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mercredi, 24 juin 2009

Scène de librairie ordinaire

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SCENE DE LIBRAIRIE ORDINAIRE  

Limonov et Richthofen

Le Secret de l’Espadon, Zipang, Par les Chemins noirs

Joseph Conrad, L’Escadron guillotine, Zanzibar 14

 

J’ai envie d’un livre. Ou, pour dire les choses avec la rigueur sociologique voulue, j’ai envie de m’offrir un bien culturel de consommation courante avec ma paie de salarié moyen du Bas-Empire français, aussi appelé Hexagonistan par certain punk rocker banlieusard d’origine vietnamo-francilienne de qualité. La dernière fois, j’étais sorti du magasin avec l’album 1. Les Prologues de la série Par les chemins noirs sous le bras, du talentueux David B. (Futuropolis). 1920, Fiume l’insurgée, le poète-aviateur-utopiste Gabriele D’Annunzio tient depuis six mois l’hôtel de ville de la capitale mondiale du dadaïsme, ses arditis désoeuvrés le pavé et ses innombrables trafics. Entre les deux, ni pour ni contre, Lauriano, en civil mais toujours soldat, et la belle Mina Linda, espionne le jour, chanteuse de cabaret la nuit. Je ne m’étendrai pas davantage, sinon pour répéter mon admiration devant le graphisme, d’une naïveté très étudiée, et l’adresse du récit, qui restitue sans fausse note l’ambiance survoltée de l’époque, d’après ce que j’en ai lu. Michel Déon l’a écrit : « Il n’y a que les bourgeois qui lisent, et qui lit est automatiquement un bourgeois. » Allons donc voir les nouveautés au rayon littérature de mon supermarché culturel préféré.

Vitres teintées, air conditionné (chaud-froid, chaud-froid), signalétique labyrinthique. La moquette a une odeur de… moquette. Sur ce territoire exigu, dont le contrôle semble encore en partie échapper à la Grande Compagnie Commerciale, patrouillent en continu de farouches vigiles de souche polynésienne, tatoués jusqu’à l’oreillette – on murmure qu’ils sont les seuls à pouvoir impressionner les jeunes pillards du samedi après-midi, autre produit multiculturel de masse issu de la Nouvelle Réalité Française, mais la direction refuse de communiquer sur le sujet. « – La HALDE veille... » Des gros bras venus du bout du monde connu défendre les trésors de notre civilisation numérique des barbares en maraude le long des portails magnétiques, limes moderne : nom de Bourdieu, comme dirait quelque publiciste situé à la gauche du Fig Mag, c’est la décadence de Rome !

Au Japon, renseigner le client est un devoir sacré. Ici, l’ignorer est un choix de vie des vendeurs. Ils feront tout leur possible pour l’éviter, quitte à accélérer le pas ou à feindre une surdité passagère. Dans ces conditions, il vaut mieux savoir ce qu’on cherche et où le trouver. Ou alors, se laisser aller et déambuler entre les tables, en quête de son coup de coeur de fin de semaine. Alors miracle, parmi la multitude des publications ni faites ni à faire qui encombrent les étalages, des livres émergent, dont l’originalité et la courte durée de vie sont en général les dénominateurs communs. Le roman Zanzibar 14 du suisse Jean-Jacques Langendorf, l’histoire du duel singulier que se livrent, sur fond de rivalité coloniale en Afrique de l’Est, un espion du Kaiser et l’officier de marine britannique chargé de le mettre hors d’état de nuire (InFolio), avoisinera Mes Prisons de l’écrivain-kalachnikov Edward Limonov, quand le fondateur du Parti national-bolchevik russe transforme son emprisonnement sous le règne de Vlad Poutine en exercice d’autocélébration (Actes Sud) ; la réédition en poche chez Phébus de L’Escadron guillotine de Guillermo Ariaga (c’est l’année du Mexique au Salon du Livre de Paris), ou comment l’avocat désargenté Vescardo échoua à vendre la machine du docteur Guillotin à Pancho Villa mais devint un héros de la révolution malgré lui, petit chef-d’œuvre d’humour picaresque, tiendra la dragée haute à La légende du Baron rouge, la biographie conséquente (près de 500 pages tout de même) de Manfred von Richthofen par le chroniqueur musical Stéphane Koechlin (Fayard). Du free jazz aux virevoltes aériennes… La raison de cette profusion folle chaque semaine en librairie ? La crise de l’édition : des parutions de plus en plus nombreuses, des tirages de plus en plus réduits, d’où des livres de plus en plus coûteux et un recours de plus en plus fréquent au compte d’auteur afin de compenser les pertes, y compris dans les grandes maisons.

« By jove ! » Le Secret de l’Espadon, la première aventure du capitaine Blake et de son ami le professeur Mortimer, reparaît en trois volumes, identiques aux originaux ! Pour qui connaît un peu, Le Secret de l’Espadon, en tête de gondole au rayon bandes dessinées, est tout sauf destiné au jeune public. Lorsque les « Jaunes », comme autrefois on parlait des Asiates, s’élancent à la conquête du globe depuis les monts creux du Tibet (le feuilleton paraît dans le Journal de Tintin à partir de 1946), il faut trois albums à nos deux héros so british et l’invention d’une arme géniale pour sauver le monde libre du joug tyrannique de Lhassa. La Couronne, le Commonwealth appuyés par leurs alliés de l’ONU sortent victorieux de la Troisième Guerre mondiale, la civilisation anglo-saxonne triomphe, mais dès le déclenchement de la conflagration le continent européen a été pulvérisé, ses nations rayées de la carte sous les coups de crayon clair du dessinateur, Edgar P. Jacobs. Imaginé, conçu et publié dans le contexte de la guerre froide naissante, Le Secret de l’Espadon entérine auprès de plusieurs générations de lecteurs le retrait de la vieille Europe de l’histoire et la redéfinition de l’Occident autour du futur Pacte Atlantique. De la BD à la réalité… Les Jaunes n’ont jamais déferlé des hauts plateaux de l’Himalaya, relayés dans l’ordre des périls par le rouge des armées soviétiques ; quant à l’Union Jack, il s’est vu reléguer au second rang des drapeaux, loin derrière le Stars and Stripes américain. Deux mondes, deux superpuissances, les Soviets au lieu des Tibétains, les GI’s à la place des Tommies ; deux approches aux antipodes l’une de l’autre de la civilisation, et au milieu les pays européens, témoins désabusés, réduits pour cinquante ans à compter les points dans la partie de go planétaire que vont se livrer sur leur dos les nouveaux maîtres du jeu.

On m’en avait parlé, la version papier du film d’animation Valse avec Bachir est désormais disponible chez Casterman. Cent cinquante-cinq pages de pure beauté visuelle. Je me demande à quel numéro la série des Zipang en est aujourd’hui. 24e tome ! A combien ai-je arrêté de suivre les aventures de l’équipage du destroyer Mirai ? Sur le phénomène Zipang, mon Guide du mangavore ne tarit pas d’éloges : « C’est cela Zipang, de Kawaguchi Kaiji : un navire ultramoderne, le DDG-182 Mirai, et des marins qui, très vite, deviennent familiers, amicaux. Comment ne pas se passionner pour l’incroyable odyssée de ce destroyer japonais en route vers l’Equateur, qui s’évanouit dans la nature, aspiré par un vortex, et réapparaît en 1942, à la veille de la bataille de Midway. Vous serez alors happé par l’intrigue, spectateur des clans qui s’affrontent à bord du Mirai et qui voudront faire de vous un des leurs. Entrez à votre tour dans l’histoire et choisissez votre camp : celui, interventionniste, du capitaine de corvette Kusaka, ou celui du capitaine en second Kadomatsu, plus attentiste et indécis sur l’action à entreprendre. D’autant que les flottes de guerre ennemies se rapprochent. »

Retour aux petits formats. Avant Cœur des ténèbres, il y eut Un avant-poste du progrès, du même Joseph Conrad, que réédite Rivages poche. Le Congo belge de 1896, des colons blancs déracinés, des indigènes, tantôt apathiques, tantôt hostiles, la jungle comme une prison végétale pour tous. Cela pourrait se passer en Martinique en 2009. Je prends.

L. S.

 

00:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lectures, réflexions personnelles, livres, limonov, richthofen, conrad | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook