14.05.2008
Le message de paix de Martin Buber

Le message de paix de Martin Buber
«Mon âme n'est pas près de mon peuple, mais mon âme est mon peuple. Et dans ce même sens, chacun d'entre nous sentira l'avenir de la judéité; il sentira ce qui suit : je veux continuer à vivre, je veux mon avenir, je veux une nouvelle vie entière, une vie pour moi, pour le peuple qui est en moi, pour moi-même qui suis en mon peuple. Car la judéité ne possède pas seulement un passé car je crois qu'en dépit de tout ce qu'elle a créé, elle n'a pas seulement un passé mais aussi un avenir». C'est en ces termes que Martin Buber (1878-1965), philosophe juif de la religion et de la société, décrit les dimensions de l'existence juive et ce sont là des paroles que l'on voudrait tenir aux Allemands d'aujourd'hui, qui s'empressent trop souvent d'oublier leur propre nation, pour les inciter à réfléchir, à procéder à une véritable introspection.
Avoir vécu une libération
Buber est né à Vienne et, après la séparation de ses parents, il a grandi à Lemberg (Lvov/Lviv) en Galicie, dans la maison de son grand-père, qui était directeur de banque et possédait des terres et des mines, vendait des céréales, tout en étant un érudit connaissant à fond le Talmud. A partir de 1896, Buber part étudier à Vienne, à Berlin, à Leipzig, à Zürich et à Florence. Au cours de sa vie étudiante, il adhère au mouvement sioniste, c'est-à-dire national-juif, fondé par Theodor Herzl.
Buber décrit sa rencontre avec le sionisme comme une libération vécue : «La première impulsion de ma libération personnelle m'est venue du sionisme. Je ne peut qu'évoquer brièvement ici ce que cela a signifié pour moi: c'était une restauration du lien, un enracinement renouvelé dans la communauté. Aucun être n'a davantage besoin du lien salvateur qui l'attache à son peuple que le jeune homme saisi par une quête spirituelle, enlevé par les forces de l'intellect et emporté dans les empyrées intellectuelles; et parmi les jeunes hommes de cette espèce, qui partagent ce destin, nul n'a autant besoin de ce ré-enracinement que le juif. Les autres conservent en eux peu ou prou l'héritage des siècles, qui leur procure un lien inné et profond à la terre ancestrale et à la tradition populaire, et les préserve de la dissolution; le Juif, lui, est menacé par cette dissolution, même celui qui cultive un sentiment pour la nature, qu'il ne vient d'acquérir que hier, et qui comprend par la médiation de l'entendement ce qu'est l'art populaire et les us et coutumes d'Allemagne; il est menacé directement par la dissolution, il est exposé à elle, s'il ne retrouve par les liens qui doivent l'unir à sa communauté».
Buber a esquissé clairement son attitude à l'endroit du sionisme en posant le constat suivant: «Lorsque nous avons commencé à servir Israël, notre mot d'ordre était : culture». Tandis que Herzl considérait qu'il fallait établir un Etat national juif en Palestine, pour assurer la renaissance du peuple juif, Buber voulait simplement l'établissement de quelques juifs en Palestine, de façon à ce que cette région du globe devienne un centre culturel juif, le point focal d'une renaissance juive. D'après Buber donc, le sionisme culturel juif devait déboucher sur un "humanisme hébraïque". Pour obtenir ce résultat, il fallait fondre en une unité les traditions juives de l'Occident et de l'Orient. La judéité d'Occident, dans cette optique, devait se détourner de tout assimilation aux peuples hôtes, en s'inspirant de l'attitude de la judéité d'Orient et en retrouvant sa propre substance juive: «Tous les éléments qui, pour elle, peuvent contribuer à faire de la Nation une réalité sont manquants: elle n'a ni terre ni langue ni forme de vie… Tous ces éléments ne sont pas ceux de la communauté de son sang, appartiennent à d'autres communautés».
A partir de 1905, devenu docteur en philosophie, Martin Buber travaille auprès du lectorat d'une maison d'édition de Francfort, puis devient écrivain. En 1919, il entame une carrière d'enseignant auprès de la "Frankfurter Jüdisches Lehrhaus"; en 1923, l'Université de Francfort lui offre une chaire de sciences religieuses et d'éthique juive, qui se transformera en 1930 en un titre de professeur honoraire. Après la prise du pouvoir par les nationaux-socialistes, Buber abandonne ce titre de professeur avant qu'on ne le lui ôte d'office; il crée aussitôt un "office juif pour la formation des adultes".
Se lier aux Arabes dans la justice
Dans les premières années du III° Reich, les activités de Buber sont entravées par diverses mesures vexatoires comme l'interdiction d'avoir des activités publiques en 1935; malgré cela, Buber n'a jamais exprimé publiquement de jugements négatifs contre le régime national-socialiste avant son émigration en Palestine en mars 1938. Buber ne voulait pas mettre en danger les efforts des sionistes pour préparer les Juifs désireux d'émigrer à la vie qui les attendait en Palestine. Cette attitude circonspecte était nécessaire s'il voulait aider efficacement ses coreligionnaires en danger. Rétrospectivement, Buber se rappelle d'une conversation téléphonique qu'il avait eue avec le "diable-en-chef" à Berlin : «J'ai dû passer par trois antichambres et attendre chaque fois les connexions, qui m'amenaient toujours plus haut dans la hiérarchie, et, finalement, j'ai eu celui que je voulais avoir, Goebbels, en chair et en os, au bout du fil. Aux fonctionnaires qui servaient d'intermédiaires, j'avais simplement dit mon nom et exprimé mon souhait de parler au ministre. C'est ainsi que j'ai pu l'atteindre et, après dix minutes, j'ai obtenu son assentiment pour ce que je lui demandais».
En 1938, Buber reçoit à Jérusalem une chaire de philosophie sociale à l'Université Hébraïque. Contrairement à la plupart des sionistes, Buber a réclamé l'avènement d'un Etat bi-national, juif et arabe. Dès 1921, il avait dit au Congrès sioniste de Karlsbad : «Nous voulons nous lier aux Arabes dans un esprit de justice, sur une terre que nous habiterons en commun, afin de réaliser une communauté économique et culturelle prospère, de construire celle-ci en permettant à chacun de développer sa composante nationale en pleine autonomie». En aucun cas, pensait Buber, les Arabes ne devaient se retrouver en minorité. En 1938, il a averti ses compatriotes juifs de Palestine: «Nous n'avons rien à gagner par la violence aveugle. Au contraire, en faisant usage d'une telle violence, nous perdrons tout».
L'«humanisme hébraïque» de Buber a échoué, parce que l'antagonisme entre Juifs et Arabes n'a cessé de croître. Peu avant de mourir, il a encore tenté de lancer un avertissement solennel à ses contemporains : «… les représentants spirituels des deux communautés doivent en arriver à dialoguer véritablement, se lier dans la justice et le respect mutuels».
Manfred MÜLLER.
(DNZ-München, Nr.33/2002).
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19.02.2008
Rabbi Ovadia et les querelles entre théologiens en Israël

Rabbi Ovadia Joseph et les querelles entre théologiens en Israël
Depuis toujours, Israël a deux Grands Rabbins: le premier est le chef spirituel de la communauté askhénaze (c'est-à-dire la communauté originaire d'Europe), et le second est le chef spirituel de la communauté sépharade (orientale). Les communautés sépharades ont été dispersées de la côte atlantique du Maroc jusqu'au Yémen et à l'Iran. Le terme "sépharade" vient du nom arabe de l'Espagne ("Sfarad"). Une bonne partie des Juifs d'Orient sont les descendants des Juifs chassés d'Espagne par l'Inquisition.
A peu d'exceptions, comme les communautés de Salonique et de Rome, les Juifs sépharades n'ont pratiquement pas eu à souffrir de l'holocauste. Celui-ci a été essentiellement dirigé contre la diaspora juive d'Europe.
Un équilibre entre les deux communautés
Israël est sans hésitation une création des Juifs askhénazes. Ce n'est qu'après la fondation de l'Etat d'Israël qu'un fort contingent d'immigrants sépharades, chassés des pays arabes, s'est installé dans le pays. A un certain moment de l'histoire d'Israël, il y eu un équilibre démographique entre les deux communautés. Cet équilibre a toutefois été rompu récemment au profit des Juifs askhénazes, à la suite de l'émigration massive vers Israël des membres de la communauté juive de l'ex-Union Soviétique.
La plupart des Juifs sépharades étaient pauvres, peu scolarisés et qualifiés, et, avant leur arrivée en Israël, n'avaient eu que peu de contacts avec le monde moderne occidental. A leur arrivée, on les aspergeait de DDT pour les débarrasser de leurs poux et on les envoyait dans des camps d'immigrants rudimentaires, installés dans le désert du Néguev. Ils vivaient au sein de grandes familles claniques et ont peu contribué à la mise en forme du nouvel Etat moderne. La plupart d'entre eux ont toujours voté traditionnellement pour les partis conservateurs, car ils ne savaient pas très bien que faire des idées socialistes propagées par les travaillistes, piliers du nouvel Etat.
Séculiers et orthodoxes
Les césures qui traversent la société israélienne sont nombreuses et ne se limitent pas à la séparation qui existe de fait entre les Askhénazes et les Sépharades. D'autres clivages sont vivaces, comme par exemple celui qui sépare les séculiers des orthodoxes. Tant l'orthodoxie askhénaze que l'orthodoxie sépharade ont tenté, dès le départ, de s'articuler politiquement, en créant leurs propres partis. Le groupement askhénaze le plus connu est le "Parti national religieux", dont le leader fut, pendant longtemps, Joseph Burg, originaire de Dresde. Son fils fut pendant un temps le porte-paroles du Parlement israélien. La formation politique des orthodoxes sépharades est le parti "Shas", fondé en 1984; c'est l'œuvre d'un ex-Grand Rabbin sépharade, Ovadia Joseph, âgé de 79 ans.
Le Shas, parti social et sépharade
Le Shas offre au prolétariat sépharade un mixte complexe de foi religieuse, de fierté ethnique et de compassion sociale. Les succès du Shas reposent sur une recette, également appliquée par les partis fondamentalistes du monde arabe, que ce soient les frères musulmans, la Djihad islamique ou le Hizbollah. Le Shas, par exemple, chasse les drogués de la rue, réceptionne les détenus à leur sortie de prison, dès qu'ils franchissent le portail de la maison d'arrêt, et les accueille dans des écoles religieuses, aide les prostituées à commencer une nouvelle vie. Le Shas a fondé des crèches, des jardins d'enfants et a développé son propre système scolaire. Pour pouvoir financer ses programmes sociaux, le Shas a toutefois besoin de l'argent de l'Etat. Ce besoin a fait de lui un partenaire potentiel de tout gouvernement, peu importe que celui-ci soit dirigé par les travaillistes de gauche ou par le Likoud de droite. Le Shas peut se montrer modéré dans ses revendications religieuses ou politiques, il montre une évidente souplesse dans les négociations, pour pouvoir obtenir les fonds qu'il ne pourrait obtenir autrement; dans le fonctionnement d'une démocratie parlementaire, il est l'exemple classique du parti qui fait pencher la balance du côté qui l'agrée. Avec ses dix-sept parlementaires, il est le troisième parti du pays, sans lequel les coalitions ne verraient le jour qu'avec les plus extrêmes difficultés. Cette position, le Shas l'a exploitée à fond sous la direction spirituelle et politique de Rabbi Joseph, maître dans l'art politique d'exercer des pressions. Que ce soit pour le financement d'écoles ou pour libérer les étudiants des "Yeshivas" du service militaire, le Shas n'a négligé aucun moyen. Arie Deri, ancien ministre et président du parti grâce à l'appui de Rabbi Joseph, était un homme au charisme immense, un brillant élève et protégé d'Ovadia Joseph, a été condamné en avril 1999 à quatre ans de prison, pour escroquerie et détournement de fonds au profit des institutions appartenant au parti.
Rabbi Joseph, né à Bagdad, est un homme doué d'une mémoire prodigieuse pour retenir des textes, s'est rangé dans le camp des "colombes", en posant un jugement dit "halakhique" —équivalent de la fatwa d'un haut dignitaire de l'Islam— selon lequel la vie humaine a plus de valeur que la possession de territoires, et, qu'en conséquence le principe "des terres contre la paix", utilisé dans les pourparlers avec les Palestiniens, est théologiquement justifié.
Quand Rabbi Joseph se mue en ultra du néo-nationalisme israélien
Mais lorsque avant la conférence de Camp David, quand on commençait à s'apercevoir qu'Ehud Barak était prêt à briser le tabou de “Jérusalem”, intangible jusqu'alors, Rabbi Joseph a changé de cap, une nouvelle fois, et a ordonné à ses ministres du Shas de quitter le gouvernement. Rabbi Joseph se transforme alors en nationaliste, voire en raciste dans tous les sens du terme.
Ce samedi-là, après qu'ait commencé la fête du Sabbat, le Rabbi se sert des deux stations de radio du Shas et d'un chaîne de télévision par satellite établie à l'étranger, pour diffuser sa doctrine. Le 5 août, il prononce un prêche qui dépasse en intensité tout ce qu'il avait jamais dit auparavant, étant considéré comme une “bouche paisible”; il insulte les juges de ce monde, usant des expressions bibliques les plus obscènes.
Quand il parlait de l'intention de Barak, de partager Jérusalem, ses sentiments s'échauffaient outre mesure, alors qu'il était plutôt connu auparavant pour la modération de ses propos. Il traitait le premier ministre israélien de “cinglé qui courait derrière les Arabes”. Mais, ajoutait-il, les Arabes sont des “serpents”. Barak amènerait dès lors “les serpents dans notre voisinage”. “Mais qui pourrait donc bien vivre à côté de serpents?”. Pire: “Les fils d'Ismaël (c'est-à-dire les Arabes) sont tous mauvais, tous sont des ennemis d'Israël”. “Le Tout Puissant —Loué soit son Nom— regrette d'avoir un jour créé ces Ismaëlites”.
Se réincarner pour expier?
Mais ces dérapages bibliques et racistes n'ont pas ému outre mesure l'opinion publique juive, qu'elle soit d'Israël ou de la diaspora. Ce sont les propos de Rabbi Ovadia Joseph sur l'Holocauste qui ont provoqué une vive émotion. Jugeons-en: “Les six millions de malheureux Juifs, assassinés par les méchants Nazis —que leur nom puisse être biffé— sont-ils morts pour rien? Non. Ils étaient les réincarnations d'âmes antérieures, qui avaient commis péché, qui étaient devenues séculières, qui avait accepté des choses interdites, qui avaient commis ce qui ne pouvait pas être commis, et qui donc s'étaient réincarnées pour expier”. Le lendemain, le Rabbi tenta de modérer ses propos a posteriori, voire de déclarer saintes les victimes de l'holocauste: en vain! Le djinn était sorti de la bouteille!
Effectivement, de tels propos sont forts et ne peuvent que susciter l'émotion chez les Juifs. D'abord parce que dans la théologie juive, on ne trouve aucune doctrine de la réincarnation. Certes, de telles doctrines existent dans les branches mystiques du judaïsme, notamment dans le Livre de Zohar ou chez certains kabbalistes. On y parle de “retour des âmes”. Mais la théologie juive “classique” ne connaît pas de renaissance des âmes, ni d'ailleurs ne possède de doctrine sur une vie après la mort.
Après l'holocauste, un vif débat, un débat déchirant, a animé la communauté des théologiens juifs; et en son sein, des voix ont effectivement affirmé que les souffrances endurées par le judaïsme étaient les conséquences de péchés commis. C'est notamment la conviction des rabbins qui pensent ne pas pouvoir accuser Dieu d'être “responsable” de ce qui s'est passé, et cherchent dès lors la responsabilité chez les hommes. D'autres pensent que Dieu a oublié ses enfants élus. Quelques rabbins jugent qu'il est trop tôt pour pouvoir interpréter l'holocauste, car, en fin de compte, disent-ils au risque de choquer bon nombre de consciences, celui-ci pourrait “s'avérer positif pour les Juifs”. Le Rebbe de Satmar, Teitelbaum, a enseigné, à un certain moment, que l'holocauste était une punition infligée par Dieu pour châtier les menées sionistes, car l'Etat des Juifs ne pourra exister qu'avec l'arrivée du Messie. Beaucoup d'orthodoxes sont ainsi devenus athées après l'holocauste (de même, au sein du christianisme, on a parlé d'une “théologie de la mort de Dieu”, après la seconde guerre mondiale).
Le thème de la “deuxième élection”
Le motif caché de ces écarts de langage du Rabbi Ovadia Joseph provient sans doute d'une sorte de frustration particulière. En pratique, pendant des décennies, les Juifs sépharades ont été largement exclus des débats exégétiques sur l'holocauste. Ce débat, surtout dans la communauté juive américaine, à induit l'émergence d'une conscience nouvelle qui évoquait une “deuxième élection”. L'holocauste, dans cette perspective, est un événement unique (et incomparable) dans toute l'histoire du monde, pense la nouvelle théologie juive, et ceux qui ont traversé l'unicité incomparable de cette souffrance, sont eux-mêmes des êtres uniques et incomparables; c'est plus précisément le sentiment d'une “deuxième élection”, qui ne concerne pas les Sépharades, pour des raisons historiques évidentes: ils en sont donc exclus. Adolf Eichmann n'a évidemment pas eu l'occasion, ni les moyens, de déporter les Juifs du Maroc ou du Yémen. Cette exclusion des Juifs sépharades de la “deuxième élection” fâche le Rabbi Ovadia Joseph à tel point, dixit le député de la Knesset Joseph Lapid, “qu'il justifie a posteriori l'antisémitisme de Hitler”, qui, lui aussi, disait que les Juifs dans leur ensemble étaient “mauvais”, des “pécheurs”. D'autres observateurs israëliens pensent que Rabbi Ovadia Joseph est, plus simplement, un vieux monsieur, devenu sénile, voire bouffon.
Ivan DENES.
(article paru dans Zur Zeit, Vienne, n°35-36/2000).
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