mercredi, 11 février 2026
Edward Joris: anarchiste, terroriste et activiste flamand

Edward Joris: anarchiste, terroriste et activiste flamand
Jan Huijbrechts
Source: https://www.facebook.com/jan.huijbrechts.9
Le 11 février marquera le 150ème anniversaire de la naissance d’Edward Joris. Edward qui? me demandez-vous déjà… Aujourd’hui, cet Anversois est une note de bas de page oubliée dans les livres d’histoire, mais il a été un jour connu et surtout redouté dans le monde entier en tant que « terroriste ».
Il vit le jour en tant qu’unique enfant dans une famille modeste du quartier populaire de Sint-Andries. Ce quartier était connu comme la « Paroisse de Misèrerie », ce qui s’appliquait certainement à la famille Joris, qui ne roulait pas sur l’or, surtout après le décès de son père peu après la naissance d’Edward. Peut-être était-ce la raison pour laquelle le curieux Edward a dû quitter l’école à 13 ans pour travailler dans diverses entreprises maritimes. Très tôt, il s’intéressa à la politique, et à 19 ans, Edward Joris, qui avait déjà déménagé à Borgerhout, devint secrétaire de la section locale du Parti Ouvrier Socialiste belge.
De plus, il était aussi un syndicaliste énergique de la confédération de travailleurs « l’Unitas ». Jeune et radical, il était attiré par l’anarchisme et fréquentait régulièrement la Chapelle (de Kapel), un ancien lieu de culte, dit Lantschot, dans le Schipperskwartier ("le quartier des bateliers"). Cette Chapelle abritait un groupe éclectique d’avant-gardistes comprenant notamment les écrivains Emanuel De Bom, Lode Baekelmans, l’historien de l’art Ary Delen et les amateurs d’art libéraux, les frères Franck. Edward se sentait comme un poisson dans l’eau dans cette compagnie artistique et engagée, et il devint ami avec le futur beau-frère de Baekelmans, le libraire-éditeur flamand-libéral Victor Resseler, qui publiait la revue anarchiste Ontwaking, sympathisante du mouvement flamand.

Entre 1901 et 1904, Edward Joris publiait régulièrement dans « Ontwaking » sous les pseudonymes Edward Greene et Garabed, traitant des tensions politiques dans l’Empire ottoman turc. Et ce n’était pas un hasard: en 1901, cherchant de nouveaux horizons, l'aventure et peut-être aussi une meilleure rémunération, il avait quitté le sable de Sint Anneke et les rives de l’Escaut pour aller se fixer sur le Bosphore, à Constantinople. Il obtint un poste de correspondant anglophone et francophone pour la Deutsche Levante Linie, mais le 14 août 1902 — moins d’un mois après son mariage avec sa fiancée d’Anvers, Anna Nellens — il fut mis à la porte. Heureusement pour le jeune couple, il trouva rapidement du travail et s’intégra à la filiale ottomane de la Singer Company, célèbre fabricant de machines à coudre. C’est dans cette entreprise qu’il rencontra Vramchabouh Vram Kendirian, nationaliste arménien, et fut impliqué dans ce que l’on appelait alors « la Question arménienne ».
L’Empire ottoman, immense, était un État multi-religieux et multi-ethnique où, avant la Première Guerre mondiale, les Arméniens occupaient une position protégée mais clairement subordonnée. Au fur et à mesure que s'affaiblissait le pouvoir central à Constantinople et que montait en puissance économique la communauté arménienne, les tensions entre chrétiens arméniens et Ottomans musulmans s’intensifièrent. Au milieu des années 1890, ces tensions entraînèrent le massacre de Hamidié. Ces massacres, nommés d’après le sultan Abdul Hamid II, qui avait réintroduit le pan-islamisme comme idéologie d’État, furent en partie ciblés contre les Arméniens, mais dégénérèrent parfois en pogroms antichrétiens arbitraires. Le nombre de victimes estimé de ces massacres varie entre 100.000 et 300.000.

Les récits de Vram Kendirian, qui était devenu le meilleur ami d’Edward, laissèrent une profonde impression sur lui. Vram était un membre éminent de la « Dashnaktzutium », la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA). Lors d’un congrès à Sofia, en Bulgarie, en 1904, cette organisation décida d’assassiner le sultan. La personne chargée de cette mission était Christapor Mikaelian (photo, ci-dessous), l’un des fondateurs de la FRA, présenté à Edward par Vram.

Ils eurent peu de mal à convaincre Joris que seule la violence pouvait résoudre la Question arménienne. Vram et Mikaelian trouvèrent la mort en mars 1905 en expérimentant des explosifs en Bulgarie. Sur le corps déchiqueté de Vram, la police retrouva le passeport d’Edward Joris, utilisé par les terroristes présumés pour faire passer des explosifs, mais heureusement pour Joris, cette piste ne fut pas suivie. La mort de Vram radicalisa sans aucun doute Joris. Il apporta son aide à l’opération visant à éliminer le sultan. Dans sa maison, on ne se réunissait pas seulement pour discuter, mais il y hébergea aussi les conspirateurs, et comme si cela ne suffisait pas, 140 kg de poudre explosive, emballés comme si c'était du savon français, furent dissimulés dans sa résidence. Ces explosifs furent utilisés le 21 juillet 1905 lors de l’attentat contre le sultan, alors qu’il se rendait à la mosquée Yildiz pour la prière. L’explosion fit 26 morts et en blessa 58. Le sultan en sortit indemne. Les deux auteurs échappèrent à la police, et la femme de Joris réussit à se réfugier en Suisse. Cependant, Joris resta à Constantinople, ce qui le plaça dans une situation précaire, car une semaine plus tard, il fut arrêté. Le 25 novembre 1905, le procès débuta sous une large attention médiatique, et le 18 décembre, Joris et trois Arméniens furent condamnés à mort. Sa femme fut également condamnée à mort par contumace. Contrairement à ses co-condamnés arméniens, Joris ne fut pas torturé et fut plutôt bien traité. Cependant, l’isolement pesait psychologiquement, et à la mi-1907, il commença à élaborer des plans sérieux pour réussir une évasion…

Edward Joris et son épouse Anna Nellens.
Grâce à une campagne de solidarité internationale organisée par Emanuel De Bom et Victor Resseler, et à la pression diplomatique notamment des gouvernements belge et allemand, Joris fut libéré le 22 décembre 1907, contre toute attente. Après son retour à Anvers, il reprit « ’t Kersouwke », la librairie et maison d’édition de Resseler sur la place Saint-Jacques. Pendant la Première Guerre mondiale, il joua un rôle de premier plan dans la mouvance socialiste de l’activisme, aux côtés de Jef Van Extergem et Antoon Jacob. Les activistes voulaient, avec l’aide de l’occupant allemand, réaliser les revendications de la mouvance flamande d’avant-guerre, mais des figures plus radicales comme Van Extergem et Joris aspiraient se séparer de la Belgique et à créer une république flamande. Son activisme lui valut, après la guerre, cinq années de détention, mais il put y échapper en fuyant vers les Pays-Bas. Après la loi de suspension, il retourna à Anvers en 1929 et travailla à la Radio ouvrière socialiste. Il n’est pas clair si son travail comme directeur de la publicité pour le journal collaborateur « De Dag » à Anvers lui causa à nouveau des problèmes après la Seconde Guerre mondiale.
Edward Joris mourut le 20 décembre 1957 à Anvers.
19:04 Publié dans Belgicana, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, edward joris, flandre, anvers, anarchisme, arménie, mouvement flamand |
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