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lundi, 15 juin 2026

Quand nous avons toutes les réponses, mais que nous ne savons plus quoi demander

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Quand nous avons toutes les réponses, mais que nous ne savons plus quoi demander

Aleksandar Ivanov

Nous vivons à l’ère des réponses instantanées. Chaque dilemme semble se résoudre en un seul clic, et l’incertitude est presque perçue comme une erreur technique. Pourtant, au fil de l’histoire, ce ne sont que rarement les réponses qui ont transformé la civilisation. Ce qui a changé la civilisation, ce sont les questions : des questions audacieuses et courageuses qui révèlent la réalité, soumettent le pouvoir à l’examen et obligent les sociétés à affronter les conséquences. Aujourd’hui, paradoxalement, précisément au moment où nous disposons de la plus grande abondance de réponses, nous traversons une crise de la question.

De la caverne au feu: la question comme la plus dangereuse des libertés

Les civilisations anciennes — Égypte, Mésopotamie, Inde, dynasties chinoises et cités-États grecques — se distinguaient par leurs dieux, leurs langues et leurs formes de gouvernement. Mais, dans leur développement, elles partageaient un élan commun: la curiosité. Cette curiosité ne naissait pas de préoccupations romantiques. Au contraire, avant de devenir une nécessité pour donner sens à l’existence humaine — par exemple à travers les dessins sur les parois des grottes —, elle était avant tout une pratique de survie.

La curiosité devait répondre à des questions existentielles. Comprendre le Nil signifiait comprendre la vie. Comprendre les saisons signifiait comprendre la faim. De cette curiosité pratique sont nées les grandes abstractions: qu’est-ce que le monde? Qu’est-ce que l’être humain? Qu’est-ce que l’ordre? Qu’est-ce que la justice?

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Le mythe de Prométhée peut également être situé dans le champ de ces besoins primaires de curiosité intellectuelle. Dans ce mythe, Prométhée vole aux dieux le secret du feu et le transmet aux hommes. Mais en réalité, il leur donne plus que le feu; il leur donne le pouvoir du changement. Le feu signifiait chaleur et protection, mais aussi autonomie: l’homme pouvait se chauffer sans supplier le ciel, cuisiner sans attendre la clémence de la nature. Historiquement, l’humanité a poursuivi précisément cette histoire de développement. Et, dès que l’homme fait l’expérience de l’autonomie, il commence à se demander: pourquoi précisément ainsi? Pourquoi pas autrement? Qui décide?

C’est probablement ainsi que les premiers humains, armés du feu et de la curiosité, ont osé sortir de la grotte.

4-Miroslav-KRLEZA-Photo-Credit-by-the-Fund-and-DHK.jpgEn traçant un parallèle au fil des millénaires, je me souviens de Miroslav Krleža (photo) et de son observation sévère mais réaliste: si nous nous laissions guider uniquement par la volonté de la majorité, nous vivrions peut-être encore dans des grottes. Non pas parce que la majorité serait « mauvaise », mais parce qu’elle choisit généralement la certitude — même lorsque cette certitude est celle de vivre dans une illusion.

Il est certain que, lors de nombreux moments décisifs, le progrès commence avec une minorité ou un individu qui ose paraître courageux, ridicule, suspect ou dangereux. Il en va de même pour le génie des inventions. Si Einstein ou Tesla avaient soumis leurs théories et inventions au vote, il est presque certain qu’elles n’auraient pas été approuvées.

Pourquoi cela est-il important aujourd’hui? Parce que nous revenons à la grotte. Non, elle n’est pas en pierre : elle est numérique. Aujourd’hui, la grotte est l’écran. Ou, plus exactement, un casque virtuel: pour une immersion totale.

Mais de l’extérieur, nous n’entendons plus les bêtes sauvages ; nous entendons des notifications. La lumière ne vient plus du feu, mais de l’écran. Et là se cache une nouvelle forme de danger: des réponses convaincantes sans profondeur, et une vie dans laquelle nous cessons de poser des questions.

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Quand les mots sont appelés à remplacer la vérité

Pendant des millénaires, l’humanité a vécu en situation de pénurie d’information. Les livres étaient lourds et chers, les bibliothèques — lointaines — et le chemin vers la connaissance — lent et incertain. Mais en quelques décennies, la révolution technologique a abattu presque toutes les barrières physiques qui limitaient auparavant nos horizons. Internet a neutralisé l’importance de la distance et du temps ; les moteurs de recherche ont raccourci, simplifié et structuré l’accès à l’information ; la traduction automatique, même imparfaite, a abattu la dernière grande forteresse : la barrière linguistique. Aujourd’hui, nous disposons de bases de données si vastes que la traduction devient instantanée dans de nombreux domaines — non seulement la traduction de mots isolés, mais aussi celle des contextes.

C’est précisément au sein de cette abondance qu’émerge un nouveau problème paradoxal de l’humain contemporain. Notre crise chronique ne se traduit plus par « je n’ai pas accès », mais par « je ne sais pas quoi chercher » et, plus important encore, « je ne sais pas comment vérifier ce que j’ai trouvé ». L’OCDE formule ce constat avec une précision chirurgicale: l’alphabétisation au XXIᵉ siècle n’est plus simplement la capacité à déchiffrer des lettres, mais celle de construire et de valider la connaissance. Pourquoi? Parce que les technologies numériques ont élargi l’espace informatif bien au-delà des formats traditionnels et édités, comme les encyclopédies et les journaux, où quelqu’un d’autre se chargeait de la vérification à notre place.

Dans l’économie de l’attention, où notre concentration est devenue la monnaie la plus précieuse, le pouvoir est passé entre les mains de ceux qui savent fixer le cadre du débat. Aujourd’hui, la manière dont nous posons la question dicte la réponse. Si la question est mal formulée ou manipulatrice, elle conduit inévitablement à une réponse qui ne fait que confirmer nos préjugés existants. C’est pourquoi, être alphabétisé aujourd’hui signifie posséder une immunité critique: la capacité de distinguer ce qui est un fait, ce qui est une opinion et ce qui est une pure manipulation déguisée en information.

Modèles linguistiques: usines à texte, non à vérité

Cette crise de la validation a atteint des proportions alarmantes avec l’essor de l’intelligence artificielle générative. La différence est fondamentale : auparavant, Google nous donnait des liens — un plan vers la source, nous laissant l’effort de lire et de tirer nos propres conclusions. Les modèles linguistiques, en revanche, nous offrent un récit. Ils nous proposent une histoire déjà prête. C’est là que réside le danger : ils remplacent le besoin d’aller à la source par la fausse impression que tout est déjà compris.

L’UNESCO avertit à juste titre que les systèmes génératifs publics se développent à une vitesse que la régulation ne peut suivre. Dans de nombreux pays, ce vide signifie que la vie privée des données est livrée aux entreprises, et que les institutions éducatives sont prises de court, sans mécanismes pour vérifier les outils déjà utilisés massivement par les étudiants.

NIST.pngMais le problème va au-delà de la régulation ; il est épistémologique : il concerne les fondements mêmes de la manière dont nous acquérons et vérifions la connaissance. Le NIST, l’Institut national des normes et de la technologie des États-Unis, emploie dans son cadre de gestion des risques de l’IA générative un terme précis pour ce que les enseignants voient de plus en plus en classe : la confabulation. Ce terme est plus précis, et aussi plus inquiétant, que le mot « hallucination » désormais populaire. La confabulation est, en essence, un mensonge présenté avec assurance : une invention qui paraît si convaincante qu’il devient difficile de la distinguer de la vérité. Le NIST avertit que le danger pour l’intégrité de l’information réside justement ici : aujourd’hui, il est trop facile de générer et de diffuser du contenu mêlant faits et fiction, ce qui permet en fait une production massive et industrielle de désinformation.

C’est précisément pourquoi, en tant qu’enseignant et chercheur, j’insiste sur la précision des définitions. Ce que nous appelons, dans le langage courant, intelligence artificielle, est en réalité, sous sa forme actuelle, le plus souvent un puissant modèle linguistique : un outil statistique de prédiction de texte. Un tel outil peut être extrêmement utile pour résumer, structurer des idées et générer des brouillons. Mais c’est une usine à texte, pas une usine à vérité. La vérité ne peut pas être automatisée ; elle dépend toujours de catégories humaines : la méthode, la vérification, l’éthique et la responsabilité.

Paresse épistémologique: quand le texte remplace la pensée

Lorsque les réponses deviennent bon marché, nous commençons inévitablement à les consommer sans mesure. Dans ce contexte d’inflation de l’information accessible, apparaît un phénomène dangereux: ce que j’appelle la paresse épistémologique : le manque de volonté de chercher la vérité. C’est l’habitude d’accepter la première solution proposée sans la vérifier, sans contexte et sans effort intellectuel.

C’est déjà une réalité quotidienne en classe. L’étudiant lit un texte «parfaitement» rédigé, truffé de terminologie scientifique, avec une syntaxe impeccable et un ton assuré. Mais lorsque je pose la question la plus simple — qu’est-ce que cela signifie concrètement? —, le silence s’installe. Ce silence ne prouve pas que les étudiants sont « mauvais » ou peu intellectuels ; il prouve que le système les a récompensés pour la forme, pour le texte, et non pour la compréhension du contenu. L’étudiant a présenté le produit — le texte —, mais a occulté le processus: la pensée.

Prenons l’exemple de la gestion de crise. Si je demande aux étudiants d’analyser les inondations à Staikovtsy et qu’ils s’appuient exclusivement sur un modèle linguistique, j’obtiendrai des définitions des risques hydro-météorologiques, des principes généraux d’évacuation et même des tableaux soigneusement élaborés. Le texte aura l’air professionnel. Mais lorsque je pose des questions opérationnelles réelles — quel est le protocole concret de communication de crise durant la première heure?; comment établir le contrôle d’accès quand l’infrastructure est détruite?; quelle est la différence entre risque et danger sur le terrain? —, la discussion s’arrête. C’est à ce moment précis que l’on comprend que le texte n’est qu’un emballage, et que le savoir est la structure absente.

Le véritable savoir exige de comprendre ce qui est essentiel, ce qui peut être vérifié, quelles sont les conséquences possibles d’une décision et où se situent les limites de sa propre ignorance. C’est la méthodologie du quotidien. C’est précisément pourquoi l’UNESCO prône le développement des capacités humaines — non seulement pour l’usage technique des outils, mais aussi pour leur validation éthique et pédagogique.

Macédoine : le risque de marginalité et de numérisation cosmétique

Dans le contexte de la transformation numérique mondiale, la Macédoine se trouve à la croisée des chemins. Nous avons longtemps été des utilisateurs passifs de technologies déjà développées, ce qui n’est pas un péché en soi. Le vrai danger émerge lorsque nous demeurons utilisateurs sans développer la capacité d’utiliser ces technologies de manière critique.

Les données de l’Union internationale des télécommunications (UIT) dressent un tableau contrasté. Certains indicateurs paraissent prometteurs: une couverture 4G à 100% et environ 80% des foyers équipés d’un ordinateur. L’infrastructure — le «hardware» — est là. Pourtant, le même rapport lance un signal d’alarme: la proportion de personnes ayant des compétences numériques avancées est catastrophiquement basse — environ 3%. En d’autres termes, nous avons des routes, mais pas de conducteurs; nous avons des outils, mais pas de maîtres.

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Bien que les matières TIC soient enseignées dès la troisième année et que la pandémie ait accéléré l’usage de plateformes comme Eduino, la question clé reste sans réponse : apprenons-nous aux enfants à poser des questions, ou seulement à appuyer sur des boutons ?

L’analyse de l’IIEP-UNESCO pour 2024 est encore plus directe et douloureusement précise. Elle relève les faibles niveaux de résultats scolaires et les difficultés dès la petite enfance. Parallèlement, le rapport situe le problème «en haut» du système: les carences de gestion, la politisation et l’instabilité du personnel, qui provoquent un découragement systémique. Lorsque la culture institutionnelle est faible, la technologie devient superficielle. Peut-être rédigeons-nous plus vite les rapports bureaucratiques, mais nous ne prenons certainement pas de meilleures décisions.

Sur le papier, l’État a une vision. La stratégie SMART/MK 2030 définit correctement la numérisation comme un outil pour lutter contre la corruption et s’articule autour de quatre piliers : infrastructure, compétences, services électroniques et innovation. Le cadre est correct. Mais il ne sera que de belles paroles sur le papier si l’éducation et les institutions ne créent pas la culture nécessaire de pensée critique.

Pourtant, à voir comment nous traitons les rares et courageux exemples de pensée critique dans notre société, et comment nous les marginalisons, il semblerait, hélas, que nous ne soyons pas encore sur la bonne voie.

À cela s’ajoute un autre phénomène inquiétant : la génération massive de messages par les institutions nationales et locales, ainsi que par les détenteurs du pouvoir, au moyen d’outils d’intelligence artificielle. Il en résulte un récit artificiel, étranger et souvent incompréhensible pour le citoyen macédonien moyen. D’où le dilemme : les citoyens doivent-ils réellement comprendre cette information, ou n’est-elle destinée qu’à donner l’illusion que «tout avance» à un rythme excellent?

86ab01d88e98f00c5a1e13df272e3bc9.jpgPhysique globale, économie politique locale

Le monde avance, avec ou sans nous. Ce n’est pas du cynisme: c’est de la physique. Mais les conséquences — qui deviendra le centre et qui restera à la périphérie éternelle — relèvent entièrement de l’économie politique. Le Forum économique mondial a déjà signalé que les employeurs s’attendent à un changement de 39% des compétences clés d’ici 2030. La pensée analytique reste en tête, mais les compétences qui progressent le plus rapidement sont liées à l’intelligence artificielle, au big data, aux réseaux, à la cybersécurité, ainsi qu’à la littératie technologique.

Cela signifie que le dilemme mondial — allons-nous utiliser ces outils — est déjà tranché. Reste la question: comment allons-nous les utiliser? Si nous n’éduquons pas des personnes capables de poser des questions, nous créerons une main-d’œuvre qui sait copier du texte, mais pas résoudre des problèmes. Dans un tel scénario, la compétitivité diminue, la confiance s’effondre et les institutions s’affaiblissent.

C’est pourquoi les débats sur la «productivité», imposés par la Chambre de commerce et d’industrie et fondés sur des indicateurs des XIXᵉ et XXᵉ siècles, paraissent de plus en plus anachroniques. Tandis que le monde débat de durabilité, de flexibilité et d’alphabétisation algorithmique, au niveau local nous restons enfermés dans des conceptions industrielles de la productivité qui ne correspondent plus à la réalité de l’économie numérique. Ce n’est pas qu’un obstacle: c’est un refus actif d’interpréter les signaux que nous envoie le monde.

Stratégie de défense intellectuelle

Si nous cherchons une issue à ce labyrinthe, elle ne réside certainement pas dans l’interdiction des technologies. L’histoire a maintes fois prouvé que les interdictions ne font que nourrir l’hypocrisie et accroître les inégalités. La véritable réponse se trouve dans quelque chose de plus difficile, mais de plus durable : faire de la capacité à poser des questions une compétence sociale clé.

Ce changement doit commencer, inévitablement, en classe. Le processus éducatif doit urgemment cesser de récompenser la simple reproduction. Tant que l’enseignant demande : « Dis-moi ce qui est écrit dans le livre », il formera une personne obéissante. Dès qu’il demande : « Montre-moi d’où tu sais que cela est vrai », il commence à former un chercheur. C’est pourquoi nous avons besoin d’un apprentissage par projet, d’études de cas, de débats où c’est le processus d’arriver à une conclusion qui est évalué, et pas seulement le produit final.

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D’où la nécessité d’une nouvelle définition de la littératie. Comme le souligne l’OCDE, la validation est le cœur de la littératie dans le monde contemporain. En pratique, cela signifie inculquer à chacun l’habitude de vérifier ses sources, de reconnaître les préjugés et — plus important encore — de comprendre la différence fondamentale entre corrélation et causalité. Aujourd’hui, savoir ce qui constitue une preuve est plus important que de connaître une définition par cœur.

Dans ce contexte, même notre interaction avec l’intelligence artificielle prend une nouvelle dimension. Les modèles linguistiques sont, en essence, des miroirs de nos questions. Bien que l’UNESCO parle dans ses directives de « prompt engineering », l’essentiel n’est pas d’apprendre des astuces techniques pour obtenir un meilleur texte, mais de discipliner la pensée. Il s’agit d’une méthodologie, pas de magie : la capacité à établir le contexte, à définir les limites et à exiger des contre-arguments. C’est l’« alphabétisation du prompt », et elle requiert de la logique, pas seulement de la syntaxe.

Cependant, la charge ne doit pas reposer uniquement sur l’individu. Les institutions — que l’IIEP-UNESCO identifie déjà comme souffrant de carences en gestion — doivent elles aussi commencer à apprendre. Cela implique d’abandonner la pratique des communiqués bureaucratiques succincts et de passer à l’analyse a posteriori, au suivi d’indicateurs sociaux et à la rédaction de rapports répondant à des questions sociales concrètes. Une institution qui n’apprend pas est une institution qui stagne.

Enfin, tout cela converge dans le concept de cyberrésilience, comprise dans un sens bien plus large que des paramètres techniques. Lorsque le NIST définit l’intégrité et la sécurité de l’information comme des risques clés, et que le Forum économique mondial classe ces compétences parmi celles en plus forte croissance, il s’agit en réalité de la résilience de l’ingéniosité sociale. La véritable cyberrésilience aujourd’hui, c’est la capacité de la société à ne pas succomber à la manipulation, à ne pas céder à l’inertie de la peur ou de l’impulsion, et à exiger toujours, sans exception, des preuves.

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Un futur de questions ou un futur de modèles ?

Le moment prométhéen de notre époque ne réside pas seulement dans le fait que nous avons entre nos mains un nouveau «feu». Le vrai poids de ce moment réside dans le choix qui s’offre à nous: utiliserons-nous ce feu pour éclairer les recoins obscurs de l’ignorance, ou pour créer des illusions encore plus convaincantes sur le mur de la grotte?

Dans la réalité macédonienne, il semble que le pouvoir ait déjà fait son choix. À la place de la transparence, nous recevons de la propagande algorithmique : des villages Potemkine numériques où les outils d’IA génèrent un flux ininterrompu de réussites, de messages stériles et d’un optimisme factice. Cette technologie n’est pas utilisée pour résoudre les problèmes, mais pour les masquer. Elle devient l’outil idéal pour projeter une réalité idéalisée tandis que les systèmes clés s’effondrent. Le citoyen est placé face au mur de la grotte, où il observe les ombres d’un progrès fabriqué tandis que la vérité demeure dehors, dans l’obscurité.

Le choix est brutal dans sa simplicité. Si nous réduisons la technologie à un simple outil pour écrire et générer plus vite, alors inévitablement, nous produirons plus de texte, mais dramatiquement moins de pensée. Nous aurons une hyperinflation de mots et une déflation de sens. C’est particulièrement destructeur pour les nouvelles générations, déjà façonnées par la culture du savoir instantané. Pour elles, la réponse est ce qu’elles obtiennent en un seul clic, sans effort et sans compréhension du contexte. Lorsque l’éducation se réduit à copier des solutions toutes faites de machines intelligentes, nous créons des jeunes à la pensée superficielle, incapables de distinguer le vrai du faux, sujets idéaux de la nouvelle ère de l’obéissance automatisée.

C’est pourquoi ma thèse reste la même, et c’est un avertissement : le scénario le plus dangereux pour l’humanité, et particulièrement pour une société fragile comme la nôtre, n’est pas un scénario de science-fiction où les machines sauraient tout. Le scénario le plus dangereux, c’est celui où nous, humains, cessons de poser des questions, en abandonnant notre curiosité à un algorithme programmé pour nous maintenir calmes, satisfaits, et — en essence — ignorants.

Points clés

- La nouvelle littératie (OCDE) : au XXIᵉ siècle, être alphabétisé ne signifie plus simplement avoir accès à l’information ; cela signifie être capable de la valider et de la sélectionner de façon critique.

- La course contre la montre (UNESCO) : les outils génératifs se développent bien plus vite que les États ne peuvent les réguler. Cela crée un vide où la vie privée est menacée et les institutions prises au dépourvu.

- L’épidémie de confabulations (NIST) : le risque des « hallucinations » — affirmations fausses présentées de façon convaincante — est réel et documenté. L’intégrité de l’information devient un enjeu sécuritaire majeur.

- Les compétences du futur (WEF) : d’ici 2030, le marché du travail connaîtra des bouleversements majeurs. La pensée analytique, l’intelligence artificielle et la cybersécurité ne sont plus une option ; elles deviennent des conditions de survie.

- Le fossé macédonien (UIT, IIEP-UNESCO) : nous disposons d’une infrastructure solide — le « hardware » —, mais nos compétences avancées sont faibles, c’est-à-dire le « software de nos esprits ». Sans un basculement urgent vers une culture de la question, des stratégies comme SMART/MK resteront de simples listes de vœux pieux.

De la doctrine Monroe du XXIᵉ siècle: le néocolonialisme des États-Unis en Amérique latine

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De la doctrine Monroe du XXIᵉ siècle: le néocolonialisme des États-Unis en Amérique latine

Leonid Savin 

Les services de renseignement américains continuent de s’ingérer sans vergogne dans les affaires intérieures des pays de la région.

00dc-rubio-mktz-mediumSquareAt3X.jpgLe 2 juin, lors d’auditions devant la commission des affaires étrangères du Sénat américain, le secrétaire d’État Marco Rubio (photo) a déclaré: «Nous avons désormais, dans cet hémisphère, une coalition de pays amis – plus d’une dizaine – qui se sont unis pour travailler non seulement sur des questions de sécurité communes à nous tous, mais aussi sur la prospérité économique, ce qui va de pair. C’est une histoire étonnante, car, en fait, à l’exception du Nicaragua, de Cuba et, évidemment, du Venezuela, il reste bien sûr quelques problèmes, et aussi le Brésil, bien qu’ils soient là-bas en pleine période électorale, et dans une certaine mesure aussi le gouvernement actuel de la Colombie, du moins le président, a posé problème, mais, dans l’ensemble, il s’agit désormais d’une région remplie d’alliés des Américains, de dirigeants favorables à l’Amérique et d’une orientation favorable à l’Amérique. Il est désormais évident que nous devons mettre cela en œuvre après vingt ans d’inaction, durant lesquels la Chine et d’autres puissances mondiales ont envahi notre hémisphère occidental, au détriment non seulement des intérêts nationaux américains, mais aussi, selon nous, des peuples de ces pays». 

Cette déclaration a suscité de vifs débats. Si, au Venezuela, on a gardé un silence soumis, Cuba et le Nicaragua ont condamné ces propos, et le président brésilien Lula da Silva a critiqué les actions de Marco Rubio, les jugeant hostiles non seulement envers le Brésil, mais envers toute l’Amérique latine. Il a affirmé que Rubio était lui-même l’ennemi mortel de Cuba et de plusieurs autres pays d’Amérique latine.

Le fait est que l’establishment de Washington a de nouveau décidé d’imposer des droits de douane supplémentaires de 25% sur certains produits brésiliens. À la veille d’élections dans ce pays où le processus politique s'est fortement polarisé ces dernières années, c’est un signal clair des États-Unis qu’ils ne souhaitent plus voir Lula ou son successeur à la tête de l’État.

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De plus, le 28 mai, les États-Unis ont reconnu les groupes brésiliens Comando Vermelho (CV) et Primeiro Comando da Capital (PCC) comme organisations terroristes, ce qui ouvre la voie à une ingérence et à des pressions supplémentaires sous prétexte de sécurité.

Le 2 juin également, la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, a accusé l’ambassadeur américain au Mexique, Ronald Douglas Johnson, d’ingérence dans les affaires intérieures du pays. Plus tôt, aux États-Unis, des accusations de trafic de drogue avaient été portées contre le gouverneur de l’État mexicain de Sinaloa, Rubén Rocha Moya ; et, auparavant, en avril de cette année, la CIA avait mené un raid dans l’État de Chihuahua sans l’accord des autorités officielles du Mexique.

U.S.-Drug-Enforcement-Administration-Badge-SPECIAL-AGENT.jpgLa réaction de la dirigeante mexicaine est donc compréhensible, car, au cours des dix dernières années, le gouvernement américain a utilisé la DEA (Drug Enforcement Administration) pour surveiller les gouvernements de gauche d’Amérique latine et tenter de les déstabiliser. Les interventions de la DEA visaient le président du Venezuela Nicolás Maduro, l’ancien président de Bolivie Evo Morales et le président du Mexique Andrés Manuel López Obrador. Suite à divers scandales révélés, il est apparu que la DEA avait collaboré avec des criminels notoires, dont des trafiquants de drogue et des blanchisseurs d’argent, pour mener des opérations spéciales contre les politiciens de gauche.

Malgré cela, les services secrets américains continuent avec un zèle obstiné à s’implanter dans les pays de la région.

C’est pourquoi la déclaration de Rubio, combinée aux actions actuelles des États-Unis dans la région, reflète le travail méthodique de Washington pour établir son contrôle sur tout l’hémisphère occidental. C’est la doctrine Monroe 2.0 en action. L’éventail des méthodes va du chantage et de la violation du droit international, comme dans le cas de Cuba (dernière mesure en date: la Maison Blanche a appelé toutes les entreprises étrangères à quitter l’île sous peine de sanctions sévères – les entreprises touristiques canadiennes et espagnoles, qui géraient des dizaines de grands hôtels à travers le pays, ont déjà cessé leurs activités) et comme cela a été fait avec le Venezuela, jusqu’à la pression sous des prétextes fallacieux (comme les cartels de la drogue au Mexique et en Colombie).

La situation avec le Venezuela est la plus claire. Même aux États-Unis, on reconnaît que le gouvernement américain a cherché à prendre le contrôle total du pétrole vénézuélien, bien que, hormis quelques informations officielles fragmentaires, personne ne puisse dire comment fonctionne ce système. Cependant, « l’opacité du système ne se limite pas au pétrole. L’administration Trump contrôle également les exportations d’or et d’autres ressources minérales du Venezuela ».

Gustavo-Petro-600x381.jpgAjoutons que le président colombien Gustavo Petro (photo) a subi d’intenses pressions de la part des États-Unis tout au long de son mandat, y compris des exigences d’abandonner la coopération avec la Chine. Pour l’instant, le gouvernement colombien reste solidaire des pays de la région qui critiquent la politique étrangère américaine, mais il existe un risque qu’après le second tour des élections présidentielles en juin, la politique de l’État puisse changer.

Quant aux marionnettes dociles, elles reçoivent la récompense faite de «pilules sucrées» sous forme d’investissements et d’élargissement de la coopération. Ainsi, en 2025, l’administration américaine a signé des accords-cadres commerciaux avec l’Argentine, le Guatemala, l’Équateur et le Salvador – car les dirigeants actuels de ces pays suivent la ligne de Washington.

Pour ce qui est des investissements, ils ne se font pas à égalité. Comme l’a montré l’expérience du XXᵉ siècle, les capitaux proviennent des États-Unis ou d’organismes supranationaux tels que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (contrôlée de fait par le clan Rockefeller), à des conditions politiques imposées, incluant la réduction des subventions publiques au secteur social, la diminution des impôts pour les entreprises étrangères et des conditions spéciales pour les firmes désignées par les créanciers eux-mêmes. Cela s’appelle en langage d’affaires la libéralisation et la création d’un climat favorable aux investissements. Dans la réalité, cela signifie le pillage des ressources nationales, la mise sous tutelle étrangère de l’économie et la perte de souveraineté.

NPM-1980_2493_5454.jpgLes pays d’Amérique latine sont passés par ce chemin pendant la guerre froide, lorsqu’à l’initiative de John Kennedy fut créé l’«Alliance pour le progrès», distribuant, sous couvert d’aide économique, des prêts et des crédits. En outre, dans les années 1960, la société d’investissement privée américaine ADELA fut créée, qui, avec l’aide de la Banque mondiale et du FMI, a éliminé le tissu entrepreneurial national des pays latino-américains jusqu’aux années 1990.

Aujourd’hui, les États-Unis, dans le cadre de leur nouvelle politique étrangère, agissent de manière plus ouverte. L’aveu de Rubio, selon lequel ils veulent chasser la Chine et d’autres pays d’Amérique latine (il s’agit aussi, évidemment, de la Russie, bien que les actifs russes dans la région soient bien moindres que ceux des Chinois), montre que Washington craint que les pays ne se développent efficacement sans contrôle américain et ne mènent une politique indépendante. Cela signifie aussi des tentatives de conserver leur hégémonie (y compris la domination du dollar) sur la région et de freiner autant que possible la multipolarité croissante.

Pourtant, même dans les pays dirigés par des régimes pro-Trump, la forte polarisation politique montre que les peuples ne sont pas prêts à accepter que leurs pays deviennent de nouvelles colonies des États-Unis. La lutte continue.

L’UE et Londres craignent leur propre escalade

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L’UE et Londres craignent leur propre escalade

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Autour de possibles négociations quant à l’Ukraine, un nouveau jeu d’information se déploie. Officiellement, il s’agit de formats, de conditions et d’interlocuteurs. Mais en réalité, il s’agit de bien plus: l’UE et la Grande-Bretagne souhaitent manifestement s’asseoir à la table maintenant, car leur propre rôle dans la guerre devient dangereusement visible.

Moscou continue de se référer à la « ligne d’Anchorage », c’est-à-dire aux ententes entre Poutine et Trump, nouées en Alaska. Ce qui y a été convenu reste flou. Officiellement, un seul point est mentionné: le retrait des troupes ukrainiennes du Donbass. La Russie n’exclut pas des discussions avec les soutiens européens de Kiev, mais seulement dans cette logique, et non selon le scénario bruxellois.

Kiev tente de contrer cette ligne. Zelensky réclame des négociations directes et un gel du front. Mais le ton adopté est tel que Moscou ne peut guère y répondre. De Berlin aussi, on entend soudain que le moment serait venu pour un règlement.

La question est: pourquoi précisément maintenant?

La guerre a changé. L’Ukraine ne combat plus uniquement avec des armes occidentales sur son propre sol. Une partie de la production militaire est transférée dans des pays de l’UE. Des drones de longue portée y sont développés. Des structures militaires, industrielles et logistiques, appartenant à des États occidentaux, sont de plus en plus intégrées dans l’effort de guerre ukrainien.

Cela crée une nouvelle donne: l’Ukraine peut frapper la Russie plus en profondeur – mais de plus en plus avec l’aide de structures ouest-européennes.

Pour Kiev, c’est un avantage. Pour Bruxelles, Londres et Berlin, c’est un risque. Car plus la production, la logistique et le soutien technique sont organisés depuis l’espace de l'UE et de l'OTAN, plus il devient difficile d’affirmer qu’on n’est qu’un « soutien » et non une partie prenante de l’architecture de guerre.

À cela s’ajoute: cet avantage est limité dans le temps. La Russie va adapter sa défense anti-aérienne. Les nouvelles routes de drones sont surtout efficaces au début. Ensuite, l’adversaire s’adapte. C’est justement pour cette raison que l’UE et la Grande-Bretagne disposent d’une fenêtre temporelle étroite: négocier maintenant, tant que la pression fonctionne encore – et avant que Moscou ne fasse de l’implication ouest-européenne un sujet central.

En effet, les frappes contre Kiev impressionnent peu les soutiens occidentaux de l’Ukraine. Elles n’atteignent pas les structures qui permettent désormais de consolider une partie de la capacité militaire ukrainienne. Du point de vue russe, une autre conclusion s’impose donc: si les États de l’UE et la Grande-Bretagne s’impliquent de plus en plus, ils pourraient finir par payer eux-mêmes le prix de ce rôle.

Cela ne veut pas dire que la guerre s’étendra à l’Europe de l’Ouest dès demain. Mais la menace plane: les sites de production militaire qui travaillent directement pour l’Ukraine pourraient entrer dans la logique de dissuasion russe.

Dans ce contexte, les nouveaux signaux de négociation prennent une autre dimension. Il ne s’agit pas seulement de paix. Il s’agit aussi de contenir une escalade que Bruxelles, Londres et certaines capitales ont elles-mêmes contribué à préparer. Un gel du front soulagerait Kiev, gagnerait du temps et stabiliserait la production. Pour Moscou, ce serait sans doute un «Minsk nouvelle version»: un cessez-le-feu comme pause, non comme solution.

Pour l’Allemagne, c’est particulièrement dangereux. Berlin participe à une logique d’escalade dont elle ne contrôle pas l’issue. Or l’intérêt allemand n’est pas de déplacer les risques de la guerre ukrainienne dans l’espace de sécurité allemand et européen.

Qui fait venir la production d’armement ukrainienne dans des pays de l’UE, n’importe pas seulement des capacités. Il importe aussi des risques en tant que cible.

C’est pourquoi l’Allemagne devrait désormais insister sur la limitation: pas de fuite en avant, pas de transfert d’infrastructure militaire ukrainienne dans notre espace de sécurité, pas de négociations comme simple pause avant la prochaine guerre.

Car plus l’UE et la Grande-Bretagne font entrer la guerre, sur le plan technique, en Europe de l’Ouest, moins elles peuvent, sur le plan politique, prétendre rester en dehors de ce conflit.

#geopolitique@global_affairs_byelena

dimanche, 14 juin 2026

L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie

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L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie

Par Alexandre Douguine

Nous ne luttons pas seulement contre l’Occident, nous luttons contre l’Occident moderne (et postmoderne), contre un Occident qui, déjà au XIe siècle, s’est écarté de notre voie chrétienne commune et avançait, cherchant à atteindre la fin des ténèbres, toujours plus loin vers le crépuscule extérieur.

Les conditions métaphysiques d'une trêve éventuelle sont les suivantes :

- soit l’Occident, tout en restant moderne (et postmoderne), tel qu’il veut être et tel qu’il est, nous laisserait en paix (ce qui est d'emblée exclu, car c’est impossible, personne là-bas ne l’envisage ne serait-ce qu’un instant: Satan ne s’arrête pas);

- soit l’Occident change radicalement de direction et, suivant la voie de l’Éternel Retour, fait un retour décisif EN ARRIÈRE, vers ses propres racines (chrétiennes, gréco-romaines), qui sont communes aux nôtres (simplement, l’Occident s’en est beaucoup éloigné et nous non), ce qui est très improbable, mais pas impossible en théorie (car Nietzsche, Husserl, Spengler, Heidegger, Guénon, Evola – cela, c’est l’Occident, mais le bon, le sensé, celui qui n’est pas obsédé par le progrès, le libéralisme et les perversions).

Nous avons lancé un cours intensif d’«Occidentologie», ici à Moscou. Nous avons terminé la rédaction du manuel, qui sera publié prochainement; nous avons réalisé des essais pilotes, collecté des avis et donné les premiers cours d’essai à des adultes et à des enfants. Selon l’opinion générale (certains ne sont pas d’accord, mais c’est très bien), l’«occidentologie» est exactement ce dont tout le monde a besoin aujourd’hui. Le très estimé recteur de la RGGU, Andreï Viktorovitch Loginov, a justement fait remarquer il y a quelques jours, lors de l’inauguration de notre programme de formation continue: mais que faisions-nous à l’époque soviétique, sinon de l’«occidentologie»? À l’époque, cela s’appelait «critique de la philosophie bourgeoise».

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Mais cela ne concerne pas que l’idéologie officielle. N’était-ce pas déjà de l’occidentologie que les enseignements des slavophiles et des sophiologues, des eurasistes et des cosmistes, de Florenski et Rozanov (icône et portrait, ci-dessus), de tout l’Âge d’Argent en général? N’était-ce pas de l’«occidentologie» que les idées de Zinoviev et Soljenitsyne, de Meyer et Bakhtine, de Khoroujiy et Chafarevitch, de Foudel et Lossiev, de Lifchitz et Ilienkov, de Bibikhine et Batichtchev, de Gachev et Goricheva? Tous nos penseurs, tant les officiels (qui, bien sûr, ne sont pas tout à fait des penseurs) que les non officiels (parmi lesquels il y avait de véritables esprits)? Ils étaient tous patriotes, pour la plupart (presque toujours) chrétiens orthodoxes, au minimum idéalistes, mystiques, sophiologues, slavophiles… Et tous portaient un vif intérêt à l’Occident. Mais lequel exactement? Et comment s’y intéressaient-ils? Dans quel but?

Tout cela sera clarifié dans notre cours d’«occidentologie», ainsi que dans le nouveau grand projet «Philosophie du Monde», dont j’espère, avec l’aide de Dieu, terminer l’élaboration cet été. «Occidentologie», «État-civilisation» et les quatre volumineux tomes de la «Philosophie du Monde»: voici notre œuvre, notre front philosophique, qui avance (non sans difficultés, mais en pleine guerre et avec la guerre) vers la victoire de la pensée russe et de l’esprit russe.

Quelques mots importants sur l’approche civilisationnelle. Nous avons désormais obtenu que l’approche civilisationnelle soit prise au sérieux, et sans les déviations d’autrefois. Il y a une nuance. On a persuadé tout le monde de la reconnaître précisément comme une approche. Autrement dit, on dit qu’il est désormais possible de considérer qu’il existe des civilisations au pluriel, différentes, originales, qui font ce qu’elles veulent dans le cours de leur production (de choses et de significations). C’est une approche que l’on autorise maintenant.

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Mais réfléchissons: comment serait TOUTE AUTRE approche ?

Et ici se révèle ce qu’il y a de plus intéressant: toute approche non civilisationnelle, c’est la croyance en l’universalité et l’obligation, la normativité de la voie occidentale du développement, autrement dit, un serment d’allégeance à la vision occidentale du monde. En Occident, le libéralisme règne aujourd’hui sûrement et même de façon totalitaire (le capitalisme bourgeois dans sa version postmoderne – d’où l’interdiction des LGBT, des migrants, etc., dans la Fédération de Russie), et donc, l’approche non civilisationnelle aujourd’hui est synonyme d’acceptation de l’hégémonie de l’Occident et, dans la situation actuelle, du libéralisme. Nous sommes en guerre avec l’Occident dans la Grande Guerre Patriotique, donc l’approche non civilisationnelle n’est rien d’autre que la cinquième colonne des ennemis dans la guerre cognitive pour la conscience sociale des Russes.

Bien sûr, il reste le marxisme classique, qui est lui aussi «non civilisationnel» (avec sa théorie du changement des formations économiques de l’humanité, comme en Occident), mais cela ne fait qu’entraver la voie et alimente le moulin des libéraux. Ainsi, Marx lui-même se montrait solidaire de la bourgeoisie aux étapes où celle-ci renversait le christianisme, les ordres traditionnel et les valeurs de la Tradition. Et plus tard, pensait Marx, nous nous débarrasserions aussi d’eux. Nous savons comment tout cela s’est terminé. Nous avons renversé, il semblait que tout commençait à bien marcher (grâce à la grandeur du peuple russe et au pouvoir central fort, essentiellement impérial, de Staline), puis, soudain, de nouveau l’accumulation primitive du capital, les années 1990, le capitalisme sauvage, les adeptes de ce capitalisme qui arboraient des vestes de couleur framboise, les bandits, les tueurs à gages et les agents de la CIA au gouvernement de la Fédération de Russie.

Ainsi, la relativisation de l’approche civilisationnelle est:

- soit une tentative d’apologie du libéralisme globaliste totalitaire (ce qui est presque toujours le cas); c’est-à-dire une opération à grande échelle des services secrets occidentaux pour mener une guerre cognitive — nos humanistes sont passés, en 30 ans, par toutes les étapes du recrutement systématique: bourses, conférences, offres impossibles à refuser, indices de citation, réformes éducatives, etc.;

- soit du marxisme inerte, la douleur fantôme d’une idéologie chimérique à moitié disparue.

Dans le premier cas, on frôle l’espionnage direct; on le voit dans le cas des agents étrangers Sineokaya et Shulman. Ici, tout est clair. Le libéral est un ennemi du peuple, presque un terroriste potentiel.

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Dans le second cas, ce sont les hallucinations des générations les plus âgées, qu’il faut tolérer, mais qu’il ne faut pas prendre au sérieux. Si, au contraire, le marxisme se renouvelle, il s’agirait probablement d’espionnage, et il faudrait alors chercher un «curateur» étranger.

C’est pourquoi la perspective civilisationnelle n’est pas une approche parmi d’autres, mais le seul paradigme possible, si la Russie est bel et bien un État-civilisation, et si Poutine et le pouvoir affirment que c’est très exactement une civilisation. Par conséquent, il faut chercher le pluralisme non pas en dehors du paradigme civilisationnel, mais en son sein. Et c’est très important: il y a de la place pour la droite et la gauche, mais pour une droite civilisationnelle (russe, eurasienne) et une gauche civilisationnelle (russe, eurasienne). En général, pour tous. Mais à l’intérieur du paradigme. Hors de lui, ce n’est que ténèbres. Un crépuscule extérieur. Il ne faut pas s’y aventurer, car le mal y rôde.

Machiavel et son art de gouverner, inspiré de Dieu

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Machiavel et son art de gouverner, inspiré de Dieu

Prof. Dr. h.c. Hei Sing Tso

Président, Guiguzi Stratagem Learning, Hong Kong

Machiavel a été profondément déformé. Beaucoup de personnes, y compris des universitaires du monde entier, pensent que Machiavel était un homme dépourvu d’éthique et sans religion. Je dois affirmer que Machiavel n’était pas seulement un chrétien, mais que ses idées et théories sont étroitement liées à sa spiritualité chrétienne. En effet, quelques chercheurs ces dernières années ont renouvelé leur intérêt pour l’étude du lien entre les théories politiques de Machiavel et le christianisme républicain de son époque.

La Renaissance en Italie a donné naissance à l’humanisme et à une transformation culturelle. Cependant, cela n’a pas complètement coupé le lien avec Dieu dans le cœur de Machiavel. Pour Machiavel, l’État et la foi sont liés. La caritas est une vertu chrétienne essentielle. Elle signifie un amour inconditionnel et sacrificiel. Un amour totalement dévoué au bien commun, c’est la caritas. Machiavel estime que l’amour inconditionnel pour la patrie est une forme de caritas. Le patriotisme est une forme et un processus de charité menant à la caritas parfaite. Chaque individu et chaque citoyen devrait être patriote afin de se rapprocher de Dieu.

71cJCTdEdbL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgDe plus, Machiavel acceptait l’idéal chrétien selon lequel on doit rechercher l’amitié de Dieu, à l’image de Moïse. L’amitié avec Dieu est une grâce. Une fois cette amitié obtenue, une personne peut dialoguer avec Dieu. Cependant, Dieu n’était pas disposé à tout faire à la place de l’homme, mais son aide était décisive pour assurer le succès. Selon cette logique théologique, si tous les citoyens sont véritablement patriotes et aiment leur patrie, Dieu aidera certainement le peuple italien à libérer leur terre, car ils auront l’amitié de Dieu.

Un chrétien doit-il rechercher la gloire ? Machiavel distingue la gloire de la renommée. Comme mentionné plus haut, Dieu ne fait pas tout pour les hommes. Si ceux-ci accomplissent de grandes œuvres de rédemption, c’est toujours grâce à Dieu. Les grandes réalisations ne sont pas une gloire personnelle, mais une renommée qui revient à Dieu. Ainsi, les hommes, qu’ils soient dirigeants ou citoyens, doivent rechercher la renommée, non la gloire. Machiavel définit sa propre hiérarchie de la renommée. Ceux qui sont le plus loués sont les chefs d’ordres religieux. Viennent ensuite ceux qui ont fondé ou réformé des républiques ou des royaumes. Plus ils acquièrent de renommée, plus ils se rapprochent de Dieu.

Selon la cosmologie théologique de Machiavel, l’univers évolue en cycles et tout retourne à son origine. Il écrit :

« Il n’est rien de plus vrai que toutes les choses de ce monde ont une limite à leur existence, mais seules celles qui ne laissent pas leur structure se désorganiser, mais la conservent inchangée selon l’ordre établi, ou si elles la changent, le font à leur avantage et non à leur détriment, parcourent tout leur cycle sous le ciel… comme les républiques ou les sectes religieuses, je dis que les changements bénéfiques sont ceux qui les ramènent à leurs principes premiers. »

41Lt5UpGLOL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgFait intéressant, sa cosmologie est très proche de celle de Lao Tseu, le fondateur de l’école philosophique taoïste de la Chine ancienne. Selon Lao Tseu, toute chose suit le Tao: elle croît puis décline pour retourner à son origine, en un cycle. Tout État ou institution politique tend à s’éloigner de son bon principe d’origine, d’où la nécessité des changements pour ramener l’institution à sa source. Le monde n’est pas statique et le changement est inévitable. Cependant, Dieu nous laisse le choix d’opérer de bons changements.

Ceci explique pourquoi un dirigeant ou un homme d’État qui entreprend des réformes pour sauver l’État de la décadence bénéficiera de l’amitié de Dieu. Pour Machiavel, le changement par l’art de la réforme est essentiel. Cela rappelle la philosophie de l’école légaliste de la Chine ancienne. La réforme interne est nécessaire pour préserver l’État et même la sécurité contre les invasions extérieures. Les légalistes chinois insistaient sur la réforme des lois et des institutions. De même, Machiavel écrit :

« Si Rome avait voulu préserver sa liberté au milieu de la corruption, elle aurait dû modifier sa constitution, de la même manière qu’elle avait instauré de nouvelles lois au cours de son histoire ; car les institutions et les formes doivent s’adapter au sujet… Mais, lorsqu’on découvre qu’une constitution n’est plus adaptée, il faut la réformer, soit d’un seul coup, soit progressivement à mesure que chaque défaut apparaît. »

Machiavel était très préoccupé par la corruption, comprenant parfaitement que la faiblesse d’un État vient avant tout de ses ennemis intérieurs. Fait surprenant, le meilleur moyen de prévenir la corruption n’est pas la loi ni la punition, mais la religion. Il écrit :

« Les princes et les républiques qui souhaitent se préserver de la corruption doivent avant tout maintenir la pureté de tous les rites religieux et les traiter avec le respect qui leur est dû, car il n’est pas de signe plus évident du déclin d’un pays que de voir la religion méprisée. »

Évidemment, Machiavel espérait que dirigeants comme citoyens aient une foi vraie et sincère, et non qu’ils considèrent la religion comme une simple formalité ou une institution au service de la richesse et du pouvoir. Les gouvernements et hommes politiques devraient s’inspirer de la sagesse de Machiavel pour comprendre comment certaines politiques contemporaines ont ruiné le christianisme, en particulier en Occident.

statue-machiavel-300.jpgBeaucoup ont rejeté les idées de Machiavel sur les mesures radicales et cruelles. Il ne faut pas conclure trop vite.

Il écrit à propos de la cruauté :

« Certains pourraient se demander comment Agathocle et d’autres comme lui, après d’innombrables trahisons et cruautés, ont pu vivre longtemps en sécurité dans les pays dont ils avaient usurpé la souveraineté, et se défendre même contre des ennemis extérieurs, sans que leurs propres citoyens ne cherchent à conspirer contre eux… La cruauté peut être bien ou mal employée ; nous disons qu’elle est bien employée lorsqu’elle est commise une seule fois, par nécessité de préservation, et qu’ensuite on n’y recourt plus, mais qu’on agit autant que possible pour le bien public… Ceux qui agissent ainsi peuvent réparer leur condition devant Dieu. »

La cruauté est aussi liée au désordre, comme Machiavel l’écrit :

« … pour rétablir l’ordre parmi les habitants et l’obéissance au souverain, il fallait instaurer un gouvernement bon et vigoureux. Pour cela, il nomma comme gouverneur de cette province Don Ramiro d’Orco, homme cruel mais énergique, à qui il donna tous les pouvoirs. En très peu de temps, d’Orco ramena la province à la paix et à l’ordre, gagnant ainsi la plus haute estime. »

Ainsi, pour Machiavel, les mesures radicales et cruelles, lorsqu’elles sont appliquées habilement et avec prudence, sont permises par Dieu pour mettre fin au désordre et au chaos dans l’État et la société.

En conclusion, Machiavel a été mal compris et perçu comme un penseur séculier. En réalité, ses idées sont façonnées par la foi et la cosmologie chrétiennes. Les vertus et les valeurs sont d’une importance capitale pour comprendre sa pensée politique et son art de gouverner.

Que se passe-t-il en Albanie? - La révolte contre le projet méditerranéen d'Israël

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Que se passe-t-il en Albanie?

La révolte contre le projet méditerranéen d'Israël

Oğul Tuna

Oğul Tuna sur les ambitions méditerranéennes grandissantes d’Israël et le soulèvement en Albanie.

Le célèbre entêtement du peuple albanais s’est manifesté une fois de plus, cette fois d’une manière qui pourrait bien entraîner toute la Méditerranée et l’Europe dans la controverse.

Les Balkans sont actuellement secoués par ce qui est devenu la réaction populaire politique la plus passionnée et la plus profonde de ces dernières années dans la région. Lors de manifestations largement ignorées par les médias occidentaux, des milliers de personnes ont occupé les rues de Tirana, la capitale, ainsi que celles de Vlorë, tout au long de la semaine passée.

Au centre de la colère populaire, on retrouve les États-Unis et Israël. Bien qu’ils ne soient pas la cause initiale des troubles, les manifestants dirigent leurs slogans et leurs banderoles vers Washington et Tel-Aviv. Les personnes considérées comme directement responsables sont Jared Kushner, le gendre du président américain Donald Trump, et sa fille Ivanka Trump. L’indignation s’est accrue depuis que des projets ont été révélés pour transformer l’île de Sazan (photos), au large des côtes albanaises et autrefois base militaire soviétique, en un gigantesque complexe de tourisme de luxe.

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Pourquoi ces figures sont-elles visées ?

Dans le cadre du projet de Kushner et Ivanka, les îles albanaises de Sazan et Zvërnec s’ouvriraient au « tourisme ». Mais il s’agit, sans doute, d’un type de tourisme très particulier. Pour citer l’intellectuel turc Yalçın Küçük, on pourrait dire que « la dégradation humaine » est à nouveau utilisée comme prétexte, ou peut-être comme couverture, dans cette région pittoresque des Balkans:

Peut-être que l’un des mots les plus ignobles est « tourisme ». On peut comprendre le communisme ou le socialisme. Mais le “isme” du tour correspond à la corruption de l’homme, et avec le temps j’ai compris qu’il s’agissait du mode de mouvement du dégénéré (Caligula : Saralı Cumhur, p. 16).

Dans la lignée de l’observation de Küçük, derrière un projet qui pourrait transformer une région déjà gangrenée par la mafia et la dépendance extérieure – non seulement l’Albanie, mais une grande partie des Balkans – en une société entièrement dévouée à servir les étrangers, on retrouve des acteurs bien connus. Selon un reportage de Fırat Çelik (GZT), l’initiative est menée par le fonds d’investissement de Kushner, Affinity Partners. Le projet devrait coûter 6 milliards de dollars, financés, dit-on, par des capitaux du Golfe et d'Israël.

Le développement comprend tout ce que l’on attend: hôtels de luxe avec des milliers de chambres, marinas, villas privées, etc. Tandis que l’on débat de la « dubaiïsation » d’Istanbul, c’est désormais un projet de « dubaiïsation » de l’Albanie qui se profile. Cette vision inquiète non seulement les Albanais, mais aussi de nombreux internautes à travers le monde. En effet, depuis les révélations sur Jeffrey Epstein et la publication de documents connexes, certains craignent qu’une nouvelle version de Little Saint James, plus connue sous le nom d’Île Epstein, ne soit installée dans cette partie du monde.

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Quelles que soient les spéculations et les allégations, le contexte général et les connexions en jeu ont poussé les manifestants à descendre dans la rue depuis plusieurs jours, exprimant leur opposition à de nombreuses figures, du Premier ministre socialiste Edi Rama à Ivanka Trump. Selon le média Harici, Ivanka aurait visité l’Albanie plus tôt cette année et se serait rendue sur l’île de Sazan, aujourd’hui intégrée à un parc national.

Rama, qui a qualifié le projet de « fake news » et affirmé que les manifestations de rue étaient soutenues par l’Iran, avait déjà fait face à des protestations en février dernier concernant des accusations de corruption. Le Premier ministre, qui s’emploie activement à faire entrer l’Albanie dans l’Union européenne, a également été critiqué pour ses séances photo extravagantes avec des dirigeants de l’UE et pour ses déclarations lors d’une visite en Israël en janvier 2026. S’adressant à la Knesset, Rama a déclaré :

Me tenir devant Netanyahou, l’un des plus grands orateurs du monde, me fait trembler les genoux.

Lors d’une rencontre avec le président israélien, Rama a également lancé cette invitation :

D’ailleurs, nous sommes prêts à accueillir à bras ouverts tous les Israéliens qui souhaitent venir ici : touristes, entrepreneurs, artistes, écrivains, travailleurs de la haute technologie, ou ceux qui s’occupent des personnes âgées. Dans ce pays, situé au cœur de l’Europe, sur les rives de deux mers et entouré de nombreux fleuves, nos portes sont ouvertes à ceux qui veulent construire leur maison ici. Dans une géographie très restreinte, dans un pays aussi petit que l’Albanie, la nature offre tout ce que l’on peut rechercher.

La question de fond : la Méditerranée est-elle la véritable cible ?

Même si les manifestations en Albanie dominent actuellement les débats dans les Balkans et la Méditerranée orientale, une lecture plus large oblige à se demander: la Méditerranée elle-même n’est-elle pas la véritable cible ?

Après tout, nous approchons de l’anniversaire de la guerre Iran-Israël-États-Unis. Au cours de l’année écoulée, de nombreux rapports sur des investisseurs et entrepreneurs israéliens sont parus. De nombreux commentateurs ont écrit sur la façon dont le gouvernement de Tel-Aviv, qui cherche à établir un front aux côtés de la Grèce et de Chypre du Sud contre la Turquie, a accru ses activités, notamment dans le sud de l’île.

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Bien sûr, ces activités ne se limitent pas au domaine militaire et politique. Selon un article publié en mai par Ecem Şahinli Ögüç (Anadolu Agency), le village de Trozena, près de Limassol, aurait été racheté par des Israéliens, les habitants chypriotes-grecs étant apparemment empêchés d’y entrer.

En parallèle des nombreuses analyses avertissant que le nord de Chypre devient une cible de l’intérêt israélien et que la sécurité de la République turque de Chypre du Nord est de plus en plus menacée, on constate également que la région est devenue une destination pour les investisseurs et colons israéliens. De même, après l’intensification de la guerre contre l’Iran, de nombreux Israéliens auraient fui non seulement vers Chypre du Sud, mais aussi vers le nord. Selon un rapport d’août 2025 d’Emir Abdurrahman Bulut (Independent Türkçe), le mouvement Loubavitch (Chabad) et divers investisseurs y auraient acquis des biens depuis longtemps. Le sujet a pris tant d’ampleur que les autorités chypriotes du Nord et les médias israéliens se sont affrontés l’an dernier après la multiplication des titres affirmant que «Chypre du Nord est aussi un problème israélien».

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En mai 2026, The Jerusalem Post attire l’attention sur un tout autre pays. Une entreprise israélienne, IDM Kalamata Monoprosopi AE, envisagerait d’investir 136,5 millions d’euros à Kalamata (photo), dans le sud de la Grèce. Ce projet vise à attirer aussi bien des touristes étrangers que des personnes intéressées par l’achat de biens immobiliers dans la région.

Bien entendu, dans une logique d’économie de marché, la nationalité ou l’identité du capital est généralement jugée indifférente. C’est pourquoi, du côté des responsables albanais, désireux d’accélérer l’intégration à l’Occident et d’attirer les investissements étrangers, l’origine des fonds importe peu. Mais dès que l’on prend du recul et que l’on examine la carte des investissements, des reportages et des réactions publiques qui se multiplient, il devient difficile d’ignorer qu’il se passe quelque chose d’important sur la façade orientale de la Méditerranée européenne.

imalbpages.jpgDu moins, c’est ainsi que les manifestants albanais perçoivent la situation. Après une semaine entière de mobilisation, ils continuent de remplir les rues de cris et de slogans vigoureux. Comme le déclare Rama, ce ne sont peut-être pas les plus grandes manifestations qu’il ait connues, mais il serait difficile de parler d’un mouvement qui s’essouffle. Ce qui doit le plus l’inquiéter, c’est que des Albanais de toutes origines sociales et de toutes tendances politiques se sont unis contre lui et contre le projet.

Ces manifestations feront-elles tomber le gouvernement ou déclencheront-elles un effet domino en Europe ? Il est encore trop tôt pour le dire. Il faut se rappeler que de nombreux Européens, tout comme les Albanais et leurs voisins, sont de plus en plus conscients que les citoyens ordinaires souffrent, tandis que leurs gouvernants semblent absorbés par des projets qui ne servent guère les intérêts de leur pays. Dès lors, il ne serait guère surprenant que l’été voie éclore des manifestations similaires dans de nombreuses autres villes européennes, au-delà de Tirana.

(Traduit du turc)

samedi, 13 juin 2026

Blocus maritimes

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Blocus maritimes

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/blocchi-marittimi/

Kaja Kallas ne se dément pas. Elle annonce, avec une joie toute triomphante, que l’UE a «autorisé» le blocus et la saisie des navires marchands russes, ou soupçonnés de transporter des marchandises russes, dans toute la Méditerranée.

«Autorisé». Au nom de quel droit, sur quelles bases juridiques, cela n’est cependant pas précisé. Et, d’ailleurs, cela ne semble pas inquiéter Kallas. Son interprétation du rôle de «ministre des affaires étrangères» de la fantomatique Union européenne a de quoi, pour le moins, laisser perplexe.

Car, au lieu de chercher des solutions diplomatiques aux différends, la gentille dame semble vouloir pousser, avec toutes ses – il est vrai assez limitées – énergies, en direction de la guerre.

Mais cela importe finalement peu. Tout comme, sur la scène internationale, Kallas et ses ardeurs bellicistes comptent peu, voire pas du tout.

Ce qui nous intéresse ici, c’est le soi-disant «blocus naval» anti-russe en tant que tel.

Admettons, sans vraiment le concéder, qu’il soit réellement possible: à qui nuirait-il?

Certainement à l’Espagne, qui achète ouvertement du pétrole et du gaz à la Russie, à des prix bien inférieurs à ceux pratiqués par les États-Unis.

Et puis à tous ces pays méditerranéens qui ont recommencé, discrètement peut-être, à importer de Russie, au mépris des blocus décidés par Bruxelles.

Moscou, elle, n’en subirait qu’un préjudice relatif. D’autant que ses marchés se sont considérablement élargis, devenant mondiaux.

Aujourd’hui, la majeure partie de la production russe part vers la Chine, l’Inde et d’autres pays du monde.

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Le Kremlin peut regarder le blocus européen avec une tranquille indifférence.

D’autant plus qu’il pourra continuer à miser sur ses excellentes relations avec le monde du Maghreb, en fournissant à ces pays du pétrole et ses dérivés, qui seront ensuite exportés vers l’Europe à des prix nettement majorés.

En réalité, ce «blocus», annoncé par la fantasque et imprévisible dame estonienne, a une signification politique précise. Une signification pour le moins très inquiétante.

C’est, sans détour, une véritable déclaration de guerre.

Car bloquer les exportations de la Russie, c’est tout simplement entrer ouvertement en guerre avec Moscou.

Et cela, le Kremlin le sait pertinemment.

Les récentes déclarations de Lavrov en sont la preuve.

Le ministre des Affaires étrangères russe, de tout temps le plus mesuré de l’establishment moscovite, a déclaré clairement qu’il n’y a désormais plus aucune possibilité de dialogue ou de médiation diplomatique avec l’Europe.

La parole est aux armes.

Et il l’a dit avec colère, certes, mais aussi avec une pointe de tristesse.

La frustration de celui qui, ces derniers mois, s’est beaucoup investi pour chercher une solution concertée à la crise ukrainienne.

Et qui s’est heurté à la volonté obtuse et belliciste de Londres et de Bruxelles.

La joyeuse cigale estonienne, donc, peut bien jubiler en annonçant de fantaisistes blocus navals.

Nous, en revanche, avons de quoi nous inquiéter. Et gravement.

Parution du numéro 76 de la revue War Raok

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Parution du numéro 76 de la revue War Raok

ÉDITORIAL:

Il faut s’emparer de la Bretagne !

L’action bretonne, nous n’avons pas d’autre avenir

Tous mes amis le savent mais je leur demande de ne pas se contenter de le bien savoir. S’emparer de la Bretagne ne doit pas rester un vague slogan mais un impératif, un but, une vérité et il est important que les Bretons en prennent conscience chaque jour. Pour cela, nos idées, nos propositions doivent être pesées, calculées et nous ferions une grave faute, commettrions une erreur si, en cédant à des sollicitations trop flatteuses, nous nous comportions alors en un simple et banal mouvement d’opposition !

La vraie valeur d’une action bretonne consiste à éveiller, à susciter, à exalter les esprits dans un même sens, celui que nous nous imposons à nous-mêmes. C’est une méthode d’attrait : expliquer, non seulement ce qu’il faut faire, mais pour quelles raisons précises il faut le faire. Qui comprend nos idées et qui sympathise avec elles fait comme nous, nous suit et cela est valable pour les nombreux amis que nous nous sommes faits. Ces derniers nous sont très précieux et nous sommes honorés de leur adhésion. Bien sûr il y a, comme chez tous les peuples, les Bretons actifs et les Bretons passifs. Les passifs, malheureusement, bons sujets respectables, ne sont personnellement d’aucune réelle utilité par rapport à une action bretonne comme nous l’envisageons ! Qu’ils restent sagement au logis pour y attendre en repos le sort des combats. Leur présence sur le terrain pourrait être encombrante, quant à leurs adjurations déplacées elles pourraient également semer le trouble inutilement.

Il est vain de s’attacher à les convaincre et nous n’avons pas de temps à perdre devant des places que défendent l’erreur, la pusillanimité… la jactance même. Il faut passer outre. Concentrons nos forces avec les convaincus, ceux qui entraînent le peuple, ceux qui osent imaginer quelque chose d’autre que ce qui existe. En bref, visons, sachons viser ce qui agit comme ferment au sein de la pâte bretonne et sachons avoir le courage de ne jamais perdre de temps à recruter ce qui n’est pas levain, ce qui n’est pas ferment, ce qui n’est pas réactif. Inutile de remuer la plus petite phalange du petit doigt pour les conquérir, ils se manifesteront à leur heure. Ne pas se déranger pour eux nous avons mieux à faire et pour faire ce mieux-là, économisons nos efforts afin de les donner ailleurs tout aussi généreusement et beaucoup plus utilement. Avec beaucoup de sérénité et de calme, il convient de traiter tout ce petit monde-là, passifs, septiques, en mineur. Agissons bien sûr pour eux, mais sans eux. Servons leur intérêt en tuteurs généreux... Mais c’est mon peuple et malgré tout je l’aime et dans leur immense majorité les Bretons sont fiers d’être Bretons, ils n’hésitent pas à le revendiquer, haut et fort, et parfois même bruyamment, lorsque l’occasion se présente.

Aussi, agissons pour lui. Nous sommes dans notre ligne, nous suivons notre ordre, nous faisons notre fonction qui est de nous mouvoir, de lutter et pourquoi pas de troubler le repos des morts.

Préservons-nous, par dessus tout, d’une sorte d’obsession familière à de nombreux mouvements et évitons de nous hypnotiser soit sur nos fondations, même les plus solides, les plus utiles, même celles qu’il est urgent de multiplier, soit sur une formule, un slogan ou un enseignement de notre doctrine.

Fondation et doctrine ne sont que des moyens, importants certes, mais que des moyens ! L’essentiel, le seul essentiel est de nous affirmer et vite vers l’objectif. Il faut aboutir, pour aboutir choisir, ne pas se laisser distraire et ne pas se tromper sur ce que nous voulons.

Ce qui est action bretonne, c’est ce qui contribue dans quelque mesure à l’acte final. Ce qui n’est pas action bretonne, c’est tout ce qui, en donnant de petites satisfactions vaines, retarde le progrès d’une action de salut public. Nous n’avons rien à faire du côté du statu quo…  cela n’avance à rien.

Padrig MONTAUZIER

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Sommaire:

Buhezegezh vreizh, page 2

Editorial, page 3

Buan ha Buan, page 4

Entretien

Entretien avec l’abbé Aldalur, page 8

Politique

La destra e lo stato (La droite et l’État), page 12

Victimisation ou Reconquête ?, page 14

Tribune libre

Que serait aujourd’hui la Bretagne si le christianisme n’avait pas été là ?,  page 16

Hent an Dazont

Votre cahier de 4 pages en breton, page 19

Écologie

Folie climatique de l’Union européenne, page 23

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Chroniques bretonnes

Coracle et Currach, page 24

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Saveurs et traditions

Le cidre en Bretagne : culture vivante et véritable art !, Page 26

Tradition celtique

Le serpent dans la culture celte, page 28

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Histoire de Bretagne

Anne de Bretagne et sa grande œuvre, page 30

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Nature

L’abeille noire d’Ouessant, page 35

Lip-e-bav

Palourdes grises à la crème et au vin blanc, page 37

Keleier ar Vro

Lundi de Pâques à Koad Kev, page 38

Bretagne sacrée

Syncrétisme entre rites païens et religion chrétienne, page 39.

La loi hongroise sur la protection de l’enfance serait contraire aux «valeurs de l’UE»!

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La loi hongroise sur la protection de l’enfance serait contraire aux «valeurs de l’UE»!

Peter W. Logghe

Source: https://www.facebook.com/peter.logghe.94 

À peine quelques jours après la défaite électorale de Viktor Orban en Hongrie, la Cour de justice de l’Union européenne a rendu un arrêt aux conséquences considérables: la loi hongroise sur la protection de l’enfance, adoptée en 2021, qui interdit d’exposer les mineurs à la «propagande LGBT», a été déclarée contraire au droit de l’UE et aux «valeurs fondamentales» de l’Union européenne. Tant le contenu que la date de cette décision ont de quoi surprendre.

C’est la Commission européenne, soutenue par 16 États membres et le Parlement européen, qui avait engagé la procédure contre la Hongrie. L’ancien Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, n’avait d’ailleurs laissé aucun doute à ce sujet: la Hongrie «devait être mise à genoux». La décision de justice a été unanimement saluée par l’establishment, et plusieurs ONG l’ont qualifiée d’«historique». Elle confirme une fois de plus la primauté du droit européen sur les législations nationales en matière d’éducation et de mœurs, même lorsque ces lois nationales sont adoptées à de larges majorités parlementaires et après référendum.

Tout tourne, bien sûr, autour des fonds européens gelés…

Pour les ONG, il est désormais clair qu’aucun État membre ne pourra adopter de lois visant à empêcher l’exposition des enfants à la propagande de genre sans s’exposer à la colère de la Cour de justice de l’UE, même si des majorités le demandaient expressément. Mais attention: dans ses motivations, la Cour ne remet pas en cause le principe même de la protection de l’enfance, elle retire simplement aux États membres le droit de l’inscrire dans la loi.

Il y a bien sûr un autre élément, qui concerne le moment choisi pour cette décision. Péter Magyar, le nouveau Premier ministre hongrois, a déjà laissé entendre qu’il souhaite de meilleures relations avec les institutions européennes et qu’il aimerait débloquer les fonds européens gelés. Il s’agit de milliards d’euros. Ces milliards d’euros valent-ils, aux yeux de Magyar, une «compensation»?

Il demeure une perception cynique: les États membres ne sont libres de décider eux-mêmes que dans la mesure où ils se conforment à l’orthodoxie idéologique de la Commission. Une voie dangereuse…

Le Forum de Saint-Pétersbourg et la guerre de la Russie avec l’Europe - L’État-civilisation, la multipolarité et la nouvelle réalité mondiale

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Le Forum de Saint-Pétersbourg et la guerre de la Russie avec l’Europe

L’État-civilisation, la multipolarité et la nouvelle réalité mondiale

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine livre ici son analyse incisive de l’affrontement global actuel, du sens de la Russie comme « État-civilisation » et des évolutions profondes qui s’opèrent dans la société russe et dans la pensée de ses élites.

Entretien avec Alexandre Douguine dans l’émission Eskalation sur Sputnik TV

Alexander_Stubb_-_2024_(73516)_(cropped).jpgAnimateur : Le président finlandais Alexander Stubb (photo) espère élargir sensiblement l’Union européenne à 40 pays. Le chiffre de 13 nouveaux membres qu’il souhaite intégrer est assez symbolique. Dites-nous, pourquoi la Finlande – en la personne de Stubb – a-t-elle besoin de cela maintenant, et pourquoi l’Union européenne en aurait-elle besoin? Un tel élargissement massif implique pourtant de nombreux facteurs – économiques, idéologiques, et d’autres encore. Quel est le calcul derrière tout cela à ce moment précis?

Alexandre Douguine : Je ne pense pas que l’Union européenne ait besoin de ces pays supplémentaires d’un point de vue purement économique. Ce dont il est vraiment question, c’est que de telles déclarations – et même les mesures politiques concrètes qui ouvrent la voie à l’adhésion de nouveaux pays à l’UE – s’inscrivent dans une nouvelle vague de la guerre menée par l’Occident contre la Russie.

32176041961.jpgVous savez, il existe une discipline appelée géopolitique. Je l’étudie, la développe et la promeus depuis de nombreuses décennies, depuis la fin des années 1980, à une époque où presque personne ne s’y intéressait et où le terme lui-même était à peine connu. Cette discipline a été introduite dans le champ universitaire par les Britanniques, en particulier Halford J. Mackinder. Au fond, elle décrivait la stratégie de domination mondiale anglo-saxonne. Mais, naturellement, puisqu’ils décrivaient le monde selon leur vision, il était logique que ceux placés en position d’objet – soit l’ennemi des Anglo-Saxons – développent une géopolitique alternative. Une géopolitique qui ne se fonde pas sur les intérêts de la « civilisation de la mer », représentée par les Anglo-Saxons – la civilisation du capitalisme, du commerce, et de la marchandisation – mais sur la « civilisation de la terre », que ces mêmes Anglo-Saxons qualifiaient de civilisation de l’héroïsme, des valeurs conservatrices et traditionnelles.

31449573185.jpgNos Eurasistes ont esquissé les premiers contours, et à partir des années 1980, j’ai développé cette géopolitique alternative. Elle obéit, dans le fond, aux mêmes règles, lois et schémas – mais vus depuis le continent, depuis l’Eurasie, depuis la Russie, depuis le « Heartland ».

Si l’on applique ce prisme géopolitique, on observe ceci: dans la lutte entre la mer et la terre, la question décisive est le contrôle de l’Europe en tant que zone littorale – le fameux Rimland. Du point de vue des Anglo-Saxons, des atlantistes, des partisans de l’OTAN (c’est-à-dire de l’atlantisme), il s’agit d’étendre leur zone d’influence aux dépens de la civilisation de la terre – donc de la Russie.

L’effondrement du Pacte de Varsovie a été un coup fondamental porté à notre première ligne de défense. Ces territoires étaient contrôlés par nous à la suite de la Grande Guerre patriotique. Ils nous ont été retirés, alors qu’ils nous revenaient géopolitiquement. Cela s’est produit en 1989, après l’effondrement programmé du Pacte de Varsovie, et on nous a même persuadés que c’était la bonne chose à faire.

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La vague suivante fut la séparation des pays post-soviétiques, historiquement parties d’un même État. Ce fut un autre grand succès pour la civilisation de la mer – pour nos adversaires. Aujourd’hui, le conflit en Ukraine a ouvert la troisième étape de leur expansion. Nous avons tenté de garder l’Ukraine dans notre sphère d’influence, car il s’agit de notre peuple, de nos valeurs, de notre civilisation, de notre Monde russe. En réponse, nous avons reçu un coup massif de l’Occident collectif. Et désormais, l’Occident cherche à étendre encore son influence sur ces territoires post-soviétiques, en les amenant à rejoindre l’Union européenne – et en réalité, l’OTAN. Il s’agit, en substance, de la troisième vague de la Grande Guerre des continents.

Animateur : Je vous interromps un instant. Il y a un autre détail intéressant: le Canada figure aussi sur cette liste. Que fait l’Union européenne sur un autre continent? Et l’inclusion du Canada ne serait guère vue d’un bon œil par les États-Unis. Alexandre Guelievitch, êtes-vous toujours avec nous? Dites-nous, pourquoi le Canada figure-t-il sur la liste d’élargissement proposée par Stubb?

Alexandre Douguine : Je pense qu’il s’agit là d’un coup destiné à Trump. Trump s’écarte en effet de cette ligne atlantiste, mondialiste, libérale. Il tente de rétablir un monde unipolaire – toujours anglo-saxon, mais centré sur les États-Unis et non sur une gouvernance mondiale. Autrement dit, Trump voit le gouvernement mondial comme son propre gouvernement – un gouvernement purement américain. Cela le met en opposition avec les dirigeants libéraux et mondialistes de l’Union européenne et du Canada, qui ont leur propre vision.

C’est justement ce camp libéral-mondialiste qui a déclenché le conflit avec nous en Ukraine. À ce moment-là, c’est un mondialiste et libéral – Biden – qui était à la Maison-Blanche, et les dirigeants des États européens étaient du même bord. Ils ont lancé cette guerre contre nous. Trump, donc, voit les choses autrement… Mais il poursuit ce conflit car il l’a hérité de ses adversaires idéologiques.

Le Canada a été ajouté à la liste justement pour montrer à Trump qu’il existe dans le monde occidental une structure de pouvoir oligarchique globale – le « deep state » international – et non pas son projet individualiste (et, avec Netanyahou, assez aventureux). On essaie de ramener l’Amérique de Trump dans ce cadre. Le Canada, en somme, est une gifle pour Trump, un signal qu’il devra abandonner son impérialisme américain direct et brutal et revenir à l’agenda mondialiste – devenir « aussi européen », faire partie de l’Union européenne. En principe, inviter le Canada dans l’UE est une attaque contre Trump, destinée à le forcer à revenir dans le giron mondialiste.

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Je pense que leurs querelles internes ne sont pas si fondamentales, même si elles pourraient s’aggraver selon les circonstances. Pour l’instant, c’est surtout du trolling. Mais le projet d’admettre l’Ukraine, la Moldavie, l’Arménie, éventuellement la Géorgie, l’Azerbaïdjan ou même la Biélorussie (ce qui est évidemment impossible sous Loukachenko, mais de telles idées circulent) – cela, c’est différent. C’est le Grand Jeu géopolitique, vieux de plusieurs siècles. C’est le code géopolitique. Ce ne sont pas de simples déclarations extravagantes de politiciens. Quelle influence réelle a la Finlande? Elle n'en a guère. Et pourtant, je prends cela au sérieux. Ces signaux révèlent des tendances géopolitiques profondes, plus fortes que les idéologies, l’économie, le business, la technologie ou les structures politiques. Les systèmes politiques, les dirigeants et les idéologies passent, mais la géopolitique demeure. Ses lois fondamentales – la façon dont les États sont enracinés dans l’espace – ne changent pas.

Il faut donc prendre ces signaux au sérieux. L’Occident montre clairement son intention de mener la guerre contre nous jusqu’à notre défaite stratégique, notre démembrement, notre effondrement ou notre désintégration interne par l'action de mouvements de protestation. Dit autrement, l’Occident combat déjà contre nous à visage découvert, sans aucune retenue. Nous devons l’admettre et, selon moi, nous préparer à une grande guerre, sérieuse et difficile, contre l’ensemble de l’Occident collectif – sans faire d’exception même pour l’Amérique, car Trump n’est qu’un épisode temporaire.

Animateur : Par ailleurs, rejoindre l’Union européenne, au-delà de tout avantage économique, comporte un risque civilisationnel très sérieux pour les États-nations. Cela implique d'accepter sans broncher tout ce que nous considérons ici comme extrémiste et qui est, à ce titre, interdit, ainsi qu’une politique migratoire totalement différente. Les élites dirigeantes n’en tiennent-elles vraiment pas compte? Pourquoi tant d’États – pas seulement ceux de la liste de Stubb, mais beaucoup d’autres – le savent très bien et se précipitent pourtant pour adhérer? Pourquoi cela se produit-il?

Alexandre Douguine : La réalité, c’est que les libéraux utilisent le nationalisme comme instrument. Il n’y a aucun doute sur qui contrôle qui. Le nationalisme – et même le nazisme – est un instrument artificiel dans les mains des libéraux. Ils le cultivent et permettent à une entité naine, un État raté, de croire à sa grandeur, à sa souveraineté, à son indépendance – pour qu’il puisse se détacher de l’influence de la Russie ou d’autres pôles émergents du monde multipolaire.

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Au départ, on présente les choses ainsi: «Vous serez tous nationalistes, souverains, vous pourrez tout avoir à votre guise». C’est nécessaire pour rompre radicalement avec notre influence, sous la bannière de la souveraineté et du nationalisme – loin de nous, de la Chine, de l’Inde. Tout État-civilisation, tout pôle indépendant, est une menace pour les mondialistes. Mais ensuite, les dirigeants prétendument nationalistes, champions de la souveraineté, deviennent soudain de simples gestionnaires au sein de l’Occident global. Toutes leurs revendications de souveraineté s’évaporent aussitôt. Ils s’alignent sur l’agenda mondialiste, et leurs rêves d’indépendance réelle s’évanouissent.

Cela vaut aussi, d’ailleurs, pour de nombreux pays déjà membres de l’UE. Regardez Giorgia Meloni. Elle se présentait à l’origine comme une figure d’extrême droite. Son parti, « Fratelli d’Italia », vainqueur des élections, s’affichait très radical. Et soudain, elle est devenue une exécutante docile des politiques de Kaja Kallas, d'Ursula von der Leyen et de Klaus Schwab. Autrement dit, elle soutient pleinement les démarches les plus anti-nationales et anti-souverainistes de l’UE, bien qu’elle soit arrivée au pouvoir avec des slogans sur la restauration de la souveraineté. Mais cela n’a pas duré.

Il en ira de même – et même plus encore – pour la direction ukrainienne, pour Pachinian ou pour Sandu. Il n’y a même pas à discuter. Ils seront simplement absorbés. La logique de l’Occident est simple: «Aujourd’hui, vous êtes nationalistes? Très bien, tant que vous êtes contre la Russie. Demain, vous ferez partie de nous et nous vous gérerons». Que pensent les forces nationalistes dans tous ces pays? Rien du tout.

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Je regarde comment réagissent les autres peuples post-soviétiques – à l’exception de la Biélorussie et de sa population avisée. Tous les autres avalent l’appât de ce nationalisme fictif, impossible et irréel, alors qu'il est pourtant totalement interdit selon les normes internes de l’UE.

Il y a une contradiction flagrante entre cet appât nationaliste – voire nazi – qui donne à la population (ukrainienne ou autre) l’espoir de pouvoir «tout attaquer, détruire, proclamer l'ascendance de toute race que vous voulez…» Et puis, dès que l’opération contre nous est accomplie – et là, c’est la grande géopolitique – ils deviennent aussitôt des exécutants dociles de l’agenda libéral. Ils participent aux défilés adéquats et deviennent un simple menu fretin, géré par les élites mondialistes.

Bienvenue dans un monde où les gens croient faire carrière, alors qu’ils ne sont que des éléments sur le menu de ces élites globales. La logique de l’Occident: si vous détestez les Russes, vous pouvez être ce que vous voulez. La haine est justement ce que recherchent ces forces destructrices. C’est ce que l’on voit aujourd’hui en Ukraine. Et quel nationalisme est-ce là? Ce pays disposait d’un vaste territoire, qu’il contrôlait paisiblement – personne ne lui contestait rien. Mais dès que les libéraux ont poussé l’Ukraine vers l’OTAN et l’UE, les pertes colossales ont commencé: perte de territoires, de souveraineté, d’indépendance, d’économie, de population. Tout a déraillé. Quel nationalisme est-ce là?

Ils continuent d’attaquer et de commettre des actes terroristes sans voir la contradiction évidente. C’est, à mon avis, un profond seuil de conscience. Le même schéma se répète chez d’autres radicaux est-européens, post-soviétiques ou même ouest-européens. Ils crient: «Nous allons gouverner ici, pas de migrants», mais en réalité, ils deviennent docilement les exécutants de la volonté mondialiste.

Les mondialistes contrôlent les nationalistes, pas l’inverse. Toute tentative de s’allier aux forces mondialistes est vouée à l’échec – c’est une impasse. Pourquoi ceux qui sont séduits ne le voient-ils pas ? Pourquoi perdent-ils toute capacité de raisonnement politique qui pourrait peser la vraie souveraineté et les intérêts réels ? Difficile à dire, mais le degré d’aveuglement cognitif dans les sociétés modernes est sidérant.

Animateur : Puisque vous avez évoqué l’Ukraine, abordons ce sujet. Il y a d’abord eu la lettre ouverte et bruyante de Zelensky, écrite dans un langage totalement inacceptable pour la politique publique. Puis la rencontre entre Zelensky, Macron, Starmer et Merz, après laquelle un nouvel ultimatum a été adressé à notre pays. Pourquoi répètent-ils sans cesse les mêmes schémas? Espèrent-ils obtenir quelque chose? Quel est le but de tout cela?

Alexandre Douguine : Bien sûr, ils mènent une guerre contre nous. Ils espèrent nous infliger une défaite stratégique. Nous répondons généralement qu’ils n’y parviendront pas. Je suis persuadé que nous avons raison – ils n’y parviendront pas – mais ce «n’y parviendront pas» n’arrivera pas tout seul.

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Si nous nous réveillons, si nous nous ressaisissons, rassemblons notre volonté, notre intelligence, notre détermination, et regardons honnêtement ce qui nous manque vraiment pour une victoire authentique et convaincante… Qu’est-ce que la victoire? Ce serait, par exemple, être prêt à infliger une défaite stratégique à l’Ukraine. Non pas à l’Occident, mais à l’Ukraine. Oui, cela veut dire démilitarisation et «dénazification». Cela signifie établir le contrôle sur ce territoire pour qu’il ne puisse plus nous menacer, ni idéologiquement, ni militairement. Voilà à quoi ressemblerait une défaite stratégique du régime ukrainien actuel. L’Europe, qui le soutient, serait l’étape suivante.

Eux ont une autre perception. Ils pensent qu’en luttant contre nous, ils peuvent nous infliger une défaite stratégique. Ils voient apparemment nos faiblesses – que nous-mêmes ne percevons peut-être pas, ou qu’ils imaginent, ce qui est possible aussi. En tout cas, ils estiment que, par exemple, nous en sommes à la quatrième ou cinquième année de guerre avec des résultats très relatifs. En ce sens, ils ont raison de leur point de vue. Donc, ils pensent qu'il faut continuer à faire pression sur la Russie par des sanctions, des provocations, des menaces, pour qu’elle perde confiance, se sente faible, et que sa société se fracture.

Vous croyez que rien de tout cela ne fonctionne? Si, cela fonctionne. Bien sûr, c’est surtout de la propagande ennemie, mais, à l’intérieur du pays, les gens commencent aussi à se poser des questions: comment est-ce possible? Où est l’image de la victoire? Où est la logique claire? Beaucoup deviennent insatisfaits, et c’est précisément ce sur quoi ils comptent. L’ennemi parie sur le fait qu’en faisant pression sur la Russie, en élevant le niveau de confrontation, il atteindra son but. D’autant que nos réactions ont été assez modérées jusqu’ici. «Oreshnik» sans ogives spéciales, frappes sur des cibles peu symboliques…

Ce n’est pas drôle. Leur volonté de nous infliger une défaite stratégique n’a rien d’amusant. Hitler aussi voulait infliger une défaite stratégique à l’URSS – c’était extrêmement sérieux, et nous n’avons gagné la Grande Guerre patriotique qu’au prix d’immenses efforts. Aujourd’hui, il se prépare quelque chose d’aussi grave, voire plus. L’Europe compte 400 millions d’habitants, c’est beaucoup. Et l’Amérique a une population énorme et des capacités économiques et technologiques colossales.

Je ne veux effrayer personne. Je dis simplement que la situation prend une tournure très dangereuse. Si nous attendons d’eux qu’ils fassent un pas vers nous, qu’ils négocient ou changent de ton – pourquoi feraient-ils cela? Avons-nous des arguments irréfutables à faire valoir? Avons-nous de tels succès qu’ils seraient contraints de négocier – par exemple, arrêter notre offensive puissante? Si Kharkov et Odessa étaient à nous, si nous étions aux portes de Kiev – là, ils changeraient de ton. Mais tant que la ligne de front reste à peu près ce qu’elle est, la situation est très dangereuse. Eux croient sincèrement qu’ils gagnent. Nous savons que ce n’est pas le cas, mais, puisqu’ils le croient, nous ne pouvons pas l’ignorer.

Animateur : Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg vient de s’achever. Outre les enjeux économiques, il portait sur l’ordre mondial futur. Le président Vladimir Poutine y a longuement parlé du futur ordre mondial. Alexandre Guelievitch, quelle importance ont de tels forums aujourd’hui pour déterminer la façon dont nous vivrons demain ? Quel est leur rôle ?

Alexandre Douguine : Tous les forums sont différents. Il y a Davos, où les mondialistes élaborent leurs projets. Il y a des forums dominés par la Chine, où on parle surtout de la Chine. D’autres, islamiques, centrés sur des enjeux propres aux pays islamiques.

yevgeny_primakov.jpgLe Forum économique international de Saint-Pétersbourg a été conçu – et j’étais là à ses débuts, quand Egor Stroïev et Evgueni Primakov (photo) en ont posé les bases à la fin des années 1990 (vers 1997-1998). Lors des premières éditions, j’y présentais mes livres et projets: Les Fondements de la géopolitique, La Patrie absolue, Notre voie. Je me souviens combien ces idées paraissaient alors intempestives – elles suscitaient de l’incompréhension. Nous en discutions avec des responsables du système Eltsine, ses conseillers, ministres et vice-ministres. De mon point de vue, tout ce que je disais était juste, mais, pour eux, cela sonnait comme un terrible contretemps. Même si Primakov et son entourage, ainsi que certains militaires, appréciaient beaucoup.

Mais, en près de trente ans, d’immenses changements ont eu lieu. D’abord, Vladimir Poutine a donné au forum une ampleur considérable dans les années 2000. Il est devenu une vitrine de la Russie – de ses réussites et de ses succès. Les dirigeants de nombreux États européens venaient alors, lorsque les tensions avec l’Europe n’avaient pas atteint le stade actuel de guerre ouverte. C’était une fenêtre sur une Russie nouvelle, montante, désireuse de s’intégrer à l’Occident tout en préservant sa souveraineté.

Ce projet s’est progressivement effondré. D’abord à cause du Covid, qui a annulé ou vidé le forum. Puis avec le début de l’Opération militaire spéciale. Au début, le forum a connu un reflux – tentative d’isoler et de diaboliser la Russie. Tous ces invités de haut rang et représentants de grandes entreprises, qui formaient le cœur du forum dans les années 2000, ont disparu. Ce forum de l’époque avait ses zones d’ombre, ses excès festifs. Saint-Pétersbourg devenait une sorte de « vitrine sur l’Europe » où affluaient, des deux côtés, des personnages peu recommandables. Mais ce SPIEF orienté vers l’Occident n’existe plus.

Pendant quelques années, le forum a été un peu désorienté, pendant que nous reprenions des forces et démontrions que nous construisions notre propre voie. Les invités venaient surtout de civilisations non occidentales. C’était bien aussi: la Russie n’était pas oubliée, nous restions ouverts – mais plus au monde occidental.

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Et aujourd’hui, à ce forum, j’ai noté une évolution intéressante: il redevient puissant, gagne en force, et nous revenons à nous-mêmes. Nous retrouvons une confiance en nos capacités, et un tournant profond s’opère chez nos élites politiques vers notre identité civilisationnelle profonde et vers la multipolarité évoquée par le Président. Et cette confiance inspire tout le monde.

Cette année, les invités nous regardaient tout autrement – y compris de nombreux Occidentaux. Des personnalités marquantes sont venues, comme Candace Owens, journaliste américaine indépendante, influente auprès de dizaines de millions de personnes. On sentait que ces gens venaient en Russie en connaissance de cause, et les Russes présents savaient aussi qui ils étaient. Lorsqu’une attaque de drone est survenue au matin, cela n’a effrayé personne, au contraire, cela a uni les gens. Ils se sont sentis un tout.

Il n’y avait plus cette domination des libéraux systémiques. Avant, les patriotes porteurs d’idées souverainistes – Glaziev, Galouchka, Malofeev, Isaev – paraissaient des oiseaux rares. Désormais, il n’en reste rien. Des représentants de nos élites, des régions, et des invités étrangers, tous très concentrés, déterminés, énergiques, comprenaient ce qu’est la Russie comme État-civilisation.

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Oui, il y avait encore des défauts, comme l’exposition de voitures étranges, vestiges de l’« archéo-modernité » des années 2000-2010. Nous n’échappons pas à ces vagues d’absurdité. Mais souvenez-vous: autrefois, le pavillon Tsargrad de Malofeev était décoré en style Khokhloma (illustration, ci-dessus), et tout le monde était étonné. Puis sont apparus des kokoshniks électroniques. Désormais, presque chaque stand met en avant des éléments russes. Les pavillons de nos régions montraient leurs traditions ethniques et culturelles – régions russes et républiques nationales. Chaque ville montrait son unicité, mais nous sommes un même peuple.

Il n’y a plus de division entre «ceux qui sont en guerre» et «ceux qui ne le sont pas». Gouverneurs, fonctionnaires, ministres, entrepreneurs – tous participent à ce processus historique. Tous comprennent la gravité de la situation. Pour moi, ce forum fut une démonstration unique du retour progressif de la Russie comme État-civilisation pleinement souverain, qui ressent sa dignité, sa force et sa liberté. Et cette Russie est prête au dialogue avec tous ceux qui le veulent: à l’Est, à l’Ouest, en Afrique, en Amérique latine. La Chine était très présente. Une excellente journaliste indienne est venue, ravie de ce qu’elle a vu. En somme, les contours du nouveau monde se dessinent sous nos yeux.

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Notre forum, celui de Saint-Pétersbourg – où, à l’origine, je distribuais un peu seul la brochure « Notre voie » qui décrivait ce à quoi nous sommes finalement parvenus avec tant de peine – m’a laissé d’abord un sentiment de solitude, d’avance prématurée. Et aujourd’hui, à ce forum où j’ai participé, j’ai ressenti: oui, c’est lent – « les moulins des dieux tournent lentement » – tous nos processus sont lents. Mais si l’on a confiance, si l’on travaille, si l’on attend, si l’on aime son pays et qu’on s’y consacre sans relâche, alors, en trente ans, on voit des résultats. Surtout si la direction du pays continue dans la voie patriotique.

C’est donc la confirmation d’un long et immense effort, d’un travail minutieux de millions de Russes. Autrement dit, nous avons dévié le navire de la Russie de la trajectoire difficile de l’intégration dans l’Occident vers l’affirmation de notre identité, de notre souveraineté, de notre liberté, de nos valeurs civilisationnelles et traditionnelles. Et nous avons franchi un seuil. Les deux forums précédents étaient déjà bons, mais il était difficile de dire clairement ce que nous proposions. Nous montrions que nous commencions à nous rassembler, à repenser notre place dans le monde, à faire de la substitution d’importations. Mais aujourd’hui, la question n’est plus la substitution, mais comment libérer le potentiel infini de la Russie – en politique, ressources, économie, technologie.

J’ai aussi été agréablement surpris par les sessions cette année. Une sur deux portait sur la démographie, la natalité, le développement régional, l’aménagement urbain. Une partie de l’agenda était patriotique – soutien aux mères, aux femmes et aux familles; l’autre, sur la percée technologique, l’intelligence artificielle, les innovations. C’est un programme optimal.

À la session que nous avons organisée avec Malofeev (photo, ci-dessus), nous avons discuté des menaces pour 2050 et des moyens d’y répondre. Ce fut l’une des plus vivantes et fréquentées après le discours du Président. La salle n’a pas suffi: il aurait fallu tripler la capacité. Cela montre que les gens prennent l’avenir très au sérieux. Ils comprennent quels dangers planent sur notre pays et les défis à surmonter. Il n’y avait aucune trace de suffisance ou de fanfaronnade. Nous sommes unis, nous nous rétablissons, nous sommes forts, et on ne peut pas nous intimider. Nous sommes enfin consolidés dans notre dimension patriotique. Il n’y a pas d’autre option – tout le reste a disparu ou s’est tu, du moins ce n’était pas visible au forum. Les gens présents savaient leur tâche: sauver la Russie dans des conditions difficiles. Difficiles, mais pas désespérées.

Animateur : Alexandre Guelievitch, au forum comme dans de nombreux discours publics, on parle de la Russie comme «État-civilisation» et de la création d’un monde multipolaire, qui avance activement. Dans le contexte d’un monde multipolaire, que signifie la Russie comme État-civilisation? Quelle est cette civilisation?

Alexandre Douguine : Je viens de publier un livre intitulé L’État-civilisation, rédigé sur commande de l’État.

Qu’est-ce que cela veut dire, «être une civilisation»? Cela signifie détenir le monopole absolu sur le sens. Autrement dit, la Russie décide elle-même de ce qui est bien ou mal, de ce qui est humain ou non, de quels objectifs nous poursuivons, de quel type de société nous bâtissons, de quel système nous choisissons – et personne de l’extérieur ne peut nous imposer ses valeurs. Si nous voulons, nous les acceptons librement ; si nous ne voulons pas, nous les rejetons. C’est ce degré de souveraineté civilisationnelle qui est inaccessible à un État ordinaire.

L’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas ou la Belgique sont aussi des États souverains. Le Maroc et l’Égypte aussi. Mais ils appartiennent à une civilisation ou une autre et doivent en partager les valeurs, même contre leur intérêt national. Une civilisation décide des choses les plus importantes. Elle détermine non seulement le bien et le mal, mais même ce qui existe ou non. Une civilisation a son propre cosmos; elle décrit la structure même de l’être selon ses propres idées.

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Notre civilisation est sans aucun doute d’essence orthodoxe et slave orientale. C’est le Monde russe – notre noyau. Cette affirmation calme et digne du principe russe comme axe de notre civilisation, l’orthodoxie comme contenu spirituel, la puissance étatique et impériale comme expression politique de notre messianisme historique – avec les valeurs de miséricorde, d’ouverture, d’universalité, de famille traditionnelle, d’attitude traditionnelle envers les générations – tout cela constitue la vie intérieure de notre peuple. C’est ce qui nous façonne.

C’est bien plus important que la technologie, les ressources, l’économie, le commerce, la finance ou les affaires. Tout cela compte, mais c’est secondaire, instrumental dans la civilisation. Les Russes doivent avoir une économie russe et un système financier russe. Si quelque chose à l’étranger nous plaît – la finance islamique ou d’autres formes de gestion financière –, nous pouvons l’adopter, mais ce doit être notre choix. Si nous voulons, nous prenons; sinon, nous rejetons. Personne ne peut nous imposer quelle monnaie utiliser, avec qui commercer, avec qui être ami ou coopérer. Tout vient d’un seul endroit – du centre de notre âme, du cœur russe.

L’idée d’État-civilisation est une philosophie, une doctrine, une vision du monde, une idéologie – ce que vous voulez. Ce terme unique ouvre un champ immense de significations. Si nous sommes une civilisation indépendante, nous ne sommes pas l’Occident. Et alors, l’Occident perd son universalité, son exclusivité, son monopole, son hégémonie sous toutes ses formes.

On peut prendre du bon à l’Ouest et rejeter le reste. Et personne ne peut dire: «Pourquoi n’adoptez-vous pas les droits de l’homme?». Parce que nous comprenons autrement les droits et l’humain. Voilà pourquoi nous ne suivons pas votre conception. De plus, vos «droits de l’homme» sont une idéologie libérale individualiste à votre service. Nous ne jouons pas ces jeux. Nous avons notre propre vision de l’homme et de ses droits, fondée sur notre tradition orthodoxe et humaniste plus que sur vos idées récentes.

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Autrement dit, nous fixons nous-mêmes nos normes, critères, objectifs, mesures. Voilà ce que signifie être une civilisation. Cela vaut pour tout: éducation, politique, etc. Par exemple, en tant qu’État-civilisation, nous pouvons abolir la démocratie. Les gens s’affolent: «Pourquoi supprimer la démocratie?». Mais nous pourrions ne pas l’abolir… Voyez: on panique, on croit qu’il n’y a pas d’alternative à la démocratie. Pourtant il y en a. C’est une invention ouest-européenne de l’époque moderne, qui fonctionne mal, dégénère, et devient une dictature masquée des élites. Pourquoi y tenir? Ce n’est pas une loi divine, juste une construction humaine.

Ce n’est pas mauvais en soi. Nous avions le système du zemstvo, la zemshchina – des assemblées populaires. Ce type de démocratie nous convient. Quant à la démocratie libérale, nous l’avons déjà rejetée avec le libéralisme, mais nous pouvons en garder certains éléments si nous le voulons. C’est l’essentiel: si nous avons des éléments de démocratie, ce sera parce que nous l’aurons choisi, pas parce qu’on nous l’a imposé. Ce sera une décision réfléchie. Mais pour cela, il faut d’abord comprendre si nous en avons besoin. Peut-être que nous vivrons mieux sans elle. Et si l’on panique – «Non, impossible sans la démocratie!» – on tombe dans le piège.

Sur ce point, les penseurs doivent se réunir en conseil populaire. Peuple russe, voulez-vous la démocratie? Le peuple pourrait dire: «Peu importe, donnez-nous la prospérité, la justice, l’honnêteté, un État fort – à quoi bon la démocratie?». Ou bien: «Non, je veux vraiment la démocratie». Si le peuple le veut, on l’adoptera.

L’essentiel est de comprendre que nous pouvons choisir ou non. Nous ne devons rien à personne. Cela vaut pour les droits de l’homme, la société civile: si nous voulons, nous construisons une grande puissance et choisissons ce que nous voulons. C’est cela, l’État-civilisation: l’autonomie totale. Personne ne peut nous imposer de religion, d’idéologie, de politique, de culture, de science, de normes éducatives – tant que nous, le peuple russe, réfléchissons honnêtement et profondément. Voilà ce que donne la civilisation: la liberté la plus large possible dans l’histoire humaine.

Animateur : Faut-il pour autant l’inscrire dans la loi? Ou cela doit-il rester de l’ordre de la vision du monde? Car tout ce que vous avez dit – et peut-être me trompé-je – me fait penser à une idéologie, or la Constitution l’interdit. Ne faudrait-il pas évoluer?

Alexandre Douguine : Les avis divergent. D’abord, rappelons les conditions de l’adoption de la Constitution: un moment historique particulier. Mais la Constitution n’est pas une loi divine. Les constitutions s’adoptent, changent, s’annulent, se réécrivent, ou un pays peut vivre sans. C’est un phénomène historique, il ne faut pas l’absolutiser.

Oui, l’idéologie d’État est interdite chez nous. Pourtant, jusqu’au début de l’Opération militaire spéciale, nous en avions une. C’était le libéralisme occidental, incarné dans l’économie et la culture: «Soyez individualiste, faites carrière, tournez-vous vers l’Occident – tel est le but». C’était notre idéologie réelle. Formellement interdite, mais dominante.

Aujourd’hui, nous nous en libérons – du libéralisme – et ouvrons un nouvel horizon idéologique. Dans le cadre de l’État-civilisation, chaque idéologie sectorielle a droit de cité, chaque forme politique peut être discutée. L’État-civilisation n’est pas un modèle dogmatique, c’est l’ouverture à tout, sauf à la dictature de l’Occident et au libéralisme imposé.

vendredi, 12 juin 2026

Carl Schmitt et la critique de la guerre juste

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Carl Schmitt et la critique de la guerre juste

Source: https://www.dspsardegna.it/carl-schmitt-e-la-critica-alla...

Qui dit humanité, cherche à tromper - Carl Schmitt (citant Proudhon)

Nous poursuivons notre panorama des penseurs qui se sont penchés sur la guerre à partir de leur propre formation ; aujourd’hui, nous parlons de Carl Schmitt.

79122039-3518257409.jpgDans le paysage de la philosophie politique et du droit du XXe siècle, rares sont les auteurs qui ont analysé la transition des équilibres géopolitiques avec autant de lucidité et de radicalité que le juriste allemand. Au centre de sa réflexion sur les relations internationales – magistralement exprimée dans des ouvrages comme Le concept discriminatoire de guerre (1938) et Le nomos de la Terre (1950) – se trouve une critique forte et profonde du retour de la doctrine de la « guerre juste » ou justa causa belli.

Pour ce politologue, qui résidait à Plettenberg, le progrès moral apparent qui consiste à vouloir bannir ou criminaliser le conflit cache en réalité la prémisse de la pire des catastrophes: la guerre totale d’anéantissement.

Pour comprendre l’hostilité de Schmitt envers la « guerre juste », il faut revenir à l’ordre géopolitique né après la Guerre de Trente Ans et consolidé par la Paix de Westphalie (1648).

Cet ordre, que le juriste appelle le jus publicum europaeum, a accompli un miracle juridique: la limitation de la guerre.

Avant les traités de Westphalie, l’ère des guerres de religion médiévales et confessionnelles était dominée par le concept théologique et moral de «juste cause»: celui qui combattait le faisait au nom de la Vérité absolue, et l’ennemi n’était pas un simple adversaire, mais un infidèle, un hérétique, le Mal incarné.

9782233005663-475x500-1-1738411105.jpgLe droit interétatique moderne a dépassé cette logique, déplaçant le centre de gravité du contenu moral (justa causa) vers la forme juridique (justus hostis ou ennemi légitime). Ainsi :

- les États souverains se reconnaissaient mutuellement comme entités politiques légitimes et de même dignité;

- le conflit devenait une sorte de duel réglé entre gentilshommes. On ne combattait pas pour extirper le péché ou criminaliser l’autre, mais pour résoudre un différend territorial ou dynastique;

- puisque l’ennemi était légitime et non «maléfique», le conflit pouvait se terminer par un traité de paix et une amnistie générale.

Cet équilibre s’effondre définitivement au XXe siècle, en particulier avec le Traité de Versailles (1919) et la création de la Société des Nations. Sous l’impulsion de l’universalisme libéral (incarné surtout par l’approche anglo-américaine), le droit international réintroduit une forte composante morale et humanitaire.

Schmitt qualifie ce tournant d’«avènement du concept discriminatoire de la guerre», car la guerre n’est plus un fait politique inévitable entre États souverains, mais devient un crime contre la paix, une agression contre la moralité universelle ou les droits de l’homme.

L’erreur fatale, selon Schmitt, réside dans le fait que si la guerre est déclarée «injuste» de manière absolue, l’État qui la mène cesse d’être un justus hostis (un ennemi légitime) et devient un criminel, un monstre hors-la-loi, un «ennemi de l’humanité».

La thèse la plus provocatrice et actuelle de Schmitt est que la disqualification morale de l’ennemi produit l’effet inverse de celui espéré par les pacifistes libéraux: au lieu d’éliminer les conflits, elle les rend infiniment plus brutaux. En effet, lorsqu’on mène une «guerre juste» au nom de l’humanité et de valeurs universelles non politiques, les limitations juridiques du jus publicum europaeum disparaissent. Pourquoi? Parce que:

- contre un criminel ou un « barbare », il n’est pas possible de négocier une paix de compromis. L’unique issue logique est donc la reddition inconditionnelle, la soumission ou l’anéantissement physique et politique;

- les actions militaires sont rebaptisées «opérations de police internationale» ou «interventions humanitaires». Celui qui s’oppose à l’ordre universel ne mène pas une guerre, mais commet une infraction qui doit être punie;

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- paradoxalement, l’idéologie qui veut abolir la guerre finit par justifier l’usage des moyens les plus destructeurs et les plus inhumains (comme les bombardements massifs sur les civils ou l’emploi d’armes de destruction massive), puisqu’ils sont employés pour une «cause suprême» contre le mal absolu.

L’analyse de Carl Schmitt sur le concept de guerre juste, bien que formulée au siècle dernier et assombrie par ses choix politiques personnels (notamment son adhésion au nazisme dans les années 1930), offre encore aujourd’hui une clé de lecture puissante pour décrypter la géopolitique contemporaine.

Le juriste nous rappelle que la prétention d’éliminer la catégorie de «l’ennemi politique» au nom d’une morale universelle unique et universellement contraignante ne produit pas la paix perpétuelle. Au contraire, elle ouvre la voie à des guerres permanentes et asymétriques, où la rhétorique humanitaire risque de devenir l’outil idéologique privilégié pour justifier la destruction totale de ceux qui s’opposent au modèle dominant.

Marx, les Juifs et le libéralisme: des droits à l’émancipation

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Marx, les Juifs et le libéralisme: des droits à l’émancipation

Constantin von Hoffmeister

Source: https://www.eurosiberia.net/p/marx-jews-and-liberalism

Karl Marx commence son examen de la question juive en attaquant une croyance devenue courante dans l’Europe du XIXe siècle : l’idée selon laquelle les droits politiques à eux seuls pouvaient résoudre les problèmes plus profonds de la vie humaine. Beaucoup de Juifs cherchaient à obtenir une position égale au sein des États chrétiens. Les libéraux réclamaient des constitutions, le droit de vote, des garanties juridiques et la liberté de culte. Marx considérait ces revendications comme compréhensibles mais incomplètes. Il soutenait qu’un homme pouvait recevoir des droits politiques tout en restant prisonnier de structures qui façonnent sa vie d’en haut. Un État chrétien pouvait accorder des droits aux Juifs tout en maintenant les conditions qui, au départ, faisaient d’eux des étrangers. Le problème dépassait donc largement les seules relations entre chrétiens et juifs. Il touchait aux fondements mêmes de la politique moderne. Marx pose une question simple, dans une langue claire : quel genre de liberté existe-t-il lorsqu’un État proclame l’égalité alors que la société reste divisée par la richesse, le pouvoir, le statut et les fidélités héritées ? La question juive devient ainsi la porte d’entrée vers une enquête beaucoup plus vaste sur le sens de l’émancipation humaine.

180587982-3711315098.jpgMarx rejette l’idée qu’une communauté religieuse doive chercher les faveurs d’une autre. Il y voit un piège. Si les chrétiens détiennent l’autorité et que les juifs demandent à être admis dans l’ordre existant, alors la structure elle-même demeure intacte. Un groupe se tient à l’intérieur de la porte, l’autre à l’extérieur. Le débat porte sur l’admission, non sur la transformation. Marx déplace donc son attention de la théologie vers le pouvoir. Il estime que gouvernants et demandeurs deviennent tous deux des participants au même système. Les gouvernants défendent leurs privilèges tandis que les demandeurs cherchent à y être inclus. Aucun des deux ne se demande si l’arrangement lui-même mérite de survivre. En ce sens, Marx considère l’émancipation politique comme limitée. Elle peut lever les obstacles juridiques, mais laisse intacts les ressorts plus profonds qui structurent la société. Un homme peut obtenir des droits sur le papier tout en restant soumis aux pressions économiques, aux hiérarchies héritées et aux divisions sociales. La liberté devient alors un statut légal plus qu’une réalité vivante.

La religion occupe une place importante dans cette analyse, bien que Marx l’aborde différemment de nombre de ses contemporains. Il ne s’épuise pas à attaquer tel ou tel credo. Il s’intéresse plutôt à la relation entre la religion et l’État. Un gouvernement qui se définit par une foi spécifique divise inévitablement la population selon des critères d’appartenance. Certains sont plus proches du pouvoir, d’autres plus éloignés. Marx affirme qu’un État véritablement moderne tente d’échapper à ce problème en se séparant des institutions religieuses. Mais il remarque aussi que cette séparation ne résout qu’une partie du problème. L’État peut devenir laïque tandis que la société reste profondément religieuse. Les lois peuvent cesser de s’exprimer en langage théologique, mais les citoyens continuent d’introduire leurs croyances dans tous les aspects de la vie quotidienne. Le résultat est une existence double et singulière : la vie publique suit un ensemble de règles, la vie privée un autre. La division persiste même après la disparition du privilège religieux formel.

L’exemple qui attire l’attention de Marx est celui des États-Unis. Il considère l’Amérique comme l’un des exemples les plus avancés d’émancipation politique de son époque. L’État s’abstient d’établir une église nationale. Les groupes religieux bénéficient d’une grande liberté. Différentes confessions coexistent sous le même cadre constitutionnel. Beaucoup voyaient dans cet arrangement la réponse définitive au conflit religieux. Marx n’est pas d’accord. Il note que la religion reste puissante dans la société américaine. Les églises prospèrent, les identités religieuses persistent, les citoyens portent leurs convictions dans leurs relations sociales et leurs comportements politiques. L’État s’est retiré de la religion, mais la religion continue d’influencer ceux qui composent l’État. L’émancipation politique crée donc une nouvelle situation, non une solution finale. Le gouvernement devient neutre tandis que la société demeure fragmentée en une multitude de communautés, traditions et intérêts. La tolérance remplace la persécution, mais des formes plus profondes de division survivent.

Cette observation amène Marx à l’une de ses distinctions centrales. L’émancipation politique et l’émancipation humaine ne sont pas la même chose. L’émancipation politique concerne la relation entre l’individu et l’État. L’émancipation humaine concerne toute la structure de la vie sociale. Une constitution peut garantir l’égalité devant la loi, alors que la réalité économique et sociale produit d’immenses différences de pouvoir. Un ouvrier et un riche industriel peuvent avoir les mêmes droits de vote; leur capacité à peser sur les événements demeure pourtant très inégale. Marx pense que les sociétés libérales confondent souvent la première réalisation avec la seconde. Elles célèbrent l’égalité juridique et croient que le travail est achevé. Marx insiste: la tâche la plus profonde reste à accomplir. Les êtres humains restent divisés par la classe, la propriété et la position sociale. La loi les considère comme égaux tandis que la vie courante leur rappelle sans cesse leurs inégalités.

9782913372528-de-1777272865.jpgLe langage des droits occupe une place centrale dans cette critique. Les penseurs libéraux présentent les droits comme le sommet de la civilisation moderne. Marx les examine attentivement et en tire une conclusion plus sévère. Beaucoup de droits, avance-t-il, présentent les individus comme des unités isolées, non comme membres d’une communauté plus large. Le droit de propriété protège la possession. Le droit de conscience protège la croyance privée. Le droit de poursuivre ses intérêts protège l’autonomie personnelle. Chaque droit a une valeur pratique. Mais Marx remarque qu’ils supposent tous la séparation. L’individu apparaît comme un être autonome, dont la première préoccupation est de défendre sa sphère contre toute intrusion. La société devient une juxtaposition de compartiments protégés. Le citoyen jouit de la sécurité, mais la véritable solidarité est difficile à atteindre. Les droits protègent l’individu; ils contribuent peu à dépasser la fragmentation de la vie moderne.

Pour Marx, l’essor de la société bourgeoise accentue cette tendance. La vie économique encourage la concurrence, l’accumulation et l’intérêt privé. Les individus se rencontrent de plus en plus à travers contrats, transactions et relations de marché. Les institutions politiques reflètent cette réalité. Les gouvernements défendent la propriété et régulent les échanges. La vie publique se lie à l’activité économique. Les citoyens parlent de liberté tout en mesurant le succès à l’aune de l’acquisition. Marx y voit une contradiction: la société libérale vante des valeurs universelles, mais la vie quotidienne tourne autour de l’avantage individuel. Les humains apparaissent liés par le droit, mais restent séparés par leurs intérêts économiques. La promesse d’une vie collective s’efface derrière un réseau d’ambitions concurrentes. La liberté se définit comme l’indépendance par rapport aux autres, et non comme la participation à un projet commun.

Les grandes révolutions de l’ère moderne illustrent bien cette contradiction. La Révolution française proclama les droits universels et la citoyenneté. Les monarques perdirent leur autorité. Les privilèges anciens s’effondrèrent. Un nouvel ordre politique vit le jour. Marx reconnaît l’importance historique de ces accomplissements. Mais il observe que l’État révolutionnaire remplaça souvent les anciennes formes de pouvoir par de nouvelles abstractions. Les citoyens devinrent formellement égaux tandis que les inégalités matérielles persistaient. Le langage politique célébrait l’humanité alors que les divisions sociales continuaient de structurer le quotidien. La révolution transforma les institutions plus vite qu’elle ne transforma la société. D’où un écart entre l’idéal politique et la réalité vécue. Les gouvernements modernes parlaient au nom du peuple, tandis que la vie économique suivait sa propre logique.

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La religion change elle aussi dans ces conditions. Dans les sociétés anciennes, elle servait souvent de cadre public à la vie communautaire. Dans les sociétés libérales modernes, elle devient de plus en plus une affaire privée. La foi subsiste, mais son rôle social évolue. Les églises restent actives, mais la religion entre dans le domaine du choix personnel. Marx voit dans ce développement une autre forme de fragmentation. La vie spirituelle se replie sur la sphère privée, pendant que la politique occupe la sphère publique. L’individu apprend à vivre dans deux mondes à la fois: l’un concerne la citoyenneté, la loi, le gouvernement; l’autre, la croyance, l’identité, le sens. La société libérale considère cette séparation comme normale. Marx y voit la preuve d’une contradiction non résolue au cœur de la vie moderne.

L’un des aspects les plus frappants de l’argumentation de Marx est qu’elle s’élargit progressivement au-delà de son objet initial. La question juive commence comme un débat sur une minorité spécifique au sein de la société européenne. Elle se transforme en un examen plus large de la citoyenneté moderne elle-même. Le Juif devient l’exemple d’une condition générale. Tout individu dans la société moderne fait l’expérience d’une forme de division entre existence publique et privée. Tout citoyen participe à des institutions qui proclament l’égalité, tout en naviguant dans des structures sociales qui créent l’inégalité. Le problème ne concerne plus une seule communauté religieuse, mais l’homme moderne dans son ensemble.

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Un épisode intrigant de la vie de Marx montre à quel point il était engagé dans les questions de transformation sociale. Dans les années 1840, ayant affronté la censure, la pression politique et l’exil en Europe, Marx envisagea d’émigrer aux États-Unis. Les historiens ont trouvé des indices montrant que le Texas figurait parmi les destinations envisagées. À cette époque, le Texas représentait une société de frontière, associée à la terre, à l’expansion et aux opportunités. L’image est ironique: l’homme qui allait devenir le plus célèbre critique du capitalisme a envisagé de s’installer dans une région étroitement liée à la propriété privée, à l’ambition entrepreneuriale et à l’individualisme de la frontière. Qu’il ait sérieusement voulu s’y installer ou non est débattu. Mais cet épisode révèle une chose importante: Marx comprenait que les systèmes sociaux sont historiques, non éternels. Il regardait au-delà des structures européennes établies et contemplait d’autres environnements possibles. Le fait que le Texas ait été envisagé nous rappelle que même les penseurs révolutionnaires se trouvent souvent à des carrefours où plusieurs avenirs sont possibles.

Au fil de son analyse, Marx parvient à une conclusion qui va bien au-delà de la réforme juridique. L’émancipation humaine exige plus que des constitutions, des élections et des déclarations de droits. Ces mesures ont leur utilité, mais elles ne règlent qu’une partie du problème. Le vrai défi concerne l’organisation de la société elle-même. Tant que les individus vivent la division entre public et privé, citoyen et croyant, travailleur et propriétaire, égalité légale et inégalité matérielle, la promesse de liberté reste incomplète. L’émancipation politique crée les conditions du progrès, mais elle ne garantit pas l’accomplissement.

Cet argument explique pourquoi Marx continue à attirer l’attention bien après que les controverses de l’Europe du XIXe siècle se sont éteintes. Les circonstances particulières ont changé. Les questions de fond demeurent. Les sociétés modernes se débattent toujours avec la tension entre droits individuels et finalité collective, entre liberté économique et cohésion sociale, entre identité privée et citoyenneté publique. Les débats sur la religion, la culture et l’appartenance continuent de structurer la vie politique partout dans le monde. L’essai de Marx perdure parce qu’il aborde ces questions générales sous-jacentes au débat immédiat. La question juive devient une étude de la société moderne elle-même.

Au final, Marx présente la liberté comme quelque chose de plus vaste que la reconnaissance juridique. Un gouvernement peut accorder des droits. Les tribunaux peuvent faire respecter l’égalité. Les constitutions peuvent proclamer des principes universels. Mais Marx insiste: l’émancipation véritable exige une transformation de la vie sociale qui dépasse les institutions formelles. Les êtres humains doivent cesser d’exister comme des figures fragmentées, divisées entre rôles et fidélités contradictoires. L’objectif est une condition où la vie publique, la vie économique et la vie personnelle forment un tout cohérent. Que l’on approuve ou rejette les solutions proposées par Marx, la force de son argument réside dans l’ampleur de la question qu’il pose: la liberté consiste-t-elle à être admis dans un ordre existant ou à en créer un entièrement différent? Un siècle et demi plus tard, cette question plane toujours sur le monde moderne.

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Russie et Chine: deux civilisations dépourvues de prétentions impériales et hégémoniques

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Russie et Chine: deux civilisations dépourvues de prétentions impériales et hégémoniques

Davide Rossi

Source: https://telegra.ph/Russia-e-Cina-due-civilt%C3%A0-prive-d...

Dans l’analyse géopolitique, rien n’est plus grave que d’universaliser les catégories interprétatives. Les chercheurs occidentaux étendent généralement leurs références culturelles à d’autres civilisations, commettant ainsi, en fin de compte, une erreur aussi grossière que trompeuse.

Cette erreur est particulièrement commise à l’égard de la Russie et de la Chine, aussi pour renforcer l’interprétation de ces deux pays comme “adversaires systémiques” à vaincre, partant du postulat selon lequel les relations internationales seraient dominées par des tentatives constantes d’hégémonie au détriment des autres acteurs du théâtre mondial.

Il demeure donc impossible pour les chercheurs d’orientation atlantiste de comprendre la complexité et la multiplicité de systèmes socio-économiques qui représentent de véritables civilisations : séculaire pour la Russie, millénaire pour la Chine.

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Pour renverser cette série de préjugés prépondérants et profondément trompeurs, la lecture de l’essai « La Cina non si USA », de Fabio Massimo Parenti, géographe économico-politique et enseignant en Études Globales, devient non seulement passionnante, mais aussi fondamentale et incontournable, du moins pour comprendre la Chine socialiste d’aujourd’hui.

Parenti entre immédiatement dans le vif du sujet en expliquant que les logiques de domination, de puissance et de rivalité occidentales mènent toujours à la guerre, et sont diamétralement opposées aux concepts fondateurs de l’idée étatique chinoise, à savoir l’unité et l’harmonie: «Par unité, la tradition chinoise entend la continuité politico-étatique et civilisationnelle d’un espace intrinsèquement pluriel; par harmonie, la capacité à composer et à gouverner les différences, sans pour autant les annuler. L’harmonie implique la gestion du conflit et des contradictions au sein d’un ordre partagé. Ces deux catégories sont centrales dans la pensée confucéenne et dans la construction historique de l’État-civilisation chinois».

On pourrait en dire autant de la Russie, nation où culture, tradition, respect, religions – tant orthodoxe que musulmane, ainsi que le chamanisme chez les peuples russo-sibériens – représentent, avec l’antifascisme issu de la Grande Guerre patriotique, qui a vu vingt-sept millions de Soviétiques tomber pour la liberté de l’Europe face au nazisme et au fascisme, une identité partagée et, en même temps, les racines profondes de la civilisation russe, formée dans un contexte – celui des immenses étendues nordiques – où la notion d’espace et de temps acquiert un sens différent de celui qui prévaut chez d’autres peuples et civilisations.

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Vassili Grossman (photo), bien qu’il fût un célèbre critique du bolchevisme et du stalinisme, écrit à ce sujet dans Tout passe (1963): «Le nom de Staline est inscrit dans l’histoire de la Russie pour l’éternité. C’est en scrutant Staline que la Russie post-révolutionnaire s’est connue elle-même et a trouvé un langage révolutionnaire capable d’apporter de la clarté… Le parti bolchevique avec Staline est devenu le parti de l’État national, de sorte que l’État et le Parti ont trouvé leur expression aboutie et convergente dans la personnalité de Staline. Dans le caractère, l’intelligence, la volonté de Staline, capables d’unir la culture asiatique à la culture marxiste, l’État a ainsi manifesté son caractère, sa volonté, son intelligence. Le système étatique russe n’est pas historique, mais méta-historique, son principe est universel, inébranlable, applicable à tous les régimes de la Russie à travers son histoire millénaire. Avec l’aide de Staline, les catégories révolutionnaires, essence et fondement de la nouvelle étaticité socialiste, ont fusionné dans la tradition nationale russe millénaire».

Il apparaît donc évident que la Chine et la Russie ne sont pas et ne peuvent pas être assimilées à des puissances impériales en quête d’hégémonie. Au contraire, Chinois et Russes ont pleinement conscience de la valeur sociale et collective de la vie, de son sens communautaire, indispensable à la juste expression de la citoyenneté ; femmes et hommes ne sont donc pas de simples monades abruties par un individualisme égoïste, uniquement préoccupées par la réussite économique ou l’enrichissement personnel.

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Il convient d’ailleurs de rappeler que la Chine aussi a compté vingt millions de morts pendant la Seconde Guerre mondiale, soutenant presque à elle seule le choc de l’impérialisme japonais allié des nazis-fascistes, et cela bien avant l’intervention tardive des États-Unis.

C’est ainsi qu’émerge clairement que la proposition d’un ordre mondial multipolaire constitue un nouveau paradigme global fondé sur l’idée d’un avenir partagé pour l’ensemble de l’humanité. Le respect mutuel entre nations, la coopération et la collaboration deviennent l’horizon possible et le moteur de la conviction, de plus en plus répandue dans le Sud Global, que la proposition sino-russe est la seule voie possible pour bâtir l’avenir.

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Dans le conflit sino-américain, le professeur Fabio Massimo Parenti décèle, pour de nombreuses raisons, l’incompatibilité croissante entre Confucius et Hobbes: «Selon Confucius, le réseau de la vie est harmonieux par nature, reflet de l’ordre cosmique; pour Hobbes, au contraire, la vie est guerre à l’état naturel, et l’ordre naît de la peur. Deux visions de l’humanité, deux anthropologies, deux conceptions de l’ordre qui peuvent dialoguer ou s’affronter. L’affrontement invisible ne se fait pas de tranchées, de missiles et de drones, mais d’idées et de significations. C’est une guerre silencieuse entre deux paradigmes. D’un côté, le paradigme de la domination: la conviction que l’homme doit s’imposer au monde pour survivre et que la paix naît de la guerre. De l’autre, le paradigme de l’harmonie: l’idée que l’ordre découle de la relation et de la bienveillance humaine, que la force réside dans l’équilibre et que la coexistence est la forme la plus élevée de civilisation. Ce n’est pas seulement une différence de systèmes politiques ou de modèles économiques, mais avant tout une différence dans la conception de l’humain. L’un parle le langage de l’individu et de la conquête, l’autre celui de la société et de l’équilibre».

L’Occident, dominé par l’anglosphère, en vient ainsi à interpréter la paix comme une étroite et brève parenthèse entre guerres économiques, commerciales et même militaires, menées pour affirmer la domination hégémonique de l’Empire étoilé sur le reste de la planète, avec des bénéfices précaires pour ses subordonnés et subalternes européens. Une vision désormais inacceptable pour tout le Sud Global, qui aspire à un multipolarisme destiné à clore définitivement l’ère prédatrice et violente du pillage des ressources énergétiques, minières et alimentaires, pour en ouvrir une nouvelle qui garantisse aussi à leurs peuples un chemin de croissance matérielle et spirituelle.

C’est précisément le Sud Global qui voit en la Chine et en la Russie les initiatrices d’une proposition de nouvel ordre mondial sans aucun projet de domination hégémonique.

C’est plutôt l’Inde de Narendra Modi qui se pose, avec une fermeté de plus en plus évidente et préoccupante, comme la seule alternative impérialiste à Washington, n’hésitant pas, en raison de sa population, la plus importante au monde, et de sa troisième place en économie, à ambitionner de diriger la planète, en interprétant le rôle de l’hindouisme comme moteur d’une innovation destinée à se transformer en domination mondiale, d’ailleurs en étroite alliance avec le sionisme et ses représentants de plus en plus dangereux.

Tandis que l’Occident entretient de faux récits décrivant l’univers sino-russe comme un espace d’«autocraties», voire en qualifiant directement ces nations de «dictatures», il apparaît évident que, dans les deux États, ceux qui sont appelés à gouverner possèdent des compétences développées et profondes, alors que dans les démocraties occidentales formelles, c’est tout le contraire; tout comme les valeurs de la justice sociale et de la solidarité restent déterminantes, au même titre qu’un horizon profondément éthique et moral.

En substance, plus encore que l’amélioration individuelle et autocentrée, la proposition multipolaire offre une issue définitive au colonialisme et au néocolonialisme, c’est-à-dire une voie vers une pleine et entière indépendance et souveraineté nationale, laquelle, en contrôlant les richesses nationales, permettra d’assurer un bien-être généralisé à l’ensemble de la collectivité.

Les femmes et les hommes d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine ont pleinement conscience que le nouvel ordre multipolaire ambitionne d’apporter paix et coopération à toutes celles et ceux qui vivent sous le ciel ; les Chinois appellent cela «Tianxia», car la quête de l’harmonie sera toujours préférable à l’arbitraire de l’impérialisme, d’autant que l’Occident a perdu le sens du futur, alors que pour le camp multipolaire, celui-ci est clair et fondé sur la coopération et l’esprit communautaire.

Article original : Strategic Culture Foundation

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Alexandre Douguine: On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie

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Alexandre Douguine: On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie

par Alexandre Douguine

On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie. Ce concept est purement russe, et dans d’autres langues on écrit intelligentsia, en sous-entendant qu'il y a un contexte russe. Le terme latin intelligentia signifie raison, être raisonnable, intelligence. Ce n’est pas du tout ce que nous entendons ici.

Je ne me hâterais pas de généraliser à propos de l’intelligentsia. L’influence néfaste de l’Occident n’a pas été apportée en Russie par l’intelligentsia, qui n’existait pas encore au XVIIIe siècle. C’est l’État – le tsar Pierre – qui l’a fait.

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Pouchkine disait qu’en Russie, le seul Européen (c’est-à-dire le salaud) c’est l’État. Il voulait dire que le peuple est différent, qu’il est porteur de sa propre civilisation russe et particulière.

L’intelligentsia russe est apparue au XIXe siècle et elle était très diverse. Elle se réunissait en cercles, était animée par des idées, cherchait la vérité, écrivait des romans et des poèmes, des tableaux et des symphonies, en discutait le sens, se disputait jusqu’à l’enrouement, vivait de la pensée. Ce sont ces jeunes Russes ardents de Dostoïevski qui rêvaient d’un idéal élevé. Elle pouvait être orgueilleuse et se tromper, être fière et lancer des slogans irresponsables, mais elle allait aussi chez les starets à Optina, se repentait et souffrait, promettait de changer et retombait à nouveau dans les excès. Elle souffrait sincèrement pour le peuple et l’aimait de tout son cœur, ne comprenant parfois pas du tout ce qu’elle aimait et pour qui elle se battait. Elle essayait de dire que la Russie, c’est plus que l’État, que c’est un pays (une civilisation), une société, une personne, une communauté, un peuple. Qu'elle n’était pas entièrement occidentalisée. Qu'elle était au moins pour moitié (sinon plus) véritablement russe, authentiquement elle-même. Même les libéraux russes occidentalisés (pas tous, mais beaucoup) étaient d’abord et avant tout des nationalistes russes, qui cherchaient à adopter les technologies occidentales pour devenir plus forts et affronter l’Occident d’égal à égal. Et en Occident, l’intelligentsia russe cherchait quelque chose qui lui était proche, quelque chose de russe. Quant aux populistes de gauche russes, y compris les SR (socialistes-révolutionnaires), voire les terroristes, ils se livraient au terrorisme non pas pour le libéralisme, mais pour le peuple, pour sa vérité, pour sa russéité. Et l’État, ils ne le considéraient pas comme tel. Ils y voyaient l’Occident. Mais ils voulaient la Russie. Quant à l’intelligentsia slavophile ou orthodoxe, je n’en parle même pas. Elle se souciait de tout cœur de l’État, mais celui-ci l’a simplement trahie.

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L’intelligentsia russe de l’Âge d’Argent aspirait à un renouveau. Dans la Russie impériale tardive, elle ne voyait rien d’autre qu’une bureaucratie idiote. Même le monarchiste radical Lev Tikhomirov ne fut pas surpris de la chute de la monarchie. Elle était condamnée – non pas par manque de libéralisme, mais par son excès.

Dans les années 1960–1970 du XXe siècle, l’intelligentsia soviétique voulait une continuité avec l’Âge d’Argent. Elle voulait Akhmatova et Mandelstam, elle voulait l’orthodoxie et la sophiologie, le cosmisme et l’idéalisme, Stravinsky et Scriabine, mais pas le marché ni la mondialisation, ni les théories du genre, ni le mouvement LGBT (aujourd'hui interdit en Russie). C’est l’État, incarné par les hauts responsables du Parti communiste – Iakovlev et Kossyguine, Andropov et Gorbatchev, Eltsine et Sobtchak – qui s’est précipité vers l’Occident. Encore et toujours, c’est l’État qui, en Russie, devient à chaque fois le principal occidentaliste, libéral et Européen. Pas l’intelligentsia. Mais on rejette tout sur l’intelligentsia.

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Ce n’est pas qu’elle soit totalement innocente. Par sa division, sa vanité, son égoïsme, son hystérie, son envie, son scepticisme venimeux, elle n’améliore pas la situation. Elle ne pouvait pas sauver la Russie, elle n’y parvint pas. Mais l’intelligentsia russe n’est cependant pas le principal coupable de nos malheurs. Voilà ce que je veux dire. Les plus grands méchants de notre histoire n’étaient pas des intellectuels russes, mais autre chose. Dans les années 90, ceux qui sont arrivés au pouvoir en Russie n’étaient pas des intellectuels, mais une bande de véritables ordures. Une élite d’État russophobe et étrangère a cédé le pouvoir à une autre – directement coloniale, libérale, qui n’était même plus occidentalisée, mais tout simplement occidentale. Les émissions Ogonyok, Echo de Moscou et les Komsomols de Moscou ont été créées et soutenues par l’État. D’en haut. La faute de l’intelligentsia, c’est de ne pas avoir compris cela tout de suite, de ne pas s’être indignée, de ne pas s’être soulevée. Non, elle a collaboré avec la bourgeoisie comprador de la même manière qu’autrefois avec la dictature bolchevique. C’est bien sûr honteux. Mais ce n’est pas elle qui prenait les décisions. Tout se décidait à un autre niveau. L’État s’est trahi lui-même. Le peuple et l’intelligentsia sont devenus les objets et les victimes de cette opération. Ils ont été trompés.

jeudi, 11 juin 2026

CSIS: L’Amérique pense la double guerre – et l’Europe doit être le second théâtre d’opérations

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CSIS: L’Amérique pense la double guerre – et l’Europe doit être le second théâtre d’opérations

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena 

Un rapport du Center for Strategic and International Studies (CSIS) américain marque un tournant stratégique (https://www.csis.org/analysis/wartime-footing-two-front-strategy-confront-china-and-russia). Les États-Unis ne partent visiblement plus du principe qu’ils n’auraient à mener qu’une seule grande guerre, tout en contrôlant, à côté, un conflit régional de moindre ampleur.

La nouvelle hypothèse est la suivante: Washington doit se préparer à deux conflits majeurs simultanés – contre la Chine dans l’Indo-Pacifique et contre la Russie en Europe.

Il ne s’agit pas seulement d’un débat technico-militaire. C’est le signe que l’ordre stratégique postérieur à 1991 touche à sa fin.

Après la chute de l’Union soviétique, la planification américaine reposait essentiellement sur trois postulats:

Premièrement: une grande guerre entre puissances n’aurait plus lieu.

Deuxièmement: les États-Unis pourraient, en cas de crise, augmenter leurs forces à temps.

Troisièmement: la supériorité technologique remplacerait la masse, la profondeur industrielle et la capacité d’endurance.

Or, ces hypothèses ne tiennent plus.

La guerre en Ukraine a montré que les guerres modernes ne se décident pas seulement par la haute technologie, mais aussi par les munitions, les drones, les pièces de rechange, la logistique, la capacité de production et les réserves. En résumé: par la masse et la substance industrielle.

C’est pourquoi le CSIS ne critique pas seulement la Russie ou la Chine. Le véritable destinataire du rapport est aussi l’appareil de sécurité américain lui-même: les achats, l’industrie de l’armement, la planification stratégique.

Le message est le suivant: l’Amérique a de nouveau besoin d’une capacité de pré-guerre permanente.

Pour l’Asie, on envisage une version modernisée du concept «Air-Sea Battle»: missiles, drones, véhicules sous-marins, systèmes de commandement interconnectés – tout cela dans le but d’entraver le plus tôt possible une opération chinoise contre Taïwan.

Pour l’Europe, c’est en fait l’ancienne logique de la «Air-Land Battle» qui est réactivée: en cas de conflit avec la Russie, l’OTAN devrait neutraliser le plus tôt possible la logistique russe, les postes de commandement, l’artillerie et la défense aérienne.

Militairement, cette logique se comprend. Politiquement, elle est très risquée.

Car, face à une puissance nucléaire, toute action en profondeur dès le début signifie: risque d’escalade immédiat.

Mais le point décisif est ailleurs.

Autrefois, les États-Unis pouvaient en grande partie décider eux-mêmes où, quand et dans quelle mesure ils voulaient intervenir militairement. Aujourd’hui, ils doivent compter avec le fait que leurs adversaires leur imposent des conflits – simultanément, dans des zones différentes, avec des moyens différents.

La Chine n’a pas à attendre la fin de la guerre en Ukraine. La Russie n’a pas à attendre la résolution de la crise de Taïwan.

Rien que cette possibilité montre que l’ère de la liberté stratégique incontestée des États-Unis est terminée.

Pour l’Allemagne, ce rapport n’est donc pas une simple étude militaire américaine. C’est un avertissement. Car si Washington pense désormais en termes de double guerre, l’Europe devient automatiquement le théâtre européen de cette stratégie. Et l’Allemagne serait la zone de déploiement, la plaque tournante logistique, le financier et le co-responsable politique.

C’est précisément ici que commence la question des intérêts allemands.

L’Allemagne a besoin de capacités de défense. Mais l’Allemagne n’a pas besoin d’être automatiquement intégrée dans une stratégie mondiale américaine de double conflit.

Nos intérêts résident dans la stabilité européenne, une dissuasion contrôlée, une capacité industrielle d’action et, surtout, dans l’évitement de confrontations directes entre grandes puissances.

La politique de sécurité ne doit pas signifier se laisser entraîner dans une logique permanente de pré-guerre.

La sobriété stratégique signifie: reconnaître les rapports de force, limiter les risques, éviter l’escalade – et ne pas confondre les intérêts allemands avec la stratégie globale américaine.

#geopolitique@global_affairs_byelena

En Italie aussi: un mouvement pour la neutralité exige un changement de cap

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En Italie aussi: un mouvement pour la neutralité exige un changement de cap

Rome. La Première ministre italienne, classée à droite, Giorgia Meloni, avait promis un changement politique lors de sa prise de fonction spectaculaire en octobre 2022. Du moins en matière de politique étrangère, rien de tout cela n’est visible – l’Italie reste un fidèle vassal des États-Unis (où, tout comme en Allemagne, des armes nucléaires américaines sont stationnées), et à propos de l’Ukraine, Rome suit docilement la politique d’escalade de l’Occident. Face à cette situation, la contestation commence à émerger.

Avec le « Comitato Italia Neutrale », une initiative citoyenne s’est formée, visant à instaurer une neutralité permanente du pays et à l’inscrire comme principe constitutionnel.

Les initiateurs se réfèrent à l’article 11 de la Constitution italienne, qui rejette la guerre comme instrument de résolution des différends internationaux. Face à la montée des tensions géopolitiques, il est temps, selon les fondateurs du « Comitato », de renforcer la souveraineté nationale et de se détacher des structures d’alliances militaires.

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La revendication centrale du mouvement est une modification constitutionnelle qui placerait durablement l’Italie en dehors des alliances militaires. Le territoire national devrait également être débarrassé des bases militaires étrangères. À leur place, il faudrait adopter une politique étrangère autonome, fondée sur la médiation, la diplomatie et la consolidation de la paix. Les initiateurs citent en exemples les modèles de neutralité de la Suisse, de l’Autriche et de Malte (qui, cependant, deviennent eux aussi de plus en plus fragiles dans le sillage de la guerre en Ukraine).

Pour concrétiser ce projet, le comité collecte depuis le 10 mai des signatures en vue d’une initiative populaire. Il faut au moins 50.000 soutiens pour qu’un projet de loi correspondant soit examiné au Parlement.

Le mouvement justifie son initiative par la présence militaire croissante dans le pays. Selon eux, il y aurait plus de 120 bases militaires étrangères sur le sol italien. S’y ajoutent l’augmentation des dépenses de défense et la crainte d’être entraîné dans des conflits internationaux.

L’ajout proposé à l’article 11 de la Constitution est le suivant: «L’Italie adopte, pour protéger sa souveraineté et son indépendance, le statut de neutralité permanente vis-à-vis des blocs ou alliances militaires avec d’autres États, sans préjudice du droit légitime à la défense de la nation». Selon les initiateurs, la paix, la sécurité et l’autodétermination politique ne peuvent être garanties par une hausse constante des dépenses militaires, mais uniquement par la neutralité et l’indépendance nationale.

Source: Zu erst, juin 2026.

Un narco-État aux portes de l’Europe: le Maroc

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Un narco-État aux portes de l’Europe: le Maroc

Source: https://mpr21.info/un-narcoestado-a-las-puertas-de-europa...

Le Maroc est le principal fournisseur de drogues de l’Europe et ses réseaux ne se limitent plus depuis longtemps au seul cannabis. Avec 50.000 hectares dans la vallée du Rif et 3000 tonnes par an, le Maroc est le pays qui est en tête dans le monde pour la production et l’exportation de cannabis.

edr25-commentary-thumb.pngLa majeure partie du cannabis marocain à destination de l’Europe transite d’abord par l’Espagne, principal pays de sortie, avant d’être acheminée vers d’autres pays européens. Le rapport «Marché des drogues de l’Union européenne 2025» signale la saisie de 551 tonnes de résine de cannabis ces dernières années lors de plus de 265.000 opérations, le cannabis marocain représentant la majorité des drogues interceptées.

Ce qui a changé, c’est l’ampleur et la nature du trafic. Les réseaux de haschisch du Rif ont servi de base à une diversification vers la cocaïne latino-américaine. Les réseaux de trafic intercontinentaux ont mis en place un système d’échange direct: un kilo de haschisch contre un kilo de cocaïne, un accord jugé économiquement plus avantageux que les paiements en espèces, car il permet d’augmenter considérablement le pouvoir d’achat des organisations criminelles. Ce trafic de haschisch s’est progressivement étendu à la cocaïne, plus lucrative. Les réseaux issus de ce commerce dans les années 1990 opèrent principalement en Belgique et aux Pays-Bas et contrôlent aujourd’hui un tiers du marché européen de la cocaïne.

Le port de Tanger joue un rôle central dans ces réseaux: avec plus de 10 millions de conteneurs traités en 2024, soit une augmentation de près de 20 % en un an, il est devenu le principal port méditerranéen, devant Algésiras. Sa position sur le détroit de Gibraltar lui permet d’accueillir des flux de marchandises provenant de toutes les régions du monde, qui sont ensuite redistribués dans des circuits secondaires difficiles à tracer. Un véritable paradis logistique pour les cartels.

Ce qui distingue le Maroc des autres pays producteurs de drogues, c’est la complicité institutionnelle. Des membres de la Marine marocaine collaborent avec les trafiquants afin d’acheminer des ballots de haschisch vers l’Espagne, un patrouilleur de la Marine royale marocaine ayant même servi de navire-mère pour les vedettes rapides impliquées dans le trafic.

L’Indice mondial de la criminalité organisée 2025 souligne que les bandes criminelles gagnent du terrain au Maroc, avec une croissance particulière des activités liées au trafic de drogues, dont l’impact dépasse largement les frontières marocaines.

Crise dyarchique à Dakar

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Crise dyarchique à Dakar

par Georges Feltin-Tracol

Coup de tonnerre, ce 22 mai 2026, à Dakar! Le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, limoge le Premier ministre, son vieil ami Ousmane Sonko. Cette révocation scelle la fin d’une vieille complicité et marque le point culminant de fortes tensions entre eux.

En janvier 2014, Ousmane Sonko, alors inspecteur principal des impôts et des domaines, fonde le parti PASTEF (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) classé « souverainiste de gauche populiste ». Le secrétariat général du mouvement revient à un autre inspecteur des finances publiques, Bassirou Diomaye Faye. Lors de l’élection présidentielle de 2019, Ousmane Sonko obtient 15,67 % des suffrages et arrive en troisième position. En 2022, il remporte ensuite la mairie de Ziguinchor en Casamance au Sud du Sénégal.

Sa popularité croissante contrarie le président Macky Sall. Plusieurs affaires de mœurs surgissent fort opportunément pour freiner l’ascension d’Ousmane Sonko dans l’opinion sénégalaise. Condamné, le président des PASTEF désigne Bassirou Diomaye Faye pour l’élection présidentielle de 2024. Or le futur président est lui-même en détention – sans jugement – d’avril 2023 à mars 2024 pour «diffusion de fausse nouvelle, outrage à magistrat et diffamation envers un corps constitué»!

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La répression judiciaire et les exactions policières n’arrêtent pas l’admiration de la jeunesse envers les PASTEF. De nombreuses émeutes ponctuent entre 2021 et 2024 la fin du second mandat présidentiel de Macky Sall. Ce dernier tente même de contourner la Constitution et cherche à rester en fonction. Il interdit aussitôt le parti PASTEF. Cependant, sous la pression conjointe de la rue, de la classe politique, des confréries religieuses musulmanes, des puissances étrangères occidentales et du Conseil constitutionnel, Macky Sall renonce à son projet. Il propose au contraire une large amnistie qui profite à tous ses opposants.

Inéligible, Ousmane Sonko confirme la candidature de Bassirou Diomaye Faye qui, à peine libéré, se lance dans une brève et intense campagne électorale sous le mot d’ordre: «Diomaye, c’est Sonko!». Le 24 mars 2024, dès le premier tour, le numéro 2 devient le cinquième chef de l’État sénégalais avec 54,28 % des voix.

Ousmane-Sonko-1547415975.jpgInvesti chef de l’État, Diomaye Faye choisit Ousmane Sonko (photo) pour Premier ministre. Mais le tandem doit composer avec une Assemblée nationale hostile en raison de la présence d’une majorité favorable à Macky Sall. Le nouveau président ne peut pas la dissoudre tout de suite. Ce frein constitutionnel empêche tout élan salvateur envisageable pour les cent jours décisifs… Le 12 septembre 2024, l’Assemblée nationale est enfin dissoute. Les législatives qui suivent voient la victoire écrasante des PASTEF: 130 sièges sur 165 !

Ce succès masque la lente dégradation des relations au sein de l’exécutif pour diverses raisons. L’histoire institutionnelle sénégalaise témoigne de la grande instabilité de ce poste. En décembre 1962, le président Léopold Sédar Senghor riposte aux manigances du président du Conseil des ministres Mamadou Dia. Senghor conserve la primauté. Le 18 décembre 1962, il supprime cette charge jusqu’au 26 février 1970. Le premier ministre disparaît ensuite du 29 avril 1983 au 8 avril 1991, puis du 14 mai 2019 au 17 septembre 2022. Son rétablissement s’explique par la nécessité d’un coordinateur – metteur en action des injonctions présidentielles.

Les liens entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko se crispent à propos d’abord des événements sanglants de 2021–2024. Ousmane Sonko veut l’arrestation des auteurs de la répression, leur jugement et leur condamnation. Le président se montre plus modéré, prêt à pardonner sans oublier. Il y a en outre la découverte dans les comptes publics d’un déficit caché de sept milliards d’euros. Le Sénégal devient l’État francophone d’Afrique occidentale le plus endetté (111 à 132% du PIB). Le FMI et la Banque mondiale aspirent à négocier avec Dakar dans la perspective d’appliquer une politique d’austérité draconienne. Le chef d’État sénégalais privilégie la discussion et se préparerait à un compromis avec les instances du «Désordre établi mondial», à la différence d’Ousmane Sonko. Son successeur se nomme Ahmadou Al Aminou Lô (photo, ci-dessous), un expert des questions bancaires, financières et monétaires.

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Ousmane Sonko se montre prêt, pour sa part, à l’épreuve de force. Sa position se retrouve néanmoins fragilisée avec la faiblesse avérée de la junte malienne face à l’offensive concertée des islamistes alliés aux indépendantistes touareg sans que n’interviennent les deux autres membres (Niger et Burkina Faso) de la Confédération des États du Sahel.

Le président sénégalais évince donc Ousmane Sonko, relance sa coalition électorale présidentielle et attire vers lui certaines figures politiciennes naguère proches de son prédécesseur, rival historique d’Ousmane Sonko. La base militante PASTEF n’apprécie guère ces manœuvres d’autant qu’elle attend toujours de véritables changements.

Malgré son renvoi, Ousmane Sonko tient le parti gouvernemental et, par conséquent, une large majorité de députés. Le 26 mai, il accède à la présidence de l’Assemblée nationale. Le sortant, Malick Ndiaye, a démissionné quelques heures auparavant. L’Assemblée nationale résistera-t-elle au nouveau gouvernement ? L’avenir le dira. Les commentateurs locaux estiment toutefois que la campagne présidentielle de 2029 vient de commencer avec le probable duel entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.

Le cas sénégalais est très intéressant pour l’avenir politique immédiat de la France. Des attaches psycho-historiques existent entre les deux États. D’aucuns parlent d’égrégores, de Dasein ou de Logos partagés. Quatre communes du Sénégal furent des communes françaises (Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar).

En politique, tout duo ne dure qu’un temps, vite brisé par les ambitions personnelles habituelles. On se souvient de l’antagonisme de 1984 à 1997 entre Lionel Jospin et Laurent Fabius. On se rappelle aussi de la fable des        «amis de trente ans»: Jacques Chirac–Édouard Balladur. Le RN repose actuellement sur un binôme explicite Marine Le Pen–Jordan Bardella que le verdict judiciaire du 7 juillet brisera certainement. On peut imaginer que l’arrivée de Marine Le Pen à l’Élysée et de Jordan Bardella à Matignon aurait inévitablement abîmé leur entente.

Par ailleurs, à l’instar de Syriza en Grèce en 2015, il est probable que le parti national-centriste découvre des déficits gigantesques cachés et soit de facto le syndic de la faillite, le liquidateur officiel de la maison France. Les agences de notation, les marchés et la Commission bureaucratique de Bruxelles se feront un plaisir d’accuser tout gouvernement RN de gestion hasardeuse, accusations reprises et amplifiées par le système médiatique d’occupation mentale et les oppositions…

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Des convergences perdurent encore entre le président et son ancien premier ministre. Au printemps 2026, le Sénégal a renforcé la pénalisation de l’homosexualité. Les éternelles pleureuses des «gens des lettres» s’émeuvent-elles de cette nouvelle loi? À part une lettre ouverte publiée dans Libération du 17 mai 2026 et un article de Jean-Yves Camus dans Charlie Hebdo du 3 juin 2026, le sujet se fait très discret. En ce mois de juin où prolifèrent dans tout l’Hexagone des défilés dyssexuels dans lesquels certains individus manifestent un exhibitionnisme qui, en d’autres temps, leur auraient valu des poursuites judiciaires pour «attentats à la pudeur», gageons que l’indignation sur commande ne ciblera pas le Sénégal qui n’appartient pas au monde blanc. Critiquer sa politique signifierait soutenir un point de vue néo-colonial indécent et anti-intersectionnel.

Les PASTEF sont en pointe de la lutte contre le gendérisme. Ce parti entretient pourtant une chaleureuse connivence avec LFI. Les militants des PASTEF applaudissent beaucoup Jean-Luc Mélenchon en visite à Dakar en mai 2024 jusqu’au moment où le futur quadruple candidat à la présidentielle approuve l’homoconjugalité, d’où une vive bronca. Les Sénégalais n’apprécient pas que l’Occident veule exporte ses mœurs délétères et interdit la bigamie traditionnelle. Il revient par conséquent au Sénégal de trouver le meilleur chemin vers un ethnodifférencialisme assumé.     

GF-T

  • « Chronique flibustière », n° 194, d’abord mise en ligne le 9 juin 2026 sur Synthèse nationale.

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dimanche, 07 juin 2026

Groenland. La nouvelle frontière stratégique de l’Arctique

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Groenland. La nouvelle frontière stratégique de l’Arctique

par Daniele Di Vuono 

Source: https://www.notiziegeopolitiche.net/groenlandia-il-nuovo-...

Le Groenland n’est plus seulement une grande île reléguée dans les marges des cartes géographiques. Il est devenu l’un des points où se mesure le retour de la géopolitique dans l’Arctique. Pendant des décennies, il a été perçu comme une périphérie lointaine, froide, peu peuplée et éloignée des centres de décision du monde. Aujourd’hui, il apparaît pour ce qu’il a toujours été: une plateforme stratégique située entre l’Amérique du Nord, l’Atlantique nord et l’Europe.

Le changement ne concerne pas seulement le climat, même si le climat en est l’une des causes profondes. La fonte des glaces, l’ouverture progressive de nouvelles routes, l’accès aux ressources minières et la militarisation croissante du Grand Nord transforment l’Arctique d’un espace extrême en un espace disputé. Dans ce contexte, le Groenland prend une valeur supérieure à son poids démographique ou économique. Sa position suffit à le rendre décisif.

Le point central est géographique. Le Groenland se trouve sur le flanc nord de l’Alliance atlantique, dans une zone qui relie la défense de l’Amérique du Nord à la sécurité de l’Europe. C’est là que transitent des intérêts militaires, des systèmes de surveillance, des routes aériennes, des lignes maritimes et des projections de puissance. Celui qui ne considère le Groenland que comme un territoire autonome du Royaume du Danemark ne voit qu’une partie de la réalité. Celui qui regarde la carte stratégique y voit un seuil de l’Atlantique.

Pour les États-Unis, le Groenland est important car il se trouve sur la trajectoire la plus courte entre le territoire américain et l’espace arctique-eurasiatique. Dans un monde revenu à des logiques de dissuasion, de missiles, de surveillance et de défense avancée, cette position devient essentielle. Ce n’est pas un hasard si Washington continue de considérer l’île comme un élément de sa propre sécurité nationale. L’enjeu n’est plus seulement la présence militaire, mais l’accès opérationnel stable à un espace qui pourrait devenir de plus en plus central dans la compétition entre grandes puissances.

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Pour le Danemark, le Groenland est à la fois une responsabilité, une ressource et une vulnérabilité. Copenhague doit défendre la souveraineté du Royaume, maintenir la relation avec Nuuk, préserver la cohésion avec ses alliés et, en même temps, éviter que l’île ne devienne l’objet de pressions extérieures trop fortes. C’est une position difficile: le Groenland amplifie le poids géopolitique du Danemark bien au-delà de son échelle habituelle, mais expose aussi Copenhague à des tensions qui dépassent largement la dimension danoise.

La question de l’autonomie groenlandaise complique encore la donne. Le Groenland n’est pas un simple avant-poste militaire ni une case vide sur laquelle d’autres peuvent dessiner leurs stratégies. Il a une population, des institutions propres, une identité politique et une trajectoire historique marquée par son rapport avec le Danemark. Le désir d’une plus grande autonomie, et à terme d’indépendance, coexiste avec une réalité matérielle difficile : un territoire immense, des coûts élevés, une dépendance économique et un besoin d’investissements extérieurs. Cela rend l’île plus visible mais aussi plus exposée.

C’est précisément dans cet espace entre autonomie et vulnérabilité que s’insère la compétition internationale. Les États-Unis voient dans le Groenland une garantie stratégique. La Russie considère l’Arctique comme le prolongement naturel de sa profondeur septentrionale, renforcée par des bases, des flottes et des infrastructures le long de ses côtes. La Chine, bien que n’étant pas une puissance arctique au sens géographique, cherche depuis des années un accès, une influence économique, une présence scientifique et une place dans les chaînes minières du Grand Nord. Le Groenland se retrouve donc au centre d’intérêts différents, pas toujours compatibles.

La valeur des ressources contribue à accroître la pression. Terres rares, minerais critiques, graphite, molybdène, énergie, pêche, infrastructures portuaires et aéroportuaires ne sont plus de simples dossiers économiques. Ce sont des éléments de la nouvelle géographie du pouvoir. Les transitions énergétiques et technologiques ont rendu stratégiques des matériaux autrefois confinés aux relations industrielles. Qui contrôle l’accès aux ressources critiques contrôle aussi une partie de la capacité productive future. C’est aussi pour cette raison que le Groenland intéresse Washington, Bruxelles et Pékin.

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Mais la partie ne se limite pas aux ressources. Le vrai nœud, c’est la transformation de l’Arctique en un espace militaire et logistique. Longtemps, le Grand Nord a été présenté comme une région de coopération scientifique, d’équilibres délicats et de gouvernance multilatérale. La guerre en Ukraine a changé cela aussi. La confiance envers Moscou s’est réduite, l’OTAN porte une attention accrue au flanc nord, la Finlande et la Suède ont modifié l’architecture de sécurité européenne et l’Arctique est entré dans une phase moins coopérative et plus stratégique.

Dans ce contexte, le Groenland devient un test pour l’OTAN. Non seulement parce qu’il s’agit de la défense de l’Atlantique Nord, mais aussi parce que cela met à l’épreuve la relation entre alliés. Lorsque la sécurité d’une grande puissance rencontre la souveraineté d’un allié plus petit, l’équilibre de l’Alliance devient plus délicat. La défense collective ne peut se transformer en pression asymétrique. Si cela arrivait, le problème ne serait pas seulement groenlandais ou danois: il concernerait la crédibilité politique de l’ensemble du système atlantique.

Pour l’Europe, la question est encore plus large. L’Union européenne parle de plus en plus d’autonomie stratégique, de sécurité des chaînes d’approvisionnement et de défense de ses intérêts. Mais le Groenland montre à quel point il est difficile de traduire ces formules en capacités réelles. L’Arctique est proche de l’Europe, concerne directement un pays membre de l’Union comme le Danemark, même s’il s’agit d’un territoire qui n’est pas dans l’UE, et touche des ressources critiques et la sécurité militaire. Pourtant, le centre de gravité de la discussion reste souvent entre Washington, Copenhague et Nuuk.

Le Groenland illustre ainsi l’une des contradictions du présent européen: l’Europe est impliquée dans presque tous les dossiers décisifs, mais elle en détermine rarement seule la trajectoire. En Méditerranée, elle subit les crises d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Au Sahel, elle enregistre les effets de sa perte d’influence. Dans l’Arctique, elle risque d’observer une partie stratégique qui se joue sur son propre flanc nord. La distance géographique ne suffit plus à définir la distance politique.

L’avenir de l’île dépendra de la capacité à maintenir ensemble trois dimensions : la sécurité occidentale, la souveraineté danoise et le droit des Groenlandais à décider de leur propre destin. Si l’une de ces dimensions écrase les autres, le Groenland deviendra une fracture. Si, au contraire, elles sont intégrées, il pourra devenir un espace d’équilibre dans un Arctique de plus en plus compétitif.

La grande île blanche, longtemps restée aux marges de l’histoire visible, est revenue au centre de la carte. Non parce que sa position a changé, mais parce que le monde autour d’elle a changé. Et lorsqu’une périphérie devient indispensable, elle cesse d’être une périphérie : elle devient une frontière stratégique.

Sanctionnée pour double standard: pourquoi la candidature de l’Allemagne au Conseil de sécurité de l’ONU a échoué

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Sanctionnée pour double standard: pourquoi la candidature de l’Allemagne au Conseil de sécurité de l’ONU a échoué

Thomas Röper

Source: https://anti-spiegel.ru/2026/warum-deutschlands-kandidatu...

Le Sud global a présenté à l’Allemagne l’addition pour la politique qu'elle a pratiquée au cours de ces dernières années. Trois États européens se sont portés candidats pour deux sièges non permanents au Conseil de sécurité de l’ONU. L’Allemagne a été sanctionnée et les sièges sont revenus à l’Autriche et au Portugal.

Le Conseil de sécurité de l’ONU compte, en plus des cinq membres permanents que sont la Chine, la France, la Grande-Bretagne, la Russie et les États-Unis, dix membres non permanents, dont les sièges sont répartis entre les groupes régionaux de l’ONU. L’Afrique a droit à trois sièges, les États d’Asie et du Pacifique, les États d’Amérique latine et des Caraïbes, ainsi que le groupe des États d’Europe occidentale et autres, ont chacun deux sièges, et l’Europe de l’Est en a un. Chaque année, l’Assemblée générale de l’ONU élit cinq membres non permanents pour une durée de deux ans.

Mercredi avait lieu l’élection pour les années 2027/2028, au cours de laquelle les deux sièges d’Europe occidentale étaient à pourvoir. Les candidats étaient l’Autriche, le Portugal et l’Allemagne.

L’arrogance allemande

Pour le gouvernement fédéral, il s’agissait d’un projet qui lui tenait à cœur: retrouver un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Der Spiegel rapportait par exemple que le ministre des Affaires étrangères Wadephul s’était rendu spécialement à New York pour une semaine afin de faire campagne pour l’Allemagne. Et même dans Der Spiegel, on trouvait une pointe d’autocritique au sujet des chances de succès de la candidature allemande :

«Autrefois, une candidature allemande allait de soi, ne serait-ce qu’en raison de la grande aide au développement apportée par la République fédérale. Cela a changé. La candidature tardive n’est pas le seul problème. La politique allemande au Proche-Orient et envers la Russie pourrait également porter préjudice au gouvernement».

C’est formulé très poliment, car à part les quelque 50 États de l’ancien “Occident collectif”, aucun pays au monde ne soutient la politique anti-russe et pro-ukrainienne dont l’Allemagne est l’un des principaux moteurs. Contrairement à ce qu’affirment les médias et politiciens allemands, la Russie n'est pas isolée internationalement. Ce sont, comme je l’ai déjà souvent souligné, les promoteurs de la politique anti-russe qui se sont isolés sur la scène internationale. Et le fait que le soutien inconditionnel de l’Allemagne au génocide israélien à Gaza et à ses guerres au Proche-Orient soit ouvertement rejeté par le Sud global ne devrait surprendre que ceux qui ne s’informent que par le Tagesschau.

wm-2022-deutschland-japan.jpegS’ajoute à cela l’arrogance avec laquelle les politiciens allemands veulent imposer leurs “valeurs” au monde entier, à commencer par toute la question LGBT, etc., ce qui, dans le reste du monde où la propagande LGBT n’est pas présente depuis des années dans les manuels scolaires, est très mal perçu. Il suffit de se souvenir de l’intervention de Nancy Faeser avec son brassard LGBT lors de la Coupe du monde au Qatar (photo), qui a provoqué de l’incompréhension et des réactions négatives dans le monde entier.

La “défaite historique”

La “défaite historique” lors de l’élection au Conseil de sécurité de l’ONU est la juste sanction de cette arrogance et de cette hypocrisie qui caractérisent la politique allemande depuis des années. Lors du vote, l’Allemagne a été éliminée dès le premier tour, le Portugal obtenant 134 voix, l’Autriche 131 et l’Allemagne seulement 104.

L’expression “défaite historique” n’est pas de moi, mais du Handelsblatt, qui titrait après le désastre: “Conseil de sécurité de l’ONU – Comment l’Allemagne en est arrivée à sa défaite historique” et écrivait en chapeau de son article :

    “Depuis 2019, Berlin a fait campagne auprès de 191 pays pour obtenir des voix. Mais cela ne suffit pas pour un siège au Conseil de sécurité. Lorsqu’on cherche des raisons, deux noms de pays reviennent aussi : Israël et la Russie.”

L’échec porte un nom

imago0202627441h.jpgL’arrogance allemande n’a pas commencé à déranger le monde en 2022 seulement, mais déjà sous Merkel, qui avait envoyé son proche collaborateur Christoph Heusgen (photo) en tant qu’ambassadeur allemand à l’ONU. Heusgen s’est illustré par son arrogance et sa suffisance, et s’est mis à dos de nombreux pays et représentants.

J’avais déjà écrit en 2022 que la candidature allemande à un siège au Conseil de sécurité de l’ONU était vouée à l’échec. Et l’une des raisons principales en est Heusgen, car il n’est pas seulement arrogant, il ment aussi effrontément (cf. https://web.archive.org/web/20240226181643/https://anti-spiegel.ru/2022/christoph-heusgen-so-dreist-luegen-nur-wenige/).

Je l’ai démontré dans un article à propos d’une interview que Heusgen avait accordée début 2022, avant même l’escalade en Ukraine. Le public allemand, maintenu dans l’ignorance par les médias traditionnels, ne remarque pas ses mensonges, mais sur la scène internationale, les gens et les responsables sont mieux informés, et Heusgen n’a suscité que des hochements de tête.

Heusgen s’est fait à l’ONU autant d’ennemis que peu d’autres auparavant. Ce n’était même pas le fait que l’Allemagne ait parfois une opinion différente sur certains sujets – ce qui est normal. C’est son attitude arrogante et irrespectueuse qui lui a valu des ennemis et a gravement nui à la réputation de l’Allemagne dans le monde.

Lorsque Heusgen a quitté l’ONU, il lui a été clairement signifié ce que l’on pensait de lui là-bas. À ma connaissance, aucun diplomate n’a été congédié avec de tels propos.

Pour les Chinois, la politesse est, de par leur culture, très importante, et il est essentiel pour eux que même les adversaires puissent “sauver la face”. C’est donc un fait unique que Heusgen ait été salué par l’ambassadeur chinois à l’ONU par ces mots :

    “Heureux de nous débarrasser de vous”

L’ambassadeur russe à l’ONU a été un peu plus poli, disant à Heusgen à cette occasion :

    “Quel dommage que vous partiez enfin”

J’ai déjà relaté les “exploits” de Heusgen à l’ONU qui ont sans doute joué un rôle important dans l’élection actuelle, des articles avec détails sont à retrouver ici : https://web.archive.org/web/20240414135827/https://www.anti-spiegel.ru/2020/deutschlands-hoffnungen-auf-einen-staendigen-sitz-im-uno-sicherheitsrat-sind-zerstoben/ ; et ici: https://web.archive.org/web/20240505165513/https://anti-spiegel.ru/2020/deutscher-uno-botschafter-christoph-heusgen-der-diplomatische-supergau/ ).

Nord Stream: le récit officiel vacille

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Nord Stream: le récit officiel vacille

Par Ilia Ryvkin

Source: https://www.freilich-magazin.com/politik/nord-stream-die-...

De nouvelles enquêtes et des analyses techniques remettent en question les hypothèses centrales autour du sabotage de Nord Stream. Ilia Ryvkin s'interroge sur les acteurs potentiellement impliqués et sur les intérêts géopolitiques qui pourraient se cacher derrière l’attentat.

Les explosions des gazoducs Nord Stream en septembre 2022 comptent encore aujourd’hui parmi les actes de sabotage les plus lourds de conséquences dans l’histoire européenne récente.

En quelques secondes, Nord Stream s’est transformé en un effondrement physique de vagues de pression et de masses de gaz montant à la surface. L’explosif n’a d’abord ouvert la paroi du tuyau qu’à un endroit localisé. Puis, la pression interne pouvant aller jusqu’à 165 bars s’est déchaînée: le gaz s’est échappé dans la mer à la vitesse du son, d’énormes bulles sont remontées à la surface et le pipeline a été soulevé du fond marin. Il s’en est suivi une cascade de dommages mécaniques. Sur Nord Stream 1, environ 282 et 249 mètres de tuyau ont été détruits sur deux tronçons. Ce qui importe, c’est la comparaison avec Nord Stream 2 : là, une conduite est restée largement intacte, car la pression, après une première fuite, était déjà tombée à environ 35 bars.

L’enquête technique d’Erik Andersson

La reconstitution de l’ingénieur suédois Erik Andersson se distingue de la plupart des autres analyses concernant Nord Stream par son approche purement technique. Andersson a organisé ses propres expéditions sur les lieux des explosions en mer Baltique et a analysé les segments de tuyaux déformés, les schémas de rupture et la dynamique des gaz lors des détonations. Ses travaux se situent au croisement de l’ingénierie, de l’OSINT et de l’analyse géopolitique.

Il a présenté les résultats de ses recherches récemment au Bundestag, sur invitation du groupe parlementaire AfD. Le mot d’introduction et la modération étaient assurés par le porte-parole aux affaires économiques Leif-Erik Holm et le porte-parole à la politique énergétique Steffen Kotré. Près de quatre ans après les explosions des pipelines Nord Stream, l’affaire est officiellement toujours qualifiée d’« inexpliquée ». C’est précisément là que réside aujourd’hui sa vraie fonction politique. La vérité est maintenue dans un état d’incertitude permanente, car trop de certitudes géopolitiques occidentales seraient remises en cause si l’on tirait publiquement les conséquences des révélations existantes.

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Le procès de Londres et la question ouverte des auteurs

Un procès à Londres offre désormais une rare occasion de faire le point. Nord Stream AG a porté plainte devant la High Court contre ses assureurs, et en premier lieu contre Lloyd’s of London. Le montant du litige s’élève à 580 millions d’euros. Il n’est pas question ici d’identifier les auteurs, mais de savoir si le sabotage est couvert par l’assurance.

Dans des mémoires publiés juste avant le début du procès, Lloyd’s résume les avis de divers experts géopolitiques sollicités par les parties. La liste des auteurs encore envisagés est particulièrement révélatrice : des acteurs étatiques russes, des acteurs étatiques ukrainiens, des acteurs non étatiques ukrainiens ou des acteurs étatiques américains, seuls ou de concert avec l’Ukraine. Cette construction permet à Lloyd’s d’éviter la question centrale de la responsabilité. Les parties défenderesses n’ont pas à prouver qui a fait sauter Nord Stream. Il leur suffit que chacune de ces quatre variantes soit couverte par l’exclusion de guerre de l’assurance. La question décisive est donc : ces quatre alternatives sont-elles encore toutes aussi crédibles après trois ans et demi d’enquêtes, de fuites et de nouvelles révélations ?

Pourquoi la piste russe perd en crédibilité

Les enquêteurs suédois comme allemands ont examiné la piste russe et n’ont trouvé aucune preuve d’une implication de Moscou. Pourtant, pendant des mois, le récit selon lequel la Russie aurait fait sauter son propre gazoduc a dominé. De nombreux responsables politiques occidentaux se sont exprimés de manière à renforcer cette impression auprès du public. Même lorsque les enquêteurs allemands suivaient depuis longtemps la piste ukrainienne, Berlin maintenait la possibilité que la mission Andromeda ait été une opération russe sous fausse bannière.

Le problème de cette hypothèse a toujours été son absence de preuves. Aucun enquêteur sérieux n’a jamais présenté d’hypothèse solide expliquant la culpabilité russe de manière technique ou opérationnelle. Ce récit s’est maintenu essentiellement parce qu’il reposait sur un mobile apparemment évident : la Russie aurait utilisé le pipeline comme outil de chantage énergétique et aurait donc eu intérêt à le détruire.

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L’affaire des turbines et le mobile du sabotage

La réduction des livraisons de gaz via Nord Stream 1 à l’été 2022 a été avancée comme preuve majeure. Mais à y regarder de plus près, cet argument s’effondre. L’origine de la crise n’était pas un sabotage russe, mais un différend lié aux sanctions concernant une turbine Siemens retenue au Canada. Le gouvernement ukrainien s’est ouvertement opposé au retour de la turbine. Dans le même temps, le gouvernement allemand a mis en scène l’incident comme preuve de l’irrégularité russe. Le chancelier Olaf Scholz a posé devant la turbine, affirmant qu’aucun obstacle juridique ne s’opposait à son retour.

Du point de vue de Moscou, cette mise en scène devait apparaître comme un pur cynisme. Car les mêmes États qui imposaient des sanctions déclaraient publiquement que Nord Stream devait disparaître. Victoria Nuland avait annoncé que le pipeline serait « d’une manière ou d’une autre » arrêté. Le président américain Joe Biden a promis quelques semaines avant le début de la guerre: « We will put an end to it. » Le message était clair: si la pression économique ne suffisait pas, d’autres moyens seraient utilisés.

Lorsque Zelensky a qualifié le retour de la turbine Siemens en Russie d’« inacceptable », il savait déjà, selon les informations disponibles, que Kiev prévoyait de détruire Nord Stream. Le plan initial aurait été validé dès juin. Selon le Wall Street Journal, le commandant en chef ukrainien lui aurait même expliqué que l’opération était irréversible.

La Russie, coupable désignée d’avance ?

Une question gênante se pose : la désignation ultérieure de la Russie comme responsable était-elle déjà prévue quand Zelensky critiquait publiquement Moscou ? Cela y ressemble. Moscou devait être prêt à être accusé avant même que l’acte ne soit commis. Et peut-être que la colère de Kiev ne s’adressait pas seulement à la Russie, mais aussi à Berlin, qui, par une exception au régime de sanctions, permettait la poursuite du gazoduc. Le navire de recherche russe « Sibiryakov » a été présenté dans le documentaire scandinave « Skyggekrigen » en 2023 comme une sorte de témoin clé pour la thèse russe. Le navire croisait dans la zone avant les explosions, pouvait réaliser des opérations sous-marines et fut présenté comme suspect idéal à grand renfort de musique dramatique et d’images suggestives.

Mais les enquêtes publiées par Bojan Pancevski dressent un tout autre tableau. Selon elles, le projet ukrainien « Diameter » était déjà en cours à ce moment-là. Un agent du renseignement suédois (SÄPO) aurait aidé à acquérir le voilier d’où les premières attaques auraient dû être menées dès juin. Selon cette version, le « Sibiryakov » n’était pas l’auteur, mais peut-être le gardien involontaire, censé protéger le pipeline contre un plan d’attentat ukrainien déjà connu.

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L’Andromeda et la direction officielle de l’enquête

Les événements des 21 et 22 septembre sont encore plus explosifs. Alors que l’Andromeda entrait dans la phase finale de l’opération, des navires de guerre danois et suédois ont repoussé une flottille russe hors de la zone d’opération. Plus tard, des photos de ces navires russes ont été présentées comme indices d’une implication russe. Que ces mêmes unités de l’OTAN avaient croisé, juste avant, la route des véritables saboteurs présumés est passé quasiment inaperçu.

L’histoire du voilier Andromeda a longtemps été considérée comme la note de bas de page la plus absurde du dossier Nord Stream : quelques plongeurs amateurs ukrainiens, un voilier loué, des explosifs artisanaux fabriqués à partir de bouteilles de plongée et une plongée à 80 mètres de profondeur. Un scénario de film. Pourtant, c’est précisément cette histoire qui constitue aujourd’hui le cœur des enquêtes allemandes. Au centre, l’officier du SBU ukrainien Serhii Kuzniezov, actuellement détenu en Allemagne en attente de son procès. Le parquet fédéral lui reproche d’avoir dirigé l’opération depuis l’Andromeda. Des mandats d’arrêt européens ont été émis contre tout l’équipage. La Cour fédérale de justice a déclaré officiellement que le groupe avait « très probablement » agi pour le compte de l’État ukrainien.

Le rôle de Kiev et la question d’un appui extérieur

Les grands médias suivent désormais aussi cette version. En particulier, le journaliste du Wall Street Journal Bojan Pancevski décrit une opération pilotée par l’État. Un général ukrainien de haut rang aurait dirigé la mission, en aurait rendu compte directement au chef d’état-major Zaloujny et obtenu l’aval du président Zelensky. L’enquête allemande s’oriente donc désormais clairement vers un scénario: Nord Stream serait le fait d’acteurs étatiques ukrainiens. Ainsi, la thèse des « acteurs isolés » s’effondre également. Plus personne ne croit sérieusement à un groupe d’amateurs autonomes. La question n’est plus vraiment de savoir si l’Ukraine était impliquée, mais si elle a pu agir seule.

Beaucoup d’observateurs voient donc dans l’histoire des plongeurs amateurs une diversion face au contexte géopolitique réel. Car même si l’équipage de l’Andromeda a effectivement posé les bombes, cela n’explique pas la question essentielle : quelle est la probabilité qu’un pays comme l’Ukraine détruise de son propre chef la plus importante connexion énergétique de l’Allemagne avec la Russie, sans l’appui d’une grande puissance ?

America First ?

Intéressante, dans ce contexte, est l’histoire des hommes qui, selon Pancevski, auraient été derrière l’opération. L’ancien chef du HUR Vassyl Bourba, qui aurait pour la première fois proposé l’idée de faire sauter Nord Stream au sein des structures spéciales ukrainiennes, entretenait des liens étroits avec la CIA. Après son limogeage, la partie américaine a même financé sa voiture de service blindée. De même, Roman Chervinsky, coordinateur opérationnel du sabotage, entretenait selon Pancevski des liens étroits avec les services de renseignement américains. Dans ce contexte, l’hypothèse d’une opération purement ukrainienne paraît de plus en plus aventureuse. Bourba et Chervinsky savaient parfaitement que Nord Stream figurait depuis des années sur la « liste noire » de cercles influents à Washington. Ils savaient aussi qu’une opération réussie ne provoquerait guère d’indignation, mais plutôt des applaudissements.

De nombreux analystes partent donc du principe que Washington était au moins informé. D’autres soupçonnent un soutien plus concret et considèrent l’Andromeda comme une simple façade opérationnelle. Erik Andersson ne s’aventure pas dans ces spéculations. Il exige en revanche quelque chose de plus radical : des preuves techniques. Si la version allemande est exacte, on devrait retrouver sur place des traces des bombes artisanales à base de bouteilles de plongée. À ce jour, de telles preuves n’ont jamais été rendues publiques.

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Nord Stream comme projet géopolitique clé

Pour Andersson, l’explication se trouve de toute façon à un niveau supérieur. Le sabotage de Nord Stream s’inscrit dans un schéma géopolitique bien antérieur à la guerre en Ukraine. Derrière, il y a la stratégie poursuivie depuis des décennies visant à empêcher un axe énergétique et économique germano-russe. De la théorie du Heartland de Mackinder à l’« Echiquier mondial » de Brzeziński en passant par l’avertissement célèbre de George Friedman contre une alliance entre l’Allemagne et la Russie, la même idée se retrouve : le plus grand danger pour la suprématie américaine serait un bloc eurasiatique alliant la technologie allemande aux ressources russes. Nord Stream était l’incarnation matérielle de cette union.

Une Europe véritablement souveraine aurait exigé un éclaircissement immédiat après une telle attaque. Les gazoducs auraient été réparés. De lourdes conséquences diplomatiques auraient suivi. C’est l’inverse qui s’est produit : silence, délais, confusion médiatique et une étonnante retenue envers Washington. Il faut aussi mentionner un point rarement abordé. Selon plusieurs rapports, les États-Unis et certains États nordiques membres de l’OTAN ont refusé aux enquêteurs allemands l’accès à des données cruciales : enregistrements sonar, profils de mouvements de navires et avions militaires, ainsi que des données de communication. Une attitude qui ne correspond guère à celle d’acteurs totalement non impliqués.

La portée politique d’un éclaircissement total

L’explosion des pipelines n’a pas seulement détruit des infrastructures au fond de la mer Baltique. Elle a aussi anéanti la dernière illusion selon laquelle l’Allemagne pourrait à la fois coopérer économiquement avec la Russie et rester totalement intégrée dans la structure sécuritaire américaine. Remarquables furent les questions et commentaires du public après la conférence d’Erik Andersson. Un participant, qui s’est présenté comme plongeur, a émis de sérieux doutes sur la réalisation d’une opération d’une telle complexité à quelque 80 mètres de profondeur depuis un petit voilier. C’était la faiblesse centrale du récit Andromeda qui était ainsi pointée.

À la fin, le débat est revenu à la question des responsabilités politiques. Un membre du public a demandé si une éventuelle participation de l’AfD à un futur gouvernement conduirait à la présentation de demandes d’indemnisation contre les États responsables du sabotage et des dégâts occasionnés. La réponse fut claire : oui. Et à la question de savoir ce qu’il adviendrait si, finalement, les États-Unis étaient identifiés comme responsables, la réplique la plus sèche de la soirée est tombée : « D’autant plus. Là, il y aurait vraiment de quoi récupérer. » Peut-être est-ce précisément ce qui explique la nervosité persistante autour de Nord Stream. Car une clarification complète ne désignerait pas seulement les coupables. Elle révèlerait la réalité des rapports de force à l’intérieur de l’Occident.

La gauche infantile et sa fascination pour le lumpenprolétariat 

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La gauche infantile et sa fascination pour le lumpenprolétariat 

Sergio Meneses

Source: https://geoestrategia.eu/noticia/46316/opinion/la-izquier...

Le week-end dernier, après la victoire du Paris Saint-Germain en finale de la Ligue des Champions, Paris est redevenue le théâtre de troubles. Des milliers de personnes sont sorties célébrer la victoire du club, mais, comme c’est désormais habituel lors de ce type de festivités massives dans certains quartiers de la ville, des centaines de jeunes ont profité de l’occasion pour détruire des véhicules, brûler du mobilier urbain, piller et affronter la police. Des images de voitures calcinées, de vitrines brisées et de conteneurs en flammes ont circulé sur les réseaux sociaux. Rien de nouveau sous le soleil parisien.

Ce qui est véritablement révélateur, ce ne sont pas les émeutes elles-mêmes — prévisibles et répétées —, mais bien la réaction d’une certaine gauche qui se proclame « transformatrice ». Au lieu de condamner la violence gratuite, une partie d’entre elle l’a justifiée, l’a idéalisée, voire l’a célébrée ouvertement. C’est la gauche infantile, la gauche ACAB, qui éprouve une fascination quasi érotique pour le lumpenprolétariat, surtout lorsque celui-ci se livre à une destruction dépourvue de sens.

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Pour ce courant, tout acte de vandalisme commis par des jeunes de quartiers défavorisés se transforme automatiquement en « résistance ». Peu importe qu’il n’y ait aucune revendication politique claire, aucune direction idéologique, ni même l’ombre d’un projet de transformation sociale. Il suffit que les protagonistes appartiennent à des milieux marginaux pour que la destruction soit interprétée comme un cri contre « le système ».

C’est un romantisme répugnant qui se focalise autour de jeunes qui, dans bien des cas, agissent par pure excitation, par mimétisme, par absence de limites ou simplement parce qu'il y a opportunité de piller. Il n’y a nulle part de conscience de classe. Il y a une rage diffuse, un hédonisme destructeur et, bien souvent, de la délinquance pure et simple.

karlmarx2.jpgMarx avait déjà mis en garde à propos du lumpenprolétariat: cette strate sociale dégradée, sans conscience de classe, facilement manipulable et prête à servir aussi bien la réaction que le crime organisé. Loin d’être une avant-garde révolutionnaire, le lumpenprolétariat est, selon les mots mêmes de Marx, «la lie de toutes les classes». Aujourd’hui, certains pans de la gauche infantile ont complètement inversé cette appréciation: ce qui était un problème structurel est devenu un objet de fétichisme.

Les organisations sérieuses, celles qui comprennent le sens de la transformation sociale, savent que la violence ne prend sens que lorsqu’elle est subordonnée à un objectif politique clair et dotée d’une direction stratégique. L’incendie de voitures à Paris après une finale de football n’a rien de tout cela. C’est une violence ludique, nihiliste, contre-productive. Loin de rapprocher la classe ouvrière de ses intérêts, elle l’en éloigne: le travailleur qui voit sa voiture détruite ou son quartier transformé en zone de guerre ne ressent pas de solidarité envers les incendiaires, mais du rejet et de la peur.

Néanmoins, pour la gauche ACAB, cette distinction est « bourgeoise ». Condamner les émeutes reviendrait à « stigmatiser les jeunes des quartiers ». Mieux vaut garder le silence ou sortir la phrase attendue: « la violence vient de l’État ».

Cette attitude n’est pas seulement moralement répugnante. Elle est politiquement suicidaire. En légitimant le lumpenprolétariat comme sujet révolutionnaire, cette gauche abandonne la classe ouvrière réelle — celle qui se lève à six heures du matin, paie ses impôts et souhaite la sécurité dans son quartier — pour embrasser les parasites sociaux, vivant en marge de toute contribution productive. Le résultat est prévisible: perte de soutien populaire et renforcement de la droite qui, elle, parle clairement d’ordre et de sécurité.

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La gauche à construire — si tant est qu’elle aspire encore à être une alternative au pouvoir — doit rompre radicalement avec cette fascination infantile pour la destruction gratuite. La violence lumpenprolétarienne n’est pas émancipatrice. Elle est régressive. Les intérêts de la classe ouvrière passent par l’éducation, un emploi digne, un logement abordable, une santé publique forte et la sécurité dans les quartiers, non par le spectacle de conteneurs incendiés à chaque événement sportif.

Ceux qui justifient ou se taisent devant ces épisodes ne sont pas les alliés des travailleurs. Ils sont complices de la dégradation sociale. Et à ce titre, ils méritent d’être fermement rejetés.

La véritable transformation sociale ne naîtra pas de jeunes brûlant des voitures sans raison. Elle viendra de travailleurs organisés, conscients et porteurs d’un projet. Le reste n’est que spectacle et folklore lumpenprolétarien.

16:54 Publié dans Actualité, Définitions | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : gauche, lumpenprolétariat, définition | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

samedi, 06 juin 2026

Fukuyama et la fin de la «fin de l’histoire»: le modèle chinois défie les certitudes occidentales

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Fukuyama et la fin de la «fin de l’histoire»: le modèle chinois défie les certitudes occidentales

Giulio Chinappi 

Source: https://giuliochinappi.com/2026/06/04/fukuyama-e-la-fine-...

La-Fin-de-l-histoire-et-le-dernier-homme.jpgLa récente évocation par Francis Fukuyama du « modèle chinois » peut être interprétée comme un signe de la crise des certitudes libérales occidentales et de la reconnaissance mondiale croissante de la modernisation chinoise comme voie alternative de développement.

Le politologue américain Francis Fukuyama, surtout connu pour sa thèse sur la «fin de l’histoire», a récemment reconnu dans une interview à la Frankfurter Allgemeine Zeitung que, si la Chine poursuit son élan de développement actuel, alors les prévisions qu’il avait formulées sur ce pays il y a quarante ans s’avéreraient erronées.

Pour Fukuyama, longtemps considéré comme l’un des plus fervents défenseurs de la «démocratie libérale occidentale», il s’agit au moins de la deuxième fois en un peu plus de deux mois qu’il reconnaît publiquement la pertinence du «modèle chinois».

En avril, lors d’une émission, il a déclaré que «les Chinois ont créé un système assez impressionnant» et que celui-ci pourrait devenir «une véritable alternative» à la démocratie occidentale. Bien qu’il n’ait pas totalement abandonné la mentalité binaire «démocratie contre autoritarisme», la thèse même de la «fin de l’histoire» de Fukuyama touche indéniablement à sa fin, entre scepticisme et réflexion, tandis que le «modèle chinois» est de plus en plus observé, accepté et étudié dans le monde.

En tant que l’un des politologues les plus influents, Fukuyama, avec sa thèse de la «fin de l’histoire», a longtemps été utilisé par certains, en Occident, pour attaquer les théories socialistes et discréditer le système chinois. Ses récents changements d’attitude à l’égard du «modèle chinois» ne sont pas des actes isolés; ils reflètent une tendance plus large: les élites intellectuelles occidentales, représentées par Fukuyama, sont de plus en plus contraintes, par la réalité, à porter un regard neuf sur le monde, au-delà de leurs postulats traditionnels.

81GTb0JZm7L._SL1500_.jpgThomas Friedman, auteur de The World Is Flat, a écrit avoir «vu le futur» en Chine et a même suggéré que certains sénateurs américains devraient voyager davantage pour voir le monde de leurs propres yeux. Jonas Nahm, ancien économiste principal au Conseil des conseillers économiques de la Maison Blanche, a décrit «la force de la structure politique chinoise à imposer un changement rapide de haut en bas» comme un facteur clé de son développement. Un changement cognitif autrefois inimaginable s’opère dans les milieux académiques et politiques occidentaux: ils doivent admettre que le soi-disant «consensus de Washington» n’est pas une formule universelle et que le monde n’a pas suivi la voie qu’ils attendaient.

En réalité, l’ensemble des sociétés occidentales traverse un processus historique de «redécouverte de la Chine». Ce qui sous-tend l’aveu de Fukuyama au sujet de ses prévisions «erronées», c’est la visibilité croissante, la reconnaissance et l’adoption des réalisations et de la solution chinoises sur la scène mondiale. Au même moment où Fukuyama constatait que la Chine pourrait devenir «une réelle alternative», un sondage mondial réalisé par Gallup en avril a également attiré une large attention.

Couvrant plus de 130 pays et environ 130.000 personnes interrogées, le sondage a révélé que le taux d’approbation du leadership mondial de la Chine atteignait 36%, dépassant celui des États-Unis, qui était de 31%. Il s’agit du plus grand avantage acquis par la Chine sur les États-Unis depuis près de deux décennies. Les résultats d’enquêtes d’institutions telles que le Yusof Ishak Institute de Singapour, Ipsos et Morning Consult ont également montré la même tendance. Ce n’est ni un hasard ni une coïncidence. Il s’agit plutôt d’une résonance historique de la nouvelle compréhension de la Chine par le monde.

L’Occident a longtemps été le plus réticent idéologiquement et le plus empreint de préjugés envers la Chine. Presque toute la rhétorique pessimiste et les diffamations contre le modèle chinois et les succès du développement chinois sur la scène mondiale proviennent des sociétés occidentales. Pourtant, les barrières idéologiques qui ont longtemps façonné ces visions s’érodent progressivement. Un signe remarquable de ce changement est la popularité croissante des contenus liés à la Chine sur les plateformes sociales étrangères, en particulier occidentales.

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Des tendances comme « China Travel » et le phénomène du « Xiaohongshu cross-checking », qui a amené de nombreux Occidentaux à exprimer leur étonnement quant au sentiment de sécurité en Chine, jusqu’aux thèmes viraux comme « Becoming Chinese » et « Chinamaxxing » sur les réseaux sociaux étrangers, un grand nombre d’internautes ont imité et exprimé leur admiration pour le mode de vie chinois. À travers ces moyens concrets et visibles, la modernisation chinoise a conquis de nombreux jeunes en Occident, et cette vague croissante d’enthousiasme fait fondre progressivement la glace de l’idéologie figée.

En un certain sens, il est historiquement inévitable que la communauté intellectuelle occidentale, longtemps à l’origine de l’idéologie de la guerre froide, relâche ses préjugés contre la Chine, reconnaisse les réussites du développement chinois, admette l’efficacité du modèle chinois et réfléchisse aux limites de la démocratie occidentale. L’aveu de Fukuyama concernant ses prévisions «erronées» peut être vu comme un signe de l’accélération de la sortie de l’état d’ignorance volontaire qui a longtemps caractérisé la compréhension de la Chine par les élites intellectuelles occidentales, et il offre le fondement conceptuel nécessaire à un nouvel ordre mondial, différent, inclusif et basé sur la coexistence harmonieuse.

Au cours des dernières décennies, les élites occidentales représentées par Fukuyama ont considéré la démocratie libérale occidentale comme la seule voie vers la modernisation, alors que toute tentative de suivre un modèle différent était souvent qualifiée d’anomalie ou d’écart par rapport à la norme. Ce monopole du discours et de la théorie a imposé d’importantes limitations intellectuelles à de nombreux pays du Sud global.

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Le succès de la modernisation chinoise n’a pas seulement créé un miracle dans l’histoire du développement humain, mais a aussi produit une profonde libération idéologique pour le monde, brisant le mythe selon lequel « modernisation = occidentalisation ». Un nombre croissant de pays du Sud global poursuivent désormais en toute confiance des voies de développement adaptées à leurs propres conditions nationales, sans douter d’eux-mêmes ni se sentir inférieurs simplement parce que leurs modèles diffèrent de ceux de l’Occident.

Le modèle chinois n’a pas vocation à remplacer qui que ce soit, mais à offrir au monde davantage de choix, en fournissant aux peuples de tous les pays une base théorique plus solide et une référence pratique pour trouver une voie de développement adaptée à leurs propres conditions nationales. L’histoire n’est pas terminée, et l’évolution de la civilisation humaine se poursuit. En tant que participant et contributeur important à ce processus, la Chine continuera à œuvrer avec toutes les nations pour écrire un nouveau chapitre du développement humain.

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Région de la mer Baltique – La mèche du baril de poudre se raccourcit

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Région de la mer Baltique – La mèche du baril de poudre se raccourcit

Alexander Neu

Source: https://www.nachdenkseiten.de/?p=151434

La région de la mer Baltique est actuellement considérée par les experts en sécurité comme la zone de conflit potentiellement la plus explosive, entre l’OTAN et la Fédération de Russie. Une multitude de facteurs de conflit se concentrent dans cette région. Déjà en octobre 2025, j’avais publié sur les NachDenkSeiten un article sur le foyer de tension qu’est la région de la Baltique. Depuis lors, la situation dans cette zone s’est encore aggravée. Il y a quelques jours, j’ai visité la région frontalière entre la Pologne et la Russie. Un silence fantomatique, très peu de trafic transfrontalier avec de longs temps d’attente. L’expression «le calme avant la tempête» m’est venue à l’esprit. Dans ce qui suit, certains de ces conflits potentiels sont esquissés. 

Le terme «région de la mer Baltique» ne doit pas être limité uniquement à la mer elle-même, mais il faut aussi inclure les zones rurales bien au-delà du littoral des États riverains, car ce n’est qu’ainsi que l’on peut saisir l’ensemble des potentiels de conflit.

Données géopolitiques

La mer Baltique est appelée « Ostsee » en allemand. Il s’agit d’une mer intérieure pratiquement fermée, d’une superficie d’environ 413.000 kilomètres carrés et à faible salinité. Le littoral mesure environ 8000 kilomètres. Désormais, à l’exception de la Fédération de Russie, tous les États riverains de la Baltique sont membres de l’OTAN: Danemark, Norvège, Suède, Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne et Allemagne. La Russie ne possède que deux accès maritimes, l’enclave de Kaliningrad et Saint-Pétersbourg. Ainsi, environ 7340 kilomètres de côtes appartiennent aux pays de l’OTAN et environ 660 kilomètres à la Russie.

Par conséquent, l’OTAN contrôle environ 92% du littoral et la Russie à peine 8%. Le seul accès à l’Atlantique sont les détroits au Danemark et entre le Danemark et la Suède (Grand et Petit Belt et l’Øresund). Le Danemark et la Suède, donc l’OTAN, contrôlent également ces points de passage. De fait, la mer Baltique est devenue, dans le contexte de l’élargissement de l’OTAN à l’est, une « mer de l’OTAN ». Le changement d’influence est manifeste lorsqu’on se rappelle que, lors de la confrontation Est-Ouest, la région baltique était quasiment une mer du Pacte de Varsovie dirigé par l’URSS. Les États riverains du bloc soviétique étaient: la RDA, la Pologne et l’URSS – les trois États baltes, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie, faisant partie de l’URSS. Ainsi, la partie sud et est de la Baltique était sous contrôle soviétique. Le nord était neutre, en raison de la neutralité officielle de la Finlande et de la Suède. Seule la partie la plus occidentale était bordée par la RFA et le Danemark.

L’accès stratégique aux deux côtes russes, depuis la fin de la Guerre froide et l’élargissement massif de l’OTAN, n'est plus particulièrement avantageux.

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Saint-Pétersbourg

La position géographique de Saint-Pétersbourg, autrefois stratégique, s’est transformée en un piège, surtout avec l’élargissement de l’OTAN aux États baltes et à la Finlande:

Saint-Pétersbourg se trouve à l’extrémité orientale du golfe de Finlande, long d’environ 400 kilomètres. L’accès est contrôlé au nord par la Finlande et au sud par l’Estonie, donc par l’OTAN. La distance entre les deux rives varie de 40 à 120 kilomètres. Là où les rives du golfe deviennent territoire russe, le golfe se rétrécit en un chenal sur lequel est située Saint-Pétersbourg.

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Ainsi, le golfe de Finlande, avec les rives contrôlées par l’OTAN, est en partie sous la juridiction exclusive de la Finlande et de l’Estonie. Cela signifie que pour naviguer, il faut traverser par endroits des «eaux territoriales de l’OTAN». Une sortie de la marine russe du golfe de Finlande pourrait être empêchée militairement en cas de guerre.

La flotte baltique de la Fédération de Russie, en majeure partie stationnée à Kaliningrad, ne pourrait probablement pas quitter la Baltique en cas de conflit, compte tenu des détroits danois, sans être détruite par l’OTAN. La situation stratégique de Kaliningrad n’est guère plus favorable.

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L’OTAN et le « défi » de Kaliningrad

L’exclave de Kaliningrad est le poste avancé le plus occidental de la Fédération de Russie. Il s’agit d’un territoire relativement petit (environ 15.000 kilomètres carrés), séparé du territoire russe par la Lituanie (exclave). Les lignes d’approvisionnement par rail et par route peuvent être coupées par la Lituanie et la Pologne, et celles par mer ou par avion via Saint-Pétersbourg peuvent également être coupées par l’OTAN. Ce fait rend déjà la région de Kaliningrad dépendante du bon vouloir des pays de transit. Mais lorsque la Lituanie a rejoint l’OTAN et l’UE, la position géographique de Kaliningrad est devenue un « défi » pour l’OTAN.

« Au milieu » de la zone OTAN se trouve une exclave russe, donc ennemie – un porte-avions insubmersible. C’est aussi là que se trouve la flotte de la Baltique de la Fédération de Russie. L’existence de cette exclave russe pose désormais problème à l’OTAN. Pour bien comprendre la chronologie, et donc l’argumentation inhabituelle: l’exclave russe de Kaliningrad existe depuis 1991. Auparavant, toute la région était soviétique. L’élargissement de l’OTAN aux États baltes, donc à la Lituanie, a eu lieu en 2004. Désormais, l’OTAN, qui s’est avancée vers l’est, déclare l’existence de l’exclave comme un problème de sécurité – une logique singulière: là où se trouve l’OTAN, les autres acteurs sont un problème de sécurité.

Dans le contexte de la situation tendue, le commandant suprême américain pour l’Europe et l’Afrique, le général Christopher T. Donahue, a déclaré en juillet 2025 que l’OTAN était en mesure de «détruire Kaliningrad plus rapidement que jamais, depuis la terre ferme, et dans un délai jamais atteint. Nous l’avons déjà planifié et développé» (par “développé”, il faut comprendre planifié).

Le ministre lituanien des Affaires étrangères, Budrys, a même récemment réclamé, dans une interview au NZZ et peut-être inspiré par les propos du général Donahue, la nécessité d’une attaque de l’OTAN sur Kaliningrad:

«Nous devons montrer aux Russes que nous pouvons pénétrer dans la petite forteresse qu’ils ont construite à Kaliningrad. L’OTAN a les moyens de détruire les bases de défense aérienne et les systèmes de missiles russes qui s’y trouvent, si nécessaire».

Relations difficiles – États baltes et Russie

Il est étonnant, voire inquiétant, de constater avec quelle légèreté une guerre avec la Russie est évoquée. Ce sont précisément les États baltes qui se distinguent par une attitude belliqueuse, comme s’ils étaient en toutes circonstances protégés par l’OTAN. Les survols de drones ukrainiens dans l’espace aérien balte en direction de Saint-Pétersbourg et la région de Leningrad élèvent les tensions à un nouveau niveau. Qu’il s’agisse de survols simplement tolérés ou peu critiqués, ou même de drones lancés depuis le sol balte, je l’ignore. Il est cependant remarquable qu’il serait déjà une prouesse technique que des drones à longue portée puissent partir d’Ukraine, traverser l’espace aérien polonais et balte, puis attaquer des infrastructures énergétiques dans le nord de la Russie. Quoi qu’il en soit, à Moscou, la pression sur le président Poutine augmente pour tenir les Baltes pour responsables de l’utilisation (selon Moscou) de leur espace aérien par l’Ukraine.

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Du point de vue du droit international, il faut noter que le statut de neutralité d’un État n’est plus garanti s’il permet ou tolère que son territoire – y compris son espace aérien – soit utilisé par des forces militaires étrangères, facilitant ainsi leur projection de puissance ou la rendant simplement possible. L’État « hôte » ne peut plus invoquer son statut de neutralité, il devient de fait partie au conflit, à moins qu’il n’empêche ou ne tente sérieusement d’empêcher une utilisation militaire de son territoire. Cela semble avoir été compris à Bruxelles, au sein de l’OTAN. Récemment, un drone ukrainien a été abattu par un avion de chasse de l’OTAN dans l’espace aérien estonien, preuve que l’OTAN est bien consciente du risque d’escalade majeure.

hqanli720.jpgLe politologue américain reconnu et spécialiste de l’Europe de l’Est au Quincy Institute for Responsible Statecraft, Anatol Lieven (photo), a récemment publié un appel intitulé: «Washington doit agir pour désamorcer la poudrière balte». Le célèbre économiste américain Jeffrey Sachs a également écrit il y a quelques jours une lettre ouverte au chancelier allemand Friedrich Merz, appelant à une action pour éviter une guerre européenne. Cette lettre a été publiée dans la Berliner Zeitung et mérite d’être lue. Dans le même temps, le vice-président du Conseil de sécurité russe et ancien président de la Fédération de Russie a déclaré le 29 mai sur X que l’Europe était désormais en guerre avec la Russie et que les sociétés européennes ne devraient pas être surprises par des frappes:

«Citoyens des pays de l’UE: vous devez comprendre que vos gouvernements ont unilatéralement commencé une guerre avec la Russie. Soyez donc vigilants et ne soyez surpris de rien. Le sommeil paisible est terminé. Mais vous savez à qui demander pourquoi!».

Les États baltes, en tant qu’États frontaliers, prennent un risque énorme pour eux-mêmes et pour toute l’Europe avec la voie suivie jusqu’ici: ce sont eux qui, en cas de guerre, seraient probablement les premiers détruits. Un regard lucide – libre de tout dogmatisme idéologique – sur une carte de l’Europe de l’Est pourrait déjà aider à évaluer correctement leur propre situation.

Tout en comprenant les expériences historiques négatives des Baltes avec Moscou, il faut nommer trois faits que les États baltes devraient aussi reconnaître et traiter, afin de réduire la tension:

Premièrement: en tant que voisins extrêmement petits et faibles, Tallinn, Riga et Vilnius devraient s’efforcer d’au moins maintenir une coexistence pacifique avec Moscou, et non de provoquer la Russie à chaque occasion, impliquant ainsi l’OTAN et surtout les Européens dans une guerre avec la Russie.

En outre: il n’est pas certain que les États-Unis entreraient en guerre mondiale pour les États baltes. Et il n’est pas non plus certain que les autres pays européens membres de l’OTAN – à l’exception de l’Allemagne, de la Pologne, et peut-être du Royaume-Uni et de la France – suivraient ce chemin désastreux. Les parallèles historiques sont évidents: en 1939, la Pologne comptait sur le soutien de Paris et Londres – et fut abandonnée. Hormis les déclarations de guerre formelles de la France et du Royaume-Uni le 3 septembre contre l’Allemagne nazie, il s’est passé très peu de choses en termes d’opérations militaires – la Pologne était littéralement laissée à elle-même.

Deuxièmement: les trois États baltes ont aussi un passé peu glorieux de collaboration avec l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui encore, les vétérans baltes de la SS sont célébrés et honorés. Cela devrait soulever des questions en Europe de l’Ouest, au lieu de fermer les yeux sur la nostalgie nazie. Quelle image de l’histoire diffuse-t-on ainsi dans l’UE? De plus, le droit de la citoyenneté et de la langue en Lettonie et en Estonie exclut, au lieu d’intégrer, les minorités russes qui y vivent. Une politique d’intégration intelligente rendrait caduque, du moins dans les pays baltes, l’argumentation russe selon laquelle la Russie doit protéger les Russes de l’étranger, même par la force.

Troisièmement: malgré toutes les craintes, fondées ou non, d’une nouvelle invasion russe, il ne faut pas oublier que l’Union soviétique a retiré ses forces de sécurité en 1990-91 des pays baltes, alors encore soviétiques, ainsi que dans les années suivantes de tous les autres anciens «pays frères» d’Europe de l’Est. Ce geste aurait pu être compris de la part des Baltes comme une main tendue à la réconciliation – cela aurait du moins valu la peine d’essayer.

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Le corridor de Suwałki

Le corridor de Suwałki désigne la région géographique entre la Biélorussie et l’enclave de Kaliningrad, sur une centaine de kilomètres. Les deux États membres de l’OTAN, la Pologne et la Lituanie, y sont voisins. Le terme «corridor de Suwałki» vient de la ville polonaise de Suwałki. Les experts estiment qu’en cas de conflit, la Russie chercherait à contrôler ce corridor, c’est-à-dire à établir une liaison terrestre entre Kaliningrad et la Biélorussie alliée, afin d’assurer une connexion logistique avec Kaliningrad. Fermer le corridor signifierait, logiquement, la création d’un nouveau « corridor de Suwałki », à savoir la séparation physique entre la Lituanie et la Pologne. Cela couperait la liaison terrestre entre les États baltes membres de l’OTAN et le reste de l’OTAN en Europe. Pour les deux camps, le corridor de Suwałki, dans l’une ou l’autre version, est une option stratégiquement peu acceptable.

Dans ce contexte, seule une démilitarisation verbale et matérielle de la région, ainsi qu’une libre circulation par rail et par route entre la Biélorussie/Russie et l’enclave de Kaliningrad, pourraient garantir une stabilité minimale, voire une normalité de bon voisinage.

La « flotte fantôme » russe en mer Baltique

L’UE ou l’OTAN, ou certains de leurs États membres, cherchent à immobiliser (saisir) ou même à bloquer l’accès à la Baltique des navires de la « flotte fantôme » russe ainsi désignée par eux (il s'agit donc d'un blocus naval). Sur la question juridique de la « flotte fantôme », voir ici: https://www.nachdenkseiten.de/?p=140239.

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Cela ne relèverait plus d’une zone grise du droit international, mais constituerait une violation explicite. Ce serait une violation ouverte du droit international. La liberté de navigation (articles 17, 58, 87 et 90 de la Convention sur le droit de la mer), un principe fondamental du droit international, serait suspendue. Plus encore: ce serait une violation du principe de non-recours à la force de la Charte des Nations unies (article 2, paragraphe 4), car les navires battant pavillon russe ont la nationalité russe (art. 91, Convention sur le droit de la mer). La partie russe serait alors en droit d’y réagir, et a déjà menacé de prendre des mesures. Récemment, des navires de commerce battant pavillon russe ont régulièrement été saisis en mer Baltique. La Russie renforce désormais la protection de sa flotte marchande, notamment par des navires d’escorte de la flotte de la Baltique et des démonstrations de force de son aviation. Le potentiel d’escalade est énorme.

Un blocus naval de la Baltique dans le détroit danois pour les navires russes, ou un blocus devant Kaliningrad ou/et Saint-Pétersbourg, serait le casus belli ultime. Une absence de réaction militaire ne serait concevable qu’en cas de renoncement volontaire de la Russie à sa souveraineté. La doctrine nucléaire actualisée de la Fédération de Russie a déjà formulé ses réponses à ce sujet.

Conclusion

Le risque que le baril de poudre explose doit être considéré comme tout aussi élevé dans tous les cas évoqués. Quel que soit le point chaud qui explose en premier, les autres suivront immédiatement, car ils ne sont que des pièces d’un même puzzle: la guerre pour le nouvel ordre mondial du début du XXIe siècle.

Les élites décisionnelles européennes doivent se réveiller à leurs responsabilités envers leurs peuples et redécouvrir la diplomatie, au lieu d’entrer dans la guerre en somnambules, guidées par des principes idéologiques. Cette voie n’est pas démocratiquement légitimée.

 

La perte de la fierté sexuelle

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La perte de la fierté sexuelle

Source: https://www.heliodromos.it/la-perdita-dellorgoglio-sessua...

La déesse Artémis, Diane pour les Romains, était une vierge chasseresse et protectrice des jeunes filles ayant atteint l’âge de neuf ans, lesquelles formaient sa suite. Il était strictement interdit à tout homme de les regarder nues lorsqu’elles se baignaient dans les ruisseaux sauvages ou les lacs paisibles. Actéon, éduqué à la chasse par le centaure Chiron, les surprit un jour au bain, pendant une partie de chasse dans les bois ; pour le punir, la déesse le transforma en cerf, faisant de lui une proie au lieu d’un chasseur, et ses propres chiens (mastiffs et lévriers) le déchirèrent, ne le reconnaissant pas à cause de cette transformation fatale.

Comme on le sait, les mythes du passé conservent à travers les siècles leur capacité intacte à expliquer ce qui se passe dans l’âme humaine ; ils peuvent donc contribuer à forger une idée précise même sur ce qui nous est présenté comme une urgence sociale, telle que la série des (soi-disant) féminicides, qui se répètent à intervalles réguliers, et qui seraient autrement incompréhensibles en l’absence de repères solides. Et, malgré la volonté de les attribuer à un patriarcat innocent, doté d’un alibi inattaquable du fait de son absence de la « scène du crime » — ayant disparu et s’étant éteint dans le monde actuel — il est évident qu’on l’incrimine pour de simples raisons idéologiques et pour porter un coup décisif à la famille traditionnelle.

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En réalité, il faudrait renverser les termes du problème, car c’est justement à cause de la disparition de la société patriarcale — capable de transmettre des mythes comme celui de Diane et Actéon ! — qu’on assiste, malgré les déclarations et les apparences, au mépris actuel envers la femme, à sa marchandisation, à son utilisation à des fins matérielles et dégradantes, les anciens interdits et contraintes morales ayant disparu: de la publicité à la pornographie, des professions improbables à l’impossibilité de continuer à être mères et épouses. Dans la civilisation précédente, mais aussi dans notre monde d’hier, ainsi qu’aujourd’hui encore dans les sociétés qui conservent des traits traditionnels, le respect de la femme était absolu, sa défense passait avant tout, et des actes répétés de galanterie (aujourd’hui ridiculisés !) rythmaient les relations entre hommes et femmes.

D’autre part, la culture de la vie célèbre et exalte celle qui donne la vie, tandis que la culture de la mort, au contraire, méprise et attaque tout ce qui renvoie à la vie, à l’amour et à la procréation. Déjà dans le langage des amants, ce lien « pour la vie » est l’un des thèmes les plus fréquents ; l’amoureux, à juste titre, met sa propre vie entre les mains de l’aimée. D’un côté, l’angoisse de la perte, de l’autre, le besoin d’éterniser le lien, indiquent clairement la peur que cette union puisse se briser. Et une fois cela compris, il n’est pas difficile d’attribuer à l’instabilité et à l’inconsistance actuelles des liens affectifs (« mon corps m’appartient et j’en fais ce que je veux ! ») l’issue destructrice à laquelle peuvent être conduits des hommes décentrés et dépourvus de maîtrise de soi: dignes fils du monde moderne.

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Toute relation amoureuse, si elle est authentique et non un simple vice ou un passe-temps, ne peut être considérée que comme éternelle, exempte de toute séparation future. D’où le besoin de possession, garanti par la fidélité et défendu par la jalousie. Et cela se produit et a du sens, au-delà et au-dessus de considérations bourgeoises banales. Et la simple idée que cette femme puisse trahir ou passer à un autre représente, surtout pour l’homme actuel, dévirilisé, une fracture mortelle, capable d’atteindre à l’intégrité de l’être, qui trouve précisément dans la relation affective une confirmation.

La fierté assurée par la condition de bonheur et de partage, grâce à la possession absolue de l’autre être, complémentaire et valorisant, au moment où elle est humiliée et remise en question par cette privation soudaine, convertit l’amour en haine, exigeant sa propre destruction, pour être apaisée ou guérie, l’élimination et le meurtre de celle qui a trahi.

C’est pourquoi, une fois que l’on prend conscience d’avoir confié son propre destin existentiel et son équilibre intérieur à quelque chose d’instable et de changeant, il serait nécessaire de faire un effort de réaction et de maîtrise de soi face aux impulsions auxquelles on obéit habituellement, ce que l’homme ordinaire ne possède pas. La fierté masculine et l’amour-propre, en effet, ne peuvent être fondés sur une possession fictive, sur laquelle on n’a aucun pouvoir réel et dont on ne possède aucune garantie de pérennité.

Le dépassement de soi — qui, de surcroît, donnerait à la même expérience érotique des perspectives plus élevées et plus dignes — serait le seul moyen disponible et véritablement utile pour échapper à ce cercle vicieux de passion, d’attachement et de perte ; c’est-à-dire l’impulsion à se valoriser par la possession, et la tendance à sortir de soi-même dans l’union sexuelle, tout comme dans l’expérience héroïque. D’ailleurs, l’eau, privée d’un contenant ou d’un récipient qui lui donne une forme, peut se transformer en un danger mortel, allant jusqu’à provoquer la noyade de celui qui s’y expose, sans défense, à ses tourbillons mortels.

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Dans le mythe précédemment évoqué, on a voulu voir en Actéon l’intellect ou la plus haute capacité rationnelle de l’homme, son aspiration constante à la Vérité, qui tente de capturer, c’est-à-dire de connaître la Sagesse divine ou la Vérité, et qui, en raison de son identité avec elle, tend à voir la Beauté divine. Mais l’issue tragique semblerait indiquer l’insuffisante qualification du «chasseur» pour s’approprier la «proie». Offrant ainsi un enseignement supplémentaire: pour que les plus hautes entreprises aboutissent et que la Connaissance soit définitivement acquise, il est nécessaire d’agir avec un esprit pur, sans scories ni entraves de l’ego. Car la pureté fortifie tandis que l’impureté affaiblit. La pureté construit et l’impureté détruit. La pureté édifie et l’impureté pulvérise.

Le vice et la vigueur n’ont rien en commun : vérité inconnue de tant de porteurs d’une virilité de façade, de brutes sentimentales, de féroces égoïstes, d’insensibles profiteurs. La pureté est force, santé, pouvoir et caractère. C’est l’un des attributs divins les plus importants chez l’homme, et il suffirait de peu pour la ramener à la lumière, retrouvant enfin la fierté d’être Homme.

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