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mercredi, 24 février 2021

En hommage à Pierre-Guillaume de Roux: petit témoignage personnel sur «l’éditeur des proscrits»

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En hommage à Pierre-Guillaume de Roux: petit témoignage personnel sur «l’éditeur des proscrits»

Par Michel LHOMME

Ex: https://metainfos.com

Il faut reconnaître que mis à part les crétins du Monde ou du Nouveau Magazine littéraire, tous pressés de surligner au cas où l’on n’aurait pas compris son engagement droitier pour l’ostraciser jusque dans le tombeau de peur sans doute de voir de potentiels lecteurs se précipiter à la Nouvelle Librairie pour se procurer les ouvrages qu’il édita, les hommages furent unanimes pour saluer ce qui restera le plus grand éditeur français du début du vingtième-et-unième siècle. Et on peut lire ce florilège sur le site d’Eléments. (https://www.revue-elements.com/pierre-guillaume-de-roux-c...)

Nous avions, pour notre part, rencontré l’éditeur Pierre-Guillaume De Roux par deux fois, la première très jeune et tout juste débutant en écriture, la deuxième récemment rue de Richelieu, fin juillet 2017, il y a déjà quatre ans. Après chaque rendez-vous, il n’édita rien car comme Diderot et Leibniz – excusez du peu ! – j’ai, semble-t-il, de par mes voyages et mes déplacements incessants, fait le vœu secret de ne travailler qu’à une œuvre posthume. (https://unmondelitteraire.com/ces-ecrivains-celebres-a-ti...). Lol !…. Pourtant, alors qu’il était souvent débordé et pressé, avare par nécessité de son temps, notre conversation dura à chaque fois quelques heures. C’est cela qui demeure le plus surprenant et dont je voulais témoigner.   

La première fois, je lui amenai du Pérou, je me souviens dans un sac rouge Air France un essai-diatribe, resté d’ailleurs toujours dans une malle quelque part. C’était il y a vingt-ans, place St-Sulpice, en 2001, pour les Editions du Syrte. Il l’avait lu et m’avait complimenté, il est vrai d’un air hautain au début un peu désagréable mais pas de bol, il était alors en pleine tourmente avec les propriétaires de la maison et allait devoir bientôt quitter les lieux. Quant à moi, je repartais très vite par monts et par vaux, cette fois-ci en Inde, je crois pour me perdre dans quelques ashrams à Tiruvamalei, ma quête devant en passer un temps par Sri Aurobindo, Ramana Maharshi, la théosophie et l’expérience communautariste d’Auroville.

Mais c’est là bien sûr qu’est mon problème : je ne suis jamais là où il faudrait être, toujours parti et dans le milieu littéraire,  il faut répondre au téléphone et surtout fréquenter St-Germain en bon normalien ou fin aristocrate. Or j’ai indéniablement des manières de fils d’ouvrier avec en plus ce petit air de délinquant, la voix de stentor qui ne révèle pas de bonnes manières, tout l’opposé, oui, de ce qu’il était, lui, Pierre-Guillaume, élégant, cravaté, de très bonne éducation et irrésistiblement de la capitale !

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Après une petite correspondance entre nous, la deuxième rencontre eut lieu dans son bureau capharnaüm de la rue de Richelieu. Je me souviens, que, dans un coin, derrière une pile de livres, Patrice Jean était absorbé par envoyer aux service de presse les exemplaires tout neuf de ce qui restera le roman phare de l’ année 2017, L’homme surnuméraire (https://institut-iliade.com/lhomme-surnumeraire-un-splend...) avec un autre roman tout aussi ambitieux et peu remarqué l’Opera Palas publié chez un autre très bon éditeur aujourd’hui en arrêt, Alexipharmaque.

Nous conversâmes ce jour là assez longuement : je lui avais apporté un volume de pièces de théâtre que je venais de fignoler et puis une nouvelle traduction complète et annotée de l’œuvre complète de Rupert Brooke que j’avais potassé en m’enfermant littéralement, éditions anglaises et américaines sur toutes les banquettes dans un pavillon sans charme de Raiatea où tous ceux qui venaient me voir ne pouvaient même pas s’asseoir et où comble de ma situation géographique du moment, je n’allais même me prélasser comme tous mes collègues sur un motu ou voir la mer.

41ojdU7edkL._SX316_BO1,204,203,200_.jpgMais ce fut encore raté, il venait de publier sur le poète britannique, un Barthelet,  Le ciel de Cambridge Rupert Brooke, la mort et la poésie, qui n’avait obtenu qu’un succès d’estime et sans le rejeter, il ne voyait pas l’intérêt de publier maintenant du Brooke dont tout le monde se fichait.

Quant au théâtre, il n’en publiait pas !… Fermons le ban ! … Je vous l’ai dit : je suis condamné, par mon idiotie et ma connerie, au posthume…

C’est alors que très curieusement et sans m’y attendre, il dériva la conversation sur Mayotte puisque je venais tout juste de descendre cette fois-ci de l’Airbus d’Air Austral en provenance de la Réunion. L’anecdote a de quoi surprendre mais alors qu’on remarque souvent que la politique politicienne ne l’intéressait pas, il était très au courant de ce qui se passait dans le cent-et-unième département français, du « lâchage » de Paris, de l’arrivée permanente des kwassas, embarcations clandestines des Comores, désormais remplies de plus en plus d’Africains des grands lacs, de l’insécurité qui conduit la population locale, les Mahorais de souche qui seront sans doute un jour les futurs pieds-noirs de la République, à se défendre par eux-mêmes sous forme de milice.

Comme moi, il y voyait la dégradation à l’œuvre du pays tout entier et son futur probable et il ne cessa de m’interroger, d’en décrire un peu plus voulant en quelque sorte tout savoir. Rétrospectivement et pas seulement pour cet hommage, cela me surprit énormément, lui que je voyais éthéré et complètement absorbé par la littérature.

C’est alors qu’il tint à me remercier – tiens donc, mais pourquoi ! – mais c’est qu’il avait lu – il trouvait donc le temps de surfer sur internet ! – l’hommage bref que j’avais rédigé en 2015 quelques jours seulement après l’annonce du décès de l’érudit André Coyné, traducteur du portugais Pessoa et spécialiste du poète péruvien César Moro, sur l’ancien site Metamag (aujourd’hui devenu metainfos.com).

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Et de là, nous en vînmes forcément à évoquer son père qu’André Coyné accompagnait quotidiennement à Lisbonne, à l’Amérique latine, à la revue Exil mais aussi, signe de nos temps apocalyptiques, à toutes ces bibliothèques d’érudits que l’on retrouve au petit matin sur les trottoirs de la capitale ou dispersés dans les enchères au point que l’été, je lui avouais qu’à Paris, je commençais à faire les poubelles par cet amour maladif et compulsif des livres qui finalement me définit. Car comme tant d’autres, de la bibliothèque de Coyné, il ne reste plus rien, l’appartement ayant été vidé par des héritiers incultes en un seul week-end comme le fut l’été dernier à Boulogne-sur-Mer la bibliothèque unique et quasi complète d’une grande dickensienne française. Pierre-Guillaume avait tout de même réussi, me dit-il, à retrouver et à racheter par hasard la correspondance de Coyné avec son père auquel il tenait tant dans une petite salle de ventes ! Mais du reste et surtout des derniers manuscrits de l’auteur sur César Moro, Martin Adan et de nouveau Pessoa, des derniers travaux laissés en plan par Coyné, nous ne savons rien.

Là encore de Coyné auquel récemment Luc-Oliver D’Algange a dédié un article « Fernando Pessoa. Un cartulaire héraldique » dans la revue franco-russe Méthode (http://www.revuemethode.org/m122027.html) , il voulut tout savoir et aborda en particulier la question de son homosexualité, sachant peut-être que je l’accompagnai à Lima ces dernières années dans la chasse aux garçons…

De là, nous en vînmes à évoquer à brûle-pourpoint Ernest Psichari (curieusement dans l’hommage que lui a rendu le critique littéraire Rémi Soulié, son évocation réapparaît), Max Jacob, Marcel Jouhandeau et Elise, puis soudainement, sur mon initiative, un autre grand britannique, le nouvelliste Somerset Maugham. Nouvelle surprise et qui l’aurait cru : il en était un happy few !…

Coup de chance : cela tombait bien, je préparai une longue étude aujourd’hui achevée sur Somerset Maugham mais il était midi et un autre rendez-vous pour un déjeuner plus sérieux attendait à la porte… Je dus m’éclipser : il me raccompagna comme il se devait et sur le palier me souhaitant bien sûr « Bon voyage » – je repartais cette fois-ci pour l’Afrique !- il me promettait : « Somerset !… ah ça !… Oui !… ». Qui l’eut cru,  de son affection pour Willy comme de sa mort si soudaine !…

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lundi, 22 février 2021

Sur le pamphlet de Dominique de Roux

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Sur le pamphlet de Dominique de Roux

par Georges FELTIN-TRACOL

En hommage au fils de Dominique de Roux, l’éditeur non-conformiste et homme libre Pierre-Guillaume de Roux qui vient de disparaître.

***

« Les dimensions de l’entreprise néo-radicaliste, avec ses ambitions, ses rouages, ses tentacules européennes [sic !], son arsenal financier, cette volonté de vampiriser les masses, s’apparente beaucoup plus à une tentative de pouvoir totalitaire, utilisant les voies démocratiques de la légalité, plutôt que de la confrontation authentiquement démocratique des intérêts, des positions diverses à l’intérieur de la vie française d’aujourd’hui (pp. 74 – 75). » C’est ainsi que l’écrivain et éditeur français Dominique de Roux s’attaque aux pontes de la plus vieille formation politique de l’Hexagone, le Parti radical, et en particulier à son sémillant secrétaire général d’alors, Jean-Jacques Servan-Schreiber, dans un pamphlet justement intitulé Contre Servan.

unnamed.jpgJean-Jacques Servan-Schreiber (1924 – 2006) (ou JJSS) ne dit plus rien aux nouvelles générations. Fondateur en 1953 de l’hebdomadaire L’Express et auteur en 1967 du Défi américain, celui qu’on prenait (et qui se prenait) pour le « Kennedy français » représente la Meurthe-et-Moselle à l’Assemblée nationale de 1970 à 1978. Président du conseil régional de Lorraine (avant les lois de décentralisation) de 1976 à 1978, il est ministre des Réformes pendant treize jours sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et dans le gouvernement de Jacques Chirac, cette « étrange éclosion de traîtres, d’UDR défraîchis et de polissons, Schreiber, Lecanuet, le mépris, le dégoût nous monte à la tête (1) ». Adversaire farouche du « Programme commun » conclu entre le PS de François Mitterrand, le PCF de Georges Marchais et une moitié du Parti radical qui se scinde pour l’occasion en Radicaux de gauche et en Parti radical valoisien (son siège social se trouvant dans le 1er arrondissement de Paris, place de Valois), il préside à deux reprises ce parti d’audience négligeable de 1971 à 1975 d’abord, puis de 1977 de 1979. Soutien critique à Giscard d’Estaing, il accepte néanmoins que son mouvement intègre l’entente de centre-droit nommée UDF (Union pour la démocratie française).

Contre le néo-centrisme

En 1970, avec l’aide de Michel Albert, Jean-Jacques Servan-Schreiber publie Le Manifeste radical. D’abord ronéotypé, ce texte de 197 pages, qui sera bientôt édité (2), est largement diffusé la veille d’un énième congrès tenu les 14 et 15 février 1970. Les auteurs souhaitent arrêter le déclin d’un parti politique qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Naguère pivot des majorités dans les dernières décennies de la IIIe République, le Parti radical (3) poursuit une inexorable déchéance électorale. Pour Dominique de Roux, « le Manifeste radical exige que la France abdique la première le privilège de sa souveraineté nationale, en acceptant qu’il lui soit interdit de l’exercer au-delà de ses frontières (p. 89) ».

« Néo-Jeune Turc » du Parti radical, Jean-Jacques Servan-Schreiber défend, à l’encontre du jacobinisme centralisateur historique de son propre parti, la décentralisation politique, la fin de la dissuasion nucléaire française au profit de l’OTAN, la réintégration dans le giron atlantiste ainsi que l’avènement des États-Unis d’Europe occidentale. « C’est ainsi que le Manifeste prouvera fidélité à la ligne traditionnelle du radical-socialisme français, dont le vœu suprême a toujours été de ramener les destinées de la France à la politique de décervelage, vision de vieillards forclos, séniles et lâches, écume misérable et obscène d’une classe dirigeante ayant assis ses prérogatives d’origine sur la spoliation et le lucre, et que l’excès même de ses crimes a épuisée, réduite à ne plus aspirer qu’aux délices tranquilles de la déchéance et de l’assujettissement (pp. 98 – 99). »

Dédié à Mao Tsé-Toung, Contre Servan ne ménage pas « le vautour – capon de L’Express (p. 104) ». Dominique de Roux y lit l’« hystérie d’un compradore en cavale qui se rue sur le pouvoir et agit en conséquence (p. 17) ». « Compradore » désigne, en Amérique hispanique, les indigènes par l’intermédiaire desquels se faisaient obligatoirement le commerce entre les compagnies coloniales et les populations que leurs dirigeants, souvent corrompus, interdisaient tout rapport avec les étrangers. Ce texte de Servan-Schreiber confirme « la démagogie d’un Parti radical tombé entre les mains d’un état-major assujetti à des principes d’internationalisme boiteux, [qui] vise non seulement à l’aliénation de la politique gaulliste de souveraineté nationale française, mais au déboulonnage final de sa destinée (p. 87) ».

HZugx.jpgLucide, l’auteur de L’Harmonika-Zug reconnaît cependant que « depuis Saint-Simon, en France, les idées générales ne servent qu’à soutenir la carrière de quelques-uns, de même que les grandes réussites finissent toujours par se perdre dans les divers ruisseaux, voire dans les égouts du courant de l’histoire qui les porte (p. 21) ». Il dénonce donc la profonde insincérité de ce manifeste. « Le compradore Servan-Schreiber ment comme tout grand cabotin nihiliste qui veut se couronner, tenir ne serait-ce qu’une seule seconde le téléphone présidentiel d’une Europe allemande, d’un nouveau Reich germano-américain (p. 17). » « À la pointe de la démagogie ignoble qui permet au Parti radical d’encadrer psychologiquement et politiquement les masses françaises, un but inavouable, continue-t-il : l’abdication de la France et, sur les entrailles du sacrifice rituel de la France, l’Europe des grands arrangements monétaires (p. 85). » Pour l’auteur de La mort de Louis-Ferdinand Céline, « les États-Unis d’Europe, but stratégique ultime des commanditaires cachés de Servan-Schreiber ne sauraient être réalisés que par l’Allemagne, la France n’étant que défaillance morale, économique, politique (p. 80) ».

Non aux nouveaux compradores !

Contre Servan suscite un intérêt familier en 2020. Jean-Jacques Servan-Schreiber anticipe un comportement servile qui se généralisera dans les quatre décennies suivantes et que contestera, parmi d’autres, Emmanuel Todd à partir de 1997. « Si le compradore Servan-Schreiber propose à la France le modèle allemand c’est parce que l’Allemagne, pense-t-il, s’est admirablement libérée de son histoire (pp. 58 – 59). » Dominique de Roux développe un argumentaire virulent. Il explique que « le pouvoir politique aujourd’hui n’est rien, semble-t-il, sans les arrières d’une économie de croissance. S’emparer du pouvoir revient en fin de compte à s’emparer des postes clés de l’économie (p. 36) ». À travers Jean-Jacques Servan-Schreiber et son Manifeste radical, une conjuration qui « dévoile son projet en le cachant (p. 53) », en gaullien transfiguré depuis L’Écriture de Charles de Gaulle (1967), il s’indigne des menées cosmopolites en ce début de décennie 1970. S’il n’évoque jamais le Club Bilderberg ou les dîners mensuels du Siècle, il mentionne en revanche son fondateur, Georges « Bérard-Quélin, le vice-président et trésorier du groupe (p. 71) » radical qui s’oppose d’ailleurs au très opportuniste Servan-Schreiber…

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Pour Dominique de Roux, « l’heure des grands compradores est là et comme d’habitude ils vont droit au but, liés à leur itinéraire de rapines de bijoux, de gonzesses et de tam-tam (p. 23) ». Il révèle que « les structures capitalistes d’oppressions sociales et de colonialisme économique sur le territoire se trouvent complètement séparées de la nation, des couches populaires, fonctionnant soit par l’intermédiaire du régime en place, soit à travers la contre-option d’une éventuelle prise de pouvoir centriste (p. 25) ». Dans quatre ans, la France se donnera de peu à Valéry Giscard d’Estaing, chantre d’un « libéralisme avancé » qui va accélérer la décadence française en autorisant à la fois l’avortement incontrôlé (et non eugénique), le regroupement familial allogène et l’immigration de travail. Si Contre Servan assimile les propositions de JJSS à la « Nouvelle Société » du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas (1969 – 1972) sous la présidence de Georges Pompidou (1969 – 1974), son auteur qui incline vers un PCF revigoré par le « tribun » Georges Marchais et qui prend au cours de cette période une relative apparence nationale-populiste, ne se doute pas que, d’une part, Giscard éliminera dès le premier tour de la présidentielle anticipée de 1974 le candidat « vieux-gaulliste » Chaban-Delmas grâce à la trahison des « 43 » gaullistes-pompidoliens parmi lesquels Jacques Chirac et que, d’autre part, Marchais renoncera à se présenter à ce scrutin afin de soutenir la candidature d’union de la gauche de François Mitterrand. Il annonce en outre qu’« en réalité, depuis le départ du général de Gaulle, les mêmes puissances capitalistes anti-nationales dirigent et manœuvrent et le gaullisme en place et le centrisme des congrès (p. 24) ». En se référant à Mao, Dominique de Roux inaugure sans le savoir un tournant politique que les maoïstes de L’Humanité rouge, anciens de PCMLF (Parti communiste marxiste-léniniste de France), adopteront quelques mois plus tard en approuvant la force de frappe nucléaire française et en soutenant la réunification allemande.

En citant de longs passages du Manifeste radical, Dominique de Roux y voit encore une ferme volonté d’« effacement de la “ souveraineté nationale ” (p. 58) ». Dans un empressement tout polémique, il ne remarque pas l’influence du fameux essai de James Burnham L’ère des organisateurs (4). Il estime pourtant que pour Jean-Jacques Servan-Schreiber, « la géopolitique relève du managering, tout comme la philosophie politique de la pédicure (p. 19) ».

Refuser l’américanisation de l’Europe

imagesWGDDR.jpgLa défiance de Dominique de Roux à l’égard du projet européen se renforce avec l’américanisation croissante des esprits et des modes de vie en Europe occidentale. « Donner la Californie aux Français, comme s’en vantent les faquins de la place de Valois, c’est encore prendre la France en viager pour le compte des négriers en gants jaunes du supercapitalisme mondial, oser donner au peuple le moins valet du monde des bijoux en verre de siphon comme jadis les Frères de la Côte, dans les pays d’extorsion, les mers du Sud, et la Bretagne (p. 96). » Constatant qu’« on invente les sociétés “ multinationales ” pour donner au pouvoir des Empires, ceux des ice-cream en boîte ou des poulets en berlingo, un air azuréen d’œcuménique innocence (p. 63) », il juge que « l’anti-civilisation de l’objet total domine. L’Europe, aujourd’hui ne constitue plus qu’une marche contestée (p. 61) ». Pis, « le problème n’est pas de savoir si l’Europe d’aujourd’hui deviendra l’Amérique d’hier (p. 63) ». Il se fait même prophétique : « Les écumeurs maoïstes ou les névropathes trotskystes […] céderont […] à la main qui les flattera (p. 69). » Le parfait exemple n’est-il pas l’ancien maoïste Serge July, ex de Libération, signataire d’un récent Dictionnaire amoureux de New York (5) ?

Dominique de Roux accuse Jean-Jacques Servan-Schreiber et son Parti radical d’œuvrer en faveur de la Subversion en Espagne, en Grèce et au Portugal. Depuis que JJSS a obtenu la libération et l’exil du compositeur et musicien Mikis Théodarakis, les étudiants qui affrontent la junte des colonels d’Athènes considèrent l’élu lorrain « comme le leader d’une certaine Europe de la subversion bourgeoise qui n’aspire qu’à la puissance de nouvelles classes privilégiées (p. 68) ». Dominique de Roux en profite pour s’attarder un instant sur les rapports de forces internes qui parcourent la junte. Celle-ci dépendrait d’un Conseil national de la Révolution lui-même divisé entre « modérés » libéraux – conservateurs pro-Washington et « ultras » nationaux-révolutionnaires plus « neutralistes ». « Nationalistes, violemment anti-capitalistes au moins autant qu’anti-monarchistes et anti-marxistes, la fraction dure du Conseil de la Révolution est en marche vers des prises de position analogues à celles de la Yougoslavie titiste, de la Révolution nassérienne ou du régime du colonel Boumédienne. Au-delà de l’Union Soviétique et des relations politico-économiques étroites avec l’Albanie, la Bulgarie et la Roumanie, les extrémistes de la Junte regardent, depuis juin 1969, vers Pékin. Par l’intermédiaire de l’Ambassade de Chine à Bucarest, plaque tournante de l’ensemble stratégique de la politique chinoise en Europe de l’Est, la Grèce se trouve déjà en relation avec le commandement de l’armée populaire chinoise. Aussi la fraction extrèmiste de l’État-Major révolutionnaire secret d’Athènes envisagerait-elle un changement de ligne qui risque d’être fatal à l’ensemble du dispositif stratégique occidental en Méditerranée et dans le Sud-Est européen. Comme la question d’un retour aux délices équivoques de la démocratie royale n’est possible que dans les salons de l’intelligentsia parisienne, “ tendance Nouvel Obs ou Préfecture de Police ”, et que le passage, avec armes et bagages, dans le camp socialiste est à exclure, vu l’attitude monolithique du peuple grec lui-même, la seule carte à jouer en Grèce, pour le “ capitalisme à la papa ”, capitalisme d’Onassis et des commanditaires d’un Servan-Schreiber, reste, malgré tout, celle de la fraction modérée de la Junte (pp. 106 – 107). » Dominique de Roux est le seul à mentionner ce Conseil national de la Révolution. On peut se demander s’il ne serait pas ici victime d’une fausse interprétation des événements. En revanche, « en 1973, souligne Georges Prévélakis, Papadopoulos aurait été renversé par Ioannidis manipulé par la CIA à cause de son refus d’accorder aux Américains l’utilisation de l’espace aérien grec pour soutenir Israël (pendant la guerre du Kippour). Beaucoup d’officiers qui soutenaient Georges Papadopoulos étaient très influencés par le colonel Kadhafi (6) ». Était-il nécessaire d’évoquer la Grèce des colonels ? Pendant les sept années de la junte hellène, « les organisations para-étatiques ont pris la forme d’un État anti-communiste au service des intérêts américains (7) ».

dominique_de_roux02_450.jpgCette forme (idéalisée ?) d’organisation clandestine influence-t-elle le fondateur des Cahiers de l’Herne ? « L’emportera le groupe qui sera capable de former à ses ordres une armée de protection dialectique de sa propre vision du monde, une élite détachée de l’économique, voire même, détachée, aussi, de la politique, ce que Lénine avait appelé “ les révolutionnaires professionnels ”. Sur le plan de l’histoire, sur le plan des activismes qui font et défont la marche de l’histoire, l’emporteront donc, à l’heure actuelle, ceux qui sauront donner aux masses engagées dans leurs manœuvres l’encadrement de révolutionnaires professionnels, de cadres activistes (pp. 114 – 115). » On peut voir dans cette description d’une avant-garde militante en acier forgé une allusion aux « convives de pierre » évoliens ou à l’Ordre de la Couronne de fer ? Dominique de Roux se révèle ici en vrai penseur de la stratégie (méta)politique. Il avoue que « la noblesse de la politique, en vérité sa noblesse d’être, est de contraindre les fatalités (p. 20) ». Il s’agit par ailleurs de se méfier des opérations sous faux drapeau. « Devant la marée montante de la révolution sociale en Europe et dans le monde, la subversion du capitalisme–apatride mobilise aujourd’hui ses doctrinaires et ses meneurs de l’ombre avec la consigne d’inventer des stratégies d’urgence, combines et propagandes à double étage qui leur permettent de ralentir et de paralyser le cours actuel des choses (p. 22). » Il prend ainsi acte très tôt de la formidable capacité du « Système » à récupérer ses oppositions et à s’en servir. « Il est pourtant notoire que chaque fois qu’on fait appel au peuple en flattant démagogiquement sa soi-disant légitimité charismatique, ses droits et son mystère, prévient-il encore, c’est que l’on complote en réalité pour lui inventer un nouvel asservissement, la sémantique nouvelle de sa mis en condition (p. 40). » Attention donc aux « populismes » conduits par de « faux héros contre-révolutionnaires » prévenus par Thomas Molnar (8) à l’instar de l’illibéral hongrois Viktor Orban, ancien pensionné de George Soros… Cette mise en garde est plus que jamais d’actualité.

Vouloir l’Europe libre franco-allemande

Dominique de Roux considère dans le phénomène Servan-Schreiber une manière d’« empêcher […] que la révolution en profondeur voulue par le général de Gaulle ne parvienne à se faire; que le travail national et le pouvoir politique total de la France n’aient à se rencontrer sur les décombres des puissances capitalistes des régimes bourgeois (p. 33) ». Il ironise que l’homme de presse reprenne à son compte les suggestions géopolitiques révolutionnaires et grandes-européennes du président du NPD (Parti national-démocrate d’Allemagne), Adolf von Thaden, mais « dans un sens final absolument contraire à celui qui à un moment donné avait failli rassembler l’Europe autour de l’axe gaullisme franco-allemand (p. 76) ». Quelques mois auparavant, en 1969, von Thaden regrettait déjà dans un entretien paru dans… L’Express (!) la vive hostilité du gouvernement de Bonn à « la politique européenne du général de Gaulle, politique dont le postulat fondamental était celui d’une véritable force de dissuasion nucléaire française destinée à transformer, ensuite, en force nucléaire européenne (p. 75) ». « Sur le plan militaire, Adolf von Thaden voyait une armée nucléaire française secrètement soutenue par une infra-structure économique allemande (p. 80). » À l’époque, outre-Rhin, le journaliste et politologue Armin Mohler défendait des positions géopolitiques fort semblables.

FIC139873HAB40.jpg« L’Europe allemande de facture française, l’Europe des compradores Servan-Schreiber et Willy Brandt, est appelée à se cogner subversivement à l’Europe française de facture allemande dont le général de Gaulle avait su rêver, à Ingolstadt en 1917, en 1939 sur les marches de l’Est, à Montcornet en 1940, en 1945 quand il fut reçu en Rhénanie par les survivants d’une Allemagne que, malgré tout et plus que n’importe qui d’autre, il avait contribué à relever; en 1958 enfin, et de par son silence même, aujourd’hui, à l’heure où se lèvent à nouveau les sombres boucliers du néant auxquels lui, l’homme des tempêtes, n’a plus rien à opposer si ce n’est le concept apocalyptique et l’espérance qui ne l’est pas moins du terme. Or, ce terme nous sommes déjà quelques-uns à le savoir, ne saurait être dialectiquement que le terme du terme (p. 114). » Se matérialise ici l’esquisse de la future « Internationale gaulliste » et son orientation en faveur d’une troisième voie géopolitique pour qui « la suppression des blocs militaires, préalable à la mise en marche d’une Conférence pan-européenne, passe par la thèse gaulliste de l’indépendance nationale, de la coopération politique inter-européenne et annule à la base le point de vue social-démocrate (p. 95) ». Il en appelle à la réunion d’une Conférence continentale sur la sécurité européenne, ce qui débouchera sur les accords d’Helsinki de 1975 et, à la fin de la Guerre froide, à la création d’une Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Dominique de Roux rappelle qu’« en 1944 le général de Gaulle s’était élevé avec fermeté – et en en prenant tous les risques – contre le plan Morgenthau, ayant compris selon la dialectique visionnaire du corps doctrinaire gaulliste, que, sans l’Allemagne, la France se trouverait dans l’impossibilité de faire l’Europe, et que sans l’Europe une certaine idée de la France périclitait (p. 83) ».

Grand dessein alter-gaulliste

Quel est donc le « grand dessein » de Charles de Gaulle ? « Pour que le grand dessein européen et mondial gaulliste s’accomplisse et qu’il trouve son terme, il aurait fallu que le gaullisme puisse continuer son action pour un idéal à travers les réalités, continuer la France révolutionnairement et dans les profondeurs, outil d’une véritable rupture, d’un grand accomplissement politico-historique français et européen à l’avant-garde du Troisième État de la révolution mondiale. L’idée gaulliste prévoyait, avant tout, le changement ontologique de la France sur le double plan des institutions de gouvernement et de sa politique extérieure. À l’intérieur, il s’agissait, il s’agit toujours de forger l’outil politico-militaire de l’indépendance nationale française en terme de dissuasion nucléaire et de renouvellement de l’économie nationale. La transformation profonde de l’agriculture, la réorganisation régionale, définie par Jeanneney, la participation des ouvriers aux bénéfices de l’entreprise, le dégonflage du mythe université et le plan de mise à jour technologique de l’industrie et de la recherche, tout ce qui exigeait que le pays se ressaisisse et change, s’est trouvé saboté, démantelé, par la concentration d’intérêts représentés à l’heure actuelle par le Parti radical du compradore Servan-Schreiber. Ce monde clos avait compris que la révolution gaulliste était sur le point de constituer une barrière infranchissable contre les manipulations d’un milieu qui pense politique en termes d’arrangements monétaires, de sur-exploitation colonialiste du travail, d’agences clandestines sans visage ni identité avouable à la solde du capitalisme apatride et qui, finalement, rejoint le néant (pp. 90 à 92). » Face à l’apathie française, Dominique de Roux reportera ensuite cette quête spirituelle et géopolitique vers un cinquième empire lusophone et pluri-continental (9). Il signale toutefois d’une manière sibylline à une lecture originale des Mémoires d’Espoir de Charles de Gaulle par l’économiste non-conformiste François Perroux. L’interprétation de ce dernier paraît préparer le terrain, cinquante ans plus tard, à la publication d’une série de lettres du fondateur de la Ve République, à la tonalité explosive, adressées à un historien français d’origine alsacienne, recruté « malgré lui » pour le front de l’Est, déserteur de la Wehrmacht et ancien officier de l’Armée rouge soviétique. À côté de ces enjeux géopolitiques, Dominique de Roux s’attache à la révision complète des relations sociales. Il affirme que « depuis les jacobins vénérés, la seule idée authentiquement révolutionnaire en France a été celle de la participation gaulliste du capital et du travail (p. 25) ». Cette idée révolutionnaire d’avenir est bien sûr sabotée par un Pompidou bien trop proche du grand patronat français immigrationniste.

9782268034195-200x303-1.jpgCe pamphlet constitue un tournant décisif dans la vie de l’auteur de L’Ouverture de la chasse. Il clôt sa période d’éditeur et prépare ses voyages en Afrique portugaise. Une légende veut que Jean-Jacques Servan-Schreiber aurait acquis tous les exemplaires du pamphlet disponibles en France. En s’appuyant sur une lettre adressée à Jacques Fauvet du 15 juillet 1970, Jean-Luc Barré raconte que le notable lorrain dépêcha « un intermédiaire auprès de Dominique de Roux pour racheter l’intégralité du tirage initial. Faute d’y parvenir, il réussit cependant à empêcher sa diffusion à Nancy, tandis qu’à l’initiative d’un de ses jeunes supporters un exemplaire de l’ouvrage est brûlé sur la place de la ville (10) ».

Contre Servan combat le dévoiement de l’idée européenne. Les corrupteurs de cette auguste idée sont maintenant très nombreux puisqu’on les trouve autant chez les mondialistes que chez les souverainistes ou chez les altermondialistes. Est-ce une coïncidence si Dominique de Roux décède d’une crise cardiaque neuf mois avant la naissance de la réincarnation politique de Servan-Schreiber, Emmanuel Macron ?

Georges Feltin-Tracol

Notes

1 : Lettre de Dominique de Roux à Philippe de Saint-Robert du 1er juillet 1974, cité dans Jean-Luc Barré, Dominique de Roux. Le provocateur (1935 – 1977), Fayard, 2005, p. 451. L’UDR est le parti gaulliste précédant le RPR.

2 : cf. Jean-Jacques Servan-Schreiber et Michel Albert, Ciel et Terre. Le Manifeste radical, Denoël, coll du « Défi », 1971, avec en annexes les contributions de Hugh Scott, « Force et faiblesse de l’industrie française », et de Pierre Uri, « Rapport sur l’inégalité en France ».

3 : Fondé en 1901, le Parti radical valoisien s’appelle en réalité Parti républicain, radical et radical-socialiste. Un temps à l’UDI (Union des démocrates et indépendants), il fusionne ensuite avec son frère ennemi radical de gauche pour un Mouvement radical et social tout aussi groupusculaire avant de se séparer…

4 : cf. James Burnham, L’ère des organisateurs, préface de Léon Blum, Calmann-Lévy, coll. « La Liberté de l’Esprit », 1947.

5 : Serge July, Dictionnaire amoureux de New York, Plon, 2019.

6 : Georges Prévélakis, Géopolitique de la Grèce, Éditions Complexe, coll. « Géopolitique des États du monde », 1997, p. 127.

7 : Idem, p. 125.

8 : Thomas Molnar, La Contre-Révolution au XXe siècle, La Table Ronde, 1980.

9 : Dominique de Roux, Le Cinquième Empire, préface de Raymond Abellio, Belfond, 1977.

10 : Jean-Luc Barré, op. cit., pp. 386 – 387.

• Dominique de Roux, Contre Servan-Schreiber, André Balland, 1970, 118 p.

L'éditeur Pierre-Guillaume de Roux est décédé

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L'éditeur Pierre-Guillaume de Roux est décédé

 

par Duarte Branquinho


Pierre-Guillaume de Roux (1963-2021), éditeur français au talent et au courage reconnus, qui a travaillé pour plusieurs maisons d'édition de renom avant de fonder la sienne il y a une dizaine d'années, est décédé le 12 février dernier à l'âge de 57 ans.

Il est impossible de parler de Pierre-Guillaume de Roux sans se souvenir de son père, Dominique de Roux (1935-1977). Écrivain, journaliste et éditeur français, il a été responsable des célèbres "Cahiers de l'Herne" et auteur de plusieurs essais, dont "La Mort de L.-F. Céline", publié en 1966, a également été correspondant en Angola, au Mozambique et en Guinée pendant la guerre d'outre-mer, créant ainsi un lien fort avec le Portugal et le monde lusophone. Le 25 avril 1974, il est le seul journaliste français à Lisbonne, un événement qu'il couvre pour plusieurs médias. Parmi les nombreux romans qu'il a écrits, il faut citer "Le Cinquième Empire", publié en 1977, 15 jours avant sa mort soudaine d'une crise cardiaque, à l'âge de 41 ans.

Pierre-Guillaume de Roux a gardé le lien avec notre pays, qu'il visitait parfois pour être avec des amis. Mais il a surtout conservé la veine éditoriale anticonformiste de son père.

001204012.jpgIl a commencé sa carrière comme éditeur chez Christian Bourgois en 1982, tout en collaborant à plusieurs publications. Il est, avec Yves Loiseau, l'auteur du livre "Portrait d'un révolutionnaire en général : Jonas Savimbi", sur le leader de l'UNITA, publié en 1987.

Au cours de sa longue carrière, il a également été directeur littéraire des Éditions de la Table Ronde, des Éditions Julliard et des Éditions du Rocher, qu'il a quitté en 2008, en désaccord avec la politique éditoriale.

En 2010, il a fondé sa propre maison d'édition, qui porte son nom, en se concentrant sur la littérature et les essais, poussé par le besoin d'indépendance vis-à-vis des détenteurs du pouvoir médiatique, qu'il définit, sans complexe, comme la "gauche idéologique".

L'un des premiers livres publiés par les Éditions Pierre-Guillaume de Roux est "Un samouraï d'Occident : Le Bréviaire des insoumis", de Dominique Venner, en 2013, une édition posthume qui est sortie peu après le suicide rituel de l'historien français cette année-là, qui a suscité une certaine controverse. Parmi beaucoup d'autres, des auteurs tels qu'Alain de Benoist, Richard Millet, François Bousquet, Christopher Gérard, Hervé Juvin, Robert Redeker, Michel Marmin, Rémi Soulié ou Renaud Camus suivront. Mais aussi des classiques comme Ezra Pound, Drieu la Rochelle, Wyndham Lewis, Thorstein Veblen, Paul Sérant, ou la correspondance monumentale entre Ernst Jünger et Carl Schmitt, sans compter plusieurs livres en collaboration avec l'Institut Iliade.

Ferme dans ses convictions, il n'a jamais eu peur de faire face aux critiques et aux détracteurs. La presse de gauche l'appelait "l'éditeur du diable" ou "des proscrits ", mais l'impressionnant catalogue d'ouvrages soigneusement publiés par sa maison d'édition montre que son critère était avant tout la qualité. Dans une interview qu'il a accordée il y a deux ans au magazine L'incorrect, il a déclaré : "Ma droite, elle s’incarne surtout dans des écrivains qui ont défendu le noyau spirituel de la personne humaine contre toutes les abstractions idéologiques, contre toutes les idoles modernes.”

 

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lundi, 15 février 2021

Adieu à Pierre-Guillaume de Roux

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Adieu à Pierre-Guillaume de Roux

par Christopher Gérard

Ex: http://archaion.hautetfort.com

Terrible nouvelle, à moi parvenue comme cela arrive de plus en plus souvent par le biais de la toile : Pierre-Guillaume de Roux, mon ami, mon éditeur, vient de mourir d’un cancer caché avec autant de soin que de courage à presque tout son entourage.

L’autre jour, je recevais encore l’un de ces services de presse qui illuminent ma journée, le livre d’un ami, Ludovic Maubreuil, autour du cinéaste Claude Sautet, empaqueté par son éditeur et dont l’étiquette portait son écriture.

A l’instar de son ami et parrain dans l’Orthodoxie, Vladimir Dimitrijevic, alias Dimitri, Pierre-Guillaume aura travaillé jusqu’au bout. Le premier est tombé sur la route, au volant de sa camionnette bourrée de livres ; le second, aux commandes de sa maison, avec droiture et courage. Comment, aujourd’hui, ne pas unir ces deux magnifiques figures dans pensées & prières ?

« Je souhaite qu’il soit Attila », écrivait un jeune père - et quel père, le comte Dominique de Roux, un vrai corsaire ! - le jour de la naissance de Pierre-Guillaume, son premier fils. Un demi-siècle et des poussières plus tard, Attila était désigné, si l’on en croit des gazettes, comme « l’éditeur des proscrits », voire comme « celui du Diable ». A l’heure des gestionnaires et des curateurs, Pierre-Guillaume de Roux, actif dans l’édition depuis presque quarante ans, tour à tour à La Table ronde, chez Julliard et chez Critérion, aux Syrtes ou au Rocher, continuait d’incarner la figure solitaire du passeur, totalement dévoué à cet art austère, souvent délicat, dangereux parfois, de l’édition vécue comme un sacerdoce.

Pierre-Gui.jpgIl l’a payé cher : sa collaboratrice, une consoeur, me rappelait hier à quel point, pour avoir osé publier un auteur considéré comme maléfique, il fut agoni d’injures et même menacé de mort, jour après jour. L’envie, la méchanceté, la rage idéologique ont sapé cet homme d’une folle intégrité qui n’aimait que la littérature en tant qu’expérience spirituelle et initiatique. Toutes nos conversations tournaient autour de ce thème – qu’est-ce qu’éditer ? Comment résister aux étouffoirs spirituels de notre temps ? - qu’il défendait avec une ferveur de jeune homme, mais sans naïveté aucune, car lucide était l’homme que je pleure aujourd’hui.

Il y a vingt ans, lors de son départ des éditions des Syrtes, qu’il avait fondées et dont il fut exclu (un peu comme son père le fut de L’Herne), il expliquait à un confrère que son objectif était de « maintenir très haut la barre » et d’assurer le renouvellement et de « nouvelles échappées du génie français, issues des marges, des parages incontrôlables ». Tout Pierre-Guillaume, que j’appelais parfois Louis-Ferdinand, son autre prénom, est là, dans cette inflexible volonté de résister au fatal renoncement.

J’aimais chez Pierre-Guillaume qu’il incarnât une figure, fidèle aux rêves de l’enfant qui lisait Bloy et Shakespeare, entre deux missives de son père, occupé à éditer Pound ou Céline, quand il ne fomentait pas quelque révolution dans la brousse africaine.

J’aimais qu’il m'ait accueilli dans son capharnaüm de la rue de Richelieu par ces mots : « vous êtes ici chez vous ». J’aimais qu’il ait repris le flambeau de son maître, Vladimir Dimitrijevic, et qu’il voulût jouer pour moi comme pour tant d’autres le rôle de Dimitri.

Lors de mes trop rares passages parisiens, j’aimais me retrouver en face de cet homme élégant (je ne l’ai jamais vu sans cravate), un tantinet distant, hautain peut-être (par timidité et parce que ce monde le blessait, lui aussi), toujours attentif, d’une si rare affabilité, qui croisa Pound et Gracq, conversa avec Abellio et Savimbi, et qui parlait - cet imparfait me crucifie - comme personne de Gregor von Rezzori ou de Boris Biancheri.

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J’aimais qu’il publiât de nouveaux maudits que les censeurs ne prenaient pas la peine de lire, tout aveuglés par la haine aux noires prunelles.

J’aimais qu’il me confiât sa passion pour Dickens ou pour l’Italie, quand il me demandait des nouvelles de tel ami. J’aimais lui transmettre mes hommages à Madame Mère, à qui vont aujourd’hui mes fidèles pensées. J’aimais cette raideur de la nuque sans rien de sec, cette tenue et la vision chevaleresque qu’il avait de son métier - je devrais dire, de son destin.

J’aimais enfin cette modestie devant la chose écrite, son émerveillement intact, sa passion d’éditer malgré les embûches et les cabales.

Adieu, jeune frère, que la terre te soit légère !

Christopher Gérard 

Le 14 février MMXXI

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Face à un géant, en compagnie de Madame Mère.

Hommage à Pierre-Guillaume de Roux

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Hommage à Pierre-Guillaume de Roux

par Juan Asensio

Pierre-Guillaume de Roux n'est plus.

Le 26 janvier dernier, il m'écrivait pourtant être en convalescence, se remettant d'une péritonite opérée en urgence. Il me disait aussi qu'il espérait que cette nouvelle année n'allait pas nous entraîner dans les derniers précipices.

Il fut le premier éditeur (il travaillait alors au Rocher, place Saint-Sulpice) digne de ce nom, courageux en diable et indépendant, qui me fit confiance, m'accueillant dans un bureau (évidemment !) intégralement occupé par des livres, et publia ma Critique meurt jeune, à une époque où, déjà, plus aucun éditeur ne voulait entendre parler de critique littéraire. Auparavant, je l'avais rencontré alors qu'il dirigeait les éditions des Syrtes, où il fit paraître les monumentales Approximations du grand critique Charles Du Bos.

Je n'oublie pas qu'il me conseilla de lire, bien des années plus tard, Les Fous du Roi de Robert Penn Warren, accomplissant ainsi l'office de tout véritable lecteur : transmettre, servir avant que de se servir. Je lui devais, dès lors, une reconnaissance éternelle comme on dit !

Je pleure un ami grand lecteur qui m'aura toujours été fidèle, malgré de vives oppositions sur le talent de tel ou tel (comme Richard Millet, pour n'en citer qu'un), car jamais il ne lui serait venu à l'idée de me reprocher les chroniques assassines que j'ai consacrées à ce prétendu dernier écrivain de langue française autoproclamé. Peu importe. J'aurais aussi fait ce que j'ai pu pour lui conseiller de publier tel ou tel; il m'écouta au moins une fois.

Pierre-Guillaume a rejoint son père Dominique, qui jamais ne s'en laissa compter, fit découvrir de grands noms à une époque où les prudents s'en tenaient très prudemment éloignés avant, bien sûr, de se bousculer aux portillons pour être les premiers à prétendre les consacrer en colloques et volumes de La Pléiade.

Ainsi, Pierre-Guillaume de Roux honorait de la plus belle des manières, la seule qui vaille, celle de la ténacité et de la constance, la très vive mémoire de son père, avec lequel, maintenant, il doit contempler cette triste époque de saccage de la littérature, de massacre de la langue, de destruction du Verbe, tout simplement.

À la mémoire de Pierre-Guillaume de Roux, donc, cette étude sur un roman immense qu'il me fit découvrir en 2008 ou 2009, amusé que je n'en sache rien (vous, le Stalker !).

Je l'avais déjà remercié, je le refais, dans cette longue note publiée en 2010.

Adieu, cher Pierre-Guillaume.

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Tous les Hommes du Roi de Robert Penn Warren

À Pierre-Guillaume de Roux, qui le premier me parla de Tous les Hommes du Roi.

Ex: https://www.juanasensio.com

Robert Penn Warren dans la Zone.

 
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«Sous les yeux au regard aigu, les mâchoires pétrissaient une chique d’un mouvement lent, méticuleux, implacable comme l’évolution historique. Le Temps n’est rien pour un cochon et pour l’Histoire.»
Robert Penn Warren, Tous les Hommes du Roi.

«La vérité est une chose terrible. On commence par y poser le bout du pied, sans rien éprouver. Quelques pas de plus, et on s’aperçoit qu’elle vous entraîne comme le ressac, vous aspire comme un remous. D’abord, la vérité vous attire à elle d’un mouvement si lent, si régulier, si mesuré, qu’on s’en rend à peine compte; et puis le mouvement s’accélère, et puis c’est le tourbillon vertigineux, le plongeon dans la nuit. Car la vérité a ses ténèbres. On assure qu’il est terrible d’être saisi par la grâce divine.»
Ibid.


Je remets en une la note que j'ai consacrée en 2010 aux Fous du roi ou plutôt, à Tous les Hommes du Roi, titre plus fidèle à l'original sous lequel ce roman génial vient de paraître chez Monsieur Toussaint Louverture. Cette parution, tout autre chose que la photocopie de mauvaise qualité de l'édition originale que Les Belles Lettres ont donnée dans la collection fourre-tout de Jean-Claude Zilberstein, constituera à coup sûr l'un des seuls, sans doute le seul, des événements médiatiquement gonflés, voire fabriqués de toutes pièces, de cette rentrée dite littéraire, et qui l'est à peu près autant que toutes celles qui l'ont précédée et qui le sera autant que toutes celles qui la suivront.
Je suis aussi vraiment ravi que mon sombre constat sur l'édition et (que dire de) la réception, en France, des romans de Robert Penn Warren, soit en partie atténué (1) par ce geste éditorial d'importance, même s'il faut encore hélas constater que Robert Penn Warren, et cela probablement pour de longues années encore, n'est absolument pas connu en France comme il le mériterait. Pour que le lecteur ne soit pas trop désorienté, j'ai systématique remplacé dans mon article l'ancien titre du roman par le nouveau.


Note
(1) Signalons la toute récente réédition de La grande forêt traduite par Jean-Gérard Chauffeteau et préfacée par Laurent Mauvignier chez Point. La préface n'a aucun intérêt et le texte est truffé de fautes.

Nul besoin de lire la très belle préface (devenue, depuis, postface) de Michel Mohrt, intitulée Robert Penn Warren et le mythe du hors-la-loi, dans l'édition épuisée depuis plusieurs années que donna Le Livre de poche (1), pour nous convaincre que Tous les Hommes du Roi constitue un authentique chef-d'œuvre littéraire, d'une ampleur que l'on doit comparer aux romans les plus puissants de William Faulkner, duquel le romancier n'a pas manqué d'être rapproché, et qu'il admirait, du reste.
 
Grand œuvre s'il en est par son ambition à connaître la réalité dans ses plus infimes détails comme dans sa magnifique ampleur historique, Tous les Hommes du Roi pourrait bien être un de ces romans faustiens comme le sont La mort de Virgile, Absalon, Absalon !, 2666, Moby Dick, Au-dessous du volcan ou encore Nostromo.
 
Roman total, selon l'expression consacrée qui est ici de mise, Tous les Hommes du Roi peut être considéré comme une quête de la connaissance, que l'homme est chargé de poursuivre de toutes ses forces. Illustrant par son propre exemple sa thématique, le roman de Penn Warren se conclura-t-il par quelque avancée sur le chemin de cette connaissance ? Leçon ambiguë, nous le verrons. Pour le moment, la voie tortueuse est tracée, implacablement : «Le but de l’homme est la connaissance, mais il est une chose qu’il ne peut pas savoir. Il ne peut pas savoir si la connaissance le sauvera ou le tuera. Il mourra, bien sûr, mais il ne sait pas s'il meurt à cause de la connaissance qu’il acquiert, ou à cause de celle qui lui manque et qui le sauverait s’il la possédait. La griffe glacée est plantée dans votre estomac, mais vous ouvrez l’enveloppe, vous devez ouvrir l’enveloppe, puisque le but de l’homme est la connaissance» (p. 43).
 
Qu'est-ce que la connaissance selon Robert Penn Warren ? «C'est la vie, tout simplement, ou plutôt, la vie n'est tout entière qu'un Mouvement en direction de la Connaissance» (cf. p. 248, je respecte la graphie de l'auteur). L'impression, naïve, d'être embarqués lorsque commence la lecture de ce roman prodigieux n'est donc pas simplement un argument de vente. Mouvement, en effet, longue dérive, comme si l'auteur lui-même semblait perdre de vue, durant des pages voire des chapitres tout entiers de son roman, l'amer qu'il a fixé, se jurant qu'il l'atteindra quoi qu'il arrive. Un grand roman nous échappe. Tout autant, il échappe à son propre auteur, qui s'avance lui aussi réellement sur le chemin de la connaissance, dont son livre est chargé de fixer la perpétuelle fuite. Le livre fixant la révélation de la connaissance est par essence impossible : ou alors, sa dernière ligne lue, nous serions condamnés à devoir mourir.
Robert Penn Warren ajoute, à cette métaphore du mouvement, ces phrases évoquant l'histoire et admettant implicitement que sa fin coïncidera avec la fin de l'homme, filant ainsi la métaphore de la connaissance : «la Vie est un feu qui brûle un morceau de ficelle, à moins que ce ne soit la mèche d’un baril de poudre que nous nommons Dieu ? – Et cette ficelle représente ce que nous ne connaissons pas, notre Ignorance; le filet de cendres qu’elle laisse s’il ne souffle pas de rafale, et qui permet de suivre la forme de la ficelle, c’est l’Histoire, la Connaissance de l’Homme, mais elle est dépourvue de vie, et, quand le feu aura consumé toute la ficelle, alors la Connaissance de l’Homme sera égale à la Connaissance de Dieu, et il n’y aura plus de feu, c’est-à-dire de vie» (p. 249).

201767.jpgIl serait bon que les écrivants français contemporains (je leur refuse le terme d'écrivain, pas même celui de romancier) puissent déployer, à l'instar d'un William H. Gass ou d'un Robert Penn Warren, de pareilles considérations sur l'histoire, plutôt que de se borner à de petites mises en scène romanesques pas franchement dépourvues d'arrière-pensées, comme nous pouvons le constater avec Haenel et Binet.
 
Mais il est vrai que Laurent Binet et Yannick Haenel n'ont probablement jamais entendu parler de Robert Penn Warren car, de honte, la plume leur fût tombée des mains. Ne rêvons pas. N'accordons point, à ces deux vendeurs de livres, des angoisses morales dont la simple lecture de leur plus récent ouvrage suffit à dissiper l'inconcevable existence.
 
Jack Burden, narrateur et héros de cette magnifique histoire que nous conte le grand Penn Warren, est l'étrange ordonnateur, frère lointain du narrateur du génial Maître de Ballantrae de Stevenson, des éléments éparpillés de sa vie et de celle de celui que l'auteur se contente le plus souvent d'appeler le patron, Willie Stark, dont la carrière qui à bon droit peut être considérée comme foudroyante, est typiquement nord-américaine en ce sens que son enseignement est celui d'une parabole biblique : l'homme n'est rien, quelle que soit la puissance que lui confèrent sa volonté et son intelligence et ce rien, il ferait bien de toujours le garder à l'esprit car la ruine, comme un lion cherchant qui dévorer, le guette. Comme tout grand roman aussi, celui de Penn Warren longe sans cesse une faille qui menace de l'engloutir, comme le néant menace à tout instant d'engloutir la vie. Ainsi un grand roman est-il celui qui de la vie donne son image la plus juste et poignante : la fragilité.
 
Tous les Hommes du Roi, s'ils n'étaient que la relation de la grandeur et décadence d'un homme politique qui, après tout, est semblable à bien d'autres de ces traînées de bolide fendant la nuit, n'auraient que bien peu de différences avec une de ces très longues sagas dont la littérature nord-américaine a été (et est encore) friande. Le roman de Robert Pen Warren est majestueux parce qu'il mine cette inlassable exigence de tout connaître : c'est en effet le triste sort de l'homme moderne que d'être creux, donc incapable de faire preuve d'une volonté très tenace. Inconstance de l'homme, son extraordinaire fragilité. Grandeur et misère de l'écriture qui prend la fragilité de l'homme, au sens où les péchés sont repris par Celui qui sauve.
 
Littéralement, tous les personnages ou presque que nous décrit le romancier, exception faite de ceux de magnifiques femmes, qui dans ce roman jamais ne cèdent un pouce de terrain, sont des hommes sans qualité et pourraient faire leur cette amère constatation de Jack Burden, qui nous donne un premier exemple des longues périodes de Penn Warren : «Ce n’est pas possible, ils ne sont pas vivants, pensai-je en traversant le hall, «pas vivants du tout»… Mais je savais qu’ils l’étaient. Voilà, on arrive dans un endroit inconnu, une ville comme Mason City, on prend des êtres pour des illusions, mais ils sont vivants; vous savez qu’ils ont été enfants, qu’ils ont pataugé dans les rivières, et qu’un peu plus grands ils sortaient s’accouder à la clôture pour contempler la campagne et le ciel au soleil couchant, et ils ne comprenaient pas leurs propres sentiments, se demandant s’ils étaient heureux ou tristes. Puis, devenus adultes, ils couchaient avec leur femme, chatouillaient leurs bébés pour les faire rire, s’en allaient travailler le matin, tout cela sans savoir ce qu’ils voulaient, ce qui ne les empêchait pas d’agir en connaissance de cause et de chercher à bien faire, en tout cas ils fournissaient toujours de bonnes raisons pour expliquer leurs actes; et, devenus vieux, ils perdaient tous motifs d’agir et s’installaient sur le banc du bourrelier et critiquaient les motifs d’autrui, mais ils en avaient oublié le sens» (pp. 113-4).
 
Plus loin, c'est l'homme lui-même qui incarne le plus grossièrement le perpétuel débordement d'énergie ainsi qu'une volonté extrême appliquée à des fins de conquête politique, Willie Stark, qui est décrit comme un pantin : «Il montait sur l’estrade avec une expression purifiée, élevée, sereine comme un homme qui relève d’une grande maladie; il me faisait penser à un somnambule. Il n’était certainement pas encore guéri de la maladie qui le tenait : l’anémie politique galopante. Il ne pouvait comprendre ce qui clochait, semblable à un type enrhumé qui croit sentir un changement dans la température et se demande pourquoi il est le seul à frissonner» (p. 134). Penn Warren ne prend même pas la peine de définir ce qu'il entend par cette anémie politique galopante qui paraît avoir gagné le continent nord-américain tout entier. Pourtant, le gouverneur Stark n'en finit pas de se dépenser, et son fidèle lieutenant, Jack Burden, de se dépenser à son service. Anémie ? Somnambulisme ?
 
Robert-Penn-Warren-Tous-les-hommes-du-roi-image-1.jpgJeune adolescent ou homme de poigne ayant patiemment appris à conquérir, par ses discours, les foules, le gouverneur, qui sera tué par Adam Stanton, le frère d'Anne Stanton que le narrateur aime depuis sa propre enfance (2), est décrit comme un homme creux, qu'importe qu'il semble devenir, dès son enfance, le réceptacle du vent symbolisant, dans ce roman lyrique, la puissance du temps qui est histoire familière et majestueuse, long écoulement qui n'a que faire des hommes, qui ne semblent même pas constituer des galets polis par l'usure : «En hiver, tandis que le feu baissait dans le poêle rouillé, le vent battait le mur du nord, couvrant ses milliers de kilomètres à travers la nuit pour venir secouer la maison où Willie se courbait sur ses bouquins» (p. 127).
 
Autre très long passage, magnifique, dont le lyrisme n'est point sans évoquer celui de certaines des plus belles pages de Nouvelle histoire de Mouchette et de Monsieur Ouine de Georges Bernanos : «Et le feu dans le brûle-tout baissait, et le vent frappait le côté nord de la maison, descendait des plaines du Dakota à des milliers de kilomètres de là après avoir traversé les vallées fluviales et les collines où autrefois se dressaient les pins qu’il faisait gémir, mais où à présent rien ne l’arrêtait. Les bois de la fenêtre, au nord, grinçaient sou le vent; la flamme de la lampe se courbait et frémissait dans les courants d’air, mais le gosse ne levait pas la tête. Il rongeait son crayon et arrondissait l’échine. Au bout d’un certain temps, il soufflait la lampe, se déshabillait et se couchait sans enlever son linge de jour. Les draps étaient froids et raides sur sa peau, et il restait étendu, frissonnant dans le noir. Le vent descendait des milliers de kilomètres pour tambouriner à la fenêtre et en faire trembler les bois, et le gosse sentait en lui quelque chose d’énorme qui grossissait, s’enroulait et se coagulait; et il retenait son souffle, le sang lui battait dans la tête à coups sourds comme si sa tête était une caverne aussi profonde que l’obscurité du dehors. Il ne trouvait pas de mot pour décrire ce qu’il portait en lui. Peut-être n’existe-t-il pas de mots !...» (p. 71).
 
En effet, peut-être n'existe-t-il point de mots pour conjurer les puissances du temps. L'impuissance du langage, fragilité essentielle des hommes, est d'ailleurs une des dimensions centrales de ce roman qui est pourtant d'un très beau volume (3) et qui jamais ne paraît douter de son effarante capacité à tout dire, tout capturer dans ses rets : «Car les noms ne signifient rien, et tous les mots habituels ne signifient rien, et tout se réduit à un afflux de sang au cœur, à la crispation du système nerveux, telle la contraction expérimentale d’une patte de grenouille morte que traverse le courant électrique» (p. 504).
 
Que reste-t-il, alors, à faire, si ce n'est convoquer le néant pour s'endormir d'un sommeil bien ivre, sur la grève ? Le somnambulisme, le sommeil (4), l'inaction, l'ennui devant le long passage du temps (5), la mort enfin, autant de déclinaisons d'une même réalité que nous pourrions nommer, après Emmanuel Levinas, l'il y a : «Il lui arrivait [à Jack Burden] de rentrer chez lui, le soir, en sachant qu’il serait incapable de travailler, et il se couchait aussitôt. Il dormait douze heures, quatorze heures, quinze heures. Tout en dormant, il se sentait descendre de plus en plus profondément dans le sommeil, comme un plongeur cherchant au fond des ténèbres océanes quelque chose qui pourrait s’y trouver et y scintillerait si la lumière pouvait atteindre cette profondeur; mais il n’y a pas de lumière ! Le matin, il demeurait au lit, sans aucun désir, sans appétit même, tendant l’oreille aux bruits sourds du monde, qui se glissaient furtivement et s’infiltraient dans la chambre sous la porte, à travers les vitres, par les fentes du mur, à travers les pores mêmes du bois et du plâtre» (309).
 
Est-ce tout ? Bien sûr que non, car même le roman le plus résolument pessimiste fait triompher cette évidence : il n'existe que parce que celui qui l'a écrit s'est dressé contre l'universel engloutissement des paroles et des gestes. N'oublions pas, aussi, que la vie est cheminement vers la connaissance. Comme l'écriture.
 
À dire vrai, l'extraordinaire roman de Penn Warren qui, comme tous les grands romans, pourrait offrir, aux yeux d'un critique pressé, bien des passages qu'un de nos écrivants eût résumés en quelques mots, bien des descriptions d'une profonde acédie de l'âme et, pour le dire simplement, bien des longueurs, est en fait animé par une énergie profonde, comme si des flots de lave tourbillonnante constituaient, en réalité, le sous-sol d'une terre en apparence seulement parfaitement paisible.
 
D'abord, Robert Penn Warren affirme, par la bouche de son démiurge Willie Stark, que l'homme peut accomplir le Bien, même si, pour y parvenir, les voies qu'il doit emprunter sont pour le moins torves : «Il [le patron] avait dit que le bien devait forcément être issu du mal, puisqu’il n’existait rien d’autre dont on pût le faire naître» (p. 423). Jack Burden lui-même n'en finira pas de s'interroger sur la pertinence de cette étrange morale, quitte à l'illustrer lui-même par ses propres actions.
 

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Ensuite, il serait faux de croire que l'homme des foules, l'homme sans qualité, celui dont les «femmes ont perdu leurs dents et leurs formes, [qui] ne peuvent plus supporter l’alcool, [qui] ne croient plus en Dieu» (p. 135), bref, l'homme contemporain, notre frère jumeau, agit, si tant est qu'il agisse réellement, dans le vide. Bien au contraire, le geste le plus infime a des conséquences incalculables et surprenantes. Raison de plus, nous nous en serions doutés, pour ne strictement rien faire !
 
«Cass Mastern, écrit ainsi Robert Penn Warren, ne vécut pas longtemps mais il eut le temps de concevoir que le monde est d’une seule pièce. Il découvrit qu’on pouvait le comparer à une gigantesque toile d’araignée; dès qu’on l’effleure en un point quelconque, les vibrations se propagent comme des ondes jusqu’aux points les plus éloignés; l’araignée assoupie se réveille au choc de l’onde, et s’élance; elle ligote de ses fils l’intrus qui a touché sa toile et lui injecte le venin noir qui le paralysera. Peu importe si vous avez frôlé la toile intentionnellement ou par accident, si c’est d’un pied joyeux ou d’une main effrontée que vous l’avez touchée légèrement : ce qui doit arriver arrive toujours. L’araignée velue est là, avec ses crochets instillants, ses grands yeux à facettes qui étincellent comme des miroirs au soleil, ou comme l’œil de Dieu» (p. 308).
 
Il n'y a pas que Cass Mastern qui se retrouvera comme pris au piège d'une toile d'araignée. Chacun des principaux personnages dépeints par Penn Warren, au premier rang desquels le narrateur, Jack Burden, a le sentiment qu'il ne peut rien faire contre la puissance mystérieuse qui mène nos destinées : «Le juge Irwin avait tué Mortimer L. Littlepaugh. Et Mortimer, en fin de compte, avait tué le juge. Mais était-ce bien Mortimer ? Peut-être était-ce moi le coupable ! C’est un point de vue. Je retournais cette pensée dans ma tête et faisais des conjectures sur ma responsabilité. Il serait très possible d’affirmer que je n’en avais aucune, pas plus que Mortimer. Mortimer avait tué le juge parce que le juge était responsable de la mort de Mortimer, et le juge était mort pour m’avoir donné la vie, et, à considérer les choses sous ce jour, l’on pourrait dire que Mortimer et moi étions simplement les instruments conjugués de l’inéluctable et tardif suicide du juge Irwin. Donner la vie ou la mort peut en effet être crime passible de la peine capitale, et la mort est toujours imputable au criminel même, et tout homme est un suicidé. Si un homme savait conduire sa vie, il ne mourrait jamais» (p. 573). Réversibilité des mérites mais aussi, bien sûr, des actions mauvaises. Nul n'est une île, nous répète inlassablement Penn Warren.
 
Il ne mourrait jamais, cet homme unique et monstrueux qui saurait conduire sa vie. Devenu pleinement maître de ses faits et gestes et de leurs conséquences innombrables, il parviendrait à cette connaissance supérieure qui est la marque des démons et de Dieu plutôt que des grands hommes. Ceux-ci ne sont, à leur tour, que des pantins aux gestes prévisibles dont pourtant nul, en ce monde, ne saurait prétendre pouvoir démêler l'écheveau des intentions et des actes (6), quand bien même, nous l'avons vu, nous pourrions affirmer que du Bien le Bien découle, et du Mal, le Mal (7), ce qui est faux puisque l'homme, quoi qu'il fasse, est boue et pestilence et retourne à la boue et à la pestilence (8).
 
Atroce ironie que celle de Robert Penn Warren : nous nous agitons comme des marionnettes sur le théâtre d'une Histoire qui, au mieux, consentira à porter quelque instant nos actes et nos paroles ou donnera à celui qui se pique de passion historique l'impression qu'il parvient à reconstituer, pièce après pièce, le puzzle infini (9). Est-ce donc cela, marcher vers cette connaissance que le romancier majuscule, hurler de rire et de désespoir devant les tragiques pièges d'un temps qui n'a que faire de nous ?
Quel espoir reste-t-il, alors, pour les hommes de ce monde cassé ? Parler d'espoir, au sujet des Tous les Hommes du Roi n'est-il pas, même, un contresens ? Non. Minuscule assurément est cet espoir, mais il demeure bien réel, peut-être parce qu'il provient de la puissance même qui condamne les hommes à une insignifiance prétentieuse et outrée, le temps qui, parfois, fort rarement, devient épiphanie véritable : «C’était comme si le temps enduisait de son onguent rafraîchissant la pustule maligne et le prurit de l’âme» (p. 658).
D'où la volonté, absolument poignante, que manifeste le narrateur, Jack Burden pour retrouver la saveur des jours perdus, afin que ceux-ci n'oblitèrent pas les jours à venir : «J’essayai de démontrer que, si le passé et sa substance deviennent un fardeau inacceptable, il ne reste plus pour l’avenir que désespérance, car l’un dépend de l’autre, et, dès qu’on peut accueillir le passé, l’avenir s’illumine aussitôt d’un rayon d’espoir, car c’est uniquement avec le passé qu’on peut forger l’avenir» (p. 701).
 

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Cette volonté porte mal son nom puisqu'il ne s'agit, en fin de compte, que des effets, bien souvent douloureux, de cette curieuse complexion des hommes qui les pousse à vouloir, coûte que coûte, retrouver une innocence et une pureté perdues (que symbolise la belle figure d'Adam Stanton, voir note 10), moins que celles-ci même, leurs seules images qui, à mesure que nous approchons de la mort, n'en finissent pas de nous hanter : «Nous gardons très peu de véritables images du genre de celle dont je parle : celles qui deviennent de plus en plus vivantes, comme si les années qui s’écoulent n’estompaient pas leur réalité, mais découvraient au contraire, petit à petit, tels des voiles tombant un à un, des significations cachées, invisibles, au premier abord. Le dernier voile ne tombera probablement jamais, car nous ne disposons pas d’un nombre suffisant d’années, mais la netteté de l’image augmente et aussi notre certitude que la clarté a un sens, ou est la légende de ce sens, et, sans l’image, la vie ne serait plus rien qu’un vieux rouleau de film jeté dans un tiroir parmi les lettres restées sans réponse» (pp. 201-2).
 
Cette quête éperdue est signe de renaissance, jamais mieux matérialisée, depuis la nuit des temps, que par le voyage ou plutôt l'errance vers l'Ouest (11), qui constituent un des plus somptueux chapitres du roman de Penn Warren : «Les yeux éblouis, j’abaissai donc le pare-soleil et appuyai sur le champignon; je continuai vers l’ouest. Car l’Ouest est la région où nous projetons tous d’aller un jour. C’est là où l’on va quand la terre ne rend plus et lorsque les pins de Virginie gagnent du terrain. C’est là où l’on va quand arrive la lettre disant : Sauve-toi, tout est découvert. C’est là où l’on va, lorsque abaissant son regard sur la lame entre ses mains on y voit du sang; lorsqu’on vous déclare que vous n’êtes qu’une goutte d’eau dans l’océan. C’est là où l’on va quand on vous raconte qu’il y a «bien sûr de l’or là-bas dans c’te montagne». C’est là où l’on va pour s’élever au rythme du pays. C’est là où l’on va pour y finir ses jours. Ou bien est-ce tout bonnement là où l’on va» (p. 438).
 
Et encore, quelques pages plus loin : «Voilà pourquoi j’avais échoué sur le lit d’un hôtel de Long Beach, Californie, sur le dernier rivage, parmi les splendeurs de la nature. Car c’est là qu’on aborde après avoir traversé les océans, mangé du biscuit de mer, après avoir été emprisonné pendant quarante jours et quarante nuits dans une ratière ballottée par la tempête, après avoir sué dans la forêt vierge et entendu le cri sauvage, après avoir bâti des cabanes et des villes, jeté des ponts sur les rivières; après avoir dormi avec des femmes, semé des enfants à la volée, comme du blé noir dans le grand vent; après avoir composé des œuvres impérissables, prononcé des discours sublimes, trempé ses bras dans le sang, jusqu’aux coudes; après avoir grelotté de malaria dans les marais et dans le vent glacé qui balaye les hauts plateaux» (p. 502).
 
Penn Warren sait parfaitement que son personnage ne parviendra jamais à atteindre cet Ouest imaginaire, tout comme les cavaliers que Lord Dunsany lance à la conquête de la ville mythique qu'est Carcassonne ne parviennent jamais à fouler son sol, tout comme il n'existe aucune ultime jetée sur l'océan déchaîné.
 
Du moins a-t-il réussi le coup de force romanesque de parvenir à placer son héros principal devant un abandon qui est le gage ultime de la liberté humaine : s'en remettre à plus grand que soi, comme Jack Burden nous le confiera (12), humble et génial abandon qui en fin de compte, puisqu'il révèle notre véritable visage au moment où s'enchaînent la plus haute faiblesse à la plus grande force (13), ne fait que traduire religieusement un autre abandon, celui de l'artiste au courant des mots qui l'entraîne, espérons-le le plus loin de la sordide banalité d'un monde devenu plat, vers quelque ailleurs du langage inaccessible que poursuivent inlassablement les plus grands : «Un mois plus tard, dans les premiers jours d’avril, à l’époque où, très loin, hors de la ville, les lis d’eau feraient disparaître tous les bayous, toutes les lagunes, les criques, les marais, sous leur avalanche suffocante, vulgaire, épaisse et répandraient sur l’eau noire toutes les nuances de leur floraison qui vont du mauve élégiaque au pourpre lascif; où la première pousse vert pâle des vieux cyprès, tendre comme un rêve de jeune fille, se déciderait à rester feuillage et n’en démordrait pas; où des «mocassins» [serpents venimeux] gros comme le bras, couleur de boue, luisants de vase, émergeant des marais pour traverser la route, heurteraient votre roue avant d’un choc imperceptible en faisant entendre un kerwush suivi d’un léger tintement métallique en butant contre le pare-chocs; où les insectes, sortant en bouillonnant du marais, rempliraient jour et nuit l’espace de leur vrombissement de ventilateur électrique; où, dans la nuit, les hiboux retournant au marécage, chuinteraient et gémiraient comme l’amour, la mort, la damnation, à moins que l’un d’eux, emprisonné dans le faisceau de vos phares, ne pique sur votre radiateur pour s’y écraser dans une explosion de plumes, comme un traversin; où les champs abonderaient de cette herbe touffue, rugueuse ou lisse, gorgée de sève, dont le bétail se régale sans jamais engraisser, car elle pousse dans cette terre noire, et, même si ces racines pouvaient s’enfoncer Dieu sait jusqu’où, elles ne rencontreraient que ce sol noir et collant sans une pierre pour le calcifier; – eh bien, un mois plus tard, au début d’avril, quand toutes ces choses surviendraient par delà les faubourgs, la coque des vieilles masures, dans la rue où nous nous promenions, Anne Stanton et moi, éclaterait dès la nuit pour vomir toute cette vie blottie aujourd’hui dans les maisons» (pp. 395-6).

Notes
(1) Mohrt qui écrit : «C’est l’œuvre de Bernanos, peut-être, que m’évoquerait le plus celle de Penn Warren, par son ampleur lyrique et son souci métaphysique», in Robert Penn Warren, Les fous du Roi [1945] (traduit de l’anglais par Pierre Singer, Le Livre de Poche, 1968), p. 13. Toutes les pages entre parenthèses font référence à cette édition. Les citations placées en exergue se trouvent respectivement aux pages 169 et 557 de notre roman. Cette traduction a été reprise telle quelle par le volume des éditions Phébus, apparemment lui aussi épuisé.

(2) Il faut lire et relire l'admirable chapitre 7, qui mériterait une publication sous forme de nouvelle, qui évoque la longue, banale et somptueuse histoire d'amour entre Jack Burden et Anne Stanton.

(3) «Ce n’était à ses yeux que des mots, car il ne voyait le monde que comme un amalgame de faits, de bribes pareilles à un bric-à-brac maltraité, brisé, enseveli dans la poussière, abandonné dans un grenier» (p. 309). Et encore : «Car les noms ne signifient rien, et tous les mots habituels ne signifient rien, et tout se réduit à un afflux de sang au cœur, à la crispation du système nerveux, telle la contraction expérimentale d’une patte de grenouille morte que traverse le courant électrique» (p. 504).

(4) «Vous ne rêvez pas dans cette sorte de sommeil, mais vous êtes conscient à chaque minute que vous êtes endormi; comme si vous faisiez un long rêve de sommeil, et dans ce sommeil rêviez de sommeil aussi; et ainsi de suite jusqu’au cœur de votre sommeil, sommeil et rêve se succèdent en cercles concentriques» (p. 176).

(5) «C’est un endroit où on s’assied pour attendre le soir et l’artériosclérose. C’est un endroit que l’entrepreneur de pompes funèbres regarde avec confiance et qui lui fait penser qu’il ne mourra pas de faim tant que ce travail-là lui restera. Mais, si vous êtes assis sur le banc, en compagnie des vieux, par un après-midi de fin d’août, il vous semble que rien n’arrivera jamais, pas même votre propre enterrement, et le soleil tape et les ombres ne bougent pas dans la poussière brillante qui, si on la fixe assez longtemps, paraît remplie de scintillantes parcelles de quartz» (p. 106).

(6) «Il est nécessaire que je croie que Willie Stark était un grand homme. Ce qu’il advint de sa grandeur, là n’est pas la question. Peut-être s’était-elle répandue sur le sol comme se répand un liquide dont la bouteille se brise. Sa grandeur, peut-être l’a-t-il thésaurisée et offerte en holocauste, éclairant la nuit d’un intense flamboiement, tel un feu de joie, dont aujourd’hui il ne reste plus rien, hormis les ténèbres et le scintillement vacillant des cendres ardentes. Peut-être ne pouvait-il établir une distinction entre sa grandeur et la «non grandeur», et les avait-il si bien confondues que le mal s’était trouvé absorbé dans le mélange. Mais la grandeur, il l’avait. Je suis forcé de le croire» (pp. 688-9).

(7) Je cite longuement ce passage : «Ce qu’il en coûte pour écrire l’histoire, c’est le titre qu’on pourrait donner à cette théorie. Tout changement se paye. Il faut passer les faux-frais par profits et pertes. Peut-être le climat dans lequel se produisait le changement dans notre État était-il le seul dans lequel il pût s’épanouir, et, à coup sûr, la nécessité d’un changement se faisait sentir. On pourrait appeler ça : théorie de la neutralité morale de l’histoire. Une méthode, en tant que méthode, n’est ni moralement bonne, ni moralement mauvaise. Nous pouvons juger les résultats, non la méthode. L’individu moralement bon est susceptible de commettre une action qui est mauvaise. Il se peut qu’un homme doive vendre son âme pour acquérir le pouvoir de faire le bien. La théorie du coût de l’histoire, la théorie de la neutralité morale de l’histoire : tout ceci est une vue de l’histoire, à vol d’oiseau, observée du haut d’une cime glacée. Peut-être fallait-il un génie pour la concevoir. Pour la concevoir réellement. Peut-être, avant d’être à même de l’apercevoir, était-il impératif d’avoir été enchaîné sur cette cime altière, tandis que les busards nous percent le foie et les yeux. Peut-être fallait-il un génie pour la concevoir. Peut-être un héros seul pouvait-il agir sur ces données» (pp. 637-8).

(8) «Et il [le patron] avait dit : «L’homme est conçu dans le péché : il vient au monde dans la corruption et passe de la puanteur des langes à la pestilence du linceul. Il y a toujours quelque chose» (p. 311).

(9) «Rien ne se perd, rien n’est définitivement perdu. Il y a toujours l’indice, le chèque annulé, la marque du bâton de rouge à lèvres, l’empreinte du pied dans la cannaie, le préservatif dans le sentier du parc, les souliers de bébé teints en mordoré, la tare dans le torrent sanguin. Et tous les temps n’en sont qu’un seul, et tous ces morts du passé n’ont jamais vécu avant que nos définitions ne leur aient donné la vie, et leurs yeux, hors de l’ombre, nous implorent» (p. 371).

(10) «Pour dire les choses brutalement, répondis-je, c’est parce qu’il se nomme Adam Stanton, fils du gouverneur Stanton et petit-fils du juge Peyton Stanton, et arrière-petit-fils du général Morgan Stanton, et que toute sa vie il a été obsédé par l’idée d’une très lointaine époque où les affaires étaient gérée par des hommes aux sentiments nobles, des hommes de grande allure, portant culottes courtes et boucle d’argent, uniformes bleus ou redingotes, ou même des toques de daim ou de raton, selon les cas […] des hommes qui, assis autour d’une table, travaillaient avec désintéressement pour le bien public» (p. 401). Autre belle image, cette fois-ci à propos du visage d'Adam Stanton : «Jack Burden effleura Adam de son regard, comme un pêcheur effleure de sa mouche l’eau cascadante d’un ruisseau à truite qui dévale parmi les saules» (p. 417).

(11) «Si, dans l’imaginaire mythique, le voyage en Orient se confond souvent avec la quête des origines, aller à l’Ouest, c’est aller au-devant d’une solitude hyperbolique, courir le risque d’une perte définitive de ses repères : tout récit occidental est un récit d’exil», En haine de l'Occident. Quelques réflexions sur l'imaginaire anti-occidental, in Les Sens de l'Occident (études réunies par Jean-Paul Rosaye et Charles Coutel, Artois Presses Université, coll. Lettres et Civilisations étrangères, 2006), p. 58.

(12) «[…] j’avais atteint dans la recherche de mon problème, ce point où l’on n’a plus rien d’autre à faire qu’à s’en remettre au ciel. Il faut toujours en passer par là. On commence par tenter l’impossible, ensuite on implore le Ciel; toutes les prières y passent, après quoi l’on s’endort avec l’espérance que la Grâce divine vous enverra un rêve qui éclaircira tout» (p. 359).

(13) «On eût dit que [le visage du patron] se fût soudain figé dans sa décision, comme le visage d’un homme enseveli et mort dans la neige il y a des millénaires – pendant la période glaciaire peut-être – que le glacier charrie depuis des siècles, mètre par mètre, et qui tout à coup, dans sa pureté originelle et sa céleste innocence, réapparaît intact à travers l’ultime couche de glace» (p. 679).

vendredi, 12 février 2021

De la morale - En hommage au Prince de Ligne

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De la morale

En hommage au Prince de Ligne

par Luc-Olivier d'Algange

La fin du siècle dernier pouvait, aux regards distraits, laisser croire que le temps de la morale sévère était révolu et que, par un assentiment général, on allait pencher vers une sorte d'hédonisme démocratique et universel, ainsi que le laissaient à entendre les théoriciens de la «   fin de l'Histoire   » et les mœurs les plus ostentatoirement affichées. Force est de constater qu'il n'en fut rien; nous voici en des temps où la morale la plus âpre, la plus «     indignée    », souvent persécutrice, s'exerce sur tous les fronts.

Rien ne vaut, pour prendre la mesure du présent que de prendre conseil d'un Maître plus ancien, et, peut-être, de tenter de voir par ses yeux ce que nous sommes devenus. A cet exercice de dioptrique morale, nul ne nous invite mieux que le Prince de Ligne.

Un esprit hâtif, jugeant ses œuvres d'après ses titres et l'homme par la réputation que lui firent ses contemporains, serait enclin à le classer, comme on classe un dossier, pour s'en défaire comme d'un legs obsolète, parmi les libertins du XVIIIe siècle, auquel, certes, il appartient mais dont il se dégage par sa désinvolture même. Nul ne fut moins idéologue que le Prince de Ligne; ses voltes ne sont pas des révoltes: elles surgissent de son propre mouvement, lequel est guidé par le goût, cette notion française par excellence.

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Il faut lire l'auteur des Contes immoraux et de Mes Ecarts, pour comprendre que la morale demeure son grand souci, que ses goûts ne cessent d'alerter son intelligence et que celle-ci, si libre qu'elle soit dans ses exercices, demeure ancrée dans une idée du beau indissociable du bien; idée d'autant plus exigeante qu'elle ne s'abandonne jamais à la confusion ou à l'outrance. Une certaine longanimité est nécessaire afin que l'expression de ce que l'on croit être le bien ne soit pas une grimace. La formule bien connue du Prince de Ligne: «   Etre heureux et rendre heureux   » nous semblerait une morale minimale, sinon minimaliste, si l'on ne s'avisait aussitôt  qu'elle est, à tout le moins, plus difficile à exercer que son contraire, «   être malheureux et rendre les autres malheureux   », -  ce qui pourrait être la devise des moralisateurs puritains.

s-l640.jpgRéduire la morale, pour le Prince de Ligne, ce ne sera pas lui accorder un statut inférieur, mais la réduire, presque au sens d'une «   réduction phénoménologique   », la décanter, en révéler l'essence, lui ôter ses écorces mortes, la délivrer de ses idolâtries forcenées, afin qu'elle nous revienne, calme, et source des heures heureuses.

Une morale décantée est une morale concrète, une morale du cas particulier qui ne se laisse pas fasciner par l'abstraction, par ces généralisations abusives, et fausses, qui seront, ultérieurement, au principe des contraintes les moins légitimes: «   J'ai souvent vu ces Messieurs, qui travaillent pour le bien des hommes en général, ne pas assister un homme en particulier. Ils me rappellent cet Anglais qui, après avoir passé la nuit à travailler contre la traite des nègres et leur esclavage, tirait tous les jours les oreilles au sien, parce qu'il se levait un peu trop tard. »

La morale décantée par le bonheur, celle, enfin, qui sait qu'elle retrouve sa raison d'être en se délivrant du ressentiment, est d'abord délicatesse, - cette subtile science de ne point offenser: «   Je trouve horrible à un homme d'esprit d'attraper un sot. Qu'il attrape un autre homme d'esprit, s'il le peut. Celui des deux qui sera l'attrapé est à coup sûr le plus présomptueux des deux  ». Mes Ecarts, ou ma tête en liberté propose une morale, non point générale et déclarative, non point présomptueuse ou fière mais humble à sa façon, parfois pyrrhonienne, pratiquant la «  suspension de jugement  », mais seulement jusqu'au point où ne défaille l'impératif premier de «   rendre heureux   ».

Notre temps est aux justiciers, c'est dire à l'outrecuidance fondée sur la méconnaissance de la nature humaine. Punir est la grande affaire de ces esprits à la fois naïfs et retors, - naïfs car ils s'imaginent accroître l'empire du Bien, alors qu'ils ne font que leur propre bien, au détriment d'autrui, et retors car l'usage excessif de la mauvaise foi, qui est le filigrane de leurs arguties, en fait des sophistes controuvés et perpétuellement menaçants. A l'inverse, le style du Prince de Ligne témoigne du juste, qui est plus profond que la Justice, de même que la civilité est plus profonde que la civilisation. La juste formulation est pour lui, comme elle le fut pour Confucius, la garante de l'harmonie entre les hommes. Au juste, en tant qu'épithète plutôt qu'à la Justice, en tant qu'hypostase, va la préférence du Prince de Ligne: «   Il est souvent de la justice de ne pas faire justice   ».

51Fdf-+LHKL._SX294_BO1,204,203,200_.jpgLe Prince de Ligne, réputé homme d'esprit, et que ses mauvais disciples imitent en rivalisant d'arrogance, nous semble d'abord un homme de cœur, ayant la vigueur de l'homme de cœur, c'est dire le courage de celui ne s'en conte pas. La certitude, la remontrance, le grief ne sont pas fort: «   Malheur aux gens qui n'ont jamais tort, ils n'ont jamais raison   ». Sa leçon est de ne point faire leçon. Il s'adresse au lecteur avec amitié et ne porte pas plus loin ses maximes, dans l'idée qu'il s'en fait, que des propos de table. Ce convive, qui n'est pas de pierre, ne veut pas imposer sa loi mais se rendre aimable, simplement, et sans ambages: «   Une seule chose peut nous ennoblir, c'est élévation de l'âme. Mais mon Dieu ! Que cela devient rare ! On en avait plus quand on avait pas tant d'esprit   ».

Encore que le ton donné à ses propos, à ses contes, soit porté par un résolu carpe diem, que sa sagesse soit enclose dans la célébration du moment présent et que ses regards soient orientés en avant, vers le bonheur attendu, vers l'un de ces «   commencements amoureux   » qu'il préfère à toutes les vanités mondaines, voire aux gloires de l'héroïsme, parfois lui pointe une nostalgie pour des temps plus nobles et d'une plus haute vigueur, mais cette nostalgie même lui est un encouragement à vivre pour en délivrer les sources empierrées.

S'il y eut jadis cette vigueur, eh bien, qu'elle soit ! Le Prince de Ligne, telle est son intelligence appliquée aux situations, n'avait nul besoin de connaître quelque philosophie existentialiste pour comprendre qu'il faut tout jeter dans le feu de l'acte d'être, dans «     l'être-là   », et avec ces quelques brins de folie qui font, selon la formule d'Héraclite, «   le feu mêlé d'aromates   ». L'ataraxie ne lui vaut guère. Plus danseur que stylite, et danseur dionysien, qui fait «   danser la terre   », selon la formule antique, d'une danse où l'on s'oublie pour faire corps avec quelque mouvement plus grand que nous, le Prince de Ligne préfèrera la danse des Cosaques ou «   des jeunes femmes grecques et des beautés de Géorgie et de Circassie     » à «    la grâce stupide et importante d'un menuet, accompagné d'un sourire en donnant la main, avec un sot balancé   ».

Plus on le fréquente et mieux l'on comprend que le Prince de Ligne, tout immoraliste qu'il se donne, célèbre les vertus, au sens étymologique, non la vertu des ligues et des censeurs, des jaloux et des aigris, mais les vertus immémoriales, de bonne venue, qui font les gens de bonne compagnie, les vertus qui sont générosité et vigueur: «   Je ne vois plus d'envie de s'amuser: tous les esprits sont lents; plusieurs sont pesants; on croit aux impossibilités. On se laisse aller à une vie uniforme, à une monotonie insupportable; on n'a plus qu'une sourde ambition.   »

lelivr_R320063348.jpgLa force qui ne se représente pas, la force sans la prétention au bon droit, est pour le Prince de Ligne la preuve, et la condition, de la bonté heureuse, faite pour le bonheur, et pour en donner, sans pour autant déroger à ces goûts dont on hérite et dont on inventera le jour qui vient; il nous offre ainsi de ces phrases souveraines, que l'on voudrait pouvoir faire siennes: «   On n'a que des bonheurs d'enfant. Je ne connais pas de carrière plus heureuse que la mienne. Le remord, l'ambition, la jalousie n'en ont jamais troublé le cours   ».

L'exemple de sagesse vaut mieux que la leçon de sagesse. L'intuition du Prince de Ligne précède la grande pensée morale de Nietzsche: le ressentiment est l'écueil affreux; sans la jalousie, il y aurait du paradis sur terre. Or, pour le Prince de Ligne, héritier des Moralistes du XVIIe siècle, que Nietzsche affectionnait particulièrement, cette jalousie tient à la boursoufflure, à l'importance que l'on se donne et que l'on se joue: «   C'est l'importance que je reproche le plus à tout le monde. Les dévots, par exemple, s'imaginent que Dieu même doit leur savoir gré de leurs soins.   »

S'il est une mauvaise dévotion et de sinistres dévots, - et celle-ci ne dira la grandeur de Dieu que pour affirmer ce que ceux-là pensent être la leur, et leur droit à méconnaitre la simple dignité des êtres et des choses, - il est cependant, pour le Prince de Ligne, une bonne dévotion, qu'il prend la peine de définir, «   la dévotion de bonne foi d'une âme tendre et un peu exaltée, d'un cœur juste et pur   ». Ce qu'il nous en dit, de la façon exquise qui lui est propre, vaut singulièrement pour notre temps: «   Ce dévot, tel que je l'entends, avec toutes les aimables vertus de la société, ne dira, ni ne fera, ni ne désirera le mal. Il ne scandalisera pas, il ne condamnera personne et tirera d'affaire une jolie femme que les lois de bien des pays condamnent à la mort pour le plus joli petit péché du monde     ».

Mesurons, en passant, l'effroyable régression de la morale depuis l'heureux Prince de Ligne. Prenons à cœur de recevoir ce qu'il nous donne sans prétendre à nous édifier, sans nous livrer à ces rituels spectaculaires où la défense du «   Bien   » devient une forme d'hystérie; et songeons enfin, avec une «   bienveillance  » enfin non galvaudée, mais résolue à les défendre, à ces «   plus jolis petits péchés du monde  » qui désormais, ne seront, parfois, que de laisser ses cheveux au vent et ses regards aux couleurs de la vie.

14272734028.jpgCet homme particulièrement actif, qui fut guerrier, cosmopolite à sa façon, galant, connaisseur des hommes et des femmes pour en avoir fréquenté diverses sortes en divers lieux plus qu'à son tour, fut aussi, on le sait moins, un contemplatif et un rêveur, pour lequel l'imagination était, non pas «   la folle du logis   », mais l'une des facultés reines de l'esprit humain. Entre ses excursions d'homme pressé par le sentiment de la brièveté de la vie, entre ses voyages et ses conquêtes, le temps des heures creuses n'est nullement, pour le Prince de Ligne, du temps perdu ou gâché, mais un temps qui s'approfondit, un temps en conque marine où se rassemblent des rumeurs de réminiscence et de songe. Sa façon d'écrire, tout en musiques sous-jacentes, et de voir, tout en couleurs et nuances, tient à ce temps-là, qui n'est plus le temps de l'usure et de la mort.

Le Prince de Ligne, dont l'imagination n'est pas moins visuelle que musicale, nous entraîne en des tableaux vivants, comme le savent les véritables amateurs qui, plutôt que de gloser sur l'histoire de l'art, aiment à se promener dans les arrière-plans des peintures illustres et, dédaignant le motif principal, le sujet historique ou religieux représenté, préfèrent s'imaginer, promenant ou divagant, sous le soleil peint là-bas comme sous un vrai soleil, au milieu des cyprès, ou dans sa nuit, sous d'indiscernables feuillages, comme dans une nuit véritable. Au repos, un repos gagné par la vigueur dépensée, livré à sa songerie, le Prince de Ligne ne dédaigne pas, en homme de son temps, à imaginer quelque cité idéale, qui serait, non l'accomplissement d'une idéologie, toute idéologie étant la préméditation d'un massacre, mais un reflet de son âme, qui est une âme chromatique: «  Je voudrais qu'on s'attachât plus aux couleurs qu'on ne le fait  ». Dans cette cité, advenue, non par la vengeance des envieux mais par un rêve venu de loin, peut-être de quelque conque marine atlantidéenne, il y aurait, précise le Prince de Ligne un beau climat  «  Astrakan, par exemple, ou Poltava, quelque part où l'été ne fût pas trop chaud, avec très-peu d'un hiver assez léger     ». On y verrait des «  brunes vêtues de bleu   » et des «  blondes, de rose cendré  ». «   La mort viendrait, je crois, plus tard qu'ailleurs descendre sur cette jolie ville   ».

Luc-Olivier d'Algange

 

jeudi, 11 février 2021

Pour le dire avec des fleurs: mon hommage à Robert Brasillach

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Pour le dire avec des fleurs: mon hommage à Robert Brasillach


Par Frédéric Andreu-Véricel

Cette heure matinale du 6 février 2021 cherchait en vain son rayon poétique. Ni la morne lueur du ciel cotonneux de Paris gorgé d'un orage tu, ni le pavé glissant des ruelles du quartier Charonne, ni rien de ce qui s'est gravé depuis mon arrivée matinale, ne trouva grâce aux yeux des neuf muses. Et pour "découronner" le tout, les semelles de mes vieux souliers accusaient, depuis quelques jours déjà, une usure peu propice à une marche assurée. Les accidents de cette chaussée fort ancienne qui entourait le cimetière, encore toute luisante de crachin nocturne, ne se privèrent d'ailleurs pas de provoquer quelques belles glissades, heureusement sans conséquence.

Pourtant, dès que le cimetière apparut, les augures changèrent tout-à-coup de bord ! Non seulement le portail grand ouvert me faisait signe d'entrer mais les fleurs du cimetière escortaient déjà mes pas vers le puits de lumière qu'on devinait derrière l'enclos. À ce moment-là, j'ignorais encore que mon passage éclair dans la "Cité Lumière" allait être le théâtre d'une de ces rencontres dont Paris a le secret.

À mesure que j'arpentais la petite montée, le portail entrouvert délivrait son tableau de fleurs, la verdure des cyprès longilignes apparut bientôt, puis ce fut la blancheur des albâtres des premières tombes.

 

L'une d'entre elles (à droite en montant l'allée centrale) était couronnée d'un bouquet entouré d'un papier transparent et d'un ruban tricolore. De toute évidence, la gerbe de fleurs avait été déposée peu de temps avant puisque le cellophane n'était maculé que de quelques gouttes de pluie.

J'étais pourtant seul face à la tombe de Robert et Marguerite Brasillach, absolument tout seul comme en cet instant où je serai face à la mort elle-même. J'observais chaque instant comme les pages d'un livre qui se tournent. Cette tombe, symbole de la mort, je ne la trouvais paradoxalement ni triste ni lugubre car je savais ces instants déjà penchés dans la temporalité transversale de l'écriture.

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Je réside loin de Paris et les occasions de m'y rendre sont peu nombreuses. La première fois que je me rendis à Paris, c'était pour lire des poèmes à l'invite de la Maison de Poésie, rue Ballu ; les autres fois furent toujours des visites très ciblées en rapport avec la littérature. Une autre fois, je visitais le château de Versailles.


Cette fois-ci, je venais rendre hommage à l'auteur des poèmes de Fresnes. Et cet acte était pour moi de la littérature et rien d'autre. Pour se faire, je n'avais que le nom d'un lieu, une date, et quelques heures - encadrées par deux horaires de train. La tombe rectangulaire et sobre comme un livre fermé, j'en avais déjà vu une image dans la biographie signée par Anne Brassié et c'est avec non moins d'émotion que je découvris, toute proche, celle d'un autre grand auteur, Maurice Bardèche.

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Je peux même dire que le tombeau des Bardèche m'impressionna davantage encore car il était auréolé d'un autre halo que celui des fleurs, bien que d'un certain point de vue, ces deux tombes - pourtant séparées par l'allée centrale du cimetière - n'en formaient qu'une seule. Ne me demandez pas pourquoi mais, dans la trame de mon souvenir, c'est tout le carré du cimetière qui forme désormais une seule tombe symbolique, un seul enclos, un seul texte de fleurs. Ne me demandez pas non plus pourquoi ces minutes qui suivirent ma visite des tombes semblèrent comme suspendues dans une sorte de hors-temps livré à l'écriture. Un instant, j'étais resté les yeux et le coeur ouverts devant la tombe dans une attitude que certains appellent la prière et que d'autres appellent le recueillement et que j'appelle l'écoute profonde du sismographe intérieur.

Pendant ce temps-là, quelques personnes s'étaient regroupées à l'extérieur de l'enclos, à mi-hauteur de l'escalier situé en contre-bas du cimetière, comme si quelque Kairos avait organisé cette rencontre. Il y avait un homme élégant revêtu d'un beau complet rouge, une femme aux cheveux très noirs, d'allure espagnole, et une autre, plus jeune, aux yeux d'un vert étonnamment profond ; un trio dont j'ignorais tout et dans lequel je m'étais joint sans vraiment l'avoir décidé, alors que je redescendais les marches du cimetière. La causerie impromptue qui suivit cette rencontre nous fit voyager autour des îles Baléares, de Poliensa, de la baie d'Alcudia, autant de lieux de la "mythologie personnelle" du jeune Brasillach. De fil en aiguille, la conversation parvint en direction de l'Allemagne. Et la femme aux cheveux noirs, d'évoquer son voyage en Allemagne, ses paysages, et le sort réservé là bas à ceux dont l'Histoire officielle de la seconde guerre mondiale ne convient pas, la perte d'emploi, la traque, les barreaux de la prison.


Nous traversons une période de censure par chloroforme. Tout le monde en convient désormais tant l'atmosphère est saturée d'une idéologie mortifère et culpabilisatrice. Mais on ne se rend pas toujours compte des étapes qu'il a fallu franchir pour y parvenir. On ne se rend pas compte que l'exécution d'un poète - aux termes d'un procès expédié en quelques jours - fut nécessaire pour assurer la défaite des peuples et la victoire des multinationales. Ce poète s'appelait Robert Brasillach.

Pour les uns, Brasillach est le symbole de la collaboration éhontée avec l'occupant allemand ; pour les autres, il est le symbole de la résistance européenne face à l'internationalisme. Il est devenu difficile de comprendre que tout symbole a deux faces, un recto et un verso, de sorte que pour être un résistant véritable, il fut nécessaire d'avoir aussi été un collaborateur.

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Tous ces sujets furent abordés par notre quatuor improvisé, tandis que les soleils verts des yeux de ma jeune voisine murissaient dans mon poème intérieur. Ses jambes croisées et désinvoltes semblaient écrire une sorte de hiéroglyphe égyptien dont je cherchais l'omen.


Je me présentais au groupe comme un "lecteur passionné de Brasillach". C'est alors qu'un autre petit groupe s'agglutina au nôtre sur les marches de l'escalier :
"C'est la famille Bardèche !" s'écria l'homme au complet veston. Notre rassemblement disparate d'une dizaine de personnes formait une grappe dont je ne tardais pas à m'extraire pour rejoindre l'église voisine. L'un des membres du clan Bardèche tourna alors la tête dans ma direction. Même furtif, ce contact visuel résuma les discussions que nous aurions pu avoir et que ce simple regard rendit inutile...

Ne serait-ce que pour un moment, il fallait venir ce 6 février 2021 dans le cimetière de Charonne afin de rendre hommage au "courage". Ce courage-là est indissociable d'un type d'engagement, d'un type d'homme devenu aujourd'hui presque inaudible. Les nouvelles générations confondent les principes avec des slogans, des tenues vestimentaires, des autocollants appliqués à l'arrière de l'automobile, exemple caractérisé de "la religiosité seconde" si justement décrite par Oswald Spengler. Je crois qu'il est nécessaire de célébrer l'héroïsme en dehors de tout parti pris idéologique. Le courage d'un René Char entré en résistance au péril de sa vie vaut bien celui d'un Brasillach. L'idéologie passe ensuite.


9782867145131.jpgEn comparaison avec ces heures sombres de la seconde guerre mondiale, notre courage à nous se limite à bien peu de choses : dire merde à l'idéologie qui nous demande de désigner des méchants et des gentils, dire merde à l'autocensure, désigner l'ennemi prioritaire intérieur et extérieur. Quant à transcrire le mouvement tellurique de l'imaginaire à la manière du sismographe intérieur, ce n'est pas du courage mais l'art de l'écriture.
Nous offrons aux morts et aux vivants ce bouquet de mots publiés sur un écran d'ordinateur, voilà tout. C'est bien peu de choses en comparaison du courage d'un Char ou d'un Brasillach. D'autres, plus matinaux que moi, vinrent déposer un bouquet de fleurs sur la tombe de Charonne reconvertie en lieu de ralliement politique. Je n'en fus pas.

A présent, il convient de quitter ce lieu comme on quitte le sommet d'une colline escaladée, sans regarder en arrière. Alors que midi n'avait pourtant pas encore sonné, il me semblait que la journée était déjà terminée.


Il n'y avait pas de sommets à gravir dans cette morne journée d'hiver autre que le pic des transports urbains en direction de la gare.


Dans quelques minutes, j'allais entrer dans le métro où je serai le seul blanc.
À chaque fois que toi aussi tu te retrouves en minorité dans ton propre pays, souviens-toi que tu célèbres non pas les vaincus de 1945, mais les vainqueurs, ceux-là même qui ont écrit l'Histoire.


Frédéric Andreu-Véricel
contact : fredericandreu@yahoo.fr

lundi, 01 février 2021

Hommage au philosophe argentin Carlos Alberto Dufour (1950-2020)

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Hommage au philosophe argentin Carlos Alberto Dufour (1950-2020)

par le Dr. Pierre Krebs

Le Dr. Carlos Alberto Dufour est né à Buenos Aires en 1950. Il y a étudié la philosophie et les sciences économiques pour obtenir en 1973 sa licence en philosophie (Magister Artium) avec une thèse concernant les controverses sur la liberté à l'époque baroque. Tout en enseignant dans son université, il s’est adonné principalement à des recherches sur la logique et la philosophie des sciences.

Après avoir publié son premier livre Relaciones y Contenidos, Ergon, Buenos Aires, 1977, il a bénéficíé d’une bourse à l’université d’Erlangen, en Allemagne, pour préparer son doctorat.

Après de nouvelles études sur la philosophie, les mathématiques et la philologie ibéro-romane , il a été reçu en 1985 à son doctorat  avec mention „summa cum laude".

Sa thèse sur la logique médiévale a été publiée en 1989 sous le titre Die Lehre der Proprietates Terminorum. Sinn und Referenz in mittelalterlicher Logik, (L’enseignement du Proprietates Terminorum. Signification et référence dans la logique médiévale, Philosophia, Munich.)

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Carlos Dufour a fait connaissance à Erlangen de l'historien et écrivain Hellmut Diwald. Il a visité et participant  à plusieurs de ses séminaires et conférences. C’est ainsi que s’était établie  entre les deux chercheurs une relation réciproque d'estime mutuelle. Dufour a ensuite continué à enseigner en Allemagne, en Argentine ainsi que dans des universités étrangères tout en rédigeant en espagnol de nombreux essais, la plupart portant sur l’histoire de la culture; outre l'anglais, l'allemand est toujours restée sa langue de travail et d’étude.

Lors d'une recherche sur les reconstitutions du système de Frege (lois fondamentales de l'arithmétique), le professeur Héctor-Neri Castañeda attira une fois de plus son attention sur l'ontologie et les paradoxes de l'identité.

Peu de temps après, il devint referee de la revue philosophique américaine Nous. A cette époque, Dufour considérait les expériences intentionnelles comme un modèle à suivre dans les relations de base de l'ontologie générale ; il y travailla pendant plusieurs années avec une bourse postdoctorale de la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG). Son habilitation en philosophie, bloquée pour des raisons bassement politiques, ne l’a pas autorisé à continuer son enseignement à l’université.

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En 2005 est paru son ouvrage Inhärenz. Ontologische Untersuchungen zu Eigenschaften und Inhärenz, Philosophia, Munich. Ce travail ne rend compte qu’incomplètement de ses derniers points de vue car il s’était adonné, à partir de 2005, à un approfondissement de sa philosophie. Il n’aura pas eu le temps d’y consacrer de nouvelles publications.

En 2017 est paru dans notre maison d’édition sa monographie Wesen Das des Systems. Politische Radiographie, Ahnenrad der Moderne, Thule-Bibliothek, Kassel-Horn-Bad Wildungen. Carlos Dufour vivait à Munich, la ville où il nous a quittés, le 15 octobre de cette année. Son décès laisse dans nos rangs un trou béant. Mais nous savons qu’il marche avec nous en esprit. 

En français: on trouvera un texte très dense du Dr.Dufour dans le dossier Heidegger, publié dans les archives EROE/Vouloir: http://www.archiveseroe.eu/heidegger-a48483364

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jeudi, 07 janvier 2021

L'Europe archéofuturiste d'Adriano Romualdi

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L'Europe archéofuturiste d'Adriano Romualdi

par Alfonso Piscitelli

Les trente années qui se sont écoulées depuis la mort d'Adriano Romualdi arrivent à un moment où l’on discute - peut-être même dans la confusion - sur l'identité culturelle de l'Europe. Adriano a consacré des pages denses, pleines d'enthousiasme et tout en rigueur, à la civilisation du Vieux Continent ; aujourd'hui, son intelligence – arrivée à l'âge de la maturité culturelle complète – aurait pu apporter une contribution énorme à la définition d'un concept d'Europe qui serait une synthèse de tradition et de modernité. Une contribution certainement supérieure à celle des hommes politiques qui, "pères improvisés de la Constitution", se sont consacrés pendant des semaines à ajouter ou à supprimer des lignes au "Préambule" de la Constitution européenne.

conservatore.jpgBien sûr, il n'est pas nécessaire d'imaginer ce qui aurait pu se passer si l’homme le plus prometteur et le plus valable dans la culture de droite (de droite seulement ?), engagée à l’époque dans la guerre culturelle en cours en Italie n'avaient pas été violemment fauché sur une autoroute en un mois d'août 1973. Mais il me paraît utile de penser aux aspects du travail de Romualdi qui ont été négligés au fil des années. Romualdi a laissé derrière lui un bon nombre d'intuitions, exprimées dans un langage encore jeune : elles peuvent aujourd'hui refleurir dans notre contexte. Pour Adriano, l'idée de l'Europe et la tentative d'élaborer un nouveau mythe pour le nationalisme européen représentent la voie pour sortir des impasses dans lesquelles les mouvements patriotiques (même les plus révolutionnaires) s'étaient enfermés suite aux épreuves des deux guerres mondiales.

On peut émettre la thèse qu'en 1945 toutes les nationalités européennes ont été vaincues. Non seulement les Hongrois, mais aussi les Polonais, se sont rendus aux plus brutaux de leurs oppresseurs traditionnels. Non seulement les Allemands, mais aussi les Russes, qui ont vu se consolider un régime qui était mourant en 1939 et destiné à une implosion naturelle. Non seulement les Italiens, mais aussi les Français et les Anglais, privés de leurs empires, réduits au statut de puissances moyennes. Tous les peuples européens ont été substantiellement humiliés et, pour la première fois, ont pu voir l'abîme de leur anéantissement culturel. A ce malheur extrême, Romualdi oppose un remède extrême :celui du retour à la source primordiale ; les avant-gardes politiques et culturelles de l'Europe doivent reconnaître que leurs patries particulières provenaient d'un tronc commun, bien distinct dans sa physionomie après la « haute préhistoire » (ndt : la proto-histoire). Les racines de l'Europe, en ce sens, doivent être recherchées dans une strate plus profonde que celle caractérisée par le rationalisme moderne ou le christianisme médiéval. À travers l'anthropologie, la linguistique, l'archéologie et l'histoire au sens large, le visage de la tradition européenne devrait être reconstruit en utilisant les instruments les plus avancés de la recherche scientifique.

9788861481084_0_0_626_75.jpgNous arrivons ici à un deuxième aspect fondamental de l'œuvre de Romualdi. Adriano comprend la nécessité stratégique de maîtriser le langage, les instruments, voire les conclusions des sciences occidentales modernes. En vivant avec Evola, il va acquérir un amour pour l'élément archaïque, pour ce qui, dans un passé lointain, a marqué la pureté d'une manière d'être encore incorruptible. Néanmoins, Romualdi réagit énergiquement au courant "guénonien" de la pensée traditionaliste : à cette approche d’antiquaire, et même un peu lunatique, qui, au nom de dogmes immuables, a conduit au mépris de tout ce qui avait changé dans l'histoire des dix derniers siècles, au mépris des grandes créations du génie moderne européen. Ainsi, alors que les "Guénoniens" se sont perdus dans la métaphysique arabe et ont alimenté d'interminables polémiques sur la "régularité initiatique" ou sur la "primauté du Brahmane", Adriano Romualdi veut donner une nouvelle définition au concept de Tradition.

La tradition européenne, telle que Romualdi l'entend, est quelque chose de dynamique : on y trouve le Mos Maiorum, l'héritage des valeurs éternelles, mais aussi l'innovation technologique. En substance, les anciens Indo-Européens ont fait irruption sur la scène mondiale montés sur des charsd e combat, une invention extraordinaire pour l'époque. Dès le début, les Indo-Européens se sont caractérisés par une grande capacité d'innovation technique, et leur conception spirituelle du monde conduit à attribuer une signification supérieure aux créations matérielles elles-mêmes. En Inde, les roues des chars de combat (les chakras) sont devenues les symboles des centres d'énergie vitale que le yoga recherche dans l'intériorité. En Grèce, le marteau, qui forge les armes et autres matériels, devient l'image du dieu ordonnant le Cosmos selon la conception platonique du "démiurge". Dans les missions spatiales modernes, dans l'audace investigatrice des sciences modernes, dans le style limpide des créations technologiques, Romualdi a donc découvert les fruits les plus mûrs du génie européen.

9788861481121_0_0_626_75.jpgDisons la vérité, lorsque la Nouvelle Droite française a commencé à valoriser les études de sociobiologie, l'éthologie de Lorenz et les recherches de psychologie les plus hétérodoxes, elle n'a fait que développer une impulsion déjà lancée par Adriano Romualdi. Et c’est aussi un héritage de Romualdi qui se manifeste, lorsque Guillaume Faye lance sa brillante provocation lexicale en se définissant comme « archéofuturiste ». L'Archéofuturisme de Faye propose en effet de réconcilier "Evola et Marinetti" ou les racines profondes de l'Europe et sa capacité scientifico-technologique moderne. Faye reprend, au fond, un thème notoire de Romualdi. Le lecteur de Fascisme comme phénomène européen se souviendra que Romualdi, dans le mouvement historique des fascismes, a reconnu la tentative de défendre les aspects les plus élevés de la tradition avec les instruments les plus audacieux de la modernité. En tournant son regard vers le futur proche, qui était prédit dans les années de la Contestation de 68, Romualdi a vu le risque de voir les Européens se ramollir mentalement dans leur bien-être, tombant comme des fruits trop mûrs dans les rets de peuples moins civilisés et moins vitaux (lire la préface de Correnti politiche e culturali della destra tedesca). Romualdi n'a donc jamais négligé les aspects les plus positifs de la modernité européenne et de cette société de bien-être construite à l'Ouest. Aujourd'hui, il se moquerait sans doute copieusement  de ces intellectuels qui, à droite, sont tentés d'embrasser de stupides utopies islamisantes. Romualdi voulait une Europe ancrée dans sa propre "Arkè", et en même temps moderne, innovante, à la pointe de la technologie. Une Europe dans laquelle les hommes savent idéalement dialoguer avec Sénèque et Marc-Aurèle tout en conduisant des voitures rapides, en utilisant les instruments de communication par satellite, en opérant avec des lasers. Cette image de l'Europe, esquissée en quelques années par Romualdi, reste aujourd'hui le meilleur "préambule" pour un continent ancien et pourtant toujours audacieux.

Article tiré d’Area n° 82, juillet-août 2003.

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jeudi, 31 décembre 2020

Vladimir Avdeev et Eddy O’Sulllivan : In memoriam

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Vladimir Avdeev et Eddy O’Sulllivan : In memoriam

Par Enric Ravello Barber

Ex : https://www.enricravellobarber.eu

ur8mMV7Tc3Yfa.jpgAprès plusieurs années de santé défaillante, Vladimir Avdeyev est mort du COVID le 5 décembre à Moscou. J'avais rencontré Avdeev lors de la première rencontre dite « du monde blanc » (2006) organisée par le philosophe russe identitaire Pavel Tulaev.Cette initiative fut un jalon dansle combat métapolitique pour la défense de notre identité et de notre civilisation, une première étape dans la collaboration entre divers penseurs de l'identité de l’Europe, de la Russie et de l'Amérique européenne. Nous avons tous deux prononcé nos discours respectifs, tout comme les autres participants, dans un environnement véritablement stimulant sur le plan intellectuel. Après la clôture des conférences de ce premier « Congrès du monde blanc », un concert de musique classique a été organisé dans la Maison de la musique slave en l'honneur des participants par l'Orchestre de l'Académie nationale russe dirigé par le maestro Anatoly Poletaev, qui a dirigé des morceaux de Grieg, Glinka, Tchaïkovski et Rachmaninov. Le lendemain, visite de la galerie Tretiakov où nous avons pu apprécier des chefs-d'œuvre de l'art russe, et enfin visite du musée du peintre Konstantin Vassiliev, une remarquable peinture de l'époque soviétique à thèmes historiques et mythologiques.

J'ai donc rencontré Vladimir Avdeev à deux reprises lors des congrès successifs organisés par Pavel Tulaev dans la capitale russe (2007-2009), j'ai eu l'honneur de me faire montrer et expliquer par lui le Moscou historique, monumental et orthodoxe. Amusant et affable, il combinait ces traits avec une profonde rigueur scientifique et un dévouement absolu à sa passion : l'anthropologie humaine dont il était une figure de référence mondiale. Il était enthousiaste à l'idée de créer une structure métapolitique avec tous les participants à ces congrès. Je me souviens de nos longues conversations avec Guillaume Faye, David Duke, le brillant intellectuel finlandais Kai Murros et Pavel Tulaev lui-même à ce sujet.

Depuis des années, nous entretenions une relation permanente par courrier électronique, axée sur les questions anthropologiques, historiques et métapolitiques.

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Eddy O’Sullivan

Quelques jours plus tard, le 14 décembre, Eddy O'Sullivan, un vétéran de la lutte pour l'identité britannique, se rendait là où les combattants reposent éternellement. Quelques jours après avoir surmonté le COVID, il n'a pas pu faire de même avec un cancer vicieux récemment détecté.

Eddy était le militant typique forgé dans les rudes partis identitaires britanniques des années 1970 et 1980 : courageux, merveilleusement convaincu de sa cause, dévoué, loyal jusqu'au bout et même au-delà. En tant que responsable local du BNP, il a organisé en 2012, avec le futur éditeurManuel Quesada, une de mes conférences à Manchester, une occasion dont nous avons profité pour nous informer sur la situation de l'immigration dans la troisième ville anglaise, qui était vraiment dramatique avec de grandes parties de la ville totalement islamisées. Je me souviens que nous avons passé les portes de plusieurs écoles lorsque les enfants étaient partis, avec la grande majorité des mères portant voile ou burqa. À l'époque, le BNP, garant d'un nationalisme identitaire fort, avait atteint 6,5 % des voix et obtenu deux députés européens, dont Nick Griffin ; ces deux personnalités se sont rencontrés par l'intermédiaire d'Eddy, le lendemain de ma conférence dans la belle ville de Chester, où je me souviens que nous avions parlé des incursions anglo-saxonnes détectées dès les premier et deuxième siècles après J.-C., c'est-à-dire des siècles avant l'invasion massive, et des différentes façons d'articuler les forces identitaires dans toute l'Europe.

Deux ans plus tard, Eddy a profité de ses courtes vacances à Benidorm pour promouvoir le BNP auprès de la population britannique locale. Je m’y suis rendu aussi pour l’aider dans cette tâche : pour lui, il n'y avait pas de vacances, pas de jours fériés, pas d'heures creuses : tout fragment de temps était pur dévouement à la cause.

En 2017, profitant d'un voyage personnel à Manchester – pour moi, il n'y a jamais de voyage personnel sans activité politique - nous nous sommes revus. Il avait organisé une interview pour une station de radio nationaliste britannique dans laquelle j'ai expliqué la situation politique et migratoire en Catalogne, et je pense que j'ai été la première personne à parler de la Catalogne dans les médias nationalistes britanniques. Ensuite, nous sommes allés dîner et avons commandé de la bière anglaise (ale) et du fish and chips dans la version plus traditionnelle. Nous étions en avance parce qu'Eddy s'était levé tôt le lendemain, pour faire tourner sa petite entreprise de transport, mais je me souviens que sur le chemin, dans sa voiture, nous avions encore eu le temps de rire de la ridicule propagande "antiraciste" qu'ils avaient mise en place à un arrêt de bus. C'est ainsi qu'il était, pure passion, pure force, et surtout homme d’honneur et de dignité.

Deux amis, l'un russe et l'autre anglais, qui nous laissent leurs souvenirs, leur témoignage et leur rêve de créer et de coordonner une élite identitaire européenne, ce qui est aussi mon rêve et mon espoir.

Eddy a toujours répondu face aux difficultés en disant : "Ne jamais se rendre". Il ne se sera jamais rendu - où qu'il était. Nous non plus nous ne nous rendrons jamais et nous continuerons à former les générations qui poursuivront dans cette lutte sacrée et éternelle pour notre vie et pour l'existence de la civilisation européenne. Que personne ne pense jamais à notre possible reddition !

dimanche, 27 décembre 2020

Ni réactionnaire ni progressiste mais archéofuturiste ! Hommage à Guillaume Faye

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Ni réactionnaire ni progressiste mais archéofuturiste !

Hommage à Guillaume Faye

Dans cette première vidéo, nous voyons le concept d'archéofuturisme, tel qu'il fut pensé par Guillaume Faye pour échapper au clivage réactionnaire/progressiste. Peut-être une troisième voie judicieuse pour penser l'avenir ?
 
 
Les premières réactions à la création de ce nouveau compte "youtube":
La tradition (européenne), c’est l’innovation, disait-il. Merci pour cet exposé synthétique et cristallin qui fait honneur à la pensée et l’œuvre de feu Faye.
Très bel exposé d'un concept novateur et d'un excellent auteur, par ailleurs. Félicitations pour ce premier travail !
Merci pour cette synthèse du concept de Guillaume Faye. Maintenant, je n'attend que de le lire pour approfondir le sujet. Je suis tombé sur votre chaîne au hasard de mes recherches, et je penses que vos futures vidéos seront tout aussi intéressantes !
Bel exposé, intelligemment présenté et construit ! Bonne chance pour la suite !
Une chaîne qui promet... à suivre !!!

Excellent travail. Merci de revenir sur ce concept d'une importance capitale. L'idée archéofuturiste dépasse l'opposition conservateur / progressiste par une troisième voie ; celle de l'innovation et de la conquête tout en préservant notre identité, notre Germen, notre substrat biologique. Une position qui transcende celle des partisans d'une décroissance radicale (Kaczynski) autant que celles des progressistes fous qui détruisent faune et flore au nom d'une vision hégélienne de l'Histoire. Hâte de voir tes prochaines vidéos.

dimanche, 20 décembre 2020

Léon Bloy l'Intempestif 

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Luc-Olivier d’Algange:

Léon Bloy l'Intempestif 

« Il est indispensable que la Vérité soit dans la Gloire. »

Léon Bloy

A mesure que les années passent, avec une feinte ressemblance dans leur cours de plus en plus désastreux depuis la première parution du Journal de Léon Bloy, l'écart n'a cessé de se creuser entre ceux qui entendent cette parole furibonde et ceux qui n'y entendent rien. Certes, on ne saurait s'attendre à ce que les rééditions des œuvres de Léon Bloy fussent accueillies comme des événements ou des révélations par un milieu « culturel » qui ne cesse de donner les preuves de sa soumission à l'Opinion majoritaire, de son aveuglement et de son mépris pour toute forme de pensée originale. Une sourde hostilité est la règle et je lisais encore des jours-ci un folliculaire récriminant contre « le douloureux labyrinthe narcissique » que serait à ses yeux le Journal de Léon Bloy. Certes, labyrinthiques et préoccupés de l'Auteur, tous les journaux le sont par définition, mais au contraire du fastidieux et potinier Journal de Léautaud, devant lequel maints critiques modernes pratiquèrent une ostensible génuflexion, le Journal de Bloy est d'une vivacité électrique. L'humour ravageur, les flambées de colère, les fulgurantes intuitions mystiques, un style d'une densité et d'une musicalité prodigieuse font de ce Journal un chef d'œuvre de la forme brève, aphoristique ou illuminative. Que lui vaut donc cette disgrâce où nous le voyons ? Sans doute la pensée qui s'y affirme et s'y précise sous la forme d'une critique radicale du monde moderne, dans la lignée de Barbey d'Aurevilly et de Villiers de L'Isle-Adam.

516ZkvOCboL._SX333_BO1,204,203,200_.jpg« Tout ce qui est moderne est du démon », écrit Léon Bloy, le 7 Août 1910. C'était, il nous semble, bien avant les guerres mondiales, les bombes atomiques et les catastrophes nucléaires, les camps de concentration, les manipulations génétiques et le totalitarisme cybernétique. En 1910, Léon Bloy pouvait passer pour un extravagant; désormais ses aperçus, comme ceux du génial Villiers de L’Isle-Adam des Contes Cruels, sont d'une pertinence troublante. L'écart se creuse, et il se creuse bien, entre ceux qui somnolent à côté de leur temps et ne comprennent rien à ses épreuves et à ses horreurs, et ceux-là qui, à l'exemple de Léon Bloy vivent au cœur de leur temps si exactement qu'ils touchent ce point de non-retour où le temps est compris, jugé et dépassé. Léon Bloy écrit dans l'attente de l'Apocalypse. Tous ces événements, singuliers ou caractéristiques qui adviennent dans une temporalité en apparence profane, Léon Bloy les analyse dans une perspective sacrée. L'histoire visible, que Léon Bloy est loin de méconnaître, n'est pour lui que l'écho d'une histoire invisible.  « Tout n'est qu'apparence, tout n'est que symbole, écrit Léon Bloy. Nous sommes des dormants qui crient dans leur sommeil. Nous ne pouvons jamais savoir si telle chose qui nous afflige n'est pas le principe de notre joie ultérieure. »

Cette perspective symbolique est la plus étrangère qui soit à la mentalité moderne. Pour le Moderne, le temps et l'histoire se réduisent à ce qu'ils paraissent être. Pour Bloy, le temps n'est, comme pour Platon et la Théologie médiévale, que « l'image mobile de l'éternité » et l'histoire délivre un message qu'il appartient à l'écrivain-prophète de déchiffrer et de divulguer à ses semblables. Pour Léon Bloy, le Journal, loin de se borner à la description psychologique de son auteur a pour dessein de consigner les « signes » et les  « intersignes » de l'histoire visible et invisible afin de favoriser le retour du temps dans la structure souveraine de l'éternité.

005788180.jpgPour Léon Bloy, qui se définit lui-même comme « un esprit intuitif et d'aperception lointaine, par conséquent toujours aspiré en deçà ou au-delà du temps », la fonction de l'auteur écrivant son journal n'est pas de se soumettre à l'aléa de la temporalité, du passager ou du fugitif, mais tout au contraire « d'envelopper d'un regard unique la multitude infinie des gestes concomitants de la Providence ». Le Journal, - tout en marquant le pas, en laissant retentir en soi, et dans l'âme du lecteur ami, la souffrance ou la joie, plus rare, de chaque jour, les « nouveautés » menues ou grandioses du monde, ne s'inscrit pas moins dans une rébellion contre le fragmentaire, le relatif ou l'éphémère. Ce Journal, et c'est en quoi il décontenance un lecteur moderne, n'a d'autre dessein que de déchiffrer la grammaire de Dieu.

Là où le Moderne ne distingue que des vocables sans suite, de purs signes arbitraires, Léon Bloy devine une cohérence éblouissante, et, par certains égards, vertigineuse et terrifiante. Léon Bloy n'est pas de ces dévots qui trouvent dans la foi et dans l'Eglise de quoi se rassurer. Ces dévots modernes, bourgeois au sens flaubertien, Léon Bloy les fustige ainsi que la « société sans grandeur ni force » dont ils sont les défenseurs. Il est fort improbable, quoiqu'en disent les journaleux peu informés qui voient en Bloy un « intégriste », que l'auteur du Désespéré et de La Femme Pauvre se fût retrouvé du côté de nos actuels, trop actuels « défenseurs des valeurs », moralisateurs sans envergure ni générosité,- et par voie de conséquence, sans le moindre sens de la rébellion. Or s'il est un mot qui qualifie avec précision la tournure d'esprit de cet homme de Tradition, c'est rebelle !

Pour Léon Bloy, quel que soit par moment son harassement, le combat n'est pas fini, il y retourne, chaque jour est le moment décisif d'une guerre sainte. Léon Bloy est un moine-soldat qui va son chemin d'écrivain, non sans donner ici et là quelques coups de massue, pour reprendre la formule évolienne. Ainsi le sport, objet, depuis peu, d'un nouveau culte national est-il, pour Léon Bloy « le moyen le plus sûr de produire une génération d'infirmes et de crétins malfaisants ». Quant à la Démocratie, bien vantée, elle lui suggère cette réflexion : « Un des inconvénients les moins observés du suffrage universel, c'est de contraindre des citoyens en putréfaction à sortir de leurs sépulcres pour élire ou pour être élus. » Cette outrance verbale dissimule souvent une intuition. Tout, dans ce monde planifié, ne conjure-t-il pas à faire de nous une race de morts-vivants, réduits à la survie, dans une radicale dépossession spirituelle. Que sont les Modernes devant leurs écrans ? Quel songe de mort les hante ? Les rêveries du Moderne ne sont-elles pas avant tout macabres ? Non, la religion de Léon Bloy n'est pas faite pour les « tièdes ». C'est une religion pour ceux qui ressentent les grandes froidures et qui attendent l'embrasement des âmes et des esprits. Le modèle littéraire de Léon Bloy ce sont les langues de feu de la Pentecôte.

bc05f72b52822ad0e244d1b50009eee2.jpgLéon Bloy s'est nommé lui-même « Le Pèlerin de l'Absolu ». Chaque jour qui advient, et que l'auteur traverse comme une nouvelle épreuve où se forge son courage et son style, le rapproche du moment crucial où apparaîtront dans une lumière parfaite la concordance de l'histoire visible et de l'histoire invisible. Cette quête que Léon Bloy partage avec Joseph de Maistre et Balzac le conduit à une vision du monde littéralement liturgique. L'histoire de l'univers, comme celle de l'auteur esseulé dans son malheur et dans son combat, est « un immense  Texte liturgique. » Les Symboles, ces « hiéroglyphes divins », corroborent la réalité où ils s'inscrivent, de même que les actes humains sont « la syntaxe infinie d'un livre insoupçonné et plein de mystères. »

Cette vision symbolique et théologique du monde en tant que Mystère limpide, c'est à dire offert à l'illumination (« l'illumination, lieu d'embarquement de tout enseignement théologique et mystique ») est à la fois la cause majeure de l'éloignement de l'œuvre de Léon Bloy et le principe de sa proximité extrême. Pour le moderne, la « folie » de Léon Bloy n'est pas dans sa véhémence, ni dans son lyrisme polémique, mais bien dans cette vision métaphysique et surnaturelle des destinées humaines et universelles. Pour Léon Bloy, qui n'est point hégélien, et qui va jusqu'à taquiner Villiers pour son hégélianisme « magique », les contraires s'embrassent et s'étreignent avec fougue. La nature porte la marque de la Surnature, mais par un vide qui serait l'empreinte du Sceau. De même, l'extrême pauvreté engendre le style le plus fastueux. C'est précisément car l'écrivain est pauvre que son style doit témoigner de la plus exubérante richesse. La pauvreté matérielle est ce vide qui laisse sa place à la dispendieuse nature poétique. Car la pauvreté, pour Bloy, n'est pas le fait du hasard, elle est la preuve d'une élection, elle est le signe visible d'un privilège invisible qu'il appartient à l'Auteur de célébrer somptueusement. La richesse verbale de Léon Bloy est toute entière un hommage à la pauvreté, à sa profondeur lumineuse, à la grâce qu'elle fait à la générosité de se manifester. Celui qui donne se sauve. Le mendiant peut donc, à bon droit être « ingrat ». Son ingratitude rédime celui qui pourrait s'en offenser. Mais qu'est-ce qu'un pauvre, dans la perspective métaphysique ? C'est avant tout celui qui récuse par avance toute vénalité. Or qu'est-ce que le monde moderne si ce n'est un monde qui fait de la vénalité même un principe moral, une cause efficiente du Bien et « des biens » ? Pour le Moderne, celui qui parvient à se vendre prouve son utilité dans la société et donc sa valeur morale. Celui qui ne parvient pas, ou, pire, qui ne veut pas se vendre est immoral.

9782081330221.jpgContre ce sinistre état de fait, qui pervertit l'esprit humain, l'œuvre de Léon Bloy dresse un grandiose et intarissable réquisitoire. Or, c'est bien ce réquisitoire que les Modernes ne veulent pas entendre et qu'ils cherchent à minimiser en le réduisant à la « singularité » de l'auteur. Certes Léon Bloy est singulier, mais c'est d'abord parce qu'il se veut religieusement « un Unique pour un Unique ». La situation dans laquelle il se trouve enchaîné n'en est pas moins réelle et la description qu'il en donne particulièrement pertinente en ces temps où face à la marchandise mondiale le Pauvre est devenu encore beaucoup plus radicalement pauvre qu'il ne l'était au dix-neuvième siècle. La morale désormais se confond avec le Marché, et l'on pourrait presque dire que, pour le Moderne libéral, la notion d'immoralité et celle de non-rentabilité ne font plus qu'une. Refuser ce règne de l'économie, c'est à coup sûr être ou devenir pauvre et accueillir en soi les gloires du Saint-Esprit, dont la nature dispensatrice, effusive et lumineuse ne connaît point de limite.

Contre le monde moderne, Léon Bloy ne convoque point des utopies sociales, ni même un retour au « religieux » ou à quelque manifestation « révolutionnaire » ou « contre-révolutionnaire » de la puissance temporelle. Contre ce monde, « qui est du démon », Léon Bloy évoque le Saint-Esprit, au point que certains critiques ont cru voir en lui un de ces mystiques du « troisième Règne », qui prophétisent après le règne du Père, et le règne du Fils, la venue d'un règne du Saint-Esprit coïncidant avec un retour de l'Age d'Or. Lorsqu'un véritable écrivain s'empare d'une vision dont la justesse foudroie, peu importent les terminologies. Sa vision le précède, elle n'en précède que mieux les interprétations historiographiques. « Aussi longtemps que le Surnaturel n'apparaîtra pas manifestement, incontestablement, délicieusement, il n'y aura rien de fait. »

Luc-Olivier d’Algange

jeudi, 17 décembre 2020

Adriano Romualdi aurait eu 80 ans !

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Adriano Romualdi aurait eu 80 ans !

Hommage

Idées (à droite) pour une vision politique organique

Il y a 80 ans, le 9 décembre 1940, naissait l’intellectuel italien, demeuré jeune parce que décédé prématurément. Il impulsa dynamisme et solidité aux idées non-conformistes

par Mario Bozzi Sentieri

Ex : https://www.barbadillo.it

conservatore.jpgIl y a 80 ans, le 9 décembre 1940, Adriano Romualdi naissait à Forlì. Cet anniversaire est important pour se souvenir de cet intellectuel, demeuré jeune parce que décédé prématurément, le 12 août 1973, à la suite d'un accident de voiture. Son souvenir est resté gravé dans la mémoire de la jeune génération des années cinquante, confrontée à l'engagement politique et culturel des années soixante-dix. Adriano Romualdi était, pour cette génération, une sorte de grand frère, capable d'offrir à la vision néo-fasciste des raisons d'être plus profondes, puis d’emprunter de manière autonome les chemins d'un nouveau dynamisme culturel. Dans cette perspective, sa personnalité reste encore un exemple.

Adriano Romualdi, professeur d'université en histoire contemporaine, allait assurément connaître une brillante carrière. Il a su lier l'originalité de ses études, les aspects marginaux et sous-estimés de son œuvre dans les années 1960 et 1970 (pensez à la révolution conservatrice allemande, à la relecture de la pensée de Nietzsche, à l'européanisme intégral, aux auteurs du "romantisme fasciste", à Platon) à une vision organique cohérente et intégrale pour la droite. Ses études l’ont de fait renforcée, la faisant sortir de l’ombre, de la banalité d'un certain qualunquisme patriotique, toujours lourdement présent.

Il y a eu sa lecture du Nietzsche de la Wille zur Macht dans la perspective - il l’écrit, en 1971 – d’une "...volonté de travailler à la création d'une droite moins pathétique, plus consciente de ce qu’elle représente et plus férocedanssescombats, car, certainement, malgré la question de Longanesi, les vieilles lunes ne nous sauveront pas".

Il y a eu sa fresque intitulée "Sur le problème d'une tradition européenne" (1973) : elle constitue une synthèse exemplaire dans la perspective de révéler une physionomie méta-historique de notre Occident, physionomie qui sait, en même temps, être une future préfiguration, une recherche problématique d' « une forme spirituelle capable de contenir trois millénaires et plus de spiritualité européenne ».

Et encore, de manière explicite, il y a eu son questionnement, dans "Idées pour une culture de droite" (1965, 2e édition 1970), sur "l'être de droite", figé dans le refus des mouvements "subversifs", issus de la révolution française (du libéralisme au socialisme) et sur la "décadence des mythes rationalistes, progressistes, matérialistes" ; ce refus était soutenu par la vision d'une étatisation organique, "où les valeurs politiques prédominent sur les structures économiques", et par une revendication altière de la "droite", revendication d'une "spiritualité aristocratique, religieuse et guerrière".

Cette revendication englobait certains des principaux courants de la culture traditionnelle: de Joseph de Maistre et de Louis de Bonald, mais aussi du Hegel de La philosophie du droit, bien sûr aussi le Nietzsche de la Volonté de puissance, de la "révolution conservatrice", de Julius Evola. Ces auteurs et ces références étaient fortement ancrés dans sa vision du monde mais ne lui ont pas fait perdre de vue les "nouvelles tâches" d'une culture engagée "à droite", qui devait pouvoir affronter la réalité, en intégrant aussi les visions mythiques aux énucléations logiques, la pensée scientifique et l'anthropologie, l'écologie (alors balbutiante, mais considérée par Adriano Romualdi comme la préservation des différences et des particularités "nécessaires à l'équilibre spirituel de la planète") et évidemment la recherche historique, soutenue par une vision qui n'était pas banalement évolutive.

WhAEoo.jpegSon idée d'un droit politique "non égalitaire" repose sur ces solides fondements spirituels, que je viens d’exposer ici. C'est en septembre 1972 qu'Adriano Romualdi, à l'occasion de la conférence annuelle de la revue L'Italiano, dirigée par son père Pino, figure historique du MSI, met en évidence la distinction entre la droite (politique et culturelle) et le qualunquisme, sous ses différentes formes (qualunquisme politique, patriotique, culturel).

Protestations frivoles et « critique des prudents »

La critique d'Adriano Romualdi s'adresse à ceux qui protestent "contre quelque chose", sans bien savoir "pour quoi". C'est également une critique des "prudents", qui se plaignent dans l'ombre et s’expriment discrètement dans les urnes, mais ne veulent pas analyser en profondeur les raisons de la crise en cours. Ils se contentent donc des petits horizons du qualunquisme patriotique, de "ce pays pavoisant en rouge-blanc-vert, avec des compatriotes sympas, beaucoup de drapeaux à la main, et des majorités silencieuses de femmes au foyer et de retraités. Un pays ordinaire pour les qualunquistes, où la dimension conflictuelle planétaire - nous parlons des années 70 - est celle qui oppose deux empires aux dimensions continentales, les USA et l'URSS.

Pour se débarrasser du qualunquisme politique et "patriotique", qui ne résout rien, il est essentiel - dit Adriano Romualdi - de vaincre le "qualunquisme culturel" qui est "L'acceptation de la culture pour la culture, presque comme si l'intelligence représentait une valeur en soi et l'intellectuel une figure à défendre en tant que tel".

Dans ce choix de méthode et de valeur, il y a le rejet d'un "ordre" de droite - comme c'était à la mode à l'époque - qui "garde" l'École, l'Université et donc aussi le monde de la culture, sans aborder le problème des contenus qui sont véhiculés dans ces domaines.

Et il y avait aussi la conscience que le rapport entre la droite en place à l’époque, rapport qui n'était pas nié, avec le fascisme ne pouvaient pas être réduit à de la simple "nostalgie".

En ce début de nouvelle ère de la Droite Nationale, Adriano Romualdi souligne plutôt la nécessité d'aller au-delà de l'hagiographie facile, encore répandue dans les milieux du MSI, celle des ornements, de la pure nostalgie, faite de médailles, de pendentifs, d’images sacralisées, de bustes du Duce.

unnamedarrc.jpgEn dehors des contingences d'une situation politique et culturelle de cette époque d’avant 1973, qui sont nettement perceptibles dans certains passages de son œuvre écrite, inévitablement affectée par le temps qui a passé. Les bouleversements de notre époque ont changé la donne (il suffit de penser à la fin de l'URSS, à la crise de l'empire américain, à l'émergence de la mondialisation, à la montée des nouvelles économies asiatiques). Les propositions de Romualdi conservent leur valeur, dans la mesure où elles se nourrissent d'une vision profonde de la culture et donc de la politique, rejetant tout minimalisme et toute respectabilité rassurante.

Par conséquent, plus qu'une simple célébration, le souvenir d'Adriano Romualdi, en ce jour de son 80ème anniversaire, apparaît aujourd'hui comme une nécessité, la nécessité d’une interprétation non triviale de la réalité politique. Il y a la valeur de certains choix, le sentiment d'une appartenance idéologique/politique, qui, libéré des références contingentes, doit être "repensé" sur la base d'une vision plus élevée de la politique, et surtout de la culture qui la soutient, de la "vision de la vie et du monde" qui doit l'animer.  

Dans ce sens, ce que Donoso Cortes a prédit correspond bien à l'œuvre d'Adriano Romualdi : "Je vois venir le temps des négations absolues et des affirmations souveraines".  Il y a, aujourd'hui, un grand besoin de "négations absolues" et d'"affirmations souveraines", à droite et pas seulement à droite.

samedi, 12 décembre 2020

Jean-François Gautier, l'Européen polyphonique

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Un hommage portugais à Jean-François Gautier

Jean-François Gautier, l'Européen polyphonique

Par Duarte Branquino

Jean-François Gautier (1950-2020) était un homme brillant et complet, un véritable esprit de la Renaissance, dont la sagesse s'étendait à des domaines de connaissance nombreux et variés.

410kjtYVbxL.jpgDocteur en philosophie, avec Lucien Jerphagnon comme maître, il était un profond connaisseur de l'Antiquité classique, grecque et romaine. En plus d'être un philosophe, il s'est également consacré à la science et à son histoire. Sa Grande aventure des sciences a été traduite et publiée au Portugal en 1993. Il était musicologue : il a publié des ouvrages sur Debussy et Palestrina ; en plus, il était thérapeute : il a étudié, pratiqué et enseigné l'étiologie, étant l'auteur de plusieurs livres dans ce domaine. Il a également publié deux essais qu'il convient de souligner : La sente s'efface, une poétique du paysage, principalement celui de sa Charente familiale, qu'il habitait et dont il explorait les profondeurs, et Le sens de l'histoire, une histoire du messianisme en politique.

Il a été l'un des grands noms de l'école de pensée du GRECE, d'Alain de Benoist, collaborant à plusieurs publications et signant une page régulière dans le magazine Éléments, intitulée "Anti-manuel de la philosophie". Il a également joué un rôle clé au sein de l'Institut Iliade, tant par sa participation à des colloques que par la paternité du premier volume de la collection "Longue Mémoire", lancée cette année, À propos des dieux. L'esprit des polythéismes.

J'ai eu l'honneur de deviser avec lui à la Maison de la Chimie, à Paris, lors du IIe Colloque de l'Institut Iliade, en 2015. Son discours inspirant portait sur la polyphonie, véritable révolution musicale dans l'Europe médiévale, où l'on redécouvre l'esprit du polythéisme ancien. Lors du dîner des orateurs, j'ai eu l'occasion de parler avec lui et de percevoir son intelligence captivante. Après le repas, je me suis assis à sa table et je me souviens de son sourire tranquille et de la facilité avec laquelle il a répondu à mes questions et m'a interrogé sur le Portugal tout en dégustant un verre de vin rouge. Nous avons surtout parlé de son livre L'Univers existe-t-il ?, un essai au titre provocateur qui m'a séduit et auquel je lui ai demandé de me consacrer un billet. Il a accepté ma demande avec une humilité que seuls ont les érudits au-dessus de la célébrité éphémère et, avec amitié, il m'a dédié le livre qu'il a décrit comme "un peu de physique et un peu plus de philosophie".

41s6jaZ4UPL.jpgIl nous a quitté le 6 décembre dernier, à l'âge de 70 ans, et ce jour-là, je suis retourné à ses livres pour lui rendre un hommage silencieux et personnel. Malgré la richesse de son œuvre, l'Europe devient plus aride, surtout parce que, comme il l'a si bien écrit, il manque le sens du mot "oikos", "le bien commun, c'est-à-dire à la fois la ville et ses institutions, ses terres, sa langue, ses monuments ou ses lois, toutes les ressources que chacun peut protéger et faire fructifier, dans son propre intérêt comme dans celui des autres". Un sens qui "ne peut être instruit que par la mémoire de nos origines et par ce qui, du passé, n'est pas effacé dans le présent, mais continue.

Sa vie, qui fut polyphonique, devrait inciter les Européens de notre époque sombre à redécouvrir la sagesse d'autres temps.

Texte publié dans l'hebdomadaire O Diabo, 11 décembre 2020.

vendredi, 11 décembre 2020

»Joachim Fernau«

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»Joachim Fernau«

Erik Lehnert und Götz Kubitschek im Livestream

 
 
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jeudi, 10 décembre 2020

Malcolm de Chazal - Un phénoménologue à l'état sauvage

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Luc-Olivier d'Algange:

Malcolm de Chazal

Un phénoménologue à l'état sauvage

« Tous les gestes de la nature se résument en un mouvement de danse » 

Malcolm de Chazal

Il existe différentes sortes de livres. Ceux que l'on étudie dans la boiserie des bibliothèques, ceux que l'on emporte avec soi dans le verdoiement des forêts, ceux, enfin, qui nous emportent où bon leur semble au point de nous faire oublier où nous sommes et qui nous sommes.

L'œuvre de Malcolm de Chazal appartient d'emblée à toutes ces catégories. Aussi prompte à alimenter les cogitations structurales d'un Raymond Abellio qu'à porter à l'incandescence des songeries chamaniques, aussi audacieuse dans ses spéculations métaphysiques qu'enracinée dans le sensible, dont elle réveille en nous les pouvoirs d'étonnement et de merveilleux, cette œuvre, phénoménologique, cosmogonique, poétique et mystique échappe à toutes les règles et tous les genres. Sans doute n'y eut-il point, depuis Novalis, une tentative aussi magistrale de réinventer la « grande herméneutique », celle de la nature et des choses, avec l'intuition de l'aruspice conjuguée à la virtuosité du poète.

MCh-vf.jpgComment être au monde ? La Vie filtrée de Malcolm de Chazal répond à cette question non par des hypothèses, des raisonnements mais par des « répons » qui changent la nature même de l'entendement humain. Nous autres, Modernes, passons notre temps à croire que nous raisonnons alors que nous ne faisons que ratiociner (et médiocrement) dans le vide. Nous voyons le monde comme un spectacle dont nous nous croyons retranchés. Nous oublions que notre esprit, notre âme et notre corps ne sont rien d'autre que des organes de perception et que toute pensée qui nous vient ne vient pas de nous mais du monde. Mais nous vient-il encore des pensées ? Et qu'est-ce qu'une pensée ? En quoi pèse-t-elle sur notre âme ou l'allège-t-elle ? Malcolm de Chazal, qui ne croit ni à l'intelligence humaine ni à la raison s'efforce de capter l'influx de l'intelligence du monde, telle qu'elle se manifeste dans les nervures les plus subtiles de la vie intérieure et de la vie extérieure (qui n'en font qu'une). L'intelligence, pour Malcolm de Chazal n'est pas une faculté, mais une possibilité, « l'homme, en essence, n'étant pas intelligent, ni ne se faisant intelligent, mais étant fait intelligent par l'Influx, par la pénétration de l'Invisible... ». On se souviendra de la phrase de Schelling: « Le "Je pense donc je suis", est depuis Descartes, l'erreur fondamentale de toute connaissance. Le penser n'est pas mon penser, et l'être n'est pas mon être car tout n'appartient qu'à Dieu ou à l'univers. »

De même que Claudel parlait à propos de Rimbaud d'un mysticisme à l'état sauvage, on pourrait dire de Malcolm de Chazal qu'il fut un phénoménologue à l'état sauvage. Là où les phénoménologues universitaires se heurtent à d'infinies difficultés, l'auteur de La Vie filtrée devance ce piège que la raison lui tend en s'identifiant immédiatement au phénomène lui-même, en faisant de la métaphore poétique une façon d'être, et non plus seulement une façon d'écrire. Ce retournement de la vision, qu'Abellio, en gnostique, nommera la « conversion du regard », fut, pour Malcolm de Chazal une expérience fondatrice, au même titre que la réminiscence proustienne ou l'irradiante « étoile au front » de Raymond Roussel. Toute grande œuvre littéraire, poétique ou philosophique procède d'une expérience extatique de cette sorte, qu'on la dise mystique ou « expérience-limite », qu'elle se traduise par une mathématisation du Réel ou par une fusion immanente dans les fougères dans un archéon anté-humain comme chez Powys, qu'elle soit une intuition fulgurante de la nature inconnue de l'espace-temps, comme dans Ada ou l'Ardeur, le merveilleux roman de Nabokov, il s'agit toujours d'un instant fondateur, où le regard change et se trouve changé par ce qu'il voit. « Je suis, écrit Malcolm de Chazal, un être revenu aux origines. A mon sens, il est stupide de croire que l'on peut connaître l'homme si l'on ne connaît pas la fleur. Que l'on peut connaître Dieu si l'on ne connaît pas le sens occulte de la pierre. La connaissance est indivisible et cette connaissance a été perdue. »

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La recouvrance de cette connaissance perdue n'est pas seulement un vœu pieux, comme elle le fut parfois dans le Romantisme et le Surréalisme, elle devient, par le « sens magique » de Malcolm de Chazal, une véritable métaphysique expérimentale. Touchant à ce qu'il y a en nous de plus archaïque, mais avec l'intelligence la mieux exercée, Malcolm de Chazal retourne vers le monde ce sens des nuances, des radicelles, propre à l'introspection. Ainsi la métaphore n'est plus le signe, la réverbération d'une réalité intérieure, inconsciente, mais un mouvement que l'on pourrait dire d'extrospection.

Cette herméneutique radicale et immense qui ressaisit le monde comme une conscience ensoleillante est à la fois œuvre de poète et de philosophe, œuvre de visionnaire et de naturaliste. Les philosophes sont nombreux à avoir cherché cette « clef magique » qui permettrait de penser et d'éprouver en même temps l'un et le multiple et d'en finir avec le dualisme, auquel le monisme métaphysique lui-même n'échappe pas, puisqu'il s'oppose encore au multiple et veut s'en distinguer. L'une des clefs de cette herméneutique totale se trouve sans doute dans la théorie des « passe-teintes ». Ainsi la multiplicité des mondes, des teintes, au sens alchimique, des états de conscience et de l'être est à la fois une réalité et une vue de l'esprit qu'unissent les « passe-teintes » comme autant de moments d'une gradation dynamique, en perpétuelle révolution, et dont les bouleversements imperceptibles dans l'apparente immobilité accordent ce qu'il y a de plus grand dans le cosmos à ce qu'il y a en nous de plus secret et de plus précieux.

4119T1G3JVL._SX313_BO1,204,203,200_.jpgLoin d'être séparés, le microcosme et le macrocosme, le sensible et l'intelligible ne cessent, dans les pages admirables de Sens plastique et de La Vie filtrée, de s'illuminer et de s'obscurcir réciproquement, non sans déployer, entre cette clarté et cette nuit, les abîmes et les apogées des couleurs. « Quelque immense l'artiste, écrit Malcolm de Chazal, et à quelque grandeur que puisse atteindre l'Art dans les temps futurs, jamais ne seront inventées ces teintes qui font pont entre les berges des couleurs, quand les couleurs se frôlent en torrents dans l'air et laissent entre elles des fossés d'infinie profondeur. C'est le secret des couleurs d'enjambement dans la Nature de ne laisser aucun détroit de vide entre champs colorés, quelle que soit la furie avec laquelle une couleur glisse auprès d'une autre teinte à l'état stagnant ou ralenti, et quelque terrifiante la course de deux couleurs à la fois qui passent l'une contre l'autre sans se toucher. Cet art de mettre des ponts entre les couleurs est l'art naturel des passe-teintes qui fait que la fleur est mariée au fruit et à la feuille, et que la tige ne déborde pas sur le tronc, et que le tronc ne sème pas son feuillage en flaques colorées dans le vent, mais le marie au paysage d'alentour. » Il nous resterait donc encore, tâche exaltante, à faire de cette théorie, de cette vision, la charte d'une herméneutique, non plus dévouée seulement au déchiffrement des écrits mais à celui du monde lui-même (les écrits, au demeurant faisant aussi partie du monde, au même titre que les fleurs de givre sur les vitres hivernales ou le tracé des oiseaux dans le ciel).

Les ressassements les plus cacochymes étant, de nos jours, invariablement qualifiés de « nouveautés » on hésite à souligner la nouveauté de l'œuvre de Malcolm de Chazal. L'œuvre, par ailleurs, s'inscrit bien dans une tradition. Nous évoquions Novalis, mais l'on songe aussi au Maurice Scève du fabuleux et méconnu poème Microcosme, voire, et la comparaison ne nous paraît point injurieuse, à Gongora (auquel il conviendrait aussi de rendre justice). Ce qu'il y de nouveau, d'une nouveauté éternelle, dans l'œuvre de  Malcolm de Chazal, au point de renouveler l'acte même de lire, ce n'est pas seulement qu'il nous apprend, en lisant son livre, à lire à notre façon le ciel et la terre, les couleurs, les astres, les fleurs et les songes, c'est d'avoir fait de cet art de lire une expérience non point singulière ou subjective mais objective et extrême. Il s'agit bien d'un au-delà de l'art, qui emporte avec lui et en lui tous les prestiges et toutes les libertés de l'art, mais pour s'en affranchir. La pensée devient ainsi, désentravée de l'utilitarisme et de son contraire, « l'art pour l'art », cette puissance recueillie et songeuse, dionysienne et précise qui « court et rattrape les couleurs qui bougent, les lient à travers l'espace, marie les houppes jaune d'or du mimosa au vert en flèche de ses feuilles, fiance pour toujours le feu à sa fumée, rattache les veines pourpres de la rose écarlate au fuseau vert de sa tige, allie les vertes vrilles de la vigne au corset gris de l'écorce, met un pont entre le bleu de l'azur et les blanches ailes des nuées... »

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Pour Malcolm de Chazal, nous ne sommes point séparés du monde qui nous entoure, ou plus exactement nous entourons le monde qui entoure. Métaphysique fondée sur une physique expérimentale des sensations, restituant à l'intuition, à ce qu'il nomme « le sens angélique immédiat », sa place royale, la pensée de Malcolm de Chazal nous délivre radicalement du positivisme du dix-neuvième siècle et de la superstition de la logique linéaire des effets et des causes. Nous comprenons à lire La Vie filtrée qu'il serait aussi absurde de croire que notre pensée est un « produit » de notre cerveau que de croire que l'air est seulement un produit de nos poumons ou la lumière un épiphénomène de nos yeux. Puisant à source même de l'enfance (« Quand l'enfant goûte un fruit, il se sent goûté par le fruit qu'il goûte. Quand l'enfant touche l'eau, il se sent touché par l'eau en retour. Quand l'enfant regarde une fleur, il voit la fleur le regarder »), Malcolm de Chazal, puise à la source antérieure à tous les nihilismes, et rend possible, comme à jamais, la faculté de penser et d'être pensé au même instant.  « Toutes les théories initiatiques de la connaissance, écrit Raymond Abellio dans sa préface à L'Homme et la connaissance de Malcolm de Chazal, procèdent, on le sait, d'un retour sur soi de la conscience qui, dans le rapport entre le sujet et l'objet transfigure l'objet en une sorte de panpsychisme parfaitement communiel. Ici nous assistons au retour sur soi de la sensation, ce qui est une autre façon de vivre le même chose tout en signifiant à la connaissance qu'elle est recréation, c'est-à-dire pure poésie. »

malcolm3_qiig-232x300.jpgCette « pure poésie » semble désormais, contre le nihilisme, la seule et ultime chance offerte, sous condition, bien sûr de n'être pas seulement, un « dépotoir sentimental » qui vise « à ne faire goûter que l'esthétique au dépens des vérités, à ne nous nourrir que du seul beau plaisir sans étancher notre soif de connaissance ». L'auteur est lui-même la création de  son œuvre, de même que son œuvre est la création du monde. Ce « continuum » fait du cerveau « tout en même temps salle de laboratoire, outils, réactifs, expérimentateur, sujets, agent analytique et conclusif de données ». L'œuvre ne saurait être que plus vaste que la pensée qui la produit, la surprenant sans cesse, la défiant, la poussant dans ses ultimes retranchements, l'inquiétant et la ravissant tout à tour, exigeant d'elle de revenir sans cesse sur l'oraison et le labeur alchimique qui la rend possible. Ainsi La Vie filtrée se donne à lire, comme une « recondensation » de la pensée antérieure de l'auteur: « Pour obtenir les pages qu'on va lire, j'ai du revivre mon œuvre en esprit à la vitesse de l'éclair ». Ces métaphores de foudre et de tonnerre abondent dans l'œuvre de Malcolm de Chazal: elles sont la forme même de la manifestation de la pensée dans « ces hautes régions » où « l'homme se sent pensé ». L'inspiration, l'illumination,  l'intuition extatique, qui ne relèvent, dans bien des cas, que de la pure rhétorique, retrouvent alors une irrécusable réalité. Le poète écrit «  à la vitesse de l'éclair, l'esprit vide, et cependant, il enfante le tonnerre et l'éclair ».

A nous que les Parques destinèrent à vivre dans un monde hors du monde, encombrés de ridicules abstraction publicitaires ou idéologiques, dans un «  temps » dépourvu de toute profondeur sacrée, nous à qui l'on enseigne chaque jour, par mille tours, à ne point faire usage de nos sens et de notre intellect, à méconnaître ces instruments prodigieux de connaissance et d'extase que sont nos sens et notre pensée, il se pourrait bien que l'œuvre de ce vertigineux aruspice que fut Malcolm de Chazal, maître de la « perspective tournante » et de la connaissance amoureuse, devienne un viatique majeur.

 

Luc-Olivier d'Algange

mardi, 08 décembre 2020

Vladimir Avdeyev’s RACIOLOGY

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Vladimir Avdeyev’s RACIOLOGY

Vladimir Avdeyev, écrivain et raciologue russe, éditeur de nombreux textes émanant d'antropologues classiques et modernes, auteur du livre ′′ RACIOLOGY ′′, est mort le 5 décembre 2020 à l'âge de 58 ans. Homme chaleureux et convivial, il nous laisse avec grand chagrin. Nos condoléances à tous ses proches !

Vladimir Avdeyev’s RACIOLOGY has been translated into English (with a foreword by Dr. Kevin MacDonald) and can be ordered here:

http://www.lulu.com/product/paperback/raciology/15147189

Raciology, by Vladimir Avdeyev, is about the science of the hereditary traits of peoples and races. From metopism to dental traits, from the Rolando and Sylvius brain fissures to the Jewish brain signature, from the ancient Aryans to Nordic peoples, from the Out-of-Africa Theory of Evolution to Polycentric Evolution, from dermatoglyphics (thumbprints) to eye shape, Vladimir Avdeyev discusses it all, with references to works that span of a period of time, which stretches from the present to deep antiquity. His work discusses the civilization-building traits of the European; he identifies the founders of the Classical civilizations which stretched Spain to India, from Britain to Egypt, as the Aryans; he examines some cultural traits of the races, such as ritual scarring. His work rebuts the fashionable trends of modern Western anthropology. 375 pages with over 200 photos, maps, and illustrations. Cover art by MDesign. Foreword by Dr. Kevin MacDonald.

http://www.eutimes.net/2007/12/vladimir-avdeyev-race-scie...

Race realism, Russian-style

A review of "Rasiologia" by Vladimir Avdeyev

Moscow : Biblioteka Rasovoy Mysli. 2007, 2nd edition, 665 pp.

51HDIR00UHL._SX385_BO1,204,203,200_.jpg(With introductions by Andrey Savelev, a delegate of the Russian Duma {Russian Parliament} and close personal friend of Avdeyev, and by Valeri Solovei, a historian and member of the liberal Gorbachev Foundation. The work is used as a textbook by the Department of Anthropology at Moscow State University.)

Like it or not, Raciology is a book that illustrates how free speech about Galtonian topics has sunk in the West – and resurfaced in Moscow (where Communism had formerly banned scientific racism). In the West of the past fifteen years, only mail-order and vanity publishers would deliver the thoughts and evidence of academic race realists Art Jensen, Phil Rushton, Richard Lynn, Glayde Whitney, Helmuth Nyborg and myself to the Western public. In leading British universities, Geoffrey Sampson, Satoshi Kanazawa, Armand Leroi, Frank Ellis and David Coleman were all silenced by administrators when they talked of race; and I was sacked. By contrast, in Vladimir Putin’s Russia, with its serious concern with ethnic (often Muslim) problems and the disruptive advance of Western ‘liberal interventionism’ and multicultural illusionism in ex-Yugoslavia, Afghanistan and Iraq, the 46-year-old Vladimir Borisovich Avdeyev, an engineer and Soviet Army officer by origin, later a journalist, is allowed not only to edit the prestigious Athenaeum Magazine but to have a publisher for his thoroughgoing racial analysis of the world’s problems, combining lively (if traditional) ideas with scholarly detail and vivid illustrations (not disdaining the splendidly buttocked ‘Hottentot Venus’ who was displayed in Paris a century ago). Avdeyev has mastered the history of Western racial thought from the Enlightenment days of Immanuel Kant and David Hume to the twentieth century and provided an unparalleled summary. Only John Baker’s Race (1967, Oxford University Press — but withdrawn after Baker’s death) would hold a candle to Avdeyev’s magisterial effort.

Essentially, Avdeyev presents the Nordic peoples (including thereby the Slavs and Caucasoid Russians) as the racial group responsible for the bulk of culture, science and lawful governance in the world. He writes (p. 156): “In the very heart of Europe — at the time of the formation of the first states, the creation of literacy, religion, culture, technology and the bases of civilisation and jurisprudence — there was no mention of Mongols, Negroes, and cross-breeds. All the epic creation belonged entirely to the White man of pure race — to his will, genes, and far-sightedness.” (The term “Nordic race” was apparently not coined by a German or by the mighty William McDougall (of the universities of Cambridge, London, Oxford and Harvard), but by the French-parented but Russian-born Joseph Deniker (1852-1918). And, contrary to communist propaganda, Hitler apparently took a dim view only of Bolsheviks, not of East Europeans in general: “The Third Reich did not fight with Slavism, but with threat of bolshevism to the fundamentals of European civilisation… It was the Bolsheviks, such as Mehlis and open racists like Ilya Ehrenburg that those in Himmler’s department described as “Untermenschen” in an exceedingly anthropological sense of the word” (p.123).) In particular, Avdeyev rehearses the Nordics’ economic and psychometric achievements and provides physical measurements (including some of his own) which he takes to attest Nordic superiority — for Blacks, in particular, he finds to be distinguished by strength and physicality rather than by cranial development. In all this, Avdeyev is well in line with the modern London School and it is good to think that Russian scholars and students will be led by Raciology to join the great debate that Western politicians, publishers and university authorities have done their best to suppress.

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It is true that Avdeyev will discompose Western race realists almost as much as Western anti-racists. He takes a Nazistic line about the Jews, reckoning them uncultured ‘nomads’ rather than recognizing (1) their having been beaten into the wilderness by Rome, (2) their high IQs, and (3) their ten-fold over-representation among Nobel prizewinners (compared to other Americans). Strangely, he does not especially want to criticize the Jewish elite for the manufacture of multiculturalism and PeeCee in the West (not in Israel, of course, where strict race realism rules) and its weird importation to the West, qua blessed ‘minorities’ which all should love, of millions of Jewry’s most deadly Muslim enemies. He is equally dismissive of the Chinese — verily Johnsonian in his assertion of White superiority, even thinking some of the higher Chinese (as also Egyptian) cultural attainments attributable to stray Caucasoid genes, and not admitting the onward march of modern China to make America its debtor. Avdeyev equally declines to follow modern Western ‘out of Africa’ thinking about evolution, preferring to believe that the main human races descended quite separately from different types of ape. (He backs this up with reasoning involving the proneness of different races to different diseases and tolerance to different kinds of food, smell/taste [as identified in cannibals].) He has a special line of his own in believing that the West, in its right-handedness and left-to-right script, is thus importantly distinguished from Muslims, Jews, Egyptians, homosexuals and the Chinese – not apparently recalling that Africans are both conspicuously more right-handed and less homosexual than Europeans. He also wants to derive significance from Blacks’ tendencies to squat and from alleged Asian proneness to melancholy. And he disdains Western convention in deploring ‘mixed marriages’ – believing such unions to yield unhealthy and otherwise degenerate children (with large genetic ‘mongol stains’ on their bottoms, at least in Brazil and Ecuador). (“The propaganda of free love is of no satisfaction, since, in the long run, it destroys races. Any search for sensory-biological diversity is fraught with evolutionary irresponsibility”– p.265. What Avdeyev makes of the half-caste Tiger Woods, Colin Powell, Condoleeza Rice and Naomi Campbell is not recorded….) Still more problematic, Avdeyev’s system of referencing is non-Western, making it hard to follow up many of his mentions of the works of the scholars and medics of Europe’s past who did so much to identify the racial differences that had been strangely ignored by Ancient Greece, Rome and Christianity. And, though Avdeyev’s heart is surely in the right place about plucky Serbia, he doesn’t admit that 25% of the Russian Army is now Muslim and thus multicultural and incapable of deployment into Kosovo.

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Nevertheless, Avdeyev’s thoughts and scholarship fully deserve discussion and development rather than the suppression which they would promptly receive if he attempted to publish in the West. Above all, Avdeyev makes the strong case that ‘race is everything: literature, science, art — in a word, civilization — depend on it,’ as Edinburgh University’s top anatomist Robert Knox explained in 1850. And Avdeyev is also properly agitated not so much about Negroes (among whom he lived for a while, studying their varied tastes in cannibalism — one sub-section, 4-pages long, is called “Racial smells and passions of cannibals”) as against Whites who betray their own race and science (for Darwin’s great book was called On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life), wear dreadlocks or flip-flops, listen to heavily rhythmic music, shake or otherwise draw attention to their genitals while dancing and fail to appreciate Russia’s eugenic possibilities of breeding from the likes of Red Army sex symbol Dana Borisova (e.g. http://www.rususa.com/photo/gallery.asp-galleryid-14-imag...). One only hopes his next work might concentrate — as the London School has done — more on intelligence and IQ than on features of less immediate relevance to explaining the human races’ different levels of cultural advance.

CHRIS BRAND (author of ‘The g Factor’, 1996, Wiley DePublisher), Edinburgh, 2008.

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Avdeyev’s book has eight chapters: 1) Racial Science and Anthropology: What are the differences? 2) The Fair Race: Historiography and Anthropology. 3) The Biological Foundation of the Northern Conception of the World. 4) Thoughts about Racial Prejudices. 5) A New Paradigm in Racial Science. 6) The Anti-Racial Myth of the “Melting Pot”. 7) Racial-ideological Neurology, and finally, the striking chapter 8, A Racial Theory of Time. The book contains many photographs and illustrations.

For another review and comments, see American Renaissance, November 2007, http://www.amren.com/mtnews/archives/2007/12/vladimir_avd....

 

dimanche, 06 décembre 2020

Avec Jean-François Gautier disparait un Pic de La Mirandole contemporain

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Avec Jean-François Gautier disparait un Pic de La Mirandole contemporain

par Thierry Monvoisin et Philippe Le Grand

Ex: Https://www.breizh-info. com

Ce jour, notre ami et collaborateur Jean-François Gautier nous a quittés. Il a rejoint aux Champs Elysées les héros et personnes remarquables de la Grèce antique qu’il a étudiés et admirés avec passion depuis sa jeunesse.

Issu d’une vieille famille charentaise, né à Paris le 9 janvier 1950 où il passe ses premières années, Jean-François Gautier se retrouve en Normandie à Caen en 1965 quand son père devient directeur de la fabrication chez Moulinex en plein essor.

9782742701681-475x500-1.jpgIl y obtiendra son doctorat de philosophie sous la conduite en particulier du professeur Jerphagnon à qui il vouera une grande reconnaissance pendant toute sa vie pour l’avoir initié à la culture grecque et romaine antique. Julien Freund sera un autre de ses maîtres à penser. En parallèle, il suivra des cours de musique, qui sera un autre domaine de son expertise.

Dès son enfance, il se prendra de passion pour la navigation en mer, qu’il pratiquera avec brio. De nombreux scouts bénéficieront de sa connaissance du monde marin.

Après son doctorat, il fera un service militaire de coopérant à l’université de Libreville au Gabon pendant un an comme enseignant. Cela lui ouvrait la porte d’ une carrière sans histoire de mandarin. Mais, sur place, Michel Combes lui fait découvrir le GRECE, école de pensée plus connue sous le nom de « Nouvelle droite ».

Est-ce la raison de son changement d’orientation ? A son retour, il ne s’engagera pas dans le cursus de professeur universitaire et se lancera dans ses propres recherches.

Son intérêt pour la culture le fera directeur d’édition puis directeur général des Éditions Atlas et journaliste du groupe Valmonde.

Ensuite, il élargira encore son champ de compétences en entamant de brillantes études d’étiopathie sous la houlette de Christian Trédaniel. Il quittera Paris et créera son cabinet d’étiopathe à Châteauneuf sur Charente, renouant ainsi avec ses racines familiales. Brillant thérapeute – il avait  » l’intelligence de la main » -, il deviendra également enseignant de cette discipline et formera de nombreux confrères.

Nous l’avons connu quand nos enfants se sont retrouvés dans un mouvement scout dont il s’occupait. Au fur et à mesure de notre relation, Jean-François nous est apparu comme un Pic de La Mirandole contemporain, cet homme de la Renaissance exalté par la découverte des textes de l’Antiquité, qui avait la réputation de s’intéresser à tous les domaines de la connaissance de son temps.

519X0JHWD5L._SX244_BO1,204,203,200_.jpgMême si cela est devenu très difficile avec l’extension des études et des recherches depuis cette époque, la curiosité et le travail de Jean-François faisaient de lui un véritable puits de science. Nous ne sortions jamais d’une rencontre sans qu’il ne nous ait ouvert un champ de réflexion sur l’Univers, la vie, les peuples, les hommes. Chacun pourra en juger à travers tous les sujets de ses livres et de ses articles ou son entretien avec Paul Marie Couteaux sur TVL.

Outre sa participation comme journaliste à Valeurs actuelles, il  collaborera à la revue Éléments, où depuis plusieurs années, il tenait la rubrique « Anti-manuel de Philosophie ». Il donnera aussi des contributions à la revue Nouvelle École créée par Alain de Benoist et à Antaios animée par Christopher Gérard. N’oublions pas les brillants articles publiés sur Breizh Info sur la musique, la médecine, les sciences etc.

Comme philosophe, le produit de sa réflexion sur la réalité du monde s’exprimera dans son livre consacré à la cosmophysique L’Univers existe t-il ?  chez Actes sud en 1999. Celle sur la marche du monde sera développée dans son ouvrage Le sens de l’histoire, une histoire du messianisme  chez Ellipses.

Il venait de publier un essai, «  A propos des Dieux, l’esprit des polythéismes « , une sorte de testament,  sur lequel Christopher Gérard écrit : «  L’un des leitmotiv pourrait bien être « Pourquoi pas ? ». Pourquoi pas des correspondances entre Hermès et Hestia, entre Apollon et Dionysos ? Pourquoi ne pas faire le pari de la malléabilité, de l’assimilation et de l’identification ? Pourquoi ne pas comprendre le divin comme fluide, en perpétuel mouvement ? ».

Dans La sente s’efface (Éditions Le Temps qu’il fait,1996), il s’intéresse à la poétique du paysage.

Comme musicologue, il publiera des essais remarqués comme Palestrina ou l’esthétique de l’âme du monde en 1994 chez Actes Sud ou Claude Debussy, la musique et le mouvant chez Actes Sud en 1999.

Dans le domaine médical, il a notamment publié Logique et pensée médicale en 1991, Le syndrome CNV en 1993, Le système circulatoire en 1994.

Mais Jean-François n’était pas seulement un penseur, c’était un homme d’engagement qui se préoccupait de l’avenir de nos enfants. il a largement contribué à l’organisation de camps scouts. Plus récemment, il a été une cheville ouvrière de la création de l’Institut Iliade. Celui-ci a pour objectif de transmettre aux jeunes générations la culture millénaire de la civilisation européenne.

Enfin et surtout, en homme de la Renaissance, il aimait la vie et les rencontres. Sa maison de Châteauneuf était largement ouverte aux amis de passage, qui en profitaient pour bénéficier de ses soins d’étiopathe… et de sa cuisine qui était fameuse !  C’était un conteur riche de mille anecdotes, fruits de ses expériences multiples et de sa curiosité sans limite.

Jean-François nous manque déjà.

Nous pensons à ses enfants et petits-enfants auxquels toute l’équipe de Breizh Info adresse son affectueuse sympathie.

Thierry Monvoisin et Philippe Le Grand


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dimanche, 29 novembre 2020

»Armin Mohler – Denkweg eines Nominalisten « Erik Lehnert und Götz Kubitschek im Livestream

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»Armin Mohler – Denkweg eines Nominalisten « Erik Lehnert und Götz Kubitschek im Livestream

 
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samedi, 28 novembre 2020

Yukio Mishima et la crise de l'identité japonaise au sommet de la prospérité économique

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Yukio Mishima et la crise de l'identité japonaise au sommet de la prospérité économique

[Texte extrait du blog "Otakism", aujourd'hui disparu]

Ex: https://legio-victrix.blogspot.com

"Femmes : bulles de savon ; argent : bulles de savon ; succès : bulles de savon. La réflexion sur les bulles de savon est le monde dans lequel nous vivons".

Yukio Mishima (Pavillon d'or)

L'écrivain et dramaturge Yukio Mishima (Kimitake Hiraoka - 1925-1970) est certainement l'un des personnages japonais les plus emblématiques du XXe siècle pour avoir ouvert de façon excentrique les contradictions d'un pays millénaire qui avançait sur la voie du progrès sans même un regard sur le tachymètre.

Mishima, qui a reçu une éducation de samouraï, a vécu et est mort en tant que samouraï, étant entré, enfant, à l'école alors que le Japon militariste "entrait" en Chine. Sans l'attention de son père, qui voulait qu'il obtienne un diplôme d'ingénieur malgré son talent pour les arts, et en prenant soin d'une grand-mère malade et possessive, Kimitake s'est réfugié dans la littérature pour supporter l'oppression de la vie quotidienne, et c'est précisément pour cette raison qu'il a créé son nom de scène, dans l'intention de cacher ses activités à son père. Influencé par des œuvres telles que le Hagakure du XVIIe siècle ("le ventre de ma mère"), sa production a pris de l'importance immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, où il décrit avec une grande diligence littéraire la situation politique et sociale du pays, occupé par les forces américaines.

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Toute son œuvre est imprégnée de paradoxes. La beauté et la mort, l'amour et le rejet, l'Orient et l'Occident en sont quelques exemples. Son thème central était la dichotomie entre les valeurs traditionnelles japonaises et la pauvreté spirituelle de la vie contemporaine, qui avait rendu le Japon moderne mais infertile. Homme hybride, il est l'exemple vivant du Japon de l'après-guerre qui, même lorsqu'il défend un retour aux valeurs traditionnelles, ne le fait pas sans l'influence occidentale omniprésente. Mishima parlait couramment l'anglais (comme instrument de sa tentative d'obtenir un prix Nobel), appréciait les penseurs occidentaux comme Oscar Wilde, et même son style littéraire était assaisonné de touches occidentales, le cas de La mer de la fertilité l’atteste, où de nombreux critiques voient l'influence notable des Grecs.

Enfant anémique, Mishima se sentait éternellement coupable face au médecin de l'armée qui le considérait comme inadapté au service, et qui a conduit Yukio à préparer une guerre qui n'est jamais venue, dans le rôle d'un samouraï légitime. En tant qu'écrivain, il a critiqué la nature sédentaire de ceux qui vivent de la pitié, arguant que les mots doivent susciter l'action. En tant que samouraï, il a perfectionné son corps (maître en kendô et karaté) et son esprit tout en luttant pour rassembler son peuple et l'inciter à se rebeller contre ce qui se faisait dans le Japon de son temps.

"Le Japon va disparaître, devenir inorganique, vide, de couleur neutre ;" Mishima

Comme le dit Jordi Mas, un chercheur sur l'Asie orientale, basé à Barcelone, il "craignait que le progrès économique se fasse au détriment de sa propre culture", alors que les Japonais, récemment humiliés par la guerre et la défaite, étaient soutenus par les Américains et ivres de travail et de bien-être matériel. Mishima revendique alors le droit du peuple japonais à jouir de la souveraineté et de la justice sociale, en préservant les traditions sans aliéner l'adaptation du pays à la technique industrielle.

La culture traditionnelle japonaise a été fortement réprimée par l'occupation américaine, qui y a déployé tous les moyens un moyen pour étouffer les valeurs nationalistes et militaro-expansionnistes du Japon, et pour faire place aux valeurs pacifistes, libérales et progressistes (et à l'American Way of Life, bien sûr). La censure américaine, émanant de la section de l'information et de l'éducation civiles (liée au commandement des forces alliées suprêmes du général McArthur), a supprimé les manifestations artistiques qui faisaient référence au passé féodal du Japon, comme le théâtre Kabuki, en plus de l'interdiction d'enseigner les arts martiaux japonais.

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Alors que beaucoup étaient trop occupés à regarder les films hollywoodiens et les dessins de Hanna Barbera, certains Japonais étaient particulièrement gênés par la présence américaine et sa censure. Entre les années 1950 et 1970, on a assisté à une croissance des manifestations culturelles qui se référaient au nationalisme d'antan. Pendant cette période, les drames de samouraïs produits par Toei sont devenus populaires. Parmi les exemples de production de l'époque, citons le livre Requiem pour le cuirassé Yamato de Mitsuru Yoshida et les films Les sept samouraïs d'Akira Kurosawa et Le plus long des jours de Kihachi Okamoto.

Non seulement les artistes et les intellectuels, mais le gouvernement japonais lui-même a fait de son mieux pour revitaliser la culture traditionnelle du pays, en revalorisant l'architecture traditionnels dans les travaux publics, en investissant dans la préservation des sites historiques, en remettant en lumière les théâtres No et Kabuki, ainsi que la culture des samouraïs, toujours présente dans les écoles et les universités japonaises. En 1966, il publie le Programme pour la formation de l'image désirable du Japon, où il établit les caractéristiques du "Japon idéal", fortement influencé par le Bushido, code de conduite des samouraïs ("chemin du guerrier"). Je citerai le contenu du programme lorsque je parlerai du système éducatif japonais.

Mishima, cependant, a été le mentor de la tentative la plus symbolique pour restaurer ce Japon qui n'existait plus. Le 25 novembre 1970, accompagnés de 4 membres du Tatenokai (milice d'étudiants patriotes étudiant les arts martiaux sous la tutelle de Mishima), tous vêtus des uniformes de l'armée impériale, ils ont capturé le commandant Masuda du quartier général des forces d'autodéfense de Tokyo (ils ont tué 8 soldats qui avaient résisté lors de leur irruption). Mishima prononça alors un discours patriotique devant environ deux mille soldats, les invitant à lutter contre la constitution japonaise, rédigée par les Américains, et en faveur de la restitution de la puissance impériale. Face à l'indifférence des militaires, Mishima a commis le Seppuku (suicide rituel des samouraïs) après avoir crié trois fois : "Vive l'Empereur !

"La pureté parfaite est possible si vous transformez votre vie en un vers de poésie écrit avec un peu de sang ». Mishima

Sa mort est considérée comme la protestation ultime contre la décadence de la société japonaise. Il est nécessaire de le comprendre pour ne pas tomber dans l'erreur de l'accuser d'être un simple fanatique. Emilio, membre de la communauté de la littérature japonaise à Orkut, a bien résumé la situation : "Pour le lecteur sans méfiance, décontextualisé et globalisé, le patriotisme semble anachronique et pamphlétaire. Mais il est bon de rappeler que Mishima a vécu au Japon occupé militairement par les Américains". Yukio a eu la tête formée au plus fort du militarisme, il ne faut pas l'oublier.

Mishima a consacré sa vie à la mère patrie et à la nation. Il s'est battu contre la matérialisation de l'esprit d'un peuple qui a cessé d'être souverain. Il proteste "contre l'inopérationnalité, l'apathie de l'armée japonaise amorphe qui, on le sait, n'est rien d'autre qu'une police, plus destinée à réprimer le peuple, qu'une militia capable de sauvegarder la Nation.

Le discours de Mishima

L'acte radical de l'écrivain a suscité une étrange appréhension chez certains Japonais. Malgré la prise de conscience de l'extrémisme de l'acte de Mishima, ces Japonais se sont arrêtés pour réfléchir à leur destination en s'inquiétant de produire tant de richesses alors qu'ils se sentaient si vides et culturellement déconnectés des traditions du pays. Ils ont dès lors construit une vision d'eux-mêmes. La plupart des Japonais, au sommet de leur apologie de la consommation, n'ont vu dans l'acte qu'une excentricité de plus de Mishima et un très mauvais exemple. L'accueil en Occident, dépourvu d'idoles romantiques, a été beaucoup plus fort, découvrant la force de l'œuvre complète de Mishima avant le Japon lui-même, qui ne l'a reconnue correctement qu'après avoir revisité son héritage dans les années 80, en essayant de comprendre ce que les gaijins y voyaient d'important.

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"La mort est une sorte de châtiment éternel, infligé à la société occidentale matérialisée qui vit loin de la nature. Pour nous, ce n'est pas le cas, de manière absolue, puisque nous nous considérons comme faisant partie intégrante de la nature. C'est pourquoi la mort, aux yeux de mon peuple, est un prix, quelque chose comme la transformation, la liberté de la matière. Mourir, c'est partir, pas disparaître. Autrefois, le monde chrétien, je crois, avait la même philosophie ou une philosophie similaire. Et c'est à ce moment qu'elle a réussi à se consolider. Eh bien, nous voulons retrouver pleinement ce mode de vie et l'appliquer à une grande politique nationale et populaire. Le contraire reviendrait à accepter indéfiniment l'hibernation de l'âme japonaise". Yukio Mishima

"Écoutez toujours votre esprit. Il vaut mieux avoir tort que de suivre simplement le conventionnel. Si vous avez tort, cela n'a pas d'importance, vous avez appris quelque chose et vous deviendrez plus fort. Si vous avez raison, vous avez fait un pas de plus vers une vie plus élevée".  Extrait de Hagakure, l'œuvre qui a le plus influencé l'écriture de Mishima...

dimanche, 22 novembre 2020

Cinquantenaire d’une action sacrificielle

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Cinquantenaire d’une action sacrificielle

par Georges FELTIN-TRACOL

Ex: http://www.europemaxima.com

Il y a cinquante ans, le 25 novembre 1970, Hiraoka Kimitake se donnait la mort par seppuku dans le bureau du général commandant l’armée de l’Est en plein cœur de la capitale japonaise. Son kaishakunin (assistant), Masakatsu Morita, lui tranchait aussitôt la tête. Quelques minutes plus tard, le même Morita s’appliquait le suicide rituel. Ainsi suivait-il son maître, l’écrivain connu sous le pseudonyme de Yukio Mishima.

Né à Tokyo le 14 janvier 1925, le jeune Kimitake adopte ce nom de plume dès 1941. « Mishima (“ homme de l’île ”) est le nom d’une ville située entre le Fuji-yama et la mer, lieu où se réunissait le groupe “ Art et Culture ”, offrant une vue remarquable sur le sommet enneigé de la montagne, explique Bernard Mariller. Quant à Yukio, il est dérivé du mot “ neige ”, yuki, symbole de la pureté et de la romantique fragilité des choses et de la vie, mais choisi aussi en hommage à un ancien poète romantique, Ito Sachio, qui l’avait adopté comme dernière syllabe de son “ prénom ” (1). »

Plus grand écrivain japonais du XXe siècle et fin connaisseur du monde moderne surgi de la défaite de 1945, Yukio Mishima sait l’utiliser avec la ferme intention de retrouver l’esprit ancestral et martial des siens. À l’instar de Maurice Bardèche qui se tournait volontiers vers Sparte et les Sudistes, il souhaite que le Japon renoue avec sa réalité nationale bafouée par une pesante modernité occidentale.

Écrit en 1971 par Yves Bréhéret et Jean Mabire, l’ouvrage Les Samouraï (2) s’ouvre sur les ultimes instants de cette conjuration ratée et décrit avec plus ou moins d’exactitude le double seppuku. Quelques heures auparavant, Yukio Mishima achevait L’Ange en décomposition, le dernier volet de sa tétralogie La Mer de la fertilité. Cependant, plus que son œuvre littéraire, il souhaitait que la postérité retînt son « œuvre de chair », sa tentative de coup d’État au nom de la tradition nipponne.

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Avec l’aide des miliciens de son groupe paramilitaire patriotique, La Société du Bouclier (ou Tatenokai) – comprendre « agir en bouclier de l’Empereur » -, il se rend au quartier général de la Jieitai, les forces japonaises d’auto-défense, dans la caserne d’Ichigaya et prend en otage le chef de corps. Puis, pendant une dizaine de minutes, Yukio Mishima, revêtu de l’uniforme de son groupe rappelant la tenue des aspirants avant-guerre, harangue les élèves-officiers présents. Il exalte les vertus nationales, exige l’abrogation de l’article 9 de la Constitution de 1946 qui, au mépris de toute souveraineté, interdit au Japon de déclarer la guerre et en appelle à la mutinerie. Son intervention ne suscite que réprobations, mécontentements et injures…

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Comprenant qu’il avait perdu peut-être avant même de commencer ce coup d’éclat, Yukio Mishima se fit seppuku. Il en connaissait le rituel précis. Il l’avait déjà pratiqué face aux caméras dans l’interprétation d’un lieutenant de l’armée impériale pour l’adaptation cinématographique de son propre texte Yukoku (Patriotisme) paru en 1966. Bien sûr, la classe politique, les prescripteurs d’opinion publique et les autorités condamneraient son action. Qu’importe ! Par son sacrifice et celui de Masakatsu Morita, l’auteur de Confession d’un masque (1949) cherche à sortir ses compatriotes de leur torpeur. Par un ensemble de gestes, il les invite à redécouvrir un passé glorieux, à restaurer les principes nationaux, guerriers, paysans et esthétiques, à susciter un nouvel ordre politique, culturel et social propre au peuple japonais.

62795.jpgAssumant une « étiquette » de « réactionnaire », Yukio Mishima fonde en 1968 la Société du Bouclier. Dès février 1969, la nouvelle structure qui s’entraîne avec les unités militaires japonaises, dispose d’un « manifeste contre-révolutionnaire », le Hankakumei Sengen. Sa raison d’être ? Protéger l’Empereur (le tenno), le Japon et la culture d’un péril subversif communiste immédiat. Par-delà la disparition de l’article 9, il conteste le renoncement à l’été 1945 par le tenno lui-même de son caractère divin. Il critique la constitution libérale parlementaire d’émanation étatsunienne. Il n’accepte pas que la nation japonaise devienne un pays de second rang. Yukio Mishima s’inscrit ainsi dans des précédents héroïques comme le soulèvement de la Porte Sakurada en 1860 quand des samouraï scandalisés par les accords signés avec les « Barbares » étrangers éliminent un haut-dignitaire du gouvernement shogunal, la révolte de la Ligue du Vent Divin (Shimpûren) de 1876 ou, plus récemment, le putsch du 26 février 1936. Ce jour-là, la faction de la voie impériale (Kodoha), un courant politico-mystique au sein de l’armée impériale influencé par les écrits d’Ikki Kita (1883 – 1937), assassine les ministres des Finances et de la Justice ainsi que l’inspecteur général de l’Éducation militaire. Si la garnison de Tokyo et une partie de l’état-major se sentent proches des thèses développées par le Kodoha, la marine impériale, plus proche des rivaux de la Faction de contrôle (ou Toseiha), fait pression sur la rébellion. Les troupes loyalistes rétablissent finalement la légalité. Yukio Mishima tire de ces journées tragiques son récit Patriotisme.

Intervient dans sa vue du monde politique « un nationalisme populaire dont les idées-force sont : le refus de l’étiquette occidentale dans les rituels d’État japonais; la défense de l’essence nationale (kokusui); la remise en cause de l’idée occidentale du progrès unilinéaire; la nation est la médiation incontournable des contributions de l’individu à l’humanité (3) ». Dans « La lutte du Japon contre les impérialismes occidentaux », Robert Steuckers prévient que « le mode religieux du Japonais est le syncrétisme (4) », soit un recours fréquent au « tiers inclus » non-aristotélicien. Il rappelle en outre que « le Japonais ne se perçoit pas comme un individu isolé mais comme une personne en relation avec autrui, avec ses ancêtres décédés et ses descendants à venir (5) ». Il mentionne par ailleurs sur un fait méconnu, voire moqué, en Occident. « Pour le Japonais, la Nature est toute compénétrée d’esprits, sa conception est animiste à l’extrême, au point que les poissonniers, par exemple, érigent des stèles en l’honneur des poissons dont ils font commerce, afin de tranquilliser leur esprit errant. Les poissonniers japonais viennent régulièrement apporter des offrandes au pied de ces stèles érigées en l’honneur des poissons morts pour la consommation. À l’extrême, on a vu des Japonais ériger des stèles pour les lunettes qu’ils avaient cassées et dont ils avaient eu un bon usage. Ces Japonais apportent des offrandes en souvenir des bons services que leur avaient procurés leurs lunettes (6). » Yukio Mishima se rattache aussi à « la vision sociale de Shibuwasa Eiichi (1841 – 1931) : subordonner le profit à la grandeur nationale; subordonner la compétition à l’harmonie; subordonner l’esprit marchand à l’idéalisme du samouraï. Ce qui implique des rapports non froidement contractuels et des relations de type familial dans l’entreprise (7) ».

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Sa disparition fut-elle vaine ? Son décès volontaire correspond au début d’une décennie d’indéniables succès économiques, techniques et bientôt culturels à travers manga, séries télé pour adolescents et dessins animés dans le monde occidental. Dénigré et incompris sur le moment, le geste sacrificiel de Yukio Mishima a néanmoins frappé les esprits et infuse depuis cinq décennies si bien qu’il remue toujours les consciences les plus vives. Le 15 mai 1971, les États-Unis restituent au Japon l’île d’Okinawa et retirent leurs armes nucléaires. En revanche, leurs bases militaires continuent à défigurer les lieux. À partir de 1975, au grand dam de la Chine, de Taïwan et de la Corée du Sud, différents Premiers ministres du Japon se rendent à titre officiel au sanctuaire shinto Yasukuni où sont sanctifiées les âmes de tous les soldats de l’Empire du Soleil levant tombés pour le tenno.

« Par cet acte radical, Mishima revendiquait, une ultime fois, le droit sacré, car signé par son sang, à la résistance à l’acculturation, à la révolte envers une clique politicienne corrompue et vendue, ayant renié l’héritage de ses pères, à la contestation du “ tout économique ” et à la protestation contre la perte de l’âme collective, destin des sociétés modernes, conclut Bernard Mariller. Mais, par sa portée générale, au-delà du temps et de l’espace, le message de cet “ homme au milieu des ruines ” que fut Mishima cessait d’être étroitement japonais, pour atteindre l’universel, s’adressant à tous les peuples, cultures et races menacés par les mêmes dangers. Mishima devenait un “ éveilleur et un réenchanteur de peuples ”, l’un de ces personnages qui ne laissent jamais les peuples au repos – celui du cimetière -, leur rappelant sans cesse, pour être en accord avec leur génie, ce qu’ils furent et ce qu’ils doivent devenir. Retenons la leçon. Dans nos héritages européens se dissimulent les germes féconds de notre devenir, tant il est vrai que le passé est l’avenir du futur (8) ».

Lors de son XIIIe colloque national, le 10 décembre 1979 au Palais des Congrès à Paris, intitulé « Le GRECE prend la relève », la « Nouvelle Droite » honora avec raison la mémoire de quatre figures exemplaires (Julius Evola, Arnold Gehlen, Henry de Montherlant et Yukio Mishima) en plaçant leur portrait respectif bien en évidence sur la tribune des intervenants (9). La dissidence métapolitique comprenait tout l’impact historique du dernier héraut de l’unité du Chrysanthème et du Sabre. Cinquante ans après sa sortie sacrificielle, souvenons-nous de Yukio Mishima, incarnation de hauteur, de tenue et de verticalité, exemple de fidélité aux aïeux samouraï et paysans et grande volonté entièrement dévouée à la vocation kathékonique du Yamato.

Georges Feltin-Tracol

Notes

1 : Bernard Mariller, Mishima, Pardès, coll. « Qui suis-je ? », 2006, p. 21.

2 : Yves Bréhéret et Jean Mabire, Les Samouraï, Balland, 1971. Le volume existe aussi en Presses Pocket, 1987.

3 : Robert Steuckers, Europa, tome III, L’Europe, un balcon sur le monde, Éditions Bios, 2017, p. 269.

4 : Idem, p. 259.

5 : Id.

6 : Id.

7 : Id., p. 269.

8 : Bernard Mariller, op. cit., p. 94.

9 : cf. le compte-rendu dans Éléments, n° 28 – 29, mars 1979.

起て!紅の若き獅子たち (Get Up! Young Crimson Lions)

Anthem of the Tatenokai

 
The Shield Society (楯 の 会 or "Tatenokai" in Romanji) was a Japanese nationalist paramilitary organization led by the celebrated writer Yukio Mishima, who sought to protect traditional Japanese values, restore the samurai tradition, and defend the figure of the Emperor (The latter being considered by him as the greatest symbol of identity of his people). Founded on October 5, 1968, the Mishima organization was characterized by promoting physical health and martial arts, being made up of a hundred young volunteers willing to serve as a human "shield" in defense of the Emperor. Aiming to combat the damage liberalism and consumerism were causing to Japanese society, Mishima attempted to rally his people and, on 1970, he and several members of the Tatenokai briefly seized control of the headquarters of the Self-Defense Force and attempted to carry out a coup d'etat to restore Japanese Imperial rule. After the plan failed, Mishima and Masakatsu Morita, chief leader of the Tatenokai student division, committed suicide. "We have seen Japan get drunk with prosperity and fall into a spiritual void... We have had to contemplate the Japanese desecrating their history and traditions... The real Japan is the true spirit of the samurai... When you (soldiers) wake up, Japan will wake up with you... After meditating calmly over four years, I have decided to sacrifice myself for the ancient and beautiful traditions of Japan, which disappear quickly, day by day... The army has always treated Tatenokai well, why do we bite the hand that has been extended to us? Precisely because we revere it... Let's save Japan, the Japan we love" (Yukio Mishima's final speech on the balcony of the Ichigaya Barracks in Tokyo, November 25 , 1970).
 
 

L’itinéraire de Henning Eichberg (1942-2017)

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L’itinéraire de Henning Eichberg (1942-2017)

par Robert Steuckers

Bartsch-Günter+Revolution-von-rechts-Ideologie-und-Organisation-der-Neuen-Rechten.jpgJ’ai entendu parler pour la première fois de Henning Eichberg sous le pseudonyme de Hartwig Singer, dans un ouvrage important de Günter Bartsch, historien des idées contemporaines, du trotskisme, de l’anarchisme et des nouvelles droites. Le volume qui traitait des « nouvelles droites » après les événements de 1968 s’intitulait Revolution von rechts ? (1975). Bartsch avait parfaitement saisi la nouveauté et la pertinence des idées véhiculées par cette myriade de groupuscules très actifs, très soucieux d’étayer leurs affirmations impavides par des références théoriques solides, aussi solides que celles des marxistes de l’opposition dite extra-parlementaire, animée notamment par Rudi Dutschke. Dès la parution de cet ouvrage de Bartsch, découvert à la librairie du Passage 44 à Bruxelles, je me suis senti en communion avec ces idées véhiculées de Munich à Hambourg et de Cologne à Berlin. Bartsch lui-même avait eu un itinéraire fascinant, expliquant l’objectivité et l’empathie qu’il cultivait à l’endroit de toutes les mouvances qu’il étudiait et dont il explorait le corpus doctrinal. Né en 1927, mobilisé à 17 ans dans la Wehrmacht, membre du parti communiste allemand et animateur important de la FDJ (les jeunesses du KPD), il est déçu par la répression féroce du soulèvement populaire berlinois de juin 1953 et passe à l’Ouest, où il deviendra journaliste et enquêteur. Ses thèmes de prédilection ont été les mouvances politiques extra-parlementaires. Notons également que Bartsch se tournera à la fin de sa vie vers l’anthroposophie de Steiner, dont il tirera bon nombre d’enseignements pour fonder son propre mouvement « écosophique » qui le rapprochera de Baldur Springmann, pionnier de l’écologie folciste (völkisch), qui participera à l’Université d’été de « Synergies européennes » en 1998 dans le Trentin, où, âgé de 87 ans, il reçut un accueil des plus chaleureux par de jeunes Italiens, adeptes du style Wandervogel. Le livre de Bartsch a été déterminant dans mes options métapolitiques futures et ce livre demeure un classique qui devrait être relu sans relâche, pour bien connaître la généalogie de la mouvance « nouvelle droite ».

Dans l’ouvrage de Bartsch intitulé Revolution von rechts ?, Hennig Eichberg, alias Hartwig Singer, apparaît comme un théoricien qui entend discipliner le spontanéisme des droites nationales allemandes en réclamant un recours à l’empirisme logique ou empiriocriticisme du Cercle de Vienne. Ce recours au positivisme logique sera repris également par les Français de la future « nouvelle droite » qui se regroupaient à l’époque dans la « Fédération des Etudiants nationaux » et par la revue Nouvelle école qui consacra à cette thématique l’un de ses premiers numéros. Pour le positivisme logique, il faut que toute assertion soit vérifiable. C’est ce que l’on appeler l’option « vérificationniste ». A la suite de Wittgenstein et d’Ayer (philosophe et logicien anglais), les discours métaphysiques et idéologiques sont « prescriptifs »et non « descriptifs », ce qui les plonge dans des errements sans fin et dans l’incohérence. Tant la mouvance allemande de la « Neue Rechte » que son homologue française de la « nouvelle droite » abandonneront cette piste empiriocriticiste sans donner trop d’explication.

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En fait, cette piste abandonnée avait sa raison d’être politique et idéologique : Lénine, dans sa Critique de l’empiriocriticisme, s’en prenait à Ernst Mach dont se réclamait son concurrent au sein de la mouvance communiste-marxiste russe, Alexandre Bogdanov. Si, avec le recul, cette querelle au sein du marxisme russe avant la première guerre mondiale peut paraître oiseuse, l’intérêt pour le contexte, où elle s’est manifestée, renaît aujourd’hui en France et en Italie, avec la parution toute récente du livre de Carlo Rovelli, Helgoland (2020).

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Alexandre Bogdanov.

Rovelli est membre de l’Institut Universitaire de France. Il rappelle l’émergence de la physique quantique de Werner Heisenberg, qui introduit dans le discours scientifique des visions évoquant des « ondes de probabilité », des « objets éloignés mais connectés malgré cet éloignement », etc. Dans le chapitre 5 d’Helgoland, Rovelli nous ramène à Mach, Bogdanov et Lénine. Mach n’était pas un philosophe systématique : il tâtonnait encore à la fin du 19ème siècle. Il estimait que le philosophème « Matière », prisé par tous les matérialistes de l’époque, dont Marx mais surtout Lénine, était une idée toute faite, un ersatz de la divinité métaphysique, ce qui allait ramener la pensée à des clôtures sous un vernis pseudo-scientifique (des « enclôturements » répétitifs). C’est ce qui provoqua l’ire de Lénine, pour qui la tentative de Mach (et de Bogdanov) de ménager des « ouvertures » au sein même de la pensée matérialistse et de se débarrasser simultanément des affirmations trop « prescriptives », est une démarche « réactionnaire ». Or pour Mach, les phénomènes ne sont pas des manifestations d’objets, fermés sur eux-mêmes, mais, autre perspective, les objets sont des noeuds de phénomènes en interaction permanente. Mach a jeté les bases d’une critique de la mécanique newtonienne qui se projetait dans les idéologies libérales et marxistes, bourgeoises et pseudo-prolétariennes, dans toutes les vulgates politisées. Mach annonce, cahincaha, la future physique quantique de Heisenberg. Sur le plan même du « matérialisme », de l’étude de la matière, Lénine, en le critiquant rageusement, s’avérait lui-même passéiste, newtonien et donc « réactionnaire ».

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Toute critique du marxiste, il y a maintenant plus de cinquante ans ; quand Eichberg a amorcé son itinéraire politico-philosophique, devait nécessairement passer par une relecture critique de « Matérialisme et empiriocriticisme » de Lénine. Par un réexamen des positions plus souples et plus organiques de Bogdanov qui soulignait surtout l’historicité des phénomènes, donc leur mouvance perpétuelle, historicité qu’avaient aussi soulignée avant lui Marx et Engels et qu’apparemment Lénine ne retenait pas. Bogdanov reproche à Lénine de faire de la « Matière » une masse inamovible, inchangeable, immobile, figée. Bogdanov veut l’ouverture aux besoins réels et mouvants des peuples, ce qui est le désir fondamental des révolutionnaires de chair et de sang. Rovelli résume bien la problématique : « Au contraire, le programme politique de Lénine veut renforcer l’avant-garde révolutionnaire, détentrice de la vérité, qui doit guider le prolétariat » (comme aujourd’hui les experts et les sachants doivent guider et castrer les masses, par le martellement constant de la propagande médiatique ou par la peur artificielle fabriquée à l’aide de l’hypothétique covid-19).

Bogdanov, rappelle Rovelli, avait prédit « que le dogmatisme de Lénine congèlera la Russie révolutionnaire et en fera un bloc de glace qui n’évoluera plus, étouffera les conquêtes de la révolution, se sclérosera ». Outre le caractère prophétique de ces paroles de Bogdanov, on y perçoit le fil conducteur de la pensée d’Eichberg : le peuple, en tant que peuple, en tant que nodalité vitale de phénomènes biologiques, culturels et historiques, tous intimement entrelacés, doit se soustraite aux manipulations des experts autoproclamés. En avançant la nécessité de réétudier l’empirisme logique, Eichberg, sans nul doute, connaissait cette problématique propre aux révolutionnaires marxistes-léninistes, propre à la querelle Lénine/Bogdanov, ce qui ne semble pas avoir été le cas de ses homologues de la « nouvelle droite » française, qui ont embrayé furtivement sur son engouement pour l’empiriocriticisme, en y ajoutant, avec une certaine maladresse, l’interprétation finalement libérale de Louis Rougier (photo), puis en abandonnant ce filon sans donner la moindre explication. louis-rougier.jpgIls donnaient ainsi l’impression de virevolter au gré des modes et de n’être pas sérieux. Aujourd’hui, le travail de Rovelli ne semble pas susciter davantage d’intérêt chez eux. Pour Eichberg, ajouterions-nous, l’empirisme logique était spécifiquement européen (occidental) car il rejetait les instances figées pour observer des dynamiques à l’œuvre dans le monde et au sein même de la matière. Pour ses homologues français, cette spécificité occidentale, le « syndrome occidental » disait à l’époque Eichberg/Hartwig, servait à rejeter un déisme trop figé et, simultanément, un communisme tout aussi figé parce que léniniste et non bogdanovien (non proudhonien).

Revenons à la personne d’Eichberg/Singer. Retraçons son itinéraire. Originaire de Silésie, une province allemande annexée au lendemain de la seconde guerre mondiale à la Pologne, Eichberg vivra sa prime enfance en République Démocratique Allemande (RDA) pour arriver, avec ses parents, à l’âge de sept ans à Hambourg. Très tôt, à peine adolescent, il entre dans la dissidence politique que les médias mainstream appellent fielleusement « l’extrême-droite ».

Otto_Strasser.jpgSon premier engagement se fera, vers treize ou quatorze ans, dans la Deutsch-Soziale Union d’Otto Strasser. Par la suite, il sera un rédacteur régulier de la revue Nation Europa, fondée par Arthur Ehrhardt. Cette collaboration durera de 1961 à 1974. Cette assiduité militante ne l’empêche nullement de réussir de brillantes études de sociologie, notamment en explorant des thèmes tels que l’histoire de la technique et la sociologie du sport (sujet sur lequel il poursuivra une longue carrière universitaire, en Allemagne comme au Danemark). Sa culture actualisée et non nostalgique fait de lui la figure jeune la plus prometteuse de la petite mouvance néo-droitiste en Allemagne dans les années 1960.

A son option première pour l’empiriocriticisme, qui s’estompe chez lui au fil des années 1970, s’ajoute donc l’instrumentalisation métapolitique de diverses méthodologies tirées des sciences sociologiques et de leurs applications pratiques, notamment une expérience en Indonésie qui le conduira à développer un thème majeur de sa pensée, celui de l’ethnopluralisme : s’il existe certes un « syndrome occidental », qu’il avait posé comme « supérieur », l’option de Mach, sous-jacente chez lui, qui est, rappelons-le, d’observer les phénomènes et les dynamiques à l’œuvre en leur sein, le conduit à accepter comme phénomènes objectifs les modes de vie et les cultures des peuples non occidentaux. L’option ethnopluraliste était née.

En 1972, Eichberg est le premier, avec quelques camarades, à créer un mouvement qui a porté l’étiquette de « nouvelle droite », l’Aktion Neue Rechte. Il en rédige les statuts et en fixe les principes. Il infléchira cette opposition extra-parlementaire non gauchiste vers le corpus doctrinal allemand d’avant-guerre, celui des nationaux-révolutionnaires et des nationaux-bolcheviques. Ce retour à des sources datant de la République de Weimar s’effectuera dans des structures parallèles comme « Sache des Volkes » (= La Cause du Peuple), auxquelles nous nous identifierons à Bruxelles.

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Si Eichberg a eu une influence évidente sur le groupe français autour de la revue Nouvelle école, en métapolitisant l’empirisme logique pendant une brève période au début des années 1970, filon que les Français complèteront en sollicitant les œuvres de Louis Rougier et de Louis Vax. Cependant, cette piste restera en jachère, tant en Allemagne qu’en France, et les néolibéraux s’en empareront en la couplant aux idées métapolitiques de Karl Popper, à la différence que, pour Mach, était scientifique ce qui était observable et vérifiable, tandis que pour Popper, est scientifique ce qui est réfutable, position qui relie la forme poppérienne du libéralisme à la fois au criticisme déconstructiviste des gauchismes tirés plus ou moins des thèses de l’école de Francfort, au gendérisme qui réfute même ce qui est physiquement irréfutable, aux critiques des « sociétés fermées » et donc aux stratégies subversives des ONG de Soros (qui rejettent ce qui est vérifiable pour privilégier une praxis constante de « réfutation pour la réfutation »). La querelle philosophique Lénine/Bogdanov et le rejet léniniste des implications épistémologiques et pratiques du positivisme vérificationniste de Mach et de la future physique quantique de Heisenberg, pourtant déterminante dans la formation du paysage intellectuel européen au 20ème siècle, passent désormais au second plan dans les démarches et spéculations des « nouvelles droites ». Dommage. Navrant. Mais il faudra y revenir. Non pas pour ressasser une critique du marxisme-léninisme, aujourd’hui défunt, mais pour amorcer une offensive contre le néolibéralisme popperiste à la sauce Soros, où le principe poppérien de réfutabilité se voit sur-sollicité pour nier le réel observable : il y a dès lors alliance tacite entre la négativité, prônée par les figures de proue de l’Ecole de Francfort (Horkheimer, Adorno, Habermas), et la réfutabilité poppérienne, ce que ne laissait pas présager la querelle des sociologues allemands à la fin des années 70, où se profilait une dualité politique entre, d’une part, une social-démocratie réformiste, appuyée sur l’Ecole de Francfort, et un libéralisme pré-néolibéral, fondé sur le principe de réfutabilité de Popper et sur son rejet des « sociétés fermées » ou des « Etats fermés » (1).

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Dès la fin des années 1970, Eichberg abandonne lui aussi le filon empiriocriticiste, qu’il avait qualifié d’ « occidental », qu’il considérait comme l’apothéose de la pensée occidentale/européenne et comme l’indice le plus patent de l’identité européenne. Il opte pour une critique sociologique des « habitus » (Bourdieu), des modes vie standardisés de la société de consommation occidentale et américanisée, qui affecte durement la société allemande des années qui ont suivi immédiatement le miracle économique. Cet infléchissement de sa pensée s’effectue en parallèle avec bon nombre de filons classés à gauche, dans le cadre de la pensée contestatrice qui s’impose définitivement dans nos paysages intellectuels européens et nord-américains après les événements de 1968.

Sous l’influence d’une lecture du philosophe et ethnologue français Claude Lévi-Strauss, explorateur des sociétés les plus primitives, notamment en Amazonie, Eichberg théorise l’ethnopluralisme, idée-guide pour laquelle chaque peuple développe une culture propre, qui est un éventail de stratégies vitales disposant de leurs logiques et de leurs raisons propres et qu’il convient de ne pas édulcorer ou éradiquer. Seule la préservation de ces acquis ethnologiques, anthropologiques et historiques permettra de maintenir un monde sainement bigarré, non aligné sur un modèle unique comme celui de l’américanisme. Eichberg rejoint là Guillaume Faye quand celui-ci terminait la rédaction, en 1981, de son premier livre, Le système à tuer les peuples. Toujours au même moment, entre 1979 et 1981, Eichberg théorisait le « nationalisme de libération » (Befreiungsnationalismus), expression politique de son anthropologie pluraliste, de son fameux ethnopluralisme. Au cours de ces années-là, qui furent déterminantes pour mon évolution ultérieure, Eichberg entame une longue collaboration à la revue Wir Selbst (= Sinn Fein), fondée en 1979 par Siegfried Bublies à Coblence, toujours actif aujourd’hui en Allemagne. Le nom de cette publication prestigieuse et pionnière en bien des domaines provient directement de la valorisation par Eichberg du combat irlandais, particulièrement celui du syndicaliste James Connolly. Eichberg l’avait explicité dans un ouvrage programmatique, intitulé Nationale Identität. Là aussi, Eichberg fut pionnier sur le plan du vocabulaire, un inventeur de termes percutants. Le vocable « identité » connaîtra, à partir de ce moment, de multiples avatars au cours de ces quarante dernières années et définit aujourd’hui encore toute une mouvance contestatrice des idées dominantes, tant en France, qu’en Allemagne ou en Autriche, notamment avec Martin Sellner à Vienne, bien épaulé par son épouse américaine Brittany Pettybone.

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Pendant la querelle des missiles en Europe au début des années 1980, quand les Allemands surtout contestaient l’installation de missiles américains sur leur sol national, une fraction de la gauche, dont Peter Brandt, le fils de Willy Brandt, s’ouvre à la question nationale et rêve de la réunification, qui ne surviendra qu’après la perestroika de Gorbatchev. Eichberg, dans ce contexte nouveau, demeure toujours soucieux d’opérer des ruptures avec tous les ronrons politiciens ; il suit cette évolution de la gauche dutschkiste de manière plus qu’attentive, en même temps que Bublies. Il parvient à se faire pleinement accepter chez ceux qui, quelques années auparavant, se seraient déclarés ses ennemis : il accorde des entretiens dans plusieurs revues de la gauche intellectuelle allemande, dont Ästhetik und Kommunikation, Pflasterstrand, etc. Ce nouvel infléchissement trouvera son apothéose lors d’un débat avec Klaus Rainer Röhl, qui fut l’époux d’Ulrike Meinhof de la Bande à Baader, et Rudi Dutschke, leader de la contestation étudiante en 1967-68. Le titre du débat était significatif : « National ist revolutionär ».

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La percée d'Eichberg dans les institutions: cet ouvrage, publié par Westermann, destiné à la formation des maîtres d'école et des enseignants du secondaire, donne pour directives d'enseigner selon les principes de l'ethnopluralisme.

Au cours de cette décennie, Eichberg garde certes ses tribunes dans Wir Selbst mais s’éloigne de plus en plus des droites nationales allemandes, tout en acceptant, dès 1982, des postes de professeur d’université au Danemark. De plus en plus, Eichberg trouve les dadas et les discours répétitifs de la droite horripilants et ne s’en cache pas : sa plume, acerbe et programmatique, fustige les droites et tente de montrer en quoi elles sont condamnées à la stagnation et à l’implosion. Ses modèles restent certes Lévi-Strauss mais il mobilise aussi Michel Foucault, du moins partiellement, sans sombrer dans le festivisme délirant du philosophe français. Il voit en Foucault le philosophe qui a su prouver que les Lumières du 18ème siècle n’étaient pas libératrices mais au contraire avaient déployé toutes sortes de stratégies pour discipliner les corps d’abord, les peuples ensuite. La rigueur du panzercommunisme soviétique et la mise au pas doucereuse des âmes et des corps par le consumérisme américain sont donc des avatars pervers des Lumières, qui dissimulent leurs stratégies derrière un discours lénifiant. C’est là un point de vue partagé, mutatis mutandi, par Guillaume Faye qui, pourtant, n’a jamais trop sollicité Foucault mais plutôt le dionysisme de Michel Maffesoli, donc la pertinente vitalité intellectuelle demeure d’actualité dans la France d’aujourd’hui.

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Trois ouvrages universitaires d'Eichberg, en allemand, anglais et finnois. Une notoriété internationale.

Dans les années 1990, Eichberg franchit le cap : il cesse de collaborer à Wir Selbst et adhère au « Parti socialiste populaire » danois. Il ne collaborera plus qu’aux revues théoriques de ce parti. Il rédigera aussi une partie de ses programmes. Dans un dernier ouvrage théorique majeur qui, en quelque sorte, récapitule ses thèses en langue anglaise, The People of Democracy (2004), Eichberg rappelle qu’il a toujours été un disciple de Herder, de Grundvigt et de Buber. Son apport à la sociologie universitaire réside essentiellement dans une critique des sports olympiques, trop standardisés à ses yeux et ne tenant pas compte des innombrables particularités ludiques, religieuses et physiques que revêtent les sports nationaux et tribaux chez les peuples non occidentaux et qu’ont revêtu également bien des sports populaires oubliés ou refoulés chez les Européens.

Henning Eichberg est décédé au Danemark en avril 2017. Je n’aurais jamais imaginé le voir disparaître si tôt. Personnellement, j’ai entretenu quelques fois une correspondance avec lui, ai toujours lu attentivement ses contributions à Wir Selbst ; je n’étais pas toujours d’accord avec la forme de ses critiques (mais non avec le fond) ou avec la véhémence de ses propos mais, respectueusement, je tenais toujours compte de ce qu’il disait, tout en concédant que les ronrons des droites (mais aussi des gauches) étaient incapacitants justement parce qu’ils étaient des ronrons, des ritournelles aurait dit Gilles Deleuze. En août 1981, nous avons tous deux participé à un long séminaire à Tinglev au Danemark. Il y donnait le ton, de manière très autoritaire, en dépit de son discours « bogdanovien » antiautoritaire. Lors d’un aparté dans l’autocar qui nous ramenait d’une visite à la minorité danoise d’Allemagne et à la minorité allemande du Danemark, il m’a dit ceci, à propos de la « nouvelle droite » parisienne : « Vous rédigez trop d’hagiographies, vous devez parler de choses (concrètes) ». Pourquoi ne pas méditer cette injonction qu’il m’a donnée, il y a déjà 39 ans.

Robert Steuckers.

PS : Pour montrer comment pouvait s’articuler la pensée d’Eichberg dans le cadre belge, lire mon hommage à l’activiste flamand Christian Dutoit :

http://robertsteuckers.blogspot.com/2016/06/linclassable-...

Pour connaître le contexte général:

http://robertsteuckers.blogspot.com/2014/12/neo-nationali...

 

Note :

  • 41sJ0S+33EL.jpg(1) Dans le numéro 36 de Nouvelle école, consacré à Vilfredo Pareto et impulsé par Guillaume Faye (seule voix raisonnable à l’époque dans cet aréopage de fanfarons sans réelle culture), j’ai voulu introduire, dans mes deux articles, les linéaments de la querelle des sociologues allemands (ou querelle allemande des sciences sociales). On m’a pris pour un fou. Le pontife qui entendait mener la danse, avec la lourdeur d’un ours de mauvais cirque, préparait son aggiornamento néolibéral et thatcheroïde. Il le ratera lamentablement. Une bonne connaissance de l’empiriocriticisme, via le pamphlet de Lénine (et via les thèses sur Lénine de Henri Lefebvre avec qui Faye entretenait d’excellentes relations), et de la querelle des sociologues allemands, dont Habermas, que Faye lisait attentivement, aurait permis d’être au diapason. Et de le rester. Quarante ans après, après que Faye et moi-même eurent tiré notre révérence, après notre ostracisme par fatwas hystériques répétées à satiété, on patauge toujours dans le solipsisme, dans la doxa à deux balles et surtout dans un insupportable parisianisme.

vendredi, 20 novembre 2020

Ce Printemps d’Aquitaine

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Luc-Olivier d’Algange:

Ce Printemps d’Aquitaine

L’œuvre de Henry Montaigu est une œuvre de combat,- sitôt l’on ôte au mot combat ses connotations idéologiques, au sens moderne, ou « engagées », au sens aphasique. Mais s’il s’agit de combattre pour sauver la pure joie de l’être, de lutter, jusqu’au bout, pour sauvegarder la légende de l’âme et le pressentiment d’un monde délivré du ressentiment, s’il faut croiser le fer avec l’ineptie et la goujaterie collective, avec la témérité de Don Quichotte et la générosité de Falstaff tel qu’Orson Welles en sut révéler la véritable figure dans Les Carillons de Minuit, s’il faut œuvrer avec héroïsme pour l’Idée Royale (qui est tout autre chose, et nous y reviendrons, que la royauté idéalisée), s’il faut combattre l’oubli, et l’oubli de l’oubli qui ne laisse plus même dans l’âme humaine le souvenir d’une déhiscence, l’œuvre de Henry Montaigu est présente, d’une présence réelle.

indexhmcf.jpgL’esprit humain, lorsqu’il ne se vénère pas à l’excès lui-même possède certaines dispositions heureuses à recueillir en lui les éclats d’un autre monde, voire à prolonger la création divine. La superstition moderne nous veut séparés du monde, reclus dans nos subjectivités outrées, vengeresses ou désespérées alors que le moindre silence, dans le calme revenu, suffit à nous révéler ce qui demeure, notre âme éprise de l’âme du monde, notre pensée adoubée par le Verbe : «  Miser sur l’éternité. La part d’Eternité qui en toutes choses demeure. Plutôt que la grande Rupture au-delà des temps corrompus, ce printemps d’Aquitaine, ces collines fleuries, comme un premier matin. »

Il y a dans l’œuvre de Henry Montaigu, ce qui la distingue des travaux cuistres, grincheux ou fanatiques, un élan qui dénoue, une inclination vers la légèreté, une rapidité heureuse, printanière, qui l’apparente à Joseph Joubert. Sa pensée n’est pas « contre-révolutionnaire », ni même « contre-utopique » mais un assentiment à ce qui demeure ; plus mozartienne que wagnérienne, dépourvue de pathos et d’hystérie, virile, accordée à des temps plus affinés mais moins corrompus, moins barbares que les nôtres, sa musique déploie en corolle des pays qui n’ont jamais cessés d’exister que dans nos entendements obscurcis, des pays qui attendent à l’orée du temps, non dans un lointain fantastique mais dans une proximité extrême : «  Quand le visible devient irréel, tout recomposer de l’intérieur – par où toute action commence ».

71eD8U8NLsL.jpgIl y a donc, pour commencer, le Pays, celui du Cavalier bleu, ici et maintenant, qui n’est hors de portée de nos mains, de nos souffles, que par un sortilège obscur. Ce Pays n’est pas seulement un Etat, ou une Nation, il n’est pas seulement les hommes rassemblés en une communauté de destin, il est une invitation moins soustraite à la totalité du visible et de l’invisible que ne la conçoit d’emblée ce que l’on nomme, sans savoir trop ce que l’on nomme, la « démocratie ». La réalité d’un Pays est plus vaste que toute loi ou jurisprudence ; elle enclôt les hommes, dans leurs diversités et leurs ressemblances, l’histoire et la géographie, dans leurs palimpsestes et leurs arcanes, les faunes et les flores naturelles et imaginaires, et cette sorte de clarté transversale qui frappe à la vitre, au matin ou au soir, et qui semble accordée à une salutation angélique. (Le Roi est alors Roi de cet ensemble, de ce Cosmos miroitant ; et c’est bien pourquoi il convient de le nommer, selon la tradition, Roi de France, et non point, comme par adultération bourgeoise, « Roi des Français ». )

Le Pays, qui n’appartient que pour une part moindre à ce que l’on nomme de nos jours la politique est une réalité poétique et métaphysique, c’est-à-dire une espérance d’universalité. Les abstracteurs modernes veulent nous précipiter dans l’Universel à partir de rien. Cette universalité déclarative leur paraît si parfaite qu’ils s’en prévalent pour renier tout héritage et conspuer toute fidélité. Mais de cet universalisme du vide versé dans le vide, nous voyons surtout les conséquences : clans et tribus fabriquées dans l’urgence, selon une logique publicitaire, et à chaque seconde sur le point de s’étriper. Ce ne sont plus des hommes qui parlent, mais d’absurdes « communautés », figées dans la représentation, dans le spectacle, et défendant leurs fonds de commerce en jouant de l’accusation et du remord. Toutefois, la belle idée d’universalité ne mérite point cette déchéance, dès que le Pays, en un poème ingénu et savant, redonne vie à cette puissance ramifiée, arborescente, qui est le propre de toute pensée vivante, de toute pensée inscrite dans la réalité. Du Pays d’Aquitaine, du pays nervalien, de la Provence ou de la Bretagne comment ne pas voir, que l’Orient vient à nous, en chevaleries amoureuses, mais aussi l’Allemagne romantique ; et suivre le pas du Cavalier bleu, c’est aussi suivre, selon la logique de Yi-King, la voie du Tao, et entrer dans la Chine profonde.

51bi9jIrEML._SX366_BO1,204,203,200_.jpgLe plus lointain s’irise dans la proximité extrême. L’universalité métaphysique se conquiert de proche en proche autant qu’elle s’hérite. «  Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres » disait Nerval. Et les pierres parlent, quelquefois, à la faveur de l’air. A cet entretien de la pierre et de l’air, qui n’est autre que le secret limpide de l’architecture sacrée, Henry Montaigu consacra quelques ouvrages décisifs : Reims, Paray-le Monial, Rocamadour, sans oublier Les Châteaux de la Loire,- qui laissent entrer dans l’entretien le miroitement du cours de l’eau. Le propre de la pensée traditionnelle, ce qui la distingue de la modernité, avant même de parler de métaphysique, est cette présence qu’elle accorde au cosmos, ce site qu’elle éclaire, celui de notre conscience, de notre entendement, entre l’air, l’eau, la terre et le feu. Il n’est point d’édifice traditionnel qui ne soit orienté, qui ne reconnaisse l’ordre de ce qui l’environne, où il doit prendre place, la sienne précisément, en toute beauté, en gloire même, mais sans outrecuider. Il en va de même de la pensée et du chant, orientés toujours, tendus vers l’aurora consurgens, autrement dit vers le Sens, vers l’or du temps, vers cette sagesse matutinale où tout recommence.

L’œuvre est orientation, elle est ce mouvement vers le Matin dont le secret fastueux est contenu dans le couchant : «  Terre d’empire, espace extrême, terre étrange, royaume d’Hélicon au centre du débat, quand je veille au couchant de la ville immobile dont le temple doré décalque l’autre temps. » L’œuvre se distingue radicalement du travail ; et que font-ils d’autre, ces écrivains, ces artistes contemporains lorsqu’ils refusent l’œuvre et parlent de leur « travail », que de se dévouer corps et âme aux « jargons démagogiques », au plus vil utilitarisme ? L’œuvre est cheminement, pérégrination vers le Soi. Ce mouvement qui l’anime, cette émotion, la délivre des systèmes qui prétendent à l’administration de la vérité. Ambassadrice, médiatrice, diplomatique, chemin vers l’intérieur qui est, selon le mot de Novalis, le véritable « extérieur » (de même que l’herméneutique sauve la lettre en la restituant à la luminosité première), l’œuvre est recouvrance du monde vrai que le mensonge obnubile. «  Tout a été disposé en images et en nombres, en symboles et en figures : le royaume de l’extérieur est la figure du royaume de l’Intérieur. Le centre visible n’est pas né des dogmes et des lois mais de l’architecture première, de l’universelle disposition. Il est la maison du Soi, la Demeure, le Chemin, l’Echéance. Il est le Jardin et la Ville : le commencement et la fin. »

9782855651538-fr.jpgL’œuvre d’Henry Montaigu n’est pas un amas de textes, mais la relation d’un voyage, la réponse à un appel, une vocation. D’où son étrangeté dans ces temps sinistres, d’où son exil, à la fois réel et métaphorique. Tels sont les temps que nous vivons que notre plus profonde appartenance est la condition de notre exil. « Etrangers en notre pays lui-même », comme l’écrivait Aragon, mais retrouvant dans cet exil, le sens de la beauté d’être là où nous sommes, dans le paradoxe d’une fidélité qui nous arrache aux faux-semblants. «  J’ai entendu l’appel de l’image visible, signe manifeste de la présence de Dieu. Et j’ai suivi l’interminable voyage à travers les dispositions du Maître d’œuvre, roi de rigueur, messager d’amour primordial ». Ce voyage qui débute avant la phrase écrite, et s’achève après elle, ce voyage irrigué de prières donne accès à une Sapience à la fois sensible et intelligible (et échappant ainsi doublement au jargons démagogique) : «  Pourtant, je n’ignore rien de la nef silencieuse ni de la sainte solitude de la bénédiction du Retour, ni le voyage inouï dans le centre des choses où l’avenir se joue, ni la magie supérieure de l’ordre donné, ni aucune des tendres perfections du recommencement. »

Nous partons d’où, par erreur, nous ne croyons pas être, pour revenir là où nous sommes en vérité, nous partons de l’illusion, de la démesure, pour retrouver l’humilité intransigeante d’une terre ordonnée au ciel… Du Pays que nous aimons, car c’est dans sa lumière propre que nous pensons, que nos phrases à ses paysages s’accordent, qu’enfin nous nous promenons, battant le pavé, ou nous égarant aux orées, disant bonjour aux arbres de notre connaissance, (et quelles écritures sur ces écorces, quelles philosophies dans ces nuages qui apparaissent entre les feuillages !), c’est bien à force de le parcourir, ce Pays, d’y songer, de s’en approprier l’essence, non par le travail ou l’action, mais par l’œuvre et la contemplation, que peu à peu nous nous rapprochons de son centre, de son cœur, qui est véritablement le cœur des mondes, la véritable universalité, dont nous espérons être les hôtes, au double sens du mot, recevoir et être reçu, en mesurant la fragilité de tout cela, sa délicatesse extrême, sa nuance qui échappent aux doctrinaires. «  Car tout centre est une espérance ».

91ZpylAsB9L.jpgEt ce Pays hélas, est paradoxalement loin. Cet « ici-même » est séparé de nous par mille épreuves, à commencer par celle qui doit rétablir en nous le juste sens de la hiérarchie, - celle des « états de l’être », et celle des importances. L’espérance n’exclut pas la lucidité, et « quêteur de la Graal » autant que « chercheur de noises », Henry Montaigu ne s’est pas privé de voir la France contemporaine devenue «  cette hagarde gaupe lectrice du littéral exclusif, avorteuse tout ce qui dépasse le degré primaire et ne peut être traduit en jargon démagogique ». Triste constat que viennent confirmer ces légions de textes écrits, non plus en français mais en traduidu, au point que quiconque s’aventure à écrire en toute liberté, en suivant le mouvement de sa pensée et le génie de sa langue apparaît « suspect ». Plus grave encore, ce refus de tout herméneutique, de tout art de l’interprétation, ce littéralisme qui détruit la lettre qu’il prétend servir. Quant à la démagogie, elle s’est tant et si bien répandue, elle est si bien devenue la norme que tout ce qui lui échappe est inaudible, comme recueilli dans le silence, dans l’éternité même. Et c’est bien par ce recueillement que le triste constat que fait Henry Montaigu ne contredit pas l’espérance. Dans le vacarme silencieux comme la mort, sauve est la voix juste, la voix vivante. «  Tout désespoir traversé engendre une vie nouvelle. Une liberté inaliénable. Aussi, ce règne obscur se défend-il de l’harmonie par le chaos, du chant par la surdité, de la connaissance par l’angoisse. » Mais sauve de l’angoisse est la parole recueillie, la parole saluée de l’autre rive, reçue comme « une rémanence du Royaume », dans ce Songe qui est le maître des songes. «  Pour travailler à la victoire du Maître d’œuvre, je ne puis rien faire mieux que de parler de l’autre rive, depuis cet espace inouï qui est l’Enfance du monde, le royaume médian d’Hélicon. »

Le propre de la Tradition primordiale est de transcender le temps et de pouvoir être toute perdue ou toute retrouvée par la grâce, à chaque instant : « Déployée à l’écart dans sa royauté médiane, mon pays d’Auberhaudes n’est pas un espace imaginaire, c’est une Aquitaine préservée du saccage temporel qui la défigure. » Nulle lamentation, ni même d’excessifs regrets à celui qui combat la tristesse, n’est de mise ; son cœur se brise, mais l’éclat de la brisure éclaire le monde, le reconquiert :  « Le plus souvent passer outre. Le monde serait-il pire qu’il n’est, les contradictions plus flagrantes, l’incohérence plus achevées, le mal plus redoutable – en toi et en dehors – l’Absolu n’en serait pas moins l’Absolu, et l’Absolu est ta demeure. » 

51HhFhFVhqL._SX314_BO1,204,203,200_.jpgLe sinistre labeur du temps est sans pouvoir à qui ne reconnaît pas le pouvoir du temps. Etre catholique et français comme le fut Henry Montaigu, c’est à dire, être, et non pas parler « en tant que » à la manière des idéologues, c’est comprendre qu’il y a beaucoup moins d’incompatibilités en ce monde qu’il n’y paraît (ou que le Diable, le diviseur, ne voudrait nous le laisser croire). Pour sauvegarder le Pays d’Auberhaudes, il faut encore savoir réconcilier les contraires, «  les rétablir par rapport à ce Milieu dont ils sont les expressions complémentaires. Ne les isoler que provisoirement. Ne pas les opposer ». C’est d’opposer ce qui naturellement et surnaturellement œuvre de concert que nous perdons ou défigurons tout. Le poète est celui qui réconcilie l’inspir et l’expir, l’âme et la peau, l’apollinien et le dionysiaque ; et comme un exemple vaut mieux qu’une abstraction, il me souvient que Philippe Barthelet me faisait observer à quel point la France classique était encore vive des chasses sauvages, de ces merveilleux entrelacs de mystères, qui survivront jusqu’aux œuvres poétiques et cinématographiques de Jean Cocteau.

Voici donc tombée une autre opposition scolaire, entre le merveilleux et la raison, entre l’autre monde peuplé d’Anges ou de licornes et ce monde où nous sommes, et que nous demeurons libres de laisser fleurir. Il n’y a point à sacrifier le mystère à l’entendement ni le grand et beau retentissement du cosmos, prenant figure dans les légendes et les épopées, à quelque raison jugée plus « civilisée ». La France classique n’exige point de nous cette répartition supplétive, ce renoncement, ce désenchantement. Le discord entre l’exactitude des formes et les grandes puissances déferlantes de l’image n’est qu’une sophistique maligne. Toute idéologie procustéenne, autrement dit moderne, s’évertue à nous priver de la moitié de nous-même,  de notre part d’ombre et de feu : «  Malheur à la ville qui laisse inemployée cette forge des songes où habite l’extrême lucidité. » L’illusion est de choisir. En toutes circonstances nous gagnons ou nous perdons tout, la raison et le merveilleux, la lucidité et l’ivresse, le pouvoir et le droit, la liberté et l’autorité, le sensible et l’intelligible, la nature et la surnature, l’Eternité et l’instant. Henry Montaigu évoque ainsi «  la condition du Poète, là au milieu ». Etre au milieu, c’est d’abord ne pas déserter. Le poète, que les gens rassis réputent divagant, perdu dans ses nuées « est cet œil ouvert sur la conscience la plus intérieure, centre des choses et du monde ». Le monde moderne quant à lui est périphérique, cantonné dans les marges, les surfaces, les écorces mortes, il est ce monde de déserteurs ontologiques, qui quittent l’être et s’empressent de juger le monde inférieur à l’idée qu’ils s’en font. 

« Déserteurs : ceux qui feignent de tout comprendre pour n’avoir rien à faire – et ceux qui feignent d’avoir tant à faire pour ne rien comprendre ». Or, la poésie, poïein, est à la fois le comprendre et le faire, la gnosis et l’action. Elle est pensée, juste pesée analogique, et elle est chant, musique éolienne, charme orphique renouvelant le pacte immémorial qui nous unit à la création du monde, et laisse en nous, antérieur à l’ontogenèse, le scintillement de la lumière une, de la lumière nue. A cet égard, l’espace de la poésie est en même temps l’espace de la politique, du cosmos, et non point, comme feignent de le croire nos individualistes massifiés, l’expression de quelque chose de privé, ou de subjectif. La poésie ordonne le monde, elle adoube la création, elle fait de la réalité le récipiendaire d’un ordre, d’une harmonie qui nous outrepasse, elle nous initie à la solennité légère du tradere et de la voix du cœur : «  La poésie est de si haute essence qu’elle survit aux dieux, aux formes, aux images ». Heidegger nommait le langage « demeure de l’être », mais encore faut-il que l’être ne soit pas rigoureusement « absenté ».

md30628200939.jpgLes modernes, réduits au travail et à la consommation, radicalement expropriés de tout ce qui importe, sans cesse reconduits à la frontière de l’être, chassés de la relation fondatrice avec le Bien, le Beau et le Vrai, livrés à un relativisme moral qui conduit directement aux camps de concentration, ne seront sauvés que par la nostalgie et le Songe. «  Nostalgie : à travers ce qui demeure – afin de saisir ce qui Est. Songe : une réalité en survivance ». La poésie, ni subjective, ni privée, mais ressource de l’être, splendeur du cosmos, bien commun, exige à la fois d’être récitée et prédite. Toute nostalgie est pressentiment, toute récitation, dès lors que l’on sait par le cœur, est prophétie : «  L’avenir est à une chevalerie inconnue. Attendre tout bonnement le retour du Roi Arthur. Etoiles ensevelie, quel vent vous délivrera ? » Voir, sans se laisser illusionner par le « fanal noir du progrès » dont parlait Baudelaire, la terrible défaite de l’espèce humaine, ce retour à l’animalité, à travers les dérisoires féeries technologiques, reconnaître l’immonde, ce n’est point s’en remettre à demain («  Remettre à demain, c’est s’en remettre aux forces obscures du monde. Plus tard, signifie Jamais »), mais disposer le monde à l’immédiateté prophétique, à ce « tout de suite » qui est le vibrato de la poésie réelle, de l’alliance retrouvée : «  Faire claquer au vent, sur l’étendard, l’immobile signe d’alliance ».

Ainsi, se délivrer du travail, pour reconquérir l’œuvre, s’affranchir du divertissement, pour retrouver la liberté de la contemplation, c’est aussi « réconcilier, comme dans les romans de la Table Ronde, l’Aventure avec le Silence. » Oeuvre décisive, providentielle, dans un monde planifié, réglementé à l’extrême, contrôlé, et soumis à une incessante pollution sonore. Lorsque le monde redevient Aventure et Silence, tout est possible, tout est vrai, à commencer par ce qui échappe au temps profane :  « Le chant des femmes à la fontaine témoigne de cet insaisissable bonheur  dont l’Histoire ne tient nul compte, et qui fait qu’elle n’est qu’une duperie. ». L’Aventure et le Silence sont au creux de l’être, dans l’orbe du jour, dans le sans-fond de la saison qui délivre en pluies, en clartés, en feuilles et en fleurs, un aspect de la beauté qui tournoie dans son immobilité centrale.  Loin de vouloir retourner à quelques moments antérieurs de notre déclin, comme le veulent les réactionnaires, la poésie, telle que l’exerce Henry Montaigu est annonciation de ce qui jamais ne cessa d’être, sinon dans ce monde spectral dont on devrait s’impatienter de voir la fin : «  A présent, nous avons hâte de finir, le devoir une fois fait, car comment penser que la statue de sel peut survivre au déluge… N’est-il pas temps de chanter les splendeur de la mort, l’ouverture des portes et l’essentielle voie du grand Retour ». Mais alors, il ne s’agit plus de la mort de la vie, mais bien, au sens le plus strictement initiatique, de la mort de la mort, autrement dit de la renaissance immortalisante. La crainte n’est plus à l’ordre du jour, la fin de ce monde est déjà derrière nous, ce mal qui n’est que l’absence du Bien, n’a plus d’autre empire que celui du rien qu’il confine à disparaître : «  Les trônes pourris s’effondrent, et les fallacieux pouvoirs de la conjuration nocturne sont voués à la dissolution. L’Empire du Matin se prépare dans la lumière inaperçue, et les nouveaux rois sont déjà parmi nous. »

imageshmroc.jpgTout se joue à partir de la lumière inaperçue. La lumière est présente, elle est dans l’être-là, elle est l’existence pure, l’acte d’être de toute chose, ce n’est que l’absence qui nous en tient éloignée, ce n’est que notre regard qui défaille. Rien ne manque, tout est magnifiquement présent, chaque seconde est d’une beauté stellaire, chaque regard échangé nous reconduit à l’amitié divine, tout est déjà sauvé, il nous suffit de la reconnaître, d’opérer à la silencieuse révolution de la reconnaissance. Mais quelle force alors est exigée de nous ? Quelle force étrange, sans égards pour les volontés qui nous étouffent, pour les convenances, les attributions sociales, les mœurs grégaires ? Quelle force légère pour nous libérer du « Gros animal », des fausses responsabilités et des fausses hiérarchies ? «  C’est que la littérature certifiée a fait son temps. Il faut sauver la poésie d’un naufrage culturel sans exemple. Que l’ambition du poète soit démesurée – et sa désobéissance absolue. Nous sommes tous responsables de ce que le système survit au désenchantement général. Nous répétons inlassablement les lourds mots d’ordre de l’héritage bourgeois dont la substance est depuis longtemps dilapidée. Refuser ce faux service. Refuser l’embarquement. Substituer à la révolution du bruit, la révolution du silence. »

La gnose, non le gnosticisme des sectes qui vitupèrent contre le monde, qui haïssent le sensible, mais la gnose nervalienne, qui se dit dans le pur idiome français, et non en jargons puritains, la gnose qui n’est pas volonté de pouvoirs, mais puissance du silence, la gnose qui approfondit la croyance et diffracte la croyance, s’y accorde, comme la voûte romane s’accorde au chœur, la gnose profonde comme l’attente, profonde et haute, à la fois crypte et flèche lancée vers le ciel, surgit alors d’une immédiateté retrouvée, d’un acte d’être, que rien ne peut nous arracher, sinon l’inadvertance, l’oubli ou le dédain. Mais ne méconnaissons pas, dans l’esprit moderne, cette persistance du dédain. Ces faramineux démocrates, si soucieux d’égalité, si constant dans l’exécration de toute « supériorité » héroïque ou sacerdotale, vivent dans l’aura d’un prodigieux dédain, celui de leurs semblables, certes (et ces dédains réciproques nous font une société torve et méchante) mais aussi dans celui du monde, de la nature même. Plus encore qu’accusateur, effondré, dépressif ou hargneux, plus encore que vain, futile ou fondamentaliste, le moderne est dédaigneux. Que lui font les œuvres de la nature ou de l’homme ? Que lui vaut ce qu’il ne peut acheter ? Quelle importance pour lui ces cathédrales, ces poèmes, ces forêts, ces mers qui ne lui parlent pas de lui-même ? Son dédain des physiques et métaphysiques anciennes est à la mesure de son enthousiasme pour les « thérapies » qui flattent sa subjectivité. Ce dédain est la condition même de ce que Hannah Arendt nommait la « banalité du bal ». Ne rien savoir, ne rien voir, vivre sans nostalgies ni fidélités, se persuader que « rien n’ est vrai » puisque « tout est relatif », c’est bien à cette forme d’agnosticisme que s’oppose la gnose du Prince d’Aquitaine, la gnose poétique, qui loin de détenir le Vrai et le Beau s’achemine vers eux, faisant de son cheminement un chemin de beauté et de vérité. «  El Desdichado, le prince d’Aquitaine : les quatorze vers du sonnet de Nerval font le centre d’une littérature où domine la perspective gnostique. De Chrestien de Troyes à Maurice Scève, de Rabelais à Béroalde de Verville, de Ronsard, à Cyrano de Bergerac. »

imageshmport.jpgLe poète est là « au milieu », au centre de tous les espaces-temps pour en sauvegarder la respiration, et le poète est aussi au milieu de nous qui ne le voyons pas. Le poète est au milieu de la France, alors que, dans la société (mais la société n’est le Pays, loin s’en faut !) les affairistes en tout genre occupent la première place, en marge de l’être. Là au milieu est la pure existence, la simple extase d’être, de recevoir. Ce « déjà là », cette éminente sagesse innocente d’être Soi, cette immédiateté, cet « éclair dans l’éclair » dont parlait Angélus Silésius, n’est autre que « la foudre iconographique de l’Intellect divin » qui nous prescrit d’écrire l’éclair et non la durée.

Par un paradoxe admirable, le propre de la condition humaine, sa déchéance essentielle, est de devoir infiniment aller à la recherche de ce qui est. Ce qui est, non seulement le plus proche, mais le plus intime est au plus loin : ce sont pérégrinations et tribulations infinies pour y atteindre. L’ésotérisme bien compris ne dit rien d’autre ; la sagesse ultime, celle qui advient au terme de l’initiation , après maintes épreuves, voyages, bouleversements de la conscience et de l’âme, la sagesse qui récompense l’ odyssée est à l’intérieur, non seulement ici-même, d’où nous partons pour le retrouver, mais au cœur le plus secret de l’ici-même, en son abîme lumineux, torrentueux, d’où s’élèvent les figures, les archétypes, les Symboles, oiseaux de vent et d’écume, volant à contre-force des cascades !

 L’œuvre de Henry Montaigu est un graduel. Mais qu’est-ce qu’un « graduel » ? François Cheng nous le dit en parlant des paysages chinois, de la montagne vide, de l’apesanteur de la neige et de la flamme, de la Foudre et du Vent : la nature est le graduel de la surnature, l’intelligible est la fine pointe du sensible.  Telles sont les métaphores du passage de la doxa à la gnosis, de l’exotérique à l’ésotérique. Nous retrouvons ce graduel « taoïste » dans le poème du Roi Dormant d’Henry Montaigu. La Royauté n’est pas une idéologie, une représentation, ni une administration du réel, elle périclite dès lors qu’elle s’extériorise, sitôt que l’Autorité dont elle témoigne s’absorbe et s’étiole dans le pouvoir qui la manifeste. L’auctoritas, telle que la conçoit Henry Montaigu est bien, comme le rappelle Philippe Barthelet, la vertu qui accroît, autrement du l’art du jardinier. Le déclin de l’Autorité juste, de l’Autorité légitime coïncide avec ce que Jean Tourniac nommait l’exotérisme dominateur, le triomphe de la lettre morte, fondamentaliste, qui n’est rien d’autre qu’une forme vindicative de la superficialité, un ressentiment moderne. Ce déclin, ce durcissement, cette « solidification », selon la terminologie guénonienne, n’est pas d’aujourd’hui. On pourrait dire qu’elle est une tentation permanente, une superstition immémoriale. Lao-Tzeu, déjà en décrivait le processus : « Après la perte du Tao, vint la vertu. Après la perte de la vertu vinrent les bons sentiments. Après la perte des bons sentiments vint la justice. Après la perte de la justice restèrent les rites. »

A rebours de ce déclin, le Cavalier bleu va à la rencontre d’un autre monde qui est identique à notre monde, sauf la pesanteur. C’est le cœur léger, de voltes en révoltes heureuses, qu’il faut  recevoir l’œuvre de Henry Montaigu, mais avec une révérence particulière pour celui qui tint plus haute que sa vie la vérité vivante, - c’est ainsi qu’il faut lire ces « fragments d’une longue marche, pages arrachées aux tumultes d’une épopée intérieure, aux batailles avec les fantômes et les témoins, les ombres et les lumières. Course précipitée avec très peu de temps de halte, dans une vie qui ne tient qu’à un fil et dont le harassement est la tentation. »

Luc-Olivier d’Algange

vendredi, 06 novembre 2020

UPCOMING: 'Guillaume Faye: Truths & Tributes' by Pierre Krebs, Robert Steuckers and Pierre-Émile Blairon

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UPCOMING: 'Guillaume Faye: Truths & Tributes' by Pierre Krebs, Robert Steuckers and Pierre-Émile Blairon
 
Guillaume Faye was a visionary and a prophet. Like the damned poets for which romantic France is famous, he saw what others refused to see, and he named what others pretended did not even exist.
 
He was certainly no saint and like a true artist liked to imbibe and paint imposing mental images of the future with a brushstroke unmistakably his own. His character was consistently rebellious in the service of a higher ideal: the defense of his race and culture against the onslaught of self-imposed ethnomasochism, forced multiculturalism and aggressive Islamization.
 
In this book, important personages from the Right pay tribute to Faye’s outstanding career as a speaker, writer and pro-European activist. With all its ups and downs and in its lyrical grandeur, Faye’s life truly inspires all of us who strive to make a difference in our motherland — Eurosiberia. Faye was an awakener, who paved the way on which we must march to final victory and liberation.
 
 
La traduction et la diffusion mondiale dans langue de Shakespeare du petit livre d’hommage à Guillaume, avec les contributions de « l’oncle Bob » Steuckers, Pierre-Émile Blairon et Pierre Krebs, véritable témoignage pour l’histoire où on remet salutairement beaucoup de pendules à l’heure.

samedi, 31 octobre 2020

Le Songe impérial de Dominique de Roux

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Luc-Olivier d’Algange:

Le Songe impérial de Dominique de Roux

         «  L’existence, c’est quand l’être envoie en exil une expérience particulière de lui-même, qui devient alors souvenir, mémoire, volonté ou désir de retour, sinon revenir. Exister, c’est donc être en exil par rapport à l’être, s’en souvenir et tout sacrifier au retour, ressusciter les choses mortes. Reconquête de tout un art, d’un esprit de renaissance. »

Dominique de Roux

La portée poétique et métaphysique d’une œuvre tend à demeurer méconnue de ceux qui n’en retiennent que la figure humaine qu’elle dessine et le génie du style, en oubliant ce dont il est question, l’action que le Songe précipite comme une matière ardente dans ces conditions nécessaires que sont un destin d’homme et un art d’écrire. Il existerait ainsi, dans une zone antérieure à l’œuvre, comme le sceau d’une empreinte invisible. Qu’en est-il du sceau de l’œuvre de Dominique de Roux ? Quelle est sa mise-en-demeure ? De quelle nature, ouranienne, héliaque, impériale, est l’invisible dans ce que nous voyons d’elle, de ces images qu’elle fait apparaître ? Qu’en est-il des mythes et des Symboles ? Quelle attente ardente brûle dans ces phrases ? Et pour qui ? Une œuvre, et surtout une œuvre laissée en suspens, n’est-elle pas une courbe qui débute avant la page écrite et s’achève après elle ? Faute de se poser ces questions, la littérature des littérateurs, ou des idéologues, ce qui revient au même, nous rattrape, et nous en sommes réduits à juger et à jauger l’œuvre selon des normes sommaires, stéréotypées, grégaires.

le-cinquieme-empire-1239636-264-432.jpg        L’œuvre de Dominique de Roux témoigne d’une stratégie de rupture, mais rupture pour retrouver la plénitude de l’être, à laquelle, selon la théologie apophatique, « tout ce qui s’ajoute retranche ». Il faut donc rompre là, s’arracher avec une ruse animale non moins qu’avec l’art de la guerre (et l’on sait l’intérêt tout particulier que Dominique de Roux porta à Sun Tsu et à Clausewitz) pour échapper à ce qui caractérise abusivement, à ce qui détermine, et semble ajouter à ce que nous sommes, alors que la plénitude est déjà là, dans « l’être-là », dans l’existant pur, lorsque celui-ci, par une succession d’épreuves initiatiques, de ressouvenirs orphiques, de victoires sur les hypnoses léthéennes, devient le témoin de l’être et l’hôte du Sacré.

         La radicalité de Dominique de Roux, ses provocations de Moderne anti-moderne, ne s’expliquent pas autrement : il faut aller au cœur de l’être, résolument, encourir le blâme pour s’établir souverainement dans ce qui nous appartient de toute éternité, s’y établir pour en devenir l’hôte et ne point laisser prise à ce qui, par l’usage quotidien, nous dépossède de sa claire vérité. N’hésitons point alors à encourir le reproche que certains firent à Dominique de Roux : de parler de lui-même en parlant des autres, - reproche mal fondé au demeurant car à parler de ce qu’une œuvre met en mouvement, de ce qu’elle suscite, à s’éloigner du texte et de la biographie, de la linguistique et de la psychologie, ou encore de l’idéologie, qui furent longtemps les seules grilles d’interprétation des critiques ( mais que voir et que vivre derrière des grilles ?), à s’évader de la fausse objectivité où s’exacerbe jusqu’à l’hybris la vanité du savoir, c’est bien une humilité que nous retrouvons, celle de laisser l’œuvre agir sur nous, d’en recevoir, pour nous-mêmes, ce qu’elle veut nous donner, de la lire comme si elle n’avait été écrite que pour nous, de suivre les pistes qu’elle nous indique au lieu, du haut de notre science, de la vouloir démonter, déconstruire, expliquer, comme si nous savions mieux que l’auteur ce dont il s’agit !

Longtemps Dominique de Roux fut notre aîné ; et voici, depuis quelques années, qu'il est notre cadet, qu'il nous devance déjà et encore de sa juvénilité, nous rappelle aux audaces essentielles, nous invite à découvrir et à défendre d'autres oeuvres que la nôtre et nous délivre, par cela même, de la mécanique odieuse de la subjectivité, de cet enfermement dans le « moi », autrement dit, de la « psychologie des larves » dont parlait Novalis, pour solliciter en nous ce songe de grandeur, cette nostalgie impériale qui veut le monde plus grand que ce que nous en pouvons penser. Nous gardons le souvenir des découvertes, des « missions de reconnaissance », où il nous précéda,  de l’aventure prodigieuse des Cahiers de l’Herne, de son ultime revue Exil, où nous retrouvions tout ce qui, ces dernières années, nous avait requis, d'une requête tout autant métaphysique que littéraire, Pessoa, Julius Evola, Valery Larbaud, Knut Hamsun, Céline, Raymond Abellio, Gombrowicz, et parmi les contemporains, Jean Parvulesco, André Coyné, Matthieu Messagier, Patrice Covo…  Les poètes et leurs intercesseurs, les aventuriers du Logos, les « calenders », selon le mot de Gobineau, les Exilés, car depuis que le monde se montre tel que nous le connaissons, les Fils de Roi  sont toujours en exil. Qu’en est-il de l'exil, non point dans l'ailleurs mais dans l'ici-même ?  Qu'en est-il de l'exil ontologique, et non point circonstanciel ou historique ? (1)

71zEV3-Da9L.jpgL'exil, dans un monde déserté de l'être, dans un monde de vide et de vent, où toute présence réelle est démise par sa représentation dans une sorte de platonisme inversé, est notre plus profond enracinement. Et ce plus profond enracinement est ce qui nous projette, nous emporte au voisinage des prophéties. «  Etre aristocrate, que voulez-vous, c’est ne jamais avoir coupé les ponts avec ailleurs, avec autre chose ». Cette fidélité aristocratique, qui scelle le secret de l’exil ontologique, autrement dit, de l’exil de l’être en lui-même, dans le cœur et dans l’âme de quelques uns, est au plus loin de la seule révérence au passé, aux coutumes d’une identité vouée aux processions funéraires : «  Je ne me dédouble pas je cherche à multiplier l’existence, toujours dans le flot des fluctuations, vérités et mensonges qui existent, qui n’existent pas, au bord du langage. »

L’héritage, alors, n’est plus un poids, un carcan de convenances mais un recours, une puissance à celui qui sait de par ses choix « être toujours et partout en territoire ennemi ». Etre en exil, c’est-à-dire au plus proche de l’être, au bord du langage, c’est être offert, comme en sacrifice, à la possibilité d’inventer une écriture dont le tracé, de crêtes en crêtes, d’énigmes en clartés, ravive le pouvoir de « protéger le ciel le plus haut, autrement dit, sa tradition ». Rien de moins conservateur, toutefois, que cette sauvegarde de sa tradition ; nul repli, fût-il stratégique, sur des positions obsolètes. Aux guerres frontales, qui, de notre côté, ne peuvent qu’être perdues, Dominique de Roux préfère les guérillas nuancées de logique taoïste, d’un « ethos » à la Sun Tsu qui feront de cet « anti-moderne » une figure décisive de l’ultra modernité, -autrement dit de la modernité au sens rimbaldien : celle de « l’étincelle d’or », de la fulgurance imprévisible. D’où l’importance de se garder d’être « inébranlable dans ses concepts, catégorique dans ses déclarations, clair dans ses idéologies, féru dans ses goûts, responsable dans ses dires et dans ses actes, précis et cristallisé dans ses manières d’être.»

         Seuls pourront, en territoire ennemi, prolonger ce qui doit l’être, « le plus haut ciel », ceux qui refusent d’endosser un rôle, de se revêtir de la livrée ou de l’uniforme, de simplifier ou de schématiser leurs pensées ou leurs croyances à toutes fins utiles. Ce qui importe n’est point la doxa mais la gnosis, non point la représentation mais la présence réelle, non point l’eau croupie de la citerne mais l’eau vive, non point les mots mais la parole : «  Le présent, donc, le passé ainsi que l’avenir d’une littérature qui est celle dont nous assumons les destinées sont chacun pris à part et tous ensemble, le temps d’un seul et même combat. Le combat de la parole contre les mots, du pouvoir d’intégration contre les puissances de la désintégration, et c’est là le mystère ultime de la parole d’Orphée déchiré par les chiens d’Hécate que sont les mots laissés à eux-mêmes ».

Loin d’être soumission aux prestiges fallacieux de la lettre, à la fascination des « signifiants » et à leurs structures immanentes, l’écriture de Dominique de Roux, au sens où lui-même parlait de l’écriture du Général de Gaulle, ressaisit dans un même combat le passé, le présent et le futur, la nostalgie orphique et le pressentiment sébastianiste, ressaisit, ou plus exactement refonde, la fondation étant aussi fusion dans le creuset alchimique de l’existence voulue comme expression de l’être, le Sens lui-même, le fluidifiant, lui restituant ses impondérables, ses fugacités tremblantes, ses chromatismes insaisissables qui sont le propre de la parole, c’est-à-dire du Logos lorsque de celui-ci ne se sont pas encore emparés les idolâtres et les abstracteurs.

         9782268034195.jpgEcrire sera ainsi pour Dominique de Roux cette action subversive, « ultra-moderne » qui consiste à retourner à l’intérieur des mots la parole contre les mots, à subvertir, donc, l’exotérique par l’ésotérique et à ne plus s’en laisser conter par ceux-là qui oublient que la parole humaine voyage entre les lèvres et les oreilles, comme sur les lignes ou entre les lignes, qu’elle voyage entre celui qui la formule et celui qui la reçoit, comme entre la vie et la mort, le visible et l’invisible : ce profond mystère qui se laisse sinon éclaircir, du moins comprendre, par la Théologie.

         L’ardente polémique contre les diverses cuistreries plus ou moins universitaires qui prévalaient alors, loin de relever seulement d’une joyeuse humeur mousquetaire, se fondait, on ne le vit pas assez, sur une autre vision du langage et du monde, autrement dit de l’écriture comme « praxis » du haut et du profond, du lointain  et de l’immédiat, destinée à lutter contre l’obscurcissement de l’être, contre cette banalité et cet ennui, toujours aux aguets, qui nous envahissent à la moindre inadvertance.

Dominique de Roux fut ainsi bien davantage que « le plus grand éditeur de l’après-guerre » selon la formule perfide de Jean-Edern Hallier qui dut avoir quelque difficulté à comprendre que l’on pouvait être un écrivain de grande race sans être exclusivement tourné vers soi-même. « Editeur », au demeurant, fût-ce « le plus grand » suffit mal à définir l’action de Dominique de Roux dans ce domaine pour autant que sa méthode, si méthode il y eut, fut d’abord de prolonger, de prouver par des actes, ses admirations. Editeur, Dominique de Roux le fut non par défaut mais par surcroît.

Par surcroît aussi, la politique, sujet litigieux. Disons simplement, avant d’en revenir à l’écriture, qu’il n’y a plus à discutailler de son prétendu « fascisme » dès lors que l’on sait que tout ce qui s’est opposé, s’oppose ou s’opposera au monde comme il va globalement a été, est, ou sera traité de « fasciste » par les adeptes de la loi du plus fort et qu’il n’y a pas de rébellion, de « contre-monde », fussent-ils purement contemplatifs, qu’il n’y a pas de métaphysique ou d’esthétique rétives au règne de l’argent et de la technique qui ne seront traités de « fascistes » par les défenseurs, pathétiquement dépourvus d’imagination, de l’ordre établi, comme naguère on réputait hérésiarques Maître Eckhart ou Giordano Bruno. Comme si le fascisme réel, le nazisme opérationnel ne furent pas aussi et d’abord de lourdes collusions entre l’esprit grégaire et les puissances de l’argent et de la technique !

000978428.jpgDes temps où il fut notre aîné, Dominique de Roux nous incita à donner forme à notre dessein. Devenu notre cadet, lorsque nous eûmes dépassé la frontière des quarante-deux ans, son œuvre nous fut cette mise-en-demeure à ne point céder, à garder au cœur la juvénile curiosité, à déchiffrer, dans son écriture aux crêtes téméraires, le sens d’une jeunesse qui, suspendue trop tôt dans l’absence, ne peut finir.  Il y a une écriture de Dominique de Roux, un style, un usage de la langue française en révolte contre cette facilité à glisser, avec élégance, mais sans conséquence, sur la surface du monde. On s’exténue à condamner ou à défendre sa plume de « polémiste d’extrême-droite », alors que ce qui advient dans ces bouillonnements, ces ébréchures, ces anfractuosités n’est autre que la pure poésie.

Sauver la poésie de ce qu’en font les poètes de laboratoire ou les poètes minimalistes ou illettrés, redonner la poésie à la prose et la prose à la poésie ( et je ne vois nul texte dit de « poésie » plus digne du beau nom de poème que La Maison jaune, texte inclassable, lapidaire et mystérieux) ; retrouver de la poésie un à un les pouvoirs, tel fut, semble-t-il le dessein de Dominique de Roux, - d’où l’absurdité de vouloir juger de ses œuvres selon les normes du genre romanesque ou de la prose française néoclassique.

La poésie est aussi présente à chaque page des romans et des essais que du journal et de la correspondance ( dont l’excellente biographie de Jean-Luc Barré nous livre maints extraits inédits) qu’elle est absente de la plupart des recueils de poèmes des « poètes » patentés par  les satrapes du texte à lignes irrégulières qui officièrent alors dans la régulation des petits bouts de proses vantardes qui n’emportent rien sinon la pose de celui qui consent à ne rien dire, à ne rien évoquer, à s’en tenir rigoureusement en deçà du péril lyrique et liturgique du langage en cultivant de molles ambiguïtés par l’utilisation de métaphores discrètes, bien policées, insoupçonnables de moindres « accointances » avec le Sacré, avec le mythe ou avec le tragique, - autrement dit, avec la vérité orphique que l’enfer du décor où nous vivons nous dissimule alors qu’elle est, cette vérité, la seule à pouvoir dire en même temps notre destin et notre anti-destin, notre monde ( c’est-à-dire notre exil) et ce contre-monde qu’il nous faut ourdir en faveur de l’être et contre le néant.

C’est donc bien vers l’écriture de Dominique de Roux qu’il nous faudra nous tourner comme lui-même se tourna par un livre ardent vers l’écriture du Général de Gaulle : écriture des épicentres, non point cette écriture diurne, cette écriture de l’après-midi, coulée d’évidences en évidences au rythme du canotage mais bien une écriture nocturne, s’enroulant autour d’une métaphore solaire, mais d’un soleil en voie de création. D’abord l’Image, et ensuite les mots : «  Ne servir que sa vision ». La rencontre éblouie avec d’autres œuvres, venues là comme des « confirmations », selon le mot de Philippe Barthelet, lui permettra précisément d’échapper au déjà formulé, au banal, au stéréotype et d’aller chercher l’impondérable entre l’œuvre et celui qui la reçoit : ce passage où le Verbe devient silence. L’espace de la passation des pouvoirs, la zone philosophale et « diplomatique » n’est pas le moi fictif, la subjectivité dont le triomphe nous réduit à l’état de mécanique, mais l’expérience métaphysique du Verbe. Ainsi la confrontation explicite avec d’autres œuvres, avec l’encre de sang d’autres « horribles travailleurs » devient fondatrice d’une vérité et d’une liberté essentielle.

81CKBFJlZLL.jpgRien n’importe que « la saison mystérieuse de l’âme». Toutes nos luttes, nos impatiences, et notre solitude conquise et notre exil, nos œuvres, qui ne sont ni des victoires ni des défaites, tout cela, non seulement au bout du compte, mais dès le départ ne vaut que pour ces retrouvailles légères : « Je viendrai en janvier. Je viendrai longtemps. Vous me parlerez encore des jardins et des hommes… dans cette petite salle blanche du monastère qui sent la pomme et le grain, sur cette colline de silence et de beauté, parmi les pluies qui tressent tout autour une saison mystérieuse. Je vous écouterai. Vous calmerez ma foi clignotante comme une étoile. J’enserrerai votre trésor comme un écureuil entre mes mains. »

Dominique de Roux ne fut ni « fasciste » ni « réactionnaire » comme le disent les imbéciles mais anti-moderne (ce qui est tout autre chose et peut-être le contraire) ; et anti-moderne, il faut bien reconnaître qu’il y a de bonnes rasions de l’être pour peu que l’on soit sensible à l’âme des êtres et des choses, à leurs « saisons mystérieuses ». Substituant le confort à la beauté, la prédation à l’héroïsme, le pouvoir de l’argent (qui rend également esclaves les dominants et les dominés) aux jeux divers de la puissance et de la gloire, le monde moderne est cette lèpre, cet enlaidissement général de tout par tous les moyens, y compris ceux de la morale déchue en « moraline », pour reprendre le mot de Nietzsche.

Antimoderne en morale, c’est-à-dire ultra-moderne pour ce qui est de l’inventivité littéraire, penseur paradoxal, c’est-à-dire littéralement en marge de la doxa, de la croyance commune de son temps, aimant le heurt des contradictions, Dominique de Roux fut, à sa façon, le parfait représentant de sa lignée alors que d’autres, qui ne sont point idiots, le voient en rebelle à toute convenance héritée. Or, s’il fut l’un et l’autre, fidèle et rebelle, ce ne fut pas même alternativement mais en même temps, c’est-à-dire dans l’éternité qui, pour éternelle qu’elle soit, ne nous est donnée que par brusques échappées, semblables à ces rafales qui, dans leurs embruns, nous étourdissent.

Dominique de Roux fut cet aristocrate anti-moderne, ce fidèle, ce chevalier, dans le geste même qui affirme la liberté absolue : «  Un nouvel équilibre est à conquérir dans la fièvre » ou encore : «  Il faut rester des hommes libres… Jamais je ne me laisserai prendre dans ma vie à quelque parti que ce soit, droite gauche centre vert bleu hormis celui de l’amitié, de la violence de l’amitié, ses traits bien fermes, ses grandes passes d’ombre, ses vivacités nerveuses, ses inconnues, ses droits. »

283.2541567696_450_285.jpgA l’exigence morale qui consiste à ne pas être là où les autres vous attendent correspondra une écriture aux incidentes imprévisibles où les mots inattendus, dans leurs explosions fixes, captent les éclats du pur instant : «  Par rapport à l’écriture, ni loi, ni science, pas même une destinée ». L’héritage comme force motrice, élan donné, s’oppose à la destinée, forme consentie de la soumission. Du peu de liberté qui nous reste, l’anti-moderne ultra-moderne veut étendre le champ d’action et les prestiges secrets pour aller vers la réalité, tracé de lumière entre deux ténèbres : «  Retrouver la réalité, aller vers le réel, l’élémentaire, vers la mort prévue de l’homme et vers l’homme secret qui vit encore, vers sa réapparition dans la forme nouvelle, dans l’éternelle jeunesse de l’antiforme éternelle ».

S’il faut « jeter par-dessus bord les totems et les tabous de la tribu », c’est-à-dire devenir, selon la  formule d’Al-Hallâj  « un Unique pour un Unique », s’il faut, en même temps, accompagner « la longue marche de l’Occident à son propre être, au-delà du déclin », ce ne saurait être sans le dévoilement de l’écriture par elle-même, où plus exactement, sans le voilement de l’écriture par l’Ecriture qui accomplit à travers elle cette « intelligence prophétique de l’Histoire » cette « expérience du salut, secrète, existentielle » que Dominique de Roux évoquait à propos du Général de Gaulle.

Ecrire, alors, ce n’est plus s’évertuer, dans le néant du sens, à composer un « texte », lui-même destiné aux thanatopracteurs virtuels, universitaires ou journalistes, mais laisser œuvrer en soi la « vague d’assaut », l’action théurgique, d’un « certain retour à la vie ». Ces vagues, toutefois, ne sont pas un vain tumulte mais orbes venues d’une immobilité centrale, d’un cœur de calme infini, là où règnent « les Forts, les Sereins, les Légers » de L’Etoile de l’Alliance, évoquée par Stefan George. « Maintenant, les cercles sont plus lents et plus hauts, c’est le temps de l’exil, de l’écriture ».  Le sens de la tradition, de la fidélité à l’appartenance se révèlent dans la distance et dans la solitude. L’écrivain doit être séparé du monde « pour qu’il lui faille l’imaginer à nouveau et l’aimer autrement, l’unifier et en éclairer toutes les causes, le pénétrer, le vaincre intérieurement, le régénérer. »

Pour témoigner du monde, il faut le porter en soi, et pour le porter en soi, il faut s’en détacher. La politique et l’écriture dévoilante sont à équidistance de ce détachement qui permet de « transcender abruptement l’actualité immédiate, de nouer avec le passé le fil rompu, d’appliquer un De Monarchia. » Point de retour à Ithaque sans l’arrachement, le déracinement, sans l’exil dans le vent et la mer qui nous revêt de « la livrée majeure de l’Esprit ».

dominique_de_roux02_450.jpg« L’exil n’est pas une autre demeure. Il est séparation d’avec notre demeure. L’exil s’accompagne de la volonté de retour. C’est le visage dans les mains de l’homme séparé de lui-même (…) Et si la grande poésie arrache au monde, le développement de l’exil ne concerne pas seulement l’expérience de celui qui le vit, il abandonne les organisations têtes baissées vers la flamme et commence une vie nouvelle, cherchant la passe. »

Cette « passe », impériale et portugaise, passe vers l’écriture à travers la politique et non subordination de l’une à l’autre, comme il en advient aux écrivains dits « engagés ». Loin d’être ce retour contrit à l’Histoire et au collectif des clercs hantés par la conscience malheureuse ou mauvaise, l’engagement de Dominique de Roux se trouve être exactement contemporain de son plus radical désengagement, de sa perception d’un au-delà de l’Histoire, véritable et seul objet de l’enquête : « Le Portugal, parce qu’il croit aux réalités finales a compris, quand le reste de l’Afrique est livré au désordre, que dans le continent noir il ne fallait pas seulement avancer en espace mais aussi en esprit (…). Quand l’histoire européenne est pleine de peuples morts ou moralement détruits par le temps, le Portugal, refusant d’échapper au temps humain, qui est aussi une manière d’échapper aux exigences de la réalité, fait coexister dans son espace planétaire, une réalité humaine universellement pensée et prétendant agir sur l’Histoire ».

Ne pas échapper au temps mais le transmuter de l’intérieur, tel sera le propre du Cinquième Empire que Dominique de Roux entrevoit. C’est aussi toute la différence entre la Révolution et la contre-révolution qui veulent échapper au temps en le niant, en refusant le palimpseste du réel et ce « contraire de la révolution » qu’évoquait Joseph de Maistre qui vainc le temps en opérant à sa transmutation alchimique, providentielle. L’écriture de Dominique de Roux accompagne et souvent précède ces étapes successives, ou ces stations de la conscience où la conscience individuelle devient le miroir ardent de la conscience du monde. A la globalisation uniformisatrice, Dominique de Roux n’oppose pas ces vieilleries du modernisme que sont le nationalisme, le racisme, le pétainisme mais une autre universalité qui est celle du palimpseste, de la mémoire libérée de ses propres représentations, de la mémoire rendue à sa matière fusible, chatoyante et dispersée.

2068280-gf.jpgLe révolutionnaire comme le contre-révolutionnaire sont des nihilistes : ils nient la mémoire réelle, ils veulent, dans l’hybris de leur volonté, conformer le monde à leurs plans : hybris de ménagère et non de conquérant. Il faut défendre sa vision du monde ; mais telle est la limite du colonialisme, il convient que les mondes conquis, et même le monde natal, nous demeurent quelque peu étrangers. Cette étrangeté discrète et persistante est la condition universelle de l’homme que les planificateurs modernes ont en horreur et dont ils veulent à tout prix départir les êtres et les choses au nom d’un « universalisme » qui n’est rien d’autre que la plus odieuse des hégémonies, la soumission des temporalités subtiles de l’âme au temps utilitaire, au faux destin de l’Histoire idolâtrée, à l’optimisme stupide, au nihilisme béat.

Le « code secret du fado », la saudade qui « projette les êtres et les choses hors du temps », sera pour Dominique de Roux le signe du retour, l’aperception directe, en mode visionnaire, d’un horizon paraclétique où s’opèrent les noces de l’eau mercurielle et du feu apollinien, de la nostalgie et du pressentiment : «  Le Cinquième Empire ? L’Empire de la Fin d’après la fin, quand toutes les choses humaines auront été consommées (consumées) et ce qui apparaîtra de l’homme alors, ce sera ce que l’homme aura passé l’histoire entière à gommer, et qui lui reviendra : sa ressemblance. »

Que l’homme soit enfin, et au-delà de toute fin, à sa propre ressemblance comme à la ressemblance de son empire infime et infini sur les êtres et les choses, que notre solitude soit enfin signe et condition de cette amitié divine qu’évoquent Maître Eckhart et Rûmî, qu’une ombre jetée, qui est pure transparence, « antiforme éternelle », entre le monde et nous advienne pour nous réconcilier, l’écriture de Dominique de Roux nous en persuade d’autant mieux qu’elle devance, par un Songe (creuset de la réalité) toute démonstration et toutes arguties : ainsi à la pointe du Songe comme à la pointe du Calame, l’écriture de l’Empire « universel, missionné pour l’éternité » sera désormais  « comme fondu dans l’immensité océanique de son rêve, non point âge de conquérants ou de bâtisseurs, mais de découvreurs, de messagers, de navigateurs sans fin tenant leur raison d’être et leur force de cette absence de fin. »

Le Cinquième Empire appartient au passé autant qu’à l’avenir et quand bien même son attente semble déçue, il appartient encore au présent, à cette « lumière qui persiste identique à elle-même derrière le film » pour reprendre la formule de Nisargadata Maharaj. L’une des énigmes du Cinquième Empire se trouve  paradoxalement chez Gombrowicz dont le parti pris anti-idéologique, le mépris de toute forme collective, l’aristocratisme libertaire sont précisément les plus profondes raisons d’être. C’ est que l’Empire, pour Dominique de Roux, loin d’être un super-état (c’est-à-dire, pour paraphraser Nietzsche, le plus grand des plus froids des monstres froids) serait au contraire, s’il advenait, un espace géopolitique et spirituel d’une « rejuvénation » du monde, d’un retour à cette enfance, à cette adolescence, d’avant les systèmes, à cet Eros premier, cette humeur turquoise, qui précède les adultérations, le sérieux utilitaire, l’esprit « homaisien », le puritanisme, auquel les intellectuels échappent si rarement quand bien même ils se veulent parangons de la « transgression » et de la « dérision » .

51yfsJMYAZL._SX349_BO1,204,203,200_.jpgQue ce monde soit triste, torve, rancuneux et qu’il nous apparaisse tel sans que nous en eussions connu un autre suffit à convaincre qu’il n’est qu’un leurre, un mauvais rêve, un brouillard qui laisse deviner, derrière lui, une vérité éclatante mais encore plus ou moins informulée. Dominique de Roux fut exactement le contraire d’un nihiliste ; loin de nous ressasser que tout a déjà été dit, il nous donne à penser que presque tout reste à dire et même à créer : ainsi le Cinquième Empire dont la venue a pour condition le retour du Roi, un soir de brume sur le Tage ou le Nouveau Règne paraclétique de Stefan George ou encore l’Imam caché du prophétisme ismaélien.

L’attente paraclétique n’est pas le contraire de l’action, quand bien même elle subordonne l’action à la contemplation, l’action n’ayant pour raison d’être que de favoriser les conditions de la contemplation.  Cette attente est une « écriture du monde », et cette écriture est un renouvellement, une « rejuvénation poétique », celle là même que Dominique de Roux chercha chez les poètes de la Beat Génération ou chez les Electriques. De même que pour Sohravardî la prophétie n’était point scellée, que d’autres prophètes pouvaient survenir, croyance qui lui coûta la vie, Dominique de Roux crut en une poésie future, une poésie autre, non encore advenue, celle des « langues de feu » de la Pentecôte, du Paraclet annonçant l’Imperium Amoris, ou celle encore de la « foudre d’Apollon » qui frappa Hölderlin. D’où l’incertitude où nous sommes de savoir si sa vue-du-monde est païenne ou prophétique, inspirée par quelque gnose orphique ou empédocléenne ou inscrite dans l’œcuménisme des racines, des branches, des fleurs et des parfums de la tradition abrahamique.

md30242852158.jpgSi le Paraclet est avenir, s’il est l’eschaton de notre destin, la foudre d’Apollon, elle, est déjà tombée, mais elle est aussi mystérieusement en chemin vers nous, comme voilée, encore insue. De son ultime chantre, ou victime, Hölderlin, qui incarne pour Dominique de Roux « la poésie absolue », il nous reste encore à déchiffrer les traces, ces « jours de fêtes » dans l’éclaircie de l’être, ces silhouettes à la fois augurales et nostalgiques sur les bords précis de la Garonne, dans la lumière d’or de Bordeaux, cet exil en forme de talvera de la patrie perdue et infiniment retrouvée.

 «  Tout recommence » écrit Dominique de Roux et ce recommencement contient en lui l’admirable paradoxe de la coexistence du révolu et du prophétique, dépassant ainsi dans une torrentueuse assomption, l’opposition, somme toute subalterne, de l’anti-modernité et de l’ultra-modernité que nous évoquions plus haut. Le propre du Songe impérial est non seulement d’arracher le politique au despotisme de la société individualiste ou communautariste, de retrouver la dimension historiale et légendaire du destin commun des peuples, des races, des nations, mais aussi, et par cela même, de sauver, en même temps, la fidélité hölderlinienne aux dieux antérieurs et le frémissement annonciateur du Nouveau Règne. La société, dès lors qu’elle est livrée à la goujaterie, à la crétinisation de masse ne saurait en aucune façon trouver en elle-même les ressources du recommencement. Condamnée à l’infantilisme cacochyme, elle laisse jouer, en une apparence de liberté, une alternative emprisonnée dans la conjoncture profane, apoétique, soumise aux aléas des coutumes dévastées. Ces « communautés » que l’on veut opposer à l’individualisme, prises dans le plan général (et donc dépourvue de volume) sont à l’intérieur de la société, comme une âme qui serait emprisonnée dans un corps, comme dans un cachot dont, sauf un gardien muet, tout le monde a oublié l’existence. L’Empire que rêve Dominique de Roux suppose un radical renversement herméneutique : comprendre soudain que ce n’est point l’âme qui gît dans le corps mais le corps qui est dans l’âme, qui est environné d’âme, qui voyage dans l’âme.

A ce point de recouvrance, l’intériorité et l’extériorité ne se distinguent plus  et le temps n’est plus de distinguer l’individu du collectif, le subjectif de l’objectif, une autre logique apparaît  où nous nous apercevons soudain que la clef de notre destin est un « mantra » en accord avec la poésie du monde. Le Cinquième Empire, comme le nouveau règne de Stefan George, comme l’état confucéen rêvé par Ezra Pound, comme la « république » impériale de Valery Larbaud apparurent à Dominique de Roux comme autant de chances offertes à un contre-impérialisme – étant entendu que seule une idée d’Empire, idée au sens platonicien de « forme formatrice » suscitée par l’anamnésis (le ressouvenir d’Hésiode à Hölderlin, en vagues d’or…) disposera de la puissance en songe et en acte de frapper d’inconsistance l’impérialisme brutal, fiduciaire et puritain.

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