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lundi, 19 janvier 2026

Métaphysique de la décadence: du héros Bourevestnik à la piètre petite figure de Tchébourachka 

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Métaphysique de la décadence: du héros Bourevestnik à la piètre petite figure de Tchébourachka 

Expérience en culturologie existentielle

Alexandre Douguine

Herméneutique de l'ironie et érosion des codes culturels

Le phénomène de l’humour est tel que toute tentative d’expliquer une blague — c’est-à-dire de préciser quand exactement il faut rire ou quelles figures ironiques ont été employées — tue instantanément l’essence même du comique, en réduisant la trame vivante de la conversation à un ennui insupportable. Il faut littéralement marquer l’espace de la parole: «ici, mesdames et messieurs, voici l’ironie», «ici, messieurs, voilà la vanne».

Cependant, lorsque l’on m’interpelle pour expliciter mes propres métaphores ou que l’on exige un décryptage de ce que j’ai dit, je trouve cela profondément inapproprié. Car si nous perdons les derniers codes culturels à tel point que toute expression imagée ou métaphorique nécessite un commentaire en bas de page, nous nous trouvons dans l'espace d’une culture mentalement déficiente. Cultiver une telle invalidité de l’esprit me paraît inutile; au contraire, l’impératif d’un penseur est de faire deviner par soi-même.

Évolution et involution du mythe héroïque soviétique

Revenons à la diachronie de nos idéaux. Les recherches récentes de l’Académie de l’Éducation, notamment les résultats annoncés par la présidente Vasileva, montrent une dynamique étonnante des transformations archétypiques tout au long de l’histoire soviétique.

- Années 1920: L’ère du titanisme. Le héros, modèle à imiter, est le Bourevestnik de Gorki, avec ses personnages révolutionnaires comme «Mère», et les figures futuristes de Maïakovski. Ce sont des déconstructeurs, qui jettent la vieille humanité par-dessus bord du «navire de la modernité», construisant un horizon ontologique radicalement différent.

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- Années 1930 à 1950: Le monumental stalinien. Le paradigme se déplace vers la construction d’un empire. L’archétype devient Pavka Kortchaguine — le héros du roman «Comment l’acier fut trempé». L’idéal de cette époque n’est pas tant le renversement, mais la construction sacrificielle du Grand État, avec une totale dévotion à la nation et à la société.

- Années 1970-1980: La chute fondamentale et l’entropie des idéaux. C’est précisément durant cette période de stagnation tardive, face à la désintégration des significations, qu’émerge la figure sinistre du «Wagon Bleu», de l'«Hélicoptère Bleu» et de leurs passagers.

Démonologie de la stagnation : Tchebourachka comme simulacre

tumblr_nqrtch5nHt1r2pxcho1_500-2653141548.jpgLa déliquescence de l’idéal à la fin de l’époque soviétique est illustrée par des images qui, à y regarder de plus près, apparaissent métaphysiquement monstrueuses. On assiste à une «amitié» entre deux monstres. L’un d’eux est le Crocodile — une créature absente de nos régions et, dans la symbolique traditionnelle (souvenons-nous de l’Égypte ancienne), solidement associée au dieu Seth, dieu du mal, du chaos et du désert, incarnant une force destructrice et aquatique. L’autre est Tchebourachka — le démon de la Lune, une créature sans équivalent parmi les vivants, un simulacre pur. Le seul personnage anthropomorphe de cette compagnie infernale est la vieille Chapoklyak — délibérément représentée comme une entité abominable et malveillante.

Il y a ici un programme de déconstruction des idéaux: du Révolutionnaire et du Constructeur, nous dégradons jusqu’à «la bête inconnue de la science». Quand les citoyens soviétiques, y compris le corps des officiers, commencent à chanter en chœur lors des réceptions que «soudain, un magicien arrivera dans un hélicoptère bleu», il devient évident que nous avons perdu notre repère existentiel.

La chronologie et la métaphysique de l’apparition de Tchebourachka coïncident avec la chute de l’Union soviétique, la dilution de la conscience, la transition vers des valeurs bourgeoises et infantilisantes. On peut affirmer que Tchebourachka a fait s’effondrer l’URSS — bien sûr, pas littéralement, mais en tant que figure archétypale incarnant l’inconscient d’une société mourante.

Brainrot et sabotage esthétique

Il semblerait que cette obscurité soit restée dans le passé, sous la période Brejnev. Mais aujourd’hui, face à une confrontation historique des plus aiguës, sans idéal mobilisateur, nous assistons à la Deuxième Venue de Tchebourachka. La société replonge dans la léthargie de la décadence soviétique tardive: tout le monde ricane, s’émerveille et acquiesce devant une créature sans visage ni sens. L’État, avant de s’effondrer, dégénère toujours, et cette dernière étape se manifeste dans le rétrécissement et la perversion des héros.

Nous nous sommes proclamés État-Civilisation. Nous menons une guerre existentielle contre l’Occident, en réalité contre le monde entier, défendant notre droit d’être bien ancrés dans l’Histoire. Et le moment de brandir le symbole d’une désintégration mentale totale — ce qu’on appelle aujourd’hui en argot le «brainrot» — est arrivé. Tchebourachka est la quintessence du brainrot soviétique tardif: une figure d’origine indéfinie, sans lignée ni tribu, incapable de répondre à une seule question ontologique sérieuse.

Où va ce «wagon bleu»? Quelle est la téléologie du chemin de ces deux étranges créatures? Leur avenir est une obscurité absolue. Et le fait que cet image devienne aujourd’hui presque le seul objet de notre fierté nationale m’inspire une inquiétude métaphysique et esthétique profonde.

Sur de fausses alternatives et de véritables archétypes

On me reproche la renaissance d’autres personnages, comme Buratino ou les héros de Prostokvachino. Mais ici, une différenciation est nécessaire. Buratino est l'adaptation charmante d'un conte italien par Alexandre Tolstoï, un héros accomplissant des exploits; il est au moins inoffensif. Prostokvachino est une esquisse de la vie d’une famille d’ingénieurs, portant déjà en elle les graines de la décomposition et d’une certaine immoralité, mais c’est une histoire secondaire. Tchebourachka est toxique précisément par son prétention à l’archétype universel.

Si nous rejetons cette voie, nous devons proposer une alternative. Et nous en avons une.

Il faut revenir aux profondeurs de l’inconscient populaire, à notre mythologie, notre hagiographie et notre histoire.

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- Sainteté: L’image de l’abbé de la terre russe, le saint Serge Radonège (icône, ci-dessus). Sa vie, son rôle dans la politique et l’histoire — c’est une réserve de sens, le sommet de notre dimension spirituelle.

- Héroïsme: Nos bogatyrs, nos tsars, nos guerriers, et sans aucun doute, les héros actuels de l’opération spéciale.

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- Littérature russe: F. M. Dostoïevski a décrit l’âme russe à travers une galerie de personnages profondément souffrants, en quête de Dieu. Chacun d’eux — de Raskolnikov à Prince Mychkine (tableau, ci-dessus) — pourrait devenir un héros national.

Notre but n’est pas simplement de restaurer le passé, mais d’adapter ces sens au futur, en utilisant le potentiel créatif de nos artistes et cinéastes. Nous avons besoin d’un portrait de l’Homme Russe, qui ouvre un horizon, et non qui mène dans une impasse infantile.

L’entité démoniaque et la résonance japonaise

MV5BMTE4NmIyMTItNzE2My00Zjg3LTgwMWYtNmZjZmE0MGJjNDI5XkEyXkFqcGc@._V1_FMjpg_UX1000_-1702753343.jpgIl est curieux de constater que Tchebourachka a acquis une popularité incroyable au Japon. Et cela n’est pas du tout une coïncidence. Dans la culture japonaise, imprégnée d’animisme et de démonologie, cette image est perçue de façon totalement organique. Regardez son iconographie: deux oreilles semi-circulaires et une tête ronde — ce sont les phases de la Lune (nouvelle, pleine, décroissante). C’est un démon classique, un esprit comme ceux représentés dans le manga ou dans des films comme «La Guerre des Tanuki» (Heisei Tanuki Gassen Ponpoko). Pour le contexte religieux japonais, une telle figure démoniaque est acceptable, mais pour nous, en quête de notre Logos sacré, elle symbolise une impuissance créative.

Finale eschatologique

La situation est extrêmement grave. Nous sommes au bord d’un Armageddon nucléaire, la Troisième Guerre mondiale est en cours, et il se produit une redistribution mondiale du pouvoir. Dans de telles circonstances, la culture ne peut pas être un «divertissement» ou des «vacances». La dégradation mentale nous a déjà conduits à la chute de l’Empire Rouge. Aujourd’hui, nous vivons dans l’inertie de cette décomposition et de cette trahison des années 90.

Le président Poutine parle de l’illumination historique et des valeurs traditionnelles. Mais lorsque les artisans de la culture répondent à cet appel en réinterprétant un vieux dessin animé soviétique axé sur «une créature inconnue », je considère cela comme un sabotage cynique du réveil historique de la Russie. Nous avons besoin de figures empreintes de sérieux, de figures tragiques, même si elles sont confuses, mais il faut qu'elles soient profondément russes.

Être fier des milliards de vues qu’une histoire sans sens suscite dans le public — c’est une chose terrible. C’est un rejet de la responsabilité historique. Si nous ne surmontons pas ce «brainrot», si nous ne mettons pas fin à cette initiative qui glorifie la désintégration, les conséquences seront fatales. Comme on dit, la différence entre un patriote et un cochon est que le patriote accepte tout, alors que le cochon, dans son obéissance, ne remarque pas la frontière. Nous devons non seulement voir cette frontière, mais aussi la tracer avec l’épée du sens.

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