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mercredi, 07 février 2007

R. Steuckers: entretien avec Junge Freiheit

Entretien de Robert Steuckers à l'hebdomadaire berlinois "Junge Freiheit" (1997)

Propos recueillis par Hanno Borchert

1. Vous passez pour l'un des principaux “penseurs” de la “nouvelle droite” européenne. Quelle est votre définition de cette école de pensée? En quoi est-elle neuve? En quoi est-elle de “droite”?

En fait, il est difficile de répondre à votre question, tant elle interpelle de paramètres d'ordre idéologique. Il existe dans les ma­nuels et les encyclopédies beaucoup de définitions de la “droite”. A mes yeux, on ne peut parler de “nouveauté” dans ce camp politique que si l'on pense simultanément, d'une part, une forme de “démocratie de base”, si l'on se réfère à la notion de “subsidiarité” telle qu'elle a été définie par Althusius, Otto von Gierke, Riehl, etc., si l'on revendique la liberté populaire et la notion de Kulturstaat, et, d'autre part, si l'on s'efforce de penser un “grand espace” supra-national, dans lequel justement on accorde cette liberté populaire, en interdisant explicitement dans cet espace toute intervention de superpuissances impéria­listes étrangères à ce même espace. La notion de Großraum, telle que nous l'a définie et léguée Carl Schmitt ne peut plus du tout s'interpréter aujourd'hui dans un sens “impérialiste”, mais seulement dans un sens “anti-impérialiste”, où l'on met l'accent sur l'ancrage tellurique des hommes par opposition à cette négation de la sacralité des lieux qui est la caractéristique de toute domination exercée par des puissances thalassocratiques. Une lecture du Glossarium de Schmitt permet pleinement une telle interprétation du Großraum.

2. Existe-t-il une telle “nouvelle droite” en Allemagne ou ailleurs dans le monde?

Le premier des péchés capitaux de la droite (de toute droite), c'est de faire ce que certains politologues et philosophes améri­cains appellent du “fusionisme”. Panayotis Kondylis, dans son ouvrage de référence sur le “Konservativismus”, écrivait jus­tement qu'il n'existait plus de Konservativismus, depuis que la noblesse rurale (la Junkertum)  avait disparu et n'était forcé­ment plus la classe porteuse du système politique. Le conservatisme actuel n'était plus qu'une forme de vieux-libéralisme, concluait Kondylis. En effet, les partis et associations étiquettés “conservateurs” se contentent désormais de fabriquer des as­semblages plus ou moins complexes et hybrides d'éléments issus des idéologies conservatrices et libérales. De tels assem­blages sont bien entendu instables, sont souvent impossibles à articuler politiquement. Toute nouvelle idéologie de combat non-conformiste, qui s'opposerait efficacement aux pétrifications de notre époque peut aisément se passer des étiquettes de “droite” ou de “conservatrice”, mais, au contraire, doit clairement annoncer au public qu'elle s'engage inconditionnellement à défendre la “societas civilis”, c'est-à-dire à défendre des libertés ancrées dans un humus précis, présentes chez des citoyens concrets, imbriqués spatio-temporellement dans des paysages tout aussi concrets. C'est la raison pour laquelle, il est néces­saire de se préoccuper à nouveau d'une pensée “symbiotique” comme celle d'Althusius et d'Otto von Gierke. Les concepts-clefs de notre avenir sont les suivants: symbiotique, cybernétique, synergie, communauté, communautarisme, Körperschaft, biorégionalisme, ancrage dans les lieux, etc. Ce n'est que par l'avènement d'un tel corpus doctrinal que l'on verra émerger une nouvelle idéologie contestatrice vraiment efficace, non seulement en Allemagne mais dans toute l'Europe!

3. Vous êtes l'un des fondateurs de l'association “Synergies Européennes”, qui cherche à promouvoir une telle idéologie symbiotique. Pourquoi avoir choisi ce nom, après, dit-on, une rupture avec un cénacle plus ancien de la “nouvelle droite”, en l'occurrence le GRECE? Quelles différences doctrinales y a-t-il désormais entre le GRECE et vous?

“Synergies européennes” a justement été créée pour revitaliser les concepts-clefs que je viens d'énumérer et pour en faire des instruments de combats contre les dysfonctionnements de notre fin de siècle. “Synergon”  —qui est le nom de “Synergies européennes” dans les pays de langues non romanes—  signifie en grec ancien, “ergon” (= travailler, agir) et “syn” (= en­semble, de concert); nous voulons donc agir de concert, être efficaces avec d'autres, tout en respectant l'ancrage particulier de nos compagnons de route dans les réalités de leur lieu et de leur communauté. L'idée de “synergie”, c'est d'atteindre en­semble un but commun en empruntant des voies différentes. Il me semble oiseux d'énumérer les différences qui pourraient nous opposer aujourd'hui au GRECE, tout simplement parce que les militants du GRECE et les nôtres explorent les uns comme les autres tous les domaines des sciences humaines, donc, forcément, nous explorons les mêmes terrains. Il me semble plus pertinent de dire que nous entendons mettre davantage l'accent sur les problèmes d'ordre juridique et constitu­tionnel, au lieu de nous contenter des seules dimensions culturelles et esthétiques. Bien entendu, nous ne négligerons pas pour autant ces dimensions.

4. Songez-vous à une “troisième voie” qui résoudrait la dialectique entre particularité ethnique et universalité?

Le concept de “troisième voie” était plus approprié au temps de la césure Est-Ouest. Aujourd'hui, je parlerais plutôt d'une al­ternative plurielle, bigarrée et disparate au globalisme ambiant. En disant cela, je souligne la nécessité de fédérer cette plura­lité de phénomènes humains pour les opposer à la mise-au-pas globaliste. Le concept-clef dans cette lutte est celui de la “contextualisation”. C'est une notion qui a été forgée dans un club de sociologues français, le MAUSS (= “Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales”). Les théoriciens du MAUSS, regroupés autour de Serge Latouche, utilisent ce concept dans l'intention de ré-ancrer la pensée économique, c'est-à-dire de la ramener et de la réenraciner dans des contextes liés à un espace et à un temps particuliers. Toute “troisième voie” qui serait pur discours et non ré-ancrage réel, ne serait que pure vanité ou pure sottise. Quant à la dialectique entre “populité/folcité” et “universalité”, il nous suffit de renouer avec la philoso­phie de Herder et de dire, à titre de principe premier: «C'est un fait universel, universellement constatable, que le monde est multiple et bigarré par nature. Tout universalisme qui imposerait au monde et aux hommes la monotonie et la mise-au-pas disciplinaire ne serait qu'une vilaine caricature de l'universel. Tout universalisme monotone, monochrome, équarisseur et araseur releverait de la pure “faisabilité”. Or les faits naturels du monde ne relèvent en aucune façon de la “faisabilité”.

5. Depuis 1989 et l'effervescence en Europe centrale et orientale, il semble que l'ethnos et le demos sont revenus à l'avant-plan...

Plutôt que de parler d'ethnos et de demos, je préfère parler de Landmannschaften concrètes, de pays réels et charnels, de bio­régions ou d'entités culturelles nées de l'histoire. Ces entités recèle en elles la réponse à la mise au pas générale que nous impose l'UE. Le Traité de Maastricht ne nous promet qu'une subsidiarité fort vague, sans définir le concept avec précision. Le Conseil des Régions n'a jamais reçu l'importance qu'il méritait de recevoir. Nous, les non-conformistes, devons dès lors pro­poser à l'UE une solution de type fédéral, comme le fait de son côté la Lega Nord de Lombardie. Le principal théoricien de ce mouvement politique très intéressant à plus d'un titre est le Professeur Gianfranco Miglio. Il plaide pour la souveraineté popu­laire contre toutes les instances abstraites. Les instances abstraites sont justement celles qui sont devenues au fil du temps “dé-contextualisées”, détachées de leur lieu, étrangères aux hommes réels, trop chères pour ce qu'elles leur apportent et dé­voreuses d'énormes budgets. L'impératif de l'heure, c'est justement de résister à toutes les instances décontextualisées. Telle est à mon avis la grande leçon de 1989.

6. On ne doit pas s'étonner aujourd'hui des retombées de cette idéologie des Lumières, qui implique une sorte de refus de la vie... N'est-elle pas responsable de la dépolitisation croissante des masses et que pensez-vous de sa schématisation actuelle, la “political correctness”?

Le paradoxe de l'idéologie des Lumières, c'est qu'elle prêche certes la tolérance et le pluralisme, mais qu'en même temps elle réduit la modernité à une seule de ses dimensions, à un seul de ses projets, comme nous l'a enseigné Peter Koslowski (cf. NdSE n°20, 1996). A ses débuts, la modernité n'était nullement unitaire, plusieurs projets l'ont compénétrée, mais ce que l'on nous vend aujourd'hui sous le label “modernité” ou “idéologie des Lumières” est une sorte de produit fini et épuré qui a éliminé en son propre sein toutes ses potentialités. C'est la raison pour laquelle l'idéologie des Lumières a dégénéré en cette platte, ridicule et superficielle “political correctness”, qui rend parfaitement caduque la célèbre maxime de Kant, laquelle nous disait que les Lumières étaient l'instrument de la libération de l'homme et par l'homme de cette minorité dans laquelle il s'était plongé pendant des siècles et dont il cherchait enfin à se débarrasser. En effet, si nous méditons cette maxime de Kant, clef de voûte officielle de la vulgate des Lumières actuellement dominante, nous en venons tout naturellement à nous demander à quoi pourrait bien servir une “majorité” qui ne permettrait pas aux innombrables potentialités cachées de l'intériorité humaine de s'exprimer? Voilà pourquoi nous en arrivons, avec certains philosophes vitalistes comme Ludwig Klages, à dire que la vulgate des Lumières est un discours qui paralyse les forces vitales, de l'“esprit” occupé par cette idéologie devient ennemi de la “vie”.

7. Ennemie de la vie, cette vulgate est donc aussi responsable des pollutions de l'environnement...

Les idées d'un progrès infini et incessant, d'une accumulation constante de marchandises et de devises sont justement des abstractions qui troublent et détruisent les continuités et les rythmes naturels et culturels. En effet, les rythmes naturels sont trop lents pour l'abstraction moderne. C'est dans cette différence de rythme, entre une nature qui connaît des obstacles et une idéologie qui les abolit par principe, qu'il faut voir les origines de la catastrophe écologique (à ce propos, lire: Dieter Claessens, Das Konkrete und das Abstrakte, Suhrkamp, Frankfurt/M., stw 1108). L'établissement de goite et l'établissement de drauche  sont représentés par des associations, organisations et partis “fusionnistes”, qui sélectionnent en permanence et arbitrairement des éléments ou des idéologèmes technomorphes de drauche  ou biomorphes de goite,  afin de glâner le plus de voix possibles lors d'élections. Tout fusionnisme est pure propagande électorale, n'exprime pas une volonté politique con­crète qui voudrait soigner les maux réels du monde, notamment les blessures écologiques. Le fusionnisme n'est que volonté arbitraire de dominer de généraliser partout dans le monde des abstractions toutes faites.

8. L'ouverture tous azimuts des frontières, l'ouverte à tous vents des marchés ne constituent-ils pas un danger pour la démocratie?

La démocratie est née dans des espaces fermés et circonscrits. Elle existe encore et toujours sur un mode optimal dans des espaces fermés et circonscrits. Bien sûr, nous souhaitons que la démocratie règne partout, soit pratiquée dans tous les coins de la Terre, mais une chose est sûre, la démocratie implique le consensus. Or le consensus n'est possible que sur ce qui nous est proche. Le recours à nos proximités n'exclut pas l'ouverture au monde, mais la nouveauté doit être réceptionnée avec lenteur, elle doit être graduellement incorporée dans notre horizon, de façon constructive. Lorsque l'ouverture provoque la destruction brutale de systèmes de production, elle détruit simultanément le consensus et la démocratie propre à ce lieu, une démocratie qui a crû lentement, organiquement au fil des siècles ou des décennies. En Lorraine et en Wallonie, on peut obser­ver les conséquences catastrophiques de la destruction de toute une culture ouvrière et industrielle. Les sidérurgies, les mines de charbon, les usines métallurgiques ont toutes été fermées beaucoup trop vite et rien ne les a remplacées. Des réseaux ma­fieux s'insinuent dans la société, la criminalité se développe de manière galopante, l'esprit de communauté fond comme neige au soleil. La démocratie crève.

9. Quels filons philosophiques faut-il réactiver pour sortir de l'impasse?

Question difficile car elle interpelle de fait toute l'histoire intellectuelle de l'Europe! A mes yeux, la raison principale de notre malaise de civilisation vient de ce que Max Weber a défini comme “désenchantement”. A l'aurore de la pensée européenne, à la fin de l'empire romain et au début du moyen-âge, les néo-platoniciens croyaient en un Dieu unique, certes, mais producteur incessant d'innovations précieuses, adorables; d'un point de vue non théologique et plutôt panthéiste, on pourrait transposer l'image de ce Dieu fécond, abondamment producteur, au monde ou, plus exactement, à la Terre, elle aussi productrice d'une multiplicité incessante de formes de vie. Dans une telle optique, la réalité est toujours plurielle, bigarrée, tout à la fois réelle, objective et potentielle. Les avatars, très divers, du néo-platonisme distinguent bien l'objectif du potentiel. Les faits objectifs sont des faits “déjà devenus”, “établis”. Le processus de désenchantement, mis en évidence par Weber, est un processus qui ne tient compte et n'accorde de validité qu'aux faits objectifs. Or les faits objectifs sont souvent des faits qui ont épuisé leurs potentialités et leur capacité d'innovation. En ne tenant compte que de ces seuls faits objectifs et en ignorant les potentialités parce que celles-ci sont difficilement définissables et appréhendables, la pensée désenchantée induit ipso facto une mise au pas, une sorte d'encartage figé du réel, induit un nivellement ou un égalitarisme empêchant les potentialités et les innovations de se déployer sans entraves. Ainsi, avec la “political correctness”, phase terminale de la pensée désenchantée, aucun nou­veau projet politique ne peut plus être testé. Toute alternative différencialiste devrait se référer au filon philosophique néo-pla­tonicien. Telle est la leçon que nous donne le philosophe iranien Seyyed Hossein Nasr, successeur de Mircea Eliade à l'Intitut d'Etudes des Religions de Chicago (cf.: Man and Nature et Die Erkenntnis und das Heilige, in: Vouloir, n°89/92, 1992).

10. On parle de plus en plus du droit de l'homme à avoir une patrie (charnelle). Qu'en pensez-vous...

Le droit à avoir une patrie (charnelle) est un droit fondamental de la personne humaine. C'est le droit à se déployer dans un lieu présent, à long terme, c'est le droit à fonder une famille dans un lieu où les enfants peuvent s'ancrer dans la douceur et l'équilibre, c'est le droit surtout à exercer durablement une profession précise. En effet, c'est une aberration théorique de vou­loir à tout prix voir en tout homme une sorte de globe-trotter hyper-mobile.

11. Quelle valeur accordez-vous à la région dans l'Europe d'aujourd'hui? Quelle est la position de “Synergies Européennes”en matière de “régionalisme”, de revalorisation des ”pays”?

L'Écossais George Donald Alastair MacDougall a réclamé en 1977, dans un rapport rédigé à l'attention de la Commission européenne, la création de deux chambres, avec participation des régions au niveau du Parlement européen. Son objectif n'a ja­mais été réalisé. Mais cet objectif est le nôtre. MacDougall voulait que les unités administratives puissent concorder autant que possible avec les frontières historico-culturelles des régions. Les principes axiologiques de son projet étaient les suivants: pluralisme, personalisme, solidarité, subsidiarité. L'Europe, à ses yeux, devait devenir une “communauté de communautés”, ce qui aurait automatiquement fait émerger une “sphère publique” toute de différenciations. Aujourd'hui, c'est sans doute l'Espagne qui est le pays où l'Etat est, en théorie et sur le plan constitutionnel, un Etat “asymétrique” (c'est-à-dire avec des entités différentes en taille et en poids économiques, des entités non comparables), formant une fédération de communautés autonomes à la constitution chaque fois différente. Enfin, il conviendrait d'avoir partout en Europe un système représentatif pu­rement proportionnel, afin de laisser s'exprimer toutes les innovations, de les faire participer à la vie publique, de les laisser croître si elles injectent réellement de la pertinence dans la sphère politique. Les systèmes majoritaires, tels qu'on les trouve aujourd'hui en France ou en Grande-Bretagne sont à proscrire, à abolir définitivement et à juger comme inacceptables, con­traires au droit et non démocratiques. Toutes les tendances au nivellement qui s'observent dans nos sociétés (toujours gou­vernées par les mêmes majorités ou les mêmes alternances) peuvent être combattues par un recours permanent à l'idée d'une “sphère publique différenciée” (cf.: M. Schulz, Regionalismus und die Gestaltung Europas).

12. L'ex-ministre des affaires étrangères français, Claude Cheysson, a dit un jour que tout débat sur le régionalisme ou l'autonomie des pays était une “discussion erronée”. Qu'en pensez-vous?

Le refus de tout débat sur ces thématiques, considérer qu'un tel débat serait une “discussion erronée”, sont le propre d'esprits qui veulent faire l'Europe, sans au préalable avoir pensé cette Europe en termes de fédéralité, et en imaginant que sont éter­nels des systèmes obsolètes et caducs comme la monarchie britannique (qui fait des Britanniques des “sujets” et non pas des “citoyens”!) ou comme l'hypercentralisme français (où les préfets des départements ne sont pas élus, mais imposés au peuple par des cénacles actifs dans une capitale lointaine!). En France comme en Grande-Bretagne, bonjour la démocratie! La solution pour l'Europe serait de se donner une constitution à l'espagnole, mêlée de vieilles vertus helvétiques (la confédération comme Eidgenossenschaft, c'est-à-dire, étymologiquement, comme “compagnonnage du serment”). Dans ce cas, nos pays, l'Allemagne comme la Belgique (à condition qu'elle se débarrasse radicalement de sa corruption!) n'auraient besoin que de légères adaptations. Les Européens de demain seront des citoyens libres, des Eidgenossen  à l'échelle d'un continent: ils n'auront plus besoin de pratiques à la Cheysson, d'élus qui ne représentent que 18% de la population, sans alternances sé­rieuse possible, ou de préfets-satrapes qui font la pluie et le beau temps, sans tenir compte des besoins réels de leurs admi­nistrés!

13. James Goldsmith a dénoncé la manie occidentale de maintenir partout dans le monde des monocultures, au dé­triment d'une production variée, répondant à tous les besoins d'une population. Que pensez-vous de ce type d'argumentation?

James Goldsmith, et plus encore son frère Edward, ont efectivement écrit ces dernières années des ouvrages audacieux et pionniers! L'impérialisme au pire sens du terme et la pratique des monoculture vont toujours de paire. Les peuples de la Terre ont besoin d'autant d'autonomie et d'autarcie alimentaire que possible. Les monocultures et les monopoles en denrées alimen­taires sont des armes politiques. Le ministre américain Eagleburger ne s'était pas trompé en disant, un jour: «Food is the best weapon in our arsenal». Si l'Afrique ne compte plus que des économies agricoles affaiblies, si elle dépend trop des surplus américains, elle perd sa liberté et devient le jouet de ses fournisseurs. L'indépendance et la liberté des peuples ne sont pos­sibles que par l'autarcie alimentaire. Il faut donc viser l'élimination des monocultures et faire émerger dans le tiers-monde des agricultures variées et vivrières.

14. L'anti-occidentalisme fait des progrès dans les consciences, dans la mesure où il est un rejet de l'American Way of Life, du libéralisme économique et de la pensée mécaniciste. Comment s'articule l'anti-occidentalisme de “Synergies européennes”?

Guillaume Faye, qui fut jadis, avant son éviction hors des cercles de la “nouvelle droite”, le plus percutant des porte-paroles de ce mouvement, aimait à dire et à répéter que l'Europe n'était nullement synonyme d'“Occident”. Si l'Europe partait en quête de ses autres potentialités, de ses potentialités refoulées, tapies, latentes, dans les recoins de son âme, elle ressusciterait dans la plénitude de sa gloire, et deviendrait ipso facto le continent pionnier en matière d'anti-occidentalisme, porteur d'espoir pour tous les autres! Je viens de vous parler de néo-platonisme, mais j'aurais tout aussi bien pu vous parler de filons comme le romantisme organique (mis en exergue par Georges Gusdorf), du tellurisme de Carus et, pourquoi pas, de cette notion d'“eurotaoïsme” lancée naguère par Sloterdijk, etc. Tous ces filons sont au fond exclus du débat public en Occident, même si d'aimables professeurs isolés peuvent les aborder dans leur coin. Cet ostracisme permanent interdit toute rénovation du dis­cours, notamment au niveau de l'écologie et dans la recherche d'une démocratie réelle, se plaçant résolument au-delà des partis. L'idéologie tardive des “Basses-Lumières”, aujourd'hui dominante, ne nous laisse plus qu'une seule possibilité: sa ré­pétition éternelle... Oser simplement autre chose, serait déjà une fameuse manifestation d'anti-occidentalisme...

15. Seriez-vous d'accord avec moi si je vous disais que l'aliénation vient tout droit du pouvoir de l'argent?

Je pense que je vous ai déjà répondu: la goite et la drauche  sont dépassées, ce dont nous avons besoin, c'est d'un bloc des humanistes organiques contre la domination de l'argent, contre la ploutocratie! Notre devoir est de défendre sans cesse et sans compromis les multiples “societates civiles” qui irriguent notre monde qui est un pluriversum politique. La défense des societates civiles  ne peut conduire à l'aliénation, car l'aliénation implique que l'on poursuit sciemment ou à son insu des buts irréels et idéologisés. Elle ne peut conduire non plus à cette césure ente l'homme et sa Cité, que vous déplorez, car la societas civilis est toujours tout à la fois une et plurielle.

16. En Russie, Alexandre Lebed propose une refonte de la société russe, en renvoyant dos à dos les passéistes communistes et les mafieux néo-libéraux. Lebed a-t-il un avenir en Russie, à votre avis?

Depuis plusieurs années, nous observons la situation en Russie. Pour autant que nous soyions bien informés, Lebed tente de penser “transidéologiquement”; il veut une Russie forte et libre, s'appuyant sur des “corps intermédiaires” ressuscités. Une telle Russie reposerait plutôt sur les principes d'économie sociale de marché autocentrée (plutôt qu'autarcique), principes que nous a légué Friedrich List au XIXième siècle et que François Perroux a actualisé ultérieurement. N'oublions pas que la Russie a été gouvernée dans la première décennie de ce siècle par deux disciples de List: Witte et Stolypine. Nous espérons tout simplement que ces deux grands hommes d'Etat russes resteront les modèles de Lebed...

(propos recueillis par Hanno Borchert, 1997).

 

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