lundi, 16 mars 2026
Les ambitions géopolitiques de la Turquie s’étendent loin dans les Balkans

Les ambitions géopolitiques de la Turquie s’étendent loin dans les Balkans
Peter W. Logghe
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°208, Mars 2026.
Dans une contribution à la fois historique et politique, Tancrède Josseran revient dans la revue française Conflits sur les ambitions persistantes de la Turquie dans la péninsule balkanique. La défaite turque lors des guerres balkaniques (1912-1913) fut perçue par beaucoup — y compris en Turquie — comme une véritable césure: si les Ottomans réussirent à conserver un petit bout de la Thrace, les défaites militaires mirent fin, à ce moment-là, au statut de l’Empire ottoman en tant que puissance européenne (du moins en partie). Il se réduisit à une construction purement turque.
Tancrède Josseran souligne que ce n’est pas la seule rupture. 2002 pourrait bien être un autre tournant dans l’histoire turque: Recep Tayyip Erdogan prend le pouvoir avec son AKP (parti pour la justice et le développement). Erdogan souhaite redonner à la Turquie le statut de grande puissance régionale et la péninsule balkanique joue un rôle clé dans ce projet, comme le montrent également les ouvrages d’Ahmet Davutoglu (ancien Premier ministre et principal architecte de la nouvelle politique étrangère turque).
Brève histoire de l’occupation turque d’une partie de l’Europe de l’Est
À partir de 1380, commence la soumission turque des Balkans, sous le sultan Orhan. Les territoires conquis dans les Balkans sont alors désignés par les Turcs eux-mêmes sous le nom de Roumélie, et ils entrent dans l’histoire comme la plus ancienne conquête turque. On oublie souvent que les provinces arabes ne furent conquises par les Ottomans qu’à partir du 16ème siècle. Les Ottomans ont conquis la Thrace dans les Balkans, ainsi que la Macédoine, la Thessalie, la Bulgarie, l’Albanie, la Valachie et une partie de la Serbie. D’ailleurs, c’est Andrinople en Thrace qui fut désignée par les Ottomans comme première capitale (avant Constantinople), rappelle Josseran.
Sous le sultan Bayezid (1389-1402), débute l’incorporation massive d’enfants européens et chrétiens dans l’appareil d’État turc – il s’agit clairement d’enlèvements. Tous les cinq ans, des garçons européens âgés de 8 à 18 ans sont islamisés de force. Certains sont intégrés à la bureaucratie, d’autres sont formés pour devenir janissaires, les troupes d’élite de l’armée ottomane.
Finalement, la Hongrie est également attaquée: en 1396, l’armée du roi hongrois Sigismond est vaincue. A Nicopolis, en 1444, c’est au tour du Hongrois Hunyadi de subir une amère défaite. En 1521, les troupes de Soliman le Magnifique prennent Belgrade, puis Buda en 1526, pour être ensuite arrêtées devant les portes de Vienne en 1529. L’Empire ottoman se heurte alors aux limites de la logistique, aux distances et à la résistance acharnée des Européens. Le déclin est amorcé.
Ahmet Davutoglu et l’échec de l’occupation ottomane des Balkans
Davutoglu, qui fut ministre des Affaires étrangères, Premier ministre et président du parti AKP turc, a travaillé entre 1996 et 1999 à l’université de Marmara. En 1999, il est nommé professeur et dirige le département des relations internationales de l’université Beykent à Istanbul. Il a toujours manifesté un grand intérêt pour la « période balkanique turque », qui s’étend sur six siècles. Il s’est notamment penché sur les raisons de l’échec de l’Empire ottoman dans les Balkans et sur son repli.
Il reproche, par exemple, à l’administration ottomane de s’être pliée à la terminologie de l’adversaire — l’Europe, donc. Selon le politologue Davutoglu, la Turquie a perdu la «guerre sémantique» avant même la guerre militaire: ainsi, l’Empire ottoman a adopté les dénominations «Balkans», «péninsule grecque», ou «Europe du Sud-Est», et a abandonné le terme turc de Roumélie (à comparer avec les usages de «Moyen-Orient» ou «Proche-Orient», qui témoignent aussi de l’eurocentrisme).
Un second reproche de Davutoglu porte sur la passivité de l’Empire ottoman, qui, après le traité de Karlowitz (1699), s’est laissé entraîner à céder morceau par morceau son propre territoire, alors qu’il aurait dû résister, selon ce haut responsable turc.
Et même si Davutoglu admet que la conquête de l’Europe entière ne peut et ne pourra jamais être l’objectif d’une politique néo-ottomane, il garde son regard fixé sur les Balkans. Ainsi, Davutoglu avait déjà pris contact très tôt avec la Bosnie (entre 1993 et 1996, alors qu’il enseignait en Malaisie), et sur la demande du président bosniaque Alija Izetbegovic, il devint consul honoraire de Bosnie. Il considère la possibilité d’une influence turque renouvelée dans la péninsule balkanique exclusivement en termes de puissance. Pour ce responsable turc, cette puissance se mesure à la capacité d’influencer l’opinion publique dans les différents États de la péninsule. Il croit fortement au développement d’un soft power néo-ottoman dans les Balkans, écrit Tancrède Josseran. Il n’est donc pas surprenant que, à l’instar des Instituts Confucius dans le monde, on voie apparaître dans les Balkans des centres Yunus Emre (1): il y en a deux en Albanie, trois en Bosnie, un en Serbie, trois au Kosovo et trois en Macédoine. Cela s’inscrit parfaitement dans la logique des « grands espaces » décrits par le juriste allemand Carl Schmitt et dans les rêves néo-ottomans de Davutoglu.
Peter W. Logghe
Source : Conflits n° 62, mars-avril 2026. (Adresse : 32 Rue du Faubourg, F-75010 Paris)
Note:
(1) Du nom de Yunus Emre, poète populaire, poète soufi et mystique ayant vécu de 1240 à 1321. Il fut l’un des premiers à écrire en turc, la langue populaire d’Anatolie. À cette époque, on écrivait exclusivement en persan ou en arabe.
19:59 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tancrède josseran, turquie, ottomanisme, empire ottoman, balkans, roumélie, europe, affaires européennes, ahmet davutoglu |
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