mardi, 27 février 2007
Réponses à José Luis Ontiveros
Réponses à José Luis Ontiveros
Il y a plus d’une dizaine d’années (le temps passe si vite…), le journaliste et écrivain mexicain José Luis Ontiveros avait interviewé Robert Steuckers pour le grand journal de Mexico « Uno mas Uno ». Voici la version française de cet entretien, pour la première fois sur le net !
1. Quelle géopolitique devrait déployer un pays émergeant comme le Mexique?
RS: Il me semble difficile de répondre à cette question à la place des Mexicains. Néanmoins, vu d'Europe, il semble que le Mexique n'a pas actuellement les moyens financiers et militaires d'imposer une ligne directrice dans la région. Surtout, sa flotte ne fait évidemment pas le poids devant celle du gendarme du globe, les Etats-Unis. Que faire dès lors qu'on ne peut pas affronter directement le maître du jeu? Les règles sont simples: elles dérivent de la pensée de Frédéric List, qui a jeté les bases de la pratique autarcique. Bien sûr, il sera difficile de faire passer une logique autarcique dans le contexte actuel; les adversaires intérieurs et extérieurs de toute logique autarcique passeront leur temps à la torpiller. La lutte pour un projet géopolitique indépendant et autonome passe par une lutte quotidienne pour la “colonisation intérieure”, c'est-à-dire pour la rentabilisation maximale et pour le centrage maximal possible des capitaux mexicains au Mexique. La “colonisation intérieure”, dans la tradition politique autarciste, c'est d'abord constater que si notre propre outillage industriel, technique, éducatif est limité, nous entrons automatiquement dans la dépendance d'un Etat possèdant un outillage plus complet. Il s'agit alors de travailler politiquement, patiemment, au jour le jour, à combler la différence. Ce processus pourra s'étendre sur un très long terme. Mais au quotidien, toute politique de “petits pas” peut payer. Et il s'agit aussi, pour les tenants de la logique autarciste, de critiquer sans relâche et de combattre les politiques libérales qui entendent faire de tous les systèmes socio-politiques de la planète des systèmes “pénétrés”. Le meilleur exemple, pour les pays émergents, reste celui de France-Albert René, Président de l'Archipel des Seychelles, qui disait qu'il fallait que les petits pays diversifient au maximum leurs sources d'approvisionnement, afin de ne pas trop dépendre d'un seul fournisseur. Situé entre les deux plus vastes océans du Globe, le Mexique pourra difficilement se soustraire dans l'immédiat de la forte tutelle américaine, mais en se fournissant en Europe, au Japon, dans les autres pays ibéro-américains, il pourra réduire à moyen ou long terme ses dépendances à l'égard des Etats-Unis au moins au tiers du total de ses dépendances. Le reste suivra.
2. Quelle sont les principales caractéristiques de la géopolitique depuis la “fin de l'histoire” annoncée par Fukuyama et la domination unipolaire des Etats-Unis qui règne aujourd'hui sur la planète?
Que Washington croie que la “fin de l'histoire” soit advenue ou que la domination des Etats-Unis soit désormais unipolaire ne change rien à la complexité factuelle et constante des options géopolitiques des Etats ou des groupes d'Etats ou même des Eglises ou des religions. Mais le “Nouvel Ordre Mondial” que Bush a tenté d'imposer avait été prévu avec clarté par un conseiller du Président algérien Chadli, le diplomate et géopolitologue Mohammed Sahnoun. Pour lui, l'analyse d'une constante de l'histoire, en l'occurrence l'“hypertrophie impériale”, par le Prof. Paul Kennedy, dans son célèbre livre The Rise and Fall of the Great Powers (1987), a obligé Washington à modifier sa stratégie planétaire: pour éviter cette hypertrophie qui mène au déclin, elle devait concentrer son pouvoir militaire sur l'essentiel. Et, pour Washington, cet essentiel est constitué par les zones pétrolifères de la péninsule arabique. La Guerre du Golfe a été un ban d'essai, pour voir si la logistique américaine était au point pour déployer rapidement des forces conventionnelles dans cette zone et vaincre en un laps de temps très court pour éviter tout syndrome vietnamien. Ensuite, il a fallu démontrer au monde que les Etats-Unis et leurs alliés étaient capables de contrôler une zone de repli et une base arrière, la Corne de l'Afrique et la Somalie. D'où les opérations onusiennes dans cette région hautement stratégique. Les Etats-Unis ne pouvaient envisager un retrait partiel d'Europe et d'Allemagne que s'ils étaient sûr qu'un déploiement logistique massif pouvait réussir dans la Corne de l'Afrique et la péninsule arabique.
3) Quelles sont les perspectives de la géopolitique dans le monde islamique qui permettrait à celui-ci de se soustraire au schéma démo-libéral qu'imposent les Etats-Unis et l'Occident?
Parler d'un seul monde islamique me paraît une erreur. Le géopolitologue français Yves Lacoste parle à juste titre “des islams”, au pluriel. Il existe donc des islams comme il existe des christianismes (catholiques, protestants, orthodoxes), poursuivant chacun des objectifs géostratégiques divergents. Dans le monde islamique, il y a des alliés inconditionnels des Etats-Unis et il y a des adversaires de la politique globale de Washington. Aujourd'hui, dans les premiers mois de 1996, il me paraît opportun de suivre attentivement les propositions que formulent les diplomates iraniens, dans le sens d'une alliance entre l'Europe, la Russie, l'Iran et l'Inde, contre l'alliance pro-occidentale, plus ou moins formelle, entre la Turquie, Israël, les Etats-Unis, l'Arabie Saoudite, les Emirats et le Pakistan. Cette alliance occidentale regroupe des islamistes laïcs et modérés (les Turcs) et des islamistes fondamentalistes et conservateurs (les Saoudiens). Le clivage ne passe donc pas entre fondamentalistes et modérés, mais plus exactement entre les diverses traditions diplomatiques, très différentes et souvent antagonistes, des pays musulmans respectifs. La Turquie laïque veut contenir la Russie et revenir dans les Balkans (d'où son soutien à certains partis bosniaques), vœux qui correspondent aux projets américains, qui cherchent à éviter toute synergie entre l'Europe, la Russie, l'Iran et l'Inde. L'Irak de Saddam Hussein représentait un pôle à la fois panarabe et stato-national, comparable, en certains points, au gaullisme anti-américain des années 60. Ce pôle a cessé d'avoir du poids après la Guerre du Golfe. L'Arabie Saoudite veut contenir et le nationalisme arabe des baasistes irakiens et et les chiites iraniens, ce qui l'oblige à demander constamment l'aide de l'US Army. Le Pakistan reprend son vieux rôle du temps de l'Empire britannique: barrer à la Russie la route de l'Océan Indien. Dans le Maghreb, des forces très divergentes s'affrontent. En Indonésie, autre grand Etat musulman, —mais où l'islamité ne prend pas la forme des intégrismes intransigeants, très religieux et très formalistes, d'Iran, d'Arabie Saoudite, du Soudan ou d'Algérie—, il s'agira de repérer et de distinguer les forces hostiles des forces favorables à une alliance entre Djakarta et un binôme indo-nippon. En effet, le Japon tente de financer et d'équiper une puissante flotte indienne qui surveillera la route du pétrole depuis le Golfe Persique jusqu'à Singapour, où une nouvelle flotte japonaise prendrait le relais, assurant de la sorte la sécurité de cette grande voie de communication maritime à la place des Etats-Unis. A la suite de la Guerre du Golfe, les Américains avaient demandé à leurs alliés de prendre le relais, de les décharger de leurs missions militaires: mais l'initiative japonaise soulève aussi des inquiétudes...
4) Quel doit être le point de référence d'une géopolitique ibéro-américaine et quelles doivent être les alliances stratégiques de la «Romandie américaine»?
Je ne devrais pas répondre à la place des Ibéro-Américains, mais, vu d'Europe, il me semble que la géopolitique continentale ibéro-américaine devrait tenir compte de trois axes importants:
a) Se référer constamment aux doctrines élaborées au fil des décennies par les continentalistes ibéro-américains qui ont compris très tôt, bien avant les Européens, quels étaient les dangers d'un panaméricanisme téléguidé par Washington. Il existe donc en “Romandie américaine” une tradition politico-intellectuelle, portée par des auteurs très différents les uns des autres, mais qui, au-delà de leurs différences, visent tous un but commun: rassembler les forces romandes du Nouveau Monde au niveau continental pour conserver les autonomies et les différences au niveau local.
b) Pour échapper à toute tutelle commerciale et industrielle de Washington, les Etats latino-américains doivent appliquer au maximum la logique autarcique, base du développement autonome des nations, imposer la préférence continentale ibéro-américaine et diversifier leurs sources d'approvisionnement dans les matières que les autarcies locales et grand-spatiale ne peuvent pas encore leur procurer. Dans un premier temps, il faudrait que les fournitures non nationales et non ibéro-américaines viennent à 30% des Etats-Unis, à 30% du Japon, à 30% d'Europe et à 10% d'ailleurs.
c) Ensuite, il faut se souvenir d'un projet que De Gaulle avait carressé dans les années 60: organiser des manœuvres navales communes dans l'Atlantique Sud entre la France, l'Afrique du Sud (ce qui est désormais problématique), l'Argentine, le Brésil, le Portugal et le Chili. Une coopération qu'il serait bon de réactiver. L'écrivain français Dominique de Roux voyait dans ce projet l'ébauche d'un “cinquième empire”.
5) Un réaménagement géopolitique mondial aura-t-il lieu contre la domination de l'américanosphère?
En dépit du matraquage médiatique, l'américanosphère n'est plus un modèle, comme c'était le cas de la fin des années 40 jusqu'aux Golden Sixties. L'hypertrophie impériale, la négligence des secteurs non marchands au sein de la société civile nord-américaine, l'effondrement de la société sous les coups de boutoirs de l'individualisme forcené, a créé, sur le territoire des Etats-Unis une véritable société duale qui exerce de moins en moins de pouvoir de séduction. Le mythe individualiste, pierre angulaire du libéralisme et de l'économisme américain, est aujourd'hui contesté par les “communautariens” et par des idéologues originaux comme les biorégionalistes. Les Etats-Unis, en dépit de leur protectionnisme implicite (où le “laissez-faire, laissez passer” n'est bon que pour les autres), ont négligé la colonisation intérieure de leur propre territoire: routes, infrastructures, chemins de fer, lignes aériennes, écoles, etc. laissent à désirer. Le taux de mortalité infantile est le plus élevé de tous les pays développés. Tôt au tard, ils devront affronter ces problèmes en abandonnant petit à petit leur rôle de gendarme du monde. L'ère des grands espaces semi-autarciques, annoncés par l'économiste hétérodoxe français François Perroux, s'ouvrira au 21ième siècle, cherchera à mettre un terme au vagabondage transcontinental des capitaux, à imposer une logique des investissements localisés et surtout, comme le voulait Perroux (qui admirait les continentalistes ibéro-américains) pariera pour l'homme de chair et de sang, pour l'homme imbriqué dans sa communauté vivante, et pour ses capacités créatrices.
6) Quel est le futur de l'Etat national? Sera-t-il remplacé par un “Etat universel”?
En Europe, l'Etat national est en crise. Mais cette crise n'est pas seulement due à l'idéologie libérale et universaliste dominante. Si la centralisation de l'Etat a été un atout entre le 17ième et le 19ième siècles et si les Etats centralisateurs, tels l'Espagne, la France ou la Suède, ont pu déployer leur puissance au détriment des pays morcelés issus directement de la féodalité, les nouvelles technologies de communication permettent dorénavant une décentralisation performante pour la société civile, l'économie industrielle (et non spéculative!) et, partant, pour les capacités financières des pouvoirs publics, ce qui a immédiatement des retombées dans les domaines de la haute technologie (maîtrise des télécommunications et des satellites), de la chose militaire (armement de pointe) et de la matière grise (université et recherche performantes). Ou permettent des recentrages différents, en marge des vieilles capitales d'Etat. Pour cette raison le fédéralisme est devenu une nécessité en Europe, non pas un fédéralisme diviseur, mais un fédéralisme au sens étymologique du terme, c'est-à-dire un fédéralisme qui fédère les forces vives du pays, ancrées dans des tissus locaux. Je veux dire par là que les provinces périphériques des grands Etats centralisés et classiques d'Europe ont désormais le droit de retrouver un dynamisme naturel auquel elles avaient dû renoncer jadis pour “raison d'Etat”. Le fédéralisme que nous envisageons en Europe est donc un fédéralisme qui veut redynamiser des zones délaissées ou volontairement mises en jachère dans les siècles précédents, qui veut éviter le déclin de zones périphériques comme l'Arc Atlantique, du Portugal à la Bretagne, le Mezzogiorno, l'Extramadure, etc. Et puis, dans un deuxième temps, rassembler toutes ces forces, les nouvelles comme les anciennes, pour les hisser à un niveau qualitatif supérieur, dont Carl Schmitt, déçu par l'étatisme classique après avoir été un fervent défenseur de l'Etat de type prussien et hégélien, avait annoncé l'advenance: le Grand-Espace. En Europe, la réorganisation des pays, des provinces, des patries charnelles et des vieux Etats sur un niveau “grand-spatial” est une nécessité impérieuse. Mais hisser nos peuples et nos tribus à ce macro-niveau grand-spatial exige en compensation une redynamisation de toutes les régions. L'objectif grand-spatial est inséparable d'un recours aux dimensions locales. Ailleurs dans le monde, cette dialectique peut ne pas être pertinente: en Chine et au Japon, l'homogénéité du peuplement rend inutile ce double redimensionnement institutionnel. En Amérique latine, l'hétérogénéité culturelle et l'homogénéité linguistique exigeront un redimensionnement institutionnel différemment modulé. Nous aurons donc une juxtaposition de “grands espaces” et non pas un Etat unique, homgénéisant, policier et planétaire, correspondant aux fantasmes des idéologues universalistes, qui continuent à faire la pluie et le beau temps dans les salons parisiens.
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L'eau: atout russe à l'ère post-pétrolière
L'eau sera l'atout majeur de la Russie à l'ère post-pétrolière
trouvé sur: http://theatrumbelli.hautetfort.com/

Selon le "Rapport sur le développement de l'homme" rendu public récemment par le Programme de développement de l'ONU (PNUD), l'accès à l'eau douce doit être reconnu comme un "droit de l'homme". Or, les prévisions n'ont rien de rassurant: d'ici à vingt ans pas moins de 40% des habitants de la planète seront confrontés à une grave pénurie d'eau tandis qu'entre 2025 et 2035 la consommation mondiale d'eau douce sera proche du niveau des ressources disponibles.
Cette situation est annonciatrice d'une crise globale gravissime parce que la concurrence toujours plus âpre liée à l'utilisation des ressources hydrauliques pourrait provoquer des conflits armés, des actes de terrorisme "hydraulique", de véritables guerres. D'ailleurs, 37 affrontements ayant trait à l'eau se sont déjà produits au cours du dernier demi-siècle. Cependant, durant la même période plus de 200 accords interétatiques sur l'utilisation des ressources hydrauliques ont été conclus. Par conséquent, le spectre des "guerres de l'eau" pourrait aisément disparaître si l'humanité réussissait à mettre en place un système raisonnable et sûr de coopération dans le domaine des ressources hydrauliques.
Les Etats ne disposent pas tous, tant s'en faut, de grandes réserves naturelles d'eau. 90% des habitants de la terre vivent dans des pays contraints de partager leurs ressources hydrauliques avec des voisins. Dans ce sens, la Russie se trouve dans une situation avantageuse parce qu'elle est riche en eau douce et occupe la seconde place dans le monde (derrière le Brésil) pour ses réserves naturelles. On recense en territoire russe deux millions et demi de cours d'eau, plus de trois millions de lacs, dont les réserves totales sont estimées à 26.000 kilomètres cubes.
A l'heure qu'il est la Russie utilise pour ses besoins pas plus de 2% de ses réserves d'eau, par conséquent elle pourrait en faire profiter les autres. D'ici à 30-40 ans, en Russie le pétrole pourrait être remplacé par l'eau qui deviendrait ainsi la principale ressource budgétaire.
Bien sûr, il n'est pas question que l'eau devienne un article d'exportation comme le pétrole en qualité de "ressource pure". En matière d'utilisation de l'eau il y a ce que l'on appelle la loi du rendement décroissant. Les dépenses de transport de l'eau en quantités nécessaires à sa consommation industrielle, domestique et agricole augmentent brusquement en franchissant les frontières du bassin de sa source.
Cette forte hausse du coût du transport est justement la première raison qui empêche que l'eau soit commercialisée comme le brut. Par conséquent, à de rares exceptions près les dimensions des marchés de l'eau n'iront pas au-delà de celle d'un bassin. C'est la raison pour laquelle dans les pays où il y aura pénurie d'eau pour y remédier on recourra principalement aux technologies économisatrices d'eau. On pourra aussi cesser la fabrication d'articles aquavores pour privilégier leur importation.
Pour la Russie il sera bien plus rationnel et avantageux de passer aux technologies intensives en matière de rendement, d'économie et de stockage. Ces technologies se développeront activement sur le marché mondial au fur et à mesure de l'aggravation de la pénurie globale. Nous le soulignons, le marché mondial des produits aquavores est un marché de produits et non pas de matières premières. Pour que la Russie y figure en qualité de vendeuse, ses seules réserves naturelles ne suffisent pas, il faut également faire intervenir les productions utilisant de l'eau. La Russie dispose de très grandes possibilités pour bien figurer sur le marché des produits aquavores. Dans ces secteurs on trouve l'électricité, la métallurgie, l'industrie papetière, la chimie des polymères et aussi l'agriculture. Potentiellement la Russie est à même de s'imposer sur ce terrain et de devenir une importante exportatrice des produits en question.
Ces articles ne pourront être proposés que par les pays disposant de ressources hydrauliques excédentaires (Russie, Canada, Brésil, Australie). La restructuration de l'économie mondiale qu'implique le danger de crise de l'eau globale place dans une situation extrêmement favorable les pays riches en eau du moment que la demande et le prix des produits aquavores vont nécessairement croître. Par conséquent les exportateurs de ces articles se retrouveront dans une situation aussi prospère que celle que connaissent actuellement les exportateurs de pétrole. Il est très probable que la fabrication des produits aquavores constituera un volet prédominant de l'économie russe dans l'après-pétrole.
La menace de crise de l'eau globale et la hausse des prix régionaux de l'eau et des prix mondiaux des produits aquavores vont assurément ralentir la consommation d'eau. Maintenant la question est de savoir quelles seront les conséquences économiques, sociales et politiques de cette situation. Si elle sera le résultat d'actions spontanées des forces du développement économique et social, face auxquelles la civilisation sera impuissante, ou bien le fruit d'actions conséquentes, visant à assurer le développement durable de la civilisation dans le contexte d'une pénurie globale d'eau douce.
Viktor DANILOV-DALINIAN
membre correspondant de l'Académie des sciences de Russie
Source du texte : RIA NOVOSTI
06:25 Publié dans Affaires européennes, Eurasisme, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) |
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Pas de parallèle entre les guerres du Vietnam et d'Irak
Evgueni SATANOVSKI:
Ne pas établir un parallèle entre la guerre en Irak et la guerre au Vietnam
Depuis quelque temps on a de plus en plus tendance à comparer les résultats de la guerre en Irak avec le bilan de la guerre au Vietnam. On, ce sont les alliés des Etats-Unis et leurs adversaires. Les congressmen américains et les chefs des terroristes. Les politiques professionnels et "l'homme de la rue". Les journalistes et les généraux. Et ils sont tous dans l'erreur. L'Irak, ce n'est pas le Vietnam. La situation y est bien pire. Et la plupart des parallèles fondés sur les souvenirs de la guerre au Vietnam sont inapplicables dans la situation prévalant en Irak.
La différence ne réside pas dans le fait qu'au Vietnam les Américains combattaient dans la jungle alors qu'en Irak ils font le coup de feu dans le désert ou dans les quartiers urbains. Ni dans le niveau des armements et des technologies utilisés. Ni dans ce que l'Amérique était alors et ce qu'elle est devenue plusieurs décennies plus tard.
Ce qui est essentiel, c'est que la guerre au Vietnam opposait moins le Nord et le Sud de ce pays que les grandes puissances. Les Etats-Unis luttaient contre l'URSS, la guerre était un reflet de la rivalité à laquelle se livraient des modèles modernisés qui initialement appartenaient à une même civilisation. Le commerce et les contacts diplomatiques entre Washington et Moscou avaient contribué à atténuer la confrontation et à la maintenir dans un cadre déterminé. La guerre au Vietnam était un élément du "Grand jeu". Ses règles étaient peut-être pas très ragoutantes et leurs conséquences exécrables, mais elles avaient néanmoins le mérite d'exister.
A la différence de la guerre en Irak, celle du Vietnam était exempte de composante religieuse ou ethnique. Au Vietnam, un voisin ne tuait pas son voisin parce que celui-ci ne priait pas exactement de la même façon ou appartenait à une autre ethnie. La guerre du Vietnam n'était pas un conflit de civilisations. En Irak la plupart de ceux qui combattent contre les troupes de la coalition américano-britannique croient fanatiquement qu'ils défendent le monde islamique contre les "croisés". Le discours politique, il est de mise dans les parlements occidentaux, mais pas à Erbil, à Bassorah ni même à Bagdad.
Quitter le Vietnam avait été relativement facile. Le Sud-Vietnam avait subi une défaite, le Nord avait triomphé, mais c'était la victoire d'un Etat et non pas d'un élément anarchique mêlé de fanatisme religieux. Ceux qui ont triomphé au Vietnam n'avaient pas l'intention de poursuivre le combat en Europe et aux Etats-Unis. Par contre, ceux qui peuvent vaincre en Irak ne dissimulent pas que c'est là leur objectif et de par leurs actes ils montrent que ce ne sont pas là des paroles en l'air. Bien sûr, on pourrait retirer de là-bas les troupes et les conseillers militaires. Pour le congrès, le sénat et l'administration des Etats-Unis cela signifierait que la guerre en Irak est terminée. Mais pour ceux qui se battent là-bas contre l'Amérique et en sa personne l'Occident, cela ne voudrait rien dire du tout.
Aujourd'hui la guerre en Irak c'est une guerre de tous contre tous. Une guerre d'insurgés contre des occupants du point de vue irakien. Une guerre de forces coalisées contre des terroristes, du point de vue occidental. Une guerre d'arabes et de kurdes. Une guerre de kurdes et de turcomanes. Une guerre de chiites et de sunnites. L'Irak est le front principal de cette guerre qui fait rage partout dans le monde islamique, du Liban jusqu'au Pakistan. La guerre en Irak est une guerre intestine dans les communautés sunnites et un affrontement entre les leaders chiites. C'est une guerre entre les baasistes et les partisans d'Al-Qaïda. Entre les cheiks chiites locaux et ceux qui ont le regard tourné sur l'Iran. Entre les adversaires du gouvernement fantoche et les peu nombreux partisans de celui-ci. C'est une guerre de tous ces groupes contre les chrétiens, dont les communautés vivent leurs dernières années sur une Terre qu'elles avaient considérée comme natale pendant près de 2.000 ans. Une guerre de clans familiaux et de tribus, une guerre
d'autochtones contre des étrangers, peu importe d'où ils viennent et ce qu'il font. Telle est la guerre en Irak.
Si au Vietnam l'objectif de la guerre était de prendre le contrôle du pays, en Irak le pays n'est plus qu'un territoire depuis belle lurette. Aucune des parties au conflit, y compris les troupes coalisées et le gouvernement irakien, n'est à même de le contrôler ni même de prétendre sérieusement à le contrôler. L'Irak n'est plus un pays. C'est désormais un "terrain vague" de la grandeur d'un pays.
Le 11 octobre 2006, le parlement irakien a adopté la loi instituant le fédéralisme dans le pays. C'était en quelque sorte la légalisation de la création en Irak de régions autonomes ce qui, comme l'estiment la plupart des experts, débouchera prochainement sur la désintégration du pays. Parmi les chiites, le plus radical est l'imam al-Sadr qui estime possible la création en Irak d'un Etat islamique sur le modèle iranien. En 2006, le Conseil consultatif des Moudjahédines avait annoncé la création d'un Etat islamique indépendant dans les régions sunnites. L'idée d'une étaticité fédéraliste est appuyée par les dirigeants kurdes et chiites contrôlant les principales régions pétrolifères.
Le président George W. Bush est-il conscient de tout cela quand il parle de sa nouvelle "stratégie"? C'est possible. En tout cas il est prêt à assumer la responsabilité de ce qui se passe en Irak, et cela représente un poids substantiel pour tout politique. A-t-il la possibilité d'aller au devant de ses critiques? C'est exclu. D'abord parce que c'en serait fini de lui en tant que président et ensuite on lui collerait l'étiquette de pire des présidents américains du XXe siècle. Cela n'aurait tout simplement aucun sens. Atténuer les effets d'une défaite militaire, minimiser les pertes subies par les Etats-Unis, réduire le préjudice causé au Parti républicain par sa politique, c'est une chose. Prendre une décision qui permettrait de porter de nouveaux coups contre les Etats-Unis comme celui du 11 septembre, c'en est une toute autre. Aucun président américain n'envisagerait cela. D'autant que George W. Bush n'a pas fait que déclencher cette guerre, il la gère mal aussi.
En 2006, les effectifs des troupes américaines oscillaient de 123 à 150.000 hommes. Au 1er janvier 2007, les Etats-Unis avaient en Irak quelque 140.000 soldats et officiers. L'année dernière les contingents des autres pays de la coalition en Irak ont été ramenés de 21 à 16.500 hommes. Les 21.500 militaires américains supplémentaires déployés dans le pays ne feront que compenser les départs de troupes observés l'année passée et accroîtront quelque peu les forces dans les zones où les pertes américaines sont particulièrement élevées. Il s'agit en premier lieu de Bagdad et de la province occidentale d'Anbar où 30.000 militaires américains ne sont pas en mesure de faire face aux insurgés locaux et aux combattants d'Al-Qaïda.
La "stratégie" du président Bush est tout ce que l'on veut sauf une véritable stratégie. Cependant, en tant que démarche tactique elle pourrait avoir un sens. Les Américains vont devoir se redéployer. Transférer leurs troupes dans les bases situées au Kurdistan irakien, en Jordanie et dans les monarchies du golfe Persique. En contrôlant les oléoducs et les terminaux pétroliers, les gisements de pétrole et le quartier des ambassades à Bagdad, le parlement et le gouvernement, ils pourraient "partir tout en restant". Pour pouvoir réussir un redéploiement sous le feu il faut au préalable porter des frappes préventives contre l'ennemi. Pour ce faire il faut accroître les effectifs des troupes destinées à couvrir les mouvements des unités. Cela ressort de la lecture de tout manuel militaire.
Que reste-t-il à faire au président américain? La guerre civile en Irak a acquis un caractère irréversible. La démocratie, au nom de laquelle, si l'on fait abstraction de la bombe atomique inexistante de Saddam Hussein, la guerre avait été déclenchée, n'a apporté ni la sécurité ni la paix aux habitants de l'Irak. Sous la tyrannie de Saddam ils connaissaient une existence meilleure. Actuellement en Irak l'électricité est distribuée 12 heures par jour et seulement pendant 6-7 heures à Bagdad. Dans certaines régions le taux de chômage atteint 70%. Les Irakiens fuient le pays. On en recense de 500.000 à 1.000.000 en Syrie, de 500 à 700.000 en Jordanie, environ 100.000 en Egypte. Selon les autorités irakiennes, en 2006 cet exode était de 100.000 personnes par mois. Depuis 2003, plus de 2.000 000 d'Irakiens ont immigré, dont plus de 18.000 médecins, chercheurs, ingénieurs et enseignants. A l'intérieur du pays plus de 500.000 personnes craignant des persécutions ont quitté leurs lieux de résidence pour se réfugier dans les régions habitées par de fortes concentrations de leurs communautés religieuses.
Au début de 2007, les autorités irakiennes contrôlaient trois des dix-huit provinces du pays. En 2006, l'armée irakienne alignait 119.000 soldats et officiers, les effectifs de la police se montaient à 199.000 hommes. Cependant, sans le soutien de l'armée américaine, la plupart des unités irakiennes ne sont pas en état de combattre contre les insurgés et les terroristes. Exception faite des Pechmerga (combattants des unités armées kurdes) dont le nombre dépasse 100.000 et qui sont subordonnés aux leaders kurdes.
A Bagdad, les 20.000 insurgés de l'Armée du Mahdi, subordonnés au leader chiite radical al-Sadr, évincent les sunnites. Au cours de la seule année 2006, dix quartiers de Bagdad à population mixte sont devenus entièrement chiites. Les chiites prédominent également au sein de l'administration municipale. Ils ont face à eux l'Armée islamique en Irak, le Nouveau Parti Baas, les Brigades de la révolution de 1920, l'Armée de Muhammad - tous sunnites - ainsi qu'environ 1.300 combattants étrangers.
Dans le même temps Riyad et Le Caire ont exhorté les Etats-Unis à ne pas s'empresser de retirer leurs troupes d'Irak. Le premier ministre turc, Tayyip Erdogan, estime qu'il faut établir le calendrier du retrait des troupes, mais que la "réduction des effectifs doit être lente", surtout qu'en raison des actions des combattants kurdes la tension se maintient à la frontière séparant la Turquie du Kurdistan irakien. La situation est agitée aussi à la frontière avec l'Iran, quoique l'Iran ait établi des relations tant avec les chiites majoritaires au sein du gouvernement à Bagdad qu'avec les chiites radicaux qu'il aide à former des combattants et approvisionne en armes. En 2006, la Syrie a rétabli avec l'Irak les relations diplomatiques rompues depuis plus de vingt ans, mais elle a fermé sa frontière avec lui en y déployant 7.500 militaires.
Il semble bien que toutes les erreurs possibles aient été commises en Irak. Les prochaines à venir pourraient être celles faites par l'administration américaine et le président des Etats-Unis à l'égard de l'Iran ou de la Syrie, cependant elles ne devraient pas aboutir à une catastrophe régionale. La catastrophe, elle s'est déjà produite. De nouvelles guerres ou des démarches diplomatiques maladroites ne pourraient qu'accélérer ou ralentir son évolution. Le temps est le seul remède aux erreurs historiques de cette envergure. L'expérience des vieux empires coloniaux doit aujourd'hui être sollicitée plus que jamais. Elle commande d'éviter tout empressement. De ne pas se hâter de retirer les troupes pour ne pas "perdre la face". De s'entendre avec ceux avec qui il est possible de s'entendre et d'opérer avec rigueur là où il n'y a personne avec qui s'arranger. D'oublier les clichés de la seconde moitié du XXe siècle. En premier lieu de cesser de penser que la "communauté mondiale" est une réalité à même de faire quelque chose de sensé. Cette expérience demande aussi de bien comprendre que ce petit groupe de hauts fonctionnaires, de journalistes et de bureaucrates internationaux s'arroge le titre de "gouvernement universel" sans en avoir la moindre justification. Il faut procéder à une analyse poussée de la situation. Maintenir la stabilité des régimes régionaux, qu'ils soient démocratiques ou non. Cadenasser les frontières de l'Irak. Etablir progressivement des relations avec ceux qui prendront le pouvoir dans ce pays ou dans les enclaves qu'il formera en éclatant.
Ce remède a un goût amère. La réalité est injuste. Hideuse. Vexante. Très loin de l'infantilisme des politiques messianiques. Mais il faut la prendre comme elle est car il n'y en a pas d'autre.
Evgueni Satanovski est président de l'Institut du Proche-Orient,
RIA Novosti
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