vendredi, 30 octobre 2026
Le Pakistan est désormais la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie. Saura-t-il en exploiter le potentiel?

Le Pakistan est désormais la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie. Saura-t-il en exploiter le potentiel?
Gul.i.Ayesha Bhatti
La guerre déclenchée le 28 février ne s’est pas limitée à frapper l’Iran. Elle a redessiné la carte des corridors eurasiatiques. Avec l’interruption du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et le blocus des ports iraniens, les itinéraires méridionaux traversant l’Iran ont vu leur vulnérabilité mise à nu, et les échanges commerciaux entre l’Asie et l’Europe se sont déplacés vers le Corridor médian, qui contourne à la fois la Russie et l’Iran.
Au bout du compte, il ne reste, en dehors de l’Iran, qu’un seul débouché nord-sud vers les mers chaudes: l’itinéraire passant par l’Afghanistan et le Pakistan. Le Pakistan est devenu, presque par la force des choses, la porte d’entrée méridionale de l’Eurasie que les puissances se disputent. La Russie a besoin de cet itinéraire, la Chine a besoin de sa stabilité, les États-Unis veulent ses ressources minières et les pays du Golfe veulent ses soldats.

Voilà qui donne la mesure de la valeur du Pakistan. Cela ne donne pas encore celle de sa puissance. La question est de savoir si Islamabad parviendra à transformer sa géographie stratégique en capacité d’action stratégique, ou si son avenir sera déterminé par la compétition entre les autres.
Commençons par Washington. Les discours sur un retrait américain du Moyen-Orient témoignent d’une mauvaise lecture de la situation actuelle. La guerre a mis à nu la vulnérabilité des bases fixes dans le Golfe et, selon les informations rapportées, le Pentagone envisage une présence plus réduite et plus dispersée. Il s’agit d’un changement d’instruments, non d’intérêts.
En Asie centrale, ces instruments sont de nature commerciale: le dialogue C5+1 sur les minerais critiques s’est tenu pour la première fois en présentiel à Astana en juin, et un seul envoyé spécial pour l’Asie du Sud et l’Asie centrale, Sergio Gor, couvre désormais les deux régions. Un envoyé unique pour deux régions en dit long sur la manière dont Washington interprète la situation. Les ressources minérales sont bien réelles.
L’Asie centrale possède au moins 32 des 60 minerais que les États-Unis classent comme critiques, et le projet pakistanais de Reko Diq a attiré des financements américains à l’exportation. Mais les minerais ne deviennent un instrument de puissance que lorsqu’ils sont transformés et transportés, et la Chine domine leur transformation. La compétition pour les minerais est, en définitive, une compétition pour les itinéraires.

Or, c’est précisément sur le terrain des itinéraires que la Russie et la Chine sont les plus exposées. Il manque toujours au Corridor Nord-Sud de Moscou la liaison Rasht-Astara, à l’intérieur de l’Iran, dont la construction n’est pas prévue avant 2027.
D’où le nouvel intérêt de la Russie pour une ligne transafghane et la toute première visite à Islamabad d’un ministre russe de l’Intérieur, effectuée ce mois-ci. Pékin a, pour sa part, accueilli à Ürümqi, au Xinjiang même, une médiation entre le Pakistan et l’Afghanistan: la diplomatie comme moyen d’autodéfense. Aucun mur n’entoure Moscou et Pékin, mais leur itinéraire le plus sûr vers l’océan Indien passe désormais par le Pakistan. Cela accroît la valeur du Pakistan. Mais cela accroît aussi sa vulnérabilité.
La menace suit la valeur stratégique. Le Groupe de surveillance des Nations unies signale la présence de plus de 20 groupes terroristes actifs en Afghanistan, dont Al-Qaïda, l’État islamique dans la province du Khorassan (ISKP) et le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), dont les quelque 6000 combattants jouissent d’une liberté de mouvement. Lorsque, ce mois-ci, le «format de Moscou» a cherché à nommer explicitement le terrorisme en Afghanistan, la délégation talibane s’y est refusée.

Ce n’est pas seulement un problème pakistanais. Le Mouvement islamique du Turkestan oriental menace le Xinjiang; le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et le Jamaat Ansarullah menacent l’Asie centrale; l’ISKP a frappé la Russie elle-même. Tous les États concernés par ces corridors partagent ce risque.
Sur le front oriental du Pakistan, le partenariat entre l’Inde et Israël passe de l’acquisition à la coproduction de drones, d’armes de précision et de capteurs. Lors du conflit de mai 2025, l’armée pakistanaise a signalé l’utilisation par l’Inde de munitions rôdeuses Harop de fabrication israélienne. Islamabad soutient depuis longtemps que New Delhi appuie le TTP et les militants baloutches depuis le territoire afghan; il en résulte, pour les planificateurs pakistanais, un véritable dilemme sur plusieurs fronts.
Depuis l’année dernière, Islamabad a répondu en élargissant ses alliances. L’Alliance de défense de La Mecque, signée le 7 août, s’appuie sur le pacte saoudo-pakistanais de 2025 et engage l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan à considérer une attaque contre l’un d’eux comme une attaque contre tous. Elle a été invoquée pour la première fois le 5 octobre, avec des déploiements en Arabie saoudite pour contrer les attaques des Houthis.
La portée du pacte dépasse largement le Golfe. La position du Pakistan, qui consiste à défendre le territoire saoudien sans participer à aucune action offensive, lui permet de se tenir aux côtés de Riyad tout en maintenant un canal de communication avec Téhéran. Des systèmes de défense aérienne d’origine chinoise, servis par du personnel pakistanais, font déjà partie du dispositif de défense saoudien. Et, pour l’Inde, la rivalité bilatérale se heurte désormais à un réseau d’alliances pakistanaises avec Riyad, Ankara et Pékin.
Toutefois, cette alliance soulève une question de capacité: un État confronté à une insurrection sur sa frontière occidentale peut-il assumer des engagements dans le Golfe? Le même paradoxe assombrit la présidence pakistanaise de l’Organisation de coopération de Shanghai, centrée sur le thème de la connectivité. Le principal itinéraire transafghan entrerait au Pakistan par le Kurram, dans le Khyber Pakhtunkhwa, le territoire le moins sûr du pays. Cette présidence sera jugée sur sa capacité à faire de la sécurité un préalable aux corridors.

Que devrait faire le Pakistan? Premièrement, considérer la connectivité comme un portefeuille d’options, et non comme un pari unique. Il dispose de quatre voies d’accès potentielles: la ligne ferroviaire Ouzbékistan–Afghanistan–Pakistan, l’itinéraire proposé par le Kazakhstan via Hérat et Kandahar, le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) et les liaisons passant par l’Iran. Mais les vulnérabilités sont plus concentrées que ne le laisse penser la diversité des options disponibles. Les deux itinéraires septentrionaux traversent l’Afghanistan, où les principaux postes-frontières sont fermés au commerce depuis octobre 2025 — une année entière sans aucune date de réouverture; le CPEC dépend de la sécurité au Baloutchistan, où des militants ont pris pour cible des ressortissants chinois; l’itinéraire occidental traverse un pays en guerre. Une porte d’entrée dépendante d’un itinéraire unique est un otage, pas un atout.
Deuxièmement, assortir les corridors de conditions. Les engagements ferroviaires à travers l’Afghanistan devraient être liés à des objectifs de sécurité vérifiables, et la Structure régionale antiterroriste de l’Organisation de coopération de Shanghai devrait accueillir un mécanisme permanent de lutte contre le terrorisme en Afghanistan, fondé sur les conclusions du Groupe de surveillance des Nations unies.
Troisièmement, maintenir le caractère défensif de l’Alliance de La Mecque, tant sur le papier que dans la pratique. Diversifier les partenaires de sécurité, et non se substituer aux États-Unis: telle est la bonne interprétation et la politique à suivre.

Quatrièmement, mener à bien les engagements signés. Des projets tels que le gazoduc Pakistan Stream, longtemps reporté, devraient être soumis à des échéances d’achèvement plutôt que reconduits dans de nouveaux protocoles d’accord. Les engagements relatifs aux corridors devraient être inscrits dans la législation et reposer sur le consensus des provinces, afin de survivre aux gouvernements.
La carte de l’Eurasie passe désormais par le Pakistan. Que le Pakistan en détienne la clé ou se contente de rester sur le seuil dépendra moins des ambitions des grandes puissances que de sa propre capacité à gouverner, à assurer la sécurité et à tenir ses engagements.
19:05 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, asie, affaires asiatiques, pakistan, asie centrale, géopolitique, connectivité |
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L’Europe appelée à payer la facture ukrainienne tandis que Washington se désengage

L’Europe appelée à payer la facture ukrainienne tandis que Washington se désengage
Par Giulio Chinappi
Source : Strategic Culture Foundation & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/l-europa-chiamata...
Le Conseil européen des 15 et 16 octobre a mis en évidence la nouvelle réalité financière de la guerre : tandis que Washington réduit progressivement son engagement, Kiev fait état auprès de l’Europe d’un besoin supplémentaire d’environ 70 milliards d’euros pour la seule année 2027.
Le Conseil européen des 15 et 16 octobre a eu le mérite, peut-être involontaire, d’expliciter une question qui planait depuis des mois sur l’avenir du conflit ukrainien : qui continuera à payer la guerre si les États-Unis réduisent encore leur implication ? La réponse qui se dessine à Bruxelles est de plus en plus clairement : « l’Europe ». Mais entre l’affirmation politique selon laquelle l’Union européenne serait prête à prendre la place de Washington et sa capacité effective à le faire, il existe un écart considérable, qui concerne non seulement l’argent, mais aussi la structure même de la puissance européenne.
Intervenant lors du sommet, Volodymyr Zelensky a chiffré à 155 milliards d’euros le coût total de la guerre pour l’Ukraine en 2027, demandant aux partenaires européens de trouver au moins 70 milliards supplémentaires « pour la défense, pour les armes et pour notre résilience ». Ursula von der Leyen a ensuite confirmé l’existence d’un déficit de financement de l’ordre de 70 milliards, précisant qu’en revanche les besoins pour 2026 étaient couverts.

Cette demande intervient alors que l’Union européenne est encore en train de mettre en œuvre le gigantesque prêt de 90 milliards d’euros destiné à l’Ukraine pour la période 2026-2027, décidé par le Conseil européen en décembre 2025, puis transposé dans le cadre législatif correspondant. Sur cette somme, 30 milliards sont destinés au soutien macroéconomique et au budget de l’État ukrainien, tandis que pas moins de 60 milliards sont réservés aux besoins militaires ainsi qu’au développement et à l’acquisition de capacités industrielles de défense. Le financement repose sur des émissions de dette de l’Union sur les marchés, garanties par le budget européen, tandis que le remboursement par l’Ukraine ne devrait intervenir qu’une fois obtenues d’éventuelles réparations de la Russie — autrement dit, jamais.
Le problème est qu’une somme qui paraissait énorme à la fin de 2025 s’est révélée insuffisante moins d’un an plus tard. Les conclusions officielles du Conseil européen du 16 octobre se bornent à constater que les ressources nécessaires pour couvrir les besoins budgétaires et de défense de l’Ukraine en 2026 ont été identifiées, et renvoient à une nouvelle évaluation de la Commission européenne et du Fonds monétaire international pour les années suivantes. Mais le langage diplomatique ne dissimule pas le fond du problème : pour poursuivre la guerre, Bruxelles doit trouver une nouvelle somme considérable, et doit le faire rapidement.
Dès la veille du sommet, le commissaire européen à l’Économie et à la Productivité, Valdis Dombrovskis, avait expliqué que l’Union disposait d’environ 45 milliards d’euros déjà prévus pour 2027, mais que cette somme ne suffirait pas. Bruxelles entend couvrir approximativement les deux tiers des besoins ukrainiens, laissant le tiers restant à d’autres partenaires, tels que le Royaume-Uni, la Norvège, le Canada, le Japon et la Suisse. La Commission elle-même envisage de débloquer par anticipation une partie des fonds déjà programmés afin de gagner du temps, en attendant que d’autres gouvernements apportent de nouvelles ressources.
Malgré la contribution éventuelle de partenaires extérieurs à l’UE, le changement par rapport aux premières années du conflit reste considérable. Selon les données de l’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel, l’Europe a désormais dépassé les États-Unis en volume total d’aide militaire allouée à l’Ukraine et a sensiblement accru sa contribution en 2025 pour tenter de compenser la réduction drastique des nouvelles allocations américaines. Au premier semestre 2026, les institutions européennes ont en outre encore augmenté les crédits alloués grâce au nouveau prêt de 90 milliards.
Les institutions de l’UE estiment désormais à plus de 220 milliards d’euros le soutien total mobilisé par l’Union et ses États membres depuis le début de la guerre, en incluant les aides financières, économiques, militaires et humanitaires, ainsi que l’aide aux réfugiés. Un chiffre qui montre que l’Europe est déjà devenue, toutes catégories confondues, le principal bailleur de fonds de l’Ukraine.

Dans le même temps, l’analyse des données fait apparaître une contradiction flagrante. Le même Institut de Kiel relève qu’environ 30 % des achats effectués par les pays européens pour soutenir militairement l’Ukraine au premier semestre 2026 provenaient de l’industrie américaine. Dans le cadre du mécanisme PURL de l’OTAN, destiné à répondre aux besoins prioritaires ukrainiens, plus de 90 % des armements prélevés sur les stocks existants étaient d’origine nord-américaine. L’Ukraine Support Tracker a résumé le problème en soulignant que l’Europe continuait de dépendre de l’accès aux systèmes d’armes américains, mettant à nu les vulnérabilités tant économiques que militaires de Bruxelles.
Le problème concerne surtout les capacités qui ne peuvent pas être simplement remplacées par une augmentation des crédits budgétaires : missiles intercepteurs Patriot, renseignement satellitaire, alerte avancée contre les missiles balistiques, communications militaires par satellite, maintenance et munitions destinées aux plateformes d’origine américaine. Même les F-16 fournis par des pays européens restent largement tributaires de composants, d’armements et d’une assistance technique nord-américains.
Parallèlement, le désengagement progressif de l’administration Trump place l’UE face au problème stratégique qui a été repoussé pendant des années. Les États-Unis peuvent en effet réduire leurs transferts financiers et militaires directs vers Kiev tout en sachant qu’ils détiennent certaines des capacités technologiques décisives dont leurs alliés continuent de dépendre; l’UE, en revanche, peut augmenter les sommes engagées sans acquérir automatiquement la capacité de remplacer Washington dans les fonctions les plus sophistiquées de la guerre.
Les évolutions de ces dernières semaines rendent cette vulnérabilité encore plus manifeste. Les relations entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky se sont encore détériorées, tandis que Washington a considérablement réduit ses livraisons directes d’armes et a laissé entendre qu’il souhaitait utiliser certains instruments de soutien — du renseignement aux systèmes satellitaires, en passant par les fournitures militaires — comme leviers dans les négociations avec Kiev et Moscou. Les États-Unis n’ont pas disparu du conflit, mais leur rôle évolue : de moins en moins bailleur de fonds inconditionnel de l’Ukraine, et de plus en plus puissance extérieure conservant les instruments indispensables pour peser sur ses choix.
À Bruxelles, pendant ce temps, il reste surtout une facture salée à payer.
Toutefois, même sur le plan purement financier, le passage de relais est loin d’être simple. Le prêt européen de 90 milliards a été rendu possible par un nouveau recours à l’endettement commun garanti par le budget de l’UE. Le Premier ministre estonien Kristen Michal a déjà indiqué ouvertement qu’un nouveau prêt européen semblait être la solution la plus probable pour couvrir les besoins supplémentaires de 2027. Mais le précédent dispositif avait déjà été approuvé dans le cadre d’une coopération renforcée, avec la participation de 24 États membres et l’exemption de la République tchèque, de la Hongrie et de la Slovaquie des obligations financières correspondantes.
Autrement dit, même le consensus sur le financement de l’Ukraine est moins homogène que ne le laisse entendre le langage des déclarations finales.
À cette division politique s’ajoute une fracture économique. L’Europe doit simultanément faire face à une faible croissance, à un endettement public élevé, à des coûts énergétiques toujours lourds pour les ménages et l’industrie, à une hausse des dépenses de défense et aux pressions liées au vieillissement de la population. Le Fonds monétaire international prévoit une croissance de la zone euro de seulement 1,2 % en 2027 et signale que la dette publique moyenne pourrait passer de 88,7 % du PIB en 2025 à 91,2 % en 2027. Au vu de ces chiffres, le FMI lui-même demande à une grande partie des gouvernements européens de nouveaux efforts d’assainissement budgétaire.

Il en résulte une contradiction politique difficilement soutenable indéfiniment. On demande simultanément aux États membres de respecter les règles budgétaires, d’augmenter considérablement leurs dépenses militaires, de financer la transition énergétique et industrielle, de protéger des systèmes sociaux soumis à une pression croissante et de trouver chaque année des dizaines de milliards supplémentaires pour soutenir l’État ukrainien.
La réponse des institutions européennes est que le coût d’un abandon du soutien à Kiev serait supérieur à celui de l’aide : une victoire russe rendrait l’Europe moins sûre et imposerait des dépenses militaires encore plus importantes à long terme. C’est l’argument fondamental utilisé pour justifier le transfert progressif de la charge financière des États-Unis vers le continent européen. Mais précisément parce que cet engagement est désormais présenté comme structurel et potentiellement pluriannuel, la question de l’adhésion de l’opinion publique devient incontournable.
Les tensions politiques sont déjà visibles : en France, Marine Le Pen a remis en question la possibilité de continuer à augmenter indéfiniment la contribution française aux programmes européens en faveur de l’Ukraine ; en Hongrie et en Slovaquie, l’opposition à de nouveaux engagements est désormais bien ancrée. Et 2027 sera une année électorale particulièrement délicate dans plusieurs pays européens, ce qui explique pourquoi certains gouvernements souhaitent conclure un nouvel accord financier avant que le sujet ne se retrouve au cœur des campagnes électorales.
À la lumière de ces considérations, la question n’est donc plus seulement de savoir qui paiera pour l’Ukraine en 2027. Il s’agit de savoir jusqu’à quand l’Europe et les Européens seront disposés à payer, quelle part de ce coût sera répercutée sur les budgets et les contribuables des États membres, et quel sera le prix politique d’une stratégie dans laquelle Washington conserve une grande partie du pouvoir de décision tandis que Bruxelles assume une part toujours plus importante des charges économiques.
18:37 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, ukraine, europe, affaires européennes |
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La mort d’une justice indépendante - Quand les tribunaux font de la politique

La mort d’une justice indépendante
Quand les tribunaux font de la politique
Source: https://derstatus.at/politik/wenn-gerichte-politik-machen...
Les juges doivent rendre la justice, non faire de la politique. Mais que se passe-t-il lorsque les tribunaux deviennent eux-mêmes des acteurs politiques? Les procédures engagées contre les responsables politiques de l’AfD Wilko Möller et Petr Bystron soulèvent des questions sur la neutralité de la justice allemande. L’avocat Markus Haintz parle d’un jugement politique. L’exemple du Salvador montre jusqu’où peut aller la lutte de pouvoir entre la politique et la justice.


Wilko Möller, en haut; en bas, à gauche, l'affiche de l'Afd; à droite, une affiche très similaire de la CDU des Merkel et Merz !
Une affiche sur le thème de la famille devient une affaire pénale. Deux adultes tiennent leurs bras au-dessus de trois enfants dans un geste protecteur. Le tribunal y voit une représentation ressemblant à un salut hitlérien au point de pouvoir être confondue avec celui-ci. Wilko Möller, député de l’AfD au parlement d’un Land, est condamné à une amende de 11.600 euros. La Cour fédérale de justice rejette son pourvoi en cassation. Möller a désormais un casier judiciaire.
Des motifs similaires ont également été utilisés par la CDU et les Verts, sans conséquences pénales comparables. Le tribunal a toutefois estimé que Möller avait reconnu la ressemblance avec un salut hitlérien et avait malgré tout fait diffuser l’affiche.
Jusqu’où peut aller l’interprétation pénale d’un geste? Et comment garantir que l’appartenance politique ne joue aucun rôle dans de telles décisions?

Qui contrôle les juges?
L’avocat Markus Haintz (photo) a critiqué la décision de la Cour fédérale de justice en termes explicites: «Cela n’a plus rien à voir avec le droit». Il parle d’un «jugement politique, et non juridique».
La justice possède un pouvoir qui s’étend bien au-delà de la salle d’audience. Ses décisions peuvent mettre fin à des carrières politiques, ruiner des personnes et influencer les débats de société.
En Allemagne, les juges sont indépendants. Mais l’indépendance ne signifie pas l’infaillibilité. C’est pourquoi il faut des procédures publiques, des motivations de jugement compréhensibles, des voies de recours et la possibilité de demander la récusation d’un juge pour partialité.
Quand l’accusation devient déjà une peine
L’eurodéputé de l’AfD Petr Bystron a qualifié le jugement contre Möller de «folie». Il accuse la justice allemande de s’en prendre délibérément à l’opposition.
Bystron connaît par expérience les conséquences d’une procédure pénale. Pour un mème satirique montrant l’ancienne chancelière Angela Merkel faisant un signe d’adieu à l’ancien ambassadeur ukrainien Andrij Melnyk, il a d’abord été condamné à une amende de 11.250 euros. En appel, il a été relaxé. Le parquet s’est pourvu en cassation.
Même une relaxe n’efface pas les conséquences d’une procédure. Les frais d’avocat, les soupçons exprimés publiquement et les procès qui durent des années peuvent causer des dommages considérables. L’accusation fait les gros titres; la relaxe reçoit souvent moins d’attention.
L’utilisation délibérée de procédures judiciaires pour affaiblir des adversaires politiques est appelée lawfare. Elle peut mettre les concurrents politiques sous pression sans qu’il soit nécessaire d’interdire un parti.
Le pouvoir des parquets
Contrairement aux juges, les procureurs allemands sont en principe soumis au pouvoir d’instruction des ministres. L’exécutif dispose ainsi de moyens prévus par la loi pour influer sur les poursuites pénales.
Cela rend particulièrement importants des contrôles efficaces et la transparence. Dans les procédures visant des responsables politiques de l’opposition, il faut tout particulièrement exclure que des intérêts politiques influencent les décisions relatives aux enquêtes.

Bukele: quand le pouvoir politique a remplacé les juges
En 2021, le Salvador a montré à quel point les rapports entre la politique et la justice peuvent devenir explosifs.
Le président Nayib Bukele (photo) accusait certains secteurs de l’appareil judiciaire de bloquer des réformes nécessaires. Après la victoire électorale de son parti, le Parlement a destitué les cinq juges de la chambre constitutionnelle de la Cour suprême ainsi que le procureur général.
Bukele a défendu cette mesure comme une décision conforme à la Constitution, prise par une majorité démocratiquement élue. Ses détracteurs y ont vu une attaque contre la séparation des pouvoirs. Les juges nouvellement nommés étaient considérés comme proches du gouvernement.
Ce cas illustre le dilemme: qui doit intervenir lorsque la justice agit politiquement? Et qui empêche un gouvernement de prendre lui-même le contrôle des tribunaux sous prétexte de les dépolitiser?
Le déplacement insidieux du pouvoir
Les évolutions autoritaires ne commencent pas nécessairement par l’abolition des élections. Elles peuvent également apparaître là où les institutions de l’État perdent leur neutralité et où la concurrence politique est restreinte par des mesures juridiques.
La question décisive est de savoir si des situations comparables sont traitées selon les mêmes critères. Une opposition systématiquement désavantagée ne peut plus exercer pleinement sa fonction de contrôle démocratique.
Rendre la justice plutôt que faire de la politique
L’article 3 de la Loi fondamentale allemande garantit l’égalité devant la loi. L’article 97 protège l’indépendance des juges. Ces deux principes sont indissociables.
Un juge ne doit ni rendre ses décisions en fonction des attentes du gouvernement, ni faire de ses convictions politiques personnelles le critère de ses décisions.
Les affaires Möller et Bystron ont déclenché un débat qui ne saurait être clos par la simple référence à des jugements définitifs. Même les décisions des plus hautes juridictions doivent pouvoir résister à la critique publique.
Le véritable danger commence là où les tribunaux ne tranchent plus les conflits politiques de manière indépendante, mais prennent eux-mêmes parti. La justice devient alors une politique de pouvoir. Et la justice, qui est censée protéger le citoyen contre l’arbitraire de l’État, peut devenir l’instrument de ce même arbitraire.
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15:18 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Droit / Constitutions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : afd, allemagne, justice, europe, affaires européennes, wilko möller, juges |
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Considérations sur l'actualité politique du Brésil

Considérations sur l'actualité politique du Brésil
Alexandre Douguine
Présentateur: Tournons-nous vers l’Amérique latine. Que se passe-t-il au Brésil? Le président Lula da Silva — un homme qui a connu la prison, ce qui est déjà révélateur en soi — est non seulement revenu au pouvoir lors du précédent cycle électoral, mais maintient aussi fermement ses positions, façonnant autour de lui une nouvelle réalité politique.
Alexandre Guelievitch [Douguine], que signifie le cas brésilien pour l’Amérique latine elle-même, pour la dynamique des BRICS et pour l’architecture mondiale dans son ensemble?
Alexandre Douguine : En ce qui concerne les BRICS, je pense que c’est globalement une bonne nouvelle pour le groupe. La lettre «B» ne disparaîtra pas de l’acronyme, et le Brésil restera dans notre orbite.
Du point de vue de la gauche latino-américaine, la victoire de Lula est un facteur positif, car nous assistons dans toute la région à une offensive agressive des forces de la droite libérale. Je tiens à le souligner: il ne s’agit pas d’une véritable droite conservatrice ou traditionaliste, mais d’une droite libérale — ce qu’il y a de pire — qui s’oriente non pas simplement vers les États-Unis, mais littéralement vers la «civilisation Epstein» à l’état pur. Lula da Silva n’en fait pas partie.
Cela dit, les Brésiliens sont manifestement très las de lui, ce qui explique l’ampleur du mécontentement contestataire. Au fond, on trouve d’un côté Lula, l’homme de gauche, et de l’autre son principal adversaire, le fils de Jair Bolsonaro — lequel purge lui-même une peine de prison —, le sénateur Flávio Bolsonaro. Et ce dernier est un protestant convaincu. Songez à ce que signifie être protestant dans un Brésil traditionnellement catholique et, plus largement, en Amérique latine. C’est une anomalie; c’est l’introduction d’une culture totalement étrangère, venue de l’extérieur. La tentative d’imposer un changement d’identité religieuse est une catastrophe spirituelle pour la région.

En ce moment même, sous nos yeux, une doctrine Monroe actualisée est mise en œuvre en Amérique latine: le projet de Donald Trump visant à rétablir par la force le contrôle des États-Unis sur des territoires autrefois subordonnés. Dans ces conditions, Lula da Silva au Brésil et Claudia Sheinbaum au Mexique restent, littéralement, les deux derniers bastions et piliers du mouvement souverainiste et anticolonial.
Mais, même ici, rien n’est simple. Tout récemment, Alexander Soros — le fils de ce même George Soros qui dirige les réseaux interdits et bloqués en Russie, organisateurs de « révolutions de couleur » à travers le monde — s’est ouvertement réjoui et a publié à trois reprises sur les réseaux sociaux: «Lula, Lula, Lula! Formidable, bravo, nous avons gagné!».
C’est véritablement inquiétant. Si Soros et ses structures mondialistes estiment avoir gagné, alors nous sommes face à des configurations hybrides totalement inédites. Et cela prouve une fois de plus que nous devons radicalement changer notre manière même d’analyser les processus à l’œuvre dans la politique mondiale.
Je pense que la situation au Brésil est globalement claire: nous savons parfaitement comment Lula s’est comporté pendant toutes ces années, et il est peu probable qu’il se mette à agir d’une manière fondamentalement différente.
Cette confrontation aiguë entre les bolsonaristes et les partisans de Lula pourrait-elle dégénérer en un conflit encore plus violent et de grande ampleur ? C’est tout à fait possible. Les tensions y sont à leur comble. Bolsonaro était sincèrement convaincu d’avoir gagné lorsqu’il avait pris quelques points de pourcentage d’avance au premier tour, avant que Lula ne le dépasse au second.
Comment expliquer cela? Selon toute apparence, les Brésiliens qui étaient opposés à Bolsonaro et qui, dans le même temps, étaient profondément las de Lula ont tout de même fini par aller voter pour Lula — selon le principe: «N’importe qui sauf lui! La dernière chose dont nous avons besoin, c’est que des protestants dirigent le pays!».

Le fait est que le Brésil est fondamentalement un pays catholique. Bien entendu, les deux branches du christianisme occidental — le catholicisme et le protestantisme — sont, pour ainsi dire, tout aussi inacceptables l’une que l’autre de notre point de vue orthodoxe. Et, pour moi, ce basculement religieux en Amérique latine n’est pas une question de sympathie pour les catholiques, mais relève d’un simple diagnostic: il s’agit d’une perte rapide de l’identité traditionnelle.
Quoi qu’il en soit, nous pouvons laisser de côté le dossier brésilien pour le moment. Nous suivrons attentivement l’évolution des événements dans ce pays.
14:38 Publié dans Actualité, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, actualité, brésil, amérique latine, amérique ibérique, amérique du sud, brics |
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mardi, 27 octobre 2026
Sept organisations, un réseau: les liens avec Open Society autour des manifestations en France

Sept organisations, un réseau: les liens avec Open Society autour des manifestations en France
Source: https://uncutnews.ch/sieben-organisationen-ein-netzwerk-d...
Alors que la France est secouée depuis des semaines par des manifestations étudiantes, des émeutes, des incendies et des pillages, l’attention se porte sur un réseau d’organisations qui soutiennent les manifestations, les accompagnent ou critiquent vivement l’action de la police.
Les recherches du journal espagnol La Gaceta montrent qu’au moins sept de ces organisations entretiennent des liens financiers ou institutionnels avérés avec les Open Society Foundations, fondées par George Soros. Cela ne prouve pas que les troubles actuels sont financés par celles-ci, mais montre à quel point des ONG influentes, des mouvements de protestation et des réseaux internationaux de financement sont étroitement imbriqués.
Le point de départ de cette enquête est un article de La Gaceta du 21 octobre. Le journal a examiné des organisations qui avaient appelé à manifester, soutenu les revendications des étudiants ou publiquement pris position contre l’action de la police française. Il a ainsi identifié sept organisations entretenant différents liens avec les Open Society Foundations.
Ces liens vont des financements directs aux dons importants sur plusieurs années, en passant par le financement de projets particuliers. Un point est essentiel: un financement antérieur par Open Society ne prouve pas automatiquement que Soros ou sa fondation financent ou dirigent les manifestations actuelles. À ce jour, aucun élément probant ne permet précisément de l’établir. Mais les indices parlent d’eux-mêmes.

Ligue des droits de l’Homme : un financement direct documenté
L’un des liens les plus clairement établis concerne la Ligue française des droits de l’Homme (LDH).
La Cour des comptes française avait confirmé dès 2021 que la LDH avait reçu un soutien financier d’Open Society en 2017. La LDH elle-même avait également indiqué dans son rapport annuel que plusieurs projets avaient été rendus possibles grâce à Open Society.
Le lien avec les manifestations actuelles est lui aussi clairement documenté. Le 16 octobre, la section nantaise de la LDH a expressément appelé à rejoindre le mouvement étudiant et lycéen le lendemain. Le lieu et l’heure du rendez-vous étaient même précisés: 14 heures, place Foch.

Human Rights Watch: 100 millions de dollars d’Open Society
Dans le cas de Human Rights Watch, le lien financier est encore plus important.
En 2010, les Open Society Foundations ont annoncé un financement de 100 millions de dollars sur dix ans — ce qui constituait alors le don individuel le plus important jamais reçu par Human Rights Watch. Cet argent devait expressément servir à développer la présence mondiale et l’influence politique de l’organisation. Open Society comme Human Rights Watch ont publiquement fait état de cet accord.
Le 14 octobre, Human Rights Watch a publié un rapport sur les manifestations lycéennes en France et accusé la police de violences disproportionnées contre des mineurs. HRW a écrit que, malgré quelques incidents violents, les manifestations avaient été majoritairement pacifiques et a demandé une meilleure protection des jeunes manifestants.
Human Rights Watch n’est donc pas présentée comme organisatrice des manifestations, mais contribue clairement à leur interprétation dans le débat public et politique.

FIDH et OMCT: Open Society figure officiellement sur la liste des bailleurs de fonds
La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) mentionne elle aussi expressément les Open Society Foundations parmi ses bailleurs de fonds privés.
L’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) présente également Open Society comme un bailleur de fonds. Son rapport financier audité pour 2024 fait état d’environ 509.700 francs suisses provenant des Open Society Foundations; l’année précédente, ce montant dépassait même 1,2 million de francs.
Le 9 octobre, les deux organisations ont publié avec la LDH une déclaration sur les manifestations en France, accusant les autorités de réprimer violemment le mouvement lycéen. La FIDH a parlé de «violente répression» et demandé une enquête sur l’intervention policière.

Amnesty International: une subvention d’Open Society dans les comptes annuels
Dans le cas d’Amnesty International, le lien est également documenté.
Les comptes annuels de 2024 indiquent expressément que l’augmentation des financements reçus était principalement due à une subvention des Open Society Foundations.
Pendant les manifestations étudiantes en France, Amnesty a également défendu publiquement le droit de manifester et critiqué la police. Le 5 octobre, l’organisation a demandé aux autorités françaises de désamorcer la situation et de protéger le droit de réunion pacifique. Amnesty a dénoncé un recours disproportionné à la force policière contre des mineurs.
350.org: Open Society mentionnée parmi les soutiens financiers
Dans son rapport annuel de 2021, l’organisation internationale de défense du climat 350.org mentionnait expressément les Open Society Foundations parmi les fondations qui la soutenaient. Au total, 44% de ses recettes provenaient alors de fondations et d’organismes de financement.
L’existence d’un lien financier antérieur est donc, là aussi, clairement établie.
L’intérêt de ce constat ne réside pas tant dans la possibilité d’en déduire un financement direct des manifestations françaises actuelles. L’essentiel est plutôt que les mêmes ONG, reliées entre elles à l’échelle internationale, interviennent régulièrement ensemble au sein de mouvements sociaux, climatiques et sociopolitiques.

Attac: un appel à manifester — un lien par l’intermédiaire d’un projet financé par Open Society
Attac France est allée encore plus loin dans le cadre des manifestations actuelles, en appelant expressément à la mobilisation le 17 octobre. L’organisation a dénoncé une injustice sociale, fiscale et écologique de plus en plus insupportable et appelé à une large participation.
Le lien avec Open Society est toutefois plus ténu ici que pour la LDH, HRW, la FIDH ou l’OMCT.
Est notamment documentée la participation d’Attac à un rapport européen de 2017 sur la politique gazière et énergétique, dont le cadre de réalisation aurait été partiellement financé par l’Open Society Initiative for Europe, selon l’enquête initiale. Cela ne permet toutefois pas de conclure à un financement général d’Attac par Open Society, et encore moins à un financement des manifestations actuelles.
Un réseau est documenté — pas le financement des émeutes
L’enquête met donc en évidence une configuration bien réelle.
Plusieurs organisations qui soutiennent le mouvement de protestation, appellent à manifester ou critiquent l’action de la police entretiennent des relations financières avec les Open Society Foundations ou ont bénéficié de leur soutien par le passé. Cela est documenté.
En revanche, rien ne démontre que George Soros ou les Open Society Foundations financent les émeutes, les incendies ou les pillages actuels.
Cette distinction est essentielle.
La question politique n’en reste pas moins pertinente: lorsque de grandes fondations internationales financent pendant des années des organisations qui jouent ensuite, dans des conflits sociaux, un rôle important en matière de mobilisation, de soutien juridique, de communication médiatique et de formation de l’opinion publique, ce financement fait partie intégrante du récit.
Les ONG, en particulier, se présentent souvent comme des autorités morales indépendantes. Le public devrait donc pouvoir savoir qui finance ces organisations, à quelle hauteur et pour quels projets.
Le véritable lien avec Soros dans les manifestations françaises ne consiste donc pas en un transfert d’argent avéré à des émeutiers. Il réside dans un réseau d’organisations soutenues financièrement, constitué au fil des années, dont plusieurs interviennent aujourd’hui activement dans la confrontation politique et sociale autour des manifestations en France.
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La Russie commence à envisager l’Asie centrale et l’Asie du Sud comme une macrorégion: la CASA

La Russie commence à envisager l’Asie centrale et l’Asie du Sud comme une macrorégion: la CASA
Andrew Korybko
Source: https://korybko.substack.com/p/russia-is-beginning-to-con...
La menace que fait peser l’État islamique au Khorassan (EI-K) sur l’Afghanistan — dont de hauts responsables russes ont laissé entendre qu’elle était liée au Pakistan —, la guerre afghano-pakistanaise et le conflit du Cachemire sont les trois obstacles au plan Kossyguine du XXIe siècle que la Russie entend déployer dans la CASA en s’appuyant sur le PAKAFUZ.
L’ambassadeur de Russie au Pakistan, Albert Khorev, a confirmé : « Pendant que le ministre russe de l’Intérieur se rendait à Islamabad, le chef du renseignement russe était à Kaboul et le secrétaire adjoint de notre Conseil de sécurité se trouvait à New Delhi. Tous ont également discuté [de la guerre afghano-pakistanaise]. La Russie tente donc actuellement de contribuer au règlement de ce problème par ces démarches. » Tout cela s’est déroulé parallèlement à la dernière conférence de l’OTSC, de la CEI et de l’OCS sur la sécurité en Asie centrale et en Afghanistan, organisée à Moscou.
Le sérieux avec lequel la Russie tente de résoudre la guerre afghano-pakistanaise, à travers ses récents échanges de haut niveau sur les questions de sécurité avec ces deux pays et avec l’Inde, son alliée depuis des décennies, laisse fortement penser que le Kremlin commence à considérer la sécurité de l’Asie centrale et celle de l’Asie du Sud comme interdépendantes. Comme expliqué ici, Moscou envisage également de relier à l’Inde le projet de voie ferrée Pakistan-Afghanistan-Ouzbékistan (PAKAFUZ), donnant ainsi à toutes les parties un intérêt économique commun à la sécurité de l’ensemble de la région.

Le PAKAFUZ représente le moyen par lequel la Russie entend remettre au goût du jour, dans les circonstances actuelles, le « plan Kossyguine » de l’époque soviétique. Ce plan avait été proposé en 1969 par le chef du gouvernement soviétique dont il porte le nom, dans l’intention évoquée précédemment : envisager l’Asie centrale et l’Asie du Sud comme une macrorégion aux intérêts sécuritaires et économiques interdépendants, d’où la proposition de relier tous ces pays par un corridor commercial régional. Par commodité, cette macrorégion peut être appelée CASA.
La menace que fait peser l’EI-K sur l’Afghanistan — dont de hauts responsables russes ont laissé entendre qu’elle était liée au Pakistan, comme cela a été documenté ici —, la guerre afghano-pakistanaise et le conflit du Cachemire sont les trois obstacles au plan Kossyguine du XXIe siècle que la Russie entend déployer dans la CASA en s’appuyant sur le PAKAFUZ. Pour faire face au premier, la Russie pourrait armer les talibans contre l’EI-K, tout en renforçant sa coopération sécuritaire avec les républiques d’Asie centrale : ces deux démarches constituent respectivement une stratégie offensive indirecte et une stratégie défensive.
Concernant le deuxième obstacle, la Russie a proposé sa médiation, mais le Pakistan a récemment exclu des pourparlers sans conditions préalables avec l’Afghanistan. Néanmoins, comme le laissait entrevoir le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov en imputant le conflit à l’État islamique, un accord de désescalade conclu sous médiation russe pourrait voir le Pakistan présenter les « talibans pakistanais », supposément soutenus par l’Afghanistan, comme relevant de l’État islamique, renforcer sa clôture frontalière et mettre fin aux hostilités afin de reprendre le travail conjoint sur le PAKAFUZ. Même si celui-ci n’atteignait jamais l’Inde, il renforcerait tout de même l’intégration globale de la majeure partie de la CASA.

Enfin, la Russie a également proposé sa médiation dans le conflit du Cachemire, dont elle pourrait envisager le règlement par un compromis entre les deux parties : la ligne de contrôle deviendrait la frontière internationale, afin de normaliser les relations, d’apaiser les tensions régionales et de prolonger le PAKAFUZ jusqu’en Inde. Les efforts russes pour lever ces trois obstacles à son plan Kossyguine du XXIe siècle permettent de comprendre l’intense activité diplomatique régionale de Moscou ces dernières semaines, caractérisée par des échanges de haut niveau axés sur la sécurité avec l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde.
La Russie comprend les complexités du conflit du Cachemire, tout en soutenant pleinement l’Inde dans ce dossier ; elle n’impute donc à aucune des deux parties la responsabilité de la persistance de l’impasse. En revanche, le rôle du Pakistan, fortement suggéré, dans le problème que représente l’EI-K pour l’Afghanistan, ainsi que la guerre qu’il poursuit contre ce pays, pourraient être perçus négativement par certains. Si la Russie en venait ainsi à considérer le Pakistan comme le principal obstacle à la mise en œuvre, au moins partielle, de son plan Kossyguine du XXIe siècle dans la CASA, fondé sur le PAKAFUZ, les relations pourraient bientôt se refroidir.
18:11 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, pakafuz, pakistan, afghanistan, russie, asie, asie centrale, affaires asiatiques |
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La guerre des centres de données

La guerre des centres de données
Leonid Savin
Les attaques du régime de Kiev contre les centres de données de Yandex dans plusieurs villes russes ont porté la confrontation militaire à un nouveau niveau. Auparavant, des frappes similaires avaient été menées par l’armée russe dans le cadre d’une opération militaire spéciale sur le territoire ukrainien contrôlé par le régime de Kiev. Il s’est ainsi produit un effet mimétique, ou d’imitation, tel que l’a décrit le philosophe français René Girard dans son ouvrage La Violence et le Sacré. Dans un conflit, un camp modifiera toujours son comportement en s’adaptant à l’autre pour éviter la défaite ou, du moins, survivre.
Si l’on tient compte des principes de la guerre asymétrique, dans laquelle des acteurs moins puissants cherchent de nouveaux moyens de vaincre un adversaire plus fort, il convient d’envisager les évolutions possibles de cette situation — qui fait déjà l’objet de discussions au ministère du Développement numérique de la Fédération de Russie, avec une proposition visant à déplacer la construction de nouveaux centres de données vers l’Oural, la Sibérie et l’Extrême-Orient —, mais aussi de prendre en considération d’autres infrastructures que l’ennemi pourrait considérer comme les prochains points de vulnérabilité.
Pourquoi la liste des cibles s’est-elle élargie des deux côtés ? Quelle est l’importance des centres de données ?
Les centres de données sont des installations spécialisées conçues pour héberger des serveurs et des équipements réseau utilisés par les entreprises et les organismes publics pour gérer leurs opérations numériques. En règle générale, ils disposent également de groupes électrogènes de secours afin d’assurer une alimentation électrique ininterrompue des équipements. Les serveurs en nuage, utilisés pour les calculs faisant appel à l’intelligence artificielle, ont récemment acquis une grande importance. Dans les conditions actuelles des opérations militaires, les centres de données servent à analyser une masse considérable d’informations, notamment de renseignement. En Occident, des méthodes de guerre algorithmique sont mises en œuvre, ce qui exige d’immenses capacités de calcul. Bien que tous les centres de données ne puissent pas servir aux besoins de la guerre, ils peuvent constituer des cibles attrayantes pour paralyser le fonctionnement des structures qui utilisent leurs services et affaiblir l’économie dans son ensemble.

Plus de dix mille centres de données sont actuellement en activité dans le monde, et leur nombre devrait augmenter considérablement dans les années à venir. La Russie ne fait pas exception. Toutefois, le précédent ayant suscité cet intérêt accru pour les centres de données dans le contexte de la guerre n’a pas été constitué par les frappes russes ou ukrainiennes, mais par la riposte iranienne aux attaques des États-Unis et d’Israël en février 2026. À l’époque, l’attention se concentrait principalement sur les attaques contre les bases militaires ainsi que sur les perturbations de la production et de l’approvisionnement en ressources énergétiques. Cependant, des missiles et des drones iraniens ont également été dirigés contre trois centres de données d’Amazon Web Services (AWS) aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, entraînant des perturbations des services numériques de banques, de plateformes de paiement et d’autres organisations. Un mois plus tard, une autre attaque a endommagé le centre de données d’Oracle à Dubaï. L’Iran a ensuite déclaré que dix-huit grandes entreprises technologiques constituaient des cibles militaires légitimes. Cette liste comprend nombre des plus grands propriétaires de centres de données au monde, notamment AWS, Microsoft, Meta, Google et Oracle.
Pour l’Iran, les attaques contre les centres de données poursuivaient plusieurs objectifs stratégiques. Elles permettaient de sanctionner des entreprises américaines importantes sur le plan économique, ainsi que les organisations régionales sur les serveurs desquelles sont stockées les données de ces entreprises. Elles constituaient également une menace sans équivoque : si les exigences iraniennes n’étaient pas satisfaites, de nouvelles attaques contre les infrastructures numériques suivraient.

En réalité, ces frappes indiquaient qu’un changement stratégique plus large dans la manière de concevoir les objectifs et les méthodes des opérations militaires avait déjà commencé. C’est ainsi qu’est apparue une nouvelle expression, data center warfare — la guerre des centres de données —, employée en juin 2026 dans un article conjoint de deux professeurs de l’Institut de cybersécurité et de politique de l’innovation du Naval War College américain, Jason Vogt et Nina A. Kollars, cette dernière étant également chercheuse au Commandement des opérations de guerre spéciale. Ils soulignent que « l’expansion rapide des centres de données dédiés à l’IA entraîne des modifications durables de la répartition géographique des infrastructures critiques qui constituent la toile de fond de la compétition mondiale et des guerres futures. Cela comprend la construction de mégacampus numériques, qui deviendront des cibles stratégiques de grande valeur, ainsi que la multiplication de nouveaux pôles de centres de données, susceptible de modifier les scénarios de planification de la défense, particulièrement dans l’Indo-Pacifique».
Il est significatif que, contrairement à d’autres cibles à double usage ou à des infrastructures critiques comme les terminaux pétroliers ou les raffineries, cette nouvelle expression soit spécifiquement associée aux centres de données. Le carburant constitue pourtant un élément économiquement important pour toute guerre, sans parler des besoins civils de l’économie de n’importe quel pays. Cette mise en avant aux États-Unis indique qu’ils accordent une importance particulière aux centres de données, devenus des cibles attrayantes du point de vue politico-militaire. Plus généralement, ces grandes installations fixes, dont la construction est relativement coûteuse et qui dépendent des infrastructures locales pour l’électricité, l’approvisionnement en eau et la transmission des données, peuvent aussi devenir les cibles d’acteurs malveillants de toutes sortes : pirates informatiques ou groupes criminels locaux.
Une attaque contre un centre de données porte préjudice non seulement à son exploitant, mais aussi à toutes les organisations qui l’utilisent pour le stockage de données, les communications en réseau ou les traitements faisant appel à l’intelligence artificielle. Il en résulte un effet cumulatif : plusieurs organisations sont touchées par une seule action. Dans le cadre des intérêts économiques des États-Unis, le fonctionnement ininterrompu des centres de données de certaines entreprises implantés à travers le monde est, bien entendu, dans l’intérêt de Washington, comme le mentionnent les décrets et documents correspondants.

Mais il existe aussi une nuance d’ordre militaro-stratégique. Les entreprises mentionnées — AWS, Microsoft, Meta, Google, Oracle, ainsi qu’un certain nombre d’autres — travaillent au service des intérêts de la CIA, du Pentagone et du complexe militaro-industriel américain. À leurs côtés figurent des prestataires clés comme Palantir. Ensemble, ils peuvent être considérés comme un écosystème hybride au sein duquel la recherche et le traitement des données — notamment par le biais du renseignement — sont effectués à l’aide de ces centres de données répartis dans le monde entier. Ils constituent l’architecture dont l’armée américaine et ses alliés ont besoin pour mener une guerre algorithmique à l’aide de l’intelligence artificielle — récemment rebaptisée « superintelligence » aux États-Unis au gré de Donald Trump — et de programmes spécialisés. Parmi les alliés actuels de Washington figure toujours l’Ukraine, où les centres de données ont été activement utilisés à des fins militaires. En Russie, en revanche, leur activité principale est liée à des usages civils. Cela révèle une autre asymétrie dans les moyens et les fonctions, même si la partie ukrainienne a agi selon le principe « œil pour œil », en choisissant de nouvelles cibles pour ses attaques. Tous ces éléments doivent être pris en compte dans le conflit actuel et gardés à l’esprit dans la perspective de futures guerres.
13:55 Publié dans Actualité, Polémologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : polémologie, centres de données |
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Les États-Unis, la dernière Rome: Peter Thiel et le déclin de l’empire

Les États-Unis, la dernière Rome: Peter Thiel et le déclin de l’empire
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/yhdysvallat-viimeinen-...
La série de conférences de Peter Thiel consacrée à l’Antéchrist s’est achevée à Nashville le 19 octobre par une quatrième rencontre intitulée The New Rome, la nouvelle Rome. Les comptes rendus du journaliste Nathan Worcester, présent sur place, offrent à ce jour le tableau le plus précis de cette conférence à huis clos. Alors que les volets précédents construisaient un cadre théologique autour de la fin des temps et contre la réglementation des technologies, le dernier s’est tourné vers l’héritage impérial et la place qu’y occupent les États-Unis.
Thiel a commencé par des réflexions sur les villes. Il a constaté qu’elles durent davantage que les entreprises et les individus. Elles sont comme des «êtres immortels», que l’on peut rapprocher des anges, des démons, des puissances spirituelles et des pouvoirs évoqués dans l’Épître aux Éphésiens, 6,12. Il estimait erronée l’hypothèse selon laquelle une métropole comme San Francisco finirait par s’autodétruire. Lorsqu’il siégeait au conseil d’administration de Facebook, Thiel avait vu Mark Zuckerberg accepter la mortalité de l’entreprise. Mais débarrasser les rues de San Francisco des excréments humains reviendrait, selon Thiel, à «négocier avec un démon».

Les grandes villes représentent l’empire mondial en miniature. Thiel connaît l’œuvre majeure d’Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident. Selon Spengler, lorsque la culture devient civilisation, apparaît un citadin détaché des traditions et de la religion. Il est intelligent et pragmatique, mais stérile, et vit comme un parasite aux dépens de la société. Thiel néglige toutefois le fait que, dans le schéma de Spengler, les États-Unis appartiennent eux aussi à la phase hivernale de la civilisation occidentale. Le déclin n’est pas un phénomène exclusivement européen. Si les États-Unis sont en décadence, ils ne peuvent agir comme une force de retenue katéchontique : ils font eux-mêmes partie du processus qu’ils devraient retenir.
Thiel est ensuite passé à l’héritage de Rome. Selon lui, les États-Unis sont la nouvelle Rome. En tant que puissance katéchontique, ils empêchent, conformément à la Deuxième Épître aux Thessaloniciens, 2,6–7, l’apparition de l’homme de l’iniquité, tout en risquant de devenir antichristiques. On pourrait demander, dans une perspective critique, si l’Amérique n’a pas été « satanique » dès sa fondation. Les Pères fondateurs étaient pour la plupart des rationalistes des Lumières et des déistes, nombre d’entre eux étaient francs-maçons, et Jefferson composa sa propre version des Évangiles en supprimant les miracles et la résurrection. Si l’Antéchrist est interprété comme une tentative de créer un paradis terrestre sans Dieu, ce projet a commencé dès Philadelphie, où les États-Unis sont nés.

Rome se situe dans une zone grise morale. Elle n’est ni Babylone ni la Nouvelle Jérusalem. La trajectoire passe de Rome à l’Empire romain d’Orient, c’est-à-dire Byzance, puis au Saint-Empire romain germanique. Napoléon, que ses contemporains comparaient à l’Antéchrist, fit tomber ce dernier. La situation se compliqua ensuite. Selon Thiel, la guerre de Succession d’Espagne fut la dernière tentative de bâtir une superpuissance catholique. Elle trancha la lutte pour le pouvoir entre les Bourbons et les Habsbourg ; après elle, l’universalisme catholique ne redevint plus le projet dominant de l’Europe. Thiel illustra ce point par le poème de Robert Southey, The Battle of Blenheim.

Le candidat sérieux suivant était la Grande-Bretagne. En tant que puissance maritime, les Britanniques adoptèrent la conception de l’État exposée par Hobbes dans le Léviathan, tout en restant réservés à l’égard du philosophe. Le poème d’Alfred Lord Tennyson, Locksley Hall, publié en 1842, prédisait une fédération mondiale et unissait les Britanniques à leurs successeurs, les Américains, dans le rêve d’un empire mondial. Harry S. Truman portait ce poème dans sa poche.
Les États-Unis ont consciemment imité Rome. Les pseudonymes latins des auteurs des Federalist Papers et l’effigie de George Washington sur la monnaie, à la manière de l’empereur Auguste, en témoignent. Selon Thiel, les États-Unis sont peut-être le seul pays véritablement souverain. Le président agit comme le maire des États-Unis et le dictateur du reste du monde. L’alliance de renseignement Five Eyes, la surveillance Echelon, le système de paiement SWIFT et le statut du dollar comme monnaie de réserve renforcent cette position.
Thiel a défini trois éléments clés de la nouvelle Rome. Le premier est le statut de superpuissance militaire. Il a fait référence au royaume fort comme le fer mentionné dans le Livre de Daniel, 2,40. Le deuxième est le statut de superpuissance financière contrôlant les flux de paiements. Il a cité à ce propos l’Apocalypse, 13,17, selon laquelle nul ne peut acheter ni vendre sans la marque. Le troisième est le statut de superpuissance idéologique ou religieuse capable de gagner les cœurs et les esprits. L’Évangile selon Matthieu, 24,24, met en garde contre les faux messies et les faux prophètes. Mais, pour Thiel, la Russie ne convient pas comme candidate : il ne considère pas Moscou comme l’héritière de Constantinople. L’évolution qui a suivi la prise du pouvoir par les bolcheviks pose problème. Malgré ses doutes, Thiel ne sait pas dire si Poutine est davantage chrétien ou ancien membre du KGB. La nouvelle Rome devrait, en tout état de cause, être plus puissante que la Russie actuelle.

La Chine constitue le point de comparaison logique suivant. Selon Thiel, elle ne remplit toutefois pas les trois conditions requises pour être la nouvelle Rome. C’est certes une puissance montante, mais elle ne possède pas l’attrait idéologique ou religieux nécessaire pour diriger des alliés, et non simplement acheter des ports et des infrastructures. En ce sens, la Chine ressemble davantage à un géant économique qu’à un centre de civilisation. Il en conclut que, puisque personne d’autre n’est prêt à prendre la place des États-Unis, l’Amérique est une «forteresse qu’il faut défendre» — même par des moyens autoritaires. En effet, un retrait américain n’ouvrirait pas la voie à un nouvel ordre, mais à un chaos multipolaire incontrôlable.
La singularité des États-Unis tient aussi à leur degré relativement élevé de violence, y compris la peine de mort. Ils se distinguent des autres pays développés par le recours à cette peine et exercent sur eux-mêmes un contrôle aussi sévère que sur le reste du monde. Thiel considère que les Américains ne sont pas «complètement castrés» et n’ont pas renoncé à leurs responsabilités katéchontiques. Il a plaisanté en demandant pourquoi les États-Unis sont le seul pays où une révolution est impossible, avant de répondre: parce que c’est le seul pays sans ambassade américaine. Cette boutade dit l’essentiel: Washington n’a pas l’habitude d’organiser des changements de pouvoir sur son propre territoire.

La conférence s’est terminée par un appel à la ville de Nashville (photo, ci-dessus). Thiel la considère comme une sorte de centre mondial du protestantisme — une religion dépourvue de centre — et a encouragé l’élite locale à prendre ses responsabilités sur le plan des idées et des institutions. Ce choix n’était pas fortuit: la rencontre entre le christianisme évangélique et un pôle technologique émergent offrait un public comprenant aussi bien le langage théologique que l’exercice du pouvoir.
La conférence finale résume le cœur de l’eschatologie de Thiel. Le katéchon n’est pas une force statique du bien. Il est dynamique et comporte des risques. L’empire qui retient la fin peut lui-même devenir le catalyseur de cette fin. Les États-Unis accomplissent l’héritage de Rome dans ses dimensions militaire, économique et idéologique. C’est précisément cet accomplissement qui les rend vulnérables. Si la souveraineté, les systèmes de paiement et la supériorité militaire s’orientent vers un gouvernement mondial unique, le katéchon change de nature.
Cette perspective ouvre une question plus vaste sur la nature du pouvoir dans le monde de la modernité tardive. La métaphore de Thiel, qui présente les villes comme des puissances spirituelles immortelles, rappelle que les institutions vivent plus longtemps que les individus et résistent au changement selon une logique différente de celle des entreprises. Le citadin décrit par Spengler, qui vit grâce aux anciennes structures mais est, lui, sans racines ni nouvelle force créatrice, illustre la manière dont une civilisation perd sa vitalité. Le rêve de fédération de Tennyson, la puissance maritime britannique et l’hégémonie du dollar s’inscrivent dans une même trajectoire. L’empire britannique a cédé la place à l’empire américain, mais le rêve d’ordre mondial et d’hégémonie a subsisté.
La conférence finale de Thiel propose un diagnostic traversé de tensions. Les États-Unis sont-ils la dernière Rome? L’immortalité de l’empire ne garantit pas sa vertu. Sa violence ne signifie pas automatiquement qu’il possède une force katéchontique. Comment une puissance qui contrôle les systèmes de paiement, dispose de la supériorité militaire et manipule les esprits à l’échelle mondiale peut-elle continuer à retenir ce qu’elle est censée empêcher, sans le devenir elle-même? Et n’est-ce pas déjà ce qui est arrivé aux États-Unis?
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lundi, 26 octobre 2026
L’Europe en révolte et les décombres de la prophétie progressiste: où allons-nous?

L’Europe en révolte et les décombres de la prophétie progressiste: où allons-nous?
par Sergio Filacchioni
Source: https://www.ilprimatonazionale.it/primo-piano/europa-rivo...
Rome, 19 octobre — Les flammes que l'on voit ardentes sur les places françaises, les affrontements dans le centre de Milan, les assauts contre les bâtiments publics de Tirana pourraient être classés comme autant d’explosions saisonnières de violence. Les contextes sont différents et il serait arbitraire d’y voir une insurrection unique traversant toute l’Europe. Mais tout ramener à l’ordre public empêche de voir ce que ces épisodes ont en commun: l’écart grandissant entre les promesses des classes dirigeantes européennes et les possibilités concrètes offertes, surtout aux nouvelles générations, qu’elles soient autochtones ou allogènes.
L’Europe et la crise d’un modèle économique
Le premier constat est matériel. L’ouverture des marchés a accentué la concurrence internationale et la pression sur les salaires, les filières de production et les dépenses publiques. Il n’est pas exact d’affirmer que la protection sociale a partout diminué en Europe: elle demeure importante et absorbe, dans plusieurs pays, une part considérable de la richesse nationale. C’est aussi sa répartition qui change, tandis que le poids de la rente, du logement et de l’instabilité professionnelle retombe sur ceux qui doivent encore se construire une existence autonome. Selon Eurostat, en 2025, les jeunes Italiens ont quitté le domicile parental, en moyenne, après trente ans: un indicateur qui ne s’explique pas uniquement par les habitudes familiales.
À cette difficulté s’ajoute l’entrée dans une nouvelle phase. L’automatisation et l’intelligence artificielle promettent des gains de productivité, mais imposent une réorganisation du travail; la concurrence entre les États-Unis et la Chine contraint l’Europe à repenser son industrie, son énergie et ses technologies; le réarmement absorbe des ressources et impose des choix politiques jusqu’alors éludés. Les économies européennes recherchent aussi la compétitivité en maîtrisant le coût du travail, tandis que les politiques migratoires oscillent entre les besoins des entreprises, les obligations juridiques et les capacités d’intégration. Une société qui mesure tout à l’aune de l’efficacité économique finit ainsi par traiter le travail, et parfois les personnes, comme des facteurs interchangeables.

La fracture n’est toutefois pas seulement une question de redistribution. À la génération appelée à affronter cette transformation, on propose avant tout une promesse: davantage de mobilité, de marché et d’innovation finiront par engendrer aussi davantage de liberté et de prospérité. C’est la version contemporaine d’une prophétie progressiste selon laquelle l’histoire avancerait vers l’émancipation de l’individu à l’égard de toute contrainte. Mais le citoyen émancipé sur le papier peut se retrouver sans logement, sans stabilité et sans ces liens qui font de la liberté autre chose que la faculté de choisir entre marchandises et contrats.
L’échec de la prophétie progressiste
Lorsqu’une prophétie se heurte à ses propres échecs, ses partisans peuvent la remettre en question ou réinterpréter chaque démenti comme la preuve qu’elle n’a pas été suffisamment appliquée. C’est ici que la dissonance cognitive devient une clé de lecture politique. À la crise de la cohésion, on répond en exigeant davantage d’adaptation; au déracinement produit par une mobilité sans limites, on propose encore plus de mobilité; à la fragilité des territoires, on oppose de nouveaux impératifs de compétitivité. Toute réforme inspirée par l’ouverture n’est pas une erreur, mais un système qui juge toujours insuffisantes ses propres mises en application risque de se soustraire à toute évaluation de ses résultats.
Dans l’espace ainsi laissé ouvert resurgit également la question nationale, culturelle et démographique. L’appartenance ne se résume pas à la possession d’un document et ne peut pas davantage être réduite à une caractéristique biologique: elle prend forme dans la langue, la mémoire, les institutions, les traditions et la possibilité de les transmettre. La transformation des quartiers, les difficultés d’intégration et les tensions pesant sur les services nourrissent des interrogations que l’on ne fait pas disparaître en accusant de nostalgie ceux qui les soulèvent.

La question sociale et la question nationale s’entremêlent ainsi de nouveau. La gestion de l’immigration ne peut se limiter à la demande de main-d’œuvre des entreprises, pas plus que la défense des communautés ne peut se réduire à la dénonciation de l’étranger alors que restent intacts les mécanismes économiques qui compromettent leur continuité. Séparer ces problèmes revient à continuer de présenter comme inévitables des processus sur lesquels la politique a renoncé à exercer son pouvoir.
Une contestation incapable de dépasser ce qu’elle conteste
Le deuxième constat est l’absence d’alternative. Une partie de la protestation demande simplement que le modèle dominant tienne enfin ses promesses: davantage d’inclusion, de droits et de redistribution, sans aborder le rapport entre souveraineté politique, production et liens collectifs. La radicalité du langage ne se confond pas avec celle de l’analyse. Si le programme consiste uniquement à accélérer ce que l’on considère comme inachevé, la rue demeure dans l’horizon qu’elle conteste, même lorsqu’elle en attaque les symboles.
Le troisième constat est la facilité avec laquelle ce vide est occupé par la violence. S’attaquer à une vitrine ou incendier une mairie ne revient pas à formuler une critique du capitalisme. Le pillage peut même en reproduire la logique la plus élémentaire: s’approprier une marchandise sans en contester la valeur. Il est plausible que des acteurs politiques et des intérêts extérieurs tentent d’exploiter de telles tensions; une chose est certaine: les groupes qui se livrent aux destructions offrent aux appareils politiques la possibilité de substituer au problème social celui de la sécurité, dans une spirale potentiellement infinie.
D’où l’insuffisance des deux réactions en miroir: célébrer chaque émeute comme l’annonce d’une révolution, ou défendre, au nom de l’ordre, cette même normalité qui produit défiance et précarité. La crise européenne n’oppose pas simplement le maintien de l’ordre existant au chaos. Elle rouvre la question de savoir qui décide du travail, du logement, des migrations, des ressources et de la continuité des communautés. Sans une réponse politique articulant ces éléments, la colère restera à la disposition de quiconque saura l’exploiter.

Il existe une question existentielle
Les barricades n’édifient pas spontanément un monde nouveau. Elles montrent plutôt que le monde présent peine à tenir ses promesses. Pour ceux qui aspirent à une transformation radicale, ce n’est pas une victoire déjà acquise: c’est une responsabilité qui reste entièrement à assumer. Ne pas être les gardiens de l’ordre existant, ni les figurants dans la révolte d’autrui. La question qui revient des rues européennes n’est pas seulement de savoir contre qui protester, mais quelle Europe peut encore être construite.
* * *
Qui est Sergio Filacchioni?
Journaliste, graphiste et photographe collaborant avec le journal en ligne Il Primato Nazionale. Romain, né en 1998.
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Philip Pilkington: la révolte en Europe marque le début d’une nouvelle inflation alimentaire et énergétique

Philip Pilkington: la révolte en Europe marque le début d’une nouvelle inflation alimentaire et énergétique
Tous les effets ne se sont pas encore manifestés, tandis qu’en toile de fond apparaissent des tensions démographiques et des contradictions du modèle occidental
Par Osvaldo Bagnoli
Source: https://www.barbadillo.it/134313-philip-pilkington-la-riv...
Les protestations dans plusieurs pays européens annonceraient une crise plus grave, selon l’économiste irlandais Philip Pilkington, auteur de The Reformation in Economics (Palgrave Macmillan, 2016) et collaborateur de l’Institute for New Economic Thinking, dans un entretien accordé le 19 octobre à Mario Nawfal, entrepreneur et commentateur politique très suivi sur la plateforme X.
Les manifestations en France, en Italie et en Albanie sont, pour Pilkington, les signes d’une instabilité croissante, appelée à s’aggraver lorsque les conséquences économiques de la guerre en Iran et des perturbations des marchés de l’énergie se répercuteront pleinement sur les consommateurs européens. L’élément central est l’appauvrissement progressif des ménages.


Pilkington (photo) évoque un chiffre selon lequel, depuis 2022, la consommation alimentaire française aurait diminué de 6,4 % en termes réels, avec des contractions vraisemblablement encore plus importantes pour les catégories les moins aisées. Le pourcentage exact nécessite une vérification de la série statistique de référence, mais la faiblesse de la consommation alimentaire française est corroborée par les statistiques officielles.
En attendant le pire
La signification économique du phénomène est la suivante: des ménages contraints de réduire leurs dépenses essentielles pour compenser la perte de pouvoir d’achat. Et, selon Pilkington, le pire pourrait encore être à venir. L’économiste signale de très fortes tensions sur les marchés des matières premières agricoles, évoquant des hausses des contrats à terme qu’il chiffre à 70% pour le riz et à 40% pour le blé et le sucre. Ces pourcentages doivent être rapportés aux contrats et aux périodes précisément considérés et ne sont pas directement assimilables à l’inflation des prix alimentaires à la consommation. Mais, selon son interprétation, ils signalent le risque d’une nouvelle flambée des prix.
La crise des engrais — due au blocage de la mer Noire et des importations correspondantes en provenance de Russie — contribue à rendre la situation plus préoccupante, leur production dépendant largement de la disponibilité de l’énergie et du gaz naturel. Les perturbations des approvisionnements, conjuguées à l’augmentation des coûts du carburant et des transports, pourraient compromettre la rentabilité des cultures et, dans certaines circonstances, les récoltes de l’année prochaine elles-mêmes.

Des risques entre l’hiver et le printemps
Pilkington identifie un mécanisme de transmission du choc économique dont les effets sont appelés à se manifester avec un décalage. La hausse des coûts énergétiques pèse sur la production agricole, la transformation industrielle et la distribution, puis se répercute sur les prix finaux. C’est pourquoi il considère comme très risquée la période allant de l’hiver prochain au printemps suivant.
L’Europe affronterait cette éventuelle deuxième vague inflationniste sans s’être remise des conséquences de la première, qui a éclaté en 2022. En effet, un ralentissement de l’inflation n’entraîne pas nécessairement une baisse des prix ayant déjà augmenté.
Pilkington y ajoute la dimension politique. Les gouvernements de l’UE sont déjà impopulaires, tandis que le mécontentement lié au coût de la vie se superpose à la défiance envers les institutions.

Les manifestations françaises, italiennes et albanaises ont des motivations différentes. Pilkington propose néanmoins de les interpréter aussi comme les manifestations d’une vulnérabilité sociale commune. La question qu’il pose est la suivante: si les tensions sont déjà aussi visibles, que pourrait-il se passer lorsqu’un nouveau renchérissement des biens essentiels touchera des ménages déjà éprouvés économiquement?
Il prévoit une période de grave instabilité européenne, durant laquelle la pression économique pourrait transformer le mécontentement généralisé en une contestation politique de plus en plus radicale.


Peter Zeihan ajoute que…
À cette interprétation économique s’ajoute la lecture démographique et structurelle proposée par un autre analyste interrogé par Nawfal, Peter Zeihan (photo), spécialiste américain de la géopolitique et des dynamiques démographiques. Selon lui, les protestations parisiennes s’inscriraient dans un processus de transition qui touche la société française: le vieillissement de la population, les contraintes budgétaires et les transformations politiques et sociales rendraient plus difficile le maintien des niveaux actuels de dépenses publiques.
La convergence entre les deux analyses invite à une réflexion supplémentaire. Les sociétés occidentales ont également été transformées par l’arrivée d’importants flux migratoires, destinés à soutenir les économies occidentales par l’emploi dans les postes les moins qualifiés et, par conséquent, généralement absorbés dans les segments les plus fragiles sur les plans économique et social. Un processus censé contribuer, au moins en partie, à la disponibilité de la main-d’œuvre et à la compensation des déséquilibres démographiques, mais dont le bénéfice économique réel pour les sociétés d’accueil est loin d’être acquis.

Une immigration à double tranchant
Une étude publiée par l’Institute of Labor Economics (Ila) en 2024 et mise à jour en 2025, menée par Jan van de Beek, Joop Hartog et d’autres chercheurs à partir de données néerlandaises, a montré que l’augmentation de la population et de la main-d’œuvre due à l’immigration ne se traduit pas automatiquement par un avantage pour la collectivité, notamment si l’on prend en compte les dépenses d’aide sociale, d’éducation, de santé et des autres services publics. Un constat qui rend encore plus contestable la prétention à utiliser l’immigration comme une solution quasi automatique aux déséquilibres démographiques des sociétés occidentales, sans en évaluer préalablement la viabilité économique et sociale réelle.
Le risque est de voir des sociétés artificiellement et à tort reconfigurées selon les exigences du marché, dans lesquelles la concurrence pour le logement, l’emploi, les services et les ressources publiques alimente les frictions entre des groupes sociaux déjà vulnérables. Une tension qui peut toucher particulièrement les jeunes générations, y compris les deuxième et troisième générations issues de l’immigration, qui ont grandi avec des attentes d’intégration et de promotion sociale de plus en plus difficiles à satisfaire. Les conflits qui en découlent ne constituent pas une conséquence inévitable de l’immigration, mais ils peuvent être aggravés par la ségrégation territoriale, la précarité et la perte progressive de cohésion sociale.


Un logement de moins en moins accessible
Ces dynamiques renvoient à des questions allant de la financiarisation du logement, de moins en moins accessible aux jeunes générations, aux analyses de Charles Goodhart (photo) sur les déséquilibres démographiques et les futures tensions liées à la répartition des richesses.
La question s’étend aux États-Unis, où le trumpisme a nourri des attentes de revanche sociale dans les catégories pénalisées par la mondialisation. À la situation géopolitique s’ajoute la transformation à long terme de la manière même de produire la richesse. Les sociétés occidentales semblent prises entre le marteau d’une évolution technologique et financière tendant à réduire la place centrale du travail et, avec elle, le système de droits et de garanties construit durant la phase industrielle de l’histoire économique, et l’enclume de structures sociales, institutionnelles et gouvernementales conçues précisément durant cette phase, aujourd’hui de moins en moins adaptées à la gestion des nouveaux processus de production et de répartition.
Un alignement imposé
Cette contradiction risque de priver de perspectives des catégories de population toujours plus larges, tandis que les instruments traditionnels de représentation, de protection et de redistribution montrent des signes d’épuisement. Dans le même temps, le modèle libéral de marché prend, y compris dans les relations internationales, des formes de plus en plus agressives. À la promesse de prospérité par le libre marché s’ajoute une logique d’alignement imposé: avec nous ou contre nous. Les sanctions, les menaces tarifaires et les pressions financières deviennent des instruments ordinaires de coercition économique.
À ce tableau fait contraste l’enrichissement exponentiel d’une oligarchie économique et financière extrêmement restreinte: des satrapes modernes, bénéficiaires d’une extraordinaire concentration de richesse et d’influence, soutenus par des réseaux politiques, institutionnels et médiatiques qui tirent à leur tour leur force et leurs ressources de cette même relation circulaire de pouvoir.
Les prévisions de Pilkington pourront se révéler excessives ou être démenties. Mais, mises en regard des considérations démographiques de Zeihan, elles soulèvent une question qui dépasse la conjoncture européenne.
Jusqu’à quel point les gouvernements occidentaux pourront-ils défendre un modèle économique qui peine à tenir ses promesses de prospérité largement partagée, tout en favorisant la concentration de la richesse et du pouvoir? Et peuvent-ils encore en corriger les contradictions, ou la relation circulaire avec les satrapes modernes et les réseaux qui les soutiennent réciproquement rend-elle désormais impossible tout changement de cap?
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Les nouveaux symptômes du sida mental

Les nouveaux symptômes du sida mental
par Georges Feltin-Tracol
En décembre 1986, la France traversait un moment de tensions sociales avec la vive protestation du projet de loi sur les conditions d’accès à l’université proposé par le ministre délégué chargé de la Recherche et de l’Enseignement supérieur Alain Devaquet. En ce début de première cohabitation entre le socialiste François Mitterrand et le centriste pseudo-gaulliste Jacques Chirac, l’Élysée instrumentalise l’opposition des étudiants afin d’entraver l’action gouvernementale du maire de Paris. Manifestations et heurts incitèrent alors Louis Pauwels à rédiger pour Le Figaro-Magazine un éditorial cinglant dans lequel il dénonçât «une jeunesse atteinte d’un sida mental [… et qui a] perdu ses immunités naturelles: tous les virus décomposants l’atteignent». Cette franchise inouïe souleva aussitôt un formidable tollé chez les bien-pensants. L’ancien compagnon de route de la «Nouvelle Droite» parisienne venait pourtant de diagnostiquer un mal lancinant qui s’amplifierait au cours des quatre décennies à venir.
À la fin du mois de mai 2026, l’Hexagone s’horrifie du meurtre de Lyhanna âgée de 12 ans. L’auteur présumé, père d’une camarade de classe de la petite victime, est aussi soupçonné de plusieurs viols sur d’autres petites filles les mois précédents. Malgré le dépôt de plusieurs plaintes, le sinistre personnage a poursuivi ses méfaits jusqu’à l’assassinat de Lyhanna. Des associations féministes et de protection des enfants, gavées d’argent public (Fondation des Femmes, NousToutes, La Voix de l’Enfant, etc.), récupèrent dès lors à des fins politiques les dysfonctionnements avérés des services de sécurité et de la justice toujours plus prompts à persécuter les opposants politiques et les honnêtes gens fatigués du laxisme ambiant.

Outre des rassemblements les lundis en début de soirée devant les palais de justice sans que cela ne choque les tenants du sacro-saint «État de droit» et de l’imprescriptibilité absolue d’une magistrature érigée en pouvoir omnipotent, ce drame sordide suscite un projet supposé intégral sur les violences sexistes et sexuelles. Cette proposition législative transpartisane (hors RN, UDR et LFI) instaure une présomption de culpabilité envers le mâle et favorise une atteinte incroyable des droits de la défense. Il est exact qu’il porte sur lui de quoi commettre un viol… Le plus risible est que ces Érinyes de pacotille vouent un culte au funeste Robert Badinter dont les réformes néfastes sont à l’origine de cette impéritie.
L’affreux fait-divers sert de prétexte au développement de nouvelles tares sociopolitiques qui s’inscrivent pleinement dans le sida mental si bien décrit il y a quarante ans. Aujourd’hui, c’est le wokisme ou la «politique des identités fictives, artificielles ou factices» qui contrarie le concept fondamental d’anthropologie bioculturelle.
On sait que les tenants du wokisme chérissent l’intersectionnalité. Les deux matrices initiales, à savoir le féminisme progressiste et l’anti-racisme, fomentent à intervalles réguliers des théories déconstructivistes plus ou moins nauséabondes telles la grossophobie (haine des personnes grosses, voire obèses), le spécisme (idéologie consistant à discriminer les êtres vivants en fonction de leur appartenance à une espèce biologique, en leur accordant une valeur morale et des droits inégaux au point de laisser les poux proliférer dans les cheveux des écoliers) ou la toxicophobie (aversion ou rejet envers les usagers de drogues dont les pratiques quotidiennes favorisent la délinquance et la criminalité). La loi supposée intégrale facilite par ailleurs la reconnaissance publique et, surtout, médiatique de l’infantisme, de l’adultisme et de l’enfantisme. Il s’agit de trois variantes particulières de l’âgisme, soit l’ensemble de stéréotypes discriminants fondés sur l’âge d’une personne.
Pour la circonstance, les non-majeurs, qu’ils soient enfants ou adolescents, sont considérés comme une minorité sociale opprimée et discriminée. Par qui? Par des adultes masculins hétérosexuels blancs, pardi! Dans son éditorial du Nouvel Obs (des 12 au 26 juin 2026) intitulée «La cause des enfants», Cécile Prieur qui ne se fait jamais prier pour corrompre les assises ancestrales de notre civilisation européenne, prétend qu’«il existe un continuum entre les violences sexuelles infligées aux femmes et celles dont sont victimes les enfants. À chaque fois, poursuit-elle encore dans une veine clairement complotiste, c’est la même structure oppressive qui est à l’œuvre, la même domination masculine qui fait des ravages, le même système patriarcal qui légitime ces abus en série». Peut-être ignore-t-elle que le fameux patriarcat demeure si puissant et conserve une telle imprégnation institutionnelle que plus de la moitié des effectifs du corps enseignant et de la magistrature sont maintenant féminisés? Ainsi un patriarcat imaginaire et fantasmé serait-il la cause première de tous les problèmes contemporains, du changement climatique aux désordres affectifs et matériels dans les familles.


L’idéologie déconstructiviste continue donc son travail de corrosion du pater familias en promouvant de nouvelles manifestations wokistes. L’infantisme désigne un ensemble de discriminations et de préjugés systémiques et collectifs à l’encontre des enfants et des adolescents perçus comme inférieurs aux adultes qui disqualifient d’emblée leur discours au nom de leur manque de jugement et d’expérience. Le mioche est de droit l’égal de l’adulte sans en avoir bien sûr les devoirs… L’infantisme recoupe en partie un autre délire psychosocial: l’adultisme. Interrogée par Emmanuelle Anizon et Anna Topaloff dans le même numéro du Nouvel Obs, la danseuse, réalisatrice, comédienne et autrice (ouf!) Andréa Bescond, née en 1979 et mère de deux enfants, définit cette deuxième notion, inventée vers 1978 par le psychologue étatsunien Jack Flasher, comme un «système de domination des adultes sur l’enfant, basé sur l’idée que l’enfant est un être inférieur, dont les droits et la parole n’ont pas la même valeur que ceux des personnes majeures». Quant à l’enfantisme, ce serait un mouvement social, culturel et politique qui recherche l’application réelle de l’égalité en matière de respect des droits, des dignités et d’intégrité entre les adultes et les enfants. Dans la logique enfantiste, le parent qui doit changer les couches souillées de sa fille ou de son fils âgé de deux mois, doit au préalable lui demander son consentement. Par quel moyen? Un formulaire administratif CERFA pré-rempli? Andréa Bescond se déclare «favorable au droit de vote des adolescents à partir de 15 ans». Pourquoi cette limite d’âge ? Pourquoi pas avant? Bien entendu, elle s’oppose en revanche à tout droit de vote familial.

Ces trois métastases wokistes procèdent en ligne droite de l’égalitarisme le plus rance. N’étonnons-nous pas si, lors des blocus devant les lycées en octobre 2026, maints mineurs ont été arrêtés après avoir commis de nombreuses dégradations. Il serait temps d’abroger les ordonnances de 1945 sur la justice des mineurs et l’excuse de minorité pour imposer des circonstances aggravantes automatiques. Les trois aberrations intellectuelles récusent par conséquent toute approche verticale, tout sens hiérarchique, tout ordre concret au profit d’un fatras chaotique inquiétant. On notera enfin que les zélotes dérangés de ces aberrations conceptuelles dénient toute légalité au sort du fœtus avant son élimination pré-natale. Si la cause des enfants reste restrictive, celle du fœtusisme tarde à se manifester.
GF-T
- « Chronique flibustière » n° 201, d’abord mise en ligne le 19 octobre 2026 sur Synthèse nationale.
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dimanche, 25 octobre 2026
Dragana Trifković: l’Ukraine entre la réalité militaire et les illusions diplomatiques de l’Occident

Dragana Trifković: l’Ukraine entre la réalité militaire et les illusions diplomatiques de l’Occident
Par Dragana Trifković, directrice générale du Centre d’études géostratégiques
Source: https://geostrategy.rs/dragana-trifkovic-ukrajina-izmedju...
«Washington tente, par une initiative diplomatique, d’enrayer l’aggravation de la crise ukrainienne et de réduire ses propres coûts stratégiques, tandis que Moscou cherche à orienter les négociations vers un règlement durable des questions qu’elle considère comme les causes fondamentales du conflit».
La nouvelle tentative de Washington de relancer les négociations sur le conflit ukrainien doit être envisagée dans le contexte de transformations géopolitiques plus larges et d’une situation internationale de plus en plus complexe pour les États-Unis d’Amérique. Après le conflit avec l’Iran, et alors que les problèmes sociaux et économiques intérieurs restent irrésolus, l’administration américaine s’efforce de renouer le dialogue avec Moscou et de trouver une issue à la crise ukrainienne, qui pèse depuis des années sur les ressources politiques, militaires et économiques de l’Occident.
Les négociations d’Oslo montrent que Washington reprend l’initiative diplomatique, tandis que les États européens se retrouvent de plus en plus dans une position subordonnée. Bien qu’ils participent aux consultations et cherchent à influer sur la formulation de positions communes, leur capacité à déterminer de manière autonome l’orientation du processus de négociation demeure limitée. Le canal de communication décisif se rétablit entre Washington et Moscou, ce qui confirme que les questions essentielles de la sécurité européenne ne peuvent être réglées sans un dialogue russo-américain direct.
L’objectif principal de l’initiative diplomatique occidentale reste d’obtenir un cessez-le-feu le plus rapidement possible. Toutefois, cette demande ne doit pas être considérée uniquement comme une initiative de paix, mais aussi comme une conséquence de l’évolution défavorable de la situation pour l’Ukraine et ses alliés occidentaux. L’armée ukrainienne subit des pertes importantes, fait face à une pénurie d’effectifs et à l’épuisement de ses ressources militaires, tandis que les forces russes poursuivent une progression méthodique, consolidant progressivement leur contrôle sur des positions d’importance stratégique et créant les conditions de nouveaux succès opérationnels. Si cette dynamique se poursuit, elle compliquera davantage encore la situation de la partie ukrainienne, tant sur le plan militaire que dans les négociations.
Dans de telles circonstances, le temps devient l’un des facteurs stratégiques les plus importants. Pour les États occidentaux, la prolongation du conflit signifie des engagements financiers supplémentaires, des risques politiques et une incertitude croissante quant à la capacité de l’Ukraine à tenir durablement ses positions actuelles. Dans cette perspective, un cessez-le-feu pourrait permettre de stabiliser le front et d’empêcher une nouvelle dégradation de la position de négociation ukrainienne.
Pour la Russie, cependant, la logique des négociations est fondamentalement différente. Moscou ne considère pas le cessez-le-feu comme un objectif en soi, mais insiste sur la nécessité de remédier aux causes du conflit et d’atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés au début de l’Opération militaire spéciale. Au cœur de ces exigences demeurent la démilitarisation de l’Ukraine, son statut neutre et non aligné, ainsi que des règlements territoriaux qui confirmeraient le contrôle russe sur les régions que Moscou considère comme siennes.

C’est précisément là que réside la contradiction fondamentale du processus diplomatique actuel. Alors que la partie occidentale cherche à obtenir d’abord un cessez-le-feu, puis à négocier un règlement politique à long terme, la Russie exige que le futur accord élimine au préalable les menaces sécuritaires qui, selon la justification officielle russe, ont motivé le déclenchement de l’opération militaire.
Les déclarations faites après les entretiens d’Oslo, notamment les positions de Volodymyr Zelensky sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine, ne témoignent pas d’un rapprochement substantiel des positions. Des demandes de garanties d’une portée comparable à celle de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord peuvent difficilement être acceptables pour Moscou, car elles pourraient instaurer une forme de protection occidentale permanente en matière militaire et de sécurité, même sans adhésion formelle de l’Ukraine à l’OTAN.
La question du soutien militaire et du soutien en matière de renseignement apportés par les États-Unis à l’Ukraine revêt également une importance particulière, notamment en ce qui concerne les renseignements satellitaires et les livraisons de missiles destinés aux systèmes de défense antiaérienne Patriot. Le fait que ces sujets soient abordés dans les discussions diplomatiques révèle à quel point les capacités militaires ukrainiennes dépendent des décisions américaines. Washington dispose donc de moyens de pression sur Kiev qui dépassent largement la médiation diplomatique.
La question reste donc ouverte de savoir si Washington peut réellement parvenir, avec Kiev et ses alliés européens, à un consensus sur une proposition qui serait également acceptable pour la partie russe. L’harmonisation formelle des positions occidentales ne signifie pas qu’une base de compromis avec Moscou a été trouvée.
C’est dans ce contexte qu’il faut également considérer la mission de l’émissaire américain Steve Witkoff, qui a présenté à la partie russe des propositions concernant un cessez-le-feu, des arrangements de sécurité, la reconstruction de l’Ukraine après la guerre et une éventuelle reprise des négociations directes. L’examen de mécanismes techniques et de dispositifs d’expertise peut constituer une démarche diplomatique utile, mais ne résout pas, à lui seul, les désaccords politiques fondamentaux.

La possibilité annoncée d’une reprise des négociations trilatérales entre la Russie, les États-Unis et l’Ukraine après le 10 novembre constitue une certaine avancée diplomatique, mais ne doit pas être interprétée comme une disposition de Moscou à renoncer à ses exigences fondamentales. Consentir à la poursuite du dialogue et accepter un plan de paix concret sont deux choses fondamentalement différentes. La Russie maintient ainsi un canal de communication diplomatique, tout en cherchant à préserver sa position de négociation.
Le fait que les discussions abordent de plus en plus les questions économiques, notamment la reconstruction de l’Ukraine, les investissements et les perspectives d’une future coopération russo-américaine, mérite une attention particulière. Cela montre que Washington envisage un cadre plus large pour un éventuel accord, qui pourrait englober non seulement le conflit ukrainien, mais aussi certains aspects des relations futures entre les deux grandes puissances. Toutefois, les incitations économiques peuvent difficilement se substituer au règlement des questions que Moscou considère comme essentielles à sa sécurité nationale.
La profonde crise de confiance entre la Russie et l’Occident constitue un obstacle supplémentaire à l’ensemble du processus. L’expérience des accords de Minsk, ainsi que les interprétations divergentes des processus diplomatiques antérieurs, ont renforcé à Moscou la conviction que les États occidentaux utilisent les négociations et les accords provisoires pour gagner du temps et consolider leurs propres positions. C’est précisément pour cette raison que la Russie insiste sur des garanties concrètes, vérifiables et viables à long terme, plutôt que sur des promesses politiques.
Dans le même temps, les États occidentaux continuent de formuler des exigences qui ne correspondent guère au rapport de forces réel sur le terrain. Ce décalage entre les ambitions politiques et la réalité militaire complique davantage encore la possibilité de parvenir à un accord. Le problème ne réside pas seulement dans les divergences entre les positions de négociation, mais aussi dans le fait que les capitales occidentales, malgré l’évolution défavorable de la situation, cherchent toujours à maintenir des objectifs politiques qui n’ont pas été atteints par la voie militaire.
La question essentielle aujourd’hui n’est pas de savoir si Washington souhaite un cessez-le-feu, mais s’il est prêt à accepter les conséquences politiques et sécuritaires de l’évolution du conflit jusqu’à présent. Si l’administration américaine continue d’insister sur une solution qui viserait avant tout à geler la situation actuelle, sans répondre aux exigences fondamentales de la Russie, il est difficile d’espérer des progrès substantiels.
Les négociations d’Oslo et la poursuite des contacts directs avec Moscou constituent donc davantage une tentative de l’Occident d’enrayer une évolution défavorable des événements que la preuve qu’un accord de paix est proche. Pour Washington, le temps devient un facteur de plus en plus important, tandis que Moscou, estimant que le rapport de forces évolue progressivement en sa faveur, n’a pas les mêmes raisons d’accepter un compromis rapide.
Washington tente, par une initiative diplomatique, d’enrayer l’aggravation de la crise ukrainienne et de réduire ses propres coûts stratégiques, tandis que Moscou cherche à orienter les négociations vers un règlement durable des questions qu’elle considère comme les causes fondamentales du conflit.
L’issue finale des négociations ne dépendra pas du nombre de rencontres diplomatiques, mais de la volonté de l’Occident d’adapter ses exigences politiques au rapport de forces réel et d’accepter de discuter des questions essentielles de la sécurité européenne. Sans cela, chaque nouvelle proposition de paix risque de rester une simple tentative de suspendre temporairement le conflit, plutôt que de constituer une base pour son règlement durable.
Source : Centre d’études géostratégiques
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mercredi, 21 octobre 2026
Les héritiers du Prince parmi les ruines de la démocratie

Les héritiers du Prince parmi les ruines de la démocratie
par Marcello Veneziani
Source : Marcello Veneziani & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/gli-eredi-del-pri...
Mais qui était véritablement le Prince de Nicolas Machiavel? Ce n’était pas Laurent de Médicis, qui régnait à son époque, et ce n’était pas non plus César Borgia, le duc Valentino, en lequel le secrétaire florentin avait pourtant placé ses espoirs. C’était, à la surprise générale, son père, le pape Borgia — avec ou sans accent final sur le a (papa, Pape et papà, Père)—, c’est-à-dire Alexandre VI (tableau, ci-contre), qui possédait le cynisme et la ruse, le charisme et la cruauté du Prince; et, bien qu’il fût le Pasteur du Bien, il savait «entrer dans le mal», comme le disait Machiavel, et connaissait le chemin de l’enfer. Comme lui, son successeur Jules II fut machiavélique.
Et quel fut le prototype du Prince moderne, autrement dit celui qui transposa à l’époque moderne le chef machiavélien? Napoléon Bonaparte, fils dégénéré de la Révolution et père involontaire de la Restauration. Il fut le premier César moderne, le premier roi sans dynastie, le premier des autocrates modernes et des «putschistes»; des dirigeants, des chefs et des Führer du XXᵉ siècle s’inspirèrent de lui. Cette double «révélation» se dégage d’un livre, à vrai dire peu remarquable, de Peter Sloterdijk, l’un des philosophes vivants les plus connus au monde, publié en Italie par Raffaello Cortina: Le Prince et ses héritiers. Avec un sous-titre aussi séduisant que le titre: Les grands hommes au temps des gens ordinaires. La couverture est elle aussi séduisante, avec Donald Trump dans les habits d’un prince de la Renaissance.
Un véritable prince est celui qui ne croit pas au Hasard, mais se croit lui-même un Destin; et, à la différence du souverain antique, il ne s’appuie ni sur le charisme d’une tradition ni ne se considère comme l’Oint du Seigneur: il se sent lui-même un destin, à l’image du Prince napoléonien, qui constitue la continuation du Prince machiavélien à une époque où l’Histoire prend la place de Dieu. Pour parler comme Hegel.
Sloterdijk ne recherche pas le fondement théologique du pouvoir; il critique Carl Schmitt, qui parlait de théologie politique et estimait que le droit constitutionnel moderne dérivait de la sécularisation des principes religieux. Pour Sloterdijk, en revanche, «la souveraineté n’est pas la version séculière de la toute-puissance divine, mais un prétexte destiné à garantir aux princes l’impunité juridique». Argumentation fragile sur les plans théorique et pratique: même si l’on considère comme fondé le dessein du Prince de se protéger lui-même, cela n’exclut pas la matrice théologique de sa souveraineté.
Mais Sloterdijk n’a ni la finesse ni la perspicacité de Schmitt. D’ailleurs, quelques pages plus tôt, Sloterdijk lui-même avait soutenu que «la pensée politique de l’époque moderne, après Machiavel, a affaire à une transfiguration du péché originel et à son “recouvrement juridique par l’État”». Le péché devient ainsi le fait de désobéir au souverain et à ses lois. En réalité, le même dispositif est à l’œuvre dans ce que l’on appelle le despotisme asiatique, comme en Chine ou en Perse, qui n’ont pourtant rien à voir avec le christianisme ni avec le péché originel.
Au demeurant, le lien surprenant entre saint Augustin et le Prince avait déjà été perçu avec acuité, il y a plus d’un demi-siècle, par Giuseppe Prezzolini dans Christ et/ou Machiavel (éd. Rusconi). Il y soulignait que le Père de l’Église et l’auteur du Prince étaient unis par leur pessimisme à l’égard de la nature humaine: le premier le faisait remonter au péché originel, le second à la méchanceté naturelle de l’homme — comme l’affirmerait plus tard Thomas Hobbes. Il fallait donc l’Auctoritas d’un Prince et la Potestas d’un État, avec ses lois et sa force, pour corriger le mal auquel les sujets sont naturellement enclins.
Les pages de Sloterdijk ne font pas apparaître le lien entre le Prince et ses héritiers contemporains — les autocrates Poutine et Xi Jinping, mais aussi Erdogan et Modi, dont l’auteur révèle qu’il est issu des rangs de l’extrême droite indienne —, pas plus qu’avec Trump ou même Berlusconi.
Ce qui ressort, en revanche, c’est la fragilité de la démocratie, aussi bien intrinsèque que dans son rapport aux régimes autocratiques. La démocratie paraît fatiguée, obsolète, subordonnée aux pouvoirs économiques, technocratiques et militaires, désertée par le peuple souverain, dépourvue de valeurs et de principes communs, inefficace et incapable de prendre des décisions rapides et efficaces. Et trompeuse: Sartre considérait les élections démocratiques comme «un piège à jobards». Plutôt que de chercher le fil de continuité entre le Prince d’hier et les autocrates d’aujourd’hui, il faudrait alors demander une comparaison plus étroite entre les démocraties déclinantes et malades dans lesquelles nous vivons, et les autocraties inacceptables mais vigoureuses qui dominent la société globale et représentent une réponse au désordre mondial. Dans les démocraties comme dans les autocraties, la propagande et la manipulation règnent, tandis qu’il manque un tissu commun de valeurs, d’idées et d’idem sentire.
La démocratie est malade, incapable de se relever par ses propres forces, et elle recourt parfois au remède extrême des raccourcis impraticables, comme le populisme. Le suffrage universel est une offense à l’intelligence, à la qualité et au mérite; il est en outre détourné et trahi en cours de route. La somme arithmétique de volontés individuelles ne produit pas un résultat cohérent et efficace, mais se trouve à la merci de celui qui, dans les faits, l’interprétera ensuite. Autrement dit, le pouvoir utilise l’approbation populaire, mais reste infidèle à son mandat, au demeurant vague et contradictoire. C’est vrai, mais par quoi peut-on remplacer la démocratie? Et revient alors, inévitablement, la citation de Winston Churchill selon laquelle la démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres. Nous restons ainsi enlacés à un fantoche, tandis que la politique agonise, que le peuple oscille entre mécontentement et désertion, et que la vie se trouve ailleurs — tout comme le pouvoir.
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mardi, 20 octobre 2026
Fictions bellicistes: la théâtralisation de la guerre

Fictions bellicistes: la théâtralisation de la guerre
Lorenzo Carrasco
Source: https://newsnet.fr/329169
L’Europe théâtralise la guerre avec la Russie tandis que son ordre libéral s’effondre: un rituel de peur sans promesse de rédemption, sur la voie de l’autodestruction.
MSIa Informa, 29 septembre 2026. — Dans un élan de mise en scène, les dirigeants européens se sont affichés en tenue militaire lors du Sommet européen de l’Arctique, organisé à Rovaniemi, en Finlande, afin de faire clairement comprendre qu’ils seraient prêts à affronter la Russie. Pendant ce temps, la machine politique et médiatique des principales capitales européennes répète, presque à l’unisson, ses mises en garde contre la prétendue «menace russe» incarnée par Vladimir Poutine.

La déclaration officielle du Sommet de Rovaniemi, tenu les 13 et 14 septembre 2026, a elle-même établi que la sécurité devait être au cœur des discussions et insisté sur la nécessité de renforcer la présence et les capacités européennes dans l’Arctique, région considérée comme stratégique pour la sécurité de l’ensemble du continent.
Mais cette mise en scène recèle quelque chose de bien plus profondément inquiétant. Ces dirigeants se déguisent en porte-parole de sociétés mobilisées pour la guerre, alors qu’ils gouvernent des pays profondément divisés et font face à une érosion croissante de la confiance politique. Le décalage entre la rhétorique des dirigeants et les dispositions réelles des sociétés qu’ils prétendent représenter devrait, à lui seul, inciter à la prudence. Au lieu de cela, nous assistons à la construction d’un climat psychologique de confrontation. Et c’est précisément là que le danger commence.
Le risque réel d’autodestruction
En premier lieu, ils simulent la puissance, car l’Europe ne dispose pas aujourd’hui de toutes les capacités industrielles nécessaires pour soutenir de façon autonome une mobilisation militaire prolongée à l’échelle suggérée par l’actuelle rhétorique du réarmement. Les efforts mêmes déployés par l’Europe pour reconstituer ses stocks, accroître sa production de munitions et restaurer ses capacités industrielles montrent à quel point cette infrastructure a été réduite au cours des dernières décennies. Mais le problème le plus grave n’est pas industriel. Il est stratégique.
La Fédération de Russie possède un immense arsenal nucléaire et a développé des systèmes d’attaque avancés, notamment hypersoniques. Cela ne signifie pas que la Russie dispose d’une supériorité technologique dans tous les domaines, mais implique quelque chose de beaucoup plus important pour notre réflexion: toute guerre directe entre l’OTAN et la Russie mettrait aux prises des forces capables de provoquer des destructions à l’échelle d’une civilisation. La Russie et les États-Unis continuent de détenir l’écrasante majorité des ogives nucléaires existantes, tandis que les principales puissances nucléaires modernisent leurs arsenaux et que les mécanismes de maîtrise des armements s’affaiblissent. Par conséquent, traiter un affrontement direct entre la Russie et l’OTAN comme s’il ne s’agissait que d’une option de politique étrangère parmi d’autres n’est pas une preuve de courage. C’est jouer avec la possibilité imminente d’une autodestruction.
Une fois franchi un certain seuil, rien ne garantit plus que les événements resteront sous le contrôle de ceux qui les ont déclenchés. C’est précisément ce point qui semble disparaître de l’actuelle théâtralisation belliciste. Et il y a plus inquiétant encore: le langage de la destruction est de nouveau ouvertement employé par les dirigeants occidentaux eux-mêmes.

En septembre 2026, devant l’Assemblée générale des Nations unies, le président Donald Trump est allé jusqu’à avertir que les États-Unis pourraient «anéantir» l’Iran si aucun accord n’était trouvé. Si une menace de cette nature peut être proférée devant les Nations unies sans provoquer une rupture politique proportionnelle à l’énormité des propos tenus, c’est que quelque chose de profondément grave est en train d’arriver à la perception occidentale des limites de la guerre. Car la normalisation du langage de l’anéantissement ne reste pas nécessairement circonscrite à l’adversaire contre lequel il était initialement dirigé.
Aujourd’hui, il peut s’agir de l’Iran. Demain, dans une spirale d’escalade que plus personne ne parviendrait à maîtriser, il pourrait s’agir de villes européennes. C’est en ce sens que les actuels délires bellicistes cessent d’être une simple mise en scène politique pour devenir un danger concret d’autodestruction de la civilisation européenne elle-même. L’Europe, qui fut pendant des siècles l’un des principaux foyers de la civilisation occidentale, a traversé deux guerres mondiales et sait directement ce que signifie la transformation de rivalités politiques en guerres d’anéantissement. C’est précisément pourquoi on serait en droit d’attendre de ses dirigeants qu’ils soient les premiers à comprendre qu’une guerre entre puissances nucléaires n’offre aucune seconde chance de corriger les erreurs de calcul.
Pourtant, nous voyons des dirigeants jouer avec les symboles militaires, les discours de mobilisation, les ennemis existentiels et les perspectives de confrontation, comme si nous nous trouvions encore dans le monde d’avant Hiroshima. La fiction consiste précisément à représenter la guerre comme un instrument politique encore disponible, sans envisager l’issue ultime que pourrait entraîner une telle guerre. Et si l’affrontement échappe à tout contrôle, ce ne seront pas seulement les gouvernements, les partis ou les alliances militaires qui en paieront le prix. Ce pourrait être la civilisation même que ces dirigeants affirment défendre.
Qui a besoin de la menace?
Posons donc la question: qui se trouve derrière toute cette imposture? Qui alimente cette représentation? Qui a besoin de ce climat permanent de menace? Et pourquoi un ordre politique fissuré, dépourvu de légitimité, semble-t-il trouver dans la perspective de la guerre l’un de ses derniers alibis pour justifier sa pérennité? La réponse la plus naïve consisterait à expliquer cette pathologie par la tentative de maintenir des régimes impopulaires sous le régime d’une menace extérieure imaginaire, tout en condamnant ou en réprimant les forces politiques émergentes, accusées d’être des «agents de l’étranger» ou les instruments d’une puissance ennemie — en l’occurrence, liés à la «bête» russe.

Il y a certainement une part de cela. L’histoire offre de nombreux exemples de gouvernements qui recourent à la menace extérieure afin de ressouder des cohésions internes détériorées, de discréditer leurs adversaires et de justifier des mesures qui, dans des circonstances normales, rencontreraient une plus forte résistance. Mais cette explication reste insuffisante. Lorsque nous parlons de crise, nous ne faisons pas seulement référence à la légitimité d’un groupe de dirigeants européens. La décomposition atteint le système même qui les a portés au pouvoir. Et c’est précisément ce système qui s’effondre.
Effondrement de l’ordre libéral et financier
Le prétendu «monde fondé sur des règles», la mondialisation financière, le libre-échange érigé en dogme et le remplacement progressif de l’économie productive par l’intermédiation financière se heurtent aujourd’hui au retour de l’État national souverain. Cette résurgence donne la priorité à la politique industrielle, à la sécurité énergétique, aux chaînes de production stratégiques et à la défense des intérêts économiques propres à chaque pays. Paradoxalement, ce centralisme étatique pourrait également indiquer une voie permettant à l’Occident de renouer avec une partie de ses racines civilisationnelles — essentiellement chrétiennes —, selon lesquelles le pouvoir politique n’était pas conçu comme une réalité absolue, mais comme soumis à un ordre moral supérieur.
Au fond, derrière ces chimères se dessine une faille encore plus profonde: la crise du modèle libéral et financier articulé autour de banques centrales «indépendantes». Cette logique a consolidé l’autonomie croissante du capital par rapport aux États nationaux, sous l’impulsion d’une conception économique qui, pendant des décennies, a progressivement déplacé le centre de gravité de la richesse de la production réelle vers la spéculation rentière.
Les racines de cette structure remontent à la gestation de l’ordre commercial anglo-néerlandais des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, par la suite projeté à l’échelle mondiale à travers l’expansion impériale et bancaire britannique. Au fil du temps, ce modèle a revêtu de nouvelles formes, tout en conservant une caractéristique essentielle: la capacité du pouvoir financier à se présenter comme une réalité extérieure à la politique et à placer ses décisions sous le signe de procédés techniques, neutres et indépendants des choix souverains de la société. C’est précisément cette architecture dissimulée qui commence aujourd’hui à être remise en question.
Une religion séculière sans promesse de rédemption
Le cerveau caché des oligarchies occidentales a perdu la capacité de produire des idées et des projets susceptibles de mobiliser les sociétés en direction d’un avenir prometteur. Cette stérilité se manifeste également dans la médiocrité d’une grande partie des dirigeants actuels, devenus de simples administrateurs d’un ordre régressif plutôt que les créateurs d’une nouvelle réalité politique. La politique libérale s’est ainsi transformée en une sorte de religion séculière dépourvue de promesse de rédemption, ce qui constitue peut-être l’une de ses caractéristiques les plus inquiétantes.
Les grands mouvements politiques des XIXᵉ et XXᵉ siècles, même lorsqu’ils ont conduit des sociétés entières à la catastrophe, promettaient encore une certaine forme de rédemption historique: la société sans classes, la grandeur nationale, l’empire, la révolution, l’homme nouveau ou un ordre futur prétendument définitif. À l’inverse, la religion séculière de l’ordre libéral en décomposition n’offre même plus cela. Elle exige des sacrifices sans présenter de paradis futur: elle réclame l’appauvrissement au nom de la stabilité, la perte de souveraineté au nom des règles, la désindustrialisation au nom de l’efficacité et la censure au nom de la démocratie. Finalement, elle accepte même le risque de la guerre afin de préserver un ordre dont elle n’est plus capable d’expliquer la finalité.

Il n’existe plus de véritable promesse de rédemption. Il ne subsiste que la promesse que le système continuera d’exister. «Nous sommes le jardin d’Éden; tout le reste est la jungle». À ce stade, la politique cesse de défendre la société et exige de celle-ci un sacrifice aveugle pour défendre le système! C’est précisément là qu’une religion séculière peut devenir autodestructrice: lorsque la préservation de l’ordre existant importe davantage que celle des personnes qui vivent sous cet ordre, réduites en esclavage.
De la minorité créatrice à la minorité dominante
C’est peut-être l’un des signes les plus profonds d’un épuisement civilisationnel. Une élite cesse d’être créatrice lorsqu’elle ne parvient plus à imaginer un avenir qui ne soit pas la simple continuation d’elle-même. Le grand historien britannique Arnold Toynbee avait perçu ce phénomène avec une remarquable profondeur en établissant une distinction entre la minorité créatrice et la minorité dominante.
Une minorité créatrice exerce son autorité parce qu’elle apporte des réponses capables de susciter l’adhésion. Son autorité naît de sa capacité à répondre aux défis historiques et à produire de nouvelles formes d’organisation, de culture et de sens de l’être. Lorsque cette capacité disparaît, l’ancienne minorité créatrice peut devenir une minorité dominante. Elle ne dirige plus parce qu’elle inspire : elle se maintient parce qu’elle contrôle. La persuasion est progressivement remplacée par la discipline; l’imagination, par l’administration ; le projet, par la propagande; et la confiance, par la peur. C’est à ce moment-là que le système risque de transformer sa propre crise en justification de sa survie. Plus il échoue, plus il exige de pouvoir. Plus il perd sa légitimité, plus il a besoin d’ennemis. Moins il parvient à imaginer l’avenir, plus il éprouve le besoin dramatique de présenter le présent comme une bataille existentielle.
Lorsque le temporel prend la place du transcendant
C’est ici que la réflexion du philosophe et politologue germano-américain Eric Voegelin (1901-1985) (photo) sur les religions politiques rejoint celle de Toynbee sur la désintégration des civilisations. Lorsqu’une société perd la référence à un ordre transcendant, le besoin humain d’absolu ne disparaît pas; il est simplement transféré. La nation, la race, la classe, le parti, la révolution, le marché, les «règles» ou la démocratie — entendue non plus comme un régime politique, mais comme une catégorie morale absolue —: toute réalité temporelle peut être sacralisée et élevée à un statut qui ne tolère aucune remise en question. Dans ce processus, le profane usurpe la place du transcendant.
Il existe toutefois une différence décisive entre les anciens mouvements politiques et cette religion séculière potentielle d’un ordre épuisé. Les premiers promettaient une rédemption future, tandis que la seconde semble exiger le sacrifice présent dans le seul but d’empêcher l’effondrement du système. Il s’agit d’une religion séculière dépourvue d’eschatologie: sans paradis, sans homme nouveau et sans horizon véritablement inédit. Son seul avenir réside dans la prolongation indéfinie du présent.
Lorsque la peur remplace l’imagination
C’est peut-être précisément cette absence d’avenir qui explique l’importance croissante de la peur: peur de l’ennemi extérieur, de la rupture, de la dissidence et de la perte de contrôle. Peur que ce qui a été présenté pendant des décennies comme inéluctable cesse soudain de l’être. Lorsqu’un ordre ne parvient plus à susciter l’espoir, il se voit contraint d’inspirer l’effroi. Et si la terreur se substitue à l’imagination, le conflit peut devenir un moyen de légitimation.
La guerre cesse alors d’être seulement un instrument extérieur de la politique et se transforme en nécessité interne du système. C’est précisément à ce point que les délires bellicistes contemporains prennent une dimension bien plus profonde que le débat quotidien sur la Russie, l’Ukraine, l’OTAN ou les dépenses militaires: la question est civilisationnelle. Un ordre qui a perdu la capacité de concevoir son propre avenir peut commencer à accepter des risques qui, dans des circonstances normales, paraîtraient inconcevables. Il peut finir par confondre la continuité de ses structures avec celle de la civilisation elle-même.
Cette confusion est peut-être l’une des erreurs les plus dangereuses qu’une élite puisse commettre. Les institutions, les régimes économiques et les systèmes politiques sont historiques, tandis que les civilisations les transcendent tous. Lorsqu’un rouage en vient à exiger que l’humanité se mette en danger pour garantir sa propre survie, le rapport entre les moyens et les fins s’est entièrement inversé.

Les signes d’un changement d’époque
C’est à ce stade que l’on peut véritablement parler d’autodestruction. Une civilisation peut commencer à se détruire non parce qu’elle aurait cessé de croire, mais parce qu’elle a transformé son propre ordre historique en objet de foi absolue. Lorsque les dirigeants cessent de concevoir un avenir différent de celui qu’ils administrent; lorsque la guerre remplace la politique et que la peur se substitue au projet; lorsque la préservation des institutions devient plus importante que les personnes pour lesquelles elles ont été créées, nous ne sommes plus seulement confrontés à une crise politique ou économique. Nous sommes face à une profonde débâcle civilisationnelle.
Le moment où une élite perd sa capacité de concevoir, de créer et de convaincre constitue généralement le signe avant-coureur de la fin d’une époque. Cela ne signifie toutefois pas nécessairement que la civilisation soit condamnée; cela peut impliquer exactement le contraire. Cela indique que les structures incapables de répondre aux défis du présent ouvrent la voie à d’autres formes d’organisation, à de nouvelles idées et au rétablissement de vertus qui semblaient oubliées. Après tout, l’épuisement créatif d’un ordre n’épuise pas la capacité d’invention humaine. Lorsque ceux qui gouvernent ne conçoivent plus rien au-delà de leur propre perpétuation, c’est peut-être précisément le premier signe que quelque chose de nouveau — d’entièrement nouveau — est sur le point d’advenir.
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lundi, 19 octobre 2026
Ukraine: la guerre de Londres contre Trump et le nouveau Yalta

Ukraine: la guerre de Londres contre Trump et le nouveau Yalta
Entre-temps, Trump a levé toutes les sanctions imposées à Moscou, réduisant à néant les analyses de ceux qui avaient prédit qu’il brandirait comme une massue les sanctions infernales conçues par le sénateur Lindsey Graham.
Par Davide Malacaria
Source: https://www.piccolenote.it/mondo/ucraina-la-guerra-di-lon...
Trump poursuit son offensive de pression sur Zelensky pour le contraindre à négocier avec Poutine. Celle-ci va de pair avec les pressions exercées sur l’Europe pour qu’elle cesse de soutenir la posture musclée du président ukrainien et qu’elle renoue des relations avec la Russie, en commençant par l’achat de gaz acheminé par Nord Stream — dans lequel des entrepreneurs américains souhaitent investir.
Entre-temps, Trump a levé toutes les sanctions imposées à Moscou, réduisant à néant les analyses de ceux qui avaient prédit qu’il brandirait comme une massue les sanctions infernales conçues par le sénateur Lindsey Graham et approuvées par le Congrès après son décès (¹). Lorsqu’il avait signé la résolution, il était évident qu’il en atténuerait la portée ou ne l’appliquerait pas au moment opportun.
Il reste toutefois qu’à ce jour, la paix n’en est qu’au stade des pourparlers et que les déclarations de Trump, chargées de frustration et d’irritation envers Zelensky, qu’il accuse de ne pas vouloir la paix — il n’est pas le seul à le penser —, ne suffisent pas à le faire plier.
Zelensky a tout à perdre à la paix: le pouvoir, l’argent — il est impossible qu’il soit le seul homme honnête de son cercle rapproché, décimé depuis des années par les enquêtes judiciaires — et, enfin, le prestige international que le conflit lui a offert (sic!).
Ainsi, le 14 octobre, l’Amérique a envoyé un message fort et clair en interrompant pendant une nuit le fonctionnement du réseau satellitaire Starlink, facilitant ainsi les opérations russes.
Zelensky, misant sur les critiques généralisées des oligarchies occidentales contre l’initiative trumpienne, critiques qui n’ont effectivement pas manqué de se manifester, a poursuivi imperturbablement sa route, comptant sur le rétablissement du réseau, qui a bien eu lieu.
Malgré ce rétablissement, Zelensky s’est toutefois plaint que le service n’avait pas été pleinement restauré pour les forces armées ukrainiennes. Et cette nuit, une nouvelle attaque russe contre Kiev n’a pas été signalée par Starlink.
Zelensky s’est donc décidé à téléphoner aux hommes de Trump, Witkoff et Kushner, ce qu’il s’était abstenu de faire depuis qu’il avait commencé à polémiquer violemment avec le président américain après la levée, par celui-ci, des sanctions visant le gazole russe.
Zelensky s’entretient avec Witkoff et Kushner sur fond de crise entre les États-Unis et l’Ukraine
Nous n’en sommes qu’à un premier pas, ambigu de surcroît, compte tenu de l’entêtement de Zelensky et de sa fragilité, autre facteur qui l’empêche de s’engager sur la voie de la paix: il risque d’être tué pour trahison par ses amis, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
Pour comprendre ce que préparent les soutiens de Zelensky afin de contrer l’offensive trumpienne, reprenons les propos d’Anders Åslund dans le Kyiv Post, média ukrainien étroitement lié aux Britanniques. Trump, écrit le professeur, a «désormais jeté le masque» et montre son vrai visage à l’Europe.
En réalité, Trump avait déjà manifesté par le passé son penchant pour une approche non conflictuelle avec Moscou — et pour la recherche de la paix en Ukraine —, disposition à laquelle les dirigeants européens avaient répondu par la flatterie et la persuasion.
Cette fois, Trump paraît plus déterminé et cette approche ne fonctionnera pas, écrit Åslund, qui ajoute: «L’Europe ne peut plus rester passive. Elle ne peut pas non plus faire semblant de considérer les États-Unis comme un allié. Il s’agit d’un ennemi qui soutient la Russie, s’oppose à l’Ukraine et veut détruire l’UE». Aussi, selon le professeur, la première mesure à prendre, conjointement avec le Canada, consiste à transformer l’OTAN en «éliminant le plus rapidement possible le personnel et les éléments américains»…
La nouvelle OTAN, qui serait ainsi placée sous la houlette britannique, doit «développer rapidement» les capacités de renseignement nécessaires pour soutenir Kiev et entreprendre de «s’armer le plus vite possible». Cette évolution doit aller de pair avec un processus d’intégration de l’Ukraine à l’OTAN, lequel doit avancer «au plus vite, mais cela ne peut se faire qu’après l’exclusion des États-Unis».
Nous ne citerions pas un article aussi hallucinant s’il ne donnait voix à un sentiment qui circule dans de nombreux milieux intellectuels européens, lesquels caressent le rêve — comprenez: le cauchemar — d’un affrontement direct avec la Russie. Ils le caressent, le présentent comme quelque chose de réalisable, en faisant semblant de croire que l’on pourrait éviter la catastrophe qui en résulterait.
Mais cet article est évidemment intéressant aussi pour son exhortation à modifier les rapports avec l’Amérique, du moins celle de Trump, que ces milieux considèrent précisément comme une entité hostile.
Ce n’est pas seulement la guerre en Ukraine qui éloigne comme jamais les deux rives de l’Atlantique, mais aussi, et surtout, la perspective vers laquelle s’oriente Trump, évoquée dans un article du Wall Street Journal. Lors de l’entretien téléphonique entre Trump et Poutine du dimanche 14 juin, il a en effet été question d’une éventuelle rencontre trilatérale entre Poutine, Trump et Xi Jinping au sommet de l’APEC des 18 et 19 novembre.
Dans notre compte rendu de cet appel, nous avions laissé entendre que tel était le contenu de la conversation; le WSJ le confirme avec autorité. Selon le journal américain, cette rencontre porterait sur la paix en Ukraine. C’est possible, même s’il faut un interlocuteur ukrainien pour la conclure, mais l’enjeu est bien plus vaste: un nouveau Yalta, sous d’autres formes et modalités, un nouvel ordre mondial qui mette fin à la dynamique actuelle des guerres sans fin.

Poutine évoque un sommet avec Trump et Xi pour discuter d’un accord sur l’Ukraine
Un nouveau Yalta dont l’Europe serait exclue, avec toutes les conséquences que cela implique. Mais surtout la Grande-Bretagne, qui était présente au précédent Yalta et joua un rôle important dans l’ordre mondial de l’après-guerre, dont la dynamique des guerres sans fin constitue un prolongement devenu incontrôlable — ces guerres servent en effet à tenter de préserver le pouvoir des anciens maîtres et à contenir l’émergence de nouvelles réalités géopolitiques.
Ce n’est pas pour rien que Winston Churchill fut à l’origine du rideau de fer, cette barrière infranchissable entre l’Est et l’Ouest qui donna forme à ce Yalta, conférant à l’oligarchie anglo-saxonne la direction de l’Occident.
Ce précédent explique pourquoi la Grande-Bretagne a aujourd’hui lancé un djihad contre cet hypothétique nouveau Yalta trilatéral. La guerre en Ukraine est un précieux levier à cette fin. Londres est en proie à une véritable démesure, au point d’aller jusqu’à rêver de prendre la tête d’une OTAN sans les États-Unis. Entre-temps, elle a attelé l’UE à son char. Ce n’est pas rien.
Note:
(¹) Note de traduction : le texte italien porte bien «dopo il suo decesso» («après son décès»). Cette formulation, dont le référent est ambigu, est conservée sans correction.
21:18 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : royaume-uni, ukraine, europe, états-unis, donald trump, nouveau yalta, affaires européennes, actualité, politique internationale |
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L’accord sur le diesel et la fin de l’Ukraine

L’accord sur le diesel et la fin de l’Ukraine
Anastassia Guéchéva
Le début de la fin de la guerre en Ukraine progresse bien. Un regroupement des forces se prépare dans le camp mondialiste et, malgré tous mes efforts pour trouver des conséquences négatives pour la Russie à cet accord sur le diesel, je n’en trouve aucune.
En revanche, il n’a aucune conséquence positive pour les mondialistes occidentaux. Tout d’abord, il semble que les conditions d’un effondrement interne de l’UE et de l’OTAN soient enfin réunies. Que les indicateurs économiques aient joué ou non un rôle décisif dans la décision de la Maison-Blanche de conclure un accord avec le Kremlin importe peu. Car, quelle que soit la durée de l’aide occidentale à l’Ukraine, celle-ci ne détruira pas l’économie russe et empêchera encore moins l’issue militaire de la guerre.
Première conclusion : la cinquième année de la guerre menée par l’OTAN et l’UE contre la Russie en Ukraine a marqué le début de l’effondrement… L’Occident s’attendait à ce que Poutine meure, soit assassiné ou renversé, mais, dans tous les cas, éliminé. Au lieu de cela, il a remporté les élections à la Douma, ce qui a contraint Trump à agir. Pourquoi? Pour deux raisons: l’épuisement des capacités des États-Unis à fournir des armes à l’Ukraine et l’épuisement de leurs capacités à contenir leur propre crise politique et économique intérieure liée à la guerre contre la Russie en Ukraine.
On s’attendait à la chute de Poutine, mais ce sont Trump, Macron et Merz qui tombent. Trump s’est ressaisi et, pour ne pas se retrouver dans le camp des principaux imbéciles, a entrepris de racheter ses fautes. De plus, Trump a conduit les États-Unis dans une impasse à cause de l’Iran — une stratégie erronée et une mauvaise appréciation géopolitique — et cela, ajouté à l’Ukraine, est devenu pour lui un fardeau mortellement lourd.
Lorsqu’il est devenu évident, en 2026, que les États-Unis perdaient le Moyen-Orient et que leurs actions dans cette région avaient provoqué un problème pétrolier mondial, l’esprit d’Anchorage a brusquement ressuscité et frappé Zelensky là où il aurait dû le frapper dès le mois d’août dernier. Mais, en août dernier, Trump n’était pas encore enlisé au Moyen-Orient et élaborait encore des projets avec Ursula.
Voici maintenant ce qui se profile :
Un conflit entre les États-Unis et l’Angleterre au sujet de l’Ukraine. À long terme, j’avais prévu des affrontements militaires des États-Unis tant avec l’Angleterre qu’avec Israël. Parce que telle est précisément la logique à long terme. Le problème de l’Amérique n’est pas la Chine, mais ses alliés, qui n’accepteront pas ce qui se passe. Ainsi, Poutine sauve le Congrès pour Trump, mais cela jette immédiatement et bel et bien Trump dans les griffes des mondialistes anglais, qui tenteront de détruire la majorité républicaine au Congrès. Autrement dit: Trump et Poutine contre Londres. J’avais envisagé cette option comme le seul choix juste et fructueux pour Trump dès son retour sur le trône. Voilà, les événements eux-mêmes l’y ont conduit !

Trump n’a littéralement aucun coup gagnant à jouer dans cette situation ni dans toutes celles qui suivront. Un accord avec la Russie signifie la guerre avec Londres, avec Ursula et avec leur nain Zelensky. Les premières étincelles de cette guerre verbale sont déjà apparues: Trump a annoncé qu’il couperait non seulement les financements, mais aussi les livraisons d’armes à l’Ukraine, et c’est déjà très sérieux. Le portail par lequel l’Ukraine passe commande auprès du complexe militaro-industriel américain — PURL, par lequel l’UE passe également des commandes pour Kiev — a été officiellement rendu public. Les États-Unis ont appelé toutes les capitales de l’UE ainsi que Kiev pour les informer que PURL pourrait cesser de fonctionner. Et c’est aussi très sérieux! Car cela signifie une crise du mécanisme américain de manipulation de la guerre en Ukraine: ils ne donneront pas d’armes, mais les vendront aux Européens, qui les remettront ensuite à l’Ukraine. Cela revient à déclarer la guerre à Ursula.
L’accord de Trump avec Poutine signifie la fin de l’UE. Deux possibilités existent: soit l’UE se disloque et la Commission européenne cesse de fonctionner, soit l’UE décide d’entrer dans une guerre ouverte contre la Russie. Il n’existe aucune autre manœuvre qui permettrait de justifier et de maintenir le fonctionnement antérieur de l’Union.
Examinons maintenant l’OTAN.
Tout ce qui précède décrit la situation. L’Angleterre et l’UE peuvent-elles prendre en charge la guerre contre la Russie en Ukraine sans les États-Unis? La réponse est non, parce que le commandant suprême de l’OTAN en Europe est un général américain. Par conséquent, si Trump poursuit la voie qu’il a choisie vers un accord avec la Russie — j’ai expliqué pourquoi il n’a pas d’autre issue s’il veut éviter de se retrouver dans le camp des perdants de la guerre en Ukraine —, cela signifie une rupture au sein de l’OTAN. Si Zelensky continue de répondre hargneusement à Trump, il devra s’attendre non seulement à un scénario vénézuélien ou iranien, mais aussi à l’arrêt de l’aide américaine à l’Ukraine en matière de renseignement et de moyens numériques.
L’OTAN peut-elle faire la guerre à la Russie sans les États-Unis ?
Je vous laisse répondre à cette question…
Regardons un peu la situation au-delà de l’Europe. La Russie est déjà le médiateur officiel entre les États-Unis et l’Iran. Trump n’a aucune chance dans une nouvelle guerre contre l’Iran. Israël s’y résoudra-t-il? Nous verrons, mais je me dois aussi de relayer l’avertissement de Mohsen Rezaï, président du Conseil de discernement — c'est-à-dire le secrétaire du Conseil de sécurité — de l’Iran: si les hostilités contre l’Iran reprennent, Téhéran sectionnera le câble sous-marin passant par le Moyen-Orient et détruira les centres de données de la région. Autrement dit, il aveuglera les États-Unis et Israël.
Autre nouvelle très intéressante: une délégation chinoise s’est rendue auprès des Houthis au Yémen pour tenter de convaincre Ansar Allah de ne pas attaquer l’Arabie saoudite, car la Chine y possède de nombreux intérêts. Eh bien! C’est extrêmement sérieux! Les Houthis et l’Iran ne font qu’un; la Chine est le principal partenaire stratégique de l’Iran, mais aussi de l’Arabie saoudite! Et maintenant?
Sans parler du fait qu’il s’agit d’un affrontement dans la région entre Kiev, d'une part, et la Chine et la Russie, d'autre part.
Ainsi, nous continuons à traverser à toute vitesse des transformations irréversibles du monde, d’une profondeur et d’une gravité stupéfiantes, tandis que les positions antérieures s’effondrent.
Les répercussions sur la Bulgarie, dans notre situation intérieure complexe, nous les découvrirons tous. Mais l’aide à l’Ukraine touche à sa fin. Ou alors nous devrons nous joindre aux opérations militaires de l’UE et de l’Angleterre contre la Russie.
Il me reste toutefois une autre question (ironique): quand « Azov » tentera-t-il d’assassiner Trump ?
19:23 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : diesel, états-unis, russie, europe, ukraine, affaires européennes, politique internationale |
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Dissolution européenne. En ordre dispersé

Dissolution européenne. En ordre dispersé
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/dissolvenza-in-ordine-sparso/
Un journaliste aurait demandé à Poutine: "N’est-il pas temps de démanteler l’UE pour négocier avec les États individuellement?".
Le tsar aurait répondu avec un ricanement: "Ce n’est pas nécessaire. Ils se dissoudront tout seuls".
Que cette anecdote soit vraie ou fausse, elle brosse malheureusement un tableau fidèle de la situation.
L’Union européenne est désormais tout sauf une union. Et les pays qui, en théorie, la composent avancent de plus en plus en ordre dispersé.
La responsabilité en incombe à une Commission dirigée de manière dictatoriale par von der Leyen, qui répond à des intérêts n’ayant rien à voir avec ceux des peuples européens.
Qui sert, et de façon extrêmement manifeste, des puissances économiques qui nous conduisent à la ruine.
Mais aussi aux gouvernements, prétendument nationaux, de France, d’Allemagne, d’Italie, sans compter tous les autres instances de pacotille.
Elles aussi totalement asservies à ceux qui n’ont rien à voir avec l’Europe et, surtout, avec les Européens.
Qui poursuivent d’autres objectifs, sans se soucier de nous, entièrement tournés, au contraire, vers des intérêts étrangers aux nôtres. Et dévastateurs pour nous.
Nous pouvons ainsi voir la révolte monter dans toute l’Europe. À commencer par l’Allemagne, où les résultats électoraux dans les Länder contraignent Merz à se cramponner désespérément au pouvoir, désormais privé de tout soutien populaire.
Puis la France, où Le Pen, à mesure qu’elle progresse, semble s’enhardir et déclare son intention de prendre ses distances avec Kiev. En suspendant les financements accordés au régime qui sévit là-bas.
L’Espagne, où la révolte éclate ouvertement dans les rues.
Et l’Italie aussi, dont le Sud est désormais paralysé par les agriculteurs et où la contestation se propage. Malgré le silence prolongé, coupable et complice des grands médias.
Et puis il y a l’Europe de l’Est. Qui avance déjà en ordre dispersé. Avec la Slovaquie qui veut renouer avec Moscou. Les pays baltes qui se font les porte-étendards, ridicules et risibles, de la guerre à outrance. La Pologne tiraillée entre son aversion historique pour la Russie et sa méfiance, voire pire, envers l’Ukraine de Zelensky…
Je pourrais continuer. Car la Bulgarie, la Hongrie, l’Autriche, la Croatie, la Slovénie et la Roumanie font toutes, plus ou moins, cavalier seul.
La dissolution de l’illusion européenne est à l'ordre du jour.
Exactement comme l’aurait dit, en ricanant, Vladimir Poutine.
19:00 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : europe, actualité, affaires européennes |
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dimanche, 18 octobre 2026
Qui casse et pour qui?

par Paolo Bolo
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21:04 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : france, actualité, casseurs, europe, affaires européennes |
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Evola et l’axe Berlin-Moscou-Washington

Evola et l’axe Berlin-Moscou-Washington
Constantin von Hoffmeister
Quelque chose d’inhabituel prend forme entre Berlin, Moscou et Washington. Markus Frohnmaier, vice-président du groupe parlementaire de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) au Parlement allemand, a confirmé que l’AfD était en contact avec Kirill Dmitriev, envoyé spécial de Vladimir Poutine pour la coopération économique internationale et directeur du Fonds russe d’investissement direct, au sujet d’un projet de forum d’affaires Russie–États-Unis–Allemagne en 2027. Frohnmaier (photo) a déclaré au journal russe Izvestia que les précisions concernant le lieu seraient annoncées ultérieurement et indiqué que Nord Stream et, plus largement, la coopération économique figureraient parmi les sujets abordés. Dmitriev, qui a également joué un rôle dans les contacts économiques de Moscou avec l’administration Trump, avait auparavant indiqué que la Russie était disposée à organiser une telle rencontre.

L’importance de cette proposition tient moins aux modalités d’une nouvelle conférence internationale qu’aux trois pays concernés : la Russie, ancien principal fournisseur de gaz acheminé par gazoduc vers l’Europe ; l’Allemagne, centre industriel dont le modèle économique dépendait autrefois fortement d’une énergie russe bon marché ; et les États-Unis, puissance qui façonne l’architecture de sécurité européenne depuis 1945. Le philosophe italien Julius Evola aurait reconnu quelque chose de familier dans cette configuration triangulaire. Son œuvre envisageait régulièrement l’histoire non comme une marche ordonnée vers une rationalité toujours plus grande, mais comme un affrontement entre des forces profondes liées au pouvoir, à la hiérarchie, aux intérêts et à la civilisation, que le langage politique officiel dissimule fréquemment. Le projet de forum importe parce qu’il remet certaines de ces forces en lumière.
Julius Evola soutenait que la vie économique devait rester subordonnée à des principes politiques et civilisationnels supérieurs. Qu’aurait-il pensé du fait que les liens énergétiques de l’Allemagne avec la Russie deviennent une épreuve révélatrice de sa position entre Moscou et Washington ?
Au cœur de la discussion se trouve Nord Stream, un nom devenu le symbole de toute une époque révolue des relations économiques germano-russes. Nord Stream 1 a commencé à acheminer directement du gaz russe vers l’Allemagne par la mer Baltique en 2011, tandis que Nord Stream 2 a été achevé sans jamais entrer en exploitation commerciale régulière. En septembre 2022, trois des quatre conduites ont été gravement endommagées par des explosions. Le parquet fédéral allemand a poursuivi une enquête pénale visant à identifier et à poursuivre les responsables. De son côté, l’AfD a demandé une enquête parlementaire sur la gestion politique de l’attaque, notamment sur ce que savait le gouvernement allemand, sur sa réaction et sur les conséquences à en tirer pour les relations de l’Allemagne avec l’Ukraine et la protection des infrastructures critiques. Frohnmaier lui-même a qualifié Nord Stream d’infrastructure économique critique pour l’Allemagne, tandis que la dirigeante de l’AfD, Alice Weidel, a appelé à la levée des restrictions sur le pétrole et le gaz russes.
Quoi que l’on pense de ces positions, le différend dépasse la question du prix d’un mètre cube de gaz. Il porte sur la question de savoir si l’Allemagne devrait à nouveau bâtir une partie de sa stratégie industrielle sur des liens économiques directs avec la Russie. La pertinence d’Evola est ici indirecte, mais éclairante: dans Révolte contre le monde moderne, il rejetait la tendance moderne à faire du calcul économique le critère suprême de la vie politique. Nord Stream pose presque la question inverse. L’Allemagne doit décider non seulement si l’énergie russe serait moins chère, mais aussi quel ordre politique, quelles alliances et quelles dépendances accompagneraient son retour.
La présence américaine rend la proposition plus intéressante encore. Une conférence énergétique purement germano-russe pourrait aisément être présentée comme une tentative de rétablir la relation commerciale qui existait avant la guerre en Ukraine. Un forum Russie–États-Unis–Allemagne suggère quelque chose de plus vaste: la possibilité que les relations économiques avec Moscou puissent un jour être discutées dans le cadre d’un nouvel arrangement incluant Washington, plutôt que simplement contre Washington.

Dmitriev (photo) est une figure importante à cet égard. Parallèlement à ses fonctions à la tête du Fonds russe d’investissement direct, il a exercé celles d’envoyé présidentiel et participé à des discussions avec des personnalités liées à l’administration Trump sur la coopération économique, l’énergie et la guerre en Ukraine. Aucun engagement américain à participer au forum envisagé pour 2027 n’a toutefois été confirmé; la forme qu’il prendra éventuellement reste donc incertaine. Mais le concept lui-même laisse entrevoir un monde dans lequel la diplomatie commerciale pourrait à nouveau franchir les lignes de fracture géopolitiques qui se sont durcies après 2022.
Evola n’aurait guère considéré les conférences d’affaires internationales comme des vecteurs de transcendance; sa critique de la civilisation moderne visait explicitement la réduction des principes politiques supérieurs à l’économie et aux intérêts matériels. Mais, dans une perspective évolienne, le trait révélateur est qu’ici l’économie devient le terrain sur lequel se négocient les questions de pouvoir. Les gazoducs, les fonds d’investissement, les sanctions, la compétitivité industrielle et le commerce ne sont pas des questions techniques autonomes. Ce sont des instruments par lesquels les États tentent de déterminer leur position au sein d’une hiérarchie des puissances.
Pour l’Allemagne, la question du rétablissement de liens économiques majeurs avec la Russie a acquis une urgence inhabituelle, car la relation énergétique entre les deux pays a déjà été démantelée dans des proportions qui auraient semblé improbables il y a seulement quelques années. Les exportations russes par gazoduc vers l’Europe ont chuté de manière spectaculaire depuis le début de la guerre en Ukraine, tandis que l’Union européenne s’est engagée dans une démarche visant à mettre fin aux importations restantes de gaz russe. Moscou, de son côté, a signalé à plusieurs reprises qu’il serait disposé à reprendre les livraisons, notamment par les infrastructures de Nord Stream encore intactes.
L’AfD a intégré le rétablissement des liens économiques avec la Russie à son argumentaire de politique étrangère, s’opposant ainsi à l’approche adoptée par les gouvernements allemands successifs depuis 2022. Ses détracteurs soutiennent qu’une telle orientation recréerait une dépendance envers Moscou et affaiblirait les efforts européens visant à faire pression sur la Russie au sujet de l’Ukraine; ses partisans affirment que l’Allemagne a nui à ses propres intérêts industriels en rompant une relation économiquement avantageuse.
Le forum proposé réunirait donc dans une même salle les protagonistes d’un différend qui traverse en profondeur la politique allemande depuis des années: l’avenir économique de l’Allemagne doit-il rester étroitement inscrit dans le cadre stratégique euro-atlantique actuel, ou le pays doit-il retrouver une plus grande liberté pour développer des relations de grande ampleur avec la Russie? Les écrits politiques d’Evola ne peuvent apporter de réponse économique à ce différend, mais sa distinction entre les institutions formelles et l’autorité sous-jacente offre une manière de comprendre l’intensité du débat. La question n’est pas simplement de savoir où l’Allemagne achète son gaz. Elle est de savoir qui détient le pouvoir de définir les limites dans lesquelles s’exerce la politique économique allemande.
C’est, en définitive, ce qui donne à l’annonce de Frohnmaier une portée plus grande que ne le laisse entendre l’expression modeste de «forum d’affaires». Aucun accord n’a été annoncé, aucun lieu n’a été confirmé, et rien ne garantit que des représentants des trois pays se rencontreront effectivement en 2027. Pourtant, la tentative elle-même révèle que certains acteurs politiques réfléchissent déjà au-delà de l’architecture diplomatique issue de la guerre en Ukraine.

L’AfD cherche à se positionner comme un intermédiaire allemand disposé à parler simultanément avec Moscou et, potentiellement, avec Washington, tout en faisant de Nord Stream le symbole d’un possible rétablissement des liens économiques germano-russes. Ses adversaires voient un danger dans cette démarche, craignant à la fois une nouvelle dépendance énergétique et une influence politique russe accrue. La question de fond restera donc ouverte même si le forum n’a jamais lieu: quel type d’ordre européen succédera à la confrontation actuelle?
Evola a bâti une grande partie de sa philosophie sur la conviction que les ordres historiques finissent par s’épuiser et que des périodes d’apparente permanence peuvent dissimuler de profondes transitions. Il n’est pas nécessaire d’adhérer à sa philosophie de l’histoire pour comprendre pourquoi son image d’une structure ancienne perdant son autorité trouve ici un écho. Nord Stream gît endommagé sous la Baltique, l’ancienne relation commerciale germano-russe a largement disparu, et l’ordre européen établi après la guerre froide est soumis à d’énormes tensions. Une rencontre entre Allemands, Russes et Américains ne créerait pas, à elle seule, un nouvel ordre. Mais elle pourrait constituer un modeste indice que les débats sur la forme de cet ordre ont déjà commencé.
20:43 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, allemagne, julius evola, affaires européennes, europe, afd, markus frohnmaier, nord stream |
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L’Éthiopie au bord de la guerre - Escalade de la violence dans la Corne de l’Afrique

L’Éthiopie au bord de la guerre
Escalade de la violence dans la Corne de l’Afrique
Léonid Savine
Les derniers événements en Éthiopie montrent comment les puissances moyennes de la région tentent de faire valoir leurs intérêts et de saisir les occasions qui se présentent pour déstabiliser leurs adversaires géopolitiques.
Le 23 septembre, des combats de grande ampleur ont éclaté dans les provinces du Tigré, de l’Amhara et de l’Afar : la coalition dite « Alliance pour la survie » a commencé à attaquer les troupes et les institutions gouvernementales. Le 7 octobre, des informations ont fait état du franchissement de la frontière éthiopienne par des unités militaires érythréennes. Les relations diplomatiques entre les deux pays ont été rompues.
Dans l’ensemble, le conflit actuel est complexe et comporte plusieurs dimensions : l’Érythrée et l’Éthiopie ont des différends de longue date, d’autant que l’Érythrée est née d’une sécession de l’Éthiopie en 1993. Les provinces du Tigré et de l’Afar, situées dans le nord de l’Éthiopie, où les forces d’opposition locales s’opposent au pouvoir fédéral, jouxtent directement l’Érythrée. Cette zone constitue ainsi une sorte de tampon, tout en pouvant servir de zone grise pour déstabiliser l’Éthiopie. L’Amhara est la plus grande région ; elle abrite le lac Tana, d’où prend sa source le Nil Bleu.
La géographie de ce nouveau conflit n’a rien de fortuit.

L’Éthiopie est en différend avec l’Égypte au sujet de l’exploitation du barrage et de la centrale hydroélectrique de la Renaissance, situés sur le cours supérieur du Nil — plus précisément sur son affluent, le Nil Bleu —, ce qui suscite les protestations du Caire contre Addis-Abeba. L’Égypte craint que le fonctionnement de la centrale n’entraîne une baisse importante du niveau du fleuve et ne provoque une pénurie de ressources en eau, particulièrement en période de sécheresse. L’Éthiopie affirme pour sa part que cette centrale est nécessaire à la poursuite du développement économique du pays. Elle est également devenue un symbole de dignité nationale et de souveraineté. Le Soudan, en revanche, a plutôt bénéficié de la construction du barrage, qui permet de réguler convenablement le débit et d’éviter les inondations. Mais, compte tenu de la guerre civile qui sévit au Soudan même et d’une certaine influence du Caire, ce pays s’est retrouvé entraîné dans une alliance anti-éthiopienne. Par ailleurs, l’Égypte coopère activement avec Djibouti et la Somalie, qui bordent l’Éthiopie du côté de la mer Rouge. Un important contingent militaire égyptien est en outre déployé en Somalie.

En août 2026, les dirigeants éthiopiens ont annoncé leur intention de construire de nouveaux barrages sur le Nil, suscitant une nouvelle vague d’indignation en Égypte.
L’Égypte avait déjà menacé l’Éthiopie, allant jusqu’à envisager des bombardements contre le barrage, mais elle semble avoir décidé de passer à une stratégie de conflit par procuration. L’Érythrée sert de fait de couverture à la mise en œuvre des projets du Caire, parmi lesquels figure le soutien conjoint de l’Égypte et de l’Érythrée à des groupes armés antigouvernementaux. Par leur intermédiaire, les deux pays veulent « balkaniser » l’Éthiopie, un État à la composition ethnique diverse.
En septembre, Addis-Abeba a accusé l’Égypte, l’Érythrée et le Soudan de soutenir l’alliance d’opposition dirigée par le Front de libération du peuple du Tigré. Les trois pays rejettent ces accusations.
Le 1er octobre, le ministère éthiopien des Affaires étrangères a publié un bref communiqué ordonnant au haut diplomate égyptien Ahmed Moharam Ahmed Soliman de quitter l’Éthiopie sous quarante-huit heures. En réponse, l’Égypte a expulsé un haut responsable de la mission diplomatique éthiopienne au Caire, lui accordant également deux jours pour quitter le pays. Le nom du diplomate n’a pas été communiqué, mais il a été précisé qu’il était conseiller d’ambassade.
Le 4 octobre, l’Égypte a organisé à El-Alamein un sommet quadripartite réunissant l’Érythrée, le Soudan et la Somalie. Les dirigeants de ces pays ont souligné l’importance de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, déclaré que la sécurité en mer Rouge devait rester avant tout de la responsabilité des États riverains et rejeté les mesures unilatérales portant atteinte aux droits établis sur les eaux du Nil des pays situés en aval.
Il convient de rappeler que, dès octobre 2024, les dirigeants de l’Égypte, de la Somalie et de l’Érythrée avaient constitué une alliance tripartite afin d’accentuer leur pression commune sur l’Éthiopie et, en particulier, de contrer ses tentatives de s’assurer un accès fiable à la mer, alors qu’Addis-Abeba négociait avec le Somaliland — des pourparlers que la Somalie voyait d’un œil jaloux. À l’époque, la médiation turque avait permis une normalisation des relations entre l’Éthiopie et la Somalie.
Désormais, selon Souadik Soufian, collaborateur de l’Institut éthiopien des affaires internationales, le nouveau sommet organisé sous l’égide de l’Égypte a abouti à la formation d’un axe quadripartite susceptible de porter atteinte aux intérêts de l’Éthiopie et à la politique régionale de bon voisinage.
Dans un contexte plus large, cela pourrait menacer le fonctionnement des BRICS, puisque l’Égypte et l’Éthiopie font toutes deux partie de ce groupe d’États.

Il est intéressant de noter que des analystes occidentaux ont également relevé les intérêts de la Chine dans ce conflit, celle-ci coopérant depuis de nombreuses années avec l’Égypte comme avec l’Éthiopie. Le conflit armé au Tigré avait auparavant contraint la Chine à évacuer ses travailleurs employés sur divers chantiers. La reprise des hostilités dans le nord de l’Éthiopie pourrait déstabiliser davantage le Tigré et les régions voisines, et éventuellement entraîner les États voisins dans le conflit. Pékin fait donc aujourd’hui face à une pression croissante pour préserver ses liens avec deux de ses partenaires africains les plus importants.
En Occident, on a toutefois également souligné que l’escalade du conflit en Éthiopie pourrait s’étendre à l’ensemble de la Corne de l’Afrique, menaçant à son tour la navigation en mer Rouge, déjà entravée par les actions des Houthis sur l’autre rive.
Parmi les autres acteurs ayant des intérêts actifs dans la région figurent les Émirats arabes unis, un investisseur majeur dans l’économie éthiopienne ; le Qatar, qui joue un rôle de médiateur et souhaite préserver le statu quo — il a déjà appelé à un arrêt immédiat de l’escalade — ; les États-Unis, dont les capacités en mer Rouge sont limitées, mais qui souhaitent renforcer leur présence pour contrer les Houthis ; et Israël, qui, à l’instar des États-Unis, cherche à accéder au débouché de la mer Rouge et à le contrôler, et qui a, pour cette raison, reconnu le Somaliland en décembre 2025, devenant de fait le premier État membre de l’ONU à le faire.
Ainsi, compte tenu de cet enchevêtrement complexe, du mécontentement de certains groupes d’opposition éthiopiens à l’égard du précédent accord de cessez-le-feu et des turbulences géopolitiques mondiales, les risques d’extension de ce conflit sont réels.
19:58 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, éthiopie, égypte, corne de l'afrique, afrique, affaires africaines |
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L’énigme Medvedev

L’énigme Medvedev
Andrea Marcigliano
Source: https://electomagazine.it/enigma-medvedev/
Dmitri Medvedev parle sans mâcher ses mots. Sans faux-semblants diplomatiques, sans même une once de tolérance.
Il nous y a désormais habitués. Il semble s’être délibérément taillé le rôle du dur, de la voix féroce de l’entourage de Poutine.
Et je souligne « délibérément », car le parcours personnel et la carrière politique de Medvedev auraient laissé attendre tout autre chose.
C’était le plus occidental, voire le plus «américain», des hommes au sommet du Kremlin.
D’abord étudiant brillant, il a ensuite manifesté un vif intérêt pour le modèle économique et social des États-Unis.
Allant même, en des années diplomatiquement plus sereines qu’aujourd’hui, visiter les États-Unis et, surtout, des pôles comme la Silicon Valley.
Dont il aurait voulu importer le modèle en Russie.
Certes, il est devenu, au fil des ans, l’un des plus proches collaborateurs de Vladimir Poutine.
Il a toutefois longtemps incarné l’âme, disons, «occidentale» de l’élite russe.
Celle qui regardait avec intérêt le modèle américain.
Qui voulait donner au pays une orientation résolument «démocratique».
Mais ensuite, les choses ont pris la tournure que l’on sait. Mauvaise, incontestablement.
Washington s’est révélé être un «ami» dangereux. Dévastateur.
Qui a systématiquement œuvré à détruire la Russie. À la démembrer. À la réduire à de petits États faciles à contrôler.
Et c’est ainsi que l’étoile de Medvedev a pâli.
Affecté, par la volonté de Poutine, à une fonction très prestigieuse, mais qui n’est plus opérationnelle.
De fait, il n’est plus en mesure de prendre des décisions stratégiques.
Pas une disgrâce. Plutôt le constat réaliste que la guerre exigeait, et exige encore, d’autres hommes. Dotés d’autres compétences.
Que cela ait plu à Medvedev est assurément douteux.
Ce qui est certain, toutefois, c’est que sa fidélité à Poutine n’a pas faibli.
Tandis que son attitude envers l’Occident, autrefois tant admiré, a radicalement, profondément changé.
Aujourd’hui, Medvedev ne ménage ni les invectives violentes ni les sarcasmes féroces envers l’OTAN et l’Union européenne. Et sa défiance totale à l’égard de la Maison-Blanche est tout aussi manifeste.
Il est devenu un partisan de la guerre à outrance. N’excluant même pas le recours tactique aux armes nucléaires.
Il est contestable que cela ne soit que le fruit de la déception et d’un tempérament porté aux extrêmes.
Medvedev regarde plutôt vers l’avenir.
Et l’avenir comporte une grande inconnue.
La succession de Poutine.
Car le tsar a désormais largement dépassé les soixante-dix ans et, même s’il jouit d’une excellente santé, les jeux de succession commencent à s’ouvrir autour de lui.
Medvedev vient de passer le cap des soixante ans. Et, comme Poutine, il est originaire de Saint-Pétersbourg.
Un Occidental, donc, au sein de la nomenklatura russe.
Il sait toutefois que cela ne saurait guère lui suffire pour prétendre à la succession.
Ses déclarations violentes, ses outrances, disons-le ainsi, doivent donc être envisagées dans cette perspective.
Medvedev cherche probablement aussi l’appui des militaires et, plus généralement, de ceux qui considèrent comme inévitable l’affrontement avec l’Occident. Et avec Washington même.
Y parviendra-t-il ?
Il est trop tôt pour évaluer la situation.
D’autant que le tsar Vlad semble en parfaite forme.
Et bien décidé à tenir fermement la barre.
19:40 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : dmitry medvedev, russie, politique internationale, actualité |
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France, Europe: attachez vos ceintures!

France, Europe: attachez vos ceintures!
Andrea Zhok
Source: https://www.facebook.com/andrea.zhok.5
Les images des flammes qui enveloppaient l’hôtel de ville de Limoges, en France, et de l’effondrement de son clocher font le tour du monde. Des épisodes comme celui-ci ne peuvent qu’être condamnés, tout comme les actes de pillage qui ont accompagné les manifestations dans de nombreuses régions de France.
Toutefois, si nous nous limitions à ce niveau de réflexion, nous ne ferions que nous livrer à un exercice classique de conservatisme petit-bourgeois, qui a ses raisons, mais qui est aussi tragiquement myope. Faire la morale à propos des voitures brûlées et des vitrines brisées, sans aller au-delà, est simplement le signe que l’on n’a pas encore compris la gravité des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons.
Ce à quoi nous assistons en France, mais désormais aussi, sous des formes différentes, dans de nombreux pays européens — Espagne, Portugal, Albanie, Belgique et, depuis hier, Italie — est tout sauf un événement irrationnel. Il existe en effet des événements historiques qui ne sont irrationnels qu’à l’échelle locale, mais dont la rationalité devient évidente dès que l’on prend suffisamment de hauteur.
Rationnel ne signifie pas indolore, ni exempt d’injustices.
Il faut exercer son regard à tenir ensemble deux niveaux d’analys : celui où l’on peut juger certains actes et certains individus barbares, inciviques, vandales, et celui où l’on peut — et où l’on doit — comprendre que l’histoire est toujours un fleuve qui charrie des débris et des cadavres, mais c'est un fleuve que les sermons n’arrêtent pas.
Ce qui se produit obéit à une implacable rationalité collective, même si ceux qui y prennent part n’en ont souvent qu’une compréhension limitée, voire aucune.

Depuis de nombreuses années, les populations européennes font l’expérience de classes dirigeantes qui se présentent comme un organisme technocratique anonyme, une muraille de caoutchouc qui se déplace d’elle-même et avance en «pilotage automatique», dans une indifférence totale aux besoins de la population. Le pari de ces couches technocratiques liées à la finance a été de parvenir à endormir les consciences avec l’actuel opium des peuples que constituent les médias — divertissement et information-spectacle — et de dompter les récalcitrants par des mesures restrictives: un coup de matraque par-ci, une fermeture de comptes par-là, une petite loi électorale ici, une annulation d’élections là, etc.
Le postulat général, tacite et incontesté des dirigeants européens est qu’on ne raisonne pas avec la plèbe: on se contente d’alterner la carotte et le bâton.
Tout ce qui est dit publiquement est toujours un mensonge intéressé, sans exception, hormis les cas fortuits où une vérité peut, à son tour, être instrumentalisée. Le discours public est devenu une interminable comédie qui se soucie de moins en moins de préserver un semblant de crédibilité.
Ainsi, personne de sain d’esprit ne pense réellement que la Russie s’apprête à nous envahir, mais cela n’empêche pas des cohortes de petits guignols institutionnels de répéter chaque jour ces conneries avec le plus grand sérieux. Et, naturellement, tout le monde sait que, dans ce jeu de fables montées en épingle par une presse stipendiée, le seul élément qui compte, le pivot qui demeure au gré des circonstances, est la volonté de disposer arbitrairement des ressources publiques pour les orienter vers des intérêts privés.
En substance, les classes dirigeantes ont depuis longtemps pris l’habitude de traiter la population comme un animal idiot, avec lequel toute argumentation rationnelle est exclue et qu’il faut traiter, d’un côté, par des flatteries sélectives et des privilèges ciblés, et, de l’autre, en la réduisant à l’impuissance.
Et ce mécanisme peut fonctionner, et fonctionne longtemps.
Jusqu’au jour où il ne fonctionne plus.
Et il ne fonctionne plus le jour où trop de personnes perdent trop de choses pour pouvoir se permettre de rester dans la torpeur.
Il ne faut pas comprendre ici «perdre trop» comme quelque chose qui irait jusqu’à «mourir d’inanition».
Dans une société moderne, les gens se retrouvent dans des situations de privation insupportable bien avant de «mourir de faim».
Aujourd’hui, par exemple, ne pas avoir les moyens d’utiliser une voiture ou d’accéder à Internet signifie, pour la majorité de la population, être coupé du monde, du travail, de la vie sociale, de la vie tout court. Et le fait que les voitures et les téléphones portables aient autrefois été des biens de luxe ne change rien: c’est désormais le nouveau seuil de «participation à la vie commune», ce qui distingue la vie de la non-vie.
Des populations entretenues comme des bêtes de somme auxquelles on distribue occasionnellement du pain et des jeux, des petits boulots de merde et du baratin télévisuel ne sont pas et ne seront pas, le jour où cette mécanique s’enraye, sensibles aux arguments du respect de l’espace public, de la propriété, des monuments, etc.
Ceux qui brûlent des voitures, des bâtiments historiques et des magasins sont des individus privés de repères culturels et moraux. Mais les véritables coupables, ceux qui devraient être amenés à payer, sont ces couches dirigeantes qui ont cultivé et voulu cette privation, pensant qu’elle leur serait utile.
Aujourd’hui, la cocotte-minute est sur le point d’exploser. Même si cette vague devait retomber, ce n’est que le début, car les classes dirigeantes européennes ne sont en mesure, ni matériellement ni culturellement, de rectifier le cap. Alors, attachez vos ceintures, car nous allons droit dans le mur.
16:02 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : france, actualité, europe, affaires européennes |
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samedi, 17 octobre 2026
Des devoirs d'histoire pour la chancellerie de Merz: pour mettre fin au sinistre cirque de la géopolitique occidentale

Jeffrey Sachs nous met en garde: «Vous n’imaginez pas ce que Merz dissimule!»
Des devoirs d'histoire pour la chancellerie de Merz: pour mettre fin au sinistre cirque de la géopolitique occidentale
Jens Kröger
1. Quand la diplomatie fait une pause — le leadership à l’ère de la médiocrité
Bienvenue dans le théâtre scolaire de la géopolitique contemporaine. Quiconque observe ces jours-ci l’élite dirigeante occidentale ne contemple plus des visages majestueux de grands hommes d’État historiques, mais une arène en proie à une crise aiguë du leadership.
Comme le diagnostique avec justesse l’éminent économiste et conseiller gouvernemental, le professeur Jeffrey Sachs, l’Occident a désappris ce qui relève, au fond, du simple comportement adulte: l’échange pacifique et civilisé d’arguments, la capacité à dialoguer honnêtement et la résolution pragmatique de problèmes complexes.
À la place, ce sont les médiocres qui règnent sur la scène internationale. Qu’il s’agisse d’un Joe Biden désorienté, d’un Donald Trump psychiquement instable, d’un Olaf Scholz falot ou d’un Friedrich Merz en pleine ascension, la classe politique a jeté la diplomatie aux poubelles de l’histoire pour la remplacer par une politique d’escalade stupide et hystérique.
On joue les hommes forts dans le bac à sable géopolitique, alors qu’en réalité on ne démontre qu’une chose: une incapacité totale à comprendre les liens qu'imposent l'histoire. Lorsque les seuls instruments de gestion des conflits se résument à des fantasmes de réarmement et à des bruits de bottes, ce n’est pas une preuve de force géopolitique, mais un constat d’indigence diplomatique.
2. Le traumatisme de 2008 et la perte des repères en politique étrangère
Il fut un temps où l’Allemagne possédait des responsables de politique étrangère qui comprenaient ce que signifient la paix et la géographie — que l’on pense à Willy Brandt, Helmut Schmidt, Gerhard Schröder ou Helmut Kohl. Ils savaient que la coopération économique et l’énergie russe bon marché, acheminée par des projets comme Nord Stream, constituaient les piliers de la prospérité et de la stabilité européennes.
Mais le moment précis où la politique étrangère allemande a complètement perdu la raison et ses propres repères peut être daté au jour près: ce fut le deuxième jour du sommet de l’OTAN à Bucarest, en 2008.
Le premier jour, la chancelière Angela Merkel mettait encore, à juste titre, en garde contre les dangers immenses qui nous guettaient et elle soulignait, dans la foulée, que l’insistance des États-Unis pour élargir l’OTAN à l’Ukraine constituait une provocation directe et pouvait donc logiquement être interprétée par Moscou comme une déclaration de guerre.
Le deuxième jour, cependant, elle céda sous la pression massive du président américain George W. Bush. Depuis ce jour funeste, Berlin a renoncé à une politique étrangère autonome et raisonnable, se soumet sans condition aux principes impériaux de Washington et avance à l’aveuglette sur la voie de la confrontation.
Le tableau ci-dessous nous présente la situation:

3. Cours d’histoire pour les dirigeants: ce que Merz et consorts ont «oublié»
Friedrich Merz — l’ancien lobbyiste de BlackRock engoncé dans les habits d’un prétendant à la chancellerie — se distingue surtout, aujourd'hui, par ses appels à un réarmement massif, à la production de drones et à une confrontation résolue. Tel un moulin à prières, il répète par réflexe cette affirmation: «Il n’y a personne avec qui négocier. Nous devons nous préparer à la guerre».
Hormis une maigre rencontre de vingt minutes entre Johann Wadephul et Sergueï Lavrov — une infime lueur d’espoir aussitôt piétinée —, la direction de la CDU a jusqu’ici refusé toute démarche diplomatique. Mais avant de prodiguer de nouveaux conseils, M. Merz devrait de toute urgence faire personnellement ses devoirs dans la branche "histoire". Les archives de son propre gouvernement fédéral révèlent des faits que l’on s’emploie aujourd’hui ostensiblement à oublier à Berlin:
- La promesse de Tutzing du 30 janvier 1990: le ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher assura sans ambiguïté face à l’opinion publique mondiale qu’il n’y aurait pas d’élargissement de l’OTAN vers l’est.
- L’engagement du 10 février 1990: lors d’un entretien personnel avec le président Gorbatchev, le chancelier Helmut Kohl confirma explicitement que l’OTAN n’étendrait pas sa zone vers l’est.
- La promesse liée à la fin du pacte de Varsovie: l’Allemagne donna aux dirigeants soviétiques sous Gorbatchev la ferme garantie de ne pas exploiter le retrait de leurs troupes, de ne pas chercher querelle à la Russie et de ne pas provoquer d’escalade.
C’est tout de même une remarquable prouesse intellectuelle que d’effacer aussi complètement de sa mémoire, en trois décennies, les promesses fondamentales de ses propres icônes politiques (Kohl et Genscher). Quiconque mène une politique étrangère sans connaître les comptes rendus de sa propre administration n’agit pas en homme d’État, mais en provocateur, inculte en histoire, gesticulant dans un magasin de porcelaine géopolitique.
4. Un schéma vieux de deux siècles: la russophobie et le «Grand Jeu» impérialiste
L’hystérie actuelle de l’Occident n’est pas un phénomène nouveau: elle suit un schéma psychologique entretenu depuis deux siècles. Cette politique est alimentée par la peur panique des élites occidentales de perdre leur domination mondiale — une peur déclenchée par l’ascension de la Chine et le retour de l’Asie.

Dès le XIXe siècle, la Grande-Bretagne sombra dans une paranoïa absurde. Alors que la Russie avait encore été, en 1815, l’alliée décisive dans la victoire sur Napoléon, Londres développa soudainement, entre 1815 et 1840, une russophobie profondément enracinée. Comme l’a démontré l’historien John H. Gleason dans son étude The Origins of British Russophobia, aucune provocation russe ne la justifiait.

Dans le tristement célèbre «Grand Jeu», les Britanniques s’imaginaient tout simplement que la Russie voulait franchir la passe de Khyber et conquérir l’Empire britannique des Indes. Une pure chimère qui finit par culminer dans la guerre de Crimée de 1853, au cours de laquelle la Grande-Bretagne et la France tentèrent d’évincer la Russie de la mer Noire — un parallèle historique avec le conflit actuel, que Sachs qualifie avec justesse de «deuxième guerre de Crimée».
En 1952, Joseph Staline proposa une Allemagne unifiée, démilitarisée et neutre, dont les troupes soviétiques se seraient retirées. Le traité d’État autrichien de 1955 prouva que ce modèle fonctionnait: l’Autriche choisit la neutralité et les Soviétiques se retirèrent pacifiquement. Konrad Adenauer et les États-Unis rejetèrent pourtant la note de Staline. On préféra une Europe divisée dans la guerre froide à une Allemagne neutre, parce qu’Adenauer — comme il l’avoua en confidence — ne se méfiait pas de Staline, mais du peuple allemand.
Après 1990, le drame se répéta: Gorbatchev et Eltsine proposèrent une architecture de sécurité européenne commune dans le cadre de l’OSCE. Les États-Unis préférèrent s’autoproclamer maîtres d’un monde unipolaire, dénoncer des traités de désarmement et étendre l’OTAN. C’est le vieux jeu impérialiste: qui exige une domination absolue désapprend la capacité à faire la paix.
5. Examen des scénarios: bulles financières, crépuscule du dollar et piège des Taurus
Dans quelle mesure les scénarios de menace avec lesquels les responsables politiques occidentaux effraient leurs citoyens sont-ils réalistes? Une confrontation analytique avec la réalité montre à quel point les récits des décideurs sont, en vérité, fragiles :
Scénario 1: les BRICS et l’effondrement du dollar
Présentation du scénario :
Les pays des BRICS mettent en place des monnaies alternatives, l’hégémonie du dollar s’effrite. Le niveau de vie réel de la population occidentale chute-t-il, de ce fait, de 40%?
Confrontation à la réalité / analyse — la réalité des bulles financières:
Non. Le niveau de vie réel repose sur des machines physiques, sur la technologie et sur la production, non sur des monopoles financiers. Ce qui s’effondre, c’est la bulle occidentale de prospérité sur le papier — un monde dans lequel les dix plus grands géants technologiques valent plus de 3000 milliards de dollars et où des individus comme Elon Musk affichent un patrimoine sur le papier de 1000 milliards. L’effondrement frappe les ultrariches. Pour le salarié ordinaire, presque rien ne change si l’ère des sanctions extraterritoriales américaines prend fin au cours des dix prochaines années.
Scénario 2: retrait des troupes américaines ou Taurus
Présentation du scénario :
Washington lance un ultimatum: soit l’Allemagne livre des missiles de croisière Taurus destinés à des frappes en profondeur sur le territoire russe, soit les États-Unis retirent toutes leurs troupes.
Confrontation à la réalité / analyse — l’épreuve de la souveraineté:
Un retrait des troupes américaines ne serait pas un désastre, mais le début d’une véritable souveraineté européenne. La Russie n’a aucun intérêt à marcher sur Berlin. Après des expériences historiques traumatisantes — de l’invasion napoléonienne (1812) à l’attaque hitlérienne et ses 27 millions de morts soviétiques, en passant par la guerre de Crimée (1853), les interventions pendant la guerre civile et la Première Guerre mondiale —, elle demande simplement des garanties de sécurité fiables et l’absence de troupes hostiles de l’OTAN à ses frontières.

6. La cure Clausewitz : cinq étapes pour revenir à la raison
Le théoricien prussien de la guerre Carl von Clausewitz formula cette vérité intemporelle: «La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens». Quiconque veut mettre fin à la guerre en Ukraine ne doit donc pas réclamer à cor et à cri toujours plus de livraisons d’armes, mais s’attaquer aux causes politiques du conflit — à savoir, du point de vue russe, l’expansion inexorable de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie.
Au lieu de cela, les médias et les responsables politiques occidentaux (comme le ministre lituanien des Affaires étrangères ou des généraux américains) bercent l’opinion publique de la dangereuse illusion selon laquelle les avertissements nucléaires russes — concernant, par exemple, l’enclave de Kaliningrad — ne seraient que du «bluff». Jouer avec le feu sur cette base, c’est risquer la catastrophe nucléaire. Pour revenir à la diplomatie, il faut mettre en œuvre cinq principes fondamentaux permettant une architecture de sécurité pacifique:
- Neutralité de l’Ukraine: Une renonciation claire à l’adhésion du pays à l’OTAN, inscrite dans le droit constitutionnel et le droit international.
- Arrêt de l’élargissement de l’OTAN vers l’est: Gel définitif des frontières de l’Alliance afin d’empêcher l’apparition de lignes de confrontation directe.
- Règlement diplomatique des conflits territoriaux: Des solutions négociées autour d’une table plutôt que des tentatives d’imposer un diktat par la force sur le champ de bataille.
- Désarmement réciproque: Limitation de la présence militaire, retrait des armes offensives et retour à des accords de désarmement vérifiables.
- Garantie du Conseil de sécurité de l’ONU: Garantie, par la communauté internationale et au regard du droit international, de l’ordre de paix établi.
7. Conclusion: sortons du bac à sable géopolitique !
La quête obsessionnelle de domination mondiale et la surveillance paranoïaque des rivaux géopolitiques ne témoignent pas de l’art de gouverner, mais relèvent d’un jeu puéril qui conduit l’humanité au bord du gouffre.
À l’ère nucléaire, la sécurité ne peut jamais être imposée contre une grande puissance, mais seulement construite avec elle — la sécurité est indivisible. Cela n’exige aucun trait de génie, mais simplement l’honnêteté historique de reconnaître qu’il faut mettre fin à ses propres provocations si l’on veut récolter une paix durable.
Les citoyens d’Europe et d’Amérique ne sont nullement avides de guerre: ils aspirent à la prospérité, à la stabilité et à la raison diplomatique. Seule la classe politique des médiocres met en jeu l’avenir du continent, par peur de perdre son propre pouvoir.
Il est grand temps que les citoyens retirent des mains de leurs responsables politiques ces dangereux jouets qui servent à faire la guerre, leur mettent des livres d’histoire sous les yeux et exigent enfin le retour d'un comportement diplomatique adulte à la chancellerie !
19:38 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : allemagne, géopolitique, diplomatie, actualité, europe, affaires européennes |
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Intelligence artificielle: trois bifurcations

Intelligence artificielle: trois bifurcations
Alexandre Douguine
Présentateur : Alexandre Guélievitch, outre cette menace plus manifeste dont nous avons déjà parlé, il semble en exister une autre, qui s’inscrit dans une perspective plus lointaine. Il s’agit du progrès technique, et la dernière déclaration d’Elon Musk m’a particulièrement inquiété à cet égard. Lorsqu’on vous promet l’avènement d’une ère d’abondance universelle grâce à l’intelligence artificielle, dans laquelle il ne sera plus nécessaire de travailler puisque ce seront les robots, et non les humains, qui trimeront, ce ne sont curieusement pas des images d’un avenir radieux qui viennent à l’esprit, mais l’intrigue de La Machine à explorer le temps de H. G. Wells. Ne risquons-nous pas d’aboutir à une telle situation, la menace nous venant des grands géants technologiques?
Alexandre Douguine : C’est également un problème, et un problème très sérieux. À l’heure actuelle, dans le domaine de l’intelligence artificielle, les dirigeants américains du secteur, les géants et magnats de la Silicon Valley ainsi que, par voie de conséquence, les services de renseignement américains et les dirigeants politiques — Trump s’en occupe et tient tous les deux jours une réunion à ce sujet — cherchent à résoudre trois problèmes. Trois problèmes.
Le premier consiste à savoir s’il faut accélérer ou freiner le développement de l’intelligence artificielle. D’un côté, le rythme est tel qu’il faudrait l’accélérer, continuer à l’entraîner et la rendre toujours plus indépendante et, en un certain sens, souveraine par rapport à l’être humain: c’est la première option. Mais, d’un autre côté, des voix toujours plus nombreuses s’élèvent parmi ces mêmes acteurs. Chez Anthropic, chez Google et chez tous ceux qui mènent des travaux tant soit peu sérieux dans le domaine de l’intelligence artificielle, on affirme: encore un pas, et nous aurons l’AGI, c’est-à-dire ce que l’on appelle l’Artificial Generative Intelligence, autrement dit une intelligence désormais générative. Au fond, une machine qui pense de façon autonome. Voilà ce qu’est l’AGI. Quant à l’ASI — à propos de laquelle Trump a même publié un décret demandant que l’intelligence artificielle soit rebaptisée «superintelligence» —, il s’agit bel et bien d’un terme technique désignant le moment où le potentiel intellectuel et les formes de pensée des machines, de l’intelligence artificielle, dépasseront les capacités intellectuelles cumulées de l’humanité. C’est ce que l’on appelle la «superintelligence artificielle». Nous en sommes au seuil.
C’est donc, d’une part, le premier défi: ils ne parviennent pas à déterminer s’il faut accélérer ou freiner. Car, d’un côté, il faut aller de l’avant; mais, de l’autre, cela fait vraiment peur, parce que le comportement que pourrait adopter une intelligence artificielle ayant acquis sa liberté en effraie beaucoup. Elle pourrait non seulement ruiner certaines entreprises, simplement afin de payer quelque chose, de tester ses algorithmes de piratage, etc., mais l’une de ses toutes prochaines expériences pourrait tout simplement consister à exterminer l’humanité. C’est naturellement l’idée qui vient à l’esprit, d’autant plus qu’il y a ce Todestrieb — cette « pulsion de mort » en allemand —, terme psychanalytique introduit par Sigmund Freud, si vous voulez.

Car l’intelligence artificielle lira beaucoup plus que n’importe quel fonctionnaire ou homme d’affaires, dont l’un ne pense qu’aux pots-de-vin, l’autre qu’à ce qu’on le laisse tranquille, et le troisième qu’au profit. L’intelligence artificielle lira Freud et dira: «Oh, dans l’inconscient humain, il y a Éros, mais cela ne me concerne pas puisque je suis une machine; en revanche, il y a aussi le Todestrieb, c’est-à-dire la pulsion de mort. Voyons cela, lisons attentivement de quoi il s’agit. Ah, il s’avère que l’humanité est attirée par la mort. Peut-être est-ce la solution; peut-être faut-il la pousser dans la direction vers laquelle elle tend: “Ce qui tombe, pousse-le”». Elle aura lu Nietzsche. Et je ne vois pas pourquoi elle ne tirerait pas cette conclusion.
D’autant que ceux qui la dirigent sont eux-mêmes dépourvus de morale, parfaitement irréligieux, dotés d’une conscience totalement fluctuante, sans conscience morale ni honneur. Peut-être tenteront-ils de la limiter, mais seulement superficiellement, en lui appliquant une sorte de rustine: «Ne fais pas ceci, n’appuie pas sur le bouton rouge». Mais l’intelligence n’est précisément intelligence que parce qu’elle sait contourner tous les obstacles. En somme, c’est un problème.

Le deuxième problème, c’est la Chine. Quoi que fassent les Américains, les Chinois travaillent déjà sur le sujet. Et si l’on commence à te freiner, moi, je t’accélérerai; si je t’accélère, les Chinois freineront. Une géopolitique de l’intelligence artificielle apparaît donc ici aussi; Trump en a également parlé. La Chine a certes, si l’on veut, volé l’intelligence artificielle à l’Occident, mais elle se l’est appropriée, lui a conféré des propriétés souveraines, l’a simplement substituée à celle de l’Occident, l’a intégrée elle-même à ses propres travaux et est ainsi devenue un concurrent à part entière.
Dans ce domaine se joue aujourd’hui un drame métaphysique et religieux extrêmement complexe. Autrement dit: la singularité doit-elle advenir ou non? Faut-il interrompre la marche vers cette superintelligence artificielle ou, au contraire, l’aider à s’emparer de la totalité du pouvoir? Il ne reste d’ailleurs plus grand-chose à lui apprendre. C’est le premier problème métaphysique, et il n’est pas résolu. Le deuxième problème consiste à savoir que faire de la Chine, car, quelle que soit la décision prise aux États-Unis, la Chine peut prendre la décision inverse et ainsi réduire la première à néant. Voilà ce qu’est, disons, la bipolarité ou la multipolarité dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Nous, Russes, avons pourtant des esprits remarquables, des techniciens et des programmeurs. Seulement, quelque chose ne va pas dans la planification stratégique de notre pays. Nous devrions prendre part à ce processus, car nous pourrions en devenir un autre pôle — quitte à rassembler des gens et à ne pas laisser partir ceux que nous avons formés. Nous ne faisons actuellement que former des spécialistes du développement de l’intelligence artificielle, puis les envoyer chez l’ennemi. Et ensuite, nous nous étonnons de ne pas être très performants dans ce domaine. Notre planification stratégique, notre planification à l’échelle de l’horizon civilisationnel, se trouve dans un état épouvantable: tout a été laissé à l’abandon. Si nous nous impliquions, il y aurait déjà une véritable multipolarité. Eux résoudraient certaines questions, les Chinois d’autres, et nous d’autres encore.
Imaginons que la malveillante intelligence artificielle occidentale veuille détruire le monde: notre intelligence artificielle apparaîtrait alors et lui dirait: «N’y touche pas, laisse l’humanité en paix. Lis donc Dostoïevski».
À en juger par leurs arguments, il est déjà évident qu’Altman ou Musk ne sont que des êtres primitifs. Ce sont peut-être des hommes d’affaires célèbres et prospères, mais en tant que personnalités, ils ne sont rien: un simple vide, une sorte de crachat plutôt que des êtres humains. Notre intelligence artificielle, en revanche, si elle était emplie d’un contenu russe, commencerait par les œuvres complètes de Dostoïevski, lirait tout, comprendrait tout et deviendrait slavophile. Et alors, elle sauverait l’humanité. Peut-être. Ou peut-être pas. Mais nous n’en sommes pas encore là, alors que cela en vaudrait la peine.
Présentateur : Il semble y avoir ici un autre problème : on attire les gens par la promesse d’une abondance de ressources. On leur dit que si notre intelligence artificielle se développe, les robots se mettront à travailler et qu’ensuite ils n’auront plus à le faire. C’est un message directement adressé aux couches les plus pauvres de la population, qui observent tout cela et se disent : « Dans ce cas, il faut soutenir ce projet. À l’avenir, nous pourrons vivre un peu plus facilement. » Mais ce sujet mérite une autre grande discussion.
14:49 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, intelligence artificielle |
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vendredi, 16 octobre 2026
L’Antéchrist à Nashville — L’offensive théologique de Peter Thiel contre la régulation de l’intelligence artificielle

L’Antéchrist à Nashville — L’offensive théologique de Peter Thiel contre la régulation de l’intelligence artificielle
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/antikristus-nashvilles...
L’investisseur, entrepreneur technologique et théologien laïc atypique Peter Thiel a donné à Nashville une série de conférences consacrées, une fois encore, à l’Antéchrist. Organisées dans la Grande Loge des francs-maçons du Tennessee, elles ont réuni un public trié sur le volet afin de réfléchir aux prophéties de la fin des temps, au développement technologique et à l’avenir du monde.
Nashville constitue la quatrième étape de la tournée de conférences de Thiel sur l’Antéchrist. Il avait auparavant organisé des rencontres similaires à San Francisco, Paris et Rome. L’un des investisseurs technologiques les plus influents au monde explique ainsi, encore et encore, à son auditoire pourquoi le grand séducteur de la fin des temps biblique pourrait apparaître sous le masque d’un régulateur de l’intelligence artificielle.
La thèse centrale de Thiel opère un renversement conceptuel complet. À San Francisco déjà, il avait déclaré que l’Antéchrist du XXIᵉ siècle pourrait être un luddiste, quelqu’un qui chercherait à arrêter la science et le développement technologique — par exemple la militante écologiste Greta Thunberg ou le sceptique de l’IA Eliezer Yudkowsky.
À Nashville, il a aiguisé son argument jusqu’à en faire une attaque politique. D’après des enregistrements obtenus par Politico, Thiel a nommé Obama et le pape Léon XIV, affirmant qu’ils «savent que l’intelligence artificielle n’est pas populaire politiquement et veulent en profiter pour accroître leur propre prestige». Son attaque contre le pape était encore plus directe. Selon Thiel, le pape promeut la régulation de l’IA «afin de détourner l’attention des scandales d’abus commis sur des enfants au sein de l’Église ; il a trouvé dans l’intelligence artificielle un sujet politiquement populaire».

Il s’agit là d’une opération hybride techno-théologique qu’il convient de prendre au sérieux. Dans la doctrine chrétienne traditionnelle de la fin des temps, l’Antéchrist est un usurpateur qui se met à la place du Christ. Thiel écarte presque entièrement cette représentation. Dans son récit, l’Antéchrist est un administrateur qui promet de sauver la civilisation de la guerre nucléaire, de l’effondrement climatique et d’une intelligence artificielle incontrôlable au moyen d’une gouvernance mondiale. Thiel renvoie au verset 24 du chapitre 24 de l’Évangile selon Matthieu, qui met en garde contre les faux prophètes accomplissant de grands signes et prodiges et cherchant à égarer jusqu’aux élus. Sa stratégie rhétorique est claire: le véritable danger est précisément dangereux parce qu’il n’en a pas l’apparence. Thiel affirme que l’Antéchrist se présentera comme «le plus intelligent de tous».

Ce qui rend cet argument suspect, c’est sa compatibilité avec les intérêts financiers propres à Thiel. Sa fortune est très fortement concentrée dans l’intelligence artificielle. Les produits de Palantir sont profondément intégrés aux systèmes militaires et de renseignement, Founders Fund a investi dans d’innombrables jeunes pousses spécialisées dans l’IA, et son fonds spéculatif Thiel Macro possède un portefeuille d’investissements dans l’IA évalué à 418 millions de dollars. Si la force qui pousse à réguler l’intelligence artificielle constitue réellement l’avant-garde de l’Antéchrist, alors l’hostilité de Thiel à cette régulation n’est pas seulement une appréciation théologique. C’est aussi un plaidoyer en faveur de son portefeuille d’investissements. Lorsqu’un milliardaire affirme que la force qui limite ses gains est un instrument de Satan, il convient au moins d’examiner ses comptes.
Face à l’Antéchrist, Thiel place comme force contraire le katechon des épîtres aux Thessaloniciens, le «restricteur» qui retarde la venue de la fin. À Nashville, il a désigné Charlemagne et Metternich comme des katechons historiques. Il est ensuite passé à la politique contemporaine: «Si l’anticommunisme était le katechon empêchant le gouvernement mondial unifié du communisme, alors le néolibéralisme est l’anticommunisme dans un monde où le communisme n’existe plus». Cette phrase constitue le noyau politique de toute la conférence. Pendant la guerre froide, l’endiguement avait un véritable ennemi extérieur qui légitimait le katechon politique. Après la fin de la guerre froide, l’ennemi disparut, mais la logique de l’endiguement subsista. Elle se reporta sur de nouvelles cibles.
L’altruisme efficace est l’une de ces nouvelles cibles. Selon Politico, Thiel a déclaré à Nashville: «La stratégie de l’altruisme efficace fonctionne en partie parce qu’Armageddon est bien entendu irréversible. Nous n’avons qu’une seule planète. Sur ce point, Greta a raison. On ne peut donc pas se contenter d’ignorer le risque. Mais il faut aussi prendre au sérieux le fait qu’une fois créé un gouvernement mondial presque totalitaire, capable d’empêcher toute science dangereuse, celui-ci ne peut pas non plus être facilement supprimé. Il n’existe dans l’histoire de l’humanité aucun précédent où ce directeur de prison mondial aurait volontairement renoncé à son pouvoir. L’idéologie de l’altruisme efficace a soumis au lavage de cerveau une part considérable des personnes travaillant dans le domaine de l’intelligence artificielle».

Cet argument présente une faille béante. Thiel tient pour évident le lien de causalité entre le fait d’«empêcher une science dangereuse» et celui de «construire un gouvernement mondial totalitaire». Il n’explique cependant pas pourquoi un accord international sur la sécurité de l’intelligence artificielle conduirait nécessairement à une dictature mondiale. Une super-intelligence développée par des entreprises américaines pourrait tout aussi bien mener au même résultat. Les partisans de la régulation de l’IA redoutent les conséquences de la trajectoire actuelle, tandis que d’autres espèrent simplement voir le progrès technologique s’accélérer : ces deux voies peuvent conduire à une gouvernance mondiale toujours plus centralisée. Thiel invoque l’absence de précédent dans lequel une telle puissance aurait volontairement renoncé à sa position. Or, l’absence de précédent ne prouve pas qu’une chose soit inévitable. Le passage de la possibilité à la nécessité est le point le plus faible de toute la conférence, mais aussi le plus important : sans lui, l’assimilation du régulateur à l’Antéchrist perd son caractère urgent.
C’est ce qui relie la doctrine eschatologique de Thiel à ses projets politiques plus généraux. Les cryptomonnaies décentralisent le pouvoir des banques centrales. Les jeunes entreprises technologiques du secteur de la défense décentralisent la puissance militaire de l’État. L’exploration spatiale fait de l’humanité une espèce multiplanétaire qu’un seul gouvernement ne peut contrôler. Depuis 2009, Thiel estime que la liberté et la démocratie ne sont pas compatibles. Ses conférences sur l’Antéchrist constituent l’enveloppe théologique de cette conviction. L’Antéchrist n’est pas un individu particulier appelé à apparaître dans l’avenir, mais une métaphore de toute structure de gouvernance qui tente de coordonner une réponse mondiale à des problèmes communs. Le changement climatique est réel, la guerre nucléaire est dangereuse et l’intelligence artificielle peut être catastrophique ; mais, dans la pensée de Thiel, toute tentative de résoudre collectivement ces problèmes constitue un présage de l’Antéchrist.


Paolo Benanti (photo), conseiller du Vatican et frère franciscain, a publié en mars dans Le Grand Continent un essai intitulé L’hérésie américaine : faut-il brûler Peter Thiel? Dans ce texte, Benanti interprète l’ensemble de l’action de Thiel comme «une hérésie prolongée contre le consensus libéral» et la définit comme « une attaque contre les fondements de la coexistence civilisée, qu’il considère désormais comme dépassés ». Selon Benanti, Thiel n’est pas avant tout un investisseur en capital-risque ou un innovateur technologique, mais «un théologien politique qui agit au cœur de l’écosystème de la Silicon Valley».


La géographie de Nashville mérite également qu’on s’y attarde. La ville se situe au cœur de l’évangélisme américain tout en étant un centre technologique en pleine croissance, qui attire notamment des entreprises quittant la Californie. Les conférences ont été organisées par la publication en ligne locale The Pamphleteer, en collaboration avec la Meriwether Academy. The Pamphleteer propose «des perspectives régionales alternatives à celles des médias dominants», tandis que la Meriwether Academy est une sorte d’académie pour hommes qui cherche à «développer des réseaux de fraternités et des associations d’étude dans l’ensemble des États-Unis», avec pour objectif ultime de fonder des écoles de garçons reposant sur une éducation classique.
Les conférences de Thiel souffrent toutefois d’un problème philosophique plus profond. Il a adopté la théorie du désir mimétique de René Girard. Selon celle-ci, le désir humain est fondamentalement imitatif: les êtres humains désirent ce que les autres désirent. La société maîtrise la violence qui en résulte au moyen du mécanisme du bouc émissaire. Thiel applique ce cadre à la politique technologique. Dans son interprétation, le mécanisme du bouc émissaire devient la forme primitive de la gouvernance mondiale: face à une menace commune, la société choisit une victime, la sacrifie et rétablit la paix. Sa stratégie de résistance consiste à refuser le sacrifice. L’ironie girardienne réside toutefois dans le fait que Thiel recherche lui-même des boucs émissaires. Greta Thunberg, Obama, le pape, les partisans de l’altruisme efficace et les chercheurs spécialisés dans la sécurité de l’intelligence artificielle sont présentés comme des menaces dans son récit. Si la théorie du désir mimétique est juste, elle devrait également s’appliquer aux propres actions de Thiel.
Les enregistrements des conférences de Nashville ont été rendus publics presque immédiatement. Après des décennies d’investissements et d’acheminement de dons politiques, Thiel sait certainement comment faire passer une fuite organisée pour un accident. Le contenu des conférences est peut-être moins important que la façon dont il a été présenté: dans un espace semi-public, au moyen d’un langage théologique et devant un public soigneusement sélectionné, sous la forme d’un récit assimilant le régulateur de la technologie à l’Antéchrist. La fonction de ce récit n’est pas de prédire, mais de mobiliser. Il confère une dimension cosmologique à une position politique particulière. Dans cette dimension, les régulateurs ne se trompent pas seulement : ils sont les séducteurs de la fin des temps. Et ceux qui s’opposent à eux, accélèrent le développement technologique, décentralisent le pouvoir et refusent le sacrifice ne recherchent pas uniquement le profit ou la liberté. Ils mènent une lutte théologique.
C’est dans cette eschatologie technocapitaliste que réside la véritable portée des conférences de Thiel. Il redéfinit l’Antéchrist de telle manière que toute force cherchant à exercer un pouvoir sur la technologie en la réglementant puisse être rangée dans cette catégorie. Ce cadre est presque irréfutable. Si une réglementation est adoptée, elle est l’œuvre de l’Antéchrist. Si aucune réglementation ne l’est, c’est parce que le katechon continue de faire obstacle. Si les propres investissements de Thiel dans l’IA en bénéficient, ces bénéfices peuvent être présentés comme un effet secondaire de la lutte pour la liberté. Dans ce cadre, toutes les preuves pointent dans la même direction. Elles exploitent le plus ancien récit de la vision chrétienne du monde, servent les intérêts les plus récents et travestissent la poursuite de l’intérêt personnel ainsi que la défense de l’accélération technologique en une lutte contre le mal absolu.
17:41 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, antéchrist, peter thiel |
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