus cognitifs d’un adversaire. » (p. 29)

L'OTAN souhaite embrouiller au maximum ses adversaires potentiels afin de « dicter leur comportement » (p. 29). Du Cluzel a rédigé, dans le cadre du symposium, avec le chercheur français en sciences cognitives Bernard Claverie, un article expliquant que l’objectif n’était pas seulement de réagir aux menaces venues de Russie ou de Chine, mais aussi de « mener des processus d’attaque bien conçus, tout comme de prendre des contre-mesures et des mesures préventives » (p. 26) :

« Attaquer est l’objectif déclaré, et il s’agit d’exploiter, d’affaiblir ou même de détruire, comme quelqu’un construit sa propre réalité, sa confiance mentale, sa foi dans les groupes, les sociétés ou même les nations. » (p. 27)

100_1000x1000_2892593663_1465general-autellet.jpgLes stratèges admettent rarement ouvertement que ces techniques peuvent être utilisées non seulement contre des populations ennemies, mais aussi à l’intérieur des pays membres de l'OTAN. Souvent, leurs propos restent vagues. Pourtant, il y a des indices montrant que même la population même des pays membres pourrait être visée par l'OTAN. Ainsi, le général français Éric Autellet (photo) écrit dans un article dans la même publication (p. 24) :

« Depuis le Vietnam, nos guerres ont été perdues malgré des succès militaires, principalement à cause de la faiblesse de notre narratif (c’est-à-dire ‘gagner les cœurs et les esprits’), aussi bien vis-à-vis des populations locales dans les zones de conflit que de nos propres populations. Dans nos actions contre l’ennemi et l’ami, deux enjeux sont en jeu, et nous pouvons adopter des méthodes passives ou actives – ou les deux – en tenant compte des limites et des contraintes de notre modèle de liberté et de démocratie. En ce qui concerne notre ennemi, nous devons être capables de ‘lire’ l’esprit de nos adversaires pour anticiper leurs réactions. Si nécessaire, nous devons pouvoir ‘pénétrer’ dans leur cerveau pour les influencer et leur faire agir dans notre sens. Quant à notre ami (et à nous-mêmes), il faut pouvoir protéger nos cerveaux et améliorer nos capacités cognitives de compréhension et de prise de décision. »

Le concours d’innovation de l'OTAN de l’automne 2021

L'étape suivante fut la publication officielle par l'IHub en octobre 2021 du concours d’innovation de l'OTAN intitulé « Countering Cognitive Warfare ». Ce concours, lancé en 2017, a lieu deux fois par an. Pour recueillir un maximum d’idées, l'OTAN met toujours en avant le caractère ouvert de la compétition: « Le challenge est ouvert à tous (individus, entrepreneurs, start-ups, industrie, science, etc.) situés dans un pays membre de l'OTAN. » Les gagnants reçoivent une récompense de 8.500 dollars.

Les thèmes sont sélectionnés en collaboration avec l’Université John Hopkins. Il s’agit toujours de sujets « particulièrement influents pour le développement des capacités militaires futures », selon la devise « la meilleure façon de prédire l’avenir est de l’inventer ». Les domaines abordés sont : intelligence artificielle, systèmes autonomes, espace, hyperschall, technologie quantique et biotechnologie.

logo_vide_carre_blanc_name.pngLes questions principales des concours précédents étaient très variées et mettaient en avant des sujets très différents. En automne 2018, il s’agissait de systèmes permettant d’intercepter des drones non pilotés. Ici, c’est le fabricant néerlandais de drones Delft qui a gagné. En automne 2019, il s’agissait d’aider les soldats face au stress psychologique ou à la fatigue pour améliorer leurs performances au combat. Au printemps 2021, il s’agissait de surveiller l’espace. Ici, c’est la start-up française Share My Space qui a remporté la victoire.

Malgré ces différentes orientations, un thème revient systématiquement: la gestion de l’information et des données sur internet. En printemps 2018, la compétition s’est concentrée sur le sujet « Complexité et gestion de l’information », en printemps 2020 sur « Fake News en pandémie », et en automne 2021 finalement sur « La menace invisible – neutraliser la guerre cognitive ».

La forme la plus avancée de manipulation

Peu avant que ce concours ne soit annoncé sur le site de l'IHub, l'OTAN a diffusé en octobre 2021 un livestream dans lequel la Cognitive Warfare était discutée et où il était fait appel à participer au concours d’innovation. La tâche était « l’un des sujets les plus brûlants pour l'OTAN en ce moment », a souligné du Cluzel dans son discours d’ouverture. L’experte française en défense Marie-Pierre Raymond a expliqué ce qu’est réellement la Cognitive Warfare, à savoir « la forme la plus avancée de manipulation qui existe aujourd’hui ».

Lors de la finale du concours, diffusée environ deux mois plus tard, dix participants étaient en lice. Huit d’entre eux avaient développé des programmes informatiques capables de scanner et analyser de grandes quantités de données sur internet à l’aide de l’intelligence artificielle, afin de mieux surveiller et, selon l’hypothèse, aussi prévoir les opinions, pensées et échanges d’informations des individus. Les cibles préférées de ces programmes sont les réseaux sociaux : Facebook, Twitter, TikTok, Telegram.

Changer croyances et comportements

Le gagnant fut l’entreprise américaine Veriphix (slogan : « Nous mesurons les convictions pour prévoir et changer les comportements »), qui a conçu une plateforme permettant d’identifier ce qu’on appelle des « nudges », c’est-à-dire des « coups de pouce » psychologiques inconscients sur internet. La plateforme de Veriphix est utilisée depuis plusieurs années, en collaboration avec plusieurs gouvernements et grandes entreprises, explique le directeur, John Fuisz, qui est étroitement lié aux agences de sécurité américaines. Pour lui, la Cognitive Warfare consiste à modifier les croyances (« belief change »). Son logiciel peut analyser ces changements « au sein de votre armée, de votre population et d’une population étrangère », a-t-il expliqué aux jurés du concours.

Compte tenu du fait que la Cognitive Warfare a déjà lieu et que les techniques de manipulation les plus modernes sont actuellement utilisées dans la guerre en Ukraine pour orienter les pensées et sentiments des populations des nations impliquées, une sensibilisation aux techniques de Soft Power de la guerre cognitive est plus urgente que jamais.

* * *

Sur l’auteur : Le Dr Jonas Tögel, né en 1985, est spécialiste américain et chercheur en propagande. Il a soutenu une thèse sur le Soft Power et la motivation, et travaille actuellement comme chercheur à l’Institut de psychologie de l’Université de Regensburg/Ratisbonne. Ses domaines de recherche incluent notamment la propagande, la motivation et l’utilisation des techniques de Soft Power.

Note: 

(1) Joseph Nye, « Soft Power : The means to success in world politics », 2004, p. 11

mercredi, 13 mai 2026

Polycentrisme et reconfiguration de l’ordre international

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Polycentrisme et reconfiguration de l’ordre international

de Tiberio Graziani

Source : Meridiano Italia & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/policentrismo-e-r...

La crise de l’ordre unipolaire ne se limite pas à une simple redistribution du pouvoir, mais implique une reconfiguration systémique plus profonde. Entre affirmation de la souveraineté, compétition technologique, centralité eurasienne et vulnérabilités internes aux États, le polycentrisme apparaît comme la signature du nouveau scénario international.

La phase actuelle des relations internationales est souvent interprétée à travers des catégories analytiques qui ne sont plus pleinement adaptées à la transformation en cours. On continue à décrire le changement systémique avec le lexique du bipolarisme résiduel ou par une vision simplifiée du multipolarisme, comme si l’organisation mondiale contemporaine se résumait à une simple redistribution du pouvoir entre grands acteurs étatiques.

En réalité, ce que nous observons est une reconfiguration plus profonde de l’ordre international.

La crise de l’architecture unipolaire, apparue après la fin de la Guerre Froide, ne représente pas seulement un affaiblissement relatif de l’hégémonie américaine, mais aussi l’épuisement progressif d’un paradigme politique et culturel fondé sur la prétendue universalité du modèle occidental. La fameuse « fin de l’histoire », conçue comme la destination inévitable des sociétés contemporaines vers une unique forme d’organisation politico-économique, s’est révélée une construction idéologique incapable d’interpréter la pluralité des civilisations historiques.

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Dans ce contexte, l’affirmation croissante des pays du Sud global ne peut être réduite à une simple demande de rééquilibrage économique ou de redistribution des ressources. Elle constitue, plus précisément, une contestation d’un ordre international basé sur l’universalisation du paradigme occidental et sur sa prétention normative.

Ce qui se manifeste, c’est la réémergence de subjectivités socio-politiques qui revendiquent des conceptions autonomes de la souveraineté, des modèles d’organisation du pouvoir différents, et leurs propres temporalités historiques. Dans cette perspective, la dynamique en cours s’inscrit dans un processus plus vaste de rééquilibrage systémique, succédant au long cycle colonial et néocolonial qui a accompagné l’expansion géopolitique de l’Occident.

Parallèlement, la réduction apparente du rôle stratégique des États-Unis ne peut être interprétée en termes simplistes de déclin irréversible. Plus justement, elle apparaît comme un ajustement sélectif aux conditions systémiques modifiées. Chaque grande puissance, lorsque le coût de la projection globale dépasse les bénéfices stratégiques, tend à redéfinir son cœur d’intérêt prioritaire.

L’attention de Washington à la compétition stratégique avec la Chine et à la préservation de la primauté technologique reflète une stratégie de concentration des ressources plutôt qu’un simple recul.

Il faut maintenant distinguer clairement entre multipolarisme et polycentrisme.

Le multipolarisme renvoie encore à une conception étatico-centrée de l’ordre international, dans laquelle le pouvoir est réparti entre un nombre limité de pôles reconnaissables, inscrits dans une dynamique compétitive relativement stable. Le polycentrisme, en revanche, décrit une configuration plus complexe, dans laquelle la puissance ne se répartit pas uniquement entre États souverains, mais entre de multiples centres fonctionnels — économiques, financiers, technologiques, logistiques et informationnels — capables d’influer de manière autonome sur les équilibres systémiques.

Il s’agit d’une transformation qualitative du système international.

Dans ce cadre, le comportement des soi-disant puissances moyennes évolue également de manière sensible. Des acteurs comme la Turquie, l’Inde ou le Brésil opèrent selon une logique de flexibilité stratégique qui dépasse le modèle traditionnel des alliances rigides. Ce qui unit ces acteurs, c’est la recherche d’une autonomie décisionnelle croissante dans un contexte de décomposition progressive des anciennes hiérarchies internationales.

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L’adhésion permanente à un bloc idéologique laisse progressivement place à des configurations modulaires, orientées par des intérêts contingents et des convergences fonctionnelles. La géométrie des relations internationales tend ainsi à devenir variable.

Cette reconfiguration revêt une importance particulière si l’on l’observe à travers le prisme technologique.

La souveraineté, dans la phase historique actuelle, ne peut plus être uniquement mesurée en termes territoriaux. La maîtrise des infrastructures numériques, des capacités de calcul, des algorithmes et des flux de données constitue aujourd’hui une composante décisive de la puissance.

Sur le plan géopolitique, l’intelligence artificielle, la maîtrise des données et les infrastructures informatiques forment de nouveaux espaces stratégiques. La capacité à orienter les flux d’informations et les processus décisionnels représente désormais une composante structurante de la puissance. Dans cette optique, la dépendance technologique devient une vulnérabilité stratégique comparable, à certains égards, à la subordination territoriale.

Cela entraîne une transformation du conflit. La guerre contemporaine adopte rarement les formes conventionnelles propres à la modernité industrielle. Elle se manifeste de plus en plus souvent sous des formes hybrides: déstabilisation cognitive, attaques contre les infrastructures critiques, pressions économiques et financières, manipulation de l’information. La distinction classique entre paix et guerre tend à s’estomper progressivement.

Dans ce contexte, la question eurasienne conserve une importance stratégique décisive.

La désarticulation de l’espace eurasien constitue, en effet, une des conditions stratégiques de l’influence persistante des puissances maritimes.

La séparation stratégique entre l’Europe et la Russie représente l’un des événements géopolitiques les plus significatifs de la phase actuelle. Non pas pour des raisons idéologiques ou conjoncturelles, mais pour des implications structurelles. L’Europe, en se privant de profondeur stratégique et en réduisant son autonomie énergétique, risque une marginalisation systémique croissante. Cette dynamique finit inévitablement par renforcer la projection stratégique atlantique sur le continent européen.

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La capacité d’un acteur continental à influencer les équilibres mondiaux dépend aussi de la cohérence géographique de son espace stratégique. Dans ce contexte, l’Italie apparaît encore dépourvue d’une vision stratégique complète de sa projection méditerranéenne.

En raison de sa position géographique, de son histoire et de ses fonctions logistiques, notre pays possède une projection méditerranéenne naturelle. La Méditerranée élargie n’est pas seulement un espace géographique, mais une zone d’intersection entre flux énergétiques, routes commerciales, dynamiques migratoires et compétition stratégique.

Cependant, la géographie ne génère pas automatiquement une stratégie. Elle offre des possibilités qui nécessitent une volonté politique, des capacités diplomatiques et une vision systémique.

Reste enfin la question de l’ordre international de demain.

L’ordre international dit régulateur, d’origine occidentale, a montré des limites évidentes, notamment dans la mesure où son application s’est révélée sélective et subordonnée aux rapports de force. Tout ordre international qui prétend à l’universalité sans réciprocité finira inévitablement par perdre sa légitimité.

Le problème des prochaines décennies ne sera pas la construction d’un consensus éthique universel, probablement inatteignable, mais la définition de mécanismes minimaux de coexistence entre des acteurs porteurs de visions du monde différentes. Le défi central n’est pas d’éliminer la divergence, mais de la rendre compatible avec la stabilité systémique. Le principal facteur d’instabilité ne réside pas nécessairement à l’extérieur des États, mais dans leur cohésion interne.

Les transformations technologiques, les tensions sociales liées à la redistribution des richesses, la pression démographique et les fractures identitaires sont autant d’éléments de vulnérabilité croissante. La pérennité des systèmes politiques dépendra de leur capacité à préserver la cohésion sociale et la continuité institutionnelle.

Aucune stratégie internationale ne pourra compenser l’implosion du corps politique intérieur.

Le polycentrisme contemporain ne doit donc pas être interprété comme une promesse d’équilibre, mais comme une condition structurelle de complexité permanente.

Et la complexité, dans l’histoire, ne produit pas nécessairement de l’ordre. Elle impose l’adaptation.

dimanche, 03 mai 2026

Le nationalisme eschatologique américain

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Le nationalisme eschatologique américain

Evgueni Vertlib

Le système politique américain actuel a officiellement constaté la mort de l'hégémonie mondiale. Conformément à la Stratégie de sécurité nationale 2025, Washington a de facto reconnu la faillite du modèle expansionniste... et a entamé une évacuation forcée, un repli, vers les frontières de l'hémisphère occidental. Il ne s'agit pas simplement d'un changement de cap, mais d'une anabase stratégique — un retour définitif à la doctrine de Monroe et la transformation de l'Amérique en une île-forteresse isolée.

Donald Trump incarne ici une figure de rupture ontologique totale. Les États-Unis ont gagné la guerre froide, mais ont perdu la « paix froide » dans un monde désormais en miettes, passant du statut d’architecte de l’ordre mondial à celui d’otage de leurs propres instruments de destruction. Sa méthode est un régime de purge existentielle, où la suspicion de type maccarthyste a dégénéré en un fascisme institutionnel de type mussolinien, qui considère la nation comme un organisme nécessitant l’ablation chirurgicale des éléments "déloyaux"  pour assurer la survie du système.

ff7ead55f3ec7680d60b49c6375b6993.jpgCependant, la rupture décisive se produit au niveau métaphysique. Trump est catégoriquement incapable d’assumer le rôle déclaré des États-Unis en tant que «gardien» et que Katechon. Sa pensée est imprégnée d’une religiosité «pseudo-israélite» — un code archaïque, vétérotestamentaire, qui substitue l’impératif messianique à la souveraineté nationale des États-Unis. Dans cette optique, Israël n’est pas un allié géopolitique, mais un "centre sacré" pour lequel Trump est prêt à sacrifier la sécurité de la citadelle américaine.

C’est précisément pour cette raison que Trump comptait, avec l’aide du mouvement MAGA, «assécher le marécage de Washington» — débarrasser le pays de l’influence du «gouvernement secret». Cependant, il en est arrivé à l’exact contraire: il s’est pris pour l’ancien roi Cyrus et a joué les «shabbat goy», subordonnant la définition des objectifs des États-Unis aux intérêts du judaïsme païen.

C’est là que se révèle la véritable essence des accusations de Tucker Carlson: Trump, étant par nature un «païen titanesque» vouant un culte à la force, à l’or et au succès, a volontairement endossé le statut de «shabbat goy» ontologique. Il a rabaissé la puissance américaine au rang d’instrument au service de la réalisation d’un projet eschatologique étranger.

Alors que l'appareil stratégique américain tente de clore derrière lui les «portes de l'Eurasie» et de se replier dans l'auto-isolation, conformément à la doctrine isolationniste, Trump maintient ces portes ouvertes, entraînant la nation dans un conflit mortel avec l'Iran,  un conflit inutile et coûteux en ressources.

Depuis la fin de la Guerre froide, la planification militaire américaine repose sur la doctrine des «deux guerres et demie», qui suppose la capacité des États-Unis à participer simultanément à deux conflits régionaux majeurs tout en conservant des forces pour une opération de moindre envergure: «La stratégie des “deux guerres et demie” soit la capacité de mener simultanément deux conflits régionaux majeurs (MRC), tout en conservant des forces suffisantes pour une action de maintien plus modeste et limitée». Cependant, sous la pression d’Israël — et contrairement à la logique de la Stratégie de sécurité nationale —, Washington a dû se lancer tête baissée dans un troisième conflit à part entière et coûteux en ressources: celui avec l’Iran. La tentative du système de fonctionner en mode «3.0» alors que sa limite physique était de 2,5 a conduit à l'épuisement des ressources américaines. Le «bénéficiaire» de l'ordre mondial n'a tout simplement pas supporté le poids de trois fronts eschatologiques, transformant une erreur de calcul stratégique en une catastrophe finale.

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Cette surchauffe stratégique, provoquée par la tentative de tenir trois fronts avec des ressources suffisantes pour «deux guerres et demie», déclenche un processus de destruction irréversible au sein même de la métropole. Lorsque le roi Jéroboam-Trump se rend compte que les «veaux d’or» de sa puissance économique ne suffisent pas à acheter la réalité, il tourne l'essentiel de sa colère « païenne » vers l’intérieur du pays, compensant son impuissance extérieure par une cruauté systémique.

Le fascisme institutionnel devient non seulement une méthode, mais le seul moyen d’imiter l’unité. À ce stade, la «forteresse Amérique» commence à s’en prendre même aux plus hautes autorités spirituelles: la remarque du pape sur la nécessité de «redresser la barre» des États-Unis — un appel à revenir de la folie messianique à l’universalisme chrétien — a été accueillie à Washington avec la fureur d’une secte assiégée.

Ce refus d’écouter le Vatican révèle une transformation inquiétante: le système ne recherche plus à débusquer les «communistes», il a trouvé un autre fétiche — les «traîtres au devoir sacré», selon l’évaluation des «véritables» païens de l’Ancien Testament. L’Antisemitism Awareness Act (mai 2024), activement défendu par des structures du niveau du B’nai B’rith, est devenu le précédent et le fondement juridique de cette folie. Cette loi, qui criminalise de facto le rationalisme politique en imposant la définition de l’antisémitisme de l’IHRA, a privé les États-Unis de leur souveraineté intellectuelle. Désormais, toute mention d’un pragmatisme national allant à l’encontre du plan messianique de l’allié est légalement qualifiée de crime. Par ce mécanisme, le pays est poussé vers le fascisme, où la judéophobie et la judéophilie eschatologique se fondent en un seul instrument punitif contre quiconque n’est pas prêt à sacrifier l’économie américaine au profit d’un Troisième Temple étranger.

Margarita-Robles-1.jpgAlors que Washington met en place cette dictature théocratique, le monde extérieur entame un repli forcé. L'Espagne a été la première à servir de baromètre de l'ère à venir, non seulement en fermant son espace aérien aux avions américains attaquant l'Iran, mais aussi en proclamant officiellement une «nouvelle voie socialiste».

En mars 2026, la ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles (photo), a justifié cette décision par des arguments fermes: «No autorizamos ni el uso de las bases militares ni el uso del espacio aéreo para acciones relacionadas con la guerra en Irán» («Nous n'autorisons ni l'utilisation de nos bases militaires ni celle de notre espace aérien pour des actions liées à la guerre en Iran»). Cette démarche de Madrid est devenue un manifeste de la souveraineté européenne, mettant en lumière la rupture du «bénéficiaire», dont la tunique est déjà déchirée en lambeaux.

Au sein même des États-Unis, cette fracture est comblée par l’ombre de Bernie Sanders, dont le socialisme austère attend le moment où une nation épuisée exigera sa «voie espagnole» en réponse à la terreur de droite. La nation se retrouve prise en étau entre la fascisation à droite, où le code de l’Ancien Testament est devenu la massue de la répression, et la revanche socialiste à gauche.

Jéroboam-Trump croit que son néo-maccarthysme sauvera l’unité, mais en réalité, il ne fait que préparer le terrain pour que Hitler et Marx s’affrontent dans un combat final sur les ruines du Capitole. L'Amérique de 2026, c'est un autel qui commence à crépiter, sur lequel le «titan païen» brûle le dernier élément qui lui reste: la subjectivité même de la nation. La prophétie d’Achija (de Silo) est implacable: lorsque le roi commence à contester le Grand Prêtre et à réclamer des taureaux pour satisfaire une commande eschatologique étrangère, sa maison est vouée à la division.

Cette discorde interne débouche inévitablement sur une paralysie régionale: lorsque la coupole idéologique au-dessus du Capitole s'effondre, les États commencent à s'évacuer des décombres de l'empire.

Conséquence directe de cette tendance — la rupture du système en mode «3.0» alors que sa limite physique est à 2,5 —, le danger de sécession des États «bastions» s'intensifie au sein de la «Forteresse Amérique». Lorsque le centre fédéral se transforme en aspirateur messianique, pompant les impôts pour les consacrer à la guerre contre l’Iran, les États donateurs activent leurs mécanismes d’autoprotection. Le Texas et la Floride forment déjà de facto leurs propres structures militarisées, protégeant leurs frontières que Washington a abandonnées au profit de l’escalade au Proche-Orient.

Dans ce contexte, le socialisme de Kamala Harris, qui a réaffirmé ses ambitions présidentielles, n’apparaît pas comme une alternative, mais seulement comme une autre manière d’exploiter les restes de la nation. La démence du «bidénisme», d'il y a quelques années, n’est pas une alternative au Trump sionisé; ce ne sont que les différentes étapes d’une même agonie.

Representation-saint-Jean-Chrysostome-349-407-Art-byzantin-fresque-debut-XIIe-siecle-Eglise-Panagia-Asinou-Mont-Troodos-Chypre_0.jpgLa véritable issue pour la santé de la nation exige de mettre à nu les racines gnoséologiques de l’«israélisme» en tant qu’hérésie officielle. Du point de vue des Pères de l’Église, en particulier Jean Chrysostome (icône, ci-contre), l’Église est le Verus Israel (le Vrai Israël), qui a entièrement remplacé l’Ancien Testament. La ligne de conduite actuelle des États-Unis est une «hérésie des judaïsants», ressuscitée, qui détruit le Logos spirituel de la nation.

L'adoption de l'Antisemitism Awareness Act est devenue le fondement juridique de cette folie: ce système «promis» ne recherche plus les «communistes», il a trouvé un autre fétiche — les «traîtres au devoir sacré», selon l'évaluation des «véritables» païens de l'Ancien Testament, ceux de la « trumpophilie ». Cette loi criminalise le droit d’un chrétien d’affirmer que l’Amérique n’est pas tenue de servir un projet messianique étranger, effaçant complètement le testament d’Abraham Lincoln sur l’égalité des nations.

Lincoln insistait sur un principe qui semble aujourd’hui blasphématoire à Washington: «Nous devons entretenir des relations justes et équitables avec tous les peuples, sans laisser les intérêts d’une nation absorber les nôtres ou nous dicter notre volonté». En faisant d’un pays particulier une «priorité sacrée» à laquelle Trump se soumet «plus» qu’à sa propre Constitution, l’élite actuelle commet un acte d’idolâtrie politique. La justice universelle de Lincoln a été remplacée par un fanatisme tribal étroit, transformant la puissance américaine en personnel de service au service de la «voie exceptionnelle» d’un autrui.

Plus encore. Ne se cache-t-il pas derrière la façade du fanatisme religieux une sinistre théorie du complot: la guerre menée conjointement avec Israël contre l’Iran n’a-t-elle pas été déclenchée pour étouffer dans l’œuf la dangereuse résonance de l’affaire Jeffrey Epstein, désormais étalée au grand jour?! Cette escalade sanglante vise à noyer dans le vacarme des explosions les noms des dégénérés issus du cloaque des élites, afin que rien n’empêche de mener à bien le «nouvel ordre mondial des Epstein» jusqu’à son aboutissement victorieux: l’avènement de l’Antéchrist. La nation américaine est aujourd’hui divisée non pas tant entre «démocrates» et «conservateurs», mais entre les vrais croyants et les fanatiques endiablés du «pluralisme», élevés sur l’île d’un prédateur de Lolitas de 13 ans, retrouvé pendu en prison.

Mais à ce point d'impasse eschatologique s'ouvre une autre perspective. Le Katechon, qui sommeillait à l'état embryonnaire en Moscovie après la résection stalinienne et qui a résisté à la corruption des eltsiniens, est prêt à rendre au monde la destinée que Dieu lui a réservée. Ce principe conservateur qui s'éveille éloigne le gouffre apocalyptique de la dernière guerre menée pour la destruction de la civilisation terrestre.

Tandis que Washington, au service des intérêts des élites « epsteiniennes », entraîne le monde dans l'abîme, la Russie rétablit la verticalité de l'esprit. La prophétie d'Achija s'accomplit: le pluralisme frénétique cède la place à la vérité austère de la foi. L'Armageddon est reporté, car le Katechon a pris ses fonctions, redonnant à l'histoire son rythme sacré et son sens authentique.

vendredi, 24 avril 2026

Le spectre utile de l’extrémisme: l’économie de la menace

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Le spectre utile de l’extrémisme: l’économie de la menace

Par Bruno Wolters

Source: https://www.freilich-magazin.com/politik/das-nuetzliche-g...

Un appareil croissant composé d’ONG, d’autorités diverses et de structures de financement vit du maintien des menaces qu’il prétend combattre. Bruno Wolters montre comment cela aboutit à un système auto-référentiel basé sur la souveraineté interprétative, le financement et l’influence politique.

Entre institutions publiques, ONG et structures de financement se tisse un réseau étroitement imbriqué, dont l’existence dépend de plus en plus de la perception permanente de menaces politiques.

Il est dans la nature de toute institution de se justifier elle-même. C’est la simple théorie des systèmes. Cependant, cela devient problématique lorsque la condition de survie d’une organisation ne réside pas dans la résolution d’un problème, mais dans la perpétuation de ce problème — lorsque le fantôme que l’on combat est aussi celui dont on vit.

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Le Southern Poverty Law Center (SPLC), la Fondation Amadeu Antonio et le Service de renseignement intérieur (Verfassungsschutz) gèrent par exemple des images d’ennemis, qui ne deviendraient inutiles qu’en les abandonnant. Ce n’est pas une particularité, sauf s’il existe une incitation structurelle à entretenir, étendre et dramatiser ces images d’ennemis. Des milliards d’euros sont chaque année investis en Allemagne uniquement dans la lutte contre la dite extrême droite.

Un budget de cette taille crée une force gravitationnelle. Il attire institutions, réseaux et récits dans son orbite — et récompense ceux qui alertent le plus bruyamment sur le danger. Les enquêtes aux États-Unis contre le SPLC confirment cette thèse: l’organisation aurait payé plusieurs millions de dollars à des informateurs au sein du Ku Klux Klan et de groupes néonazis. Selon l’accusation, des membres dirigeants de groupes d’extrême droite auraient été secrètement financés par le SPLC, tandis que les donateurs étaient invités à soutenir la lutte contre ces groupes, l’argent étant dissimulé via des sociétés fictives.

Ce que l’on peut observer ici, c’est une structure d’incitations. Celui qui dépose des demandes de financement, organise des campagnes de collecte de fonds et mobilise un soutien politique, communique nécessairement un sentiment d’urgence — et ce de façon constamment en phase d'escalade.

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Une constatation factuelle qui pourrait apaiser la situation compromet sa propre légitimité, tandis qu’un rapport sobre sur la réalité met en danger la prochaine décision d’approbation. Ainsi naît une sorte d’industrie sociale: un système imbriqué d’associations de gauche, d’ONG et de réseaux qui ont des intérêts matériels concrets à ne pas résoudre les phénomènes qu’ils diagnostiquent, car une solution signifierait la fin de l’institution.

Les phénomènes sont, comme le décrit avec précision le politologue Benedikt Kaiser, « représentés de manière plus outrancière qu’ils ne le sont en réalité ». La dramatisation n’est pas un excès, mais la manière de fonctionner.

L’historien Thomas Nipperdey qualifiait cette posture sous-jacente dans son exposé sur le conflit des historiens d’«euphorie interprétative»: pas une recherche ouverte aux résultats, mais la mise en marche systématique de soupçons pour étayer une méfiance déjà existante. Dans un écosystème académique où les carrières sont moins fondées sur la compétence que sur l’orientation politique, cette euphorie trouve son substrat idéal. Toutefois, le jugement de Nipperdey peut aussi s’appliquer à la société et à ses cercles sociaux en général.

Le contrôle délocalisé

Toutefois, la véritable profondeur du phénomène ne se révèle que lorsqu’on examine la relation entre acteurs étatiques et leur environnement civique.

Les institutions publiques sont soumises à des obligations constitutionnelles, à un contrôle parlementaire et à des limites fondamentales. Ce qui leur est refusé précisément pour ces raisons — le marquage public continu des milieux politiques, l’encadrement discursif de l’opposition légale et la production d’un climat de suspicion — se déplace dans l’espace pré-politique. ONG, fondations et réseaux journalistiques assument des fonctions qui ne seraient pas directement exercées par l’État sans porter l’étiquette de répression ouverte.

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La loi de promotion de la démocratie telle qu’elle est envisagée dans sa version proposée était l’expression institutionnelle de cet arrangement: le Centre fédéral d’éducation politique, les ministères, ainsi que des organisations directement ou indirectement associées comme la Fondation Amadeu Antonio, font masse quand il s'agit de former la perception sociale financée par l’État. La distinction libérale classique entre l’État et la société, qui servait autrefois de rempart contre l’arbitraire de l’État, s'inverse ici: la société civile devient le bras armé de l'État, qui peut toujours nier son implication.

Le cercle fermé

Cela donne naissance à un système auto-référentiel qui produit sa propre légitimité: l’ONG évalue, classe et étiquette — le rapport du Verfassungsschutz cite l’évaluation de l’ONG, qui à son tour renvoie à d’anciens rapports d’autorités. La classification de l’AfD comme étant «assurément d’extrême droite» sous Thomas Haldenwang, que des critiques au sein de l’opposition qualifient depuis longtemps de «protection du gouvernement» plutôt que de «protection de la Constitution», ne constitue pas une simple évaluation, mais un instrument tactique électoral — une tentative de discréditer la concurrence politique par une décision administrative.

Le soutien juridique est fourni par des philosophes du droit, qui déclarent illégaux des concepts traditionnels comme celui du «concept de peuple matérialisé» et qui reconstruisent ainsi, de manière factuelle, des positions politiques indésirables pour leur appliquer des conséquences juridiques. Ce réseau est constitué à distance, mais aussi en lien étroit — et c’est précisément pour cela qu’il est difficile à attaquer. Althusser et Gramsci l’auraient reconnu comme un exemple de l’appareil d’État idéologique. La société civile n’est pas un contrepoids au pouvoir, mais son avant-garde discursive, qui garantit l’hégémonie culturelle non par la force, mais par la formation de cadres de perception.

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Ce que coûte la sobriété

La question clé n’est pas de savoir si les phénomènes diagnostiqués existent. Certains existent. L’extrémisme politique est réel et son observation peut être légitime. Cela vaut la peine d’en débattre politiquement — en sachant que le problème sera toujours de savoir qui définit une chose telle l'extrémisme politique. Une autre question est de nature épistémologique: quelle valeur de vérité ont des évaluations qui se forment sous pression institutionnelle permanente pour exagérer, dans un milieu qui récompense la conformité et sanctionne la différenciation? Un appareil qui gagne structurellement lorsqu’il perçoit un danger verra plus de danger qu’il n’en existe réellement. Ce n’est pas une accusation, mais un argument d’incitation — et les incitations façonnent la réalité plus efficacement que toute intention consciente.

L’assertion de Nipperdey selon laquelle la force politique la plus importante est celle qui dit ce qui est, désigne précisément ce que ce réseau empêche systématiquement. Il produit une réalité artificielle tissée de danger pour préserver des structures de pouvoir et de financement qui ne seraient pas viables sans cet artifice, cette fabrication. Le contre-remède à la dramatisation institutionnalisée n’est pas une minimisation. C’est de la précision. Et la première condition de cette précision est la disposition à se demander qui profite du danger, avant d'y croire.

À propos de l’auteur, Bruno Wolters:

Bruno Wolters est né en 1994 en Allemagne et a étudié la philosophie et l’histoire dans le nord de l’Allemagne. Depuis 2022, Wolters est auteur pour Freilich. Ses domaines d’intérêt sont l’histoire des idées et la philosophie politique.

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Carl Schmitt et le Katechon: ami et ennemi dans un monde multipolaire

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Carl Schmitt et le Katechon: ami et ennemi dans un monde multipolaire

Alexander Douguine

Alexander Douguine sur la crise de la distinction ami–ennemi dans un monde multipolaire.

J’ai toujours abordé Carl Schmitt avec un intérêt et une attention considérables. J’ai traduit ses œuvres. Certaines choses — par exemple, son approche du Leviathan de Hobbes, son interprétation de Hamlet de Shakespeare, ou sa critique du Romantisme Politique — ont déclenché en moi un certain esprit de résistance. Pourtant, dans l’ensemble, je considérais, et considère encore, que la majorité de ses idées et concepts sont d’une grande pertinence.

Sa définition du Politique comme la distinction entre ami et ennemi est une doctrine indéniablement devenue classique. Le point principal, qu'il faut relever ici, est la division réaliste et machiavélique entre deux ontologies: l'ontologie morale et l'ontologie politique. Ami/ennemi n’est en aucun cas la même chose que bien/mal. La sphère de la morale est absolue: le mal ne peut devenir le bien, et vice versa. La sphère du Politique est relative. En politique, l’ennemi d’hier peut devenir l’ami d’aujourd’hui; tout dépend des intérêts.

la-notion-de-politique-theorie-du-partisan.jpgC’est sur cette base que repose toute la philosophie politique de Carl Schmitt. Appliquée à la politique internationale, et sous une interprétation réaliste de la souveraineté — et Schmitt adhérait précisément à une telle approche — elle est tout à fait adéquate. Sur cette base, Schmitt, et après lui Alian de Beniost, ont construit la théorie du Plurivers. Ici, la distinction ami/ennemi fonctionne largement, et la critique implicite du libéralisme se révèle pleinement efficace.

Mais si l’on applique le principe ami/ennemi à la politique intérieure, cela fournit en réalité une base à la démocratie radicale et au parlementarisme, que Schmitt lui-même haïssait. En politique intérieure, la reconnaissance du principe ami/ennemi divise et polarise la société. Cela signifie que la définition de Schmitt, lorsqu’elle est appliquée à la politique intérieure, divise la société en deux moitiés opposées.

L’ontologie ami/ennemi en politique étrangère, également, s’avère, après un examen plus approfondi, moins convaincante qu’elle n’en a l’air. Elle est parfaitement adaptée au réalisme et au système westphalien. Mais avec la transition vers un monde multipolaire — vers l'avènement des Etats-civilisations — la tendance réaliste à sous-estimer l’idéologie, même en reconnaissant la souveraineté civilisationnelle, ne semble pas plus convaincante. La civilisation du Katechon ne peut pas se rapporter à la civilisation de l’Antéchrist de manière neutre, purement formelle, comme l’exige formellement l’ontologie du Politique dans le modèle ami/ennemi.

L’applicabilité du modèle général de Schmitt est donc remise en question, malgré toute sa pertinence et sa force de persuasion.

Cela mérite une réflexion plus approfondie.

mercredi, 08 avril 2026

Les réflexions de Kenneth Waltz sur l'Homme, l'État et la Guerre

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Les réflexions de Kenneth Waltz sur l'Homme, l'État et la Guerre

Raphael Machado

Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100069794930562

Nous savons tous que l’homme guerrier existe depuis des millénaires et continue de faire la guerre jusqu’à aujourd’hui. Héraclite a dit à propos de la guerre qu’elle est « la mère de toutes choses » (dans une intuition qui, évidemment, dépasse ce qui est dit littéralement). Mais pourquoi en est-il ainsi ?

Le théoricien politique et spécialiste des relations internationales, Kenneth Waltz, y réfléchit dans L’Homme, l’État et la Guerre, un texte datant de plusieurs décennies qui est devenu l’une des œuvres fondatrices de l’école réaliste des relations internationales.

Waltz explique sa méthodologie comme étant celle d’une circumscription de toutes les réflexions historiques sur le sujet en trois cadres ou images, en s’appuyant sur le noyau explicatif des origines de la guerre: l’homme, la société ou le contexte international. En d’autres termes, il divise les thèses entre celles selon lesquelles la guerre existe en raison de la nature humaine, de la structure des sociétés ou des conditions imposées par le cadre international.

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Ceux qui voient la racine de la guerre chez les individus sont divisés, selon Waltz, entre optimistes et pessimistes. Les optimistes sont ceux qui — croyant que l’origine de la guerre est une faute ou une insuffisance chez l’homme (due au tribalisme, au sentiment de possession, à l'égoïsme, etc.) — pensent qu’il est possible d’améliorer l’homme jusqu’à un stade où disparaissent les impulsions menant à la guerre. Les pessimistes, naturellement, sont ceux qui refusent la possibilité de réformer ou d’améliorer la nature humaine.

Des optimistes comme Bertrand Russell, par exemple, croyaient qu’il était possible, par l’éducation (intellectuelle et morale), de bâtir une société libérale, cosmopolite et pacifiste dans le monde entier. Waltz mentionne également la pathologisation du sujet tout au long du 20ème siècle, avec des efforts d’ingénierie sociale et de rééducation visant à « réparer » l’homme. Ni l’absence de projets de « paix mondiale » à travers l'« amélioration » de l’homme, ni leur échec ne manquent. Cependant, on peut aussi critiquer le volontarisme des pessimistes comme Hans Morgenthau, qui attribuent la guerre presque exclusivement à l’égoïsme humain, raison pour laquelle Waltz poursuit son analyse.

Il passe alors à l’analyse des thèses selon lesquelles la racine de la guerre ne se trouve pas dans l’homme, mais dans la structure de la société. Par exemple, le fait qu’une société soit autoritaire serait pour les libéraux-démocrates la racine de la guerre. «Les démocraties ne font pas la guerre», disent-ils. Pour les marxistes, quant à eux, les guerres naissent des incursions impérialistes ou des rivalités entre empires, toutes deux ayant leur racine dans le mode de production capitaliste. Avec la triomphe international du socialisme, diraient les marxistes, les guerres prendraient fin.

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Dans cette catégorie se trouvent un grand nombre d’intellectuels influents, allant de figures comme Adam Smith, Jeremy Bentham et John Stuart Mill, à Immanuel Kant et Woodrow Wilson, jusqu’à Karl Marx. À travers de nombreux modèles explicatifs différents, tant libéraux que marxistes, ils croyaient que certaines structures sociales sont intrinsèquement «mauvaises» et tendent à provoquer des conflits, en proposant différents types de réformes qui, en éliminant les défauts de ces États, conduiraient à la paix. Depuis l’harmonie entre États par la complémentarité économique, jusqu’à l’obéissance, par tous les États, à un même ensemble de principes moraux absolus, en passant par l'universalisation de la démocratie, jusqu’à l'internationalisme prolétarien et l’extinction de l’État en tant que tel.

Pour atteindre le résultat souhaité, certains soutenaient l’effort réformiste constant (Bentham, Mill), tandis que d’autres prônaient la révolution sans frontières (Marx), ou encore une adhésion par pression ou persuasion rationnelle (Kant), ou une croisade mondiale (Wilson).

Encore une fois, il s’agit d’une perspective insuffisante et réfutée par l’histoire. Le monde ne tend pas à l’harmonie, il n’existe pas réellement de complémentarité économique entre les États, les démocraties peuvent être aussi belliqueuses que les régimes fascistes, et il n’y a aucune indication que le socialisme soit apte à mettre fin à la guerre. Sur ce dernier point, Waltz analyse spécifiquement les positions des divers défenseurs du marxisme (révolutionnaire ou réformiste) entre la fin du 19ème siècle et la Première Guerre mondiale, notamment Jaurès, Kautsky, Bebel, Bernstein et Lénine, pour montrer le choc que fut pour la théorie marxiste l’adhésion du prolétariat à la guerre, ainsi que la reformulation tactique de Lénine basée sur les faits.

Enfin, Waltz en arrive à expliquer la guerre, telle qu'elle est fondée sur la propre nature des relations internationales entre États: c'est la position qu'il défend lui-même. Pour cela, il s’appuie principalement sur Jean-Jacques Rousseau pour défendre l'idée que le cadre international est anarchique et que, même dans les conditions idéales où pourraient se trouver les structures de l’État, celui-ci peut encore entrer en une guerre injuste pour étendre son pouvoir.

La seule solution à cela serait la soumission de tous les États à une autorité supérieure. Sinon, il y aura toujours la guerre, indépendamment du modèle des États ou des projets philanthropiques et éducatifs.

Naturellement, Waltz reste sceptique quant à cette solution, plaidant comme scénario le plus plausible l’établissement d’un équilibre des pouvoirs à l’échelle internationale, de façon à stabiliser le système international et à réduire la fréquence et l’intensité des guerres par la rivalité entre quelques grandes puissances.

L’œuvre de Waltz, publiée initialement en 1959, est importante pour comprendre la logique du réalisme et possède des réflexions intéressantes et encore actuelles, dont certaines peuvent même être exploitées dans une théorie multipolaire, malgré les limitations conceptuelles intrinsèques du réalisme.

dimanche, 05 avril 2026

En théorie qu’est-ce qui est positif dans la guerre en Iran?

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En théorie qu’est-ce qui est positif dans la guerre en Iran?

Cristi Pantelimon

La guerre en Iran est « avantageuse » du fait qu’elle a commencé après celle en Ukraine. En quoi ?

Nous avons tous vu que la guerre en Ukraine a été traitée dans la presse internationale (notamment anglo-saxonne) comme étant de nature morale : une guerre juste du côté de l’Ukraine, une guerre injuste du côté de la Russie.

Mais, à l’heure actuelle, il a été difficile de justifier la guerre en Iran avec ce concept « discriminatoire » de la guerre (selon la définition qu'en donne Carl Schmitt).

Déjà, en 1937, Carl Schmitt, le grand juriste allemand, analysant la littérature anglo-saxonne et française qui justifiait le nouveau concept de guerre du type préconisé par la « Société des Nations », avait observé un phénomène intéressant: la tendance des théoriciens américains et anglais à revenir à un concept prémoderne de la guerre, à savoir l'idée de « guerre juste et injuste », c’est-à-dire de droit et d'injustice.

Un système juridique formé uniquement par des États théoriquement égaux ne peut pas s’adapter à ce concept discriminatoire de la guerre.

Un système dans lequel il existe une guerre juste ou injuste représente un autre système juridique que celui dans lequel on a une guerre, tout simplement. Les deux concepts sont différents et ne peuvent être assimilés au sein d’un même système juridique. En réalité, il s’agit de deux types de guerres !

Soit nous admettons que les États ont le droit égal de faire la guerre ou de se défendre (ou de rester neutres, par conséquent), donc nous avons un certain concept juridique de la guerre, soit nous n’admettons pas cela et faisons une discrimination en divisant les guerres en justes et injustes — éliminant aussi la possibilité de neutralité, car face à une guerre injuste, on ne peut rester neutre, tout comme face à une guerre juste. De plus, celui qui « se défend » face à une attaque « juste » se trouve, d’une certaine manière, dans l’illégalité...

C’est pourquoi l’Ukraine a voulu que nous soyons tous à ses côtés, sans possibilité d’être neutres, et c’est aussi pour cette raison que les États-Unis ont demandé que le « monde » intervienne dans le détroit d’Ormuz (même si la justification morale de cette guerre contre l’Iran a été fortement atténuée par les conditions réelles de l’opération), en faisant appel une fois de plus au concept moral d’une guerre juste contre l’Iran...

Il faut cependant revenir en arrière et dire qu’un système juridique qui divise les guerres en guerres justes et en guerres injustes n’est pas un système unitaire. Nous avons deux concepts différents de guerre, et non pas un seul !

Inversement, si nous admettons que les États ont le droit de faire la guerre (ce qu’ils font, comme on le voit), nous disposons d’un système juridique cohérent, avec un seul concept de guerre et qui s’applique également à tous, sans discrimination.

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Il faut que nous décidions: soit nous appliquons des connotations morales à la guerre, mais cela sort de la logique des relations internationales modernes (et on revient à Grotius ou Vattel (portrait), du 18ème siècle), soit nous rejetons la discrimination dans le concept de guerre et acceptons alors la neutralité et l’égalité des États entre eux. Pour la cohérence logique et juridique du système international, la dernière option est évidemment la seule possible !

Voici un extrait de l’écrit de Carl Schmitt (« La transition au concept discriminatoire de la guerre » - 1937) :

« Le concept de guerre qui a prédominé jusqu’à aujourd’hui permet, par la non-discrimination et par l’importance accordée à la parité entre les deux parties impliquées, qu’un conflit armé réciproque soit reconnu légalement comme un concept juridique unifié. La supposition d’un tel système est sa non-extension aux États tiers, en d’autres termes, la renonciation à une distinction juridique entre guerres justes et injustes valable pour les États tiers. Dès qu’une décision est prise concernant la légalité ou l’illégalité des guerres ou leur admissibilité pour les parties tierces, l’unité du concept de guerre se désagrège, laissant derrière elle, d’un côté, la guerre juste permise par le droit international, et de l’autre, la « guerre » injuste et illicite. Ces deux concepts représentent, en réalité, deux types de guerres, chacune ayant une signification complètement différente et opposée, et ne peuvent donc pas être désignés par le même terme — « guerre » — comme étant la contrepartie l’une de l’autre. La justice et l’injustice ne peuvent être juridiquement liées au même concept. » (p. 66)

dimanche, 15 mars 2026

Friedrich List: l’économiste du capitalisme industriel

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Friedrich List: l’économiste du capitalisme industriel

Paolo Raimondi

Source: https://jornalpurosangue.net/2026/01/03/friedrich-list-o-...

Je limiterai mes observations à la réfutation de la théorie d’Adam Smith et compagnie, dont les erreurs fondamentales n’ont pas encore été comprises avec la clarté nécessaire.

C’est cette théorie qui fournit aux opposants du Système Américain (selon List) la base intellectuelle de leur opposition. C’est la combinaison de ces soi-disant théoriciens avec ceux qui pensent avoir un intérêt dans le soi-disant libre marché qui donne à cette opposition une force aussi apparente. Arborant une supposée supériorité en science et en connaissance, ces disciples de Smith et de Jean-Baptiste Say considèrent tout défenseur du bon sens comme des empiristes dont les capacités intellectuelles et les réalisations littéraires ne seraient pas assez fortes pour comprendre la doctrine sublime de leurs maîtres.

« Je crois qu’il est du devoir [de la Convention Générale de Harrisburg, de 1827] de s’attaquer à la racine du mal, en déclarant erroné le système d’Adam Smith et compagnie, en lui déclarant la guerre au nom du Système Américain, en invitant les hommes de lettres à révéler ses erreurs et à prononcer des conférences populaires sur le Système Américain, et, enfin, en exigeant que les gouvernements des différents États, ainsi que le gouvernement fédéral [des États-Unis], soutiennent l’étude du Système Américain dans les divers collèges, universités et institutions littéraires placés sous leurs auspices. »

Qui croyez-vous être l’auteur de cette déclaration radicale? Un révolutionnaire anticapitaliste? Un communiste marxiste? Ou simplement un socialiste aux paroles dures? Non. Il s’agit de Friedrich List, dans une lettre écrite le 10 juillet 1827, en Pennsylvanie, adressée à Charles Ingersoll, vice-président de la Société de Pennsylvanie pour la Promotion des Manufactures et des Arts Mécaniques.

Friedrich List, le scientifique et économiste allemand né à Reutlingen (Wurtemberg) en 1789, allait devenir, avant sa mort en 1846, le père de l’Union douanière allemande, le fameux Zollverein, qui fut la base de l’unité politique de l’Allemagne. List fut un ardent défenseur du capitalisme industriel, du Système Américain d’économie physique, du système d’économie nationale et du premier grand système ferroviaire et de transports intégré à l’échelle européenne.

Je crois qu’il est psychologiquement pertinent d’avoir cette référence historique précise, car l’effondrement du système économique bolchevique a frappé l’Europe de l’Est et l’Union Soviétique, plongeant les observateurs dans une telle perplexité qu’il existe depuis une tendance à penser, sous la présomption que la propagande occidentale est vraie, que toutes les économies occidentales sont couronnées de succès et suivent les mêmes principes que le soi-disant libre marché.

4105AX4QS9L._SX195_.jpgLa crise économique et globale est si avancée et explosive que nous n’avons pas le droit de commettre cette erreur ni de perdre plus de temps.

Je vais maintenant souligner rapidement quelques-unes des contributions les plus pertinentes de la théorie et de l’action de List, en cherchant à utiliser ses propres arguments, extraits de ses nombreux écrits, le plus connu étant « Le Système national d’économie politique » de 1844.

Le cosmopolitisme contre les nations

L’économie politique se compose de trois éléments : 1) l'économie individuelle ; 2) l'économie nationale ; 3) l'économie de l’humanité. Adam Smith traite de l’économie individuelle et de l’économie de l’humanité, c’est-à-dire de l’économie cosmopolite. Liberté sur toute la planète, paix universelle et éternelle, droits naturels, union de toute la famille humaine. La liberté absolue du commerce sur tout le globe était en parfaite harmonie avec cette doctrine.

C’est l’idéologie du « One World », du nouvel ordre mondial, avec la bénédiction des loges maçonniques.

Mais ce n’est pas la réalité. Dans le monde réel, il existe des nations ; certaines sont avancées, dotées de pouvoir industriel et militaire ; d’autres non. Dans le monde réel, il existe aussi des guerres et des intérêts distincts, parfois opposés, entre nations. List affirme :

« Dans les conditions existantes dans le monde, le résultat du libre-échange général ne serait pas une république universelle, mais, au contraire, une sujétion universelle des nations les moins avancées à la suprématie des puissances manufacturières, commerciales et navales dominantes. »

52adsm6x840.jpgList accusa Smith (qui travailla pour la Compagnie des Indes orientales) de servir les intérêts de la Grande-Bretagne, la puissance coloniale, afin de maintenir les colonies au niveau de productrices de biens agricoles, de matières premières ou de produits intensifs en main-d’œuvre et de basse technologie pour l’exportation. De même, List attaqua la théorie de la population de Malthus comme étant le résultat du système colonial de libre-échange d’Adam Smith.

List opposa à cela l’idée d’une économie nationale, d’une importance décisive pour les nations émergentes — une économie nationale cherchant à développer sa propre base industrielle et ses forces productives, mettant son marché intérieur à la disposition des manufactures naissantes, protégées, si nécessaire, par des tarifs et des droits de douane.

Le pouvoir productif contre la valeur d’échange

Pour Adam Smith, la « richesse des nations » repose sur l’échange de valeurs monétaires organisé autour du principe « acheter à bas prix, vendre à prix élevé » (« buy cheap and sell dear »). Smith affirme que, si une nation produit du coton, par exemple, pour des raisons climatiques et naturelles, elle doit simplement continuer à le produire et à l’exporter, achetant à d’autres nations ce qu’elles produisent de mieux, comme les produits textiles finis d’Angleterre.

Et qu’en est-il de la création d’un système industriel national, incluant des manufactures textiles? Smith objecte que cela ne serait pas économique, car produire en interne coûterait, au début, plus cher qu’importer des biens déjà manufacturés. C’est le système que l’Empire britannique voulait maintenir vis-à-vis de ses colonies, y compris les États-Unis, jusqu’à l’indépendance américaine, et c’est ce que fait et continue de faire le Fonds monétaire international vis-à-vis du secteur en développement, des pays d’Europe de l’Est et du monde en général.

L’idée de List est qu’une nation qui ne produit que des valeurs d’échange peut, à un moment donné, sembler prospère, mais elle ne sera jamais souveraine, indépendante et véritablement forte du point de vue industriel.

« Le pouvoir de produire la richesse est infiniment plus important que la richesse elle-même ; il assure non seulement la possession et l’accroissement de ce qui a été gagné, mais aussi le remplacement de ce qui a été perdu. »

Éducation, progrès culturels, promotion scientifique, promotion de la justice, défense nationale, accroissement des connaissances, expansion de la liberté, amélioration des institutions politiques, combinés à un pouvoir manufacturier croissant : telle est la source de la valeur et, une fois mobilisée, elle peut générer une production matérielle accrue.

« L’état actuel des nations est le résultat de l’accumulation de toutes les découvertes, inventions, améliorations, perfectionnements et efforts de toutes les générations qui ont vécu avant nous ; ils forment le capital mental de la race humaine actuelle, et chaque nation n’est productive que dans la mesure où elle a su s’approprier ces conquêtes des générations précédentes et les élargir par ses propres acquisitions. Le produit le plus important des nations consiste en les hommes. »

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Dans cette perspective, List soutint la création d’écoles polytechniques, c’est-à-dire d’écoles de sciences et d’ingénierie, dans toutes les grandes villes d’Amérique et d’Europe. Il présenta diverses propositions pour promouvoir l’éducation scientifique et humaniste, soutint l’organisation d’expositions économiques et scientifiques comme aspect de l’éducation et de la socialisation des découvertes scientifiques et technologiques et de leur mise en œuvre.

Le capitalisme industriel

Le système américain, ou capitalisme industriel, consiste en le développement, par l’État, de l’infrastructure économique de base, avec l’idée que c’est à l’État de générer du crédit et de fournir la direction et l’entretien de ces projets. Cela est réalisé par une combinaison d’action économique directe de l’État et par la création, par l’État, d’un système de régulations dans lequel les intérêts privés peuvent opérer. En même temps, on favorise le progrès technologique et l’activité entrepreneuriale.

C’est la création d’une base industrielle technologiquement avancée qui résulte du développement d’une économie nationale, de la production et du marché intérieur. Le marché intérieur, notamment dans la phase initiale, doit être protégé par le maintien de barrières commerciales.

a-hamilton-national-portrait-gallery.jpgLa politique de crédit et financière du Système Américain est associée à Alexander Hamilton (portrait), le premier secrétaire au Trésor des États-Unis (1789–1794), qui fonda la Première Banque nationale des États-Unis. La banque nationale crée du crédit (à de faibles taux d’intérêt), augmentant la quantité de papier-monnaie en circulation, mais en veillant à ce qu’il soit strictement destiné à des catégories spécifiques d’investissement productif. Cette fonction est coordonnée avec le système bancaire privé.

List participa directement à la promotion du Système Américain après avoir été introduit aux États-Unis par le général marquis de Lafayette. Il fut accueilli en Amérique, en 1825, comme républicain et patriote européen et américain. Il collabora personnellement avec des Américains tels que Henry Clay (futur secrétaire d’État), John Quincy Adams (futur président) et l’économiste Mathew Carey.

Le Zollverein

Trente-six États allemands, chacun avec sa propre économie et son propre système tarifaire, n’avaient pas de poids historique face à l’écrasante puissance militaire et économique de l’Empire britannique et de ses colonies. Les Britanniques manipulaient continuellement ces États, opposant les intérêts des uns aux autres.

List comprit que, pour devenir indépendante et unie, l’Allemagne devait développer sa propre industrie, ses manufactures et son pouvoir productif. L’union politique pouvait être atteinte s’il y avait une union économique fonctionnelle. Il proposa la création d’un marché commun pour les États allemands, c’est-à-dire l’élimination des tarifs internes. Mais, pour bâtir une force industrielle, il faut du temps, et la structure industrielle nationale encore fragile devait pouvoir produire pour le marché intérieur, même si, au début, les coûts étaient supérieurs aux offres britanniques. Le marché devait être protégé par des droits de douane contre la concurrence étrangère. Seules les branches industrielles les plus importantes (à forte concentration technologique) devaient bénéficier d’une protection spéciale dans la phase initiale.

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Le Zollverein débuta le 1er janvier 1835 (List y œuvrait depuis 1819), avec les associations Prusse-Hanovre et Bavière-Wurtemberg, incorporant les autres États au fil du temps, les dernières à adhérer étant les villes hanséatiques, plus influencées par la Grande-Bretagne. L’idée de List était d’associer, en réalité, toute l’Europe continentale à cette union.

Il proposa cela à la Belgique en 1844 ; il tenta d’inclure la Hollande la même année ; l’Autriche et la Hongrie, y compris Prague, avaient déjà été invitées en 1843 ; et, à partir de là, il envisagea un corridor de développement le long du Danube jusqu’à la Turquie. Il discuta de cela avec la France, où il entretenait des contacts avec des adeptes de la tradition colbertiste. Il avait aussi un plan pour associer la Russie à cette expansion des manufactures et du commerce.

On peut dire qu’il est le véritable père de la Communauté économique européenne basée sur le Système Américain.

Le système ferroviaire et l’infrastructure

Pour créer un système industriel national et promouvoir le développement des forces productives de la nouvelle union, List proposa la réalisation immédiate d’une série de grands projets centrés fondamentalement sur la création d’un réseau efficace de liaisons ferroviaires. List qualifiait le Zollverein et le système ferroviaire de « jumeaux siamois ».

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Dès 1833, dans son premier plan ferroviaire global, l’une des branches partant de Leipzig allait jusqu’à Prague. Son projet était de relier toute l’Europe continentale par des voies ferrées et des canaux intérieurs, atteignant tout particulièrement la Belgique et la Hollande, établissant ainsi une connexion directe de l’Europe avec les États-Unis par la navigation océanique.

Les idées de List sur un « système national d’économie politique » sont parvenues au Japon, à la Chine de Sun Yat-sen, à l’Amérique latine, à la Hongrie et dans tous les coins de l’Europe. L’Association des fileurs de Bohême fut très proche des idées de List, et l’écrivain slovaque Ľudovít Štúr fit campagne pour ses programmes.

Publié dans l’« Executive Intelligence Review » le 21 juin 1991.

jeudi, 05 mars 2026

Woke, la dernière idéologie occidentale: des Lumières à la nuit

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Woke, la dernière idéologie occidentale: des Lumières à la nuit

par Marcello Veneziani

Source : Marcello Veneziani & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/woke-l-ultima-ide...

Comment se porte l’idéologie woke à l’époque de Trump en Amérique et dans le monde, et chez nous, en Italie, à l’ère de Meloni? Si vous y réfléchissez, la canon woke est la dernière idéologie mondiale sur la scène internationale. Le reste est entre les mains de la technique. La culture MAGA, aujourd’hui divisée sur les choix interventionnistes de Trump, ne pénètre pas la mentalité publique, et n’a guère pris racine ailleurs en Occident, si ce n’est de façon marginale. Il n’y a pas une culture qui s’oppose, avec la même force pénétrante, à l’idéologie woke, qui devrait avoir les traits d’une culture de la tradition, de l'enracinement et des identités, des principes conservateurs; une culture qui souhaite préserver, sauvegarder des principes, des mondes, des coutumes, le sens commun, et qui, en symétrie avec le mouvement Woke, pourrait être appelée Save. Le verbe “sauver” est la clé de l’univers conservateur.

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Mais il est aussi vrai que l’une des principales raisons de la victoire de Trump aux États-Unis (et en partie celle de Meloni en Italie) fut précisément la révolte contre l’hégémonie culturelle woke. Elle était devenue oppressante, insupportable, surtout aux États-Unis. Née sur les thèmes de l’anti-racisme et de l’anti-colonialisme, l’idéologie woke est devenue, comme on le sait, le lieu de rencontre du féminisme et de l’antimachisme, des LGBTQ+ et des droits civiques, de la cancel culture et du politiquement correct, incluant pacifisme et antifascisme.

En apparence, l’idéologie woke est anti-occidentale, son ennemi idéal étant l’homme, blanc, hétéro, occidental, avec son histoire et ses traditions; mais dans ses origines, le catéchisme woke est une pathologie toute occidentale, un fruit dévié de l’occidentalisme, une reconversion de l’esprit progressiste et révolutionnaire qui habite l’Occident, dans un esprit libéral et radical.

Quelle est la différence? Son ennemi n’est plus le riche, le maître, le capitalisme, mais la tradition ou son prétendu gardien du présent, le fascisme. Et sa référence n’est plus le prolétaire, l’ouvrier, le pauvre, mais une couche transversale, généralement néo-bourgeoise, aisée, instruite, voire intellectuelle. Son principal champ de bataille est l’école, et l’université, mais le cinéma et la musique ne sont pas en reste. Elle est aussi virulente dans l’industrie et le commerce, dans la communication publicitaire (pensons au woke washing).

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Mais si l’idéologie woke est fille de l’Occidentalisme, si elle reprend ses matrices, de quelle branche provient-elle, de quel courant culturel s’inspire-t-elle? On peut dire que l’idéologie woke est le fruit ultime du néo-illuminisme.

Pour commencer, l’ennemi est le même: l’obscurantisme, c’est-à-dire la nuit de la tradition, de la réaction, de la religion, des liens sociaux et communautaires hérités, du passé sombre et infâme par définition. Woke signifie réveillé, c’est-à-dire celui qui se réveille à la lumière de la raison: la philosophie des Lumières se rapportait à une pensée, alors que le canon woke déplace le centre de l’attention de l’objet au sujet, comme il convient à une époque centrée sur le moi.

L’illuminisme (= les Lumières) était surtout une culture, tandis que l’idéologie woke est une mentalité, un ensemble pratique de préceptes, de totems et de tabous. Autrement dit, un produit subculturel, où les préjugés deviennent explicites et obscurcissent toute critique kantienne du jugement.

was-ist-aufklaerung-taschenbuch-immanuel-kant-2872898720.jpgLes Lumiéristes étaient des intellectuels, ils formaient une société de pensée, il y avait des philosophes célèbres et des projets encyclopédiques pour redéfinir le monde ; Kant lui-même expliquait ce qu’était l’illuminisme (Aufklärung) face aux ténèbres de l’ignorance. Les porteurs de l’idéologie woke sont eux des vigilants, de diverses fonctions, et la définition littérale de « réveillé » se traduit finalement par celle, plus inquiétante, de « surveillé ».

La nature woke est corrective, rééducative, répressive. L’idéologie woke est la dernière version du néo-illuminisme, une version à la pensée faible, austère, punitive, censurante, arrogante, prétentieuse. Peut-être conserve-t-elle encore un vague souvenir de la secte idéologique des Lumières, mais sa mission est plus de surveiller que d’exprimer une culture.

Mais auparavant, nous avions noté que l’idéologie woke est une reconversion de l’esprit progressiste et révolutionnaire en esprit libéral et radical. Entre les deux, pour faire passer la transition, il y a eu deux facteurs: d’un côté, la fin historique et théorique du marxisme-communisme, avec la lutte des classes, la révolution armée, la dictature du prolétariat, le parti-prince, les soviets et la planification; de l’autre, l’avènement de l’esprit transgressif, subjectif et rebelle qui s’est exprimé à partir de 68, et qui a modifié les moeurs, les langages, les styles de vie, la relation entre les sexes et entre les générations. Entre-temps, il y a ce que Pasolini appelait la mutation anthropologique, l’avènement de l’homogénéisation puis de l’uniformisation, la perte de la civilisation chrétienne et paysanne, la société de consommation et de l’individualisme mondial.

Après la chute du marxisme-léninisme, l’appel à l’esprit progressiste est revenu, et la lutte entre maîtres et serviteurs s’est transformée en lutte entre progrès et réaction. On est passé de la révolution bolchevique à la Révolution française, et du marxisme des 19ème et 20ème siècles à l’illuminisme du 18ème.

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Déjà, Antonio Gramsci avait prévu que le marxisme serait une sorte d’illuminisme porté aux masses — certes comme phénomène élitiste, le «Collectif Intellectuel», le Parti-Prince — mais orienté à façonner les masses et le monde populaire. Sur cette ligne, s’était développée une tendance qui voulait remplacer le communisme par la catégorie modernisée de la gauche (Umberto Eco fut l’un des traducteurs culturels de cette mutation néo-illuministe).

La capitale de l’idéologie woke n’est plus l’Europe, comme à l’époque des Lumières, mais les États-Unis. New York, et non plus Paris, est le paradigme mondial, aussi parce que les USA sont devenus, entre-temps, le pivot du Nouvel Ordre Mondial et de l’Occidentalisation du monde, qui dure depuis plusieurs années. La mouvance dans le camp woke se situe entre le libéralisme et le radicalisme, c’est-à-dire entre l’idée d’émancipation individuelle, compatible avec d’autres formes de libéralisme, et l’idée d’une mutation plus substantielle et plus radicalement inclusive, basée sur les flux migratoires, le mouvement antiraciste et féministe, les droits civiques LGBTQ+.

Dans d’autres aspects, l’idéologie woke hérite de l’esprit marxiste séparé du communisme, ainsi réduit à un esprit mondial, libéral et radical: un processus que, naturellement, les socialistes anticapitalistes, les nationaux-populistes et les communistes ne peuvent accepter, et restent donc étrangers et critiques face à la mutation woke. Comme cela aurait été le cas, chez nous, d'un Pasolini, communiste antimoderne ou même d'un représentant cohérent de l’ancien PCI, de la CGIL de Di Vittorio ou de l’idéologie marxiste-léniniste.

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Malgré l’arrivée de Trump aux États-Unis (et de Meloni en Italie), l’idéologie woke reste dominante dans les lieux où se forge la mentalité actuelle (médias, universités, milieux culturels, arts) et remporte parfois même des victoires politiques, comme l’élection de l’islamo-marxiste Mamdani à la tête de New York. Elle n’a pas d’adversaires.

La « culture » woke est la dernière branche idéologique née en Occident et qui a grandi dans son sein, avec l’intention parricide de devenir la pierre tombale de l’Occident lui-même.

Bien qu’elle s’inspire des Lumières, elle annonce la Nuit de la civilisation.

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Universalisme et bellicisme

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Universalisme et bellicisme

par Alberto Giovanni Biuso

Source: https://www.sinistrainrete.info/articoli-brevi/32385-albe...

« Le berger a fait craindre le loup au mouton toute sa vie, mais à la fin c’est le berger qui le mange. » (Proverbe géorgien)

L’Europe possède dans le monde une spécificité qui plonge ses racines dans les anciennes cultures méditerranéennes, caractérisées par l’identité d’un espace — celui de la Méditerranée — et par la différence autant dans les modes de vie que dans les relations avec la plus grande puissance, partiellement méditerranéenne : l’Empire perse.

Les racines de l’Europe sont donc polythéistes et païennes; l’élément judéo-chrétien s’est diffusé très tard par rapport à ces structures, même s’il est ensuite devenu dominant. L’histoire politique, sociale et culturelle de cet espace maritime et continental a été très variée et complexe, et il apparaît aujourd’hui que cette histoire semble toucher à sa fin. Le suicide, à la fois traumatique et lent, commencé avec la guerre civile européenne (1914-1945), se déroule dans des formes de plus en plus tragiques, essentiellement, mais de façon presque burlesque. Au 21ème siècle, et en particulier dans les années 2010 et 2020, l’Europe est effectivement gouvernée par des oligarques sans culture, sans liberté, sans dignité ; elle est dirigée par de véritables « ectoplasmes ou somnambules convertis au bellicisme » (Alian de Benosit, dans Diorama Letterario, n° 389, janvier-février 2026, p. 9).

Des ectoplasmes dont le bellicisme constitue justement une des ultimes conséquences du lent suicide européen, attestée aussi et surtout par le fait que, bien qu’endettée et privant de plus en plus ses citoyens des services essentiels à la vie, l’Europe a déjà octroyé plus de 200 milliards d’euros d’aide à l’Ukraine, une aide qui ne sert qu’à poursuivre le massacre, à continuer un conflit qui est en même temps une guerre de sécession des régions russophones contre une entité étatique artificielle (créée par Lénine, qui n’existait pas encore en tant qu'État) comme l’Ukraine; une guerre de défense de la Fédération de Russie contre l’expansion de l’OTAN à ses frontières; une guerre civile entre peuples slaves liés entre eux par une histoire séculaire; une guerre par procuration des États-Unis d’Amérique contre la Russie, perçue comme le deuxième concurrent le plus dangereux dans la domination mondiale, après la Chine.

Il-suicidio-della-pace-di-Alessandro-Colombo-edito-da-Raffaello-2409754051.jpgLe politologue Alessandro Colombo affirme à juste titre (dans Il suicidio della pace, Raffaello Cortina, 2025) qu’une des expressions de l’échelon le plus bas des décideurs politiques en Europe occidentale consiste à ne pas réaliser (ou à refuser pathologiquement) le déclin du «cosmopolitisme libéral fondé sur une démocratie formelle, une ouverture indéfinie des marchés et l’hégémonie absolue de l’Occident à forte traction américaine» (Roberto Zavaglia, dans Diorama Letterario, op. cit., p. 33).

Et pourtant, comme toujours dans les phénomènes politiques et sociaux, il y a une méthode dans toute cette folie. C’est la méthode qui a été couronnée de succès lors de la pandémie de Cov id19: susciter et rendre omniprésente la peur.

Car si les peuples et les individus sombrent dans la crainte d’un danger imminent et grave, ils sont ensuite prêts à accepter n’importe quel ordre qui leur est imposé. Avec la terreur, l’inacceptable devient indispensable.

Après cette expérience réussie, il était donc nécessaire qu’un nouveau danger se profile à l’horizon. Nouveau, mais traditionnel: la russophobie, le préjugé contre un peuple et une nation qui sont certes européens, mais aussi asiatiques, qui partagent langues, art, religion, littérature, architecture et philosophies de l’Europe occidentale, mais qu’ils déclinent toujours de manière originale. Une entité donc assez proche et suffisamment différente pour susciter une crainte plausible. Et pourtant, l’aveuglement des groupes oligarchiques européens oublie que chaque fois que la partie occidentale de notre continent a attaqué la Russie, elle en est sortie détruite. Les cas les plus récents sont la France napoléonienne et l’Allemagne national-socialiste. Il est pratiquement inévitable qu’un troisième cas se produise — probablement le plus désastreux, étant donné que la Russie est devenue une puissance nucléaire.

Le vrai danger réside donc dans le fait que l’Occident anglo-saxon a dévoré l’Europe. Les décideurs politiques français, italiens, allemands et d’autres pays croient encore être les maîtres, mais ils ont été déclassés au rang de serviteurs des États-Unis, du Royaume-Uni et d’Israël, qui constituent la réelle menace pour toute la planète.

71VdWPNK8eL._SL1228_-2716192763.jpgL’Occident anglo-saxon est encore profondément imprégné d’éléments coloniaux, racistes, bellicistes. Le mondialisme financier n’est que l’expression contemporaine de l'unilatéralisme politique et de l’universalisme éthique/religieux qui ont fait des continents entiers des dépôts de matières premières et d’esclaves à exploiter pour leur propre gloire. Chantal Delsol souligne à juste titre que l’universalisme occidental «est la cause principale de sa volonté de convertir le reste du monde, autrefois à sa religion, puis à ses intérêts politiques (le colonialisme), aujourd’hui à son modèle économique et social ou à ses principes moraux (les droits de l’homme). […] L’universalisme assimilateur n’est rien d’autre que la projection et le masque d’un ethnocentrisme étendu aux dimensions de toute la planète, et l’uniformité tend irrésistiblement à dévaluer les différences » (Eduardo Zarelli, in Diorama Letterario, cit., p. 21). Une fois de plus, l’outil conceptuel de l’identité et de la différence montre sa fécondité aussi pour comprendre les événements historiques, et pas seulement les questions logiques ou métaphysiques.

L’aspiration universaliste de l’Occident anglo-saxon montre aujourd’hui son vrai visage: celui d’un génocide. Gaza et la Palestine, le peuple palestinien qui est effacé de la surface de la Terre (de sa terre), représentent la preuve définitive de la réelle substance de l’universalisme qui déteste la différence. Après Gaza — le plus grand génocide et crime de l’histoire contemporaine — toutes les thèses juridiques de l’Occident anglo-saxon et toutes ses prétentions à la supériorité morale apparaissent simplement tragiques et grotesques. Le capitalisme sans sol, la finance sans terre, privent un peuple qui y vit depuis des siècles de leur sol et de leur territoire, avec l’intention explicite de transformer ces terres en centres commerciaux et hôtels de luxe où les Occidentaux pourront passer leurs vacances et leurs vieux jours dorés.

Tout cela n’est pas le folklore d’un président américain, mais la dissolution que le règne de la crématistique (comme Aristote appelait la finance) entraîne toujours avec lui.

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dimanche, 08 février 2026

L’âme orientale de l’Irlande - L’île verte entre la steppe et l’océan

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L’âme orientale de l’Irlande

L’île verte entre la steppe et l’océan

Callum McMichael

Source: https://www.multipolarpress.com/p/irelands-eastern-soul

Callum McMichael remet en question le mythe de l’Irlande comme étant uniquement occidentale.

L’Irlande, isolée à l’extrême ouest du continent européen, est généralement imaginée comme une île atlantique dont l’identité culturelle aurait été façonnée dans l’isolement, principalement influencée par les traditions celtiques, les incursions vikings, les conquêtes normandes, et des siècles de domination anglo-normande et britannique. Pourtant, ce récit familier dissimule une réalité plus complexe et surprenante: tout au long de son histoire, l’Irlande a maintenu des liens profonds et pluriels avec la moitié orientale du continent. Ces connexions — qui couvrent les mouvements préhistoriques de populations, les réseaux ecclésiastiques médiévaux, les diasporas militaires de l’époque moderne, la solidarité humanitaire du XIXe siècle, et des parallèles au cours du XXe siècle dans la renaissance nationale et les douleurs d'une partition — suggèrent que l’Irlande n’est pas simplement une extrémité périphérique de l’ouest européen, mais, et c'est à bien des égards essentiels, une société dont l’expérience historique s’aligne davantage sur les modèles de l’Europe de l’Est, bien davantage que ce que l’on croit généralement.

La couche la plus profonde de cette connexion orientale réside dans la préhistoire. Les recherches génétiques menées au cours de ces vingt dernières années ont considérablement modifié notre compréhension de l’histoire démographique de l’Irlande. Vers 2500–2000 av. J.-C., lors de la transition du Néolithique à l’Âge du bronze, une migration importante a eu lieu depuis la steppe pontique-caspienne, cette vaste région de plaines au nord de la mer Noire et de la mer Caspienne qui couvre aujourd’hui le sud de la Russie, l’est de l’Ukraine et une partie du Kazakhstan. Les populations associées à ce mouvement, connues des archéologues sous le nom de culture Yamnaya (et des généticiens comme les principales porteuses de l’ascendance de la steppe en Europe), ont apporté avec elles des économies pastorales, des véhicules à roues, la métallurgie et, très probablement, des langues indo-européennes précoces, qui évolueront plus tard en une branche celtique telle que parlée en Irlande.

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Des études sur l’ADN ancien, y compris des analyses marquantes menées sur des restes trouvés sur l’île de Rathlin ou à Ballynahatty (photo), montrent que cette ascendance d’origine steppique représente entre 30 et 50% du génome irlandais moderne, selon la région et le modèle utilisé. Le reste provient principalement de fermiers néolithiques arrivés d’Anatolie et du Levant via l’Europe du sud et centrale, mais la rotation démographique décisive de l’âge du bronze ancre fermement la population fondatrice de l’Irlande dans les mêmes migrations de la steppe qui ont donné naissance à de nombreux peuples d’Europe de l’Est, des États baltes aux Balkans.

Ce lien génétique ne se limite pas à une origine lointaine; il a aussi eu des conséquences culturelles et linguistiques. Les migrations de la steppe sont largement comprises comme ayant introduit la famille des langues indo-européennes dans une grande partie de l’Europe, parmi lesquelles les langues celtiques qui finiront par dominer l’Irlande, l’Écosse, le Pays de Galles et la Bretagne, qui font partie de cette même famille linguistique. Ainsi, l’identité linguistique qui distingue la « frange celtique » trouve ses origines ultimes dans ces mouvements venus de l'est qui ont également façonné les populations slaves, baltes et autres, parlant une variante ou une autre de l'indo-européen, géographiquement située plus à l’est.

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Au début de l’époque médiévale, de nouvelles voies de contact se sont ouvertes. Le monachisme irlandais, notamment entre le VIe et le IXe siècle, a produit l’une des diasporas les plus remarquables de l’histoire européenne. Les peregrini irlandais — moines et érudits qui se sont exilés volontairement par amour de Dieu — ont voyagé vers l’est en grand nombre, établissant des monastères et des écoles à travers ce qui est aujourd’hui l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, le nord de l’Italie, et jusqu’en Hongrie, Slovénie et Ukraine modernes. Des figures telles que Saint Colmán de Stockerau (martyre près de Vienne), Saint Kilian (actif en Franconie), et le cercle autour de Saint Virgile de Salzbourg illustrent la profondeur de l’influence irlandaise dans ces régions centrales et orientales. Ces missionnaires ont non seulement apporté l’apprentissage du latin et des scriptoria, mais aussi introduit des styles artistiques insulaires qui ont influencé l’art carolingien et ottonien.

Ce faisant, ils ont contribué à préserver le savoir classique durant une période où une grande partie de l’Europe occidentale se relevait de l’effondrement, tout en inscrivant les traditions intellectuelles irlandaises dans le paysage culturel émergent de ce qui deviendra la Mitteleuropa et le monde slave occidental.

144292-3577441188.jpgL’époque moderne voit une orientation encore plus marquée vers l’est à travers le service militaire. Après les défaites de la noblesse catholique irlandaise au XVIIe siècle — notamment après la guerre de Guillaume et le traité de Limerick en 1691 — des dizaines de milliers de soldats irlandais, collectivement appelés « Oies sauvages », ont quitté l’île pour servir dans des armées étrangères. Si la France a accueilli le plus grand contingent, l’Empire russe s’est montré particulièrement attractif au XVIIIe siècle. L'armée russe, en pleine modernisation sous Pierre le Grand et ses successeurs, offrait une progression rapide, un salaire important et une relative tolérance religieuse aux officiers catholiques qualifiés. La figure irlandaise la plus célèbre dans ce contexte est le maréchal de camp Pierre (Pyotr Petrovitch) Lacy, né en 1678 près de Kilmallock, dans le comté de Limerick.

Après un service initial en France et en Autriche, Lacy entra au service de la Russie en 1700, et devint l’un des généraux les plus brillants du XVIIIe siècle. Il commandait les forces russes lors de la Grande Guerre du Nord contre la Suède, gérait l’occupation de la Finlande, dirigeait les opérations durant la guerre de Succession de Pologne, et joua un rôle décisif dans la guerre russo-turque de 1735–1739, notamment lors du siège d’Azov et de la campagne dévastatrice dans le Khanat de Crimée.

789117431-2596987037.jpgSon contemporain, et autre officier d’origine irlandaise, Joseph Cornelius O’Rourke (comte Iosif Kornilovich O’Rourke) (portrait), a également atteint un haut rang, en tant que commandant la cavalerie lors des guerres napoléoniennes. Ces carrières illustrent non seulement la réussite individuelle, mais attestent aussi d'un modèle plus large: l’Irlande a fourni un nombre disproportionné de hauts gradés à l’armée russe au XVIIIe et au début du XIXe siècle, intégrant des familles militaires irlandaises dans la société impériale russe.

Ce modèle de solidarité a trouvé une expression poignante lors de la grande famine de 1845–1852. Au milieu de la catastrophe qui a réduit la population irlandaise d’environ un quart par la mort et l’émigration, une aide internationale est arrivée de diverses sources.

Parmi les contributions symboliquement les plus significatives figure la donation personnelle de 2000 livres sterling faite par le tsar Nicolas Ier (et non Alexandre II, comme on le croit parfois) à la reine Victoria pour soulager la détresse irlandaise. La somme, bien que modeste par rapport à l’ampleur de la catastrophe, était notable parce qu'elle trouvait son origine dans le trésor impérial russe ainsi que parce qu’elle a été donnée directement par le tsar lui-même. La donation a suivi l’exemple du sultan ottoman Abdülmecid Ier, qui a également contribué personnellement. Ces gestes, de la part de dirigeants d’empires souvent considérés comme « arriérés » ou « semi-orientaux » par les observateurs occidentaux, soulignaient un sentiment commun de marginalité et de vulnérabilité dans l’ordre européen. La Russie et l’Irlande, bien que très différentes en échelle et en puissance, étaient toutes deux positionnées comme des sociétés périphériques soumises aux pressions économiques et politiques des États occidentaux plus centralisés.

Le XXe siècle a apporté d’autres convergences. L’effondrement des empires multinationaux après 1918 a engendré une vague de nouveaux États-nations en Europe de l’Est, beaucoup d’entre eux ayant connu la partition, les problèmes de minorités, les revendications irrédentistes et des ajustements frontaliers violents.

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L’expérience propre de l’Irlande — partagée entre l’État libre d’Irlande et l’Irlande du Nord en 1921 — a reflété ces dynamiques de façon frappante. La Commission frontalière irlandaise de 1925, la violence ethno-religieuse du début des années 1920, et la division ethno-religieuse persistante le long de la frontière rappellent la Pologne, la Tchécoslovaquie et le différend sur Vilnius/Wilno. Les nationalistes irlandais, surtout dans les décennies suivant l’indépendance, ont souvent invoqué des analogies avec l’Europe de l’Est lorsqu’ils abordaient l'autodétermination, les droits des minorités et la légitimité ou l'illégitimité d'une partition.

G_Embed_ArthurGriffith_Portrait_ke192-2912967017.jpgArthur Griffith (photo) et d’autres penseurs du Sinn Féin, dès les premières années, s’étaient inspirés de la monarchie austro-hongroise et des campagnes d’autonomie de la Hongrie. Plus tard, durant les Troubles, des comparaisons régulières étaient faites entre l’Irlande du Nord et le Kosovo, Chypre ou les États baltes sous domination soviétique.

Pris ensemble, ces différentes filières — migrations préhistoriques de la steppe, pèlerinages médiévaux, service militaire dans l’Empire russe au XVIIIe siècle, générosité tsariste lors de la famine, et parallèles du XXe siècle avec la partition et la renaissance nationale — forment un continuum cohérent. L’Irlande s’est maintes fois retrouvée alignée, que ce soit par la génétique, la migration, l’échange culturel ou le destin politique partagé, avec l’expérience historique de l’Europe de l’Est. L’identité de l’île ne peut se réduire à une simple binarité celtique-occidentale; dans ses moments les plus déterminants, c’est une histoire orientale qui s'est transplantée à l’extrémité atlantique de l'Europe. Reconnaître cette affinité plus profonde ne diminue pas le caractère distinctif de l’Irlande; au contraire, cela enrichit notre compréhension de la véritable interconnectivité du passé européen, et de la manière dont même les sociétés les plus apparemment périphériques ont longtemps participé aux courants continentaux qui coulent de l’est vers l’ouest.

Au bout du compte, l’âme orientale de l’Irlande n’est pas une note de bas de page, une note cachée, mais un fil central dans la tapisserie du continent, nous rappelant que les frontières que nous traçons entre l’est et l’ouest ont toujours été plus poreuses, plus perméables, et plus illusoires que ne le laissent penser les cartes.

jeudi, 15 janvier 2026

Le développement comme destin collectif ou le communautarisme du développement

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Le développement comme destin collectif ou le communautarisme du développement

Cristi Pantelimon

Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100005135564621

Une phrase que j’ai lue chez un jeune analyste chinois, Mao Keji, ne me laisse pas en paix: il est important qu’il soit jeune, car il représente, pour ainsi dire, l’avenir.

Keji (photo) dit qu’il s’est rendu compte, en vivant en Chine lors des débuts de la modernisation rapide de ces dernières années (qui comportait ses aspects négatifs : pollution, etc.), que «les problèmes que pose le développement ne peuvent être résolus que par encore plus de développement».

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C’est troublant, car nous, Européens, sommes depuis longtemps parvenus à une conclusion différente: que le développement n’apporte rien d’important, et que, si nous l’acceptons, nous le faisons en raison de l’inertie de la civilisation à laquelle nous appartenons, et éventuellement poussés par l’urgence de ne pas perdre le rythme face à d’autres civilisations.

Mais, en réalité, toute la philosophie occidentale, européenne et moderne, repose sur la méfiance envers le progrès. Le conservatisme, comme le montre Panajotis Kondylis, a été précisément une réaction aux Temps Nouveaux, modernes, qui mettaient en avant le rationalisme moderniste et modernisant.

Le conservatisme n’est pas seulement une réaction à l’événement appelé Révolution française, mais une opposition totale à cette tendance transformatrice, dans un sens rationaliste.

L’œuvre maîtresse de cette pensée « conservatrice » est sans aucun doute «La question de la technique» de Martin Heidegger, où le grand philosophe allemand montre comment la technique moderne est totalement différente, dans son essence, de la vieille technique, traditionnelle, poétique, par exemple celle de la Grèce antique.

Mais, en fin de compte, tous les grands penseurs de l’Allemagne, pays d’ingénieurs, de poètes et de philosophes de génie, partagent la même idée.

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Friedrich Georg Jünger affirme dans Die Perfektion der Technik une chose encore plus grave: à savoir que la modernité technique ne fait qu’envelopper et façonner la pauvreté, et ne contribue en rien à accroître la richesse de la planète.

Lorsque une civilisation rationalise et traite ses ressources, c’est un signe que celles-ci sont épuisées. La richesse ne réside pas dans les usines, mais dans la nature, dans les eaux de la planète ou dans les minerais de la terre.

Cette ligne de philosophie sceptique à l’égard de la technologie rejoint la pensée sceptique sur la modernisation, élaborée par les économistes.

Nicholas-Georgescu-Roegen-1906-1994.jpgNotre Georgescu-Roegen (photo) en est le porte-drapeau et figure de proue. Mais il a des disciples importants en Occident, comme Serge Latouche, et d’autres encore.

Une des racines de l’écologisme est précisément cette prémonition et cette présupposition d’un conflit fondamental entre l’activité de la technique moderne, la technologie, et le destin réel (bon) de l’homme.

Frithjof Schuon nous dit même que, plus nous essayons d’améliorer concrètement notre vie via des moyens techniques (pour obtenir le confort matériel), plus, sur le plan cosmique, nous ferons face à une réaction plus dure de la Création, et donc à des calamités inattendues.

Et voilà que, dans une modernité européenne qui pense fondamentalement ainsi (fondamentalement, c’est-à-dire uniquement ainsi, même si apparemment il existe aussi une autre tendance ; la pensée en Europe moderne n’avance qu’ainsi, et les idéologies sont les seules que le progrès ait tenté), les Chinois viennent nous communiquer, apparemment, l’opposé: que le développement est le remède à nos maladies historiques.

Plus nous nous développons, plus il est bon de nous développer encore davantage. Mais, probablement, cette croissance est ressentie par les Chinois à un niveau collectif.

Ce n’est pas, cette forme d’optimisme, le fruit d’un calcul individualiste. L’individualisme occidental a déposé les armes face à la modernisation et est devenu écologisme, scepticisme, quand il a emprunté la voie idéologique, ou simplement une réflexion philosophique qui a tenté de délégitimer le destin de la modernité (Heidegger), en cherchant un nouveau sens encore avant Platon ou Aristote.

Nous, Roumains, avons une position privilégiée pour juger ces choses.

Pourquoi ?

D’abord parce qu’à la différence des Occidentaux, nous ne savons pas penser de façon individualiste.

Ensuite parce qu’à la différence des Occidentaux, nous n’avons jamais été véritablement développés.

Dans ces conditions, expérimenter un collectivisme du développement ou, mieux encore, un communautarisme du développement, ne peut être qu’une expérience historique particulière.

Pour cela, il faut observer attentivement la Chine.

Là-bas, le collectivisme de l’optimisme du développement recommence, cette fois, à l’échelle collective.

Les prémisses sont effrayantes, mais la lutte s’engagera, et il faut en prendre conscience.

mardi, 13 janvier 2026

Un rêve qui va se réaliser: "le souverainisme européen" 

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Un rêve qui va se réaliser: "le souverainisme européen" 

Cristi Pantelimon

À en juger par les récentes déclarations de Traian Băsescu, qui demandait aux Européens de discuter directement avec Vladimir Poutine, en raison du caractère imprévisible de Donald Trump, il est clair qu'un nouveau type de «souverainisme», européen, voire russo-européen, nous attend à l'avenir. Pour Traian Băsescu en particulier, cette dernière formule serait d'ailleurs une sorte de retour en arrière à ses premières années de jeunesse en tant que commandant de navire, ce qui explique presque son enthousiasme lorsqu'il émet les idées que nous allons exposer dans la suite de ce bref article.

Au-delà de la cyclicité historique vérifiée à maintes reprises, cette situation nous permet également de formuler certaines hypothèses concernant les évolutions internes et internationales actuelles et futures.

1. Le souverainisme interne (à tout Etat seul) est sexuellement incertain. Sa définition se fera dans les années à venir, en fonction de la direction que prendra le «souverainisme européen» ou russo-européen. L'ère américaine en Roumanie et celle d'autres idées jubilatoires sont des formes sans fondement, spécifiques aux périodes de transition. N'étant pas sexuellement certain, le souverainisme est maintenu dans une sorte d'incubateur: il n'a pas le droit de sortir dans le monde réel, de peur de prendre froid, mais il ne peut de toute façon pas bouger, car c'est une sorte d'hybride étrange.

2. Une fois défini sexuellement, le souverainisme restreint disparaîtra en fait. Et cela parce qu'il s'agissait d'un implant de l'administration américaine, que l'on a tenté de greffer sur la mâchoire trop vieille de l'Europe.

Les douleurs de l'opération ne valent pas la peine de réaliser cet implant, tant et si bien que le souverainisme limité est une plante exotique, dont plus personne n'avait entendu parler depuis les années 1980, et qui doit désormais disparaître. Aucun Empire, qu'il soit européen, américain ou eurasiatique n'a besoin de ce souverainisme-là. L'ère de l'Etat souverain au sens classique du terme est définitivement révolue. La Roumanie ne peut, en ce domaine, constituer une exception. 

Et quand les temps seront venus de le mettre en pratique, on se taira à propos du véritable souverainisme. 

Ce que nous entendons aujourd'hui, est un bavardage stérile, celui d'un enfant incertain quant à son sexe, qui cherche à attirer à lui l'attention de ses parents/de ceux qui sont en charge de son éducation, afin qu'ils lui donnent son biberon! 

 

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mardi, 18 novembre 2025

Tout est révolution de couleur: l’érosion de l’analytique géopolitique

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Tout est révolution de couleur: l’érosion de l’analytique géopolitique

Raphael Machado

Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100069794930562

Peu de choses ont été plus importantes pour l’analyse géopolitique et la maturation de l’étude de l’histoire politique contemporaine que la construction du concept de "révolution colorée" au milieu de la première décennie du nouveau millénaire pour étudier la Révolution Bulldozer (Yougoslavie), la Révolution Rose (Géorgie) et la Révolution Orange (Ukraine). Peut-être seul le développement du concept de "guerre hybride" a eu un impact comparable.

De manière résumée et neutre, une révolution colorée est une tentative de changement de régime par la massification de protestations (initialement) pacifiques orchestrées à partir de la mobilisation des "organisations de la société civile". D’une manière plus cynique, une révolution colorée consiste en une tentative de changement de régime dirigée contre un gouvernement contre-hégémonique par la mobilisation d’actifs financés depuis des années par des appareils publics ou privés occidentaux.

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Il existe un modèle ou un moule de la "révolution colorée" typique, qu’on peut retrouver dans le manuel de Gene Sharp sur la "résistance pacifique" contre les "régimes autoritaires".

Avec peu de variations, ce modèle a été appliqué, en plus des occasions déjà mentionnées, en Arménie, en Ukraine une seconde fois, dans les pays arabes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, aux États-Unis, au Brésil, au Bangladesh et dans plusieurs autres pays, avec moins de succès en Russie, en Chine, en Iran, en Inde, au Venezuela, en Turquie et en Biélorussie.

De manière générale, il semble exister une certaine corrélation entre le degré de capacité de l’État à appliquer des mesures d’exception pour faire face aux protestations et son imperméabilité aux révolutions colorées. Les démocraties libérales "non-alignées" sont donc les cibles typiques et les plus lucratives de ce type de tactique.

L’efficacité du concept dans l’analyse de certaines des principales opérations de changement de régime des 25 dernières années, cependant, a assuré que le concept réponde désormais au besoin d’une explication des crises politiques et des vagues de protestations. Tout a commencé à pouvoir être considéré comme une "révolution colorée".

Surtout parce que la majorité de ceux qui suivent l’actualité politique ne savent pas vraiment comment se sont déroulées les révolutions colorées. Ils ont seulement des notions vagues et abstraites sur le "financement externe" et que la cible est un pays "adversaire aux États-Unis".

Comme beaucoup cultivent un certain fétichisme pour le "dissensus", presque tout le monde exagère à quel point leur gouvernement préféré est réellement adversaire des États-Unis sur la scène internationale.

Ainsi, de Kadhafi, Assad et Lukashenko, on en vient à défendre des nullités comme Gustavo Petro et Gabriel Boric contre de supposées tentatives de révolution colorée.

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La majorité des cas d’agitation populaire, cependant, ne présentent pas les caractéristiques essentielles d’une révolution colorée.

Il me semble que la question centrale est celle de l’influence et du financement étrangers dans l’organisation et l’exécution des protestations de masse. Sur ce point, je pense qu’il est possible de transplanter la "théorie du contrôle du fait" de Welzel et Roxin du domaine du Droit pénal à celui de l’analyse géopolitique. La responsabilité doit être imputée à celui qui détient le contrôle de l’action.

En adoptant cette transposition théorique, on pourrait dire qu’une vague de protestations est une "révolution colorée" si les forces extérieures, qui éventuellement la soutiennent, détiennent le contrôle des protestations de manière à a) faire en sorte que les protestations n’auraient pas lieu sans ce soutien ; b) que ce soutien est si important qu’il garantit que les protestations suivront indubitablement les objectifs des financiers.

Ce n’est qu’ainsi que l’on peut distinguer entre "protestations spontanées ou fomentées par des conflits politiques locaux, mais comprenant parmi leurs participants des figures ou groupes ayant reçu un soutien financier international" et "protestations organisées et dirigées presque entièrement par la mobilisation d’actifs financés de l’extérieur".

C’est précisément pour cela qu’un mouvement autonome peut aussi être coopté et se transformer en révolution en cours de route. Tout se résume à déterminer qui détient le "contrôle du fait" à un moment donné.

Comme les processus politiques sont dynamiques, le "contrôleur" d’un mouvement de protestation peut changer à tout moment, en fonction des rapports de force et des résultats des luttes pour la direction des événements.

En gardant cela à l’esprit, la réalité est que beaucoup de protestations qualifiées de "révolutions colorées" manquent de causes ou cibles évidentes et incontestables. Le coup de Maidan a eu lieu à cause de la dispute sur l’adhésion de l’Ukraine à l’Union Eurasienne. Le Printemps Arabe visait principalement à évincer des gouvernements hostiles à Israël et réticents face à l’atlantisme. La Révolution Rose, la Révolution de Velours et la Révolution des Jeans visaient à promouvoir l'encerclement de la Russie par ses voisins. La Révolution de juillet visait à éliminer un allié important de l’Inde dans l’équation géopolitique asiatique. Des motifs clairs, des cibles évidentes. Si ces phénomènes sont vraiment des révolutions colorées, cela se confirme a posteriori par les lois, politiques et accords mis en place dans les premiers mois suivant le changement de régime.

Dans toutes les révolutions colorées, les nouveaux gouvernements accélèrent pour atteindre les objectifs de leurs protecteurs.

Les nouveaux gouvernements rompent avec d’anciens alliés, signent des accords avec l’Occident, adoptent des lois modifiant profondément le cours géopolitique précédent. C’est ce qui s’est passé dans tous les cas mentionnés — dans ceux où la révolution a réussi.

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Ce n’est pas le cas, cependant, du Népal. Un gouvernement favorable à la multipolarité, équilibrant harmonieusement entre l’Inde et la Chine, a été remplacé par un autre gouvernement également favorable à la multipolarité et équilibré entre l’Inde et la Chine.

Les révolutions colorées, en outre, cessent rarement si les gouvernements attaqués consentent à faire de petites concessions. Les gestionnaires des troubles encouragent les manifestants à ne pas se contenter d’autre chose qu’un changement total de régime. L’exemple est le Bangladesh, où les concessions de Sheikh Hasina ont simplement renforcé les manifestants. De l’autre côté, nous avons l’Indonésie et les Philippines, où de petites concessions ont suffi à faire revenir tout le monde chez soi.

Les Philippines, bien sûr, seraient une cible très mauvaise pour une révolution colorée, étant donné que le pays, sous le président Marcos — un allié important de l’Occident dans la tentative de cerner la Chine —, n’est pas un bon exemple. Le même cas pourrait s’appliquer au Maroc, où des manifestations dites "révolution colorée" ont également eu lieu — ce qui n’a pas de sens, étant donné que le Maroc est le principal allié des États-Unis et d’Israël parmi les pays d’Afrique du Nord.

En mentionnant ici les gestionnaires, il est important de souligner que, contrairement à ce qu’on a tendance à dire, les révolutions colorées ont toujours des leaders et des porte-parole, car c’est leur rôle de garantir le "contrôle du fait" et de guider les manifestations dans la direction souhaitée, sans laisser les manifestants accepter des concessions.

Dans le cas de Maidan, par exemple, des figures comme Klitschko, Tihnibok et Yatsenyuk ont rapidement émergé, parmi d’autres. La Révolution de Velours a été dirigée directement par Nikol Pashinyan, et la Révolution Rose par Mikhail Saakashvili. Il y a toujours des leaders, des porte-parole interviewés par les médias de masse et consacrés par les autorités et ONG internationales.

Ces leaders sont soutenus sur le terrain par l’Ambassade des États-Unis, qui est toujours personnellement présente dans les opérations de révolution colorée, sans exception. Que ce soit de manière plus ouverte, comme au Maidan — et encore plus en Libye — ou plus discrète, comme dans les tentatives de renverser Viktor Orban. Mais l’Ambassade des États-Unis laisse toujours des traces. Naturellement, les déclarations officielles d’autorités occidentales soutenant les protestations et condamnant les autorités légitimes sont toujours présentes dans de véritables révolutions colorées.

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En prêtant attention à ces caractéristiques fondamentales des révolutions colorées et en essayant de les appliquer à la majorité des "protestations de la Génération Z", on constate qu’avec quelques exceptions, ces manifestations manquent de toutes ou presque toutes les caractéristiques des révolutions colorées. Les cas du Népal, de l’Indonésie, des Philippines et de Madagascar en sont des exemples. Le cas du Bangladesh montre que la possibilité d’instrumentaliser ce type de protestation pour une révolution colorée existe.

Certaines personnes sont profondément impressionnées par le fait que les "protestations de la Génération Z" impliquent l’utilisation de "symboles communs" entre différents pays, mais c’est parce qu’elles ne sont pas encore habituées à la capacité virale des memes, ni au mimétisme social fomenté par les réseaux sociaux.

Il est donc important de raffiner nos instruments conceptuels pour pouvoir les appliquer avec précision et responsabilité. Sinon, nous risquons de sur-utiliser des concepts importants jusqu’à les rendre insignifiants et indignes de confiance.

vendredi, 14 novembre 2025

Le crépuscule de l’État moderne européen - Une orientation stratégique pour la communauté organique

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Le crépuscule de l’État moderne européen

Une orientation stratégique pour la communauté organique

Sergi Marchand

Source: https://revistahesperia.substack.com/p/el-ocaso-del-estad...

Dans cette heure crépusculaire du Kali-Yuga, nous sommes confrontés à un combat archétypal: celui du jeune Prahlāda, modèle de fidélité transcendante, élevé contre son père Hiranyakaśipu, titan impie qui, aveuglé par l’hybris, proclame sa souveraineté absolue et nie la sacralité. Fils d’un asura hostile à l’ordre divin, Prahlāda persévère dans sa dévotion inébranlable à Vishnu, résistant stoïquement à toutes sortes de tortures, tourments et supplices. Sa rébellion n’est pas politique, mais numineuse: une insurrection de l’esprit contre la tyrannie de la matière. Finalement, le Dharma se manifeste sous la forme de Narasimha, qui surgit du seuil ontologique pour anéantir l’usurpateur et restaurer l’équilibre cosmique.

Le jeune Européen doit suivre la voie de Prahlāda : embrasser le sacré, le patriarcat, la hiérarchie et la race face à l’impératif qui soutient la modernité, fondée sur la négation, le vide, le gris des principes régissant la politique contemporaine, où se dissout la notion de peuple, de famille et de toute forme de communauté organique.

Une telle dissolution bloque la conscience de soi jusqu’à rendre impossible sa réalisation par le biais du social. Par des mécanismes subtils d’aliénation et de contrôle, destinés à atomiser l’individu, l’archétype de l’homme moderne devient le gris éternel, le métis, la tyrannie de la matière, l’inauthenticité et la perte même de l’être.

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L’Europe ploutocratique

« Les États sont des unités purement politiques, des expressions du pouvoir qui agit vers l’extérieur. Ils ne sont liés ni à la race, ni à la langue, ni à la religion, mais se situent au-dessus d’elles. Lorsqu’ils coïncident ou entrent en conflit avec ces principes, leur force est affaiblie en raison de la contradiction interne, elle n'est  jamais renforcée. La politique intérieure existe uniquement pour assurer la force et la cohésion de la politique extérieure. Là où elle poursuit des fins différentes ou particulières, commence la décadence : la perte de la forme d’État. » ⎯ Oswald Spengler, Jahre der Entscheidung (1933)

Comme le souligne justement Spengler, l’élite européenne et ses institutions agissent selon des principes purement égoïstes, despotiques et démago­giques, orientés presque exclusivement vers l’économique et déconnectés de toute valeur communautaire ou de souveraineté. Cela tient au fait que l’élite qui dirige aujourd’hui l’Europe n’est qu’une dégénérescence inhérente au système capitaliste, dans lequel la montée dépend de l’accumulation de capital. Le pouvoir, à la différence de la véritable aristocratie — fondée sur l’excellence spirituelle et qui se constitue en élite par elle-même —, dans l’élite bourgeoise, s’acquiert uniquement par l’argent et son accumulation.

Pour accéder à ce type bourgeois de pouvoir, il faut posséder un caractère vil et psychopathique, car les grands entrepreneurs s’enrichissent en exploitant la plus-value de leurs travailleurs et en jetant beaucoup d’entre eux dans des conditions inhumaines. Dans la logique du marché, celui qui aspire à concourir et à monter doit être le plus exploiteur, le plus dénué de scrupules. De cette façon, ceux qui se trouvent au sommet de nos systèmes ne sont pas les plus nobles ni les plus capables, mais les plus vils, des psychopathes et des pharisaïques.

Et pour couronner le tout, cette Europe moderne s’est rebellée contre son propre caractère patriarcal et solaire, en le remplaçant par le matriarcal et le lunaire: l’Europe de Cythère, l’Europe de von der Leyen, l’Europe tellurique ; l’Europe qui a dévoré le caractère olympien de l’homme, le transformant en un lâche castré, dépouillé de sa condition naturelle de gardien de la civilisation et de la famille, un eunuque incapable de défendre les frontières de l’Empire contre les hordes barbares.

C’est précisément ce diagnostic qui donne une réponse à la question de beaucoup face à l’absence de leaders forts en Europe.

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Et nombreux sont ceux qui se demanderont à qui l'on doit principalement l’inspiration idéologique de l’Occident contemporain: en grande partie, à Auguste Comte et au positivisme politique. De lui proviennent des concepts tels que l’initiative de la religion de l’Humanité, conçue comme un culte de la science, promue pour instaurer une éthique et une morale capables de soutenir la société moderne. Cette conception peut aujourd’hui se transférer aux idées des technocrates et des grandes fortunes liées au mondialisme.

De plus, Comte défendait l’idée d’une technocratie dans laquelle tout serait administré en fonction de l'efficacité maximale, en confiant le gouvernement à des scientifiques et des entrepreneurs.

Considérant cela, on peut interpréter Comte et le positivisme comme l’un des piliers intellectuels des ploutocraties modernes occidentales.

13:29 Publié dans Définitions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : définition, état moderne, tradition | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook