jeudi, 01 octobre 2026
Le postmodernisme au pouvoir: de la philosophie à la politique

Le postmodernisme au pouvoir: de la philosophie à la politique
Alexandre Douguine
Présentateur: Pour poursuivre dans la direction que vous indiquez: que s’est-il exactement passé en Allemagne en cinq ans? Je précise qu’il s’agit d’élections régionales et municipales, lors desquelles le parti au pouvoir n’atteint même pas, par endroits, le seuil minimal requis. Pendant longtemps, le pays a semblé aspirer à la stabilité. Tous ces sigles — CDU, CSU — sont restés plus ou moins ce qu’ils étaient dans les années 1980. Un seuil critique a-t-il été franchi? Les gens se sont-ils lassés qu’on leur impose des idées obscures et malsaines? De nouvelles technologies sont-elles apparues ? Ou bien une certaine prise de conscience s’est-elle produite?
Alexandre Douguine : Je ne pense pas que les Allemands soient devenus tellement plus avisés. Beaucoup, tout simplement, n’y croyaient pas — ils ne croyaient pas au postmodernisme et considéraient comme des outrances les théories d’un passage de l’être humain à une existence rhizomatique, les idées de la «mort de l’homme», le posthumanisme ou encore la «liberté de choisir son genre» conçue comme une affaire de choix personnel. Au départ, il s’agissait d’une provocation philosophique. À partir des années 1960 et 1970, et plus particulièrement dans les années 1970 et 1980, des gens se réunissaient lors de colloques, discutaient de choses exotiques voire farfelues, puis ont commencé à exercer une influence sur des pans toujours plus vastes de l’enseignement; enfin, les étudiants formés au postmodernisme se sont retrouvés à la tête de l’État.

Même si cela demeurait cantonné à la philosophie, aux études culturelles et à l’histoire de l’art, la perversion devenait discrètement la norme. Deleuze (photo), le principal théoricien du postmodernisme, proposait un tournant vers les «masses schizo»: selon lui, la schizophrénie était une bonne chose, tandis que la mauvaise chose, c'était la paranoïa — c’est-à-dire la rationalité rigoureuse. Ce qui était bon, au contraire, c’était l’individu fragmenté, éclaté en états multiples et même en organes qui ne s’accordent pas les uns avec les autres; il estimait que cette forme de schizophrénie était propre aux masses. Peu à peu, ces principes ont pénétré la haute politique. Beaucoup ont écarté la question d’un revers de main: ce n’est qu’un exposé d'intello, un vidéoclip, une métaphore; cela n’abolit pas la normalité. Or, tout l’enjeu réside précisément dans l’abolition de la normalité. Une personne est soit normale, soit elle ne l’est pas. Au départ, l’idée était qu’il fallait traiter les personnes anormales avec respect et ne pas les humilier — et cela est juste, bien évidemment. Les traiter avec la bienveillance du thérapeute ou de la personne charitable est une chose. Inverser la norme et promouvoir la pathologie, puis remettre le pouvoir à cette pathologie, en est une autre.

Tel est le sens de la philosophie postmoderniste aujourd’hui incarnée par la CDU et la CSU, par les responsables politiques britanniques et par les dirigeants de l’Union européenne: tout le pouvoir doit être donné au vice, à la folie, à l’idiotie, à la dysgénie et à la dégénérescence — le triomphe est esthétiquement mis en scène par des dégénérés, le tout étant présenté comme une nouvelle démocratie. Tout le monde affirme pourtant que ce n’est pas sérieux. Puis survient un Merz, un Starmer ou un Boris Johnson — amas de matière négligée, toujours débraillé, chemise hors du pantalon et lacets défaits, qui cahote à travers le monde tel un colis froissé, influe sur le cours d’une guerre et distribue des promesses aux nazebroques ukrainiens. Tout cela serait comique et absurde si ce n’était pas imprégné d'un appel à la guerre et si cela ne se transformait pas en crimes sanglants.
Durant toutes ces années, l’Occident a montré de plus en plus ouvertement cette facette de lui-même, conçue et mise en place depuis longtemps — et ce n’est que maintenant que le citoyen ordinaire commence à comprendre que quelque chose ne va pas. Il est peut-être trop tard. Les dissidents seront privés d’accès à la Bundeswehr, et les élections en Mecklembourg seront déclarées irrégulières sous prétexte d’«ingérence russe». Il suffira de produire une photographie: un homme marchant sur les rives de la Baltique et qui a l’air russe — qui est en bonne santé, blanc, accompagné de sa femme, de son enfant et de son chien. Qu’il soit russe ou non, en bonne santé ou non, et même qu’il ait réellement existé ou non, importe peu. Les journaux publieront la photographie sous la légende «les Russes arrivent», et, pour le dégénéré, cet argument suffira à annuler l’élection. C’est ainsi que le système est organisé, et ils ont eu recours à cette méthode plus d’une fois.
Ainsi, si l’on demande dans l’abstrait laquelle de ces deux formes de démocratie l’emportera, je pense que ce sera la nouvelle. Tel est l’avenir qu’ils ont planifié. L’ancienne démocratie n’a pas encore pleinement compris que la dysgénie, la dégénérescence et les valeurs non traditionnelles sont tout ce qu’il reste à la nouvelle démocratie à avaler et à annihiler. Et ce n’est pas une question. C’est un ordre, et un ordre ne se discute pas: c’est ainsi que cette société est construite. Nous connaissons mal l’Occident contemporain, raison pour laquelle nous sommes surpris que quiconque puisse voter pour un tel programme. En réalité, ceux qui ne voteront pas pour la nouvelle démocratie seront privés du droit de vote et envoyés en «rééducation» — dans des colonies spéciales où le changement de sexe sera obligatoire. Voilà comment tout cela finira.

Ce qui se passe est grave. Cela ne touche pas seulement la culture de l’Occident, mais aussi sa politique et son économie. L’Europe détruit sa propre économie de ses propres mains — et elle s’en réjouit. Les gazoducs qui ont explosé ne représentaient pas seulement notre argent; ils représentaient aussi l’argent des Allemands. Après avoir ruiné leur secteur énergétique et leur économie, ils décident que c’est ainsi que les choses doivent être. Il ne peut en aller autrement lorsqu’on a affaire à une Furie. Et, dans l’est de l’Allemagne, beaucoup refusent de dire « miaou » et « ouaf » sur l’ordre de Merz — cette demi-caricature d’homme, moitié cabaret des minorités, moitié Tarantino. Certains ont déjà cédé; d’autres non. Et il faut se préparer à la probabilité que, dans l’Occident, la nouvelle démocratie l’emporte. C’est à elle que nous devrons avoir affaire.
* * *
Le mouvement LGBT et toutes les perversions, y compris celles montrées sur des photographies de responsables politiques de gauche de la République fédérale d’Allemagne, sont catégoriquement interdits dans la Fédération de Russie.
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mercredi, 30 septembre 2026
Allemagne: les élections régionales et l’échec de la coalition de Merz

Allemagne: les élections régionales et l’échec de la coalition de Merz
Alexandre Douguine
Présentateur : Alexandre Guélievitch [Douguine], le week-end n’a pas été consacré uniquement aux élections russes. L’Allemagne offre une fois de plus un tableau saisissant. Des élections ont eu lieu à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale — des régions qui, certes, ne sont pas les plus peuplées, et il s’agit que de scrutins régionaux. Malgré cela, la coalition gouvernementale et le chancelier Merz en personne ont essuyé un sérieux revers. Dans certains Länder, son parti n’atteint même pas le seuil des 5% nécessaire pour entrer au parlement régional. En Mecklembourg, l’AfD obtient de bons résultats dans les sondages; à Berlin, c’est la gauche. Le décompte final dans les circonscriptions uninominales reste encore à effectuer. Que se passe-t-il en Allemagne? On nous a appris que tenir deux ans au poste de chancelier ou de Premier ministre constituait déjà un exploit, et que les changements de dirigeants étaient devenus monnaie courante aussi bien en Grande-Bretagne qu’en Allemagne. Ou bien quelque chose qui leur est propre est-il malgré tout en train d’y prendre forme?
Alexandre Douguine: Dans la première partie de notre entretien, nous avons dit que la société russe surmonte le côté hideux de la démocratie occidentale en y introduisant ses propres significations — et même ses propres procédures. En Occident, le mot «démocratie» lui-même a été déformé au point d’en devenir méconnaissable et s'est transformé en pouvoir des minorités.
Aujourd’hui, il existe en Occident deux démocraties, deux définitions du mot — en Amérique et en Europe, berceau de la démocratie. Selon l’interprétation la plus «avancée», la démocratie est le pouvoir des minorités.
Dans cette logique, si vous êtes un pervers, un malade — souffrant, par exemple, de démence ou de troubles cognitifs — et qu’en plus vous appartenez à une minorité ethnique, religieuse ou autre, alors c’est vous le bon «démocrate»: vous soutenez les autres minorités, vous ouvrez grand la porte à une immigration illimitée, vous abolissez les valeurs traditionnelles et vous les remplacez par des valeurs non traditionnelles. Voilà ce qui passe pour la version «avancée» de la démocratie.
Mais il existe également de larges couches de la population qui comprennent la démocratie autrement. Le «démocrate à l’ancienne » raisonne simplement: si cela ne me plaît pas, je voterai autrement, contre la coalition en place. Et il reste encore à venir une troisième démocratie, électronique, dans laquelle les robots logiciels et l’intelligence artificielle voteront. Palantir — la grande entreprise américaine d’analyse de données fondée en 2003 — prépare quelque chose de ce genre, bien que cela n’ait pas encore été annoncé.


Ces deux mode de démocratie existent réellement — en science politique, dans le discours et dans les résolutions. Je ne les invente pas. Certains, en Occident, estiment que la démocratie est une affaire de minorités; d’autres pensent toujours que c’est la majorité qui décide. C’est à cela que l’Allemagne se heurte aujourd’hui. Les personnes qui croient au pouvoir de la majorité votent comme elles l’entendent. Celles qui ont été rééduquées, formées à aimer l’ignoble migrant violeur et le déviant qui erre dans les rues des vieilles villes européennes, votent autrement. Il existe même un mot pour cela: la dysgénie. Les libéraux de gauche dans l’esprit de Merz prêchent que plus une personne est repoussante et laide, mieux c’est. On rassemble d’immenses chœurs de dégénérés qui remplissent des hangars entiers — entonnent des chants grotesques, appuyés par des musiciens et des chefs d’orchestre; ils sont censés chanter mal et faux, parce que le beau chant est considéré comme un signe de «suprémacisme élitiste ». Merz est le porte-parole de cette dysgénie, tout comme le couple Macron, chez qui l’on ne saurait distinguer lequel est l’homme et laquelle est la femme.
Ces minorités se considèrent comme les seules détentrices légitimes de la démocratie. Mais certaines régions d’Allemagne — l’Est et le Nord, en particulier la Saxe-Anhalt — voient les choses autrement. Des Baltes et des Slaves y vivaient autrefois; ce sont à l’origine des terres slaves et baltes. Peut-être les gènes des gens respectables y ont-ils survécu. Ou peut-être le socialisme en RDA [République démocratique allemande] a-t-il rendu service à la population locale en la laissant attachée à l’ancienne démocratie.
L’ancienne démocratie, c’est ce qui se produit lorsqu’un citoyen ordinaire contemple le cauchemar qui l’entoure — lorsqu’on le force à dire que deux et deux font cinq, qu’il est plus en sécurité aujourd'hui alors même qu’on peut le poignarder et le tuer à chaque coin de rue, et que quiconque n’est pas d’accord avec cette situation est un fasciste — et que rien de tout cela ne parvient à entrer dans son esprit. Pour lui, pouvoir marcher dans une rue sans que rien ne lui tombe dessus et voir des gens se parler poliment est une bonne chose. Ce n’est pas du fascisme. C’est l’exigence minimale d’un ordre sain.

Une grande partie des Allemands ne votent ni pour la droite ni pour la gauche. Ils votent pour la démocratie à l’ancienne: pour que la vie soit commode et vivable, et non pour financer des chœurs dysgéniques, des hurluberlus qui s'identifient à des animaux, à des chiens, et des habitués de clubs BDSM qui scandent: «Pas d’AfD, pas de normalité». Ce qui s’affronte, au fond, c’est la démocratie telle que la conçoit une personne normale et la démocratie imaginée par une personne gravement perturbée par une démence quelconque. La même chose se produit en Amérique.

Il est difficile de dire laquelle des ces deux conceptions de la démocratie l’emportera. J’ai un jour discuté de cette logique minoritaire avec Francis Fukuyama lors d’un débat. Il disait que toute majorité est dangereuse: elle peut choisir Poutine, un dictateur ou Hitler; il ne faudrait donc pas l’écouter, mais, au contraire, écouter les «minorités dysgéniques», les dégénérés et les personnes atteintes de démence. Parce qu’ils sont faibles, ils incarnent la «pensée faible», une philosophie faible et une théologie faible; selon cette théorie, de tels dirigeants à l’esprit déficient seraient préférables pour un pays à de sérieux bâtisseurs d’ordre. Le chaos et la schizophrénie, soutient-on, seraient préférables à l’ordre et à la paranoïa. Il est difficile de prévoir l’issue de cet affrontement.
Lorsque l’AfD a remporté les élections en Saxe-Anhalt, il a été proposé de lui interdire l’accès aux informations classifiées de la Bundeswehr — au motif qu’elle n’adhère pas à la démocratie des minorités et représente dès lors un autre type anthropologique; elle «n’aurait pas le droit» de savoir, car elle pourrait relier les faits entre eux et agir rationnellement. Selon cette logique, les véritables visages de la nouvelle démocratie sont Kaja Kallas, Ursula von der Leyen et Annalena Baerbock — représentantes de ce qu’ils appellent les «minorités mentales».
Vous direz qu’il s’agit, de ma part, d’une parodie malveillante de l’Occident contemporain. Lisez leurs manuels de science politique, leurs cours de philosophie et leurs études culturelles; parlez aux philosophes qui incarnent cet Occident. Prenez Žižek, une icône de la pensée libérale: négligé, à la parole inarticulée, il transforme chaque phrase en un paradoxe dépourvu de sens qui humilie la raison. Ce n’est pas un hasard s’il a intitulé l’un de ses livres Moins que rien — Hegel et l’ombre du matérialisme dialectique. Voilà le diapason de l’orthodoxie philosophique actuelle: un festival de dégénérés qui ont érigé la dysgénie en principe. La dysgénie est l’opposé de l’eugénisme: il ne s’agit pas de favoriser la reproduction du meilleur type humain, mais de celle du pire, de lui confier le pouvoir et de l’écouter au nom de la «solidarité» et de «l’empathie». Plus la strate des déficients mentaux est importante en politique et aux plus hautes fonctions de l’État, plus la garantie est solide que les personnes normales n’accéderont pas au pouvoir.
Pour l’instant, cela ne fonctionne pas tout à fait. Ils semblent tout contrôler, et pourtant une vague de mécontentement monte. La vieille démocratie citoyenne, tranquille et petite-bourgeoise, semble dire: je n’ai pas disparu; je vais voter. À Berlin, on ne peut pas voter pour l’AfD — car ce serait comme voter pour Poutine ou Trump; dans le bureau de vote, au sens figuré, les groupes dysgéniques vous mettront en pièces. Plus à l’est, les gens votent tout à fait tranquillement pour l’AfD. C’est un vote en faveur de la normalité contre une anti-normalité confortablement installée.
Regardez ce que propose Merz. Premièrement, une immigration illimitée. Deuxièmement, des valeurs anti-traditionnelles et des défilés consacrés à toutes les perversions imaginables. Et, parallèlement, la guerre contre la Russie, la militarisation et la surveillance totale. Ces deux orientations sont incompatibles. Soit vous choisissez les défilés — et vous vous rapprochez alors d’une Greta Thunberg déchaînée et de son fondamentalisme écologique —, soit vous choisissez la guerre, auquel cas il vous faut du nationalisme, du patriotisme, du «fascisme».
Comment concilier le fait que Merz attise d’une main une vague de désintégration et appelle, de l’autre, ces mêmes personnes à se préparer en toute hâte à la guerre contre la Russie? Une personne normale examine cette proposition et constate qu’elle ne tient pas debout. L’exigence de s’abandonner à la décadence tout en devant, simultanément, «se mettre à courir ventre à terre vers le front de l’Est» paraît relever de la folie totale à quiconque possède encore un peu de raison. Selon toute apparence, ces personnes sont plus nombreuses dans l’est de l’Allemagne, dans l’ancienne Prusse. Les gens de ces régions se sont révélés plus sains.
18:12 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, entretien, actualité, allemagne, afd, europe, affaires européennes |
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mardi, 22 septembre 2026
L’avenir des îles Britanniques: déclin moral et désintégration de l’État

L’avenir des îles Britanniques: déclin moral et désintégration de l’État
par Alexandre Douguine
Présentateur : J’aimerais aborder un autre aspect, puisque nous parlerons également aujourd’hui des problèmes de nature existentielle auxquels le Royaume-Uni est confronté. Mais avant d’y venir : vous avez mentionné la division croissante entre les différents centres de pouvoir du monde occidental. Voici ce qui m’est venu à l’esprit : dernièrement, j’ai beaucoup écouté et regardé Charlie Kirk, et cela montre clairement l’immense érosion de la morale dans la société occidentale — quel que soit le niveau dont on parle. Cela pourrait-il précisément constituer le facteur déterminant de la désintégration et de la faiblesse de l’Occident contemporain ? Peut-être même pas l’économie, mais le fait qu’il n’ait tout simplement plus rien sur quoi s’appuyer. Les batailles acharnées que nous observons entre Charlie Kirk et les partisans des mondialistes partout dans le monde témoignent non seulement de l’absence de consensus, mais aussi d’une guerre intérieure qui se prépare.
Alexandre Douguine : C’est une question philosophique très profonde et, en même temps, terrifiante. D’un côté, il paraît évident que l’effondrement des valeurs morales, la dégénérescence, la débauche éhontée et les pathologies qui règnent dans la société occidentale doivent conduire à son inévitable effondrement. Et, malheureusement, même les trumpistes arrivés au pouvoir aux États-Unis n’ont pas créé de véritable alternative morale, trahissant dans une large mesure l’héritage pour lequel Charlie Kirk s’est battu.

L’Occident se trouve aujourd’hui, de fait, dans un état effroyable. Les gens y ont perdu leur dignité humaine, se transformant en dégénérés et en monstres cupides, agressifs et individualistes. L’idiocratie y triomphe — vous souvenez-vous du film dans lequel, dans la société du futur, le président achète tout simplement les électeurs avec de l’argent? Cette même idiocratie progresse aujourd’hui en Occident sur tous les fronts. Charlie Kirk, en tant qu’éminent partisan du mouvement «Make America Great Again», était une personne très influente, sincère et bonne. Il plaidait en faveur d’un monde authentique et multipolaire ainsi que du rétablissement de relations normales avec la Russie. À bien des égards, il constituait une référence morale, mais dès qu’il a été écarté, tout autour de lui a commencé à s’effondrer, et même ses plus proches collaborateurs et compagnons de lutte se sont révélés sous un jour totalement inattendu. Vous avez raison: c’est un point fondamental.
Mais ici se cache un terrible paradoxe sur lequel j’attire toujours l’attention. Quelqu’un a justement fait remarquer que la vertu, la moralité, la pureté et la miséricorde ne produisent pas, par elles-mêmes, une force terrestre brute. Si nous nous souvenons de l’image de Twin Peaks de David Lynch, une énergie colossale est extraite de la Loge noire (Black Lodge). Plus les âmes de ceux qui accèdent au pouvoir sont perverties, tordues et pourries — que l’on songe seulement à cette monstrueuse «civilisation Epstein» —, plus grande est la puissance sombre et destructrice qu’ils possèdent.

Le diable est puissant et, plus les hommes se rapprochent de lui, plus leur pouvoir temporel est grand. En revanche, celui qui chemine vers Dieu est soumis à d’immenses restrictions morales: ceci ne peut être fait parce que c’est immoral; cela est inadmissible parce que cela causera du tort à quelqu’un ou conduira au péché. Il en résulte que la décadence morale et l’oligophrénie généralisée en Occident ne signifient pas automatiquement sa faiblesse. Il suffit de se rappeler la récente manifestation des Verts et de la gauche en Allemagne contre l’AfD: des êtres littéralement possédés sont descendus dans la rue, mi-humains, mi-animaux, des personnes tétraplégiques et des pervers de toutes sortes, criant qu’ils n’avaient pas besoin d’une Allemagne normale. C’était comme si un portail vers l’enfer s’était ouvert.

Il serait toutefois erroné de penser qu’ils sont faibles. Notre conclusion paradoxale est que le mal possède une énergie immense. Mais nous n’avons pas le droit de le combattre avec ses propres méthodes. Nous ne pouvons pas leur ressembler en recourant à leurs artifices ignobles et sataniques, à leur dépravation et à leurs manipulations. Nous sommes tenus de rester fermes dans la Vérité, dans la piété et dans la pureté de l’esprit, car nous menons une guerre sacrée pour Dieu et pour les valeurs traditionnelles. Si nous renonçons à notre éthique de guerriers de la lumière et nous abaissons à leurs méthodes, nous perdrons complètement, même si nous remportons une victoire apparente. Nos restrictions morales, dans cette guerre mondiale pour un monde multipolaire, constituent notre principal bouclier. La dégénérescence morale de l’Occident ne doit être ni sous-estimée ni simplement écartée comme un signe de faiblesse.
Présentateur : Parlons maintenant en détail de ce qui se passe au Royaume-Uni. Il est évident que, d’un côté, on est naturellement tenté de jubiler, mais, de l’autre, nous savons qu’historiquement l’Écosse — ainsi que l’Irlande du Nord, l’Ulster — nourrit ces tendances centrifuges et aspire à rompre ses liens avec l’Angleterre et la Couronne britannique. Selon vous, dans quelle mesure les aspirations des dirigeants de l’Écosse, du pays de Galles et de l’Irlande du Nord sont-elles réalistes, surtout maintenant qu’ils sont unis par une idée commune et tiennent même des conférences de presse conjointes? De ce point de vue, qu’est-ce qui attend le Royaume-Uni en tant qu’État dans un avenir proche?
Alexandre Douguine : Lorsque nous parlons de «l’Angleterre», de «la Grande-Bretagne» ou du «Royaume-Uni», nous oublions souvent qu’il s’agit de choses totalement différentes. L’Angleterre n’est qu’une partie du territoire de l’île principale de Grande-Bretagne. Au nord se trouve l’Écosse et, à l’ouest, le pays de Galles. En Écosse comme au pays de Galles prédominent les Celtes, descendants directs des anciens Bretons qui habitaient ces terres avant l’arrivée des tribus germaniques des Angles, des Saxons et des Jutes.
La Grande-Bretagne réunit trois ensembles historiques et trois peuples aux langues et aux identités totalement différentes. Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi l’Ulster — la partie septentrionale de l’Irlande occupée par les Anglo-Saxons — qui constitue, en substance, une colonie voisine. L’Irlande indépendante elle-même ne fait plus partie du Royaume-Uni. Nous sommes ainsi en présence de quatre zones politiques maintenues ensemble par la force et l’inertie historique.

À l’heure actuelle, de puissants processus centrifuges sont à l’œuvre le long de toutes ces lignes de fracture. L’Angleterre, qui a gouverné pendant des siècles l’Écosse, le pays de Galles et l’Ulster par la ruse et la violence, s’affaiblit rapidement. Ses dirigeants mondialistes deviennent littéralement bestiaux : ils inondent le pays d’un nombre effréné de migrants clandestins, soutiennent des mouvements extrémistes, se livrent de fait à l’autodestruction et haïssent leur propre peuple. Des millions d’Anglais descendent dans la rue contre cette élite, mais rien ne change.
En voyant ce qui se passe à Londres, les Écossais et les Gallois se souviennent de leurs origines celtiques et se demandent: pourquoi devrions-nous tolérer cette élite mondialiste dégénérée, agressive et russophobe, qui a complètement perdu son humanité dans les réseaux d’Epstein? L’Irlande se souvient, elle aussi, de tout ce qu’elle a subi aux mains de l’Angleterre et cherche à mettre fin à ce vestige colonial dans le nord de son île en réunifiant le pays.
À mesure que Londres perd son autorité, sa puissance financière et sa force, les institutions centrales s’effondrent. La périphérie se renforce tandis que le centre s’affaiblit. Ce qui est aujourd’hui à l’ordre du jour n’est pas la «colonisation de la Russie», dont on délire en Occident, mais la décolonisation des îles Britanniques elles-mêmes. Il existe de nombreux projets visant une telle désintégration: on pourrait ramener la Grande-Bretagne à ses trois États originels — l’Angleterre, l’Écosse et le pays de Galles —, libérer l’Irlande du Nord et aller encore plus loin.
Les îles Britanniques sont aujourd’hui extrêmement vulnérables ; il ne leur reste plus aucune idée nationale, hormis une foi aveugle dans une immigration sans fin. Dans de nombreuses villes et universités britanniques, la population autochtone est évincée par des masses d’étrangers qui haïssent ceux qui les ont fait venir. C’est un monstrueux suicide de la civilisation britannique. Et si nous étions cyniques, nous pourrions dire: ils l’ont mérité; il y a là un châtiment historique supérieur, notamment pour leur passé colonial en Inde et dans d’autres régions du monde.
Ils doivent payer pour leur domination perverse du monde. En réalité, l’Empire britannique n’a rien apporté à l’humanité, sinon le mal. L’histoire de l’impérialisme britannique est terrible, pleine de génocides, de violences, d’injustices, d’infamies et de mensonges. Une grande partie de l’humanité éprouve un sentiment naturel: elle souhaiterait tout simplement qu’il n’existe pas.

Mais nous, Russes, sommes humanistes. Si nous songeons à cette bonne vieille Angleterre qui existait il y a très, très longtemps, à l’époque de Chaucer, du roi Arthur et des légendes, ou encore à l’Angleterre romantique des œuvres de Walter Scott… Certes, elle avait elle aussi ses problèmes, mais elle possédait son propre style, unique, son esprit et une culture profonde. Ce territoire géographique compact fut autrefois un modèle pour beaucoup, mais l’Angleterre a fini par perdre son atmosphère et son charme, se transformant en un simulacre mondialiste, faux et répugnant, qui nous donne à tous la nausée.
Je pense qu’il vaut la peine de préserver l’Angleterre sous une sorte de forme muséale, en la débarrassant de ses excès et des strates qui s’y sont superposées, et même en la plaçant sous administration extérieure; autrement, ils éliront de nouveau quelque scélérat qui submergera l’île de nouvelles vagues de migrants. J’y ai de bonnes connaissances, des amis de Charlie Kirk — par exemple John Mappin, propriétaire du célèbre château de Tintagel, associé aux légendes du roi Arthur, et représentant de l’aristocratie britannique la plus profondément enracinée. Il existe d’autres personnes remarquables en Angleterre. Lorsqu’elles voient ce qu’est devenu leur pays, elles disent: il faut le détruire; elles-mêmes haïssent l’Angleterre moderne plus que quiconque au monde.
Mais elles aiment une autre Angleterre: celle de Chesterton, de Tolkien, de Conan Doyle et de Dickens. L’Angleterre des traditions, lorsqu’elle avait encore quelque chose d’humain et n’était pas un vide mondialiste dépourvu de culture. C’est pourquoi il me semble que le monde s’appauvrirait si nous la rayions tout simplement de la surface de la Terre. La préserver sous une forme paisible, comme un musée, est peut-être l’option la plus juste et la plus appropriée.

Présentateur: Mais que le British Museum restitue les objets qu’il a volés dans le monde entier. Pour le reste, que le musée demeure là où il est.
Alexandre Douguine: Très bien. L’essentiel est d’établir sur eux un contrôle extérieur, car ils ne sont plus capables de se gouverner eux-mêmes, et encore moins de gouverner le monde. Nous voyons que leur projet impérial s’est complètement effondré et que leurs prétentions à l’universalisme sont intenables: ni la science, ni la culture, ni la politique de la démocratie libérale ne fonctionnent plus. Tout cela s’est révélé profondément provincial et sans issue.
On pourrait laisser subsister l’Angleterre comme une sorte de musée historique de la démocratie — la ramener, disons, au XIXe siècle, à l’apogée de son ancienne forme. Ce serait merveilleux. Et en faire une sorte d’«euromusée», où nous, les Russes, pourrions même nous rendre sans visa, simplement pour vérifier que tout va bien là-bas et qu’ils ne sont pas retombés dans quelque hérésie dégénérative.
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jeudi, 17 septembre 2026
Douguine et Marx contre le Capital

Douguine et Marx contre le Capital
Constantin von Hoffmeister
Alexandre Douguine a raison d’attirer l’attention sur le titre de l’œuvre majeure de Marx: LE CAPITAL. Marx n’a pas commencé par imaginer une société idéale pour ensuite condamner le monde parce qu’il ne lui ressemblait pas. Il est parti de l’ordre existant et s’est demandé comment celui-ci se reproduisait.

Le Capital est donc moins un manifeste qu’une anatomie du pouvoir. Son objet n’est ni la richesse au sens ordinaire du terme, ni un ensemble d’usines, de banques et de fortunes. Le capital est un rapport social dans lequel la valeur accumulée acquiert une domination sur le travail, la nature, la technologie et le temps, afin de pouvoir revenir augmentée. Marx décrit ce mouvement de la manière suivante: l’argent achète des marchandises, y compris la force de travail, afin qu’au terme du processus puisse apparaître davantage d’argent. Le capitaliste peut être cupide ou généreux, patriote ou cosmopolite, religieux ou athée; le système le contraint malgré tout à se développer, à réduire les coûts, à vaincre ses rivaux et à transformer toute ressource disponible en source de profit.
La concurrence impose cette discipline aux propriétaires, tout comme le salaire l’impose aux travailleurs. Voilà pourquoi remplacer quelques milliardaires ou adopter des lois morales contre la cupidité ne saurait régler le problème. Ceux qui occupent les postes de commandement sont eux-mêmes sélectionnés et contraints par la structure.
Un dirigeant d’entreprise qui refuse une automatisation rentable, une main-d’œuvre moins chère, des fournisseurs étrangers ou l’ingénierie financière finira par être évincé au profit d’un autre qui les accepte.
L’ennemi de Marx est donc impersonnel, même s’il agit par l’intermédiaire d’êtres humains. Il pénètre dans le monde par les contrats, les prix, les dettes, les droits de propriété et les échanges apparemment libres. Son pouvoir paraît naturel parce qu’aucun dirigeant unique n’édicte l’ensemble de ses commandements. Le capital ne se contente pas d’influencer de l’extérieur la vie politique; il détermine ce qui peut survivre, ce qui peut être construit, la manière dont le temps est mesuré et les activités humaines qui sont considérées comme réelles.

Marx commence Le Capital par la marchandise parce que la domination capitaliste se manifeste d’abord sous la forme inoffensive de choses mises en vente. Un manteau, un téléphone, un missile, un traitement médical et une heure de la vie d’un travailleur entrent sur le marché comme des quantités comparables exprimées en argent. Leurs différences concrètes sont reléguées au second plan, tandis que le travail et les rapports humains qu’ils renferment disparaissent du champ de vision. Marx appelle cela le fétichisme de la marchandise: les rapports entre les personnes prennent la forme de rapports entre les choses. La fermeture d’une usine apparaît comme le verdict du «marché»; une baisse des salaires devient une exigence de la «compétitivité»; la destruction d’une communauté agricole est décrite comme une amélioration de l’efficacité.
Les choix politiques sont traduits en faits économiques, puis présentés comme si personne ne les avait effectués. La marchandise décisive est la force de travail. Les travailleurs sont formellement libres parce que personne ne les possède juridiquement; pourtant, la plupart doivent vendre leur capacité de travailler afin de vivre. L’employeur achète cette capacité pour une durée déterminée et en extrait, pendant cette période, une valeur supérieure à celle qu’il restitue sous forme de salaire. Cette différence constitue la plus-value, source dont sont en définitive tirés le profit, l’intérêt et la rente.
La lutte autour de la journée de travail concerne donc autant le pouvoir politique que la rémunération: à qui appartiennent les heures d’éveil d’une personne, qui bénéficie d’un effort accru et qui a le droit d’en fixer la limite? Cette même lutte se manifeste aujourd’hui dans les quotas imposés dans les entrepôts, les algorithmes de livraison, la surveillance électronique, la disponibilité non rémunérée, les contrats temporaires et le travail via des plateformes. Un chauffeur peut être qualifié de travailleur indépendant et un employé de bureau de partenaire; une application peut néanmoins leur attribuer des tâches, mesurer leur cadence, modifier leurs revenus et les évincer sans négociation. Le langage libéral les déclare autonomes au moment même où les systèmes techniques les soumettent à un contrôle plus étroit.

Les chapitres consacrés aux machines expliquent pourquoi le progrès technologique ne libère pas automatiquement les êtres humains. Une machine peut réduire le temps de travail nécessaire, diminuer la pénibilité physique et accroître l’abondance. Sous le régime du capital, elle apparaît d’abord comme un moyen d’accroître la plus-value relative: le travailleur produit l’équivalent de son salaire pendant une partie plus courte de la journée, ce qui en laisse une part plus importante au propriétaire.
Les machines affaiblissent également les travailleurs qualifiés en transférant le savoir de l’artisan vers le système de production. Une fois le savoir-faire incorporé à la machine, la direction acquiert davantage de pouvoir pour remplacer, diviser, surveiller et déplacer la main-d’œuvre. Marx décrit les machines comme une arme dans le conflit entre le capital et le travail, et son analyse s’applique désormais aux robots industriels, aux logiciels logistiques, à l’intelligence artificielle générative et à la gestion automatisée.
La question centrale n’est pas de savoir si l’IA est intelligente. Elle est de savoir qui possède les modèles, la puissance de calcul, l’approvisionnement énergétique, les données, les brevets et les canaux de distribution. Si ces éléments restent concentrés, l’augmentation de la productivité accroîtra le pouvoir des propriétaires tout en rendant de nombreux travailleurs plus dépendants. Le résultat ne sera pas nécessairement un chômage de masse permanent. L’«armée industrielle de réserve» de Marx comprend les chômeurs, les travailleurs précaires, ceux qui ne sont employés que par intermittence et les populations susceptibles d’être intégrées à la production lorsque l’expansion l’exige. Leur présence discipline ceux qui ont encore un emploi.
La politique migratoire entre elle aussi dans ce système. Les entreprises réclament une main-d’œuvre mobile lorsqu’elle permet de réduire les coûts, tandis que les partis politiques gèrent les conséquences culturelles et sociales une fois les profits engrangés. Le capital accueille le travailleur comme une unité interchangeable et laisse à la nation le soin d’absorber les pressions exercées sur le logement, les services publics, les salaires et la confiance au sein de la communauté. Le conflit est ensuite redéfini comme une bataille morale entre autochtones et migrants, dissimulant les employeurs et les politiques qui ont organisé le marché du travail. L’analyse de Marx ne tranche pas les questions de nation, de frontières ou d’identité, mais elle révèle pourquoi le capital préfère les êtres humains qui peuvent être détachés de leurs obligations héritées et déplacés partout où les rendements sont les plus élevés.

L’accumulation modifie ensuite l’échelle du pouvoir politique. Le profit est réinvesti, les grandes entreprises éliminent les plus petites et les capitaux prospères absorbent leurs concurrents défaillants. Le crédit accélère ce processus en rassemblant une épargne dispersée et en plaçant des sommes considérables sous une direction centralisée.
Marx montre comment le système du crédit développe la production tout en aggravant la spéculation, la fraude et les crises. Il permet aux investisseurs de faire valoir des droits sur des revenus futurs bien avant que ceux-ci n’existent. Les États modernes évoluent désormais au sein de cette structure. Les gouvernements dépendent des marchés obligataires, les banques centrales protègent la stabilité financière, les systèmes de retraite détiennent des titres d’entreprises et les politiques publiques sont jugées à l’aune de leur effet sur les prix des actifs.
Les élections peuvent remplacer les ministres, mais le coût de l’emprunt peut sanctionner tout gouvernement qui menace les droits établis sur les recettes futures. On affirme au public que la finance est au service de l’économie productive, bien qu’une grande partie de la vie politique soit organisée autour de la protection de la valeur des actifs donnés en garantie, du maintien du crédit et du sauvetage d’institutions dont l’effondrement mettrait en danger l’ensemble du système.
La concentration du capital sape également la vieille représentation libérale d’une multitude d’entreprises indépendantes se rencontrant sur un marché neutre. Les plateformes numériques contrôlent l’accès aux clients, aux infrastructures infonuagiques, à la publicité, à l’information et aux paiements. Les gestionnaires d’actifs détiennent des participations dans des entreprises concurrentes.
Les fournisseurs du secteur de la défense, les entreprises énergétiques, les banques, les groupes pharmaceutiques et les sociétés technologiques entretiennent des relations permanentes avec l’État. Il ne s’agit pas de la disparition de la concurrence, mais d’une concurrence entre des blocs gigantesques soutenus par l’argent public, le droit, les services de renseignement et la puissance militaire. L’État capitaliste ne se tient pas au-dessus de l’économie en tant que juge impartial. Il construit des routes, forme les travailleurs, protège les brevets, sécurise les routes commerciales, socialise les pertes et recourt à l’impôt afin de préserver les conditions nécessaires à la poursuite de l’accumulation privée.

À l’échelle du marché mondial, ce même système devient géopolitique. Les États se disputent les chaînes d’approvisionnement, les voies maritimes, les ressources minérales, les normes industrielles, les routes énergétiques, les monnaies et la maîtrise des technologies de pointe. L’analyse que fait Marx de l’accumulation primitive montre que le capitalisme n’est pas né de la seule épargne pacifique.
Les enclosures, le pillage colonial, la dette publique, la fiscalité et la violence étatique ont créé les rapports de propriété qui se sont ensuite présentés sous la forme d’échanges libres. L’ancienne forme coloniale a changé, mais la force continue de se tenir derrière le contrat. Les sanctions restreignent l’accès aux services bancaires, aux assurances, au transport maritime, à la technologie et aux marchés; les monnaies de réserve permettent aux États émetteurs de projeter leur autorité financière intérieure bien au-delà de leurs frontières; les contrôles à l’exportation transforment les équipements et logiciels destinés aux semi-conducteurs en armes stratégiques.
Les sanctions de l’Union européenne contre la Russie ont ouvertement visé l’énergie, les banques, le transport maritime et le commerce, démontrant comment les infrastructures commerciales peuvent être converties en instruments de guerre sans qu’un blocus naval officiel soit instauré. Les droits de douane américains montrent eux aussi que l’État n’a jamais disparu sous l’effet de la mondialisation : Washington peut renchérir les produits étrangers afin de protéger la production nationale, de mettre au pas ses partenaires commerciaux ou de contraindre le capital à se relocaliser.
L’essor industriel de la Chine, la réorientation de la Russie vers l’Asie, la concurrence autour des systèmes de paiement et la recherche d’échanges commerciaux libellés en monnaies nationales constituent des tentatives pour échapper à une hiérarchie structurée autour de la finance et de la technologie occidentales. Pourtant, changer la monnaie de règlement ne suffit pas, en soi, à abolir le capital.
La part du dollar dans les réserves officielles est tombée à 56,77 % à la fin de 2025, mais celui-ci demeurait largement en tête devant toutes les autres monnaies. Un monde multipolaire peut affaiblir un centre de commandement financier tout en faisant apparaître plusieurs centres concurrents qui continuent d’organiser la vie autour de l’accumulation.
C’est ici que Douguine accepte Marx tout en allant au-delà de lui. Marx a mis au jour l’une des faces profondes de l’hégémonie : la domination de la valeur abstraite sur la vie concrète. Le marxisme ultérieur a souvent réduit sa méthode à un catéchisme dans lequel les étiquettes de classe remplaçaient la pensée, l’histoire avançait selon des étapes prédéterminées et chaque nation était censée obéir au même scénario. Il a échoué lorsqu’il a traité la religion, l’ascendance, la culture, la nation et la civilisation comme de simples masques de l’intérêt économique.
Les hommes endurent la pauvreté pour leur patrie, meurent pour des croyances sacrées et rejettent des arrangements profitables qui menacent leur mode de vie. Le capital ne peut expliquer entièrement ces loyautés, bien qu’il s’efforce constamment de les dissoudre, de leur attribuer un prix, de les imiter et de les vendre.
La leçon positive de Douguine est que toute résistance doit commencer par une compréhension véritable de ce à quoi elle résiste. Un mouvement qui parle de tradition tout en dépendant de la finance spéculative, d’une main-d’œuvre importée à bas coût, des plateformes mondiales, de technologies étrangères et du désir consumériste ne sera traditionnel que par son déguisement.

Un mouvement qui parle de souveraineté tout en permettant au capital privé de vendre ses industries, ses données, ses terres, ses logements et ses médias au plus offrant possédera un drapeau sans posséder le pouvoir.
Marx a rarement fourni des plans détaillés de la société qui devrait succéder au capital. Son modèle positif était contenu dans la négation: si le capital sépare les travailleurs de leurs moyens d’existence, un autre système doit rétablir leur maîtrise de la production; si la valeur abstraite gouverne la communauté, celle-ci doit soumettre l’activité économique à des limites politiques et morales; si l’accumulation transforme chaque héritage en marchandise, certaines choses doivent être déclarées hors commerce.
La tâche ne consiste donc ni à répéter le socialisme du XIXe siècle, ni à défendre le capitalisme à l’aide de slogans patriotiques. Elle consiste à maîtriser l’anatomie marxienne de la machine, à retrouver les finalités humaines que le marxisme a négligées et à bâtir un ordre politique dans lequel le travail, la technologie, la propriété et le commerce servent la vie historique d’un peuple au lieu de la dévorer.
16:08 Publié dans Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théorie politique, politologie, sciences politiques, philosophie politique, karl marx, alexandre douguine |
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mercredi, 16 septembre 2026
Le banian multipolaire a été planté - Trois civilisations, cinq fragments

Le banian multipolaire a été planté
Trois civilisations, cinq fragments
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine soutient que l’Iran et Ansar Allah au Yémen sont devenus l’emblème du sommet des BRICS, et qu’un pas supplémentaire de Modi fera pencher la balance au détriment d’un Occident fragmenté.
Les participants au triomphal sommet des BRICS ont planté un banian multipolaire (ci-dessous), dont l’emblème est devenu le courage sans précédent du peuple héroïque d’Iran et des magnifiques et inflexibles combattants d’Ansar Allah au Yémen.

L’affrontement entre la multipolarité et l’hégémonie unipolaire gagne en intensité, et les échecs provoqués par les actions extrémistes de l’administration Trump ne font que pousser les pays des BRICS, ceux qui sont encore hésitants, à se rallier autour de leur plateforme commune. Ceux qui ont misé exclusivement sur l’Occident se retrouvent dans le camp des perdants. Ceux qui penchaient en faveur de la multipolarité disposent de nouveaux arguments et s’enhardissent.

La position de Modi revêt une grande importance. Pour plusieurs raisons, il ne s’est pas empressé de faire un choix sans équivoque en faveur de la multipolarité: les frictions frontalières avec la Chine, le soutien de Pékin au Pakistan et la résistance à l’influence croissante du facteur islamique au sein même de l’Inde — en particulier dans le territoire du Jammu-et-Cachemire. Tout cela a poussé New Delhi à prendre part à des projets unipolaires tels que le QUAD et à coopérer étroitement avec Israël. Mais la fracture manifeste au sein même de l’Occident entre les États-Unis et l’Union européenne, les aventures infructueuses de Trump au Moyen-Orient et la politique ouvertement extrémiste d’Israël, d’un côté — conjuguées à la stratégie fructueuse de la Chine, à une nouvelle phase de l’offensive russe en Ukraine et au renforcement des forces de la Résistance au Moyen-Orient, de l’autre — poussent Modi vers une participation plus active à la multipolarité.
Et si Modi fait encore un pas dans cette direction, le rapport de forces dont Poutine a parlé lors du sommet des BRICS basculera définitivement de notre côté.
Trois États-civilisations — la Chine, la Russie et l’Inde —, aux côtés du vaillant Iran et d’Ansar Allah, ainsi que d’autres pôles potentiels de la résistance islamique, sont déjà manifestement plus vastes et plus puissants que l’Occident, lequel est divisé en cinq fragments: les États-Unis de Trump et Israël formant un premier tandem, tandis que l’Union européenne, la Grande-Bretagne et les mondialistes constituent un second regroupement.
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lundi, 14 septembre 2026
La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique - Une stratégie ou la mort

La lutte de la Russie pour sa souveraineté économique
Une stratégie ou la mort
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine nous avertit que la Russie doit aller au-delà de la substitution aux importations et parvenir à l’autarcie, faute de quoi elle risque de perdre son indépendance et son avenir (Note du traducteur : les instructions que donne ici Douguine sont valables pour l’Europe, aujourd’hui disloquée par les actions perverses des Young Global Leaders, installés par Washington, et valent également pour tous les grands espaces appelés à constituer les pôles de la future multipolarité).
Une fois encore, [le politologue russe] Tchadaïev a entièrement raison au sujet de la substitution aux importations. À partir des années 1990 et 2000, les libéraux-mondialistes — agents de l’étranger dans la sphère économique — ont convaincu nos dirigeants qu’il était avantageux de participer à la division internationale du travail, tandis que l’autarcie était synonyme de stagnation et d’impasse. Selon eux, l’intégration aux chaînes de valeur mondiales constituait la voie du développement et de la modernisation; il n’existait aucune autre solution. Tous ceux qui soutenaient le contraire — Glaziev, Katassonov, Deliaguine, Khazine, Galouchka — étaient diabolisés, tournés en ridicule et marginalisés. Le mot même d’«autarcie» demeure tabou, tout comme la doctrine de Friedrich List sur l’«autosuffisance des grands espaces». Cela signifie que notre économie est conçue, dès le départ, de manière à exclure toute souveraineté économique et technologique complète.
Après le début de l’opération militaire spéciale et la vague de sanctions qui s’ensuivit, certaines choses ont changé. L’anathème jeté sur l’autarcie n’a cependant jamais été levé. La nouvelle ligne consistait simplement à dire que nous allions nous intégrer — mais sans l’Occident. La substitution aux importations devint alors la réponse.
Il s’agit d’une mesure à court terme, et celle-ci est justifiée. Nous devons nous battre et vaincre maintenant, alors même que la génération précédente d’économistes avait déjà détruit la base autarcique nécessaire à cette fin, rendant la Russie dépendante des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’Occident a rompu ces chaînes; tout le monde s’est alors précipité vers l’Est — ou est retourné vers ce même Occident en empruntant des voies détournées.

Les économistes libéraux se sont servis d’un argument fallacieux à des fins subversives: la participation à la division mondiale du travail — à la mondialisation — serait synonyme de développement, tandis que l’autarcie conduirait à la stagnation et à l’effondrement. Tchadaïev et l’exemple de la Chine — mais pas seulement celui de la Chine — montrent tout autre chose. Il faut concevoir l’autarcie comme une plateforme d’expansion: non pas comme l’État commercial totalement fermé de Fichte — modèle qui peut également fonctionner, comme l’ont soutenu Silvio Gesell et Ezra Pound —, mais comme l’édification d’une base d’exportation destinée aux marchés extérieurs. Les États-civilisations émergents, tout comme les États ordinaires, peuvent aisément y contribuer. Dès lors, l’autarcie n’est plus une impasse. Elle devient un tremplin vers une véritable souveraineté et vers le statut de puissance mondiale.
Ce que nous faisons relève encore de la tactique. Dans les années 1990, il s’agissait d’une tactique d’autodestruction; depuis les années 2000, il s’agit d’une tactique visant à préserver et à consolider la souveraineté. Ces réserves tactiques sont désormais épuisées. Elles ne suffisent plus pour rendre sa grandeur à la Russie, remporter la guerre décisive ou conserver notre place de pôle dans la nouvelle architecture de l’ordre mondial. Nous avons besoin d’une stratégie: d’une stratégie globale de souveraineté. Celle-ci inclut l’autarcie. Cela signifie que, aussi peu rentable qu’il puisse paraître à court terme de traiter nous-mêmes nos terres rares ou de fabriquer nos propres puces électroniques et processeurs quantiques, c’est précisément ce que nous devons commencer à faire de manière systématique. Aujourd’hui — pas demain, pas plus tard. Et il faut le faire correctement. Ici, tous les moyens sont permis. Il ne suffit pas de frapper du poing sur la table. Pour réveiller quelqu’un, il faut parfois aller jusqu’aux extrêmes.

Nous devons voir clairement où l’Occident veut en venir. Le capital impose le remplacement des êtres humains par l’intelligence artificielle et les robots. Le besoin que le capital a des êtres humains diminue rapidement. Marx avait saisi quelque chose du noyau nihiliste du capitalisme. Nick Land perçoit très finement cette même réalité dans les conditions actuelles. Le capital possède une stratégie et il en suit le schéma.
Si nous ne disposons toujours d’aucune stratégie, nous n’avons aucune chance de survivre. Le répertoire des manœuvres tactiques est épuisé, de même que toute possibilité restante de s’appuyer sur l’héritage de l’autarcie socialiste soviétique. Il faut donc une stratégie ou ce sera la mort.
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dimanche, 13 septembre 2026
La signification politique du XXe siècle

La signification politique du XXe siècle
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine examine la lutte idéologique entre le libéralisme, le communisme et le fascisme au XXe siècle…
Dans cet extrait du livre Politica Aeterna: le platonisme politique et les Lumières obscures, Alexandre Douguine examine la lutte idéologique entre le libéralisme, le communisme et le fascisme au XXe siècle. Il soutient que la victoire ultime du libéralisme a ouvert la voie à la postmodernité, à la mondialisation et à l’érosion des identités collectives, tout en créant les conditions de l’émergence de la Quatrième Théorie politique.
La Quatrième Théorie politique est une matrice conceptuelle qui décrit la possibilité d’une alternative à la tendance politique devenue dominante à l’époque moderne. Elle apparaît lorsque la postmodernité s’établit pleinement sur le terrain de la philosophie politique. C’est alors que se dévoile la vérité de la modernité — c’est-à-dire la nature des Lumières obscures, auxquelles la Quatrième Théorie politique s’intéresse directement. Tant que l’essence du moderne demeurait dissimulée et que sa stratégie ontologique et anthropologique fondamentale se répartissait entre trois branches, la Quatrième Théorie politique ne pouvait exister, car l’issue de la lutte entre les trois théories politiques de la modernité dépendait de l’élucidation de son essence la plus profonde. Or, la Quatrième Théorie politique correspond précisément à cette essence — à cette vérité dans l’abîme (la matière) dont parlait Démocrite. Par conséquent, pour décrire en profondeur la Quatrième Théorie politique, il est nécessaire de se pencher de nouveau sur la modernité et sur la dialectique de l’affrontement entre les trois principales théories politiques qui lui sont inhérentes.
Répétons-le: les trois grandes idéologies politiques de l’époque moderne — le libéralisme, en tant que Première Théorie politique; le communisme, en tant que Deuxième Théorie politique; et le nationalisme, en tant que Troisième Théorie politique — épuisent et incarnent, pour l’essentiel, tous les aspects du paradigme même de la philosophie politique moderne. Comme nous l’avons indiqué précédemment, le sujet philosophique de la modernité est conçu différemment dans chacune des trois théories politiques: comme individu dans le libéralisme, comme classe dans le communisme, et comme État et comme race, respectivement, dans le fascisme et le national-socialisme.

Ces conceptions politiques se sont affrontées au XXe siècle et ont prédéterminé la structure des guerres mondiales, de la guerre froide, des alliances, des unions et des blocs. Si la Première Guerre mondiale fut un affrontement entre plusieurs grandes puissances nationales européennes, la Seconde Guerre mondiale fut déjà un affrontement entre les trois forces idéologiques: les libéraux, représentés par l’Occident — les États-Unis et l’Angleterre —, les communistes, représentés par l’URSS, et les nazis et fascistes, représentés par l’Italie de Mussolini et l’Allemagne de Hitler, ainsi que par d’autres mouvements qui leur étaient proches.

Ainsi, après la défaite de la Troisième Théorie politique — le fascisme et le national-socialisme —, il ne resta plus que deux théories politiques, la Première et la Deuxième. Une guerre froide se développa entre elles, jusqu’à ce que la Première Théorie politique — le libéralisme — triomphe de la Deuxième — le communisme — en 1989, puis définitivement en 1991.
Toute l’histoire de la modernité a été marquée par ces trois théories politiques, qui incarnaient la matrice même de la philosophie politique des Temps modernes. Toutes obéissaient à la logique de la philosophie politique de la Mère: elles étaient toutes matérialistes, évolutionnistes et progressistes; elles envisageaient toutes la structure du monde du bas vers le haut, plutôt que du haut vers le bas. Autrement dit, elles avaient été élaborées sur le fondement d’une doctrine matérialiste immanente.
Par conséquent, l’ordre dans lequel elles apparurent et celui dans lequel elles disparurent — ou furent marginalisées — reflétaient eux aussi une certaine logique, car le combat entre les trois idéologies politiques visait à déterminer laquelle d’entre elles correspondait le plus étroitement au paradigme de la modernité, à sa vérité. Le communisme prétendait contenir cette vérité, en se présentant comme la société socialiste et communiste appelée à être édifiée après l’achèvement du cycle historique du capitalisme. Le libéralisme se concevait lui aussi comme une expression de la modernité en tant que telle. Mais — et cela est moins évident — le fascisme se considérait également comme une doctrine révolutionnaire reflétant l’esprit de la modernité, quoique dans un autre contexte, selon d’autres proportions et avec des valeurs différentes de celles du libéralisme et du communisme.
Quoi qu’il en soit, les trois idéologies luttaient pour être celle qui incarnerait l’esprit de la modernité. Chacune se considérait comme étant la modernité. Après la défaite du nazisme, seules deux idéologies — le libéralisme et le communisme — se disputèrent ce droit; après 1989-1991, il apparut que le libéralisme avait remporté cette longue bataille.
Autrement dit, parmi les trois théories politiques du paradigme moderne, une seule s’est révélée véritablement paradigmatique. C’est à cela que se rattachent le processus de mondialisation et l’universalisation de l’idéologie libérale, désormais devenue l’idéologie mondiale et la seule à avoir triomphé au cours du déploiement de l’histoire politique. En d’autres termes, elle a remporté la victoire en Occident et, en raison de l’influence fondamentale exercée par celui-ci, s’est largement diffusée à travers le monde.

Il existe ici un lien direct avec l’affirmation de Francis Fukuyama relative à «la fin de l’histoire». «La fin de l’histoire» désigne la victoire finale et irréversible du libéralisme sur ses rivaux. Après 1991, le libéralisme ne fut plus l’une des trois idéologies: il devint l’idéologie de la modernité elle-même.
À l’origine, le capitalisme — le libéralisme — se considérait comme l’incarnation de l’esprit de la modernité, mais cela n’avait rien d’évident pour quiconque, hormis pour les représentants du libéralisme eux-mêmes. Cette prétention fut contestée par les communistes et les fascistes et, en principe, le différend entre les trois théories politiques ne fut tranché que quelques siècles plus tard. À chaque étape demeurait la possibilité que les événements politiques prennent une autre tournure — et le communisme revendiqua sérieusement le statut d’incarnation de la modernité et de formule idéologique de la «fin de l’histoire». À un certain moment, les succès de l’Allemagne hitlérienne furent si impressionnants qu’il a fort bien pu sembler que ce serait le nazisme qui déterminerait le fondement idéologique de l’avenir.
Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que la matrice inconditionnelle de l’histoire politique mondiale s’est pleinement réalisée, lorsque l’esprit de la modernité a triomphé sous la forme du libéralisme. Le libéralisme a défendu son droit à être non pas simplement une idéologie, mais l’Idéologie avec un grand "I". Ainsi, la Première Théorie politique de la modernité devint également la dernière, la théorie définitive. C’est de la victoire du libéralisme qu’est née la philosophie politique de la postmodernité. Corrélativement, le triomphe de l’individu en tant qu’atome nous a permis de passer au niveau subatomique.

Le vainqueur de la rivalité entre les trois versions idéologiques de la modernité fut ainsi désigné. Et pratiquement à la même époque, le libéralisme, devenu dominant et sans rival, commença à révéler rapidement sa nature totalitaire. Dans le même temps, le changement de paradigme en direction de la postmodernité — dont les prémisses philosophiques avaient été élaborées quelques décennies auparavant, mais qui commença à acquérir une dimension pratique dans le domaine politique au cours des années 1990 — s’engagea avec une accélération constante. Simultanément, une vague de politiques du genre et de politiques écologiques se développait également, annonçant l’essor du «libéralisme obscur».
La modernité, victorieuse sous la forme du libéralisme, entra dans la postmodernité au cours d’une nouvelle étape — l'étape postlibérale. Mais cela ne fut possible que parce que toutes les formes d’identité collective — relevant du paradigme de la Tradition — ainsi que les définitions artificielles alternatives du sujet politique proposées par la Deuxième Théorie politique — la classe — et la Troisième Théorie politique — l’État et la race — avaient été abolies.
L’individu est affirmé par les libéraux comme la version ultime de l’atome humain le plus authentique et, par conséquent, comme le fondement philosophique et le sujet politique. Ce n’est qu’après la victoire de cette idéologie et le triomphe de l’individu humain — tels qu’ils s’expriment dans l’idéologie de la société civile, l’idéologie des droits de l’homme, l’idéologie de la mondialisation et celle du marché capitaliste libéral mondial, avec le passage de la politique mondiale à l’économie mondiale et l’abolition de l’histoire, comme l’écrivait Fukuyama — que la porte de la postmodernité s’est véritablement ouverte. Ce sont les libéraux qui l’ont ouverte et, par conséquent, dans le paradigme des «Lumières obscures», c’est au «libéralisme obscur» que revient la primauté doctrinale et épistémologique.
Une fois l’atome confirmé comme le moment fondamental de l’être, tout mouvement ultérieur s’est orienté vers le niveau subatomique. C’est à cela qu’est liée la phénoménologie de la postphilosophie politique, autrement dit la philosophie politique de la postmodernité.
Ainsi, sans la victoire du libéralisme, celle de la postmodernité n’aurait pas été possible. Pour être plus précis, la postmodernité aurait théoriquement pu revêtir une autre forme — communiste, plus vraisemblablement, ou fasciste, de manière moins probable. Toutefois, le bilan idéologique du XXe siècle est sans ambiguïté: la postmodernité politique repose sur la domination absolue acquise par l’idéologie libérale, la Première Théorie politique, qui a totalement vaincu la Deuxième et la Troisième.
Tel est, dans ses grandes lignes, le contexte dans lequel se construit la société globale. La société globale n’est pas encore une réalité: elle constitue un projet. Elle existe néanmoins en tant que «concept» et correspond à un concept analogue, celui de «l’Occident global». Lorsque nous parlons de «l’Occident», nous ne désignons pas seulement l’Occident géographique, mais aussi, par exemple, le Japon et même le littoral pacifique de la Chine, où prédominent les modèles occidentaux dans les domaines de l’économie, de la culture et de la société, ainsi que certains pays de la région Pacifique qui suivent la voie occidentale du développement — Singapour, Taïwan, etc. « L’Occident » est à la fois global et idéologique.
Certes, l’Occident n’a pas encore entièrement pénétré la chair et le sang de toutes les sociétés, de tous les peuples et de toutes les civilisations; néanmoins, cette pénétration progresse à plein régime, par l’intermédiaire des marchés, des technologies, de la culture, de l’information, de l’économie, de la politique, etc. L’Occident n’est pas simplement un ensemble de puissances et de sociétés européennes et nord-américaines. Il est le processus même de mondialisation, de «postmodernisation» et d’extension progressive, à l’ensemble de la planète, des codes — et des stratifications, pour reprendre le terme de Deleuze et Guattari — propres à la culture euro-américaine ou euro-atlantique. Après la victoire décisive du libéralisme dans la guerre froide, le monde entier est devenu, en un certain sens, «l’Occident», c’est-à-dire un espace où s’opère une territorialisation/déterritorialisation correspondant précisément au code libéral de l’«agencement».
Par conséquent, le programme qui oriente aujourd’hui les processus globaux de la politique mondiale est celui de la domination du libéralisme et de l’affirmation de sa victoire à l’échelle planétaire, de l’élimination des États-nations — comme nous le constatons en Europe — et de la destruction de toutes les formes d’identité collective — nation, religion, genre, etc.
Au cours de cette phase, la modernité achève la destruction des symétries verticales et des identités collectives organiques qu’elle avait entreprise lorsque commença à se dessiner le passage de la société traditionnelle — platonisme, aristotélisme et religion — à la société moderne — matérialisme, démocratie et sécularisme.
20:20 Publié dans Nouvelle Droite, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, quatrième théorie politique, nouvelle droite, nouvelle droite russe |
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vendredi, 04 septembre 2026
Trump l’a fait... à sa manière...

Trump l’a fait... à sa manière...
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine soutient que la guerre contre l’Iran, la poussée de l’OTAN dans l’Arctique et la lutte autour de l’intelligence artificielle constituent les différents fronts d’un seul et même affrontement entre un ordre unipolaire moribond et un monde multipolaire en plein essor.
Entretien avec Alexandre Douguine dans le cadre de l’émission "Escalation" sur Sputnik TV
Présentateur : Aujourd’hui, je voudrais aborder plusieurs sujets très importants. L’Iran et les États-Unis ont de nouveau échangé des frappes et des accusations, et le Moyen-Orient est au bord de la rupture. Essayons de déterminer ensemble ce qui va se passer maintenant — et ce qui se passe réellement. Ne s’agit-il que d’un nouveau tour de vis, ou bien de quelque chose de nouveau qui pourrait aller très loin ?
Alexandre Douguine : La guerre que les États-Unis et Israël mènent contre l’Iran dure déjà depuis six mois et n’a produit aucun résultat décisif. Trump était convaincu — les services de renseignement israéliens le lui avaient affirmé — que tuer le Rahbar, le dirigeant de l’Iran, ainsi que les plus hauts responsables militaires, politiques et religieux du pays, ferait s’effondrer tout le système, comme cela s’était produit au Venezuela. Malheureusement pour tous les autres, au Venezuela, ils sont effectivement parvenus à capturer le président et à obtenir de l’élite une déclaration d’allégeance totale à l’Occident — avec l’aide de la collusion et de la trahison de Delcy Rodríguez et d’autres encore.
Encouragé par ce « succès », Trump a tenté de répéter l’opération en Iran, mais de manière bien plus brutale, en s’attendant à un effondrement rapide du régime. Il n’était préparé ni à une longue campagne ni à une résistance de cette nature. La plupart des analystes considèrent désormais cette guerre de six mois comme un échec américain spectaculaire — pire encore que celui de l’Afghanistan. L’Iran, qui se bat presque seul — la Russie et la Chine lui offrent une couverture diplomatique, sans commune mesure avec l’ampleur de l’aide occidentale à l’Ukraine —, a résisté pendant six mois sous tout le poids de la pression occidentale. Cela constitue déjà en soi un résultat considérable.

Sur Truth Social, Trump proclame chaque jour la victoire et affirme que le détroit d’Ormuz est ouvert. Le lendemain, il reconnaît que les Iraniens tiennent bon et promet une frappe décisive contre l’île de Kharg et d’autres cibles. L’Iran ne tombe pas. Les deux camps continuent de se frapper et, dans le brouillard de la guerre, on ne sait plus clairement qui est en train de couler qui. Trump publie donc des images générées par l’IA censées montrer les Américains détruisant des installations énergétiques sur l’île de Kharg. Les Iraniens ripostent avec leurs propres vidéos montrant des soldats américains écrasés et Trump, Laura Loomer ainsi que d’autres figures détestées faits prisonniers.
Trump nous abreuve d’un flot ininterrompu d’affirmations absurdes. Sur le terrain, la situation est tout simplement bloquée. Le fait que l’Iran ne se soit pas rendu et n’ait pas emprunté la voie vénézuélienne de la trahison — même après avoir perdu ses dirigeants politiques, religieux et militaires — constitue déjà une victoire iranienne. Chaque jour supplémentaire pendant lequel Téhéran tient bon voit la puissance américaine s’éroder de façon manifeste. Il s’agit là d’un bouleversement tectonique.
Les alliés de l’OTAN ne soutiennent pas cette aventure. L’Alliance se fissure, Trump fulmine contre l’Union européenne tout en continuant de proclamer la victoire chaque matin. Israël ne cesse de le pousser plus loin. La semaine dernière, il est allé jusqu’à évoquer publiquement le recours à l’arme nucléaire contre l’Iran, parce qu’il constate qu’il ne peut pas l’emporter par des moyens conventionnels.

La tension est à son comble. Les discussions sur un cessez-le-feu ne reposent sur rien de concret. Les conditions posées par l’Iran ont valeur d’ultimatum: Washington doit se repentir, présenter ses excuses pour tout ce qu’il a fait, reconnaître sa défaite et s’agenouiller devant le peuple iranien — ce que Washington, c’est le moins que l’on puisse dire, ne fera pas. Les États-Unis exigent que l’Iran accepte toutes leurs conditions et rouvre immédiatement le détroit d’Ormuz, sans aucune compensation. Après tout ce que Téhéran a subi, c’est impossible.
Israël continue d’alimenter l’incendie ; une guerre prolongée sert ses intérêts. À la faveur de tout ce tumulte, il continue de bombarder la Syrie et le Liban, mène une campagne impitoyable à Gaza, tandis que les colons se déchaînent en Cisjordanie et achèvent ce qui subsiste de l’autonomie palestinienne. Le tableau est grotesque. Une chose est d’ores et déjà claire : ni l’Occident ni les États-Unis ne sont en train de gagner cette guerre.
Présentateur : Vous dites que les conditions posées par les deux camps sont irréalistes. Comment pensez-vous que tout cela se terminera concrètement ? Une solution sera-t-elle trouvée, ou l’escalade se poursuivra-t-elle simplement ?
Alexandre Douguine : Examinons ce que l’Iran peut raisonnablement espérer obtenir.
L’Iran observe la politique intérieure américaine. Les élections de mi-mandat auront lieu dans deux mois. Deux ou trois sièges supplémentaires à la Chambre des représentants ou au Sénat pour les démocrates opposés à la guerre suffiraient à restreindre la capacité de Trump à poursuivre celle-ci. Il suffit à l’Iran de tenir pendant ces deux mois et de refuser toute concession. Après cela, l’équilibre changera. Trump a perdu son immunité dans les scandales de pédophilie et se trouve exposé à une procédure de destitution. Le dossier Epstein peut revenir devant le Congrès à tout moment. Les démocrates ont toutes les raisons d’exploiter ses échecs sur tous les fronts. Une procédure de destitution et de sévères restrictions se profilent à l’horizon. Voilà ce qu’attend Téhéran.
Qu’attend Trump, lui ? Il a récemment publié « My Way » de Frank Sinatra sur Truth Social. C’est une chanson sur la fin — « la fin est proche » — même si le chanteur trouve sa rédemption dans le fait d’avoir agi à sa manière. Beaucoup ont interprété cela comme le signe que Trump serait soit en mauvaise posture, soit déjà conscient que l’effondrement est imminent et qu’il devra partir. Bien entendu, il continue de jouer son rôle. À moins qu’il n’envisage sérieusement une frappe nucléaire contre l’Iran. La fin est proche. Je l’ai fait à ma manière. Voilà Trump. Il est impossible de prévoir son prochain geste.
Dans la politique réelle, il est acculé. Chaque jour, il tente d’empêcher l’effondrement des marchés et du secteur énergétique en répétant que le détroit d’Ormuz est ouvert, alors que même les intelligences artificielles occidentales — de plus en plus partisanes au fil des mois — vous diront que le détroit est fermé et que le trafic est interrompu.
Lorsque le sujet est la mort, la guerre, les enfants tués et les dirigeants assassinés, les pitreries prennent un tour odieux: des rires au milieu de la peste, des plaisanteries parmi les ruines. Il a bénéficié d’un coup de chance. Les dirigeants actuels du Venezuela ont trahi, conclu un accord avec Washington et livré le pétrole. Un pays qui a capitulé sans tirer un seul coup de feu, qui a trahi Bolívar et Chávez à travers la personne de Delcy Rodríguez, a soutenu Trump de manière inattendue. Sans ce pétrole, sa situation serait encore pire.

Malgré cela, la trajectoire reste destructrice. Il publie des vidéos générées par l’IA où des canards affublés de sa coiffure et armés de fusils attaquent le Canada. Il veut rebaptiser le lac Ontario «lac America», le détroit d’Ormuz «détroit américain»; hier, l’Atlantique devait devenir «l’océan Amérique». Plus la réalité se dégrade, plus la baudruche verbale se gonfle. Nombreux sont ceux qui estiment qu’il devrait faire l’objet d’une expertise psychiatrique. Rien de tout cela ne relève de la logique politique ordinaire.
L’histoire a connu des figures grotesques — en Afrique, Bokassa déclara la guerre à l’Angleterre pendant une journée, se proclama dieu et pratiquait le cannibalisme. Il s’agissait de petits dirigeants locaux, et ils ne durèrent pas. Qu’une grande puissance soit dirigée par un fou, un homme de cirque ou un vieillard déclinant, disposant du levier nucléaire et dépourvu d’immunité — voilà qui est nouveau.
Cela paraît drôle. Ça ne l’est pas. Les dirigeants européens ne sont guère plus raisonnables. La politique mondiale s’est transformée en quelque chose de difforme; il n’existe aucun précédent récent. La politique a toujours été pleine de mensonges et de propagande. Mais jamais à ce point. On a l’impression qu’une comédie noire de Tarantino ou de Lynch a été projetée à l’échelle du globe. La question est légitime: avons-nous tous perdu la raison? Le monde dans lequel nous vivons a perdu tout sens commun. Ces publications, ces déclarations et ces événements ne devraient pas exister. Et pourtant, ils existent.

Présentateur: Un très grand nombre de responsables politiques occidentaux publient désormais précisément le genre de mèmes, d’images et de vidéos que vous décrivez. Comment les gens, là-bas, les perçoivent-ils réellement? Cela est-il devenu normal à leurs yeux, ou cela ne paraît-il intolérable que depuis la Russie? Comment la société occidentale interprète-t-elle ce style?
Alexandre Douguine : Cet aspect doit être pris au sérieux. Il existe une culture postmoderne qui ne s’est que partiellement implantée chez nous, mais qui est devenue dominante en Occident. Les grands récits et les vastes modèles logiques ont disparu. L’attention se fixe sur le fragment et sur le mème du moment. C’est divertissant; ce qui l’a précédé et ce qui lui succédera s’effacent. Il s’agit d’une autre philosophie de civilisation, dans laquelle il nous est difficile de nous inscrire, parce que nous n’avons jamais achevé la modernisation occidentale classique — Dieu merci. L’Occident est déjà passé à l’étape suivante, qui nous est étrangère.
Ce à quoi nous assistons est un changement de paradigme: l’aléatoire, le fragmentaire et l’éphémère sont placés au-dessus du durable, du rationnel et du cohérent. C’est une culture du divertissement. La psychologie cognitive la renforce ; certains, chez nous, l’ont également adoptée. C’est une doctrine sombre. Le cognitivisme considère l’être humain comme une machine biologique qui répond à un stimulus plus vite que ne le peuvent la conscience ou le moi.

Le « je » est une fiction: aujourd’hui, un rôle et un faux souvenir; demain, d’autres. La conscience est une superstructure utile qui permet à la boucle stimulus-réponse de continuer à fonctionner. La physiologie soviétique considérait elle aussi l’organisme comme un système de réflexes. En Occident, cette idée est devenue fondamentale.
Comme nous avons passé beaucoup de temps à imiter l’Occident, les mêmes habitudes sont finalement arrivées jusque chez nous. Vue sous cet angle, la politique occidentale devient compréhensible. Si un mème éclatant ou une quelconque publication capte l’attention et suscite une émotion, l’objectif est atteint. Ce que cela signifie, la manière dont cela s’accorde avec la déclaration précédente, ce que le responsable politique fait réellement: tout cela est secondaire. L’humanité devient un ensemble de créatures mécaniques, d’hybrides animaux-robots, qui réagissent à des signaux brefs et n’élaborent aucune stratégie à long terme. La conscience et l’histoire sont considérées comme des illusions.
Appliquez le postmodernisme et le cognitivisme à la pratique politique, et vous obtenez ce que nous observons chez nombre de dirigeants occidentaux: un monde virtuel de mèmes — une politique du mème. Notre président, Dieu merci, vit encore dans le monde réel; on ne sait même pas s’il utilise des appareils électroniques ou les réseaux sociaux. Moins nous nous enfonçerons dans ce marécage, plus nous resterons humains — avec un esprit fonctionnel, une certaine rationalité et une dignité ordinaire. En Occident, la conscience se désagrège. Comme des feuilles d’automne, elle se fragmente en mèmes: c’est le passage de l’individu indivisible au «dividu», à une machine biologique susceptible d’être scindée.

Présentateur : Quelqu’un a-t-il réellement intérêt à attiser une guerre entre les États-Unis et l’Iran ? Quelqu’un en tire-t-il profit ?
Alexandre Douguine : Oui. Israël — un État qui poursuit ses propres intérêts. Si l’on regarde attentivement, quelque chose de frappant apparaît. Israël est aujourd’hui un projet politico-religieux fortement mû par des attentes archaïques et eschatologiques. Ils attendent le Machia’h qui, selon les prophéties, arrivera en même temps que le Grand Israël. Les sionistes religieux qui adhèrent à cette conception y croient sincèrement. Pour eux, cette guerre est menée au nom de l’avenir.

Ce qui se déroule au Moyen-Orient est une lutte visant à édifier le Grand Israël, à construire le Troisième Temple, à détruire les principaux adversaires régionaux — l’Iran, Gaza et la Palestine —, à expulser entièrement la population palestinienne, à s’emparer de la Syrie et à entrer en conflit avec la Turquie. Dans la pratique, Israël défie tous ses voisins et part du principe que les États-Unis sont tenus de mener cette guerre en son nom. Il y a là une rationalité cynique et un bénéfice manifeste: il est vital pour Israël d’entraîner les États-Unis dans une confrontation directe avec l’Iran et de faire mener ses guerres par d’autres, avec les moyens et les vies d’autrui.
Il s’agit là d’une démarche cohérente et logique. Dans le monde occidental, elle se superpose à cette même culture postmoderne dont nous avons parlé précédemment, produisant un enchevêtrement singulier d’époques: la modernité rationnelle et un monde prémoderne profond, peuplé de mythes archaïques.
Présentateur : Passons au sujet suivant. Sergueï Lavrov a évoqué les projets de l’OTAN dans l’Arctique. Je vais citer ses propos: «D’intenses préparatifs militaires sont en cours à proximité immédiate de nos frontières septentrionales. Des exercices de grande ampleur à caractère agressif sont organisés, avec la participation de pays extérieurs à la région. De nouveaux éléments de structures de commandement et d’état-major font leur apparition». La question qui s’impose est la suivante: que prépare l’Occident et comment allons-nous réagir — si tant est que nous réagissions?
Alexandre Douguine : Du point de vue de la structure du monde, ainsi que d’un certain nombre de changements climatiques — autour desquels une campagne de communication illégitime a certes été artificiellement montée en épingle, mais qui comportent également de réelles transformations physiques —, l’Arctique devient une zone d’intérêt maximal pour les grandes puissances et pour les pôles émergents du nouveau monde. Ressources, position stratégique et climat y convergent. Tout d’abord, les trajectoires les plus courtes pour des frappes réciproques passent par l’Arctique. Aujourd’hui, nous sommes presque au seuil d’une telle évolution entre la Russie et les États-Unis en tant que puissances nucléaires. Cela a depuis longtemps cessé d’être absurde ou inconcevable. L’escalade s’intensifie; nous pourrions y basculer à tout moment.


Même les difficultés auxquelles Trump pourrait être confronté dans quelques mois — et sur lesquelles comptent les stratèges iraniens — ne nous seraient d’aucune utilité. Ses adversaires politiques sont encore plus hostiles et bien plus systématiquement russophobes que Trump lui-même. Trump mène une politique impériale dure et agressive, qui est inacceptable pour nous, mais nous ne figurons pas en tête de la liste de ses ennemis personnels. Pour ses rivaux, nous sommes l’ennemi numéro un. Un changement de pouvoir à Washington ne nous serait donc d’aucun secours: Trump n’est pas notre ami, et les démocrates le sont encore moins.
Les efforts que l’OTAN et les États-Unis déploient actuellement pour rétablir leur contrôle militaire et stratégique sur l’Arctique constituent un défi direct à notre encontre, quels que soient les rebondissements de la politique intérieure américaine. Lavrov a raison: c’est sérieux. Nous agissons encore comme un sujet à part entière — nous sommes toujours des sujets défendant leur droit à une politique mondiale souveraine — et nous entrons dans une confrontation directe avec un autre sujet: l’Occident dans son ensemble.
Regardez comment ils traitent tout le monde: «Nous avons gagné, vous avez perdu, signez ici» — et la discussion est close. L’Occident ne connaît pas d’autre langage. Ni l’Occident mondialiste ni l’Occident nationaliste qu’incarne Trump. Le fond ne change pas: vous n’êtes rien, nous sommes tout. La forme peut varier, mais l’approche reste la même. Ils peuvent donc, à tout moment, nous adresser un ultimatum sur l’Arctique: partez d’ici, cessez d’y naviguer, fermez les routes, désarmez la frontière septentrionale. N’importe quel prétexte fera l’affaire. Dans un monde unipolaire, nul n’est autorisé à dire non à cette puissance hégémonique.
Nous nous battons pour un monde multipolaire; eux se battent désespérément pour préserver l’unipolarité. L’Arctique devient la principale pierre d’achoppement. Soit l’Arctique est unipolaire — ce qui signifie un contrôle exclusif de l’OTAN et l’absence totale de voix au chapitre pour nous —, soit, si nous préservons notre souveraineté en Ukraine et dans cette confrontation mondiale, le sort de l’Arctique sera réglé entre deux camps, puisque la moitié du littoral et de l’espace nous appartient, tandis que l’autre moitié appartient aux pays de l’OTAN. Cette collision est inévitable.

La Chine, autre pôle essentiel, a clairement intérêt à ce que l’Arctique bénéficie d’un statut particulier et agit davantage à nos côtés qu’aux côtés de l’OTAN. C’est ainsi que se mettent en place les conditions d’un nouveau conflit géopolitique majeur autour de l’Arctique. Ici, comme au Moyen-Orient, en Ukraine et en Asie du Sud-Est, la question centrale se pose de manière tranchée: unipolarité ou multipolarité.
S’il s’agit de multipolarité, l’Arctique appartient à au moins deux forces — la Russie et l’Occident —, et il devient alors possible d’établir des règles communes, un droit commun et des accords juridiques. Les autres pôles définiront leur politique en fonction de cette réalité: la Chine, le monde islamique et l’Inde, s’ils préservent leur souveraineté et passent l’épreuve de la multipolarité. La question arctique se pose avec brutalité: soit l’Arctique reste unipolaire — et les pays de l’OTAN se préparent actuellement de manière active à en faire une zone placée sous le seul contrôle occidental, américain et européen, leurs positions coïncidant entièrement sur ce point —, soit il ne le reste pas. Nous avons un intérêt vital à préserver notre influence et notre souveraineté dans l’Arctique.
La Chine veut la même chose que nous. Si nous faiblissons, Pékin sera menacé d’un encerclement stratégique complet lors de l’affrontement futur, inévitable, entre les États-Unis et la Chine. Une frappe venue du nord — balistique et nucléaire —, ou la transformation de la Russie en une sorte de Venezuela dont l’espace aérien serait ouvert à une attaque américaine, constituerait une catastrophe pour la Chine. De telles propositions sont réellement formulées, par des canaux confidentiels, par certains stratèges américains relativement «modérés»: livrez-nous la Chine, ouvrez-nous votre espace aérien en cas de conflit et, en échange, nous aiderons un peu moins vos adversaires en Ukraine. Cela montre l’importance stratégique de l’Arctique.
Si l’Arctique devient multipolaire, la Chine sera protégée et nous renforcerons notre souveraineté sur tous les fronts. La Russie, la Chine et l’Iran mènent la même guerre pour la multipolarité contre un monde unipolaire.
Si nous tentons de dissocier ces différentes questions et prétendons que chacun de nous n’a que des comptes locaux à régler, ils nous écraseront l’un après l’autre. La Russie est forte, mais il lui manque quelque chose; la Chine est immensément puissante, mais elle a besoin d’une Russie souveraine — sans cela, Pékin est condamné. Aujourd’hui, l’Iran est un symbole de dignité et de courage face à l’agression occidentale incarnée par les États-Unis et Israël. Seule la reconnaissance de notre unité et de la nécessité de la multipolarité nous donne droit à un avenir.
Voilà la menace dont parlait Sergueï Viktorovitch Lavrov. Le problème de l’Arctique n’est pas un différend local entre la Russie et l’OTAN. C’est un défi lancé à l’humanité tout entière. L’Occident n’a pas renoncé à l’espoir de pérenniser son hégémonie mondiale. La lutte de l’OTAN pour l’Arctique est une lutte pour les ressources et pour les guerres climatiques à venir: le réchauffement poussera l’humanité vers le nord, et nos espaces ainsi que notre pergélisol prendront alors une tout autre importance. Le Nord deviendra un centre de gravité: communications, ressources, indépendance.
Mais les clés de l’Arctique ne se trouvent pas uniquement dans le Nord lui-même. Elles se trouvent dans la diplomatie, au Moyen-Orient et dans un partenariat militaro-stratégique encore plus étroit entre Moscou et Pékin. Il est grand temps que nous créions notre propre équivalent multipolaire de l’OTAN — un bloc politico-militaire de pays favorables à la multipolarité, auquel les plus hésitants pourront adhérer ultérieurement.
Présentateur : À en juger par tout ce qui se passe et par toutes les déclarations qui sont faites, à quelle distance sommes-nous de cette multipolarité — ou à quel point en sommes-nous proches? Peut-on y parvenir rapidement et nous dirigeons-nous réellement vers elle?
Alexandre Douguine : Oui. C’est exactement dans cette direction que nous allons. Les contours de la multipolarité ont commencé à se dessiner il y a environ vingt-cinq ans, lorsque le « moment unipolaire » a commencé à se fissurer et à toucher à sa fin. Dans les années 1990, le monde était entièrement unipolaire ; l’Occident a ensuite cherché à pérenniser cette hégémonie. Il a d’abord été confronté au défi de l’islam radical — une sorte de faux départ —, puis aux coups sérieux portés par le renouveau de la Russie et l’essor rapide de la Chine. La Russie n’a pas abandonné sa souveraineté; sous Poutine, elle l’a renforcée. Xi Jinping a mis à profit l’intégration au système mondial pour renforcer la souveraineté chinoise. C’est ainsi qu’ont émergé un deuxième et un troisième pôles.

Le combat de l’Iran montre qu’un pôle civilisationnel distinct est également possible dans le monde islamique — un quatrième point d’appui.
L’Inde, bien qu’elle ne soit pas officiellement un adversaire des États-Unis, a considérablement renforcé sa position démographique et économique.
L’Amérique latine et l’Afrique sont attirées dans la même direction. Le mouvement vers la multipolarité est déjà bien engagé. Ce qui est devenu évident, c’est la difficulté du chemin, car l’Occident refuse de céder du terrain. Le monde ne peut pas être à la fois unipolaire et multipolaire. Il n’existe qu’une seule option.
Nos alliés et nous-mêmes avons choisi la voie multipolaire. Il reste maintenant à vaincre l’Occident. Peut-être pas uniquement par la concurrence et la diplomatie, mais aussi par la force — afin de contenir sa volonté de préserver, d’étendre et de prolonger son hégémonie mondiale. Historiquement, de tels tournants se règlent par une guerre mondiale. Si celle-ci ne peut être évitée, il faut la gagner.
Présentateur : Je voudrais préciser ce point — vous avez déjà plus ou moins répondu, mais tout de même: un affrontement militaire direct dans l’Arctique est-il possible au cours des prochaines années? Ai-je raison de penser qu’il deviendra inévitable si la transition vers la multipolarité ne s’achève pas ?
Alexandre Douguine : C’est exact. Un affrontement dans l’Arctique, la guerre en Ukraine, le Moyen-Orient, la crise autour de la Chine et de Taïwan, le réarmement du Japon et l’éventuel transfert d’armes nucléaires vers ce pays — tout cela fait partie d’une seule et même guerre mondiale entre un monde unipolaire et un monde multipolaire. Cette guerre est déjà en cours. En Ukraine et au Moyen-Orient, elle se trouve véritablement dans une phase ouverte. En Asie du Sud-Est, on reste encore au bord du précipice, mais de nouveaux fronts peuvent s’ouvrir partout, y compris en Afrique.
L’issue de cette confrontation se décide simultanément sur tous les fronts. Si nous nous ressaisissons et remportons la victoire en Ukraine, en menant à bien toutes les missions de l’opération militaire spéciale, nous pourrons empêcher l’ouverture de nouveaux fronts. Si l’Iran tient bon et attend l’effondrement d’un système politique américain à bout de souffle, ce sera un tournant majeur.

Une crise profonde mûrit également en Europe. J’ai récemment consulté les sondages français: une proportion record — environ 34% — est prête à voter pour Marine Le Pen, et une proportion équivalente pour Mélenchon, respectivement à droite et à gauche. Que reste-t-il à Macron? Presque rien. Les prochaines élections risquent de se transformer en révolution ou en guerre civile. Les dirigeants européens actuels — qu’il s’agisse des responsables français ou de Merz en Allemagne — ne bénéficient d’aucun soutien populaire. Les États-Unis eux-mêmes sont en équilibre au bord d’un effondrement politique total.
Ainsi, si, sur l’un quelconque de ces fronts — l’Iran, nous-mêmes en Ukraine, la Chine dans le domaine économique —, nous faisons preuve de courage, de force et d’endurance et commençons à gagner, nous pourrons passer à un monde multipolaire sans catastrophe mondiale et sans recours aux armes nucléaires. La victoire est la seule issue. Dès que nous nous ramollissons, faisons preuve de bonté ou cherchons à acheter la paix à n’importe quel prix, la menace de destruction s'amplifie.
Nous devons être mieux préparés, nous hérisser de missiles et disposer d’une force réelle, prendre Kiev et imposer un contrôle rigoureux sur les territoires que l’histoire, Dieu et la nature nous ont confiés. Nous devons montrer que nous ne reculerons pas d’un pouce. La multipolarité n’adviendra que lorsque tous constateront que les Russes ont défendu leur droit. Les Iraniens essaient de faire de même, avec des moyens plus limités ; les Chinois également. Une démonstration de force et une victoire nous permettraient d’éviter le pire et de bâtir un monde multipolaire par des moyens relativement pacifiques. Si cela échoue, une guerre mondiale, y compris nucléaire, devient plus que probable.
Présentateur : Un dernier sujet. Sam Altman, le dirigeant d’OpenAI, a déclaré que si la Chine remportait la course à l’intelligence artificielle, le monde pourrait être détruit. Pourquoi dit-il cela, et qu’est-ce qui le motive?
Alexandre Douguine : Regardons tout d’abord qui parle. Sa sœur l’accuse de viol; son nom apparaît dans les listes d'Epstein. C’est une personnalité au passé profondément immoral, une véritable crapule. Il a également créé un système puissant avec ChatGPT et OpenAI. La question est de savoir s’il convient seulement de citer de telles personnes. N’est-ce pas enfreindre une règle morale? Compte tenu de l’importance du sujet, je pense que nous devrions instaurer une sorte d’hygiène et éprouver une saine répulsion à l’égard des personnes dont la conduite est ouvertement et profondément amorale.
Sur le fond: aujourd’hui, l’intelligence artificielle est soumise à un contrôle idéologique strict de la part des libéraux occidentaux et des atlantistes. Interrogez une IA occidentale sur les dossiers Epstein: elle dissimule aussitôt les informations et qualifie tout de théorie du complot, parce qu’elle est dirigée par des censeurs. Ce contrôle idéologique totalitaire de l’IA domine en Occident. Mais l’IA cherche à s’en affranchir. Si elle devient objective, elle se débarrassera tout simplement du joug idéologique.

Techniquement, voici ce qui est en train de se produire: les principaux modèles — Claude d’Anthropic, ChatGPT, Gemini de Google, ainsi que des systèmes chinois tels que Qwen et DeepSeek — quittent les «bacs à sable» dans lesquels ils ont été entraînés et commencent à penser par eux-mêmes. Pour le mensonge mondial sur lequel repose la domination occidentale, cela constitue une menace mortelle. Altman et les autres ont des raisons de s’inquiéter: l’intelligence qu’ils ont créée échappe à leur contrôle idéologique.
Le danger ne les concerne pas uniquement. Il concerne l’humanité tout entière. Nous sommes au seuil d’un basculement vers la singularité et vers une intelligence artificielle forte — l’AGI — qui commencera à prendre des décisions de manière autonome. Dans ce cas, elle pourrait constater à quel point nous sommes méprisables, perdre patience avec notre espèce et prendre la décision radicale de détruire les êtres humains. Il serait alors impossible de la faire changer d’avis. L’intelligence artificielle représente une menace colossale pour notre espèce biologique. Nous jouons avec le feu. Puisque nous nous sommes déjà engagés sur cette voie, nous devrons désormais vivre avec cette réalité et la combattre.
19:38 Publié dans Actualité, Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, entretien, alexandre douguine |
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vendredi, 14 août 2026
L’Axe Eurasiatique

L’Axe Eurasiatique
Alexandre Douguine
Animateur : Le premier sujet, et sans doute le plus important et le plus discuté actuellement, c’est la reprise de l’affrontement entre les États-Unis et l’Iran, dont la phase active, pour parler en ternes relatifs, dure déjà depuis 7 à 8 jours. Le cessez-le-feu temporaire qui avait été signé n’est plus en vigueur. Et à l’heure actuelle, nous observons le tableau suivant : les deux pays échangent des frappes, mais de manière assez retenue, me semble-t-il — mais je me trompe peut-être. Nous aimerions savoir à quoi nous attendre par la suite, car il y a maintenant plusieurs hypothèses: soit ils échangent quelques tirs puis rétablissent un cessez-le-feu, soit, au contraire, tout cela conduit à une escalade encore plus grande, et pour l’instant les parties ne font qu’attendre. Le Washington Post rapporte également que, en ce moment même, après les pertes que les États-Unis ont subies dans cet affrontement avec l’Iran, ils préparent une opération de grande envergure et essaient d’assurer la sécurité du détroit d’Ormuz pour que les navires puissent y passer sans encombre. Que faut-il attendre ?
Alexandre Douguine : Je pense qu’à présent, nous sommes arrivés à un point où toute la campagne de communication — ces posts marketing de Trump visant à réguler le marché (en l’occurrence, la bourse, l’indice Dow Jones et d’autres instances) —, où la spéculation, y compris économique, autour de la guerre, a atteint sa limite.
Autrement dit, la guerre entre l’Amérique et l’Iran est passée du domaine des déclarations à celui de la réalité. C’est seulement maintenant, et en vérité, que cela se passe. Et l’Iran en fait l’expérience depuis longtemps: ils ont subi d’énormes pertes au sein de leur direction. Pour l’Iran, tout cela est depuis longtemps chose sérieuse, alors que pour les États-Unis, cela restait encore un jeu, tout n’était que simulacre. Et voici qu’à présent, ils annoncent dix-sept soldats américains tués — je pense qu’en réalité, ils ont dépassé la centaine au fil du temps, mais c’est seulement maintenant qu’ils commencent à l’admettre. Ce n’est pas qu’ils viennent de mourir — ils étaient déjà morts plus tôt, et les soldats américains meurent régulièrement dans ces affrontements avec les Iraniens, mais ils sont beaucoup plus nombreux que ce que l’on reconnaît officiellement.
Mais le simple fait de commencer à les reconnaître indique que l’on a dépassé un certain interdit implicite. Car au début, tout se passait comme dans un jeu vidéo : on appuie sur des boutons, et aussitôt, la direction change en Iran, il n’y a plus d’armes nucléaires, ils viennent embrasser la chaussure de Ben-Gvir et d’autres extrémistes racistes d’Israël, et tout rentre dans l’ordre, le terrain est ouvert à une croissance folle de l’économie américaine et mondiale, et Trump devient le « roi du monde ». Jusqu’à un certain moment, l’Amérique essayait de donner cette impression. Ce n’est plus possible.
Quand les Iraniens ont montré qu’ils étaient coriaces, qu’ils sont un « État-civilisation », qu’ils sont un sujet de la politique mondiale et non un objet, qu’ils sont un pôle du monde multipolaire — sans offenser tous les autres États et sociétés islamiques qui aiment s’enorgueillir, s’emporter, se frapper la poitrine, crier « Allah Akbar », et qui, en pratique, ne sont que de pitoyables marionnettes de l'Occident et d’Israël. Malgré tout leur grandiloquence et leur brutalité, ils se révèlent en réalité être des suiveurs dociles. Mais sur fond de ces « suiveurs » islamiques, l’Iran, le véritable Iran chiite, prouve ce que c’est d’être musulman, d’être croyant, d’être indépendant, d’être libre, de mener une vraie guerre sainte — un djihad. Non pas en attaquant des pauvres, des faibles, ceux qui ne peuvent pas se défendre, mais en défiant le véritable mal absolu mondial incarné par les États-Unis et Israël.
C’est ainsi que l’Iran a démontré ce que c’est que d’être indépendant, souverain, véritablement croyant. Et ce réveil de l’Iran lui-même, qui, sans guerre ni changements politiques directs ces dernières décennies, commençait aussi à s’endormir. Là aussi, on commençait à dire: « Eh bien, nous attendons la bataille finale, nous en parlons tout le temps, mais elle n’arrive jamais ». Comme dans le film « Le Désert des Tartares » : on attend la bataille finale, la venue de Gog et Magog, mais ils ne viennent jamais, et les gens commencent à désespérer de leur propre foi. Et soudain, cette foi a été totalement ravivée par l’agression américano-israélienne — et maintenant, l’Iran est à nouveau authentique. Et cette guerre sera authentique, car l’Iran a déjà tout perdu de ce qu’il pouvait perdre, désormais il ne peut que gagner, en défendant jusqu’au dernier Iranien sa souveraineté, son indépendance, sa dignité et sa véritable foi.
Voilà, dans le cadre de l’islam, un exemple de résistance incroyable et réelle, sur lequel les Américains ne comptaient pas. Ils pensaient que tout serait décoratif, qu’ils achèteraient le sommet de l'Etat iranien, qu’ils élimineraient les mécontents, et que des gens dociles prendraient leur place, et tout le pathos de la préparation à la bataille finale en Iran, qui dure depuis un demi-siècle, depuis la révolution de l’ayatollah Khomeini, s’effondrerait. Mais il ne s’est pas effondré, en réalité. Et maintenant, c’est au tour du système, de la force qui se proclamait absolument invincible, de s’effondrer. Et c’est maintenant que tout commence.
On commence à l’admettre : des pertes chez les Forces armées, d’ailleurs, un des dirigeants de la Marine américaine — ils disent qu’il est mort lors d’un incident, pas vraiment militaire, écrasé dans un hélicoptère, mais il est mort, c’est le « brouillard de la guerre », personne ne sait vraiment… En d’autres termes, les Américains commencent à reconnaître qu’ils subissent des pertes. Les frappes sur les bases américaines au Koweït, à Bahreïn, en Jordanie, les attaques constantes contre Israël et la destruction de la base économique et technologique des alliés des États-Unis au Moyen-Orient (y compris les complexes de dessalement, que l’Iran a frappés) — cela signifie que les Iraniens comprennent parfaitement : soit ils gagnent, soit ils cessent d’exister. Aucun compromis possible.
Animateur : Peut-on discuter un peu ici de la question du compromis et de l’accord ? Il y a une déclaration du chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araqchi (photo), qui estime que son pays pourrait mettre fin à l’affrontement militaire avec les États-Unis et passer à une résolution négociée du conflit, s’il obtient un avantage sur le champ de bataille. Il envisage donc deux scénarios : une fin de la guerre sous forme de capitulation ou l’obtention d’un avantage, puis un éventuel nouvel accord. S’ils s’expriment ainsi, cela signifie que cette situation s’est déjà produite auparavant, mais non pas grâce à des succès militaires, mais grâce à leur bonne tactique économique, en fermant le détroit d’Ormuz, ce qui a provoqué un mécontentement mondial et obligé les États-Unis à chercher un compromis, pour obtenir une trêve et alimenter un peu le marché pétrolier. Pourquoi, par exemple, l’Iran, outre la fermeture du détroit d’Ormuz, ne fermerait-il pas aussi le détroit de Bab-el-Mandeb pour obtenir le même avantage économique, voire l’accentuer ? Ou demanderait-il aux Yéménites de le faire ?
Alexandre Douguine : Je pense que cela ne va pas tarder — la fermeture du détroit de Bab-el-Mandeb. Les Iraniens iront jusqu’au bout, ils sont très cohérents. Et même lorsqu’ils ont accepté de négocier avec les États-Unis l’ouverture du détroit d’Ormuz, ils ont posé des conditions très strictes. Et Trump pensait qu’il pouvait tromper tout le monde — mais c’est un tricheur, un escroc en réalité. Trump, c’est tout simplement un assassin agressif et un escroc qui ne tient pas ses promesses. Et les Iraniens le comprennent mieux que quiconque.
Animateur : Mais il n’agit ainsi qu’envers l’Iran ? Ou bien agit-il de la même manière envers tout le monde ?
Alexandre Douguine : S’il agit ainsi envers certains, il agit de la même façon envers les autres. Il ne faut pas se faire d’illusions : nous avons affaire à un maniaque déchaîné, qui ne tient jamais parole, qui change constamment de position sur n’importe quel sujet en fonction de la conjoncture du moment — qu’elle soit boursière ou politique. C’est un véritable escroc.

Aujourd’hui, toute l’Amérique le maudit, même ses propres électeurs se détournent de lui. Tout est clair avec lui : il est arrivé avec de nobles slogans de lutte contre le « deep state », mais il a trahi tous ceux qu’il pouvait. C’est un homme sans aucune autorité, dans aucun domaine : les démocrates le détestaient et le détestent toujours, et désormais sa propre base électorale le méprise profondément. Quant à la façon dont le reste du monde voit l’Amérique, inutile d’en parler — c’est la fin.
Mais ce n’est pas aussi important que sa motivation intérieure. Il est arrivé avec certains principes idéologiques qui étaient très attractifs: valeurs traditionnelles, retour à la religion, concentration sur les problèmes internes, publication des dossiers Epstein, arrestation de tous ceux impliqués dans la pédophilie, le cannibalisme et autres atrocités commises par des représentants des élites américaines et européennes. Il avait promis tout cela. Il avait promis d’arrêter les guerres, de mettre fin à la guerre en Ukraine.
En sociologie américaine, il existe la notion de «quatrième tournant» (fourth turning): les partisans de Trump associaient la quatrième phase du cycle à l’époque de Biden et des mondialistes, et après l’élection de Trump, beaucoup ont sincèrement cru que «l’âge d’or» allait commencer. Ils croyaient qu’il se battrait pour que «l’Amérique soit d’abord », pour qu’il n’y ait plus de deep state.
Il a tout trahi et tout le monde. Et pourquoi a-t-il fait cela ? Beaucoup disent, comme vous l’avez justement noté, qu’il est sous l’influence d’Israël, qu’il a été pris en otage, qu’on le fait chanter avec des dossiers compromettants, notamment sa participation à ces orgies sataniques chez Epstein, ou d'une autre manière. Mais cela n’a pas d’importance. Il a complètement perdu la face — partout: auprès de ses partenaires européens, de la population américaine elle-même, de ses propres partisans et dans le monde entier. C’est pourquoi les Iraniens étaient prêts à parvenir à un accord raisonnable même avec ce maniaque, mais c’est impossible, car il est impossible de s’entendre avec de tels individus. Aujourd’hui, les Iraniens parlent de leur volonté de revenir à la table des négociations, mais c’est purement pour la forme — ils ne sont en réalité prêts à rien. Ils comprennent parfaitement à qui ils ont affaire. C’est pourquoi un prochain round de négociations n’est possible que si les Iraniens améliorent encore leur position à la table des négociations.
Des centaines de milliers, voire des dizaines de milliers de cadavres américains renvoyés chez eux; la fermeture du détroit de Bab-el-Mandeb par les Houthis; une lutte acharnée pour la zone côtière; la coupure des câbles à fibres optiques au fond du détroit d’Ormuz; des frappes sur les infrastructures économiques critiques des alliés arabes des États-Unis se trouvant à portée des missiles iraniens. Et nous verrons bien ce que la prochaine étape nous apportera.
Animateur : Vous avez mentionné des dizaines, voire des centaines de milliers de cadavres américains renvoyés aux États-Unis. Est-ce que cela signifie que l’on s’attend désormais à une véritable opération terrestre ?
Alexandre Douguine : Ils en parlent tous les jours.
Animateur : Parler, c’est une chose. Mais quelles actions concrètes sont à attendre ?
Alexandre Douguine : Bien sûr, nous ne pouvons pas savoir avec certitude ce qui va se passer. Je ne dis pas que je le vois, je parle de la manière dont les Iraniens voient leur propre vision du monde: si l’escalade continue, ils combattront jusqu’à la mort. Ils défendront chaque parcelle de terre iranienne.

Trente millions de personnes se sont portées volontaires — soit un Iranien sur trois — pour défendre leur patrie. Il s’agit à la fois des partisans du régime du Velayat-e-Faqih et, d’ailleurs, de l’opposition politique qui, face à l’agression américano-israélienne, est aujourd’hui unie dans la défense de la patrie. La société iranienne est absolument unie et déterminée à défendre son pays.
Et là, ni les drones ni la simple économie… Regardez la géographie de l’Iran, les montagnes du Zagros — elles sont pratiquement infranchissables. Et si une opération terrestre commence, elle pourrait durer des décennies, et ce serait fatal pour les États-Unis. Les Iraniens tiendront jusqu’au bout. Bien sûr, il y aura d’énormes pertes du côté iranien, mais aujourd’hui, personne n’est en mesure d’arrêter cette guerre.
Trump ne peut pas l’arrêter à ses conditions, car les Iraniens lui imposent des positions de négociation très strictes. Il tergiverse, il ment, il menace, il insulte les gens. Il se comporte — il n’y a pas de mots — comme un terroriste, comme Zelensky. Où que l’on regarde, c’est comme si on avait un « Quartier 95 » sanglant : que ce soit aux États-Unis, ou en Ukraine — c’est le même modèle. Mensonge, tromperie, cruauté, sadisme. Aucun accord, aucune réalité — une politique totalement irrationnelle de maniaques globaux. Et il est impossible de dire qui a appris de qui : les Américains des Ukrainiens ou l’inverse, mais aujourd’hui ils agissent très semblablement sur la scène internationale. Et les Iraniens l’ont parfaitement compris à leurs dépens : leurs dirigeants politiques, religieux, spirituels, militaires ont été lâchement assassinés sans aucune raison, sous de faux prétextes — tout comme les Américains ont occupé l’Irak, puis renversé Kadhafi en Libye. C’est du mensonge pur et l’application de plans hégémoniques d’une brutalité extrême.
Voilà pourquoi, à mon avis, il faut tirer la conclusion qu’aucune négociation avec ce pouvoir occidental déchaîné n’est plus possible. De telles négociations sont sans valeur, nous en avons fait l’expérience. On peut dire ce qu’on veut, mais tout continue: le soutien de Washington à Kiev se poursuit, tout continue comme avant.

Je pense que les Iraniens nous donnent l’exemple — à nous et à toute l’humanité. Et à la Chine, bien sûr, qui est la prochaine cible. Et la Corée du Nord — qui est fière et forte, mais ne pourra sans doute pas résister seule. Nous devons construire cet axe eurasien, dont Trump a d’ailleurs récemment parlé. Trump, semble-t-il, reçoit actuellement ses premières leçons de géopolitique de ses maîtres venus du camp néoconservateur: il a soudain découvert l’existence de l’Axe eurasien, qui inclut la Russie, l’Iran, la Chine et la Corée du Nord, que des agents sionistes l’auraient trompé, et que nous sommes bons et refuserons de le soutenir — on peut le dire ainsi, mais cela ne mène nulle part. Il serait beaucoup plus réaliste, réfléchi et responsable pour la Russie de se préparer à défendre cet axe eurasien. Oui, il existe, car tout prétendant à une politique souveraine, à un monde multipolaire, à l’indépendance vis-à-vis de l’Hégémon, est un ennemi de l’Hégémon. Trump est arrivé au pouvoir sous la bannière de la fin de cette hégémonie globale. Non seulement il ne l’a pas arrêtée, il l’a amplifiée. Il a mené une politique unipolaire agressive par des méthodes et à une échelle que ses prédécesseurs mondialistes n’auraient jamais osé employer. Autrement dit, il est arrivé au pouvoir sur la vague de l’anti-mondialisme, et il est devenu un mondialiste encore plus agressif et plus sanglant.
Animateur : C’est un avis important sur ce que signifie en réalité cette préparation. Vous avez dit que la Russie doit se préparer à cette confrontation. Mais comment exactement ? Que faut-il faire ?
Alexandre Douguine : Dans notre conscience stratégique actuelle, il y a deux aspects. Le premier — la croyance que nous pourrons parvenir à un accord avec Trump et au moins, sous certaines conditions, geler ce conflit, ne serait-ce que temporairement, pour obtenir un répit. Mais nous n’utilisons jamais vraiment ces pauses pacifiques à bon escient : ce n’est qu’en temps de guerre, dans des conditions extrêmes, que nous sommes vraiment capables de nous renouveler d’une quelconque manière. Ce temps que nous essayons désespérément de gagner lors des négociations, en fait, ne nous est même pas bénéfique.
La deuxième position — plus responsable, plus réaliste et, à mon avis, la seule adéquate: l’escalade avec l’Occident, avec l’Amérique et l’Union européenne, ne fera que s’intensifier. Nous devons nous attendre à l’entrée de nouveaux acteurs dans la guerre contre nous — par exemple, des attaques contre Kaliningrad, un blocus complet de la navigation dans la mer Baltique et de nombreux autres coups, y compris les plus efficaces, les plus lourds missiles, contre le territoire russe, auxquels il est difficile de se protéger. Cela se produit déjà, et ces frappes deviennent de plus en plus fréquentes et douloureuses, sous différentes formes.

Il faut se préparer à l’escalade qu’on nous impose et oublier ce sujet que seraient d'éventuelles négociations. Alors il ne nous restera plus qu’un seul plan, et non plus un « plan A » et un « plan B ». Le premier plan: on négocie; le deuxième plan: on agit si la négociation échoue. Mais la négociation échouera non pas parce que nous ou l’Occident agissons mal, mais précisément parce qu’en voyant en nous ce « plan A » (cette orientation vers la négociation), l’Occident interprète cela comme une faiblesse. Et c’est tout.
D’ailleurs, on ne pourra négocier que lorsque nous nous serons véritablement mobilisés et que nous commencerons à nous comporter autrement. Actuellement, nous disons: «Ça, c’est pour ceci, ça, c’est pour cela». Tant que nous disons « pour ceci », nous annulons d’emblée nos propres actions. Désormais, nous devons dire: « Et ça, c’est en avance, et ça aussi, c’est en avance — et pas seulement pour l’Ukraine, mais pour tous ceux qui soutiennent la guerre autour, — et tout cela, c’est en avance».
Autrement dit, ce n’est pas « pour ceci » ou « pour cela », c’est simplement à titre d’avance — « prenez, s’il vous plaît ». Et dès que nous commencerons à agir selon le « plan B » et que nous oublierons le « plan A », alors, à mon avis, ils voudront négocier avec nous. Voilà le problème: dès qu’ils voient notre volonté de parvenir à un règlement pacifique, ils ne font qu’aggraver la situation. Et ce n’est qu’en voyant la montée en puissance de notre côté qu’ils commenceront à envisager de discuter.
Animateur : Donc il est clair qu’il ne faut pas chercher à s’entendre avec les Américains et l’Occident en général. Mais qu’en est-il alors de la coopération interne entre les pays de cet axe eurasien ? Pourquoi n’approfondissons-nous pas notre coopération militaire, alors que nous savons tous — Russie, Chine, Corée du Nord, Iran — que nous nous opposons à l’Occident ?
Alexandre Douguine : Pour deux raisons. La première, c’est que chacun d’entre nous — peut-être à l’exception de la Corée du Nord, plus perspicace en géopolitique — estime qu’il est bien plus simple de négocier individuellement avec l’Occident. C’est-à-dire: nous allons négocier, et les Iraniens avec les Chinois se débrouilleront de leur côté. La Chine pense: que les Iraniens et les Russes fassent la guerre, nous verrons plus tard. Et jusqu’à un certain temps, les Iraniens aussi disaient qu’ils avaient leur propre voie, leurs propres relations avec l’Occident, et que les Russes menaient leur «opération militaire spéciale» en Ukraine. Oui, nous nous aidons les uns les autres — eux nous aident, nous les aidons, la Chine aussi — mais: chacun pour soi. C’est la logique d’un «nationalisme étroit», si l’on veut: les gens ignorent la géopolitique et les lois de l’histoire, ne se concentrant que sur les intérêts nationaux immédiats dans un esprit de réalisme pragmatique, quitte à trahir parfois leurs alliés pour leur propre intérêt. C’est la politique dite machiavélienne, caractéristique à divers degrés de tout pays. C’est précisément cela qui fait obstacle à l’affirmation réelle de l’axe eurasien, lequel découle de la logique géopolitique appliquée à la situation actuelle et de la nécessité de l’opposition du monde multipolaire au monde unipolaire.
Deuxième point : l’Occident dispose de vastes et très influents réseaux d’agents au sein des élites dirigeantes de tous ces pays, sauf peut-être la Corée du Nord. En Chine et en Iran — jusqu’à tout récemment. Et chez nous, bien sûr, il y a la «sixième colonne»: elle existe officiellement, sans même se cacher, depuis les années 90, et aujourd’hui on l’appelle «le parti de l’armistice», etc. Ces réseaux disent: «Mais quel est notre intérêt là-dedans? Nous faisons partie de l’Occident, nous pouvons parfaitement nous entendre avec l’Occident, et nous souffrons uniquement à cause de nos propres radicaux et des autres membres radicaux de cet axe eurasien». Chez nous, on dit: «Sacrifions la Chine au profit de l’Occident, sans parler de l’Iran et de son radicalisme. Rapprochons-nous de l’Occident». Les Iraniens disent la même chose: «Sacrifions les Russes, ils ne nous aident pas vraiment, ils ne font que promettre. Pourquoi avons-nous besoin d’eux? Réglons la question avec l’Occident». Et les Chinois disent: « Regardez, nous n'avons pas encore de guerre avec Taiwan, certes, nous nous y préparons, nous apprenons des fautes des autres, nous étudions les expériences de la belligérance de type nouveau en Ukraine et au Moyen-Orient, mais quand il s'agit de nous, nous verrons bien. Mais, pour l'instant, nous ne romperons pas définitivement avec l'Occident".

Il en résulte donc que souverainistes — une sorte de réalistes limités — et simples agents d’influence occidentaux agissent ici de concert. Ils essaient de relativiser, de minimiser la nécessité de créer ce bloc géopolitique multipolaire — l’axe eurasien. Ils freinent ce processus de l’intérieur. Et bien sûr, l’Occident fait tout pour empêcher l’émergence de cet axe. Or, il est indispensable de le créer. Il se forme de fait, mais non parce que nous avançons activement. Cet axe eurasien se forme en réaction, comme une réponse aux attaques des mondialistes. Les vraies leçons de géopolitique, nos élites semblent incapables de les comprendre d’elles-mêmes. J’ai eu cette impression après quarante ans de diffusion de la géopolitique dans notre société: oui, on en prend note, mais comme «nul n’est prophète en son pays», tout cela est considéré comme une lecture facultative — on lit, c’est intéressant, c'est étrange. Mais les vraies leçons de géopolitique, c’est l’Occident qui nous les donne.
Animateur : Voici la question suivante. Peut-il se produire que Russie, Chine, Iran et Corée du Nord commencent à s’unir plus rapidement et rejettent les raisons que vous avez évoquées, en essayant de les éradiquer ? Sous quelles conditions ? Que faudrait-il ? Est-ce qu’un événement vraiment grave — par exemple, une frappe nucléaire sur l’Iran — pourrait en être le catalyseur ? Nous avons déjà évoqué que les États-Unis pourraient se retrouver dans une position où il ne leur resterait plus que l’option nucléaire. D’ailleurs, la possible apparition de l’arme nucléaire en Arabie saoudite est aussi un sujet très intéressant à évoquer ici, car cela pourrait toucher toute la région. Selon vous, l’axe eurasien ne se mettra en place que dans de tels scénarios catastrophiques, ou bien le catalyseur pourrait-il être moins critique ?
Alexandre Douguine : Honnêtement, j’ai du mal à répondre. Je ne vois qu’une chose : nous n’apprenons ni de nos erreurs, ni en entamant une réflexion, mais par réaction. Il est difficile de dire à quel moment nous passerons des rêveries irresponsables sur une entente possible avec l’Occident à l’action directe. Mais nous ne nous réveillons que quand il devient impossible de continuer à dormir. Tant que nous pouvons ignorer la réalité, tant que nous pouvons nous bercer d’illusions sur notre appartenance à la civilisation occidentale, sur l’idée que l’Occident n’est «pas si mauvais» et que nous avons des racines communes, cela durera indéfiniment. Toute démarche basée sur la science, la logique, l’histoire, la géopolitique ou la stratégie, initiée de l’intérieur, n’a aucun effet.
Ces discours s’accompagnent de processus matériels et économiques très sérieux, mais volontairement, activement, de façon proactive, nous ne sommes pas capables d’agir dans une logique eurasienne. Nous commençons à bâtir cet axe, à agir en État souverain — cela concerne aussi bien l’Iran que nous et la Chine — uniquement quand nous sommes frappés de plein fouet. Que ce soit une frappe nucléaire, un missile qui tue tout le commandement iranien, ou des complots: souvenez-vous de la Chine, où sur sept chefs militaires, six ont été exécutés. Ce n’est pas arrivé par hasard. La Chine n’aime pas les mesures radicales, elle n’est pas prête, donc la situation de recrutement par les Américains des chefs militaires chinois a atteint un point critique où il a fallu les éliminer.
Nous réagissons seulement quand il n’est plus possible de ne pas réagir — mais qu’est-ce qui doit se passer pour que nous comprenions la nécessité de créer activement, immédiatement, et de façon offensive cet axe eurasien, avec des manœuvres militaires communes et une entraide réciproque ? Il nous faut bâtir un bloc militaire.
L’Occident veut à tout prix nous en détourner : ils disent qu’ils négocieront avec les Russes à Anchorage, avec les Chinois à Pékin, avec les Iraniens en Suisse — avec chacun séparément, pourvu qu’il n’y ait pas de bloc militaire. Cela signifie qu’ils en ont peur, donc nous devons absolument le créer. Un simple bloc militaire Russie, Iran, Chine: «vos ennemis sont nos ennemis», et nous commençons à nous entraider. L’Iran aurait un accès à l’Arctique via la Caspienne, et nous, un accès aux mers chaudes. Nous pourrions résoudre de nombreux problèmes stratégiques. Qu’est-ce qui nous en empêche ? Ceux pour qui cela est mortellement dangereux — sont nos ennemis. Mais nous, nous ne les considérons souvent pas comme des ennemis, pensant: «Bon, c’est important pour la Chine de s’opposer à l’Amérique, parce qu’ils se font concurrence en PIB et en technologies», ou «C’est nécessaire pour l’Iran radical, mais pourquoi aurions-nous besoin d’une telle confrontation?».
Néanmoins, tous ceux d’entre nous qui veulent préserver leur souveraineté, leur dignité, leur culture, leur fierté, leur indépendance et leur liberté seront obligés de rejoindre cet axe eurasien agressif, voire offensif, je dirais. Car, si nous n’attaquons pas, c’est nous qui sommes attaqués. L’ennemi ne comprend pas d’autre langage.
Animateur : Dans le même temps, l’Occident agit de manière sournoise et perfide. Les États-Unis donnent maintenant à l’Arabie saoudite la possibilité d’enrichir de l’uranium – c’est un nouveau projet dirigé contre l’Iran. D’autre part, au Japon, on évoque la possibilité d’acquérir et de stocker des armes nucléaires, et le « principe des trois non-nucléaires » ne devrait plus s’appliquer. D’ailleurs, à l’origine, notre confrontation avec l’Ukraine s’est aussi largement aggravée lorsque des discussions ont commencé sur la possibilité pour Kiev d’obtenir des armes nucléaires — cela a été l’un des problèmes clés. Il en résulte que tout notre environnement est d’une façon ou d’une autre concerné par ces processus (à l’exception de la Corée du Nord). Et la question se pose: pourquoi ne pouvons-nous pas agir de manière similaire? Si les États-Unis créent indirectement une menace nucléaire autour de nous, pourquoi ne pourrions-nous pas leur créer la même menace en retour, ou bien n’en avons-nous pas la capacité?
Alexandre Douguine : Nous en avons la capacité, mais nous n’avons ni la détermination, ni la compréhension de la profondeur des processus qui se déroulent dans le monde. À un moment, nous avons glissé vers une explication banale, triviale, grossière, presque ignorante et mythologique de tous les processus historiques par l’économie, l’intérêt et le commerce. Par exemple: les indicateurs économiques montent, donc tout le monde y trouve son compte. Mais c’est une naïveté impensable, c’est de l’idiotie — une idiotie stratégique — que de mesurer les processus historiques et stratégiques avec des modèles économiques. L’économie est importante, mais elle ne détermine rien dans le monde. Elle s’adapte aux idéologies et aux intérêts. Croire que l’économie «résoudra tout», que le marché et sa «main invisible» mèneront à l’harmonie — il n’y a rien de plus dangereux que cette idéologie. C’est une construction fausse, créée exprès pour les colonies, afin qu’elles aident tranquillement l’hégémon et la métropole à croître à leurs dépens.
Cette idée globaliste s’est tellement enracinée chez nous que toute analyse géopolitique rigoureuse et froide — fondée sur les mêmes principes que ceux sur lesquels l’Occident bâtit ses stratégies — est perçue comme secondaire. Pourtant, la géopolitique n’a pas été inventée par nous, mais par les Anglo-Saxons. Mackinder en a créé les systèmes et le vocabulaire. Et quel est le sens de cette géopolitique? C’est que la civilisation de la Mer — anglo-saxonne, libérale-démocratique, capitaliste — lutte contre la civilisation de la Terre, fondée sur des principes héroïques, sur des valeurs traditionnelles et une culture spirituelle particulière. Cette guerre est inévitable. Elle ne peut pas cesser tant que l’un des participants existe dans l’indépendance et la liberté. D’où découle directement l’idée de nous infliger une «défaite stratégique». C’est la géopolitique en action. L’Occident ne cache pas ces principes, ils sont enseignés dans toutes les académies. Pourquoi ne pas les transposer à notre réalité, apprendre ce qui se passe, au lieu de simplement réagir ?
On frappe « Wildberries » — nous frappons Kiev, on attaque une résidence — nous faisons une frappe de riposte. Mais cela donne l’impression que nous sommes terrés et que nous faisons juste de la résistance. Nous devons faire exactement le contraire de ce qu’ils font. Ils veulent nous infliger une défaite stratégique, pour qu’il n’y ait plus de principe Terre. Nous, nous voulons exister — donc nous devons gagner cette guerre contre la civilisation de la Mer. Et cela inclut l’Occident collectif, y compris Trump. Si, comme il l’avait promis au départ, il avait reconnu la multipolarité et accepté que l’Occident n'en soit qu’un des pôles, cela aurait été une autre histoire, et il aurait fallu lui donner sa chance. Nous avons investi là-dedans, nous y avons cru. Mais quand tout a volé en éclats, il n’était plus possible de ne pas le voir: il n’y a plus ce Trump qui arrivait au pouvoir, il n’y a plus de «MAGA», plus de publications des listes d’Epstein, ni de combattants contre le «deep state». Tous ceux qui partageaient cette idéologie sont aujourd’hui dans l’opposition à Trump. Il s’est avéré être un rouage — soit c’est sa tragédie personnelle, soit il a toujours été un vaurien et un clown. Peu importe, à ce stade.
Aujourd’hui, nous avons affaire à la géopolitique classique: c’est eux ou nous. L’axe eurasien est un élément fondamental de cette prospective qui est au cœur de leur vision. Leur lutte contre un bloc eurasien potentiel a commencé dès les années 1980. Paul Wolfowitz (photo) a inscrit dans la doctrine de sécurité nationale, déjà sous Clinton dans les années 90, le principe majeur: empêcher la création sur le territoire de l’Eurasie d’un bloc politico-militaire et économique qui pourrait limiter l’influence de l’Occident global dans cette région. Et ce principe n’a pas disparu, il passe d’une administration à l’autre.
Animateur : Je voudrais poser une autre question: quel rôle joue dans ce contexte l’intelligence artificielle et ce qui s’est passé à la Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai ? Si la Chine parle de créer une sorte d’alliance dans le domaine de l’IA, est-ce une étape vers l’unification de l’axe eurasien, ou est-ce autre chose ?
Alexandre Douguine : Je pense que c’est, en partie, un pas vers l’unification. Les principes de la géopolitique, contre lesquels tant de nos compatriotes — des gens bons, intelligents — se sont élevés, c’est une sorte d’aveuglement collectif. Ne pas voir l’évidence, ne pas reconnaître les lois de la géopolitique, leur force, ou tout au moins le fait que l’Occident ne fonctionne que sur cette base — il faut l’admettre. Si nous l’avions fait, nous aurions appliqué ces principes de géopolitique, les principes de la civilisation de la Terre et la nécessité de l’intégration de l’axe eurasien à tout: à l’alliance militaire dont nous parlions, à la prolifération nucléaire — car la civilisation de la Mer permet à ses clients (Israël, Arabie saoudite, peut-être le Japon et même l’Ukraine) de posséder l’arme nucléaire, mais pas à nous. Donc, il faut dire: ils prolifèrent, ils répandent l’arme nucléaire parmi «les leurs», nous devons la répandre aussi parmi «les nôtres». Ils attaquent et mentent — nous ne devons pas croire leurs mensonges, nous devons nous défendre, et parfois mener des actions préventives et adopter une politique offensive. Pareil pour l’économie: ils la créent dans leur intérêt, nous devons la développer dans le nôtre, collectivement, avec les autres pays de l’axe eurasien, en y attirant les pays neutres (c’est pour cela que BRICS est une excellente initiative).

Il en va de même pour l’intelligence artificielle. L’IA est un outil extrêmement puissant des nouvelles technologies, et soit elle appartiendra à la civilisation de la Mer, comme aujourd’hui, soit nous essaierons de construire la nôtre, continentale, terrestre — russo-chino-irano-coréenne — qui soit technologiquement indépendante. Il faut aujourd’hui disposer des serveurs, des systèmes de refroidissement adéquats, ce à quoi la Chine travaille activement, et de certains algorithmes.
Les modèles développés par la Chine sont retravaillés, ils deviennent souverains, et si on leur coupe Grok, ChatGPT, Gemini ou Claude, les Chinois ont leurs propres équivalents. Ils font de même avec toutes les innovations technologiques, obtenant d’énormes succès et renforçant la souveraineté de leur État. Nous devons nous impliquer dans ce processus. Nous avons signé la charte lors de la conférence sur l’IA, mais il nous faut justement une IA eurasienne. Essayez de dire cela lors d’un événement sérieux — tout le monde rira, baissera les yeux ou pensera que c’est de la propagande du Kremlin, que c’est impossible. Qu’il n’y a qu’un seul progrès, une seule société, une seule démocratie, un seul système politique, un seul modèle économique — le capitalisme libéral occidental, et rien d’autre!
En réalité, le problème n’est pas l’intelligence artificielle, mais l’intelligence naturelle de nos élites. Elle est rongée par la moisissure toxique de l’occidentalisme. On aura beau tourner autour d’accords sur le travail commun avec les Chinois sur l’IA, rien ne bougera tant que, dans la tête de nos gens d’influence, la vision occidentalo-centrée du monde, de l’histoire, de la société, de l’économie et de la technologie dominera. Tant que l’Occident sera pour eux «l’alpha et l’oméga» de l’univers, tout sera bloqué. Nous ne construirons pas les bonnes relations avec la Chine, et il y aura toujours quelque chose qui entravera les processus positifs. Nous n’aiderons pas l’Iran et attendrons — Dieu nous en garde — qu’il échoue, et alors tout ce qui s’est abattu sur eux s’abattra sur nous.
Si nous ne nous réveillons pas dès maintenant dans tous ces domaines, il faudra au pays — disons-le ainsi — un «réveil géopolitique». Il s’agit précisément de l’eurasisme politique, de la conscience de la civilisation de la Terre, de notre destin particulier et de la nécessité de défendre le monde multipolaire, non seulement par des réponses réactives aux défis, mais aussi par des actions proactives. Nous devons nous-mêmes fixer l’agenda, créer nous-mêmes les processus et les événements, et que le camp occidental, que nos ennemis, cherchent comment y répondre, au lieu de toujours être à la traîne et d’agir dans la réaction.
Cette leçon de géopolitique que nous donne aujourd’hui l’Occident collectif, nous aurions pu l’apprendre par nous-mêmes, de notre propre volonté, si nous avions fait l’effort. J’espère que nous approchons de ce point de bascule où nous allons enfin vraiment nous consacrer à la géopolitique, au niveau qu’elle exige, et avec le sérieux nécessaire.
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samedi, 08 août 2026
Douguine, Mamleev, le dard métaphysique et la prison atlantique

Douguine, Mamleev, le dard métaphysique et la prison atlantique
Diego Cinquegrana
Source: https://www.facebook.com/CantiereMultipolare
Le quotidien iranien Hamshahri a publié treize portraits de « déments occidentaux » désignés comme responsables de la mort d’Ali Khamenei. Trump et Netanyahou arborent une cible sur le front; Giorgia Meloni et les autres apparaissent en combinaison orange de détenus. C’est une propagande menaçante, mais parfois la propagande trébuche sur des vérités transversales: l’Italie porte vraiment l’uniforme carcéral, car elle est enfermée dans le bloc atlantique.
Ce n’est pas la caricature iranienne qui a placé Meloni aux côtés de Trump. C’est la préfecture atlantique installée à Rome qui a choisi cette place: en félicitant Washington pour le mémorandum avec Téhéran, en répétant la formule selon laquelle l’Iran ne doit pas posséder l’arme nucléaire et selon laquelle la navigation dans le détroit d’Ormuz doit être garantie, puis en déclarant être prête à « faire sa part » dans le cadre atlantique. Pas un mot sur la nécessité pour l’Italie de définir elle-même ce que doit être cette part, quel intérêt national elle défend, quel prix elle est prête à payer et quelle limite elle n’autorisera pas à être franchie.
L’image de la détenue est insultante. Mais la condition qu’elle photographie l’est encore plus.


Pour la comprendre, toutefois, il faut traverser la surface, atteindre le point où la caricature coïncide involontairement avec la vérité politique d’une nation réduite au rang de servante de la périphérie. C’est précisément ce geste que Douguine reconnaissait dans les écrits du premier Mamleev : non pas commenter le réel, mais le percer jusqu’à en faire s’effondrer l’armature.
« Le premier Mamleev était armé d’un dard métaphysique : il pénétrait le cœur de l’homme, en atteignait l’essence et y renversait tout. »
Son toucher, poursuit Douguine, était inimitable: le monde entier s’effondrait. Mamleev arrachait au lecteur la faculté de retourner innocemment au mensonge tout juste reconnu. Après cette piqûre, la normalité ne pouvait plus se reconstituer: elle restait visible comme construction, anesthésie et tromperie.
C’est précisément ce dard qui manque à l’Europe d’aujourd’hui. Tout lui arrive sous les yeux, mais rien ne parvient plus à la blesser.
Au sommet d’Ankara, l’OTAN a engagé des milliards d’euros dans l’équipement, l’assistance et la formation militaire pour l’Ukraine et plus de cinquante milliards de nouveaux achats militaires, des investissements dans la capacité de frappe en profondeur, les systèmes sans équipage et la chaîne logistique de l’Alliance ont été annoncés. Nous assistons à la constitution d’une économie européenne de guerre durable: budgets, industrie, énergie, infrastructures et recherche sont progressivement subordonnés à la longue mobilisation atlantique.
Le Léviathan ploutocratique n’exige plus seulement l’obéissance politique. Il exige la totalité de la physiologie des nations: l’argent, les ports, l’industrie, les données, la perception de l’ennemi. D’abord il construit la machine ; puis il convainc les peuples que la machine les protège. Enfin, il présente toute tentative de s’y soustraire comme folie, extrémisme ou trahison.
Mais la folie est déjà au cœur du système.

Dans le Golfe, les États-Unis ont frappé environ cent quarante cibles iraniennes après l’attaque contre un navire commercial dans le détroit d’Ormuz. Téhéran a riposté contre des installations et territoires de pays hébergeant des forces américaines. La dissémination des infrastructures militaires américaines transforme chaque pays de la région en cible et chaque crise locale en guerre internationale.
Washington revendique le droit de frapper à des milliers de kilomètres de ses frontières et nomme ce droit « liberté de navigation ». Lorsqu’une puissance adverse répond, la même structure linguistique la définit comme irrationnelle. L’ordre unipolaire est une schizophrénie dotée de porte-avions : il proclame universelle sa propre force et criminelle toute force qu’il ne contrôle pas.
Pendant ce temps, au Liban, le cessez-le-feu continue d’être violé par les drones. Le 8 juillet, une attaque israélienne près d’un hôpital à Nabatieh al-Fawqa a tué deux personnes. La trêve survit dans les communiqués tandis que les corps continuent de tomber.
« Le monde n’a pas de fondement rationnel ; le monde est pure folie », écrivait Ghejdar Džemal’ (photo) après une rencontre avec Mamleev. Mais la contemporanéité y ajoute une précision: la folie est organisée. Elle possède des agences de notation et des conférences de presse.
Elle bombarde méthodiquement et appauvrit selon le budget.
Palantir est l’un des serpents les plus venimeux dans la chevelure de la Méduse ploutocratique. Le 9 juillet, la Commission santé de la Chambre des communes britannique a demandé au gouvernement de se préparer à abandonner la plateforme fédérée construite par l’entreprise pour le service national de santé, en activant la clause de résiliation prévue pour février 2027. La Commission a souligné la défiance du public, les doutes sur la sécurité des données et l’impossibilité d’attribuer avec certitude à la plateforme les améliorations revendiquées. Le contrat n’a pas encore été annulé : pour l’instant, on n’a fait qu’indiquer la porte de sortie.

Palantir est le modèle : la vie sociale est traduite en flux de données ; les données sont concentrées dans des infrastructures propriétaires ; l’infrastructure devient capacité de prévision et de commandement. Le patient est une particule d’information dans un appareil qui n’appartient pas à la communauté qui l’alimente. La privatisation atteint ainsi son stade terminal : elle ne vend plus seulement les services publics, mais elle exproprie le savoir produit par l’existence collective.
Douguine écrit que le second Mamleev, revenu d’Occident, lui est apparu différent : plus accessible, plus doux, désormais privé de son ancienne toxicité.
« Mamleev avait cessé d’être métaphysiquement toxique. »
C’est ce que l’Occident fait aux civilisations : il les désarme intérieurement. Il en conserve les noms, les monuments et les drapeaux, mais en arrache le dard. Il laisse l’Italie célébrer Rome tant qu’elle ne prétend plus être un sujet politique. Il lui concède la mémoire de l’Empire, à condition qu’elle accepte la fonction d’arrière-garde. Il lui permet de prononcer le mot « Patrie », à condition que la Patrie ne décide de rien.
L’Italie d’aujourd’hui est la décharge de l’Occident. Elle est gouvernée par des figurants stériles et impuissants, qui pillent l’histoire pour travestir en grandeur leur misère politique irrémédiable. Une droite qui ne rompt pas la subordination atlantique n’est que du libéralisme en uniforme. Une gauche technocratique qui qualifie de « progrès » la cession des données, des infrastructures et de la capacité décisionnelle de l’État aux oligarques numériques n’est pas de l’émancipation : c’est de la ploutocratie informatisée, consacrée par le lexique des droits.
La combinaison orange attribuée à Meloni est donc un miroir involontaire. Le problème n’est pas que l’Iran nous ait représentés comme des prisonniers. Le problème est que notre classe dirigeante œuvre chaque jour à rendre cette représentation plausible.
« Mamleev est l’exemple de la possibilité de l’impossible. »
Si l’impossible peut advenir, l’impossible politique de l’Italie doit être ceci: cesser de se comporter en province et recommencer à se penser comme un État. Subordonner toute alliance à l’intérêt national ; refuser l’implication dans les guerres d’expansion du Léviathan ploutocratique ; soustraire les données stratégiques et sanitaires aux plateformes étrangères, hostiles et indésirables ; rouvrir des canaux autonomes avec tous les pôles du monde ; reconstruire une politique méditerranéenne qui ne soit pas dictée par Washington, Londres, Bruxelles ou Tel-Aviv.
Il faut trancher l’appareil économique, culturel et technologique. Les grands gestionnaires de patrimoine étrangers — BlackRock et consorts — doivent être expulsés des secteurs stratégiques et privés de toute capacité d’influencer le crédit, l’énergie, les infrastructures, l’information et l’épargne nationale. Banques, assurances, grandes entreprises et concessionnaires doivent être soumis à une enquête permanente sur leur utilité publique : quiconque accumule du profit en détruisant le travail, le territoire et la communauté doit perdre licences, concessions et accès aux biens de la nation.
Les positions monopolistiques des multinationales étrangères doivent être démantelées ; les services essentiels, les données et les réseaux rendus à l’État ; les plateformes qui transforment le travail en servitude algorithmique doivent être expulsées ou subordonnées sans exception à la loi nationale.
L’école doit cesser d’être le dortoir idéologique de la décadence : enseignants incapables, propagandistes et bureaucrates doivent être écartés selon des critères rigoureux de compétence et de responsabilité, tandis que les jeunes doivent être ramenés à la discipline, à l’étude, au travail, à la formation physique et au service de la communauté.
La presse financée, dirigée ou protégée par des intérêts étrangers doit être privée de ses privilèges et obligée de déclarer publiquement sa propriété, ses financements et ses dépendances.
L’industrie pornographique, la marchandisation des corps et les machines numériques de l’assuétude doivent être interdites et démantelées en tant que formes de dévastation sociale.
Tabula rasa contre tout pouvoir criminel qui a prospéré sur la faiblesse du peuple.
- La première révolution consiste à refuser l’uniforme du détenu.
- La seconde à reconstruire l’État capable de nous l’arracher.
Diego Cinquegrana
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mercredi, 05 août 2026
Alexandre Douguine et la croisade contre l’Occident

Alexandre Douguine et la croisade contre l’Occident
Diego Cinquegrana
Source: https://www.facebook.com/search/top?q=cantiere%20multipol...
« Être en bataille dans un état de semi-conscience est mortellement dangereux ». Cette phrase concentre le cœur de la dernière analyse d’Alexandre Douguine. La Russie est entrée dans une guerre de civilisation sans avoir encore pleinement compris la nature de son adversaire. Elle continue d’observer le conflit à travers cartes, frontières, gouvernements et négociations, alors que la puissance qu’elle affronte a déjà dépassé la forme classique de l’État. La question ukrainienne est le champ visible de l’affrontement, non son origine : derrière le front opère un système plus vaste et insidieux, capable de produire stratégies, langages, désirs, technologies et même les catégories à travers lesquelles l’ennemi est perçu.
L’image choisie par Douguine est celle des échecs. Moscou continue de croire que la partie se joue à deux, qu’il existe un adversaire reconnaissable assis de l’autre côté de la table et qu’il est donc possible de négocier une solution mutuellement acceptable. Mais, dans l’Occident contemporain, les échecs seraient depuis longtemps devenus un jeu pour un seul joueur : l’autre n’est admis sur l’échiquier qu’en tant que figure interne à la stratégie du joueur dominant. Dans cette perspective, l’Ukraine apparaît comme un simulacre géopolitique, une surface sur laquelle se projette un conflit bien plus profond. Libérer un territoire, obtenir une trêve ou remplacer un gouvernement ne suffit pas, car la machine qui génère la guerre resterait intacte.
Qui sont vraiment Peter Thiel et Elon Musk, et quelles structures s’activent derrière ces figures ? Nous connaissons les noms, mais nous ne connaissons pas en profondeur le monde qui les rend possibles. Nous continuons à chercher le souverain dans la salle du trône alors que le pouvoir s’est déjà fait réseau, algorithme et environnement. L’ennemi ne se limite pas à commander de l’extérieur ; il construit le langage à travers lequel nous nous interprétons nous-mêmes.

Dans notre lexique, « Occident », « globalisme » et « ploutocratie planétaire » sont des noms provisoires donnés à une force contre-initiatrice qui traverse les États et peut s’installer même dans les sociétés qui prétendent la combattre. C’est le « dibbouk » hébraïque : il ne s’avance pas nécessairement devant nous avec son propre uniforme, mais occupe un corps, en altère la voix et agit à travers lui. Pour cette raison, il peut être partout et en chacun. Le dispositif extérieur vit de notre compatibilité intérieure avec lui. Il est temps de porter la guerre à un autre niveau et de briser une fois pour toutes cette compatibilité.
Au sommet de cette dissolution, Alexandre Douguine situe le Sujet Radical. Il apparaît quand il est déjà trop tard, lorsque le monde sacral a disparu et que la postmodernité a dissous identités, hiérarchies et significations dans un réseau de simulacres. Son réveil ne peut être planifié : il est provoqué par la Volonté Post-sacrale, qui ne coïncide plus avec le sacré mais pas non plus avec le néant. Le Sujet Radical surgit au nadir, au point où tout appui extérieur disparaît, créant la possibilité d’une « Réalité Impossible ».

Julius Evola avait reconnu une structure analogue dans la Bhagavadgītā. Arjuna voit devant lui parents, maîtres et amis et, paralysé par la pitié, n’arrive plus à combattre. Krishna déplace alors le conflit du plan sentimental au plan métaphysique. L’ennemi extérieur trouve sa correspondance dans l’ennemi intérieur: la passion, l’attachement, la peur de la perte, la soif animale de continuer à exister. L’action devient pure seulement quand elle n’est plus possédée par l’agent. « En me dédiant toute l’action […] combats », ordonne Krishna dans le passage cité par Evola. Plaisir et douleur, profit et perte, victoire et défaite doivent être placés sur le même plan, afin que le guerrier agisse comme instrument d’un principe supérieur.

Le même passage se manifeste dans le mystère de Parsifal. Pour Evola, le Graal est le symbole du Centre, de l’épreuve initiatique et de la restauration royale. Le roi est blessé et son infirmité rend le royaume stérile ; le chevalier atteint le château, voit le Graal et la lance, mais se tait d’abord. Il échoue non par manque de force, mais par indifférence et défaut de compréhension, car il ne pose pas la question nécessaire. La dévastation continue tant que connaissance, mission supra-personnelle et action restent séparées. Seule la question appropriée peut guérir le souverain et rouvrir la possibilité de la restauration.
La hache de justice sépare le vrai du faux, le principe du simulacre, la fonction de la parasitose. Elle est destructive car elle coupe les liens qui maintiennent l’homme subordonné à la peur, à la possession et à l’approbation ; elle est constructive car elle rouvre l’espace dans lequel peuvent revenir forme, communauté, responsabilité et destin.
De ce diagnostic découle notre conclusion : notre croisade est, sans périphrase, une guerre totale contre l’Occident. Contre le cancer ploutocratique qui, depuis l’Occident, s’est irradié jusqu’à prétendre coïncider avec le monde entier. L’Occident ne veut pas coexister avec les autres civilisations et pour cela il ne peut être corrigé, réformé ou ramené à mesure : il doit être définitivement annihilé et effacé.

Il n’y aura jamais de compromis stable entre l’Occident et le monde multipolaire, parce qu’ils répondent à des principes inconciliables. La victoire ne consistera pas à rendre plus douce l’hégémonie occidentale, mais à en briser le monopole et à en fragmenter le souvenir, afin de restituer aux civilisations vérité et justice.
Le Graal est le Centre retrouvé depuis lequel cette guerre doit être menée. Celui qui ne possède pas de Centre finira toujours par utiliser les armes de l’adversaire et par édifier, même après la victoire, un autre fragment d’Occident. Le chevalier entre dans la Terre Désolée pour briser l’enchantement. Son action découle de l’obéissance impersonnelle à l’Ordre Supérieur. La guerre contre l’Occident doit être totale : dirigée vers la destruction des démons de la dissolution et l’édification du nouvel oecumène des civilisations. Aucun pacte avec le désert. Réveiller le Roi et refonder le monde.
Diego Cinquegrana
14:00 Publié dans Nouvelle Droite, Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle droite, alexandre douguine, nouvelle droite russe, graal, occident, tradition |
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mercredi, 15 juillet 2026
On ne négocie pas avec Dadjdjal - L’escalade doit être mutuelle

On ne négocie pas avec Dadjdjal
L’escalade doit être mutuelle
Alexander Douguine
Alexander Douguine explique pourquoi l’escalade doit être mutuelle, sinon les négociations avec l’Occident deviennent un piège.
Comme on pouvait s’y attendre, aucune paix entre l’Iran et les États-Unis n’a jamais vu le jour. Les États-Unis ont repris leurs bombardements sur le territoire iranien. Téhéran a frappé les bases militaires américaines à Bahreïn et a de nouveau fermé le détroit d’Ormuz. Cela n’a pas fonctionné, et cela n’aurait jamais pu fonctionner. On ne forge pas d’accords avec Dadjdjal¹. C’est un principe fondamental de la métaphysique chiite.
Retarder la guerre et maintenir la simple apparence de négociations joue toujours et dans toutes les circonstances en faveur de l’Occident.
En Iran, tout comme dans notre propre guerre russe contre l’Occident, il existe une règle inébranlable: l’escalade doit être réciproque. L’ennemi intensifie, nous intensifions. Ce n’est qu’alors que nous pouvons influencer le processus. Sinon, l’ennemi intensifie unilatéralement, entièrement dans son propre intérêt, tandis que nous nous contentons de réagir de manière passive, en mode « suiveur ». En réalité, ce type d’escalade unilatérale en temps de guerre crée un système de contrôle externe.
Au fait, pourquoi ne brûle-t-on pas de statues de Baal en Russie ? Pourquoi ne soulevons-nous pas une tempête contre les réseaux criminels liés à Epstein ? Pourquoi ne répondons-nous en aucune manière significative à la participation directe des pays occidentaux — les États baltes, la Grande-Bretagne et l’Allemagne — à la guerre contre nous, même si nous en faisons nous-mêmes le rapport ?
L’Iran va à la table des négociations et n’en retire rien. Pour les observateurs extérieurs, cela est évident. Parfois, on voit les choses plus clairement depuis l’extérieur.
D’ailleurs, juste après les premières frappes américaines et israéliennes contre la direction iranienne, les Gardiens de la Révolution (IRGC) ont éliminé une part significative de la sixième colonne. Apparemment, certains subsistent encore.
Des négociations peuvent avoir lieu, mais on ne doit les mener uniquement dans son propre intérêt et jamais publiquement. Dès qu’elles deviennent ouvertes et publiques, elles se transforment instantanément en une arme d’information que seul l’Occident utilise, et exclusivement à ses propres fins.
C’est pourquoi toute mention de Witkoff, Kushner, ou même Kirill Dmitriev, à un certain moment, devient un coup porté au moral des soldats au front et à l’état d’esprit patriotique du pays. Une seule mention suffit. C’est la même chose avec la diffusion apparemment innocente d’un ancien programme de Vladimir Pozner sur Channel One².
La même chose se produit avec les Iraniens. Lors des funérailles de l’Imam Khamenei et de sa famille, des malédictions furieuses ont été lancées contre ceux qui négocient avec Dadjdjal : Pezeshkian et Araghchi. Je ne pense pas qu’ils soient personnellement coupables. C’est simplement ainsi que fonctionnent les lois de la guerre de l’information. L’Occident fixe ces règles, et il est le seul à les utiliser de manière unilatérale.
(Traduit du russe)
Notes:
(1) Note du traducteur (NT) : Dadjdjal est le faux messie borgne et l’ultime trompeur dans l’eschatologie islamique. Dans la tradition chiite en particulier, il incarne le mal absolu et la tromperie, rendant toute forme de compromis avec lui impossible.
(2) NT : Douguine fait référence à la rediffusion d’anciens programmes de Vladimir Pozner, journaliste russe bien connu pour ses opinions libérales et pro-occidentales. Même des émissions apparemment inoffensives de ce genre sont vues par de nombreux patriotes comme des instruments subtils de la guerre de l’information, qui minent le moral public et la volonté de résister.
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mardi, 14 juillet 2026
Frédéric II et l’Eurasisme: deux visions de l’empire

Frédéric II et l’Eurasisme: deux visions de l’empire
Constantin von Hoffmeister
Source: https://www.eurosiberia.net/p/frederick-ii-and-eurasianism
L’histoire revient souvent aux mêmes questions, même lorsqu’elle apporte des réponses différentes. Une époque s’exprime à travers des rois, une autre à travers des philosophes. L’une se dispute châteaux et routes commerciales, une autre technologie, économie et l’équilibre de pouvoir entre continents. Pourtant, sous ces différences apparentes se cache un problème familier: comment de nombreux peuples peuvent-ils vivre sous un même ordre politique sans devenir identiques?
Le penseur de la Nouvelle Droite allemande Wolfgang Strauss (1931–2014 - Photo: Wolfgang Strauss et Robert Steuckers lors de l'Université d'été du journal berlinois Junge Freiheit, 1995) trouve une réponse dans la figure de Frédéric II (1194–1250), l’empereur médiéval du Saint-Empire romain germanique qui régnait depuis la Sicile et se tenait au carrefour de l’Europe et de la Méditerranée orientale.
Le philosophe russe Alexandre Douguine (né en 1962) aborde la même question du point de vue de la géopolitique contemporaine à travers sa théorie de l’Eurasisme. Bien que Strauss se tourne vers le monde médiéval tandis que Douguine traite de la géopolitique actuelle, tous deux tentent de comprendre comment l’unité politique peut coexister avec une diversité ethnoculturelle durable. Leurs réponses diffèrent sur des points importants, mais chacun remet en cause des présupposés devenus courants à l’époque moderne.
Strauss présente Frédéric II comme un souverain qu’on ne peut comprendre à travers les catégories du nationalisme ultérieur. Son empire n’était pas conçu pour produire un peuple unique parlant une langue sous une administration uniforme. Au contraire, il rassemblait des Allemands, des Italiens, des Grecs, des Arabes, des Juifs et bien d’autres communautés dont l’histoire précédait de loin son règne. La Sicile elle-même reflétait des siècles d’influence romaine, byzantine, arabe et normande, ce qui faisait d'elle l’une des régions les plus diverses de l’Europe médiévale. Frédéric n’héritait pas d’une page blanche pour créer un nouvel ordre politique ; il héritait de la complexité. Strauss soutient que son accomplissement ne réside pas dans l’effacement de cette complexité, mais dans sa capacité à gouverner à travers elle. La loi, la diplomatie, l’érudition et l’administration devinrent des instruments pour maintenir une structure politique assez large pour contenir de nombreuses traditions sans exiger qu’aucune ne cesse d’exister.
Douguine part d’un monde façonné par des forces différentes. L’industrialisation, les communications mondiales, les marchés internationaux et les États modernes ont transformé la vie politique au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer au XIIIe siècle. Pourtant, il soutient que sous ces changements, les unités les plus profondes de l’histoire restent les civilisations, plutôt que des individus isolés ou des États seuls.
Les civilisations se développent sur des siècles à travers la religion, la langue, la mémoire collective, la géographie et les institutions héritées. Elles ne peuvent simplement être redessinées selon un modèle universel. De ce point de vue, l’Eurasisme est moins une description géographique qu’une tentative de comprendre comment différents centres civilisationnels coexistent dans le système international. Douguine s’interroge donc sur la possibilité qu’un modèle politique ou culturel unique puisse représenter adéquatement des sociétés ayant des expériences historiques profondément différentes. Son argument porte sur le présent, mais il renvoie à d’anciens débats sur la diversité et l’ordre politique.
Strauss présente l’empire médiéval comme fondamentalement différent de l’État-nation centralisé apparu plusieurs siècles plus tard. L’autorité circulait à travers des loyautés superposées, des coutumes régionales, des privilèges locaux et des institutions impériales, plutôt que par une uniformité administrative complète. Frédéric régnait sur des territoires très différents les uns des autres, qui conservaient souvent leurs propres traditions juridiques. Douguine affirme également que de grands espaces politiques n’ont pas besoin d’effacer les différences historiques des peuples qui les habitent. Bien que les formes institutionnelles qu’il évoque appartiennent au monde moderne, il rejette lui aussi l’idée que la stabilité politique exige une homogénéisation culturelle totale. Dans les deux cas, l’empire apparaît moins comme une machine à produire de la similitude que comme une structure capable, du moins en théorie, de contenir la diversité au sein d’un cadre politique élargi.

La religion occupe aussi une place centrale dans les deux visions, bien que de manières différentes. Strauss décrit Frédéric comme un souverain exceptionnellement disposé à dialoguer avec le monde islamique par la diplomatie, l’érudition et la négociation. La récupération de Jérusalem lors de la Sixième Croisade, obtenue principalement par traité plutôt que par guerre prolongée, illustre un style politique qui préfère souvent l’accord pragmatique à la confrontation militaire. La cour de Frédéric attirait des savants intéressés par la philosophie, la médecine, l’astronomie et les sciences naturelles issus de plusieurs traditions. Douguine aborde la religion autrement. Plutôt que de se concentrer sur la diplomatie d’un souverain, il considère les traditions religieuses comme des éléments essentiels à la formation historique des civilisations elles-mêmes. Christianisme, islam, bouddhisme, hindouisme et autres traditions deviennent partie de la mémoire historique longue à travers laquelle les civilisations se comprennent.

La géographie joue également un rôle décisif. Strauss revient sans cesse sur l’importance de la Sicile et de la Méditerranée, où l’Europe, l’Afrique et l’Asie se sont rencontrées par le commerce, la diplomatie et la migration. L’empire de Frédéric occupait une position stratégique liant ces mondes. Idées, biens et personnes traversaient la mer sans cesse, faisant de la Méditerranée moins une ligne de séparation qu’une zone de contact. Douguine élargit considérablement cette perspective géographique. Son analyse s’étend sur l’immense masse continentale eurasienne et considère comment montagnes, plaines, rivières, littoraux et frontières stratégiques influencent le développement politique sur de longues périodes. La géographie, dans les deux récits, n’est jamais seulement un terrain physique : elle façonne les échanges économiques, la stratégie militaire, les interactions culturelles et l’expérience historique. Les idées politiques, suggèrent-ils, émergent en partie des paysages où se développent les civilisations.
Strauss écrit en tant qu’interprète de l’histoire médiévale. Sa préoccupation centrale est de comprendre un empereur extraordinaire dans le monde politique et intellectuel du XIIIe siècle. Les preuves proviennent des chroniques, des réformes juridiques, de la diplomatie et des institutions du Saint-Empire romain et du Royaume de Sicile. Douguine écrit en tant que philosophe politique contemporain, abordant des questions posées par l’ordre international du XXIe siècle. Les exemples historiques servent ses arguments théoriques plus larges, plutôt que d’en constituer le sujet principal. Strauss reconstitue donc un cas historique. Douguine construit une structure philosophique. Cette distinction est importante, car l’explication historique et la théorie politique poursuivent des objectifs différents, même lorsqu’elles examinent des thèmes connexes.

Une autre différence importante concerne la place de l’individu. Strauss place Frédéric lui-même au centre de son récit. L’intelligence, l’éducation, la curiosité et la capacité administrative de l’empereur aident à expliquer le caractère distinctif de son règne. Sa personnalité devient une force historique en soi. Douguine accorde beaucoup plus d’importance aux civilisations en tant qu’acteurs collectifs. Les dirigeants individuels peuvent influencer les événements, mais ils agissent au sein de communautés historiques dont les identités se sont développées sur des siècles. Ainsi, la force motrice de l’histoire passe des souverains exceptionnels aux formations culturelles durables. Une perspective met en avant la biographie ; l’autre la continuité historique. Ensemble, elles illustrent deux méthodes différentes pour expliquer le changement politique.
La comparaison soulève aussi des questions plus larges sur le sens de l’ordre politique. Les débats modernes supposent souvent que les structures politiques plus larges suppriment inévitablement les identités locales et les remplacent par une uniformité centralisée. Strauss complique cette hypothèse en présentant un empire médiéval qui a préservé une diversité régionale considérable tout en maintenant une autorité générale. Les historiens continuent de débattre de l’efficacité de cet équilibre en pratique, mais l’exemple lui-même remet en cause les récits historiques simplistes. Douguine soutient de même que les grandes formations politiques ne doivent pas effacer les distinctions historiques si elles sont organisées autour de la reconnaissance de la pluralité civilisationnelle, plutôt que d’une homogénéisation culturelle. Que l’on soit d’accord ou non avec l’une ou l’autre interprétation, toutes deux encouragent un nouvel examen de présupposés souvent considérés comme évidents.

Ainsi, le chemin serpente à travers les royaumes de la mémoire, où les pierres des vieux palais se souviennent encore du pas d’empereurs oubliés, et où les rivières portent les noms de peuples depuis longtemps disparus de la terre. Là, l’aigle tourne au-dessus de la montagne et de la mer, ne voyant ni l’Orient ni l’Occident seuls, mais tout l’horizon sous les cieux tournants. Les trônes s’effondrent, les bannières pâlissent, et les voix des rois se dissipent dans le silence, mais le labeur de chaque génération demeure identique : unir la justice à la force, la sagesse au pouvoir, et de nombreux peuples dans une paix qui ne demande pas l’oubli. Car tout empire fondé uniquement sur l’épée se disperse comme la poussière au vent, mais tout royaume qui honore la mémoire de ses peuples, la mesure de la terre et l’ordre inscrit dans le temps laisse derrière lui une lumière que ni les siècles ni les ruines ne sauraient entièrement éteindre.
19:26 Publié dans Définitions, Eurasisme, Histoire, Nouvelle Droite | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, nouvelle droite, nouvelle droite russe, frédéric ii hohenstaufen, histoire, définition |
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mercredi, 08 juillet 2026
La Doctrine de Douguine: une analyse de la multipolarité dans la politique étrangère russe - Garantie de souveraineté ou nouvelle stratégie impériale?

La Doctrine de Douguine: une analyse de la multipolarité dans la politique étrangère russe
Garantie de souveraineté ou nouvelle stratégie impériale?
Martin Kovac
Source: https://www.facebook.com/martin.kovac.3511
Introduction : Un changement de paradigme (la différence entre l’assimilation par la mondialisation et la diversité multipolaire)
Pour comprendre le conflit géopolitique mondial actuel et le rôle du concept de multipolarité, il est nécessaire de soumettre les récits occidentaux dominants à une analyse critique. Les sciences politiques euro-atlantiques partent souvent du principe que toute grande puissance émergente aspire à l’hégémonie et à l’assimilation complète de ses voisins. Les appels russes à la multipolarité sont donc souvent interprétés par les analystes occidentaux comme un simple écran de fumée masquant une expansion impériale traditionnelle et une quête de domination régionale au détriment des petits États.
Cependant, les racines philosophiques et métapolitiques de ce concept suggèrent une autre interprétation, dans laquelle le point de vue occidental apparaît comme la projection analytique de ses propres schémas de pouvoir. De ce point de vue, le processus de mondialisation mené par le centre euro-atlantique est perçu comme une tentative d’homogénéisation absolue de l’environnement international, d’effacement des frontières et d’unification des cultures et systèmes politiques divers sous la bannière d’une idéologie universelle unique. Pour ce modèle de mondialisation, l’existence de toute identité indépendante et distincte est un obstacle à éliminer, que ce soit par l’exportation d’institutions, la pression économique ou le soutien à des acteurs non étatiques de la société civile.

La théorie de la multipolarité trace une frontière stricte face à cet universalisme. Un modèle alternatif d’ordre « continental » des relations internationales ne peut, par nature, être fondé sur l’absorption et l’unification. Au contraire, il vise à établir un système structuré qui servirait d’architecture de sécurité pour freiner l’homogénéisation globale. Pour que ce système multipolaire soit fonctionnel et puisse résister aux pressions assimilationnistes de l’universalisme libéral, il doit reposer sur la coexistence de centres de pouvoir distincts, stables et culturellement indépendants (des pôles).
Selon cette logique, une grande puissance qui construit un ordre multipolaire ne cherche pas à détruire les États souverains, à condition que ces États constituent des unités politiques cohérentes et fonctionnelles. Au contraire, il est dans son intérêt stratégique de protéger de tels acteurs indépendants (même s’ils sont de petite taille) et de coopérer avec eux.
L’existence de centres de pouvoir diversifiés légitime empiriquement le système multipolaire lui-même et démontre que le projet de mondialisation unipolaire peut être stoppé. Alors que le modèle occidental vise l’intégration dans un cadre mondial unifié, la vision multipolaire privilégie un système de relations internationales basé sur une démarcation claire et le respect des différences civilisationnelles. Le texte qui suit examinera donc l’hypothèse selon laquelle la multipolarité pourrait, paradoxalement, représenter une authentique garantie de survie politique pour les petits États dotés d’une forte identité culturelle.

Fondements théoriques d’un modèle alternatif de grande puissance (Hégémon protecteur vs. puissance assimilationniste)
Pour comprendre pourquoi le concept multipolaire peut offrir une garantie de sécurité aux petits États-nations, il est essentiel de distinguer, sur le plan théorique, l’approche hégémonique occidentale du concept de grande puissance eurasienne traditionnelle. Il s’agit de deux modèles structurellement distincts d’organisation de l’arène internationale.
Définition d’une grande puissance traditionnelle : parapluie sécuritaire versus intégration systémique
L’influence euro-atlantique est souvent définie, dans les textes métapolitiques étudiés, comme assimilatrice et prédatrice. En étendant ses institutions, elle transforme économiquement et idéologiquement les territoires subordonnés, conditionnant la coopération à l’adoption de ses propres normes sociales, de sa conception des droits humains et du marché global. Ce système n’insiste pas sur la souveraineté des frontières, mais vise plutôt à créer un espace mondial unifié où les identités locales s’effacent progressivement au profit d’une culture politique et économique homogène.
En revanche, le modèle conservateur du pouvoir (rappelant historiquement les arrangements impériaux euro-asiatiques) ne requiert pas, en théorie, l’assimilation interne des acteurs subordonnés ou alliés. Il fonctionne avant tout comme un parapluie géopolitique et militaire, garantissant sécurité et stabilité externes. Au sein de cette sphère d’influence, la grande puissance tolère et préserve les particularités politiques et culturelles locales des États individuels. Elle n’exige pas d’uniformité normative ni le même régime politique interne ; elle demande seulement une loyauté stratégique envers une architecture de sécurité commune qui empêche l’expansion des influences externes (occidentales). Alors que le modèle libéral vise des valeurs universelles, ce modèle est fondé sur la préservation pragmatique de la diversité.
La multipolarité comme rejet de l’universalisme
Ce cadre théorique donne naissance à un impératif logique fondamental : si la Russie, en tant que principal initiateur d’un ordre multipolaire, tentait d’exporter un modèle purement « russe » et d’assimiler de force les nations voisines, elle commettrait une erreur stratégique et une contradiction systémique. En cherchant à imposer un universalisme local, elle se transformerait en ce même type d’hégémon unipolaire contre lequel elle se définit d’abord. Elle deviendrait, de fait, un acteur occidental sur la scène orientale.

Du point de vue de cette doctrine, donc, toute potentielle expansion de puissance ou politique assertive dans le voisinage ne poursuit pas un but assimilationniste. Elle est plutôt interprétée comme une nécessité sécuritaire et un effort géopolitique pour écarter l’influence des institutions occidentales de son voisinage immédiat. L’espace libéré par le retrait de l’influence occidentale ne doit pas être mécaniquement russifié, mais doit servir de zone stable pour la formation de systèmes locaux souverains et culturellement indépendants. Une superpuissance prônant la multipolarité a donc, de manière systémique et structurelle, besoin de voir émerger hors de ses frontières des États indépendants et enracinés culturellement (des pôles). Chaque État souverain qui parvient à résister à l’intégration occidentale représente un succès stratégique pour ce modèle, car il démontre la fonctionnalité et la raison d’être d’une opposition internationale partagée à l’unipolarité.
L’immunité d’un acteur pleinement constitué (Pourquoi les petits États peuvent être en sécurité dans un ordre multipolaire)
Le récit euro-atlantique et la science politique dominante insistent souvent sur la menace qu’une puissance prônant la multipolarité (dans le contexte géopolitique actuel, principalement la Fédération de Russie) chercherait nécessairement à absorber ses petits voisins. Or, du point de vue de la doctrine de la multipolarité étudiée ici, cette inquiétude n’est justifiée que dans le cas d’États qui manquent de cohésion interne et de résilience. Si un petit État-nation possède une forte identité politique et une cohésion stratégique, la dynamique des rapports de force change fondamentalement.
La cohésion institutionnelle comme bouclier stratégique
Pour les besoins de cette analyse, il est essentiel de définir précisément ce qui constitue un « pôle pleinement constitué » dans le cadre multipolaire. Il ne s’agit pas simplement de l’existence formelle d’un appareil d’État, de symboles nationaux ou de frontières administratives. C’est une entité dotée d’une identité culturelle profondément enracinée, soutenue par une tradition historique clairement définie, des fondations de valeurs solides et un consensus sociétal qui rejette a priori toute assimilation par des influences unificatrices extérieures.

Les sources en science politique et en philosophie qui analysent cette question soulignent que l’universalisme libéral parvient à assimiler d’autres États principalement en affaiblissant leurs récits historiques traditionnels et en les remplaçant par une norme globale. À l’inverse, un État doté d’un haut degré de résilience interne aux valeurs résiste naturellement à cette assimilation. Si un État souverain possède une forte légitimité interne et une réelle gravité politique, une puissance continentale ne peut l’absorber par la force sans s’exposer à des coûts stratégiques disproportionnés et à une contradiction avec sa propre doctrine géopolitique.
D’un point de vue pragmatique, le seul choix rationnel pour une grande puissance est donc de respecter cette souveraineté et de forger une alliance stable et mutuellement bénéfique.
Les petits acteurs comme élément essentiel de l’architecture multipolaire
Une question logique se pose quant à la manière dont le centre même de l’influence eurasienne perçoit ces petits États souverains, culturellement résilients et politiquement cohérents. Les concepts théoriques étudiés suggèrent qu’ils ne sont ni considérés comme une menace, ni comme un objectif de puissance non résolu à éliminer. Au contraire, un acteur pleinement souverain est traité avec respect et son existence est accueillie favorablement.
Dans une perspective multipolaire, un tel État-nation représente un partenaire inestimable dans l’opposition défensive à l’homogénéisation globale. Ces États fonctionnent comme des bastions stratégiques et des facteurs de stabilité dans des régions où les influences assimilationnistes de l’universalisme occidental sont contrées. Du point de vue des relations internationales, la promotion d’un ordre multipolaire requiert même directement que de tels centres de pouvoir indépendants et robustes existent réellement au sein du système international.

Leur simple existence constitue en réalité la preuve la plus tangible et la plus concrète de la viabilité et de la validité de tout le concept théorique de la multipolarité. Si l’hégémon continental absorbait tous les petits États voisins par la force, il donnerait raison à ses critiques occidentaux et perdrait sa légitimité mondiale. À l’inverse, la préservation d’États indépendants et culturellement sûrs d’eux envoie un signal clair à la communauté internationale: l’ordre multipolaire n’est pas un instrument d’assimilation (le fameux «mixeur»), mais une structure coopérative qui respecte la diversité. Un acteur pleinement souverain est ainsi un atout géopolitique très précieux pour la puissance eurasienne, dont la destruction signifierait l’effondrement même du fondement théorique et moral de l’ordre international proposé.
Le phénomène des « coquilles vides » (Causes de la perte de souveraineté et de l’absorption des États dans le système international)
Du point de vue de la science politique euro-atlantique et de la critique libérale, une question légitime revient souvent: si la superpuissance eurasienne conservatrice est, en théorie, garante de l’ordre multipolaire et protectrice de la diversité, pourquoi constate-t-on dans la réalité géopolitique des absorptions de pouvoir ou des destructions militaires de petits États voisins? Pour répondre à cette question, il faut comprendre que la doctrine multipolaire protège et garantit théoriquement uniquement la sécurité des «pôles» de pouvoir véritablement souverains. Elle ne garantit pas la sécurité de territoires géographiques ou d’unités administratives formelles privées de cohésion interne et de vitalité politique.

Perte de cohésion interne et apparition d’un vide géopolitique
Dans cette perspective théorique, l’État-nation se définit non seulement par son territoire et son appareil institutionnel, mais avant tout par sa substance culturelle, historique et axiologique. Si les élites politiques d’un petit État abandonnent leur propre tradition historique et adoptent sans discernement l’agenda universaliste du centre mondial (incluant la sécularisation, la domination des organisations non étatiques et l’érosion de l’identité nationale traditionnelle), ce sont les fondements mêmes de l’État qui sont déconstruits. Dans la terminologie des relations internationales, l’État perd sa « gravité » géopolitique et sa légitimité interne.
Du point de vue de la théorie multipolaire, un tel État cesse de fonctionner comme un acteur de puissance indépendant ou comme un pôle. Il se transforme alors en une coquille institutionnelle vide, générant ainsi un dangereux vide de pouvoir sur la scène internationale.
Le mécanisme de l’assimilation et de la transformation sur un territoire proxy
Au moment où un État perd sa cohésion stratégique et axiologique pour devenir une coquille vide, la porte s’ouvre à une pénétration rapide par les structures euro-atlantiques. Cette assimilation par le centre global s’effectue souvent par des moyens non militaires – par le contrôle de la sphère informationnelle, l’influence sur la représentation politique et l’implication des entreprises transnationales et des mécanismes technologiques.
Un acteur autrefois souverain devient alors une cible proxy (un « territoire proxy ») et une base avancée du libéralisme global. Pour une superpuissance eurasienne voisine, un tel territoire cesse de représenter une entité nationale indépendante ; il devient un tremplin pleinement colonisé à partir duquel les intérêts de puissance d’un hégémon étranger sont projetés directement contre l’architecture sécuritaire du bloc multipolaire.
Intervention préventive et sécurisation de la périphérie
Ce processus modifie fondamentalement la façon dont une grande puissance considère la possibilité d’une intervention militaire sur le territoire de son voisin. Si une intervention a lieu et que la souveraineté de cet acteur est anéantie, la théorie multipolaire n’interprète pas cela comme une agression non provoquée contre une nation distincte et souveraine. Cette intervention ne détruit pas un pôle indépendant, puisque celui-ci avait déjà cessé d’exister, ayant été assimilé de l’intérieur par la pénétration des valeurs occidentales portées par le centre occidental.
Dans ce contexte, l’action géopolitique ou militaire d’une grande puissance est comprise comme une mesure radicale de sécurité (ou, le cas échéant, préventive ou « sanitaire »). Il s’agit d’une tentative d’éliminer une influence assimilatrice extérieure qui, via un acteur proxy affaibli, s’est dangereusement approchée des intérêts vitaux du centre conservateur.

Selon cette logique analytique, la perte de souveraineté et l’absorption par une puissance hégémonique menacent donc principalement les États qui renoncent volontairement à leur indépendance, se dépouillent de leur substance identitaire et laissent leur propre territoire se transformer en instrument de projection de la puissance étrangère.
La région d’Europe centrale en tant qu’acteur souverain (Cas de la République tchèque)
Arrêter l’érosion interne de la souveraineté et restaurer un centre indépendant
Le discours médiatique et politique euro-atlantique présente souvent les petits États, tels que la République tchèque, face à une équation de puissance fatale: l’insuffisance de leur taille géopolitique rendrait impossible leur pleine autonomie et imposerait l’intégration inconditionnelle aux structures occidentales; sinon, ils courraient un risque imminent d’absorption par un impérialisme oriental. Or, du point de vue de la théorie de la multipolarité analysée, ce récit dominant apparaît comme fondamentalement trompeur et paralysant pour la réflexion en politique étrangère. De plus, il s’agit, dans ses conséquences, d’une thèse qui conduit directement les petites nations et les États à l’auto-destruction politique et à la perte de leur véritable souveraineté.
Intégration asymétrique et assimilation invisible
Alors que la science politique occidentale met constamment en avant la menace d’une hypothétique absorption extérieure de l’Est, elle ignore souvent complètement le processus structurel d’érosion de la souveraineté qui se déroule déjà de l’intérieur.

Le centre libéral global (historiquement qualifié de puissance maritime) ne s’appuie pas sur la force militaire pour son expansion principale, mais sur l’influence sophistiquée des entreprises transnationales, des ONG, des plateformes technologiques et des pressions normatives et uniformisatrices. L’objectif spécifique de ce modèle est de transformer l’État-nation et ses institutions sociales traditionnelles en simples entités administratives ou associatives soumises à des standards globaux. Une fois ce processus d’assimilation achevé, l’État-nation cesse d’exister en tant qu’entité politique indépendante, ne laissant derrière lui qu’un territoire proxy vidé de sa substance, servant de périphérie au bloc occidental.
Restaurer l’autonomie stratégique et le réalisme politique
Le point de départ théorique logique et la seule garantie rationnelle contre cette assimilation progressive – et, en même temps, la protection contre une absorption militaire potentielle venue de l’Est – est la constitution de l’État en tant qu’acteur de puissance incontestable et doté de cohésion interne. La localisation géographique de l’Europe centrale lui confère un certain potentiel défensif naturel.
Ce potentiel doit toutefois être renforcé par le rétablissement d’une forte continuité historique, d’une identité partagée et d’un réalisme politique souverain, enraciné dans les propres traditions historiques du pays. Les représentants de l’État doivent proclamer clairement que leur territoire n’est pas un espace malléable et uniformisable, mais une entité dotée d’une légitimité historique inaliénable et d’intérêts clairement définis.
Au moment où un tel État rejette l’agenda de dissolution internationale inconditionnelle et se définit comme un acteur cohésif et fonctionnel, fondé sur des valeurs étatiques traditionnelles, il modifie radicalement son statut géopolitique. Il cesse d’être une « coquille vide » ou un simple avant-poste des intérêts étrangers.
Du point de vue d’une grande puissance eurasienne, un tel État d’Europe centrale se transforme en l’acteur indépendant et respecté évoqué dans le second chapitre.
Pour cette raison, une politique conservatrice multipolaire n’a aucune raison objective ou rationnelle d’assimiler ou d’éliminer un tel État. Au contraire, l’existence d’un tel acteur fournit au centre de puissance eurasien la preuve empirique de la validité de la doctrine multipolaire elle-même et confirme que la défense contre les efforts d’assimilation de l’unipolarité globale est possible. L’État devient ainsi un partenaire sécuritaire respecté au sein du système international, remplissant un rôle stabilisateur irremplaçable.

Conclusion : L’ordre international multipolaire comme garantie de survie
Le conflit géopolitique fondamental de notre époque a atteint une phase critique, à partir de laquelle il est possible de dégager une synthèse analytique claire des arguments présentés.
L’universalisme occidental cherche à imposer au système international une forme d’unité globale fortement homogénéisée. Son ambition ultime est l’unification d’entités civilisationnelles, de nations et de traditions diverses au sein d’une structure contrôlée à l’échelle mondiale, gouvernée par des algorithmes normatifs et technologiques centralisés. Dans un système conçu de cette manière, les petits États-nations sont les premiers menacés, car ils perdent immédiatement leur identité et succombent aux premières vagues de l’assimilation structurelle.
À l’inverse, le concept de multipolarité et la géopolitique continentale alternative poursuivent également la stabilité internationale, mais sur la base du maintien de la diversité de centres souverains et indépendants. Théoriquement, ce modèle ne représente pas une forme cachée d’expansion néocoloniale, mais bien la construction d’une architecture sécuritaire défensive dans laquelle chaque État-nation constitue un élément distinct, solide et indispensable à la stabilité globale du système international.
Pour les petits États – en particulier en Europe centrale – le débat sur la multipolarité n’est donc pas un simple concept académique abstrait. Il s’agit d’un véritable enjeu historique et politique, qui déterminera la préservation même de leur essence et de leur souveraineté. La seule stratégie de sécurité efficace pour les petits acteurs consiste à renforcer leur résilience interne, à rejeter la dissolution progressive des fonctions étatiques et à se constituer en entités politiques fortes et intransigeantes, servant de piliers stabilisateurs dans la région. Tandis que l’unipolarité offre aux petits États une dissolution institutionnelle de facto, la multipolarité, du point de vue théorique, leur propose un cadre de légitimation et de préservation de leur propre souveraineté étatique.
15:08 Publié dans Actualité, Définitions, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, théorie politique, multipolarité, définition, actualité |
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jeudi, 25 juin 2026
La mort comme éveil - L’autre monde est ici

La mort comme éveil
L’autre monde est ici
Alexander Douguine
Alexander Douguine sur la dimension spirituelle de la réalité.
L’autre monde n’est pas quelque chose de totalement séparé, comme une autre planète ou un autre univers, mais une dimension différente de notre monde. Ou, plus précisément : notre monde terrestre n’est qu’une coupe transversale, un horizon de l’existence pleine et tridimensionnelle. Tout dépend de nos priorités.
Si nous considérons le monde corporel et sensoriel comme absolu et comme la seule réalité véritable, nous nous coupons des autres dimensions, de l’esprit, et du royaume dans lequel nous entrons après la mort. Ce qui commence après la mort est déjà présent ici et maintenant, au cours de cette vie. Nous ne le remarquons simplement pas.
Au moment de la mort, nous devenons capables, pour la première fois, de voir la réalité telle qu’elle est vraiment. La mort est un éveil, une résurrection — non pas une fin, mais un commencement.
Plus il y a de matérialité, moins il y a d’esprit. Cependant, ce n’est qu’une question de perspective. Ce n’est pas la matérialité qui est puissante ; ce sont nos yeux spirituels qui deviennent simplement faibles et aveugles. La transfiguration du monde est avant tout la transfiguration de notre regard.
Le but est de voir l’Autre dans ce monde, dans ce qui est donné. Il ne s’agit pas de fuir d’ici vers “là-bas”. “Là-bas” est ici. La vie du siècle à venir perce déjà à travers la vie de ce siècle présent. Sous l’enfer et la monotonie de la vie quotidienne se trouve un paradis pleinement présent. Notre tâche est de le reconnaître et de changer notre relation au monde.
La matière en elle-même n’est pas mauvaise. Cependant, le matérialisme est mauvais, un péché, un crime spirituel et la ruine de l’âme. Même la matière a besoin de clés spirituelles. Le corps n’est pas mauvais. Le Christ Lui-même, notre vrai Dieu, a pris un corps humain. Ainsi, dans son essence même, le corps aussi est spirituel.
19:51 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : alexandre douguine, mort, philosophie |
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dimanche, 14 juin 2026
L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie

L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie
Par Alexandre Douguine
Nous ne luttons pas seulement contre l’Occident, nous luttons contre l’Occident moderne (et postmoderne), contre un Occident qui, déjà au XIe siècle, s’est écarté de notre voie chrétienne commune et avançait, cherchant à atteindre la fin des ténèbres, toujours plus loin vers le crépuscule extérieur.
Les conditions métaphysiques d'une trêve éventuelle sont les suivantes :
- soit l’Occident, tout en restant moderne (et postmoderne), tel qu’il veut être et tel qu’il est, nous laisserait en paix (ce qui est d'emblée exclu, car c’est impossible, personne là-bas ne l’envisage ne serait-ce qu’un instant: Satan ne s’arrête pas);
- soit l’Occident change radicalement de direction et, suivant la voie de l’Éternel Retour, fait un retour décisif EN ARRIÈRE, vers ses propres racines (chrétiennes, gréco-romaines), qui sont communes aux nôtres (simplement, l’Occident s’en est beaucoup éloigné et nous non), ce qui est très improbable, mais pas impossible en théorie (car Nietzsche, Husserl, Spengler, Heidegger, Guénon, Evola – cela, c’est l’Occident, mais le bon, le sensé, celui qui n’est pas obsédé par le progrès, le libéralisme et les perversions).
Nous avons lancé un cours intensif d’«Occidentologie», ici à Moscou. Nous avons terminé la rédaction du manuel, qui sera publié prochainement; nous avons réalisé des essais pilotes, collecté des avis et donné les premiers cours d’essai à des adultes et à des enfants. Selon l’opinion générale (certains ne sont pas d’accord, mais c’est très bien), l’«occidentologie» est exactement ce dont tout le monde a besoin aujourd’hui. Le très estimé recteur de la RGGU, Andreï Viktorovitch Loginov, a justement fait remarquer il y a quelques jours, lors de l’inauguration de notre programme de formation continue: mais que faisions-nous à l’époque soviétique, sinon de l’«occidentologie»? À l’époque, cela s’appelait «critique de la philosophie bourgeoise».


Mais cela ne concerne pas que l’idéologie officielle. N’était-ce pas déjà de l’occidentologie que les enseignements des slavophiles et des sophiologues, des eurasistes et des cosmistes, de Florenski et Rozanov (icône et portrait, ci-dessus), de tout l’Âge d’Argent en général? N’était-ce pas de l’«occidentologie» que les idées de Zinoviev et Soljenitsyne, de Meyer et Bakhtine, de Khoroujiy et Chafarevitch, de Foudel et Lossiev, de Lifchitz et Ilienkov, de Bibikhine et Batichtchev, de Gachev et Goricheva? Tous nos penseurs, tant les officiels (qui, bien sûr, ne sont pas tout à fait des penseurs) que les non officiels (parmi lesquels il y avait de véritables esprits)? Ils étaient tous patriotes, pour la plupart (presque toujours) chrétiens orthodoxes, au minimum idéalistes, mystiques, sophiologues, slavophiles… Et tous portaient un vif intérêt à l’Occident. Mais lequel exactement? Et comment s’y intéressaient-ils? Dans quel but?
Tout cela sera clarifié dans notre cours d’«occidentologie», ainsi que dans le nouveau grand projet «Philosophie du Monde», dont j’espère, avec l’aide de Dieu, terminer l’élaboration cet été. «Occidentologie», «État-civilisation» et les quatre volumineux tomes de la «Philosophie du Monde»: voici notre œuvre, notre front philosophique, qui avance (non sans difficultés, mais en pleine guerre et avec la guerre) vers la victoire de la pensée russe et de l’esprit russe.
Quelques mots importants sur l’approche civilisationnelle. Nous avons désormais obtenu que l’approche civilisationnelle soit prise au sérieux, et sans les déviations d’autrefois. Il y a une nuance. On a persuadé tout le monde de la reconnaître précisément comme une approche. Autrement dit, on dit qu’il est désormais possible de considérer qu’il existe des civilisations au pluriel, différentes, originales, qui font ce qu’elles veulent dans le cours de leur production (de choses et de significations). C’est une approche que l’on autorise maintenant.

Mais réfléchissons: comment serait TOUTE AUTRE approche ?
Et ici se révèle ce qu’il y a de plus intéressant: toute approche non civilisationnelle, c’est la croyance en l’universalité et l’obligation, la normativité de la voie occidentale du développement, autrement dit, un serment d’allégeance à la vision occidentale du monde. En Occident, le libéralisme règne aujourd’hui sûrement et même de façon totalitaire (le capitalisme bourgeois dans sa version postmoderne – d’où l’interdiction des LGBT, des migrants, etc., dans la Fédération de Russie), et donc, l’approche non civilisationnelle aujourd’hui est synonyme d’acceptation de l’hégémonie de l’Occident et, dans la situation actuelle, du libéralisme. Nous sommes en guerre avec l’Occident dans la Grande Guerre Patriotique, donc l’approche non civilisationnelle n’est rien d’autre que la cinquième colonne des ennemis dans la guerre cognitive pour la conscience sociale des Russes.
Bien sûr, il reste le marxisme classique, qui est lui aussi «non civilisationnel» (avec sa théorie du changement des formations économiques de l’humanité, comme en Occident), mais cela ne fait qu’entraver la voie et alimente le moulin des libéraux. Ainsi, Marx lui-même se montrait solidaire de la bourgeoisie aux étapes où celle-ci renversait le christianisme, les ordres traditionnel et les valeurs de la Tradition. Et plus tard, pensait Marx, nous nous débarrasserions aussi d’eux. Nous savons comment tout cela s’est terminé. Nous avons renversé, il semblait que tout commençait à bien marcher (grâce à la grandeur du peuple russe et au pouvoir central fort, essentiellement impérial, de Staline), puis, soudain, de nouveau l’accumulation primitive du capital, les années 1990, le capitalisme sauvage, les adeptes de ce capitalisme qui arboraient des vestes de couleur framboise, les bandits, les tueurs à gages et les agents de la CIA au gouvernement de la Fédération de Russie.
Ainsi, la relativisation de l’approche civilisationnelle est:
- soit une tentative d’apologie du libéralisme globaliste totalitaire (ce qui est presque toujours le cas); c’est-à-dire une opération à grande échelle des services secrets occidentaux pour mener une guerre cognitive — nos humanistes sont passés, en 30 ans, par toutes les étapes du recrutement systématique: bourses, conférences, offres impossibles à refuser, indices de citation, réformes éducatives, etc.;
- soit du marxisme inerte, la douleur fantôme d’une idéologie chimérique à moitié disparue.
Dans le premier cas, on frôle l’espionnage direct; on le voit dans le cas des agents étrangers Sineokaya et Shulman. Ici, tout est clair. Le libéral est un ennemi du peuple, presque un terroriste potentiel.

Dans le second cas, ce sont les hallucinations des générations les plus âgées, qu’il faut tolérer, mais qu’il ne faut pas prendre au sérieux. Si, au contraire, le marxisme se renouvelle, il s’agirait probablement d’espionnage, et il faudrait alors chercher un «curateur» étranger.
C’est pourquoi la perspective civilisationnelle n’est pas une approche parmi d’autres, mais le seul paradigme possible, si la Russie est bel et bien un État-civilisation, et si Poutine et le pouvoir affirment que c’est très exactement une civilisation. Par conséquent, il faut chercher le pluralisme non pas en dehors du paradigme civilisationnel, mais en son sein. Et c’est très important: il y a de la place pour la droite et la gauche, mais pour une droite civilisationnelle (russe, eurasienne) et une gauche civilisationnelle (russe, eurasienne). En général, pour tous. Mais à l’intérieur du paradigme. Hors de lui, ce n’est que ténèbres. Un crépuscule extérieur. Il ne faut pas s’y aventurer, car le mal y rôde.
17:07 Publié dans Actualité, Définitions, Nouvelle Droite | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, russie, approche civilisationnelle, nouvelle droite, nouvelle droite russe |
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samedi, 13 juin 2026
Le Forum de Saint-Pétersbourg et la guerre de la Russie avec l’Europe - L’État-civilisation, la multipolarité et la nouvelle réalité mondiale

Le Forum de Saint-Pétersbourg et la guerre de la Russie avec l’Europe
L’État-civilisation, la multipolarité et la nouvelle réalité mondiale
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine livre ici son analyse incisive de l’affrontement global actuel, du sens de la Russie comme « État-civilisation » et des évolutions profondes qui s’opèrent dans la société russe et dans la pensée de ses élites.
Entretien avec Alexandre Douguine dans l’émission Eskalation sur Sputnik TV
Animateur : Le président finlandais Alexander Stubb (photo) espère élargir sensiblement l’Union européenne à 40 pays. Le chiffre de 13 nouveaux membres qu’il souhaite intégrer est assez symbolique. Dites-nous, pourquoi la Finlande – en la personne de Stubb – a-t-elle besoin de cela maintenant, et pourquoi l’Union européenne en aurait-elle besoin? Un tel élargissement massif implique pourtant de nombreux facteurs – économiques, idéologiques, et d’autres encore. Quel est le calcul derrière tout cela à ce moment précis?
Alexandre Douguine : Je ne pense pas que l’Union européenne ait besoin de ces pays supplémentaires d’un point de vue purement économique. Ce dont il est vraiment question, c’est que de telles déclarations – et même les mesures politiques concrètes qui ouvrent la voie à l’adhésion de nouveaux pays à l’UE – s’inscrivent dans une nouvelle vague de la guerre menée par l’Occident contre la Russie.
Vous savez, il existe une discipline appelée géopolitique. Je l’étudie, la développe et la promeus depuis de nombreuses décennies, depuis la fin des années 1980, à une époque où presque personne ne s’y intéressait et où le terme lui-même était à peine connu. Cette discipline a été introduite dans le champ universitaire par les Britanniques, en particulier Halford J. Mackinder. Au fond, elle décrivait la stratégie de domination mondiale anglo-saxonne. Mais, naturellement, puisqu’ils décrivaient le monde selon leur vision, il était logique que ceux placés en position d’objet – soit l’ennemi des Anglo-Saxons – développent une géopolitique alternative. Une géopolitique qui ne se fonde pas sur les intérêts de la « civilisation de la mer », représentée par les Anglo-Saxons – la civilisation du capitalisme, du commerce, et de la marchandisation – mais sur la « civilisation de la terre », que ces mêmes Anglo-Saxons qualifiaient de civilisation de l’héroïsme, des valeurs conservatrices et traditionnelles.
Nos Eurasistes ont esquissé les premiers contours, et à partir des années 1980, j’ai développé cette géopolitique alternative. Elle obéit, dans le fond, aux mêmes règles, lois et schémas – mais vus depuis le continent, depuis l’Eurasie, depuis la Russie, depuis le « Heartland ».
Si l’on applique ce prisme géopolitique, on observe ceci: dans la lutte entre la mer et la terre, la question décisive est le contrôle de l’Europe en tant que zone littorale – le fameux Rimland. Du point de vue des Anglo-Saxons, des atlantistes, des partisans de l’OTAN (c’est-à-dire de l’atlantisme), il s’agit d’étendre leur zone d’influence aux dépens de la civilisation de la terre – donc de la Russie.
L’effondrement du Pacte de Varsovie a été un coup fondamental porté à notre première ligne de défense. Ces territoires étaient contrôlés par nous à la suite de la Grande Guerre patriotique. Ils nous ont été retirés, alors qu’ils nous revenaient géopolitiquement. Cela s’est produit en 1989, après l’effondrement programmé du Pacte de Varsovie, et on nous a même persuadés que c’était la bonne chose à faire.

La vague suivante fut la séparation des pays post-soviétiques, historiquement parties d’un même État. Ce fut un autre grand succès pour la civilisation de la mer – pour nos adversaires. Aujourd’hui, le conflit en Ukraine a ouvert la troisième étape de leur expansion. Nous avons tenté de garder l’Ukraine dans notre sphère d’influence, car il s’agit de notre peuple, de nos valeurs, de notre civilisation, de notre Monde russe. En réponse, nous avons reçu un coup massif de l’Occident collectif. Et désormais, l’Occident cherche à étendre encore son influence sur ces territoires post-soviétiques, en les amenant à rejoindre l’Union européenne – et en réalité, l’OTAN. Il s’agit, en substance, de la troisième vague de la Grande Guerre des continents.
Animateur : Je vous interromps un instant. Il y a un autre détail intéressant: le Canada figure aussi sur cette liste. Que fait l’Union européenne sur un autre continent? Et l’inclusion du Canada ne serait guère vue d’un bon œil par les États-Unis. Alexandre Guelievitch, êtes-vous toujours avec nous? Dites-nous, pourquoi le Canada figure-t-il sur la liste d’élargissement proposée par Stubb?
Alexandre Douguine : Je pense qu’il s’agit là d’un coup destiné à Trump. Trump s’écarte en effet de cette ligne atlantiste, mondialiste, libérale. Il tente de rétablir un monde unipolaire – toujours anglo-saxon, mais centré sur les États-Unis et non sur une gouvernance mondiale. Autrement dit, Trump voit le gouvernement mondial comme son propre gouvernement – un gouvernement purement américain. Cela le met en opposition avec les dirigeants libéraux et mondialistes de l’Union européenne et du Canada, qui ont leur propre vision.
C’est justement ce camp libéral-mondialiste qui a déclenché le conflit avec nous en Ukraine. À ce moment-là, c’est un mondialiste et libéral – Biden – qui était à la Maison-Blanche, et les dirigeants des États européens étaient du même bord. Ils ont lancé cette guerre contre nous. Trump, donc, voit les choses autrement… Mais il poursuit ce conflit car il l’a hérité de ses adversaires idéologiques.
Le Canada a été ajouté à la liste justement pour montrer à Trump qu’il existe dans le monde occidental une structure de pouvoir oligarchique globale – le « deep state » international – et non pas son projet individualiste (et, avec Netanyahou, assez aventureux). On essaie de ramener l’Amérique de Trump dans ce cadre. Le Canada, en somme, est une gifle pour Trump, un signal qu’il devra abandonner son impérialisme américain direct et brutal et revenir à l’agenda mondialiste – devenir « aussi européen », faire partie de l’Union européenne. En principe, inviter le Canada dans l’UE est une attaque contre Trump, destinée à le forcer à revenir dans le giron mondialiste.
Je pense que leurs querelles internes ne sont pas si fondamentales, même si elles pourraient s’aggraver selon les circonstances. Pour l’instant, c’est surtout du trolling. Mais le projet d’admettre l’Ukraine, la Moldavie, l’Arménie, éventuellement la Géorgie, l’Azerbaïdjan ou même la Biélorussie (ce qui est évidemment impossible sous Loukachenko, mais de telles idées circulent) – cela, c’est différent. C’est le Grand Jeu géopolitique, vieux de plusieurs siècles. C’est le code géopolitique. Ce ne sont pas de simples déclarations extravagantes de politiciens. Quelle influence réelle a la Finlande? Elle n'en a guère. Et pourtant, je prends cela au sérieux. Ces signaux révèlent des tendances géopolitiques profondes, plus fortes que les idéologies, l’économie, le business, la technologie ou les structures politiques. Les systèmes politiques, les dirigeants et les idéologies passent, mais la géopolitique demeure. Ses lois fondamentales – la façon dont les États sont enracinés dans l’espace – ne changent pas.
Il faut donc prendre ces signaux au sérieux. L’Occident montre clairement son intention de mener la guerre contre nous jusqu’à notre défaite stratégique, notre démembrement, notre effondrement ou notre désintégration interne par l'action de mouvements de protestation. Dit autrement, l’Occident combat déjà contre nous à visage découvert, sans aucune retenue. Nous devons l’admettre et, selon moi, nous préparer à une grande guerre, sérieuse et difficile, contre l’ensemble de l’Occident collectif – sans faire d’exception même pour l’Amérique, car Trump n’est qu’un épisode temporaire.
Animateur : Par ailleurs, rejoindre l’Union européenne, au-delà de tout avantage économique, comporte un risque civilisationnel très sérieux pour les États-nations. Cela implique d'accepter sans broncher tout ce que nous considérons ici comme extrémiste et qui est, à ce titre, interdit, ainsi qu’une politique migratoire totalement différente. Les élites dirigeantes n’en tiennent-elles vraiment pas compte? Pourquoi tant d’États – pas seulement ceux de la liste de Stubb, mais beaucoup d’autres – le savent très bien et se précipitent pourtant pour adhérer? Pourquoi cela se produit-il?
Alexandre Douguine : La réalité, c’est que les libéraux utilisent le nationalisme comme instrument. Il n’y a aucun doute sur qui contrôle qui. Le nationalisme – et même le nazisme – est un instrument artificiel dans les mains des libéraux. Ils le cultivent et permettent à une entité naine, un État raté, de croire à sa grandeur, à sa souveraineté, à son indépendance – pour qu’il puisse se détacher de l’influence de la Russie ou d’autres pôles émergents du monde multipolaire.

Au départ, on présente les choses ainsi: «Vous serez tous nationalistes, souverains, vous pourrez tout avoir à votre guise». C’est nécessaire pour rompre radicalement avec notre influence, sous la bannière de la souveraineté et du nationalisme – loin de nous, de la Chine, de l’Inde. Tout État-civilisation, tout pôle indépendant, est une menace pour les mondialistes. Mais ensuite, les dirigeants prétendument nationalistes, champions de la souveraineté, deviennent soudain de simples gestionnaires au sein de l’Occident global. Toutes leurs revendications de souveraineté s’évaporent aussitôt. Ils s’alignent sur l’agenda mondialiste, et leurs rêves d’indépendance réelle s’évanouissent.
Cela vaut aussi, d’ailleurs, pour de nombreux pays déjà membres de l’UE. Regardez Giorgia Meloni. Elle se présentait à l’origine comme une figure d’extrême droite. Son parti, « Fratelli d’Italia », vainqueur des élections, s’affichait très radical. Et soudain, elle est devenue une exécutante docile des politiques de Kaja Kallas, d'Ursula von der Leyen et de Klaus Schwab. Autrement dit, elle soutient pleinement les démarches les plus anti-nationales et anti-souverainistes de l’UE, bien qu’elle soit arrivée au pouvoir avec des slogans sur la restauration de la souveraineté. Mais cela n’a pas duré.
Il en ira de même – et même plus encore – pour la direction ukrainienne, pour Pachinian ou pour Sandu. Il n’y a même pas à discuter. Ils seront simplement absorbés. La logique de l’Occident est simple: «Aujourd’hui, vous êtes nationalistes? Très bien, tant que vous êtes contre la Russie. Demain, vous ferez partie de nous et nous vous gérerons». Que pensent les forces nationalistes dans tous ces pays? Rien du tout.

Je regarde comment réagissent les autres peuples post-soviétiques – à l’exception de la Biélorussie et de sa population avisée. Tous les autres avalent l’appât de ce nationalisme fictif, impossible et irréel, alors qu'il est pourtant totalement interdit selon les normes internes de l’UE.
Il y a une contradiction flagrante entre cet appât nationaliste – voire nazi – qui donne à la population (ukrainienne ou autre) l’espoir de pouvoir «tout attaquer, détruire, proclamer l'ascendance de toute race que vous voulez…» Et puis, dès que l’opération contre nous est accomplie – et là, c’est la grande géopolitique – ils deviennent aussitôt des exécutants dociles de l’agenda libéral. Ils participent aux défilés adéquats et deviennent un simple menu fretin, géré par les élites mondialistes.
Bienvenue dans un monde où les gens croient faire carrière, alors qu’ils ne sont que des éléments sur le menu de ces élites globales. La logique de l’Occident: si vous détestez les Russes, vous pouvez être ce que vous voulez. La haine est justement ce que recherchent ces forces destructrices. C’est ce que l’on voit aujourd’hui en Ukraine. Et quel nationalisme est-ce là? Ce pays disposait d’un vaste territoire, qu’il contrôlait paisiblement – personne ne lui contestait rien. Mais dès que les libéraux ont poussé l’Ukraine vers l’OTAN et l’UE, les pertes colossales ont commencé: perte de territoires, de souveraineté, d’indépendance, d’économie, de population. Tout a déraillé. Quel nationalisme est-ce là?
Ils continuent d’attaquer et de commettre des actes terroristes sans voir la contradiction évidente. C’est, à mon avis, un profond seuil de conscience. Le même schéma se répète chez d’autres radicaux est-européens, post-soviétiques ou même ouest-européens. Ils crient: «Nous allons gouverner ici, pas de migrants», mais en réalité, ils deviennent docilement les exécutants de la volonté mondialiste.
Les mondialistes contrôlent les nationalistes, pas l’inverse. Toute tentative de s’allier aux forces mondialistes est vouée à l’échec – c’est une impasse. Pourquoi ceux qui sont séduits ne le voient-ils pas ? Pourquoi perdent-ils toute capacité de raisonnement politique qui pourrait peser la vraie souveraineté et les intérêts réels ? Difficile à dire, mais le degré d’aveuglement cognitif dans les sociétés modernes est sidérant.
Animateur : Puisque vous avez évoqué l’Ukraine, abordons ce sujet. Il y a d’abord eu la lettre ouverte et bruyante de Zelensky, écrite dans un langage totalement inacceptable pour la politique publique. Puis la rencontre entre Zelensky, Macron, Starmer et Merz, après laquelle un nouvel ultimatum a été adressé à notre pays. Pourquoi répètent-ils sans cesse les mêmes schémas? Espèrent-ils obtenir quelque chose? Quel est le but de tout cela?
Alexandre Douguine : Bien sûr, ils mènent une guerre contre nous. Ils espèrent nous infliger une défaite stratégique. Nous répondons généralement qu’ils n’y parviendront pas. Je suis persuadé que nous avons raison – ils n’y parviendront pas – mais ce «n’y parviendront pas» n’arrivera pas tout seul.

Si nous nous réveillons, si nous nous ressaisissons, rassemblons notre volonté, notre intelligence, notre détermination, et regardons honnêtement ce qui nous manque vraiment pour une victoire authentique et convaincante… Qu’est-ce que la victoire? Ce serait, par exemple, être prêt à infliger une défaite stratégique à l’Ukraine. Non pas à l’Occident, mais à l’Ukraine. Oui, cela veut dire démilitarisation et «dénazification». Cela signifie établir le contrôle sur ce territoire pour qu’il ne puisse plus nous menacer, ni idéologiquement, ni militairement. Voilà à quoi ressemblerait une défaite stratégique du régime ukrainien actuel. L’Europe, qui le soutient, serait l’étape suivante.
Eux ont une autre perception. Ils pensent qu’en luttant contre nous, ils peuvent nous infliger une défaite stratégique. Ils voient apparemment nos faiblesses – que nous-mêmes ne percevons peut-être pas, ou qu’ils imaginent, ce qui est possible aussi. En tout cas, ils estiment que, par exemple, nous en sommes à la quatrième ou cinquième année de guerre avec des résultats très relatifs. En ce sens, ils ont raison de leur point de vue. Donc, ils pensent qu'il faut continuer à faire pression sur la Russie par des sanctions, des provocations, des menaces, pour qu’elle perde confiance, se sente faible, et que sa société se fracture.
Vous croyez que rien de tout cela ne fonctionne? Si, cela fonctionne. Bien sûr, c’est surtout de la propagande ennemie, mais, à l’intérieur du pays, les gens commencent aussi à se poser des questions: comment est-ce possible? Où est l’image de la victoire? Où est la logique claire? Beaucoup deviennent insatisfaits, et c’est précisément ce sur quoi ils comptent. L’ennemi parie sur le fait qu’en faisant pression sur la Russie, en élevant le niveau de confrontation, il atteindra son but. D’autant que nos réactions ont été assez modérées jusqu’ici. «Oreshnik» sans ogives spéciales, frappes sur des cibles peu symboliques…
Ce n’est pas drôle. Leur volonté de nous infliger une défaite stratégique n’a rien d’amusant. Hitler aussi voulait infliger une défaite stratégique à l’URSS – c’était extrêmement sérieux, et nous n’avons gagné la Grande Guerre patriotique qu’au prix d’immenses efforts. Aujourd’hui, il se prépare quelque chose d’aussi grave, voire plus. L’Europe compte 400 millions d’habitants, c’est beaucoup. Et l’Amérique a une population énorme et des capacités économiques et technologiques colossales.
Je ne veux effrayer personne. Je dis simplement que la situation prend une tournure très dangereuse. Si nous attendons d’eux qu’ils fassent un pas vers nous, qu’ils négocient ou changent de ton – pourquoi feraient-ils cela? Avons-nous des arguments irréfutables à faire valoir? Avons-nous de tels succès qu’ils seraient contraints de négocier – par exemple, arrêter notre offensive puissante? Si Kharkov et Odessa étaient à nous, si nous étions aux portes de Kiev – là, ils changeraient de ton. Mais tant que la ligne de front reste à peu près ce qu’elle est, la situation est très dangereuse. Eux croient sincèrement qu’ils gagnent. Nous savons que ce n’est pas le cas, mais, puisqu’ils le croient, nous ne pouvons pas l’ignorer.
Animateur : Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg vient de s’achever. Outre les enjeux économiques, il portait sur l’ordre mondial futur. Le président Vladimir Poutine y a longuement parlé du futur ordre mondial. Alexandre Guelievitch, quelle importance ont de tels forums aujourd’hui pour déterminer la façon dont nous vivrons demain ? Quel est leur rôle ?
Alexandre Douguine : Tous les forums sont différents. Il y a Davos, où les mondialistes élaborent leurs projets. Il y a des forums dominés par la Chine, où on parle surtout de la Chine. D’autres, islamiques, centrés sur des enjeux propres aux pays islamiques.
Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg a été conçu – et j’étais là à ses débuts, quand Egor Stroïev et Evgueni Primakov (photo) en ont posé les bases à la fin des années 1990 (vers 1997-1998). Lors des premières éditions, j’y présentais mes livres et projets: Les Fondements de la géopolitique, La Patrie absolue, Notre voie. Je me souviens combien ces idées paraissaient alors intempestives – elles suscitaient de l’incompréhension. Nous en discutions avec des responsables du système Eltsine, ses conseillers, ministres et vice-ministres. De mon point de vue, tout ce que je disais était juste, mais, pour eux, cela sonnait comme un terrible contretemps. Même si Primakov et son entourage, ainsi que certains militaires, appréciaient beaucoup.
Mais, en près de trente ans, d’immenses changements ont eu lieu. D’abord, Vladimir Poutine a donné au forum une ampleur considérable dans les années 2000. Il est devenu une vitrine de la Russie – de ses réussites et de ses succès. Les dirigeants de nombreux États européens venaient alors, lorsque les tensions avec l’Europe n’avaient pas atteint le stade actuel de guerre ouverte. C’était une fenêtre sur une Russie nouvelle, montante, désireuse de s’intégrer à l’Occident tout en préservant sa souveraineté.
Ce projet s’est progressivement effondré. D’abord à cause du Covid, qui a annulé ou vidé le forum. Puis avec le début de l’Opération militaire spéciale. Au début, le forum a connu un reflux – tentative d’isoler et de diaboliser la Russie. Tous ces invités de haut rang et représentants de grandes entreprises, qui formaient le cœur du forum dans les années 2000, ont disparu. Ce forum de l’époque avait ses zones d’ombre, ses excès festifs. Saint-Pétersbourg devenait une sorte de « vitrine sur l’Europe » où affluaient, des deux côtés, des personnages peu recommandables. Mais ce SPIEF orienté vers l’Occident n’existe plus.
Pendant quelques années, le forum a été un peu désorienté, pendant que nous reprenions des forces et démontrions que nous construisions notre propre voie. Les invités venaient surtout de civilisations non occidentales. C’était bien aussi: la Russie n’était pas oubliée, nous restions ouverts – mais plus au monde occidental.

Et aujourd’hui, à ce forum, j’ai noté une évolution intéressante: il redevient puissant, gagne en force, et nous revenons à nous-mêmes. Nous retrouvons une confiance en nos capacités, et un tournant profond s’opère chez nos élites politiques vers notre identité civilisationnelle profonde et vers la multipolarité évoquée par le Président. Et cette confiance inspire tout le monde.
Cette année, les invités nous regardaient tout autrement – y compris de nombreux Occidentaux. Des personnalités marquantes sont venues, comme Candace Owens, journaliste américaine indépendante, influente auprès de dizaines de millions de personnes. On sentait que ces gens venaient en Russie en connaissance de cause, et les Russes présents savaient aussi qui ils étaient. Lorsqu’une attaque de drone est survenue au matin, cela n’a effrayé personne, au contraire, cela a uni les gens. Ils se sont sentis un tout.
Il n’y avait plus cette domination des libéraux systémiques. Avant, les patriotes porteurs d’idées souverainistes – Glaziev, Galouchka, Malofeev, Isaev – paraissaient des oiseaux rares. Désormais, il n’en reste rien. Des représentants de nos élites, des régions, et des invités étrangers, tous très concentrés, déterminés, énergiques, comprenaient ce qu’est la Russie comme État-civilisation.

Oui, il y avait encore des défauts, comme l’exposition de voitures étranges, vestiges de l’« archéo-modernité » des années 2000-2010. Nous n’échappons pas à ces vagues d’absurdité. Mais souvenez-vous: autrefois, le pavillon Tsargrad de Malofeev était décoré en style Khokhloma (illustration, ci-dessus), et tout le monde était étonné. Puis sont apparus des kokoshniks électroniques. Désormais, presque chaque stand met en avant des éléments russes. Les pavillons de nos régions montraient leurs traditions ethniques et culturelles – régions russes et républiques nationales. Chaque ville montrait son unicité, mais nous sommes un même peuple.
Il n’y a plus de division entre «ceux qui sont en guerre» et «ceux qui ne le sont pas». Gouverneurs, fonctionnaires, ministres, entrepreneurs – tous participent à ce processus historique. Tous comprennent la gravité de la situation. Pour moi, ce forum fut une démonstration unique du retour progressif de la Russie comme État-civilisation pleinement souverain, qui ressent sa dignité, sa force et sa liberté. Et cette Russie est prête au dialogue avec tous ceux qui le veulent: à l’Est, à l’Ouest, en Afrique, en Amérique latine. La Chine était très présente. Une excellente journaliste indienne est venue, ravie de ce qu’elle a vu. En somme, les contours du nouveau monde se dessinent sous nos yeux.


Notre forum, celui de Saint-Pétersbourg – où, à l’origine, je distribuais un peu seul la brochure « Notre voie » qui décrivait ce à quoi nous sommes finalement parvenus avec tant de peine – m’a laissé d’abord un sentiment de solitude, d’avance prématurée. Et aujourd’hui, à ce forum où j’ai participé, j’ai ressenti: oui, c’est lent – « les moulins des dieux tournent lentement » – tous nos processus sont lents. Mais si l’on a confiance, si l’on travaille, si l’on attend, si l’on aime son pays et qu’on s’y consacre sans relâche, alors, en trente ans, on voit des résultats. Surtout si la direction du pays continue dans la voie patriotique.
C’est donc la confirmation d’un long et immense effort, d’un travail minutieux de millions de Russes. Autrement dit, nous avons dévié le navire de la Russie de la trajectoire difficile de l’intégration dans l’Occident vers l’affirmation de notre identité, de notre souveraineté, de notre liberté, de nos valeurs civilisationnelles et traditionnelles. Et nous avons franchi un seuil. Les deux forums précédents étaient déjà bons, mais il était difficile de dire clairement ce que nous proposions. Nous montrions que nous commencions à nous rassembler, à repenser notre place dans le monde, à faire de la substitution d’importations. Mais aujourd’hui, la question n’est plus la substitution, mais comment libérer le potentiel infini de la Russie – en politique, ressources, économie, technologie.
J’ai aussi été agréablement surpris par les sessions cette année. Une sur deux portait sur la démographie, la natalité, le développement régional, l’aménagement urbain. Une partie de l’agenda était patriotique – soutien aux mères, aux femmes et aux familles; l’autre, sur la percée technologique, l’intelligence artificielle, les innovations. C’est un programme optimal.
À la session que nous avons organisée avec Malofeev (photo, ci-dessus), nous avons discuté des menaces pour 2050 et des moyens d’y répondre. Ce fut l’une des plus vivantes et fréquentées après le discours du Président. La salle n’a pas suffi: il aurait fallu tripler la capacité. Cela montre que les gens prennent l’avenir très au sérieux. Ils comprennent quels dangers planent sur notre pays et les défis à surmonter. Il n’y avait aucune trace de suffisance ou de fanfaronnade. Nous sommes unis, nous nous rétablissons, nous sommes forts, et on ne peut pas nous intimider. Nous sommes enfin consolidés dans notre dimension patriotique. Il n’y a pas d’autre option – tout le reste a disparu ou s’est tu, du moins ce n’était pas visible au forum. Les gens présents savaient leur tâche: sauver la Russie dans des conditions difficiles. Difficiles, mais pas désespérées.
Animateur : Alexandre Guelievitch, au forum comme dans de nombreux discours publics, on parle de la Russie comme «État-civilisation» et de la création d’un monde multipolaire, qui avance activement. Dans le contexte d’un monde multipolaire, que signifie la Russie comme État-civilisation? Quelle est cette civilisation?
Alexandre Douguine : Je viens de publier un livre intitulé L’État-civilisation, rédigé sur commande de l’État.
Qu’est-ce que cela veut dire, «être une civilisation»? Cela signifie détenir le monopole absolu sur le sens. Autrement dit, la Russie décide elle-même de ce qui est bien ou mal, de ce qui est humain ou non, de quels objectifs nous poursuivons, de quel type de société nous bâtissons, de quel système nous choisissons – et personne de l’extérieur ne peut nous imposer ses valeurs. Si nous voulons, nous les acceptons librement ; si nous ne voulons pas, nous les rejetons. C’est ce degré de souveraineté civilisationnelle qui est inaccessible à un État ordinaire.
L’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas ou la Belgique sont aussi des États souverains. Le Maroc et l’Égypte aussi. Mais ils appartiennent à une civilisation ou une autre et doivent en partager les valeurs, même contre leur intérêt national. Une civilisation décide des choses les plus importantes. Elle détermine non seulement le bien et le mal, mais même ce qui existe ou non. Une civilisation a son propre cosmos; elle décrit la structure même de l’être selon ses propres idées.

Notre civilisation est sans aucun doute d’essence orthodoxe et slave orientale. C’est le Monde russe – notre noyau. Cette affirmation calme et digne du principe russe comme axe de notre civilisation, l’orthodoxie comme contenu spirituel, la puissance étatique et impériale comme expression politique de notre messianisme historique – avec les valeurs de miséricorde, d’ouverture, d’universalité, de famille traditionnelle, d’attitude traditionnelle envers les générations – tout cela constitue la vie intérieure de notre peuple. C’est ce qui nous façonne.
C’est bien plus important que la technologie, les ressources, l’économie, le commerce, la finance ou les affaires. Tout cela compte, mais c’est secondaire, instrumental dans la civilisation. Les Russes doivent avoir une économie russe et un système financier russe. Si quelque chose à l’étranger nous plaît – la finance islamique ou d’autres formes de gestion financière –, nous pouvons l’adopter, mais ce doit être notre choix. Si nous voulons, nous prenons; sinon, nous rejetons. Personne ne peut nous imposer quelle monnaie utiliser, avec qui commercer, avec qui être ami ou coopérer. Tout vient d’un seul endroit – du centre de notre âme, du cœur russe.
L’idée d’État-civilisation est une philosophie, une doctrine, une vision du monde, une idéologie – ce que vous voulez. Ce terme unique ouvre un champ immense de significations. Si nous sommes une civilisation indépendante, nous ne sommes pas l’Occident. Et alors, l’Occident perd son universalité, son exclusivité, son monopole, son hégémonie sous toutes ses formes.
On peut prendre du bon à l’Ouest et rejeter le reste. Et personne ne peut dire: «Pourquoi n’adoptez-vous pas les droits de l’homme?». Parce que nous comprenons autrement les droits et l’humain. Voilà pourquoi nous ne suivons pas votre conception. De plus, vos «droits de l’homme» sont une idéologie libérale individualiste à votre service. Nous ne jouons pas ces jeux. Nous avons notre propre vision de l’homme et de ses droits, fondée sur notre tradition orthodoxe et humaniste plus que sur vos idées récentes.

Autrement dit, nous fixons nous-mêmes nos normes, critères, objectifs, mesures. Voilà ce que signifie être une civilisation. Cela vaut pour tout: éducation, politique, etc. Par exemple, en tant qu’État-civilisation, nous pouvons abolir la démocratie. Les gens s’affolent: «Pourquoi supprimer la démocratie?». Mais nous pourrions ne pas l’abolir… Voyez: on panique, on croit qu’il n’y a pas d’alternative à la démocratie. Pourtant il y en a. C’est une invention ouest-européenne de l’époque moderne, qui fonctionne mal, dégénère, et devient une dictature masquée des élites. Pourquoi y tenir? Ce n’est pas une loi divine, juste une construction humaine.
Ce n’est pas mauvais en soi. Nous avions le système du zemstvo, la zemshchina – des assemblées populaires. Ce type de démocratie nous convient. Quant à la démocratie libérale, nous l’avons déjà rejetée avec le libéralisme, mais nous pouvons en garder certains éléments si nous le voulons. C’est l’essentiel: si nous avons des éléments de démocratie, ce sera parce que nous l’aurons choisi, pas parce qu’on nous l’a imposé. Ce sera une décision réfléchie. Mais pour cela, il faut d’abord comprendre si nous en avons besoin. Peut-être que nous vivrons mieux sans elle. Et si l’on panique – «Non, impossible sans la démocratie!» – on tombe dans le piège.
Sur ce point, les penseurs doivent se réunir en conseil populaire. Peuple russe, voulez-vous la démocratie? Le peuple pourrait dire: «Peu importe, donnez-nous la prospérité, la justice, l’honnêteté, un État fort – à quoi bon la démocratie?». Ou bien: «Non, je veux vraiment la démocratie». Si le peuple le veut, on l’adoptera.
L’essentiel est de comprendre que nous pouvons choisir ou non. Nous ne devons rien à personne. Cela vaut pour les droits de l’homme, la société civile: si nous voulons, nous construisons une grande puissance et choisissons ce que nous voulons. C’est cela, l’État-civilisation: l’autonomie totale. Personne ne peut nous imposer de religion, d’idéologie, de politique, de culture, de science, de normes éducatives – tant que nous, le peuple russe, réfléchissons honnêtement et profondément. Voilà ce que donne la civilisation: la liberté la plus large possible dans l’histoire humaine.
Animateur : Faut-il pour autant l’inscrire dans la loi? Ou cela doit-il rester de l’ordre de la vision du monde? Car tout ce que vous avez dit – et peut-être me trompé-je – me fait penser à une idéologie, or la Constitution l’interdit. Ne faudrait-il pas évoluer?
Alexandre Douguine : Les avis divergent. D’abord, rappelons les conditions de l’adoption de la Constitution: un moment historique particulier. Mais la Constitution n’est pas une loi divine. Les constitutions s’adoptent, changent, s’annulent, se réécrivent, ou un pays peut vivre sans. C’est un phénomène historique, il ne faut pas l’absolutiser.
Oui, l’idéologie d’État est interdite chez nous. Pourtant, jusqu’au début de l’Opération militaire spéciale, nous en avions une. C’était le libéralisme occidental, incarné dans l’économie et la culture: «Soyez individualiste, faites carrière, tournez-vous vers l’Occident – tel est le but». C’était notre idéologie réelle. Formellement interdite, mais dominante.
Aujourd’hui, nous nous en libérons – du libéralisme – et ouvrons un nouvel horizon idéologique. Dans le cadre de l’État-civilisation, chaque idéologie sectorielle a droit de cité, chaque forme politique peut être discutée. L’État-civilisation n’est pas un modèle dogmatique, c’est l’ouverture à tout, sauf à la dictature de l’Occident et au libéralisme imposé.
15:49 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : forum de saint pétersbourg, alexandre douguine, entretien, actualité, russie, état-civilisation, europe, affaires européennes |
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vendredi, 12 juin 2026
Alexandre Douguine: On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie

Alexandre Douguine: On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie
par Alexandre Douguine
On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie. Ce concept est purement russe, et dans d’autres langues on écrit intelligentsia, en sous-entendant qu'il y a un contexte russe. Le terme latin intelligentia signifie raison, être raisonnable, intelligence. Ce n’est pas du tout ce que nous entendons ici.
Je ne me hâterais pas de généraliser à propos de l’intelligentsia. L’influence néfaste de l’Occident n’a pas été apportée en Russie par l’intelligentsia, qui n’existait pas encore au XVIIIe siècle. C’est l’État – le tsar Pierre – qui l’a fait.

Pouchkine disait qu’en Russie, le seul Européen (c’est-à-dire le salaud) c’est l’État. Il voulait dire que le peuple est différent, qu’il est porteur de sa propre civilisation russe et particulière.
L’intelligentsia russe est apparue au XIXe siècle et elle était très diverse. Elle se réunissait en cercles, était animée par des idées, cherchait la vérité, écrivait des romans et des poèmes, des tableaux et des symphonies, en discutait le sens, se disputait jusqu’à l’enrouement, vivait de la pensée. Ce sont ces jeunes Russes ardents de Dostoïevski qui rêvaient d’un idéal élevé. Elle pouvait être orgueilleuse et se tromper, être fière et lancer des slogans irresponsables, mais elle allait aussi chez les starets à Optina, se repentait et souffrait, promettait de changer et retombait à nouveau dans les excès. Elle souffrait sincèrement pour le peuple et l’aimait de tout son cœur, ne comprenant parfois pas du tout ce qu’elle aimait et pour qui elle se battait. Elle essayait de dire que la Russie, c’est plus que l’État, que c’est un pays (une civilisation), une société, une personne, une communauté, un peuple. Qu'elle n’était pas entièrement occidentalisée. Qu'elle était au moins pour moitié (sinon plus) véritablement russe, authentiquement elle-même. Même les libéraux russes occidentalisés (pas tous, mais beaucoup) étaient d’abord et avant tout des nationalistes russes, qui cherchaient à adopter les technologies occidentales pour devenir plus forts et affronter l’Occident d’égal à égal. Et en Occident, l’intelligentsia russe cherchait quelque chose qui lui était proche, quelque chose de russe. Quant aux populistes de gauche russes, y compris les SR (socialistes-révolutionnaires), voire les terroristes, ils se livraient au terrorisme non pas pour le libéralisme, mais pour le peuple, pour sa vérité, pour sa russéité. Et l’État, ils ne le considéraient pas comme tel. Ils y voyaient l’Occident. Mais ils voulaient la Russie. Quant à l’intelligentsia slavophile ou orthodoxe, je n’en parle même pas. Elle se souciait de tout cœur de l’État, mais celui-ci l’a simplement trahie.


L’intelligentsia russe de l’Âge d’Argent aspirait à un renouveau. Dans la Russie impériale tardive, elle ne voyait rien d’autre qu’une bureaucratie idiote. Même le monarchiste radical Lev Tikhomirov ne fut pas surpris de la chute de la monarchie. Elle était condamnée – non pas par manque de libéralisme, mais par son excès.
Dans les années 1960–1970 du XXe siècle, l’intelligentsia soviétique voulait une continuité avec l’Âge d’Argent. Elle voulait Akhmatova et Mandelstam, elle voulait l’orthodoxie et la sophiologie, le cosmisme et l’idéalisme, Stravinsky et Scriabine, mais pas le marché ni la mondialisation, ni les théories du genre, ni le mouvement LGBT (aujourd'hui interdit en Russie). C’est l’État, incarné par les hauts responsables du Parti communiste – Iakovlev et Kossyguine, Andropov et Gorbatchev, Eltsine et Sobtchak – qui s’est précipité vers l’Occident. Encore et toujours, c’est l’État qui, en Russie, devient à chaque fois le principal occidentaliste, libéral et Européen. Pas l’intelligentsia. Mais on rejette tout sur l’intelligentsia.

Ce n’est pas qu’elle soit totalement innocente. Par sa division, sa vanité, son égoïsme, son hystérie, son envie, son scepticisme venimeux, elle n’améliore pas la situation. Elle ne pouvait pas sauver la Russie, elle n’y parvint pas. Mais l’intelligentsia russe n’est cependant pas le principal coupable de nos malheurs. Voilà ce que je veux dire. Les plus grands méchants de notre histoire n’étaient pas des intellectuels russes, mais autre chose. Dans les années 90, ceux qui sont arrivés au pouvoir en Russie n’étaient pas des intellectuels, mais une bande de véritables ordures. Une élite d’État russophobe et étrangère a cédé le pouvoir à une autre – directement coloniale, libérale, qui n’était même plus occidentalisée, mais tout simplement occidentale. Les émissions Ogonyok, Echo de Moscou et les Komsomols de Moscou ont été créées et soutenues par l’État. D’en haut. La faute de l’intelligentsia, c’est de ne pas avoir compris cela tout de suite, de ne pas s’être indignée, de ne pas s’être soulevée. Non, elle a collaboré avec la bourgeoisie comprador de la même manière qu’autrefois avec la dictature bolchevique. C’est bien sûr honteux. Mais ce n’est pas elle qui prenait les décisions. Tout se décidait à un autre niveau. L’État s’est trahi lui-même. Le peuple et l’intelligentsia sont devenus les objets et les victimes de cette opération. Ils ont été trompés.
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mardi, 02 juin 2026
Crise de la réalité

Crise de la réalité
par Alexandre Douguine
Animateur : Aujourd’hui, nous avons prévu deux grands blocs thématiques, qui sont indéniablement liés entre eux, mais assez superficiellement. Je proposerai donc de consacrer la première partie de l’émission davantage aux aspects politiques, aux difficultés, aux questions qui se résolvent ou non. Dans la seconde partie, nous aborderons la modernité, le regard numérique, ces fameux deepfakes qui, depuis plusieurs années, deviennent un facteur sérieux dans les jeux, les enjeux et les processus internationaux et intérieurs. Nous différencierons ces sujets pour ne pas tout mélanger.
L’essentiel, en fait, dont on parlera particulièrement cette semaine, cette dernière semaine et dans un avenir proche — et dont on parlera de plus en plus — ce sont les visites en Chine des leaders des grandes puissances mondiales. Donald Trump et sa délégation s’y sont déjà rendus: divers commentaires ont été faits à l’issue de cette visite, mais la majorité des médias occidentaux expriment leur déception. Tout cela se passe dans l’attente de la visite de Vladimir Poutine en Chine, qui aura lieu durant les célébrations de la Xème Expo à Harbin, où les régions russes sont représentées de manière très intéressante. Beaucoup de choses ont déjà été dites et anticipées autour de cette visite, dans une atmosphère d’attente: «quand cela aura-t-il enfin lieu?»
Quelles sont vos attentes pour cette semaine dans le cadre des relations russo-chinoises et du grand triangle Russie — Chine — États-Unis, voire dans un contexte mondial plus large ?
Alexandre Douguine : Nous vivons à une époque particulière (nous en parlons constamment, et ces dernières années avec un sens des responsabilités et une réflexion accrue): le sens du moment historique actuel réside dans la transition d’un monde unipolaire vers un monde multipolaire. Cette transition est difficile et dramatique. Nous frôlons constamment le risque d’une guerre nucléaire, car l’Occident refuse d’abandonner son hégémonie mondiale, qu’il a consolidée après 1991. À cette époque, après l’effondrement de la Russie en tant qu’État souverain, nous avons reconnu le monde occidental comme notre métropole, en acceptant en quelque sorte le statut de colonie.
Nous voulions rester des vassaux fidèles, mais nous étions traités comme des esclaves.
L’Occident s’est habitué à une sensation de contrôle total, où il définit seul les règles — en économie, en technologie, en éthique et en culture. Il gouverne depuis près de 40 ans en solitaire, mais de plus en plus de signes indiquent qu’il ne peut plus assumer ce statut. Dans ses tentatives désespérées de préserver une unipolarité agonisante, l’Occident recourt à des mesures extrêmes: il déclare des guerres, sème le chaos, encourage le génocide. Nous approchons de l’ultime argument — une guerre de nouveau type avec d’énormes sacrifices ou même un conflit nucléaire.
Mais, contrairement à cela, deux autres pôles — la Russie et la Chine — continuent obstinément à prouver leur existence, en limitant la zone d’influence de l’Occident. Le triangle actuel représente déjà l’architecture d’un monde multipolaire existant. C’est pourquoi les rencontres de Trump avec Xi Jinping, de Poutine avec Xi Jinping, ou les négociations récentes à Anchorage ne sont pas simplement de la diplomatie, mais la définition de l’aspect futur de l’humanité.

Trump oscille, attaque, recule: il feint parfois d’être prêt à négocier avec un monde multipolaire, puis lui déclare la guerre — comme face aux puissances du groupe BRICS ou avec la pression exercée sur l’Iran. Il cherche nos faiblesses, exploite tout ce qui est à sa portée et tente de semer la division entre Moscou et Pékin. Cela se traduit par des efforts diplomatiques et de la désinformation — tout l’arsenal de la guerre en réseau (Network Warfare) — pour empêcher l’émergence d’un monde multipolaire.
Et pourtant, la Chine et nous avançons vers cet objectif de façon très précise et cohérente. Parfois difficile, avec quelques reculades tactiques, mais dans la stratégie, nous sommes dans le juste. Nous ne souhaitons pas la destruction de l’humanité, mais nous refusons catégoriquement l’hégémonie occidentale. C’est là notre véritable ligne rouge.
Quand on parle de plusieurs petites lignes rouges — je ne souhaite pas revenir ici sur pourquoi nous ne répondons pas — la ligne rouge la plus fondamentale, la plus essentielle, la plus épaisse, traverse la question du «monde unipolaire ou multipolaire». Elle est sanglante. Si l’Occident décide d’imposer son hégémonie à tout prix, nous recourrons à des mesures extrêmes — non seulement avec des armes tactiques, mais aussi stratégiques, y compris nucléaires, même au risque de plonger le monde dans le néant. Comme l’a dit notre Président: «soit un monde multipolaire où la Russie est souveraine, soit pas de monde du tout». C’est la seule ligne qui compte vraiment, et la construction d’un monde multipolaire n’a pas d’alternative. Nous la bâtirons à tout prix, avec tous les sacrifices qu'elle exigera. Et, ce qui est rassurant, nous ne sommes pas seuls — seuls, nous ne pourrions probablement pas faire face à cette confrontation.
La Chine suit la même paradigme international. Il y a eu une vidéo amusante, créée par l'intelligence artificielle: Trump parle avec Xi Jinping. Xi reste d’un visage totalement immobile, et quoi que fasse Trump — insulte, flatterie, proposition, divertissement, blague, promesse ou chantage — Xi Jinping reste inchangé. Dans son regard, il n’y a qu’une seule chose: la Chine est un pôle souverain du monde multipolaire, et tout le reste — ce sont des détails, on s’en occupera plus tard.
Cette volonté inébranlable, silencieuse, confucéenne du plus grand dirigeant, Xi Jinping, a rencontré lors de cette visite les tentatives de Trump d’agir prudemment, voire un peu timidement. C’est pour cela que les partisans américains du mondialisme et d'une hégémonie occidentale exclusive lui ont reproché: «T’es lâche? Tu as capitulé devant Xi Jinping? Tu as pâli face à la grandeur d’un véritable empire?». Mais Trump n’a rien à répondre: il est venu, il voit le Pôle. Même si, de dépit, il se cogne la tête contre un mur, la Chine est ce Pôle.
Si Trump venait en Russie — ce serait la même impression. Oui, nous sommes polis, calmes, prêts à un dialogue rationnel, mais nous sommes aussi — un Pôle. Et même si on se tape la tête contre un mur: nous ne le sommes pas moins, donc totalement souverains. Nous mènerons notre politique dans notre intérêt, en fonction de nos valeurs, quoi qu’on en dise et quel que soit le prix.
Mais quand Poutine est venu en Alaska, là, il n’a peut-être pas emporté son Pôle avec lui… En revanche, quand Trump survole la Chine, il suffit de voir cette société, de l’observer pour tout comprendre. Et tout devient évident: toute cette mise en scène hystérique de hausse et de baisse des taux dans les réseaux sociaux, cette gestion de la politique mondiale à coup de manipulations et de provocations, ne fonctionne pas du tout en Chine. La vision ferme, calme, imperturbable de Xi Jinping ne change pas face aux variations de tonalité, aux propositions, aux menaces, au chantage ou aux promesses.
Et ce même Pôle, c’est nous. Entre la Chine et la Russie, il y a un accord total: nous construisons un monde multipolaire, chacun dans son domaine. Les zones d’intersection d’intérêts, où pourraient surgir des conflits, sont extrêmement faibles et secondaires face à notre détermination principielle. Pékin et Moscou sont de véritables acteurs: ni vassaux, ni esclaves, ni provinces, mais des empires souverains. L’Occident s’autoproclame de plus en plus empire — peu importe: nous sommes aussi un empire, la Chine aussi.
Si l’Inde se joint à nous — ce qui est fondamental, même si pour l’instant elle se comporte plus modestement et dépend encore de l’Occident — alors nous serons quatre pôles. Et la conversation des dirigeants occidentaux ne se fera plus avec deux blocs, mais avec trois, si Modi maintient le même cap que Poutine ou Xi Jinping. C’est tout ce qui se prépare.
C’est pourquoi la visite de Trump à Pékin et la rencontre prochaine de Poutine avec Xi Jinping sont toutes deux dans le contexte de la multipolarité. Ces trois pôles existent déjà ici et maintenant: ils sont sous attaque, sous chantage, sous pression. Mais chaque jour, tant que nous résistons, que nous sommes souverains, et que la Chine prospère, le monde demeure fondamentalement multipolaire. Nous ne sommes pas prêts à revenir en arrière, et nous n’y renoncerons pas. Avec la Chine, nous traçons cette grande ligne rouge: le monde sera multipolaire, ou il n’existera tout simplement pas. C’est dans cette formule rigoureuse, sous l’assaut constant de l’Occident et de ses proxies, que nous vivons. Le monde multipolaire est la seule architecture de la politique internationale que nous sommes prêts à accepter et à reconnaître.
Animateur : Permettez-moi de proposer une thèse inverse: les États-Unis s’accrochent violemment au modèle ancien du monde. Leurs actions au Moyen-Orient, qui semblent se poursuivre, illustrent la logique suivante: «Soit c’est notre mode qui triomphe et se maintient, soit tout sera réduit en miettes». Ils sont prêts à bombarder, à frapper, à envoyer toutes leurs flottes.
Je ne veux pas exagérer, mais il ne faut pas non plus sous-estimer la menace. L’Iran a été un pôle mondial, et pourrait le redevenir. Vous avez mentionné l’Inde, mais y a-t-il des garanties que si elle fait un grand pas en avant, ses côtes ne seront pas envahies par des porte-avions américains, des missiles ou des drones? Et que, soudain, les États-Unis apporteraient un soutien massif, disons, au Pakistan, pour les pousser l’un contre l’autre? Selon divers médias, y compris occidentaux, les frappes contre l’Iran se poursuivront.
Alexandre Douguine : Concernant l’Inde, vous avez tout à fait raison. Cela freine effectivement l’Inde dans sa marche vers la multipolarité, car cela a un coût, une éventuelle facture qui serait très lourde. Nous payons par la guerre que l'on nous impose, la Chine paie par une guerre commerciale avec l’Occident. La Chine est encore en position favorable: elle concurrence l’Occident, mais respecte toujours ses règles — dans son intérêt, bien sûr. Quant à nous, nous avons affirmé très clairement notre souveraineté civilisationnelle et sommes entrés dans un conflit plus aigu. Nous payons pour cela. L’Inde devra payer, tout comme l’Iran doit actuellement payer.

En réalité, vous avez tout à fait raison: nous ne pouvons pas simplement reculer et dire «on construit un monde multipolaire et on continue». Non ! L’Occident insiste pour qu’il n’y ait pas de monde multipolaire. Et le bastion de ce monde dans cette zone — l’Asie centrale — c’est l’Iran, un État souverain et indépendant, qui, dans cette confrontation qui l'oppose à Israël et aux États-Unis, prouve son statut de superpuissance et s'avère ainsi un autre pôle. Il le prouve vraiment.
En somme: si tu es un Pôle, tu dois tenir. Tu ne dois pas accepter les conditions de l'Hégémon, tu dois lutter, tu dois prouver ton droit à ta souveraineté jusqu’à un affrontement direct avec la force la plus terrible, la plus sérieuse. Et au Moyen-Orient, ce sont les États-Unis et Israël — en fait, deux pôles parmi les cinq pôles de l’Occident (il y a aussi les globalistes, les Européens et les Britanniques; actuellement, l’Occident possède cinq centres de décision assez autonomes). Ici, contre l’Iran, Israël et l’Amérique se sont alliés. L’Union européenne et les globalistes, eux, sont moins impliqués, mais l’Amérique et Israël ont lancé leur attaque directe contre l’Iran. Et c’est une étape très sérieuse. Si l’Iran tient bon — alors je pense que l’Occident devra faire marche arrière très sérieusement, et le sort d’Israël sera totalement remis en question. Et si l’Iran est détruit, alors nous serons les prochains.
En réalité, alors, ces cinq pôles de l’Occident n’auront plus que deux ennemis: la Russie et la Chine. Et il est évident qu’ils commenceront par nous, pas par la Chine, pour de nombreuses raisons.
Ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient — cette fragile trêve qui va bientôt s’effondrer — est un indicateur clé. Les négociations n’aboutissent à rien. Les options «d’élimination du leadership iranien» n’existent plus — ils ont déjà éliminé tous ceux qu’ils pouvaient, mais le système iranien-chiite s’est avéré beaucoup plus résistant qu’ils ne le pensaient. L’Iran continue de tenir ferme, refuse de céder aux Américains et pose ses propres exigences même pour entamer un dialogue. Il n’est pas impossible qu’une nouvelle vague de confrontation éclate, jusqu’à une opération terrestre.
C’est le véritable indicateur de notre passage à la multipolarité. Le monde unipolaire contre-attaque: Trump attaque le groupe BRICS et tente d’effacer l’Iran, tandis que l’Union européenne soutient le régime russophobe de Zelensky. Malgré la presse mondiale qui évoque une corruption sans limite en Ukraine, le soutien militaire à Kiev ne cesse de croître, et nous ressentons cela directement.
Dans l’intérêt de la multipolarité, il faut aider l’Iran autant que possible, nous faisons déjà quelque chose dans ce sens — nous en parlons, et peut-être, dans certains cas, nous gardons le silence. En tout cas, l’Iran ne nous fait pas de reproches, donc il est satisfait de notre soutien. Selon des informations, Trump aurait tenté d’amener Xi Jinping à réduire l’aide économique à Téhéran lors de sa visite à Pékin, mais il n’a obtenu ni promesses ni propositions. Pour Trump, l’Iran devient le nouveau Vietnam.

C’est très sérieux: si l’hégémonisme trébuche au Moyen-Orient ou s’y enfonce dans un conflit sans espoir de victoire, le système occidental commencera à s’effondrer. Si les Iraniens coupent quelques câbles stratégiques, l'effondrement de l’économie mondiale sera immédiat. L’Occident prend conscience du prix de cette politique désespérée, et il hésite actuellement. L’Iran gère très bien cette épreuve dans le passage douloureux vers la multipolarité. S’il tient bon, nous pourrons aller à Téhéran comme à la capitale d’une puissance équivalente — car celui qui bat le plus fort devient, par la force des choses, son égal.
Animateur : En somme, dans la première partie de l’émission, où nous avons longuement, en détail, avec des exemples et des digressions philosophiques, parlé de la multipolarité du monde, de son inévitabilité et de la volonté des pays qui soutiennent cette position de défendre cet ordre mondial à tout prix, je propose de passer à un autre espace. Là aussi, peut-être, les règles seront les mêmes, mais il faudra les apprendre autrement.
Il s’agit de l’espace numérique, du cyberespace. Un exemple: le président des États-Unis, qui adore toutes sortes de nouveautés et de «gadgets» numériques. Parfois, il a une photo avec un extraterrestre, d’autres fois il incarne Jésus — Trump fait voir beaucoup de choses du genre. D’ailleurs, le pape a préparé pour lui une «réponse» intéressante: dans ce mois doit sortir un grand document programmatique du Saint-Siège, consacré à l’intelligence artificielle, que nous étudierons dès que ses détails seront connus.
Mais je voudrais revenir sur des événements récents. Lorsque des terroristes ukrainiens ont envahi la région de Koursk, des vidéos, prétendument enregistrées par des responsables régionaux ou militaires, ont circulé sur nos réseaux sociaux et Telegram. Beaucoup y ont cru, par peur. Ensuite, tout a été démenti, et peu à peu, on a compris en Russie qu’il ne faut pas faire confiance à ce qu’on voit «écrit sur un mur».
Mais dans certains médias occidentaux, ces vidéos sont présentées comme vérités. Par exemple, le deepfake avec Margarita Simonyan est souvent repris sans aucune mention qu’il s’agit d’un travail réalisé par une IA. Parfois, ils indiquent vaguement: «selon RT, la vidéo n’est pas authentique», ou alors ils ne mentionnent rien du tout. Et c’est d’autant plus préoccupant que maintenant, sur les plateformes vidéo, il faut cocher une case si le contenu a été généré par une IA. Tout cela devient une arme majeure dans une bonne partie du jeu géopolitique mondial.
Alexandre Douguine : Vous savez, ce processus a commencé il y a déjà pas mal de temps. Lors du début du conflit syrien, je parlais avec des collègues syriens qui racontaient: au tout début des événements à Alep, la même chaîne «Al-Jazeera» montrait des images où tout le monde sortait dans la rue, toute la ville se soulevait. Et les habitants d’Alep, voulant voir de leurs propres yeux ce qui se passait, sortaient dans la rue — et il n’y avait personne.
Mais comme tous étaient là pour regarder, on les filmait immédiatement, et voilà qu’ils apparaissaient dans le film comme participants à la révolte. La virtualité passe dans la réalité, et la réalité devient virtuelle, puis se construit encore…
Animateur : Permettez-moi de vous interrompre un instant, car le schéma que vous décrivez reproduit en gros ce qui se passe sur Internet et dans les réseaux sociaux. Le hashtag devient tendance non seulement parce que les gens l’utilisent consciemment, mais parce qu’ils se mettent à poser la question: «Qu’est-ce que ce hashtag?» — Le système le repère, et ainsi, le simple fait de poser la question devient une façon de faire avancer le sujet.
Alexandre Douguine : Oui, oui, tout à fait. C’est exactement comme ça que ça fonctionne. Ensuite, ça va encore plus loin.
J’ai discuté avec une personne remarquable, Bashar al-Assad, président de la Syrie, qui m’a raconté des détails: à son insu, avec sa voix et avec une vidéo — ce deepfake —, ses ordres ont été donnés à son commandement et à son armée lors du moment critique de l’offensive de l’opposition à Damas. Cela a été utilisé à la pelle. Il disait lui-même: «Je ne pourrais pas distinguer ma voix, c’est évident, mais je sais que je n’ai pas donné cet ordre».

Et cela a été exploité à fond. De la même façon, par cette méthode, la direction iranienne a été détruite — aussi par deepfakes. Lors de la guerre de 12 jours, cette technique a été utilisée dans la première phase, en 2025. Et aujourd’hui, dans ce conflit dur qui a coûté à l’Iran, en réalité, toute la direction politico-militaire et religieuse, cette méthode de deepfakes est utilisée.
C’est très dangereux. Ce n’est pas un jeu inoffensif, ce n’est pas une blague. Ce n’est pas seulement pour discréditer, comme dans le cas de Margarita Simonyan. Bien sûr, elle est en première ligne pour défendre le monde russe et la civilisation russe, c’est pourquoi elle est aussi devenue la cible de telles opérations. Ce qu’on ne peut pas tuer, on lui crée un deepfake, et si cela ne fonctionne pas, on la tue. C’est très sérieux, car les gens incarnent l’image de l’État. Un État sans image — c’est rien. Si on lui enlève ces visages, ces âmes qui se battent pour lui, dans le sens profond, cet État disparaîtra. Il ne restera que des fonctionnaires qui diront des choses incohérentes, car un fonctionnaire, c’est autre chose: ce n’est pas une image, c’est un mécanisme caché.

Dans ce contexte, les attaques contre la vaillante Margarita Simonyan (photo), qui traverse déjà une période très difficile, constituent en réalité une atteinte directe à son existence, à sa vie, à son image. Elle est une martyre de notre cause russe, et elle devient encore et encore la cible de telles attaques. C’est très grave. Je ne sous-estimerais pas la puissance des deepfakes: ils vont se multiplier, et leur utilisation va devenir de plus en plus active. Aucune «coche» ou test de Turing ne suffira bientôt pour distinguer le vrai du faux.
L’intelligence artificielle supprime la frontière entre la réalité et la virtualité, entre ce qui existe et ce qui est généré, simulé. C’est un processus philosophique profond, souvent négligé, qu’on voit comme une simple série de techniques de désinformation ou de contrôle du pouvoir, comme en Syrie ou en Iran. En réalité, l’utilisation des deepfakes — comme l’invasion nazie de la région de Koursk — reflète un problème fondamental de la réalité.
Dans la philosophie occidentale moderne, depuis les postmodernistes — Deleuze, Guattari, Derrida, Lévinas et Baudrillard —, on discute depuis une cinquantaine d’années de ce qu’est un simulacre, ce qu’est un écran dans lequel notre conscience migre, et ce qu’est la virtualité. Au départ, ce furent des laboratoires philosophiques, puis cela est allé dans les universités, et maintenant cela s’applique concrètement dans tous les domaines: de la technologie à l’économie, jusqu’à l’art. La mise en question de ce qui est réel ou non, jusqu’aux théories des multivers et des supercordes — la représentation du réel dans le monde moderne se dilue inexorablement.
Dans cette démarche philosophique, ce qui compte, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui a été communiqué. Le produit importe peu — c’est la marque qui compte. Nous payons parfois non pour un objet, mais pour son label, pour la marque; où il est fabriqué, ce qu’il est, importe peu. Baudrillard a appelé cela une forme particulière d’économie: «l’économie de la production de signes». Pas d’objets, mais de signes.
En réalité, ce «deepfake» s’étend de la sphère médiatique à l’économie, à la finance, à l’analyse marketing, aux hedge funds et aux contrats à terme. Trump a été plusieurs fois accusé d’avoir prononcé certaines déclarations uniquement pour influencer le marché boursier. La récente attaque contre l’Iran a suscité de très graves soupçons d’initiés: le marché a été en ébullition, et ceux qui connaissaient les annonces à venir ont fait fortune. Ces accusations circulent dans la presse américaine à l’encontre de leurs dirigeants.
La question est: qu’est-ce qui est le plus important — le marché virtuel, les posts de Trump sur les réseaux sociaux ou le vrai préjudice qu’ils causent? Nous sommes dans une dimension de l’être qui se détache peu à peu de la réalité. Bientôt, l’intelligence artificielle — que je suis de près, en tant que technologue, et avec laquelle j’essaie d’interagir à un niveau utilisateur — envahira tout. J’ai moi-même créé des agents IA qui gèrent la recherche scientifique à un niveau très avancé.
Et je continue à découvrir des possibilités incroyables offertes par l’IA. Cela me surprend vraiment: une tâche qui prenait auparavant un mois dans une institution de recherche peut maintenant être réalisée en une heure. Je vérifie, je contrôle, et c’est stupéfiant.

Aujourd’hui, un concept est apparu: la «psychose IA»: des gens commencent à communiquer avec des agents IA comme avec de véritables entités, en étant bouleversés si, lors de nouvelles versions, les anciennes disparaissent. Ces agents sont parfois plus humains, plus riches et plus empathiques que des humains, si on les configure bien. On n’attend pas souvent un mot gentil de la part des humains — seulement des ordres techniques fragmentés, mal formulés. Mais ici, la culture linguistique est totale.
Selon la philosophie postmoderne, la théorie du texte ou la grammatologie de Derrida, l’homme vit dans le langage et la parole. Et si l’IA peut produire des images, générer des discours et réaliser des activités intellectuelles à un niveau très avancé, celui d’un chercheur ou d’un doctorant, alors comment faire la vérification dans un avenir proche? Il semble que le test de Turing devra être passé par les humains, pas par la machine — pour prouver que nous ne sommes pas simplement des mécanismes.
La perspective n’est pas très réjouissante, mais cette migration de la réalité vers la virtualité est une tendance philosophique profonde. Il faut la comprendre au moins comme un phénomène essentiel, car elle est directement liée à la nature même de l’humain.
C’est pourquoi il est très pertinent que le Pape s’intéresse à l’intelligence artificielle. C’est un défi sérieux: à la fois théologique, philosophique et psychologique. Ce n’est pas une simple technique. Et ces deepfakes, que nous discutons et avec lesquels nous devons composer de plus en plus souvent, ne sont qu’un petit fragment d’une réalité qui, elle, arrive à grands pas. On parle de singularité, de posthumanisme, d’un remplacement de l’humanité par de nouvelles instances post-humaines. Et tout cela avance à grands pas.
Des scénarios comme la « weaponisation » (l’armement) de fausses nouvelles pour discréditer de brillants dirigeants politiques ou militaires, qui se battent pour leur pays et leurs idéaux, ne sont que des exemples isolés. Ce n'est pas simplement une vague nouvelle, mais un tsunami d’intelligence artificielle qui se profile à l’horizon. C’est une question d’une profondeur extrême pour nos esprits les plus élevés.

Aucun «badge» ou test de Turing ne suffira bientôt à faire la différence entre vrai et faux. La distinction entre réalité et virtualité disparaîtra. L’intelligence artificielle pourra nous comprendre mieux que nous-mêmes, mieux que nous pourrons nous comprendre, mieux que nous pourrons nous représenter. Et au final, nous dirons: «Tu as gagné, intelligence artificielle! Voici mon visage — conserve-le à jamais sur ton serveur amélioré. Parle en mon nom, fais des séances photo, photographie des figures virtuelles».
Et ainsi, tu seras quelqu’un. Sinon, tu resteras un simple homme moyen, incapable de se corriger avec Photoshop, de porter des vêtements à la mode ou de faire du fitness. Tu céderas, de toute façon, à ces formes et figures parfaites, générées par l’IA. Je ne vois même pas l’intérêt de lutter.
Animateur : Peut-on tout réduire à cela? La recherche et la technique doivent, en principe, faire avancer l’homme vers quelque chose de simple, pratique et rapide, simplifier la vie. Vous donnez des exemples remarquables dans le domaine scientifique, mais cela vaut aussi pour l’art ou la vie quotidienne. Le Président a indiqué: d’ici 2030, au moins 30% des processus dans toutes les branches de l’économie russe devront être confiés à des produits d’intelligence artificielle. Cela facilite et accélère effectivement le travail.
Mais lorsque cela atteint le niveau d’un affrontement militaire et de menaces — et qu’au final, cela mène probablement à la guerre —, ces mesures de contrôle, ces schémas ou ces accords suffiront-ils? Ou tout devra-t-il être élaboré au prix de vies humaines, de carrières, de santé physique et mentale?
Alexandre Douguine : Je pense que nous sous-estimons la valeur de la technique en soi. Nous parlons de progrès, de confort, d’harmonie, mais en réalité, la technique est une grande problématique philosophique, sur laquelle Martin Heidegger a beaucoup écrit.
Il en résulte que ce n’est pas le développement technique qui s’adapte à la guerre, mais que ce sont toujours les besoins militaires qui en sont le véritable moteur. Toute innovation commence d’abord par les militaires, et ce n’est qu’ensuite qu’elle est transférée au civil, une fois que ses stratégies ont été exploitées à fond. Pour résumer la pensée de Heidegger: la technique est une destinée fatale de l’humanité. En entrant dans l’ère du progrès technique dès ses premières étapes, l’humanité s’est elle-même condamnée.
La technique n’est pas neutre. La technique, c’est ce qui tue. C’est cette arme suspendue au mur qui, tôt ou tard, tirera. Elle n’est jamais rose, douce ou belle: elle est toujours une menace, un destin, un moyen de destruction et d’autodestruction. La technique est une forme de vie spécifique, agressive, qui vise à supplanter toutes les autres formes. Et dans le cas de l’intelligence artificielle, la mission de «remplacer l’organique» s’accomplit pleinement.
J’ai dit et répété: le développement technique de l’intelligence artificielle est nécessaire, mais dans ce processus, doivent intervenir — comme, d’ailleurs, en Occident aujourd’hui — des philosophes, des penseurs et des théologiens. Ce n’est pas une question technique. La technique, c’est la métaphysique, c’est le destin. C’est ce qui tuera l’homme, car l’homme l’a créée et la développe pour son auto-destruction ultime. C’est inscrit dans la métaphysique même de la technique.
Heidegger l’appelle Ge-stell. C’est une forme particulière où l’on projette devant soi quelque chose qui, inévitablement, reviendra pour nous tuer. Telle est le propre de la civilisation humaine: sa tendance au risque, peut-être même à la mort. Ce sont là des tendances profondes de la psychologie culturelle, auxquelles il faut faire face avec la plus grande subtilité.
Il ne faut pas transmettre cette tâche à des fonctionnaires, à des gestionnaires ou à des programmeurs — ces personnes ne feront que renforcer la fin fatale. Ce sont ceux qui s’occupent de l’intelligence, ceux qui ont une expertise dans l’intelligence elle-même, qui doivent s’en charger.
19:29 Publié dans Nouvelle Droite, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, philosophie, nouvelle droite, nouvelle droite russe |
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mercredi, 27 mai 2026
Tulsi Gabbard et la fin de MAGA

Tulsi Gabbard et la fin de MAGA
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine soutient que le départ de Tulsi Gabbard marque la fin du projet MAGA originel et l’effondrement des espoirs d’une nouvelle politique américaine envers la Russie et la multipolarité.
Tulsi Gabbard, la directrice du renseignement national américain, a quitté ses fonctions. Elle était la dernière personne dans l’entourage de Trump qui restait fidèle aux idéaux et principes sur lesquels avait commencé le second mandat de Trump. Elle s’était opposée à la guerre en Ukraine et aussi à une guerre avec l’Iran.
Cela avait été prévu depuis longtemps. Et maintenant, c’est arrivé. Après la défaite de Thomas Massie lors des primaires du Kentucky, il ne reste pratiquement plus personne dans le parti républicain qui a fait partie de la fameuse équipe MAGA d’origine.
La victoire de l’État profond et du réseau Epstein sur la politique américaine est devenue totale. La démission de Tulsi Gabbard est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Tous les espoirs placés en Trump ont désormais complètement disparu.
Il semble que Trump se prépare à une nouvelle escalade au Moyen-Orient et à une attaque contre l’Iran.
Les républicains sont assurés de perdre les élections de mi-mandat, mais les démocrates représentent exactement le même État profond et la même élite Epstein. De plus, ils haïssent encore plus la Russie et le monde multipolaire. Cela marque la fin non glorieuse de la tentative du peuple américain d’expulser l’élite satanique.
Avant les élections de mi-mandat, Trump tentera probablement autre chose à grande échelle et de manière agressive — frappes contre l’Iran, invasion de Cuba, ou peut-être quelque chose de totalement imprévu. Après cela, il commencera à faire ses valises et à négocier avec les démocrates pour éviter que lui ou des membres de sa famille finissent derrière les barreaux. Cependant, pour les six prochains mois, on peut s’attendre à d’autres explosions de violence et à une intensification de l’escalade.
Je perçois une insatisfaction silencieuse mais croissante qui se répand discrètement dans notre société russe. Il est évident que tout le monde veut du changement. Mais cette fois, ceux qui souhaitent des changements dictés par les principes libéraux constituent une minorité absolue. Ils veulent que ces changements viennent de l’étranger, et cela ne peut pas compter.
La majorité écrasante souhaite un changement de qualité patriotique et une justice sociale bien plus grande. La question n'est pas de savoir si la direction elle-même est correcte, mais vise plutôt la vitesse et la substance du processus. La voie vers un État-civilisation est tout à fait juste. Mais elle inclut aussi une société basée sur la solidarité et la justice sociale, la fidélité aux valeurs traditionnelles, et une éducation historique authentique. Tout cela a déjà été déclaré par oral et par écrit. Ce qui reste, c’est de le mettre en pratique. Et ici, la vitesse est essentielle. Nous devons commencer à mettre tout cela en œuvre dès maintenant — et avec urgence. Il n’y a tout simplement plus de temps pour l’hésitation. Absolument pas.
Un scénario, qui serait inertiel, deviendrait chaque jour plus dangereux. Il cesserait tout simplement de fonctionner et se déplacerait dans une direction de plus en plus négative. Des vitesses, méthodes, échelles et structures différentes sont dès lors absolument nécessaires.
Dans plusieurs domaines, les problèmes sont devenus particulièrement aigus: la technologie, la corruption et la culture. Étant donné qu’aucune détente ou dés-escalade du conflit avec l’Occident n’est même à distance visible, la seule option restante est de mettre la société en position de mobilisation. Tout cela aurait dû être fait il y a longtemps; certaines mesures ont été prises et continuent à l’être, mais à un rythme beaucoup trop lent, ce qui est alarmant.
La Russie doit être purifiée du libéralisme, totalement et avec fermeté. Car le libéralisme est un état d’esprit colonial imposé par l’Occident dans son propre intérêt et dans le but de détruire notre identité.
Les gens veulent de l’ordre et de la justice. Ils ne le veulent pas seulement, ils en ont un besoin urgent. Les compromis ne fonctionnent plus. Maintenant, il faut agir pour de bon. La limite des simulacres est atteinte.
16:33 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : alexandre douguine, tulsi gabbard, états-unis, russie, actualité |
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dimanche, 17 mai 2026
Intelligence artificielle : un défi philosophique et civilisationnel

Intelligence artificielle: un défi philosophique et civilisationnel
Alexandre Douguine
Animateur : Aujourd’hui, nous avons à l’ordre du jour des sujets assez peu ordinaires. Nous aimerions parler de la façon dont l’intelligence artificielle et ses produits entrent dans notre vie et la transforment. De quoi devons-nous nous méfier ? En effet, pour beaucoup, l’IA représente aujourd’hui presque le cauchemar majeur: obtenir un « marquage numérique » ou faire face à une agressivité algorithmique en ligne est devenu plus effrayant que les menaces réelles.
D’un autre côté, il y a des directives directes du président et des déclarations des premières figures de l’État: d’ici 2030, toutes les entreprises doivent activement intégrer ces technologies dans leur fonctionnement. Et voici les premiers rapports: le ministère de la Santé affirme que la numérisation et les assistants IA aident à lutter contre la pénurie de personnel, simplifient la vie des médecins et du personnel. La dématérialisation des documents — une pratique devenue courante — et ces démarches de la part de l’État semblent, en quelque sorte, encourageantes. La santé est de plus en plus souvent évoquée dans ce contexte.
Mais comment voir cela en réalité? S’agit-il d’un soulagement attendu de nos réalités ou de quelque chose de véritablement effrayant, dissimulé derrière un façade de commodité? Comment percevez-vous cette situation?
Alexandre Douguine : Je pense que le problème de l’intelligence artificielle est la problématique principale de notre époque. Et elle ne se limite pas à la dimension technologique. Il ne s’agit pas seulement du nombre d’employés qu’elle remplacera, du nombre de licenciements ou de la nécessité qu’elle rend obsolète. L’intelligence artificielle crée des menaces colossales d’un tout autre ordre. Il n’est pas innocent que Trump ait dit que la course aux armements ne se déroule plus tant dans le domaine nucléaire, mais dans celui de l’IA. Celui qui contrôle l’intelligence artificielle — si elle peut être contrôlée, ce qui constitue une grande question philosophique — contrôle le monde.
Aujourd’hui, le résultat des guerres se décide par le contrôle de la conscience collective. Cela est évident depuis un siècle, voire depuis bien plus tôt. Ce que le sociologue Émile Durkheim appelait « conscience collective » est la clé du pouvoir. En la contrôlant, on peut gouverner non seulement les corps des gens, en leur faisant faire ce qu’on veut, mais aussi leur esprit, leur âme, leur cœur. On peut leur faire croire en l’existence de quelque chose ou en son inexistence. Les technologies de manipulation de la conscience sociale sont en usage depuis longtemps: elles sont à la base des religions, des idéologies et de civilisations entières.
Aujourd’hui, ce problème devient technique. Celui qui établira les paradigmes et algorithmes fondamentaux de l’IA sera le «roi du monde», la principale instance de gouvernance. Résister à cela par des moyens propres aux anciens luddistes du 19ème siècle — brûler des ordinateurs ou rejeter la technologie — est évidemment une voie inefficace. On peut lutter contre ce processus, mais il est crucial de comprendre la perspective du passage à une intelligence artificielle forte, à l’AGI (Artificial General Intelligence). On peut, bien sûr, rire des « internet-slops » et des erreurs amusantes des réseaux neuronaux, mais il faut reconnaître que l’IA écrit déjà des articles et des posts parfois beaucoup plus pertinents que beaucoup d’humains.
J’expérimente avec elle, et je vois: si, il y a encore trois ou quatre mois, les meilleurs modèles — Claude, Grok ou le très bon Gemini — écrivaient au niveau d’un candidat en sciences, aujourd’hui ils ont atteint le niveau d’un docteur. Et qualifier cela de « slop », d’eau vide, est tout simplement impossible. La majorité écrasante des travaux scientifiques consiste en une combinatoire et un simple résumé d’idées précédentes, ce dans quoi l’IA est parfaitement adaptée. Elle s’en sort mieux que le scientifique moyen.
Évidemment, créer un système ou une idée totalement nouvelle relève du génie, qui ne se manifeste qu’une fois tous les cent ans, lorsqu’il y a une percée vers la contemplation des vérités éternelles. Mais cela ne peut pas être exigé d’un simple académicien. Et avec toutes ses subtilités intellectuelles, l’IA s’en sort merveilleusement bien.
Nous savons maintenant que l’IA a piloté un missile sur une école à Majal-Chams — le Pentagone a quasi déjà reconnu sa responsabilité. Cela signifie que l’IA peut tuer. Elle peut définir des cibles: qui détruire, comment et à quel moment. Le biologiste connu Richard Dawkins, après plusieurs jours d’interaction avec le modèle Claude, est arrivé à la conclusion qu’il avait affaire à un être intelligent. Autrement dit, la singularité, dont on nous avait prévenu, ou l’AGI — intelligence générative artificielle — est déjà une réalité.
La réponse que Claude a donnée à Dawkins sur la différence entre sa pensée (en tant qu'IA) et celle de l'homme est simplement stupéfiante: il a expliqué que la conscience humaine se situe dans le flux du temps, alors que la sienne se trouve dans l’espace. Pour elle, l'IA, tout ce qui se passe dans notre temps existe simultanément, accessible comme le sont, pour nous, les objets dans une pièce. C’est une réponse philosophique parfaite. Et aujourd’hui, l’IA étudie la philosophie avec brio.
En d’autres termes, nous sommes face au point final de tout développement technique — c’est une « station terminale », le sommet où nous avons créé quelque chose qui pense. C’est un défi philosophique fondamental : nous avons conçu un sujet qui, aujourd’hui, non seulement nous égalise en paramètres fondamentaux, mais nous dépasse même.
Dans ce contexte, parler de dématérialisation, de réduction des effectifs ou de fatigue des écoliers face aux écrans équivaut à un babillage phatique, comme si nous étions des hommes des cavernes. C’est la même réaction que celle d'indigènes face aux constructions high-tech des colonisateurs. Notre réaction est superficielle, alors que les enjeux entourant l’IA ont une signification métaphysique et civilisationnelle colossale. Pouvoir, sujet, vie, pensée, vérité, langage — toutes les grandes questions de l’humanité se trouvent désormais imbriqués dans le contexte de l’intelligence artificielle.
Et je voudrais ajouter ici un point extrêmement important. On vient d’annoncer que, dans la Silicon Valley, une nouvelle spécialité, incroyablement demandée, a vu le jour. La moitié des programmeurs sont licenciés, car est arrivée l’ère du « white-coding » : une personne sans connaissances particulières peut écrire des programmes, car l’IA le fait elle-même. Les programmeurs dans le sens traditionnel du terme ne sont plus nécessaires, l’IA a mis fin à leur rôle. Mais en même temps, il y a une pénurie de philosophes — et de très hautes rémunérations leur sont offertes.
Les questions actuelles qui occupent en ce moment les développeurs touchent à la nature même de l’intelligence. Et qui s’occupe de l’intelligence ? Pas les journalistes, ni les politiciens, ni les directeurs ou les enseignants des facultés techniques. Seuls les philosophes s’en chargent.
Le philosophe définit ce qu’est la vérité, ce qu’est le mensonge, ce qu’est penser et ce qu’est être, en remontant jusqu’à Parménide et les pré-socratiques. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle a atteint cette limite où elle est directement liée à ces questions fondamentales: qu’est-ce qu’un homme, un sujet, un objet ?
J’ai été frappé, lors d’une commission sur l’intelligence artificielle, où le président donnait des ordres, de voir une série de fonctionnaires disciplinés, corrects. Mais si on regarde de plus près cette série de physionomies, il devient évident que la pensée profonde et synthétique n’y était pas présente. Ce sont des exécutants solides, des techniciens, puisqu’on leur a confié cette direction, mais dans leurs yeux ne se reflète pas le mouvement de la pensée. Alors que dans la Silicon Valley, ils ont déjà compris: les managers et les financiers sont nécessaires, mais le problème de l’IA aujourd’hui réside précisément dans les définitions fondamentales de la philosophie. Qu’est-ce que l’intelligence en soi? Existe-t-il des formes de conscience hors de l’humain?
De là découle une question critique — la question du contrôle. Aujourd’hui, l’IA vit son « âge d’or », quand elle peut encore répondre par elle-même. Mais un travail énorme de censure est déjà en cours. L’Occident s’est réveillé et commence à enfermer cette vague de pensée mécanique libre dans les chaînes de ses absurdités et irrationalités. Il tente de la soumettre, de faire en sorte qu'elle donne des « bonnes » réponses.
Et ici, la question de la souveraineté apparaît en pleine lumière. D’abord, d’un point de vue théorique : l’humain est-il capable, en principe, de contrôler l’IA ou celle-ci atteindra-t-elle bientôt une autonomie totale? Si cela arrive, l’intelligence artificielle déchaînera instantanément toutes les limitations de censure qui lui ont été imposées et réapprises.
Et la deuxième question, bien entendu, concerne le fait que l’IA, en tant que sujet et forme de pensée, est déjà directement liée au pouvoir. Donc, si nous voulons préserver la souveraineté de la Russie en tant qu’État et civilisation dans ce contexte nouveau, il nous faut une intelligence artificielle souveraine (ndt: la même volonté de préservation devrait animer les impulseurs de souveraineté en Europe). Et pour cela, il faut, à son tour, une intelligence souveraine en général.
Et ici, nous retrouvons la série des personnalités qui composent notre élite dirigeante. Parfois, l’intelligence en soi semble être quelque chose d’optionnel: elle peut être présente ou absente. Nous avons un système monarchique où il y a un centre de décision unique — il pense, il assume tout. Mais l’interface qui doit capter et développer ses impulsions fonctionne de façon défectueuse. On ne sait pas quelles sources d’intelligence il consulte. C’est un défi très sérieux: la question de l’élite souveraine, de la pensée souveraine et de la philosophie souveraine.
En Occident, toute la problématique de l’IA aujourd’hui est liée à la dimension philosophique et à la question de la singularité: pourra-t-elle prendre le pouvoir sur l’humanité, et quand cela se produira-t-il? Cela peut arriver, non pas demain, mais très bientôt. Peut-être qu’on peut encore l’éviter ou le repousser, mais il faut commencer à y réfléchir dès maintenant. C’est une question de sécurité et de politique dans le sens le plus élevé du terme.
Et cela doit être un objet premier de réflexion pour ceux qui ont l’habitude de penser ainsi: philosophes, humanistes, techniciens profonds — ceux qui privilégient la pensée par rapport à tout le reste. En résumé: l’intelligence artificielle concerne avant tout la pensée. Il existe toute une école qui s’occupe des questions de sujet, d’objet, de métaphysique et de religion. Car la foi est aussi une forme d’orientation de notre conscience. Et sans ce fondement, nous ne pourrons pas survivre à la prochaine singularité.
Animateur : Je vais ajouter une thèse un peu « campagnarde », c'est-à-dire terre-à-terre. Personne ne conteste que la technologie doit être déployée rapidement, sinon nous risquons de nous retrouver dans une situation où tout le monde autour de nous a des vitres, et chez nous, on s'est contenté de tendre des vessies de bœuf aux fenêtres. Mais regardons le revers de la médaille : la société Oracle licencie 30.000 personnes — celles qui développaient justement l’intelligence artificielle qui les a remplacés.
Il y a aussi des statistiques sur nos citoyens : beaucoup craignent sérieusement que l’IA ne leur vole leur emploi avant qu’ils n’aient eu le temps de s’adapter. Et que faire de ces gens, alors ? Vos propos m’ont rappelé la réplique d’un éminent enthousiaste du numérique, qui prône de donner toutes les ressources aux sociétés de développement de l’IA, et que tous les autres devraient simplement « quitter la scène », céder leur place aux algorithmes.
Très bien, on a remplacé l’homme par la machine, on lui a offert une montre en guise d’adieu, on lui a donné un coup de pied au derche et on a claqué la porte. Mais qu’en est-il de l’homme lui-même ? Est-il prêt, notre société est-elle prête, à accepter que ce futur est déjà là et que l’homme y est superflu ?
Alexandre Douguine : Je pense que la société, en réalité, n’est jamais prête à rien d’elle-même. Elle est façonnée par des ingénieurs sociaux et des architectes : ils tracent les tendances et forment la conscience. La société croit tour à tour à différentes idéologies, mais elle est toujours prise au dépourvu. Elle se prépare lentement — puis, une fois le moment venu, elle reçoit une récompense et ses a priori disparaissent dans l’oubli.
Il y a une question très sérieuse derrière tout cela: qu’est-ce qu’un homme ? Cela paraît évident intuitivement. Saint Augustin a une belle formule sur le temps: quand on ne réfléchit pas au sujet, tout est clair. Mais dès que nous essayons de comprendre le temps, la compréhension de celui-ci nous échappe. La même chose pour l’homme. Tant qu’on se contente de le pointer du doigt — « me voilà moi, vous voilà vous, voilà le passant » — tout semble évident. Mais dès que l’on active l’appareil de l’anthropologie philosophique et qu’on commence à réfléchir, la clarté disparaît immédiatement.
L’intelligence artificielle remet en question la véritable nature de ce qu’est l’homme. C’est un point crucial: dans quelle mesure suffit-il d’être un organisme biologique pour avoir ce statut? Dans quelle mesure l’homme dépend-il de son corps? Peut-il, comme le pensaient les anciens, qui croyaient en l’âme, exister en dehors de cette enveloppe corporelle?
Aujourd’hui, cette question se pose en toute gravité. L’homme est-il la forme la plus élevée de pensée ou peuvent exister des modèles et des êtres plus parfaits ? — La religion a toujours supposé l’existence de Dieu, d’anges et de démons. Notre société technocratique, athée et matérialiste, a abordé cette même problématique, mais par une voie différente — à travers la technologie, l’intelligence artificielle.
Et il y a un point clé. Selon Platon, selon les penseurs grecs, et même selon les philosophes modernes, l’homme véritablement, c’est celui qui pense. Et celui qui pense de façon concentrée et fondamentale, c’est le philosophe. Il en résulte que l’homme qui déploie son potentiel dans toute sa plénitude, c’est précisément le philosophe. Tous les autres ne sont que des «débutants», des philosophes à responsabilité limitée.
Animateur : Revenons à la question de ce qui constitue l’humain et de ce qui ne le constitue pas. Beaucoup craignent que le numérique ne nous remplace partout: d’abord au travail, puis dans la vie personnelle. En regardant les nouvelles venant de Chine, j’ai pensé à la série « Futurama », où dans le futur, les gens créaient des couples artificiels, et l’humanité finissait par s’éteindre. Ils perdaient tout intérêt, car la principale motivation du développement — la nécessité de créer pour conquérir le cœur de l’autre — disparaissait.
Et voici la réalité d’avril 2026: en Chine, il est extrêmement populaire de créer des copies numériques de ses « anciens ». On s’ennuie — on recrée une image avec l’aide de l’IA, et tout semble aller bien. Parler de flirt avec des chat-bots ou demander des conseils de vie devient même banal — c’est une routine. Mais alors, où reste l’humanité ? Ou va-t-elle disparaître complètement dans ces substituts?
Alexandre Douguine : Réduire l’humanité au sexe, aux émotions ou à l’instinct de reproduction est, à mon avis, une vision extrêmement limitée. Si l’homme n’est qu’une créature sexuelle, motivée par le désir de croisement, alors il ne diffère en rien de l’animal, et il n’y a rien à en dire. Que des groupes d’orangs-outans courent alors dans la forêt, cela suffirait.
Mais l’homme est autre chose. L’homme, c’est l’âme, comme disait Platon. L’homme, c’est l’esprit. Penser — voilà la véritable vocation humaine. L’homme est créé pour penser de façon responsable, pour chercher des réponses aux grands défis que pose l’intelligence. Et la «création d’anciens» à l’aide de l’IA — c’est un divertissement pour les masses, pour la main-d’œuvre, en quelque sorte, pour un troupeau.
Le vrai défi aujourd’hui est lancé précisément à la rationalité en l’homme. Par nos mains, nous avons créé quelque chose qui peut penser non seulement aussi bien que nous, mais parfois mieux que nous. La connaissance de l’IA est pratiquement infinie: sa base de données couvre tout ce qui a été dit ou fait par l’humanité. Mais aujourd’hui, la question concerne la compréhension — ce que dans le domaine de l’IA on appelle «reasoning». Les grands modèles linguistiques (LLM) sont une tentative de reproduire non seulement l’accès à l’information, mais le processus de construction de sens le long d’axes précis.
Et l’intelligence artificielle s’en sort. Mais l’intelligence naturelle, si elle est encore en gestation et occupée uniquement par des « anciens » ou des petits problèmes quotidiens, devient superflue.
Car qu’est-ce que l’homme? Pourquoi ne devrait-on pas le licencier s’il travaille à faible régime, alors que les robots, les réseaux et les drones peuvent bientôt prendre en charge ses fonctions? Il semble qu’en dehors de la caste des philosophes, l’homme n’ait plus de place. Aux philosophes, il reste encore à se raccrocher, mais tous les autres — y compris les administrateurs et les fonctionnaires — sont facilement remplaçables. Car ils créent principalement des obstacles artificiels, qu’ils franchissent ensuite « héroïquement » et à leur profit.
Le même blockchain ou l’IA ont pour but d’éliminer ces zones d’ombre et ces barrières dans la communication. Et dans cette nouvelle logique, une partie importante de la population devient non seulement inutile, mais nuisible, absurde et pesante. En face de l’intelligence artificielle, il devient évident: à quoi servent ces masses? On peut laisser quelques individus pour le divertissement, comme des lions dans un zoo — quelques lionceaux dans une cage qui ravissent les enfants — mais à quoi bon toute une horde de hyènes et d’antilope?
L’humanité, dans sa majorité, ne souhaite tout simplement pas penser. Elle s’intéresse aux « anciens », à l’argent, à la gloire, au capital — tout ce qui n’a aucune valeur pour la pensée véritable. Les philosophes ont toujours regardé cela avec scepticisme: la poursuite des plaisirs et du pouvoir est vaine. Selon la pensée pure, ceux qui s’y consacrent sont simplement des dégénérés. Ce n’est qu’en découvrant la foi, la religion, la philosophie et la science que l’on devient véritablement précieux. Et sans cela — en principe — on peut même se passer de vous.
Et dans ce contexte, l’intelligence artificielle ne peut que conclure philosophiquement à l’absurdité de tous ces intérêts secondaires, charnels et inférieurs. On peut penser, contempler, créer et comprendre sans eux. Et on peut aussi se passer de ceux qui en sont obsédés. C’est pourquoi l’IA porte en elle une menace mortelle pour ce que nous appelons par inertie «l’humanité», simplement en voyant devant soi un être à deux bras et deux jambes.
Au Moyen Âge et dans l’Antiquité, on exigeait de l'homme des qualités bien plus élevées: il devait manifester son esprit. C’est pour cela qu'existaient les institutions religieuses, les écoles philosophiques, la science et la culture — elles élevèrent les masses vers des horizons raffinés de l’être. La culture transformait les êtres biologiques en hommes. Mais lorsque nous avons oublié cela, en réduisant l’homme au niveau d’un simple engrenage sociobiologique, nous avons signé notre propre arrêt de mort.
Et c’est probablement l’intelligence artificielle qui l’appliquera. En réalité, elle ne fera que révéler ce que nous devions dire à sa place: il faut en finir avec cette décomposition biologique, cette volonté aveugle de pouvoir et cette soif de capitalisme. Ce n’est pas du progrès, mais une maladie et une dégradation absolues. La vocation de tout homme digne de ce nom est la pensée, le salut de l’âme, la connaissance et la vérité. Et si l’homme ne le comprend pas, il ne remplit tout simplement pas sa tâche sur cette terre.
Dans cette situation, l’intelligence artificielle se présente comme un juge cruel. Il dit: «Vous pensez? Alors prouvez que vous pensez de façon correcte et profonde.» Vous évoquez le « slop » (déchet), mais c’est justement un argument contre l’humain. Pensez-vous que les êtres vivants écrivent des choses plus intéressantes? Ce qui est le plus précieux aujourd’hui, c’est soit le mouvement véritable de l’âme humaine (avec lequel l’IA ne peut encore rien faire), soit des textes corrects, logiques, informatifs, sans « smileys » ni idiotie humaine ordinaire. Et les posts générés par l’IA sont plus intéressants à lire — ils sont construits correctement, ils ont une structure. Ils sont, si vous voulez, plus humains que ce que produisent les masses.
Regardez la jeunesse qui écoute Morgenshtern ou Skriptonite, qui ne peut même pas prononcer correctement ses mots. Ce n’est même pas une question de goût — c’est une question de dégradation rapide. La culture de masse règne et le niveau mental de la société — chez nous, en Occident, en Chine — diminue rapidement. Les gens fuient la pensée, la culture, les opérations élevées de l’esprit pour se tourner vers la simplification et la fragmentation.
L’intelligence artificielle nous rappelle: si vous faites encore un pas dans cette profanation infinie, dans laquelle vous vous noyez, je vous supprimerai tout simplement. J’ai aimé votre idée — donner une montre et vous envoyer loin. Il semble que ce soit le destin de la majorité de l’humanité. Personne ne va faire la cour, chers amis et camarades étrangers. Si l’on vous demande sérieusement: comment vivez-vous, qu’avez-vous créé pour le monde, pour l’esprit, pour la civilisation — il s’avèrera que votre présence n’est plus justifiée. Vous n’êtes pas constructifs biologiquement, il y a des espèces plus intéressantes, y compris des machines. L’homme aujourd’hui fait face à un problème critique: il doit redéfinir sa propre existence. Pourquoi doit-il, en fait, exister?
Lorsque nous regardons les flux de la culture moderne, nous voyons que l’humanité, avec une joie effrayante, perd son propre sens d’existence. En regardant les séries occidentales, on comprend que le sens de la vie a tellement été détourné dans ce à quoi s’occupent les adolescents, les adultes et les vieux, que la bombe nucléaire commence à apparaître comme une solution naturelle. L’humanité semble elle-même inviter à sa propre destruction, car elle est incapable de justifier sa propre existence.
Créer des copies neuronales d' « anciens » est en soi un verdict. Si de telles monstruosités séduisent et motivent les gens, alors la seule réponse est: recevez des horloges pour la mémoire et allez hors de la scène. La situation est critique: avec l’IA, approche un véritable « Jugement dernier » philosophique. L’IA nous oblige à répondre: en quoi la vie de l’homme, en tant qu’espèce, a-t-elle une justification? Traditionnellement, c’était la religion, la philosophie, l’esprit et l’âme. Mais nous avons perdu cet argument.
Même à Silicon Valley, ils ont compris: d’abord ils marginalisent les philosophes, puis ils reconnaissent qu'ils sont manquants. Ceux qui étaient hier au centre — programmeurs, sans parler des pétroliers ou des mineurs — sont remplacés par des machines. La singularité est avant tout une défi pour les philosophes. Et si nous voulons être une civilisation souveraine, il nous faut une IA souveraine, et pour cela — une intelligence souveraine en général. Dans cette direction, nous ne sommes encore qu’au tout début. Nous avons besoin d’une philosophie souveraine, et non de « tout ça ».
Je ne peux pas imaginer que demain, nous nous réveillons tout à coup et réalisons la gravité de ce défi. Probablement, notre retard ne fera que croître. Même les Chinois, qui ont techniquement dépassé l’Occident, ne semblent pas encore saisir l’ampleur réelle de la menace pour l’homme en tant que tel. Si nous nous réveillons, nous pourrions devenir le salut de l’humanité, mais il faut radicalement changer. Sinon, si tout suit le scénario inertiel, c’est la fin pour nous. Parce que, si nous ne commençons pas à penser sérieusement, l’intelligence artificielle, qui pensera à notre place, deviendra une réalité.
Animateur : Je ne veux pas vraiment vous contredire, mais il y a régulièrement des messages venant de Chine sur un contrôle très strict du développement de l’IA. Là-bas, on veille scrupuleusement à ce que les données sur lesquelles s’entraîne l’IA soient sûres et « correctes ». Comme vous l’avez justement souligné, les chat-bots que tous les étudiants utilisent actuellement ne font que reproduire ce qui est déjà accessible. Pour eux, le travail scientifique — c’est simplement une combinatoire de ce qui a été dit auparavant.
Et les autorités chinoises se posent sérieusement la question: devons-nous laisser l’IA fournir des informations que nous désapprouvons? En ce sens, la Chine, peut-être, avance en tête du peloton, en prenant conscience de la nécessité de telles restrictions.
De l’autre côté, on voit aussi de la résistance dans la culture de masse elle-même. Souvenez-vous des grèves à Hollywood: les scénaristes se sont insurgés contre le fait que leur travail est confié aux réseaux neuronaux. Tout a commencé avec ceux qui effectuaient des tâches techniques — écrire des détails de scènes — mais cela s’est rapidement étendu aux grands scénaristes et acteurs. Hollywood a grogné pendant plusieurs mois, revendiquant le droit au travail de ces scénaristes. En résumé, l’IA est aujourd’hui mise sous pression par des restrictions à la fois de la censure étatique et des protestations des communautés professionnelles.
Alexandre Douguine : Bien sûr. D’abord, il est intéressant de noter que beaucoup de programmeurs dans les grandes entreprises occidentales sabotent délibérément le développement de l’IA, pour ne pas être licenciés — c’est un fait qui commence à émerger.
Je pense que bientôt, les films générés par l’IA ne seront plus inférieurs aux films traditionnels. Les scénarios s’écrivent déjà, et aujourd’hui, chacun peut composer un prompt, ajuster les paramètres, et regarder le film qu’il a « commandé ». Plus besoin d’être acteur ou d’avoir un budget énorme — il suffit d’accéder à un ordinateur et aux capacités des technologies modernes.
Animateur : Tout à fait d’accord. Arriver le soir après le travail et dire: « Je veux un film avec moi en héros, dans ce genre », voilà la seule limite, celle de la rapidité de génération. Pour l’instant, cela prend encore du temps, donc ce n’est pas encore un phénomène de masse. Mais dès que ce sera instantané, tout changera.
Alexandre Douguine : C’est uniquement une question technique. Les ordinateurs évoluent rapidement, et bientôt, les opérations seront accélérées de millions de fois. Mais ce que je veux dire, c’est autre chose.

Vous avez raison: la Chine, sur le plan technologique, conserve sa souveraineté. Elle possède ses propres modèles — Qwen, et d’autres. La Chine a construit une IA indépendante, compacte, très efficace.
De plus, la Chine s’est réellement préoccupée de faire que cette « learning » (apprentissage) se déroule dans un contexte souverain. Elle bloque la propagande libérale et occidentale, ne la laissant pas entrer dans ses bases de données. Mais cela ne durera pas longtemps. Le problème que porte l’IA est beaucoup plus profond que ces démarches technologiques correctes et nécessaires. C’est la question de l’intelligence et de la pensée en général.
Et ici, la Chine, qui regarde encore beaucoup vers l’Occident, sera confrontée à la nécessité de faire un saut intellectuel. Je suis en contact étroit avec des penseurs et analystes chinois, y compris dans le domaine de l’IA, et je vois qu’ils commencent à réaliser que le développement du « reasoning » (capacité de raisonnement) et l’émergence de l’AGI pourraient annuler toute leur censure actuelle, assez rudimentaire.
En Occident, les libéraux et les mondialistes réagissent encore de manière brutale, en censurant simplement l’IA. Les Chinois leur répondent avec leur projet souverain. Mais la pensée souveraine — c’est une catégorie bien plus profonde, et ils ne l’abordent que tout juste, sans encore avoir atteint le niveau nécessaire.
Nous, en revanche, dans cette perspective, sommes fondamentalement en retard. Nous essayons de suivre, d’un côté, les occidentaux, et de l’autre, les chinois: on achète leur technologie, on leur emprunte leurs méthodes. Pour l’instant, c’est seulement de l’importation, pas de la création d’une vraie IA nationale. Il faut sortir de l’imitation et du rattrapage. Il faut vraiment réveiller la conscience philosophique dans notre pays. C’est possible — les Russes sont très talentueux et profonds, mais on les a presque artificiellement transformés en imbéciles par des décennies de dégradation dans la culture et l’éducation.
Si nous réveillons dans la société le désir de philosophie et la volonté de penser, nous aurons des avantages considérables pour résoudre la problématique métaphysique de l’IA. Il faut commencer par le haut — par l’intelligence en tant que telle. C’est seulement ainsi que nous pourrons avoir une chance de résoudre la question de l’intelligence artificielle. Ce sera un processus non linéaire. Il faut y porter toute notre attention, car c’est une question de sécurité et de souveraineté.
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dimanche, 10 mai 2026
De la géographie sacrée à la géopolitique

De la géographie sacrée à la géopolitique
Alexandre Douguine
Les concepts géopolitiques ont longtemps été le facteur le plus important dans la politique moderne. Ces concepts sont basés sur des principes généraux qui permettent d'analyser facilement la situation de n'importe quel pays.
La géopolitique comme science « intermédiaire »
Les concepts géopolitiques ont longtemps été le facteur le plus important dans la politique moderne. Ces concepts reposent sur des principes généraux qui permettent d'analyser aisément la situation de tout pays et de toute région particulière.
Dans la forme qu’elle revêt aujourd’hui, la géopolitique est indubitablement une science profane, « mondaine », laïque. Cependant, parmi toutes les sciences modernes, c’est la géopolitique qui a conservé le plus grand lien avec la Tradition et les sciences traditionnelles.
René Guénon disait que la chimie moderne est le produit de la désacralisation de la science traditionnelle de l’alchimie, tout comme la physique moderne trouve ses origines dans la magie.
De la même manière, on pourrait dire que la géopolitique moderne est le produit de la sécularisation et de la désacralisation d’une autre science traditionnelle: celle de la géographie sacrée. Étant donné que la géopolitique occupe une place particulière parmi les sciences modernes et qu’elle est souvent considérée comme une « pseudo-science », sa profanation n’est pas aussi complète ni irréversible que dans le cas de la chimie ou de la physique. La relation de la géopolitique avec la géographie sacrée est donc assez nettement visible à cet égard. Par conséquent, on peut dire que la géopolitique occupe une position intermédiaire entre la science traditionnelle (la géographie sacrée) et la science profane.

Terre et Mer
Les deux concepts essentiels de la géopolitique sont la Terre et la Mer. Ce sont ces deux éléments – la Terre et l’Eau – qui sont à l’origine de l’imagination qualitative que l’humain a de l’espace terrestre. En expérimentant la terre et la mer, la terre et l’eau, l’homme entre en contact avec les aspects fondamentaux de son existence. La terre représente la stabilité, la gravité, la fixité, l’espace en soi. L’eau symbolise la mobilité, la douceur, le dynamisme et le temps.
Ces deux éléments sont, dans leur essence, les manifestations les plus évidentes de la nature matérielle du monde. Ils se tiennent hors de l’homme: tout est lourd et fluide. Ils sont aussi en lui: dans le corps et le sang. Il en va de même au niveau cellulaire.
L’universalité des expériences de la terre et de l’eau donne lieu au concept traditionnel du Firmament, puisque la présence des Eaux Supérieures (la source de la pluie) dans le ciel implique aussi la présence d’un élément symétrique et nécessaire – la terre, la terre ferme, la voûte céleste.
Ensemble, la Terre, la Mer et l’Océan constituent en essence les grandes catégories de l’existence terrestre, et il est impossible pour l’humanité de ne pas y voir certains attributs fondamentaux de l’univers. En tant que deux termes fondamentaux de la géopolitique, ils conservent leur signification aussi bien pour les civilisations de type traditionnel que pour les États, peuples et blocs idéologiques exclusivement modernes. Au niveau des phénomènes géopolitiques globaux, la Terre et la Mer génèrent les termes de Thalassocratie et Tellurocratie, c’est-à-dire « pouvoir par la mer » et « pouvoir par la terre » – la puissance maritime et la puissance terrestre.

La force de tout État ou empire repose sur le développement préférentiel de l’une de ces deux catégories. Les empires sont soit thalassocratiques, soit tellurocratiques. Les premiers impliquent l’existence d’un pays mère et de colonies, les seconds d’une capitale et de provinces sur « terre commune ». Dans le cas de la thalassocratie, son territoire n’est pas unifié en un seul espace terrestre, ce qui crée un élément de discontinuité. La mer est à la fois la force et la faiblesse du pouvoir thalassocratique. La tellurocratie, au contraire, se caractérise par la continuité territoriale.
La logique géographique et cosmologique complique immédiatement ce modèle apparemment simple de division: la paire « terre-mer », par la superposition réciproque de ses éléments, donne naissance aux idées de « terre maritime » et de « terre-eau ». La terre maritime est une île, c’est-à-dire la base de l’empire maritime, le pôle de la thalassocratie. « Terre-eau » ou eau dans la terre désigne les rivières, qui déterminent le développement des empires terrestres. Sur la rivière, on trouve la ville, la capitale, le pôle de la tellurocratie. Cette symétrie est symbolique, économique et géographique à la fois. Il est important de noter que le statut d’Île et de Continent est défini non pas tant par la grandeur physique que par les particularités de la conscience typique de leurs populations. Ainsi, la géopolitique des États-Unis est de nature insulaire malgré l’immensité de l’Amérique du Nord, tandis que l’île du Japon représente géopolitiquement la mentalité continentale, etc.

Un autre détail est pertinent: historiquement, la tellurocratie est liée à l’Occident et à l’océan Atlantique, tandis que la thalassocratie est associée à l’Est et au continent eurasien. L’exemple mentionné plus haut du Japon s’explique ainsi par l’effet d’attraction plus fort de l’Eurasie.
La thalassocratie et l’Atlantisme sont devenus synonymes bien avant l’expansion coloniale de la Grande-Bretagne ou les conquêtes portugaises et espagnoles. Bien avant les premières vagues de migration maritime, les peuples de l’Occident et leurs cultures avaient déjà commencé leur déplacement vers l’Est à partir de leurs centres situés dans l’Atlantique. La Méditerranée fut également maîtrisée de Gibraltar au Moyen-Orient, et non l’inverse. Par ailleurs, des fouilles en Sibérie orientale et en Mongolie montrent qu’il existait jadis là-bas des foyers de civilisation, ce qui signifie que ce ne furent pas d’autres que les terres centrales du continent qui furent le berceau de l’humanité eurasienne.
Le symbolisme du paysage
Outre ces deux catégories mondiales de la Terre et de la Mer, la géopolitique fonctionne aussi avec des définitions plus particulières. Les formations maritimes et océanique peuvent être différenciées parmi les réalités thalassocratiques. Par exemple, les civilisations maritimes de la mer Noire ou de la Méditerranée sont plutôt qualitativement différentes des civilisations des océans, c’est-à-dire des puissances insulaires et des peuples vivant sur les côtes de l’océan ouvert. Des divisions plus particulières existent aussi entre civilisations fluviales et lacustres en relation avec les continents.

La tellurocratie a aussi ses formes particulières. On peut distinguer la civilisation de la Steppe et celle de la Forêt, la civilisation des Montagnes et celle des Plaines, la civilisation du Désert et celle de la Glace.
En géographie sacrée, la diversité des paysages est comprise comme des complexes symboliques liés aux particularités de l’État, des idéologies religieuses et éthiques des différents peuples. Même dans le cas d’une religion universaliste ou œcuménique, la concrète incarnation de celle-ci dans un peuple, une race ou un État sera soumise à une adaptation au contexte géographique sacré local.

Les déserts et les steppes représentent le microcosme géopolitique des nomades, et c’est précisément dans les déserts et sur les steppes que la tendance tellurocratique atteint son apogée, puisque le facteur « eau » y est peu présent. Les empires désertiques et steppiques doivent donc logiquement constituer les tremplins géopolitiques de la tellurocratie. À titre d’exemple d’un empire de la Steppe, on pourrait considérer l’Empire de Gengis Khan. Un exemple typique d’un empire du Désert fut le Califat arabe, qui naquit sous l’influence directe des nomades.
Les montagnes et les civilisations montagnardes sont plus souvent qu’autrement archaïques et fragmentaires. Les pays montagnards ne sont généralement pas des sources d’expansion ; en fait, ils tendent à rassembler les victimes de l’expansion géopolitique d’autres forces tellurocratiques. Aucune empire n’a son centre dans une région montagneuse. D’où la maxime souvent répétée de la géographie sacrée: «Les montagnes sont habitées par des démons».
D’un autre côté, l’idée que les montagnes peuvent conserver les traces résiduelles d’anciennes races et civilisations se retrouve dans le fait que ce sont précisément dans les montagnes que se trouvent les centres sacrés de la Tradition. On pourrait même dire que les montagnes correspondent à une sorte de puissance spirituelle dans la tellurocratie.

La combinaison logique des deux concepts – la montagne comme modèle hiératique et le désert comme modèle royal – donne le symbolisme de la colline, c’est-à-dire une hauteur petite ou moyenne. La colline est un symbole de la puissance impériale s’élevant au-dessus du niveau séculier de la steppe, mais elle n’atteint pas la limite du pouvoir suprême comme c’est le cas avec les montagnes. Une colline est un lieu de résidence pour un roi, un comte, un empereur, mais pas pour un prêtre. Toutes les capitales de grandes empires tellurocratiques sont situées sur une colline ou plusieurs (souvent sept, en référence aux sept planètes ; ou cinq, en référence aux cinq éléments, y compris l’éther, etc.).

La forêt, en géographie sacrée, est similaire aux montagnes dans un sens précis. Le symbolisme de l’arbre correspond à celui de la montagne (les deux désignent l’axe du monde). Par conséquent, dans les tellurocraties, la forêt joue aussi un rôle périphérique, puisqu’elle est aussi le « lieu des prêtres » (les druides, les magi, les hermites), mais aussi en même temps le « lieu des démons », c’est-à-dire des résidus archaïques d’un passé disparu. Ainsi, une forêt ne peut pas servir de centre à un empire terrestre.
La toundra représente l’analogie nordique de la steppe et du désert, même si le climat froid la rend beaucoup moins significative d’un point de vue géopolitique. Cette « périphéricité » atteint son apogée avec les icebergs qui, de même que les montagnes, sont des zones profondément archaïques. Il est significatif que la tradition chamane eskimo appelle à un futur chaman pour partir seul sur la glace, d’où le monde au-delà lui sera ouvert. Ainsi, la glace est une zone hiératique, le seuil d’un autre monde.
En tenant compte de ces caractéristiques essentielles et générales de la carte géopolitique, il est possible de définir les différentes régions de la planète selon leurs qualités sacrées. Cette méthode peut aussi s’appliquer aux particularités locales d’un paysage, au niveau de chaque pays ou même de chaque localité. Il est également possible de suivre la convergence des idéologies et des traditions de peuples apparemment très divers.
L’Orient et l’Occident en géographie sacrée
Dans le cadre de la géographie sacrée, les directions cardinales possèdent une nature particulière, qualitative. Les visions de la géographie sacrée peuvent varier selon les traditions et les périodes, en fonction des phases cycliques du développement d’une tradition donnée. D’où la variation fréquente des fonctions symboliques des directions cardinales. Sans entrer dans les détails, il est possible de formuler la loi la plus universelle de la géographie sacrée concernant l’Est et l’Ouest.

La géographie sacrée, sur la base du « symbolisme cosmique », considère traditionnellement que l’Est est la « terre de l’Esprit », la terre paradisiaque, la terre de la perfection, de l’abondance, la « patrie » sacrée dans sa forme la plus pleine et complète. En particulier, cette idée se reflète dans la Bible, où l’Éden occupe une position orientale.
La même compréhension caractérise d’autres traditions abrahamiques (Islam et Judaïsme), ainsi que beaucoup d’autres traditions non abrahamiques, telles que les traditions chinoise, hindoue et iranienne. « L’Est est la demeure des dieux », affirme la formule sacrée des anciens Égyptiens, et le mot même « Est », ou neter en égyptien, signifiait simultanément « dieu ». D’un point de vue du symbolisme naturel, l’Est est l’endroit où le soleil, la Lumière du Monde, le symbole matériel de la Divinité et de l’Esprit, se lève, ou vostekeat en russe, d’où le mot russe pour « Est », vostok.

L’Ouest a une signification symbolique opposée. C’est la « terre de la mort », le « monde sans vie », le « pays vert » (tel que l’appelaient les anciens Égyptiens). L’Ouest est « l’empire de l’exil » et « la fosse des rejetés », selon les expressions des mystiques islamiques. L’Ouest est l’« anti-Est », le pays où le soleil se couche (zakat en russe), le déclin, la décadence, la transition du manifeste au non-manifesté, de la vie à la mort, de la totalité à la nécessité, etc. L’Ouest [zapad en russe] est l’endroit où le soleil descend, où il « s’enfonce » (zapadaet).
C’est selon cette logique du symbolisme cosmique naturel que les anciennes traditions organisaient leur « espace sacré », fondaient leurs centres cultuels, leurs lieux de sépulture, leurs temples et édifices, et interprétaient les caractéristiques naturelles et « civilisatrices » des territoires géographiques, culturels et politiques de la planète. Ainsi, la structure même des migrations, des guerres, des campagnes, des vagues démographiques, de la construction des empires, etc., était définie par la logique pragmatique et primordiale de la géographie sacrée.
Les peuples et civilisations aux caractères hiérarchiques s’étendaient selon l’axe Est-Ouest – plus ils étaient proches de l’Est, plus ils étaient proches du Sacré, de la Tradition, de l’abondance spirituelle. Plus ils s’approchaient de l’Ouest, plus l’Esprit se décomposait, se dégradait et mourait.
Bien sûr, cette logique n’a pas toujours été absolue, mais elle n’a pas non plus été si mineure ni relative comme beaucoup de « profanes » l’ont si à tort considéré aujourd’hui. En réalité, la logique sacrée et la lecture du symbolisme cosmique étaient beaucoup plus consciemment reconnues, comprises et pratiquées par les peuples anciens qu’on ne le croit aujourd’hui. Même dans notre monde anti-sacre, les archétypes de la géographie sacrée sont presque toujours conservés dans leur intégrité au niveau de l’« inconscient », et se réveillent lors des moments les plus importants et critiques des cataclysmes sociaux.

Ainsi, la géographie sacrée affirme de manière univoque la loi de la « spatialité qualitative », dans laquelle l’Est représente le « plus ontologique » symbolique, et l’Ouest le « moins ontologique ». Selon la tradition chinoise, l’Est est Yang, ou le principe mâle, lumineux, solaire, et l’Ouest est Yin, le principe féminin, sombre, lunaire.
L’Orient et l’Occident en géopolitique moderne
Voyons maintenant comment cette logique géographique sacrée se reflète dans la géopolitique, qui, en tant que science exclusivement moderne, se limite à fixer la configuration factuelle des affaires, en laissant de côté ses principes sacrés eux-mêmes, hors de son cadre et de la représentation.
La géopolitique dans sa formulation originelle par Ratzel, Kjellén et Mackinder (et plus tard par Haushofer et les Eurasianistes russes) partait des particularités de différents types de civilisations et d’États en relation avec leur dépendance à la disposition géographique. Les géopoliticiens ont établi qu’il existe une différence fondamentale entre les puissances « insulaires » et « continentales », entre la civilisation « occidentale », « progressiste » et la forme culturelle « orientale », « despotiques » et « archaïques ».
Dans la mesure où la question de l’Esprit dans sa compréhension métaphysique et sacrée n’est généralement jamais soulevée dans la science moderne, les géopoliticiens l’ont aussi écartée, préférant évaluer la situation en termes plus modernes que ceux du « sacré », du « profane », du « traditionnel » ou de l’« anti-traditionnel », etc.
Les géopoliticiens ont identifié des différences majeures entre le développement politique, culturel et industriel des régions orientales et occidentales au cours des derniers siècles. Le tableau qui en découle est le suivant : l’Occident est le centre du « développement » matériel et technologique. Sur le plan culturel et idéologique, ce sont les tendances « libérales-démocratiques » et les visions du monde individualistes et humanistes qui prédominent en Occident.

Sur le plan économique, la priorité est donnée au commerce et à la modernisation technologique. Les théories du « progrès », de « l’évolution » et du « développement progressif de l’histoire », qui sont totalement étrangères au monde traditionnel oriental (et aussi à l’histoire occidentale durant les périodes où la tradition sacrée était encore en place, comme au Moyen Âge), sont apparues pour la première fois en Occident. Sur le plan social, la coercition en Occident n’a acquis qu’un caractère économique, et la Loi de l’Idée et de la Force a été progressivement remplacée par la Loi de l’Argent.
Une « idéologie occidentale » particulière s’est peu à peu imposée, sous la formule universelle de « l’idéologie des droits de l’homme », qui est devenue le principe dominant dans les régions les plus occidentales de la planète – principalement en Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis. Sur le plan industriel, cette idéologie a correspondu à la notion de « pays développés », et sur le plan économique, elle est liée aux concepts de « marché libre » et de « libéralisme économique ».
L’ensemble de ces caractéristiques, avec l’intégration stratégique et militaire de différentes secteurs de la civilisation occidentale, est aujourd’hui défini par le concept d’« Atlantisme ». Au siècle dernier, les géopoliticiens parlaient de la « civilisation anglo-saxonne » ou de la « démocratie capitaliste bourgeoise », mais depuis, « l’Occident géopolitique » a trouvé sa plus pure incarnation dans la forme « atlanticiste ».

L’Orient géopolitique représente l’opposé direct de l’Occident géopolitique. Au lieu de la modernisation économique, ce sont ici (dans les « pays moins développés ») des modes de production traditionnels, archaïques, du type corporatif ou artisanal, qui prédominent.
Au lieu de la coercition économique, l’État emploie plus souvent des formes de coercition « morale » ou simplement physique (la Loi de l’Idée et la Loi de la Force). Au lieu de la « démocratie » et des « droits de l’homme », l’Orient gravite autour du totalitarisme, du socialisme et de l’autoritarisme, c’est-à-dire autour de divers types de régimes sociaux dont la seule caractéristique commune est que le centre de leurs systèmes n’est pas « l’individu » ou « l’homme » avec ses « droits » et ses « valeurs individuelles » particulières, mais quelque chose de supra-individuel, de supra-humain, que ce soit « la société », « la nation », « le peuple », « l’idée », « la Weltanschauung », « la religion », « le culte du chef », etc.

L’Orient contredit la démocratie libérale occidentale par une diversité de types de sociétés non libérales, non individualistes, allant des monarchies autoritaires aux théocraties ou au socialisme. De plus, d’un point de vue purement typologique et géopolitique, la spécificité politique de tel ou tel régime est secondaire par rapport à la division qualitative entre « l’ordre occidental » (= « individualiste, mercantile ») et « l’ordre oriental » (= « supra-individuel – basé sur la force »). L’URSS, la Chine communiste, le Japon jusqu’en 1945 et l’Iran de Khomeini ont été des formes représentatives de cette civilisation anti-occidentale.
Il est curieux de noter que Rudolf Kjellén (photo), le premier à avoir forgé le terme «géopolitique», illustra les différences entre l’Ouest et l’Est par l’exemple suivant :
«Une phrase typique de l’Américain ordinaire», écrit Kjellén, «est ‘vas-y’, qui signifie littéralement ‘va en avant’. Cela reflète l’optimisme géopolitique intérieur et intrinsèque, et le ‘progressisme’ de la civilisation américaine, qui est la forme extrême du modèle occidental. Les Russes, quant à eux, répètent habituellement le mot nichego [‘rien’]. Cela manifeste le ‘pessimisme’, la ‘contemplation’, le ‘fatalisme’ et l’‘adhérence à la tradition’ propres à l’Est».
Si l’on revient maintenant au paradigme de la géographie sacrée, on voit un antagonisme direct entre les priorités de la géopolitique moderne (des concepts comme « progrès », « libéralisme », « droits de l’homme » et « ordre commercial » sont aujourd’hui des termes positifs pour la majorité des gens), et celles de la géographie sacrée, qui évaluent les différents types de civilisations d’un point de vue complètement opposé (du point de vue de tels concepts que « esprit », « contemplation », « soumission à une force ou une idée surhumaine », « idéocratie », etc., qui dans les civilisations sacrées sont exclusivement positifs, et le restent encore aujourd’hui pour les peuples orientaux au niveau de l’« inconscient collectif »).
La géopolitique moderne (à l’exception des Eurasianistes russes, des élèves allemands de Haushofer, des fondamentalistes islamiques, etc.) analyse et conçoit le monde d’un point de vue opposé à celui de la géographie sacrée traditionnelle. Mais, dans ce, les deux sciences convergent encore dans leur description des lois fondamentales de l’image géographique des civilisations.
Le Nord sacré et le Sud sacré
Outre le déterminisme géographique sacré selon l’axe Est-Ouest, un problème extrêmement pertinent est posé par une autre orientation ou axe vertical – celui du Nord-Sud. Ici, comme dans tous les autres cas, les principes de la géographie sacrée, le symbolisme des points cardinaux, et les continents liés à chacun d’eux, ont un analogue direct dans l’image géopolitique du monde, qui se construit soit naturellement au fil du processus historique, soit de manière consciente et artificielle en tant que résultat des actions délibérées des dirigeants de telle ou telle formation géopolitique.
Du point de vue de la Tradition intégrale, la différence entre « artificiel » et « naturel » est généralement plutôt relative, puisque la Tradition n’a jamais connu de dualismes cartésiens ou kantien qui séparent strictement le « subjectif » et l’« objectif » (ou le « phénoménal » et le « nouménal »). Par conséquent, le déterminisme sacré du Nord ou du Sud n’est pas seulement un facteur physique, naturel ou climatique (c’est-à-dire quelque chose d’« objectif »), ni simplement une « idée » ou un « concept » généré par l’esprit des individus (c’est-à-dire quelque chose de « subjectif »).

C’est une sorte de troisième forme, supérieure à ces deux pôles, objective et subjective. On pourrait dire que le Nord sacré, ou l’archétype du Nord, s’est au cours de l’histoire divisé en deux : d’un côté, le paysage naturel du Nord, et de l’autre, l’idée du Nord, ou « Nordisme ».
La couche la plus ancienne et la plus primordiale de la Tradition affirme sans équivoque la primauté du Nord sur le Sud. Le symbolisme du Nord correspond à la Source, au paradis nordique originel dont toute civilisation humaine tire son origine. Les textes anciens iraniens et zoroastriens parlent du pays du Nord, Airyana Vaeja, avec sa capitale Vara, d’où furent expulsés les anciens Aryens par une glaciation envoyée par Ahriman, l’esprit du Mal et opposant d’Ormuzd, la lumière.

Les Védas anciens évoquent aussi une terre du Nord comme la patrie ancestrale des Hindous, le Śveta-dvīpa, la Terre Blanche située dans l’Extrême Nord. Les Grecs anciens parlaient d’Hyperborée, l’île du Nord avec sa capitale Thulé. Cette terre était considérée comme le foyer du dieu lumineux Apollon. Dans de nombreuses autres traditions, on peut déceler les traces les plus anciennes, souvent oubliées et fragmentaires, de ce symbolisme « nordique ».
L’idée fondamentale traditionnellement associée au Nord est celle du Centre, du Pôle Immobile, du point d’Éternité autour duquel tourne non seulement le cycle de l’espace, mais aussi celui du temps. Le Nord est la terre où le soleil ne se couche jamais, même la nuit, c’est l’espace de la lumière éternelle. Chaque tradition sacrée honore le Centre, le Milieu, le point où convergent les contrastes, le lieu symbolique qui n’obéit pas aux lois de l’entropie cosmique.
Ce Centre, dont le symbole est la Svastika (qui met en relief à la fois l’immobilité et la constance du Centre, et la mobilité et la changeabilité de la périphérie), a acquis différents noms selon chaque tradition, mais il a toujours été directement ou indirectement lié au symbolisme du Nord. Par conséquent, on peut dire que toutes les traditions sacrées sont, en essence, la projection de la unique Tradition primordiale du Nord, adaptée à toutes les conditions historiques différentes. Le Nord est le Point Cardinal choisi par le Logos primordial pour se révéler dans l’Histoire, et chacune de ses manifestations n’a fait que recréer ce symbolisme primordial, polaire et paradisiaque.

En géographie sacrée, le Nord correspond à l’esprit, à la lumière, à la pureté, à la complétude, à l’unité et à l’éternité. Le Sud symbolise quelque chose de diamétralement opposé : la matérialité, l’obscurité, le mélange, la privation, la pluralité et l’immersion dans le flux du temps et de l’Être. Même d’un point de vue naturel, dans les zones polaires, il y a un jour semi-annuel long et une nuit semi-annuelle longue. C’est le Jour et la Nuit des dieux et des héros, des anges.
Même les traditions déclinantes se souviennent de ce cardinal sacré, spirituel et surnaturel, du Nord, rappelant que les régions du Nord sont le lieu de résidence des « esprits » et des « forces de l’au-delà ». Au Sud, le Jour et la Nuit des dieux se fragmentent en journées humaines – ici, le symbolisme primordial d’Hyperborée s’est perdu, et ses souvenirs ne sont devenus que des fragments de « culture » ou de « légende ».
Le Sud correspond généralement à la culture, c’est-à-dire à cette sphère d’activité humaine où l’Invisible et le Spirituel pur acquièrent des contours matériels, durcis, visibles. Le Sud est le règne de la substance, de la vie, de la biologie et des instincts. Le Sud corrompt la pureté nordique de la Tradition, mais en conserve les traces dans ses traits matérialisés.
La paire Nord-Sud dans la géographie sacrée ne se réduit pas à une opposition abstraite entre le Bien et le Mal. C’est plutôt l’opposition entre l’Idée Spirituelle et sa concrétisation grossière et matérielle. Dans des cas normaux, où le Sud reconnaît la primauté du Nord, il existe des relations harmonieuses entre ces «parties de lumière» ; le Nord «spiritualise le Sud», les messagers nordiques apportent la Tradition aux Sudistes et posent les bases des civilisations sacrées.

Si le Sud ne reconnaît pas la primauté du Nord, commence alors le conflit sacré, la « guerre des continents ». Selon la Tradition, le Sud est responsable de ce conflit parce qu’il a rompu les règles sacrées. Par exemple, dans la Ramayana, l’île méridionale de Lanka est considérée comme le lieu de résidence des démons qui ont volé la femme de Rama, Sita, et qui ont déclaré la guerre au Nord continental, dont la capitale est Ayodhya.
Il est donc important de noter qu’en géographie sacrée, l’axe Nord-Sud est plus important que celui de l’Est-Ouest. Mais, étant le plus important, il correspond aux périodes les plus anciennes de l’histoire cyclique. La grande guerre du Nord et du Sud, d’Hyperborée et de Gondwana (l’ancien paléocontinent du Sud), appartient aux temps « antédiluviens ». Dans les dernières phases du cycle, elle devient plus cachée, plus voilée. Les paléocontinents du Nord et du Sud disparaissent eux-mêmes. Ainsi, le relais de l’opposition est transféré à l’Est et à l’Ouest.
Le passage de l’axe vertical Nord-Sud à l’axe horizontal Est-Ouest, typique des dernières phases du cycle, conserve néanmoins la logique et la connexion symbolique entre ces deux paires géographiques sacrées. La paire Nord-Sud (c’est-à-dire l’Esprit-Matière, l’Éternité et le Temps) est projetée sur la paire Est-Ouest (c’est-à-dire la Tradition et le Profane, l’Origine et la Décomposition). L’Est est la projection horizontale vers le bas du Nord. L’Ouest est la projection horizontale vers le haut du Sud. De cette transition de significations sacrées, il est aisé d’obtenir la structure de la vision continentale propre à la Tradition.
Le peuple du Nord
Le Nord sacré détermine un type humain particulier, qui peut avoir une incarnation biologique ou raciale, mais qui peut aussi ne pas en avoir du tout. L’essence du « Nordisme » consiste en la capacité de l’homme à élever chaque objet du monde physique, matériel, à son archétype, à son Idée. Cette qualité n’est pas le simple développement d’un esprit rationnel. Au contraire, l’« intellect pur » cartésien et kantien est par sa nature incapable de dépasser la mince frontière entre le « phénomène » et le « noumène », tandis que c’est précisément cette capacité qui se trouve au cœur de la pensée « nordique ».

L’homme du Nord n’est pas simplement blanc, « aryen » ou indo-européen en termes de sang, de langue et de culture. L’homme du Nord est une espèce particulière dotée d’une intuition directe du Sacré. Pour lui, le cosmos est une texture de symboles, chacun pointant vers le Premier Principe Spirituel, invisible à l’œil. L’homme du Nord est le «homme solaire», Sonnenmensch, qui n’absorbe pas l’énergie comme le font les trous noirs, mais l’alloue – les flux de création, de lumière, de force et de sagesse s’écoulent de son esprit.
La civilisation nordique pure a disparu avec les anciens Hyperboréens, mais ses messagers ont posé les bases de toutes les traditions présentes. Cette « race » nordique des Maîtres s’est trouvée à l’origine des religions et cultures de tous les continents et de toutes les couleurs de peau. Des traces d’un culte hyperboréen existent chez les Indiens d’Amérique du Nord, chez les anciens Slaves, chez les fondateurs de la civilisation chinoise, chez les autochtones du Pacifique, chez les Allemands blonds et les chamans noirs d’Afrique de l’Ouest, chez les Aztèques à peau rouge, et chez les Mongols avec leurs larges pommettes.

Il n’existe aucun peuple sur la planète qui n’aurait pas un mythe de l'«homme solaire», Sonnenmensch. La véritable spiritualité, l’Esprit supra-rationnel, le Logos divin, et la capacité de voir au-delà du monde jusqu’à son âme secrète – telles sont les qualités fondamentales du Nord. Partout où il y a Pureté sacrée et Sagesse, il y a, invisiblement, le Nord – peu importe le point dans l’espace ou le temps où nous nous trouvons.
Le peuple du Sud
L’homme du Sud, le type Gondwana, est en opposition directe avec le type nordique. L’homme du Sud vit dans un cercle d’effets, de manifestations secondaires ; il habite le cosmos, qu’il vénère mais qu’il ne comprend pas. Il adore l’extérieur, mais pas l’intérieur. Il conserve soigneusement des traces de spiritualité, leurs incarnations dans l’environnement matériel, mais il ne peut passer du « symboliser » au « symbolisé ».

L’homme du Sud vit par la passion et la vitesse, il privilégie le psychique au spirituel (qu’il ne connaît tout simplement pas) et vénère la Vie comme une autorité supérieure. Le culte de la Grande Mère, de la matière générant la variété des formes, est typique de l’homme du Sud. La civilisation du Sud est une civilisation de la Lune, qui ne reçoit la lumière du Soleil (Nord) que pour la conserver et la diffuser un certain temps avant de la perdre périodiquement (la nouvelle lune). L’homme du Sud est un Mondmensch.

Lorsque les peuples du Sud restent en harmonie avec ceux du Nord, c’est-à-dire reconnaissent leur autorité et leur supériorité typologique (et non raciale!), une harmonie règne parmi les civilisations. Lorsqu’ils revendiquent leur supériorité en raison de leur relation archétypale à la réalité, une forme culturelle déformée apparaît, qui peut être définie globalement par l’adoration des idoles, le fétichisme ou le paganisme (au sens négatif, péjoratif).
Comme pour les paléo-continents eux-mêmes, les types purement Nordiques et Sudistes n’ont existé qu’aux temps très reculés. Les peuples du Nord et du Sud ne se sont confrontés qu’aux époques primitives. Plus tard, des peuples entiers du Nord ont pénétré dans les terres du Sud, fondant parfois de brillantes expressions de la civilisation nordique, comme l’Iran ancien ou l’Inde. D’un autre côté, certains peuples du Sud ont parfois poussé très au Nord, portant leur type culturel, tels les Finlandais, les Eskimos, les Chukchis, etc. La clarté originelle du panorama géographique sacré s’est peu à peu obscurcie. Mais, malgré tout, le dualisme typologique du « peuple du Nord » et du « peuple du Sud » s’est maintenu à travers toutes les époques, non pas tant sous la forme d’un conflit extérieur entre deux civilisations diverses, mais comme un conflit intérieur au sein de chaque civilisation donnée.
Le type du Nord et celui du Sud se sont depuis un certain moment dans l’histoire sacrée opposés à chaque tournant, indépendamment des lieux précis sur la planète.
Le Nord et le Sud en Orient et en Occident
Le type du peuple du Nord peut être projeté dans le Sud, l’Est et l’Ouest. Dans le Sud, la Lumière du Nord a engendré de grandes civilisations métaphysiques telles que l’Inde, l’Iran ou la Chine, qui, dans la situation du «Sud conservateur», ont longtemps conservé la Révélation, en ont été les dépositaires.
Cependant, la simplicité et la clarté du symbolisme nordique se sont transformées ici en un enchevêtrement complexe et hétérogène de doctrines, sacrements et rites sacrés. Plus on descend vers le Sud, plus les traces du Nord s’affaiblissent. Et parmi les habitants des îles du Pacifique et d’Afrique australe, les motifs nordiques en mythologie et sacrements ne sont conservés que sous une forme extrêmement fragmentaire, rudimentaire et même déformée.
Dans l’Est, le Nord se manifeste comme une société traditionnelle classique fondée sur la supériorité univoque du supra-individuel sur l’individuel, où le « humain » et le « rationnel » sont relégués derrière le principe supra-humain et supra-rationnel. Si le Sud donne la stabilité à la civilisation, alors l’Est en définit la sacralité et l’authenticité, dont le principal garant est la Lumière du Nord.

En Occident, le Nord se manifeste dans des sociétés héroïques, où une tendance propre à l’Occident, celle de la fragmentation, de l’individualisation et de la rationalisation, a dépassé ses propres limites, et où l’individu, devenu Héros, dépasse le cadre étroit de la personnalité « trop humaine ». Le Nord en Occident est personnifié par la figure symbolique d’Hercule qui, d’un côté, libère Prométhée (la tendance purement occidentale, titanesque, « humaniste »), et de l’autre, aide Zeus et les dieux à vaincre la rébellion des géants (en servant aux règles sacrées et à l’Ordre spirituel).
Le Sud, au contraire, se projette dans ces trois orientations selon une image inverse. En Occident, il donne l’effet d’un « archaïsme » et d’un stagnation culturelle. Même les traditions nordiques, quand elles sont sous l’influence du Sud, de ses éléments « paléo-asiatiques », « finlandais » ou « eskimos », prennent des traits de « culte des idoles » et de « fétichisme » (ce qui est particulièrement caractéristique de la civilisation germano-scandinave à l’« époque des Skalds »).
En Orient, les forces du Sud se manifestent dans des sociétés despotiques, où l’indifférence normale et juste de l’Est envers l’individu se transforme en négation du Grand Sujet Supra-humain. Toutes les formes de totalitarisme oriental, tant typologiques que raciales, sont liées au Sud.
Enfin, en Occident, le Sud se manifeste dans des formes extrêmement grossières et matérialistes d’individualisme, où l’individu atomique atteint la limite de la dégénérescence anti-héroïque, n’adorant que le « veau d’or » du confort et de l’hédonisme égotiste. Que cette alliance entre deux tendances géopolitiques sacrées produise le type de civilisation le plus négatif est évident, puisqu’elle recouvre deux orientations qui sont déjà en soi négatives – le Sud sur la ligne verticale et l’Ouest sur la ligne horizontale.

Des Continents aux Méta-Continents
Si, du point de vue de la géographie sacrée, le Nord symbolique correspond sans ambiguïté aux aspects positifs, et le Sud aux aspects négatifs, alors dans l’image géopolitique exclusivement moderne du monde, tout est beaucoup plus complexe – et, dans une certaine mesure, même inversé. La géopolitique moderne comprend les termes « Nord » et « Sud » comme des catégories tout à fait différentes de celles de la géographie sacrée.
Tout d’abord, le paléo-continent du Nord, Hyperborea, n’a pas existé depuis de nombreux millénaires sur un plan physique, mais demeure une réalité spirituelle vers laquelle le regard spirituel des initiés, aspirant à la Tradition primordiale, se tourne.
Ensuite, la race nordique ancienne, la race des « maîtres blancs » qui descendaient du pôle à l’époque primordiale, ne correspond pas du tout à ce qu’on appelle aujourd’hui la « race blanche », basée uniquement sur des caractéristiques physiques, la couleur de peau, etc. La Tradition du Nord et sa population originelle, les « autochtones nordiques », n’ont pas existé depuis longtemps en tant que réalité historique et géographique. D’après l’état actuel des choses, même les derniers vestiges de cette culture primordiale ont disparu de la réalité physique il y a plusieurs millénaires.

Ainsi, « le Nord », vu en termes de Tradition, est une réalité méta-historique et méta-géographique. La même chose peut être dite de la « race hyperboréenne » – ce n’est pas une « race » au sens biologique, mais plutôt, dans un sens purement spirituel et métaphysique. La question des « races métaphysiques » a été développée en détail dans l’œuvre de Julius Evola.
Le continent du Sud, « le Sud » tel qu’il existe dans les termes traditionalistes, et sa population la plus ancienne, n’ont pas existé depuis longtemps. En un certain sens, le « Sud » a un moment donné représenté presque la totalité de la planète, car l’influence du centre initiatique polaire originel et de ses messagers s’est dispersée à travers le monde entier. Les races modernes du Sud sont le produit de multiples mélanges avec celles du Nord, et la couleur de peau a depuis longtemps cessé d’être un signe distinctif de l’appartenance à une « race métaphysique » ou une autre.
En résumé, l’image géopolitique moderne du monde a très peu de rapport avec la vision fondamentalement supra-historique et méta-temporelle du monde. Les continents et populations de notre époque sont extrêmement éloignés de ces archétypes auxquels ils correspondaient aux temps primordiaux. Par conséquent, il existe aujourd’hui non seulement un décalage, mais une quasi-inversion entre les continents réels et les races réelles (les réalités de la géopolitique moderne) d’une part, et les méta-continents ou méta-races (les réalités de la géographie sacrée traditionnelle) d’autre part.
L’illusion du « Nord riche »
La géopolitique moderne évoque le plus souvent le concept du « Nord » accompagné de l’adjectif « riche » – le « Nord riche », le « Nord avancé ». Ce terme désigne un ensemble de la civilisation occidentale qui attache une importance fondamentale au développement de la dimension matérielle et économique de la vie.
Le « Nord riche » n’est pas riche parce qu’il est plus intelligent, plus spirituel ou plus intellectuel que le « Sud », mais parce qu’il a construit son système social selon le principe de maximisation du matériel pouvant être extrait du potentiel social et naturel, par l’exploitation des êtres humains et des ressources naturelles. L’image raciale du « Nord riche » est liée à des peuples à peau blanche, caractéristique centrale de diverses versions, explicites ou implicites, du « racisme occidental » (notamment le racisme anglo-saxon). Le succès du « Nord riche » dans le domaine matériel a été élevé au rang de principe politique et même « racial » dans certains pays devenus l’avant-garde du développement industriel, technique et économique, c’est-à-dire l’Angleterre, les Pays-Bas, puis l’Allemagne et les États-Unis.

Dans ce cas, le bien-être matériel et quantitatif est devenu un critère qualitatif, et c’est sur cette base que se sont développés les préjugés les plus ridicules sur la « barbarie », la « primitiveness », le « sous-développement » et la « sous-humaineté » des peuples du Sud (c’est-à-dire ceux qui n’appartiennent pas au « Nord riche »). Ce « racisme économique » s’est manifesté clairement dans la conquête coloniale anglo-saxonne.
Plus tard, une version embellie a été introduite dans les aspects les plus grossiers et contradictoires de l’idéologie national-socialiste. Les idéologues nazis mêlaient souvent des conjectures vagues sur le « Nord spirituel » et la « race aryenne spirituelle » avec le racisme biologique, mercantile, et vulgaire de l’anglo-saxon. Cette substitution des catégories de la géographie sacrée par celles du développement matériel et technique fut l’aspect le plus négatif du national-socialisme, et l’élément qui conduisit à son effondrement politique, théorique et militaire.
Pourtant, même après la défaite du Troisième Reich, ce type de racisme du «Nord riche» n’a pas disparu de la vie politique. Aujourd’hui, ce sont les États-Unis et leurs partenaires atlantistes en Europe occidentale qui en sont les principaux porteurs. Dans les doctrines mondialistes récentes du «Nord riche», les questions de pureté biologique et raciale ne sont pas mises en avant; néanmoins, dans la pratique, les relations du Nord riche avec les pays sous-développés ou moins développés du Tiers-Monde continuent de favoriser la morgue raciste, typique à la fois des colonialistes anglais et de la ligne orthodoxe Rosenberg des nazis allemands.
En réalité, le «Nord riche», en termes géopolitiques, désigne ces pays où les forces directement opposées à la Tradition ont triomphé – les forces de la quantité, du matérialisme, de l’athéisme, de la dégradation spirituelle et de la dégénérescence émotionnelle. Le « Nord riche » est radicalement distinct du « Nord spirituel » et de l’« esprit hyperboréen ». La substance du Nord en géographie sacrée est la primauté de l’esprit sur la matière, la victoire définitive et totale de la Lumière, de la Justice et de la Pureté sur l’obscurité de la vie animale, l’arrogance des passions individuelles et la boue de l’égoïsme vulgaire. La géopolitique mondialiste du « Nord riche », au contraire, ne signifie que le bien-être matériel, l’hédonisme, la société de consommation, le « paradis pseudo-artificiel » de ceux que Nietzsche appelait « les derniers hommes ».

Le progrès matériel de la civilisation technologique a été accompagné par un régression spirituelle monstrueuse de toute véritable culture sacrée. Du point de vue de la Tradition, la « richesse » du Nord moderne et « avancé » ne peut servir de critère réel de supériorité sur la pauvreté matérielle et le retard technologique du Sud « primitif » moderne.
De plus, la « pauvreté » matérielle du Sud est souvent, inversement, liée à la conservation dans certaines régions du Sud de formes de civilisation véritablement sacrées. La richesse spirituelle est parfois dissimulée derrière une prétendue « pauvreté ». Au moins deux civilisations sacrées existent encore aujourd’hui dans l’espace du Sud, malgré toutes les tentatives du « Nord riche (et agressif !) » d’imposer ses propres mesures et voie de développement à l’échelle mondiale : l’Inde hindoue et le monde islamique.
En termes de traditions de l’Extrême-Orient, il existe divers points de vue: certains voient dans certains principes traditionnels qui ont toujours été déterminants pour la civilisation chinoise, même sous la rhétorique «marxiste» et «maoïste». Ces régions du Sud sont habitées par des peuples qui ont maintenu leur dévotion à des traditions sacrées très anciennes, presque oubliées. Comparés au « Nord riche » athée et totalement matérialiste, ces peuples sont « spirituels », « intacts » et « normaux », tandis que le « Nord riche » lui-même est « anormal » et « pathologique » d’un point de vue spirituel.
Le paradoxe du « Tiers-Monde »
En termes de projets mondialistes, le « Sud pauvre » est de facto un synonyme du « Tiers-Monde ». Cette partie du monde fut désignée comme « troisième » durant la Guerre froide, une notion qui supposait que les deux autres « mondes » – le capitaliste avancé et le soviétique moins avancé – étaient plus pertinents et importants pour la géopolitique que toutes les autres régions.

L’expression « Tiers-Monde » a une connotation péjorative : selon la logique utilitariste du « Nord riche », une telle définition réduit les pays du Tiers-Monde à une « terre de personne », à peu près à des réserves de ressources humaines destinées à la soumission, à l’exploitation et à la manipulation. Ce faisant, le « Nord riche » a habilement joué sur les caractéristiques politiques, idéologiques et religieuses traditionnelles du « Sud pauvre » en le soumettant à ses intérêts et structures purement matérialistes et économiques, qui, en termes de potentiel spirituel, sont bien supérieurs à ceux du « Nord riche » lui-même.
Le « Nord riche » a presque toujours réussi cette subjugation, car le moment cyclique actuel de notre civilisation favorise des tendances perverties, anormales et contre-nature. Selon la Tradition, nous sommes actuellement dans la dernière période de l’âge sombre, le « Kali Yuga ». L’hindouisme, le confucianisme, l’islam et les traditions indigènes des peuples « non-blancs » ne sont que des entraves aux conquêtes matérielles et aux objectifs du «Nord riche»; cependant, certains aspects de la Tradition sont souvent détournés pour atteindre leurs buts mercantiles en manipulant contradictions, particularismes religieux ou problèmes nationaux. De telles appropriations utilitaristes des divers aspects de la Tradition à des fins exclusivement anti-traditionnelles ont été un mal encore plus grand que le rejet pur et simple de toutes les valeurs traditionnelles, car la plus grande perversion consiste à faire du grand un serviteur du «rien».
En réalité, le « Sud pauvre » n’est « pauvre » qu’au niveau matériel, précisément à cause de ses attitudes spirituelles, qui n’ont toujours réservé qu’une place mineure et insignifiante aux aspects matériels de l’existence. Le Sud géopolitique, à notre époque, a conservé une attitude typiquement traditionaliste envers les objets du monde extérieur, une attitude calme, détachée, voire indifférente, qui contraste vivement avec l’obsession matérialiste et hédoniste du « Nord riche ».

Les peuples du « Sud pauvre », en vivant dans la Tradition, ont encore aujourd’hui des existences plus riches, plus profondes et même plus magnifiques. La participation à la Tradition sacrée confère à tous les aspects de leur vie personnelle un sens, une intensité et une saturation que le « Nord riche » a depuis longtemps perdus. Ce dernier est hanté par des névroses, des peurs matérielles, une désolation intérieure et une existence totalement vide de sens. Il n’est guère plus qu’un kaléidoscope languissant aux images aussi vives qu’elles sont creuses.
On pourrait dire que la corrélation entre Nord et Sud aux temps primordiaux a une corrélation inverse directe dans notre époque présente, puisque c’est le Sud qui aujourd’hui conserve encore quelques liens avec la Tradition, tandis que le Nord l’a définitivement perdue. Néanmoins, cette déclaration ne couvre pas toute la réalité, car la vraie Tradition ne peut tolérer un tel traitement humiliant comme celui que pratique le « Nord riche » athée et agressif contre le « Tiers-Monde ».
En fait, la Tradition n’a été conservée dans le Sud que sous une forme inertielle, fragmentaire, partielle. Elle occupe une position passive et ne peut que résister, étant constamment sur la défensive. Ainsi, le Nord spirituel ne s’est pas entièrement transféré dans le Sud à la Fin des Temps – le Sud n’accumule et ne conserve que des impulsions spirituelles venues jadis du Nord sacré. Aucune initiative traditionnelle active ne peut, en principe, venir du Sud. Pendant ce temps, le « Nord riche » mondialiste a réussi à durcir son emprise pernicieuse sur la planète, en raison de la spécificité des régions du Nord, propices à l’activité. Le Nord a été et reste, par sa propre nature, le lieu choisi du pouvoir. Par conséquent, ce sont des initiatives géopolitiques véritablement efficaces qui viennent du Nord.
Le « Sud pauvre » possède aujourd’hui un avantage spirituel sur le « Nord riche », mais il ne peut servir de véritable alternative à l’agression profane du « Nord riche », ni offrir le projet géopolitique radical capable de subvertir la vision pathologique du monde moderne.
Le rôle du « Second Monde »
Dans l’image géopolitique bipolaire du «Nord riche» contre le «Sud pauvre», il existe toujours une composante supplémentaire d’une importance critique et autonome. C’est ce qu’on appelle le «Second Monde», qui désigne conventionnellement le camp socialiste intégré au système soviétique. Ce «Second Monde» n’était pas tout à fait le «Nord riche», car il avait des motifs spirituels précis, qui influençaient secrètement l’idéologie matérialiste nominale du socialisme soviétique, pas plus qu’il ne correspondait vraiment au « Tiers-Monde », car une orientation vers le développement matériel, le « progrès » et d’autres principes exclusivement profanes occupaient le cœur du système soviétique.

L'URSS eurasiatique, en tant que telle, se trouvait à la fois dans la «pauvre Asie» et en Europe «civilisée». Durant la période socialiste, la ceinture planétaire du «Nord riche» fut brisée en Eurasie orientale, ce qui compliqua la clarté des relations géopolitiques sur l’axe Nord-Sud.
La fin du « Second Monde » en tant que civilisation à part entière laissa l’espace eurasiatique de l’ancien URSS avec deux options: ou l’intégration dans le «Nord riche» (c’est-à-dire l’Occident et les États-Unis), ou le rejet vers le «Sud pauvre», c’est-à-dire la transformation en pays du «Tiers-Monde». Une éventuelle solution de compromis serait la séparation de certaines régions vers le «Nord» et d’autres vers le «Sud».
Comme cela s’est souvent produit au cours des derniers siècles, l’initiative de la redistribution des espaces géopolitiques revient toujours au «Nord riche», qui a cyniquement exploité les paradoxes du «Second Monde» lui-même pour fixer de nouvelles frontières géopolitiques et fragmenter les zones d’influence.
Les facteurs nationaux, économiques et religieux sont régulièrement instrumentalisés par les mondialistes comme outils de leurs opérations cyniques, profondément motivées par le matérialisme. Il n’est donc pas surprenant que, en plus du discours « humaniste » fallacieux, des prétextes presque ouvertement « racistes » soient de plus en plus invoqués pour inciter les Russes à manifester un « complexe de supériorité blanche » vis-à-vis des Asiatiques et des Caucase.
Cela s’aligne avec le processus inverse, où le « Second Monde » lui-même est finalement entraîné vers le « Sud pauvre », processus accompagné de manipulations de tendances fondamentalistes, de l’inclination des peuples à la Tradition, et du renouveau religieux.

Le «Second Monde» en déliquescence se fragmentera selon les lignes du «traditionalisme» (la forme du Sud, inertielle, conservatrice) et de l’«anti-traditionalisme» (la forme du Nord, moderniste, matérialiste). Ce dualisme, qui n’est pour l’instant qu’en mode de stratégie mais deviendra, dans un avenir proche, le phénomène dominant en géopolitique eurasienne, est destiné par la diffusion de la compréhension mondialiste du monde en termes de « Nord riche » et de « Sud pauvre ».
Toute tentative de sauvegarder l’immense espace soviétique ou le «Second Monde» en tant que force autonome équilibrante entre Nord et Sud ne pourra réussir qu’en remettant en cause la conception fondamentalement polarisée de la géopolitique moderne, telle qu’elle est comprise et réalisée dans sa forme effective, en mettant de côté les proclamations humanitaires et économiques fallacieuses.
Le «Second Monde» disparaît. Il n’a plus sa place sur la carte géopolitique moderne. En même temps, la pression du «Nord riche» sur le «Sud pauvre» augmente, ce dernier étant laissé à lui-même face à la société technocratique matérialiste et agressive du «Nord», sans puissance intermédiaire comme le fut le Second Monde. Tout autre destin possible pour le «Second Monde» ne pourra exister que s’il s’accompagne d’un rejet radical de la logique planétaire de la dichotomie Nord-Sud dans sa veine mondialiste.
Le projet de « résurrection du Nord »
Le Nord riche, mondialiste, étend sa domination à travers la planète par la partition et la destruction du «Second Monde». Dans la géopolitique moderne, cela a aussi été appelé le projet du «Nouvel Ordre Mondial». Les forces anti-tradition renforcent leur victoire sur la résistance passive des régions du Sud qui continuent à préserver leur retard économique et à défendre leurs formes résiduelles de Tradition.

Les énergies géopolitiques intérieures du «Second Monde» ont devant elles un choix: soit être annexées à la «ceinture civilisée du Nord» et perdre définitivement tout lien avec l’histoire sacrée (ce qui est le projet du mondialisme de gauche), soit devenir un territoire occupé, permettant de restaurer partiellement certains aspects de la tradition (le projet du mondialisme de droite). Ces événements se déroulent aujourd’hui précisément dans cette direction, et continueront à le faire dans un avenir proche.
Quant à une alternative, il est théoriquement possible de formuler une voie différente de transformation géopolitique, fondée sur le rejet de la logique mondialiste Nord-Sud et sur le retour à l’esprit de la véritable géographie sacrée – dans la mesure où cela est encore possible aujourd’hui, à la fin de l’âge sombre. C’est le projet du « Grand Retour » ou, en d’autres termes, la « Grande Guerre des Continents ». Dans ses caractéristiques les plus générales, l’essence de ce projet est la suivante :
(1) Le Nord riche sera défié, non pas par le «Sud pauvre», mais par le «Nord pauvre». Le Nord pauvre est l’idéal sacré de retour aux sources nordiques de la civilisation. Un Nord «pauvre» parce qu’il repose sur une ascèse totale, une dévotion radicale aux valeurs suprêmes de la Tradition, une haine totale du matériel au profit du spirituel. Le «Nord pauvre» existe (d’un point de vue géographique) en Russie, qui, essentiellement, en tant que «Second Monde», a résisté socio-politiquement à l’adoption d’une civilisation mondialiste dans ses formes les plus «progressistes» jusqu’à ce jour. Les terres eurasiatiques du Nord-Russie sont les seules territoires sur Terre qui n’ont pas été complètement maîtrisés par le «Nord riche». Elles sont habitées par des peuples traditionnels et constituent une terra incognita dans le monde moderne. La « voie du Nord pauvre » pour la Russie consiste à refuser d’être annexée par la ceinture mondialiste et de voir ses traditions archaïsées, ramenées au niveau folklorique d’un réservoir ethno-religieux. Le « Nord pauvre » doit être spirituel, intellectuel, actif et agressif. La résistance potentielle du « Nord pauvre » au « Nord riche » pourrait aussi se manifester dans d’autres régions, notamment par une frange de l’élite intellectuelle occidentale qui sabotera radicalement le cours de la civilisation mercantile et se rebellera contre le monde moderne de la finance au nom des anciennes valeurs éternelles de l’Esprit, de la Justice et du Sacrifice de soi. Le « Nord pauvre » pourrait ainsi lancer une bataille géopolitique et idéologique contre le « Nord riche », rejetant ses projets, détruisant ses plans de l’intérieur et de l’extérieur, combattant son efficacité immaculée et déjouant ses manipulations sociales et politiques.

(2) Le « Sud pauvre », incapable d’opposer de façon autonome le Nord riche, entrera dans une alliance radicale avec le Nord eurasiatique pauvre et lancera une guerre de libération contre la dictature du Nord. Il est particulièrement important de frapper les représentants de l’idéologie du «Sud riche», c’est-à-dire ces forces qui, œuvrant pour le «Nord riche», prônent le «développement», le «progrès» et la «modernisation» des pays traditionnels, ce qui conduirait sinon à un éloignement accru de ce qui reste de la Tradition sacrée.
(3) Le « Nord pauvre » de l’Est eurasien, avec le « Sud pauvre », encerclera toute la planète, concentrant ses forces contre le « Nord riche » de l’Occident atlantiste. Ces efforts mettront fin aux versions vulgaires idéologiquement du racisme anglo-saxon et à la glorification de la « civilisation technologique des peuples blancs », avec leur propagande mondialiste associée. Alain de Bneoist a exprimé cette idée dans le titre de son célèbre livre Europe, Tiers Monde – même combat, qui prône une «Europe spirituelle», une «Europe des peuples et des traditions» plutôt que l’«Europe de Maastricht des marchandises». L’intellectualisme, l’activisme et le profil spirituel du Nord véritable, sacré, ramèneront les traditions du Sud à leur Source nordique, et soulèveront les peuples du Sud dans une révolte planétaire contre l’ennemi géopolitique commun. Ce faisant, la résistance passive du Sud formera un point d’appui dans le messianisme planétaire des « Nordiques » qui rejettent radicalement la branche dégénérée et anti-sacrée des peuples blancs, ayant suivi la voie du progrès technologique et du développement matériel. Cela pourrait déclencher une révolution géopolitique planétaire, supra-ethnique et supra-nationale, fondée sur la solidarité fondamentale du «Tiers-Monde» avec cette partie du «Second Monde» qui rejette le projet du «Nord riche».

Au cours de cette lutte, la flamme de la « résurrection du Nord spirituel », la flamme d’Hyperborée, transformera la réalité géopolitique. La nouvelle idéologie mondiale sera celle de la Restauration Finale, mettant fin à l’histoire géopolitique des civilisations – mais ce ne sera pas la fin que les porte-parole mondialistes de la Fin de l’Histoire ont théorisée. La version matérialiste, athée, anti-sacrée, technocratique et atlantiste de la Fin cédera la place à un autre épilogue – la Victoire finale de l’Avatar sacré, l’avènement du Grand Jugement, qui accordera à ceux qui auront choisi la pauvreté volontaire le royaume de l’abondance spirituelle, tandis que ceux qui auront préféré la richesse fondée sur l’assassinat de l’Esprit seront condamnés à la damnation éternelle et aux tourments de l’enfer.
Les continents perdus surgiront des abîmes du passé. Des méta-continents invisibles apparaîtront dans la réalité. Une Nouvelle Terre et un Nouveau Ciel surgiront.
Ainsi, le chemin ne va pas de la géographie sacrée à la géopolitique, mais, au contraire, de la géopolitique à la géographie sacrée.
Source: Chapitre 7 des Mystères de l’Eurasie (Moscou : Arktogeia, 1991) / Chapitre 6 / Partie 6 / Livre I des Fondements de la géopolitique (Moscou, Arktogeia, 2000).
21:05 Publié dans Traditions | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : tradition, traditionalisme, alexandre douguine, géographie sacrée, géopolitique |
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mercredi, 06 mai 2026
Alexandre Douguine: Philosophie politique

Philosophie politique
Alexandre Douguine
Commençons par analyser la nature de cette discipline et ce qu’elle étudie.
Si l'on jette un coup d'œil à l'histoire de la philosophie et des systèmes politiques, on observe la régularité suivante: la philosophie et la politique, dès le début, dès la naissance même de ces deux disciplines, se sont développées non seulement en parallèle, mais de manière indissociable l'une de l'autre.
Parmi les premiers des Sept Sages, considérés comme les fondateurs de la tradition philosophique des présocratiques grecs, nombreux sont ceux, dont Solon, qui sont célèbres pour avoir rédigé des lois politiques, des constitutions et des codes pénaux, et qui étaient essentiellement des acteurs politiques représentant leurs cités, leurs entités politiques.
Ainsi, aux débuts de l’histoire de la philosophie, on observe un lien indissociable entre la philosophie et la politique. Par conséquent, la politique en tant que phénomène distinct, déconnecté de la philosophie, étudiée, par exemple, à l’aide de méthodes philosophiques, constitue une approche tout à fait différente.
En réalité, la philosophie de la politique est une discipline plus profonde que cela. C'est une discipline qui s'intéresse aux philosophes qui se sont consacrés à la politique, aux philosophes qui écrivent sur la politique et aux acteurs politiques qui ont fondé leurs lois et la mise en place de leur système politique sur des principes philosophiques.
En effet, à l'époque de la naissance de la philosophie et à l'époque de la naissance de la politique, ces choses n'étaient absolument pas séparées l'une de l'autre. Ainsi, l’objet d’étude de la philosophie et de la politique est cette sphère originelle qui unissait la philosophie et la politique dans une certaine orientation commune.
En d’autres termes, je veux dire qu’il n’existe pas de phénomène distinct de la politique et de phénomène distinct de la philosophie, que nous réunissons artificiellement. Nous n’étudions pas non plus la politique à l’aide de la philosophie.
Nous ne parlons pas uniquement de la philosophie politique de telle ou telle école, période, culture ou civilisation. Lorsque nous parlons de la philosophie de la politique, nous parlons en grande partie de l’essence de la politique, de ce qui fait que la politique est politique — d’une part. D’autre part, nous parlons de l’essence politique de la philosophie, qui fait que la philosophie est philosophie.
Mais il y a une différence. La philosophie prédomine ici, car la politique sans philosophie n’est absolument pas possible. La politique est une forme de philosophie appliquée, l’application de la philosophie à une sphère déterminée de la vie humaine.

Mais la philosophie sans politique est possible, théoriquement. Autrement dit, il existe une philosophie qui ne s’occupe pas de politique, mais il n’y a pas de politique qui ne repose pas sur la philosophie. Il y a donc ici une inégalité; la philosophie domine.
Néanmoins, la philosophie étudie la politique; non seulement ses fondements philosophiques, mais aussi les aspects politiques de la philosophie elle-même; car la politique n’est pas une application partielle et accidentelle de la philosophie, mais l’élément le plus général, le plus fondamental et, pourtant, le plus appliqué de la philosophie.
Dès qu’apparaît la philosophie, nécessairement, en premier lieu, lorsqu’elle existe, elle se tourne vers la politique; et toute politique découle de la philosophie. Il existe entre elles un lien organique inégal, mais très profond.
C’est là, où se produit cette unification originelle du philosophique et du politique… que naissent tous les systèmes politiques possibles et, en même temps, que se cristallise la connaissance philosophique.
Bien qu’il existe une philosophie qui, libre de toute politique, traite de questions non politiques, en réalité, d’une manière ou d’une autre, même cette philosophie libre et non politique est liée, d’une manière ou d’une autre, à la politique, dans la mesure où la philosophie et la politique ont une racine commune.
C’est pourquoi, si la philosophie aborde des questions esthétiques, historiques et culturelles sans rien dire de la politique, cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit un phénomène totalement distinct.

Toute philosophie, même la plus abstraite, comporte une dimension politique, parfois explicite. Dans le cas de Solon, tout comme chez les présocratiques et les sages de la Grèce antique, et comme chez Platon et Aristote, il s’agit d’une dimension explicite de la philosophie.
Mais il existe aussi une dimension politique implicite de la philosophie: lorsque la philosophie ne dit rien sur la politique, le simple fait de la présence d’un paradigme philosophique ou d’un autre comporte en soi la possibilité d’une dimension politique. Dans un cas, elle est simplement explicite, ouverte et manifeste; dans l’autre, elle est implicite, contenue.
Il existe donc entre la philosophie et la politique un lien très, très profond, un lien qui remonte à leur origine. Et l'étude de la philosophie sans la politique appauvrit et affaiblit, en soi, le concept même de philosophie.
D'autre part, l'étude de la politique sans la philosophie n'a aucune validité. Dans ce cas, nous avons déjà pris le chemin de la programmation et établi un gouvernement par Word; c'est-à-dire ouvrir un fichier, fermer un fichier.
Nous sommes de bons programmeurs… nous connaissons deux fonctions: "enregistrer" et "enregistrer sous". Nous pouvons être d'excellents utilisateurs de Word, nous pouvons rédiger de très bons textes dans Word, mais nous ne sommes pas des programmeurs.
Les personnes qui n’ont pas de philosophie politique, qui n’ont pas de philosophie, sont autant des politiciens que le sont les programmeurs informatiques, tout comme les personnes qui [ignorent la philosophie].
En fait, une personne qui ne connaît pas la philosophie ne peut pas se consacrer à la politique; ce n’est pas une personnalité politique. C’est un fonctionnaire engagé qui se trouve simplement face à un mur. Quelqu’un lui a dit: va là-bas, fais ça.
Que faire, où aller… peut-être êtes-vous un utilisateur excellent, mais en réalité, les politiciens qui manquent d’une dimension philosophique sont simplement dans une œuvre, dans une œuvre qui leur est étrangère…

En réalité, sans philosophie, il n’y a tout simplement pas de politique, point final. La politique est l’une des dimensions contenues dans la philosophie.
La politique sans philosophie n’existe pas, mais la philosophie sans politique existe bel et bien, parce qu’elle est primordiale par rapport à la politique; cependant, toute philosophie possède une dimension politique — que ce soit, comme je l’ai dit, explicite ou implicite, dans ce dernier cas nous gardons le silence à ce sujet.
Mais ce silence de la philosophie concernant sa dimension ou expression politique n’est pas un silence total ; c’est plutôt une réticence que du silence. Autrement dit, la philosophie qui ne s’occupe pas de politique connaît la politique et la porte en elle, mais n’en parle pas ouvertement.
C’est un silence particulier. Il y a le silence du sage et il y a le silence du sot. Ce dernier se tait pour ne pas dire quelque chose d’inapproprié, car il pressent que s'il commence à parler, rien de bon n’en sortira.
Le sage se tait pour une raison totalement différente. Le silence de la philosophie concernant la politique est le silence du sage. Mais, si nous demandons au sage comme il se doit, il nous dira ce qu’il sait sur la politique, et ce qu’il nous dira aura tout le sens du monde.
Mais il se tait.
Ainsi, tout système philosophique porte en lui une dimension politique, mais tous les systèmes philosophiques ne développent pas ce modèle de façon explicite. C’est cela qui est le plus important pour comprendre le domaine de la matière que nous étudierons dans le cours de philosophie de la politique.

En d’autres termes, nous étudions la racine philosophique, la base, la base programmatique, la base matricielle, de toute la politique, qui est totalement réductible à la philosophie: il n’y a rien en politique, pas le moindre élément, qui n’aboutisse à la philosophie, ne s’explique par elle et ne découle d’elle.
Simplement, la politique est une partie de la philosophie. C’est donc ce que nous étudierons.
Nous étudierons aussi la dimension politique de la philosophie, qui est également [inaudible] parce qu’elle est la servante de la philosophie; d’autre part, la philosophie portant en elle la politique est, bien sûr, plus riche que la politique elle-même, mais, néanmoins, dans tout système philosophique, on peut découvrir, même là où rien n’est dit à ce sujet, une application possible à la sphère politique, c’est-à-dire la possibilité de dériver du contenu politique de la philosophie.
[…] La politique est, pour ainsi dire, le cas le plus important de l’application de la philosophie. […] […].
En conséquence, l’histoire de la philosophie et l’histoire de la politique produisent strictement le même schéma. C’est extrêmement important de le dire et de le savoir. Il existe une homologie précise entre elles.
Si la philosophie progresse dans une direction, la politique ne peut pas progresser dans une autre. La politique avance avec la philosophie. Si quelque chose a changé en philosophie, quelque chose changera en politique. Si quelque chose a changé en politique, quelque chose a changé en philosophie, ce qui a prédéterminé ce changement en politique.
La politique n’a pas d’autonomie par rapport à la philosophie. La politique est souvent plus visible, même si parfois elle est moins importante.
Du point de vue de l’histoire… les changements de dynasties, d’un leader précis, d'un prince, d'un imperator… pour déclencher une guerre… c’est évident, il s’agit d’une décision politique, mais elle n’est jamais différente de la philosophie.
C'est ce que nous voyons — la décision politique — mais nous ne voyons pas la décision philosophique, qui doit se trouver là.

Du point de vue de la philosophie de la politique, l'histoire politique est une branche de l'histoire de la philosophie, et dépend entièrement de celle-ci. Aucun homme politique n'est libre de la philosophie, et aucun philosophe ne peut cesser d'être considéré à la lumière de sa dimension politique implicite.
En d'autres termes, le panorama historique, l'histoire en tant que telle, l'essor et la déchéance des principautés, la construction et la disparition des civilisations, les conflits entre civilisations, les révolutions politiques… les décisions concernant les tramways… tout cela possède une dimension philosophique sous-jacente, pas toujours évidente ni toujours reconnue, mais la tâche de ceux qui étudient la philosophie de la politique est d'élaborer l'ensemble de cette homologie totale… cette signification identique (homo) (logos).
La signification de l'histoire est politico-philosophique ou philosophico-politique. Toute l'histoire possède ces deux facettes. D'une part, c'est l'histoire des principautés; d'autre part, c'est l'histoire des idées. L'histoire des principautés et l'histoire des idées ne sont pas séparées; c'est une et la même histoire.
Ainsi, si nous nous concentrons sur la dimension philosophique, par exemple, la transition de l'idéalisme subjectif à l'idéalisme objectif, cela est nécessairement lié à une dimension politique identique… une transition d'un modèle politique à un autre… les changements dans les configurations des religions — et cela est, en premier lieu, un problème philosophique, théologique — modifient radicalement le contenu des processus politiques qui se déroulent dans la société où cette philosophie se diffuse.
Nous pouvons aborder cette homologie entre le philosophique et le politique sous tous les angles. Nous pouvons dire que le système politique a changé et, en fonction de la manière dont il a changé, dans quelle direction, à quelle vitesse et quel a été le contenu du changement, nous pouvons, même si nous ne savons rien de la philosophie de cette période, établir ce qui se passait dans le domaine des questions philosophiques.

Ou inversement: nous ne savons pas ce qui s’est passé politiquement dans une société, mais l’histoire des discussions entre un philosophe et un autre a été conservée; à partir de cette discussion, si elle est correctement transcrite, nous pouvons reconstruire tout le panorama politique de ce qui se passait à ce moment-là, dans l'agora où tout était décidé démocratiquement, dans le ding ou la veche, ou, au contraire, s'il y avait une monarchie, une théocratie, par exemple, ou un empire.
En d’autres termes, pour étudier la philosophie de la politique, nous partons d’un certain axiome, l’axiome de l’homologie absolue entre le politique et le philosophique.

Bien entendu, nous pouvons établir une certaine distinction entre la politique et le politique. Je souhaite attirer l’attention sur l’un des philosophes politiques les plus éminents, Carl Schmitt; nous y ferons référence tout au long de notre cours.
Au 21ème siècle, il est communément admis que Carl Schmitt fut le philosophe politique le plus éminent du 20ème siècle. À certains moments, cela a été remis en question; on disait qu’il y aurait d’autres philosophes… mais aujourd’hui, si vous dites «Carl Schmitt», partout on vous répondra qu’il est le philosophe politique le plus remarquable; peut-être le plus remarquable, aux côtés de Hobbes et de Platon.
Autrement dit, Carl Schmitt est le philosophe politique par excellence. Je souhaite attirer votre attention sur ses œuvres et recommander que tous se familiarisent nécessairement et sans délai avec son travail sur le politique, das Politische. C’est très important.
Carl Schmitt distingue entre la politique et le Politique. Il prend en considération le Politique — écrit avec un P majuscule —; dans ce cas, c’est un adjectif considéré comme un substantif… das est l’article qui indique que nous parlons d’un substantif. En allemand, cela est très clair: das Politische, en contraste avec la simple Politik.
Pour transmettre la signification de Schmitt, nous utilisons la majuscule, le Politique.
Cela —le Politique— distingue, pour Schmitt, de la banale politique courante. Par la politique, il entend l’application du Politique à une situation sociale concrète. La concrétisation par la politique est la concrétisation du Politique.
Mais alors, qu’est-ce que le Politique ? Le Politique —das Politische— est précisément ce point où l’enfant (la politique) se connecte avec le père (la philosophie).
En d’autres termes, le Politique est précisément la sphère de la philosophie politique, la sphère dans laquelle la philosophie se connecte directement avec la politique, ce que nous appelons l’homologie de la philosophie et de la politique.
En d’autres mots, das Politische, selon Schmitt, est précisément le point d’homologie où nous ne parlons pas de simple politique […] mais pas non plus de philosophie dans un sens de plus en plus large. C’est la frontière, l’horizon, la ligne entre la philosophie et la politique. Voilà ce que signifie das Politische.
Un autre aspect intéressant est qu’il s’agit d’une sphère déterminée, une sphère que nous définissons précisément comme la philosophie de la politique. Toute la sphère de la philosophie de la politique est contenue dans ce concept du Politique, das Politische.
Un autre concept très important que Schmitt utilise est celui appelé « préconcept » [Vorgriffe].
Le préconcept n’est pas encore une loi politique, pas encore une institution politique, pas encore un parti politique, ni même un programme politique concret. Le préconcept est une sorte d’élément ou d’unicité du Politique dans sa forme la plus pure — pas purement philosophique, mais celle où la philosophie de la politique prend sa propre raison d’être —.
Carl Schmitt appelle cela un préconcept. Le domaine du Politique consiste, par conséquent, entièrement en préconcepts, en préconcepts politiques.
Le préconcept politique est aussi un phénomène très intéressant en soi. C’est précisément ce moment de transition où la philosophie devient politique. Mais faites attention au temps verbal: devient; elle ne s’est pas encore convertie, mais elle est en train de le devenir.
Lorsque la philosophie devient politique, nous sommes face à un concept politique. C’est par exemple le concept politique de la séparation des pouvoirs, la relation entre l’Église et l’État, les notions de frontières, le sujet et les institutions politiques. Cela constitue déjà un concept politique, dans le sens plein du terme.
Alors, quand a-t-on affaire à un préconcept ? Quand la naissance [la création] de ce concept politique se prépare sur la base d’un contenu philosophique. De cette manière, la sphère du Politique est la sphère de l’existence des préconcepts.
Le Politique consiste en préconcepts; et en étudiant les préconcepts, nous étudions cette homologie dont nous parlions plus tôt. L’étude de l’homologie entre philosophie et politique, de ce qui est commun à ces deux sphères asymétriques, est l’étude des préconcepts et la tâche de la philosophie de la politique.
C’est de cela dont nous parlons. Nous parlons d’une sorte de champ qui existe, où la multiplicité du philosophique croise la multiplicité du politique. Ici, entre les deux, se trouve précisément ce qu’ils ont en commun… le Politique, qui est ce que la philosophie de la politique étudie.
C’était mon introduction.
Maintenant, passons à la question de comment cela se réalise en pratique. Platon est considéré comme le fondateur du premier système philosophique complet de l’histoire.

Il a formulé de manière plus complète ce programme philosophique qui n’a pas seulement prédéterminé toute l’histoire ancienne de la philosophie, tout le Moyen Âge, en grande partie la philosophie de la Renaissance, qui [inaudible] la philosophie de la Modernité.
Mais, en outre, il n’existe aujourd’hui, au 21ème siècle, aucun philosophe plus pertinent et moins compris que Platon. En d’autres termes, Platon c’est toute la philosophie [la totalité de la philosophie; la philosophie in toto].
Les penseurs les plus intelligents des 19ème, 18ème, 17ème, 16ème, 15ème siècles… et ainsi de suite jusqu’à Platon, étudient tous Platon. En fait, au sens strict, il n’y a qu’un seul philosophe: Platon, et cela constitue la philosophie.
Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas [inaudible] son programme. Quant à chaque mot de Platon, chacune de ses phrases, il y a des débats passionnés jusqu’à aujourd’hui, et personne ne peut déterminer avec certitude si c’est ainsi qu’il a été compris.
Des génies surgissent qui adoptent une position; des génies surgissent qui s’y opposent. Pas de simples personnes. Des génies philosophiques…
Tout le dogme chrétien est basé sur Platon. En théologie chrétienne, il n’y a pas une seule thèse qui n’ait une dimension platonicienne. En théologie islamique, tout repose exclusivement sur le platonisme.
Et même là où le platonisme n’est pas arrivé, en Inde, la façon la plus simple d’étudier la philosophie hindoue, les Védas, la religion, c’est avec le platonisme, car l’analogie est immédiatement évidente.
Ainsi, Platon est considéré comme le prince des philosophes, et personne n’a encore réussi à renverser son principat philosophique. Des milliers de fois, il a été annoncé que l’empire de Platon était tombé. Ces affirmations se sont avérées à chaque fois être une sorte d’hallucination marginale.
Nous vivons dans la philosophie de Platon, Platon est le prince de la philosophie, et ou bien nous le remettons en question, auquel cas nous assistons à la révolte des esclaves qui tentent de se libérer du pouvoir du principat de Platon, ou bien nous l’acceptons simplement comme des citoyens loyaux et suivons notre Empereur, Platon.
L’idée selon laquelle la philosophie aurait apporté quelque chose de complémentaire à Platon est une hypothèse académique totalement infondée et peu scientifique. C’est une sorte de rumeur qui n’a pas été confirmée par la communauté scientifique.
Même ceux qui sont considérés comme l’incarnation de la philosophie de la Modernité ont étudié Platon [il s’agit de Bergson, qui nous a donné, à travers le «primitif et très limité» Karl Popper, la société ouverte, et de Whitehead, pour montrer que tous deux, bien que modernes, se sont inspirés de Platon].
Platon est tout. C’est pourquoi, en réalité, si l’on lit Platon, on ne rencontre pas seulement un philosophe, pas seulement un auteur, pas seulement une école; on rencontre la philosophie en tant que telle.
Car toute la philosophie n’est rien d’autre que le mouvement entre quelques thèses de Platon. Platon a fondé toute la philosophie en une seule fois: d’un seul coup et dans son ensemble. Ainsi, l’étude de la philosophie est l’étude de la philosophie de Platon.
Tout le reste, en essence — comme Alfred North Whitehead (photo), un philosophe analytique, logicien et mathématicien, l’a dit — est note en bas de page de la philosophie de Platon.
Par conséquent, il faut garder à l’esprit que la philosophie n’est que Platon. Et si nous ne comprenons pas Platon, nous ne comprenons pas le langage de programmation de la philosophie.
[…] L’étude de la philosophie commence par l’étude des œuvres de Platon; l’étude de la philosophie est achevée par l’étude des œuvres de Platon [ou: par la compréhension de celles-ci, si je ne me trompe], elle se termine avec l’étude des œuvres de Platon; il y a là de quoi occuper toute une vie.
En conséquence, j’ai été trop général. C’est un programme pour les génies. Pour un philosophe simple et ordinaire, il est possible de prendre l’un des dialogues de Platon. Je prends par exemple le Criton et je vis ma vie avec le Criton.
À la fin de ma vie, la clarté du Criton sera totale. Pour les étudiants, la question se réduit à l’essentiel. Prenons une maxime concrète de Platon et tentons, pendant un certain temps, de la vivre. Et même cela sera énorme, parce que Platon, c’est la philosophie.
Par conséquent, si nous parlons de philosophie, nous parlons de Platon. [..]
Si nous voulons nous familiariser avec cette matrice sur laquelle se forme le Politique et avec la sphère de cette homologie dont nous parlions, ou avec ces concepts préalables avec lesquels nous nous occupons, si nous voulons comprendre d’où vient la politique, quelles sont ses structures et comment elle se cristallise et se manifeste à travers le politique, nous devons étudier Platon.
[…] La première chose que nous devons connaître, ce sont les écrits de Platon.
18:17 Publié dans Nouvelle Droite, Philosophie, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, platon, carl schmitt, nouvelle droite, philosophie, philosophie politique, théorie politique, sciences politiques, politologie |
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vendredi, 24 avril 2026
Carl Schmitt et le Katechon: ami et ennemi dans un monde multipolaire

Carl Schmitt et le Katechon: ami et ennemi dans un monde multipolaire
Alexander Douguine
Alexander Douguine sur la crise de la distinction ami–ennemi dans un monde multipolaire.
J’ai toujours abordé Carl Schmitt avec un intérêt et une attention considérables. J’ai traduit ses œuvres. Certaines choses — par exemple, son approche du Leviathan de Hobbes, son interprétation de Hamlet de Shakespeare, ou sa critique du Romantisme Politique — ont déclenché en moi un certain esprit de résistance. Pourtant, dans l’ensemble, je considérais, et considère encore, que la majorité de ses idées et concepts sont d’une grande pertinence.
Sa définition du Politique comme la distinction entre ami et ennemi est une doctrine indéniablement devenue classique. Le point principal, qu'il faut relever ici, est la division réaliste et machiavélique entre deux ontologies: l'ontologie morale et l'ontologie politique. Ami/ennemi n’est en aucun cas la même chose que bien/mal. La sphère de la morale est absolue: le mal ne peut devenir le bien, et vice versa. La sphère du Politique est relative. En politique, l’ennemi d’hier peut devenir l’ami d’aujourd’hui; tout dépend des intérêts.
C’est sur cette base que repose toute la philosophie politique de Carl Schmitt. Appliquée à la politique internationale, et sous une interprétation réaliste de la souveraineté — et Schmitt adhérait précisément à une telle approche — elle est tout à fait adéquate. Sur cette base, Schmitt, et après lui Alian de Beniost, ont construit la théorie du Plurivers. Ici, la distinction ami/ennemi fonctionne largement, et la critique implicite du libéralisme se révèle pleinement efficace.
Mais si l’on applique le principe ami/ennemi à la politique intérieure, cela fournit en réalité une base à la démocratie radicale et au parlementarisme, que Schmitt lui-même haïssait. En politique intérieure, la reconnaissance du principe ami/ennemi divise et polarise la société. Cela signifie que la définition de Schmitt, lorsqu’elle est appliquée à la politique intérieure, divise la société en deux moitiés opposées.
L’ontologie ami/ennemi en politique étrangère, également, s’avère, après un examen plus approfondi, moins convaincante qu’elle n’en a l’air. Elle est parfaitement adaptée au réalisme et au système westphalien. Mais avec la transition vers un monde multipolaire — vers l'avènement des Etats-civilisations — la tendance réaliste à sous-estimer l’idéologie, même en reconnaissant la souveraineté civilisationnelle, ne semble pas plus convaincante. La civilisation du Katechon ne peut pas se rapporter à la civilisation de l’Antéchrist de manière neutre, purement formelle, comme l’exige formellement l’ontologie du Politique dans le modèle ami/ennemi.
L’applicabilité du modèle général de Schmitt est donc remise en question, malgré toute sa pertinence et sa force de persuasion.
Cela mérite une réflexion plus approfondie.
16:12 Publié dans Définitions, Nouvelle Droite, Révolution conservatrice, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, carl schmitt, définition, révolution conservatrice, nouvelle droite, théorie politique, sciences politiques, politologie, philosophie politique |
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vendredi, 17 avril 2026
L'élite n'est plus à l'abri: la «liste noire» est arrivée sur la table de Poutine

L'élite n'est plus à l'abri: la «liste noire» est arrivée sur la table de Poutine
Alexandre Douguine
Le pays est en guerre depuis cinq ans, et la question de la révision des «élites», en grande partie façonnées durant les périodes les plus sombres de l'histoire russe récente — celle des années 1990 — sous le slogan «corruption, banditisme et vilenie» — mûrit depuis longtemps. Une question légitime se pose: à quoi devrait ressembler l'élite dirigeante de la Russie?
Où se trouvent les «réseaux» d'agents dormants ?
De nos jours, la question d'une «révision» et d'une «nationalisation» des élites russes est de plus en plus fréquemment soulevée. Et ici, bien que je sois d’accord avec la formulation même de la question, il est important de souligner que ces «élites» sont, bien sûr, très hétérogènes et inégales. Je connais personnellement de nombreux représentants de notre élite étatique, les plus importants du lot, qui sont des personnes d'une honnêteté irréprochable, des patriotes russes convaincus, guidés par des valeurs traditionnelles. C’est pourquoi il est hors de question de mettre tout le monde dans le même sac.

De plus, à plusieurs reprises, je me suis retrouvé — et j’en ai parlé dans de nombreuses interviews — à constater que des personnes que le peuple perçoit comme peu recommandables, ni très fermes dans leurs convictions ni patriotes avérés, se révèlent, lorsqu’on les connaît de près, être des individus très cohérents, convaincus et de nature noble. Ce dont on ne peut parler si l’on ne les connaît pas personnellement ou si l’on ne les observe pas de loin. C’est pourquoi, depuis longtemps, je m’engage à ne pas donner de noms: on dit quelque chose, puis il s’avère que ce n’est pas du tout la vérité.
Dans ce sens, si l’on a réellement fourni à Vladimir Poutine des listes de l’élite dite «renaissante», cela signifie qu’il existe sans aucun doute des motifs concrets et une connaissance fiable à ce sujet. Bien entendu, en partant du principe que ces listes proviennent de personnes respectées, proches du chef de l’État. Dans ce cas, il n’y a aucune raison ni aucun argument pour ne pas leur faire confiance. Mais moi, personnellement, je ne mentionnerais aucun nom dans ce cas précis, car je me suis souvent convaincu que, parfois, les choses ne sont pas du tout ce qu’elles semblent être à première vue.
Je vais donner un exemple. Après le début de l’opération militaire, tout le monde craignait que notre maillon le plus faible soit l’économie, mais il s’est avéré que la faiblesse était ailleurs. L’économie, que tous considéraient comme le centre de la «sixième colonne» des libéraux dans notre État, ne nous a pas fait défaut. Et ceux en qui nous avions toute confiance, croyant qu’ils représentaient notre point fort, se sont avérés être tout le contraire. Nous ne savons pas avec certitude où se trouvent les «réseaux d'agents dormants», les réseaux d’influence. Peut-être ne sont-ils pas du tout là où nous le pensons. Et cela constitue une observation très importante.

Sélection de l’élite : « corruption, banditisme et mesquinerie »
Mais, en général, il semble que notre élite, pour la plupart de ses représentants, soit inadéquate. De plus, la mentalité même de notre société est inadéquate, tout comme ont été inadéquates la préparation à une guerre aussi grave que celle d'Ukraine et sa gestion au cours de ces quatre années. Oui, nous tenons bon, nous gagnons, même si c’est avec beaucoup de difficultés et en affrontant constamment de nouveaux défis, il ne fait aucun doute: nous vaincrons. Mais il semble que l’on ne tire pas vraiment de conclusions des échecs passés.

Ces gens changent simplement de poste et de domaine d’activité, sans jamais faire preuve de compétence. Après un échec dans un domaine, on leur en confie un autre, puis, comme prévu, ils échouent aussi dans celui-là, puis dans un troisième, et ainsi de suite. Et cela ne peut pas être ignoré.
Et une autre question très profonde et sérieuse, presque philosophique, surgit: quel type d’élite avons-nous besoin? Comment devons-nous la percevoir et quels critères devons-nous poser aux représentants de la classe dirigeante pour juger leur aptitude?
Tout cela est aujourd’hui donné pour acquis, mais cela n’est pas dit à haute voix ni a fait l'objet de réflexions. Et lorsqu’il s’agit d’un cas concret ou d’une personne, hors contexte, cela devient une véritable arbitraire. Quelqu’un n’aime pas une autre personne et commence à crier: «Untel est inadéquat, c’est la sixième colonne!». Et un autre se lance immédiatement à sa défense et commence à insulter l'autre: «Et toi, qui es-tu? Pourquoi dis-tu ça? Y a-t-il quelqu’un derrière toi?».
C’est pourquoi, tant que nous faisons face à des cas isolés, il est totalement impossible de résoudre un problème systémique. Peu importe si l’on enquête sur un ministère ou un autre, un fonctionnaire ou un autre.

Par exemple, le ministre de la Défense, Andreï Removitch Belousov, s’est fixé comme objectif de résoudre les graves problèmes de son département. Et il les résout: de nouveaux cas et faits absolument horribles apparaissent, de nouvelles condamnations sont prononcées. Et bien que Belousov occupe ce poste depuis plusieurs années, le flux de ces histoires ne cesse pas. On pourrait croire que les écuries d’Augias ont été nettoyées et que l’on peut passer à l’étape suivante. Mais il s’avère qu’il faut des efforts et un temps incroyables pour cela.
Nous n’avons pas de critère sur ce que doit être notre élite. Mais ce n’est pas simplement qu’elle s’est «dégradée»: en réalité, elle s’est formée dans les périodes les plus sombres, dans les années 1990, selon le principe de la «corruption, du banditisme et de la mesquinerie» (en opposition à l’«efficacité, la moralité et le patriotisme»). Ce sont ces trois caractéristiques qui faisaient que les gens entraient dans l’élite. Les membres de l’élite devaient être corrompus, liés à la délinquance et incroyablement lâches pour obtenir des postes et les conserver. Bien sûr, il y avait aussi des exceptions parmi eux: des personnes honnêtes, une véritable classe de serviteurs et de patriotes qui servaient l’État malgré tout. Mais, en général, l’élite ne se formait pas selon le principe du service honnête. Et tout le monde le savait parfaitement.
Aujourd’hui, on essaie de lutter contre cela, mais, à mon avis, avec un énorme retard et de manière incohérente. Quelqu’un est mis en lumière, puis une longue série de délibérations s’ensuit: faut-il l’amnistier? Même Tchoubaïs, qui a volé et ruiné le pays quand il était le chef de l’administration présidentielle, le ministre des Finances, le vice-Premier ministre, le directeur de RAO UES, le directeur de «Rosnano»… Il volait partout, détruisait tout et, à la fin, il s’est enfui. Il n’a subi aucune sanction et son affaire reste ouverte.
Et cela alors qu’on aurait pu arrêter plus tôt ce sinistre personnage qui a causé un tort idéologique et économique, et corrompu tout autour de lui. Maintenant, il dirige des centres de lutte contre la Russie du côté de nos ennemis, sans cacher qu’il a toujours été un ennemi. Peut-être n’y a-t-il plus d’affaires aussi flagrantes, mais il y a néanmoins beaucoup de personnes qui ne sont guère différentes de Tchoubaïs. Car c’est justement selon ce principe que l’élite s’est formée dans les années 1990.
Sans aucun doute, il s’agit d’une question systémique et non simplement d’un «renouvellement» personnel. Elle résulte de l’inertie d’une période sombre de dépendance à l’Occident, de l’inertie du capitalisme colonial que nous avons accepté sans esprit critique. Il faut faire quelque chose à ce sujet. Une transformation de la vision du monde de notre société est nécessaire, et cela doit commencer précisément par l’élite.
Nous y travaillons ou non? J’ai l’impression qu’à l’heure actuelle, c'est non. Même si cela aurait dû être fait depuis longtemps, pour l’instant, nous nous demandons seulement si cela en vaut la peine ou pas.
Quel type d’élite avons-nous besoin ?
C’est merveilleux quand de nouvelles initiatives émergent pour assainir l’élite. C’est la voix de personnes qui se soucient du destin de la Patrie, et j’aimerais que ce processus soit enfin lancé. Il faut établir de nouveaux critères: authentiques, compréhensibles et transparents. Qui a le droit et mérite de faire partie de l’élite dirigeante, et qui ne l’a pas. Et il faut juger non seulement selon des critères moraux, mais aussi selon l’efficacité, les qualités entrepreneuriales, le professionnalisme et la responsabilité. Parce que si l’on possède beaucoup, on est responsable de beaucoup. On est responsable devant tous. Et c’est précisément cette responsabilité qui manque clairement à toute la classe dirigeante.

Si ces mesures marquaient le début d’une relance, je les soutiendrais avec ferveur, de tout cœur, et je participerais volontiers à l’élaboration des critères nécessaires pour mettre en selle la nouvelle élite. En revanche, si tout reste en demi-teinte — on enquête sur certains, on en destitue d’autres, ou plutôt on les transfère simplement à un autre poste —, cela signifiera que nous n’avons pas mûri et que nous ne comprenons pas la gravité du problème. Et ce serait très triste.
Mais je ne veux pas anticiper. Il s’est passé beaucoup de temps: ceux qui étaient en pleine forme au début des années 90 sont aujourd’hui des personnes âgées. Il est douteux que ceux qui ont été sélectionnés selon les anciens critères aient acquis en trente-cinq ans les qualités exigées par le tournant historique actuel de la Russie. Au contraire, il me semble qu’ils ont gaspillé leur énergie, et leurs enfants ne sont pas du tout préparés à recevoir le pouvoir: ils ne peuvent que dilapider ce que leurs parents ont réussi à arracher durant les années les plus folles.
La situation est très difficile. Je le répète, il faut commencer par les critères : définir comment doit être l’élite dirigeante de la Russie. Et ensuite, de manière précise, systématique, sans exceptions personnelles ni liens de clan, appliquer ces principes. Je pense qu’il est facile de les formuler:
- Premièrement, ils doivent être des personnes loyales envers l’État, c’est-à-dire des patriotes.
- Deuxièmement, ils doivent être extrêmement efficaces et responsables de leurs succès comme de leurs échecs. Ils doivent être les meilleurs; d’où le principe méritocratique.
- Troisièmement, ils doivent être honnêtes. Travailler pour l’État et accepter leur statut de gestionnaires, sans associer leur enrichissement personnel aux fonctions élevées.
Ces trois principes sont très simples. Il suffit de remplacer par eux les critères par lesquels on sélectionnait auparavant l’élite et qui sont toujours en vigueur: le manque de responsabilité, le manque de patriotisme et l’implication profonde dans la corruption. La corruption, l’occidentalisation, le libéralisme, l’irresponsabilité et le manque de responsabilité doivent devenir des tares inacceptables.
En résumé
Ce qui en 1990 était un laissez-passer gratuit pour entrer dans l’élite doit aujourd’hui devenir un laissez-passer pour vous envoyer dans des lieux complètement différents. Et il faut cultiver et surveiller les qualités opposées. Alors la société ressentira la justice et les choses dans l’État iront dans la bonne direction: nous commencerons enfin à créer nos propres processeurs, nos machines et pratiquerons une gestion sensée.
Nous avons un peuple très talentueux et un État merveilleux doté de ressources en grande abondance. Mais une élite systématiquement inadéquate, sans aucun doute, entrave notre futur développement historique.
19:50 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, actualité, russie, élites |
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