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mercredi, 30 novembre 2022

Redécouvrir la communauté: retour à Tönnies

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Redécouvrir la communauté: retour à Tönnies

Par Fabrizio Fratus

Source: https://domus-europa.eu/2022/11/17/riscoprire-la-comunita-tornare-a-tonnies-di-fabrizio-fratus/

Ferdinand Tönnies (1855-1936)

Le premier savant à concevoir une société communautaire doit être identifié: ce fut Ferdinand Tönnies, Allemand de naissance, professeur à l'Université de Kiel et fondateur de la Société allemande de sociologie. Ce sociologue est né en 1855 et est mort à Kiel en 1936. Il a critiqué la société moderne dans son œuvre la plus célèbre : Gemeinschaft und Gesellschaft de 1887. Tönnies a élaboré et décrit l'opposition entre une communauté (Gemeinschaft) et une société (Gesellschaft).

La description de la communauté par le sociologue allemand est spécifique et concrète et a été expliquée comme un système dans lequel la coexistence doit être considérée comme durable, intime et exclusive. Un système dans lequel l'unité des personnes est fortement ressentie et basée sur le consensus, sur la compréhension mutuelle. Le choix d'appartenir à une communauté découle d'une adhésion volontaire et très spécifique de type naturel qui découle de présupposés tels que la même origine (le sang), les mêmes sentiments (les coutumes), la même aspiration fondamentale (le peuple).

La pensée de Tönnies s'oppose fortement au modèle rationaliste issu des Lumières et au contractualisme, une conception philosophico-politique selon laquelle l'État naît d'un contrat entre les individus; le concept moderne a été affirmé aux 17ème et 18ème siècles par l'école du droit naturel: par le contrat, les individus acceptent de quitter l'état de nature - où ils sont égaux et libres. Le sociologue allemand a développé plusieurs différenciations substantielles entre la communauté et la société ; alors que dans la communauté l'héritage ancestral est important, la société, au contraire, est basée sur un simple besoin utilitaire. Alors que la première est durable grâce à des liens réels et partagés, la seconde se lie à des hypothèses futiles, matérialistes et éphémères, qui prennent fin au moment où la coexistence pour l'amour de l'utilité cesse. Le système communautaire a une nature holistique où l'ensemble est considéré comme un organisme vivant et non une somme d'individus. La société, en revanche, est froide, mécanique, désenchantée, personnaliste, individualiste et éloignée du sentiment d'appartenance.

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La description qui vient d'être faite peut être déduite de la définition spécifique du même savant qui voyait dans les "impulsions chaudes du cœur" le fondement de la communauté, tandis que la société "procède de l'intellect froid". En pratique, c'est une question de cœur par opposition au cerveau : l'instinct contre la froide rationalité.

La pensée de Ferdinand Tönnies est ouvertement antithétique, pour ne pas dire fortement opposée, aux principes nés avec les révolutions industrielle et française, inspirant le contrat social, les droits de l'homme et le système si en vogue aujourd'hui dans le monde occidental.

Pour donner de la force à sa pensée, le sociologue allemand énumère plusieurs formes primitives de communauté présentes dans l'histoire de l'humanité parmi lesquelles on peut citer la relation entre la mère et l'enfant, entre l'homme et la femme et entre les frères. Tous les liens que nous venons de représenter ont un caractère à la fois instinctif et humain, et c'est sur la base de ce type de relation que le sociologue allemand a jeté les bases de l'organisation des futures communautés. Dans cette trace, nous pouvons voir la pensée d'Aristote selon laquelle la famille était le centre de la communauté, à partir du centre (la famille), sous des formes concentriques, la communauté était formée.

Le principe de base dont part l'opposition de Ferdinand Tönnies est la critique de l'échec social moderne marqué par l'atomisation sociale et l'urbanisation incontrôlée comme source de désintégration et d'aliénation.

Ces scénarios s'inscrivent parfaitement dans la vision de la Gesellschaft, c'est-à-dire le système utilitaire et mécaniste décrit ci-dessus. Pour surmonter ce processus en cours dans la modernité, un simple retour à la dimension humaine de la vie sociale, telle qu'elle était dans les villages, s'impose. Il faut préciser que sa contestation n'est pas un déni a priori du modèle urbain et de la figure du citoyen, mais une description de la façon dont certains comportements deviennent habituels dans lesquels se perd la volonté réelle de communiquer, de partager des expériences, des sentiments et surtout des valeurs.

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Le développement d'un esprit communautaire est important à la fois pour soi-même et pour l'ensemble de la communauté. La pensée du savant allemand est absolument d'actualité et pertinente pour notre époque, et la redécouvrir peut être d'une grande aide pour contrer l'avancée apparemment imparable de la société matérialiste, massifiante et standardisée. Alors que le sociologue allemand présentait son opposition entre communauté et société sous une forme théorique et idéologique, ses descriptions se réalisent aujourd'hui de manière renforcée par le progrès technique et le libéralisme économique, qui contribuent fortement à une atomisation de la société. La réalité sociale se caractérise de plus en plus par la prédominance de l'intérêt privé par opposition à l'intérêt communautaire. En saisissant les aspects du savant allemand, il est possible non seulement de développer une opposition substantielle au modèle de la société libérale-capitaliste mais, surtout, de mettre en évidence un processus inverse à celui imposé par la technologie, afin de se diriger vers un système où la relation humaine et l'homme sont à nouveau au centre de la vie réelle.

Fabrizio Fratus

jeudi, 24 novembre 2022

Werner Sombart: "Pourquoi il n'y a pas de socialisme aux États-Unis?"

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Werner Sombart: "Pourquoi il n'y a pas de socialisme aux États-Unis?"

par Carlo Gambescia

Lire un livre de Werner Sombart, c'est comme goûter ces vins que plus on vieillit, plus on apprécie. L'idée de rééditer Perché negli Stati Uniti non c'è il socialismo ? (Bruno Mondadori, Milano 2006, pp. XXXVIII-153, euro 15.00, avec une préface de Guido Martinotti et une traduction de l'allemand par Giuliano Geri, toutes deux flambant neuves) est donc certainement méritoire.

Lorsqu'il est sorti pour la première fois en Italie en 1975 (Edizioni Etas), avec une préface d'Alessandro Cavalli, les gens s'interrogeaient encore positivement sur le potentiel du socialisme dans le monde, et en particulier, sur "l'anomalie américaine". Une question qui avait intrigué Sombart, de retour d'un voyage aux États-Unis en 1905, au point d'en faire un livre, publié en 1906.

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Si les dates, et surtout l'accélération de l'histoire, ont un sens, on peut dire que ce qui s'est passé entre 1905 (l'année de la première révolution russe) et 1975 (l'année où les États-Unis sont sortis, et avec des os brisés, de la guerre du Vietnam), n'est encore rien comparé à ce qui se passera entre 1976 et 2006 : de la chute du communisme à l'ascension des États-Unis comme seule puissance mondiale.

Par conséquent, si Sombart revenait miraculeusement à la vie aujourd'hui, il ne pourrait plus considérer le socialisme comme une sorte d'horizon obligé : comme le prolongement naturel du capitalisme. Dès lors, sa question ne pouvait plus être la même : pourquoi n'y a-t-il pas de socialisme aux États-Unis, puisqu'il n'y a plus de socialisme dans le reste du monde ?

En ce sens, alors qu'il y a trente ans, le texte sombartien devait être lu avidement par le socialiste "agité" afin d'en tirer l'identikit rapide d'un capitalisme dangereux mais néanmoins battable, aujourd'hui le même livre doit être dévoré par le capitaliste "tranquille", confiant parce que victorieux. Et qui, comme Narcisse, prend un plaisir immense à se regarder dans le miroir que lui a fourni Sombart il y a un siècle.

En bref, le grand sociologue allemand - d'où le classicisme de son étude - nous explique, de manière indirecte, pourquoi le capitalisme a gagné... Même si, pourrait-on ajouter, en raison du fameux principe d'accélération historique mentionné plus haut, seulement pour le moment...

Mais venons-en au livre.

Pour Sombart, le capitalisme américain est une sorte d'éponge, capable d'absorber l'esprit d'hommes et de femmes de toutes races et cultures. De quelle manière ? En donnant à tout le monde la possibilité de s'enrichir. Présentée ainsi, la déclaration de Sombart peut sembler banale. Mais il faut faire attention à l'idée de "possibilité", dans le sens où il est possible que quelque chose se produise. Mais aussi, précisément parce que c'est une possibilité, qu'une certaine chose ne se produise pas. De plus, le fait de continuer à y croire, même après un certain nombre d'échecs personnels, implique une foi quasi religieuse dans la réussite.

Mais écoutons Sombart : "Si le succès est le dieu devant lequel l'Américain récite ses prières, alors sa plus grande aspiration sera de mener une vie agréable à son dieu. Ainsi, dans chaque Américain - à commencer par le crieur qui vend des journaux dans la rue - nous décelons une agitation, un désir ardent et une projection vers le haut et au-dessus des autres. Ce n'est pas le plaisir de profiter pleinement de la vie, ce n'est pas la belle harmonie d'une personnalité équilibrée qui peut donc être l'idéal de vie de l'Américain, mais plutôt ce "continuer" continu. Et par conséquent l'ardeur, l'aspiration incessante, la compétition effrénée dans tous les domaines. En effet, lorsqu'un individu poursuit le succès, il doit constamment s'efforcer de dépasser les autres ; ainsi commence une course de clochers, une course d'obstacles (...). Cette psychologie de la compétition génère en elle le besoin d'une totale liberté de mouvement. On ne peut pas situer son idéal de vie dans la course et souhaiter avoir les mains et les pieds liés : La nécessité du laissez-faire fait donc partie de ces dogmes ou maximes que (...) l'on rencontre inévitablement 'quand on plonge dans l'esprit du peuple américain' " (p. 17).

Évidemment, Sombart place ces constantes psychologiques et culturelles dans le cadre d'une société riche en ressources, à des années-lumière du féodalisme européen, et dont les élites sont au moins formellement ouvertes à tous. Une société, riche et libre, où chaque relation économique et politique est abordée en termes d'intérêts individuels et jamais de classe. De ce point de vue, les pages consacrées à la position politique, sociale et économique de l'ouvrier américain, dont le niveau de vie, même à l'époque, note Sombart, "le rapproche plus de notre bourgeoisie que de notre classe ouvrière" (p. 125), sont très intéressantes et d'actualité.

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Photo de 1897: une ouvrière travaillant à la mise en bouteilles de ketchup...

L'observation de l'affiliation politique aux deux grands partis "traditionnels", le républicain et le démocrate, est tout aussi significative. Sombart écrit : "La nature et les caractéristiques des grands partis (...), tant leur organisation externe que leur absence de principes, ainsi que leur panmixie sociale (...) influencent clairement les relations entre les partis traditionnels et le prolétariat. Tout d'abord dans le sens où ils permettent au prolétariat d'appartenir beaucoup plus facilement à ces partis traditionnels. Car en eux, il ne faut pas voir une organisation de classe, un organisme qui met en avant des intérêts de classe spécifiques, mais une association essentiellement indifférente qui poursuit des fins qui peuvent également être partagées, comme nous l'avons vu, par les représentants du prolétariat (la chasse aux fonctions publiques !)" (p. 69).

images.jpgEt le même discours, peut être étendu aux syndicats et aux associations professionnelles, puisque, note Sombart, "alors qu'ici [en Allemagne] les individus les meilleurs et les plus dynamiques se retrouvent en politique, en Amérique, les meilleurs et les plus dynamiques se consacrent à la sphère économique et dans la même masse prévaut, pour la même raison, une "survalorisation de l'élément économique : car c'est en suivant ce principe que l'on pense pouvoir atteindre pleinement l'objectif auquel on aspire" : la réussite sociale. Il n'y a aucun pays, conclut Sombart, "dans lequel la jouissance du fruit capitaliste par la population est aussi répandue" (p. 18).

Ainsi, une fois le livre refermé, les raisons de la victoire du capitalisme made in USA sur presque tous les fronts ne peuvent qu'être claires : idéologie du succès et individualisme compétitif, mais aussi "faim" de consommation sociale. Curieux, sur ce dernier point, est le portrait coquet que fait Sombart des ouvriers d'usine américains de l'époque : "Ici, les vêtements, surtout chez les filles, deviennent tout simplement élégants : dans plus d'une usine, j'ai vu des ouvrières en blouse de couleur claire, voire en soie blanche ; elles ne vont presque jamais à l'usine sans leur chapeau" (p.126).

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Sommes-nous devant l'idéalisation du capitalisme américain ? Un Sombart qui, comme Gozzano, semble renaître non pas en 1850 mais en 1905... Pas tant que ça, si l'on pense au soin secret apporté aujourd'hui à la façon de s'habiller, aux employés de bureau et d'usine. Le modèle n'est plus seulement américain.

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Alors, tout est bien qui finit bien ? Sombart, malgré tout, pensait que le socialisme (peut-être sous une forme sociale-démocrate) prévaudrait encore aux États-Unis aussi. Surtout dès que les "espaces ouverts" auront disparu, ainsi que la disponibilité de terres libres (le Grand Ouest), sur lesquelles essaimer, en tant que fermiers libres, les "travailleurs-soldats" de l'"armée industrielle de réserve". En effet, selon le sociologue allemand, la "conscience de pouvoir devenir un agriculteur libre à tout moment" a réussi à transformer "d'active à passive toute opposition naissante à ce système économique", tuant "dans l'œuf toute agitation anticapitaliste" (p.151).

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Fermier texan, 1939.

Pourtant, les terres libres ont été occupées, et le capitalisme américain est toujours là, plus fort que jamais. À moins que la frontière américaine actuelle n'englobe en réalité des territoires bien plus vastes. Et que, par conséquent, l'expansion économique croissante des États-Unis (les taux de développement élevés et le niveau de vie élevé de ses classes moyennes) est actuellement payée en dollars sonnants par les pays politiquement plus faibles, mais riches en ressources naturelles. On pense à l'Amérique latine et aux économies dites "dépendantes du dollar".

Si tel était le cas, l'excellent vin de Sombart aurait un arrière-goût amer.

Source : http://carlogambesciametapolitics.blogspot.com/

Article imprimé à partir d'Altermedia Italia : http://it.altermedia.info

URL de l'article : http://it.altermedia.info/storia/il-libro-della-settimana...

lundi, 24 octobre 2022

Le point de fusion entre progressisme et capitalisme

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Le point de fusion entre progressisme et capitalisme

par Marcello Veneziani

Source : Marcello Veneziani & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/il-punto-di-fusione-progressita-con-il-capitale

Quand a eu lieu le passage de la gauche du contre-pouvoir au pouvoir, de la Place publique au Palais des gouvernants ? Que s'est-il passé pour qu'une force antagoniste du Capital devienne la Garde rouge du Capital et fasse partie intégrante de la classe dirigeante ? Nous le répétons souvent, mais le passage clé nous échappe. Les indices de surface sont nombreux et trop familiers : à l'est, l'échec des expériences communistes, à l'ouest, l'effondrement de l'État-providence ; au niveau intellectuel, le déclin de Marx et de l'idée de Révolution, et au niveau social, l'inclusion de militants, d'agents et de fonctionnaires de gauche dans l'appareil public, le secteur privé et le système judiciaire, l'école, l'université, l'édition et le divertissement. Une inclusion qui, en plus des effets politiques et idéologiques bien connus, a également entraîné l'inévitable "gentrification" de la classe progressiste et la revalorisation subséquente de l'establishment.

Nous pouvons également périodiser ce processus : il s'est produit après 1968, tout au long des années 1970, puis s'est étendu dans les années suivantes jusqu'à intégrer et interpénétrer les pouvoirs et les institutions. L'avantage est réciproque : au Capital, il a donné une "bonne conscience" éthique et une légitimation culturelle au niveau de l'émancipation et de la défense des droits de l'homme et du citoyen ; et à la Gauche, il a donné un pouvoir d'influence et d'interdiction, et un leadership culturel et civil.

Mais tout cela n'explique toujours pas la raison centrale de l'union entre la gauche et le capital, la soudure de deux hégémonies, la soudure entre le pouvoir économique et le pouvoir culturel. Qu'est-ce qui a provoqué cette convergence ? C'est le but commun de remplacer le monde commun fondé sur la réalité par le monde uniforme fondé sur les désirs induits ; le désir d'un nouveau monde pour la gauche et de nouveaux marchés pour le capital.

Comment ce changement s'opère-t-il ? En effaçant, en méprisant et en brisant les liens, les frontières, les limites. Ce que la gauche appelle émancipation, libération, progrès ; et dans le jargon capitaliste, ils appellent ces phénomènes, le développement, la consommation, la modernisation. Le mot clé, commun à ces deux pôle, est le déracinement, où l'identité se dissout : le déraciné est alors considéré comme un homme libre qui n'a pas d'attaches ou d'affiliations, qui est fluide dans un monde liquide, projeté dans ses désirs plutôt qu'amarré à son héritage et à sa nature ; connecté à son époque et au web mais déconnecté de son lieu et de ses liens communautaires. Il devient ainsi un citoyen du monde, un homme sans frontières (y compris sexuelles), un individu émancipé et global, selon le rêve convergent de l'internationalisme de gauche et de la mondialisation capitaliste.

Le monde à démolir n'est pas nommé pour ce qu'il est - la réalité des liens religieux et civils, familiaux et communautaires - mais est renommé en termes négatifs comme racisme, fascisme, homo-transphobie, anti-féminisme.

Cette convergence a une répercussion sociale précise : déclarer la guerre au monde commun, à la réalité, à la nature, au contexte dans lequel l'homme a toujours vécu, signifie rompre avec les peuples et partir des élites, soit des oligarchies économiques et financières, politiques et intellectuelles, ennemies du sentiment commun, des racines et des liens populaires. C'est la rébellion des élites sur laquelle un sociologue américain lucide, Christopher Lasch, a écrit en 1994, faisant écho à la rébellion des masses d'Ortega y Gasset (1930).

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Dans son ouvrage, Lasch a noté ce que des observateurs italiens très pointus de bords idéologiques opposés comme Augusto Del Noce et Pierpaolo Pasolini avaient déjà saisi: les manifestants, les révolutionnaires et les gauchistes radicaux ont déclaré la guerre au capitalisme mais ont ensuite combattu le patriotisme, la religion et la famille traditionnelle, croyant frapper au cœur et à l'arrière du capitalisme. Au lieu de cela, leur combat était entièrement fonctionnel au capitalisme, qui voulait briser ces mêmes digues et se débarrasser de ces liens qui faisaient obstacle à l'établissement d'une société entièrement éradiquée, composée désormais d'individus solitaires, proies faciles du consumérisme. Même Marx avait expliqué dans le Manifeste qu'avec le capitalisme "toutes les relations sociales stables et fixes, avec leur cortège de conceptions et d'idées traditionnelles et vénérables, sont dissoutes". Par obtusion, présomption ou mauvaise foi, la gauche a ignoré le Manifeste de Marx (qui n'est pas un auteur réactionnaire) et est devenue le tueur à gages en charge de liquider la société traditionnelle, avec la bénédiction du capital... Si les croyants, les membres de la famille, les patriotes sont effacés, il ne reste que les consommateurs de marchandises et d'idéologies. "On ne s'affranchit de la tradition que pour se plier à la tyrannie de la mode", note Lasch dans l'essai Against Mass Culture (maintenant publié en Italie par Eleuthera).

La liberté consiste à choisir entre des marques, des produits, "des opinions et des idéologies préemballées conçues par des faiseurs d'opinion" ; le processus se fera, notait Lasch il y a trente ans, en "détruisant la mémoire collective, en remplaçant l'autorité responsable par un nouveau star system", aujourd'hui nous dirions avec les influenceurs et les usines de consensus manipulés. Il restera comme une gratification illusoire dont parle Lasch dans La culture du narcissisme : c'est le nouvel opium du peuple, réduit à un seul format devant le miroir (ou un smartphone).

Lasch a appelé à une alliance pour résister à l'assimilation, au déracinement et à la modernisation forcée. Pour Simone Weil, celui qui est déraciné déracine ; pour Lasch, "le déracinement déracine tout, sauf le besoin de racines".

C'est donc là que réside la fusion du gauchisme et du capital : dans la dissolution des liens naturels, religieux et communautaires que l'on fait passer pour une émancipation et une libération de l'emprise de monstres. Ils vous enlèvent tout et vous disent ensuite : vous avez moins de fardeaux et de contraintes, maintenant vous êtes libres de courir. Ils vous disent aussi où aller, quoi acheter et quelle route prendre.....

mardi, 16 août 2022

La passivité des masses et l'hégémonie culturelle

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La passivité des masses et l'hégémonie culturelle

par le Blocco Studentesco

SOURCE : https://www.bloccostudentesco.org/2022/08/08/bs-passivita-delle-masse-ed-egemonia-culturale/

UNE SOCIÉTÉ HOSTILE ET SANS ESPOIR

Pour ceux qui ont en eux la flamme d'un idéal, il est facile de regarder l'état actuel de la société occidentale et de perdre espoir. Croire que tout est devenu si irréversiblement pourri et putride, se dire que tout est perdu et qu'il ne vaut même pas la peine de se bercer de l'illusion que la situation peut changer.

Les masses sont contre nous. Bien sûr, si nous considérons la totalité des personnes qui nous entourent, il y a ceux qui nous gênent plus et ceux qui nous gênent moins : de ceux qui essaient activement de nous mettre des bâtons dans les roues de toutes les manières possibles à ceux qui n'ont peut-être pas une attitude activement hostile mais qui, si vous leur demandez, se disent antifascistes et nous regardent de travers, nous et ce que nous représentons.

Notre combat est-il par conséquent une bataille contre des moulins à vent ?

Il est compréhensible de se sentir découragé lorsqu'on a l'impression d'être contre le monde entier et que tout est parti en couille, mais la vérité est différente de cette apparence superficielle. Il faut comprendre comment on en est arrivé là, afin de comprendre aussi ce qu'il faut faire pour changer les choses.

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HÉGÉMONIE CULTURELLE DE GAUCHE

Antonio Gramsci a expliqué que l'hégémonie culturelle était l'un des moyens par lesquels la classe dominante (selon lui, la bourgeoisie) gardait la société sous son contrôle. Pour contrôler une société, il faut non seulement le bâton, la force, avec laquelle on peut menacer et réprimer ceux qui veulent se rebeller, mais aussi la culture, dans ce cas en imposant à tous un système de pensée avec des valeurs qui ne profitent qu'à une classe ou un groupe mais qui passent pour universelles. Cette fausse conscience est inculquée aux masses de toutes sortes de manières, avec les écoles, les médias, les intellectuels, les livres et les films, avec la religion, etc.

Cela vous semble familier ? Parce que c'est le cas. C'est ainsi que l'on trompe l'esclave en lui faisant croire qu'il est libre et qu'il n'est pas enchaîné au mur, et qu'il va lui-même se déchaîner contre ceux qui ne se conforment pas à la culture.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les communistes, ne pouvant battre électoralement les chrétiens-démocrates, pour prendre les rênes du pays, se sont lentement infiltrés partout, dans les écoles et les universités, dans la magistrature, dans l'administration publique, dans les journaux et les chaînes de télévision, afin de conquérir la culture morceau par morceau, imposant leurs valeurs et leurs idées aux masses.

Si les masses se disent antifascistes, est-ce parce qu'elles comprennent ce qu'est le fascisme et qu'elles ont donc consciemment décidé de s'y opposer en devenant antifascistes ? Non, la grande majorité des gens ne savent même pas ce qu'est le fascisme, mais dès l'enfance, ils sont bombardés par une culture obsédée par le fait de présenter le fascisme sous un mauvais jour. Si les masses croient que "nous sommes tous les mêmes", c'est parce qu'elles l'ont entendu répéter partout et constamment, et non parce qu'elles ont consciemment décidé de s'approprier ce concept. L'absence de pôles culturels (pertinents) opposés à la culture dominante ne permet pas aux masses de voir des alternatives et elles sont donc influencées unilatéralement.

Les enfants et les jeunes à l'école sont parfois forcés de chanter des chansons de partisans, d'aller aux commémorations du 25 avril, de se faire dire par les enseignants que le fascisme était le mal absolu qui a ruiné l'Italie et que les partisans étaient des héros sans tache grâce auxquels nous vivons maintenant dans le meilleur des mondes possibles. Dans les manuels scolaires, on parle du fascisme comme d'une sorte de régime rétrograde qui a opprimé le peuple italien avec la fin heureuse de la libération. En rentrant chez vous, vous allumez la télévision et des programmes apparaissent avec des présentateurs parlant constamment de la "vague noire", du "danger fasciste", annonçant que les fascistes (c'est-à-dire de "mauvaises personnes") sont juste au coin de la rue et agissent pour répandre la haine et la discorde entre les gens. En terminant le lycée et en allant à l'université, vous découvrez alors que les professeurs y sont encore pires, encore plus politisés, et qu'ils confondent (délibérément) leur travail avec l'activisme politique.

En allant lire au bar du coin, dans la plupart des journaux, les articles ont le même ton d'informations hyper-filtrées et manipulées pour alimenter un récit politique de gauche au détriment de la véracité des informations, par exemple à chaque fois qu'une personne noire ou homosexuelle est agressée, avant même de savoir qui était l'agresseur et la raison du geste, on crie au racisme et à l'homophobie causés par un "climat de haine" sur lequel soufflent "les gens de droite" [1]. Si nous consultons youtube, idem, nous constatons que les youtubeurs qui font de l'"information" sont pour la plupart des gens de gauche. En ouvrant instagram, nous trouvons des influenceurs bon marché qui, lorsqu'ils parlent de politique, reprennent toujours ce récit habituel et omniprésent.

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En haut, Giuseppina Ghersi, 13 ans, en route vers le lieu de son exécution; en bas, Norma Cossetto, 20 ans, massacrée par les partisans titistes yougoslaves en Istrie.

Même avec les noms de rue, ils essaient de laver le cerveau des gens. Nous sommes pleins de rues dédiées aux victimes des massacres perpétrés par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, mais malheur à celui qui propose de dédier des rues ou des places aux victimes des partisans, comme Norma Cossetto, une jeune fille de 20 ans violée et balancée dans une fosse (une foiba) par les Titistes, ou Giuseppina Ghersi, une jeune fille de 13 ans violée et assassinée par les partisans. Chaque fois qu'une association, un parti politique ou une administration municipale annonce son intention de dédier un espace public à la mémoire des victimes innocentes des "libérateurs", cela devient immédiatement une affaire nationale, l'ANPI, les partis de gauche, les syndicats, les leaders d'opinion, les journaux, tous s'élèvent contre ce blasphème à la religion de la résistance, il faut oublier à jamais que les partisans ont aussi fait de nombreuses victimes innocentes, sinon certains imbéciles pourraient se faire des idées bizarres et penser qu'ils n'étaient pas des héros [2].

Le parti communiste a cessé d'exister depuis longtemps, mais le système de pouvoir qu'il a créé en s'infiltrant partout n'a pas seulement survécu, mais a également été capable de se renouveler. Et c'est ainsi que la gauche a pris le contrôle de l'Italie et l'a pourrie: en changeant la culture selon ses propres valeurs et croyances, en imposant ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas, ce qu'il est légitime de dire, de faire et de penser, et ce qui ne l'est pas. Si vous n'êtes pas soumis au système en acceptant toutes ses normes et règles (imposées par eux), vous êtes automatiquement marginalisé et diabolisé comme un fou dangereux.

Cela a eu et a encore des conséquences sur la façon dont les partis font de la politique: d'abord, une ligne est tracée pour définir ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, ils disent par exemple que le fascisme n'est pas bon et que l'on peut aussi être de droite sans être fasciste [3], d'abord ils diabolisent le fascisme et ensuite les définitions du "fascisme" et du "fasciste" sont lentement élargies avec des torsions imaginaires pour coller cette étiquette sur autant d'adversaires politiques que possible.

Casa Pound ? Fasciste, bien sûr, ils le disent eux-mêmes, il n'y a donc aucun doute là-dessus. Mais alors Fratelli d'Italia est aussi étiqueté fasciste, même Salvini est traité fasciste, même Berlusconi était autrefois appelé fasciste quand il comptait encore pour quelque chose en politique ! Eh bien, vous savez comment c'est, s'allier avec Fini, bien qu'il ait répudié le fascisme (s'attirant la haine profonde des fascistes, les vrais) il vient toujours du MSI, donc cela fait de Berlusconi un fasciste, être contre l'immigration signifie être raciste et le racisme est synonyme de fascisme, être contre l'agenda LGBT signifie être homophobe et l'homophobie fait partie de l'idéologie fasciste. Quitter l'UE et l'euro ? Ces propositions ressemblent à des idées nationalistes, et le nationalisme a provoqué deux guerres mondiales. Préféreriez-vous que l'État dépense de l'argent pour aider vos compatriotes dans le besoin plutôt que les coopératives rouges qui gèrent les centres d'accueil ? Raciste, donc fasciste. Utilisez-vous des mots rétrogrades comme "patrie" et "nation" ? Fasciste.

La vérité est donc que la gauche tient la droite "institutionnelle" par les couilles, car lorsque cette dernière prend des positions trop contraires aux valeurs que la gauche défend (mais qu'elle fait passer pour universelles), la gauche commence à resserrer son emprise sur elles, déclenchant la machine à salir et obligeant la droite à s'excuser, à prendre ses distances, à baisser la tête et à reculer.

"Il semble que d'ici aux élections, ce sera une course entre la Repubblica qui essaiera de nous convaincre que FdI est un parti cool, pour lequel il faut absolument voter, et le FdI qui essaiera de nous expliquer que non, il est un parti absolument libéral, et donc invendable.

Il suffit de penser à la façon dont certains grands partis politiques ont soutenu, il y a quelques années, des positions de sortie de l'euro et de l'UE, puis se sont contentés de positions "réformistes" et de "taper sur la table" à Bruxelles, pour finalement se montrer favorables à Mario Draghi [4].

Cela s'est reflété dans le peuple : en 2015 et 2016, il était normal et acceptable de parler aux gens ordinaires de la sortie de l'euro et de l'UE, aujourd'hui ce n'est plus le cas, sinon vous êtes considéré comme un imbécile qui veut quelque chose de néfaste pour la nation. Le lavage de cerveau s'est bien déroulé.

UNE SOCIÉTÉ HOSTILE ?

Les masses dans la société d'aujourd'hui se sont avérées être un peu plus que des PNJ programmables sans grande capacité de pensée critique indépendante, elles sont inconsciemment modelées dans leur façon de penser par les messages sans signification dont elles sont constamment bombardées. Gramsci l'avait bien compris, et aujourd'hui cette stratégie est toujours d'actualité, en effet avec l'internet et la communication instantanée d'aujourd'hui l'importance du contrôle de la culture s'est multipliée.

Les masses nous sont-elles hostiles ? Apparemment oui, un peu plus et un peu moins. Mais nous devons blâmer ceux qui les influencent en les conduisant à la dégénérescence.

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La vérité est que les personnes coupables d'entraîner la société vers le bas, vers la dégénérescence, sont relativement peu nombreuses et ne constituent pas la majorité. Il ne faut pas oublier que les masses sont à la merci de ceux qui influencent leur pensée en façonnant la culture à leur propre usage et consommation avec les écoles, les programmes d'information, les journaux, les programmes télévisés, les histoires débitées sur les médias sociaux, la musique, etc. Par conséquent, cela a-t-il un sens de s'en prendre aux masses et de les haïr ? Non. Ce n'est pas le troupeau qui est notre ennemi. Il n'y a aucune raison de haïr ceux qui sont assis devant la télévision tous les jours et qui, sans s'en rendre compte, se font dévisser le crâne et chier dessus au point de commencer à croire des absurdités. Ceux qui sont les victimes du système, surtout les plus abrutis, ne méritent que de la compassion.

Ce qui mérite la haine, ce ne sont pas les masses, ou cette partie des masses qui sont transformées à leur insu en rouages du système. Ce qui mérite la haine, ce sont ceux qui sont actifs dans ce processus de transformation et qui, surtout, sont coupables de définir la conformité, la normalité, ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, ce qu'une personne doit croire et ce qu'elle ne doit pas croire, cette même conformité qui a normalisé des idées grotesques et répugnantes qui transforment l'Occident en un bourbier de dégénérescence : ces professeurs de gauche fanatiques qui influencent délibérément et sciemment leurs étudiants sur le plan politique, ces journalistes menteurs et mercenaires payés pour balancer de la boue contre les ennemis du système, ces militants antifascistes qui jouent le rôle de gardes armés de la réaction, ces directeurs d'école qui autorisent les drag queens dans les écoles pour brouiller les idées dans la tête des enfants, ces magistrats politisés qui cherchent la paille dans l'œil des uns et ignorent la poutre dans l'œil des autres, des prêtres qui, au lieu de s'occuper des âmes, préfèrent se préoccuper de politique en s'opposant explicitement aux partis et mouvements identitaires [5], des politiciens qui, pour se faire réélire à tout prix, tentent d'élargir leur base électorale et de grappiller quelques voix immondes en faisant appel à des groupes porteurs d'idées dégénérées et en soutenant l'arrivée massive d'étrangers (tous leurs futurs électeurs) au prix du remplacement ethnique de leur propre peuple.

Il est inutile de regarder de haut les associations et les citoyens qui, par conformisme, participent aux commémorations du 25 avril. Lorsque la culture dominante est celle du nauséeux fatras LGBT, les entreprises mettent des arcs-en-ciel dans leur logo. Lorsque la culture dominante est hostile à ce fatras, comme au Moyen-Orient, ce symbolisme n'est pas utilisé. Le conformisme expliqué simplement.

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SANS ESPOIR ?

Notre ennemi n'est donc pas les masses, mais ces groupes de personnes qui, en exerçant un monopole sur la culture dans notre pays, entraînent les masses vers le bas.

Combattre le système en jouant son jeu et en se présentant aux élections est en soi une bonne chose, mais il est faux de penser que nous pouvons nous limiter à cela. Ce que nous devons faire, c'est prendre exemple sur les ennemis de l'Italie et faire exactement ce qu'ils font depuis des décennies: conquérir la culture. Nous devons tout faire pour soutenir une culture non-conformiste capable de s'engager et de communiquer avec le plus grand nombre de personnes possible, afin qu'elle ne reste pas une "sous-culture", quelque chose qui s'assimile à une "niche" ou à un "underground", quelque chose "à nous et à nous seuls". Il est donc extrêmement important de soutenir les maisons d'édition, les journaux, les magazines, les chaînes youtube, les pages instagram, les webradios, la musique, les films et autant d'autres moyens de diffusion des idées non-conformistes que possible, afin de créer quelque chose qui puisse concrètement concurrencer le système d'information encore incontesté.

Aussi parce que c'est une chose d'arrêter quelqu'un en personne et de tenter de lui expliquer des concepts révolutionnaires en une heure, c'en est une autre de lui faire découvrir une culture qui lui parle tous les jours, plusieurs fois par jour, chaque fois qu'il ouvre un article de journal, un magazine, se connecte aux médias sociaux, voit un film ou lit un livre.

Il y a environ un an, la célèbre journaliste de gauche Andrea Scanzi a déclaré : "à droite, il n'y a pas eu le moindre intellectuel depuis 300 ans". Les gens de droite, outrés, ont commencé à répondre à cette provocation bon marché en publiant des listes d'intellectuels de droite (ou supposés tels). Mais il y a quelqu'un qui lui a répondu plus intelligemment avec un article dont le titre dit tout : "On ne répond pas à Scanzi avec des listes d'intellectuels de droite, mais par l'hégémonie" [6].

Notre objectif devrait être d'essayer de montrer aux gens qu'il existe une alternative culturelle valable à ce qui, pendant des années et des années, a été présenté comme la seule culture existante et acceptable. Nous devons avancer, conquérir les espaces culturels et les enlever à l'ennemi.

Notes:

[1] Bien que de tels épisodes se produisent constamment, il y en a de si ridicules qu'il devient impossible de les oublier. Pensez à l'affaire Daisy Osakue, une athlète noire qui, en 2018, s'est vu jeter un œuf dans l'œil, lancé depuis une voiture alors qu'elle se trouvait dans la rue. Tout le monde criait au racisme, même pour attaquer indirectement Salvini (c'était la période du gouvernement "jaune-vert", avec la Lega et le Mouvement 5 étoiles), mais quelques jours plus tard, les auteurs ont été découverts, trois garçons, dont l'un était le fils d'un conseiller municipal du PD socialiste, qui s'amusaient à jeter des œufs sur des personnes au hasard. En fait, en plus de Daisy Osakue, ils ont jeté des œufs sur sept autres personnes, dont aucune n'était noire. Ou à Ferrara en 2021, des homosexuels agressés verbalement par quelqu'un qui leur criait dans la rue "connaissez-vous Benito Mussolini ? Savez-vous qu'il vous brûlerait tous ? Forza Benito Mussolini". Les médias ont immédiatement instrumentalisé l'histoire en la liant au vote du Sénat contre la Zan DDL, mais peu après, on a découvert que ce sont ces gays qui ont d'abord attaqué verbalement le type accusé de fascisme et d'homophobie, qui s'est avéré être un immigrant à qui les homosexuels ont crié "putain d'étranger, si Mussolini avait été là, tu ne serais pas là maintenant".

[2] Pour citer un cas encore plus emblématique des polémiques habituelles sur les espaces publics dédiés aux victimes des "libérateurs", en 2019, une agitation a éclaté à Gênes, soulevée par l'ANPI, parce qu'il y avait un pont portant le nom de Fabrizio Quattrocchi, un agent de sécurité privé qui, en 2004, a été enlevé et tué en Irak par un groupe d'islamistes. Cela n'a pas plu à l'ANPI car le pont en question était relié à une petite place dédiée à Attilio Firpo, un partisan tué en 45, et "Firpo a été tué pour libérer sa patrie, tandis que Quattrocchi était une personne engagée sur des théâtres de guerre étrangers par choix professionnel", donc Quattrocchi n'était pas digne d'avoir un espace public portant son nom si proche d'un espace dédié aux grands héros de la résistance.

[3] Définir le fascisme comme étant "d'extrême droite" n'est également qu'un gros malentendu résultant de l'ignorance et/ou de la mauvaise foi.

[4] Que cela serve de leçon à tous ces camarades qui ont des idées étranges comme celle d'abandonner des mouvements (pour l'instant) qui sont relativement petits mais qui ont des couilles et les bonnes idées, afin d'aller dans des partis de centre-droit en pensant qu'ils peuvent y arriver et être des Sansepolcristes révolutionnaires.

[5) Je ne fais pas tant référence à ces prêtres qui prêchent l'accueil des masses d'étrangers, aussi parce qu'après tout, le christianisme est (à sa manière) une idéologie universaliste et égalitaire. Je fais plutôt référence à certains hypocrites qui, manquant à leurs devoirs en tant que ceux qui devraient exercer une fonction spirituelle impartiale, s'opposent à des partis et/ou mouvements politiques et culturels identitaires. Pour citer un cas frappant, en mai 2019, un curé de La Spezia a sonné le glas en prétendant qu'il s'agissait d'un geste de protestation contre la présentation d'un livre d'AltaForte Edizioni dans la ville.

[6] https://www.ilprimatonazionale.it/cultura/scanzi-intellettuali-destra-egemonia-culturale-192572/

 

lundi, 15 août 2022

Le télé-contrôle: la tyrannie de la "Boîte à Bêtises"

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Le télé-contrôle: la tyrannie de la "Boîte à Bêtises"

Par Pablo Javier DAVOLI (*)

I) QUATRE CARACTÉRISTIQUES SYSTÉMIQUES :

 Afin d'approcher une compréhension adéquate de l'impact profond et décisif que la télévision exerce sur les sociétés de masse contemporaines, il est nécessaire de garder à l'esprit que ce système communicationnel présente les caractéristiques suivantes :

 a.- L'unipolarité dans la conception et l'élaboration des messages télévisés.

Cette unipolarité est absolue. Le télédiffuseur contrôle totalement la production des messages (bien sûr, dans le cadre établi par les règles légales positives, dans les cas où de telles règles existent et, de plus, sont respectées).

 b.- L'unidirectionnalité dans la transmission des messages télévisés.

Cette unidirectionnalité est relative. Le public de la télévision joue un rôle éminemment passif : en principe et en règle générale, le public se limite à recevoir les messages télévisés. Sauf dans des cas exceptionnels et dans une mesure négligeable, les téléspectateurs ne quittent pas la position de récepteurs.

Dans le même sens, on peut dire que la rétroaction entre les deux +extrêmes+ pôles de la relation communicationnelle est minime comparée au flux de messages que les diffuseurs télévisés déversent quotidiennement sur le public. Ainsi, l'échange de rôles entre l'émetteur et les récepteurs est très exceptionnel et peu pertinent.

c.- La concentration oligopolistique des sources télévisuelles (c'est-à-dire au niveau de l'émetteur de la relation de communication).

À cet égard, il convient de donner un exemple très éloquent et illustratif : l'univers médiatique américain, qui est peut-être le plus important au monde, est contrôlé par seulement six grands groupes d'entreprises privées ([1]).

Bien entendu, il ne s'agit pas d'une caractéristique nécessaire et immuable du système de communication étudié ici. Il s'agit toutefois d'une caractéristique répandue et fortement consolidée. Et, par conséquent, très difficile à changer. Mais elle n'est en aucun cas immuable.

d.- Massivité et atomisation du public.

L'accessibilité que la télévision a atteint est vraiment extraordinaire. Il s'agit, sans aucun doute, d'un système de communication super-massif. Cette massivité, bien sûr, a été produite du côté des récepteurs (rappelons que, du côté de l'émetteur, loin de toute massivité, on trouve une concentration rigoureuse).

Il convient d'ajouter que la massivité des audiences télévisées présente une autre caractéristique très particulière et importante : les membres potentiels de cette audience - en parlant en termes généraux - ne se connaissent pas, et n'ont pas de contacts réciproques directs entre eux. Ils sont isolés.

Les liens des récepteurs entre eux dépendent de l'émetteur. En d'autres termes, ce que chaque récepteur sait des autres (par exemple, ce qu'il pense de tel ou tel sujet, quelles sont ses positions sur telle ou telle question, s'il aime telle ou telle expression artistique, etc.) dépend directement et presque exclusivement des informations que les chaînes de télévision elles-mêmes fournissent sur le sujet.

En d'autres termes, le public de la télévision est un collectif inorganique, anonyme, fragmenté et même atomisé. Son rôle, en tant que groupe, ne peut être que passif (nous insistons : nous parlons en termes généraux). Et, par conséquent, ce sont les chaînes de télévision qui déterminent la perception que chaque téléspectateur a du public auquel il appartient. Il s'agit certainement d'un pouvoir énorme...

(II) LES MOTIFS ET LES TECHNIQUES APPLIQUÉS :

 Grâce à ces caractéristiques particulières, la télévision permet de déployer une action psychologique globale des plus efficaces, capable de provoquer une révolution culturelle, ainsi que de réorganiser la structure et le fonctionnement de la société. Parmi les lignes directrices et les techniques fondamentales de cette action, les suivantes se distinguent :

1 - Le déplacement spectaculaire d'autres activités traditionnelles qui sont de la plus haute importance pour le développement personnel, le tissage de liens sociaux, le maintien sain des liens sociaux et la vigueur du tissu communautaire.

En effet, la diffusion de la télévision et son installation comme habitude populaire a impliqué une sérieuse réduction de : la réflexion intime ; la vie de prière ; les exercices spirituels ; la lecture de livres, de journaux et de magazines ; le dialogue familial ; les rassemblements ; les activités sportives ; les promenades en plein air, et le contact avec l'environnement naturel ; etc.

Bien entendu, le déclin des activités susmentionnées est variable selon les activités. Toutefois, l'adoption de la télévision a - en général - entraîné une certaine réduction de l'attention et du temps consacrés à chacune d'elles.

Dans cette perspective, on observe clairement le caractère fortement invasif et expansionniste de la télévision. Pour diverses raisons, elle peut facilement s'installer dans nos vies, générant une habitude envahissante, avec une force expansive très puissante. Ces raisons comprennent :

L'extraordinaire attrait des produits audiovisuels que nous offre la télévision ;

Sa grande capacité à capter notre attention et à nous distraire des problèmes qui nous affligent, en nous donnant la sensation (souvent fausse) que nous y avons échappé (au moins momentanément) ;

Ses effets relaxants, qui nous procurent rapidement une bonne dose de détente, très difficile à acquérir par d'autres moyens dans le contexte stressant des sociétés de masse contemporaines ; etc.

2 - La manipulation de l'information, en altérant la perception de la réalité par le public, tant intellectuellement qu'émotionnellement.

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La télévision nous offre souvent une image déformée de la réalité. Dans l'image, l'inversion fictive des rôles de la victime et de l'agresseur ([2]).

À cet égard, il convient de rappeler que, selon Hal BECKER, membre du Futures Group, en contrôlant les programmes d'informations télévisées, il est possible de façonner l'opinion publique, en manipulant la façon dont les gens pensent et agissent ([3]).

Il s'agit du rêve pervers que Walter LIPPMANN a fait très tôt, dans les années 1920 : la "démocratie des moutons". C'est-à-dire la "fabrication du consensus" ; la fabrication d'une opinion publique artificielle ; dans le but de couvrir un régime politique profondément oligarchique et ploutocratique sous l'apparence d'une démocratie.

3 - L'augmentation écrasante du contenu télévisuel puéril et amusant, composé de distractions et de divertissements d'une grande variété.

Cette évolution inquiétante ne peut être pleinement appréciée que si elle est mise en contraste avec l'augmentation parallèle de la quantité et de la complexité des problèmes des sociétés contemporaines.

Paradoxalement, le processus de sophistication de la vie sociale n'a pas été étayé par une télévision à dominante instructive, formatrice et conscientisante. Au contraire, cette dynamique s'est accompagnée d'une tendance à la frivolité bêtifiante, dont la tendance dominante a été :

- la multiplication de contenus socialement non pertinents et culturellement pauvres (quand ils ne sont pas, purement et simplement, sous-culturels ou contre-culturels, tels les programmes de "télé-poubelle" (trash TV).

Nous faisons ici référence à l'extraordinaire prolifération que connaissent : les jeux télévisés improductifs (c'est-à-dire des activités purement récréatives, qui ne contribuent en rien au développement physique et/ou psychologique de leurs participants et/ou téléspectateurs) ; les émissions de rumeurs et potins sur la vie des stars et autres personnalités publiques ; les émissions à scandale (souvent simulés ou, du moins, provoqués par la production télévisuelle elle-même) ; etc.

- L'espace télévisuel consacré aux sujets sérieux a été radicalement limité.

- La logique du spectacle s'est imposée au détriment de l'exposition, du traitement et de l'analyse des problèmes.

Un exemple clair de ce dernier point est l'adoption par les programmes consacrés à des questions manifestement sérieuses, de formats, de modalités et de styles typiques des programmes de divertissement et d'amusement. Ainsi, par exemple, au cours de l'année 2014, Jorge LANATA a ouvert son émission Journalisme pour Tous (Periodismo para Todos) par un monologue comique (stand-up comedy) sur des questions importantes de notre politique nationale. Dans ces monologues, les opinions critiques étaient systématiquement entrecoupées de blagues en commentaire. Et, comme si cela ne suffisait pas, à plusieurs reprises, la présentation a été assaisonnée de courts sketches.

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Jorge LANATA avec le mannequin Alexandra LARSSON dans l'un des sketchs qu'il avait l'habitude d'insérer dans ses monologues comiques ([4])

Des observations similaires peuvent être faites en ce qui concerne l'utilisation de programmes superflus et/ou futiles sur certains sujets sérieux. Ce phénomène est de plus en plus fréquent, du moins à la télévision argentine. Ainsi, par exemple, cette tendance peut être observée dans divers programmes de potins et rumeurs. Le même phénomène peut également être observé dans les panels des différentes éditions de certaines émissions de télé-réalité (par exemple, Gran Hermano (Big Brother).

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L'équipe de "Intrusos", animée par Jorge RIAL ([5]).

Dans ces cas-là, les questions sérieuses sont généralement mêlées à une discussion thématique grotesque, où elles sont manipulées sans scrupules par des faiseurs d'opinion irresponsables qui déploient leur triste métier au milieu d'un chaos discursif. Dans de nombreux cas, le résultat final de ces mauvais procédés est le contournement de la question qui était censée être clarifiée. Dans d'autres cas, elle finit par se diluer dans un tsunami de bêtises et d'inepties.

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La députée nationale Elisa CARRIÓ avec une poupée qu'elle appelle « Republiquita ». La photo a été publiée par la députée sur son compte Twitter suite à un "sketch" qui avait été réalisé dans l'émission Journalisme pour Tous (Periodismo para Todos) de Jorge LANATA. ([6])

4.- La surexcitation instinctive et émotionnelle des téléspectateurs.

Certes, depuis plusieurs années, la télévision surstimule quotidiennement les instincts et les émotions de son public. Cette exploitation délibérée des pulsions et impulsions inférieures est produite principalement par les contenus.

L'excitation extraordinaire en question, lorsqu'elle opère au niveau instinctif, se focalise principalement (mais pas toujours) sur les instincts sexuels. Elle est peut-être à l'origine de l'atmosphère socio-culturelle hyper-érotisée si caractéristique de nos sociétés.

À cet égard, il convient de rappeler que la télévision est aujourd'hui extrêmement prolifique en messages à contenu érotique ([7]). Ainsi, par exemple, les occasions et les prétextes sont pratiquement innombrables pour exhiber les attributs +corporels+ les plus voluptueux, à peine vêtus, de belles jeunes femmes dans des poses suggestives et avec des oeillades dûment étudiées et répétées. Autre exemple : les scènes explicitement érotiques deviennent plus fréquentes et plus osées (dans de nombreux cas, des pratiques déviantes sont explicitement étalées, sans un mot sur leurs conséquences négatives). Dans le même temps, les règles de protection des enfants, autrefois strictement observées, ne le sont plus guère.

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Le producteur et animateur de télévision Gerardo SOFOVICH, aujourd'hui décédé avec l'une de ses "secrétaires". ([8])

Un bombardement aussi puissant réduit notre perception des femmes à un simple objet de désir sexuel (un réductionnisme qui devient particulièrement grave lorsque ce sont les femmes elles-mêmes qui l'assument). Mais, en outre, le bombardement en question implique chez l'homme une suractivation de son appétit sexuel sensible, au point de le placer – finalement - dans un état de frénésie érotique contre nature. Une telle tendance peut causer de grands dommages aux relations réciproques entre hommes et femmes, y compris, bien sûr, à leur vie sexuelle.

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Episode du concours de pole dance de l'émission Showmatch, par Marcelo TINELLI ([9]).

Quant à la surexcitation émotionnelle, elle est la principale cause du sentimentalisme qui s'est répandu parmi nous. La télévision a inondé notre atmosphère socioculturelle de contenus lacrymogènes, qui exacerbent nos émotions, leur donnent plus d'importance et nous rendent hypersensibles.

Inutile de dire que cette hyper-sensibilité nous rend trop flexibles. Elle nous rend inconstants et cyclothymiques. Elle enlève toute cohérence à notre personnalité. Elle affaiblit la vigueur qui est constamment requise pour soutenir une action déterminée et cohérente dans le temps et au milieu des vicissitudes de la vie. Et, par conséquent, elle nous rend manipulables, avec un facteur aggravant supplémentaire : la stigmatisation facile des dissidents potentiels comme étant inhumains, sans cœur ou sans âme.

Bien entendu, tous ces phénomènes se produisent au détriment des "passions nobles" – ainsi nommées par Platon - (comme, par exemple, la soif de gloire, le goût de l'aventure, l'enthousiasme face aux défis, la joie de l'honneur, etc.) Bien entendu, la volonté et la raison sont également affectées, ainsi que la domination de cette dernière sur l'ensemble du système psychique et, en définitive, sur le comportement humain.

5.- La sur-stimulation du cerveau reptilien.

Il a été récemment découvert que lorsque nous regardons la télévision, l'activité de notre cerveau subit un déplacement notable vers le +soi-disant+ cerveau reptilien. C'est le siège de nos instincts les plus primaires, visant à assurer notre survie. Ces instincts peuvent se résumer aux pulsions d'attaque et de fuite.

En raison de sa constitution (primitive) et aussi de la fonction (primaire) qu'il remplit, le cerveau reptilien est stéréotypé et compulsif. Par conséquent, son activation et sa prééminence +circonstancielle+ tend à imprimer de telles caractéristiques sur notre personnalité et notre comportement.

Bien entendu, la surexcitation du cerveau reptilien nuit à l'activité et au fonctionnement des aires cérébrales les plus évoluées et complexes. En particulier, celles qui sont liées au discernement intellectuel et au sens moral.

Lorsqu'une telle sur-stimulation devient quotidienne, elle génère une accoutumance. Dans ce cas, l'affichage fréquent de contenus morbides peut affaiblir, voire annuler, la répulsion qu'ils suscitent normalement chez les personnes.

En effet, toute personne mentalement saine éprouve une répugnance naturelle à l'égard des scènes de violence, a fortiori lorsqu'elles se manifestent de manière extrême, à la limite du sadisme. La même réaction peut être observée face à un comportement clairement pervers et aberrant. C'est un rejet naturel, instinctif, qui contribue au renforcement de nos freins inhibiteurs, qui constituent une sorte de code moral du fonctionnement automatique.

Cependant, la surexcitation récurrente de notre cerveau reptilien et son exposition concomitante à des épisodes de cruauté explicite et de violence intense, même s'ils sont fictifs, peuvent sérieusement éroder cette répulsion spontanée, par la force de la familiarisation. Ainsi, le fonctionnement de nos freins inhibiteurs est sérieusement affecté, faisant céder la principale retenue morale contrôlant nos comportements.

Ce n'est qu'à la lumière de telles considérations que l'on peut pleinement apprécier la gravité des résultats d'une récente étude menée aux États-Unis, selon laquelle :

"L'utilisation d'armes à feu et de scènes violentes impliquant des armes à feu a triplé depuis 1985 dans les films pouvant être vus par des enfants de 13 ans. Cette année-là, la classification "PG-13" a été introduite aux États-Unis et, selon une étude américaine, les films de cette catégorie sortis en 2011 et 2012 contenaient également beaucoup plus de scènes de ce type que ceux destinés aux adultes. Les auteurs préviennent que des recherches ont montré que les images violentes augmentent l'agressivité des spectateurs.

"Il est surprenant de voir cette explosion de la violence armée dans des films qui, pour la plupart, visent un public adolescent', estime Brad Bushman, professeur de communication et de psychologie à l'Université de l'Ohio et co-auteur principal de l'étude publiée en ligne dans la revue américaine Pediatrics." ([10]).

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Plan du film Inglourious Basterds, écrit et réalisé par Quentin TARANTINO. ([11]). Le film a été accusé de célébrer ouvertement le sadisme et la torture.

Le phénomène dangereux décrit ici est l'une des principales causes de la prolifération alarmante des agressions que nous pouvons observer aujourd'hui dans presque tous les domaines dans lesquels nous interagissons. En effet, nos sociétés sont devenues étonnamment violentes. Cette tendance malsaine se manifeste d'innombrables façons : du harcèlement dans les écoles et les collèges à la légèreté choquante avec laquelle certains criminels torturent et tuent leurs victimes, en passant par la violence domestique, l'agressivité dans la circulation urbaine et la violence dans le football. Nous pouvons même y inclure les blagues lourdes,  si lourdes qu'elles ne sont plus des blagues.

En ce qui concerne ces dernières, il convient de préciser qu'elles ne se sont pas seulement répandu entre soit-disant amis. Elles ont également été adoptées, exposées et donc diffusées à la télévision. Cela principalement dans les programmes de caméras cachées.

En Argentine, les épisodes de caméra cachée sophistiqués mis en place par Videomatch - une émission animée par Marcelo TINELLI - ont réalisé des farces si lourdes qu'elles auraient pu avoir des conséquences dramatiques sur la santé de leurs victimes. Il suffit de se rappeler que l'une de ces farces consistait à défoncer la voiture de la victime, après l'avoir soumise à plusieurs situations stressantes. Nous nous demandons encore si ces caméras cachées n'auraient pas pu contribuer à la survenue d'un infarctus cardiovasculaire (ou autre accident similaire), sinon lors du déroulement de la blague, ou à la fin ou après (que ce soit à court, moyen ou long terme)...

6.- La fragmentation de la capacité de concentration ; la léthargie des facultés cognitives ; et l'infantilisation du public.

Il y a plusieurs années, au milieu des années 1970, Eric TRIST (l'un des fondateurs de l'influent Institut Tavistock) et Frederick EMERY (un spécialiste des sciences sociales et collaborateur du premier) ont diagnostiqué que, suite à vingt ans de télévision, la société américaine avait subi une sorte de "lavage de cerveau". Ce phénomène - selon les auteurs précités - s'était produit avec une telle intensité qu'il avait même entraîné la désactivation des "capacités mentales et cognitives" chez des millions d'Américains, les rendant stupides, influençables et, bien sûr, manipulables. Ce triste état de fait s'est accompagné d'un mécanisme de défense psychologique qui a conduit les victimes à nier farouchement qu'elles aient eu le moindre problème.

Selon les mêmes auteurs, la télévision a un effet dissociatif sur la capacité mentale, de sorte que les gens sont moins capables de raisonner. Les téléspectateurs qui s'habituent à regarder six heures ou plus de télévision par jour abandonnent leur capacité de réflexion sur les images et sons émanant de la télévision.

EMERY et TRIST ont également déclaré que "plus une personne regarde la télévision, moins elle comprend, moins elle accepte, plus elle se dissocie de ses propres processus mentaux... La télévision est bien plus magique que tout autre produit de consommation parce qu'elle rend les choses normales, elle présente et homogénéise des aspects fragmentaires de la réalité. Elle construit une réalité acceptable (le mythe) à partir d'ingrédients largement inacceptables. Affronter le mythe signifierait admettre que l'on est incompétent, incapable, que l'on est isolé... Ainsi (les images télévisées) deviennent et sont la vérité". ([12]).

Selon Lonnie WOLF, "la télévision entraîne la suppression de la capacité de jugement critique car la combinaison de sons et d'images place l'individu dans un état proche du sommeil, ce qui limite les capacités cognitives" (cité par : ESTULIN, Daniel, Le Club des immortels, page 108).

Les grands médias américains ont joué un rôle décisif dans l'application de ces idées. Ce n'est pas pour rien que Noam CHOMSKY a récemment déclaré:

"L'Amérique d'aujourd'hui est un bon exemple de ce que l'on pourrait appeler 'un État défaillant', car elle possède un système démocratique formel ; en fait, une société assez libre. Mais cela ne fonctionne tout simplement pas. C'est le résultat d'une énorme concentration de pouvoir dans une société qui est gérée à un degré inhabituel par une communauté d'affaires hautement consciente de sa classe.

"Aux États-Unis, la culture démocratique a été tellement érodée, une élection offre des choix si étroits que c'en est presque caricatural. Le fondement d'une démocratie est une société civile qui fonctionne, et non une société civile qui n'apparaît que tous les quatre ans, mais cela n'existe pratiquement pas aux États-Unis.

"Dans ce contexte, les médias jouent un rôle clé, car ce que font les médias et le système éducatif, c'est émousser l'intelligence et réduire la confiance en soi des gens à tel point qu'il est impossible de penser, car les qualités requises pour penser sont ce que les médias et le système éducatif enlèvent de la tête des gens ; à la fois la capacité de penser et la conviction que l'on a le droit de le faire". ([13])

Le contenu de la publicité et de la propagande, qu'il soit explicite ou voilé, est constitué de messages compréhensibles par un enfant de cinq ans, même s'ils s'adressent à des adultes. Dans le même sens, on peut observer des publicités proposant des produits dont l'acquisition et/ou la manipulation requiert une attention et une responsabilité particulières, en les banalisant.

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Prenez cette récente publicité pour un prêt du Banco Francés à la télévision argentine ([14]).

Cela explique également le remplacement du débat sérieux par les "slogans", les "jingles" et les "shows", en matière politique (aujourd'hui, les candidats préfèrent participer à l'émission Bailando por un sueño [Danser pour un rêve] plutôt qu'à un programme spécifiquement politique ; c'est ce que l'on appelle en Argentine la "tinellisation" de la politique).

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Le chef du gouvernement de la C.A.B.A., Mauricio MACRI, dans l'émission Showmatch, avec Marcelo TINELLI et un imitateur ([15]).

7.- L'établissement de stéréotypes préfabriqués, à forte charge émotionnelle.

Normalement, ces stéréotypes, conçus pour répondre à un intérêt spécifique et/ou à un préjugé idéologique, sont présentés par paires, formant une relation antithétique. En général, cette tactique discursive offre une vision excessivement schématique et profondément manichéenne de certains thèmes, problèmes et/ou enjeux.

En effet, l'objectif de ces paires est de limiter le sujet à deux positions opposées, incarnées par les stéréotypes utilisés. Ainsi, les paires de stéréotypes présentent un extrême bon et un extrême mauvais ; ou un extrême beau et un extrême laid ; ou un extrême sain et un extrême malade; et ainsi de suite.

En général, ces messages méritent le reproche que l'on doit aux simplifications excessives. Le manichéisme absolu qu'ils traduisent, du moins lorsqu'il s'agit de problèmes humains, est également discutable. C'est essentiellement parce que, dans ce monde, il n'existe pas d'homme entièrement bon (aussi bon soit-il) ni d'homme entièrement mauvais (aussi mauvais soit-il).

Mais l'aspect le plus grave de la question provient de la manipulation délibérée des stéréotypes à la télévision. Surtout lorsqu'il s'agit de stéréotypes artificiels, générés et promus intentionnellement par l'émetteur du système de communication télévisuelle. Lequel, dans nos sociétés, est fortement concentré et présente un caractère oligarchique marqué, comme nous l'avons déjà vu.

À ce stade de notre exposé, il va de soi que nous ne faisons pas référence ici aux stéréotypes que les gens forment naturellement sur la base de leur propre expérience communautaire. Ces stéréotypes authentiquement populaires peuvent, selon les cas, être plus ou moins corrects, plus ou moins justes et/ou plus ou moins utiles..... Nous ne parlons pas ici de ces stéréotypes, mais de ceux qui sont délibérément préfabriqués par la télévision.

Malheureusement, aujourd'hui, cette distinction n'est pas facile à faire. En effet, dans de nombreux cas, les stéréotypes artificiels diffusés par les chaînes de télévision sont faussement présentés comme des créations populaires spontanées. Le succès de cette manœuvre est très facile à obtenir lorsque la télévision a réussi à s'installer dans le public comme un miroir supposé du public et, plus largement, de la société dont elle fait partie.

L'énorme capacité de la télévision à imposer des stéréotypes artificiels se manifeste très clairement dans le domaine esthétique. Peu de gens sont pleinement conscients de la profondeur de l'influence des stéréotypes télévisés de la beauté sur nos vies ; de la force avec laquelle les modèles esthétiques impliqués conditionnent notre perception, notre appréciation et le plaisir de notre propre beauté et de celle des autres.

Pour aggraver les choses, en ce qui concerne le corps féminin, la télévision (ainsi que la publicité, le cinéma et d'autres médias) a promu des stéréotypes de beauté non naturelle, à la limite, dans certains cas, du malsain. Cela a contribué à intoxiquer l'atmosphère culturelle, en en faisant un milieu favorable au développement et à l'expansion de pathologies mentales complexes, comme, par exemple, la boulimie et l'anorexie (nous n'ignorons pas la nature complexe et multicausale que présentent les maladies de ce type ; nous signalons simplement que le modèle de beauté cadavérique et plastique, fortement promu par la télévision, contribue - plus ou moins efficacement, selon les cas - à l'aggravation et/ou à la propagation de ces pathologies).

III) POUR CONCLURE :

En conclusion, nous estimons qu'il convient d'évoquer trois citations très claires et pertinentes, en rapport avec la tyrannie que nous avons dénoncée par notre titre. A savoir :

En 1956, Theodor ADORNO a publié Television and the Patterns of Mass Culture [Télévision et modèles de culture de masse]. Il y souligne que : "La télévision est un moyen de conditionnement et de contrôle psychologique tel qu'on n'en a jamais rêvé". ([16])

Selon Harley SCHLANGER, pour ADORNO et ses collaborateurs, "La télévision (loin d'être un instrument éventuellement utile au développement social) est un média idéal pour créer une culture homogène, une culture de masse, grâce à laquelle l'opinion publique pouvait être contrôlée et façonnée de sorte que tout le monde dans le pays finisse par penser la même chose". ([17])

Dès 1972, EMERY faisait état de l'impact de la télévision sur les Américains :

"La télévision suscite une tendance intrinsèque à la dépendance. Elle doit provoquer (cette dépendance) parce qu'il s'agit fondamentalement d'une activité émotionnelle et irrationnelle... la télévision est le chef qui nourrit et protège sans cesse".  ([18]).

Pablo Javier Davoli

(*) Pablo Javier DAVOLI est né dans la ville de Rosario (Province de Santa Fe, Argentine) en 1975. Il a obtenu son diplôme d'avocat à la Faculté de droit et des sciences sociales de Rosario (Pontificia Universidad Católica Argentina) en 2000. Il est titulaire d'une maîtrise en intelligence stratégique nationale de l'Université nationale de La Plata et d'un doctorat en droit de la faculté susmentionnée. Il a enseigné les sciences politiques, la formation de la pensée juridico-politique, le droit politique, le droit constitutionnel, les institutions de droit public et les relations syndicales à la faculté susmentionnée et dans d'autres universités. Il est l'auteur de plusieurs livres (Cuestiones Demológicas ; Los Grandes Paradigmas Históricos y el Estudio de los Fenómenos Sociales ; Meditaciones Sociológicas ; Confessions d'un Argentin inquiet, etc.) et de nombreux articles sur divers sujets de philosophie politique, de géopolitique, de politique internationale, de droit politique et de droit constitutionnel. Il a également donné de nombreuses conférences sur ces sujets à la Faculté de droit et de sciences sociales de Rosario (P.U.C.A.), à la Faculté de sciences économiques de Rosario (P.U.C.A.), au Barreau de Rosario, au Cercle des législateurs de la nation, etc.

En août 2011, il a participé à la rencontre de Sa Sainteté Benoît XVI avec de jeunes professeurs d'université, à El Escorial (Royaume d'Espagne).

Notes:

[1] Conf. : CARMONA, Ernesto, Seis grandes grupos económicos controlan la gran prensa en EE.UU., dans Rebelión.org, 19/05/03, http://www.rebelion.org/hemeroteca/medios/030519eeuu.htm, +compulsa daté du+ 15/05/15.

[2] Image extraite de : http://www.taringa.net/posts/apuntes-y-monografias/15779844/Monopolios-mediaticos-libertad-de-expresion.html (+compulsa daté du+ 15/05/15, sans auteur ni réserve de droits).

[3] Conf. : ESTULÍN, Daniel, El club de los inmortales, Ediciones B S.A., Argentine, 2013, page 108.

[4] Image extraite de : http://hd.clarin.com/post/82688508588/el-periodista-jorge-lanata-volvio-a-la-television (+compulsa daté du+ 18/05/15 ; aucun auteur n'est mentionné).

[5] Image extraite de : http://exitoina.perfil.com/2014-07-14-262427-intrusos-se-renovo-nuevo-panel-y-nueva-escenografia/ (+compulsa daté du+ 18/05/15 ; aucun auteur n'est mentionné).

[6] Image récupérée sur : http://www.infonews.com/nota/147293/a-la-cama-con-lilita-otra-insolita-foto-de-carrio (scannée le 18/05/15 ; aucun auteur enregistré).

[7] Nous laissons ici de côté toute explication de la technique astucieuse des messages subliminaux, qui a été utilisée à plus d'une occasion pour diffuser subrepticement des contenus érotiques.

Pour ceux qui souhaitent s'initier au sujet, nous recommandons la lecture de notre article intitulé Violer la psyché humaine : la communication subliminale et la manipulation du comportement et de la personnalité, rédigé en octobre 2013 et disponible sur notre site (http://www.pablodavoli.com.ar/articulos/Violando%20la%20psiquis%20humana.pdf).

[8] Image récupérée sur : http://personajes.lanacion.com.ar/1733343-la-vida-de-gerardo-sofovich-en-imagenes (vérifié le 17/05/15 ; aucun auteur enregistré).

[9] Image extraite de : http://www.elcomercioonline.com.ar/articulos/50016831-Tinelli-busca-derrotar-a-Gran-Hermano-5-con-el-baile-del-cano-.html (+compulsa daté du+ 17/05/15 ; aucun auteur n'est mentionné).

[10] Article Se triplican las escenas de violencia en el cine, journal uruguayen El País, 12/11/13, disponible sur : http://www.elpais.com.uy/divertite/cine/se-triplican-escenas-violencia-cine.html, extrait daté du 18/05/15).

[11] Image extraite de : http://www.fotolog.com/barredamusical/47777573/ (+compulsa daté du+ 18/05/15 ; aucun auteur n'est mentionné).

[12] ESTULIN, Daniel, ouvrage cité : El club de los inmortales, page 111.

[13] Reproduit par : HERREROS, Francisco, Concentración mediática, ideología única y Democracia de baja intensidad, 10/02/07, Rebelión.org, http://www.rebelion.org/noticia.php?id=46214, +compulsa daté du+ 15/05/15).

[14] Image extraite de : https://www.youtube.com/watch?v=TiNevN2Wvpkv (+compulsa daté du+ 18/05/15 ; aucun auteur n'est mentionné).

[15] Image extraite de : http://www.urgente24.com/224937-pensando-en-boedo-tinelli-firma-con-macri (version datée du 18/05/15 ; aucun auteur enregistré).

[16] Reproduit par : ESTULIN, Daniel, Les secrets du club Bilderberg, édition virtuelle, page 8 ; disponible à l'adresse : http://videotecaalternativa.net/wpcontent/uploads/LOS-SECRETOS-EL-CLUB-BILDERBERG-Daniel-Estulin.pdf, attesté le 05/12/12.

[17] Reproduit par : ESTULIN, Daniel, ouvrage cité : El Club de los Inmortales, page 8.

[18] Reproduit par : ESTULIN, Daniel, ouvrage cité : El club de los inmortales, page 111.

lundi, 25 juillet 2022

Habermas: un exemple de démocratie utopiste et anti-démocratique

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Habermas: un exemple de démocratie utopiste et anti-démocratique

par l'équipe de Blocco Studentesco

Rédactrice: Elena

Source: https://www.bloccostudentesco.org/2022/07/14/bs-esempio-di-democrazia-utopistica-e-antidemocratica/

Il existe de nombreux types de démocraties et aucune d'entre elles ne parvient à exceller sur l'autre, aucune ne s'avère donc moins imparfaite que l'autre. L'idéal démocratique est une rengaine de l'époque contemporaine selon laquelle les gens croient qu'il s'agit du meilleur de tous les systèmes de gouvernement possibles, comme se pose l'univers leibnizien.

La démocratie aurait pour but et pour distinction d'être le système de gouvernement le plus inclusif, car elle permettrait à chaque citoyen d'avoir son mot à dire. Mais est-ce vraiment le cas ? Comme tant d'autres systèmes de gouvernement, la démocratie aussi cédera tôt ou tard la place à autre chose, mais d'ici là, nous pouvons nous réjouir de parler des nombreuses propositions avancées par les théoriciens de la morale qui sont des défenseurs de l'idéal démocratique.

Jürgen Habermas, membre allemand de l'École de Francfort, s'est engagé au 20ème siècle dans la défense de la démocratie, en particulier de la démocratie délibérative. Pour Habermas, alors que les libéraux sont trop attachés aux théories économiques et que les républicains favorisent l'émergence d'un certain communautarisme, la forme délibérative est la meilleure solution pour garantir la participation des citoyens à la vie politique.

Mais comment la démocratie délibérative fonctionne-t-elle pour Habermas ? L'idée centrale est de faire participer les citoyens dans toute la mesure du possible à la vie politique. Chaque citoyen devrait donc participer à des assemblées pour discuter des problèmes de toutes sortes dans le but d'atteindre la vérité (c'est-à-dire celle de la majorité, bien sûr, et, dès lors, quelqu'un, par suite, sera toujours exclu).

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Par l'action communicative, les interlocuteurs entrent en communication les uns avec les autres dans le but de parvenir à une compréhension (ou du moins à une compréhension mutuelle). La compréhension doit créer un consensus puis convaincre en évitant l'échec. Quel beau rêve ! Cet objectif ne peut être atteint que si tous les citoyens s'engagent à participer activement à la vie politique, à proposer et à débattre, à abroger et à promouvoir.

Comme il est clair, les acteurs sociaux de cette communauté imaginaire auront tendance à poursuivre leurs propres objectifs personnels et non le bien et la santé de la communauté, ils s'accorderont et se dissoudront donc en fonction de la réalisation de leurs objectifs. Nous ne pouvons pas supposer que la communauté entière accepte éthiquement son rôle social actif dans une assemblée, car nous oublierions alors complètement la subjectivité humaine qui porte en elle l'instinct de conservation et d'autodétermination. Ce faisant, nous démontons de fait la thèse que le but d'une délibération est le bien commun. En amont encore, nous pouvons objecter que l'on ne peut pas contraindre l'ensemble des citoyens à une participation politique par des moyens "démocratiques".

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Aujourd'hui, de nombreuses objections peuvent être soulevées à l'encontre de Habermas. L'une d'entre ces objections est certainement liée aux médias de masse, objection déjà connue de l'auteur (et manifestement ignorée dans ses démonstrations). Une personne qui apparaît fréquemment dans les médias a une influence sur les individus et cela ne peut que déplacer l'attention des masses qui ne seront donc pas entièrement elles-mêmes lorsqu'il s'agira de choisir de promouvoir ou non une proposition politique.

En substance, chers amis démocrates, du haut de votre piédestal, essayez de voir au-delà du banc de brouillard que vous avez construit en dessous. Les libertés ne sont pas des slogans.

dimanche, 24 juillet 2022

Schumpeter et les impérialismes

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Schumpeter et les impérialismes

par Joakim Andersen

Source: https://motpol.nu/oskorei/2022/07/09/schumpeter-och-imperialismerna/

Joseph Schumpeter (1883-1950) a été l'un des économistes les plus influents du 20ème siècle, et sa perspective est également un complément très intéressant à la fois à Marx et à von Mises. Il y a notamment une parenté évidente avec Burnham et d'autres machiavéliens dans la pensée de Schumpeter, avec une perspective qui nous dévoile plutôt une élite dynamique que statique. Schumpeter ne s'est pas seulement intéressé au rôle des élites dans la société, mais a accordé une importance considérable à la manière dont les élites conduisent les processus de changement. Par rapport à Marx, il était également bien conscient que les différences entre les personnes étaient un facteur important dans la société et l'histoire. Schumpeter a écrit, par exemple à propos des classes, que "le fondement ultime sur lequel repose le phénomène de classe consiste en des différences individuelles d'aptitude ... en ce qui concerne les fonctions que l'environnement rend "socialement nécessaires" - dans notre sens - à un moment donné ; et en ce qui concerne la direction, selon des lignes qui sont en accord avec ces fonctions. Les différences, en outre, ne concernent pas l'individu physique, mais le clan ou la famille". L'importance qu'il accorde aux éléments pré-bourgeois en Occident, ainsi qu'à l'ineptie politique de la bourgeoisie en général, a également porté ses fruits. Sans l'élément de la société et des classes que Sam Francis a qualifié de "normatif", la bourgeoisie aurait été laissée à elle-même, comme cela semble s'être produit. Les "intellectuels" et les gestionnaires ont pris la place de l'aristocratie et de l'église comme dirigeants, avec les résultats familiers d'aujourd'hui.

Un exemple intéressant de la pensée de Schumpeter est son texte sur les impérialismes dans Imperialism and Social Classes. Il y analyse le phénomène de l'"impérialisme", qu'il définit comme "la disposition sans objet d'un État à une expansion forcée illimitée". Dans le même temps, il a constaté des différences si importantes dans le temps et l'espace que le concept d'"impérialismes" était préférable. Nous ne disons pas si son modèle explicatif doit être considéré comme une réfutation du matérialisme historique ou, au contraire, comme une version plus avancée de celui-ci ; en tout cas, il s'agit d'un modèle précieux qui cristallise l'interaction entre les classes, les intérêts et les systèmes de valeurs.

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Le regard de Schumpeter sur le rôle de l'intérêt dans la société et l'histoire est crucial. Il note que l'intérêt n'englobe pas nécessairement l'ensemble de la population de l'État, tout comme l'intérêt réel derrière un acte de guerre n'est pas nécessairement exprimé en paroles ("l'intérêt qui explique réellement un acte de guerre n'a pas besoin, enfin, d'être ouvertement admis"). Ici, nous nous rapprochons apparemment de la perspective marxienne avec son intérêt pour les intérêts de classe derrière les différentes idéologies. Mais Schumpeter note que les intérêts n'expliquent que partiellement les impérialismes. Parfois, la guerre en tant que telle est l'intérêt, la fin plutôt que le moyen. "Elle valorise la conquête non pas tant en raison des avantages immédiats - avantages qui, le plus souvent, sont plus que douteux, ou qui sont négligemment rejetés avec la même fréquence - que parce qu'elle est conquête, succès, action. Ici, la théorie de l'intérêt concret dans notre sens échoue."

Les études de cas historiques, réalisées par Schumpeter, portent sur l'Égypte, la Perse, l'Assyrie et d'autres pays: elles ont souligné l'importance de la structure sociale. Lorsque l'Égypte était une société de paysans, il lui manquait une force sociale capable de mener des politiques impérialistes ; une telle force n'a existé qu'après l'expulsion des Hyksos. Il s'agissait alors d'une classe de soldats professionnels, en alliance avec la couronne. Le résultat fut une ère d'expansion impérialiste. "La couronne a ainsi réalisé une révolution sociale ; elle est devenue le pouvoir en place, avec la nouvelle aristocratie militaire et hiérarchique et, dans une mesure croissante, avec les mercenaires étrangers également. Cette nouvelle organisation sociale et politique était essentiellement une machine de guerre. Elle était motivée par des instincts et des intérêts guerriers".1024px-Persian_warriors_from_Berlin_Museum-1200x900.jpg

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Schumpeter a comparé cela à la Perse, où les valeurs guerrières existaient depuis le début. Les Perses étaient un peuple guerrier, "dans une nation guerrière, la guerre n'est jamais considérée comme une urgence interférant avec la vie privée ; mais, au contraire, cette vie et cette vocation ne se réalisent pleinement que dans la guerre. Dans une nation guerrière, la communauté sociale est une communauté de guerre. Les individus ne sont jamais absorbés par la sphère privée. Il y a toujours un excès d'énergie, qui trouve son complément naturel dans la guerre. La volonté de guerre et d'expansion violente émane directement du peuple - bien que ce terme ne soit ici pas nécessairement utilisé au sens démocratique, comme nous le verrons plus tard".

Chez les Assyriens, au contraire, le motif religieux était central, exprimé par un roi en ces termes: "le Dieu Assur, mon Seigneur, m'a ordonné de marcher... J'ai couvert de ruines les terres de Saranit et d'Ammanit... Je les ai châtiés, j'ai poursuivi leurs guerriers comme des bêtes sauvages, j'ai conquis leurs villes, j'ai emporté leurs dieux avec moi". J'ai fait des prisonniers, j'ai saisi leurs biens, j'ai abandonné leurs villes au feu, je les ai ravagées, je les ai détruites, j'en ai fait des ruines et des décombres, je leur ai imposé le joug le plus dur de mon règne ; et en leur présence, j'ai fait des offrandes de remerciement au Dieu Assur, mon Seigneur." L'Assyrie despotique se distingue ici de l'impérialisme tout aussi religieux des Arabes, où Schumpeter se concentre sur la forme de société démocratique et patriarcale des Bédouins ("leur organisation sociale avait besoin de la guerre ; sans guerres réussies, elle se serait effondrée").

51XDNRRZEWL._SX210_.jpgUn facteur important à l'origine des impérialismes réside dans "les besoins vitaux des situations qui façonnent les peuples et les classes en guerriers - s'ils veulent éviter l'extinction - et dans le fait que les dispositions psychologiques et les structures sociales acquises dans un passé lointain dans de telles situations, une fois fermement établies, ont tendance à se maintenir et à continuer à produire leurs effets longtemps après avoir perdu leur sens et leur fonction de préservation de la vie". L'une de ces classes belliqueuses était l'aristocratie française.

Schumpeter renoue ici avec le matérialisme historique en notant qu'il s'agit "de relations de production passées plutôt que présentes... d'un atavisme dans la structure sociale, dans les habitudes individuelles et psychologiques de réaction émotionnelle". En ce qui concerne l'ère capitaliste, Schumpeter a affirmé que l'atavisme représenté par les impérialismes perd progressivement ses fondements. Il y a aussi le fait que la concurrence économique absorbe la majeure partie de l'énergie psychique, laissant peu d'énergie pour la guerre ("dans un monde purement capitaliste, ce qui était autrefois de l'énergie pour la guerre devient simplement de l'énergie pour le travail de toute sorte").

Il y avait deux tendances opposées. Premièrement, l'influence des classes et des mentalités précapitalistes. Il y a un siècle, Schumpeter écrivait que "quiconque cherche à comprendre l'Europe ne doit pas oublier qu'aujourd'hui encore, sa vie, son idéologie, sa politique sont largement sous l'influence de la "substance" féodale, que si la bourgeoisie peut faire valoir ses intérêts partout, elle ne "gouverne" que dans des circonstances exceptionnelles, et alors seulement brièvement. Le bourgeois en dehors de son bureau et le professionnel du capitalisme en dehors de sa profession font piètre figure. Leur chef spirituel est un "intellectuel" sans racines, un roseau fin ouvert à toutes les impulsions et en proie à un émotivité débridée.

Les éléments "féodaux", en revanche, ont les deux pieds sur terre, même psychologiquement parlant. Leur idéologie est aussi stable que leur mode de vie". L'héritage de l'État autocratique est encore bien présent, même si "à la fin, le climat du monde moderne doit les détruire". À cela s'ajoute la possibilité de l'émergence d'un capital monopoliste ayant des connexions politiques, "un groupe social qui a un grand poids politique, un intérêt économique fort et indéniable dans des choses telles que les tarifs protecteurs, les cartels, les prix de monopole, les exportations forcées (dumping), une politique économique agressive, une politique étrangère agressive en général, et la guerre, y compris les guerres d'expansion au caractère typiquement impérialiste". De tels monopoles d'exportation contribueraient également à une tendance impérialiste. Cependant, Schumpeter a souligné les nombreuses forces compensatoires aux monopoles d'exportation. Sa conclusion était que les jours de l'impérialisme sous le capitalisme étaient comptés.

Dans ce contexte, il est intéressant d'essayer d'analyser la société actuelle, y compris les éventuelles tendances impérialistes, sur la base du modèle de Schumpeter. Nous constatons ensuite que l'élément précapitaliste s'est estompé. Francis parle de "prescriptivisme" et Moldbug d'"optimisme", mais tous deux le décrivent comme un écho presque ténu. Cependant, le capitalisme libre supposé par Schumpeter a été envahi et repris par un système managérial, ce qui a donné lieu à un hybride chimérique entre capitalisme et despotisme oriental. Aujourd'hui, ce système a clairement des tendances parasitaires et rappelle à la fois la description que fait Schumpeter des tendances impérialistes des cottages capitalistes monopolistes et sa description du contexte de l'impérialisme de Rome : "l'occupation des terres publiques et le vol des terres paysannes formaient la base d'un système de grands domaines, fonctionnant de manière extensive et avec une main-d'œuvre esclave. Dans le même temps, les paysans déplacés affluaient dans la ville et les soldats restaient sans terre - d'où la politique de guerre." Des tendances à l'impérialisme managérial peuvent ainsi être identifiées, tandis que l'absence relative d'éléments précapitalistes influence les formes de l'ensemble. Assez peu de références au nationalisme et aux guerriers, souvent des méthodes postmodernes comme les guerres par procuration et les "révolutions de couleur". Un impérialisme de "renards" plutôt que de "lions", pour paraphraser Pareto, à bien des égards une forme de société qui peut avoir du mal à faire face aux "peuples guerriers" schumpétériens et aux impérialismes plus typiques.

Dans l'ensemble, nous trouvons dans la théorie de l'impérialisme de Schumpeter un modèle fructueux de l'interaction entre l'histoire, les élites et les idées, résumée dans les mots "l'ancienne vérité que les morts gouvernent toujours les vivants".

samedi, 23 juillet 2022

La société toxique et le système des dealers

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La société toxique et le système des dealers

Adriano Segatori

Source: https://i0.wp.com/www.centroitalicum.com/wp-content/uploads/2022/07/libro-segatori.jpg?fit=1185%2C1680&ssl=1

Entretien avec Adriano Segatori, auteur du livre Società tossica e sistema spacciatore, Settimo Sigillo 2021, édité par Luigi Tedeschi

I. La modernité et la post-modernité tirent leur raison d'être de la fin des idéologies et de la disparition progressive de la dimension transcendante de l'homme. L'avènement de la société cosmopolite de l'ère de la mondialisation a conduit à l'éradication des identités des peuples et des États-nations. La disparition des cultures identitaires n'a-t-elle pas profondément affecté le fondement anthropologique même de l'homme, qui s'est transformé d'un être social en un être virtuel ? Cette transformation n'a-t-elle pas été rendue possible par la rupture de la transmission générationnelle naturelle de l'héritage historique et éthique qui constituait les éléments fondateurs de la structure communautaire de la société ? La postmodernité n'est-elle pas identifiable à la suppression généralisée de cet inconscient individuel et collectif sédimenté depuis des millénaires et qui constituait le patrimoine identitaire éthique et culturel de chaque communauté et lui permettait de se perpétuer dans la succession des générations et donc de l'histoire ?

La contemporanéité est le résultat de décennies de manipulation de masse et de la désintégration méthodique et généralisée de toute transcendance. La soi-disant "fin des idéologies et de l'histoire" était une astuce habile mise en place par le système mondialiste pour faire passer comme inéluctable le seul récit possible, celui du progrès indéfini et du marché tout-puissant. Dans cette transition sociale et politique cruciale, l'homme a perdu tout lien avec les lois de la nature et le patrimoine communautaire, se réfugiant dans une soumission optimiste. Diego Fusaro le dit bien quand il dénonce en termes marxiens le passage de la conscience malheureuse et du courage critique à la gaieté pathétique de la superficialité heureuse de la "tribu résiliente de la post-modernité". Parce que dans cet état social et psychologique, le prolétariat et la bourgeoisie ont été réduits - une condition toujours désirée et poursuivie par le premier : une masse informe semblable à un serpent, suffisamment gratifiée par des subventions gouvernementales et des distractions émotionnelles : une réédition post-moderne du panem et circenses de Juvénal.

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II. Selon Carl Schmitt, l'État doit assumer le monopole du "politique", sous peine de le dissoudre. La société civile doit donc s'interpénétrer dans l'État. Dans l'idéologie libérale, en revanche, l'État n'est que le garant des droits individuels et exerce une fonction de régulation de la société civile. A l'Etat est dévolue la gouvernance technico-économique de la société. Dans la perspective néo-libérale, la relation entre l'État et la société semble avoir été bouleversée et la structure même de l'État libéral semble avoir été chamboulée. En effet, l'État assume une fonction instrumentale par rapport aux forces économiques et politiques dominantes dans la société civile. Dans le contexte de la société néo-libérale, une nouvelle statolâtrie totalitaire et répressive ne s'est-elle pas affirmée, subordonnée aux directives d'organismes supranationaux extérieurs à l'État, en tant que détenteurs réels de la souveraineté étatique ?

L'État, en tant qu'entité politique, doit nécessairement être souverain, en politique, dans les frontières et en économie. La souveraineté est l'âme de l'État, prévient Hobbes, et sans cette prérogative non négociable, l'identité même du peuple que l'État a le droit/devoir de représenter est perdue. La société est la représentation des besoins individuels et, si l'on veut, aussi des vices qui y sont liés, d'où la nécessité inéluctable d'un contrôle supérieur et d'une éducation qui active le sentiment d'appartenance communautaire à une totalité de mémoire et de destin. Depuis plusieurs décennies, une lutte acharnée est menée contre l'État par l'économie mondialiste et la finance internationale, qui ne peut tolérer de limites au libre-échange des hommes et des marchandises. Il doit donc être clair que le pouvoir mondialiste est l'ennemi juré de tous les États-nations. Nous avons ici identifié l'ennemi dont parle Schmitt, cette instance inséparable du concept même de l'État. Le problème contemporain est aggravé par un ennemi interne, la cinquième colonne mondialiste, cette gauche radical-chic alliée aux forces perturbatrices transnationales. La gauche a fait sienne la théologie libérale et, avec elle, la mystique des droits individuels : ce n'est plus l'État éthique qui élève les âmes et les citoyens, mais un appareil corporatif qui défend les voleurs financiers et les envies égoïstes individuelles et collectives. Le mélange explosif de la désintégration de l'État.

III. Dans la civilisation classique, ce sont les valeurs éthiques communautaires qui présidaient à la gouvernance politique de la société. Par conséquent, ce sont les valeurs civiques en tant que vertus éthiques pratiquées par les citoyens qui ont préservé la subsistance de la polis. La société médiévale était fondée sur les valeurs transcendantes de la religion chrétienne. C'est donc la perspective salvatrice de l'autre monde, en tant qu'accomplissement ultime du sens de la vie de l'homme, qui a sorti l'humanité de tous ses maux. Dans le monde postmoderne, la perspective technocratique-scientifique dominante a imposé une conception pathologique de l'anthropologie humaine, qui implique le déroulement intégral de la vie de l'homme. La vie elle-même devient-elle donc une pathologie qui nécessite le dépassement de la condition humaine elle-même pour être exorcisée ? La pathologisation de l'existence humaine ne constitue-t-elle pas le fondement d'où proviennent les idéologies scientifiques transhumanistes qui ont émergé avec l'avènement de la postmodernité ?

L'un des principes indispensables des communautés anciennes, dont la communauté hellénique est l'exemple originel, était résumé dans la formule katà métron, selon la juste mesure. C'est la limite qui, en tant que vertu, doit être présente dans toute forme, de la nature à l'intérêt individuel. "Le Dieu Terminus se tient à l'entrée du monde comme une sentinelle. La condition pour y entrer est l'autolimitation.

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Ce qui devient réalité le devient toujours exclusivement dans la mesure où il s'agit de quelque chose de déterminé", énonce Feuerbach, et, à une époque plus proche de nous, Benasayag et Schmit, respectivement psychanalyste et psychiatre, écrivent que "Si tout est possible, alors plus rien n'est réel". Ici, en l'espace de deux cents ans, un philosophe et deux experts de la psyché s'accordent sur un critère qui a été adopté de la mentalité des Grecs de l'antiquité. La modernité a déchaîné les forces mécaniques pour contrôler la nature, transformant la technologie en technocratie et la science en scientisme, dans le but de soulager l'homme du labeur et de la douleur. La post-modernité, à ce stade, a dépassé toutes les limites pour dévoiler les véritables cartes du projet : non pas la libération de l'homme (apportée à l'homme) mais, littéralement, la libération de l'homme (dans le sens de "se libérer de l'homme"). Et c'est ainsi que la vie est passée d'un exploit irrémédiable du destin à la programmation cybernétique d'une improbable éternité transhumaine.

IV. La technocratie et le capitalisme ont détruit la dimension historique et éthique de l'homme. Le résultat est une humanité aliénée dans l'objectivité productive-consumériste de l'éternel présent. L'idéologie du progrès illimité sous-tend le développement du capitalisme mondialiste. Toute réalisation d'un progrès implique son dépassement. Avec le progrès illimité, le concept de limite, intrinsèque à la nature humaine, propre à la culture classique et aux religions monothéistes, a disparu. L'ontologie humaine elle-même, dans la perspective d'un progrès illimité, constitue une limite qui exige son dépassement. La technocratie a ainsi créé une réalité virtuelle qui précède et remplace progressivement le monde réel. Mais c'est la technocratie qui possède le monopole du monde virtuel et détient donc les clés pour y accéder. Tout comme dans la société néolibérale, où l'argent est le moteur du monde, ce sont les institutions financières mondiales qui détiennent le monopole de l'émission de l'argent virtuel, car il est créé à partir de rien. Dès lors, la technocratie, en tant que monopoleur du monde virtuel, et le capitalisme financier, en tant que monopoleur de l'argent, n'ont-ils pas imposé à l'échelle mondiale une domination totalitaire néolibérale, dont la révolution numérique qui s'annonce ne peut représenter que l'étape de son achèvement ultime ?

Technocratie et finance : les deux mâchoires d'un étau dans lequel l'homme est écrasé. Un homme glébalisé, pour utiliser le langage de Fusaro, réduit à un mécanisme d'appareils impersonnels et essentiellement cyniques.

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L'homme réduit à un consommateur, confirmant la pensée de Massimo Fini qui écrivait : "Le capitalisme libéral a besoin du besoin, donc il le crée". C'est sur le besoin induit instrumentalement que le système s'est transformé en un pousseur d'envies et d'illusions. De l'alcool à l'esthétique, des jeux au travail, de la sexualité à l'internet en passant par le sport - toutes les habitudes et activités humaines ont été exploitées par la technocratie et le capital - des dispositifs synergiques convergeant dans le même but - transformer l'homme de citoyen en sujet. C'est ainsi que le pouvoir, sans avoir besoin d'une coercition manifeste, a subjugué les masses dans une opération d'autodomestication. Une modalité de douceur pseudo-spontanée, suffisante pour désamorcer toute velléité de libération, le moindre désir de révolution : on ne dénonce pas le pousseur qui satisfait nos pulsions et apaise nos abstinences. Le panem et circenses de Juvénal a été modernisé en revenus de citoyenneté et en distractions trompeuses - des jeux de rôle aux casinos télématiques, du sexe virtuel à la gymnastique transmise par vidéo, des repas faits maison aux relations par Skype. Tous dans des relations désordonnées et dans un isolement blindé de la vie réelle.

V. L'avènement d'Internet a déstructuré les capacités cognitives de l'homme. Elle a entraîné une désensibilisation de la conscience, car elle implique un accès médiatisé à la réalité. La technocratie a produit de nouvelles addictions, la virtualité a généré l'expansion illimitée de fringales incontrôlées, l'émergence de pathologies destinées à déstabiliser l'équilibre psychique de générations entières. Le monde virtuel est le royaume de l'illimité et de la désintégration sociale. Une humanité affectée par des addictions pathologiques ne s'identifie-t-elle pas à une société caractérisée par un infantilisme collectif ayant besoin de protection et de domination absolue ? Mais surtout, dans la société toxique où règne un relativisme éthique absolu, où toute conception véridique a disparu, comment sera-t-il possible de définir une frontière entre la pathologie et la santé psychophysique chez l'homme ?

La liquéfaction du ciment communautaire, avec l'attaque persistante et omniprésente contre les liens familiaux, la stabilité relationnelle, la sécurité de l'emploi, tous les facteurs de réciprocité et de solidarité, a été une opération réussie de la part du système mondialiste. Et, il faut le dire, avec l'aide de cette chance offerte par l'apparition virale. Voici donc une nouvelle confirmation de la nécessité d'une dissolution générale avec l'application du travail à domicile, de l'enseignement à distance et de ce que l'on appelle le commerce électronique. Un scénario complet de déconstruction politique et symbolique de l'homme et de la réalité. La peur induite est donc fortement intervenue non seulement sur les compétences cognitives, mais surtout sur la résilience émotionnelle individuelle et collective. D'une part, le renoncement à enquêter sur la vérité possible du récit, en acceptant toutes les indications martelées par les différentes agences du pouvoir - pseudo-scientifiques, porte-voix de la pensée unique, sorciers de la psyché et philosophes organiques ; d'autre part, une demande de sécurité docile, au point d'introduire ce principe délétère qui porte le nom de résilience. Résultat final : entre flexibilité et résignation, nous sommes à l'avènement de l'idiot réuni sous la devise "tout ira bien", du serviteur suffisamment soigné pour ne pas remarquer sa condition plébéienne, de l'homme nouveau - ou peut-être le dernier ? - joyeusement inconscient et impuissant, sans capacité critique pour lui-même et le contexte dans lequel il est immergé. C'est la pathologie du monde qui est déversée sur l'individu, le rendant responsable d'un échec qui n'est pas le sien.

lundi, 18 juillet 2022

Relire Roberto Michels pour comprendre la crise du parti

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Relire Roberto Michels pour comprendre la crise du parti

par Gennaro Malgieri

Source: https://www.destra.it/home/gioielli-ritrovati-rileggere-roberto-michels-per-comprendere-la-crisi-dei-partiti/

Le destin de Roberto Michels (1878-1936) est curieux. L'extraordinaire fortune de son œuvre la plus importante, Sociologie du parti politique, a comprimé tous les autres aspects de sa pensée fertile, limitant quelque peu la compréhension globale de son oeuvre. S'il est vrai que dans le domaine de la sociologie Michels a été un innovateur et un maître, il est tout aussi vrai qu'il est arrivé à cette science à travers un itinéraire politique dans lequel le "moment" syndicaliste-révolutionnaire a été décisif.

Il a donc été gravement lésé de vivo et à titre posthume lorsque son expérience syndicale a été escamotée, concluant de manière très approximative que son détachement du socialisme était typique d'un "démocrate déçu", voire d'un "antidémocrate", liquidant ainsi un travail théorique et politique qui aurait été le fondement de ses propres études sociologiques.

Partis-Politiques-Robert-Michel.jpgCarlo Curcio a eu raison d'observer que ce qui arrive normalement aux auteurs d'œuvres à grand succès est aussi arrivé à Michels, c'est-à-dire qu'il a été écrasé sous le poids de la notoriété de son œuvre la plus célèbre. Les origines de Michels, sociologue de la politique, auteur d'un "classique" tel que la Sociologie du parti politique, qui, après des années, revient à la lumière grâce à Oaks Editrice (pp.544, €38), avec une somptueuse introduction de Gennaro Sangiuliano, sont à rechercher dans son militantisme socialiste d'abord et syndical ensuite (bien que dans le second cas il s'agisse d'un militantisme entièrement intellectuel).

Ses réflexions sociologiques découlent de son observation du parti politique par excellence de l'époque, le parti socialiste, ainsi que des changements en son sein et des composantes culturelles qui le traversent. Plus qu'un "révolutionnaire", Michels était donc avant tout un analyste du mouvement ouvrier, un observateur qui, au moment opportun, ne manquait pas de faire sentir son poids de théoricien, un théoricien qui était tout ce que l'on veut sauf un théoricien détaché des événements troubles du monde socialiste.

Montrant un vif intérêt pour la "question sociale" dès son plus jeune âge, Michels a rejoint la social-démocratie à un âge précoce. Les motifs qui l'ont poussé à emprunter une voie sensiblement opposée à celle de sa famille bourgeoise étaient principalement de nature morale et s'exprimaient dans un "réformisme pratique" qui, à la suite des relations du jeune savant avec Bebel et Lagardelle, a été rapidement abandonné.

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Il y a quelques dates particulièrement significatives dans la biographie de Michels. Entre 1900 et 1901, il passe quelques mois en Italie, tombant follement amoureux du pays au point de reprendre une certaine activité politique dans les rangs du PSI. De 1902 à 1907, il a été intensivement actif au sein de la social-démocratie allemande, bien qu'à un niveau intellectuel.

De 1908 à 1913, il enseigne l'économie politique à Turin et voit paraître en 1911 le livre contenant la somme de ses considérations suscitées par son bref mais intense militantisme politique dans les rangs du socialisme: Sociologie du parti politique, qui sera publié en traduction italienne l'année suivante. Son plus grand acte d'amour pour l'Italie a lieu en 1913 : il renonce à la citoyenneté allemande et demande la citoyenneté italienne, qui, en raison du déclenchement de la guerre, ne lui sera accordée qu'en 1920.

On peut dire que dans la vie de Michels, tout s'est passé dans les quinze premières années de ce siècle. L'année "cruciale", cependant, est 1907, non seulement parce qu'il retourne en Italie pour s'y installer définitivement, mais surtout parce que son choix politique se précise, son impatience à l'égard du réformisme socialiste explose. En d'autres termes, il est devenu convaincu que la classe ouvrière n'avait que la possibilité révolutionnaire de se racheter des conditions de subalternité sociale dans lesquelles elle se trouvait.

Comme mentionné ci-dessus, Michels, dès ses premiers écrits, a accordé une attention particulière à l'observation de la composition du parti politique, comme on peut le voir dans Sociologie du parti politique. Sa description de la social-démocratie allemande dans les années 1910 reste particulièrement significative aujourd'hui en tant que représentation d'un parti politique "classique" sur le modèle duquel les partis de masse seraient bientôt "construits". Dans cette observation se profile déjà l'explication des éléments du grand théoricien sociologique que Michels à l'époque évitait d'approfondir, préférant travailler sur l'"essence" des classes antagonistes afin de préciser, peut-être inconsciemment, sa propre voie politique.

En 1908, en effet, il publie Le prolétariat et la bourgeoisie dans le mouvement socialiste italien, qui coïncide avec la rupture définitive avec le Psi et marque la "transition" vers le syndicalisme révolutionnaire. Dans cet ouvrage, Michels fait quelques timides références à la théorie qui le consacrera plus tard comme l'un des pères de la sociologie politique moderne : - "la loi d'airain des oligarchies".

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"Les partis modernes", écrit-il, "ne sont que des superstructures symptomatiques de la constitution socio-économique de notre société. Chaque classe sociale crée indépendamment sa propre représentation politique, c'est-à-dire son propre "parti". Il a ajouté dans ses études sur les tendances oligarchiques des agrégats politiques comment les partis, même les plus extrémistes des socialistes, sont destinés à se transformer rapidement en bureaucraties oligarchiques. Ceux-ci sont destinés à des confrontations sanglantes qui modifient les arrangements démocratiques.

Dans son œuvre majeure, ainsi que dans d'autres écrits, Michels s'est attardé non seulement sur le problème de la représentation politique, mais aussi sur la relation entre les masses et les dirigeants, de préférence les intellectuels. Dans la dernière partie, par exemple, de son ouvrage intitulé Le prolétariat et la bourgeoisie, il expose sa conception syndicaliste qui influencera une partie du mouvement dans ses développements nationalistes.

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Le syndicalisme révolutionnaire était configuré chez Michels comme un courant intransigeant et idéaliste au sein du mouvement socialiste dont le but aurait dû être d'élever les masses à la conscience de leur mission de classe. En d'autres termes, Michels ne croyait pas que le simple fait d'appartenir socialement au prolétariat donnait automatiquement aux masses une "conscience de classe", mais, au contraire, il pensait que la maturation politique, morale, révolutionnaire des ouvriers devait être la conséquence de l'action éducative d'une minorité de révolutionnaires professionnels.

La masse, pour Michels, n'était donc pas un élément suffisant, bien que nécessaire, pour le renouveau social. Sans l'intervention de dirigeants compétents, animés de "grandes idées", l'élite révolutionnaire en somme, la masse prolétarienne aurait été incapable de jouer un quelconque rôle.

Ces passages exsudent une aversion pour la démocratie parlementaire, le "royaume de l'incompétence", selon l'expression de Michels lui-même, et témoignent de l'influence décisive de Georges Sorel sur le jeune savant. Ce n'est pas un hasard si Michels conclut son ouvrage majeur en niant le caractère éphémère de l'immaturité de la masse : "Elle est au contraire inhérente à la nature même de la masse en tant que telle, qui est amorphe et a besoin d'une division du travail, d'une spécialisation et d'une direction, et qui, même organisée, est incapable de résoudre tous les problèmes qui l'affligent".

Michels espérait donc l'avènement d'une aristocratie révolutionnaire idéale caractérisée non seulement par des qualités "traditionnelles", mais aussi par les compétences techniques requises par la modernité. En ce sens, il justifiait et soutenait pleinement l'attitude antiparlementaire des syndicalistes révolutionnaires, "à la fois dans la mesure où ils mènent une guerre inexorable contre le groupe parlementaire du Parti, composé presque exclusivement de réformistes, et en principe, dans la mesure où ils s'efforcent énergiquement de déplacer le centre de gravité du mouvement ouvrier, qui se trouvait jusqu'à présent dans l'action principalement parlementaire du Parti, compte tenu de leurs objectifs révolutionnaires, vers la masse prolétarienne formée dans les ligues économiques. Ils souhaitent donc une action anti-Parti vigoureuse dans les limites du Parti lui-même".

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Toujours à partir de l'observation et de l'analyse du mouvement ouvrier, Michels tire sa critique du marxisme, dont il note les insuffisances dans la vision peu claire de la psychologie des masses qu'il manifeste et dans son incapacité à concevoir une véritable organisation révolutionnaire. Il reprochait surtout au marxisme son manque total d'éthique: les marxistes, disait-il, ont tenté de réduire l'homme à un concept purement "scientifique", sans même soupçonner qu'il est avant tout un produit culturel animé par un sentiment moral. Les masses et les dirigeants, a-t-il ajouté, sans un but moral à poursuivre sont destinés à succomber sous la fureur des intérêts.

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"Michels", note à cet égard le spécialiste américain de l'idéologie du fascisme, James A. Gregor, "soutenait que le marxisme classique était incapable de rendre compte du comportement humain individuel et collectif et que toute théorie insuffisante à cet égard ne pouvait être considérée comme valable à des fins explicatives et prédictives, ni servir de guide aux révolutionnaires engagés dans l'organisation révolutionnaire d'un grand nombre d'individus". Le jugement de Michels, comme celui des syndicalistes de son époque, a été influencé par les travaux d'écrivains de la stature d'un Gabriel Tarde, d'un Gustave Le Bon, d'un Scipio Sighele et même d'un Vilfredo Pareto. Tous avaient affirmé que les hommes ne pouvaient être mis en mouvement que par des appels à des intérêts "idéaux", bien différents des intérêts purement matériels. Les syndicalistes, et Michels avec eux, ont également fait valoir que toute poursuite d'intérêts purement matériels conduit nécessairement à la "division".

Un autre thème de rencontre entre Michels et les syndicalistes révolutionnaires était le sentiment national. Le savant a perçu très tôt, dès 1903, l'importance de l'esprit de groupe, de l'organisation communautaire dans le déroulement historique des affaires humaines et a tenté de concilier cela avec l'internationalisme socialiste. Ce dernier, pour affirmer sa validité, selon Michels, doit également offrir une place au sentiment de groupe exprimé par le nationalisme. Négliger le sentiment national, a-t-il souligné, c'est s'empêcher de résoudre les problèmes sociaux modernes.

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"A une époque où les socialistes avaient fait un fétiche de leur anti-nationalisme et de leur 'internationalisme prolétarien'", observe encore Gregor, Michels leur rappelle que le socialisme a en son sein une longue tradition de nationalisme. Il leur a rappelé le "socialisme patriotique" de l'infortuné Carlo Pisacane (illustration). Il leur a rappelé le patriotisme des communards. Bien que les socialistes italiens aient fait de leur renoncement au sentiment national un point politique, il les invite à se souvenir que Pisacane et les premiers révolutionnaires italiens ont toujours uni le nationalisme et le socialisme dans le sentiment des "Italiens".

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Michels a dédié au national-socialisme le volume L'imperialismo italiano, sur l'entreprise libyenne de 1911, dans lequel il défend les raisons de "l'impérialisme prolétarien de l'Italie". Comme nous l'avons déjà mentionné, bien qu'il adhère intimement aux thèmes syndicalistes révolutionnaires, l'influence politique plus immédiate de Michels sur le mouvement est rare. Il collabore activement avec les journaux du syndicalisme révolutionnaire, comme par exemple "La Lupa" de Paolo Orano, mais se tient plutôt à l'écart de l'action militante. Michels était essentiellement un observateur des développements du mouvement ouvrier et des tendances révolutionnaires du début du siècle, qu'il a su décrire et interpréter avec une grande intelligence, au point de prédire l'issue de la lutte politique qui s'est développée en Italie dans les années 1910.

Le syndicalisme révolutionnaire sera la colonne vertébrale du socialisme", écrivait-il en 1905 dans "La lotta proletaria". Il avait à moitié raison : le syndicalisme révolutionnaire était la colonne vertébrale non pas du socialisme tel qu'il était connu, mais du socialisme transformé par la conjonction par le sentiment national, c'est-à-dire le fascisme. Et que Michels était un pré-fasciste est incontestable. Toute son œuvre en témoigne, de sa convergence avec les idées de Sorel et de Mussolini à la conception du mouvement politique incarnée par le parti fasciste.

Les masses, selon la définition qu'en donnait Michels, ont trouvé dans le fascisme l'instrument qu'elles cherchaient et dans Mussolini la direction qu'elles n'avaient pas trouvée auparavant. Avec l'avènement du fascisme, la loi générale des oligarchies a été confirmée par la réalité politique. Et avec Michels, bien que dans une perspective différente, Vilfredo Pareto avait eu la même vision.

Il faut dire aussi, comme l'a observé Gennaro Sangiuliano, que même quatre-vingt-sept ans après sa mort, il n'est pas facile de cadrer immédiatement l'œuvre de Michels. "Sa vie d'homme libre du moule", observe Sangiuliano, "l'a surtout pénalisé après la Seconde Guerre mondiale, lorsque, avec une fermeture idéologique consécutive à la tragédie du conflit, il a été hâtivement marqué au fer rouge pour ses sympathies fascistes, qui existaient sans aucun doute, mais pas moins que celles de nombreux autres intellectuels. Pendant longtemps, son œuvre a été ignorée alors qu'elle reflétait une "époque historique contrastée et troublée".

Aujourd'hui, nous lisons Michels avec regret. Sa Sociologie du parti politique se lit comme un bréviaire écrit il y a plusieurs siècles : les partis ont occupé l'occupable ; ce ne sont pas des élites qui les dirigent, mais des marchands approximatifs de politique ; d'eux émane la fièvre partisane. Nous appelons tout cela sans esprit critique la démocratie, vidant et humiliant la notion même de gouvernement ou de pouvoir du peuple. À notre époque, conclut Sangiuliano, rongée par la dictature du politiquement correct, ainsi que par la culture de l'annulation, "les oligarchies prolifèrent, elles n'acceptent pas la dialectique démocratique, elles écrasent toute forme de dissidence et liquident presque comme une forme de folie quiconque pense différemment d'elles".

Cette "nouvelle dimension" de la démocratie aurait "effrayé" Michels, a observé Carlo Curcio dans un souvenir affectueux de son ami, ajoutant qu'au fond "il était un romantique". Il regrette probablement beaucoup l'époque où un parti était un club ou n'était qu'un programme soutenu par quelques fanatiques. C'était un romantique et un idéaliste. Peut-être cela déplairait-il à Michels, s'il était vivant, d'être appelé ainsi. Mais peut-être pas.

Beaucoup, beaucoup trop de choses ont changé pour qu'il soit toujours aussi optimiste. C'est vrai, Michels a toujours espéré le meilleur, cru que le meilleur viendrait. Et il croyait que son travail de sociologue, même si ce n'était qu'à petite échelle, pouvait contribuer à l'avènement d'une société meilleure, moins matérialiste, moins massifiée, plus spiritualisée. Étrange pour un sociologue qui était aussi un économiste et un spécialiste de nombreux phénomènes sociaux : Michels croyait fermement que les forces de l'esprit étaient bien plus puissantes que la "matière".

mercredi, 29 juin 2022

Trans-totalitarisme et féministes libérales

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Trans-totalitarisme et féministes libérales

Konrad Rekas *

Source: http://www.elespiadigital.com/index.php/noticias/seguridad/38136-trans-totalitarismo-y-feministas-liberales

Laissez-nous vous expliquer une chose. L'auteur de ces lignes ne pousse pas de soupirs nostalgiques lorsqu'il entend le terme "patriarcat" et ne regrette pas "le bon vieux temps où les femmes heureuses passaient leur vie dans les cuisines, les chambres à coucher et les églises". Si les différences entre les sexes sont un fait biologique, ce qui est en soi un point de vue réactionnaire et criminalisé aujourd'hui - l'inégalité de traitement, la discrimination ou la violence à l'égard des femmes - sont également des réalités connues, et pas seulement historiques. Et les fauteurs des inégalités et discriminations d'aujourd'hui, les véritables oppresseurs des femmes, sont principalement le capitalisme libéral et mondialiste et l'industrie transgenre.

Néo-Patriarcat - travesti au lieu de père de famille

La compréhension contemporaine du patriarcat va au-delà de la définition wébérienne du pouvoir du père sur les membres de la famille. En considérant le Néopatriarcat du 21ème siècle, nous faisons référence à la totalité de l'exploitation et de l'oppression des femmes par les hommes, y compris par ces travestis qui prétendent être des "femmes trans". Et il ne s'agit en aucun cas d'une question hermétique, car le slogan de "l'auto-identification du genre" est actuellement l'un des principaux postulats de l'hégémonie culturelle.

Pseudo-féminisme avec un visage de Clinton

Bien que ce nouveau groupe d'intérêt agressif soit clairement oppressif envers les femmes, ses revendications sont souvent soutenues par les féministes libérales, qui dominent surtout au sein de la culture de masse occidentale. Le féminisme libéral se résume à la cooptation des femmes de la classe moyenne supérieure parmi les bénéficiaires de haut niveau du système capitaliste, de la mondialisation et de l'impérialisme. De ce point de vue, les mesures appropriées du déclin du patriarcat seraient la masculinisation des femmes, la féminisation des conseils de surveillance des entreprises mondiales, le nombre de femmes généraux et, comme triomphe final, l'élection de la première femme présidente des États-Unis, puissance hégémonique.

Le féminisme de ce type, qui n'est qu'une version féminine du récit culturel libéral, aime se référer aux expériences des luttes historiques pour l'égalité et au combat des suffragettes pour la reconnaissance de tous les droits civils et politiques des femmes. Ces slogans restent à l'ordre du jour des féministes jusqu'à ce jour, en particulier dans les États qui continuent à restreindre les pouvoirs politiques des femmes. Par conséquent, ils sont utilisés avec succès pour les actions hégémoniques mondialistes. De manière très sélective, bien sûr, comme le montre une comparaison entre le statut politique et professionnel des femmes en Arabie saoudite et dans d'autres États du Golfe alliés des États-Unis et les garanties de participation politique et de développement professionnel des femmes en République islamique d'Iran. Cependant, ce ne sont pas des questions qui imprègnent le féminisme libéral, des questions que Hillary Clinton et Michelle Obama aimeraient aborder.

La libération pour les élus

Les femmes libérées du travail patriarcal, celui du ménage, se demandent rarement qui prépare la nourriture, lave, repasse, s'occupe de leurs enfants et nettoie leur appartement. Il s'agit généralement du travail fait par d'autres femmes et la différence se réduit au fait que leur travail est rémunéré, et généralement peu. Dans les pays développés, ces processus touchent particulièrement les femmes des minorités ethniques et les immigrantes. Le transfert des relations sexuelles des ménages aux travailleurs du sexe fait partie du même processus. La reproduction sociale est alimentée par l'importation d'enfants et d'épouses. Les employées pourraient être embauchées directement pour accoucher, ce qui se produit déjà dans une certaine mesure avec le cas de cette industrie des mères porteuses. Le fait qu'une femme blanche de la classe moyenne d'un pays central ne participe pas à la reproduction sociale et aux tâches domestiques ne signifie pas que les femmes ne sont plus exploitées, mais seulement que l'exploitation et l'oppression se poursuivent à l'encontre des femmes qui n'ont pas cette chance en termes de classe, de race et de lieu de naissance. Ces transferts sont possibles grâce à la mondialisation et à ses composantes : dépossession, marchandisation et immigration.

Les périphéries sont des femmes

L'élément critique de la mondialisation a été le déplacement de la production industrielle des pays centraux vers la périphérie et l'émergence d'une "chaîne de montage mondiale" largement servie par la classe ouvrière féminine. La liquidation des communautés rurales dans les pays en développement était une condition nécessaire à une telle transformation. L'accumulation par la dépossession se fait directement par l'industrialisation forcée, souvent accompagnée de guerre et de nettoyage ethnique. Une autre méthode indirecte est la soi-disant "aide" occidentale, qui crée des centres entourés de grappes de travailleurs déracinés, bon marché ou même gratuits, qui ont abandonné leurs anciennes activités agricoles et s'accrochent à des systèmes de rationnement de nourriture, d'eau et d'autres biens envoyés par les pays du centre. Ainsi, les tâches de reproduction sociale plus uniformément réparties, typiques des communautés rurales naturelles, sont remplacées par une accumulation primaire exténuante dans laquelle les femmes sont soumises à une double exploitation : de la production capitaliste mondialiste et au sein de ménages réorganisés selon le modèle capitaliste. En fait, dans le processus de mondialisation, les éléments politiques féminins, raciaux et climatiques marchandisés sont utilisés pour maximiser les profits des capitalistes libéraux mondiaux.

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Guerres et COVID contre les femmes

Cette question est particulièrement importante dans les situations de crise telles que les guerres et la pandémie dite du COVID-19. La revendication typique des impérialistes modernes est qu'ils "mènent des guerres pour les droits et la libération des femmes", alors que les femmes sont toujours les premières victimes de tout conflit armé. Le viol et la discrimination sont des éléments constants des agressions impérialistes telles que la guerre du Vietnam. L'argument d'une meilleure attention aux droits des femmes est souvent utilisé pour justifier le régime sioniste raciste d'Israël, qui met l'accent sur l'égalité des sexes dans les forces de défense israéliennes. Les femmes soldats servent dans les territoires palestiniens occupés, où elles se livrent à une violence organisée contre les femmes arabes, confrontant l'attitude ambivalente des féministes libérales occidentales.

La pandémie dite du COVID-19 a provoqué la crise systémique de la reproduction sociale, qui a toutefois davantage affecté le mode de vie capitaliste que les fondements du capitalisme mondial libéral. Les industries périphériques féminisées ont dû travailler encore plus dur pour maintenir le niveau de consommation dans les pays du centre. Les femmes issues de minorités raciales et les immigrées constituaient la majorité des travailleurs clés dans des secteurs tels que les soins, le commerce de détail, le travail domestique rémunéré et les services de nettoyage dans les pays développés. Elles étaient exclues des régimes de travail flexibles mis en place ou même des boucliers de protection sociale, dont pouvaient bénéficier les femmes salariées de la classe moyenne. Mais dans leur cas également, l'égalité formelle était contredite par l'augmentation de la charge réelle des tâches ménagères.

Les situations de crise telles que les guerres et les pandémies prouvent la superficialité des discours qui évoquent l'affaiblissement supposé de la discrimination entre les sexes. Cette menace s'accroît même, étant mise en œuvre avec l'énorme soutien du capital, des autorités politiques et de l'hégémonie culturelle qui nous présente et nous impose le nouveau veau d'or : LE TRANSGENDER.

Déjà au cours de la première, mais surtout de la deuxième vague du féminisme (c'est-à-dire dans la seconde moitié du 20ème siècle), une distinction est apparue, qui reste essentielle à ce jour, influençant notre compréhension du concept de genre. Les différences d'expérience, et donc d'intérêts, présageaient d'une double voie future et d'un doute : peut-on changer le système plus efficacement en luttant pour les droits économiques, ou faut-il influencer principalement dans le domaine de la géoculture. Ainsi, alors que l'égalité était l'un des principaux slogans et postulats de la première vague, il est devenu au fil du temps au moins aussi important pour la partie féminine d'articuler les différences entre les sexes : sociales, biologiques et morales. Avec le temps, cela a ouvert la porte à la distinction entre le sexe et le genre.

Trans-Totalitarisme

Évidemment, le niveau de trans-totalitarisme réel a été atteint par étapes. On peut mettre parmi les contes de fées qui ont commencé par une phrase de Simone de Beauvoir, toujours citée au beau milieu de chaque récit et sans autre forme de procès. Comme lorsque l'auteur du Deuxième sexe a écrit que "...si [la femme] n'existait pas, les hommes l'auraient inventée" puis a immédiatement ajouté que la femme "...existe en dehors de l'inventivité des hommes". Par conséquent, construire une doctrine agressive, et toute l'industrie narrative actuelle sur une seule ligne effectivement liée à l'indispensabilité et l'indépendance de la femme en tant qu'être, est une usurpation claire. Non, les véritables sources sont complètement différentes et, bien sûr, découlent également de la logique du capitalisme libéral.  La clé était de créer un marché approprié. Lorsqu'en 1979, Janice G. Raymond a décrit la montée en puissance de "l'empire transsexuel", les tout débuts de la gigantesque industrie chimique, médicale, érotique et de divertissement, son livre a été traité comme une dissertation importante mais à placer dans la niche réservée à l'éthique médicale. Aujourd'hui, la valeur de ce secteur de l'économie aux États-Unis seulement est estimée à 1,5 milliard de dollars, et le livre de Raymond est à l'index, tout comme son auteur.

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Entre-temps, nous avons été confrontés à une demande créative et intense, allant bien au-delà de ce que non seulement de Beauvoir mais aussi de nombreuses féministes de la première seconde vague auraient pu penser. En simplifiant légèrement, la séquence imprimée ressemblait à ceci: le sexe biologique et le sexe culturel ne sont pas exactement les mêmes, seul le genre culturel compte, il n'y a pas de sexe biologique, le genre culturel est le sexe biologique approprié. Il n'a fallu qu'une génération pour partir de la première observation, généralement correcte, et arriver à la déclaration finale, qui heurte la logique, la science et le bon sens. En cours de route, le transsexualisme a été remplacé par le transgendérisme, dont la première apparition remonte à 1992, la première "personne transgenre" s'identifiant comme telle à 1998, et depuis lors, tout va de plus en plus vite. Un par un, les départements d'études féminines ont rapidement été rebaptisés "études de genre", passant des questions relatives aux femmes à la promotion agressive de questions auparavant comprises uniquement en termes de dysfonctionnement du genre. Les politiciens ont suivi les universitaires. Leur manifeste était les Principes de Jogjakarta, annoncés en 2006, puis ils ont continué à s'étendre largement vers la fusion des droits de l'homme avec le principe de l'auto-identification du genre. C'est aussi le sens des attaques culturelles, qui s'accélèrent depuis plusieurs années, balayant tous les points de vue compétents sur la sexualité, y compris les positions féministes et même lesbiennes, désormais considérées comme réactionnaires.

Aujourd'hui, l'utilisation d'un pronom incorrect à New York pour désigner une "personne transgenre" est passible d'une amende pouvant aller jusqu'à 250.000 dollars, et la province canadienne de l'Ontario a introduit la responsabilité pénale pour la même infraction. Avec la loi sur l'égalité de 2010, le Royaume-Uni a étendu sa législation anti-discrimination aux questions de (trans)genre, et la législation écossaise va directement dans le sens d'une auto-identification de genre garantie par l'État sans aucune consultation médicale. Dans 15 États et le district de Columbia, les programmes de la plupart des écoles comprennent une "éducation sexuelle incluant les LGBTQ", tandis que la Californie, le New Jersey, le Colorado et l'Illinois ont rendu obligatoire l'enseignement de l'histoire des LGBT+. Le premier document signé par le président Joe Biden était le décret exhortant le Congrès à interdire les réglementations garantissant le droit exclusif des femmes biologiques à participer aux sports féminins. En Nouvelle-Zélande, les enseignants doivent, de manière indépendante et sans consulter les parents, analyser le comportement des élèves pour détecter et encourager les candidats à annoncer un changement d'auto-identification de leur sexe. Au Royaume-Uni, entre 2009 et 2019, le nombre d'enfants orientés vers une "thérapie" par inhibiteur de puberté par le service public de santé NHS, participant au développement de l'identité de genre (GIDS), a augmenté de 1640% pour les garçons, passant de 40 à 624, et de 5337% pour les filles, passant de 32 à 1740. Tout cela dans le cadre d'une stratégie "join or shut up" dirigée principalement contre les féministes (et auparavant aussi contre les gays et les lesbiennes).

Le TERFisme - l'ennemi absolu

De nos jours, les femmes ne sont plus envoyées à la cuisine et à l'église. Il suffit de les appeler TERFs, et il n'y a pas d'amendes ou de sanctions pour cela. Le féminisme radical transgenre.  Il n'est pas nécessaire d'être une féministe ou même une femme pour être marqué de ce nouveau stigmate de la réaction la plus sombre et du nouveau fascisme. Le TERF est, par exemple, une lesbienne qui refuse d'avoir des relations sexuelles avec une "femme trans", ou une sportive battue par un travesti ou une femme en prison violée par une autre. De toute évidence, les TERF sont des filles qui ne veulent pas utiliser les toilettes et les vestiaires partagés avec les garçons, car sur quelle base jugent-elles le sexe de ces garçons ?

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Les hommes en vêtements de femme font disparaître tous les acquis sociaux et culturels des femmes, gagnés par des générations de suffragettes, des vagues de féminisme et des mouvements féminins progressistes et réformistes.  Le néopatriarcat dans les pays du centre a aujourd'hui un visage travesti déformé et penché sur nos enfants, tout comme la version pour la périphérie reste un Corpo-Capitaliste global, soutenu par les féministes libérales, qui sans tarder (avec la plupart des organisations gays) se sont courageusement placées aux premiers rangs de la lutte contre le TERFisme, bien que la reconnaissance universelle de l'identité satisfaite de la femme blanche de la classe moyenne ne reviendra pas à vaincre le néopatriarcat. Au contraire, elle ne fera que soutenir cette option bizarre et travestie, bien sûr au détriment des femmes des périphéries et de la sous-classe du centre, car les nouveaux maîtres sont au-dessus des différences entre les sexes.

Mission sexuelle

Dans cette situation, les intérêts des personnes intéressées par une véritable égalité entre les femmes et les défenseurs des valeurs traditionnelles semblent coïncider.  Sans freiner le mondialisme libéral, il est impossible de reconstruire la communauté, ni d'autonomiser de manière authentique les êtres humains des deux sexes/genres qui existent vraiment. L'alternative est pire que le déguisement, elle annihile sûrement les restes de la dignité humaine, et offense l'intelligence qui est censée caractériser notre espèce. Par conséquent, face à l'offensive du transgenderisme libéral-total, prendre la position de la réalité biologique reste une sorte de mission sexuelle intemporelle. Pour les conservateurs et les traditionalistes, cela signifie une pression pour retravailler les questions de genre de la même manière que les marxistes ont dû le faire autrefois. Pour eux aussi, articuler les questions relatives aux femmes semblait initialement inutile, voire nuisible, et provenait directement d'un programme idéologique étranger, voire hostile. De même, du point de vue des valeurs conservatrices, la question de la défense de la féminité contre les assauts du transgenderisme est un raffinement absolument nécessaire de l'essence de l'humanité et de la dignité personnelle.

*Journaliste et économiste polonais.

vendredi, 10 juin 2022

La famille: crise ou transformation? Des idées pour vaincre par la verticalité

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La famille: crise ou transformation? Des idées pour vaincre par la verticalité

par Giovanni Terlizi

Source: https://www.centrostudipolaris.eu/2022/06/02/famiglia-crisi-o-trasformazione-idee-per-un-superamento-con-verticalita/

    La crise actuelle de la famille et de son institution peut devenir l'occasion de revenir à une approche plus "platonique" de l'éducation des jeunes.

    Mais quel type d'éducation doit-on donner aux enfants ?

    Aucune éducation ne sera efficace si elle reste clouée au dualisme idéologique et aux schémas qui prévalent encore.

"L'eugénisme répugne à ceux qui craignent son verdict" - Nicolàs Gòmez Dàvila

La crise actuelle dans la définition de la famille et de l'institution qu'elle représente peut devenir une opportunité pour une transformation et une approche plus "platonique" de l'éducation des jeunes. Mais quel type d'éducation doit-on donner aux enfants ? Aucune éducation ne sera efficace si elle reste rivée au dualisme idéologique et aux schémas qui prévalent encore aujourd'hui.

Prisonniers des vieux schémas socio-éducatifs

Le modèle actuel selon lequel les jeunes sont éduqués est issu de logiques schématiques anciennes. Essayons de comprendre sa genèse.

La "Droite" - si elle connaît sa matrice - est pour la "Transcendance Immanente" (Transcendance Absolue) et cherche à établir un Centrage de type "Transcendant" qui régit le Devenir qui, lui, est dans l'immanence, contrairement à la "Gauche" qui - si elle connaît sa matrice - est plutôt pour l'"Immanence Transcendantale" (c'est-à-dire l'Immanence Absolue). Cependant, cette "Immanence absolue" de la "Gauche" n'implique pas nécessairement la société nivelée et horizontale, mais est plutôt une Verticalité qui, au lieu de partir de la "Centralité du Sujet" avec lui-même et avec les autres, est produite dans l'immanence de la Multiplicité et de la "Multiplicité du Devenir", comme un "Processus de Verticalité sans Sujet". Un exemple de cette "verticalité sans sujet" de la "gauche" peut être trouvé chez les Situationnistes, ou même chez Carmelo Bene et sa "verticalité du verso".

La "gauche" du "syndicalisme révolutionnaire" venait du socialisme, mais a pourtant créé une doctrine hiérarchique - c'est parce que la "gauche" du "syndicalisme révolutionnaire" a compris que le socialisme et la gauche n'impliquent pas du tout la "société horizontale" dans laquelle nous vivons aujourd'hui. En fait, la "société horizontale", plutôt que d'être le fruit du socialisme, est le fruit de l'actionnisme et du "Parti d'action", c'est-à-dire de cette collaboration entre libéraux et socialistes que l'on retrouve ensuite aussi dans la "société ouverte" de Karl Popper et dans l'"Open Society" de George Soros (Soros lui-même, d'ailleurs, était un étudiant de Karl Popper).

En outre, nous avons l'une des premières formes de "société ouverte" dans la logique de la technocratie du Vatican: nous pouvons dire que le Vatican est l'une des premières formes de "société ouverte", mais nous devons souligner que le vaticanisme commence bien avant le catholicisme et qu'il s'agit de "l'idée technocratique" de "négocier avec la divinité", la même idée qui s'était répandue dans le sénat corrompu de l'empire tardif et qui a ensuite généré l'immigrationnisme du "Ius Soli romain", qui a ensuite jeté les bases du "baptême universel" et du monothéisme du catholicisme romain et du christianisme, ce même marchandage avec la divinité que nous retrouvons plus tard dans la "vente des indulgences".

Cela ne veut pas dire que tout le patrimoine culturel, spirituel et artistique du catholicisme doit être rejeté - en fait, cet article commence par la phrase même de Nicolás Gómez Dàvila, qui était un philosophe catholique, connu pour ses aphorismes. Comme nous le voyons clairement, ce qui est important se situe toujours dans la dimension de l'Esprit, et non dans l'étiquette à laquelle appartient une personne ou une pensée.

indjesex.jpgLa version la plus forte et la plus emblématique du vaticanisme est le jésuitisme. Les Jésuites sont nés en tant que bras armé de la papauté à une époque de crise pour le Saint-Siège. Le jésuitisme est cette pratique dans laquelle l'habileté diplomatique du Vatican oriente les "tendances" de la société par des choix politiques et sociaux qui solidifient la relation structurelle entre l'Église et l'État. Voyez en ce sens comment un pape jésuite comme Bergoglio est étroitement lié à la vague de néo-humanitarisme progressiste et actionniste de notre époque.

La "société nivelée" - et donc la "société horizontale" - est ce que l'anarchiste Max Stirner a défini comme la "société en haillons", où le terme "en haillons" désigne une société dans laquelle la verticalité a été supprimée, et ce qui est réalisé à la place est l'incapacité du "Vivant" à étendre son pouvoir d'une manière plus affirmative, verticale et élevée. Rappelons que Max Stirner est issu de la "gauche hégélienne" de Marx, Feuerbach, Bakounine, Bruno Bauer, etc.

La société qui a conçu l'actionnisme et le parti de l'action était une société très semblable à celle d'aujourd'hui, dans laquelle les vivants sont comme des voitures coincées dans un embouteillage, et où les "choix personnels" sont produits par des tendances et des courants - c'est-à-dire par la "file d'attente" qui se forme - et par conséquent, ces choix ne peuvent être faits par la Tradition (comme le voudrait la droite), et encore moins par les instances socialistes de la Révolution (comme le voudrait la gauche).

Le modèle critique actuel avec lequel on procède à l'éducation des jeunes découle précisément de la perspective "actionnariale" qui prévaut actuellement. Voilà donc le besoin d'éducateurs et de tuteurs, capables de libérer les âmes du tourbillon produit par la "société ouverte", qui confond l'hospitalité avec le trafic d'êtres humains, habillé d'une sorte de movida touristique et post-sexuelle - l'Erasmus des esclaves - ce "trafic d'êtres humains" qui est pratiqué non seulement sur les immigrants, mais aussi sur ceux qui vivent dans leur propre nation. Reste le trafic de ce nouveau "capital humain" et ce nouveau tourbillon que l'on retrouve dans le "fondamentalisme immigré" de notre époque, habillé d'une sorte de messianisme progressiste post-identitaire qui remplace l'éducation (de e-ducere) par le formatage.

La famille et la nouvelle éducation des jeunes : le "Projet Solaris"

La crise actuelle dans la définition de la famille et l'institution qu'elle représente, avons-nous dit, peut et doit donc devenir une opportunité pour une approche plus "platonique" de l'éducation des jeunes, où l'enfant n'est pas élevé par les parents biologiques - qui sont très souvent plus intéressés par le fait "d'avoir un enfant" que par l'éducation elle-même. Cela fait partie de l'"ego robotique" qui, ayant peur de mourir, veut se répliquer comme un virus biologique ou un virus informatique. Un "ego robotique" qui veut prendre la place du "Moi divin" plus profond, spirituel et radical.

41Bc1uWRUcL._SX354_BO1,204,203,200_.jpgSous prétexte d'amour parental, la phrase "Roba mia, vienitene con me" du personnage de Mazzarò tiré de la plume de Giovanni Verga dans la nouvelle "La Roba" est fréquemment dissimulée. Mazzarò est un propriétaire terrien, maintenant un vieil homme, qui est sur le point de mourir et qui, n'acceptant pas de perdre tout ce qu'il a eu de sa vie, commence à tuer les canards et les poulets qu'il possède avec son bâton, en disant "Roba mia vienitene con me" . Un exemple typique d'un ego réactif et robotique.

Si l'objectif est l'éducation des jeunes pour qu'ils puissent découvrir l'eugénisme de l'Esprit, c'est-à-dire l'eugénisme qui n'exclut pas l'importance de la biologie, mais la traverse pleinement pour mieux la vivifier à travers leur propre "daimon intérieur" qui est dans l'Âme, alors il faut revenir aux tuteurs et aux gouvernantes, et surtout, les jeunes doivent vivre davantage avec leurs gouvernantes qu'avec leurs parents biologiques, car la généalogie la plus importante est la généalogie spirituelle, qui passe par l'aspect biologique - sans toutefois le supprimer - pour ensuite "renaître dans l'Esprit". En fait, l'Esprit n'est pas l'âme, mais l'"âme éveillée". Ce qu'il faut donc, c'est une discipline capable de réveiller les âmes de manière radicale, et cela peut se faire par le biais de mentors et de tuteurs.

Dans une proposition éducative nouvelle et "Verticale" - que nous appellerons "Projet Solaris" - nous pouvons envisager des camps de scouts visant à atteindre un style de vie philosophique, spirituel et communautaire. Une fois la figure du précepteur institutionnalisée, la figure d'un "intermédiaire" entre le précepteur et le parent biologique pourrait également être appropriée, puisque l'aspect du parent biologique ne doit pas être supprimé, mais est complété dans ceux du tuteur et du curateur.

18:27 Publié dans Actualité, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : famille, éducation, verticalité | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mardi, 10 mai 2022

L'internaute en tant que travailleur: le marxisme et le capitalisme du 21ème siècle

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L'internaute en tant que travailleur: le marxisme et le capitalisme du 21ème siècle

Konrad Rekas*

Source: http://www.elespiadigital.com/index.php/tribuna-libre/37495-el-usuario-de-internet-como-trabajador-marxismo-y-capitalismo-del-siglo-xxi

Rosa Luxemburg, avec une certaine incrédulité, a un jour décrit le moment de la fin du capitalisme (plus précisément que Marx, qui n'a jamais traité de l'imagination romantique de l'effondrement du capitalisme, et plus correctement que Lénine, étant trop souvent le leader théorique). Le capitalisme prendra fin dans un moment d'accumulation totale, c'est-à-dire dans un monde divisé uniquement en capitalistes et prolétaires, où il n'y aura plus rien à répartir de l'extérieur.

Producteur ou consommateur ?

Attendez, dira quelqu'un, mais les travailleurs sont probablement presque partis, non? Eh bien, quelque part il y en a, des usines.... Mais en gros, il s'agit d'opérateurs d'équipement et de trucs avancés, et tout le reste, peut-être en Asie du Sud-Est, et certainement pas chez nous ! Qui que vous demandiez, personne ne s'identifie comme un travailleur.  Nous sommes davantage déterminés par le niveau et l'ampleur de la consommation, et non par le rapport au mode de production. La classe ouvrière a tellement disparu que même la gauche, organiquement issue d'elle, a abandonné ses vieilles habitudes et trouvé d'autres objets d'intérêt. Mais l'indice est que les travailleurs n'ont pas totalement disparu. Au contraire, nous sommes presque tous... eux maintenant. Je poste ce texte sur FB, vous le lisez et faites défiler le contenu publicitaire, votre fils adolescent jouant d'un côté du monde virtuel et votre femme préparant le dîner dans un monde réel. Nous sommes presque tous des travailleurs, comme dans un rêve luxembourgeois. Alors, le moment de l'effondrement est-il proche ? Ne tombons pas dans l'optimisme brouillon. Personne n'a jamais soutenu que le capitalisme s'effondrera de lui-même sans une organisation adéquate et sans travail investi dans ce domaine. Et le travail est toujours le domaine des travailleurs.

Chris Harman a estimé la taille mondiale de la classe ouvrière à deux milliards. Une partie importante de celle-ci se trouve à la périphérie. Certains travailleurs ne sont pas largement reconnus comme tels en raison de l'évolution du mode de production, et ne s'identifient pas non plus comme tels. Cela suit la distinction dialectique d'Intere (classe en soi et classe pour soi). Cela signifie que l'homme peut appartenir à la classe ouvrière même sans le savoir, car il s'agit d'une catégorie objective, définie par rapport au mode de production, tandis que la conscience est un état subjectif, de plus, elle implique une organisation, comme l'a dit György Lukács. Dans les réalités du capitalisme moderne, les entreprises elles-mêmes, en tant que ses sujets, ont un rôle de création de classe. Les rangs de la classe ouvrière sont ainsi gonflés par l'accumulation par dépossession, l'accaparement des terres et des espaces verts, déjà décrite par Luxemburg ; la paupérisation de la classe moyenne inférieure, qui, à son tour, correspond au moins en partie au concept de précarisation et est due à la financiarisation et à la marchandisation d'activités auparavant considérées comme non marchandes.

L'iPhonisation au lieu du fordisme

Même les partisans de Marx l'accusent parfois de ne pas s'intéresser suffisamment aux questions de progrès technologique. Cependant, Marx n'a pas eu à s'engager dans la casuistique, ni à se plonger dans le futurisme. Il a étudié et décrit les mécanismes sociaux qui, en règle générale, ne changent pas, car ils dépendent de la propriété et du mode de production, et non de l'évolution exacte des moyens de production. C'est pourquoi le marxisme est parfaitement à l'aise dans les réalités numériques, faisant œuvre de pionnier en y trouvant des relations typiques entre le travail et le capital, qui influencent des activités humaines qui n'étaient pas connues auparavant ou qui sont désormais réalisées différemment.

Pour comprendre comment le champ de l'exploitation s'est élargi, mais que ses principes n'ont pas changé, il convient de reconnaître le terme "accumulation flexible" proposé par David Harvey. Déjà dans les années 1970, on s'éloignait du fordisme comme voie dominante du développement capitaliste. Non seulement les nouvelles technologies ont été autorisées, mais de nouvelles tendances de consommation connexes ont commencé à prendre forme, ce qui a finalement conduit à l'émergence de nouveaux marchés. Finalement, le fordisme a été remplacé par l'"Appleisme" ou l'"iPhonisation". Les débuts du capitalisme ont été caractérisés par une séparation presque totale des positions du travailleur et du consommateur. Dans l'étape suivante, une synthèse travailleur-consommateur a été créée pour la survie du système. Aujourd'hui, les rôles du consommateur et du producteur/travailleur ne peuvent être clairement séparés dans un même but. En outre, le travailleur-consommateur est également devenu, en un sens, une partie de la marchandise échangée. Pour reconnaître ces processus, il était nécessaire de rappeler la définition marxiste de la valeur du travail et d'examiner comment comprendre l'aliénation, selon Marx, qui accompagne intrinsèquement l'exploitation.

L'heure des prosumers

Le début de cette approche a été la recherche sur la position de l'audience envers les médias de masse d'un point de vue économique, menée par Dallas Smythe, maintenant poursuivie notamment par Christian Fuchs et Vincent Mosco. Il est populaire de nos jours de dire que "si quelque chose est gratuit, cela signifie que vous êtes le produit". Il s'est avéré correct de reconnaître les caractéristiques des relations de la radio et de la télévision avec des téléspectateurs compris comme une ressource nécessaire pour obtenir une plus-value, par exemple par l'échange de messages publicitaires. L'émergence des réseaux sociaux a permis de conclure que leurs destinataires ne sont pas seulement une ressource, mais aussi une force de travail non rémunérée qui crée une plus-value, ce qui équivaut à une exploitation. Et comme les participants eux-mêmes ignorent en grande partie leur position dans le processus de production, ne possèdent pas les produits de leur travail et ne les reconnaissent même pas, nous pouvons appeler cela une aliénation presque parfaite.

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À quoi ressemble une telle synthèse dans la pratique : nous pouvons suivre l'exemple de Google, Facebook, Twitter, etc. Leurs utilisateurs sont les producteurs de leur contenu, créant ainsi une plus-value. Ils deviennent des prosumers. Partager des données directement par le biais de ces plateformes et être actif sur celles-ci, ce qui permet la collecte de données nous concernant: nous travaillons pour le capital qui a mis ces outils à disposition. Ceci a été confirmé par l'affaire Fraley v. Facebook, 2011, dans laquelle le tribunal a traité de la valeur des contributions des utilisateurs aux Sponsored Stories, étant un type de publicités distribuées par FB. Cependant, malgré ces manifestations de résistance, il ne sera pas possible de parler de l'émergence réelle de la conscience du prosommateur sans comprendre pleinement la nature de classe de cette lutte. La lutte, qui (pas seulement d'un point de vue marxiste ou de classe) doit être menée contre l'exploitation numérique, mais pas seulement et pas principalement de manière purement virtuelle. Car annoncer la soi-disant révolution uniquement sur Internet a la même dimension véritablement révolutionnaire que de faire du Che, de Marx et de Lénine uniquement des avatars de la vente croissante de marchandises qui multiplient les profits du capital...

Pendant ce temps, les luttes ont lieu sur Internet, bien sûr dans les jeux, étant aussi une forme de travail pour le capital. Et pas nécessairement de manière inconsciente. Il y a quelques années, j'ai participé à une discussion dans une université écossaise sur les parcours professionnels des adolescents locaux. Plusieurs d'entre eux ont confirmé qu'ils voulaient devenir des joueurs professionnels. Et ils n'avaient aucun doute sur le fait que c'est du travail. Et il s'agit du travail au sens de l'emploi, et non de l'occupation, ou du travail concret de Marx, pour utiliser la distinction reconnue dans le discours. Et si, chez les personnes plus âgées, ces choix de jeunesse suscitent souvent quelque chose entre l'amusement et la pitié, l'intuition ne fait pas exactement défaut à ceux qui sont plus contemporains. Bien sûr, ils se considèrent comme des indépendants (qui ne comprennent pas non plus pleinement leur position sur le marché) ou même des "entrepreneurs du jeu", mais certainement pas comme des travailleurs ! Eh bien, vous savez, ce sont les aciéries, et en général, il n'y a plus de classes, avec un accent particulier sur la classe ouvrière, comme tout le monde le sait..... Parallèlement, la valeur que les joueurs apportent sous la forme de leur temps, de leur participation à des jeux en ligne, qui sont aussi des sortes de spectacles interactifs, où les participants achètent eux-mêmes des ressources et des moyens de production, de la génération directe de rustines, de modes, de la co-création de jeux virtuels, tout est financiarisé et maximise la plus-value pour le capital.

Capitalisme à domicile

Quoi qu'il en soit, comme pour les freelances, les participants à des projets d'économie collaborative, etc., nous avons été décrits de manière assez complète avec l'intérêt particulier de la question du précariat. Mais ce n'est pas du tout une nouvelle question. Le mécanisme lui-même a déjà été décrit par..... Engels.

Contrairement aux opinions populaires, dans la perspective marxiste, le précariat ne constitue pas une classe distincte, mais s'inscrit dans le concept d'une armée de réserve industrielle entretenue par le capital et représentant aujourd'hui environ 60 % de l'ensemble de la main-d'œuvre. Parmi les travailleurs salariés, 60 % supplémentaires sont employés à temps partiel, dans le cadre de contrats temporaires, et environ 22 % sont formellement indépendants, sans que leur position au sein de la classe ouvrière ne change. Plus d'un quart des travailleurs gagnent encore moins de 2 dollars par jour, et cette proportion est deux fois plus élevée dans les pays du Sud. Les licenciements et les lock-out sont une méthode reconnue pour augmenter la valeur et le rendement des actionnaires dans la théorie moderne de la gestion. Et parallèlement à la multiplication de la surpopulation relative et au changement de la structure de la classe ouvrière, son exploitation et son degré de subordination au capital augmentent également.

Aucune formule d'organisation d'une entreprise capitaliste, y compris l'économie collaborative, ne protège le travailleur de l'exploitation. Comme le montrent les exemples d'Airbnb, Uber, Deliveroo, DiDi, le travailleur ne doit plus être séparé de ses moyens de production. Comme pour les indépendants, leur situation est encore aggravée par la nécessité de financer ses propres moyens de production afin de maximiser la propre valeur ajoutée de l'employeur, ce qui ramène presque ces formes de travail prétendument modernes à la situation de l'accumulation primaire. En prenant l'équation de Marx de

taux de profit = plus-value / (capital constant + capital variable)

dans un tel système, il existe un déséquilibre encore plus net en faveur de la plus-value et du taux de profit, certains coûts étant transférés au travailleur lui-même. L'essence de l'utilisation de moyens de production appartenant à l'État est leur dépendance à l'égard de la plate-forme numérique. En outre, la situation du travailleur est encore aggravée par le système de rémunération à la pièce adopté, qui ne fait qu'augmenter la valeur ajoutée.

Les travailleurs culturels, le prolétariat journalistique et les Stepford Wives

Un appareil conceptuel similaire peut être utilisé pour tester la validité de l'analyse marxiste par rapport aux médias et à la culture financés par l'espace numérique.  Nicole S. Cohen l'a exprimé dans le parallèle parfait du "travailleur culturel" et du "prolétariat journalistique", exploités à la pièce.  L'enseignement universitaire est également devenu un maillon de la chaîne capitaliste depuis que la fourniture de connaissances est devenue une marchandise. L'aliénation du travailleur par rapport au produit tel qu'il est marchandisé s'applique également aux principales plates-formes d'accès aux publications universitaires, grâce auxquelles, entre autres, cet essai a été rédigé. Cette liste doit être complétée par d'autres objets d'exploitation, tels que les étudiants, les chômeurs ou les retraités, les femmes au foyer et toutes les personnes exerçant une activité reproductive non rémunérée.

Engels notait déjà les fondements économiques, et non biologiques, de la domination masculine sur les femmes, considérant les femmes dans les relations conjugales dans la position du prolétariat opprimé. En fait, le processus d'objectivation des femmes faisait partie d'une accumulation brutale et primitive, réalisée dans la continuité pour maintenir la domestication des femmes. L'élément patriarcal était également présent dans les autres formes d'accumulation primaire : la conquête coloniale, l'esclavage et la domination raciale. La dépossession des femmes a toujours lieu, comme Maria Mies l'a décrit en mettant en relation la question du genre avec les relations Nord-Sud, la question raciale, ainsi que d'autres conflits entre les sociétés du Nord. Nous avons donc la féminisation de l'étape productive de la chaîne d'approvisionnement mondiale, avec des travailleurs exploités de manière sexuée, racialisée et classée. Le capitalisme lui-même présuppose, crée et maintient la principale et la plus importante inégalité. Et les autres, également ceux qui présentent des caractéristiques non économiques, comme l'inégalité entre les sexes et les races, restent interdépendants du capital. Dans le même temps, nous sommes confrontés à la tentative de dissimuler la productivité réelle des femmes au sein de la reproduction sociale sous quelque chose comme le système "The Stepford Wives", ce que Mies appelait la "housewifisation". Ainsi, la reproduction sociale est financiarisée, mais la valeur du travail investi est par conséquent exclue du système salarial standard. Et pourtant, dans la conception marxiste, le salaire n'est pas la même chose que la valeur du travail, n'étant que son coût, alors que la valeur du travail des femmes au foyer, mesurée en temps consacré à la reproduction sociale, est indiscutable. Et une compréhension similaire est nécessaire pour leur subsidiarité actuelle vis-à-vis du capital qui surexploite également les travailleurs non rémunérés. Les anciennes divisions entre travail formel et informel, local ou mondial - dans le cadre de la mondialisation libérale - ont perdu leurs anciennes désignations. C'est pourquoi le contexte contemporain de la dichotomie entre travail productif et improductif doit être repensé.

COVID : assassinat de la société

La question du rôle reproductif des activités précédemment exclues de l'analyse de la relation travail-capital devient encore plus importante dans le contexte de la crise de la pandémie de COVID-19. Les critiques s'accordent à dire qu'elle a exposé de nombreuses faiblesses du système capitaliste et du marché libre, ainsi que l'inefficacité des États axés sur le capital. Cependant, les conclusions et les prévisions basées sur l'expérience de 2020-2022 diffèrent considérablement. Seuls quelques auteurs, au lieu de prédire la fin du capitalisme, compris peut-être à tort comme la dernière grande tentative d'assurer sa survie, ont examiné de plus près et plus profondément le cours de la pandémie. Bien qu'il ait averti (ou plus précisément, surestimé) la rupture de la chaîne d'approvisionnement capitaliste, exposant les faiblesses du système de soins, soumis à la financiarisation. Cependant, les effets de la pandémie au sens socio-économique sont répartis en fonction des inégalités dans les relations capital-travail, y compris les facteurs raciaux et de genre.

Les personnes de couleur font partie des travailleurs de première ligne les plus vulnérables qui n'ont pas pu bénéficier de la protection du travail à domicile ou des salaires d'abstention. L'inégalité globale s'est également renforcée.  La suspension temporaire d'une partie de l'activité de travail des sociétés du Nord est compensée par le travail acharné des travailleurs exploités du Sud pour maintenir l'approvisionnement en marchandises. En particulier aux États-Unis, les quelques boucliers contre le COVID-19 n'ont pas couvert la majorité des Noirs, des Latinos et des indigènes, notamment les femmes, qui doivent en plus assumer des tâches ménagères accrues, l'apprentissage en ligne, etc. Au Royaume-Uni, sous le nom de key workers, elle a simplement dissimulé le sacrifice de la vie des travailleurs faiblement rémunérés, le prolétariat moderne : les employés des maisons de retraite, les vendeurs des supermarchés, les nettoyeurs, les chauffeurs, les coursiers et bien d'autres. Il s'agit souvent de retraités, de personnes handicapées et d'immigrants. Leurs décès s'ajoutent à l'accumulation au fil du temps de la pandémie.

En termes de satisfaction des besoins vitaux, ces groupes ont été poussés encore plus bas qu'avant. Pendant ce temps, la fortune des 1% les plus riches continue de croître. Comme on peut le constater aujourd'hui, le travail est principalement effectué par des travailleurs sélectionnés en fonction de leur sexe et de leur race. La charge des travaux ménagers a augmenté de façon spectaculaire, surtout pour les femmes. Et le ralentissement périodique, voire la suspension de la croissance, ne peut être perçu comme un progrès permanent, surtout si l'on considère les tentatives de rétablir la production et de maintenir la consommation inchangée. La pandémie a rappelé que la politique du capital ne s'écarte jamais du "Sozialer Mord" (Meurtres sociaux) d'Engels comme méthode de survie et de consolidation du capitalisme.  Les profits gigantesques réalisés par Amazon ou les Tönnies et autres sont obtenus non seulement en augmentant l'exploitation mais aussi en risquant directement la vie des travailleurs.

Dans le même temps, la situation de nombreuses personnes transférées vers le travail à domicile doit être considérée comme un exemple supplémentaire de l'extension de la relation capital-travail à des activités auparavant improductives. Le travail à domicile dépasse imperceptiblement les heures de bureau. La valeur du travail est constamment transférée au capital, et la charge du travailleur augmente au détriment d'autres aspects de sa vie. La pandémie n'a fait qu'accélérer et renforcer la tendance des femmes à rester au foyer. La reproduction sociale est financiarisée et commercialisée, mais la valeur du travail investi est par conséquent exclue du système salarial standard. Et une compréhension similaire est nécessaire pour la subsidiarité actuelle des processus de reproduction sociale au capital qui surexploite les travailleurs non rémunérés. Les anciennes divisions entre travail formel et informel, local ou mondial dans le cadre de la mondialisation libérale ont perdu leurs anciennes désignations. C'est pourquoi le contexte contemporain de la dichotomie entre travail productif et improductif doit être repensé. En effet, une personne enchaînée à Facebook ou Netflix (ce qui était et est la quotidienneté intensifiée de la pandémie), devient sans le savoir un travailleur exploité du grand capital.

Et pourtant, selon Marx, l'état naturel de l'homme pour lequel il veut et aime travailler est... le loisir. En fait, nous vivons et fonctionnons à une époque où nos plaisirs sont devenus imperceptiblement addictifs et deviennent ainsi notre travail. Et ce qui est pire, un travailleur exploité. Prendre conscience de cet état est le premier pas vers l'organisation, et l'organisation est la base de la résistance. Cela sera malheureusement de plus en plus difficile, car Giorgio Agamben suppose à juste titre que la faiblesse supposée de l'État est en fait un paravent pour un changement de paradigme, mais dans la direction opposée à celle supposée par les illusionnistes. L'actuel "état d'exception" deviendrait désormais une formule permanente, accroissant les inégalités. Et puisque l'État néolibéral n'apparaît que comme un agent du capital, tout renforcement potentiel du gouvernement ne se ferait pas aux dépens du capital, mais à son profit.  Si quelque chose dure deux ans, ce n'est plus une "urgence" ou une "période de transition", mais une nouvelle normalité. La nouvelle normalité du vieux capitalisme, avec toujours le sang des travailleurs sur les mains.

*Journaliste et économiste polonais

samedi, 23 avril 2022

Cinq formes familiales plus une

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Cinq formes familiales plus une

par Georges FELTIN-TRACOL

Défenseur sincère des « Gilets jaunes », procureur impertinent des traités austéritaires néo-libéraux européens, dénonciateur implacable de tous les présidents français, de Mitterrand à Macron, Emmanuel Todd a découvert au lendemain de la minable séquence émotionnelle « Je suis Charlie » le phénomène des « catho-zombie », futur socle de la macronie.

Il lie dans ses recherches l’économie et la sociologie aux faits anthropologiques, d’où sa propension à étudier les structures familiales. Il en tire une approche quelque peu réductionniste. Cet ancien sympathisant du Parti socialiste l’améliore sans cesse alors que l’ère liquide de l’ultra-modernité bouleverse ce monde intime aux indéniables répercussions publiques qu’est la famille.

Il faudrait plutôt parler « des familles ». N’existe-t-il pas dans le gouvernement de Jean Castex, sous la tutelle du ministère des Solidarités et de la Santé, un secrétariat d’État chargé de l’Enfance et des Familles en la personne du dénommé Adrien Taquet ? Le pluriel s’impose, car la République hexagonale reconnaît en effet aujourd’hui cinq formes familiales. La première, la plus habituelle, demeure la « famille nucléaire » réunissant un couple hétérosexuel et leurs enfants conçus de manière naturelle. Il existe ensuite la «famille adoptive», reconnue chez les antiques Romains, par la Maison impériale des Bonaparte et dans la dynastie monégasque. En forte hausse depuis vingt ans, la « famille monoparentale » correspond à une mère qui élève seule sa progéniture. L’avant-dernière forme de famille concerne la « famille d’accueil ». Des enfants, souvent victimes de parents dépravés, égoïstes ou violents, ou orphelins, trouvent par décisions judiciaires un refuge plus ou moins convenable auprès de couples. Reconnue ces dernières années en Occident terminal, la « famille homoparentale » bénéficie dorénavant de la PMA (procréation médicalement assistée, soit les « bébés-éprouvettes » issus de la fécondation in vitro), voire de la GPA (gestion pour autrui) qui assigne en « usines à naissances » les « mères-porteuses ». Sociologues et psychologues devraient dans la prochaine décennie se pencher sur les répercussions mentales de cette réalité néo-familiale à travers le comportement et l’état d’esprit des enfants élevés dans ce contexte spécifique.

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L’État court-termiste ne reconnaît toujours pas une sixième catégorie familiale: la famille polygame. Ce terme conserve néanmoins son imprécision. Sous « polygamie », on doit entendre aussi bien la polyandrie (une femme épouse deux, trois ou x maris) que la polygynie (un homme vit officiellement avec deux, trois ou x femmes). Si les revendications en sa faveur restent faibles, certains activistes dyssexuels militent en faveur de la reconnaissance officielle du « trouple » (ou le ménage à trois). En octobre 2015, un trio de femmes (une femme d'affaires d’âge non mentionné, une dentiste de 32 ans et une gérante administrative de 34 ans) officialisait leur union à Rio de Janeiro au Brésil. Déjà, trois ans auparavant, une caissière, une auxiliaire administrative et un architecte avaient formé la première union dite « poly-affective » du Brésil. En Colombie, un acteur, un éducateur physique et un journaliste sont entrés le 3 juin 2017 sous le régime patrimonial connu légalement dans cet État d’Amérique du Sud sous le nom de « trieja ». À quand donc sous nos cieux un homme épousant le même jour deux, trois femmes ou plus ? Gageons que cet autre pari hardi sur l’avenir deviendrait rapidement la cible des officines anti-discriminatoires et ultra-féministes en guerre contre le mâle. À l’heure des grandes avancées dites « sociétales », il persiste une inégalité inique à l’égard des éventuelles familles polygames, en particulier des conjugalités polygyniques hétérosexuelles.

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Dans Libération (des 13 et 14 octobre 2012), un entrepreneur de l’Utah aux États-Unis, Joe Darger (photo, ci-dessus), est un mormon fondamentaliste dissident. Il vit avec ses trois femmes et leurs vingt-quatre enfants. En pleine campagne présidentielle, il explique au correspondant du quotidien gaucho-bancaire que « ce qui m’intéresse particulièrement, c’est qu’Obama est en faveur du mariage gay. S’il est réélu et que cela va plus loin, alors on pourra se battre encore un peu plus pour rétablir la polygamie. Après tout, ce ne sont que deux modes de vie différents et le gouvernement ne devrait pas nous dicter ce que l’on peut faire dans nos chambres à coucher ». Or, l’idéologie gendériste s’accompagne d’une misandrie implacable constante. Maintes harpies féministes rejettent toute légalisation de la polygynie qu’elles perçoivent comme le symbole éclatant du supposé patriarcat cisgenre hétéronormé blanc. Ces névrosées préfèrent insister sur les rapports « poly-amoureux » qu’on peut confondre avec la banale partouze. Souvent dans le cadre poly-amoureux, c’est la femme qui prend l’initiative, qui définit les règles et qui décide d’y mettre fin.

Le mariage polygynique ne tient pas à singer le triolisme ou les fantasmes orgiaques de l’hyper-classe cosmopolite. À l’heure où la civilisation albo-européenne achève son déclin final marqué par un effroyable « hiver démographique », l’hypothétique relance d’une natalité « eurotochtone » passe par des innovations sociétales percutantes guère soucieuses des morales monothéistes religieuses, laïcardes et « féministolâtres » ! L’autorisation et la promotion de l’union polygynique constitue un moyen crucial de redressement nataliste. Dans Le destin du monde d’après la tradition shivaïte (1985), l’indianiste Alain Daniélou avertit que parmi les signes précurseurs de la fin du présent cycle, « le nombre des hommes diminuera, celui des femmes augmentera ». Il rappelle plus loin, dans une optique eugénique de bon aloi, que « bien que le choix du fécondateur soit en principe exclusif pour des raisons génétiques, les époux ne vivent pas normalement en couple. L’idée que le couple est la base de la stabilité sociale est une idée pernicieuse qui ne correspond pas à la nature de l’homme et fait de la famille une sorte de prison ». On observe dans les maternités que les petites filles semblent plus nombreuses que les petits garçons.

Un précédent historique de polygamie officielle existe. Après la féroce Guerre de la Triple Alliance (1864 – 1870) qui opposa le Paraguay à la coalition du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay, les pertes masculines paraguayennes représentaient une véritable hémorragie. Bien que contesté, le déséquilibre était un homme pour quatre à cinq femmes. Les autorités d’Asuncion encouragèrent les Paraguayennes à se partager un vétéran. Malgré son hostilité publique, l’Église catholique accepta dans les faits cette situation exceptionnelle.

Si les gouvernements nantis et décadents européens ne montraient pas leur soumission envers les pétroleuses excitées, ils légaliseraient au plus tôt l’union polygynique. Ce serait d’ailleurs un juste rappel à la complémentarité essentielle entre les pôles féminin et masculin de l’être humain.

GF-T

  • « Vigie d’un monde en ébullition », n° 29, mise en ligne le 19 avril 2022 sur Radio Méridien Zéro.

vendredi, 08 avril 2022

Les jeunes, la consommation, la mondialisation: une question d'identité

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Les jeunes, la consommation, la mondialisation: une question d'identité

Par Lorenzo Gensini

Source: https://www.centroitalicum.com/i-giovani-il-consumo-la-globalizzazione-una-questione-didentita/

Il est très difficile de prévoir comment les jeunes vont réagir à leur crise d'identité. Comment vont-ils s'orienter? Préféreront-ils s'abandonner au vide existentiel des temps modernes ou feront-ils de la question de l'identité le pilier de leur rédemption?

La réflexion suivante portera sur un phénomène extrêmement complexe qui n'est pas encore totalement défini au niveau culturel : la perte croissante de l'identité individuelle (c'est-à-dire l'ensemble des caractéristiques qui définissent une personnalité, la distinguant des autres sur la base de parcours spécifiques de formation, de croissance et de conscience de soi) de la part des jeunes Italiens, au profit de leur aliénation croissante et de la massification consumériste, principalement due à l'émergence de modèles culturels radicalement différents des modèles traditionnels qui ont bouleversé le concept même d'identité chez l'homme. Aujourd'hui, le rôle que les jeunes jouent et, surtout, joueront à l'avenir est extrêmement incertain.

Cela est dû à la profonde division qui s'est créée entre les générations depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais surtout à l'émergence du phénomène de la mondialisation, qui a bouleversé comme jamais auparavant les modes de vie des peuples européens ainsi que leurs traditions, leurs systèmes politiques et leurs identités.

La mondialisation est avant tout un phénomène économique, mais elle a un impact politique, social et psychologique très fort, et doit être analysée comme telle. Elle trouve son origine dans le mouvement international des capitaux, mais se manifeste surtout dans cette tendance agrégative entre les différents pays du monde, notamment occidentaux, d'abord économique mais aussi culturelle, linguistique, etc. Le but de la mondialisation est évidemment de créer un marché unique, sans droits de douane et destiné à un nombre toujours plus grand de consommateurs potentiels : la population mondiale.

Une condition pour que cela se produise, et en même temps une conséquence nécessaire de ce phénomène, est le rapprochement culturel et psychologique de milliards d'individus, afin de pouvoir offrir le même marché à de plus en plus d'individus, acheteurs ou vendeurs : cela se produit donc par la diffusion d'un style de vie standardisé et global, les besoins personnels étant manipulés par le marché afin d'être similaires à ceux des autres, avec une culture de plus en plus globale.

Cette même culture globale a conduit à une réduction constante des différences individuelles et communautaires, tant au niveau de l'identité nationale et locale (appauvrissement de la langue, suppression des traditions au profit du profit, consommation de produits majoritairement étrangers) qu'au niveau de l'individu tout simplement. La création d'un marché unique implique nécessairement que les consommateurs soient aussi semblables que possible. Pour créer des besoins communs, il est évidemment nécessaire de créer des manières communes de vivre, de penser et d'être.

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C'est ainsi que naît le phénomène de l'homologation, particulièrement évident chez les jeunes qui, ayant grandi dans un environnement où l'acte d'achat, de vente et de production a remplacé toutes les valeurs traditionnelles, qu'elles soient politiques, religieuses ou culturelles, finissent par être formés dans cet environnement, en deviennent les enfants endoctrinés et s'y habituent. La consommation, faisant partie de ce nouveau sujet pseudo-communautaire qu'est le marché mondial, deviennent les nouvelles divinités des jeunes italiens et européens. La mondialisation a été fortement encouragée par les politiques italiennes et européennes de la deuxième république, et l'est toujours.

L'Union européenne a joué un rôle important dans la mondialisation, en particulier sur le continent européen. Il ne s'agit pas simplement d'un organe politique supranational, mais d'un projet économique dont l'objectif est clair : unifier le marché européen ainsi que la monnaie, abolir les droits de douane, permettre la libre circulation des personnes, encourager la primauté de l'économie sur la politique (la Banque centrale européenne, par exemple, a toujours eu beaucoup plus de pouvoir que le Parlement européen, qui n'a presque qu'un rôle représentatif par rapport à la première), et garantir "la paix et la prospérité économique". La suggestion d'une économie européenne commune est née de l'après-guerre, du plan d'aide économique américain à l'Europe, horriblement endommagée par la Seconde Guerre mondiale, et du désir d'entamer une longue période de paix et de coopération économique. L'Union européenne a d'abord été considérée avec beaucoup d'enthousiasme par les gouvernements des différentes nations, qu'ils soient de centre-droit ou de centre-gauche, qui voyaient en elle une nouvelle période de prospérité, de richesse et de modernisation.

arton2006.pngCependant, avec le temps, elle s'est avérée être un instrument pour le moins contradictoire, car elle a empêché les pays historiquement habitués à s'endetter pour se développer économiquement d'augmenter davantage leur dette publique, conduisant ainsi de nombreuses économies plus faibles de la zone euro à s'appauvrir et, surtout, à ne pas pouvoir se sortir de leur condition, tandis que d'autres, à l'économie plus stable et plus riche, mais surtout au niveau d'endettement plus faible, se développaient de plus en plus.

Le modèle de l'économie prévalant sur la politique a commencé à susciter un certain nombre d'inquiétudes, surtout au début de la crise de 2008, notamment en Italie, un pays qui est resté fortement favorable à l'unification européenne pendant de nombreuses années, d'autant plus que les gouvernements de centre-gauche et de centre-droit ont poursuivi leurs politiques dans ce sens. Pour le meilleur ou pour le pire, l'UE a entraîné de nouveaux changements radicaux dans la jeunesse européenne, qui a été de plus en plus directement touchée par le phénomène de la mondialisation. Les jeunes ont commencé à se déplacer de plus en plus sur le continent européen, qui avait entre-temps aboli ses frontières nationales, tant pour le tourisme que pour l'immigration, et ont commencé à utiliser la langue anglaise, utile et tendance, dans leur discours de tous les jours : jamais dans l'histoire les jeunes n'avaient eu une telle chance de connaître des cultures différentes et des peuples étrangers.

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Mais en même temps, ils étaient aussi victimes de ce processus, parce qu'ils étaient de plus en plus homologués à un modèle unique, de plus en plus en contact les uns avec les autres, de plus en plus influencés par des logiques globales, propagées par l'internet et la télévision, qui allaient à terme prendre un rôle prédominant dans leur vie. Il est important de souligner que la mondialisation n'est en aucun cas un phénomène achevé; au contraire, pour le meilleur ou pour le pire, elle influence inexorablement l'histoire, est actuellement à son apogée et semble vouloir embrasser de plus en plus de peuples et de vies quotidiennes, mais en même temps, elle est aussi très controversée en termes de débat politico-culturel, entre ceux qui pensent qu'elle a conduit l'humanité à obtenir des droits qu'elle n'avait jamais eus auparavant et ceux qui pensent que ces droits ne sont qu'un paravent idéologique pour une nouvelle forme d'exploitation, plus subtile et en tant que telle réussie et donc très dangereuse.

Cette dernière thèse peut être abordée en analysant brièvement les jeunes Italiens d'un point de vue anthropologique. En effet, nous constaterons que depuis les années 1980, la majorité des jeunes Italiens ont cessé de s'intéresser à la politique et à la culture, pour s'orienter de plus en plus vers le phénomène de la consommation: à partir des années 1980, la majorité des jeunes Italiens ont cessé de s'intéresser à la politique et à la culture pour se tourner de plus en plus vers le phénomène de la consommation; harcelés par la publicité qui prend de plus en plus la forme d'une véritable propagande, stimulés par la plus grande disponibilité économique des années 1980 et surtout par le vaste choix possible entre des biens de consommation souvent identiques, mais qui se distinguent par la présence ou non d'"extras optionnels" substantiellement superflus (voir, par exemple, le phénomène de la mode vestimentaire), qui augmentent le prix, et qui deviennent donc le véritable nouveau moyen de décoder le statut social aux yeux de la communauté.

indmarex.jpgCe n'est pas la religion, ni l'idéologie, ni même l'appartenance à une classe sociale ou une autre qui déterminait la position de l'individu dans la société, mais plutôt l'acte d'acheter et de posséder des biens coûteux ou à la mode. Le phénomène de la mode devient, à partir de ces années-là, de plus en plus déterminant dans la création de communautés d'individus, encore une fois surtout parmi les jeunes : c'est le cas, par exemple, des "paninari", des groupes de jeunes gens qui se consacrent essentiellement à l'exhibition de vêtements de marque qui, de leur propre aveu, ne reconnaissent la plupart du temps aucune valeur autre que celle de la consommation (1).

Ce fait, cependant, conduira à la création d'agrégats de personnes qui, à ce stade, ne peuvent pas être correctement appelés communautés, précisément parce qu'ils fondent leur identité sur la consommation et non sur des aspects politiques, religieux ou sociaux, dans lesquels le potentiel de l'individu ne provient plus de ses capacités ou de ses caractéristiques, mais plutôt de la seule action d'achat et de consommation, et en tant que tel, il devient de plus en plus évident que ceux qui ne se conforment pas à ces nouvelles normes sociales finissent par être inévitablement exclus. Des catégories telles que prolétaire ou bourgeois ont succombé parce qu'elles n'étaient plus pertinentes (au niveau perceptuel): et l'éthique socialiste et anti-bourgeoise, et l'éthique bourgeoise sobre et conservatrice n'avaient plus aucun intérêt aux yeux de la plupart des jeunes. Le détachement progressif de la jeunesse italienne des cultures traditionnelles, qu'elles soient politiques ou non, au profit de modèles hédonistes ou en tout cas liés à un certain type de consommation, est en réalité un événement extrêmement complexe, également parce qu'il a apporté à des millions de jeunes la possibilité de nouvelles formes d'expression, comme c'est le cas par exemple des subcultures de jeunes.

Les sous-cultures telles que les Emo, les Casuals, les Rappers, les skaters, les graffeurs, etc. ont permis à de nombreux jeunes d'habiter le monde contemporain d'une nouvelle manière, généralement loin de la culture traditionnelle, mais dans tous les cas, elles caractérisent fortement et, d'une certaine manière, "protègent" la frénésie et l'agressivité de la société post-industrielle. Cependant, il est clair qu'aujourd'hui, ces mêmes sous-cultures sont fortement en crise (également parce qu'elles sont extrêmement faibles et souvent peu cohérentes, liées à une période de l'âge plutôt qu'à une mission dans la vie), et que de plus en plus de jeunes préfèrent plutôt s'orienter vers des intérêts de masse, généralement pris "en charge" par de grandes entreprises internationales (grandes marques de vêtements, Netflix, Spotify etc. etc.), qui visent de plus en plus à créer de véritables styles de vie, diffusés par la télévision et ensuite par le réseau.

Cette réflexion sur les jeunes fait inévitablement penser à la prophétie inquiétante que le philosophe allemand Martin Heidegger a formulée en 1950 : "L'humanité de l'homme et le cosmos des choses se dissolvent dans la valeur commerciale calculée d'un marché qui non seulement s'étend jusqu'à englober la terre en tant que marché mondial, mais qui - comme une volonté des volontés - marchande l'essence même de l'être" (2). En bref, l'économie de marché ne se limite pas à satisfaire les besoins physiques de l'homme, mais semble au contraire vouloir saper son essence même, son identité, pour l'orienter aux fins de la production: "Le monde est transformé en un objet calculable, exploitable, employable à l'infini, et la nature devient un seul et gigantesque réservoir d'énergie au service de l'industrie et de la technologie" (3). Le facteur discriminant évident du visage envoûtant du consumérisme ne peut être que le manque de disponibilité économique, ce qui a conduit à un phénomène incroyablement paradoxal, mais aux yeux de tous: plutôt que de renoncer au luxe, de plus en plus d'Italiens ont préféré se passer des produits de première nécessité, afin de ne pas se sentir marginalisés aux yeux des autres mais surtout aux yeux d'eux-mêmes. Cette évidence est apparue et continue d'apparaître avec force, notamment dans les grandes banlieues, où il n'était et n'est pas difficile de rencontrer des jeunes portant des vêtements de marque malgré leur extrême pauvreté.

À l'heure actuelle, il est certainement très difficile de prévoir comment les jeunes réagiront à leur crise d'identité, et les événements qui se sont déroulés ces derniers mois entraîneront probablement un changement radical dans leur vie ainsi que dans leurs habitudes. La question la plus préoccupante reste cependant de savoir comment ils s'orienteront, s'ils préféreront s'abandonner au vide existentiel des temps modernes ou s'ils feront plutôt de la question de l'identité le pilier de leur rédemption.

Notes:

[1] Prenons l'exemple de ce film : https://www.youtube.com/watch?v=IyMWskzFsBQ&t=113s.

[2] Martin Heidegger, Sentieri Interrotti, Milan, Bompiani, 2014, p. 233.

[3] Martin Heidegger, Che cosa significa pensare ?, Milan, Sugarco Edizioni, 1996, p. 25.

 

17:28 Publié dans Actualité, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sociologie, actualité, jeunesse, consumérisme | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

dimanche, 13 mars 2022

Penser de manière identitaire serait donc raciste ?

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Penser de manière identitaire serait donc raciste ?

Groupe de travail Feniks (Flandre)

À chaque prise de position critiquant la migration de masse, le reproche adressé par le centre politique et par les mouvements postmodernes extrêmement politiquement corrects surgit : le racisme. Le raisonnement est assez simple : quelqu'un qui ne veut pas voir la nouvelle réalité, soit un afflux de 160 millions de migrants en Europe d'ici 30 ans, le fait en fait par une sorte de racisme caché. Sans peut-être en être lui-même conscient, il se montrera haineux et xénophobe à l'égard des personnes d'origine culturelle différente. L'accusation de racisme s'efface de plus en plus à force de l'utiliser à tout bout de champ dans tous les débats. Une personne qui se rend coupable de racisme, délibérément ou non, n'est plus à prendre au sérieux et finit immédiatement dans la poubelle de l'extrême droite.

Nous allons commencer notre raisonnement là où se trouve la base de la pensée identitaire, ou du nationalisme, avec les Contre-Lumières. En réaction aux Lumières françaises, que nous connaissons grâce à de grands penseurs tels que Voltaire et Rousseau, un mouvement contre-Lumières a débuté en Allemagne, dans lequel le nationalisme populaire a trouvé sa base.

Le philosophe allemand Johan Herder considérait chaque "peuple" comme une unité liée par une langue, une culture et une histoire spécifiques. Il considérait que la plus grande menace à cette unicité de chaque peuple était les pensées impérialistes des Lumières françaises (ce que les campagnes de Napoléon Bonaparte ont également mis en évidence). Il existait au départ une relation amicale entre Rousseau et Herder, mais celle-ci a été mise à mal par le fait que Herder renonçait catégoriquement au racisme, alors que Rousseau et les penseurs des Lumières ne le faisaient pas. "Notre partie du monde ne pourrait pas être qualifiée de la plus raisonnable, mais de la plus arrogante, agressive par l'argent : ce qu'elle a donné à ces gens n'est pas la civilisation, mais la destruction des fondements de leur propre culture".
 
Est-ce que quelque chose a changé, alors ?

Bien sûr, beaucoup de choses ont changé au cours des 200 dernières années et il y a de nombreuses références aux guerres mondiales, mais nous y reviendrons plus tard. En termes de contenu, cependant, nous voyons aujourd'hui la même ligne de fracture entre les lumières et les contre-lumières sur la scène internationale. Récemment, Egbert Lachaert, figure de proue du libéralisme, a donné une interview dont le passage suivant mérite d'être mis en exergue : "Je pourrais être heureux n'importe où dans le monde, cela me donne la tranquillité d'esprit". Il a reçu de nombreuses critiques sur les médias sociaux, car il donne l'impression que, lorsque les choses vont mal en Europe occidentale, il peut, avec un peu plus de moyens que le citoyen lambda, déménager là où la situation serait meilleure qu'ici.

Il reflète la façon dont les "gens de Davos" pensent. Le "peuple de Davos" est un terme issu des travaux de Samuel Huntington, qui est connu pour son œuvre principale : Le choc des civilisations (1996). Il s'agit d'un club assez sélect de managers qui considèrent les nations comme obsolètes face à leurs ambitions mondiales, et voient les sociétés comme de grandes entreprises qui doivent avant tout gagner en efficacité. "Les gens de Davos ont peu besoin de ce facteur qu'est la loyauté nationale. Ils considèrent les frontières nationales comme des obstacles qui disparaitront bientôt. Ils considèrent les gouvernements nationaux comme des vestiges du passé. La seule fonction utile de ceux-ci, est de faciliter pour l'élite les opérations mondiales qu'elle entreprend".  Les libéraux, ici en Belgique, ont également réussi, ces dernières années, à obtenir des postes importants dans des institutions supranationales en bradant les intérêts de la nation. Il suffit de penser à Karel De Gucht, Guy Verhofstadt, Didier Reynders et Charles Michel. Culturellement, ils ne ressentent rien pour les nations, rien pour la culture. Dans la pensée libérale, il s'agit avant tout de quelque chose dont l'individu doit se libérer.

En substance, le libéralisme suppose une liberté négative, une liberté que vous gagnez en vous débarrassant, par exemple, de votre nation, de votre classe socio-économique et même, dernièrement, de votre propre sexe. La seule chose qui compte est l'individu fantasmé, qui se fait et se crée continuellement. Ce dernier est un mythe qui se perpétue.

L'individu reçoit en effet une série de bagages culturels et physiques avant même sa naissance, sans avoir le choix en la matière. C'était déjà la critique faite par Herder et Fichte, entre autres, aux Lumières françaises il y a 200 ans avec l'idée du contrat social. Le fait qu'ici, en Flandre, la langue de communication soit actuellement l'anglais, et que cette langue soit officieusement en deuxième position, est l'un des facteurs de notre Geworfenheit dans le monde, de notre "être-jeté-là" dans le monde (Heidegger).

Des civilisations en conflit

Aujourd'hui, nous pouvons aborder toute autre culture de deux manières. D'une part, nous pouvons attendre de notre culture qu'elle soit le modèle du monde et qu'elle s'applique universellement partout. C'est ce qui est généralement mis en avant, également et surtout dans le centre politique. Les valeurs des Lumières sont également considérées comme supérieures à toutes les autres cultures. Cela peut ou non créer intentionnellement la confusion qu'une supériorité technologique ou économique est également synonyme d'une valeur culturelle supérieure. Pour les penseurs libéraux, l'histoire du monde est également linéaire, et tôt ou tard, chaque nation devra s'adapter aux valeurs libérales et universelles formulées dans les Déclarations universelles des droits de l'homme. La déclaration de Gwendolyn Rutten, l'ancienne présidente de l'Open VLD (le parti libéral flamand - l'une des rares personnalités politiques à ne pas avoir réussi à obtenir un poste de premier plan dans une institution supranationale), par exemple, est révélatrice : Notre culture est supérieure aux autres cultures, et c'est quelque chose qui doit être dit. Une référence directe à la vision linéaire de l'histoire et au plan universel qui doit servir à la civilisation mondiale globale.

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Que des civilisations différentes peuvent coexister et négocier sur un pied d'égalité. Le fait qu'il existe plusieurs civilisations, plutôt qu'une seule universelle, remonte également à Oswald Spengler, qui a publié en 1918 et 1922 un énorme ouvrage : Untergang des Abendlandes, dans lequel il travaille avec une méthode comparative entre différentes civilisations à différentes époques. Il y arrive à la conclusion que l'histoire du monde n'est pas linéaire, comme le pensent encore les penseurs des Lumières. L'histoire de chaque civilisation passe par différentes étapes avec des hauts et des bas, et chaque civilisation ou culture possède ses propres caractéristiques qui la rendent unique. La civilisation occidentale, selon Spengler, était unique en raison d'un désir de connaissance et de contrôle, l'archétype de notre âme culturelle étant l'âme faustienne. Faust, qui a vendu son âme au diable en échange du savoir, dans l'œuvre de Goethe. Selon Spengler, c'était déjà notre perte à long terme, que nous essayions de tout calculer à l'excès, et ainsi de remplacer notre propre créativité culturelle par la culture et la production de masse.

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Aujourd'hui, d'ailleurs, une voie similaire est défendue sous une forme contemporaine par des penseurs tels qu'Alexandre Douguine dans la 4e théorie politique, à savoir en plaidant pour la multipolarité. Au lieu de plaider en faveur d'une seule civilisation mondiale universelle (qui a franchi ses barrières en 1991 selon Fukuyama), ces penseurs reconnaissent qu'il n'existe pas et ne doit pas exister une seule morale et une seule culture universellement valables. Chaque culture est culturellement équivalente selon ce principe, même si les cultures se trouvent à un stade de développement différent ou, par exemple, s'organisent selon des principes (par exemple religieux) complètement différents. "La mondialisation n'est donc rien d'autre qu'un modèle mondialement déployé d'ethnocentrisme ouest-européen, ou mieux, anglo-saxon, qui est la pure manifestation d'une idéologie raciste".

Et les marxistes culturels/postmodernistes ?

Les plus grands antiracistes de tous les temps se trouvent à l'extrême gauche. Ils vont même si loin dans leur antiracisme que les partis dits "écologistes" ne peuvent rien faire lorsque les musulmans demandent à pouvoir abattre sans anesthésie ici dans nos pays. Bien entendu, il s'agit d'une motivation électorale, d'une part, parce que les immigrants désignés comme victimes forment une grande réserve potentielle d'électeurs pour demeurer au-dessus du seuil électoral.

Le postmodernisme est quelque chose qui ne plaît pas vraiment à une grande partie de la population. D'autre part, ils puisent souvent leurs idées dans la déconstruction de Derrida ou de Foucault, deux penseurs français plus ou moins proches de l'école de Francfort et exposants de la French Theory, en vogue aux Etats-Unis.

Sans l'admettre eux-mêmes, ils sont les enfants philosophiques des libéraux, qui tentent de porter la libération négative de l'individu à un niveau supérieur. La philosophie moderne, disons la philosophie occidentale depuis le rationalisme de Descartes, est à l'origine de leurs excès durant la première moitié du 20e siècle. Pour cela, ils ont partiellement adopté les idées de philosophes conservateurs tels que Heidegger. Pour eux, l'Occident comportait des éléments susceptibles de conduire à de nouvelles poussées de totalitarisme, et chaque norme sociale (la nation, par exemple, ou le modèle familial) ne serait qu'une construction sociale servant à maintenir au pouvoir un patriarcat et une bourgeoisie.
 
Ce qu'ils négligent, c'est que leur philosophie poursuit la même liberté négative que le libéralisme qu'ils cherchent à critiquer. Comme en témoigne la violence de la cancel culture et la cultural approration, ils s'opposent explicitement aux derniers fondements de la culture occidentale tels que le nationalisme et la famille classique en tant qu'institution. Au centre de tout cela se trouve le sujet solitaire qui doit se composer une identité hybride par lui-même. Mark Elchardus l'a récemment bien résumé dans son ouvrage Reset - Over identiteit, gemeenschap en democratie (= Reset - Sur l'identité, la communauté et la démocratie). L'identité privée, comme celle du sexe (ou plutôt de l'un des 43 sexes) ou de la couleur de la peau, prime sur une forme générale de citoyenneté. De cette manière, ils sapent effectivement la civilisation occidentale, mais ils ne font que réaliser une étape nouvelle dans une évolution dont le libéralisme est le précurseur. L'individu en tant que sujet qui s'oppose aux grandes identités telles que la nation ou la religion.

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Cela ne concorde certainement pas avec le mental de la majorité des migrants ici en Europe occidentale, et encore moins avec le mental de ceux issus d'autres cultures dans leur pays d'origine. En clair, aucune partie significative de la population en Iran ou en Chine n'attendra une heure d'histoire à l'école, sur les drag queens ou une attitude générale anti-religieuse ou anti-nationaliste. C'est principalement dans l'esprit, oui, des enfants de la bourgeoisie et des classes moyennes supérieures de l'Occident même que germent ce genre de pensées. Il ne s'agit cependant pas d'une alternative globale fondée sur une nouvelle culture majoritaire.

En outre, la gauche radicale a également accepté le mondialisme depuis un certain temps. Alors que dans les années 1980, on trouvait encore sporadiquement des éléments altermondialistes dans la gauche radicale, ceux-ci ont maintenant été complètement absorbés par les mouvements à vocation internationale. Michael Hardt et Antonio Negri écrivaient déjà dans les années 1990 qu'une nouvelle forme de socialisme ne pouvait être réalisée qu'à travers "l'empire mondial". Nous nous demandons s'ils voient aujourd'hui leur rêve se réaliser avec la 4e révolution industrielle, ou vice versa ?

En tout cas, il n'y a malheureusement pas d'éléments dans la gauche radicale qui se réconcilient, par exemple, avec l'idée de la souveraineté nationale ou de l'individualité culturelle des Européens eux-mêmes. Au contraire, ils sont plutôt célébrés par des blogs sans intérêt qui diffusent toutes sortes de théories complotistes et rejouent une bataille fantasmée sur un nouveau type, calqué sur celui des années 1930, un combat fantasmagorique qui se déroulerait depuis les années 1970.

Conclusion

La philosophie moderne occidentale et la civilisation libérale comportent donc un élément culturel raciste, à cet égard, les postmodernistes ont raison. La pensée libérale suppose que la supériorité économique et technologique (temporaire) des sociétés libérales équivaut à une supériorité culturelle. Elle fournit souvent une excuse morale pour commencer à bombarder des pays sous le prétexte d'apporter notre démocratie libérale (cf. Syrie, Libye, Irak,...) ou de piller les matières premières d'autres pays pauvres. La meilleure réaction contre le racisme réside dans le corpus doctrinal des contre-lumières, et dans l'idée de la multipolarité.

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mercredi, 23 février 2022

Karl Polanyi et la destruction du monde par le marché

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Karl Polanyi et la destruction du monde par le marché

par Nicolas Bonnal

Le monde moderne a détruit le monde, sa diversité, sa culture, sa tradition, ses civilisations. Ce qu’on appelle diversité aujourd’hui n’est qu’un moyen psy’op et technocratique d’emmerder les autres aux frais du contribuable. La révolution industrielle a commencé à tout détruire et avec elle le capitalisme esclavagiste qui a créé le système mondialiste de la plantation (il revient imposé un peu partout comme on sait).

Un grand historien et économiste qui, en son temps, le remarque est Karl Polanyi dont la pensée fut caricaturée par les pseudo-libéraux. Polanyi est presque un guénonien, et s’il a décrit scientifiquement le monde moderne, il en a bien perçu aussi les conséquences. La grande transformation, c’est bien le monde moderne non ?

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A la fin de la Grande transformation, Polanyi écrit donc :

«C’est dans ce processus que certaines tribus indigènes, telles que les Cafres et ceux qui avaient émigré en ville, ont perdu leurs vertus ancestrales et sont devenues une foule immobile, des« animaux semi-domestiques », parmi eux des fainéants, des voleurs et des prostituées - une institution inconnue parmi eux auparavant - qui ne ressemble à rien de plus à la masse de la population paupérisée d'Angleterre vers 1795-1834. "

En synthétisant : les pauvres cafres perdent leurs vertus ancestrales et deviennent comme les autres peuples exploités une foule de voleurs, de traînards, de prostituées, etc., un peu comme les mobs ou le lumpenprolétariat british à la même époque. Poe décrit cette mutation humaine dans l’Homme des foules.

Polanyi oublie l’économie, ajoutant sur le plan qualitatif :

«La dégradation humaine des classes laborieuses sous le premier capitalisme était le résultat d'une catastrophe non mesurable en termes économiques.»

Il parle d’Owen et de ses tentatives de créer, avant Disney et les programmes télé, une culture pour les masses paysannes dépossédées et déplacées :

«Il a lui-même payé les bas salaires et élevé leur statut en leur créant artificiellement un environnement culturel entièrement nouveau.»

Enfin il compare le sort des ouvriers et celui des colonisés, ces pauvres de tous les pays, dont la culture a été désintégrée par le contact avec l’Occident :

«Les vices développés par la masse du peuple étaient globalement les mêmes que ceux caractérisés par des populations colorées dégradées par le contact avec la culture en décomposition: dissipation, prostitution, volage, manque d'épargne et de prévoyance, négligence, faible productivité du travail, manque de respect de soi et endurance. L’extension de l’économie de marché détruisait le tissu traditionnel de la société rurale, la communauté villageoise, la famille, l’ancien régime foncier, les coutumes et les normes qui sous-tendaient la vie dans un cadre culturel ».

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La destruction créatrice du monde moderne (lisez les descriptions épouvantées de Tocqueville à Manchester : il parle de labyrinthe infect, d’asile de la misère, de Styx de ce nouvel enfer) est une blague ; le monde moderne est une destruction destructrice (« lumpenprolétariat de tous les pays, unissez-vous par le MC Do et Walt Disney ! »). Voyez ce qui arrive dans ce monde où tout le monde devient obèse, abruti, technophile, sauf une minorité de classe moyenne encore ouverte et cultivée, en voie de paupérisation et de remplacement sur ordre. Polanyi rappelle la destruction culturelle (c’est comme un bois, on le brûle, on plante après des eucalyptus et cela donne les incendies au Portugal et un paysage australien) :

« L’extension de l’économie de marché détruisait le tissu traditionnel de la société rurale, la communauté villageoise, la famille, l’ancien régime foncier, les coutumes et les normes qui sous-tendaient la vie dans un cadre culturel. La protection offerte par Speenhamland n’aggrave la situation. Dans les années 1830, la catastrophe sociale des gens du peuple était aussi complète que celle des Cafres aujourd'hui. »

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Polanyi reprend, avec notre lexique franco-latin, un historien noir de la condition afro-américaine :

«Seul un éminent sociologue noir, Charles S. Johnson (photo), a renversé l'analogie entre dégradation raciale et dégradation de classe en l'appliquant cette fois à cette dernière: « En Angleterre, où, soit dit en passant, la révolution industrielle était plus avancée que dans le reste de l'Europe, le chaos social qui a suivi la réorganisation économique radicale a converti les enfants appauvris en «morceaux» que les esclaves africains allaient devenir plus tard ....Les excuses concernant le système de l'enfant-serf étaient presque identiques à celles de l'esclave Commerce"

Je trouve que cet écrivain noir est important qui montre que le problème n’est pas où le système le met (racisme), mais où il ne le met pas (fric). Le capital mondialisé se sert de cette planète comme un champ utilitaire, il élimine les peuples et détruit leurs cultures partout, et puis rien d’autre. Marx décrit au début de la huitième partie de son Capital l’art de liquider la paysannerie écossaise, puis les pêcheurs écossais. Raciste ? Les survivants s’entassent dans les banlieues et ils allument leur télé. C’est l’histoire du monde moderne. Et je trouve que depuis Marx, Tocqueville, ou Poe (et c’est pourquoi je les cite toujours) on n’en parle plus très bien de ce monde moderne. On ne le remet plus assez à sa place avec son capital destructeur et homogénéisateur (et avec l’étatisme qui s’est développé avec, comme l’ont vu aussi Tocqueville, Marx ou Debord, pour nous contrôler, nous exterminer ou nous entuber, nous assister, nous remplacer ou nous entuber – c’est le cas de le dire) ; et bien c’est au moins fait pour une fois.

Sources :

Nicolas Bonnal – Comment les peuples sont devenus jetables (Amazon.fr) ; Chroniques de la Fin de l’Histoire (Amazon.fr)

Marx – Le capital, I, chapitre VIII

Polanyi - La grande transformation (dernières pages)

Tocqueville – Œuvres complètes, 1865, tome VIII, pp.366-367 (archive.org)

https://blogs.mediapart.fr/julien-milanesi/blog/161118/gi...

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samedi, 05 février 2022

Robert Stark et le centre radical

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Robert Stark et le centre radical

par Joakim Andersen 

Source: https://motpol.nu/oskorei/2022/01/21/robert-stark-och-den-radikala-mitten/

La droite alternative, l'Alt-Right, devrait être familière à la plupart des gens qui nous lisent, la gauche alternative naissante a été étouffée dans l'œuf lorsque Trump a associé de manière désobligeante mais incorrecte le terme à l'AFA. Moins connu est le phénomène qui a été baptisé "alt-center" et "radical centrism" dans le monde anglophone, peut-être mieux traduit en anglais par "the radical middle" (malgré les mérites évidents de "alt-mitten"). Un représentant intéressant du phénomène, et ce, à bien des égards, est le penseur et écrivain californien Robert Stark. Les écrits de Stark peuvent se trouver sur son Substack et offrent souvent des perspectives et des informations rafraîchissantes. Il a écrit de manière intelligente sur tout, de la rémunération des citoyens et de l'enclavisme à la xénophobie anti-blanche et à la politique d'indépendance de la Californie.

Stark a décrit le centre radical dans des textes tels que A Proposal for a New Alt-Center : Philosophy & Policy, The Alt-Center Revisited, et Alt-Center Lexicon. Plutôt que d'être défini comme un populiste, il est décrit comme le porte-paroles du "contre-élitisme comme voie vers le pouvoir" ; plutôt qu'un mélange d'idées de droite et de gauche, il souligne l'importance de les ancrer dans des "principes fondamentaux à ne pas perdre".

Ces valeurs fondamentales recoupent largement celles de la droite, notamment une "vision droitière/réaliste de la nature humaine qui est tribale et hiérarchique, et non égalitaire". Stark note que "l'on peut adhérer à certaines politiques de gauche mais seulement si l'on rejette le cadre philosophique de la gauche, notamment l'égalitarisme et l'autonomie individuelle radicale". Il fait penser à Burnham et à la tradition machiavélique des idées antilibérales du type "les alter-centristes, comme l'extrême gauche et l'extrême droite, comprennent cette dialectique du pouvoir et doivent travailler sur les moyens de mieux la gérer pour éviter les abus de pouvoir" et "le tribalisme est nécessaire pour protéger les libertés civiles, car une autonomie individuelle radicale rend vulnérable ceux qui comprennent la dynamique du pouvoir". Une description plutôt simpliste du centre radical pourrait être qu'il part d'une vision du monde qui recoupe celle de la droite, mais qu'il est plus ouvert à des solutions qui recoupent celles de la gauche.

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L'intérêt que suscite la politique centriste radicale, malgré le nombre limité de ses protagonistes à l'heure actuelle, est fortement lié à la politique des classes et des castes. Le conflit entre les "gens ordinaires" d'une part et les "élites" et certaines couches moyennes d'autre part traverse particulièrement les groupes de souche européenne aux Etats-Unis. Les premiers gravitent vers divers types de populisme, les seconds se sont ralliés aux idées désormais qualifiées de "woke". Le conflit est infecté et verrouillé, notamment parce qu'il est difficile de faire adopter par les élites et les classes moyennes des positions associées aux gens ordinaires.

Les néoréactionnaires constituaient, à leur époque, une tentative d'attirer les couches de l'élite, dans leur terminologie les "brahmanes", vers une vision du monde plus constructive et une alliance avec les gens ordinaires. L'"alt-center" pourrait contribuer à quelque chose de similaire. Un exemple intéressant de ce phénomène  - qui montre d'ailleurs à ceux qui sont familiers avec l'ethnopluralisme de la nouvelle droite et l'ancien austro-marxisme comment des idées similaires reviennent sans cesse -  est ce que Stark appelle le multiculturalisme de droite. L'idée est plus facile à appliquer à la Californie qu'aux foyers primordiaux des peuples européens, mais Stark affirme dans tous les cas que "le multiculturalisme de droite est le seul cadre qui puisse concilier les différences entre la gauche pro-diversité et la droite identitaire". Il note également que le multiculturalisme de la "gauche" est faux, "contrairement à la gauche qui est sélective quant aux groupes qui devraient avoir plus de droits, le multiculturalisme de droite respecte la légitimité de tous les groupes ayant des droits égaux pour faire pression en faveur de leurs intérêts collectifs." Il est tout à fait possible que les libéraux blancs finissent par se rapprocher, par pure préservation, de la position esquissée par Stark, quel que soit le nom qu'ils lui donnent alors.

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L'analyse de Stark sur la question du logement est également intéressante. C'est le point de mire de penseurs comme Kotkin et Guilluy, ainsi que du débat sur la gentrification, mais l'approche de Stark est innovante. Il décrit deux positions sur la question de l'augmentation de la construction de logements, qu'il appelle NIMBY et YIMBY. NIMBY, "not in my back-yard" (pas dans mon jardin), est associé à l'opposition à la construction d'appartements, souvent fondée sur des préoccupations en matière d'espaces verts, d'architecture et de critique de l'immigration. Cela peut donc sembler être une attitude sympathique. Le point de Stark est que beaucoup de NIMBYs sont des libéraux blancs, ce qui donne à l'ensemble un aspect de deux poids deux mesures. Ils sont pour des "frontières ouvertes" mais ils ne veulent pas de voisins pauvres. Les conséquences pour les jeunes Blancs, souvent leurs propres enfants et petits-enfants, sont graves. Ils doivent choisir entre rester à la maison, quitter la grande ville ou devenir des hipsters sans enfants. Quelle que soit l'opinion que l'on a sur la question, et notamment sur l'avenir des banlieues résidentielles, les arguments avancés par Stark sont intéressants. Il établit clairement un lien avec la politique générationnelle. Dans un article intitulé White Millennials : America's Sacrificial Lamb, il mentionne que les Millennials ne possèdent que 4,2 % de la richesse américaine. Ici aussi, il espère des opportunités pour de nouvelles alliances "entre la gauche woke pro-diversité et inclusion et la droite identitaire anti-grand remplacement contre l'establishment existant en Californie".

Le raisonnement de Stark sur l'expérience de pensée qu'il appelle "le grand échange de classes", dans lequel il cherche à contrer à la fois l'inégalité croissante et les tendances dysgéniques, est également très novateur. Il le décrit comme "un scénario dans lequel la richesse est redistribuée du haut vers le bas vers les masses tandis que la composition génétique de la tranche supérieure est également redistribuée vers le bas", avec des éléments à la fois de socialisme et d'eugénisme (les amis de Jouvenel peuvent bien sûr objecter ici que la redistribution et le socialisme sont deux choses différentes).

Dans l'ensemble, nous constatons donc que Stark représente un phénomène de dimension certes modeste mais intéressant. L'avenir nous dira si cette dernière tentative de dépasser la droite et la gauche débouchera sur quelque chose de concret, notamment si certaines classes moyennes blanches ont le sentiment d'être perdantes face aux pratiques hégémoniques actuelles et ont quelque chose à gagner des idées que Stark et d'autres mettent en avant. Ce qui n'est pas tout à fait improbable, Stark parle d'une partie de l'alt-middle comme "une niche démographique SWPL, des groupes issus de milieux plus cosmopolites en contraste avec la démographie traditionnelle du populisme, qui ont été attirés par des vues dissidentes en réaction à la surproduction de l'élite et aux excès de la politique du wok". Une évolution positive, non seulement parce qu'elle divise l'équipe adverse et apporte des compétences et des ressources à notre côté. L'alt-centrisme présente des défauts et des limites, notamment en raison de ses origines américaines, mais le phénomène peut s'avérer historiquement positif.

lundi, 10 janvier 2022

Cinquante nuances de néolibéraux

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Cinquante nuances de néolibéraux

par Cincinnatus

Source: https://cincivox.fr/2022/01/10/cinquante-nuances-de-neoliberaux/#more-6406

Après avoir débuté mon travail d’entomologiste par une première expérience de description très-scientifique des nombreuses espèces d’identitaires, voici le tome 2 : l’abécédaire des néolibéraux !

[Le cas échant, les notes de bas de page renvoient vers des billets dans lesquels le lecteur intéressé trouvera des développements moins lapidaires].

L’amoureux de Merkel. Le charme si particulier de l’ex-chancelière lui fait tourner la tête, les figures féminines à poigne le font frétiller : il doit aimer les fessées. Pour lui, que la France ne soit pas l’Allemagne n’est pas un fait mais un regret ; sa germanophilie a ainsi rapidement viré en germanolâtrie, le « modèle allemand » devenant l’alpha et l’oméga de toute perspective politique. D’où sa pensée réduite au copier-coller. L’amour rend aveugle ? En tout cas il l’empêche de voir que l’ordolibéralisme ne fonctionne outre-Rhin que parce qu’il se sert des déséquilibres entre les économies européennes et de l’arrière-boutique que constituent les pays d’Europe de l’est… appliqué à tout le continent, c’est la ruine assurée. Mais peu lui importe, depuis quelques mois il déprime – ELLE est partie –, alors il chante les Stones : Angie, Angie[1]

L’anticommuniste. Pour lui, la guerre froide ne sera jamais finie. Ce zélé lecteur de Hayek et Friedman trouve du socialisme, du communisme, du soviétisme, du stalinisme, du totalitarisme – de toute façon, tout ça, c’est rouge – partout où il en cherche. La moindre forme de solidarité instituée, le moindre vestige d’État-Providence, la moindre demande de contribution à l’effort collectif sous forme d’impôt (« collectiviiiisme !!! »), sont à ses yeux d’horribles symptômes de cette maladie mortelle : la France est un pays soviétique ! Tout ce qui ne lui ressemble pas est nécessairement « socialo-communisssse », donc quelque part entre Staline et Satan (le second lui étant nettement plus sympathique que le premier). À l’entendre, nous vivrions dans un immense goulag, tant il ne parle que de sa sacro-sainte liberté individuelle oppressée. On lui dit, pour la Chine ?

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L’avachi uberisé. Confortablement effondré dans son canapé, il se gave de séries Netflix, commande ses repas sur Ubereats ou Deliveroo et ses gadgets électroniques sur Amazon. Il se fait même livrer ses courses depuis le supermarché en bas de chez lui. Lorsqu’il est contraint de se déplacer au-delà de la porte d’entrée, il commande un chauffeur privé. Grâce à ses applis, il a l’illusion de maîtriser le monde du bout de ses doigts. Vain sentiment de toute-puissance narcissique pour consommateur compulsif. Afin de faire fonctionner tout cela, il faut des millions d’esclaves modernes : livreurs et chauffeurs en France, ouvriers en Chine ou au Bangladesh ? Comme disait le grand philosophe Jacques Chirac, ça lui en touche sans bouger l’autre. Du moment qu’il peut continuer de se vautrer dans la culture de l’avachissement, tout va bien pour lui. [2]

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Le bobo d’hypercentre-ville. Ce membre épanoui de la classe moyenne aisée affiche toujours un sourire satisfait. Comment en serait-il autrement ? Il a sa bonne conscience pour lui ! Il consomme bio et local (sauf ses graines germées et ses gadgets qu’il fait venir de Chine dans des porte-containers géants), se déplace en vélo (sauf quand il commande un Uber parce qu’il est tard, ou quand il part en week-end en avion), cultive un carré de mauvaises herbes autour de l’arbre devant chez lui, se montre « ouvert et inclusif » et prône la « mixité sociale » (tout en mettant ses enfants dans le privé). Il ne traverse le périph’ que pour les vacances dans sa maison en Bourgogne ou dans le Lubéron. D’ailleurs, il ne va pas en province mais « en régions », où Sa Suffisance donne fièrement des leçons de modernité aux bouseux du coin.

Le chasseur de fonctionnaires. Il déteste tous ces feignants, tous ces parasites, tous ces bons-à-rien… bref : tous ces fonctionnaires inutiles payés par ses impôts. À ses yeux, l’administration n’est qu’un repaire de « gauchiasses » paresseux qui ne tiendraient pas deux minutes dans une entreprise privée. Que de nombreuses missions du public ne puissent pas être exécutées par le privé, que les fonctionnaires produisent de la richesse et participent à l’activité économique du pays, que les agents publics soient au moins aussi productifs que ceux du privé, qu’il y ait autant de bras cassés dans le privé, que les marchés publics fassent vivre de très nombreuses entreprises, que la plupart de ses propres activités reposent sur des infrastructures et des services conçus, produits et maintenus par le public… il ne peut le voir puisque toute sa réflexion ce concentre sur ses précieux boucs émissaires : feu sur les fonctionnaires ! [3]

Le darwino-hobbéso-schumpétérien. Il aime mieux les formules que les pensées. Aussi, de Darwin n’a-t-il retenu que la « survie du plus fort », de Hobbes la « guerre de chacun contre tous » et de Schumpeter la « destruction créatrice ». Il a mis tout cela dans la casserole qui lui sert de tête, a bien touillé et sorti une mixture assez indigeste qu’il ressort à chaque discussion pour expliquer que chacun est responsable de son état, qu’il y a toujours eu des faibles et des forts, et que les premiers méritent de disparaître au profit des seconds parce que c’est la loi de la Nature. Espérons pour lui qu’aucun accident de la vie ne le fera rejoindre ceux qu’il méprise tant. [4] 

L’économiste. Astrologue diplômé de l’Université. [5]

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L’éditocrate. Il a sans doute le métier le plus gratifiant du monde : payé pour donner son avis. Titulaire d’une tribune régulière dans un canard quelconque, il répète ad nauseam son catéchisme sur tous les plateaux de télévision, participant à toutes les émissions de « débat » dans lesquelles il devise et fanfaronne avec ses clones tristes. Les profondes vérités qu’il assène ne sont qu’un ramassis de sophismes et d’opinions personnelles déguisées en faits, mais l’efficacité de sa propagande court-circuite l’esprit critique de ceux qui le lisent ou l’écoutent. Ah ! J’oubliais : on reconnaît en général ce petit marquis poudré à un signe vestimentaire ou physique distinctif, comme une écharpe rouge portée quelle que soit la météo.

L’entrepreneur mercenaire. Le credo de ce descendant sévèrement burné de feu Bernard Tapie : la libre entreprise. Il monte une boîte, la vend, en rachète une autre, la revend et ainsi de suite. À chaque étape, il « rentabilise », « optimise », « rationalise » ; en d’autres termes, il vire, délocalise, récupère les brevets et tout ce qui est rentable, et empoche les subventions et aides publiques, avant d’abandonner des entreprises qu’il a vidées de leur substance. Il a parfaitement compris la logique néolibérale : les profits pour lui, les pertes pour la collectivité. Facile, coco !

L’européiste. Sciemment ou non, il confond Europe et Union européenne. Bruxelles est l’horizon de son bonheur et il répète, avec un sourire béat, des slogans orwelliens comme « l’Europe, c’est la paix ». Il disqualifie a priori toute critique des institutions de l’UE par l’équation souveraineté = nationalisme = Hitler… difficile de discuter avec lui dans ces conditions ! Il croit en l’apparition d’un demos européen comme ma fille de quatre ans croit au Père Noël : c’en serait presque touchant. Presque. [6]

L’expatrié. Il travaille « à l’international » – version novlangue de « à l’étranger »… ça ne veut rien dire mais ça fait plus chic – dans une grande entreprise. New York, Hong Kong ou Dubaï, il se contrefiche de là où il vit et ne s’intéresse pas un instant au pays qui l’accueille, à son histoire, à sa culture ni à ses habitants. Il ne vit qu’avec les autres Français, des expat’, comme lui. Avec ses congénères, il cultive l’entre-soi grâce auquel il peut librement vilipender tous les travers de cette France pour laquelle il ne cache pas son mépris : trop d’impôts, trop de services publics, trop d’archaïsmes… sauf quand il s’agit de mettre ses enfants au lycée français, de revenir se faire soigner à l’hôpital ou de voter dans un pays qu’il a volontairement abandonné.

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Le financier. Il aime l’argent. En gagner, bien sûr, mais surtout jouer avec. Le sien, celui des autres, c’est pareil : dans l’économie-casino, il manipule les millions, d’où qu’ils viennent, à la vitesse des algorithmes de trading. Les yeux fixés sur son mur d’écrans, il achète une cargaison de quelques milliers de tonnes de pétrole en transit au milieu de l’océan pour immédiatement l’échanger contre des bitcoins qui seront à leur tour revendus dans la microseconde, engendrant un bénéfice artificiel. Il n’a cure de vivre dans un monde fictif, déconnecté de l’économie réelle mais qui dévore celle-ci. Qu’il perde ou gagne, ce qui l’excite, c’est le risque : l’adrénaline lui donne l’impression d’exister. Peut-être a-t-il trop joué au Monopoly dans son enfance ?

Le grognon. L’arrogance jusque dans le masochisme. Comme le Schtroumpf du même nom, il n’aime pas grand-chose mais, par-dessus tout, ce qu’il déteste le plus, c’est la France, ses habitants, sa culture. Son leitmotiv : « ah ça ! c’est bien français, ça ! », avec une moue de dégoût. Il refuse de croire que la connerie soit universelle, que l’égoïsme et la méchanceté soient des maux humains, que la bureaucratie, la lourdeur, les dysfonctionnements (ajouter tout ce qui l’enquiquine ou lui déplaît) puissent frapper tous les pays, toutes les civilisations. Avec une mauvaise foi consommée, il trouvera toujours un (faux) exemple pour « prouver » qu’il n’existe rien de pire au monde que la France. Et s’il ne déménage pas, ce n’est pas du tout parce qu’il se complaît confortablement dans son ressentiment. Pas du tout. [7]

Le gros bonnet. Ancien ministre ou président d’une multinationale, cet oligarque émarge à plus de conseils d’administration qu’il n’a de comptes bancaires dans des paradis fiscaux… c’est dire ! Il passe sa vie entre des salons VIP d’aéroports internationaux et des chambres d’hôtel parfaitement standardisées. De telle sorte qu’il se sent toujours chez lui, à Rio, Londres ou Singapour : son décor demeure identique. Il ne voit le monde qu’à travers les vitres fumées de sa limousine. Mais il sait le pouvoir qu’il a sur lui.

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Le gourou. On le reconnaît à sa chemise col Mao boutonnée jusqu’en haut. Conseiller occulte murmurant à l’oreille des présidents ou leader charismatique d’une entreprise californienne, il lit l’avenir comme d’autres voient la Vierge. Ses prédictions ont beau se fracasser régulièrement contre le mur de la réalité, son aura mystique (hardiment obtenue à force de séjours spirituels dans un ashram indien cinq étoiles avec climatisation, jacuzzi et minibar) le préserve de toute remise en question. Ainsi peut-il continuer de vanter les mérites de la mondialisation heureuse ou du salut par le libre marché. La vente de ses livres, de ses conférences et de ses conseils lui assure un train de vie qui démontre que certains sont en effet heureux dans la mondialisation et trouvent le salut par le libre marché !

L’héritier. Grâce à papi et papa qui lui ont légué l’entreprise, la fortune ou l’empire familiaux, ce rentier peut sereinement faire l’éloge du self-made-man et du mérite individuel. Il vend à la découpe l’industrie qu’il prétend diriger en dilettante, dilapide son capital et s’affiche à la une des magazines people et au bras d’une demi-mondaine de téléréalité. Après tout, il fait ce qu’il veut de ce qu’il a si durement gagné, non ?

Le libéral-libertaire. Il n’a qu’un mot à la bouche : LI-BER-TÉ. Hélas, comme ses maîtres, ce disciple des libertariens américains n’en connaît que la définition la plus pauvre en confondant liberté et licence. De mai 68, il a bien retenu le slogan « il est interdit d’interdire » et l’applique à tout, tout le temps. Son grand dada est de marier libéralisme économique échevelé et libéralisme « sociétal » faussement généreux, l’un et l’autre étant, dans sa vision du monde, fondés sur le même principe de l’individualisme absolu. Ainsi élève-t-il l’égoïsme au rang d’art. « Chacun fait fait fait / C’qui lui plaît plaît plaît / L’précipice est au bout / L’précipice on s’en fout ! » [8]

Le macronlâtre. Il était orphelin en politique, ou ne s’y intéressait tout simplement pas, jusqu’à ce qu’il Le voie. Avec Son sourire markété de jeune premier hollywoodien, Il l’a fait craquer sur-le-champ. Devenu groupie de son idole, il ne rate aucune de Ses interventions ni interviews. Quelles que fussent ses opinions politiques antérieures, le « en-même-temps » macronien lui permet de toujours trouver de quoi justifier sa fidélité au Président. Pratique pour ne pas se poser de question. [9]

Le majeur de la Main invisible. Dans son monde idéal, le marché est roi, rien ne le contraint : aucun État, aucune loi des hommes pour fausser celle, pure et parfaite, de la libre concurrence ; rien de vient troubler la rencontre de l’offre et de la demande ; les acteurs économiques attachent rationnellement un prix à toute chose, à tout service, à tout individu libre de se vendre lui-même. Que cette liberté du marché soit celle du renard libre dans le poulailler libre ne l’effleure pas. Il ne pense qu’en termes de valeur d’échange et d’utilité ; il ne comprend pas l’idée de gratuité. Ennemi de l’humain, son monde idéal pue la mort. [10]

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Le manager. Il a avalé le rayon « management » de la librairie, ce qui lui permet de savoir que faire en toute circonstance. Il farcit ses discours et ses présentations de matrices imbitables inventées par d’obscurs cabinets de conseil américains et de perles de sagesse orientale aux sources brumeuses. Il est fier de manier comme un expert le management collaboratif dynamique, alliant décontraction en bras de chemise, autoritarisme faussement bienveillant et surveillance paranoïaque. Quand il s’ennuie, c’est-à-dire souvent, il fixe des objectifs SMART co-construits en séminaire de teambuilding par une méthode de brainstorming agile ; le nombre de post-it consommés est proportionnel à celui des diptères violentés.

Le mondialiste heureux. « Le commerce adoucit les mœurs » est son adage. Depuis que la mondialisation a rendu globaux les échanges de capitaux, de biens et de services, il est convaincu que nous nous dirigeons à très court terme vers la paix perpétuelle. Cohérent, il célèbre chaque délocalisation comme une victoire de la droite raison. Il a applaudi à l’idée formidable des entreprises sans usine, envoyant loin, très loin, le plus loin possible, les fonctions de production pour mieux développer ici celles de conception : « à haute valeur ajoutée », comme il dit avec une pointe d’orgueil. Certes, il n’avait pas prévu que la Chine et l’Inde pourraient aussi avoir des ingénieurs… alors maintenant que son propre poste est menacé, il commence à avoir des doutes…

L’optimisateur fiscal. Il préfère payer une batterie d’avocats fiscalistes que ses impôts. Ce n’est pas forcément plus rentable mais il a des principes ! Il adore répéter cette blague : « la différence entre l’État et la mafia, c’est le taux de prélèvement ! ». Ah. Ah. Ah. Et il sait de quoi il parle. Pour échapper aux griffes de Bercy, il cherche avec ses consiglieri les montages les plus complexes, les plus baroques, se faufilant dans chaque interstice de la loi, ouvrant des comptes dans les meilleurs paradis fiscaux, se faisant domicilier de l’autre côté de la frontière… Quelle énergie dépensée dans l’unique but de se soustraire à la solidarité nationale ! [11]

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Le petit caïd. Il vient à peine de sortir de la cour de récré, arbore trois poils de cul au menton mais se prend déjà pour un personnage au visage de De Niro ou Pacino. Son imaginaire mélange fric facile, gros flingues et filles soumises. Avec ses potes, il fait régner sa loi sur son quartier, à coup de deal et de racket. Parfaitement intégré dans l’économie de marché, il maîtrise toutes les ficelles du milieu. Ce petit crétin pourrait même donner des cours en école de commerce.

Le président de BDE d’école de commerce. Entre sa mèche, son arrogance et son psittacisme idéologique, on le confond facilement avec un membre du gouvernement. [12]

Le pubard cocaïné. Il n’a plus le panache éthylique des Mad Men et exploite des stagiaires occupés à pisser des powerpoints stupides, mais son obsession demeure inchangée : la manipulation des esprits. Il s’emploie à incruster sa propagande mercantile dans les cerveaux et, pour ce faire, utilise tous les moyens des neurosciences et de « l’intelligence artificielle ». Zélé adorateur du Moche, il se démène pour enlaidir tout ce qu’il touche… avec un succès évident. [13]

Le réformiste. Tout doit changer. Alors que le mot « réforme » a longtemps signifié une amélioration globale des conditions de vie et de travail, il a réussi à en inverser exactement le sens. Cet éternel insatisfait, grand adepte du bougisme, n’a de cesse de mettre à bas les « archaïsmes » ; ce qui donne, dans la réalité : détruire le droit du travail et les services publics. Sa sacro-sainte « modernité » ressemble furieusement à un roman de Dickens. [14]

Le républicain au milieu du gué. Il n’a jamais bien compris la métaphore de Chevènement qui souhaitait « réunir les républicains des deux rives », alors il reste au milieu du gué. Irréprochable en ce qui concerne la laïcité et la lutte contre les identitaires de toutes obédiences, de la « République laïque et sociale », il a oublié la seconde épithète. Bienheureux rallié aux politiques les moins républicaines en matière économique, il ne se rend pas compte que sa vision du monde est borgne. Dommage : encore un effort ! [15]

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Le rêveur d’Amérique. « Là-bas. Tout est neuf et tout est sauvage. / Libre continent sans grillage. / Ici nos rêves sont étroits. / C’est pour ça que j’irai là-bas. » Sans rien connaître de la réalité vécue par des millions d’Américains, il colle sur les États-Unis les niaiseries de Goldman et s’enivre sans modération de toute la production du divertissement industriel. L’American dream, le pays de la liberté où tout est possible… il gobe tout et il en redemande même. Le soft power n’a rien de doux mais c’est comme ça qu’il l’aime. C’est plus facile de rêver ici que de partir là-bas.

Le show-businessman. Il vend du rêve… au sens propre. Qu’il fabrique à la chaîne du cinéma, de la série, de l’émission de « débat » ou de téléréalité… c’est toujours du spectacle à consommer vite fait mal fait. Il excelle dans le divertissement-diversion auquel carbure la société de l’obscène. Les accros aux narcotiques sur écran le remercient. [16]

Le socdem. Le socio-démocrate, aussi appelé social-libéral quoiqu’il n’apprécie guère ce surnom qui, dans la cour de récréation solférinienne, servait de quolibet à l’aile gauche pour ostraciser l’aile droite (elle-même peu avare en accusations de « gauchisme » envers ses camarades) – le socio-démocrate, donc, se souvient avec émotion de l’acte fondateur de 1983. Ce touriste en pays nordiques dont il ne retient que quelques termes de novlangue (« flexisécurité ») sans rien comprendre de ces sociétés est, en France, orphelin de ses figures tutélaires. Delors, Jospin (ah ! l’équilibre de funambule entre 35h et privatisations !), Strauss-Kahn : tous ces destins présidentiels en forme de coitus interruptus. Certes, le pis-aller Hollande lui a permis de gouverner cinq ans… mais le cœur n’y était déjà plus. Depuis, il se console dans la grande communion macroniste : il n’a jamais été si heureux.

Le start-upper. Même en baskets, petit requin deviendra grand. [17]

Le techno. Il démontre combien le néolibéralisme répand partout ses métastases bureaucratiques, aussi bien dans le privé que dans le public. Monstre froid et visqueux, il semble sortir d’une plaisanterie de Kafka. Il passe son temps à rédiger et diffuser des mémos absurdes, à développer et imposer des procédures ineptes et, comble de sa jouissance, à transformer chaque année l’organigramme de son organisation (tous les vices sont la nature humaine), bâtissant des châteaux de cartes sur des sables mouvants. Ce petit comptable obsédé par les chiffres et l’évaluation de tout et surtout des autres a une calculette entre les deux oreilles, ne voit le monde qu’à travers des tableaux Excel et ne considère les êtres humains que comme des séries statistiques à manipuler de très loin : vous avez dit parasite sociopathe nuisible ?

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Le transhumaniste. Il croit en la technique comme d’autres croient en un dieu ou un autre. La Silicon Valley est la Terre promise de cet adepte du « solutionnisme » qui pense que tout problème (humain, social, économique, écologique…) trouve toujours une solution par une appli. Déçu par ce qu’il prend pour des imperfections, il n’a pour but que d’améliorer l’humanité en l’hybridant à la machine mais, en attendant que ce soit possible, il profite de son juteux business fondé sur l’exploitation des données personnelles. Ce progressiste invétéré a lu les mythes de Prométhée et de Frankenstein mais visiblement n’a pas dû bien les comprendre. [18]

Cincinnatus, 10 janvier 2022


[1] « L’Europe allemande »

[2] « La culture de l’avachissement »

[3] « Cessez le feu sur les fonctionnaires ! », « Trop d’État… ou trop peu ? », Misère de l’économicisme : 4. Feu sur l’État »

[4] « Les chômeurs ne sont pas des fraudeurs ! », « Généalogies de l’état civil – 1. L’état de nature selon Hobbes, Locke et Rousseau »

[5] « Misère de l’économicisme : 1. L’imposture scientifique »

[6] « L’Union européenne contre l’Europe »

[7] « Français, halte à la haine de soi ! »

[8] « Misère de l’économicisme : 3. Fausses libertés et vraies inégalités »

[9] « Le cas Macron », « Macron : Sarko 2.0 ? »

[10] « L’utile et l’inutile »

[11] « L’avarice fiscale »

[12] « Qu’est-ce que LREM ? »

[13] « La manipulation des esprits », « L’empire du moche »

[14] « Des réformes et des réformistes »

[15] « Un républicanisme économique ? », « L’universalisme républicain dans la “tenaille identitaire” ? »

[16] « La société de l’obscène »

[17] « Misère de l’économicisme : 5. Le monde merveilleux de la modernité »

[18] « Amnésie béate et illusion du Progrès », « L’hybris transhumaniste : idéologie et utopie », « La Silicon Valley au service du transhumanisme », « Le pire des mondes transhumanistes », « L’humanisme comme remède au transhumanisme », « Progrès scientifique : Prométhée chez les traders »

samedi, 25 décembre 2021

La mode comme matrice de la dictature écologiste et woke

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La mode comme matrice de la dictature écologiste et woke

par Nicolas Bonnal

Je revoyais le film de Robert Altman Prêt-à-porter mal reçu en son temps (1994). Il ne s’agit certainement pas d’un policier (un gros bourgeois s’étrangle avec un sandwich) mais d’une satire « chorale » (des dizaines de grands acteurs) et sociale dont le Maître avait le secret et qui renouait avec le génie d’opus pétroniens comme MASH ou Nashville. Mais en voyant ce cortège de tarés (les gens de la mode donc) balayés par la caméra acide d’Altman, on découvrait que la mode ne reflète pas la dictature actuelle qui sévit rageusement en occident, mais qu’elle l’inspire.

51iPzeSMPKL._AC_SY445_.jpgLa fin du film montre un défilé à poil comme on sait, alors essayons en quelques lignes de mettre à nu ce monde abominable dont les défilés « genrés » accompagnent et précèdent les décisions totalitaires et démentes de la commission de Bruxelles et de Washington. Rappelons que c’est un type de la mode (JP Goude) qui organisa le défilé du bicentenaire de la Révolution qui consacra la tyrannie de la gauche-caviar qui achève la liquidation de la France actuellement (cf. mon Mitterrand le grand initié) : les grands travaux auront eu un impact psychologique et occultiste mondial. Résumons donc (à chacun d’ajouter et de développer un thème à son goût) :

La mode (IE les gens de la mode) est new Age et occultiste en diable. Elle court après les gourous. La mode est bourrée de pognon, ne crache pas dessus, se fout des pauvres mais est à l’avant-garde de tous les bouleversements sociétaux.

La mode est végétarienne et si possible véganienne.

La mode veut voyager en jet exclusivement mais ne veut pas d’avions pour le reste de la planète. Idem pour nos oligarques et politiques.

La mode est unisexe ou transmaniaque ; elle baigne dans tous les scandales liés au blanchiment, à la drogue, aux mafias (Versace etc.).

Antiraciste avant tout le monde (années soixante déjà), la mode a imposé l’agenda multiculturel anti-blanc d’aujourd’hui : si seulement il pouvait nous débarrasser des « créateurs » blancs dégénérés d’aujourd’hui ! On nage dans le Sardanapale de notre cher Artaud qui sous-titrait ainsi son livre : l’anarchiste couronné.

La mode est hystérique et dispose depuis longtemps de ses propres chaînes de télé (ils les regardent toute la journée pour s’y voir et se rassurer).

 La mode est bavarde, pédante et surtout irresponsable, comme tous les toqués qui nous dirigent. On attend les défilés-seringue.

La mode est stupide et ne vit comme un petit insecte que pour une saison ou même quelques jours. Elle partage le présent permanent des imbéciles.

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La mode a gagné le catholicisme romain (Castelbajac ou le Roma de Fellini) et l’on pourra donc rappeler que l’habit fait le moine ; être à la mode, c’est être moderne. Elle frappe surtout un pays comme la France. Montesquieu a écrit sur cette mode folie française dans ses lettres persanes (dans une lettre, la C, beaucoup plus importante que celle imposée à l’école) :

« Quand je te dis qu’ils méprisent tout ce qui est étranger, je ne parle que des bagatelles ; car, sur les choses importantes, ils semblent s’être méfiés d’eux-mêmes jusqu’à se dégrader. Ils avouent de bon cœur que les autres peuples sont plus sages, pourvu qu’on convienne qu’ils sont mieux vêtus ; ils veulent bien s’assujettir aux lois d’une nation rivale, pourvu que les perruquiers français décident en législateurs sur la forme des perruques étrangères. Rien ne leur paraît si beau que de voir le goût de leurs cuisiniers régner du septentrion au midi, et les ordonnances de leurs coiffeuses portées dans toutes les toilettes de l’Europe. » Montesquieu parle de SERVITUDE dans la même lettre.

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Et dans la lettre la plus connue il évoque ce présent permanent dont je parle souvent et cette capacité d’oubli débile :

« Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver ; mais surtout on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode. »

Le texte de Montesquieu est essentiel pour comprendre que nous entrons dans la modernité : le temps des abrutis est arrivé. Comment peut-on être persan (et pas perçant en effet ?). Ajoutons que Montesquieu a inventé le style journalistique dans ce même méphitique ouvrage à la solde de l’Angleterre.

Mais concluons pour souligner l’importance de ce sujet négligé. Le vêtement n’est pas secondaire, et le métaphysicien traditionaliste Frithjof Schuon en a parlé mieux que Carlyle ou Montesquieu dans son texte sur LE MESSAGE D’UN ART VESTIMENTAIRE.

Schuon donc : « le vêtement, comme le langage et la position verticale, est une des prérogatives de l’homme ; beaucoup moins important sans doute que les deux autres prérogatives mentionnées, il n’en est pas moins caractéristique de l’homo faber. »

Schuon ajoute : « …le « vêtement » pouvant avoir pour fonction, soit de dissimuler le corps, soit au contraire d’en rehausser le symbolisme ou la beauté. L’existence des vêtements princiers et sacerdotaux prouve que le vêtement confère à l’homme une personnalité, c’est-à-dire qu’il exprime ou manifeste une fonction qui éventuellement dépasse ou ennoblit l’individu. »

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Et on terminera par cette belle envolée :

« Le vêtement en soi peut représenter ce qui voile, donc l’exotérisme, mais il s’intériorise et s’« ésotérise » moyennant ses éléments symboliques, son langage sacerdotal précisément. Dans ce cas, le vêtement représente à son tour l’âme ou l’esprit, donc l’intérieur, le corps ne signifiant alors que notre existence matérielle et terrestre. »

Assez pour Schuon. La consécration de l’occident à Satan, évidente aujourd’hui,  n’est pas visible que dans la mode ; voyez le site vigilantcitizen.com qui fait très bien le lien entre musique, vidéo, mode et même politique (la noce rouge des Getty avec Pelosi, les liens de Microsoft avec Abramovici, Apple et les défilés Queer). La transformation en diable par le costume a été bien filmée par Ridley Scott (voyez mon livre) dans le négligé film Légende, qui forme sans doute l’épicentre de son œuvre alchimique. Scott est le producteur exécutif des clips de Lady Gaga dont on ne rappellera pas ici les exploits.

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Et revoyez le Vatican Fashion Show de Fellini-Roma pour rire : il avait prévu et filmé la fin de la religion en occident. Le cinéma aura pu tout montrer car la foule télé était trop nulle pour croire et voir.

Sources:

Schuon – Avoir un centre (recueil)

Bonnal – Ridley Scott (Amazon, Dualpha)

Montesquieu – Les lettres persanes

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samedi, 04 décembre 2021

Günther Anders et le virus de la télévision

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Günther Anders et le virus de la télévision

Nicolas Bonnal

La fin du monde a donc pu venir avec une simple boite de Pandore : la télévision. C’est elle qui impose tout, avec le Pentagone et Madison avenue, disait Patrick McGoohan en répondant à Warner Troyer à une question sur notre feuilleton préféré. Là, elle impose le totalitarisme médical (les camps en Australie sont réels), le génocide malthusien sans frontières, la peur omniprésente, le transhumain et la misère universelle. Rien que ça ? Oui, oui, rien que ça. Déjà Ovide et Virgile décrivent (je les ai commentés aussi sur ce point) le rôle sinistre de Fama qui ne désigne pas, comme le disent nos imbéciles cours de latin, la renommée, mais les news et leur rôle apocalyptique sur les consciences (voyez aussi mon texte De Platon à Cnn).

Comment disait Lucien sans la télévision on n’aurait même pas su qu’il y avait épidémie. La peste noire évoqué par les bouffons aux commandes a tué 40% des Européens, le coronavirus 0.4% de la population globale, et encore ; on  a transformé une petite grippe bien moins mortelle que l’espagnole et tout aussi suspecte en Fin du monde pour les besoin de la cause : la Fin du monde précisément – renommée Reset. Plein d’imbéciles refusent encore de voir la réalité du complot, n’y voyant sans rire que l’incompétence. La théorie du complot devient l’insulte supérieure  - et donc l’ultime stratagème - dont parle Schopenhauer à la fin de son Art d’avoir toujours raison: « Ultime stratagème, Soyez personnel, insultant, malpoli, Lorsque l’on se rend compte que l’adversaire nous est supérieur et nous ôte toute raison, il faut alors devenir personnel, insultant, malpoli. Cela consiste à passer du sujet de la dispute (que l’on a perdue), au débateur lui-même en attaquant sa personne… »

La télévision (coup de génie de ces chaînes news avec l’actu en bandeau – répétition, seule figure de rhétorique importante, disait Napoléon qui s’y connaissait mieux qu’un pape jésuite en propagande) est donc la grande triomphatrice de cette fausse pandémie. Elle a maté le monde pour les oligarques fous et les gouvernements dictatoriaux et elle imposera le Reset et la dictature informatique comme à la parade. Nous aurons le grand camp de concentration électronique promis dans l’indifférence ou l’assentiment général du troupeau. Debord sur la question dans les années soixante et Günther Anders dans les années cinquante nous avaient prévenus. La messe des téléphages imposera sa laisse électronique aux non vaccinés qui seront de toute manière transformés en parias, les Vladimir et Estragon de la terrifiante pièce de Beckett citée et commentée par Anders.

Philosophe de formation allemande, juif libre et non libéral de noble fibre (même Adorno se moque des « juifs libéraux » dans son essai sur les médias), Anders brosse un tableau d’épouvante de cette humanité abrutie dans sa peu connue Obsolescence de l’homme écrite en 1956, quand la télé fait des ravages aux USA (c’est elle qui fera élire le catastrophique – n’en déplaise à certains – Kennedy). Le cinéma s’en rendait compte.

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Voyez le film « Il fait toujours beau temps » de Stanley Donen (et par là même notre ouvrage sur la comédie musicale, très bons pour les « fêtes ») et « l’Homme au complet gris » de Mervyn Le Roy qui montre la destruction de la famille américaine de l’époque (trois enfants, le chien, la caravane, le pavillon, etc.) par cette même télévision. La télévision c’est la disparition du foyer, de la vie intérieure et du noyau solidaire. Anders écrit à ce propos des lignes extraordinaires :

« Ce mode de consommation permet en réalité de dissoudre complètement la famille tout en sauvegardant l'apparence d'une vie de famille intime, voire en s'adaptant à son rythme. Le fait est qu'elle est bel et bien dissoute : car ce qui désormais règne à la maison grâce à la télévision, c'est le monde extérieur - réel ou fictif - qu'elle y retransmet. Il y règne sans partage, au point d'ôter toute valeur à la réalité du foyer et de la rendre fantomatique - non seulement la réalité des quatre murs et du mobilier, mais aussi celle de la vie commune. Quand le lointain se rapproche trop, c'est le proche qui s'éloigne ou devient confus. Quand le fantôme devient réel, c'est le réel qui devient fantomatique. Le vrai foyer s'est maintenant dégradé et a été ravalé au rang de « container» : sa fonction n'est plus que de contenir l'écran du monde extérieur. »

Or le monde extérieur, c’est le virus et il va tout conditionner : je suis l’alpha et l’omicron, le principe et la Fin de votre monde.

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Le livre de Gunther Anders et riche et long, on ne va se concentrer que sur cette seule question de la destruction de la famille, à l’heure où les parents (comme les profs) détruisent, vaccinent et masquent leurs enfants, sauf une poignée de louves. Il ajoute :

« La télévision a liquidé le peu de vie communautaire et d'atmosphère familiale qui subsistait dans les pays les plus standardisés. »

Rappelons que ce sont les pays les plus riches- les plus standardisés – qui se sont jetés sur les vaccins. Certains aiment citer l’Occident et sa civilisation (qui a disparu depuis  deux siècles – voir mes textes sur Guénon et Chateaubriand), ils sont servis! Etre un Occidental signifie être un riche et vieux consommateur, un téléphage abruti, strictement rien d’autre. L’homme libre n’est jamais occidental. Le moyen âge se référait à l’orient comme le psalmiste.

« Les fantômes (les envahisseurs du célèbre feuilleton) ont gagné : Sans même que cela déclenche un conflit entre le royaume du foyer et celui des fantômes, sans même que ce conflit ait besoin d'éclater, puisque le royaume des fantômes a gagné dès l'instant où l'appareil a fait son entrée dans la maison : il est venu, il a fait voir et il a vaincu. Dès que la pluie des images commence à tomber sur les murailles de cette forteresse qu'est la famille, ses murs deviennent transparents et le ciment qui unit les membres de la famille s'effrite : la vie de famille est détruite. »

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La télé aussi a marqué la Fin du christianisme (Cène/Table) :

« Ce qui ne veut pas dire que la télévision est maintenant devenue le centre de la famille. Au contraire. Ce que l'appareil représente et incarne, c'est précisément le décentrement de la famille, son excentration.

Il est la négation de la table familiale. »

Etre ensemble c’est regarder la télé ensemble. On est certes réunis, dit Guy Debord, mais dans le séparé.

Simple auditeur, le téléspectateur devient un serf. Et dans une brillante note le traducteur Christophe David écrit :

« Der Hörige, qui désigne le serf, est un dérivé du verbe hören, écouter. Le serf est celui qui écoute silencieusement les ordres de son maître et ne les conteste jamais. Son statut juridique est proche de celui de l'enfant. C'est donc par un calembour étymologique qu'Anders assimile au cours de ce paragraphe l'attitude infantile de l'auditeur (der Hörer) à celle du serf. »

Internet qui n’est qu’une énorme télé pour 90 ou 99% de la masse a renforcé cette aliénation. Il y a vingt ans j’avais forgé la notion de techno-serf dans mon livre sur internet (notion qui m’a été volée). Nous y sommes.

On se consolera avec Guénon en rappelant qu’il y a longtemps que l’occident est une civilisation hallucinatoire : le mythe de Faust, l’imprimerie…

Sources :

Gunther Anders – L’obsolescence de l’homme (Ivréa)

Nicolas Bonnal – Internet nouvelle voie initiatique

Debord – La Société du Spectacle

Schopenhauer –L’art d’avoir toujours raison (Wikisource !)

http://www.dedefensa.org/article/de-platon-a-cnn-lenchain...

https://www.dedefensa.org/article/divagations-et-citation...

https://www.dedefensa.org/article/rene-guenon-et-notre-ci...

https://www.dedefensa.org/article/chateaubriand-et-la-con...

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Schopenhauer et l’accusation de complotiste : « Lorsque l’on se rend compte que l’adversaire nous est supérieur et nous ôte toute raison, il faut alors devenir personnel, insultant, malpoli (L'Art d’avoir toujours raison). »

Soyez personnel, insultant, malpoli

Lorsque l’on se rend compte que l’adversaire nous est supérieur et nous ôte toute raison, il faut alors devenir personnel, insultant, malpoli. Cela consiste à passer du sujet de la dispute (que l’on a perdue), au débatteur lui-même en attaquant sa personne : on pourrait appeler ça un argumentum ad personam pour le distinguer de l’argumentum ad hominem, ce dernier passant de la discussion objective du sujet à l’attaque de l’adversaire en le confrontant à ses admissions ou à ses paroles par rapport à ce sujet. En devenant personnel, on abandonne le sujet lui-même pour attaquer la personne elle-même: on devient insultant, malveillant, injurieux, vulgaire. C’est un appel des forces de l’intelligence dirigée à celles du corps, ou à l’animalisme. C’est une stratégie très appréciée car tout le monde peut l’appliquer, et elle est donc particulièrement utilisée. On peut maintenant se demander quelle est la contre-attaque, car si on a recours à la même stratégie, on risque une bataille, un duel, voire un procès pour diffamation.

Arthur Schopenhauer, L'Art d’avoir toujours raison, § 38, Wikisource.

lundi, 15 novembre 2021

L'idéologie du politiquement correct et la civilisation occidentale

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L'idéologie du politiquement correct et la civilisation occidentale

Vojtěch Belling

Ex: https://deliandiver.org/2007/11/ideologie-politicke-korektnosti-a-zapadni-civilizace.html

Lorsque, au début des années 1930, le politologue et théoricien du droit allemand Carl Schmitt a tenté de prouver la présence cachée mais néanmoins évidente de tendances totalitaires dans l'État libéral-démocratique moderne, il a semblé à nombre de ses contemporains conservateurs qu'il s'agissait d'une exagération. Les années suivantes ont apparemment confirmé à leurs yeux l'absurdité de l'affirmation de Schmitt. Au contraire, le véritable totalitarisme était palpable dans les régimes qui positionnaient la démocratie libérale comme leur ennemi juré.

Les théories classiques du totalitarisme associées aux noms de Carl Joachim Friedrich, Zbigniew Brzezinski et Hannah Arendt, fondées sur les caractéristiques externes des régimes totalitaires (idéologie, parti, police secrète terroriste, monopole du renseignement, monopole des armes, économie planifiée), ont soutenu cette mise en opposition absolue du totalitarisme avec la démocratie libérale. Ni la conception de Voegelin et de Meier sur l'émergence des religions politiques en tant que substitut de la foi, ni la conception de Schelsky sur le totalitarisme pluraliste, n'ont changé quoi que ce soit à l'acception générale et exclusive du totalitarisme en tant que phénomène anti-libéral et anti-démocratique en contradiction avec les démocraties ordinaires de style occidental.

Pourtant, depuis que le monde a célébré le triomphe de l'establishment libéral-démocratique et que Francis Fukuyama a commencé à parler de la fin de l'histoire, certaines tendances totalitaires ont commencé à émerger très clairement au sein des États libéraux-démocratiques, ce qui peut nous amener à repenser les propositions de Schmitt et à les comprendre sous un jour nouveau. Je pense en particulier au phénomène multicouche du soi-disant politiquement correct qui imprègne toutes les réalités du discours politique, social et scientifique dans la civilisation occidentale actuelle. Dans l'article suivant, j'essaierai de démontrer comment ce politiquement correct, issu du régime libéral-démocratique développé, tend à détruire progressivement son essence (ndt: du moins l'essence qu'on lui attribue et/ou qu'il s'est auto-attribuée). En décrivant la nature de ce phénomène et ses formes dans les environnements nord-américain, européen et tchèque, j'essaierai de le placer dans le contexte du développement de la société moderne et de documenter la dérivation naturelle de son essence.

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L'essence du politiquement correct

Le politiquement correct, dans le sens courant du terme, désigne un ensemble d'éléments nécessaires pour qu'une certaine action ou expression d'opinion soit considérée comme pertinente ou ne soit pas sanctionnée socialement. En d'autres termes, le politiquement correct est une sorte de cadre externe de communication que l'auteur et le lecteur ou l'auditeur doivent accepter s'ils veulent se comprendre. À cet égard, elle joue donc un rôle similaire à celui de la langue elle-même. Toutefois, contrairement à cette dernière, le politiquement correct n'est pas exigé par les caractéristiques biologiques de l'homme, mais par certaines normes sociales imposées aux deux sujets - l'auteur et le lecteur - par la société extérieure.

En un sens, le politiquement correct peut donc être assimilé à la politesse, qui est également une forme externe universelle de communication entre des personnes d'horizons différents. Contrairement à la politesse, cependant, le politiquement correct a un impact beaucoup plus important sur le contenu du discours lui-même, et pas seulement sur sa forme. En outre, les sanctions pour violation du politiquement correct sont beaucoup plus sévères et durables que celles pour violation de la politesse. Car, comme le note Gerard Radnitzky, ne pas suivre le politiquement correct revient à briser un tabou. Le politiquement correct, comme nous le verrons, tend en fait à étendre la gamme des tabous éthiques de l'ordre libéral classique, tels que le meurtre, le vol, etc. D'autre part, elle supprime de force certains des tabous traditionnels existants (meurtre de l'enfant à naître, fornication, etc.). Cela change fondamentalement le système de valeurs éthiques de la civilisation occidentale.

Le politiquement correct repose sur la conviction que les idées d'un courant de valeurs politiques particulier, essentiellement et exclusivement de gauche, peuvent prétendre à une validité universelle. Les défenseurs de ces idées, par une manipulation habile, en utilisant au maximum les possibilités de l'État et de ses instruments dans la sphère culturelle (les médias publics), parviennent à subordonner à ces idées les normes du langage humain, du comportement humain, de l'action politique et, en définitive, de la pensée humaine. Les unités idéologiques que le politiquement correct universalise de cette manière concernent le plus souvent les questions des minorités nationales, ethniques, sexuelles ou religieuses et de l'égalité des sexes. En même temps, le politiquement correct est une arme efficace qui aide les minorités défavorisées pour diverses raisons (parfois, étonnamment, elles sont justifiées) à atteindre facilement leurs objectifs. Cependant, le but ultime et l'élément omniprésent du politiquement correct est l'élimination d'une identité culturelle ou civilisationnelle qui joue encore un rôle de premier plan dans un domaine particulier. Le politiquement correct étant un phénomène spécifiquement occidental, la réalisation de son objectif constitue une élimination concomitante de l'identité occidentale.

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Réglementer le langage : le premier domaine du politiquement correct

La modification des règles d'utilisation de la langue est l'un des symptômes les plus évidents du politiquement correct, partout dans le monde. Au lieu des termes traditionnels utilisés, le politiquement correct crée de nouvelles tournures de phrases ou des termes de substitution qui changent le sens de la chose nommée. Le terme existant est immédiatement tabou dès qu'il est remplacé. Un exemple classique est le développement des termes servant à désigner un membre du groupe ethnique noir aux États-Unis. Au lieu du terme "nègre", le politiquement correct a inventé dans le passé le terme "de couleur". Dès que la signification de ce terme est redevenue problématique, le politiquement correct l'a remplacé par "noir". Il n'a pas fallu longtemps pour que le terme soit à nouveau remplacé par "afro-américain". Un processus similaire peut être observé pour certains mots de la langue tchèque. Par exemple, le terme original "Gypsy" a été remplacé par "Roma", en dépit du fait que le terme "Roma" était auparavant utilisé pour se référer uniquement à un groupe spécifique de Gitans. C'est pourquoi les Allemands ont utilisé le double terme "Roma und Sinti" pour désigner un groupe plus important des tribus gitanes d'origine, mais pas toutes.

Lorsqu'il existe un risque de jugement négatif à l'égard des membres d'un groupe ethnique particulier, le politiquement correct refuse toute discussion sur l'ethnicité. Un exemple en est la couverture des crimes dans les programmes d'investigation de la télévision publique, dans lesquels le téléspectateur doit souvent déchiffrer littéralement l'origine ethnique de l'auteur sur la base de quelques références accessoires (peau brune, cheveux noirs, "mauvais Tchèque", etc.). Et ce, malgré le fait qu'une information directe sur cette affiliation faciliterait grandement la recherche. En bref, les règles du politiquement correct l'emportent sur l'objectif du message lui-même.

Les exigences linguistiques du politiquement correct visant à donner du pouvoir aux minorités discriminées sont souvent très absurdes. Aujourd'hui, par exemple, il est très dangereux de commander un café blanc à une serveuse noire aux États-Unis en utilisant le terme traditionnel "café blanc". Le terme a déjà été coulé et tabouisé en termes de politiquement correct. Il faut soit réfréner son envie de la boisson en question, soit faire preuve de beaucoup d'imagination pour trouver des formes descriptives.

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Une raison très courante des transformations politiquement correctes du langage est le discours de l'égalité des sexes, qui cherche délibérément à s'emparer du langage comme de l'arme la plus puissante de l'homme postmoderne. Peut-être que toutes les langues subissent aujourd'hui des changements qui correspondent au désir des femmes d'avoir une part de pouvoir. Il n'y aurait rien d'étrange à cela si ces changements n'étaient pas effectués sans tenir compte de la logique interne de ces langues et de leurs règles. En français, ce problème a été soulevé dans le débat sur les équivalents féminins d'expressions traditionnellement masculinisées : monsieur le ministre - madame la/le ministre.

En allemand, en revanche, la question du pluriel commun des noms existant à la fois sous forme masculine et féminine a été abordée. Par exemple, le terme "étudiants" (Studenten) était traditionnellement utilisé au pluriel pour les étudiants et les étudiantes. Plus tard, les idéologues du politiquement correct ont jugé que cela était discriminatoire à l'égard des femmes, et ce sens a été redéfini en tant qu'étudiants (Studenten) et étudiantes (Studentinnen). Ici, cependant, le problème est que les femmes ne sont pas prises en compte. Enfin, une toute nouvelle forme de pluriel "unisexe" a été créée pour la plupart des noms en ajoutant la terminaison féminine "Innen" avec une lettre initiale majuscule pour prouver son égalité avec les pluriels masculins. Ainsi, "Studenten" est devenu le mot absurde "StudentInnen", qui viole toutes les règles de la logique grammaticale allemande en incluant une majuscule au milieu du mot. Pour l'instant, la langue tchèque du politiquement correct en matière de genre se contente de l'usage courant des pluriels féminins et masculins, les femmes venant généralement en premier (étudiantes et étudiants, citoyennes et citoyens, etc.).

Cependant, le règlement linguistique s'étend également à des domaines où l'on ne s'y attend pas. L'exemple le plus évident de la prétention du politiquement correct à une validité universelle est son empiètement sur le domaine de la religion dans le domaine du langage. L'apparition d'éditions politiquement correctes de la Bible ou de livres de prière en est la preuve. Ainsi, en plus de Dieu le Père, "Dieu la Mère" apparaît également dans ces versions, et des changements similaires se produisent dans d'autres concepts fondamentaux du langage religieux. Même dans la sphère sacrée, le politiquement correct est l'arbitre suprême de la qualité du contenu et de la forme du message.

Régulation du comportement

Au stade suivant, le politiquement correct passe de la régulation du langage à la régulation du comportement des individus, mais aussi de groupes entiers, de la société et de l'État dans son ensemble. Comme nous l'avons déjà mentionné, le but du politiquement correct est la destruction de l'identité. L'une des façons d'atteindre cet objectif est de souligner la position non seulement égale mais souvent privilégiée de toute minorité dans un environnement culturel donné. Cette promotion prend de nombreuses formes, parmi lesquelles le principe de la discrimination positive, l'affirmative action, mérite une mention spéciale. Son essence repose sur le principe d'égaliser, mais aussi de favoriser et de privilégier tout ce qui est considéré comme étant en dehors de la norme ou de la normalité dans la tradition occidentale. La discrimination positive vise les minorités ethniques, les groupes religieux et les personnes non hétérosexuelles (n'oublions pas que, selon le langage du politiquement correct, il n'y a pas deux, mais cinq genres).

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Aux extrêmes, la discrimination positive peut prendre des formes très curieuses : par exemple, certaines universités américaines favorisent les membres de minorités ethniques (mais seulement certaines, comme les Afro-Américains ou les Amérindiens), mais avec la preuve d'une ascendance biologique-raciale jusqu'au quatrième degré. En d'autres termes, un demandeur d'aide sociale ou de traitement spécial doit documenter l'ascendance biologique de ses grands-parents et autres ancêtres, y compris le pourcentage de "sang minoritaire". La méthodologie de l'affirmative action est donc très proche des pratiques raciales du régime nazi, dont les fameux "Ahnenpässe" - mais à la différence que l'objectif est de favoriser les minorités ethniques.

Dans tous ces cas, il s'agit d'une démarche rationnelle de la part des minorités. Dans son livre The Holocaust Industry, l'auteur juif américain Norman Finkelstein utilise l'exemple de l'utilisation de l'Holocauste à des fins qui n'ont rien à voir avec la commémoration et l'héritage de cette horrible tragédie du 20ème siècle pour critiquer l'approche utilitaire de nombre de ses collègues qui ont fait de l'Holocauste un concept industrialisé. Ce qui mérite d'être analysé, c'est donc plutôt le comportement de la majorité, qui est non seulement capable de s'accommoder des efforts rationnels des minorités, mais qui anticipe elle-même ces efforts. Après tout, la simple mention de l'existence d'une culture majoritaire est politiquement incorrecte, comme l'a montré, par exemple, la discussion sur le terme "Leitkultur" qui a eu lieu en Allemagne il y a quelques années à propos de l'intégration des étrangers dans l'environnement allemand. En réponse aux tentatives des politiciens conservateurs de créer une législation qui rendrait obligatoire l'initiation des immigrants aux principes culturels de l'espace d'Europe centrale, la gauche a répondu par le jugement surprenant qu'il n'y a aucune culture qui a une position privilégiée dans l'environnement allemand, et qu'il ne peut y en avoir.

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Cela nous amène à la deuxième dimension de la réglementation politiquement correcte des comportements, qui ne vise pas à privilégier les minorités et les cultures minoritaires, mais à détruire la culture majoritaire. Bien sûr, toujours avec la conscience de la liquidation de l'identité comme ultima ratio. Cette lutte contre l'identité occidentale prend plusieurs formes. L'une d'entre elles est la tentative de supprimer ou de remettre en question les éléments distinctifs de la culture occidentale. Comme l'a écrit le théologien Henry van Til, "la culture est la religion incarnée". L'assaut du politiquement correct se concentre donc en premier lieu contre le christianisme. On peut trouver des exemples partout dans le monde de la civilisation occidentale. La première association qui vient à l'esprit est la destruction des symboles religieux : le retrait des croix dans les écoles bavaroises sur l'insistance des parents d'un seul élève d'une autre religion qui se sentait offensé par la présence de la croix dans les salles de classe, le retrait de la crèche dans les écoles du nord de l'Italie, ou encore le retrait des croix et des tablettes des dix commandements des palais de justice américains et d'autres espaces publics.

Cependant, si les efforts de neutralité religieuse dans la sphère publique sont plus anciens (en France, la laïcité est l'un des principes constitutionnels fondamentaux depuis le début du 20ème siècle), dans la sphère privée, cette ingérence a déjà lieu exclusivement sous la bannière du politiquement correct. Les Boy Scouts of America, par exemple, ont échappé de justesse à une modification de leur constitution, ordonnée par un tribunal, interdisant le recrutement d'homosexuels actifs comme chefs scouts. Ils ont payé leur victoire à la Cour suprême par le mépris d'un certain nombre d'organisations et d'institutions publiques activées par l'American Civil Liberties Union (ACLU) - la structure personnifiée du politiquement correct aux États-Unis. Par ailleurs, même les scouts n'ont pas résisté à la pression du politiquement correct, qui les a contraints à modifier la formulation du serment des nouveaux membres et à autoriser une version athée du serment scout.

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Toutefois, l'influence du christianisme est également limitée par des moyens beaucoup plus radicaux : par exemple, la possibilité de désacraliser librement les symboles chrétiens dans l'art ou la littérature, ou l'attitude a priori négative de la plupart des médias, en particulier les médias publics, à l'égard des dénominations chrétiennes. Cependant, quiconque voudrait désacraliser de la même manière toute religion autre que celle qui constitue l'identité occidentale se heurterait au mal. Nous trouvons donc un paradoxe intéressant : le politiquement correct, qui lui-même nie officiellement l'existence de sources spécifiques de l'identité occidentale (par exemple, ses racines chrétiennes), dans ses activités visant à éliminer ces sources, confirme effectivement ce rôle, tout en prouvant qu'il en est en fait très conscient.

Outre la religion, le politiquement correct s'attaque également à d'autres symboles de la culture occidentale. Cela est évident, par exemple, dans les efforts acharnés pour remettre en question puis démanteler la famille en tant que principale forme de vie légitimée dans la société occidentale. La promotion de formes de vie alternatives (favorisant les minorités) et, à l'inverse, la discrimination de la famille traditionnelle et du mariage en tant qu'élément institutionnel central (désavantageant la majorité) dans les actions de nombreux États en sont la preuve.

Régulation de la pensée

Si la régulation du langage et la régulation des comportements sont des symptômes très évidents, et faciles à décrire, de la présence du discours du politiquement correct, son caractère totalitaire ne devient apparent que dans la troisième étape de sa progression : la régulation de la pensée. Pourtant, c'est précisément l'atteinte d'un état d'autorégulation totale de la pensée, la définition de nouveaux critères moraux et la prise de conscience de ce qui est ou n'est pas acceptable et approprié qui constituent le but ultime du politiquement correct. À cet égard, le politiquement correct a eu plus de succès que les régimes totalitaires classiques, qui se concentraient le plus souvent uniquement sur la réglementation du langage et du comportement.

Le stade de l'autorégulation ne nécessite plus d'intervention extérieure et le politiquement correct n'a plus besoin de soutien institutionnel extérieur (par exemple dans les médias publics, les partis politiques et les ONG). L'étendue du niveau d'autorégulation atteint est révélée par des enquêtes d'opinion publique comportant des questions choisies de manière appropriée. Lorsque l'opinion publique a été sondée en Allemagne après la récente affaire dite Hohmann (1), la majorité des personnes interrogées (80 %) ont exprimé leur profond désaccord avec les opinions de cet homme politique conservateur. Peu après, l'opinion publique a été sondée sur les opinions de Hohmann sans le nommer explicitement, et un groupe tout aussi important (80 %) les a approuvées. Cette enquête a donc démontré que la population avait déjà accepté les attitudes politiquement correctes médiatisées envers le porteur spécifique du message (Hohmann), mais pas envers le message lui-même, qui n'était pas encore dans la sphère du tabou autorégulateur.

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Dans la régulation de la pensée, les médias jouent un rôle central, et presque entièrement les médias publics, qui sont coordonnés par la sphère politique et en même temps ne sont pas liés par la loi de l'offre et de la demande. Au lieu de fournir un divertissement, leur objectif est d'éduquer et de former le public, bien sûr dans l'esprit des élites intellectuelles qui les influencent. Les médias de service public sont également les propagateurs de mythes et de stéréotypes modernes qui, contrairement aux stéréotypes culturels classiques, revendiquent une vérité universelle et incontestable.

Un exemple de ce "stéréotype à l'envers" est la thèse de la discrimination salariale présumée à l'encontre des femmes, qui atteint en République tchèque le niveau d'un écart salarial de vingt-cinq pour cent. En réalité, cette différence au sein d'une même profession (et c'est seulement là qu'elle peut être constatée) ne dépasse pas 4 %, selon les statistiques officielles du ministère du travail et des affaires sociales. La différence d'un quart de point souvent citée n'est due qu'à la répartition différente de la main-d'œuvre féminine et masculine dans les différentes professions (féminisation de certains secteurs, comme l'éducation, et masculinisation d'autres, comme la métallurgie et l'extraction de minéraux et de charbon). Néanmoins, l'allégation susmentionnée de discrimination salariale monstrueuse à l'encontre des femmes se retrouve dans les documents officiels et les présentations médiatiques et fonctionne selon les principes d'un stéréotype bien ancré. Cependant, il n'est pas permis de le nier - c'est politiquement incorrect, avec tout ce que cela comporte comme classification.

Un exemple similaire est celui des stéréotypes de la soi-disant correction historique - un symptôme classique de la correction politique en Allemagne. Ses règles rendent impossible la recherche historique sur certaines questions du passé. Certaines vérités sont considérées comme immuables et les recherches à leur sujet ne sont pas autorisées (par exemple, le sujet de certains crimes commis par l'Armée rouge sur le front de l'Est pendant la conquête de l'Allemagne nazie a longtemps été tabou et sa recherche même était "historiquement incorrecte").

Lorsqu'une exposition sur les crimes de la Wehrmacht a été organisée en Allemagne il y a quelques années, son intention et le matériel présenté étaient incontestables en Allemagne, même si de nombreux experts étaient conscients des difficultés fondamentales du concept. En raison de l'objectif de l'exposition - montrer la criminalité de l'armée allemande (encore considérée dans les années 1950 et 1960 comme une organisation non criminelle à la suite des conclusions du tribunal de Nuremberg) -, rien ne pouvait être contesté qui puisse nuire à sa réalisation. Seul l'historien polonais Bogdan Musial a perturbé le concept de l'exposition en soulignant le fait (connu de nombreux experts, mais pas officiellement déclaré) que, dans de nombreux cas, les images représentant des crimes brutaux ne mettaient pas en scène des soldats allemands, mais des membres de l'Armée rouge et du NKVD. Il est intéressant de noter qu'aucun des centaines de milliers de visiteurs allemands, souvent d'anciens soldats, n'a fait remarquer la différence évidente entre les uniformes sur les photos (ces uniformes n'étaient clairement pas allemands). L'institutionnalisation de la prétention à la vérité dans le régime du politiquement correct rend impossible la négation d'un mensonge flagrant si une telle négation compromet les objectifs du politiquement correct.

Conclusion : Le politiquement correct comme élément du totalitarisme pluraliste

À ce stade, nous pouvons revenir à la question initiale : est-il possible de voir dans le politiquement correct un élément de tendances totalitaires au sein de l'État démocratique libéral moderne ?

Comme je l'ai dit dans l'introduction, pour les théoriciens classiques du totalitarisme, Arendt, Friedrich et Brzezinski, l'ordre démocratique est absolument opposé au totalitarisme. Bien entendu, la définition structurelle-fonctionnelle du totalitarisme ne nous permet pas de considérer le régime du politiquement correct comme totalitaire, puisqu'il ne remplit que deux des six éléments nécessaires au totalitarisme : l'élément idéologique et le monopole de l'information.

Une perspective quelque peu différente est toutefois fournie par la conception du totalitarisme telle qu'elle a été exposée par les représentants de l'école de sociologie de Leipzig, qui voyaient dans le totalitarisme un produit logique de la société industrielle moderne. Selon Arnold Gehlen et Hans Freyer, l'ordre social industriel contient des éléments totalitaires immanents. Hans Freyer parle dans ce contexte de systèmes dits "secondaires". Alors que l'ordre social traditionnel des temps pré-modernes est construit "auf gewachsenem Grunde" (métaphore de la continuité avec la nature : "sur une base de développement organique"), la société moderne est basée sur des "systèmes secondaires". Freyer les considère comme des "types idéaux" qui permettent d'isoler et d'analyser certains des éléments individuels de l'ordre social moderne : avant tout, les systèmes de production, de consommation et d'administration.

La production est fondée sur la tentative d'organiser et de distribuer le travail, de rationaliser tous les facteurs de production et de transformer le travailleur en une machine à travailler. La consommation est basée sur le principe de tout offrir à tout le monde, selon le slogan: "le niveau de vie est le dieu de l'époque et la production est son prophète". Enfin, le système d'administration apporte un nouveau type d'autorité - l'administration bureaucratique remplaçant les autorités naturelles de l'ère pré-moderne. Les systèmes secondaires créent un nouveau type d'homme, sans valeurs traditionnelles et sans base naturelle. Le totalitarisme trouve un terrain fertile à ce stade, selon Freyer, car il fournit des réponses faciles aux complexités de l'ordre social actuel et trouve un coupable spécifique pour les maux de notre temps : le juif, le capitaliste, le koulak. Le système administratif moderne accroît la menace du totalitarisme et facilite l'application de mécanismes totalitaires dans toutes les sphères de la vie humaine.

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Freyer voit deux formes résultantes de l'État moderne : l'État totalitaire classique à l'Est, l'État providence à l'Ouest. Mais si Freyer considère que l'État-providence occidental est bénéfique dans le cadre des possibilités offertes par la modernité, Gehlen et Schelsky s'appuient sur ce concept en considérant que l'État-providence est également secrètement totalitaire. En effet, à la différence de l'État antérieur, l'État providence a pour objectif de fournir à l'homme la couverture de tous ses besoins sociaux et culturels, mais en même temps de contrôler ces besoins et les domaines correspondants. Cette idée est notamment développée par Roland Huntford, qui, sur la base d'une analyse du modèle suédois, conclut que le système de protection sociale constitue la base d'un nouveau totalitarisme conduisant à la croissance de la planification, de la bureaucratie et du conformisme des médias de masse.

Si le politiquement correct est analysé dans le contexte de cette théorie sociologique du totalitarisme de Leipzig, son essence apparaît sous un jour nouveau. Le politiquement correct est ici un produit spécifiquement occidental, issu des valeurs libérales classiques, mais qui les détruit en même temps. Le libéralisme classique, appliqué à la sphère des valeurs, a conduit à la relativisation de valeurs jusqu'alors considérées comme indiscutables et universelles. Le politiquement correct consiste dans le fait que cette relativisation revendique un caractère universel et s'absolutise (selon les termes du pape Benoît XVI, quand il été encore appelé cardinal Ratzinger).

C'est, après tout, le paradoxe bien connu de la philosophie post-structuraliste, qui élève sa thèse de la non-existence de la vérité au rang de révélation incontestable. Ce faisant, il se détourne du libéralisme classique et détruit même les libertés traditionnelles dont il dépend (liberté d'expression, liberté de pensée, liberté de religion). Dans le même temps, cependant, nous observons une ligne de développement cohérente depuis les Lumières et le libéralisme classique jusqu'au totalitarisme relativiste. Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui se souviennent du célèbre dilemme de Böckenförde, selon lequel l'État laïque moderne est construit sur des principes qu'il ne peut garantir lui-même. En effet, ce dilemme peut être appliqué sans faille à la société moderne post-Lumières elle-même.

L'hypothèse selon laquelle le totalitarisme relativiste est peut-être plus modéré que le totalitarisme classique du passé est, bien sûr, erronée. Les principes des deux systèmes sont identiques. Le politiquement correct remet en question toutes les vérités, sauf celle qui prétend qu'il n'y a pas de vérité. Cette vérité, cependant, est universellement valable et sa négation est inacceptable. C'est également la base de l'application concrète des règles du politiquement correct à la vie de l'individu et de la société. Toutes les sources traditionnelles de la vérité et ses supports institutionnels doivent être détruits.

C'est la justification du fait que j'ai affirmé au début de cette étude sur la base d'une analyse empirique : le principal ennemi du politiquement correct est l'identité, en tant qu'élément institutionnalisant de la vérité. Sans identité, il n'y a pas de vérité. Et comme le politiquement correct est un phénomène occidental, l'ennemi est avant tout l'identité de l'Occident, c'est-à-dire la culture occidentale elle-même. Cet ennemi est certes désincarné, mais dans sa fonction de coupable systémique et d'ennemi universel, il remplit pour le politiquement correct la même fonction que le juif pour le nazisme ou le capitaliste pour le communisme. Par conséquent, il remplit pleinement les conditions de la conception du totalitarisme de Freyer.

La seule différence réside dans le fait que le politiquement correct est un élément qui découle de la tradition du système libéral-démocratique post-Lumières. Devenu la seule forme de gouvernement universellement légitime dans le monde après la fin de la guerre froide, et ayant ainsi perdu la raison de définir ses origines civilisationnelles contre un Orient dominé par le totalitarisme, ce système s'est en même temps livré au règne du politiquement correct, qui détruit les fondements sur lesquels repose le système libéral-démocratique, bien plus efficacement que n'importe quelle force armée extérieure.

Notes :

(1) L'acteur de cette affaire, un membre du Bundestag pour la région de Fulda, en Allemagne, a contesté il y a plusieurs années la thèse selon laquelle le peuple allemand est collectivement responsable de l'Holocauste et que cette culpabilité fait partie de l'identité allemande. Hohmann a étayé son affirmation en disant que défendre un tel point de vue revient à essayer de rendre les Juifs responsables de la révolution russe simplement parce que la plupart de ses dirigeants étaient juifs. Selon Hohmann, les deux approches sont tout aussi absurdes l'une que l'autre. Sur la base de ces déclarations, Hohmann a été exclu de la CDU et du Bundestag.

Conférence de Vojtěch Belling, PhD, au séminaire de l'Institut civique "Le monde 4 ans après le 11 septembre", 14 octobre 2005. Adapté du magazine Distance n° 3/2005.

dimanche, 31 octobre 2021

Nathalie Heinich: l'impact du militantisme sur la recherche scientifique

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Nathalie Heinich: l'impact du militantisme sur la recherche scientifique

Bernard Lindekens

Ex: Nieuwsbrief/Deltapers, n°162, octobre 2021

"Les sociologues ont toujours été la risée de tous : ils disent ce que tout le monde sait déjà d'une manière si compliquée que plus personne ne les comprend. C'est un mot d'esprit de l'inégalable et inimitable "Kaiman" dans De Tijd (1) mais, comme toujours, il contient une part de vérité.

Pourtant, il y a des exceptions. Prenez la Française Nathalie Heinich. Fille de journaliste, elle a fait ses études au lycée Périer de Marseille. Après une maîtrise de philosophie à la faculté des lettres d'Aix-en-Provence et un doctorat en sociologie à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) après avoir soutenu une thèse en 1981, avec Pierre Bourdieu comme directeur, elle devient directrice de recherche au CNRS. Ses principales recherches portent sur la sociologie de l'art, l'identité, l'histoire et l'épistémologie des sciences sociales, ainsi que sur la sociologie des valeurs.

Si elle avait déjà joué le rabat-joie lors de l'euphorie du "mariage pour tous", en faisant entendre sa voix dissidente , elle en a récemment rajouté avec son traité: Ce que le militantisme fait à la recherche (2). S'appuyant sur un article de Jacques Julliard, elle soutient que nous sommes actuellement confrontés à la troisième "ère glaciaire" du monde académique, celle de l'islamo-gauchisme (après avoir subi le marxisme soviétique des années 1950 et le maoïsme des années 1970). Cet islamo-gauchisme n'est en fait qu'un activisme qui sent l'endoctrinement et dont le sociologue voit les racines dans le mouvement de la "sociologie critique", lancé jadis par Bourdieu, qui met l'accent sur l'"engagement" avant tout. La plupart d'entre nous connaissent la formule de Pierre Bourdieu selon laquelle "la sociologie est un sport de combat".

Cet activisme a énormément bénéficié de l'essor du mouvement postmoderniste, c'est-à-dire de la fameuse "French Theory" revisitée par les campus américains de littérature comparée. Pour cette "théorie", l'objectivité de la connaissance est en fait un mythe, qui a été démontré à plusieurs reprises. 

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Cette bouillie idéologique s'est répandue dans le monde universitaire à tel point "qu'elle est devenue la foi de la nouvelle génération d'étudiants - et parfois, malheureusement, des enseignants-chercheurs ou même des responsables d'appels à projets - dans l'idée que l'université n'a plus d'autre mission que de réveiller toutes les formes d'oppression ou de discrimination". "C'est en fait le terreau de tout le bazar "woke". Heinich ne porte cependant aucun jugement de valeur sur la légitimité politique de cette lutte, mais évoque la "confusion des arènes" néfaste lorsqu'il s'agit de l'importer dans les sciences sociales.

Le "militantisme académique" est et doit rester, selon elle, une contradiction dans les termes. Eh bien, essayez de dire cela à Lieven De Cauter, Ico Maly, Nadia Fadil et tutti quanti en Flandre..... La déconstruction de cet activisme académique est, dans un certain sens, le but de ce petit traité - par ailleurs habilement écrit. Appliquer ce langage du "pouvoir" - que cet activisme voit partout - à leurs propres méthodes, tel est le but, déclare-t-elle sans équivoque. Pour "ceux qui sont payés par l'État pour produire et transmettre des connaissances et qui utilisent ce privilège pour endoctriner les étudiants et diffuser des slogans et des platitudes, n'abusent-ils pas du pouvoir?", affirme-t-elle sans hésiter. "Abuser de ce privilège pour d'autres activités, n'est-ce pas en fait un détournement de fonds publics?". Des questions très pertinentes.

De l'autre côté de la barricade, on entend déjà les réponses qui fusent: la recherche n'est-elle pas forcément politique? Les chercheurs sont-ils moins subjectifs que vous et moi? Non, la réponse de Nathalie Heinich est sans ambiguïté. Mais il existe bel et bien une autonomie de la science, vaincue dans une lutte acharnée sur le terrain religieux, politique ou moral. Dans "La science comme profession et comme vocation", Max Weber, l'un des fondateurs de la sociologie, développe spécifiquement la nécessité de la "neutralité axiologique" qui doit régir le travail du chercheur. Pour Nathalie Heinich, cela ne fait que marquer une distinction stricte entre le laboratoire et la rue, entre la recherche d'un savoir dépouillé et l'engagement idéologique personnel.

C'est ainsi qu'apparaissent des thèses dont le but n'est plus de décrire, d'expliquer ou de comprendre un phénomène, mais de confirmer une opinion fondée sur un sentiment personnel. Il suffit de penser aux hideuses "études culturelles" américaines dans ce cas. La pire chose que j'ai jamais lue est un livre de Roshanak Kheshti sur Wendy Carlos, compositeur, entre autres, de la bande sonore du chef-d'œuvre de Stanley Kubrick, A Clockwork Orange. 

Le plus dramatique dans tout cela est que cette recherche militante ne prétend pas renoncer au scientisme, mais se considère au contraire comme parfaitement scientifique alors qu'elle ignore toutes les règles de la méthodologie. Comment cela fonctionne-t-il, demandez-vous ? Eh bien, nous partons d'un concept ("domination", "discrimination", "inclusion"), nous illustrons ensuite le phénomène avec quelques données ad hoc, et à la sortie nous trouvons le concept, sans aucune valeur ajoutée heuristique. "Où est la méthode hypothético-déductive pour confirmer ou éclairer une hypothèse ?", s'interroge la sociologue Heinich.

L'authenticité est revendiquée comme un accès privilégié à la vérité. Mais la connaissance scientifique - qu'il s'agisse des sciences humaines ou des sciences plus "dures" - se forme en se distanciant de l'expérience directe ou personnelle. La science n'est pas le prolongement subjectiviste de la réaction de X ou Y sur tel ou tel sujet. Ce malentendu dramatique est aussi le malentendu qui, aujourd'hui, dans le domaine culturel, suggère que seul un Noir peut traduire un poète noir et que seule une lesbienne peut interpréter une lesbienne au théâtre.

Nathalie Heinich livre des réflexions très intéressantes sur un activisme rageur qui traverse aujourd'hui la recherche universitaire. L'essence de son argument réside en fait dans la question de savoir si c'est à l'universitaire de montrer comment le monde devrait être au lieu d'essayer d'expliquer comment le monde est. Le premier est le travail du public, dit-elle. Le second, la tâche du chercheur.

Achetez ce petit livre !
 
Bernard Lindekens
 
(1) Kaiman, Van Zwanst, De Tijd, 27/03/2020.
(2) Nathalie Heinich, Ce que le militantisme fait à la recherche, 2021, Gallimard, Paris, 48 p. ISBN 978-2072955907. N° 29 de la série "Tracts".

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jeudi, 28 octobre 2021

Les addictions et la crise des appartenances communautaires

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Pierre Le Vigan

Les addictions et la crise des appartenances communautaires

Depuis des décennies, les polémiques s’enchainent sur le « communautarisme ». Le terme n’est jamais défini. On veut croire qu’il s’agit d’un excès de communauté. Mais si une communauté est une bonne chose, que veut dire l’excès d’un bien ? Des liens qui empêchent de penser par soi-même ? Soit.  Encore faut-il voir aussi les pathologies qui peuvent dériver du manque de communauté. Les liens communautaires relèvent d’un besoin de l’homme. C’est le besoin de se retrouver dans un « nous ». C’est le besoin d’appartenance. C’est le besoin de partage d’un univers culturel. C’est le besoin d’une identité qui ne soit pas seulement individuelle, qui soit une identification. Il ne s’agit en aucune façon d’abandonner son libre arbitre dans le « nous », mais de se frotter à d’autres que soi qui soient un intermédiaire entre le soi concret et l’abstraction de l’humanité.

L’enracinement ne va plus de soi. Il est devenu lui-même une construction. Il faut en prendre acte. On ne reviendra pas sur la naissance du sujet. Le « nous » est une construction sociale. La « nostrité », notion d'anthropologie, est ainsi devenue une question corrélée à toute réflexion sur la communauté[i]. La nostrité, c'est la place que tient le « nous ». « Nous-ensemble », « nous-autres », qu'est-ce que cela veut dire ?  Toute expérience de vie se fonde sur le rapport aux groupes humains. C'est le groupe qui est le support de la vie relationnelle.

« Nous autres », c'est « nous qui sommes, dans notre groupe, autres que les autres ». Nous qui sommes nous-mêmes dans la mesure où nous sommes ensemble. C'est l'identité collective, l’identité groupale. Il y a le risque de la vulgarité de la camaraderie dépersonnalisante. Mais il y a la chance de la solidarité. Or, c'est dans le groupe que se développe l'oralité. C'est aussi dans le groupe que se définissent les sentiments de goût: les goûts sociaux, les goûts esthétiques, vestimentaires, alimentaires, les goûts urbanistiques, etc. La nostrité est l'ambiance qui prédispose à être-avec, à parler à l'autre, à entre-agir avec lui. L'oralité est le premier et essentiel support de la confiance. L'oralité prime sur l'écrit, de même que la parole donnée prime sur le contrat. La promesse orale est plus importante que la promesse écrite, précisément parce qu'elle n'est ni susceptible de recours, ni d'interprétation (ou fort peu) donc de contestation : ce qui est convenu est convenu. La promesse orale est attestée, et elle est en l'occurrence attestée par le groupe de référence.

Comme l'écrit donc Dominique Pringuey, « le sens oral est le sens de la confiance »[ii]. Il s'agit tout d'abord de la confiance dans les autres qui est possible à partir des échanges oraux et qui devient facteur de la construction de la confiance en soi. Le dysfonctionnement de la capacité de confiance est d'ailleurs clairement pathologique : c'est la paranoïa, pathologie de la nostrité blessée comme le note avec justesse Georges Charbonneau [iii]. L'expérience du « nous », c'est donc l'expérience de l'être-avec-autrui, de l'être-avec-les-autres, de la coexistence de soi et d'autrui. La nostrité n'est pas un événement postérieur au sujet; ce n'est pas la rencontre avec l'autre comme Il (l'illéité).

24044353_6711137.jpgLa nostrité est un état originel de l'être tel que les choses et les êtres sont déjà-là. La nostrité précède l'auto-donation du sujet. La nostrité est un être-déjà-ensemble. C'est au fond l'expérience même de la présence de l'homme dans le monde car n'est pas pensable l'expérience d'un homme isolé dans le monde. En est témoin l'histoire de Vendredi que relate Michel Tournier, expérience dans laquelle l'humanité se résorbe dans la naturalité. En effet, la volonté de créer des artefacts techniques est en elle-même inapte à produire de l'humanité. Sans nostrité, pas d'hominisation. « Autrui est pour nous un puissant facteur de distraction, écrit Michel Tournier, non seulement parce qu'il nous dérange sans cesse et nous arrache à notre pensée intellectuelle, mais aussi parce que la seule possibilité de sa survenue jette une vague lueur sur un univers d'objets situés en marge de notre attention, mais capable à tout instant d'en devenir le centre ». L’autre renouvelle notre rapport aux objets. « La partie de l'objet que je ne vois pas, poursuit Tournier, je la pose en même temps comme visible pour autrui ; si bien que lorsque j'aurai fait le tour pour atteindre à cette partie cachée, j'aurai rejoint autrui derrière l'objet pour en faire une totalisation prévisible »[iv]. On peut donc voir que la profondeur d'un objet pour moi est toujours une largeur pour autrui. La condition même de l'existence d'un objet est autrui, c'est l'existence possible d'au moins un autre point de vue, et pourquoi pas d'une multitude d'autres points de vue. C'est de même parce que l'objet d'un désir est aussi objet possible d'un désir d'autrui qu'il y a désir. La nostrité est ainsi la condition même du désir.

394mtvendredi99-gf.jpgIl a été très justement remarqué que la nostrité comporte deux axes. L’un est le partage d’un moment. C’est une nostrité spatiale. « J’étais là ». L’autre axe est le sentiment de faire partie d’une chaine historique. C’est une nostrité verticale. Je suis un maillon d’une histoire qui m’englobe, qui vient de mes ancêtres et se poursuit dans la descendance, ancêtres et descendance n’étant pas forcément biologiques mais pouvant être symboliques (des camarades de combat, des militants par exemple).

Mais il y a des cas où la nostrité est en défaut, particulièrement les cas de dépendances du sujet, qualifiés d'addictions.  Par addictions, on désigne des formes de pathologies qui ne définissent pas une personnalité par elles-mêmes, mais qui peuvent concerner divers types de personnalités : anti-sociales, schizophrènes, histrioniques, etc. L’addiction est une dépendance liée à une compulsion. En effet, la simple dépendance caractérise nombre d'activités humaines non pathologiques. Il est a priori normal de dépendre de l'estime de ses collègues de travail, de l'affection de ses proches, etc. C'est la dépendance par rapport à une activité répétitive, compulsive qui pose problème. A fortiori quand cette activité répétitive est un usage de psychotropes, ce qui est le cas de la toxicomanie qu'il s'agisse de produits licites ou illicites, alcool inclus. Assurément, il y a aussi des addictions non liées à l'usage de produits psychotropes, mais caractérisées par des pratiques, comme la fièvre des achats compulsifs, analysée par Jean Adès et Michel Lejoyeux[v], comme les rituels de vérifications diverses, comme l'addiction à une sexualité compulsive, étudiée par Joyce MacDougall [vi], comme l'addiction pathologique au souvenir, dont traite Régine Waintrater [vii],, etc.

Comment les addictions peuvent-elles être interprétées comme des pathologies de la nostrité ? L'addiction, a t-il été remarqué par Edward Glover, a un pied dans les névroses, un pied dans les psychoses[viii]. A certains égards, on peut avancer qu'elle tend à valider la thèse que les psychoses peuvent être des névroses poussées à l'extrême. Névrotique, l'addiction l'est en ce sens qu'elle tend à la préservation du sujet. L'addiction est une tentative de se soigner. C'est une auto-médication. Et, de fait, elle est auto-protection du psychique dans bien des cas. L'addiction peut ainsi contribuer à aménager un sentiment de continuité corporelle, un sentiment d'existence d'une « peau » protectrice, réponse parmi d'autres à la crise de la corporéité qu'étudie David Le Breton[ix]. Dans le même temps, l'addiction a un pied dans la psychose. Elle tend à la séparation du sujet d'avec lui-même. L'addiction est en effet une tentative d'annuler ce que le fonctionnement psychique doit à l'autre. Elle tend vers la psychose au même titre, et presque sur le même mode, que la mélancolie. De la même façon, elle incorpore l'objet de la dépendance en essayant ainsi de l'annuler. Elle tend à fixer le fonctionnement psychique sur un stade inerte. L'addiction manifeste et renouvelle par là un trauma, c'est-à-dire un défaut d'inscription dans le mouvement réel des êtres et des choses, et, comme dit Monique Schneider, « une impuissance à investir ce qui advient »[x]. Or, qu’est-ce qui peut remédier à la séparation du sujet d’avec lui-même ? La reliance avec les autres. En d’autres termes, la communauté. Disons, comme elles peuvent être plurielles, les communautés.  

L'addiction n'est pas seulement compulsion, et dépendance à la compulsion, c'est-à-dire impossibilité de s'en passer, elle est aussi malaise dans la dépendance. C'est ici qu'il faut se rappeler que le terme addiction vient de « contrainte par corps », comme l'a souligné Jean Bergeret[xi]. L'addiction, ainsi, s'accompagne souvent du sentiment d'une dette à payer. Qui prononce cette sentence de dette ? Le surmoi, répond Sylvie Le Poulichet[xii]. Le surmoi comme lieu où le sentiment d'être se confronte (douloureusement) au sentiment d'un devoir-être.

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L'addiction apparait ainsi, au delà des signes de l'addiction que sont les usages et les pratiques, pour ce qu'elle est : le lieu d'une crise, et souvent d'une honte, et aussi un remède, une auto-médication, mais qui peut tuer le malade. L'addiction est bien entre névrose et psychose. Les pathologies de l'addiction tiennent ainsi à une fragilité du Soi, elle-même liée à une incertitude quant à la reliance avec la nostrité. En d'autres termes, les personnalités dépendantes - qu'il s'agisse de la dépendance à un objet, à un produit, à une pratique - sont en déficit de nostrité. L'expérience du Nous fait défaut - et peut-être surtout - le plaisir du lien social fait défaut. De là émergent des pratiques conjuratoires telles les addictions.

Prenons le cas de la dépendance alcoolique. Celle-ci est, plus qu'un usage excessif, une perte de la liberté de se passer de l'alcool.  L'ivresse alcoolique, et même la simple imprégnation alcoolique, pousse l'être humain vers la présence pure : elle l'amène du coté d'une pure expérience de spatialité sans dimension historique. Ni passé, ni futur n'existent plus. L'homme ne se projette plus. Il tente par l'ivresse de combler pleinement le vide du présent, que la mise en perspective historique permet généralement de combler pour tout un chacun. Le malade alcoolique tente d'abolir la séparation entre l'homme et le monde. « Ne faire qu'un avec toutes choses vivantes ! A ces mots ... la dure Fatalité abdique, la mort quitte le cercle des créatures, et le monde guéri de la séparation et du vieillissement, rayonne d'une beauté accrue » (Hölderlin, Hypérion).

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L'homme en proie à la recherche d'alcoolisation tente aussi d'abolir l'angoisse, en remplaçant la difficile et toujours recommencée « conquête de soi » par une conquête absolue, évidemment vulnérable lors du dégrisement et de sa mélancolie conjointe. Par l'ivresse, le dépendant à l'alcool tente d'échapper moins à ses émotions qu'à son humeur (Stimmung) qui, comme le remarque Dominique Pringuey, « n'est pas l'affectivité comme émotion ou sentiment, mais le fondement thymique, arrière-plan de nature proprement psychosomatique, qui oriente toute perception et action, qui permet toute émotion et sentiment »[xiii]. Avec l'alcool, il s'agit de la recherche d'une fusion, c'est-à-dire du passage sans transition d'un entre-nous, donc d'un espace inter-subjectif, à un Tout, c'est-à-dire une totalité communicationnelle en fusion. Que l'alcool soit une fête collective ou qu'il soit une fête solitaire, il est un appel à la nostrité.

Il en est de même pour le cannabis qui se partage, s'échange, circule, constitue un élément de connivence et un point de repère groupal, alors que dans le même temps, le cannabis a un effet déréalisant de séparation du monde. Par contre, la cocaïne apparait un stupéfiant plus « individualiste », souvent perçu comme stimulant, rendant plus performant, et très lié comme tel à l'idéologie de la compétition, et à la recherche du « zéro défaut » psychique, comme le suggère son association à des médicaments psycho-actifs (anxiolytiques notamment). La cocaïne comme d'autres stupéfiants apparait ainsi avoir un rapport étroit avec une angoisse à l'égard des exigences de performance du monde moderne. De son coté, l'usage de l'héroïne, par sa dimension ordalique - la recherche du sens par affrontement au risque – apparaît, plus encore peut-être, lié à une crise de la nostrité. Il s'agit, quand il n'y a plus de reconnaissance par le groupe, de questionner le monde lui-même.

Il y a d'autres dépendances que celles qui concernent un produit. Avec la dépendance affective – non pas les attachements d'une évidente nécessité anthropologique – mais les situations de totale dépendance à l'autre, se manifeste fortement le défaut de nostrité. La dépendance à « un-autre » devient substitut de la relation aux autres et témoigne d'une réduction du champ de l'expérience humaine. La recherche de fusion apparaît une forme de co-dépendance et éloigne de l'attention au tout-venant, à la vie de tous les jours, à ce que Walter Benjamin appelait ce « concret le plus extrême », à ce qui fait que la vie n’est pas « nue », n’est pas pure survivance biologique.

Au delà de la recherche jubilatoire d'un événement de rencontre avec les autres, et avec le monde, les addictions disent la volonté d'échapper à une nostrité perçue comme menaçante en développant des singularités. Elles sont de ce fait un appel à une autre nostrité, qui serait plus proche, plus apprivoisée, que les nostrités sociales classiques, liées à de grands référents comme le travail, l'habitat, le couple, la famille, etc. Les addictions apparaissent ainsi sous un double jour : elles ont l'expression d'une tentative de singularité maximum, et en même temps manifestent une crise de l'évidence naturelle du Nous, du lien aux autres, et une réduction du champ du possible relationnel.

Le champ des addictions se tient ainsi entre ces deux formes du défaut de lien aux autres que sont la mélancolie et la paranoïa. Dans la mélancolie intervient une altération de la nostrité par crise du sens de ce qui fait histoire et récit, par implosion dans le regret d'un sujet initial perdu ; la nostrité devient une possibilité historiale à jamais perdue. La mélancolie est ainsi une crise de l'historialité (ce que nous avons désigné plus haut comme l'axe vertical). Dans la paranoïa, par contre, il y a crise de la simultanéité du lien aux autres ; il s'agit en quelque sorte d'une crise de la spatialité, du lien horizontal, à un moment donné.  Les addictions se tiennent donc sur le chemin de crise de la nostrité. Elles sont une tentative de réponse à cette crise, une auto-médication, bien évidemment problématique, mais qui témoigne de la force de cet appel du Nous. Comme dit René Char, « sur cette terre des périls, je m'émerveille de l'idolâtrie de la vie ». 

Pierre Le Vigan

Notes: 

[i] Georges Charbonneau, « De la nostrité », L’art du comprendre, 9, 2000 et Ado Huygens, « Les tonalités affectives fondamentales : de l’angoisse à la sérénité », conférence, Ecole belge de Daseinsanalyse, 16 mars 2002 et thèse d’A. Huygens, Etre et présence, publication partielle sur le net.

[ii] Dominique Pringuey, « La nostrité alcoolique », conférence de phénoménologie clinique, Hôpital Necker, 29 février 2000, et son article in L'Art du Comprendre, 10, juin 2001.

[iii] G. Charbonneau, « De la nostrité », op. cit.

[iv] Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Gallimard, 1972.

[v] Jean Adès, Michel Lejoyeux, La fièvre des achats compulsifs, Les empécheurs de penser en rond, 1999.

[vi] Joyce Mc Dougall, Eros aux mille et un visages, NRF, Gallimard, 1996; François Duparc (direction), Joyce aux mille et un visages. L'oeuvre de Joyce Mc Dougall, Delachaux et Nieslé, 2000.

[vii] « L'addiction au souvenir, défense ultime contre la désobjectalisation » in Sylvie Le Poulichet (direction), Les addictions, PUF, 2000.

[viii] Edward Glover, psychanalyste britannique (1888-1972) proposa dés 1932 la notion d’addiction (c’est-à-dire de dépendance excessive et incontrôlée) sans drogue (comme les addictions au travail, au sexe, au jeu, etc). Cf. E. Glover, Technique de la psychanalyse, Bibliothèque des introuvables, 2001. Cf. aussi l’excellent article de Marc Valleur et Dan Velea, Centre médical Marmottan, 75017 Paris, « Les addictions sans drogue(s) », revue Toxibase, 6, juin 2002.

[ix] L'adieu au corps, Métaillié, 1999.

[x] M. Schneider : « L’admission du « corps étranger » dans l’espace interne » in Les addictions (direction Sylvie Le Poulichet), op. cit. Cf. aussi M. Schneider, conférence « La souffrance psychique », Université de Tous Les Savoirs, jeudi 15 novembre 2001.

[xi] Jean Bergeret, « Psychanalyse et toxicomanie », revue Toxibase, 2, 1993. Voir aussi J. Bergeret, Psychologie pathologique. Théorie et clinique, Masson, 2004.

[xii] S. Le Poulichet, « Les identifications addictives inconscientes » in Les addictions, op. cit.

[xiii] D. Pringuey, « La nostrité alcoolique », art. cit.*

Pierre Le Vigan est auteur de nombreux ouvrages.

Derniers parus :

Métamorphoses de la ville, La barque d’or et bookelis ; Achever le nihilisme, Sigest (préface de Rémi Soulié) ;

Le grand empêchement. Comment le libéralisme entrave les peuples, Perspectives Libres (préface de Bernard Bourdin).

A lire aussi de Pierre Le Vigan,

Le malaise est dans l’homme

Face à l’addiction

***

Le Malaise est dans l'homme. Psychopathologie et ... - Amazon

Le malaise est dans l'homme: Souffrances ... - Amazon.fr

Face à l'addiction: Dépendances, toxicomanies ... - Amazon.fr

 

mercredi, 27 octobre 2021

Ubérisation de la politique et grand effondrement

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Ubérisation de la politique et grand effondrement

Nicolas Bonnal

Zemmour, Macron, LREM, RN, LR, LFI... Nous nous approchons de ces élections dérisoires et nous découvrons de nouveaux partis politiques, vite créés, bâclés et usagés. La destruction en règle de la France depuis Chirac-Sarkozy-Lagarde concerne aussi les partis politiques. Elle gagne les services publics, l’hôpital et tout le reste et reflète notre vie ordinaire: nous sombrons dans le modèle Blade Runner décrit par Ridley Scott il y a quarante ans (voyez mon livre), soit la misère et la précarité pendant qu’au sommet s’édifient des fortunes colossales qui ne se basent sur rien mais organisent notre dystopie parce qu’elles contrôlent notre mental (voyez le livre de ma femme sur Dick). Tesla devient la première marque vendue en Europe.

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Rappelons ce que notre encyclopédie polyvalente et elle-même ubérisée (Wikipédia donc) nous dit de l’ubérisation :

« L'ubérisation (du nom de l'entreprise Uber), ou la plateformisation, est un phénomène récent dans le domaine de l'économie consistant en l'utilisation de services permettant aux professionnels et aux clients de se mettre en contact direct, de manière quasi instantanée, grâce à l'utilisation des nouvelles technologies».

Toute cette technologie américaine réorganise le monde et nos sociétés, se vante Wikipédia:

« La mutualisation de la gestion administrative et des infrastructures lourdes permet notamment de réduire le coût de revient de ce type de service ainsi que les poids des formalités pour les usagers. Les moyens technologiques permettant l'ubérisation sont la généralisation du haut débit, de l'internet mobile, des smartphones et de la géolocalisation».

C’est la fin du modèle des Trente Glorieuses, se vante  notre encyclopédie:

« Ce modèle d'organisation du travail repose sur le travail à la tâche et s'oppose de fait à celui reconnu depuis des générations, et particulièrement depuis les Trente Glorieuses, c'est-à-dire le monde fixe et réglementé du salariat. L'ubérisation s'inscrit de manière plus large dans le cadre d'une branche intégrée au marché de l'économie à la tâche. »

Le mot « ubérisation » vient du grand patron de Publicis qui soumit la presse dans les années 80:

"Le terme « ubérisation » est un néologisme, popularisé en francophonie par Maurice Lévy après un entretien accordé au Financial Times en décembre 2014. Le terme provient de l'entreprise Uber qui a généralisé à l'échelle planétaire un service de voiture de tourisme avec chauffeur entrant directement en concurrence avec les taxis».

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La blague fut de nous faire croire que le taxi Uber est moins cher que nos taxis de la Marne ou leurs successeurs disparus. La fin de tout professionnalisme et de toute compétence est la clé du système: d’où la nullité des personnels politiques, diplomatiques et même militaires. Mais quand on rêve de grand effondrement…

« Les caractéristiques de ce service sont en premier lieu les gains financiers importants liés à l'évitement des contraintes réglementaires et législatives de la concurrence classique (l'acquisition d'une licence de taxi dans le cadre d'Uber), mais aussi la quasi-instantanéité, la mutualisation de ressources et la faible part d'infrastructure lourde (bureaux, services supports, etc.) dans le coût du service, ainsi que la maîtrise des outils numériques».

On voit aussi ce que donne la fin des infrastructures lourdes chères à ces imbéciles : l’effondrement de l’infrastructure dans tous les pays occidentaux (USA, France, Allemagne).

Le Petit Larousse est lui-même euphorique sur le sujet :

« Le terme « ubérisation » fait son apparition dans le dictionnaire Le Petit Larousse 2017, qui le définit comme : la "remise en cause du modèle économique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité par l’arrivée d’un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres, effectués par des indépendants plutôt que des salariés, le plus souvent via des plates-formes de réservation sur Internet ».

Encore plus euphorique le Figaro (la presse aussi a été ubérisée, et depuis longtemps encore) :

« Au sujet de l'ubérisation, Guillaume Sarlat explique dans Le Figaro: « L'ubérisation, tout le monde en parle aujourd'hui : tous les business models des grands groupes seraient sur le point d'être disruptés, ubérisés, désintermédiés, commoditisés, en un mot pulvérisés par une multitude de startups beaucoup plus agiles et innovantes ».

Retenons le mot de pulvériser. Pour le reste le petit mange-merde du Figaro pulvérise la langue de Malherbe et de Chateaubriand. L’ubérisation amorce le bref règne des pignoufs qui veulent nous amener à un âge technocratique de ténèbres sauce Davos.

On a parlé d’économie à la tâche, alors expliquons :

« L'économie à la tâche (de l'anglais gig economy, gig signifiant le concert, on a souvent payé les musiciens d'une soirée une fois le bal terminé) On la désigne aussi sous le nom d’économie à la demande ou économie des petits boulots. C'est un système basé sur des emplois flexibles, temporaires ou indépendants. »

La politique est devenue un petit boulot. Chacun opinera et/ou appréciera.

L’optimisme médiatique ajoute :

« En 2021, livraison de repas à domicile, voitures avec chauffeur, participation rémunérée à des sondages, micro-tâches d'assistance aux algorithmes, aux réseaux sociaux, aux corrections de données, "l'économie des petits boulots" génère un chiffre d'affaires mondial de 5000 milliards de dollars.

Un petit bémol :

En 2025, 500 millions de personnes pourraient dépendre pour vivre des petits boulots associés à l'économie à la tâche. La liberté et la simplicité d'accès qui font le succès des plates-formes reposent aujourd'hui sur l'exploitation de ces travailleurs. »

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Les travailleurs ne sont pas les seuls exploités : les clients et les consommateurs aussi. L’ubérisation de la culture et de l’enseignement ont préparé les jeunes générations à accepter leur condition d’ilote. Le bobo d’aujourd’hui (et sa descendance ruineuse et efflanquée) a la sous-culture média de sa femme de ménage ubérisée.

Cette dégradation du matériel humain préparée depuis quarante ans (voyez ma Lettre ouverte à la vieille race blanche) était la condition sine qua non et le préalable du démantèlement terminal de notre société et de notre patrie. Le mécontentement étant lui-même ubérisé politiquement, la caste de Blade Runner a peu de soucis à se faire.

Féminisme, viols et sorcellerie

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Féminisme, viols et sorcellerie

André Waroch

Chaque année, les journalistes français nous livrent, effarés, le nombre de plaintes pour viol enregistrées par les services de la gendarmerie et de la police nationale.

Il est clairement sous-entendu que ce chiffre n’a pas d’histoire, ni même, en fin de compte, tellement d’intérêt. C’est un chiffre symbolique, qui est simplement le témoin désincarné de la violence masculine éternelle à l’égard des femmes. Ce chiffre pourrait être de trois cents, de trois mille, de trois millions, cela ne changerait rien.

Pour les féministes, le harcèlement de rue, par exemple, a toujours existé, et les femmes se faisaient aussi bien insulter il y a cent ans, dans la France blanche, qu’aujourd’hui. Et de toute façon, il est bien évident qu’à aucun moment la France ne fut blanche. Et de toute façon, les femmes furent toujours oppressées par les hommes.

Le matriarcat, instinctivement, intuitivement, définitivement, refuse l’histoire. Il ne connait que le mythe, l’archétype et la légende.

Compter le temps à partir de la naissance du Christ fut le véritable bond qui précipita l’avènement du patriarcat. Ce temps linéaire s’oppose au temps légendaire, à la magie, à la superstition, à la sorcellerie. Ce qui est passé est passé. Chaque évènement n’y survient qu’une seule fois, sans possibilité de répétition. Il n’y a qu’une année 2021, et ce qui s’y est déroulé ne se déroulera jamais plus.

S’ouvre alors une nouvelle ère, celle du patriarcat. Elle se caractérise par son esprit d’innovation, de création, et de destruction. Son étymologie est transparente: il s’agit d’une société dans laquelle l’autorité de base est celle qu’exerce le père sur ses enfants - garçons comme filles. Cette évolution anthropologique a lieu avant tout en l’Europe de l’Ouest et dans ses colonies nord-américaines, secondairement au Japon.

La société arabo-musulmane, où le père n’exerce aucune autorité particulière sur ses enfants, n’est en aucun cas une société patriarcale. Elle est matriarcale et, par conséquent, est l’expression de l’immobilité et de la fixité. Elle ne détruit rien et ne crée rien.

Pourquoi les féministes vouent-elles un culte à la sorcellerie ? Personne ne s’est donc posé la question ?

Vous êtes malade, vous allez voir un médecin: il ne saura pas vraiment ce que vous avez, hésitera entre plusieurs diagnostics, vous poussera à des examens complémentaires, vous enverra voir un confrère, vous prescrira des médicaments sans pouvoir vous promettre que ce sont les bons. Un chemin tortueux et compliqué vous attend, et il n’est même pas sûr qu’il vous mènera à la guérison.

Vous allez voir la sorcière: peu lui importe le mal dont vous êtes atteint. Elle se contentera de vous demander votre prénom, votre âge, votre signe astrologique, agitera des feuilles séchées au-dessus d’un chaudron en prononçant des incantations, et tout sera fini. C’est cela, et rien d’autre, qui plait aux féministes : l’évitement de tout effort intellectuel, la superstition, la soumission, la croyance aveugle.

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Elles préfèrent la sorcellerie à la médecine pour la même raison qui fait qu’elles préfèrent le temps légendaire, non daté, répétitif et éternel, à l’histoire : par refus paresseux d’utiliser une intelligence qui leur fait peut-être défaut –il est possible que ce soit la clef de toute l’affaire- afin de débrouiller la complexité des choses.

Pour résoudre un problème, il faut le traiter d’un point de vue patriarcal, c’est-à-dire rationnel, donc historique.

Etudions l’évolution des plaintes pour viol entre 2011, c’est-à-dire la dernière année où nous étions dirigés par un gouvernement qui n’avait pas spécialement fait vœu de féminisme, qui ne prétendait pas faire de la cause des femmes une cause nationale, et aujourd’hui.

Stagnant sous le quinquennat de Sarkozy, le nombre de plaintes pour viol commence à augmenter irrésistiblement à partir de 2012. Voici les chiffres officiels, avec liens hypertexte. Les sources sont des organes de la grande presse mainstream : La voix du Nord, Les inrocks, Femme actuelle, Lci, Le Monde, Marianne, La croix…

2011    10406 plaintes pour viol

2012    10885 plaintes pour viol, soit une augmentation de 4%

2013    11510 plaintes pour viol, soit une augmentation de 5%

2014    12768 plaintes pour viol, soit une augmentation de 22%

2015    13730 plaintes pour viol, soit une augmentation de 8%

2016    15848 plaintes pour viol, soit une augmentation de 14%

2017    16400 plaintes pour viol, soit une augmentation de 3%

2018    19200 plaintes pour viol, soit une augmentation de 17%

2019    22848 plaintes pour viol, soit une augmentation de 19%

2020    24800 plaintes pour viol, soit une augmentation de 8%

Au final, en dix ans, le nombre de plaintes pour viol est passé de 10406 à 24800, c’est-à-dire une augmentation de 138%.

Cette augmentation, qu’on peut raisonnablement qualifier d’explosion, a été constante. Aucune année n’a vue une baisse des plaintes par rapport à l’année précédente.

Cette explosion coïncide exactement avec l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement se déclarant féministe (l’emblématique Najat Vallaud-Belkacem) et adoubé par les féministes. Elle se confirme avec l’arrivée de Marlène Schiappa dans les bagages d’Emmanuel Macron.

Mais le plus fondamental est ceci : ce chiffre ahurissant de 138%, que j’ai obtenu en consultant les chiffres année après année sur des sites d’information grand public, et en me servant ensuite d’une simple calculatrice, n’est apparemment connu de personne. Ni du ministère de l’intérieur, ni des médias, ni des associations féministes, ni du « ministère des droits des femmes ».

A partir de là, nous pouvons en conclure que nous sommes bien en train de passer d’une société patriarcale à une société matriarcale. Les chiffres n’ont plus d’importance, sauf à l’état de fétiches devant lesquels on se prosterne pendant un an et qu’on oublie. Ainsi revient le temps cyclique, le temps de l’éternel retour.

Quand, dans le débat, on ose –très rarement- opposer aux féministes, non pas des arguments philosophiques, mais des objections concrètes quant à leur efficacité, en l’occurrence concernant en leur signalant que le nombre de plaintes pour viol n’a jamais été aussi élevé que depuis qu’on leur a confié la gestion de la sécurité des femmes, on entend cette réponse stupéfiante : « ce n’est pas le nombre de viols qui a augmenté, c’est le nombre de plaintes, car, depuis l’affaire Weinstein, les femmes osent porter plainte, alors qu’avant elles n’osaient pas. »

Voilà encore une autre preuve que le patriarcat, où le combat pour la vérité se menait en ayant recours à des chiffres, à des faits, à une réalité objective qui faisait consensus par son évidence, est en train de disparaître sous nos yeux. Ainsi, l’argument des féministes est de décréter qu’avant l’affaire Weinstein (sous-entendu : avant l’annexion totale et définitive du système médiatique par la secte féministe) il était parfaitement normal, ou presque, de violer des femmes, et que donc les victimes n’osaient pas porter plainte. Et qu’il fallut donc attendre l’annexion sus-citée pour que toutes ces femmes violées retrouvent le chemin du commissariat.

Ainsi, la réalité doit s’effacer devant le dogme : les féministes étant l’incarnation du bien, il devient dès lors impossible que leur arrivée au pouvoir soit à l’origine d’une vague de viols sans précédent.

C’est pourtant exactement ce qui s’est passé.

C’est en 2014, soit trois ans après l’affaire Weinstein, que la hausse du nombre de plaintes atteint sa progression annuelle la plus fulgurante : 22%. Cette affaire, s’étant déroulée dans un autre pays et dans un autre continent, dans un milieu tout à fait particulier (les producteurs d’Hollywood) n’a donc absolument rien à voir avec ce qui se passe en France.

La vraie raison de l’explosion des viols, qu’aucune féministe ne vous donnera jamais, est l’effondrement des condamnations pour viol, passant de 1652 en 2007 à 1003 en 2017, soit une baisse de 40%.

Evolution qui accompagna une féminisation de la justice : aujourd’hui, plus de 65% des magistrats sont des magistrates.

Car le matriarcat, qu’on excuse la lapalissade, est féminin. Il pardonne. Il comprend. Il adoucit. Il compatit. Il libère.

Laurent Muchielli a étudié le profil des délinquants juvéniles de Marseille: au moins 75% d’entre eux sont élevés par leur mère seule, sans leur père biologique.

Ainsi, après avoir subi le laxisme de leur mère, le laxisme de leurs professeures, ces délinquants se retrouvent livrés au laxisme des juges, dans cet univers féminin qui est la seule chose qu’ils connaissent. Sans que jamais un homme ne se soit dressé devant eux pour les traiter comme ils le méritent, c’est-à-dire avec toute la brutalité nécessaire.   

Ce qui arrive quand on abandonne aux femmes la conduite de la société, nous l’avons sous les yeux dans les sociétés européennes : non pas une nouvelle ère de paix, d’harmonie et de plénitude, mais, au contraire, plus de violence, plus d’injustice, plus de désordre, jusqu’à aboutir à un chaos qui ne laissera plus rien debout.

André Waroch.