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vendredi, 20 août 2021

Alexandre Douguine: L'Afghanistan : Une chronologie géopolitique

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L'Afghanistan: une chronologie géopolitique

Alexander Douguine

La prise de pouvoir par les Talibans en Afghanistan et la fuite honteuse des Américains et de leurs alliés nécessitent une étude plus large des changements fondamentaux de la géopolitique mondiale. L'Afghanistan a été un indicateur de ces changements au cours des 50 dernières années. C'est à lui qu'ont été associées les fractures dans l'architecture globale du monde. Bien sûr, ce n'était pas la cause des transformations géostratégiques, mais plutôt un miroir dans lequel se reflétaient, plus clairement que partout ailleurs, les changements fondamentaux de l'ordre mondial.

Le fondamentalisme islamique dans un monde bipolaire

Commençons par la guerre froide et le rôle qu'y a joué le facteur du fondamentalisme islamique (principalement sunnite et salafiste). Le fondamentalisme sunnite (à la fois le wahhabisme et d'autres formes parallèles de l'islam radical - interdites dans la Fédération de Russie), par opposition au fondamentalisme chiite, plus complexe et controversé sur le plan géopolitique, a servi à l'Occident pour s'opposer aux régimes laïques de gauche, socialistes ou nationalistes, et le plus souvent pro-soviétiques. En tant que phénomène géopolitique, le fondamentalisme islamique faisait partie de la stratégie atlantiste, œuvrant pour la puissance maritime contre l'URSS en tant qu'avant-poste de la puissance terrestre. 

L'Afghanistan était un maillon de cette stratégie géopolitique. La branche afghane du radicalisme islamique a été mise en exergue après l'invasion soviétique de l'Afghanistan en 1979. À cette époque, une guerre civile avait déjà éclaté en Afghanistan, où l'Occident et ses alliés inconditionnels de l'époque - le Pakistan et l'Arabie saoudite - soutenaient uniquement les radicaux islamiques contre les forces laïques modérées enclines à une alliance avec Moscou. Il n'y avait pas de véritables libéraux ou de communistes là-bas, mais il y avait une confrontation entre l'Occident et l'Orient. Ce sont les fondamentalistes islamiques qui ont parlé au nom de l'Occident.

Lorsque les troupes soviétiques sont entrées en Afghanistan, l'Occident est devenu encore plus actif en soutenant les radicaux islamiques contre les "occupants athées". La CIA a fait venir en Afghanistan Oussama Ben Laden et Al-Qaida (une organisation interdite dans la Fédération de Russie), que Zbigniew Brzezinski a ouvertement encouragés à combattre les communistes. 

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Nous reportons cette période des années 80 sur la ligne du temps géopolitique: L'Afghanistan des années 80 est un champ d'affrontement entre deux pôles. Les dirigeants laïcs s'appuyaient sur Moscou, les moudjahidines sur Washington.

Le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan par Gorbatchev signifie la fin de la guerre froide et la défaite de l'URSS. La prise de Kaboul par des factions rivales de moudjahidin et l'exécution du président Najibullah en 1996 - malgré le chaos et l'anarchie - ont signifié une victoire pour l'Occident. La défaite dans la guerre d'Afghanistan n'est pas la raison de l'effondrement de l'URSS. Mais c'était un symptôme de la fin de l'ordre mondial bipolaire. 

Les radicaux islamiques dans un monde unipolaire : inutiles et dangereux

La deuxième décennie géopolitique de notre chronologie se situe dans les années 90. À cette époque, un ordre mondial unipolaire ou un moment unipolaire est établi (C. Krauthammer). L'URSS se désintègre et les forces islamistes tentent activement d'opérer dans les anciennes républiques soviétiques - principalement au Tadjikistan et en Ouzbékistan. La Fédération de Russie est également en train de devenir une zone de guerre pour les radicaux islamiques pro-américains. Cela concerne tout d'abord la Tchétchénie et le Caucase du Nord. L'Occident continue d'utiliser ses alliés pour attaquer le pôle eurasiatique. Dans un monde unipolaire, l'Occident - désormais le seul pôle - achève (comme il semblait alors, de manière irréversible) un adversaire vaincu par les anciens moyens.

En Afghanistan même, dans les années 90, commence la montée en puissance des Talibans (une organisation interdite dans la Fédération de Russie). Ce n'est pas seulement l'une des options du fondamentalisme, mais c'est aussi la force qui unit le plus grand groupe ethnique d'Afghanistan - les tribus nomades pachtounes, les descendants des nomades indo-européens d'Eurasie. Leur idéologie est l'une des variantes du salafisme, proche du wahhabisme et d'Al-Qaida (organisations interdites dans la Fédération de Russie). Les Talibans (organisation interdite dans la Fédération de Russie) sont opposés à d'autres forces - principalement sunnites, mais ethniquement indo-européennes, surtout des Tadjiks et, aussi, les Ouzbeks turcs, ainsi qu'à un peuple mixte iranophone - les Hazaras professant le chiisme. Les Talibans (une organisation interdite dans la Fédération de Russie) avancent, leurs adversaires - principalement l'Alliance du Nord - reculent. Les Américains soutiennent les deux, mais l'Alliance du Nord cherche un soutien pragmatique auprès des ennemis d'hier - les Russes.

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En 1996, les Talibans (une organisation interdite dans la Fédération de Russie) prennent Kaboul. Les États-Unis tentent d'améliorer les relations avec les talibans (organisation interdite dans la Fédération de Russie) et de conclure un accord sur la construction du pipeline transafghan.

Au cours des années 90, la Russie, ancien pôle opposé à l'Occident dans un monde bipolaire, ne cesse de s'affaiblir, et dans les conditions de l'unipolarité croissante, l'islamisme radical, entretenu par l'Occident, devient pour lui un fardeau désagréable, de moins en moins pertinent dans les nouvelles conditions. Cependant, le résilience du fondamentalisme islamique est si grande qu'il ne va pas disparaître au premier ordre de Washington. De plus, ses succès obligent les dirigeants des pays islamiques à s'engager sur la voie d'une politique indépendante. En l'absence de l'URSS, les fondamentalistes islamiques commencent à se percevoir comme une force indépendante et, en l'absence d'un vieil ennemi (les régimes de gauche pro-soviétiques), tournent leur agression contre leur maître d'hier. 

La rébellion contre le maître

La deuxième décennie de notre chronologie se termine le 11 septembre 2001 par une attaque terroriste sur New York et le Pentagone. La responsabilité en incombe à Al-Qaeda (organisation interdite dans la Fédération de Russie), dont le chef est aux mains des Talibans (organisation interdite dans la Fédération de Russie) en Afghanistan. Une fois de plus, l'Afghanistan s'avère être le témoin d'un changement radical dans l'ordre mondial. Mais maintenant, le pôle unipolaire a un ennemi extraterritorial, le fondamentalisme islamique, qui peut théoriquement être partout, et par conséquent, les États-Unis, en tant que pôle unique, ont toutes les raisons de mener un acte d'intervention directe contre cet ennemi omniprésent et nulle part fixe. Pour cela, l'Occident n'a pas besoin de demander la permission à qui que ce soit. À cette époque, la Russie apparaît encore comme un géant faible et en voie de désintégration. 

A partir de ce moment, les néoconservateurs américains ont déclaré le fondamentalisme islamique - hier allié de l'Occident - comme leur principal ennemi. Une conséquence directe de cela fut l'invasion des États-Unis et de leurs alliés en Afghanistan (sous le prétexte de capturer Oussama Ben Laden et de punir les Talibans qui l'abritaient - une organisation interdite dans la Fédération de Russie), la guerre en Irak et le renversement de Saddam Hussein, l'émergence du projet de "Grand Moyen-Orient", qui présuppose la déstabilisation de toute la région avec la modification des frontières et des zones d'influence.

La Russie n'empêche alors pas l'invasion américaine de l'Afghanistan. 

C'est ainsi que commence l'histoire des vingt ans de présence des forces armées américaines en Afghanistan, qui s'est terminée hier.

L'Afghanistan et le déclin de l'Empire

Que s'est-il passé pendant ces 20 ans dans le monde et dans son miroir - en Afghanistan? Pendant cette période, le monde unipolaire, s'est sinon effondré, du moins est entré dans une phase de désintégration accélérée. Sous la direction de Poutine, la Russie a tellement renforcé sa souveraineté qu'elle a pu faire face aux menaces internes de séparatisme et de déstabilisation et revenir en tant que force indépendante sur la scène mondiale (y compris au Moyen-Orient - Syrie, Libye et, en partie, Irak). 

La Chine, qui semblait complètement absorbée par la mondialisation, s'est révélée être un acteur extrêmement habile et est devenue, étape par étape, une gigantesque puissance économique ayant son propre agenda. La Chine de Xi Jiangping est un Empire chinois restauré, et non une périphérie asiatique de l'Occident contrôlée de l'extérieur (comme elle pouvait sembler dans les années 90). 

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Fondamentalistes de l'EIIL en Syrie.

À cette époque, le statut du fondamentalisme islamique a également changé. De moins en moins souvent, les États-Unis l'utilisaient contre leurs adversaires régionaux (bien que parfois - en Syrie, en Libye, etc. - ils l'utilisaient encore), et de plus en plus souvent, l'anti-américanisme était au premier plan chez les fondamentalistes eux-mêmes. En effet, la Russie a cessé d'être un bastion de l'idéologie athée communiste et adhère plutôt à des valeurs conservatrices, tandis que les États-Unis et l'Occident continuent d'insister sur le libéralisme à l'américaine, l'individualisme et les LGBT +, en en faisant la base de leur idéologie missionnaire dans le monde. L'Iran et la Turquie se sont rapprochés de Moscou sur de nombreuses questions. Le Pakistan a forgé un partenariat étroit avec la Chine. Et aucun d'entre eux n'était plus intéressé par la présence américaine - ni au Moyen-Orient, ni en Asie centrale.  

La victoire complète des talibans (une organisation interdite dans la Fédération de Russie) et la fuite des Américains signifient la fin du monde unipolaire et de la Pax Americana. Comme en 1989, le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan a signifié la fin du monde bipolaire.  

Surveiller l'avenir

Que va-t-il se passer en Afghanistan au cours de la prochaine décennie? C'est le point le plus intéressant. Dans une configuration unipolaire, les États-Unis n'ont pas conservé le contrôle de ce territoire géopolitique clé. C'est un fait irréversible. Beaucoup de choses dépendent maintenant de savoir si une réaction en chaîne de désintégration des États-Unis et de l'OTAN commence, semblable à l'effondrement du camp socialiste, ou si les États-Unis conserveront un potentiel de puissance critique afin de rester, sinon le seul, du moins le premier acteur à l'échelle mondiale. 

Si l'Occident s'effondre, alors nous vivrons dans un monde différent, dont les paramètres sont difficiles à imaginer, et encore moins à prévoir. S'il s'effondre, alors nous y réfléchirons. Il est plus probable qu'il ne s'effondre pas jusqu'à présent (mais qui sait - l'Afghanistan est un miroir de la géopolitique, et il ne ment pas). Mais nous partirons du fait que, pour l'instant, les États-Unis et l'OTAN restent les autorités clés - mais déjà dans des conditions nouvelles - en fait, multipolaires.

Dans ce cas, ils n'ont qu'une seule stratégie en Afghanistan. Celle qui est décrite de manière assez réaliste dans la dernière (8ième) saison de la série d'espionnage américaine "Homeland". Là, selon le scénario, les Talibans (une organisation interdite dans la Fédération de Russie) s'approchent de Kaboul, et le gouvernement fantoche pro-américain s'enfuit. Contre les impérialistes néocons paranoïaques et arrogants de Washington, le représentant du réalisme dans les relations internationales (le double de Henry Kissinger au cinéma) Saul Berenson insiste pour négocier avec les talibans (une organisation interdite dans la Fédération de Russie) et tenter de les réorienter à nouveau contre la Russie. En d'autres termes, il ne reste plus à Washington qu'à revenir à la vieille stratégie qui a été testée dans les conditions de la guerre froide. S'il est impossible de vaincre le fondamentalisme islamique, il est nécessaire de le diriger contre ses adversaires - nouveaux et en même temps anciens. Et avant tout contre la Russie et l'espace eurasien.

Tel sera le problème afghan au cours de la prochaine décennie.

L'Afghanistan : un défi pour la Russie

Que doit faire la Russie ? D'un point de vue géopolitique, la conclusion est sans ambiguïté: l'essentiel est de ne pas laisser se réaliser le plan américain (raisonnable et logique pour eux et pour toutes les tentatives de maintien de leur hégémonie). Pour cela, il est bien sûr nécessaire d'établir des relations avec cet Afghanistan, qui est sur le point d'être créé. Les premières étapes des négociations avec les Talibans (une organisation interdite dans la Fédération de Russie) ont déjà été franchies par le ministère russe des Affaires étrangères. Et c'est une démarche très intelligente.

En outre, il est nécessaire d'intensifier la politique en Asie centrale, en s'appuyant sur d'autres centres de pouvoir qui cherchent à accroître leur souveraineté. 

Il s'agit principalement de la Chine, qui est intéressée par la multipolarité et notamment par l'espace afghan, qui fait partie du territoire du projet One Road - One Belt. 

De plus, il est très important de rapprocher nos positions du Pakistan, qui devient chaque jour un peu plus anti-américain. 

L'Iran, en raison de sa proximité et de son influence sur les Khazoréens (et pas seulement), peut jouer un rôle important dans le règlement afghan. 

La Russie doit certainement protéger et intégrer davantage le Tadjikistan, l'Ouzbékistan et le Kirghizstan dans les plans militaro-stratégiques de ses alliances, ainsi que le Turkménistan, qui est en léthargie géopolitique. 

Si les talibans n'expulsent pas durement les Turcs en raison de leur participation à l'OTAN, des consultations devraient être établies avec Ankara. 

Et peut-être surtout, il est très important de convaincre les pays du Golfe, et surtout l'Arabie Saoudite et l'Egypte, de refuser de jouer à nouveau le rôle d'un instrument soumis aux mains de l'Empire américain, qui tend à décliner. 

Bien entendu, il est souhaitable d'étouffer le vacarme médiatique orchestré par des agents étrangers déclarés et dissimulés en Russie même, qui vont maintenant commencer à remplir l'ordre américain de différentes manières. Il s'agit essentiellement de bloquer la mise en œuvre par Moscou d'une stratégie géopolitique efficace en Afghanistan et de perturber (ou du moins de reporter indéfiniment) la création d'un monde multipolaire.

Nous verrons l'image de l'avenir et les principales caractéristiques du nouvel ordre mondial dans un avenir proche. Et une fois encore, tout se passe au même endroit : en Afghanistan.

jeudi, 19 août 2021

L'Asie centrale et l'émirat d'Afghanistan

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L'Asie centrale et l'émirat d'Afghanistan

Ex: https://katehon.com/ru/article/centralnaya-aziya-i-emirat-afganistan

Avec le changement de direction politique en Afghanistan, l'Asie centrale revêt une importance accrue. Son rôle s'accroît quels que soient les scénarios, négatifs ou positifs.

Dans un scénario négatif, les États de la région auraient besoin d'une assistance pour la protection des frontières et la sécurité globale - de l'accueil des réfugiés à la surveillance de la situation politique intérieure. Le Tadjikistan fait partie de l'OTSC et du personnel militaire russe y est stationné. Le pays est également membre de l'OCS. Il y a également eu des conflits internes et un affrontement à la frontière avec le Kirghizstan. Mais il est peu probable que les Talibans (une organisation interdite en Russie) franchissent la frontière. Il pourrait plutôt s'agir de tentatives d'imitation de groupes islamistes locaux et de demandes d'aide aux Talibans pour établir un émirat similaire au Tadjikistan. Des organisations extrémistes telles que le Mouvement islamique d'Ouzbékistan (une organisation interdite dans la Fédération de Russie), qui a été lié à la fois à Al-Qaïda (une organisation interdite dans la Fédération de Russie) et aux Talibans, sont également actives dans l'Ouzbékistan voisin. Alors qu'au Tadjikistan, les forces de sécurité russes aident à contrôler la frontière, en Ouzbékistan, les forces locales doivent le faire par elles-mêmes. Cependant, des exercices militaires conjoints sont déjà prévus dans les deux républiques et ils ont débuté au Tadjikistan le 17 août.

Au Turkménistan, en raison de la neutralité totale du pays, la situation est plus critique. Les talibans ont déjà terrorisé les gardes-frontières locaux en les entraînant au combat, et les Turkmènes ont souvent dû les payer en échange de garanties de non-attaque. S'il n'y a pas de décision centralisée des talibans d'attaquer ces républiques, une autre option est possible. À savoir, lorsque les Talibans se réformeront (puisque la guerre en Afghanistan est officiellement terminée), il y aura inévitablement des cadres potentiels qui ne seront pas en mesure de s'intégrer au futur système et de faire la transition vers une vie paisible. Ils devront donc opérer à l'étranger, soit en tant que mercenaires, soit pour mener le "djihad" pour des raisons idéologiques. Et naturellement, leurs regards se porteront en premier lieu sur les pays voisins.

Dans ce cas, les États d'Asie centrale devront coopérer étroitement avec les autres voisins de l'Afghanistan, l'Iran, le Pakistan et la Chine, ainsi qu'avec la Russie.

Dans un scénario positif, le rôle de l'Asie centrale n'est pas moins important. Surtout, les projets d'infrastructure, de transport et d'énergie peuvent être dégelés et mis en œuvre. CASA-1000 vise à relier les systèmes énergétiques de l'Asie centrale à ceux de l'Asie du Sud - le Kirghizstan, le Tadjikistan avec l'Afghanistan et le Pakistan - et à développer des mécanismes d'échange d'électricité conformes aux normes internationales. En février 2021, le Kirghizstan a annoncé le début de la construction de lignes de transmission dans le cadre du projet CASA-1000. Les travaux commenceront d'abord dans l'Oblast de Batken, puis dans les Oblasts d'Osh et de Jalal-Abad. Le projet prévoit de moderniser le complexe de réseaux électriques nécessaire, de construire de nouvelles sous-stations et une ligne de transport d'électricité à haute tension qui permettra au Kirghizstan et au Tadjikistan d'exporter l'électricité excédentaire de l'été vers le Pakistan et l'Afghanistan.

Le programme de coopération économique régionale pour l'Asie centrale (CAREC) encourage également la coopération régionale en matière de transport, de commerce et d'énergie depuis 2001. Le CAREC comprend 10 pays : l'Afghanistan, l'Azerbaïdjan, la République populaire de Chine, le Kazakhstan, la République kirghize, la Mongolie, le Pakistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l'Ouzbékistan. La Banque asiatique de développement (BAD), la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, le Fonds monétaire international, la Banque islamique de développement, le Programme des Nations unies pour le développement et la Banque mondiale supervisent le programme.

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Enfin, l'oléoduc TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde) peut être lancé dans le format initialement conçu ou modifié.

Si les États-Unis sont précédemment intervenus massivement dans ces projets, la Russie a désormais la possibilité d'ajuster certaines orientations et de proposer ses propres initiatives.

L'Asie centrale suscite également un intérêt croissant de la part de Bruxelles. Alors que l'on affirme que la restauration de l'Émirat islamique est inacceptable et que les progrès démocratiques, y compris les droits des femmes et la protection des minorités, ainsi que le renforcement des institutions de l'État et la lutte contre la corruption, doivent être maintenus, les dirigeants de l'UE sondent simultanément les voies de leur entrée dans les républiques d'Asie centrale.

À la suite de sa visite à Tachkent pour une conférence sur les relations entre l'Asie centrale et l'Asie du Sud, le haut représentant de l'UE pour les affaires étrangères, Josep Borrell, a écrit sur son blog qu'il avait "discuté avec les ministres d'Asie centrale de notre désir de construire des partenariats solides et non exclusifs, ouverts à la coopération avec d'autres, sur des objectifs communs, comme indiqué dans la stratégie de l'UE pour l'Asie centrale de 2019". Cela implique d'intensifier la coopération dans divers secteurs allant du climat à l'environnement, en passant par la santé, l'eau, les droits de l'homme et le renforcement des capacités de gestion des frontières. J'ai réaffirmé la volonté de l'UE de s'engager dans le développement des liens régionaux et de relever les défis communs en matière de sécurité... La coopération régionale entre le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan, l'Afghanistan et les pays voisins peut non seulement contribuer au développement socio-économique, mais aussi relever les défis communs en matière de sécurité, notamment l'immigration clandestine, le trafic de drogue et les menaces terroristes.

Globalement, l'Asie centrale est dotée d'un énorme potentiel humain et de ressources naturelles. La Commission européenne estime qu'elle a beaucoup à offrir aux investisseurs européens. L'UE est déjà un partenaire commercial majeur de ces pays. Par exemple, le commerce bilatéral de marchandises représentait 22 milliards d'euros en 2020, et avec une population de 114 millions d'habitants, la région a un potentiel de marché considérable.

L'objectif de l'UE sera évidemment de pousser la région à mettre en œuvre des réformes structurelles et à améliorer l'environnement des entreprises. Un forum économique UE-Asie centrale est prévu en novembre. M. Borrell estime qu'il s'agira d'une nouvelle occasion d'œuvrer en faveur d'une connectivité durable et inclusive.

La Russie doit être proactive à cet égard. À ce jour, seuls deux États de la région - le Kazakhstan et le Kirghizstan - sont membres de l'UEE. En même temps, sur fond de diverses provocations dans ces pays contre l'utilisation de la langue russe, on a le sentiment d'un scénario artificiel d'opérations d'information et d'opérations psychologiques, auquel s'intéresse un client extérieur. L'Ouzbékistan a le statut d'observateur au sein de l'UEE, mais a jusqu'à présent adopté une attitude attentiste. On peut supposer que les représentants de l'UE tenteront d'influencer les décideurs en Ouzbékistan pour ralentir ou faire dérailler le processus d'adhésion à l'UEE. Moscou doit élaborer une feuille de route, notamment en contrant les tentatives européennes de saboter l'intégration eurasienne.

jeudi, 12 août 2021

La Russie travaille activement à une alternative au canal de Suez

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La Russie travaille activement à une alternative au canal de Suez

Par Valery Kulikov

Source New Eastern Outlook

Pour la réussite économique, on le sait, il ne suffit pas de produire des biens. Il faut aussi les livrer à l’acheteur. C’est pourquoi les voies de transport deviennent chaque jour plus critiques. Et c’est pourquoi, parallèlement à l’utilisation de voies de transport déjà connues, la Chine, par exemple, crée sa propre Nouvelle route de la soie, construit, au Nicaragua, une alternative au canal de Panama, tandis que la Turquie construit un canal d’Istanbul parallèlement à son traditionnel Bosphore. Ces efforts ont été stimulés par l’incident du 28 mai bloquant le canal de Suez, qui a conduit de nombreux pays à chercher des alternatives à cette artère de transport égyptienne. Le PDG du géant danois du transport maritime Moller-Maersk, Soren Skou, a parlé au Financial Times de cette accélération inconditionnelle des changements dans la chaîne d’approvisionnement mondiale des marchandises, après le blocage du canal de Suez .

Étant donné l’importance particulière, dans ces conditions, de la création d’une voie de transport durable et rentable pour les participants au commerce international entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est, la Russie a participé activement à la recherche d’alternatives.

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Comme indiqué dans un précédent article, l’une des plus grandes entreprises de logistique de la planète, le groupe danois Moller-Maersk, spécialisé dans le transport de conteneurs, a déjà pris le parti d’augmenter son trafic de marchandises à travers la Russie en envoyant des conteneurs d’Asie, par voie maritime jusqu’au port de Vostochny (Primorsky Krai), puis par voie ferroviaire en traversant la Russie. Les conteneurs seront livrés via les voies de transport russes au port de Novorossiysk (Krasnodar Krai), d’où ils seront transportés par bateau vers la Méditerranée orientale. Cette nouvelle activité transcontinentale, admettent les Danois, permettra de réduire de moitié le temps de transport. En 2019, la compagnie danoise a lancé une autre route similaire entre les ports russes de Vostochny et Saint-Pétersbourg, transportant environ 2000 conteneurs depuis le début de 2021.

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Russian Railways a déclaré qu’ils voient un afflux constant de nouveaux clients avec des commandes de transport de conteneurs, et pas seulement dans le contexte du blocage du canal de Suez. Depuis avril 2020, début de la pandémie, Russian Railways a enregistré une augmentation considérable du volume de conteneurs en transit sur l’axe Chine-Europe-Chine. La vitesse moyenne d’expédition des conteneurs sur les principaux itinéraires est en moyenne de 1100 à 1200 kilomètres par jour, en tenant compte des frontières douanières. Selon Russian Railways, cette vitesse est beaucoup plus élevée que celle du transport maritime, plus élevée que celle du transport routier, et comparable à celle de l’aviation – en tenant compte des premiers et derniers kilomètres et de toutes les opérations de manutention des conteneurs dans les terminaux. En outre, Russian Railways note la mise à disposition d’une politique tarifaire stable : les tarifs de transit des conteneurs par le réseau de Russian Railways n’ont pas augmenté depuis 2011. La société a déclaré qu’elle était prête à faire face à la croissance des volumes et qu’elle développerait les services nécessaires à cet effet.

Comme l’a déclaré à plusieurs reprises l’entrepreneur russe Oleg Deripaska, son idée de reconstruire les principales voies ferrées de la « route du cèdre de Sibérie », pourrait devenir une alternative compétitive à la Nouvelle route de la soie chinoise, offrant ainsi à la Russie la possibilité de devenir une plaque tournante essentielle, un lien à part entière entre l’Europe et l’Asie. Selon lui, il est nécessaire de faire de cette initiative un projet national.

Un autre projet est l’autoroute Europe occidentale-Chine occidentale (WE-WC). Ses points clés : Saint-Pétersbourg, Moscou avec des tronçons de la M11 et du périphérique central, Samara et Orenbourg, accès au Kazakhstan puis à la Chine. L’avantage significatif du projet réside dans les unions douanières de l’EAEU et de l’Union européenne – les transporteurs n’ont à passer que deux dédouanements sur l’ensemble du parcours – à la frontière avec la Chine et avec l’Union européenne. Un mémorandum sur le projet a été signé en 2008, et la construction a commencé au même moment. En 2021, la Chine et le Kazakhstan ont déjà lancé leurs sections, tandis que la Russie ne s’est occupée que de l’autoroute M11.

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En plus de ces options, la route maritime du Nord (NSR) a récemment été de plus en plus désignée comme l’une des alternatives de transport russe. Fin mai, le ministère de l’industrie et du commerce de la Fédération de Russie a proposé de transporter du pétrole et du gaz le long de la route maritime du Nord à l’aide de navires de construction russe qui seraient capables de transporter du charbon et des hydrocarbures, ainsi que de faire du cabotage, du dégelage et du pilotage. Les autorités russes ont proposé que la NSR soit considérée comme une alternative à la route passant par la mer Rouge pour aller de l’Asie à l’Europe, en cherchant à rendre le trafic le long de la route maritime du Nord praticable toute l’année grâce à une flotte de brise-glace, que la Russie construit activement.

L’autre jour, les plans d’ouverture d’une nouvelle alternative de transport russe, le corridor international fluvial de transport nord-sud, ont été connus. Alexei Rakhmanov, directeur général de l’United Shipbuilding Corporation (USC) russe, en a fait part au président Vladimir Poutine le 22 juillet, ainsi que la conception d’un porte-conteneurs capable de livrer des marchandises de la Caspienne à la mer Baltique.

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Il a notamment été proposé de faire passer la cargaison par le nord de l’Iran ou l’ouest de la Chine et, par conséquent, par le port d’Olya, dans la région d’Astrakhan, pour la livrer à Helsinki dans un délai de sept à huit jours. Selon le directeur général de l’USC, les porte-conteneurs peuvent livrer des cargaisons le long de la Volga, puis par la voie navigable Volga-Baltique, et plus au nord jusqu’à Saint-Pétersbourg. Si nécessaire, il est également possible de livrer des cargaisons jusqu’à la mer Blanche. Le corridor international de transport Nord-Sud est destiné principalement à l’Iran, à l’Inde et à d’autres pays qui bordent l’océan Indien. Il est supposé que le flux principal de marchandises passera par le port de Mumbai, puis par la mer jusqu’au port de Chabahar en Iran, après quoi il sera livré par voiture ou par rail à travers l’Iran jusqu’à la mer Caspienne, puis par voie d’eau jusqu’à Olya. Le reste du chemin, à travers le territoire russe, sera une question de faisabilité économique. Rappelons que des lancements tests de cette route ont eu lieu de 2014 à 2017.

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Pour les marchandises en provenance de l’Empire céleste, la Russie construit le corridor de transport Est-Ouest et le corridor de transport Europe occidentale-Chine occidentale. Ce dernier, en particulier, est prévu sous la forme d’un réseau d’autoroutes, dont une partie essentielle sera la M-12. Dans ce cas, les marchandises s’accumuleront dans le port kazakh d’Aktau, sur la mer Caspienne.

Ainsi, la route Astrakhan-Helsinki prendra une partie du fret en transit du canal de Suez. Pour l’Europe du Nord, une telle route est plus rapide que de passer par l’Égypte. Bien entendu, il est encore trop tôt pour se prononcer sur le coût de cette route et sur l’argent qu’elle rapportera à la Russie. Toutefois, il est d’ores et déjà clair que ce projet est essentiel pour ce pays, dans la mesure où il assurera des commandes de construction navale russes.

Valery Kulikov

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone

Les Etats-Unis se retirent d'Afghanistan: nouveaux scénarios géopolitiques en Asie centrale

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Enric Ravello Barber:

Les Etats-Unis se retirent d'Afghanistan: nouveaux scénarios géopolitiques en Asie centrale

Ex: https://www.enricravellobarber.eu/2021/08/eeuu-se-reita-de-afganistan-nuevos.html#.YRQgx0A6-Uk

La folie interventionniste des "néo-con" - des ex-trotskystes pour la plupart - sous l'administration de George Bush a provoqué un irréalisme belliciste qui a eu pour point d'orgue les invasions de l'Irak et de l'Afghanistan.

En réalité, la présence américaine en Afghanistan remonte à bien plus loin, avant même l'intervention soviétique, comme le reconnaît lui-même Zbigniew Brzezinski : "C'est le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l'assistance clandestine aux opposants au régime pro-soviétique de Kaboul. Et j'ai écrit une note au Président expliquant qu'à mon avis, une telle assistance provoquerait une intervention militaire soviétique" (1).

Après 20 ans de présence militaire et, selon un récent rapport du Watson Institute de l'Université Brown (Providence, Rhode Island), une dépense économique estimée à 2261 milliards de dollars et un bilan humain de 238.000 morts, tués dans des opérations anti-talibans tant en Afghanistan qu'au Pakistan, le président américain Joe Biden a déclaré le 8 juillet: "Nous avons mis fin à la plus longue guerre de l'histoire" (2).  Si l'objectif de la guerre était de mettre fin au règne des talibans, et que Biden annonce le retrait tout en reconnaissant le contrôle des talibans sur l'Afghanistan, il est clair que le bilan de la guerre est la défaite des États-Unis, qui après de nombreuses années de présence militaire n'ont pas atteint leur objectif, bien au contraire.

Les interventions américaines en Irak et en Afghanistan, qui ont toutes deux échoué, ont conduit les États-Unis à une impasse géostratégique pendant deux décennies clés. Son erreur lui a permis de passer du stade où ils étaient la seule puissance mondiale hégémonique à celui de l'ascension imparable de la Chine et de la réémergence de la Russie en tant que puissance mondiale - après l'effondrement de l'URSS -, notamment après la deuxième guerre de Tchétchénie, un tournant dans l'ascension militaire de Moscou.

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Ayant accepté leur défaite militaire, les États-Unis ont convenu avec les talibans de se retirer d'Afghanistan. Washington est conscient que dans quelques mois, les talibans renverseront le gouvernement actuel et domineront l'ensemble du territoire afghan, et pas seulement celui de la majorité pachtoune - à laquelle ils appartiennent.  Les talibans ont tiré les leçons des erreurs du passé et ont désormais pris le contrôle militaire de toutes les frontières du pays, laissant les seigneurs de guerre non pachtounes totalement isolés de tout contact extérieur et rendant leur position militaire aussi ridicule qu'intenable.

Les négociations de l'administration Biden avec les talibans se concentrent sur les deux points que la Maison Blanche entend continuer à contrôler après son retrait militaire.

- Contrôle du commerce de l'opium. Comme l'administration américaine l'a répété à plusieurs reprises, "nous ne sommes pas venus en Afghanistan pour lutter contre le commerce de l'opium", non seulement ils l'ont toléré, mais, de surcroit, ils ont collaboré avec ce commerce de l'opium tout au long du processus interventionniste. L'opium afghan représente 80 % de l'opium mondial et est principalement contrôlé par les talibans et accessoirement par le gouvernement actuel, en phase terminale, de Kaboul.

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Washington y a toujours été impliqué, prenant une part importante en échange de la non-intervention. L'argent de la drogue est utilisé pour payer les services de renseignement et les opérations spéciales "secrètes". Le contrôle de l'opium présente un second intérêt dans la mesure où l'opium atteint, entre autres, la Russie, où la consommation d'opium chez les jeunes Russes constitue un problème majeur de santé publique.  Une autre branche de la route de l'opium atteint l'Europe occidentale via la Turquie, mais la consommation de ces opiacés en Europe occidentale est assez faible.

- L'Afghanistan, sous le contrôle des talibans, est un centre d'expansion du djihadisme islamique, en particulier dans deux directions : dans la province chinoise du Xianjang, ce qui pose des problèmes à Pékin, et en Asie centrale et dans les républiques musulmanes de Russie, ce qui pose des problèmes à Moscou. En fait, les Talibans ont soutenu le Mouvement islamique d'Ouzbékistan, qui a attaqué l'ancienne république soviétique depuis ses bases afghanes. Cette attaque a été la seule occasion où il a été nécessaire de mobiliser l'Organisation du traité de sécurité collective (une alliance militaire défensive dont la Russie est le noyau) pour repousser une agression extérieure contre l'un de ses États membres.

La Chine et la Russie ont défini leurs stratégies.

Ni la Russie ni la Chine n'ont la moindre intention de laisser les talibans faire de l'Afghanistan le déstabilisateur islamiste de l'Asie centrale, ce que la Maison Blanche souhaite en revanche. Moscou et Pékin ont leur propre stratégie et les deux gouvernements ont organisé des rencontres avec les chefs talibans, qu'ils reconnaissent déjà comme des interlocuteurs valables, en ignorant l'actuel gouvernement terminal de Kaboul.

Du côté russe, le 9 juillet à Moscou, un entretien a eu lieu avec une délégation de talibans dirigée par Abadul Latif Mansur (3). La Russie s'intéresse à l'Asie centrale pour étendre la Communauté économique eurasienne et contrôler l'islamisme dans la région. Elle n'est pas disposée à laisser le nouveau gouvernement taliban faire dérailler ses plans, ni à permettre aux talibans de s'allier à la Turquie pour renforcer la présence de cette dernière dans cette région clé de l'Asie centrale. La Russie a clairement fait savoir qu'elle n'était pas disposée à répéter des situations telles que l'attaque naguère lancée par le Mouvement islamique d'Ouzbékistan. Moscou, qui a fait plusieurs démonstrations récentes de son énorme puissance militaire, a clairement exprimé sa position.

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Le géopolitologue russe Alexandre Douguine a écrit dans un article (4) que "la Russie doit agir activement pour empêcher la situation en Asie centrale de dégénérer en chaos et en instabilité, et à cette fin, Moscou doit agir en coopération avec l'Iran, le Pakistan, mais aussi avec la Chine, l'Inde et les États du Golfe, en accordant un rôle crucial dans la stabilité de la région à la coopération avec la Turquie". Douguine poursuit en affirmant que "l'Occident", c'est-à-dire les États-Unis et l'Union européenne, devrait être exclu du théâtre de l'Asie centrale. La vérité est que l'UE n'a aucune chance d'agir sur cette scène clé pour la stabilité mondiale, et - comme dans le cas de la Syrie - son seul rôle sera celui d'une victime de l'instabilité créée dans cette région. Le retrait chaotique des États-Unis provoquera une nouvelle crise des réfugiés en Europe occidentale. En d'autres termes, l'erreur stratégique de la Maison Blanche sera payée de cette manière par l'Europe (5).

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Du côté chinois, la rencontre entre la délégation des talibans, conduite par le mollah Abul Ghani, et le ministre des affaires étrangères de Pékin, Wang Yi, a eu lieu le 28 juillet dans la ville chinoise de Tianjin. Pékin a pu imposer aux Afghans l'engagement que Kaboul ne soutiendrait pas le Mouvement islamique du Turkestan oriental, un groupe musulman ouïghour actif dans la région chinoise du Xinjiang, peuplée de musulmans. D'autre part, le départ des États-Unis et une nouvelle situation politique en Afghanistan permettront d'importants investissements économiques chinois, principalement dans les infrastructures, qui seront très bien accueillis par le futur gouvernement taliban (6). Car, comme le rappelle la journaliste italo-suisse Chantal Fantuzzi, il est clair pour la Chine que le retrait de ses troupes est une défaite pour les Etats-Unis, et Pékin va profiter de cette défaite (7).

Enric Ravello.

Notes:

(1) https://www.voltairenet.org/article185558.html

(2) https://www.larazon.es/internacional/20210708/q3wuztib55h4pcmmlel4cwvw7a.html

(3) https://asiatimes.com/2021/07/for-russia-the-taliban-a-necessary-evil/

(4) http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2021/07/20/la-russie-retourne-en-afghanistan.html

(5) https://www.elmundo.es/internacional/2021/07/07/60e4948621efa06a468b4593.html

(6) https://elpais.com/internacional/2021-07-28/china-y-los-talibanes-consolidan-su-acercamiento.html

(7) https://www.ticinolive.ch/2021/07/30/la-cina-convoca-i-talebani-biden-ha-fallito/

mardi, 03 août 2021

La tournée de Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, dans le Grand Moyen-Orient

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La tournée de Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, dans le Grand Moyen-Orient

Par Vladimir Terehovb

Source New Eastern Outlook

New Eastern Outlook a déjà noté à plusieurs reprises que le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, est probablement celui qui connaît, dans son domaine, l’activité la plus intense parmi ses homologues étrangers. Cela s’inscrit dans le processus général d’un accroissement spectaculaire du rôle international du pays qu’il représente. Avec les États-Unis, il constitue le principal duo géopolitique (en opposition) qui détermine en grande partie le déroulement de l’étape actuelle du Grand Jeu.

Il convient de souligner encore que, contrairement aux États-Unis, la composante économique de la puissance mondiale qu’est la Chine est le principal outil permettant d’assurer sa pertinence. Par conséquent, l’« expansion » extérieure de la Chine est accueillie assez favorablement par les cibles qu’elle vise. La composante militaire est également en progression rapide, mais elle ne joue qu’un rôle de soutien de sa politique étrangère. Et cela continuera, apparemment, d’être le cas pour le proche avenir.

Il est également important de souligner l’absence de tentatives de la part de Pékin de, comme ils le disent, « provoquer le sentiment des partenaires » dans ses relations bilatérales. Ce qui, avec ses démonstrations de force à coup de porte-avions, est plutôt la méthode de Washington en politique étrangère . Et l’absence totale de facteurs montrant la validité des prétentions à l’autorité morale de ce dernier confirme la thèse selon laquelle l’impudence le mène.

Rien de semblable n’accompagne le concept clé de la politique étrangère chinoise, dite « Communauté à un seul destin », à laquelle tous les pays du monde, y compris les adversaires géopolitiques, sont invités à participer volontairement. Ce concept est incarné par l’initiative mondiale des Nouvelles Route de la soie, qui évoque souvent des associations avec l’ancienne Grande route de la soie.

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Comme il y a deux mille ans, l’un des principaux itinéraires de cette initiative chinoise doit passer par la région très troublée du Grand Moyen-Orient. Mais sans (au moins) réduire le niveau de turbulence dans cette région, la construction et le fonctionnement durable de ce projet sont impossibles. C’est la raison pour laquelle Pékin y accorde une attention accrue, qui est en train de se concrétiser.

L’achèvement en mars 2021 d’années de négociations sino-iraniennes sur la signature (pour 25 ans) de l’Accord de partenariat politique, stratégique et économique, qui a été signé au nom de la République Populaire de Chine par le même Wang Yi, est d’une importance capitale.

Depuis, les facteurs d’aggravation de la situation en Afghanistan (en conséquence de la décision de Washington de retirer le reste du contingent militaire américain à un rythme accéléré) et les conflits qui se produisent plus ou moins régulièrement dans différentes régions du monde arabe ont commencé à acquérir une importance particulière. Le ministre chinois des affaires étrangères a abordé ces problèmes lors de sa récente visite en deux étapes dans cette région.

La première étape (12-16 juillet) comprenait des visites dans trois pays d’Asie centrale (Turkménistan, Tadjikistan et Ouzbékistan), où des entretiens ont eu lieu avec ses collègues sur tous les aspects des relations bilatérales. Mais surtout sur la situation en Afghanistan qui, avec l’expansion des Talibans sur son territoire, constitue une préoccupation croissante pour ses voisins.

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En outre, à Douchanbé, Wang Yi a participé à la réunion ministérielle ordinaire des États membres de l’OCS, puis à Tachkent à la conférence internationale « Asie centrale et Asie du Sud : Connectivité régionale. Challenges et opportunités ». Le principal point à l’ordre du jour de ces deux événements était le problème afghan, discuté par les représentants de presque tous les pays concernés d’une manière ou d’une autre.

Il est encore trop tôt pour pouvoir parler du résultat de ces activités, compte tenu des différents intérêts des participants, de la nature complexe des relations entre eux et de l’évolution rapide de la situation en Afghanistan même. Néanmoins, il est utile de noter le point principal : Le problème afghan ne sera pas laissé de côté par les « intérêts extérieurs ». Cela aurait trop de conséquences désagréables pour eux-mêmes, mais surtout pour l’Afghanistan.

Tachkent a été suivi de la deuxième étape, « arabe » (17-20 juillet), de la tournée de Wang Yi, qui comprenait des visites en Syrie, en Égypte et en Algérie. Dans chacun de ces pays, l’invité chinois a également été reçu par ses collègues et des hauts dirigeants. En outre, Wang Yi a rencontré Ahmed Aboul Geith, secrétaire général de la Ligue arabe, à El-Alamein, en Égypte. À l’issue des entretiens, une déclaration commune a été adoptée.

La principale chose qui attire l’attention dans les commentaires sur la visite de Wang Yi dans ces trois pays arabes est peut-être le soutien mutuel évident exprimé par les parties pour trouver des moyens de résoudre leurs problèmes internes. Il n’y a pas eu le moindre mot moralisateur lorsqu’il s’est agi de certains aspects « sensibles » de la situation politique interne des pays au nom desquels les négociateurs se sont exprimés à Damas, au Caire et en Algérie.

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Le président syrien Bachar al-Assad a notamment exprimé son « soutien inconditionnel » à la position de Pékin sur les questions liées à Taïwan, au Xinjiang et à Hong Kong, c’est-à-dire sur les trois causes principales des attaques de propagande de plus en plus féroces que les États-Unis et leurs alliés les plus proches mènent contre la République populaire de Chine. Pour sa part, Wang Yi a exprimé l’opposition de la Chine à toute tentative de changement de régime en Syrie, et a souhaité que la Syrie rejoigne l’initiative des Routes de la soie.

L’Égypte l’a déjà rejoint depuis janvier 2016, et le niveau de coopération atteint dans le cadre de ce projet a été salué lors de la rencontre de Wang Yi avec le président Abdel-Fattah al-Sisi.  Au cours de la conversation, ce dernier a exprimé son espoir d’une nouvelle expansion de la coopération bilatérale dans ce cadre et a souligné la capacité de l’Égypte à servir de médiateur du projet avec d’autres pays du continent africain. Comme en Syrie, Wang Yi a été assuré du soutien indéfectible de l’Égypte à la politique d’une seule Chine et de sa volonté de coordonner les actions dans le secteur de la sécurité.

Des mots plus ou moins similaires à ceux prononcés à Damas et au Caire ont également été prononcés lors de la rencontre de Wang Yi avec le président algérien Abdelmadjid Tebboune. Là aussi, une extrême satisfaction a été exprimée quant à la participation au projet des Routes de la soie et à la nature des relations avec la Chine en général. Comme dans les deux autres capitales, des remerciements ont été exprimés pour l’assistance rapide dans l’obtention du vaccin chinois Covid-19 (sa production a commencé en Égypte).

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Deux caractéristiques notables doivent être relevées dans la rhétorique des interlocuteurs de ces six pays musulmans visités (trois d’Asie centrale et trois arabes). Premièrement, ils ont tous souligné le rôle décisif du Parti communiste chinois dans le développement de la Chine et dans son émergence en tant que puissance mondiale. Deuxièmement, il n’a pas été question de la soi-disant « oppression des Ouïghours », c’est-à-dire du peuple très religieux vivant dans la région autonome ouïgoure du Xinjiang. Il convient de noter que ce problème n’est que dans le collimateur des adversaires musulmans de la Chine. Toutefois, il est probable que ces derniers n’aient pas grand-chose à voir avec leurs propres racines religieuses et culturelles.

D’une manière générale, la récente tournée du ministre chinois des affaires étrangères dans la région du Grand Moyen-Orient est une preuve supplémentaire du prestige croissant de la Chine dans le monde, en particulier dans le tiers-monde. Ce qui se passe (le plus souvent) sans montrer les muscles et encore moins en sortant une arme.

Cela démontre une fois de plus l’efficacité de la stratégie bien connue :

…maintenant il faut être plus doux avec les gens, et regarder les problèmes de manière plus large.

Vladimir Terehovb

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone

vendredi, 30 juillet 2021

L'Iran se présente judicieusement comme canal pour le commerce russo-pakistanais

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L'Iran se présente judicieusement comme canal pour le commerce russo-pakistanais

par Andrew Korybko

La proposition faite le 16 juillet par le consul général iranien au Pakistan, selon laquelle son pays pourrait servir d'intermédiaire pour le commerce russo-pakistanais, est d'une extrême importance stratégique car elle témoigne d'une conscience aiguë du rôle de la République islamique dans l'environnement géo-économique en rapide évolution de l'Eurasie.

L'environnement géo-économique de l'Eurasie évolue rapidement à la lumière de plusieurs événements interconnectés survenus au cours de l'année écoulée. L'accord conclu en février pour la construction d'une voie ferrée trilatérale entre le Pakistan, l'Afghanistan et l'Ouzbékistan (PAKAFUZ) a remis en question la viabilité stratégique de la branche orientale du corridor de transport Nord-Sud (E-NSTC), qui relie le port iranien de Chabahar, contrôlé par l'Inde, à l'Afghanistan et aux républiques d'Asie centrale (RCA). Kaboul a enfoncé un nouveau clou dans le cercueil de ce projet le mois dernier, lors de la réunion trilatérale virtuelle des ministres des affaires étrangères, aux côtés des plus hauts diplomates de Pékin et d'Islamabad, en s'engageant à s'appuyer sur le projet phare de l'initiative "Belt & Road Initiative" (BRI), à savoir le corridor économique Chine-Pakistan (CPEC). Bien que la Russie reste officiellement intéressée par le NSTC, le ministre des affaires étrangères Sergey Lavrov a approuvé avec enthousiasme la connectivité entre l'Asie centrale et l'Asie du Sud lors d'une conférence d'actualité dans la capitale ouzbèke de Tachkent à la mi-juillet, ce qui peut être interprété comme l'approbation par Moscou de PAKAFUZ et la volonté d'utiliser ce projet pour atteindre l'Asie du Sud.

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En l'état actuel des choses, l'Iran ne peut pas compter sur le NSTC autant qu'il l'avait initialement prévu. Cette initiative facilitera probablement encore un peu le commerce russo-indien, comme prévu, mais loin de ce que les observateurs les plus optimistes avaient espéré. La consolation stratégique de la République islamique est que la plate-forme d'intégration à six nations proposée par l'Azerbaïdjan deviendra probablement sa nouvelle priorité et reliera ainsi plus étroitement l'Iran à la Russie et aux quatre autres membres de cette plate-forme. Malgré cela, Téhéran préférerait toujours devenir un acteur économique transrégional en Eurasie, vision qu'il entend faire progresser grâce à l'accord de partenariat stratégique de 25 ans conclu en mars avec la Chine. J'ai écrit à l'époque que cette évolution qui change la donne pourrait être mise à profit pour faciliter le commerce russo-pakistanais grâce à l'expansion occidentale du CPEC vers la République islamique (W-CPEC+), où il se déroulerait alors essentiellement parallèlement au tracé initial du NSTC. Certains critiques étaient sceptiques quant à cette vision ambitieuse, mais mon point de vue vient d'être confirmé par le consul général d'Iran au Pakistan.

L'Express Tribune a rapporté que M. Mohammad Reza Nazeri a déclaré le 16 juillet, alors qu'il s'exprimait lors de la première session de la réunion de facilitation des affaires entre le Pakistan et l'Iran, que l'Iran est un bénéficiaire du CPEC et peut faciliter le commerce du Pakistan avec l'Asie centrale et la Russie. Cette déclaration suggère très clairement qu'il a une conscience aiguë du rôle de la République islamique dans l'environnement géo-économique en rapide évolution de l'Eurasie. L'E-NSTC ayant été rendu largement superflu par le PAKAFUZ, ce qui a également réduit la viabilité stratégique de sa fonction principale de facilitation du commerce russo-indien, il est logique que l'Iran se positionne comme un canal pour le commerce russo-pakistanais afin de racheter l'importance transrégionale de ce projet pour relier l'Europe orientale à l'Asie du Sud. Il peut également servir de solution de rechange temporaire au commerce transafghan entre les deux pays, tant que la situation dans ce pays enclavé reste violente et instable. En d'autres termes, l'Iran se rend enfin compte de l'importance de la connectivité russo-pakistanaise de nos jours et souhaite donc jouer un rôle important pour la faciliter.

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Guidé par cette approche flexible de l'environnement géoéconomique en rapide évolution de l'Eurasie, l'Iran peut, de manière réaliste, conserver son importance géoéconomique transrégionale, même si la fonction initiale de connectivité russo-indienne de la NSTC a été réduite en raison des récents développements liés à PAKAFUZ et du réalignement général de New Delhi sur l'Occident (notamment par son respect du régime de sanctions unilatérales anti-iraniennes des États-Unis). L'afflux attendu de capitaux chinois et les projets de connectivité dont ils pourraient être responsables à la suite de leur accord de partenariat stratégique de 25 ans pourraient considérablement renforcer l'attrait de la connectivité transrégionale de l'Iran, notamment en ce qui concerne la facilitation du commerce russo-pakistanais. L'extension du W-CPEC+ à la Russie via l'Iran et l'Azerbaïdjan améliorerait également la viabilité du concept de l'Anneau d'or pour l'assemblage d'un nouveau réseau multipolaire dans le cœur de l'Eurasie, ce qui servirait les intérêts stratégiques de tous les pays concernés.

Andrew Korybko
Analyste politique américain

Source: http://oneworld.press/?module=articles&action=view&id=2133

L'approbation par la Russie de la connectivité entre l'Asie centrale et l'Asie du Sud fait progresser la multipolarité

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L'approbation par la Russie de la connectivité entre l'Asie centrale et l'Asie du Sud fait progresser la multipolarité

par Andrew Korybko

Le soutien enthousiaste du ministre russe des Affaires étrangères, Sergey Lavrov, à la connectivité entre l'Asie centrale et l'Asie du Sud montre que la Russie est sur le point d'achever le "Grand partenariat eurasiatique" qu'il a toujours envisagé pour souder le supercontinent.

La mise en place du "Grand partenariat eurasiatique" (GPE) est l'un des principaux objectifs de la grande stratégie russe. Elle envisage de relier le supercontinent par des projets d'infrastructure et des accords commerciaux afin d'accélérer l'émergence d'un ordre mondial multipolaire. Cet objectif final complète celui de la Chine, qui vise à établir une communauté de destin commun pour l'humanité, ce qui renforcera la stabilité stratégique en faisant de tous les pays - y compris les pays aujourd'hui encore rivaux - des parties prenantes de la réussite de chacun. Le ministre russe des affaires étrangères, Sergey Lavrov, a approuvé avec enthousiasme la connectivité entre l'Asie centrale et l'Asie du Sud lors de la conférence qui s'est tenue la semaine dernière dans la capitale ouzbèke de Tachkent, un moment crucial pour le GEP puisqu'il s'agit de la dernière pièce de ce puzzle géo-économique.

Certains des propos tenus par ce diplomate de haut niveau mondial lors de son discours d'ouverture méritent d'être soulignés :

"La nature représentative de cet événement est une preuve éclatante qu'il y a demande croissante d'un programme d'unification en Eurasie et dans le reste du monde... Nous abordons la question de la connectivité entre l'Asie centrale et l'Asie du Sud principalement à travers le prisme des processus d'intégration qui ont acquis un grand dynamisme dans toute la région eurasienne. La Russie a toujours été favorable à la formation du Grand Partenariat Eurasien, un processus d'intégration qui sera à l'oeuvre dans tout l'espace allant de l'océan Atlantique au Pacifique, un ensemble géographique qui soit libre au maximum de toute entrave inutile pour permettre la circulation des biens, des capitaux, de la main-d'œuvre et des services et ouvert, sans exception, à tous les pays de notre continent commun, l'Eurasie, et aux unions intégrantes qui y ont déjà été créées, notamment l'Union économique eurasienne (UEEA), l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est.

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L'intensification et l'élargissement de cette collaboration en vue d'une ample intégration dans le cadre de l'Union économique eurasienne constituent une partie incontournable du processus d'émergence du grand partenariat eurasien... Dans ce vaste contexte, la connectivité accrue entre l'Asie centrale et l'Asie du Sud ouvre de nouvelles perspectives pour le développement des processus commerciaux, économiques et d'investissement sur le continent eurasien. Tout d'abord, cela implique une expansion des voies de transport, en particulier des chemins de fer, entre les deux régions. Cela deviendrait un élément important dans la création d'un espace logistique homogène et uni qui relierait les ports du sud de l'Iran et de l'Inde aux villes du nord de la Russie et des pays de l'UE. Russian Railways, conjointement avec ses partenaires, est prêt à participer à la réalisation d'études de faisabilité pour les projets concernés.

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Nous avons accepté avec intérêt la proposition du Président de la République d'Ouzbékistan, Shavkat Mirziyoyev, d'aligner le Transsibérien et le corridor Europe-Chine occidentale sur de nouveaux projets régionaux. Nous sommes prêts à discuter de cette initiative en détail. L'idée d'aligner l'infrastructure énergétique de l'Asie centrale et de l'Asie du Sud est très prometteuse. L'EAEU travaille à la création d'un marché unifié de l'énergie électrique. Ce processus pourrait être synchronisé avec des projets d'approvisionnement en énergie en Asie centrale et du Sud... Dans le même temps, la poursuite du développement de liens mutuellement bénéfiques entre les États d'Asie centrale et du Sud et leurs voisins dans les domaines de l'investissement, des infrastructures, de l'humanitaire et autres contribuera à promouvoir les processus d'unification en Eurasie, ainsi que dans un contexte politique plus large. La Russie souhaite promouvoir ce programme constructif. Je suis convaincu que les résultats de cette conférence y contribueront également."

Comme on peut le constater, faire progresser la connectivité russo-sud-asiatique via l'Asie centrale est désormais une priorité pour Moscou. 

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Il existait jusqu'à présent deux moyens indirects par lesquels la grande puissance eurasienne cherchait à atteindre cette région géostratégique du supercontinent. Le plus connu est le couloir de transport Nord-Sud (NSTC) qui traverse l'Azerbaïdjan, l'Iran et la mer d'Oman jusqu'en Inde, tandis que le plus récent, qui date de 2019, est le couloir maritime Vladivostok-Chennai (VCMC) qui traverse la mer du Japon, la mer de Chine orientale, la mer de Chine méridionale, le détroit de Malacca, la mer d'Andaman et le golfe du Bengale. Ce que la Russie tente enfin de faire, c'est de rationaliser la connectivité transrégionale à travers l'Asie centrale et l'Afghanistan après le retrait, exactement comme je l'ai proposé dans mon document d'orientation de l'année dernière publié par le prestigieux Conseil russe des affaires internationales (RIAC).

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Intitulé "Le rôle du Pakistan dans le Grand Partenariat Eurasien de la Russie", je faisais valoir que si l'Asie du Sud est la dernière pièce régionale du GEP de la Russie, il s'ensuit naturellement que l'amélioration des relations russo-pakistanaises est véritablement la clé de l'achèvement de cette grande vision stratégique, car il est grand temps que ces deux anciens rivaux commencent à explorer un partenariat stratégique en raison de leurs intérêts communs en matière de sécurité en Afghanistan et de connectivité régionale pour relier l'Asie centrale et l'Asie du Sud. En outre, la vision du président Poutine d'un corridor Arctique-Sibérie-Océan Indien, qu'il a dévoilée pour la première fois lors de son discours à la réunion annuelle du Valdai Club en octobre 2019, complète parfaitement la vision du Pakistan d'étendre le corridor économique Chine-Pakistan vers le nord (N-CPEC+).

Certains développements récents ont ajouté une substance significative à ces visions complémentaires. Le premier est l'accord conclu en février entre le Pakistan, l'Afghanistan et l'Ouzbékistan en vue de créer un chemin de fer trilatéral entre eux (PAKAFUZ). Un mois plus tard, l'Ouzbékistan a annoncé la conférence sur la connectivité transrégionale qu'il a finalement accueillie la semaine dernière. Cette annonce a été suivie peu après par le dévoilement par le Pakistan de sa nouvelle grande stratégie géo-économique. Le ministre des affaires étrangères, M. Lavrov, s'est ensuite rendu au Pakistan pour la première fois en neuf ans, début avril, mois au cours duquel les États-Unis ont annoncé leur intention de se retirer complètement d'Afghanistan. Enfin, lors de la réunion virtuelle du mois dernier entre les plus hauts diplomates chinois, pakistanais et afghans, Kaboul s'est engagé à s'appuyer sur Gwadar, le port terminal du CPEC.

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Il est peu probable que la Russie ait été surprise par l'une ou l'autre de ces évolutions rapides, ce qui explique qu'elle ait pu s'y adapter avec autant de souplesse, comme on l'a vu la semaine dernière. Après tout, mon document d'orientation du RIAC de juin 2020 proposait le modèle de connectivité transafghane par lequel l'intégration de l'Asie centrale et de l'Asie du Sud pourrait se poursuivre (désormais décrit comme PAKAFUZ au lieu de N-CPEC+), ce qui ferait progresser l'intégration russo-pakistanaise et compléterait ainsi le GEP. Le ministre des Affaires étrangères, M. Lavrov, est le président du conseil d'administration du RIAC. Il est donc tout à fait possible qu'il ait étudié mon travail au cours de l'année écoulée et qu'il ait intégré certaines de mes propositions dans la formulation des politiques de son pays.

Indépendamment de la manière dont la Russie peut réaliser que ses grands objectifs stratégiques en Eurasie ne peuvent être atteints qu'en renforçant la connectivité avec le Pakistan via l'Afghanistan, le point le plus saillant est qu'elle est finalement parvenue à cette conclusion et qu'elle s'efforce aujourd'hui activement de faire progresser les modalités associées. Il s'agit non seulement de la coopération en matière d'infrastructures, mais aussi de la coordination politique du processus de paix en Afghanistan, afin de stabiliser cet État de transit irremplaçable et d'améliorer ainsi la viabilité de sa vision du GEP orientée vers l'Asie du Sud. Des changements géo-économiques majeurs se préparent actuellement dans le cœur de l'Eurasie, et leurs résultats façonneront directement l'avenir de l'ordre mondial multipolaire émergent.

Par Andrew Korybko
Analyste politique américain

Source: http://oneworld.press/?module=articles&action=view&id=2127

mardi, 20 juillet 2021

La Russie retourne en Afghanistan

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La Russie retourne en Afghanistan

Alexandre Douguine

Parlons de l'Afghanistan. Le retrait des troupes américaines constitue un tournant très sérieux dans l'équilibre global des forces en géopolitique d'Asie centrale. Dans un avenir prévisible, le mouvement radical des Talibans, qui unit les Pachtounes, le plus grand groupe ethnique d'Afghanistan, arrivera au pouvoir d'une manière ou d'une autre. Il s'agit d'une force extrêmement active, et il y a quelques raisons de croire que les reculs honteux des Américains, qui, comme d'habitude, ont abandonné leurs laquais collaborationnistes à leur sort, vont tenter de retourner les talibans contre leurs principaux adversaires géopolitiques dans la région, la Russie et l'Iran.

La Chine sera elle aussi directement touchée, car l'Afghanistan est un élément essentiel du projet d'intégration "One Belt One Road". Les talibans pourraient également servir de base à une escalade dans le Xinjiang, en mobilisant et en soutenant les islamistes ouïghours.

En outre, la montée en puissance des talibans pourrait déstabiliser la situation en Asie centrale dans son ensemble et, dans une certaine mesure, créer des problèmes pour le Pakistan lui-même, qui est de plus en plus libéré de l'influence américaine.

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Les Américains sont entrés en Afghanistan dans un environnement géopolitique très différent. La Russie était extrêmement faible après les années 90 et semblait avoir été mise au placard. Pour être en sécurité dans ce modèle unipolaire, les Américains ont décidé de renforcer une présence militaire directe au sud de la Russie et, ce faisant, d'éliminer les forces du fondamentalisme islamique qui servaient précisément les intérêts géopolitiques occidentaux, surtout à l'époque de la guerre froide.

Aujourd'hui, après avoir évalué les changements survenus dans le monde et, surtout, la transformation de la Russie et de la Chine en deux pôles indépendants, de plus en plus indépendants de l'Occident mondialiste, les États-Unis ont décidé de revenir à leur stratégie précédente. En retirant leur présence militaire directe dans un Afghanistan exsangue, les États-Unis tenteront de se décharger de toute responsabilité et de faire subir à d'autres l'inévitable contrecoup que constitueront les talibans, qui sont, on le sait, extrêmement militants.

Dans une telle situation, Moscou a décidé à juste titre d'être proactive. La consolidation du pouvoir des talibans n'étant qu'une question de temps, il ne faut pas attendre de voir comment et quand le régime actuel, collaborationniste et pro-américain, sera renversé. Il faut négocier avec les Pachtounes maintenant. Comme nous l'avons vu récemment lors de la visite d'une délégation de talibans à Moscou. Les Talibans sont désormais une entité indépendante. Et l'approche réaliste de Poutine exige que l'on tienne compte d'un tel acteur, parce que cet acteur est là, sur le terrain, et s'est avéré inébranlable.

La déstabilisation de toute l'Asie centrale est inévitable si on laisse la situation en Afghanistan se dégrader. Cela affectera directement le Tadjikistan, l'Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Turkménistan - c'est-à-dire que cela n'affectera pas directement les intérêts de la Russie et de l'OTSC.  Par conséquent, la Russie doit assumer la responsabilité de ce qui se passe dans le prochain cycle de l'histoire sanglante de l'Afghanistan.

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Ici, la Russie devrait agir en tenant compte de la structure en mosaïque de la société afghane - les intérêts des groupes ethniques non pachtounes d'Afghanistan - Tadjiks et Ouzbeks, ainsi que les chiites Hazaras et la minorité ismaélienne du Bodakhshan - devraient certainement être pris en compte. La Russie a été trop longtemps et trop profondément impliquée dans le labyrinthe afghan pour être enfin apte à comprendre les subtilités de la société afghane. Cette connaissance, ainsi que le potentiel stratégique de la Russie et son prestige accru, constituent un avantage très sérieux.

La coopération de la Russie à la préparation d'un avenir afghan en harmonie avec d'autres acteurs régionaux - avec l'Iran et le Pakistan ainsi qu'avec la Chine, l'Inde et les États du Golfe - est cruciale. La Turquie, un partenaire difficile mais aussi tout à fait souverain, pourrait servir de courroie de transmission vers l'Occident.

Mais l'essentiel est d'exclure sciemment l'Occident - principalement les États-Unis, mais aussi l'Union européenne - du nouveau formatage eurasiatique en gestation qui devra rapidement résoudre le problème afghan. Ils ont montré ce dont ils sont "capables" pour résoudre l'impasse afghane. Cela s'appelle en bref et simplement : un échec total.  Rentrez chez vous, et nous ne voulons plus vous voir en Asie centrale à partir de maintenant. L'Eurasie est aux Eurasiens.

Cela ne signifie pas que le problème afghan sera facile à résoudre sans l'Occident. Ce ne sera certes pas facile. Mais avec l'Occident, ce n'est pas possible du tout.

Source: https://www.geopolitica.ru/article/rossiya-vozvrashchaetsya-v-afganistan

mardi, 29 juin 2021

Poutine et Xi blindent leur Axe. Mais l'UE risque l'échec

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Poutine et Xi blindent leur Axe. Mais l'UE risque l'échec

Lorenzo Vita

Ex: https://it.insideover.com/politica/putin-e-xi-blindano-lasse-ma-per-lue-si-rischia-il-fallimento.html

Vladimir Poutine et Xi Jinping ont convenu de prolonger le traité de bon voisinage, d'amitié et de coopération, espérant être les garants et le symbole d'un "nouveau type de relations internationales" à une époque de "changements turbulents". Xi a parlé de cet accord renouvelé comme d'"une pratique vivante pour construire un nouveau type de relations internationales" et que "peu importe le nombre d'obstacles à surmonter" car ce que nous vivons, selon le président chinois, est une période caractérisée par des "crises multiples". Ces propos ont également été partagés par M. Poutine, qui a souligné qu'il s'agit d'un "mécanisme de coordination bilatérale à plusieurs niveaux qui n'a pas d'équivalent dans la pratique mondiale". La Chine et la Russie, selon le président de la Fédération de Russie, peuvent jouer un rôle de "stabilisateurs" des différentes crises internationales.

La Chine et la Russie se rapprochent, alors. Encore une fois. Et c'est un message qui ne peut être sous-estimé, surtout s'il est inséré dans le contexte international délicat dans lequel l'accord est conclu. Surtout en termes de timing.

Après la rencontre entre Joe Biden et Vladimir Poutine, il semblait que l'Occident et Moscou commençaient enfin à se parler sans ériger de murs entre les deux blocs, mais le dernier geste de l'Union européenne, à savoir le rejet de l'accord franco-allemand sur un nouveau dialogue avec la Russie, a mis fin (pour l'instant) à la première timide saison de dégel de l'ère Biden. Une démarche qui n'a pas plu à Angela Merkel ni même à Emmanuel Macron, convaincus qu'il s'agissait du début de l'autonomie stratégique de l'Europe par rapport au monde et surtout de la confirmation du caractère toujours moteur de l'axe entre la France et l'Allemagne.

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Ce n'était pas le cas. L'Union européenne a montré une fois de plus qu'elle n'a aucune volonté particulière de parler d'une seule voix et de rouvrir le canal avec la Russie. Et tandis que l'Allemagne et la France nouent de nouvelles relations avec le Kremlin (notamment Berlin par le biais de Nord Stream 2), Poutine se tourne à nouveau vers l'Est, Xi Jinping renouant les fils de l'axe asiatique après que Biden ait clairement indiqué qu'il souhaitait parler au président russe comme un adversaire reconnu et non plus comme un partenaire secondaire dans cet immense système politique, militaire et économique. Un arrêt qui a mis dans le tiroir, pour le moment, les rêves d'un possible nouveau tournant dans le style de la "pratique de la mer" de la mémoire italienne.

Pour Poutine et Xi, le signal est double. Et pas nécessairement identiques pour cette raison. Du côté russe, le chef du Kremlin a voulu démontrer, après le sommet avec le leader de la Maison Blanche, qu'il n'est lié à aucun schéma idéologique. Poutine se sent libre de parler à l'Ouest et à l'Est et, s'il n'accepte pas d'être évincé de la tête d'une superpuissance, il ne peut certainement pas se montrer trop conciliant vis-à-vis des demandes américaines de détachement progressif de son voisin chinois. Et il est certain que le passage du navire britannique devant la Crimée ainsi que l'arrêt de l'initiative européenne d'un sommet avec Moscou ne peuvent être considérés comme des gestes d'ouverture envers la Fédération, qui peine déjà à trouver une véritable approche proactive vis-à-vis de l'Occident. En bref, l'impression est que Poutine a voulu faire comprendre, après ces incidents et surtout quelques heures avant le sommet du G20, que la Russie est un pays qui a une ligne stratégique claire et une politique étrangère qui ne se plie pas au duopole sino-américain.

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Du côté chinois, le signal est tout aussi clair. Xi doit faire comprendre aux États-Unis qu'il n'a pas subi de revers diplomatique ces derniers mois. Et si la nouvelle présidence américaine a organisé le sommet avec Poutine et réaffirmé l'unité du G7 et de l'OTAN précisément contre Pékin, le leader chinois peut tranquillement montrer qu'il a d'excellentes relations avec le Kremlin au point d'obtenir des accords d'une importance fondamentale et de pouvoir les définir comme des facteurs de stabilisation mondiale. Pékin lance donc un signal de dialogue avec Moscou mais aussi un avertissement à Washington, manifestant dans la réalité ce danger redouté par beaucoup, à savoir que l'orbite chinoise a désormais intégré la Russie et que Moscou est toujours plus orientée vers l'espace asiatique que vers l'espace européen. Un bloc géographiquement immense, dans lequel les capitaux et la technologie chinois se combinent à la force militaire et à la projection stratégique russes.

Pour les États-Unis, il est clair que ce renouvellement des accords de coopération est un signal d'alarme. Mais c'est surtout un signal d'alarme pour l'Europe qui, après l'échec de la première tentative de dialogue avec la Russie et après avoir confirmé son adhésion à la ligne anti-chinoise imposée par Washington, se retrouve aujourd'hui à avoir des problèmes avec Moscou et Pékin en même temps. Le flop de l'accord franco-allemand réitère le refroidissement des relations euro-russes qui rappelle la saison qui a définitivement éloigné Poutine de l'Occident. Si du point de vue des relations avec la Chine, même l'absence physique de Wang Yi pour le G20 (le ministre ne sera qu'en liaison vidéo) est un signe que quelque chose a changé dans les relations entre le Vieux Continent et l'ancien Empire du Milieu. L'UE risque d'avoir commis une nouvelle erreur sur la voie de l'autonomie stratégique. Et cet alignement russo-chinois sera fondamental non seulement en Asie, mais aussi en Afrique, véritable banc d'essai de l'Union européenne dans le monde.

dimanche, 27 juin 2021

La stratégie italienne vis-à-vis de l'Asie centrale

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La stratégie italienne vis-à-vis de l'Asie centrale

Par Vincenzo D'Esposito

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Située au centre de la mer Méditerranée, la péninsule italienne joue le rôle de charnière entre l'Orient et l'Occident depuis l'époque de Marco Polo. Avec la fin de la guerre froide, en particulier, il a été possible de lancer une activité importante pour promouvoir l'influence du Bel Paese dans les nouvelles républiques postsoviétiques d'Asie centrale. Dans cette stratégie, un rôle clé a été joué par les excellentes relations que Rome a pu cultiver avec les principales puissances régionales d'Asie centrale. La politique de l'Italie à l'égard des ‘’Stans’’ doit donc être lue à la lumière d'un large éventail de variables.

La recherche de ‘’Living Space’’

L'Italie est un État pauvre en matières premières. Au cours des deux derniers siècles, sa principale préoccupation a toujours été d'assurer un approvisionnement suffisant en matières premières et, en particulier, en combustibles fossiles. Cette nécessité a conduit Rome à s'impliquer, surtout après la seconde guerre mondiale, dans de nombreuses régions importantes en vue de leur extraction.

Compte tenu de la projection géoéconomique traditionnelle de l'Italie en tant que région, qui voit dans la Méditerranée dite élargie la principale zone d'influence du Bel Paese, il n'est pas surprenant qu'en termes de géopolitique énergétique, Rome soit allée bien au-delà de la région euro-méditerranéenne. Devant importer la quasi-totalité des combustibles fossiles nécessaires à son économie, l'Italie a, au fil des décennies, tissé des relations économiques avec d'innombrables États présents dans les principales régions extractives situées au-delà de sa sphère d'influence historique.

Au cours des dernières décennies, l'Italie a également dû faire face à l'essor économique de la Chine et de l'Asie du Sud-Est. Le développement des pays d'Extrême-Orient a entraîné une réorientation commerciale stratégique pour l'Italie, ce qui l'a amenée à considérer avec un intérêt croissant les territoires traversés par le projet géo-économique chinois des Routes de la Soie.

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La recherche de nouvelles régions d'où importer des combustibles fossiles et la nécessité de trouver un débouché pour les produits finis italiens vers l'Extrême-Orient ont placé l'Asie centrale dans une position de premier plan. Située à mi-chemin entre l'Europe et la Chine, cette région est devenue au fil des ans un élément fondamental de la vision géopolitique de l'Italie.

Pourquoi l'Asie centrale ?

L'ancien Heartland de Mackinder s'étendait de l'Arctique russe aux rives de la mer Caspienne, en passant par l'Himalaya et les hauteurs de l'Afghanistan. C'était un territoire pratiquement inaccessible depuis la mer, surtout au cours des siècles passés, lorsque la navigation dans l'Arctique était presque totalement absente et que les grandes puissances maritimes avaient du mal à pénétrer dans cette région vaste mais, par endroits, totalement inhospitalière. L'Italie, puissance maritime mais aussi partiellement terrestre, fait exception à cette règle. Depuis le Moyen Âge, en effet, les marchands génois et vénitiens ont commercé avec les riches villes qui ont surgi le long de la route de la soie. Le voyage de Marco Polo, de Venise à la Chine en passant par l'Asie centrale, est célèbre.

Cette région coincée entre la Chine, la Turquie, la Russie et l'Iran a donc appris très tôt à connaître les Italiens. Avec la chute de l'Union soviétique, un État qui considérait déjà l'Italie sous un jour beaucoup moins favorable que le reste de l'Occident, la région située de l'autre côté de la mer Caspienne a ouvert une multitude de possibilités aux entreprises italiennes. Poursuivant une politique de diversification des approvisionnements énergétiques, Rome a résolument visé ce territoire stratégique également pour les implications politiques qu'une coopération économique pourrait faciliter.

Les champs pétrolifères du Kazakhstan ont immédiatement attiré l'attention de la principale compagnie pétrolière italienne, ENI, qui a commencé à opérer dans le pays en 1992, en acquérant la concession en coopération avec Shell du champ de Karachaganak. Chaque jour, ENI extrait 240.000 barils de pétrole et 280 millions de mètres cubes de gaz de ce champ. Les autres champs kazakhs dans lesquels ENI est active sont Isatay, Abay et Kashagan. Un autre pays important en termes d'énergie est le Turkménistan, où l'Italie est entrée en 2008, toujours grâce à ENI, avec le champ pétrolifère de Burun dans la partie occidentale du pays. Dans ce cas, environ 3 millions de barils de pétrole sont extraits par an. Le dernier pays important du point de vue des ressources gazières et pétrolières est l'Ouzbékistan, auquel l'Italie accède à partir de 2021 par le biais d'une filiale d'ENI, Versalis, qui devrait construire un complexe chimique à Karakul.

Si la question énergétique reste la priorité pour guider l'approche de l'Italie en Asie centrale, les relations avec les États-Unis et l'Union européenne ne sont pas les mêmes.

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Si la question énergétique reste la priorité pour orienter l'approche italienne en Asie centrale, les relations cordiales que l'État a réussi à établir avec les cinq anciennes républiques soviétiques ont également favorisé des initiatives dans des secteurs autres que le pétrole et le gaz. Les investissements dans les énergies renouvelables au Kazakhstan, dans l'agriculture et la mécanique en Ouzbékistan et dans l'hydroélectricité au Tadjikistan ne sont que quelques-uns des vecteurs par lesquels Rome projette son influence le long de la route de la soie. Au Tadjikistan, en particulier, le géant Webuild, anciennement Salini Impregilo, construit ce qui sera le plus grand barrage d'Asie centrale: le barrage de Rogun.

Les gouvernements italiens ont été particulièrement attentifs aux États d'Asie centrale, s'attirant parfois même les critiques de la communauté internationale, comme dans l'affaire Shalabayeva. Les intérêts économiques qui lient Rome à Nursultan Nazarbaïev ont en effet conduit le gouvernement Letta de l'époque à renvoyer au Kazakhstan, en mai 2013, la femme du dissident Mukhtar Ablyazov et sa fille. Les juges de Pérouse ont appelé à juger les sept policiers impliqués et ont récemment décidé qu'il s'agissait d'un "enlèvement d'État".

Une région habitée par des acteurs différents

L'avantage majeur dont bénéficie l'Italie dans son approche de la région d'Asie centrale est toutefois lié aux relations particulièrement favorables qu'elle a établies avec les grandes puissances actives dans la région. La Russie, la Chine et la Turquie ont, en effet, des intérêts importants en Asie centrale.

La Russie, qui domine la région depuis plus de deux siècles, est particulièrement active dans les questions liées à la sécurité et à l'intégration eurasienne, avec un certain nombre d'organisations impliquant

Draghi, le dialogue entre Rome et l'Asie centrale revêt une importance fondamentale. Assurer la présence italienne le long des nouveaux canaux commerciaux vers la Chine à travers une chaîne d'États amis, bien huilés par les investissements et la collaboration politique, pourrait être un choix gagnant. Le monde regarde Moscou et les États d'Asie centrale. L'OTSC, la CEI et l'UEE sont les piliers qui soutiennent l'architecture que la Russie a mise en place pour lier à elle les anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale.

La Chine, terminus historique de la route de la soie, a donné un nouveau souffle à ce projet, en le soutenant par des investissements importants. Les ‘’stans’’ ont été fortement intéressés par le flux d'investissements venant de Pékin, en en profitant pour moderniser leurs infrastructures et ouvrir leurs économies à un marché de près d'un milliard et demi de personnes. Enfin, en profitant du mécanisme multilatéral de l'OCS, la Chine s'est progressivement insérée dans la région également en termes de sécurité.

La Turquie est l'État qui est culturellement le plus proche des républiques d'Asie centrale, puisque celles-ci parlent le turc et ont une culture mongole-turque au nord et une culture perse-turque au sud. Moins présente sur le front de la sécurité, la Turquie se montre très active vis-à-vis de la région au-delà de la Caspienne par le biais du Conseil turc pour promouvoir l'idée du pan-turquisme. Le corollaire de cette idée devrait être une coopération économique et politique renforcée, que la Turquie poursuit à la fois sur le plan bilatéral et par un intérêt renouvelé pour l'ECO.

Des conditions favorables pour l'Italie

La relation historique privilégiée entre Rome et Moscou, ainsi que les relations positives que l'Italie a su créer avec la Turquie dans les principales zones où les deux sphères d'influence se chevauchent, jusqu'au dialogue positif existant avec la Chine, font de l'Italie un partenaire idéal pour les ‘’Stans’’.

Acteurs particulièrement affirmés dans la défense de leurs intérêts, les Etats d'Asie centrale trouvent dans le Bel Paese un canal privilégié de dialogue avec l'Union européenne. Rome est, en effet, le principal importateur de pétrole kazakh et l'un des plus grands investisseurs européens dans la région. La culture italienne est par ailleurs largement appréciée, tandis qu'au niveau national, un intérêt se crée à l'égard de ces pays si stratégiques dans le dessein géo-économique de relier l'Europe à l'Asie par les routes de la soie.

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Le gouvernement italien a mis en place en 2019 une table de dialogue Italie/Asie centrale qui sert à coordonner les politiques et les investissements vers une région qui devient de plus en plus attractive à cet égard. À ce niveau, le processus de libéralisation de l'économie de l'Ouzbékistan, le deuxième moteur économique de la région, qui permet aux investisseurs internationaux de considérer l'Asie centrale comme un ensemble de marchés complémentaires, a été très utile.

Du point de vue de la réorientation stratégique de l'Italie vers l'Est, malgré certains coups de frein du nouveau président vers l'Est et l'Italie aussi.

jeudi, 24 juin 2021

La Russie: retour à l'Europe de l'Atlantique au Pacifique

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La Russie: retour à l'Europe de l'Atlantique au Pacifique
 
Pierre-Emmanuel Thomann
 
Ex: https://www.facebook.com/profile.php?id=100009416474466
 
Une tribune de Vladimir Poutine, plaidant pour une «Europe de l'Atlantique au Pacifique», à l'occasion de l'anniversaire de l'offensive allemande contre l'URSS en 1941 il y a 80 ans, a été publiée dans le journal Die Zeit . le 22 juin.
 
Cette tribune démontre que la stratégie géopolitique de la « Grande Eurasie » de la Russie (qui est aussi associée à un pivot vers l'Asie), n'est pas dirigée contre l'Europe, mais offre une réinitialisation des relations entre l'UE et la Russie, pour promouvoir un meilleur équilibre entre la vision euro-atlantiste exclusive d'un grand Occident ( sous le slogan d'une « alliance des démocraties » avec les Etats-Unis comme chefs de file) et une « Grande Asie » avec pour centre de gravité la Chine et de son projet des routes de la soie.
 
Cette proposition est opportune pour positionner la Russie dans le contexte de la nouvelle présidence américaine et la tournée récente de Joe Biden en Europe, l'élection du futur chancelier en Allemagne à l'automne, et la présidentielle en France en 2022.
 
Vladimir Poutine se réfère d'ailleurs au général de Gaulle :
« Nous espérions que la fin de la guerre froide serait synonyme de victoire pour l'ensemble de l'Europe. Dans peu de temps, semble-t-il, le rêve de Charles de Gaulle d'un continent uni deviendra une réalité, non pas tant sur le plan géographique, de l'Atlantique à l'Oural, que sur le plan culturel et civilisationnel, de Lisbonne à Vladivostok. »
Le choix du journal Die Zeit, un média allemand, n'est pas anodin. Il reflète aussi la réalité géopolitique européenne, avec l'Allemagne devenue la puissance centrale de l'UE.
 

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Ce média est proche de la SPD (gauche libérale), qui se réfère encore parfois à l'Ostpolitik de Willy Brand inspiré par Egon Bahr dans les années 70.
 
Le général de Gaulle avait promu et anticipé dès les années 60 une Europe de l'Atlantique à l'Oural lorsque la Russie serait sortie du communisme tandis que la chancelier allemand Willy Brand avait promu l'Ostpolitik pour opérer un rapprochement entre l'Allemagne de l'Ouest et l'URSS et les membres du pacte de Varsovie. L'objectif était de faire baisser les tensions dans le cadre de la guerre froide mais aussi avec en ligne de mire l'Allemagne de l'Est pour créer les conditions d'une future réunification. L'Ostpolitik a contribué à la chute de l'URSS selon les Allemands. Après la guerre froide, l'Allemagne avait proposé un partenariat économique avec la Russie en 2007 dans le cadre de sa vision d'une « Europe de Lisbonne à Vladivostok ». Plus récemment, Dimitri Medvedev a remis sur la table l'idée d'un traité de sécurité entre l'Europe et la Russie au lendemain de la guerre Russie-Géorgie en 2008 et avait obtenu le soutien (déclaratoire) de Nicolas Sarkozy. Enfin Emmanuel Macron a proposé une nouvelle architecture européenne de sécurité avec la Russie en 2018 .
 
Ces initiatives pour une entente continentale après la guerre froide n'ont pas débouché sur une nouvelle configuration géopolitique européenne, car la vision euro-atlantiste est restée la boussole géopolitique principale des Etats membres de l'OTAN et l'UE. La rivalité géopolitique franco-allemande a aussi empêché de construire une synergie géopolitique franco-allemande. L'Allemagne s'est toujours méfiée jusqu'à présent de la vision du général de Gaulle susceptible de remettre en cause l'ancrage à l'ouest de l'Allemagne et son lien privilégié avec les Etats-Unis. La France s'est aussi inquiétée d'une déplacement du centre de gravité géopolitique européen vers l'Allemagne à l'occasion d'un rapprochement germano-russe.
 

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Comment surmonter cet obstacle ? Il y aurait aujourd'hui des avantages géopolitiques tant pour la France que pour l'Allemagne, mais aussi leurs partenaires européen à négocier un pivot vers la Russie, afin de ne pas rester enfermés dans la rivalité croissante entre les Etats-Unis et la Chine, d'autant plus que la Russie propose une réinitialisation des relations avec l'Europe de l'Ouest. Un rapprochement franco-russe sur les questions géostratégiques et un rapprochement germano-russe sur les questions économiques, pourraient contribuer à surmonter la fracture en plein cœur de l'Europe avec la Russie. Sur le modèle de l'Europe des nations, il s'agirait d'atteindre un meilleur équilibre géopolitique dans le monde, au niveau pan-européen, mais aussi entre la France et l'Allemagne au sein d'un nouveau triangle franco-germano-russe.
 
L'Allemagne et la France sauront-elles saisir cette fois-ci cette nouvelle occasion ?
 
Cartes :
 
-Projet russe de Grande Eurasie
-Nouvelle architecture géopolitique européenne

jeudi, 10 juin 2021

Le Forum de St Pétersbourg. Une cartographie du siècle eurasiatique

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Le Forum de St Pétersbourg. Une cartographie du siècle eurasiatique

Par Pepe Escobar

Source The Saker’s Blog

Il est impossible de comprendre les détails de ce qui se passe sur le terrain en Russie et dans toute l’Eurasie, sur le plan commercial, sans suivre le Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF).

Allons donc droit au but et proposons quelques exemples choisis de ce qui a été discuté lors des principales sessions.

L’Extrême-Orient russe. Voici une discussion sur les stratégies, largement couronnées de succès, visant à stimuler les investissements productifs dans l’industrie et les infrastructures dans l’Extrême-Orient russe. L’industrie manufacturière en Russie a connu une croissance de 12,2 % entre 2015 et 2020 ; en Extrême-Orient, elle était du double, à 23,1 %. Et de 2018 à 2020, l’investissement en capital fixe par habitant y était de 40 % plus élevé que la moyenne nationale. Les prochaines étapes sont centrées sur l’amélioration des infrastructures, l’ouverture des marchés mondiaux aux entreprises russes et, surtout, la recherche des fonds nécessaires (Chine ? Corée du Sud ?) pour les technologies de pointe.

L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Comme j’ai pu le constater moi-même lors des précédentes éditions du forum, il n’existe rien de comparable en Occident pour ce qui est de discuter sérieusement d’une organisation telle que l’OCS, qui a progressivement évolué de son objectif initial de sécurité vers un rôle politico-économique de grande envergure.

La Russie a présidé l’OCS en 2019-2020, lorsque la politique étrangère a pris un nouvel élan et que les conséquences socio-économiques du Covid-19 ont été sérieusement abordées. Désormais, l’accent devrait être mis sur la manière de rendre ces nations membres, en particulier les « stans » d’Asie centrale, plus attrayantes pour les investisseurs mondiaux. Parmi les intervenants figuraient l’ancien secrétaire général de l’OCS, Rashid Alimov, et l’actuel secrétaire général, Vladimir Norov.

Le Partenariat eurasiatique. Cette discussion portait sur ce qui devrait être l’un des nœuds essentiels du siècle eurasiatique : le corridor international de transport nord-sud (INSTC). Un précédent historique important s’applique : la route commerciale de la Volga des 8e et 9e siècles qui reliait l’Europe occidentale à la Perse – et qui pourrait maintenant être prolongée, dans une variante de la Route de la soie maritime, jusqu’aux ports de l’Inde. Cela soulève un certain nombre de questions, allant du développement du commerce et de la technologie à la mise en œuvre harmonieuse de plateformes numériques. Les intervenants sont originaires de Russie, d’Inde, d’Iran, du Kazakhstan et d’Azerbaïdjan.

Le partenariat de la Grande Eurasie. La Grande Eurasie est le concept russe global appliqué à la consolidation du siècle eurasien. Cette discussion est largement axée sur la Big Tech, notamment la numérisation complète, les systèmes de gestion automatisés et la croissance verte. La question est de savoir comment une transition technologique radicale pourrait servir les intérêts de la Grande Eurasie.

Et c’est là que l’Union économique eurasienne (UEEA) dirigée par la Russie entre en jeu : comment la volonté de l’UEEA de créer un grand partenariat eurasien devrait-elle fonctionner dans la pratique ? Parmi les intervenants figurent le président du conseil d’administration de la Commission économique eurasienne, Mikhail Myasnikovich, et une relique du passé d’Eltsine : Anatoliy Chubais, qui est désormais le représentant spécial de Poutine pour les « relations avec les organisations internationales en vue de réaliser les objectifs de développement durable ».

Il faut se débarrasser de tous ces billets verts

La table ronde la plus intéressante de la SPIEF était consacrée à la « nouvelle normalité » (ou anormalité) post-Covid-19 et à la manière dont l’économie sera remodelée. Une sous-section importante portait sur la manière dont la Russie peut éventuellement en tirer parti, en termes de croissance productive. Ce fut une occasion unique de voir la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, le gouverneur de la Banque centrale russe, Elvira Nabiullina, et le ministre russe des finances, Anton Siluanov, débattre autour de la même table.

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En fait, c’est Siluanov (photo) qui a fait tous les gros titres concernant le SPIEF lorsqu’il a annoncé que la Russie allait abandonner totalement le dollar américain dans la structure de son fonds national souverain et réduire la part de la livre sterling. Ce fonds aura plus d’euros et de yuans, plus d’or, et la part du yen restera stable.

Ce processus de dédollarisation en cours était plus que prévisible. En mai, pour la première fois, moins de 50 % des exportations russes étaient libellées en dollars américains.

Siluanov a expliqué que les ventes d’environ 119 milliards de dollars d’actifs liquides passeront par la Banque centrale russe, et non par les marchés financiers. En pratique, il s’agira d’un simple transfert technique d’euros vers le fonds souverain. Après tout, cela fait déjà des années que la Banque centrale se débarrasse régulièrement de ses dollars américains.

Tôt ou tard, la Chine suivra. En parallèle, certaines nations d’Eurasie, de manière extrêmement discrète, se débarrassent également de ce qui est de facto la monnaie d’une économie basée sur la dette, à hauteur de dizaines de trillions de dollars, comme l’a expliqué en détail Michael Hudson. Sans compter que les transactions en dollars américains exposent des nations entières à l’extorsion d’une machine judiciaire extra-territoriale.

Sur le très important front sino-russe, qui a été abordé lors de toutes les discussions du SPIEF, le fait est que l’association du savoir-faire technique chinois et de l’énergie russe est plus que capable de consolider un marché pan-eurasien massif et capable d’éclipser l’Occident. L’histoire nous apprend qu’en 1400, l’Inde et la Chine étaient responsables de la moitié du PIB mondial.

Alors que l’Occident se vautre dans un effondrement auto-induit, la caravane eurasienne semble inarrêtable. Mais il y a toujours ces satanées sanctions américaines.

La session du club de discussion du Valdai a approfondi l’hystérie : les sanctions servant un agenda politique menacent de vastes pans de l’infrastructure économique et financière mondiale. Nous en revenons donc une fois de plus au syndrome inéluctable du dollar américain servant d’arme, déployé contre l’Inde qui achète du pétrole iranien et du matériel militaire russe, ou contre les entreprises technologiques chinoises.

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Des intervenants, dont le vice-ministre russe des finances, Vladimir Kolychev, et le rapporteur spécial des Nations unies sur les « effets négatifs des mesures coercitives unilatérales sur la jouissance des droits de l’homme », Alena Douhan, ont débattu de l’inévitable nouvelle escalade des sanctions anti-russes.

Un autre thème récurrent dans les débats du SPIEF est que, quoi qu’il arrive sur le front des sanctions, la Russie dispose déjà d’une alternative à SWIFT, tout comme la Chine. Les deux systèmes sont compatibles avec SWIFT au niveau logiciel, de sorte que d’autres nations pourraient également l’utiliser.

Pas moins de 30 % du trafic de SWIFT concerne la Russie. Si cette « option » nucléaire venait à se concrétiser, les nations commerçant avec la Russie abandonneraient presque certainement SWIFT. En outre, la Russie, la Chine et l’Iran – le trio « menaçant » l’hégémon – ont conclu des accords d’échange de devises, bilatéralement et avec d’autres nations.

Cette année, le SPIEF a eu lieu quelques jours seulement avant les sommets du G7, de l’OTAN et de l’UE, qui mettront en évidence l’insignifiance géopolitique de l’Europe, réduite au statut de plateforme de projection de la puissance américaine.

Et moins de deux semaines avant le sommet Poutine-Biden à Genève, le SPIEF a surtout rendu un service à ceux qui y prêtent attention, en traçant certains des contours pratiques les plus importants du siècle eurasien.

Pepe Escobar

Traduit par Wayan, relu par Hervé pour le Saker Francophone

mercredi, 02 juin 2021

La Russie s'engage dans le Pakistan Stream

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La Russie s'engage dans le Pakistan Stream

La participation des entreprises russes à la construction du gazoduc pakistanais revêt une grande importance économique et géopolitique.

Le 28 mai, un accord bilatéral sur la construction du gazoduc Pakistan Stream a été conclu à Moscou. Le document a été signé par Nikolay Shulginov, ministre russe de l'énergie, et Shafqat Ali Khan, ambassadeur, au nom du Pakistan. Il a également été annoncé que sa mise en œuvre pratique va maintenant commencer.

Cet accord est en préparation depuis 2015 sous le nom original de "gazoduc Nord-Sud" et il a une signification géopolitique importante pour les deux pays.

Aspects techniques

 Le nouveau pipeline aura une longueur de 1100 kilomètres. Il aura une capacité de transport annuelle de 12,3 milliards de mètres cubes. Le coût est estimé à 2,5 milliards de dollars. Le gazoduc reliera les terminaux de gaz liquéfié des ports de Karachi et de Gwadar, dans le sud du Pakistan, aux centrales électriques et aux installations industrielles du nord. À l'origine, la Russie devait détenir une participation de 51 % et gérer le projet pendant 25 ans. Mais les sanctions occidentales ont bouleversé ces plans. Maintenant, la participation russe sera de 26%. Mais la partie russe aura un droit de regard décisif sur le choix des contractants, sur la conception, l'ingénierie, les fournitures et la construction.

Il existe deux projets potentiels au Pakistan : le gazoduc en provenance d'Iran, qui n'a pas encore été construit, et le gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde (TAPI), dont on a beaucoup parlé mais qui n'a jamais été lancé. Ce dernier projet a été gelé en raison de la situation instable en Afghanistan. Par conséquent, le Pakistan Stream est le plus prometteur en termes d'attente d'un retour immédiat une fois sa construction achevée.

Le rôle et les intérêts de la Russie

Si les intérêts du Pakistan sont clairs, la participation de la Russie au projet apporterait un certain nombre d'avantages directs et indirects.

Premièrement, la participation de la Russie au projet lui-même vise à obtenir certains dividendes.

Deuxièmement, la participation russe doit être considérée sous l'angle de la "politique d'image".

Troisièmement, la Russie équilibrera la présence excessive de la Chine au Pakistan, car depuis de nombreuses années, Pékin est le principal donateur et participant dans ces projets d'infrastructure.

Quatrièmement, la Russie étudiera plus attentivement les possibilités du corridor économique Chine-Pakistan afin d'y participer et de l'utiliser comme une porte maritime méridionale pour l'UEE (port en eau profonde de Gwadar). Le gazoduc Pakistan Stream suivra en fait le même itinéraire.

Cinquièmement, étant donné les réserves de gaz naturel au Pakistan même (province du Baloutchistan), la Russie, qui s'est révélée être un partenaire fiable disposant de l'expertise technique nécessaire, pourra, dans quelque temps, participer également au développement des champs gaziers nationaux.

Sixièmement, la présence de la Russie favorisera automatiquement sa participation à d'autres projets bilatéraux ; avec l'économie dynamique et la croissance démographique du Pakistan, elle élargit les possibilités de commerce, d'industrie et d'affaires.

Septièmement, la présence russe renforce la tendance à la multipolarité, surtout dans une situation où l'Inde suit les États-Unis et s'engage dans divers projets suspects et déstabilisants de type "quadrilatéral" (comme l'a mentionné le ministre russe des affaires étrangères Sergey Lavrov).

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Redécouvrir le Pakistan

Début avril, Sergey Lavrov s'est rendu à Islamabad, où il a discuté d'un large éventail de coopérations entre les deux pays, allant de la coopération militaire et technique au règlement de la situation dans l'Afghanistan voisin. Évidemment, ce voyage a également accéléré la signature de l'accord sur la construction du gazoduc (l'autre sujet dans la sphère énergétique était l'atome pacifique). Le président russe Vladimir Poutine a également transmis aux dirigeants pakistanais le message de sa volonté de "faire table rase" dans les relations bilatérales.

L'amélioration et le développement des contacts avec ce pays sont importants pour la Russie en raison de sa position géostratégique. Tant dans le cadre de l'intégration eurasienne actuelle, y compris la conjonction avec l'initiative chinoise "Une ceinture, une route", que dans le cadre de la Grande Eurasie à venir. On peut prévoir les voix des détracteurs de ce rapprochement : "qu'en est-il du soutien aux moudjahidines en Afghanistan dans les années 1980 et de la coopération avec les États-Unis ? Toutefois, le Pakistan ne fait plus partie des alliances avec Washington, et le Premier ministre Imran Khan a déclaré à plusieurs reprises que son pays ne participerait à aucune aventure étrangère. La formule de Carl Schmitt selon laquelle il n'y a pas d'amis et d'ennemis éternels en politique confirme ces changements. En outre, l'engagement du Pakistan avec d'autres pays et sa participation à diverses organisations internationales peuvent également profiter à la Russie.

dimanche, 16 mai 2021

Alternative iranienne au canal de Suez

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Alternative iranienne au canal de Suez

Par Valery Kulikov

Source: New Eastern Outlook

Avec le récent blocage du canal de Suez par le porte-conteneurs Ever Given, de nombreux pays sont déjà activement impliqués dans la recherche et la discussion d’une éventuelle alternative future à cette voie de transport maritime reliant l’Europe et l’Asie. Ainsi, la Russie a proposé la route maritime du Nord, et Israël a rappelé l’idée du canal Ben-Gourion, qui pourrait relier la Méditerranée à la mer Rouge en contournant le canal de Suez. 

L’Iran n’est pas en reste, proposant comme l’une des « routes de contournement » le couloir de transport nord-sud du golfe Persique à la mer Noire, dont il a suggéré l’idée en 2016. Selon Amin Tarafo, du ministère des Routes et du Développement urbain de la République islamique, cette route sera lancée dans un avenir proche et permettra non seulement d’activer les connexions des pays de la région avec l’Europe, mais aussi d’accroître le rôle de la mer Noire, de l’Iran et du Caucase dans le transport mondial. Le 19 avril, un autre cycle de négociations sur le fonctionnement de cette voie de transport a eu lieu entre les représentants de la Grèce, de l’Iran, de l’Arménie, de la Géorgie et de la Bulgarie. Dans le même temps, la possibilité pour d’autres pays intéressés par la coopération de se joindre au projet a été soulignée.

Mahmoud Ommati, vice-président du conseil d’administration de l’Association iranienne des sociétés de transport international, a déclaré que l’Iran peut jouer le rôle d’un corridor entre le Nord et le Sud dans le commerce international. Dans le même temps, il a rappelé que le pays est sur le point de rejoindre l’Union économique eurasienne (UEEA), qui comprend l’Arménie, la Russie, le Kazakhstan, la Biélorussie et le Kirghizistan, ce qui, il en est convaincu, entraînera une prospérité supplémentaire du corridor Nord-Sud. Selon M. Ommati, la création de ce corridor de transport a été décidée par la Russie, l’Inde et l’Iran en 2000, et la République islamique pourrait jouer un rôle clé en tant qu’alternative appropriée au canal de Suez.

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Un autre projet très prometteur comme alternative au canal de Suez est, bien sûr, l’idée de construire une route maritime russo-iranienne de 750 km de long entre la Caspienne et le golfe Persique à travers le territoire de l’Iran. L’idée de ce projet est née après la guerre russo-turque de 1877-78, comme une opportunité de relier l’océan Indien à la mer Caspienne par cette voie maritime, puis de traverser la Caspienne vers l’Europe du Nord via la Volga. Sous le règne de Nicolas II de Russie, une commission russo-iranienne a même été créée, en 1904, et a commencé à concevoir ce canal. Deux options étaient alors envisagées : l’occidentale (vers la côte du golfe Persique) et l’orientale (directement vers l’océan Indien). Cependant, une série de guerres et d’autres événements ont empêché la réalisation concrète de ce projet : guerre avec le Japon, première guerre mondiale, révolution d’octobre en Russie, puis deuxième guerre mondiale. Cependant, il existe des informations selon lesquelles, lors de la conférence de Téhéran en 1943, Joseph Staline a rencontré le Shah d’Iran et lui a parlé de cette route. Le projet avait une importance non seulement commerciale et économique, mais aussi militaro-stratégique.

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se sont fortement opposés à la construction du canal, car ce projet, outre son objectif de transport, revêtait une importance militaro-stratégique considérable pour la Russie. Washington et ses alliés occidentaux s’y sont activement opposés, alors même que l’Iran était sous forte influence américaine pendant la guerre froide. Comme l’ont noté à l’époque certains médias américains et du Moyen-Orient, Washington, afin d’empêcher la création d’une alliance militaro-politique entre l’Iran et l’Irak, ainsi que la construction du canal Caspienne-Golfe Persique, est même allé jusqu’à déclencher une guerre entre ces deux pays du Moyen-Orient en 1980 et à entretenir une crise armée dans la région. Et en 1997, Washington a même lancé une sérieuse mise en garde à Téhéran contre toute tentative de commencer la construction d’un tel canal, promettant des « sanctions sévères », car ce projet pourrait objectivement affaiblir l’influence géopolitique des États-Unis et leur contrôle sur les voies de transport mondiales.

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Ces dernières années, cependant, ce projet, appelé en Iran le « fleuve iranien », a fait son retour. Le Kazakhstan, le Turkménistan, un certain nombre de pays de l’océan Indien et la Chine ont déjà manifesté leur intérêt pour ce projet. La délégation iranienne a même visité le canal Don-Volga, la voie navigable Volga-Baltique, établi des contacts de travail avec la société russe Rosmorrechflot au sujet de l’éventuelle mise en œuvre conjointe de ce projet, dont le coût est estimé à environ 10 milliards de dollars et, selon les estimations des experts iraniens et russes, ces investissements seront rentabilisés dans les cinq ans suivant le début de la construction du canal. La partie iranienne de l’itinéraire du projet s’étend dans l’ouest et le sud-ouest de l’Iran – du port iranien d’Anzali (sud de la Caspienne), puis le long des rivières Sefīd Roud – Karkheh – Nahr el-Kahla, cette dernière se jetant dans le Shatt el-Arab. Il est à noter qu’il s’agit d’un large chenal fluvial pour les navires de navigation mixte fluvio-maritime, se jetant dans le golfe Persique. En 2018, le nouveau statut du bassin de la Caspienne par les pays riverains a levé les obstacles juridiques à la construction du canal, de sorte que la route Caspienne d’une telle voie navigable passera par les eaux interieures, où il n’y a pas de zones maritimes nationales.

Par conséquent, cette voie navigable constituera la route de transit maritime eurasiatique la plus courte depuis la région de la Baltique, en passant par le canal Volga-Baltique et le long de la Volga jusqu’à la mer Caspienne, puis à travers l’Iran jusqu’au golfe Persique/l’océan Indien. Il sera possible d’atteindre l’océan Indien deux fois plus rapidement par cette voie navigable que par le Bosphore – les Dardanelles – Suez – la mer Rouge, ce qui explique pourquoi de nombreux pays ont commencé à manifester un intérêt croissant pour ce projet. Et le développement favorable des relations entre l’Iran et la Russie aujourd’hui, ainsi que l’intérêt de la Chine et d’un certain nombre d’autres grands États asiatiques pour ce projet, permettent d’espérer une évolution assez rapide de l’alternative russo-iranienne au canal de Suez, du stade de projet à celui de construction réelle.

Valery Kulikov, expert politique, en exclusivité pour le magazine en ligne « New Eastern Outlook ».

Traduit par Zineb, relu par Wayan pour le Saker Francophone

mercredi, 12 mai 2021

L'importance géopolitique de la Mongolie au stade actuel

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L'importance géopolitique de la Mongolie au stade actuel

Pourquoi la Mongolie est-elle toujours dans le jeu géopolitique ?

Ex : https://katehon.com/ru/article/geopoliticheskoe-znachenie...

La Mongolie d'aujourd'hui est l'un des meilleurs exemples de la transformation relativement rapide et réussie d'un ancien pays socialiste en un pays moderne, dynamique et démocratique doté d'un système politique multipartite, d'une économie de marché et d'une politique étrangère ouverte.

Alors qu'elle était en marge de la politique internationale il y a seulement quelques décennies, la Mongolie attire de plus en plus l'attention de la communauté internationale, des hommes politiques, des politologues, des économistes, des chefs d'entreprise et des médias. Un certain nombre de facteurs géopolitiques, stratégiques, économiques et autres ont suscité un intérêt croissant pour la Mongolie. Le pays, qui occupe une position stratégique importante en Asie intérieure profonde, est en train de devenir le théâtre de rivalités politiques et économiques ouvertes et cachées entre la Russie, la Chine, les États-Unis, le Japon, l'UE, le Royaume-Uni, le Canada et la Corée du Sud, entre autres.

La situation de la Mongolie est importante sur le plan stratégique, car elle se situe sur la "colonne vertébrale" de la Chine, mais aussi dans le "ventre" de la Russie.

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Outre les liens bilatéraux avec les pays étrangers, la Mongolie utilise activement le format multilatéral de la coopération internationale, en participant à de nombreuses organisations intergouvernementales. Il suffit de citer des organisations faisant autorité telles que l'ONU, l'OCS, l'OSCE, l'OTAN et l'ASEM, auxquelles la Mongolie participe à des degrés divers, pour comprendre le degré d'implication de la Mongolie dans les relations internationales.

Entre-temps, le pays est confronté à de graves problèmes économiques. Lorsque les prix des produits de base sont montés en flèche au début des années 2000 - en particulier l'or et le cuivre, dont la Mongolie dispose en abondance -, le pays est brièvement devenu l'économie à la croissance la plus rapide du monde, avec la bourse la plus rentable. Des chercheurs d'or poussiéreux d'Amérique du Nord et d'Europe ont bu du brandy coûteux dans des boîtes de nuit somptueuses à Oulan-Bator. Mais le boom minier a été de courte durée, et en 2017, la Mongolie a dû se tourner vers le Fonds monétaire international pour obtenir une aide financière.

Il serait commode d'attribuer les difficultés de la Mongolie à la fameuse "malédiction des ressources" qui frappe les pays qui investissent massivement dans un petit nombre de produits de base sans pouvoir se diversifier. Aujourd'hui, la Mongolie est l'otage des prix des matières premières. Chaque jour, la Mongolie est confrontée à de très sérieux défis pour préserver sa démocratie et se bat pour survivre.

En effet, la place de la Mongolie dans le système actuel des relations internationales est unique. Premièrement, seules deux nations dans le monde - la Russie et la Chine - partagent une frontière avec la Mongolie. Ses deux voisins sont des grandes puissances. Effectivement, ce sont toutes deux de grandes puissances, ce qui influence grandement la signification géopolitique de la position de la Mongolie et l'intérêt du monde extérieur pour le pays.

Deuxièmement, la Mongolie n'est pas seulement un objet dans le nouvel alignement des puissances dans le Grand Jeu. Avec une population d'un peu plus de trois millions d'habitants et un potentiel économique et de politique étrangère incomparable à celui de ses voisins, ce pays participe activement aux affaires internationales et contribue à l'agenda politique. Cependant, la Mongolie n'est pas encore désignée comme un partenaire égal de la Russie et de la Chine, les géants de la civilisation. Ce fait donne lieu à toute une série de problèmes qui doivent être résolus.

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Bien que la Mongolie proclame l'équivalence de tous les partenaires étrangers avec lesquels elle coopère, il est possible d'identifier certains d'entre eux avec lesquels la partie mongole accorde la plus grande priorité. À ce jour, la Mongolie a établi des partenariats stratégiques avec cinq États: la Russie (en 2006), le Japon (en 2010), la Chine (en 2014), l'Inde (en 2015) et les États-Unis (en 2019). Avec tous les autres partenaires étrangers, la Mongolie établit des relations de moindre importance. Dans le même temps, même parmi les cinq pays susmentionnés, il est possible d'identifier sa hiérarchie conventionnelle. Ce n'est pas un hasard si les partenariats stratégiques ont été établis principalement avec Moscou, Tokyo et Pékin. Ces préférences sont dues à un certain nombre de circonstances objectives de nature géographique, politique, économique et autre.

Le fait est que la Mongolie est distinctement différente de ses voisins, d'une part, et étroitement liée à eux par des liens historiques et culturels, d'autre part. Dans l'histoire mondiale, le treizième siècle est appelé à juste titre l'ère de l'empire mongol, fondé par Gengis Khan. Après avoir été connus de l'ensemble du monde habité d'Eurasie, les Mongols ont rejoint d'autres grandes nations conquérantes et se sont déclarés comme un peuple représentant une civilisation distincte. Toutefois, à partir du XVIIe siècle, la grandeur de la Mongolie en tant que noyau politique de la civilisation eurasienne a été remplacée par plusieurs siècles de dépendance à l'égard de l'Empire Qing.

La volte-face d'Elbegdorj à l'égard de son voisin du sud met en évidence la position agressive de la Chine dans la région, ainsi que les difficultés que rencontrent les petits pays face à des superpuissances dont ils dépendent de plus en plus pour leur développement économique (la Chine consomme actuellement environ 90 % de toutes les exportations de la Mongolie). Comment choisiront-ils entre les valeurs démocratiques et la prospérité lorsque le monde se rassemblera dans des camps concurrents dirigés par Washington et Pékin ?

La Mongolie espère se couvrir en étant à la fois un "partenaire de l'OTAN" (avec des pays comme le Japon et la Nouvelle-Zélande) et un observateur de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Toutefois, le risque pour un pays comme la Mongolie, comme pour de nombreux voisins de la Chine, est que l'hostilité entre les pays augmente - et cela obligera à choisir clairement son camp.

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Ce qui est intéressant, c'est de savoir comment l'avenir immédiat de la Mongolie, située entre les deux géants que sont la Russie et la Chine, va évoluer sous l'influence de leurs géopolitiques qui définissent la situation mondiale actuelle.

La Russie, qui a été contrôlée par les Mongols jusqu’au XVIIe siècle, s'est renforcée et est devenue l'un des rares pays à définir la politique mondiale. Bien qu'aujourd'hui la Chine domine dans le chiffre d'affaires du commerce extérieur de la Mongolie, celle-ci reste stratégiquement dépendante de la Russie.

Tout ce qui précède nous permet de classer avec confiance la Mongolie comme un sujet actif de la politique mondiale moderne. Mais elle est encore très jeune et fragile. Sa viabilité peut être ébranlée par un certain nombre de circonstances extérieures. Dans le monde turbulent d'aujourd'hui, avec ses guerres de l'information, ses sanctions économiques et ses conflits militaires, la sécurité nationale de la Mongolie ne peut être assurée que par des liens organiques étroits, dans un dialogue constant avec ses voisins. Par conséquent, le principal défi de la Mongolie sur la scène internationale consiste à démontrer à ses voisins proches et lointains la valeur intrinsèque du dialogue pacifique pour préserver sa sécurité nationale.

Conclusion: la Mongolie se trouve dans une position extrêmement précaire sur le plan géographique, démographique et économique. Enclavée et isolée en Asie de l'Est, elle possède la plus faible densité de population de toutes les nations souveraines du monde. Trois millions de personnes, dans un pays de la taille de l'Alaska, vivent à côté de 133 millions de Russes au nord et de 1,4 milliard de Chinois au sud. Le pays possède également l'un des climats les plus froids du monde. Si ces facteurs limitent largement l'économie de la Mongolie, celle-ci possède le meilleur cachemire du monde, un énorme potentiel de tourisme écoculturel et, surtout, d'immenses réserves minérales.

En définitive, le garant ultime de la souveraineté de la Mongolie reste la Russie. Elle a un intérêt clair et durable dans une Mongolie indépendante, et son contrôle stratégique sur les secteurs de l'énergie et des transports de la Mongolie en fera un adversaire redoutable en cas de futures menaces chinoises, qu'elles soient économiques, politiques ou militaires.

lundi, 26 avril 2021

Arcto-Pacifique: le "Nord-Stream numérique" sera mis en chantier au début de l'été 2021

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Arcto-Pacifique: le "Nord-Stream numérique" sera mis en chantier au début de l'été 2021

Ex: http://zebrastationpolaire.over-blog.com/

C'est une question que j'avais déjà abordé lors de mon premier article consacré à l'Arcto-Pacifique : Le " festonnage " numérique de la façade Arcto-Pacifique de la Fédération de Russie jusqu'à la République Populaire de Chine - qui a gagné le surnom de " Nord-Stream numérique " même si sa désignation officielle est " Polar-Express ou Полярный экспресс " - débutera fin mai 2021 , début juin 2021. La fin des travaux est prévue pour 2026. [ voir carte ] 

L'annonce en a été faite le 20 avril dernier à MOSCOU par le vice-ministre des transports Aleksandr POSHIVAY en présence des représentants de MORFLOT . Ce câble comportera 6 paires de fibres optiques avec un débit de 100 térabits/s. Une flottille de neuf navires dont deux navires câbliers participera aux travaux de pose de ce câble d'une longueur de 12.650 Km .

Le câble sera enfoui à une profondeur de 1,5 m chaque fois que cela sera possible et lorsque pour des raisons géologiques il sera impossible de l'enfouir il sera recouvert d'un blindage simple ou double afin de résister à la pression exercée par la glace de la  banquise .

Ce câble qui est destiné à assurer le développement des villes et des infrastructures industrielles le long de la Route Maritime Nord sera aussi certainement un outil stratégique pour l'armée Russe dans l'exercice de la souveraineté le long de cette façade maritime . A ce titre il sera un objectif de première importance pour l'OTAN . A la grande différence du " Nord-Stream 2 " , ce " Nord-Stream numérique " ne pourra pas être soumis , sinon que de manière symbolique , à des sanctions Occidentales qui pourraient en entraver le développement .  

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Vers un nouveau concept géopolitique et stratégique : L'Arcto-Pacifique

Publié le 29 Décembre 2020

Si depuis quelque mois un nouveau concept géopolitique et géostratégique a émergé , le concept d' Indo-Pacifique , la Fédération de Russie et la République Populaire de Chine semblent en train de construire un autre concept géopolitique :L'Arcto-Pacifique (Аркто-Пацифику ). Il fait l'objet d'un article dans Russia in Globlal Affairs . L'auteur y explique en particulier l'aspect constructiviste des concepts géopolitiques en parlant du caractère artificiel de celui d'Indo-Pacifique justement . : " Geopolitical constructs are social phenomena. Their emergence is possible only under certain geographic, political and economic conditions, the Indo-Pacific being a classical example of how such a construct is created."

Il souligne que le concept d' Indo-Pacifique qui est instrumentalisé par les Etats-Unis pour contenir la Chine est perçu de manière différente par les pays Asiatiques .

Ce concept d'Arcto-Pacifique qui en est à son " âge Asiatique " regroupe à la fois un concept économique , la livraison à la RPC de gaz naturel depuis les gisements Russes de l'Arctique  par des méthaniers de classe Arctique et les investissements massifs Chinois dans cette région , la " Route de la Soie Arctique " le long du Sevmorput qui permet à la RPC de s'affranchir en partie du goulet d'étranglement du détroit de Malacca mais aussi un concept géostratégique avec un tabou intellectuel qui semble être levé du côté Russe : La présence de SNLE Chinois dans le bastion naval de l'Océan Arctique . Bien sûr il ne s'agit pour le moment que de spéculations intellectuelles et d'hypothèses stratégiques non-officielles mais le fait qu'elles soient discutées sans réfutation de la part ni des chefs politiques et militaires Russes , ni de la part des chefs politiques et militaires Chinois montre que c'est désormais du domaine du possible comme le souligne l'analyste Lyle J. Goldstein. 

Au delà des ressources gazières , la coopération Russo-Chinoise dans l'Arcto-Pacifique pourrait concerner un secteur à priori incongru : Le soja . L'essentiel des importations Chinoises de soja  provient du Brésil et des Etats-Unis et transitent par le détroit de Malacca ( voir photos ci-dessous ). Désormais des agriculteurs Russes cultivent du soja à la limite du cercle Arctique . Ce soja Arctique s'il reste marginal par rapport au soja déjà cultivé en Russie sur la façade Pacifique pour l'exportation vers la Chine pourrait renforcer cette " alliance pour le soja " que Russes et Chinois envisagent . Une perspective qui en tout cas déplait très fortement aux experts et chroniqueurs Etasuniens qui espèrent maintenir la RPC dans un dépendance alimentaire tout en s'assurant des rentrées de devises ! 

Il faut noter ici que la Russie et la Chine viennent en collision directe au travers de ce concept d'Arcto-Pacifique avec les politiques Macroniennes et MilliTalleyrandesques* de boycott de la Route Maritime Nord et de décarbonation de l'économie avec un abandon progressif du gaz naturel . C'est aussi une confrontation directe avec la politique de plus en plus agressive de la France concernant les questions de souveraineté maritime dans la région " Indo-Pacifique " et en particulier son caractère de plus en plus anti-Chinois . 

L'une des particularités de cet arc Arcto-Pacifique est qu'il sera une Mare Clausum , un espace maritime fermé au seul bénéfice des nations riveraines . Voilà qui va certainement faire enrager ceux qui voudront y mener des " opérations de liberté de navigation "™© . L'auteur de l'article suggère toutefois que la Fédération de Russie devra adopter une attitude ferme aussi vis à vis de  la RPC sur la question de la souveraineté sur la Route Maritime Nord : " Moscow will have to exert great efforts to explain to all countries concerned taht their attempts to violate Russia's sovereignity will entail colossal strategic losses . Above all this concerns China which runs the risk of losing a safe shipping route across the Arctic seas and suffering o defeat in a Cold War with the United Sates "

A la fin il évoque même une complémentarité des concepts d' Arcto-Pacifique et d'Indo-Pacifique et envisage un " Yalta océanique " en évoquant une reconnaissance des intérêts Russes dans l'Océan Arctique , de l'Inde dans l'Océan Indien et de la RPC dans la Mer de Chine . 

Ce concept d'Arcto-Pacifique lie du côté Russe les bastions navals de la Mer d'Okhotsk et de l'Océan Arctique .

Sur cette partie " Pacifique " de l'arc Arcto-Pacifique la coopération militaire Russo-Chinoise ou Sino-Russe semble en bonne voie comme on a pu le voir avec les manœuvres aériennes communes entre la Russie  et la Chine il y a une semaine . A contrario de l'hypothèse de la présence des SNLE Chinois dans le bastion naval de l'Océan Arctique , la présence d'avions Chinois au dessus du bastion naval de la Mer d'Okhotsk semble devenue un " nouveau normal " . 

Enfin même l' " Arcto-Pacifique digital " va devenir une réalité avec la pose d'un câble sous-marin de fibres optiques entre Mourmansk et Vladivostock . Ce câble dont la pose a commencé en novembre 2020 sera " festonné " puisqu'il sera connecté aux ports de la façade Arctique Russe , des Kouriles et du Kamtchatka et aura des ramifications en Chine à Changhaï  . ( voir carte )    Par allusion au " Nord-Stream " ce câble est surnommé " Northern Digital-Stream 1 ". [ MAJ du 30/12/2020 ]

*LeDriantesques

vendredi, 16 avril 2021

Kazakhstan : les États-Unis sont-ils derrière les provocations anti-chinoises ?

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Kazakhstan: les États-Unis sont-ils derrière les provocations anti-chinoises?

Sebastian Gross

Ex : https://xportal.pl/

Les manifestations organisées au Kazakhstan fin mars 2021 contre l'expansion économique chinoise (vous pouvez en savoir plus ici : https://xportal.pl/?p=38905 ) ont donné lieu à de nombreuses spéculations quant à l'identité du bénéficiaire final de ces protestations motivées par la sinophobie. En analysant le volume des investissements étrangers dans la plus grande république d'Asie centrale, on peut arriver à une conclusion inattendue: ce sont les États-Unis qui s'intéressent à la divergence sociopolitique entre le Kazakhstan et la Chine. Comme le disait le gangster américain Al-Capone: « Rien de personnel, c'est juste du business ».

Commençons par les chiffres. Selon le ministère de l'économie du Kazakhstan, les principaux investisseurs dans l'économie de cette ancienne république soviétique au cours des seize dernières années sont trois pays occidentaux: les Pays-Bas, les États-Unis et la Suisse. La Chine occupe la quatrième place en termes d'investissements (la Russie n'est qu'en cinquième position). Quant aux Pays-Bas et à la Suisse, il est clair qu'il s'agit de projets communs de sociétés multinationales qui ne sont "enregistrées" que dans les pays européens mentionnés. À titre de comparaison: les Pays-Bas ont investi 218,6 milliards de dollars au Kazakhstan, tandis que la Chine n'a investi que 19,5 milliards de dollars. Toutefois, examinons les investissements des États-Unis.

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Astana, capitale du Kazkhstan.

La plus grande entreprise à capitaux étrangers au Kazakhstan est la compagnie pétrolière Tengizchevroil, fondée par Chevron (USA), qui détient 50 % des parts, et ExxonMobil (USA), qui détient à son tour 25 % des parts. Il y a un mois, le magazine américain Forbes (1) expliquait que Chevron avait l'intention d'investir 22 milliards de dollars dans le projet Tengiz au Kazakhstan. L'empreinte américaine est également visible dans Karachaganak Petroleum Operating B.V. sous la forme d'une participation de 18 % de Chevron.

La production de cigarettes est la deuxième industrie la plus rentable au Kazakhstan après l'industrie pétrolière. Cette industrie est également dominée par les compagnies de tabac américaines, qui ont organisé des co-entreprises au Kazakhstan: Japan Tobacco International Kazakhstan, Philip Morris Kazakhstan et British American Tobacco Kazakhstan Trading.

Il est clair que la Chine est loin d'être à la hauteur de ce filon pétrolier du Kazakhstan. Pékin s'est contenté de petits investissements dans le développement et l'infrastructure de l'industrie minière et de transformation, dans l'ingénierie mécanique et les entreprises chimiques. En fait, toutes ces industries sont actuellement un terrain trop difficile pour les États-Unis. Le calcul des Américains est simple: semer les ferments de la sinophobie dans la société kazakhe, puis s'inquiéter de "l'occupation chinoise", exprimer des sentiments chaleureux à l'égard du "peuple kazakh épris de liberté" et enfin proposer de mettre le Kazakhstan sous protection. Et ce que signifie l'étreinte chaude et sulfureuse des "partenaires américains" est une chose connue de première main chez nous en Pologne, par exemple.

Cependant, l'initiateur des rassemblements anti-chinois, Zhanbolat Mamay, du Parti démocratique du Kazakhstan (opposition), ne compte pas baisser les bras. Après l'action de protestation, il a écrit un appel révolutionnaire sur Facebook (2): "La lutte continue! Nous ne permettrons pas la substitution de notre patrie!". L'opposant a noté que "les autorités ont tellement peur" qu'elles ont même coupé l'Internet à Almaty.

"Cela signifie que l'esprit du pays ne s'est pas éteint, nous sommes prêts à nous battre!" - il a continué à faire un appel émotionnel aux personnes qui pensent comme lui. "Nous ne restons pas assis à la maison quand le pays est en danger! Nous devons continuer à lutter contre l'expansion chinoise. Bien sûr, le problème ne peut être résolu par une seule protestation. Ce n'est qu'un des premiers pas vers une grande bataille. Il faut sauver notre pays, notre gouvernement doit revenir à la raison car il est endetté auprès de la Chine et met en péril notre indépendance !"

Tout cela signifie seulement que la lutte américano-chinoise pour les ressources dans ce pays le plus riche en minéraux d'Asie centrale sera permanente. La question intéressante, bien sûr, est de savoir s'il y a une place pour la souveraineté du Kazakhstan dans cette bataille.

***

« Solidarité kazakh » : la résistance à l'expansion chinoise s'accroît en Asie centrale

Au Kazakhstan, la plus grande république d'Asie centrale, un rassemblement contre l'expansion chinoise a eu lieu. L'action de protestation s’est déroulée le 27 mars 2021 à Almaty. Elle a été initiée par un politicien de l'opposition, Zhanbolat Mamay, du Parti démocratique du Kazakhstan. Sur sa page sur Facebook [1], l'opposant prévient :

"Les autorités ne diffusent pas trop d'informations sur les 56 usines chinoises au Kazakhstan. À l'avenir, cela deviendra une menace majeure pour l'indépendance de notre pays. La Chine ne donnera pas des milliards de dollars gratuitement. Ce n'est que le début de l'expansion économique et démographique. Les usines chinoises ne sont pas construites pour les travailleurs du Kazakhstan".

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Zhanbolat Mamay.

À titre d'exemple, Zhanbolat Mamay a cité les pays africains, où une expansion chinoise similaire s'est déjà révélée être un poison pour la souveraineté des républiques du continent noir. "La Chine a investi des centaines de milliards de dollars dans ces pays. En conséquence, les gouvernements africains sont totalement dépendants de Pékin. Ils y ont même ouvert leurs bases militaires ".

Expliquer que depuis 2017 seulement, dans la République est-africaine de Djibouti, a été rendue opérationnelle la première base étrangère de la marine chinoise. Toutefois, selon des sources ouvertes, l'intérêt de la Chine est également lié aux infrastructures d'autres ports militaires dans des pays africains tels que l'Angola (port de Lobitu), le Kenya (Lamu et Mombasa), le Mozambique (Beira et Maputo), la Tanzanie (Bagamoyo) et l'Érythrée (Massawa). La plupart de ces ports sont déjà utilisés par les navires d'approvisionnement chinois.

Il est difficile de contester la logique qui sous-tend les déclarations de l'homme politique d'opposition kazakh. Tout en appelant à un rassemblement anti-chinois, il pose également de bonnes questions: "Croyez-vous que le Kazakhstan, qui enverrait ses cadres dans la lointaine Afrique, en dépensant des dizaines de milliards de dollars, ne s'ingérerait pas dans l'économie, la politique et les affaires intérieures de son peuple ?".

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Toutefois, les sinophobes kazakhs ont aussi leurs adversaires, qui font valoir que, premièrement, l'Afrique est très éloignée et que, deuxièmement, les relations économiques entre le Kazakhstan et la Chine sont mutuellement bénéfiques, ce qui est lié au chiffre d'affaires commercial en constante augmentation. Cependant, les partisans du Parti démocrate ont un contre-argument fort, arguant d'une sorte d'"agression cachée" de la part de Pékin. Ils font référence aux "camps de concentration du Xinjiang", dont le nom officiel en Chine est "camps de rééducation", par lesquels sont passés des dizaines de milliers de Kazakhs vivant dans la région autonome ouïgoure du Xinjiang en RPC.

"La population du Xinjiang n'est pas inférieure à celle du Kazakhstan. Cela signifie que Pékin transforme l'ensemble de l'État en un camp de concentration. Comment peut-on rester assis et regarder ça ? Lorsqu'il s'agit d'intérêts nationaux, nous devons tous être unis et solidaires. Nous avons besoin d'un parti de résistance pour arrêter l'expansion chinoise. Si nous ne prononçons même pas un mot pour l'instant, quand allons-nous enfin élever la voix? Combien de temps allons-nous rester sous la couette sans nous inquiéter pour chacun d'entre nous?" Force est de constater que les propos tenus par l'opposant kazakh sont similaires à ceux de l'époque de ‘’Solidarité’’ en Pologne, si l'on remplace "Chinois" par "Soviétiques".

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Outre les appels lancés sur les réseaux sociaux, les opposants à l'influence chinoise organisent des manifestations dans les rues des grandes villes kazakhes. Certes, la police n'a pas encore supprimé la propagande d'agitation, mais il faut se souvenir que Zhanbolat Mamay a été arrêté pendant trois jours en février 2021. Pour des appels similaires à un rassemblement illégal. On peut s'attendre à ce que, cette fois, les autorités kazakhes neutralisent l'opposant, ce qui, bien entendu, ne résoudra pas le problème global de la domination économique de la Chine sur le Kazakhstan voisin.

Sebastian Gross pour Xportal.pl

[1] https://www.facebook.com/zhanbolat.mamay/posts/3963018753740950

jeudi, 15 avril 2021

Les États-Unis renforcent leur présence en Mongolie

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Les États-Unis renforcent leur présence en Mongolie

Par Vladimir Odintsov

Ex : https://geopol.pt/2021/04/15/

Ces dernières années, la Mongolie a fait l'objet d'une attention croissante dans le cadre d'une stratégie américaine globale et multiforme visant à dominer le continent eurasien. Dans une certaine mesure, cela est dû à la quantité colossale de ressources naturelles et d'opportunités économiques dont dispose ce pays du centre de l’Asie, qui présentent un intérêt indéniable pour les milieux industriels et commerciaux américains. Toutefois, cela est encore davantage lié aux intentions de Washington d'utiliser la "patrie ancestrale de Gengis Khan" pour s'opposer à la Russie et à la République populaire de Chine (RPC), en mettant l'accent sur la "séparation" du peuple mongol, étant donné la présence en Chine de la Mongolie intérieure, une région autonome très étendue. De plus, la Mongolie a une longue frontière avec la Russie.

Selon les experts, les Américains sont clairement déterminés à établir des liens bilatéraux avec Ulan Bator et à inclure la Mongolie parmi leurs alliés les plus proches (avec Singapour, Taïwan et la Nouvelle-Zélande) dans la région indo-pacifique. Les analystes pensent que l'idée de coopérer avec Oulan-Bator est devenue particulièrement pertinente pour les États-Unis à la lumière de leurs relations tendues avec la Russie et la Chine ces dernières années.

En termes de volume total d'investissements directs étrangers (IDE) en Mongolie, les États-Unis occupent la sixième place (3,3 %), derrière la Chine et le Japon mais devant la Russie. Dans une large mesure, les investisseurs américains s'intéressent à l'industrie minière mongole, notamment à l'exploitation du plus grand gisement de charbon, Tavan Tolgoi. Bien que les investisseurs américains considèrent la Mongolie comme l'un des marchés les plus prometteurs d'Asie de l'Est, leurs activités d'investissement dans ce pays sont entravées par une bureaucratie lourde et inefficace, des niveaux élevés de corruption et des conflits financiers récurrents causés par le "nationalisme des ressources" mongol.

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Récemment, dans les discours des hommes politiques américains, on entend de plus en plus des paroles comme suit : "la fierté des États-Unis d'être le troisième voisin de la Mongolie". À ce sujet, les États-Unis font référence à un concept qui est apparu dans le vocabulaire des politiciens mongols après la révolution du début des années 1990. Géographiquement, la Mongolie ne partage ses frontières qu'avec deux pays, la Russie et la Chine, mais Oulan-Bator a déclaré à plusieurs reprises qu'aujourd'hui, elle n'avait pas l'intention de réserver tous ses contacts politico-militaires et économiques uniquement à ces deux États. C'est pourquoi la Mongolie est considérée comme un troisième voisin des pays avec lesquels la république entretient les relations les plus étroites, en citant notamment les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud, l'Australie et les pays de l'UE, avec lesquels la Mongolie espère équilibrer l'influence russe et chinoise dans la région.

Le vecteur de l'expansion par Washington de ses sphères d'influence en Asie est visible depuis longtemps. En 2011, la représentante du parti démocrate Hillary Clinton, alors secrétaire d'État, a annoncé que la présence des États-Unis en Asie était une condition préalable au maintien du leadership mondial américain, car c'est en Asie que "la majeure partie de l'histoire du XXIe siècle sera écrite." Le principal adversaire de Washington dans la région reste aujourd'hui la Chine, qui apparaît dans les documents doctrinaux américains comme l'une des principales menaces.

Dans le document de sécurité nationale américain Strategic Framework for Engineering and Technology récemment déclassifié par la Maison Blanche et adopté en 2018, la Mongolie est considérée, avec le Japon, la République de Corée et Taïwan, comme l'un des principaux partenaires pour contenir "l'agression économique" de la Chine en participant à divers projets américains. L'une des expressions de cette politique a été l'allocation de 350 millions de dollars à Oulan-Bator pour moderniser le système d'approvisionnement en eau de la capitale, qui est devenu le plus gros investissement américain unique dans la région. Toutefois, Washington cherche systématiquement à souligner que la nature gratuite de l'aide américaine est censée se comparer favorablement aux programmes d'infrastructure de la Chine, qui impliquent en règle générale la mise en place de prêts liés.

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Afin d'accroître la présence américaine en Mongolie en 2019, l'USAID a repris son travail, qui a annoncé début 2021 le financement de deux programmes de promotion du développement agricole pour un montant de 4,3 millions de dollars.

Avec la participation active de l'USAID, on a assisté récemment à une expansion dynamique des activités de nombreuses ONG en Mongolie, dont beaucoup ont été créées dans diverses domaines pour "étendre la démocratie". Ainsi, selon le ministère mongol de la Justice et de l'Intérieur, en 2019, plus de 20.000 ONG étaient officiellement enregistrées dans ce pays (et ce pour une population de trois millions d’âmes!), dont la plupart sont financées par l'étranger. Par exemple, les militants de l'ONG Mongolian Youth Union mettent en œuvre un projet selon lequel les hommes politiques mongols sont placés sur une liste noire ou blanche en fonction de leur degré de corruption. Mais en même temps, il s'avère que les médias coordonnent ces listes avec les dirigeants des structures américaines telles que le Peace Corps et l'USAID! On comprend maintenant pourquoi les hommes politiques mongols considérés comme "pro-russes" sont principalement inclus dans la liste dite "noire". En étant placés sur une telle liste "noire", ils ont déjà peu de chances d'être inclus dans le nombre de membres du parlement mongol...

Un autre exemple est le travail actif en Mongolie d’une autre ONG, qui œuvre avec les politiciens locaux (principalement avec les parlementaires) et leur circonscription ; cette ONG dépend de l'Institut républicain international (IRI), qui, en 2016, a été interdit en Russie en raison d'une ingérence flagrante dans les affaires intérieures des pays. Cette ONG organise régulièrement des voyages aux États-Unis pour des législateurs mongols et d'autres dirigeants politiques mongols de premier plan, ce qui pourrait raisonnablement être considéré comme un acte de corruption.

En outre, avec le soutien actif de l'ambassade des États-Unis en Mongolie, de la Fondation Soros, d'une secte religieuse telle que l'Église adventiste du septième jour, un certain nombre d'autres organisations opèrent aujourd'hui. À en juger par les états financiers, la Mongolie n'est pas épargnée, notamment par les structures américaines qui se font passer pour des ONG et agissent pour promouvoir la "démocratie à l'américaine". Compte tenu de ses chiffres importants pour une population modeste de trois millions d'habitants, la Mongolie aurait dû devenir depuis longtemps "un bastion mondial de la démocratie et de la prospérité", ce qui n'est toutefois pas clairement visible... Elle aurait dû atteindre les buts et objectifs qui lui ont été fixés, notamment dans le cadre de la confrontation avec la Russie et la Chine.

Afin d'éviter de devenir complètement contrôlée par l'influence étrangère, la Mongolie aurait dû adopter depuis longtemps une loi "sur les agents étrangers", comme l'ont d'ailleurs fait les États-Unis eux-mêmes, qui ont adopté la FARA (Foreign Agents Registration Act) dès 1938. D'ailleurs, non seulement aux États-Unis mais aussi dans de nombreux autres pays, les activités avec participation étrangère sont strictement contrôlées, notamment en Grande-Bretagne, en Israël, en Inde, en Allemagne et dans d'autres pays qui s'occupent de manière responsable de leur sécurité et de leur souveraineté politique.

En 2018, l'aspect militaire s'est ajouté à l'aspect politique et économique de la stratégie américaine envers la Mongolie. Oulan-Bator est désormais considéré comme un partenaire régional majeur de l'Initiative mondiale pour les opérations de paix, qui vise, comme son nom l’indique, à soutenir les opérations de maintien de la paix. La coopération entre les États-Unis et la Mongolie se met ainsi en place dans le cadre des opérations de maintien de la paix des Nations unies en Afrique et de l'OTAN en Afghanistan.

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Dans le cadre du programme de partenariat d'État américain, le personnel technique et d'ingénierie a renforcé la coopération entre la Garde de l'Alaska et l'armée mongole, notamment lors des exercices internationaux "In Search for Khan" et "Gobi Wolf" qui ont lieu chaque année en Mongolie.

L'attention croissante que Washington porte à la Mongolie et à ses relations avec ses deux voisins naturels, la Russie et la Chine, est démontrée par ce qui s'est passé en janvier de cette année: l'élargissement du personnel de l'ambassade des États-Unis à Oulan-Bator à 12 diplomates à la fois, dont 4 sont des spécialistes de la Russie et de la Chine. Deux autres employés de l'USAID sont arrivés en Mongolie l'été dernier.

Par conséquent, les habitants de la Mongolie ne devront pas se détendre dans les mois à venir, surtout à la veille des prochaines élections présidentielles mongoles qui se tiendront dans le pays au cours de l'été et pour lesquelles les États-Unis ont déjà commencé à préparer activement leur intervention, et pas seulement par le biais de l'option déjà testée consistant à utiliser les ONG et les médias contrôlés.

Source : New Eastern Outlook

lundi, 12 avril 2021

Le cœur de l'Asie espère la paix, la stabilité et la prospérité pour l'Afghanistan

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Le cœur de l'Asie espère la paix, la stabilité et la prospérité pour l'Afghanistan

Zamir Ahmed Awan

Ex: https://www.geopolitica.ru/it/article/

Le processus Heart of Asia-Istanbul (HoA-IP), établi le 2 novembre 2011 à Istanbul, en Turquie, est une initiative partagée par l'Afghanistan et la Turquie. Il s'agit d'une plate-forme pour une coopération régionale sincère et axée sur des résultats tangibles, qui place l'Afghanistan au centre de ses préoccupations, en reconnaissance tout simplement le fait qu'un Afghanistan sûr et stable est vital pour la prospérité de la région sise au cœur de l'Asie. La plateforme vise à relever les défis et les intérêts communs de l'Afghanistan et de ses voisins et partenaires régionaux. Heart of Asia comprend 15 pays participants, 17 pays de soutien et 12 organisations de soutien régionales et internationales. Les membres impliqués dans le processus sont la Russie, la Chine, l'Inde, le Pakistan, l'Afghanistan, l'Iran, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Turkménistan, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l'Azerbaïdjan, l'Ouzbékistan et la Turquie. L'objectif est de promouvoir la sécurité régionale et la coopération économique et politique, axée sur l'Afghanistan par le biais du dialogue et d'une série de mesures de confiance.

La neuvième conférence ministérielle "Heart of Asia - Istanbul Process" s'est tenue les 30 et 31 mars 2021 à Douchanbé, au Tadjikistan. L'envoyé spécial des États-Unis pour l'Afghanistan et des représentants des talibans ont assisté à la conférence.

L'Afghanistan souffre d'instabilité, de guerre et de troubles politiques depuis près de quatre décennies. Le pays a été gravement détruit, les infrastructures, la production d'énergie, l'industrie, l'agriculture, presque tous les secteurs économiques sont gravement endommagés. L'éducation, les soins de santé et la vie sociale sont presque inexistants. La souffrance du peuple afghan a atteint un point culminant et doit cesser immédiatement. Les Afghans ne sont pas le peuple d'un Dieu inférieur. Il existe un consensus total entre les parties prenantes et les nations régionales pour rétablir la paix et la stabilité en Afghanistan.

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L'Afghanistan est un voisin important et un pays frère du Pakistan avec des liens historiques, religieux et culturels forts; les deux nations possèdent des liens étroits et un destin commun. Aucune autre nation ne peut prétendre avoir des liens aussi immuables avec l'Afghanistan et donc être plus désireuse de paix et de progrès en Afghanistan que le Pakistan. En fait, le Pakistan a sacrifié 80.000 vies précieuses, subi de lourdes pertes économiques et des répercussions négatives sur le tissu social à cause de l'intolérance, de l'extrémisme, du terrorisme, de la culture des armes à feu et de la drogue, du trafic et de la contrebande, etc.

Le Pakistan est le premier pays à vouloir un Afghanistan pacifié, stable et prospère. Le Pakistan a toujours contribué à la paix en Afghanistan et a joué un rôle essentiel pour amener les talibans à la table des négociations à Doha. L'accord de paix entre les États-Unis et les talibans a été signé en février 2020 et constitue une réussite importante. Il est temps d'appliquer l'accord de paix. La mise en œuvre de l'accord est une garantie de paix et de stabilité durables.

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L'ancien président Trump a tenu sa promesse et a réduit le niveau des troupes à seulement 2500 avant de quitter son poste. Selon l'accord, les troupes restantes doivent être évacuées avant le 1er mai 2021. Toutefois, les déclarations sont contradictoires quant au retrait des troupes d'ici la date limite et une prolongation de six mois supplémentaires pourrait être proposée. Les Talibans ne sont pas disposés à accorder un quelconque délai supplémentaire et insistent pour appliquer l'accord à la lettre.

Dans son discours tenu au cœur de la conférence interministérielle asiatique, le ministre pakistanais des affaires étrangères a déclaré que "nous avons constamment mis en garde contre le rôle des fauteurs de troubles à l'intérieur et à l'extérieur de l'Afghanistan". En fait, il existe une résistance à la paix de la part de quelques factions à l'intérieur de l'Afghanistan, qui ne sont pas censées jouer un rôle dans les futurs arrangements politiques en Afghanistan et s'opposent donc à tout accord de paix qui se ferait sans eux. Quelques pays exploitaient l'instabilité de l'Afghanistan pour leurs propres intérêts et menaient des actions terroristes et de sabotage depuis le sol afghan jusqu'au Pakistan. Ils constituent certainement un obstacle au processus de paix en Afghanistan. La communauté internationale doit prendre note de ces facteurs et être vigilante pour les endiguer à temps.

Le ministre pakistanais des affaires étrangères a suggéré que nous devrions nous concentrer sur les points suivants :

- Consolider et renforcer les progrès réalisés au cours du processus de Doha.

- Préserver les investissements de la communauté internationale et les gains de développement qui en ont résulté au fil des ans.

- Assurer un retrait ordonné et responsable.

- Veiller à ce que la réduction de la violence et le cessez-le-feu soient réalisés le plus rapidement possible.

- Amener le processus mené par les Afghans, et dont ils sont les protagonistes spécifiques et autochtones, à un règlement politique durable.

- Obtenir l'engagement financier de la communauté internationale pour soutenir l'Afghanistan sur la voie d’un progrès post-conflit.

- Planifier la reconstruction et le développement économique à long terme de l'Afghanistan.

- Créer des facteurs d'attraction pour les réfugiés afghans afin qu'ils puissent rentrer chez eux dans la dignité et l'honneur grâce à un plan à ressources limitées doté de ressources adéquates.

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Le Pakistan a engagé un milliard de dollars pour le développement et la reconstruction de l'Afghanistan. Sur ce montant, environ 500 millions de dollars ont déjà été consacrés à des projets d'infrastructure et de renforcement des capacités du pays. Le Pakistan a instauré un nouveau régime de visas pour faciliter les voyages et, malgré le COVID-19, cinq postes frontières ont été ouverts pour promouvoir le commerce et le transit bilatéraux. Le Pakistan a également rendu le port de Gwadar opérationnel pour le trafic et le transit afghan.

Il est à espérer que la communauté internationale mettra en œuvre l'accord de paix, rétablira une paix permanente et résoudra la question une fois pour toutes.

Article original de Zamir Ahmed Awan :

https://www.geopolitica.ru/en/article/heart-asia-hopes-afghan-peace-stability-and-prosperity

vendredi, 09 avril 2021

Quo vadis Erdogan? Quo vadis Turquie?

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Quo vadis Erdogan? Quo vadis Turquie?

Irnerio Seminatore

L'affront à l'Europe pour la gifle diplomatique infligée à Mme von der Leyen est un bluff protocolaire sans fondement. Erdogan a appliqué avec froideur la règle bien connue du: «Ubi major, minor cessat». Selon les règles, il y a un seul représentant officiel de l'Union, le Président du Conseil Européen, ayant rang de Chef d’État et, comme tel, du droit de préséance dans les relations extérieures. En tant que Cheffe de l'exécutif, Mme von der Leyen a eu le traitement conforme au protocole. Où est il le problème? L'Ego de Madame est il supérieur aux institutions des 27? Le droit de préséance est il fondé sur les mérites que la présidente de la Commission a acquis dans la gestion catastrophique de la pandémie du Covid 19? Si l'unité de l'Europe s'imposera de l'extérieur, comme le remarqua avec lucidité Z. Brzezinski dans « le Grand Échiquier », vu l'essoufflement de l'idée et de l'idéal d'origine, sa prise en charge sera le lot d'un appareil bureaucratique lourd et éloigné de l'adhésion populaire. Dans ces conditions l'atout de cet élan nécessaire pourra-t-il venir d'un protocole institutionnel trahi, par l'abandon de la part de l'UE, de toute conception de l'histoire, de la puissance et de l'aliment démocratique du pouvoir? Sur ce plan la Turquie est le seul pays au monde qui occupe militairement, à Chypre, une portion de l'espace européen, qui opère par chantage vis à vis de l'Union Européenne, la menaçant d'ouvrir les vannes à grande échelle de l'immigration, contre l'extorsion de 6 milliard d'euros pour leur entretien au termes d'un pacte migratoire d'un effroyable cynisme; qui a soutenu le Djihad islamique militairement et tactiquement, qui n'hésite pas à modifier les équilibres politiques et territoriaux entre l’Azerbaïdjan et l'Arménie, et entre le Maréchal K.Haftar et le Gouvernement de Tripoli en Libye. C'est encore le pouvoir étatico-confessionnel qui aida militairement la Bosnie-Herzégovine au courant des guerres balkaniques et pendant la dissolution de la vieille Yougoslavie et ça a été l'aide de la Turquie, en soutien du Kosovo contre la Serbie et celle du Djihad contre les kurdes et les azéris, qui ont fait plier sans honneur les socio-démocrates européens. Erdogan est le « trouble jeu » de la Méditerranée dans ses prospections pétrolières en eaux territoriales grecques, qui joue au double jeu au sein de l'Otan, en achetant des systèmes d'armes à la Russie et en abattant des avions russes par des accidents « involontaires ». La Turquie c'est encore le pays, en mesure de déstabiliser irréversiblement l'Union Européenne, par le poids représentatifs qu'elle aurait au sein du Conseil Européen, dépassant le poids de l'Allemagne et c'est son orientation islamique et son sunnisme militant, qui représentent l'antagonisme historique des États-chrétiens de jadis, qui ferait d'elle le fossoyeur de l'empire de la « norme » d'Occident, après avoir été l'héritier de Mehemmet, fossoyeur de Byzance et de l'empire romain romain d'Orient. Quel sera le positionnement de la Turquie dans le scénario d'une nouvelle « guerre froide », technologique et stratégique et des défis globaux entre la Chine et les États-Unis?

Le monde d'aujourd'hui, multipolaire et planétaire, est fragmenté e difficile à gérer et tend à créer des tensions excentriques, qui défient tout à la fois la puissance établie et la puissance émergente. La réponse de Joe Biden, par la voie de Richard Haass et de Charles Kuchpchan du « Council on Forein Relations » a été un test classique du dialogue stratégique entre le grandes puissances. Ce modèle est celui du Congrès de Vienne, mais dans l'absense d'un pouvoir dominant et d'un principe de légitimité commun et partagé. Or, dans le contraste entre la nouvelle alliance des technocraties-démocratiques contre les technocraties-autocratiques, promues dans le but historique de donner de la stabilité au système, assuré jusqu’ici par les États-Unis, puissance prépondérante, l'avantage comparatif des États-Unis reste celui des alliances. « Quid boni » de l'association de la Turquie, comme facteur d'incertitude et de dissolution? Puisque la configuration des deux alliances dépendra de la qualité des associés et de la confiance qu'ils inspirent, quel message de politique globale Charles Michel et Mme U. von der Leyen sont ils aller proposer à Erdogan et symétriquement Borrel à Lavrov, dans la compétition qui se dessine et quel mélange entre légitimité et intérêts géopolitiques, qui rende « compatible » et donc viable, la participation de la Turquie à la coopération/confrontation du XXIème siècle? Le grand tribunal de l'histoire pourra-t-il convertir les condamnations à mort par pendaison, en démissions forcée de leurs fonctions, pour haute trahison de l'Europe, à Mme Merkel et à Mme von der Leyen?

(Ci-joint le texte "L'Union européenne, La Turquie et l'Eurasie" publié sur la "Revue Générale" belge N.11/12 de Décembre 2014)

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L'UNION EUROPÉENNE, LA TURQUIE ET L'EURASIE

Analyse géopolitique des deux hypothèses adhésion ou « partenariat privilégié » ?

Les relations entre l'Europe et la Turquie sont inscrites dans une géopolitique eurasienne, caractérisée par une triple métamorphose: de la géographie, de la puissance et des équilibres stratégiques. La première transformation concerne la masse continentale la plus importante du monde, celle de l'Eurasie, cœur géopolitique de l'Histoire ; la deuxième, le rôle accru des espaces océaniques ; la troisième, la stabilité stratégique qui, après la période de la bipolarité se commue en son contraire, l'instabilité, le déséquilibre et la fragmentation politique.

En revenant à la première transformation, celle-ci a pour objet le changement des paradigmes géopolitiques structurants qui imposent une nouvelle lecture du système international et donc un nouveau rapport entre le « Rimland » et le « Heartland ». Ce changement est fondamental. En effet dans le cadre de cette lecture, l'Europe et la Turquie appartiennent à des configurations géopolitiques distinctes : la Turquie fait partie du « Heartland », le « pivot des terres » ou encore « pivot géographique de l'Histoire » et l'Europe au « Rimland » planétaire, l'anneau des terres, qui va de la péninsule de Kamtchaka au Golfe Persique. Il en découle que la Turquie et l'Europe constituent deux entités géographiques aux projections diverses et que leurs stratégies sont déliées l'une de l'autre. Après l'effondrement de l'Empire soviétique, la Turquie retrouve son « espace vital » dans la masse centrale des continents, le « pivot des terres » où elle redécouvre ses sources linguistiques et son Histoire profonde, autrement dit, l'idéologisation du passé et les origines de l'Empire Ottoman. Selon cette lecture l'Europe se caractérise comme isthme occidental de l'Asie ou « Rimland » eurasien, car elle fait partie intégrante du « Rimland » planétaire, valorisé par le système maritime mondial et l'unité des océans. Le « Rimland » eurasien est dominé par les débouchés maritimes, le régime des eaux et les échanges par la voie des océans.

Pour les Etats européens de la bordure Atlantique après la fin des années 1990, le « paradigme géopolitique » dominant devient l'Eurasie à la place de l'Europe, qui fut le théâtre central du conflit Est-Ouest. Ainsi, le vieux pivot géographique du monde de Halford J. Mackinder se déplace vers le « pivot des mers », le « sealand » inter-océanique de l'Océan indien.

Dans ces nouvelles conditions, la politique d'élargissement de l'UE comme politique de stabilisation à la marge de la péninsule eurasienne perd de sa pertinence et montre sa précarité historique. Elle perd de son sens originel, qui était fondé sur une perspective d'intégration de l'Europe de l'Est et de la Russie. La politique d'élargissement à de nouveaux pays impose comme une loi du gouvernement politique, un noyau restreint de direction politique et d'abandon de toute politique de dilution du pouvoir.
Sous cet angle sont à adopter les alliances permanentes, les partenariats privilégiés et les coalitions ad hoc. Ces choix géopolitiques mettent en exergue la fragilité institutionnelle et politique de la construction européenne. En effet, les constantes géographiques et les legs de l'Histoire imposent aux fédérations en gestation l'impératif d'un pouvoir fort, sous peine de se dissoudre. L'UE doit éviter les dilutions successives aux marges extérieures du continent car elle doit contrer les déséquilibres qui en découlent à l'intérieur. Re-conceptualiser les paradigmes structurants du système international actuel c'est faire œuvre de lucidité politique, d'intuition stratégique et de perspective historique.

Ainsi vis-à-vis de la Turquie, l'approche en termes de « partenariat privilégié » découle de préoccupations réalistes, de souci d'autonomie et de convergence d'intérêts. La vocation géopolitique de la Turquie est continentale et consiste à renouer avec son passé. Son premier objectif demeure une politique de stabilisation autour de la Mer Noire, du Caucase du Sud, de la Mer Caspienne et de l'Asie Centrale, et cela en accord avec l'Union Européenne. En revanche, l'approche globale de l'Europe s'inscrit dans une perspective à trois volets, intercontinental, océanique et identitaire :

- La perspective intercontinentale inclut l'espace eurasien et la dimension africaine ;

- La perspective inter-océanique se définit par un réseau de bases, d'escales et de points clés maritimes, découlant des accords avec les pays d'Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP), qui font de l'Europe, ancienne puissance coloniale, un acteur géostratégique mondial ;

- La perspective d'ordre identitaire pousse à la distinction entre l'Europe et l'Amérique et donc à la définition politique et culturelle de deux Occidents, un Occident européen et un Occident américain.

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Or re-conceptualiser la politique d'élargissement et de voisinage, c'est tout d'abord reformuler les paradigmes structurants de l'ordre international, ce qui implique l'identification du pivot stratégique de la planète et de l'acteur ou des acteurs qui se disputent son contrôle. Cette reconfiguration permet de définir les régions décisives de rivalité mondiale et a au-delà, les grands enjeux qui ont scandé les affrontements décisifs de l'humanité. Au XXIème siècle la bataille décisive pour l'Hégémonie et pour le leadership mondial se fera en Eurasie, entre la puissance extérieure du cœur géopolitique du monde et l'acteur prééminent de la masse continentale dominante. Elle se fera sur le front marginal des continents (façades subcontinentales et péninsulaires) et de ce fait sur les rivages, les littoraux et les routes maritimes intercontinentales du « Rimland » mondial. C'est la raison pour laquelle l'Europe, pour définir une stratégie unitaire dans le monde, devra valoriser prioritairement l'approche inter-océanique (Océans Atlantique, Pacifique et Indien) et insérer le projet d'Union des pays riverains de la Méditerranée, du Proche et Moyen-Orient et du Golfe, dans une perspective continentale (Mer Noire, Caucase du Sud et Asie Centrale). La Turquie et le plateau iranien font partie de cette deuxième perspective, principalement continentale. Pour l'Europe occidentale et pour la Turquie, la géopolitique décisive se précisera par le choix que la première fera de sa relation historique avec la Fédération de Russie. Ce choix de long terme est historique et sera largement déterminé par trois acteurs essentiels, l'Allemagne, les Etats-Unis et la Chine.

A la périphérie occidentale des bouleversements de l'échiquier eurasien, l'Europe et la Turquie font la politique de leur géographie. La Turquie accroît son influence vers les terres d'Asie Centrale et en direction du Golfe et exerce un équilibre de pouvoir entre la Russie, pivot de l'Eurasie et l'Océan Indien, cœur des masses océaniques. Dans le Caucase, elle influe sur le containment de la Russie et de l'Iran. En Méditerranée et dans le Golfe, elle est serrée entre Israël et l'Egypte, qui a renoué avec Moscou. Dans cette même région, les Kurdes, alliés d’Israël, effectuent une percée militaire vers les puits de pétrole et repoussent l'embrasement du Califat et de l'Etat islamique, qui s'élargit à ses portes.

Si la bipolarité avait enfermé l’Europe dans la partie occidentale du continent, la nouvelle phase de l’histoire restitue à l’Europe son passé et sa diversité lointains. L’élargissement de l’UE et ses perspectives lui permettent de prendre à revers les puissances terrestres euroasiatiques par l’étendue de la projection des forces que justifie sa puissance navale et péninsulaire. Cette projection est rendue possible par l’accès aux zones côtières de la Méditerranée, de la mer Noire et de la Caspienne, et à celle du Golfe, à l’océan Indien et à l’Asie du Sud.. En survol et sur l'échiquier eurasien, l'Europe est un joueur incomplet et imparfait tandis que les Etats-Unis sont un arbitre global, un pivot géopolitique clé et un acteur dominant. 

Les limites de l'Europe et les capacités d'absorption de l'UE

Pour ce qui est des « frontières extérieures » de l’Europe, elles sont devenues un sujet d’actualité et d’interrogation institutionnelle, à partir de la décision du Conseil du 17 décembre 2004 d’ouvrir les négociations d’adhésion avec la Turquie.
La crainte d’une Union qui ne connaît plus de limites, ni à l’Est ni au Sud-Est du continent exige la définition d’un cadre organisateur général des relations extérieures de l’UE. Ainsi, deux dimensions problématiques sont concernées, une, de nature institutionnelle et, l’autre, de nature sécuritaire.

- La première est liée aux « capacités d’absorption » de l’Union Européenne, et concerne le poids et l’équilibre institutionnel au sein du Conseil des ministres de l’Union, mais aussi les capacités budgétaires et les politiques de solidarité et de cohésion.
- La deuxième se réfère aux relations de proximité, les Balkans occidentaux, zone à très forte instabilité politique et à haut potentiel de conflits et à la présence de ressources et de revendications territoriales, aiguisant les crises latentes ou gelées.

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La réorganisation des partenariats actifs des pays du Sud/Sud-Est de l’Europe constitue la base de lancement de la part de l'UE d'un « pacte de stabilité du Caucase du Sud et de la grande mer Noire », comme concept organisateur et cadre géopolitique de la réorientation régionale en matière de sécurité.

Ainsi un meilleur accès aux ressources énergétiques de l’Asie Centrale influencera le vent de libéralisation et de pluralisme politique des pays ex-soviétiques. Dans la logique de leur intérêts bien compris, cela devrait favoriser le retour de l’Europe dans le « grand jeu » qui est mené en Asie Centrale et dans la bordure des « Balkans eurasiens »1, par les États-Unis, la Chine, le Pakistan et l’Inde.

Cette réorientation du processus d’élargissement comporte une transformation de l’équation stratégique, du Caucase à l’Asie centrale et du Heartland, au golfe Persique, incluant la Turquie. 

Projection de l’UE vers le Caucase et l’Asie centrale

La projection de l’Union Européenne et de la Turquie vers le Caucase et l’Asie centrale pourrait répondre à une série d’objectifs :
- fixer les limites de l’UE, donc des demandes d’adhésion recevables ;
- faire de l’Europe un partenaire influent dans une politique mondiale redéfinie ;
- favoriser le dialogue et la planification, par l’identification des défis à affronter collectivement (détérioration de l’environnement, surpopulation, fanatismes, pandémies, catastrophes naturelles) ;
- fixer un agenda de sécurité planétaire pour le XXIe siècle, 

L'Union Européenne, les Etats-Unis et la Turquie

L'objectif commun de l'UE et des États-Unis dans le monde est la gestion d'un système maîtrisable et d'une structure de coopération géopolitique qui s'oppose à l'anarchie – exigeant une coopération étroite et un partage des responsabilités. Au-delà de la région euro-atlantique qui trouve ses frontières géographiques dans les tracés de la géopolitique russe établie au XVIIIème siècle, la disparité et le pluralisme des intérêts et des valeurs ne permettent pas l'intime association du leadership cooptatif et d'une hégémonie démocratique, propre à l'espace euro-atlantique.

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Ces considérations expliquent la non-recevabilité de la demande d'adhésion de la Turquie à l'UE. La Turquie appartient à l'extérieur de ce tracé continental, ce qui lui impose une politique étrangère et de sécurité dictée par sa position de carrefour à la croisée de trois continents.

La géopolitique du plateau turc dictée par la fonction de jonction eurasienne interdit une vision stratégique commune à l'Europe, mais justifie en revanche celle d'un « partenariat privilégié » aux contenus et formes variables.

La Turquie entre intégration et conflit

La Turquie est placée à mi-chemin entre deux espaces, d'intégration et de pacification relatives propres de l'Europe Occidentale et de revendications d'autonomie et d'indépendance, circonscrits par la région du Moyen et Proche Orient, du Golfe et de la Méditerranée Orientale.

La géopolitique suggère à la Turquie une stratégie eurasienne, enracinée dans son Histoire.

En revanche, l'Europe occidentale est poussée à concevoir une stratégie globale de projection de puissance en tant que péninsule de la masse continentale.

Peut-il y avoir, dans cette antinomie, un avenir commun entre l'UE et la Turquie transcendant les déterminismes de la géographie et la crise des négociations bilatérales, depuis l'acceptation du statut de candidat à l'adhésion en 1999 ? Sur quels sujets, de politique intérieure et internationale, peuvent-ils se reporter leurs objectifs communs ? Sur quelles conceptions de la sécurité, régionale et mondiale et sur quels vulnérabilités et défis ? Y a-t-il une convergence lisible en matière de régime politique, ou même en matière de croissance et de conception de la relance économique, sur lesquelles divergent par ailleurs les deux principaux pays européens, la France et l'Allemagne ?

L'ambiguïté stratégique de l'UE

Les ambiguïtés européennes inhérentes aux « limites » de l'Europe sont une cause de tension de l'UE avec la Russie, à propos des pays du Partenariat Oriental et avec la Turquie, en ce qui concerne le Sud-Est du continent. Ces ambiguïtés posent un premier problème, consistant à savoir si les États-Unis, la Russie et la Chine sont prêts à reconnaître à l'Europe un rôle de parité et donc de partenariat. Il faudrait évidemment, pour se voir reconnaître un tel rôle, que l´Europe retrouve une vitalité démographique et économique qui lui font défaut et se dote des moyens, y compris militaires, de ses ambitions (sans oublier le fameux numéro de téléphone réclamé par M. Kissinger !)

En deuxième lieu, il s'agit de savoir si l'Europe aura à l'avenir une identité propre sur le plan politique et militaire, avant de poursuivre les élargissements qui disloquent son centre de gravité politique.

Enfin, il s'agira de voir si l'UE pourra s'accommoder des conceptions françaises concernant la distribution des pouvoirs au sein des institutions transatlantiques ou à l'inverse, si elle se pliera au leadership allemand, soutenu par les États-Unis.

Les conséquences régionales de la crise ukrainienne

Les querelles continentales sur les issues de la crise ukrainienne, le rôle de négociateur incontournable de la part de l'Allemagne vis-à-vis de la Russie et la présence ultime des États-Unis sur le continent, dans la Mer Noire et dans la Caspienne, influent sur la nature des relations entre l'UE et la Turquie.

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La nouvelle centralité de l'Allemagne en Europe après l'effondrement de la bipolarité, ne lui requiert plus d'être le rempart historique contre l'Est, exercé pendant la longue période médiévale et poursuivi jusqu'en 1945, rôle qui lui a attribué sur le continent la fonction conjointe de créateur d'ordre et d'hégémon.

Comme l'a récemment déclaré Henry Kissinger, ancien Secrétaire d'Etat américain, « l'Allemagne est condamnée à prendre plus de responsabilités » dans les affaires du monde »2. Elle s'affirme sur la scène diplomatique et devient la clé de l'entrée des pays des Balkans occidentaux dans l'Union (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine, Monténégro, Serbie), jouant également l'intermédiaire entre V. Poutine et P. Porochenko.
Ainsi, la crise ukrainienne pose le problème de l'équilibre continental avec la Russie et donc les différentes perspectives d'équilibre euro-russe, au vue des deux lectures nationales de la stratégie européenne, française et allemande.

En effet, l'adhésion de la Turquie à l'UE perturberait non seulement les relations franco-allemandes en Europe, mais également les relations bilatérales franco- et germano-russes, influant directement sur les ambitions européennes dans leur ensemble, autrement dit sur le projet d'Union comme dessein d'ordre politique continental.

Le projet européen et les tensions extérieures

Par ailleurs, le projet européen, bien que soutenu par une dynamique historique et politique propre, comporte trois tensions extérieures : une venant de la Russie, la deuxième de l'Amérique et la troisième du Moyen-Orient, du Golfe et de la Méditerranée. L’Europe ne pourra se réaliser sous l'égide exclusive de l'Allemagne, ni sur une hostilité ou une nouvelle coalition contre elle, car ces dilemmes imposeraient des choix difficiles aux États-Unis et porteraient atteinte aux ambitions de la France sur la spécificité de son rôle international.

La Turquie, la « question russe » et le déséquilibre stratégique dans le Sud-Est du continent

Ainsi la crise ukrainienne et l'annexion de la Crimée ont remis à l'ordre du jour la « question russe » (appelée autrefois la « question d'Orient ») et donc le contrôle de la Mer Noire et des détroits du Bosphore, bref le rôle de la Turquie et celui antinomique des États-Unis sur la porte d'accès occidentale à l'Eurasie, où se joue le sort du monde.

La déstabilisation de l'Ukraine représente une distorsion géopolitique dont les répercussions en Méditerranée orientale ne tarderont pas à se faire sentir.

Il serait hasardeux voire erroné de soutenir que l'UE comme ensemble post-national pourrait trouver un rééquilibrage avec l'adhésion de la Turquie et dans une implication conséquente dans la zone de turbulence du Proche et Moyen-Orient et du Golfe.

L'Europe, la Turquie, la Russie, les États-Unis et l'Eurasie

Une partie délicate se joue entre l'Europe, les États-Unis et la Russie, depuis la chute de l'Union Soviétique, pour le contrôle de l'Eurasie. Cette partie concerne tout aussi bien des acteurs pivots régionaux comme l'Ukraine, l'Azerbaïdjan, la Turquie et l'Iran, que des acteurs géostratégiques de taille : la Russie, l'Inde, le Japon et l'Indonésie.

Le rôle d'arbitre de ce « jeu » est assuré par les États-Unis, puissance extérieure au grand échiquier de l'Eurasie, qui essaient de réduire l'influence de la Russie par la constitution d'un axe Tachkent – Bakou, Tiblissi – Kiev, et d'un corridor énergétique Bakou – Ceyhan permettant l'exportation d'hydrocarbures de la Mer Caspienne, par l'évitement du transit à travers la Russie.

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La politique de l'UE vis-à-vis de la demande d'adhésion de la Turquie a consisté à repousser son entrée dans l'Union, car l'adhésion ferait de celle-ci un joueur équivalent à l'Allemagne en termes de représentation, de décision et de souveraineté partagée au sein du Conseil et de Parlement Européens3. Cela bouleverserait la logique profonde de l'Union, dont le projet de réconciliation concerne des États européens et repose sur une communauté d'origine, la chrétienté et l'héritage de Rome (primauté du droit, équilibre des pouvoirs et séparation augustinienne du spirituel et du politique), tradition reprise ensuite par le Saint-Empire Romain Germanique. Cette adhésion serait porteuse d'un double paradoxe : elle ferait d'un État extra-européen un des États les plus importants de l'Union et de la « communitas christiana », une communauté  musulmane de confession sunnite et islamo-conservatrice, provoquant un changement stratégique fondamental vis-à-vis du reste du monde.

L'entrée de la Turquie dans l'UE aurait également pour effet de rabaisser le rôle de la France et d'associer l'Europe à un partenariat cooptatif avec l'Amérique, renforçant le pouvoir de celle-ci pour toute entreprise d'influence et de domination extérieure à caractère global.

En termes géopolitiques, la Turquie est inscrite dans l'espace des « Balkans eurasiens », aux problèmes ethniques et culturels d'une très grande complexité. Ces problèmes ont été aggravés en Ukraine, Syrie, Iran, dans le Golfe, en Afghanistan et en Asie Centrale dans le but d'affaiblir la Russie, par une politique de roll back et au sein de l'Union Européenne, par l’absence d'un stratégie internationale lisible. Cet affaiblissement de l'UE demeure sans solution immédiate dans la région qui va de la Géorgie à la Moldavie, Transnistrie et Roumanie, et s'ajoute comme frein stratégique et financier à l'adhésion de la République turque. A ses portes, l'éventuel Etat du Kurdistan représente un danger pour la stabilité politique du gouvernement islamo-conservateur et pour la cohésion nationale turque. L'ouverture vers les Etats arabes, consécutive à la « rupture » diplomatique du Ministre des Affaires Etrangères, A. Davutoglu, et résumée par la formule « zéro ennemi» (2000) a inversé la politique nationaliste antérieure.

Dans ces conditions, les revirements de la politique étrangère de la Turquie ne peuvent figurer comme des éléments de stabilisation régionale, particulièrement nécessaire, après les révoltes arabes et le tournant pris par celles-ci en Syrie, Irak et Egypte.

Les dirigeants turcs n'ont pas pris la mesure des changements intervenus dans le monde et en particulier au Grand Moyen-Orient, au Golfe, en Méditerranée et en Afrique sub-saharienne. Ce n'est plus l'Etat-nation, post-colonial, faible, vulnérable ou en déliquescence, qui demeure la structure de régulation d'ensembles sociaux disparates mais les religions radicalisées et la violence obscurantiste des petites sociétés prémodernes, djihadistes ou guerrières, affirmant leurs souverainetés par le Califat, le nihilisme et le chaos. Dans ces conditions, les dirigeants turcs ont appris qu'il n'y a plus d'interlocuteurs fiables, identifiés et légitimes avec qui négocier.

Les États-Unis et le Grand Echiquier

Les États-Unis, sortis gagnants de la Guerre Froide, maîtrisent de moins en moins

- un système international devenu non seulement multipolaire mais polycentrique et

- les zones de non-droit.

Ils ont besoin de réassurer leurs alliés de l'OTAN pour dissiper les doutes du déclin et de l'incapacité du Président Obama à jouer le rôle de leader de l'Occident. L'exercice de cette nouvelle version de l'Empire, déterritorialisé et en réseau, a cependant besoin de se déployer dans l'espace physique et de gouverner des hommes, selon les régimes politiques qui correspondent à leurs traditions anciennes, étrangères à l'idée d'Europe et à celles d’État et de démocratie.

Ainsi, la première contradiction de la gouvernance mondiale est qu'elle ne peut s'exercer ni dans le cadre de la démocratie représentative, ni dans le respect des convictions des minorités religieuses et donc dans les formes de la laïcité occidentale. En effet, le rejet de la séparation augustinienne du domaine temporel et spirituel, que l'intégrisme djihadiste exècre et combat, impose l'apostasie et la fidélité à une seule divinité, au prix de massacres et de barbaries d'un autre âge et donc l'obéissance aveugle à un seul régime : celui du Califat, qui désinstitutionnalise l’État-moderne, issu du Traité de Westphalie (1648).

L'UE et les trois options de politique étrangère de la Turquie

Si, comme le remarque avec lucidité Z. Brzezinski dans Le Grand Echiquier, « l'unification européenne apparaît de plus en plus comme un processus qui s'impose de l'extérieur et pas comme un idéal auquel on croit » et si l'idée européenne a été prise en charge par un appareil bureaucratique lourd et éloigné de l'adhésion populaire, de telle sorte que l'Union Européenne donne l'impression d'un conglomérat de soLciétés affectées par un malaise social chronique, quelle impulsion la Turquie peut-elle donner à un organisme qui a perdu son élan intérieur ?

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A la chute de l'empire soviétique dans les années 1990, la Turquie, qui est l'un des pivots géopolitiques clés de l'Eurasie et dispose d'atouts dépassant les conditionnalités léguées par la géographie, a tenté de redéfinir son identité et sa cohésion nationales.

Parmi les trois options qui se sont offertes à sa classe dirigeante:
- l'adhésion à l'Union Européenne, dans le but de devenir un État occidental laïc et moderne, suivant en cela l'héritage d'Atatürk ;

- l'orientation islamiste modérée, prétendant à une conciliation entre Islam et démocratie et ayant comme corrélat l'ouverture vers les autres pays arabes de la région dans le but de créer une zone de stabilité dans la région, cette option s'est traduite par une rupture stratégique. Cette option « zéro ennemi » (de Davutoglu 2000) s'est traduite par une rupture stratégique, prenant la forme d'un appui à l'opposition islamiste de Bashar Al-Assad, soutenu par la Russie et l'Iran et balayant les ambitions de stabilité régionale, mise à mal par les crises successives des pays arabes ;

- le néo-nationalisme, suggéré par la grande histoire ottomane, lui faisant découvrir une nouvelle mission envers les peuples turcophones et musulmans de la Mer Caspienne et de l'Asie Centrale.

Ces trois orientations, aux axes stratégiques divergents, ont introduit une série d'incertitudes dans la politique étrangère de la Turquie. En effet, elles l'ont engluée :
- dans les conflits ethniques et religieux qui minent la région, cumulant les difficultés et provoquant l'exode de populations Kurdo- turques (soit 20 % de la population à l'Est du pays). Ces derniers réclament l'indépendance nationale dans une lutte qui les engage à côté des Kurdes irakiens et syriens.

- dans des aventures contre-productives en Méditerranée, avec l'épisode de la flottille de militants pro-palestiniens envoyée à Gaza dans le but de rompre le blocus israélien, ce qui a eu pour effet de rapprocher Israël des Kurdes, de la Grèce et de Chypre.
dans le refus d'aider à la résolution du conflit gelé avec l'Azerbaïdjan, ce qui a poussé l'Arménie à rejoindre le projet eurasiatique de Moscou.

Dans un contexte international en pleine métamorphose, l'hostilité de l'Iran à l'égard des États-Unis et de l'Occident a incité Téhéran à adopter une politique plus accommodante vis-à-vis du Kremlin, autre adversaire historique, tandis que la politique étrangère de la Turquie, leader potentiel d'une communauté turcophone eurasienne imprécise et mal définie, s'est tournée vers l'Asie Centrale.

Propositions pour un « Partenariat Privilégié » entre l'UE et la Turquie

L'idée d'adopter un « partenariat privilégié » comme entente stratégique réfléchie entre l'UE et la Turquie est fondée sur série d'évidences ayant pour base de nouveaux paradigmes:
- l'Eurasie à la place de l'Europe
- l'anarchie internationale au lieu de l'intégration
- la définition des intérêts vitaux et donc une politique de sécurité et de défense au lieu de l'idéologisation des valeurs (la démocratie et les droits de l'Homme)
- le passage probable d'une « logique de négociation » permanente » entre Etats européens à une phase d'équilibres de compétition ou de chacun pour soi.

Si la tâche principale de l’UE a été le développement étendu de la stabilité internationale qui constitue le cadre conceptuel de l’intégration du continent le prolongement de cette responsabilité dans la région du plateau turc, du Caucase du Sud et de la grande mer Noire, lui permet d’atteindre un niveau de responsabilités politiques qui dépassent la sphère régionale et atteignent la stabilité mondiale.

En particulier, dans la zone visée aucun des grands partenaires régionaux n’a les moyens, ni dispose d’un consensus stratégique lui permettant de prétendre à la prééminence régionale.

La signature de partenariats privilégiés et actifs, avec les pays ayant choisi le régime qui assure au mieux leur vocation au changement politique et à l’ouverture internationale, est la seule solution compatible avec le maintien du projet européen et la préservation de son message. C’est à partir de cette perspective commune à l'UE et à la Turquie et guère d’une dangereuse dilution de l’Europe, que peut s'établir une entente stratégique.

Au niveau du système international, la gestion des relations extérieures et les retournements des situations imposent à l’UE d’avoir une personnalité politique forte, une structure de décision efficace et des « limites extérieures » qui ne demeurent une source de perceptions erronées. Ceci exige une vision réaliste du monde, car la coexistence de la paix et de la guerre est toujours immanente, la dialectique des antagonismes toujours à l’œuvre et la conscience de l’hétérogénéité du monde toujours là, pour prouver que les individus et les peuples n’obéissent pas aux mêmes conceptions du juste et de l’injuste, de démocratie et de liberté et que la diversité des régimes politiques et des corps sociaux engendre différents types d’inégalités, d’inimitiés et de conflits et avec ceux-ci des génocides et des guerres.

Notes

1 Les « Balkans eurasiens » constituent, selon Brzezinski, une mosaïque ethnique, le cœur d’une vaste « zone de pouvoir vacant » et d’instabilité interne. Ils regroupent neuf pays : le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Géorgie et l’Afghanistan. On peut y inclure la Turquie et l’Iran (voir carte en annexe).

2 Extrait du journal Le Monde 26 août 2014

dimanche, 14 mars 2021

Le triangle Chine-Inde-Pakistan : enfin la détente ?

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Vladimir Terehov :

Le triangle Chine-Inde-Pakistan : enfin la détente ?

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La conversation téléphonique qui eut lieu le 25 février 2021 entre les ministres des Affaires étrangères de l'Inde et de la Chine (Subrahmanyam Jaishankar et Wang Yi) fut tout à fait remarquable quant à la manière d’évaluer le jeu politique dans la région indo-pacifique et dans le monde en général. Pour la première fois depuis septembre dernier, lorsque les mêmes ministres s'étaient rencontrés à Moscou à l'occasion du prochain forum ministériel des États membres de l'OCS, les deux géants asiatiques ont eu un contact direct au niveau gouvernemental.

Ma prédiction, annonçant la fin d'un autre cycle de détérioration des relations sino-indiennes, semble heureusement se confirmer. Jusqu'à présent, nous pouvons prudemment espérer leur amélioration ultérieure, car ainsi les "forces extérieures" ne pourront pas, une fois de plus, se réchauffer cyniquement les mains au feu qu’elles auront allumé chez autrui.

Entre-temps, les initiateurs du projet Quad (composé de l'Australie, de l'Inde, des États-Unis et du Japon), dont la dernière conférence ministérielle régulière s'est tenue le 18 février, nourrissent des espoirs non dissimulés quant à la possibilité prochaine d’une confrontation sino-indienne. Le Quad est la pâte à partir de laquelle la tarte de l'OTAN asiatique est censée être cuite. Cette dernière devrait remplacer l'inutile "OTAN tout court", c'est-à-dire un dinosaure politique qui a dépassé depuis longtemps le temps qui lui était imparti dans l'histoire.

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Un commentaire paru dans le journal chinois Global Times décrit la conversation entre Subrahmanyam Jaishankar et Wang Yi comme "un signal de la fin de la confrontation (sino-indienne) et une intention commune de rétablir des liens bilatéraux". Il s'agit de sortir enfin de l'impasse dans les négociations pluriannuelles entre les délégations des deux pays pour résoudre le conflit au Ladakh, qui a été dans sa phase la plus dangereuse depuis des décennies.

Le Global Times note que le désaccord sur la frontière subsiste et rapporte (en se référant à une "source interne à l'Inde") que, lors d'une conversation téléphonique, les ministres ont convenu "de ne pas permettre au dit désaccord de déboucher sur de graves différends".

Une telle interprétation de la conversation est cohérente avec le rapport officiel du ministère chinois des affaires étrangères (qui a attiré l'attention sur l'affirmation de Wang Yi selon laquelle les relations entre l'Inde et la Chine ne se limitent pas aux questions frontalières et que des efforts conjoints pour les améliorer davantage et créer un climat de "coopération pragmatique" sont tout à fait possibles.

Notez également les autres signaux positifs que Pékin envoie à Delhi. En particulier, comment a été présenté au public (pour la première fois après des mois de silence) un témoignage vidéo sur l'un des incidents survenus l'été dernier dans la région montagneuse où se déroule le conflit frontalier et sur la cérémonie funéraire des quatre gardes-frontières chinois qui ont alors trouvé la mort.

Lors d'une conférence de presse le 22 février, un porte-parole officiel du ministère chinois des affaires étrangères a déclaré son "soutien à l'Inde" en tant qu'hôte du prochain sommet des BRICS et sa "volonté de travailler avec elle" dans divers domaines abordés par le forum.

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Récemment, dans la rhétorique officielle qui accompagne le vieux conflit du Ladakh, on ne peut s'empêcher de déceler des signes de la prise de conscience par Pékin de son rôle particulier de deuxième puissance mondiale. Sa politique étrangère ne peut être prise en otage par des incidents relativement mineurs. Après tout, il ne s'agit pas de lutter contre l'Inde, mais pour elle. Pendant ce temps, sur la scène internationale, il est facile de voir, une fois encore, ceux qui ne sont pas du tout intéressés par le succès de ce type de lutte pour l’apaisement des tensions en Asie.

À cet égard, le vecteur de transformation de la propre politique étrangère de l'Inde, où il existe un très large éventail d'opinions sur la question des relations avec la RPC, revêt une importance cruciale.

Le même rapport du ministère chinois des Affaires étrangères sur le contenu de la conversation téléphonique, dont question, note que S. Jaishankar a fait référence au "consensus atteint à Moscou", qui a prédéterminé le succès des négociations ultérieures des délégations militaires des deux parties engagées dans le conflit. Jaishankar a également exprimé la volonté de son pays de "prendre en compte le développement à long terme des relations avec la Chine ... et de les remettre sur les rails".

Quant à la presse indienne, ses commentaires sur l'importance de la conversation entre les deux ministres, sur les résultats du dernier (et 10ème) cycle de négociations visant à résoudre le conflit au Ladakh et sur l'état général de la situation sur l'ensemble des frontières communes (qui s'étendent sur environ 3 500 km) sont généralement plus modérés que ceux des médias de la RPC. En particulier, citant des sources du commandement des forces terrestres, l'APL parle de la modernisation des infrastructures frontalières près des États indiens du nord-est, Arunachal Pradesh et Sikkim.

En utilisant des informations "provenant de sources gouvernementales", on suggére que le sujet d'une éventuelle visite du dirigeant chinois Xi Jinping en Inde en relation avec le sommet (prévu) des BRICS, ne soit pas encore à l’ordre du jour. Puisque rien n'est encore clair sur la date de l'événement lui-même, en raison de l’épidémie de SRAS-CoV-2.

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Des signaux tout aussi contradictoires ont été notés sur la question d'un éventuel revirement de l'Inde (suite aux très récentes tentatives américaines, qui sont similaires à celles de la période Trump-Pompeo). Ce revirement viserait à comprimer de manière globale le champ des relations commerciales et économiques avec la RPC. Mais il est tout de même important que le sujet soit au moins discuté.

L'apaisement des tensions dans les relations sino-indiennes ne pouvait qu'avoir un effet positif sur l'état des relations de l'Inde avec le Pakistan, l'allié le plus proche de la Chine. Comme il y a quatre ans, une autre initiative de paix pakistanaise a été menée par les militaires, qui ont longtemps été à l'étroit derrière les autorités "civiles" officielles. Cela, une fois de plus, est sans aucun doute un facteur positif dans le contexte des réalités pakistanaises, comme d'ailleurs pour un certain nombre d'autres pays "en développement".

Le 2 février, le commandant des forces terrestres, le général Qamar Javed Bajwa, a déclaré que "le moment est venu de tendre une main pour que la paix s’installe dans toutes les directions". Il n'est pas indifférent de noter le moment choisi pour ladite déclaration. Premièrement, le Pakistan se débat dans un nouveau stade de détérioration de sa situation politique interne, qui mérite toutefois un examen séparé.

Deuxièmement, cela fait maintenant deux ans que le dernier conflit armé sérieux avec l'Inde a éclaté après une attaque terroriste sauvage au Jammu-et-Cachemire, qui avait incité le même général Qamar Javed Bajwa à formuler des remarques très dures contre l'Inde. En fait, divers aspects de la situation dans cet État ont été au centre du conflit entre le Pakistan et l'Inde depuis l'indépendance des deux pays à la fin des années 1940.

Il est désormais prouvé que la déclaration de Qamar Javed Bajwa n'était pas spontanée, mais qu'elle était le résultat de négociations menées par des représentants des deux pays "à huis clos" au cours des mois précédents. Il s'agissait essentiellement d'un processus unifié visant à atténuer les tensions aiguës dans les relations de l'Inde avec ses deux principaux adversaires. Quant au Pakistan, le 24 février, un accord a été signé avec son représentant militaire afin d'éviter de nouveaux affrontements chauds sur la ligne dite de contrôle effectif, qui sépare les deux pays dans la région du Jammu-et-Cachemire.

Notons une circonstance importante qui semble avoir largement contribué à l'ajustement de la ligne de conduite de l'Inde vis-à-vis de ces deux pays opposants. Il s'agit d'un autre pas vers le développement du problème des droits de l'homme en relation avec la situation dans ce même état de Jammu et Cachemire. Dans la seconde moitié du mois de février, l'Inde a dû accepter pour la deuxième fois un voyage "d'inspection" dans cet État par un groupe de représentants d'ambassades étrangères (occidentales pour la plupart) en Inde.

Les "activistes des droits de l'homme" professionnels ne dorment pas non plus. Surtout ceux de l'ONU. Le gouvernement indien a dû une fois de plus réprimander publiquement ces bureaux bruyants, qui mettent leur nez là où leur maître (américain) actuel, toujours en coulisse, le marchand de vent mondial, leur dit de le faire. La liste des "marchandises", proposées par ces bureaux, est dominée par des contrefaçons portant les étiquettes "liberté", "démocratie" et "droits de l'homme".

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La détente imminente dans le triangle Chine-Inde-Pakistan est importante en soi, car elle concerne trois pays dotés de l'arme nucléaire et représentant une population totale d'environ 3 milliards de personnes. Les deux premiers ont été le moteur de l'activité économique mondiale ces dernières années.

Mais le fait que cette détente réduise la marge de manœuvre des escrocs mondialistes habituels, en particulier de ceux qui se sont récemment arrogés l'autorité de la "première puissance mondiale", n'est pas le point le moins important.

Vladimir Terehov, expert des questions de la région Asie-Pacifique, en exclusivité pour le magazine en ligne "New Eastern Outlook".

mardi, 09 mars 2021

La Sibérie, ventre mou de la Russie?

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La Sibérie, ventre mou de la Russie?

Par Tommaso Minotti

http://osservatorioglobalizzazione.it/

77% du territoire russe est formé par une Sibérie sans réelles frontières. Dans cette région inhospitalière, où l'on ne compte que trois habitants au kilomètre carré, se concentrent 70 % des ressources pétrolières et gazières de la Fédération de Russie. Cela fait de la Sibérie une région stratégiquement importante pour Moscou. Le problème est que de plus en plus de Sibériens se sentent exclus des accords commerciaux lucratifs que la Russie et la Chine scellent dans la région. Ce sentiment provoque du ressentiment, surtout envers Moscou, qui est considérée comme une force étrangère, capable seulement d'exploiter la région sans rien donner en retour. Et c'est dans ce contexte potentiellement dangereux pour l'intégrité territoriale et le bien-être économique de la Russie que se développent les pulsions régionalistes, déjà présentes dans l'histoire mais restées longtemps en sommeil.

Contexte historique : quand la Sibérie ne se considérait pas comme russe

Déjà à l'époque tsariste, il y a eu des dérives séparatistes et régionalistes de la part d'éléments de la haute société sibérienne. Le premier d'entre ces contestataires fut Nikolaï Novikov, qui a émis une théorie sur une Sibérie indépendante dès 1838. En 1863, il y a eu une tentative de rendre cette immense région autonome, mais elle a été réprimée. Les principaux théoriciens de cette expérience, certes irréaliste, ont été avant tout Afanasy Shchapov, mais aussi Potanine et Yandritsov. Le premier, surtout, était le principal théoricien de l'oblstnichestvo, c'est-à-dire du régionalisme aux impulsions indépendantistes.

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Un partisan de la Sibérie indépendante fut également l'un des penseurs et fondateurs de l'anarchisme : Bakounine. Pendant la guerre civile russe qui a suivi la révolution d'octobre, les régionalistes sibériens se sont rangés du côté des Blancs, plus précisément de l’Amiral Koltchak. Mais ils ont d'abord créé un gouvernement autonome de Sibérie de courte durée, basé à Tomsk. Le gouvernement a été de courte durée car il a été décidé de soutenir les ennemis des bolcheviks sans essayer d'obtenir l'indépendance de la Sibérie.

À l'époque soviétique, les autorités centrales ont décidé de diviser les provinces de ce territoire sans fin afin d'avoir un contrôle plus efficace sur l’ensemble des terres sibériennes. Les poussées autonomistes semblaient perdre du pouvoir. Cependant, avec l'effondrement de l'URSS et l'arrivée de Poutine au pouvoir, il y a eu un changement de politique dans l'administration du territoire sibérien. Il a été décidé de fusionner les oblasts, ce qui s'avère contre-productif car les velléités régionalistes refont alors surface.

Un danger pour la Russie ?

Les Sibériens développent un certain ressentiment envers Pékin et Moscou, même s'ils ont été culturellement influencés à la fois par la Chine et, bien sûr et dans une bien plus large mesure, par la Russie. En ce sens, nous assistons à une véritable floraison des activités régionalistes dans les domaines les plus variés.

Manifestations, séminaires, propositions de référendum sur une plus grande autonomie de la Sibérie et diverses autres initiatives en ligne. Le web est un véhicule efficace pour les mouvements régionalistes, dont le plus important est celui qui s’est donné pour nom les "Vrais Sibériens". Mais la montée du régionalisme ne se limite pas au web.

Un séminaire sur l'indépendance de la Sibérie a été présenté à l'université d'Irkoutsk. Il aurait été parrainé par un département américano-sibérien, mais aucune information plus détaillée n'est disponible à ce jour. L'exposition d'art "Les États-Unis de Sibérie" a fait beaucoup de bruit, mais seulement en Russie. A côté de ces initiatives culturelles, il y a des mouvements politiques. En plus des initiatives nées sur Internet, il existe également des organisations plus profondément ancrées dans le territoire, dont la plus importante est le ‘’Mouvement sibérien’’. Enfin, il convient de noter un fait intéressant, même s'il n'en est qu'à ses débuts. De plus en plus de gens dans cette partie de la Russie se disent "Sibériens" et de moins en moins "Russes". Des signes petits mais révélateurs de quelque chose qui bouge.

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Drapeau de la région de Novosibirsk.

Protestations en Sibérie

Mais il n'y a pas que les initiatives culturelles et les mouvements politiques dont l'influence réelle est difficile à établir. Des manifestations ont également eu lieu, presque toutes avec un épicentre à Novossibirsk. En 2011 et 2012, la ville a été touchée par des manifestations dont le moteur était également régionaliste. La colère contre Moscou et la politique du Kremlin, perçue comme éloignée des intérêts des Sibériens, était particulièrement vive. En 2014, une marche pour la fédéralisation de la Sibérie a été interdite par les autorités gouvernementales. Un autre symptôme qui indique que quelque chose bouillonne dans la marmite. Enfin, en juillet 2020, à Khabarovsk, entre cinquante mille et quatre-vingt mille personnes sont descendues dans la rue pour protester contre l'arrestation du gouverneur Furgal. Il était très aimé par son propre peuple, mais n'était pas apprécié par les dirigeants du Kremlin, qui le considéraient comme déloyal. La foule, bien que n'ayant pas déclaré d'intentions régionalistes, était cependant hostile à Moscou et à l'État central. Enfin, autre signe de l'attention croissante du gouvernement central, deux blogueurs régionalistes nommés Loskutov et Margoline ont été mis sous étroite surveillance par les autorités judiciaires.

Une question politique

Mais quelles sont les caractéristiques du régionalisme sibérien, particulièrement fébrile à Omsk. Cette ville est devenue le nouveau centre autonomiste de la région. Revenons sur les particularités des poussées qui commencent à se produire en Sibérie. Tout d'abord, il faut dire que le soutien aux nombreuses initiatives qui ont été discutées ci-dessus est politiquement transversal. Le régionalisme n'est pas hégémonisé par un seul parti mais est soutenu par diverses composantes hétérogènes, pour l'instant nettement minoritaires, émanant de presque toutes les organisations politiques présentes sur le territoire. Une autre caractéristique est l'opposition à la politique financière de Moscou dans la région. Comme la région est la principale source de richesse de la Russie, la Sibérie souhaite une baisse des impôts. En bref, on croit, en Sibérie, que les relations ne sont pas équilibrées mais, au contraire, nettement déséquilibrées en faveur de la Russie occidentale. Enfin, le régionalisme bénéficie également d'un certain soutien dans les institutions. On l'a vu dans l'affaire Furgal, où la colère contre la destitution d'un homme politique populaire s'est combinée à une intolérance mal dissimulée envers Moscou, avec des connotations clairement régionalistes.

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Pour l'instant, le Kremlin a réagi en essayant de centraliser le plus possible. Bien que les impulsions régionalistes n'aient pas été jusqu'à présent particulièrement puissantes ou importantes, il est toujours nécessaire de garder un œil sur la situation en Sibérie. Région cruciale pour la Russie, qui tire l'essentiel de ses richesses de cette terre sans limites et peu peuplée, la Sibérie risque de devenir la prochaine cible américano-occidentale pour lancer l'assaut contre la Russie qui a d'abord vu l'effondrement de l'Ukraine puis du Belarus dans son environnement proche. La nouvelle administration américaine veut continuer sur la voie belliciste déjà empruntée par Obama, dont elle a recyclé de nombreux ex-collaborateurs : elle entend, sans fléchir, exercer une pression maximale sur la Russie.

Sans oublier le fait que la Chine bénéficierait elle aussi de la faiblesse de la Russie dans la région. Surtout parce que le Céleste Empire a déjà l’avantage d’une proximité géographique qui facilite l'exercice de son influence. Mais pour l'instant, ce ne sont que des hypothèses. Il n'en reste pas moins que le régionalisme sibérien fait son retour.

À propos de l'auteur / Tommaso Minotti

Né en Brianza en 2000. Étudiant en histoire à l'université de Milan, il est passionné par la politique nationale et internationale. Il s'intéresse principalement aux relations entre les nations. Il s'intéresse particulièrement aux questions sociales et économiques qui lient les différents États et garde toujours un œil sur l'histoire. Il collabore également avec L'Antidiplomatico où il gère l'espace "Un altro punto di vista" (‘’Un autre point de vue’’).

lundi, 08 mars 2021

La quête de pouvoir de la Chine et le débat sur la puissance nationale. Vers la prééminence mondiale?

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Source: http://www.ieri.be/fr/publications/wp/2021/mars/du-monde-harmonieux-au-r-ve-chinois-la-chine-et-sa-strat-gie-de-s-curit

Du "monde harmonieux' au "rêve chinois"

La Chine et sa stratégie de sécurité

La quête de pouvoir de la Chine et le débat sur la puissance nationale. Vers la prééminence mondiale?

Deuxième partie

par Irnerio Seminatore

Texte reparti en deux sous-titres:

I. LA CHINE ET SA STRATÉGIE DE SÉCURITÉ. UN NOUVEL ÉQUILIBRE ENTRE DÉFENSE MODERNISÉE. GUERRE ASYMÉTRIQUE ET STRATÉGIE MILITAIRE

(première partie; cf. : http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2021/02/28/du-monde-harmonieux-au-reve-chinois-la-chine-et-sa-strategie-de-securite.html

II. LA QUÊTE DE POUVOIR DE LA CHINE ET LE DÉBAT SUR LA PUISSANCE NATIONALE. VERS LA PRÉÉMINENCE MONDIALE?

(deuxième partie)

***

TABLE DES MATIÈRES

I. LA CHINE ET SA STRATÉGIE DE SÉCURITÉ. UN NOUVEL ÉQUILIBRE ENTRE DÉFENSE MODERNISÉE, GUERRE ASYMÉTRIQUE ET STRATÉGIE MILITAIRE (première partie)

Chine et États-Unis. Préservation du "statu quo" ou inversion de prééminence

De la "défense passive en profondeur"(Mao) à la "défense active" dans les "guerres locales et limitées" (Deng Tsiao Ping et Xi Jinping)

La puissance nationale comme stratégie

"Vaincre le supérieur par l'inférieur"

Sur la "guerre d'information asymétrique d'acupuncture" et la guerre préventive

Conditions pour l'emporter dans un conflit limité

L'asymétrie, son concept et sa définition

L'asymétrie, le nouveau visage de la guerre et la "double spirale des défis"

II. LA QUÊTE DE POUVOIR DE LA CHINE ET LE DÉBAT SUR LA PUISSANCE NATIONALE. VERS LA PRÉÉMINENCE MONDIALE ? (deuxième partie)

Normalisation et "diplomatie asymétrique"

De la stratégie triangulaire (Chine, Union Soviétique, États-Unis) au condominium planétaire (duopole de puissance)

Paix et Guerre dans une conjoncture de mutations

Une entente pacifique renforcée avec les États-Unis de la part de la Chine? Ou un "rééquilibrage stratégique à distance" de la part des États-Unis?

De Deng Xiaoping à Xi Jinping, vers l'inversion de prééminence?

Le "Rapport Crowe" et l'analogie historique

Deux questionnements et deux interprétations des tensions actuelles et de leurs issues
L'activisme chinois et les "intérêts vitaux" de la Chine

Le "Rapport 2010" et la mission historique des forces armées chinoises

L'ordre apparent et la ruse. Sur les répercussions stratégiques et militaires de la nouvelle "Route de la Soie"

***

II. LA QUÊTE DE POUVOIR DE LA CHINE ET LE DÉBAT SUR LA PUISSANCE NATIONALE. VERS LA PRÉÉMINENCE MONDIALE? (deuxième partie)

Normalisation et "diplomatie asymétrique"

Depuis la normalisation des relations avec les États-Unis, lors de la visite de Nixon et de Kissinger à Mao Zedong en 1972, nous assistons à une surprenante montée en puissance, civile et militaire, de la Chine, destinée à jouer un rôle de plus en plus grand en Extrême Orient, dans le Pacifique, dans l’Asie du Sud-Est et en Asie centrale, mais aussi à affirmer sa marche vers la prééminence planétaire, par une diplomatie active dont la place centrale est représentée par ses rapports avec les USA.

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Les rapports avec les USA ont été qualifiés par des officiels de Pékin, sous la Présidence Hu Jintao (2003-2013), comme "un partenariat stratégique et constructif tourné vers le XXIème siècle".

Ces déclarations ont constitué le fondement d’une "diplomatie asymétrique", dont la doctrine stratégique reposa sur la politique des "quatre non" : "Non à l’hégémonisme, non à la politique de force, non à une politique de blocs, non à la course aux armements".
En termes opératoires, cela signifia la préférence accordée aux relations bilatérales dans le règlement des contentieux frontaliers, l’utilisation active des relations multilatérales au sein des organisations régionales et, enfin, l’emploi des bénéfices de la croissance pour faire face aux différends politiques croissants avec un esprit de négociation et de compromis

De la stratégie triangulaire (Chine, Union Soviétique, États-Unis) au condominium planétaire (duopole de puissance)

La stratégie triangulaire de la Chine résulta d'une articulation d'objectifs corrélés:

- isoler les USA, en attisant les contradictions entre leur rôle mondial et celui de garant politico-militaire de la sécurité du Japon

- fomenter les craintes encore très vives des pays asiatiques, contre une éventuelle remilitarisation et nucléarisation de l'Empire du Soleil Levant, en mettant en crise le système de sécurité nippo-américain, qui visait à contenir la Chine,

- enfin, faire prendre conscience aux États-Unis que, pour assurer leur influence en Eurasie et pour maintenir leur stratégie de présence en Asie centrale et en Asie-Pacifique, ils devaient réorienter radicalement leurs alliances et opter pour un véritable partenariat géopolitique, de portée mondiale, avec la Chine, puissance de la terre, qui est à considérer, théoriquement, comme l’allié naturel des États-Unis, puissance de la mer.

Ainsi, les relations sino-américaines passeraient de la posture d’un affrontement éventuel, à la posture d’un condominium planétaire, autrement dit à celui d’un duopole de puissance inédit et dés-occidentalisé, asiatisé et sinisé.

Deux problèmes interdépendants se posaient alors aux États-Unis et en Asie Extrême Orientale:
- la définition des "limites" à assigner à la Chine dans son aspiration à devenir une puissance régionale dominante et le seuil de dangerosité acceptable pour accéder au rang de puissance globale.

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Quelle aire d’influence lui serait-elle reconnue? Quel espace de manœuvre avec Taïwan, la Malaisie, la Birmanie, pour le contrôle du détroit de Malacca et du goulet de Singapour, et quel déploiement des capacités militaires permettraient à la Chine d’exercer une maîtrise maritime des voies d’accès du Japon au pétrole du Golfe et du Moyen Orient et aux marchés de l’Europe Occidentale et Orientale ?

En conclusion, beaucoup d’inconnues et d’incertitudes planaient à l'époque sur la stabilité régionale en Extrême Orient ainsi que sur les poussées nationalistes qui tiennent encore en éveil l’Asie, aux immenses disparités, économiques, politiques et culturelles, marquées également par un retour prononcé aux jeux d’influences et à la "Balance of Power".

Paix et Guerre dans une conjoncture de mutations

La politique étrangère chinoise construit l’avenir sur une mutation de taille, dictée par sa transformation de puissance mondiale classique en puissance globale, un type de puissance qui est en même temps pluri-dimensionnelle et « hors limite » ; une puissance terrestre, maritime, spatiale et en réseau.

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Li Zao Xing.

La Chine, d’après le Ministre des Affaires Étrangères, Li Zao Xing se prépare-t-elle à atteindre des "ambitions démesurées grâce à une politique extérieure mesurée"?
Le but de la politique chinoise de construire sur le long terme et au courant du XXIème siècle, "une société d’aisance moyenne", ne peut être atteint que dans un contexte international favorable et celui-ci serait caractérisé par une "paix mondiale prolongée" et "une ère nouvelle, combinant alliances et affrontements: une ère de non guerre (n.d.r.-mondiale ou systémique)".

C’est dans ce contexte de quête de la suprématie globale, que doivent être lus les efforts inhabituels de la "diplomatie de l’apaisement", pour mettre un terme aux multiples tensions territoriales avec les pays frontaliers, le long des lignes de frontières terrestres parmi les plus longues du monde (protocole d’accord entre la Chine et l’Inde du 11 avril 2005, accord de Vladivostok du 2 juin 2005 entre Russie et Chine).

Il s’agit-là d’ententes pacifiques à haute importance stratégique entre les deux puissances majeures de l’Eurasie, la Russie et la Chine, dont la signification a été de
jouer à la pression démographique au Nord, dans les zones inhabitées de la Sibérie Centrale et Orientale et de créer des liaisons d’assurance et de confiance au Sud, dans le but de créer des liens de vassalité et de déférence avec les pays de l’ASEAN.

Une entente pacifique renforcée avec les États-Unis de la part de la Chine? Ou un "rééquilibrage stratégique à distance" de la part des États-Unis?

Ici, l'entente pacifique renforcée, par une stratégie de sécurisation des voies maritimes dans les mers de Chine du Sud, acquiert une dimension plus offensive vers l'Océan Pacifique, par le développement de capacité d'interdictions navales et spatiales, mais cette dimension est encore de théâtre.

En effet la Mer de Chine Méridionale devient un des théâtres géopolitiques parmi les plus critiques de la planète, car se superposent ici les projections d'influence de la Chine, à caractère expansif et le rôle régional des États-Unis, à caractère défensif. Les premières remettent en cause la stabilité régionale, le deuxième préfigure un "soft containment" global d'un type nouveau. Les perspectives changent encore en se plaçant au niveau planétaire ou systémique. A partir de discours d'Obama à Tokyo en novembre 2009, la politique de l'Administration américaine visera à définir les États-Unis comme "une Nation du Pacifique" , ce qui explique le nouveau "grand jeu" qui se dessina à partir de là, entre les États-Unis et la Chine, en mer de Chine méridionale. En effet, le désengagement des USA de l'Irak et du Pakistan permit un réengagement américain en Asie-Pacifique, dans le but d'en faire une priorité géopolitique pour le XXIe siècle.

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Cet réengagement des États-Unis se définira comme projet de partenariat, liant valeurs et intérêts américains, par la création d'une grande aire de libre-échange dans la zone Pacifique et comme renforcement du dispositif et des alliances militaires (ANZUS) défiant les ambitions régionales de la Chine, à propos des îles Paracels. Le cadre de ces disputes territoriales se situait entre Beijing et quatre pays de l'ASEAN (Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunei, et Taïwan). Or, dans la perspective d'un monde multipolaire et de plusieurs types de menaces, les États-Unis resteraient en retrait et laisseraient leurs alliés se prendre en charge par eux-mêmes, n'intervenant, par hypothèse, qu'en dernier recours. Il s'agirait dans ce cas d'un "rééquilibrage stratégique à distance". Pourquoi cette ruse et à partir de quelle conception? Christopher Laye a développé en 1997 l’idée selon laquelle, en cas d'hégémonie incomplète, le contrôle régional sur la montée en puissance d'un acteur à vocation hégémonique, visant à maximiser la puissance ou la sécurité, peut être délégué à un État-tiers allié ou à plusieurs États régionaux de première ligne. Dans le cas de la Chine au Japon, à la Corée et à l'Australie. Dans l'hypothèse d'un échec, la puissance hégémonique aurait l'obligation d'intervenir, pour rétablir le "statu-quo" ou la stabilité, directement ou avec son système d'alliances, car la stabilité du système dépendrait de la puissance dominante.

De Deng Xiaoping à Xi Jinping, vers l'inversion de prééminence?

Avec le passage de l'ère Deng Xiaoping à celle de Xi JInping,la Chine est elle passée d'une politique de "modernisation et d'ouverture", axée sur intégration dans l'ordre mondial à une trajectoire de grande puissance, orientée vers une stratégie, une ambition et un grand défi à l'ordre hégémonique, à la quête de sa prééminence? En situation de pente vers un terrain d'affrontement, la Chine est elle prête à en payer le prix, que la sophistication des nouveaux systèmes d'armes rend plausible, celui d'une "guerre nucléaire limitée" ? L'hégémonie américaine est-elle totalement dépassée et la guerre inter-étatique est elle encore une menace pour la paix mondiale? Et surtout a-t-elle encore une fin et laquelle? Au moment où les États-Unis semblent entamer un déclin relatif et la démocratie américaine présente des fissurations illibérales, la reconfiguration du système international, en Europe et en Asie, est susceptible de devenir une source de dangers. Le processus de diffusion de puissance permet l'ascension de nouveaux États forts qui modifient la "Balance of Power" mondiale, créant de nouvelles sources d'instabilités. Le vieux système de la bipolarité, devenu unipolaire, puis tendenciellement multipolaire et, sur fond de démondialisation, tri-penta-polaire, acquerra en perspective et à nouveau un visage bipolaire, à une échelle planétaire amplifiée. La propension à l'instabilité et à la guerre inter-étatique d'une telle configuration est au moins équivalente à sa tendance à la stabilité. l'inconnue objective étant dans la fragmentation politique, interne et internationale et dans les facteurs de violence transnationaux en tout ordre, ethniques, religieux et civilisationnels. Ceux-ci compliqueront les calculs des puissances majeures du système, accroissant le désordre.

Ainsi, face aux résurgences des diplomaties réalistes à raisonner en termes de rapports de forces, de course aux armements et de budgets comme dans les deux grands siècles (XVIIème et XIXème) de l'équilibre de puissances et de la politique de cabinet (ou chambre des boutons nucléaires), la transition géopolitique et stratégique de nos jours, sera difficile à gérer; en particulier entre les États-Unis et la Chine, et entre la Chine et la Russie, et la Chine, le Japon et les deux Corées, sans parler du Pakistan et de l'inde et, au Grand Moyen Orient, entre la Turquie, la Syrie, Israël, l'Iran et les pays du Golfe. La multipolarité d'aujourd'hui, différente en nombre et en dangerosité par rapport à sa forme antérieure, engendrera des instabilités browniennes, qui affecteront à nouveau l'Europe, si les États-Unis s'en retireront et les vieilles méfiances et les vieux antagonismes renaîtront entre les pays du vieux continent. Ça sera à ce point qu'un grand moment d'opportunité venant d'Asie, dominera le péril stratégique à Taïwan et la Chine millénaire pourra alors inverser la prééminence hégémonique, s'affirmant par la force et la glorification de la force.

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Les manœuvres navales conjointes de l'Iran, de la Russie et de la Chine dans l'Océan indien et le Golfe Persique, du 16 février 2021, alors que l'Otan organisait un sommet sur la "rivalité stratégique" à l'encontre de la Russie et de la Chine, ravivent la rivalité avec l' Amérique et provoquent des tensions qui rappellent la mise en place d'une sorte de "guerre froide" à caractère bipolaire, sur fond de lutte d'influences multipolaires. Cette stratégie n'est pas sans rappeler la pertinence des intérêts vitaux de chaque puissance, bref le rappel d'une menace régionale, fondée sur des structures capacitaires asymétriques et en ascension, remettant en cause la présence américaine et sa légitimité.

Il s'ajoute que Xi Jinping lui même a soufflé sur le feu par une rhétorique guerrière à Shautou, port militaire de la Chine méridionale, invitant les soldat de l'ALP à se tenir "prêts à mener une guerre" contre la "province renégate de Taïwan", le 13 octobre 2020.

Le "Rapport Crowe" et l'analogie historique

Dans ce contexte, les théories de la "montée pacifique" et d'un "monde harmonieux" dépendent du niveau d'assurance qui peut être obtenu par la diplomatie et du degré de confiance, induit par la stabilité régionale et locale. Elles peuvent être compromises par le développement de la technologie et des systèmes d'armes, conçus en vue d'acquérir une avancée stratégique significative, qui amène en retour à une course aux armements et à des risques de conflits. C'est au sujet d'une analyse comparée des équilibres internationaux du concert européen du XIXème et des perturbations dans le calcul des rapports de force, successifs à l'unification de l'Empire allemand en 1871, que le débat sur le destin national de la Chine (2007-2010), a suscité une quête sur les sources de la confiance d'un pays millénaire, la tradition, l'idéologie et l'esprit national. L'analyse historique semble avoir démontré que les causes du conflit de la première guerre mondiale en Europe furent moins les structure des rapports de forces issus de l'unification allemande, que les enjeux et les ambitions des élites de l'Empire et, parmi d'autres importants facteurs, le plus influents de tous, le nationalisme et les irrédentismes diffus. La rivalité anglo-allemande, qui se greffait sur cette tension permanente, domina la politique européenne de la fin du XIXème, lorsque le monde se résumait à l'Europe et fut caractérisée par les difficultés d"une diplomatie rigide et sans flexibilité, limitant le champ d'action d'action des principaux pays du concert européen. En effet, compte tenu de l'unification de l'Allemagne montante, qui se sentait entourée d'hostilité et de limites à son influence, poussa le Foreign Office britannique à s'interroger sur la menace objective de l'Empire allemand, pour sa survie et pour la compatibilité de la montée en puissance, surtout navale, d'un pays continental, avec l'existence même de l'Empire britannique.

51s5tOl4y-L._SX355_BO1,204,203,200_.jpgAujourd'hui comme hier la compétition est devenue stratégique et la limitation des espaces de manœuvre consentis, a provoqué la lente création de deux blocs d'alliances rivales, auxquelles le nationalisme ou le souverainisme renaissants fournissent l'aliment idéologique pour les futurs belligérants. En ce qui concerne l'analogie historique, toujours imprécise, entre la situation européenne du XIXème et celle eurasienne du XXIème, la question de fond,qui préoccupait la Grande Bretagne de l'époque et les États-Unis d'aujourd'hui, était de savoir si la crise d'hégémonie et le problème de l'alternance qui iraient se manifester, étaient dus à la structure générale de la configuration du système ou à une politique spécifique de l'un ou de l'autre des deux "compétitors" et si, in fine, l'existence même de l'empire américain serait menacée et avec elle, celle de l'Occident et de la civilisation occidentale, jusqu'à sa variante russo-orthodoxe. Le Mémorandum Crowe, dans le cas de l'Allemagne montante et dans le cadre d'une analyse de la structure de la puissance, concluait pour l'incompatibilité entre les deux pouvoirs, britannique et allemand, et excluait la confiance et la coopération de la part de la Grande Bretagne. Ainsi l'importance des enjeux, interdisait à celle-ci d'assumer des risques et l'obligeait à prévoir le pire.

Deux questionnements et deux interprétations des tensions actuelles et de leurs issues

Dans la situation actuelle, deux questionnements et deux interprétations sont possibles, du coté chinois et du côté américain Du pont de vue historique la Chine et les États-Unis représentent deux États-civilisations qui prétendent à deux types d'universalité et à deux identités hétérogènes. Celles-ci se réalisent dans le Pacifique et dans le monde de manière incompatible et antithétique, excluant la confiance entre deux cultures opposées, une ouverte et directe et l'autre allusive, symbolique et cryptée. Les institutions politiques sont nées, pour l'Amérique du refus du Léviathan et de la logique des contre-pouvoirs et, pour la Chine millénaire, de la divinisation de l’empereur et du principe absolu de hiérarchie, mentale et sociale, justifiant et pratiquant l'obscurité et le secret des propos. Une coopération authentique ne peut naître que la confiance, qu'interdisent l'idéologie politique et les défis intérieurs, de nature démographique, générationnelle et sociale en Chine, et de nature, raciale, sociale et politique en Amérique. Ici la différence capitale est dans la conception de l'ordre social, à obtenir par la concurrence, la mobilité et le progrès économique et scientifique, en Chine dans l'idéologie millénaire de la tradition et dans celle, marxisante, du parti-État, qui exclut contestations et oppositions. Toujours en termes de défis intérieurs, le consensus de masse repose en Amérique dans les classes moyennes en décomposition et en Chine d'une exclusion des droits individuels, subordonnés à la constitution de l’État. La contrainte physique et la privation de la liberté ne peuvent revêtir la même importance en Chine ou en Amérique, car l'origine des droits est en Chine dans l’État et, en Occident, dans l"individus ou dans la fiction du peuple-souverain. La question des droits de l'homme et celle de la stratégie d'endiguement de la Chine, par la réunion d'une ceinture d’États de démocratie formelle, fait partie d'un projet américain d'une reconfiguration de l'Asie et, plus largement de l'Eurasie. En réalité, la présence américaine en Asie est jugée cruciale pour le maintien de la stabilité régionale, car aucun pays en Asie ne veut vivre dans une région dominée par la Chine. La modernisation militaire de l'APL, dont le but stratégique est l'objet d'interrogations multiples, fait de la région Asie-Pacifique, plus encore de l'Asie Centrale, une zone où les risques de confrontation ne sont pas à exclure. Dans ce contexte, les Etats-Unis ont réaffirmé l'engagement de leurs pays aux côtés de certains pays de l'ASEAN et surtout de l'ANZUS (USA, Australie, Nouvelle Zélande conclu en 1951), inquiets de l'influence grandissante de la Chine dans la région Asie-Pacifique, en apportant une réponse au "dilemme chinois" de l'Australie, dont le défi consiste à concilier un ancrage économique de plus en plus oriental avec une diplomatie et une posture militaire clairement occidentale.

L'activisme chinois et les "intérêts vitaux" de la Chine

Cette zone est désormais inclue, d'après le "New York Times", dans le périmètre des "intérêts vitaux" de la Chine au même titre du Tibet et du Taïwan, bien qu'aucune déclaration officielle n'ait étalé cette position.

Or le Linkage entre la mer de Chine Méridionale et la façade maritime du Pacifique est inscrite dans l'extension des intérêts de sécurité chinois.

A travers les mers du sud et les détroits transite 50% des flux mondiaux d'échange, ce qui fait de cette aire maritime un théâtre de convoitises et de conflits potentiels, en raison des enjeux géopolitiques d'acteurs comme la Corée du Sud et le Japon qui constituent des géants manufacturiers et des pays dépendants des exportations.

Une des clés de lecture de cette interdépendance entre zones géopolitiques à fort impact stratégique, est le développement des capacités navales, sous-maritimes et de surface, de la flotte chinoise.

Le "Rapport 2010" et la mission historique des forces armées chinoises

index2010r.jpgL'évaluation des besoins de sécurité et de défense de la Chine est contenue dans le "Rapport 2010" concernant les forces armées du pays.

Dans ce document, intitulé la "Mission historique des forces armées chinoises", énoncé par le Président Hu-Jintao dans sa relation au XVII Congrès du Parti Communiste en octobre 2017, le pouvoir suprême assigne à l'Armée populaire de Libération "le but de construire une nation prospère dotée d'une armée forte" et trace une perspective unifiée pour les capacité de combat et de projection de forces de l'APC. Il définit ainsi, au plan maritime, une stratégie d'interdiction à large spectre, qui n'est plus focalisée uniquement sur Taïwan et inclut désormais la Mer Jaune, dans laquelle patrouillent les flottes du Japon et de la Corée du Sud.

Bien que l'actuelle capacité d'interdiction de la flotte chinoise tienne à distance de la frontière maritime de la Chine les flottes étrangères, la mise en mer de la plus importante flotte sous-marine et amphibie d'Asie est en train de combler et de surmonter les vieilles carences d'un support satellitaire d'appui, pour l'identification des cibles mobiles.
Il s'agit là d'un point-clé opérationnel qui influence la stratégie militaire générale et les capacités de combat dans un contexte informatisé.

Au plan général, la prise de conscience de l’indépendance des rôles entre le premier atelier du monde et le premier consommateur d’énergie et de matières premières de la planète, part de l'acquisition d'un point de force, "la zone économique chinoise", premier pôle mondial de croissance après les USA et avant le Japon et l’Allemagne. Ces objectifs imposent à la Chine une exigence de sécurisation des voies maritimes qui lui dictent une stratégie, dite du "collier des perles", visant à jalonner le couloir maritime des importations pétrolières entre le Golfe et le détroit de Malacca, en modernisant le port de Gwadar et celui de Chittagong en Bangladesh. Cette stratégie a conduit également la Chine à adopter une politique d’approvisionnement et de sécurité énergétique duale, maritime et terrestre.

C'est à partir de cette exigence de sécurisation et d'autonomie stratégique qu'est né à Astana le projet OBOR (One Belt, one Road) de 2013, reprenant le parcours des vieilles  Routes de la Soie.

Puissance de la terre, la Chine, rivalisant avec la puissance de la mer, entend manœuvrer, en cas de conflit, par les lignes intérieures du continent, sans dépendre d'une société extérieure à l'Asie.

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En Eurasie, marquée par la diversités des États et des institutions, la dominance continentale est passée de la Russie à la Chine et le resserrement des alliances prendra la forme d'une activation du réseau des routes de la soie, modifiant le rapport des forces global.

En effet la guerre, selon Sun Tzu, ne se gagne pas principalement à la guerre ou sur le terrain des combats, mais dans sa préparation ou plus modernement dans sa planification. Autre naturellement est la victoire à la guerre selon son concept.

Les risques de conflit instaurent en tout cas une politique ambivalente, de rivalité-partenariat et d'antagonisme.

Il s’agit d’une politique qui a pour enjeu le contrôle de l’Eurasie et de l’espace océanique indo-pacifique, articulant les deux stratégies complémentaires du Heartland et du Rimland.

L'ordre apparent et la ruse. Sur les répercussions stratégiques et militaires de la nouvelle "Route de la Soie"

Dans la perspective d'un ordre global et à la recherche de formes d' équilibre et de stabilité à caractère planétaire, la Chine, poursuivant une quête d’indépendance stratégique et d'autosuffisance énergétique étend sa présence et sa projection de puissance vers le Sud-Est du Pacifique, l’Océan Indien, le Golfe et l'Afrique, afin de contrer les goulots d’étranglement de Malacca et échapper aux conditionnements extérieures maritimes, sous contrôle américain.

Elle procède par les lignes internes, par la mise en place d'un corridor économique et par une route énergétique Chine-Pakistan-Golfe Persique, reliant le Port de Gwaidar, au pivot stratégique de Xinjiang.

Beijing adopte la gestion géopolitique des théâtres extérieures et resserre ses liens continentaux avec la Russie.

L'influence chinoise est concrétisée par la construction d'une gigantesque "Route de la Soie", reliant le nord de la Chine à l'Europe, via le Tadjikistan, le Kazakhstan et le Turkménistan.

Rien de semblable, depuis l'époque pré-impériale (VIIème siècle avant J.C.), lorsque commença la construction de la Grande Muraille, achevée par Quin (en 221 avant J.C.), après avoir conquis un à un l'ensemble des Royaumes combattants et avoir unifié ainsi la Chine.

La similitude n'est pas pour dérouter, car l'idée d'unifier l'Eurasie n'est pas lointaine de l'esprit de Xi-Jinping.

Or Obor rassemble à un véritable "Cheval de Troie" de l'âge moderne, destiné à faire basculer l'Histoire du côté de l'Orient Chinois.

Cette entreprise colossale pourrait avoir pour principe un précepte de Maître Sun Tzu. Dans la guerre,"trompe l'ennemi sur tes intentions!" "Une guerre victorieuse repose sur le mensonge". L'art de vaincre précède le conflit armé et l'accompagne. C'est l'art de tromper, dissimuler et manipuler.

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Avec Obor, la Chine entend manœuvrer, à l'intérieur des terres, rivalisant dans tous les domaines, y compris les plus sophistiqués (les numériques), avec la puissance thalassocratique dominante dans l'Océan Pacifique et Indo-pacifique.

Or ce projet de modernisation et de mondialisation, présente l’entreprise de la Chine comme pacifique, une "Initiative" et pas comme une "grande stratégie", pour éloigner toute allusion à la guerre.

Ainsi l’influence de la stratégie chinoise dans les grandes affaires du monde, demeure une "question d’intérêt vital", non seulement pour la Chine et pour la paix, mais également pour la survie de Chung Kuô et la stabilité régionale et mondiale au XXIème siècle.

Bruxelles le 7 mars 2021

dimanche, 28 février 2021

Urga. Le pays de Ungern

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Urga. Le pays de Ungern

Par Stanislav Khatuntsev

Ex : https://centroevolianogranada.blogspot.com

Traduction vers l’espagnol de Juan Gabriel Caro Rivera

Le baron blanc qui a accordé l'indépendance à la Mongolie

Dans la steppe montagneuse de Mongolie, le vent souffle de façon incontrôlable d'un côté à l'autre, ne laissant que de l'herbe à la surface du sol. Le sifflement et le hurlement des éléments provoquent une horreur à la fois archaïque et mystique. Et au milieu des hurlements du vent, on entend le hennissement d'un cheval qui brise la monotonie de ce paysage abrupt et sauvage. Au-delà de l'horizon, au sommet d'une haute colline rocheuse, sur laquelle les nuages passent fantastiquement et rapidement, apparaît la figure d'un cavalier portant une robe mongole dorée. Le cheval, comme s'il s'agissait d'une énorme tour sombre, se cabre et se cabre, coupant l'atmosphère avec ses yeux fous. Son cavalier l'apprivoise avec une main de fer. Il s'agit du baron Ungern.

Il y a exactement 100 ans, une série d'événements importants se sont produits qui sont associés à son nom.

Le lieutenant général Roman Fedorovitch von Ungern-Sternberg est sans aucun doute une figure légendaire. Il était l'un des dirigeants du mouvement Transbaïkalien Blanc, étant le second à commander ce système qui avait été créé par l'ataman Semyonov, à qui l'amiral Koltchak, en tant que souverain suprême de la Russie, avait transféré tous les pouvoirs militaires et civils des territoires qui se trouvaient dans "l'Extrême-Orient russe".

Roman Fedorovitch était un ami de Semyonov pendant la Première Guerre mondiale et les deux hommes se connaissaient depuis longtemps. Tous deux se sont battus ensemble. Au cours de l'été 1917, Semyonov, qui avait les pouvoirs du gouvernement provisoire, retourna dans sa patrie en Transbaïkalie. Il a appelé Ungern à venir dans sa patrie et à y rester avec lui. C'est là qu'ils ont commencé à lutter ensemble contre les bolcheviks. Lorsque Semyonov prit Chita en août 1918, le baron de la division de cavalerie asiatique établit plus tard sa base d'opérations à Dauria, où il contrôlera le trafic de l'East China Railway.

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C'est là que ce général blanc a commencé à concocter des plans de proportions véritablement planétaires: il souhaitait ressusciter dans tout l'Ancien Monde les monarchies qui étaient tombées, en restaurant les dynasties renversées de Chine (les Qing) et de Russie (les Romanov). Le territoire de Khalkha, également connu sous le nom de ‘’Mongolie extérieure’’, sera la première étape de la réalisation de ses plans. En août 1920, Ungern, avec son armée de "smachus" (cosaques), arrive en Mongolie fin octobre et prend d'assaut sa capitale Urga.

À partir de l'automne 1919, la Khalkha est occupée par les "gamins", soldats de l'Armée républicaine de la Chine révolutionnaire, qui volent et oppriment les Mongols, perpétrant toutes sortes d'injustices et de violences contre la population, afin de venger le fait que, quelques années auparavant, les Mongols avaient osé se libérer de la domination chinoise. Urga était la base et le quartier général de ces envahisseurs, qui disposaient d'une force militaire assez importante et bien équipée selon les normes locales. Les troupes d’Ungern étaient 10 à 12 fois moins nombreuses que les troupes chinoises, tandis que les fils de l'Empire Céleste étaient largement inférieurs en nombre de canons. Il n'est donc pas surprenant que les deux assauts désespérés que le baron a lancés contre Urga aient échoué.

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Finalement, Ungern a retiré ses troupes de l'autre côté du fleuve Kerulen, qui était le centre de la résistance contre les envahisseurs chinois et où l'empire de Gengis Khan a émergé. De nombreux Mongols, mécontents de la domination chinoise sur leur pays, y affluent de partout.

La Division de Cavalerie Asiatique a rapidement récupéré les troupes qu'elle avait perdues, tandis que son chef, qui comprenait parfaitement l'ennemi, menait une guerre psychologique efficace contre la garnison des "gamins". Après quelques mois, les Chinois superstitieux, qui se sont retrouvés dans un pays très différent de leur patrie, laquelle est pleine de riz et de soie, attendaient que le terrible châtiment des dieux puissants qui protégeaient le "Bouddha vivant", le grand prêtre d'Urga et souverain de Mongolie, Bogdo-Gegen, leur tombe dessus à tout moment. Chaque nuit, ils regardaient avec crainte les gigantesques feux de joie allumés par les habitants et les soldats d’Ungern au sommet de la montagne sacrée Bogdo-Khan-ul, au sud de la ville. Les terribles rumeurs propagées par les agents du baron privent les "gamins" de tout espoir de victoire.

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Peu avant la nouvelle attaque contre Urga, quelque chose d'absolument incroyable se produisit: dans la cour de la maison du gouverneur, Chen Yi, et en plein jour, un jour d'hiver, Ungern lui-même est apparu. Comment il a réussi à traverser la capitale ennemie sans se faire repérer est incompréhensible, surtout si l'on considère qu'elle était pleine de troupes, grouillante de patrouilles et entourée de toutes sortes de postes armés. Sur le chemin du retour, le baron a remarqué une sentinelle chinoise qui dormait devant la porte de la prison. Une telle violation de la discipline militaire l'exaspère au plus profond de son âme, et le général blanc réveille le soldat négligent à coups de poings, lui expliquant qu'il est impossible de dormir pendant la garde, car lui, Ungern, va le punir de ses propres mains. Après cela, le chef de la Division de Cavalerie Asiatique a calmement quitté la ville et s'est rendu à Bogdo-Khan-ul. Après la panique provoquée par sa fuite, les soldats n'ont pas pu organiser un escadron pour le poursuivre. L'incident a fini par être considéré comme un miracle : seules des forces surnaturelles auraient pu aider le baron dans son infiltration sur le territoire d'Urga et le faire sortir sain et sauf.

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Ce sont ces mêmes forces surnaturelles qui, selon les soldats chinois, ont aidé Ungern à kidnapper - en plein jour, devant toute la ville (au sens littéral du terme) et sous le nez de tout un bataillon de gardes - Bogdo-Gegen, qui était assigné à résidence. Cet événement démoralise même les commandants du corps expéditionnaire chinois : le général Guo Songling s'enfuit de la capitale à la tête d'une unité de gardes qui sont les mieux préparés au combat : c’était un corps de 3000 soldats d'élite de la cavalerie.

La supériorité numérique des Chinois sur la Division de Cavalerie Asiatique diminue, mais elle reste assez importante, étant de cinq à huit fois supérieure au nombre de soldats alignés par Ungern. En revanche, les soldats d’Ungern possédaient 5 à 6 fois plus d'artillerie et de mitrailleuses que les Chinois.

Cela n'a pas empêché le baron de poursuivre une opération bien planifiée qui allait mener au succès de son corps expéditionnaire. Au petit matin du 2 février 1921, un assaut frontal est lancé, auquel les Chinois résistent farouchement. Le lendemain, les combats ont cessé, puis l'assaut a repris et les "gamins" ont fui dans la terreur. La capitale de la Mongolie extérieure a été libérée le 4 février, et Ungern a remporté d'énormes trophées, dont de grandes quantités d'or et d'argent raflées dans les entrepôts de la banque d'Urga.

La guerre contre les Chinois n'était cependant pas terminée et toute une série de batailles acharnées s'ensuivit contre le corps expéditionnaire des Gamins, dont les effectifs étaient encore plusieurs fois supérieurs à ceux de la division de cavalerie asiatique. Mais à la fin, ils furent pratiquement détruits. Peu d'entre eux retournèrent en Chine, et les troupes d’Ungern gagnèrent à nouveau un important butin de guerre, dont plusieurs milliers de prisonniers.

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Le 22 février 1921, une cérémonie solennelle a lieu à Urga : Bogdo-Gegen VIII monte à nouveau sur le trône du Grand Khan de Mongolie. La monarchie est à nouveau rétablie et les Mongols accordent à Ungern toutes sortes d'honneurs et de privilèges. Il a reçu le surnom de Tsagan (c'est-à-dire Blanc) Burkhan, ou "Dieu de la guerre", étant considéré comme l'incarnation de Mahakala-Idam, une divinité lamaïste à six bras qui punissait cruellement les ennemis de la "foi jaune". Désormais, le nom du baron inspirait à ses ennemis une peur superstitieuse. Sous ses bannières étaient réunis tous les représentants de plus d'une douzaine de peuples d'Asie et d'Europe : Russes, Autrichiens, Français, Bachkirs, Chinois, Japonais, Tibétains, Coréens et Mandchous. Il y eut même... un Noir qui servit dans la division de cavalerie asiatique. Il s'agissait d'une petite Internationale blanche qui, sous la bannière de diverses religions traditionnelles - christianisme, bouddhisme et islam - s'opposait à l'athée Internationale rouge.

Fin mai, Ungern a lancé sa dernière campagne contre la Russie soviétique. Il espérait provoquer des soulèvements anti-bolcheviques dans l'Altaï et le Yenisei supérieur, dans la province d'Irkoutsk, en Transbaïkalie. Mais le peuple n'avait aucune envie de se confronter au nouveau gouvernement qui avait remplacé un système prédateur d'appropriation des excédents par une série d'impôts en nature relativement supportables. La lutte dans la région du Baïkal s'est avérée vaine et le baron a fini par se replier en Mongolie. C'est sur le fleuve Egiin-Gol, poursuivi par les "Rouges" et divisé en deux brigades, que la mutinerie a éclaté dans la Division de Cavalerie Asiatique. Von Ungern-Sternberg perdit le contrôle de ses troupes et fut arrêté par les officiers d'une division mongole qu'il s'attendait à ce qu’elle lui restât fidèle. La cavalerie asiatique s'est mise en route vers l'est, en direction de la Mandchourie, et le 15 septembre, le baron a été abattu dans la ville de Novonikolaïvsk, qui était la capitale de la "Sibérie rouge".

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L'épopée d’Ungern à Urga et en Mongolie a eu un impact significatif sur l'histoire de l'Asie intérieure. Sans lui, la Khalkha serait resté sous le contrôle du gouvernement de Pékin. Les autorités de la Russie soviétique ne voulaient pas entrer en conflit avec son voisin du sud et si le baron n'avait pas éliminé les "gamins", les bolcheviks n'auraient pas envahi la région et la Mongolie extérieure n'aurait pas quitté la sphère d'influence chinoise, ce qui est arrivé à la Mongolie intérieure, à l'Ordos, etc. C'est donc grâce à la guerre menée par Ungern que la Mongolie s'est détachée de l'orbite de Pékin et est entrée dans celle de Moscou.

Il est intéressant de noter que, pour la même raison ("l'aventure de Ungern"), la Chine a fini par perdre la région d'Uryankhai, la future Tuva, qui, en 1914, est passée du statut de partie de l'Empire céleste à celui de protectorat de l'Empire russe, et a fait partie de l'URSS jusqu’en 1944. Comme chacun sait, c'est à Tuva (dans la ville de Chadan) que l'actuel ministre de la défense de la Fédération de Russie, Sergei Shoigu, est né.

D'ailleurs, l'actuelle République de Chine (l'île de Taïwan) considère toujours cette région autonome turque, qui fait partie de la Fédération de Russie, comme faisant partie du territoire d'État de la Chine.

Ajoutons à cela que dans l'actuelle république de Mongolie, beaucoup considèrent le général blanc comme un héros national qui a libéré le pays d'une puissance étrangère. En novembre 2015, le musée dédié à Ungern a été solennellement ouvert près d'Oulan-Bator avec l'aide directe de l'Institut d'histoire et d'archéologie de l'Académie des sciences de ce pays.

C'est, à bien des égards, un résultat paradoxal de la vie du monarchiste le plus fidèle et le plus convaincu du XXe siècle.

dimanche, 07 février 2021

Ce qui se passe au Myanmar

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Ce qui se passe au Myanmar

Par Daniele Perra

Ex : https://www.eurasia-rivista.com

Le 1er février, le Tatmadaw (les forces armées du Myanmar) est intervenu pour destituer la direction politique du pays suite à la crise générée par les accusations d'irrégularités électorales que l'armée elle-même a formulées après les élections de novembre. Le président Win Myint et la conseillère d'État Aung San Suu Kyi (une icône démocratique pour laquelle l'"Occident", depuis le début des années 2000 et plus précisément depuis l'ère Obama, avait investi des ressources considérables pour désengager le pays de l'orbite chinoise) ont été placés en état d'arrestation avec d'autres membres de la Ligue nationale de la démocratie (parti majoritaire) et de la "société civile". Il convient de rappeler que ce qui a été décrit dans les médias occidentaux comme un "coup d'État militaire" est en fait une opération menée conformément à l'article 417 de la Constitution de 2008, qui prévoit la possibilité de déclarer un "état d'urgence" pour une période d'un an (après coordination entre le Bureau et le Conseil de défense et de sécurité nationale) si des conditions se présentent qui menacent l'intégrité de l'Union, la solidarité nationale ou la pleine souveraineté de celle-ci[1]. Dans cette analyse, on tentera de mettre en évidence les raisons qui ont conduit à l'intervention militaire, le rôle potentiel des agents extérieurs et l'importance stratégique et géopolitique du pays asiatique.

Le 12 janvier 2021, le ministre des affaires étrangères de la République populaire de Chine, Wang Yi, a rencontré le chef des forces armées du Myanmar, Min Aung Hlaing, l'homme qui a assumé le rôle de chef du gouvernement après la déclaration de l'état d'urgence. Au cours de la réunion, les deux hommes ont défini la relation entre les deux pays en utilisant le terme "pankphaw" qui indique une relation d'amitié fraternelle[2]. En plus de remercier Pékin pour le soutien apporté au Myanmar dans la crise sanitaire générée par la pandémie et de garantir le soutien birman à la cause de la "Chine unique", Min Aung Hlaing a également soutenu la nécessité d'accélérer la construction du CMEC - China Myanmar Economic Corridor : le projet d'interconnexion des infrastructures entre les deux pays qui représente l'un des carrefours cruciaux de la nouvelle route de la soie.

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Le CMEC, comme la branche sino-pakistanaise tout aussi fondamentale du projet d'infrastructure eurasien (CPEC), évite le transit commercial par les zones contestées de la mer de Chine méridionale et du détroit de Malacca, ouvrant à Pékin un accès direct à l'océan Indien et la possibilité d'établir des relations géopolitiques et géoéconomiques directes entre l'Asie et l'Afrique : c'est-à-dire le long de cet axe Sud-Sud (en opposition à l'hégémonie du Nord) déjà théorisé par le maoïsme et repris aussi, à une époque plus récente, par certains stratégistes sud-américains (comme dans le cas du "méridionalisme" du Brésilien André Martin). La valeur stratégique du CMEC est d'ailleurs donnée par la possibilité de connexion (et de contournement du rival indien) entre le port de Sittwe au Myanmar, celui de Hambantota au Sri Lanka et le port pakistanais de Gwadar[3]. C'est un projet qui inclut également la volonté de Pékin d'étendre le corridor sino-pakistanais vers l'Afghanistan. C'est pourquoi des forces multipolaires (de l'Iran au Pakistan, en passant par la Russie et la Chine) poussent à une pacification rapide du pays d'Asie centrale (par opposition à l'Inde qui continue à travailler sous le radar, non seulement pour maintenir un contingent nord-américain à Kaboul, mais aussi pour la déstabilisation de la région).

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Le rôle de l'Inde, également au Myanmar, ne peut en aucun cas être sous-estimé. S'il est vrai qu'Aung San Suu Kyi (à la déception de ses partisans "occidentaux") n'a pas particulièrement affecté les excellentes relations traditionnelles entre le pays et la Chine et le programme de coopération avec cette dernière, il est tout aussi vrai que durant ses années de gouvernement, le pays, outre l'ouverture au circuit des ONG "sorosiennes", a connu un rapprochement substantiel avec New Delhi: une relation qui s'est intensifiée ces derniers mois avec le blocage de l'achat du vaccin anti-Covid chinois, auquel a été préféré celui de l'Inde.

Par ailleurs, New Delhi, qui n'est pas étrangère à la production de fausses informations pour discréditer ses rivaux [4], affirme depuis longtemps que la Chine soutient le trafic d'armes le long de la frontière indo-birmane en apportant un soutien logistique à certains groupes armés opérant à l'intérieur du Myanmar (l'armée d'Arakam et l'armée de l'État Wa) [5] : une stratégie d'information visant non seulement à aigrir les relations entre Pékin et Naypyitaw, mais aussi, compte tenu du rôle attribué à l'Inde par les États-Unis, à accélérer la déstabilisation d'un pays déjà profondément divisé selon des lignes ethniques-sectaires.

L'une des raisons qui auraient pu pousser les militaires à intervenir directement, outre le prétexte des irrégularités électorales, est l'observation du fait que l'institutionnalisation potentielle de la division de fait de l'Union aurait pu entraîner la création de nouveaux potentats locaux, susceptibles d'être cooptés par des puissances extérieures pour des raisons ouvertement contraires à l'intérêt national. En ce sens, le Tatmadaw, une institution farouchement nationaliste, aurait agi dans le respect de la Constitution de 2008 et de la défense de l'unité nationale[6]. L'un des souhaits exprimés par Wang Yi à Min Aung Hlaing lors de la réunion susmentionnée était en fait d'œuvrer à une "revitalisation nationale" du Myanmar.

Il n'est donc pas surprenant qu'avant même l'intervention des militaires (dont les dirigeants, parmi lesquels Min Aung Hlaing, il faut le dire, ont déjà fait l'objet de sanctions de la part de Washington et de Londres suite aux actions entreprises pour réprimer les troubles dans l'Etat de Rakhine entre les bouddhistes et une minorité musulmane que le gouvernement central estime être des descendants d'immigrants bengalis), les Etats-Unis ont menacé de punition sévère le Tatmadaw [7].

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Pour être juste, certains ont avancé l'idée que la longue main des services nord-américains était à l'origine de l'action de l'armée. Cet aspect mérite une enquête plus approfondie. Tout d'abord, il faut noter que la prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, surtout après avoir échoué à prendre position en faveur de ce qui est présenté en "Occident" comme le peuple Rohingya, a perdu une partie de sa "crédibilité démocratique", construite sur des apparitions en compagnie de Barack Obama et de la famille Soros. A cela s'ajoute le fait qu'elle n'a pas pu développer une politique étrangère en totale discontinuité avec le passé, en partie à cause d'un partage du pouvoir avec des appareils militaires historiquement liés (bien qu'avec des hauts et des bas) à la Chine et à la Russie [8]. Cependant, en prétendant qu'Aung San Suu Kyi aurait été déposée en relation avec l'extension birmane de la nouvelle route de la soie, on oublie que sur les 38 projets prévus au sein du CMEC, seuls 9 ont été approuvés à l'heure actuelle et que le Tatmadaw lui-même, en tant que corps militaire, est historiquement difficile à infiltrer par des appareils extérieurs. Il est beaucoup plus probable que les militaires eux-mêmes ont considéré que la figure du "champion du pacifisme" n'était plus consommable à l'extérieur et qu'elle était considérablement nuisible à l'intérieur.

Cela ne signifie pas que l'événement (attribuable, je pense, à une dynamique interne claire) ne peut pas, cependant, être utilisé par ceux qui, au fil des décennies, ont fondé leur stratégie géopolitique sur la création du chaos. Les réactions internationales à l'intervention militaire en ce sens sont emblématiques. Si la Chine et la Russie, parfaitement conscientes du rôle crucial de l'armée au Myanmar, ont maintenu une attitude diplomatique de non-ingérence dans les processus politiques internes, l'"Occident" a immédiatement avancé des critiques, des intimidations et des menaces, étant donné le constat de l'échec du programme d'exportation de la démocratie libérale.

Le nouveau secrétaire d'État américain, le "faucon démocratique" Antony Blinken, a ordonné aux militaires de revenir immédiatement sur leurs décisions. Le nouveau président américain Joe Biden a demandé l'intervention de la "communauté internationale" pour condamner l'action militaire. "Les États-Unis, a déclaré M. Biden, ont levé les sanctions contre la Birmanie au cours de la dernière décennie sur la base des progrès réalisés en matière de démocratie [...] l'annulation de ces progrès nécessiterait, selon le nouveau président américain, un examen immédiat des lois et autorités en matière de sanctions, suivi d'une action appropriée"[9].

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Plus ou moins sur la même longueur d'onde, les déclarations du sénateur démocrate Bob Menendez, qui a appelé à l'imposition de nouvelles "sanctions économiques strictes"[10] et du diplomate Daniel Russel (l'homme qui a construit la relation entre l'administration Obama et Aung San Suu Kyi), qui a souligné que le "coup d'État" était une atteinte sérieuse portée aux intérêts régionaux des États-Unis, car cette intervention des militaires birmans a retiré le principal outil de l'Occident des leviers du pouvoir[11]. De plus, l'organe de la CIA en Asie, Radio Free Asia, a immédiatement servi de porte-voix pour la protestation d'Aung San Suu Kyi.

Il reste donc à voir comment les États-Unis peuvent exploiter la situation à leur avantage. Outre la possibilité susmentionnée d'utiliser l'Inde comme instrument de guerre hybride contre le Myanmar, une autre solution pourrait être la création d'un "scénario vénézuélien" (ou biélorusse) en ne reconnaissant pas le fait de la situation politique interne et en continuant à accorder une légitimité à un gouvernement sans pouvoir réel, dans l'espoir de déclencher un processus rapide de déstabilisation et de "balkanisation".

Dans ce contexte, le rôle de la Chine et de la Russie ne peut être que celui-ci : accompagner le Myanmar vers un processus politique qui garantisse la stabilité interne (également par le maintien des canaux commerciaux qui seront compromis par le nouveau régime de sanctions occidental éventuel) et l'absence d'intrusions extérieures non seulement à Naypyitaw mais aussi dans l'espace eurasien le plus large.

NOTES :

[1]    On peut consulter le texte de la Constitution du Myanmar sur le site :  www.constituteproject.org.

[2]    Wang Yi meets with Myanmar’s Commander in Chief of Defense Services Min Aung Hlaing, www.fmrc.gov.cn.

[3]    Le port sri-lankais d’Hambantota, fut en son temps mis en exergue comme exemple du caractère agressif du projet infrastructurel chinois dans un célèbre article de Georges Soros, publié dans la Financial Review. Le spéculateur international bien connu, dans sa contribution au titre révélateur, “Xi Jinping is the most dangerous enemy”, soutient la thèse que la Chine, par le « piège de la dette » chercherait à stranguler les pays inclus dans la « nouvelle route de la soie ». Toutefois quelques études émanant de la John Hopkins University et de l’Université de Boston ont démontré que la corrélation entre le problème de la dette des pays, dont question,  et les travaux infrastructurels proposés est ténu.

[4]    Emblématique en ce sens est la vaste campagne de désinformation produite par les médias indiens et amplement répercutée en Occident, contre le Pakistan. Voir, par exemple, The dead professor and the vast pro-India disinformation campaign, www.bbc.com; EU NGO report uncovers Indian disinformation campaign, www.aljazeera.com

[5]    India accuses China of helping rebel groups on its Myanmar border, www.scmp.com.

[6]    Il est bon de rappeler que la Constitution de 2008 prévoit que 25% des sièges au Parlement birman doivent appartenir de droit au Parti de l’Union, Solidarité et Développement, (organe politique du Tatmadaw) et qu’il faut garantir aux militaires le contrôle des affaires intérieures et, bien sûr, de la défense. Il va de soi que l’Armée (selon une modalité semblable à celle en vigueur en Egypte) jouit d’une substantielle autonomie en matière de gestion des investissements.

[7]    US warns Myanmar’s military it’all be punished for coup, www.politico.com.

[8]    Le 29 juin 1954, la Chine et la Birmanie ont scellé un Traité d’amitié basésur cinq principes de coexistence pacifique : a) le respect réciproque de l’intégrité et de la souverainté nationales ; b) non-agression mutuelle ; c) non ingérence réciproque dans les affaires intérieures des signataires ; d) avantages mutuels et égalité ; e) coexistence pacifique.De la fin des années 60 aux années70 du 20ème siècle, les rapports entre lesdeux paysse sont détériorés, suite aux révoltes antichinoises en Birmanie. Toutefois, pendant l’ère Deng, lesrapportsse sont améliorés, surtout suite à la signature de divers accords de coopération commerciale, à partir de la fin des années 80.

[9]    Si veda Myanmar’s Army Chief challenges Biden, bets big on China, www.bloomberg.com.

[10]  Ibidem.

[11]  Si veda, Myanmar Army pledges new elections after one year state of emrgency; Suu Kyi urges public to protest, www.straitstimes.com.

[12]  Aung San Suu Kyi urges protests to reject Myanmar miltary coup, 1-year state of emergency, www.rfa.org.