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jeudi, 27 août 2026

Vous avez dit "Crise des valeurs"? 

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Vous avez dit "Crise des valeurs"? 

Par Juan Manuel de Prada

Sources: https://noticiasholisticas.com.ar/crisis-de-valores-por-j...

Chaque fois que nous analysons les calamités qui nous rongent, nous avons tendance à les rapporter à une « crise des valeurs ». Cette expression, qui est devenue une sorte de placebo inoffensif, continue pourtant d’être présentée comme une panacée universelle. Mais la réalité est que les «valeurs» sont des produits culturels, dont la hiérarchie est établie par chaque époque en fonction de ses préférences et de ses intérêts, et dont la validité décline à mesure que ces préférences et intérêts évoluent. Face à ces «valeurs» éphémères et changeantes s’élèvent les vertus immuables, que les Anciens invoquaient dans des circonstances similaires à celles que nous subissons aujourd’hui; mais pour pouvoir invoquer de telles vertus, il faut reconnaître une loi morale dont elles émanent, ce à quoi notre époque ne semble guère disposée.

Aujourd’hui, on parle sans fin, dans une logomachie assourdissante, de valeurs sociales, de valeurs politiques, de valeurs éducatives, etc.; mais parler de «valeurs», c’est comme porter un toast au soleil. En vérité, les soi-disant «valeurs» (terme à la connotation boursière évidente) sont des perceptions subjectives de la réalité, des créations culturelles qui, selon l’époque, sont jugées opportunes ou bénéfiques; et, comme toutes les créations culturelles, elles sont nécessairement changeantes, surtout dans des sociétés aussi «diverses» et «plurielles» que les nôtres, où «coexistent» (en se détestant en sourdine) des personnes aux valeurs radicalement opposées et incompatibles.

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Parler de valeurs dans une société «plurielle», c’est comme parler de goûts personnels: chacun élabore les siens; et chercher à s’entendre au milieu d’une fourmilière de valeurs personnelles inconciliables est aussi illusoire et grotesque que de le faire parmi les ruines de la tour de Babel. Dans nos sociétés, plus qu’une «crise des valeurs», on observe une «pléthore de valeurs», un «supermarché des valeurs» — parfois façonnées par les idéologies en concurrence, parfois par la pure convenance personnelle — qui rendent impossible tout effort collectif.

Mais il est logique que, faute de pouvoir mesurer le bien selon une loi morale immuable, nous finissions par le réduire à ce qui nous est utile ou avantageux, à ce qui confirme ou exalte nos «choix» de vie, à ce que postule notre idéologie. Cette «pléthore de valeurs» est la conséquence naturelle de «l’autonomie personnelle», dogme inattaquable des démocraties modernes.

Chaque individu juge la nature de ses actes sans accepter — ni même envisager — l’existence d’une source suprême d’autorité morale. Et en l’absence de cette source suprême qui détermine où se trouve l’erreur, nous commençons à nous pardonner nos propres erreurs, jusqu’à finir par les aimer; et, une fois que nous les aimons, nous souhaitons qu’elles soient publiquement reconnues comme des réussites (ce que nous obtiendrons si une majorité les adopte). La loi morale n’oblige plus la volonté de la personne — comme le croyait le naïf Kant —, mais c’est la volonté de la personne qui établit à son gré la loi morale, qui n’est alors plus une loi ni une morale, mais un répertoire de valeurs ad hoc.

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Cette «pléthore de valeurs» qui ne reconnaît aucune loi morale ne peut, au mieux, qu’aspirer à imposer une «discipline éthique» qui bride nos appétits et intérêts, érigés en critère de légitimation de nos conduites. Mais cette «discipline éthique» finit tôt ou tard par se relâcher, puisqu’elle se contente de juger les actes à leurs conséquences — critère du pragmatisme —, sans oser reconnaître une norme suprême qui jugerait la nature même des actes.

Ainsi, par exemple, la «discipline éthique» en vigueur dans notre époque postule que nous sommes libres d’agir selon nos désirs; et que cette liberté ne sera blâmable que si elle entraîne des conséquences nuisibles pour autrui. Mais on refuse d’évaluer la nature de nos actes, indépendamment des conséquences qu’ils entraînent; car pour cela, il faudrait restreindre notre liberté, il faudrait la soumettre à une barrière morale préalable. Et cela exigerait de reconnaître une loi morale universelle qui ne puisse être modifiée selon nos préférences ou intérêts; et dont la sanction ne dépende pas — ou seulement pour en apprécier la gravité — des conséquences nuisibles qu’elle peut avoir pour autrui.

Tant que cette loi suprême ne sera pas rétablie, toute tentative de régénération sociale sera vaine; car les «disciplines éthiques» finissent toujours par se relâcher, en s’adaptant aux circonstances, pour continuer à satisfaire des préférences et des intérêts personnels, jusqu’à pourrir totalement. Nous appelons généralement cela une «crise des valeurs», mais il s’agit en réalité du débouché naturel de la «pléthore de valeurs».

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Strategic Latency Unleashed: le manuel qui normalise l'influence psychologique en démocratie

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Strategic Latency Unleashed: le manuel qui normalise l'influence psychologique en démocratie

Source: https://periodistasporlaverdad.com/strategic-latency-unle...

4-davis-2.jpgPendant des années, la manipulation de l’information était perçue comme une anomalie. Aujourd’hui, elle fait l’objet d’études systématiques.

Aujourd’hui, dans les universités, lors de formations pour fonctionnaires et dans des documents d’analyse politique, on étudie en détail comment influencer ce que les gens pensent. Un niveau d’attention qui, jusqu’il y a peu, n’existait que dans des manuels militaires ou de renseignement. Les textes les plus récents sur la communication stratégique expliquent, dans un ton technique mais avec des objectifs très clairs, comment orienter l’opinion publique sans que cela soit facilement détectable.

L’une des idées clés est simple et puissante: il n’est pas nécessaire de convaincre directement qui que ce soit de quoi que ce soit. Ce qui importe, c’est de décider depuis quel point de vue on va aborder un sujet. Si ce cadre est bien défini, les conclusions viennent généralement d’elles-mêmes.

Cette technique, connue sous le nom de framing (cadrage), fonctionne ainsi: d’abord, on décide de quoi il sera question et de quoi il ne le sera pas; ensuite, quelles sont les mots acceptables et quels sont ceux qui paraissent gênants; enfin, quelles opinions sont présentées comme raisonnables et lesquelles sont étiquetées comme exagérées ou inacceptables.

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Lorsque le cadre est fixé, le débat n’est plus libre. Il s’opère dans des limites invisibles. Les personnes pensent discuter, mais elles le font à l’intérieur d’un périmètre préalablement conçu.

Le document souligne à plusieurs reprises que la majorité des décisions humaines ne sont pas prises de façon rationnelle, mais émotionnelle. À partir de cette prémisse, il est proposé de privilégier les messages qui activent:

- la peur

- le sentiment de menace

- l’identité groupale

- l’urgence morale

La logique proposée est directe et assumée: les données complexes fatiguent, génèrent du rejet ou sont simplement ignorées; les émotions, au contraire, mobilisent. De ce point de vue, ce qui compte n’est plus tant que quelque chose soit vrai, mais que cela fonctionne, que cela provoque une réaction immédiate.

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Il n’est pas nécessaire de recourir au mensonge ouvert. Il suffit de décider quelle information est mise en avant et laquelle est laissée de côté. Ce qui est mis en exergue oriente la lecture des faits; ce qui est omis, également.

Dans cette même logique apparaît une autre stratégie centrale: simplifier au maximum. Les conflits sociaux, politiques ou internationaux sont réduits à des récits faciles à digérer, avec des rôles bien définis: les bons et les mauvais, les défenseurs et les menaces, l’ordre contre le chaos.

L’objectif est pratique: faire en sorte que le public s’aligne émotionnellement sans trop de doutes. Plus le récit est simple, moins il y a de place pour la nuance, l’ambiguïté ou la réflexion critique.

Le problème, préviennent certains analystes, est que cette dynamique finit par transformer la réalité en un jeu de noir ou blanc. Et celui qui sort du script, qui introduit des doutes ou des questions gênantes, risque d’être perçu non pas comme un dissident légitime, mais comme quelqu’un de suspect ou mal informé.

Le document accorde une attention particulière à la détection de ce qu’il appelle les «narratifs disruptifs». Il ne s’agit pas uniquement d’informations fausses, mais aussi de discours qui :

- érodent la confiance institutionnelle,

- remettent en cause les consensus,

- génèrent de la désaffection sociale.

La stratégie n’est pas toujours la censure. Dans de nombreux cas, il est recommandé de :

- diluer le message,

- déplacer le centre d’attention,

- l’associer à des acteurs impopulaires,

- ou saturer l’espace informationnel avec des contenus alternatifs.

Le résultat est un type de contrôle bien plus subtil. Le débat n’est pas interdit ni réduit de façon directe, mais il est orienté sur des chemins difficilement repérables et presque impossibles à contrôler.

L’utilisation de données permet d’affiner encore davantage ce contrôle. Un même sujet peut être raconté de différentes façons selon le public visé: on ne s’adresse pas de la même manière à des jeunes qu’à des électeurs plus âgés, ni à des publics critiques qu’à des audiences déjà convaincues. Chaque groupe reçoit la version du message qui s’accorde le mieux avec ses émotions et ses croyances préalables.

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Ainsi, il n’existe plus de récit commun. À la place, circulent de multiples versions d’une même réalité, distribuées avec précision pour renforcer les soutiens et réduire la résistance.

Ce qu’il y a de plus controversé dans le document, cependant, n’est pas une technique particulière, mais la façon dont il conçoit la société. Les citoyens n’apparaissent pas comme un ensemble de personnes qui débattent et décident, mais comme un environnement mental à administrer.

Dans ce cadre, le vocabulaire classique de la politique — pluralisme, divergence, représentation — cède du terrain à celui de la sécurité et de l’efficacité. Le désaccord n’est plus compris comme une partie normale de la vie démocratique, mais comme une anomalie qu’il convient de corriger.

Proximité civilisationnelle: une troisième voie entre le sang et la bureaucratie - Sur la modernité, le droit à la continuité et la reproduction des cultures

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Proximité civilisationnelle: une troisième voie entre le sang et la bureaucratie

Sur la modernité, le droit à la continuité et la reproduction des cultures

Source: https://hardensrost.substack.com/p/civilisatorisk-narhet-...

Le débat actuel sur la nation et l’appartenance n’offre généralement que deux positions. Il est conceptuellement pauvre. Ce que l’on propose, c’est, d’une part, une mesure de l’appartenance fondée sur le sang, la couleur de peau et l’origine. C’est une comptabilité biologique qui ne tient ni historiquement ni moralement.

D’autre part, on trouve un encadrement bureaucratique mesuré en termes de citoyenneté. Une appartenance juridique sans profondeur historique.

Ce que nous allons maintenant construire comme troisième alternative n’est pas un argument sur la culture qui fonctionne le mieux. C’est un argument sur qui a le droit de façonner l’avenir d’une tradition. La question concerne la légitimité, et non le résultat.

La France avant la nation

Il y a cent cinquante ans, la plupart des Français s’identifiaient davantage à leur paroisse ou à leur province qu’à la nation. On ne parlait même pas la même langue. Le breton, l’occitan et l’alsacien coexistaient à la même époque. Les loyautés locales s’opposaient à la nation administrée, une tension que Charles Maurras a formulée par les notions de pays réel et pays légal. Il ne s’agit donc pas ici de théorie de gauche: l’origine est, le cas échéant, à droite.

jules-ferry.jpgLa nation s’est formée grâce aux réformes scolaires de Jules Ferry (portrait), au service militaire et au chemin de fer, un projet conscient et parfois brutal qui a repoussé les langues régionales et les coutumes locales. Ce n’était donc pas seulement une reconnaissance de ce qui existait déjà mais aussi une façon d’écraser le tissu local.

Que la nation ait réussi sans dissoudre entièrement ce qui existait sous la diversité régionale et locale suggère qu’il y avait déjà une communauté plus profonde avant l’école et le chemin de fer. Le succès de la nationalisation n’est cependant pas la même chose que sa justesse. Un résultat fonctionnel n’est pas une preuve de légitimité – ni ici, ni en Perse, ni en France.

Proximité civilisationnelle

La communauté plus profonde qui dépassait le local était fondée sur quatre structures: tradition juridique, principe d’autorité, organisation familiale et récit mythique ou religieux partagé. Je choisis ces quatre car ce sont les institutions par lesquelles une civilisation se reproduit dans le temps. Langue, systèmes économiques et formes politiques peuvent changer rapidement.

508mqeslx840.jpgLa tradition juridique, l’autorité, la famille et le récit populaire changent plus lentement et expriment donc souvent la continuité sur une longue période. Elles reposent sur le même ensemble tissé que Montesquieu décrit dans De l’esprit des lois. Les Bretons et les Provençaux partageaient ces quatre structures malgré des langues différentes, et c’est pourquoi une nation a pu émerger sans que rien ne soit véritablement remplacé.

L’étrangeté civilisationnelle repose sur l’opposé. Ce n’est pas une différence de degré à l’intérieur d’une même maison mais plutôt une différence concernant la question de la maison culturelle dans laquelle on se trouve les uns par rapport aux autres. En France, il y avait une réelle ligne de fracture juridique. Le droit coutumier d’influence franque au nord contre le droit écrit d’influence romaine au sud, une différence germano-romaine que le Code civil de Napoléon a fini par aplanir.

La différence était réelle, mais ne suffit pas pour décrire l’étrangeté. Les différences existaient à l’intérieur d’un cadre déjà partagé de culture chrétienne et de philosophie du droit européenne, et non entre des civilisations distinctes au sens où je l’entends ici.

Les Bretons et les Provençaux étaient donc en réalité plus proches qu’on ne pourrait croire à partir de la diversité du droit. La véritable étrangeté civilisationnelle s’exprime par des philosophies de vie et des conceptions sociales fortement concurrentes. À l’image de l’islam et du christianisme comme deux modèles concurrents. Deux systèmes fondés sur des conceptions différentes de ce qui est vrai ou faux en profondeur.

Densité : deux façons de reproduire une culture

La proximité dit ce qui se rencontre. La densité dit ce qui se passe lors de la rencontre. Mais la densité ne concerne ni l’âge ni la quantité d’histoire derrière une culture. Une culture ancienne peut être «mince» si la transmission entre générations a été historiquement rompue. Une culture jeune peut être dense si elle est encore portée par des institutions vivantes. La densité concerne la capacité d’une culture à se reproduire par elle-même.

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Une culture peut se multiplier organiquement par la vie familiale, les communautés locales, les associations et les coutumes quotidiennes, et se transmettre sans direction centrale. Ou bien elle se multiplie administrativement par l’école, la législation et les institutions publiques. L’État peut préserver la langue et les institutions mais ne peut pas, à lui seul, tisser le matériau dense de coutumes et de loyautés qui rend une culture auto-reproductrice.

Une culture à forte reproduction organique entre donc en rencontre avec d’autres cultures comme une partie participante ou même dominante et peut transformer l’étranger selon ses propres catégories. Parfois, cela se produit malgré l’État, plus que grâce à lui. En Iran, Ferdowsi a pu écrire le Shahnameh sans mandat étatique et n’a été reconnu par la cour que plus tard. Mais c’est le peuple qui a institutionnalisé l’œuvre. La reconnaissance de l’État était cependant nécessaire comme mécanisme protecteur dans les phases ultérieures.

Une culture principalement tenue ensemble par l’administration risque plutôt de devenir une scène où d’autres forces la modèlent.

Deux exemples de densité faible et élevée

Deux pays et leurs trajectoires civilisationnelles sont donnés en exemple ci-dessous: l’Iran face à la Somalie.

La civilisation persane a été confrontée au monde islamique dans des circonstances particulières et avec une densité organique profonde à la base.

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Elle avait sa propre écriture, une tradition administrative et une longue continuité littéraire. La rencontre n’a donc pas entraîné une dissolution culturelle majeure mais plutôt une synthèse longue, riche et conflictuelle. Ferdowsi a écrit le persan directement dans la nouvelle époque et Ibn Sina a instruit l’Europe pendant des siècles après. La friction n’a jamais cessé mais est devenue partie intégrante de la tradition. On observe encore aujourd’hui les effets de la synthèse, tant positifs que négatifs.

Pour un pays comme la Somalie, l’histoire fut différente. Le pays a certes conservé sa langue parlée, mais il manquait les mécanismes étatiques pour protéger le mouvement organique, d’où un sort différent de celui de l’Iran.

Le droit coutumier oral xeer était sophistiqué (1), mais les vestiges de la religion préislamique Waaqisme (2) ne subsistent aujourd’hui que comme traces dans les noms et quelques rites. La rencontre a entraîné une transformation religieuse et institutionnelle plus profonde qu’en Perse.

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La différence ne réside donc pas dans la qualité culturelle mais dans le degré de continuité institutionnelle. Les institutions ont besoin de plus que d’elles-mêmes comme protection quand les empires s’affrontent pour le pouvoir. En raison de la faible densité et des mécanismes étatiques faibles, la Somalie a changé lors de la rencontre. La nouvelle civilisation a ainsi absorbé le pays.

La continuité ne consiste donc pas à arrêter le changement mais à déterminer quel type de changement une culture est capable d’affronter.

Droit à la continuité

Mais même dans le cas de la Perse, je dirais ceci: si j’avais pu remonter le temps et empêcher l’Iran de devenir une civilisation islamique, je l’aurais fait. Peut-être pas parce que le résultat fut mauvais, mais parce que la tradition iranienne n’a jamais eu la chance de devenir ce qu’elle aurait pu être selon ses propres termes. Voilà ce dont il s’agit réellement.

Le droit de changer selon son propre rythme intérieur, plutôt que selon la dynamique et le rythme déjà établis d’une civilisation extérieure. Je ne veux pas dire qu’il s’agit de prétendre ou de vouloir rester inchangé. Les traditions changent toujours. Il s’agit plutôt de maintenir la revendication de pouvoir soi-même déterminer le rythme et la direction du changement. Appelons ce droit le droit à la continuité.

Conflit et catégorie

Quelqu’un dira peut-être que toute culture naît dans la rencontre. C’est vrai. La question n’est donc pas de savoir si des rencontres ont lieu, mais sous quelles conditions elles se produisent. Les conditions ont besoin de deux catégories pour décrire ce que je veux dire.

La première catégorie comprend le mouvement individuel volontaire entre cultures. Il peut s’agir d’une personne, d’un mariage ou d’une formation familiale en cours. Cette catégorie inclut les types de relations humaines par lesquelles les civilisations se sont toujours rencontrées et mélangées.

La seconde catégorie réside dans les transformations démographiques. Ici, l’État détermine une échelle et un rythme de changement que nulle communauté locale n’a décidée ou n’a le temps d’intégrer naturellement. La loi sur l’établissement de 2016 en est un exemple clair. Les communes suédoises ont été forcées d’accueillir un certain nombre de nouveaux arrivants désignés d’en haut, sans possibilité de recours et indépendamment de leur intérêt propre.

Dans cette catégorie surgit le conflit que le droit à la continuité tente de décrire. Les communautés locales tendent à se dissoudre quand l’État intervient et oblige à suivre des directives d’extension.

Une rencontre volontaire entre personnes peut toutefois devenir coutume et s’enraciner localement. Ce type d’intégration organique est aussi menacé lorsque le processus est étendu nationalement à un rythme tel qu’aucun lieu n’a le temps d’intégrer le changement. L’argument de la coutume autorise donc l’intégration. Ce qu’il faut empêcher, c’est la politique d’extension.

Ne me comprenez pas mal. Il ne s’agit pas d’autodétermination libérale. Ce que nous défendons, c’est le droit des communautés à évoluer dans le temps. Nous avons, comme Burke l’a dit, un contrat entre les morts, les vivants et les non-nés. Une obligation qui s’étend aussi loin dans le passé qu’elle se projette vers l’avenir. C’est pourquoi nous défendons le particulier à une époque des Lumières qui, elle, exige l’universalisme. Les communautés locales ont le droit de vivre selon leur propre logique intérieure. De mûrir à leur rythme, comme Herder l’a dit.

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La Suède et la schizophrénie culturelle

La Suède ne manque ni de culture ni de mémoire historique. Nous avons cependant un problème lié à la question de la reproduction. La culture suédoise est aujourd’hui davantage portée par l’État que par les communautés qui la transmettaient historiquement. La famille, la vie associative et le voisinage ont ainsi perdu de leur influence sur leur propre développement.

Notre unité suédoise est donc large mais très superficielle. La culture est administrée d’en haut et est donc à peine organique. Nous sommes aujourd’hui obligés de rencontrer des civilisations étrangères dans des circonstances où la densité culturelle est faible.

Je n’affirme cependant pas que la civilisation étrangère est plus forte au sens absolu. Mais elle a une capacité de reproduction plus forte et des structures traditionnelles construites de façon organique. Ce type de forces civilisationnelles est bien plus faible en Suède. L’État ne défend pas un ordre naturel. Il construit un ordre technocratique. C’est pourquoi il est superficiel.

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Le philosophe iranien Dariush Shayegan (photo) a appelé cet état "schizophrénie culturelle". Il décrit comment une société glorifie sa tradition sans se confronter de façon réaliste à la réalité extérieure que la civilisation rencontre.

Shayegan décrit cependant une relation qui n’est pas tout à fait applicable à la Suède. Il parle de la façon dont le modernisme pénètre la société et détruit la tradition.

En Suède, les rôles sont inversés. Nous sommes la culture administrative moderne. Certaines des structures traditionnelles que nous rencontrons aujourd’hui, où la famille prime, possèdent une force organique que la modernité suédoise a largement perdue.

Une culture qui ne se reproduit plus organiquement ne peut remplacer sa coutume perdue par la répression étatique. Mais c’est précisément le mouvement politique que nous observons aujourd’hui. On recourt à la puissance contraignante de l’État et on le fait avec le langage du modernisme: droits égaux et universalisme.

Les Démocrates suédois préconisaient auparavant un modèle étatique limité dans sa capacité à diriger la société d’en haut et étaient favorables à une autodétermination plus locale. Mais à l’été 2026, ils ont soudain proposé une interdiction totale du voile en Suède, motivée par l’argument universaliste que le voile s’opposait symboliquement à nos valeurs de liberté et d’égalité.

Ils veulent donc remplacer notre coutume culturelle affaiblie par une intervention étatique dans la culture. Progressisme déguisé en conservatisme.

La Suède n’a pas un destin iranien. L’Iran avait sa densité organique construite au moment de la rencontre. Pour la Suède, il y a un risque lorsqu’elle rencontre une culture à capacité de reproduction plus forte. Nous ressentons le stress et saisissons paniqués les outils qui ont autrefois causé le démantèlement de notre culture et de notre structure organiques.

Le rôle véritable de l’État

La tâche de l’État n’est ni de construire une fusion imposée ni une pureté imposée. Elle consiste à protéger les structures existantes et à donner à la culture le temps de retrouver sa propre force. Les familles, les communautés locales, les associations et les coutumes vécues doivent avoir une chance de se porter elles-mêmes. La densité se construit par le bas et prend du temps à se former.

C’est pourquoi la reconstruction de la densité propre et un rythme d’immigration régulé vont de pair. L’un donne à l’autre le temps de se produire. La coutume n’est pas une question d’origine. Elle est une question de temps, de lieu et de ce qu’on a contribué à cet endroit. Être suédois est donc un acte actif dans un domaine de vie particulier et à une époque particulière.

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Conclusion

Ce n’est pas une défense du traditionalisme spécifique suédois ou perse. C’est le même principe partout. Une civilisation devrait autant que possible pouvoir écrire sa propre suite.

La rencontre de la Perse avec l’islam fut tragique dans son origine, et elle l’est toujours sous sa forme actuelle. Mais entre les deux, elle a aussi donné au monde des figures comme Ferdowsi et Ibn Sina. La synthèse iranienne est un mouvement littéraire et philosophique sans égal. Cette dualité n’est cependant pas unique à l’Iran. Les rencontres civilisationnelles peuvent supporter à la fois perte et création si elles en ont la capacité. Elles peuvent gérer friction et renouvellement en même temps. La différence réside dans le degré.

Plus la densité de la culture d’accueil est faible, moins le résultat est grandiose et plus il est purement tragique. La Somalie le montre quand on la compare à la Perse.

Cela ne signifie pas qu’une civilisation écrira toujours le meilleur récit. Mais cela signifie qu’elle pourra écrire le seul récit qui soit véritablement le sien. Ni celui de l’État ni celui de la culture concurrente.

Notes du traducteur: 

(1) Le Xeer est le système juridique traditionnel et non écrit du peuple somalien.

Caractéristiques du Xeer:

Pas de pouvoir central : le système fonctionne sans gouvernement ni législation centrale.

Rôle des anciens : des anciens sages, appelés xeer begti, interviennent comme médiateurs et juges.

Responsabilité familiale : des familles entières sont responsables des actes de leurs membres.

Origine : le Xeer existe depuis avant l’islam, mais il intègre également des règles islamiques.

(2) Le waaqisme est une religion monothéiste ancienne et préislamique des peuples couchitiques de la Corne de l’Afrique, centrée sur le dieu du ciel Waaq.

Principes et histoire

La divinité : Les adeptes vénèrent Waaq en tant que créateur suprême de l’univers et dieu du ciel.

Chronologie : Des groupes couchitiques, tels que les premiers Somaliens et Oromos, pratiquaient cette foi avant l’arrivée de l’islam au VIIe siècle.

Héritage linguistique : Des noms de lieux et des mots comme Ceel-waaq (« puits de Waaq ») et barwaaqo (« abondance de Dieu après la pluie ») utilisent encore le nom ancien.

 

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Civilisation Matriochka: les différents visages de la Russie La Russie sera-t-elle le nouveau porteur de culture?

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Civilisation Matriochka: les différents visages de la Russie

La Russie sera-t-elle le nouveau porteur de culture?

par Naif Al Bidh

Naif Al Bidh explore les différentes facettes de la Russie en nous présentant la notion de civilisation Matriochka — la polychotomie illimitée de l’idée et de la culture russes. La polychotomie inhérente à la Russie lui permet de transformer ses télos à travers l’histoire mondiale, produisant différents moules idéologiques à chaque phase de son développement historique. La série commence par une exploration de la métaphysique des horizons géographiques de différentes cultures et leur pertinence dans l’histoire de la Russie.

Introduction

Chaque fois que les forces de l’histoire ouvrent une nouvelle brèche, l’énergie résultante amène de nouvelles terres et de nouvelles mers dans le champ de la conscience humaine, et les espaces d’existence historique changent en conséquence. De nouveaux critères émergent, avec de nouvelles dimensions de l’activité politique et historique, de nouvelles sciences et de nouveaux systèmes sociaux. Les nations naissent ou renaissent.

— Carl Schmitt (Terre et Mer, 1954)

Un nouveau peuple russe

Oswald Spengler affirmait autrefois qu’un «nouveau peuple russe» est en train de se former, confronté à un destin effrayant qui le pousse à une «résistance intérieure», conduisant finalement à l’épanouissement de sa culture supérieure. Cette nouvelle Russie, selon Spengler, sera caractérisée par une religiosité passionnée d’une manière que les Européens occidentaux n’ont jamais connue. Une fois cette force religieuse dirigée vers un objectif précis, «elle possède un immense potentiel expansif» qui est unique à cette culture. Un tel esprit, s’il est éveillé, donnera naissance à de nouveaux types culturels qui mèneraient à «de nouvelles croisades et conquêtes légendaires».

e57a3d39e9ef812c1e6f74126c90e693.jpgPour Spengler, la plage d’intersection de l’histoire mondiale est épuisée par des cultures anciennes pétrifiées, des cultures non-nées, des cultures déformées et des sociétés décadentes — elle n’est plus assez fertile pour donner naissance à de nouveaux élans religieux. Ainsi, cette nouvelle Russie doit être combattue sur tous les fronts par toutes les cultures, consciemment ou inconsciemment. La notion des «différents visages de la Russie» n’est pas nouvelle; Spengler a décrit la Russie comme une culture aux multiples visages, d’où le titre de son essai le plus important sur la Russie, à savoir «Les deux visages de la Russie» (1922).

Selon lui, la culture russe souffrait d’une pseudomorphose culturelle de tropisme occidental, qui en a déformé la forme réelle. Résultat? L’émergence de multiples formes culturelles russes en peu de temps: la Russie semi-nomade pré-culturelle, la Russie orthodoxe traditionaliste sous le règne du tsar Ivan le Terrible, la Russie pétrinienne culturellement déformée suite aux réformes occidentalisantes de Pierre le Grand, et la Russie bolchevique comme continuation de cette ère déformée. Parmi tous ces visages, Spengler pensait que la Russie orthodoxe orientée vers le sud, qui s’était tournée autrefois vers Constantinople et Jérusalem, était la forme la plus authentique:

Byzance est et demeure la sublime porte de la politique future russe, tandis que, de l’autre côté, l’Asie centrale n’est plus une région conquise mais fait partie de la terre sacrée du peuple russe.

— Oswald Spengler, «Les deux visages de la Russie», 1922

Pourtant, même alors, il ne pouvait s’empêcher de ressentir qu’il y avait quelque chose d’autre sous cette Russie à vernis orthodoxe, une autre Russie qui « sommeille » encore et n’a pas donné naissance à une «nouvelle religion non encore née» d’une jeune culture qui fait tout juste son entrée dans l’histoire mondiale.

7453.jpgC’est là un point que Berdiaev a également abordé en explorant l’âme culturelle russe, qu’il croyait affligée d’une polarité sévère du fait d’appartenir ni à l’Est, ni à l’Ouest, mais à un Est-Ouest unique. Le télescopage dialectique éternel entre l’Est et l’Ouest, selon nombre de slavophiles et de penseurs russes, pourrait être résolu par l’émergence d’une "culture supérieure russe". Le concept de la Troisième Rome est intrinsèquement lié à cette synthèse Est-Ouest, mais Berdiaev perdit espoir en une telle notion après avoir constaté que la Troisième Rome s’était matérialisée d’une façon inversée grâce à l’avènement du bolchevisme.

Au lieu de la Troisième Rome, la déformation occidentale de la culture russe a mené à l’émergence de la «Troisième Internationale». Néanmoins, la polarité extrême de la Russie pour Berdiaev était connue de la plupart des Russes, qui, tout en reconnaissant leur lien orthodoxe — le principe apollinien — savaient implicitement qu'existait un paganisme élémentaire et inné à l’âme russe — le principe dionysiaque. Ce qu’on appelle en Russie la «double foi», à savoir la coexistence d’éléments chrétiens et païens de manière syncrétique, est une parfaite expression de cette polarité et contradiction qui afflige la Russie.

La-fin-de-lhistoire-et-le-dernier-homme-min.jpegAujourd’hui, cependant, nous bénéficions d’un point de vue unique sur le développement historique de la Russie. Malgré la défaite de la Guerre froide, la Russie s’est vue accorder un espace et un temps pour se reconnecter à ses racines primordiales. Avec le recul, nous réalisons que l’ordre post-Guerre froide n’a pas terminé l’histoire, comme Fukuyama l’a soutenu, mais l’a plutôt mise en pause et a plongé le monde entier dans une brève phase de sommeil amnésique — un purgatoire historique, induit par l’ordre unipolaire de la Pax Americana. Ce que j’appelle la «pause de l’histoire» et le limbes historique s’est généralement exprimé dans les tendances dominantes du cinéma des années 1990, où tous les protagonistes semblaient piégés dans une boucle socio-économique perpétuelle — un reflet fidèle du Zeitgeist.

Pourtant, au-delà de l’Occident, la pause de l’histoire fonctionnait clairement comme un prélude ou une pause publicitaire, au sens littéral du terme, avant l’émergence de la réalité multipolaire anticipée par Huntington dans Le Choc des Civilisations. Les idées inconscientes qui dominent nos réalités conscientes semblent se manifester puissamment pendant de telles phases brèves de limbes historiques. Il n’est donc pas étonnant que Fukuyama, Huntington et Douguine aient tous produit des œuvres exprimant leur philosophie de l’histoire à cette période précise: le développement linéaire de l’histoire par Fukuyama et son aboutissement dans des régimes démocratiques libéraux, l’avenir multipolaire de Huntington où les civilisations produisent une multiplicité de télos, et l’adaptation multipolaire de Huntington par Douguine mais dans une perspective russe.

Notre préoccupation dans cette série n’est pas seulement de révéler ces futurs possibles pour la Russie, et leurs implications sur ses cultures voisines, mais d’explorer l’histoire des différents visages de la Russie et leur portée sur l’avenir russe.

La métaphysique des horizons géographiques

Il est donc essentiel de toucher brièvement aux implications métaphysiques de la géographie dans cette introduction à la série. Spengler et les slavophiles ont tous soutenu que la dichotomie Est-Ouest a une pertinence métaphysique profonde dans le développement des cultures à travers le temps, puisque ces réalités géographiques dépassent les conceptions géographiques euro- ou occidentalo-centriques comme celle du continent européen. À ce propos, Spengler disait :

« Est » et « Ouest » sont des notions qui contiennent une histoire réelle, alors que « Europe » n’est qu’un bruit vide.

Spengler présentait cet argument afin d’établir une distinction claire entre l’Occident et la Russie, qui selon lui, bien que leurs destins soient liés, étaient des cultures distinctes. Pour Spengler, cela s’exprimait clairement dans la culture russe par une division instinctive entre l’Europe et la «Mère Russie». De plus, pour Spengler, chaque culture possède un horizon géographique unique, enraciné métaphysiquement et déterminant la manifestation spatiale de cette culture. Bien que l’Occident, avec sa soif d’espace illimité, ait déjà étendu les horizons géographiques de la Terre sans limite, toutes les cultures supérieures qui achèvent leur développement sans interruption manifestent leur propre horizon géographique unique.

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Il existe aussi des cas où des cultures épuisées ou des "civilisations arrêtées", comme Toynbee les appelait, étaient dominées par des limites géographiques extrêmes et des conditions écologiques telles qu’elles subissaient une atrophie culturelle extrême. Cela dit, ces cultures connaissaient tout de même un horizon géographique unique dans l’espace et le temps; pensez à l’expérience polynésienne et austronésienne à travers les océans Pacifique et Indien — une culture d’origine purement océanique. Pourtant, leur fondation océanique, sans terre ni sol, a paradoxalement mené à l’épuisement de leur énergie créatrice. Toynbee décrivait les Polynésiens comme une "civilisation arrêtée" qui n’a pu exprimer pleinement son développement morphologique à cause des extrêmes écologiques de l’existence océanique.

Carl Schmitt décrivait la mer comme un espace purement fluide dépourvu du caractère solide et ordonné de la terre. Contrairement à l’Occident, qui a équilibré son pouvoir océanique avec ses origines terrestres, les cultures purement maritimes se sont épuisées naturellement avant d’atteindre leur plein développement morphologique.

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Pour Toynbee, c’était aussi le cas des nomades, absorbés par la rigueur du désert, et des Inuits dans l’Arctique, où une culture est obligée de confronter les forces naturelles plutôt que culturelles, et ne peut donc dépasser le stade pré-culturel, condition préalable au stade culturel supérieur.

Par la théorie spatiale de Schmitt, on distingue deux formes d’atrophie culturelle: la première perdue par la fluidité maritime, l’autre coincée dans la rigidité tellurique. On peut aussi étendre les idées de Schmitt et affirmer que les déserts constituent un troisième élément caché, au-delà de la dichotomie terre-mer, et ajouter l’Arctique et d’autres régions extrêmes comme zones écologiques uniques, chacune avec ses caractéristiques propres.

Explorer l’intersection entre géographie, écologie, climat et culture est crucial pour comprendre pourquoi les réalités culturelles supérieures émergent dans la «zone tempérée», laquelle est idéale, et permet aux cultures de dépasser l’état liminaire — entre nature et culture — où certaines cultures se trouvent.

Quoi qu’il en soit, toutes les cultures, qu’elles soient supérieures, inférieures ou pré-culturelles, manifestent leur propre horizon géographique unique, malgré leur incapacité à transcender la nature. Les Inuits et les Samis sont parmi les rares peuples à avoir développé un horizon géographique circumpolaire.

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Les Touaregs du Sahara, ou « hommes bleus », expriment leur âme à travers leur existence nomade, traversant le Sahara et transcendant les frontières internationales de nombreux États modernes.

En m’appuyant sur la philosophie de l’histoire de Hegel, notamment son insistance sur la base géographique de l’histoire mondiale, et sur l’accent mis par Spengler sur les origines écologiques de toutes cultures, j’en viens à la réalité profonde de la plupart des nations nomades pré-culturelles: leur état liminaire éternel — entre nature et histoire (culture). Cet état liminaire entre nature et histoire, considéré comme un défaut par Hegel, est en fait une arme à double tranchant pour ces nations nomades (nations turciques, Touaregs, Arabie préislamique). Si la réalité écologique ne permet pas à ces cultures d’exprimer leur esprit dans les stades culturels supérieurs (d’où le rôle crucial de la yourte comme forme d’expression culturelle), elles bénéficient d’une mobilité et d’une expansivité qui leur permettent de s’imprégner dans l’ontologie d’autres cultures supérieures. Cela s’est manifesté dans l’histoire par les invasions nomades touraniennes et leur absorption par plusieurs cultures supérieures telles que la Chine, l’Inde, le monde islamique, l’Occident et la Russie.

On peut donc dire que chaque culture est imprégnée d’un lien distinct à la terre et à la géographie, menant à un horizon géographique unique. Les origines écologiques et géographiques d’une culture définissent aussi ses limites géographiques. Les nomades des steppes eurasiennes sont plus expansifs que les cultures insulaires, mais même dans ces dernières, on observe une forme différente d’expansion. Un autre phénomène curieux concernant les cultures insulaires est leur capacité à conserver différents formes culturelles au contact d’autres, menant à une hybridation de cultures souvent contradictoires.

Cela se voit dans la fusion d’éléments islamiques, indiens, africains et gothiques à Zanzibar, et dans le cas fascinant de la Sicile, où les mondes gréco-romain, islamique et occidental se rencontrent, donnant l’une des plus belles formes de syncrétisme culturel. En effet, les îles sont peut-être les seuls cas où la notion de pseudomorphose culturelle de Spengler, qu’il considérait comme tragique, devient presque une nécessité du fait de l’isolement naturel.

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Mais pourquoi tout cela est-il important pour la culture russe? Principalement parce que disséquer l’âme d’une culture est une tâche sérieuse, et prétendre qu’une culture possède plusieurs visages du fait d’une bipolarité intrinsèque de son âme l’est encore plus. Ce n’est bien sûr pas une idée originale. Berdiaev, Leontiev, Spengler, Douguine et d’autres penseurs ont déjà exploré ce phénomène en Russie. Beaucoup de Russes l’ont reconnu, sans pouvoir l’expliquer. Ce n’est pas surprenant, car le phénomène est complexe. Ma thèse est que, en suivant la bipolarité de la Russie, on trouve son expression dans son interaction unique avec ses cultures voisines et sa désorientation spatiale. Cette bipolarité conduit à une désorientation géographique problématique pour son développement morphologique, puisqu’elle a permis l’adoption de formes culturelles étrangères ou fausses, paradoxalement nécessaires à son destin de culture.

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En termes simples, le point de vue unique de la Russie dans l’histoire mondiale, en tant que «retardataire» (et je ne veux pas dire cela dans le sens péjoratif qu'Isaiah Berlin a attribué à ce terme, mais dans le sens spenglerien, herderien et hégélien), et sa position géographique à la frontière entre l’Est et l’Ouest, l’a obligée à interagir avec une multitude de cultures dans toutes les directions cardinales. Ce défi géospatial s’est exprimé dans les différentes orientations historiques de la Russie: d’abord vers le nord (régions nordiques et arctiques), puis vers le sud (Byzance et Constantinople pour centraliser sa forme politico-religieuse), ensuite vers l’ouest (face à l’incertitude), et enfin vers l’est pour une courte période au début du XXe siècle.

Certaines de ces orientations se sont produites simultanément ou se sont chevauchées à des périodes spécifiques. Par exemple, quand la Russie s’est tournée vers l’Est, au niveau de son État, lors de la guerre russo-japonaise de 1905 (ce fut un incident historique non calculé, et non un destin au sens spenglerien), elle faisait toujours face à l’Ouest en absorbant des formes politiques et économiques occidentales avec la révolution bolchevique.

Encore une fois, cela reflète la réalité paradoxale de l’âme russe, qui pour Berdiaev et Spengler souffrait de contradictions internes profondes. Berdiaev évoque ce point en parlant de la tragédie russe comme une terre prise entre l’Ouest et l’Est, obligée de faire face à l’affrontement dialectique entre l’Est et l’Ouest comme pôles civilisationnels mondiaux, plus que ses propres contradictions nationales. Pour Soloviev, bien que la résolution de ce dilemme soit tragique, elle pourrait mener à une théocratie universelle, la véritable forme organique de l’universalisme remplaçant la forme libérale occidentale. Soloviev avertissait ironiquement l’Europe d’une période future fragmentée où des forces extérieures pourraient la détruire, et soutenait que seule une réconciliation des Églises (une alliance entre l’Europe et la Russie) pouvait sauver l’Europe de ce sort.

La Russie comme katechon civilisationnel

La Russie possède un futur et une vision potentiels pouvant remplacer la vision futuriste, post-humaniste et destructrice émanant de l’Occident, et permettant la continuation de «l’humain» dans l’histoire mondiale. Ainsi, la Russie pourrait jouer le rôle de katechon mondial — une force de retenue contre l’Antéchrist et les forces qui cherchent à accélérer la marche du monde vers l’apocalypse.

Mais Spengler, Leontiev et Berdiaev soutiennent que cette possibilité dépend de l’émancipation de la Russie de l’hégémonie culturelle occidentale, qui non seulement déforme les formes russes et freine leur développement, mais propage aussi les forces anticulturelles de la modernité sur le territoire russe, épuisant peu à peu ses possibilités créatrices. En discutant des chemins empruntés par la Russie et des conséquences catastrophiques de son échec de croissance, Leontiev peint un avenir sombre. D’un côté, la Chine et l’Inde s’éveillent d’un «sommeil millénaire» et redeviennent des acteurs de l’histoire universelle.

Pour Leontiev, la forme pétrifiée de ces géants asiatiques et leur retour dans l’histoire n’est pas nécessairement positif si la Russie ne participe pas à l’histoire universelle. La Chine est un «géant férocement étatique», l’Inde un «monstre profondément mystique», et l’Occident une «hydre de révolte communiste en croissance perpétuelle», un hydre mourante et contagieuse.

Leont'ev.jpgLa Russie est entre eux tous, dans un état d'«ivresse et d’absence de caractère». Le Russe, selon Leontiev (photo), manque de croyance et de peur mentale nécessaires à l’intégration de la culture dans l’histoire universelle. Il imite l’Européen, possède des «idéaux imitants», ce qui inquiète Leontiev, car les conséquences de l’échec russe sont d’importance universelle. Pour Leontiev, la Russie se retrouvera inévitablement à une croisée des chemins où elle décidera soit de remplir sa mission universelle unique en évoluant en culture supérieure, entre les deux géants asiatiques — Inde et Chine — et l’Occident, soit d’échouer. Sur les conséquences de cette dernière, Leontiev disait:

Terminer l’histoire, avoir détruit l’humanité; en répandant l’égalité universelle et en diffusant la liberté universelle pour rendre la vie humaine sur le globe totalement impossible! Car, dans ce cas, il n’y aurait plus de nouvelles tribus sauvages, plus de mondes culturels endormis sur la terre.

Leontiev pensait que la continuité de la culture humaine exigeait la naissance d’une nouvelle culture reprenant les idées et vérités des anciennes et les reproduisant sous des formes plus stables. Pour lui, la fin logique de l’histoire mondiale pointait vers la Russie comme la prochaine culture à accomplir cette mission. Mais comme Spengler après lui, il craignait que la Russie ne soit trop corrompue pour y parvenir.

Selon Leontiev, la plupart des sociétés émanent de forces impersonnelles qui transcendent l’individu, et dans beaucoup de sociétés ces forces sont «inévitables, irréversibles, vraiment immortelles». À la manière hégélienne, il pensait que des forces spécifiques s’affrontent à travers l’histoire, menant à différentes combinaisons selon le temps et le lieu. Les éléments de la culture demeurent, mais «réapparaissent dans des combinaisons différentes de forces et de prépondérance». Cependant, contrairement à Hegel, Leontiev ne voyait pas de logique claire dans l’histoire et dans ces affrontements dialectiques, et pensait que certaines combinaisons sont favorables, d’autres non. À ce sujet, Leontiev disait:

L-europeen-moyen-ideal-et-outil-de-la-destruction.jpgAinsi, la forme la plus profondément différenciée et contenant le plus de groupes — celle qui est en même temps suffisamment concentrée en quelque chose de général et de supérieur — est la plus stable et la plus productive spirituellement; tandis que la forme mixte, égalisée, non concentrée, est la plus instable et la plus stérile spirituellement.

Comme tous les pessimistes, le pessimisme de Leontiev s’aggrava avec l’âge, contaminant sa philosophie de l’histoire. Spengler avait le même trait. Tous deux, autrefois optimistes quant à une culture russe future au-delà de l’Occident, en vinrent à douter de cette possibilité.

Leontiev finit par penser que les Russes, presque sans s’en rendre compte, se transformeront de «peuple craignant Dieu» en «peuple combattant Dieu». Par la polarité extrême de l’âme russe, cela lui paraissait possible. Cela conduirait, éventuellement et de façon inattendue, «dans cent ans — des profondeurs de notre État, d’abord sans classe, puis sans Église ou avec une Église faible — à cet Antéchrist dont l’évêque Théophane et d’autres écrivains spirituels ont parlé».

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De même, bien que Spengler ait prédit une culture supérieure émerger «entre la Vistule et l’Amour», il finit par penser qu’à la vitesse où la modernité occidentale a transformé et déformé la Terre, la planète ne peut plus faire naître une nouvelle culture. Le prochain pas logique est un cataclysme cosmique — l’apocalypse.

On ne peut s’empêcher de se demander si les indicateurs sains que Spengler pensait autrefois exister en Russie existent encore aujourd’hui? La Russie possède-t-elle toujours une religiosité naïve comme toutes les jeunes cultures? Ou le rationalisme domine-t-il l’esprit russe? Les Russes sont-ils encore attachés à leur campagne, à leur origine écologique, source de leurs idées et vérités russes? Ou ont-ils rompu leur lien avec la nature comme l’Occident? Les femmes russes sont-elles toujours les «femmes de race» dont parlait Spengler? Ou se sont-elles transformées en «femmes d’Ibsen», démantelant lentement et inconsciemment la cellule familiale? Beaucoup, dont moi-même, ne peuvent s’empêcher de ressentir que le système immunitaire culturel russe pourrait être compromis au-delà de toute réparation pour se débarrasser de la pseudomorphose culturelle occidentale, à moins qu’un véritable événement cataclysmique n’impose une rupture avec l’Occident. Mais plus important dans cette série: si la Russie se guérit miraculeusement de la force corrosive de la modernité, lequel des nombreux visages de la Russie se matérialisera et la guidera vers son destin historique mondial?

14:56 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, russie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook