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jeudi, 21 janvier 2021

Benoist-Méchin sur le déclin de l'Occident

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Benoist-Méchin sur le déclin de l'Occident

« Pour ma part, je n’ai pas honte de le proclamer – et d’employer pour le dire, les termes les plus honnis – j’ai été ce qu’on appelle un impérialiste et un raciste. J’ai cru, de tout mon cœur, à la supériorité intrinsèque de l’homme blanc. J’ai cru qu’une Europe qui aurait mis en commun toutes ses ressources économiques et militaires, politiques et morales, qu’une Europe capable, par ses institutions, de porter à son sommet ses meilleurs éléments et de mettre en valeur son prodigieux héritage religieux et culturel, j’ai cru que cette Europe-là, était capable d’imposer sa loi au monde et de servir de tuteur aux peuples étrangers. J’ai pensé qu’elle seule était à même d’engendrer une ‘Race de Seigneurs’, susceptible d’empêcher le monde de sombrer dans l’informe et de succomber sous le faix des masses inorganisées. Mais attention. Je charge ici chaque mot de son poids le plus dense. On ne joue pas à la ‘Race des Seigneurs’ ! On l’est ou on ne l’est pas. L’autorité de cette aristocratie dure et lucide n’aurait été acceptée qu’à condition de se fonder sur une supériorité réelle.

Or, force m’est de reconnaître que cette Europe-là n’est plus. On lui a brisé l’échine. Maintenant elle gît à terre, morcelée, disloquée, en proie au pire désordre intellectuel et incapable de poursuivre sa mission ordonnatrice.

Cette Europe en laquelle j’ai cru de toute mon âme, au point, s’il le fallait, d’y sacrifier ma vie – ici encore, je donne à chaque mot son sens le plus formel – je vois bien qu’elle est morte et qu’aucun rêve, aucun effort ne pourront la ressusciter. J’aurais voulu que l’histoire s’engageât dans une autre voie. Mais la page est tournée. Ne cherchons pas à la faire revivre, car l’histoire ne se répète jamais que sous une forme caricaturale.

En soi, c’est déjà triste. Mais s’il n’y avait que cela ! Or, pour la première fois, je me demande si ce rêve d’hégémonie blanche était réalisable. Ni durant mon procès ni durant les années qui ont suivi, je n’ai été effleuré par le moindre doute sur la valeur de la cause pour laquelle j’avais combattu. Ma foi restait entière. Et maintenant, ici au Caire, au contact de cette conférence, je m’interroge pour la première fois et, pour la première fois, je me demande si je ne me suis pas trompé.

Nous croyions que notre lutte déterminerait le sort du monde ‘pour les mille années à venir’. C’était une formule exaltante, mais c’était une illusion. C’était voir trop grand dans le temps, et trop petit dans l’espace. Comme tant d’autres, la victoire d’une Europe fasciste aurait été éphémère.

Que s’est-il donc passé d’assez fort pour modifier mes convictions ? Simplement ceci : j’ai pris conscience depuis lors, une conscience directe, presque physique, de l’ampleur des masses humaines qui peuplent le monde extra-européen et de leur refus grandissant de se laisser gouverner par nous. C’est un facteur qui m’avait échappé, il y a vingt ans, parce qu’il n’apparaissait pas d’une façon aussi évidente. J’avais cru à la pérennité des empires, et j’avais accordé à la race blanche une puissance d’expansion illimitée. Or, penser que nous aurions imposé longtemps notre domination aux peuples de couleur, croire qu’ils auraient accepté longtemps d’être divisés en zones d’influence – même déguisées du nom d’‘espaces organisés’ – ce n’était pas seulement surestimer nos possibilités ; c’était méconnaître les lois de la vie. Ces lois on peut les violenter ; on ne peut pas les anéantir. Elles sont beaucoup plus fortes que les théories politiques. Rien n’aurait empêché ces masses de proliférer. Déjà énormes, elles seraient devenues plus énormes encore. A demi somnolentes, elles se seraient réveillées. Une minorité peut imposer sa loi à une majorité, à condition que cette dernière ne grandisse pas sans cesse. Sinon, le jour arrive où le rapport de forces se trouve inversé. Alors la fin de l’aventure est inéluctable.

[…]

Dans tout cela, ce qui m’inspire, c’est le sort de l’Occident. Il est grand temps qu’il se réveille, qu’il sache que le péril est à ses portes, qu’il risque d’être submergé. Jadis il a surestimé ses forces, aujourd’hui il sous-estime sa fragilité. Il sait qu’il n’est plus invincible, mais il se croit encore attrayant. Qu’il se détrompe. Il attire de moins en moins les esprits et les cœurs parce qu’il a perdu sa foi en lui-même. Il n’a plus les idées déliées et l’imagination créatrice qui faisaient autrefois sa primauté. Il n’est plus le beau fruit mûr, gorgé de jardins et de palais, de fresques et de musiques, qu’ont connu les générations qui ont précédé la nôtre. Il n’est même plus certain des démarches de sa pensée. Le front ridé, la bouche amère et pleine de menaces, il ne s’appuie plus que sur des forces matérielles qui seront bientôt moins grandes que celles des autres continents. Pourquoi dédaigner ce que nous avions d’unique, ce que les autres peuples ne pouvaient imiter ? Pourquoi placer notre espoir de survie dans des mécaniques que le reste du monde ne tardera pas à fabriquer moins cher et en plus grandes quantités que nous. Enfin, au moment où de vastes ensembles humains se groupent et s’organisent, pourquoi maintenir nos divisions, qui nous affaiblissent et nous ruinent ?

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C’est plus que jamais le moment de se rappeler l’avertissement de Proudhon : ‘Le XXe siècle verra l’ère des grandes fédérations, ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans’. Sachons regarder en face la montée des peuples sous-développés. Mais apportons-lui la seule réponse qui convienne : redevenons nous-mêmes. Libérons-nous d’un matérialisme qui nous dégrade et nous défigure, pour retrouver les valeurs immatérielles qui faisaient notre supériorité. Sachons dégager les grandes lois organiques dont le monde s’est écarté, mais qui n’auraient jamais dû cesser de présider à la croissance des sociétés humaines, car elles sont les seules garantes de la civilisation.

Ah ! je le sens bien, rien n’est encore perdu si l’Occident retrouve sa véritable figure. Ce qui m’angoisse, ce n’est nullement que se forment un monde arabe, un monde africain. C’est qu’il n’y ait pas d’Europe pour leur servir d’exemple et leur faire contrepoids dans la balance des continents. »

(extrait de J. Benoist-Méchin, Un printemps arabe, 1974 ; rédigé en 1957-1958).

mercredi, 20 janvier 2021

Pearse, poète armé

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Pearse, poète armé

Par Marina Naves, rédactrice de « Nôva Resistencia » (Brésil)

Ex : https://therevolutionaryconservative.com

Patrick Pearse (ou Pádraig Mac Piaraisc, en gaélique irlandais), est considéré aujourd'hui comme l'une des principales figures du nationalisme irlandais. Après avoir combattu, après s’être sacrifié pour l'indépendance de l'Irlande – alors colonie britannique - son image s'est transformée en celle d'un martyr ; après tout, Pearse n'a pas seulement pris part au fameux "Easter Rising" (insurrection rebelle et séparatiste qui a pris les rues de Dublin en avril 1916), mais l'a également placé aux côtés d'Éamon de Valera et de Michael Collins.

Pourtant, on parle peu du poète qui a endossé l'uniforme vert et s’est saisi d’armes à feu. Cette impasse sur sa poésie nous fait sans aucun doute perdre la capacité de comprendre et de saisir la question humaine qui se profile derrière le conflit politique et historique. Je propose donc une brève analyse de certains vers du poème Le Rebelle, qui est importante pour comprendre les sentiments d'insatisfaction et de révolte qui nourrissaient les insurgés de Dublin en 1916.

Partant de ce désir d'indépendance proprement dit, les premiers vers du poème soulignent déjà le contraste entre, d’une part, la pauvreté et la souffrance d'un peuple négligé et, d’autre part, l'imaginaire d'une Irlande glorieuse, "pré-normande" (et, par conséquent, "pré-anglicisée") de l'époque des ard-ríor (‘’hauts rois’’) - qui, bien que grands personnages du folklore et de la littérature d’Irlande, "ne détenaient pas de réel pouvoir politique" (ORPEN, 1911, p. 23-24).

"Je suis issu de la semence du peuple, du peuple qui souffre,

Qui n'a pas de trésor mais de l'espoir,

Pas de richesses en réserve, mais un souvenir

D'une gloire ancienne".

“I am come of the seed of the people, the people that sorrow,
That have no treasure but hope,
No riches laid up but a memory
Of an Ancient glory”

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Il faut se rappeler que l'Irlande, quelques décennies avant la rédaction de ce poème, avait traversé une période qui sera connue sous le nom de An Gorta Mór, "Grande Famine", au cours de laquelle plus d'un million de personnes sont mortes par la peste, due à la famine, près de deux millions ont quitté l'île pour, principalement, les États-Unis d'Amérique. Un tel événement a non seulement été dévastateur sur le plan démographique, mais a également provoqué une grave diminution de la pratique du gaélique irlandais, affaiblissant la langue et laissant la place à une plus grande domination culturelle des Anglais.

En poursuivant l'analyse, un autre aspect important du poème réside dans la façon dont le sujet lyrique est présenté comme le portrait des douleurs et des souhaits du peuple au nom duquel il parle; son rôle est donc celui d'un porte-parole qui parlera et se battra en faveur de son peuple, assumant un rôle de martyr dont l'image est, peut-être, la même que celle de Jésus-Christ :

" (...) moi qui ai une âme plus grande que celles des maîtres de mon peuple,

Moi qui ai une vision et une prophétie et le don de la parole enflammée,

Moi qui ai parlé avec Dieu au sommet de sa sainte colline (...)".

“(…) I that have a soul greater than the souls of my people’s masters,
I that have vision and prophecy and the gift of fiery speech,
I that have spoken with God on the top of His holy hill (…)”

L'association avec les images de l'idéal chrétien n'est pas le fruit du hasard : le peuple irlandais possède une forte tradition catholique, et Pearse n'était pas différent. Lors du soulèvement de 1916, il savait que la puissance militaire britannique était supérieure, et que la mort était certaine, d'autant plus qu'il s'était accrédité que le sang des rebelles serait comme le sang du Christ : mort et renaissance - sauver les hommes du péché et l'Irlande de ses chaînes. De même, on pouvait dire que le sacrifice des insurgés était, au moins dans leur esprit de convaincus, tel que le sacrifice de Jésus en étant crucifié.

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Enfin, l'auteur amène aussi son poème vers le sentiment d'insurrection et de révolte qui se fortifie à chaque pulsation, approuvant de plus en plus le désir de révolution et de changement, criant aux maîtres de son peuple - les bourgeois, les Britanniques - un avertissement de ce qui est sur le point de se produire dans la réalité d'un autre monde, au-delà des paroles.

"Et je dis aux maîtres de mon peuple Prenez garde,

Méfiez-vous de ce qui s'en vient, méfiez-vous des ressuscités,

Qui prendront ce que vous ne donniez pas.

Avez-vous pensé à conquérir le peuple,

Ou que la Loi est plus forte que la vie et que le désir des hommes d'être libres ?

Nous allons l'expérimenter avec vous, vous qui vous êtes pressés et qui avez tenu bon,

Vous qui avez intimidé et soudoyé, des tyrans, des hypocrites, des menteurs !"

And I say to my people’s masters: Beware,
Beware of the thing that is coming, beware of the risen people,
Who shall take what ye would not give.
Did ye think to conquer the people,
Or that Law is stronger than life and that men’s desire to be free?
We will try it out with you, ye that have harried and held,
Ye that have bullied and bribed, tyrants, hypocrites, liars!

Références :

ORPEN, G. H. Ireland under the Normans, Oxford, 1911.

Source :

http://novaresistencia.org/2019/08/18/pearse-e-o-poeta-po...

dimanche, 17 janvier 2021

Musique pour un empire : de Glinka à Tchaïkovski

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Musique pour un empire : de Glinka à Tchaïkovski

Sergio Fernández Riquelme

Ex: https://adaraga.com

Chaque empire a besoin d'une expression sonore. Et une génération de compositeurs a mis en musique la grandeur dont la dynastie Romanov avait besoin pour son autocratie. C'est Mikhail Glinka qui a été le premier représentant de ce mouvement culturel et artistique. Inspiré par la musique traditionnelle hispanique (qu'il a recueillie dans son ouvrage Las oberturas españolas), il a construit sous le règne de Nicolas I la première musique nationaliste russe dans ses compositions Una vida por el Zar (= Une vie pour le Tsar, 1836) et Ruslán y Liudmila (1842, sur le livret de Pouchkine), qui ont pour la première fois introduit des mélodies populaires nationales dans le genre académique de l'opéra grand-européen.

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Mikhail Glinka.

Leur œuvre exaltée et célèbre a inspiré Mili Balakirev, Cesare Cui, Modest Moussorgski, Nikolai Rimski-Korsakov et Aleksandr Borodin. Connus sous le nom de "Les Cinq Grands", prenant pour modèle les courants romantiques européens de l'époque, ils ont développé depuis les années 50 du XIXe siècle la "musique nationaliste russe" la plus connue. Le point de départ a été lorsqu'en mai 1867, le critique Vladimir Stasov a écrit l'article "Le concert slave de M. Balakirev" (événement organisé avant la visite des délégations slaves à l'exposition ethnographique russe à Moscou) où les œuvres de Balakirev, Glinka et Rimski-Korsakov ont été jouées, et où il a souligné que "Dieu a permis à nos invités slaves de ne jamais oublier le concert d'aujourd'hui, Dieu leur a permis de conserver dans leur mémoire combien de sentiments, de poésie, de talent et d'intelligence sont possédés par la petite mais déjà grande poignée de musiciens russes".

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Moussorgski.

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M. Balakirev.

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César Cui.

Un groupe de jeunes musiciens autodidactes, formé après une première rencontre entre Balakirev et Cui, rejoint Moussorgski en 1857 (militaire), Rimski-Korsakov en 1861 (officier de marine) et Borodine en 1862 (chimiste). Issus de l'aristocratie provinciale, ils étaient conscients d'un "esprit de corps" authentiquement russe, avec un langage musical qui leur était propre par opposition à l'académie classique du populaire Tchaïkovski, et du formalisme excessif de Mikhaïl Glinka et d'Alexandre Dargomizhsky. Ils sont restés profondément unis jusqu'en 1870, date à laquelle leur éloignement de la vie musicale centrée autour de Balakirev a commencé. Leur langue, étrangère au conservatoire, se caractérisait par l'incorporation de la musique traditionnelle (des danses cosaques et caucasiennes aux chants d'église et à l'utilisation des cloches), par l'imitation de paroles paysannes et la préservation des aspects distinctifs de la musique folklorique russe (mutabilité tonale, hétérophonie et gamme hexagonale) en surmontant la sonorité ou l'harmonie occidentale, et par leur amour pour les thèmes orientaux particuliers qui avaient historiquement construit le caractère national russe ; Cet "orientalisme" profond était évident dans Islamey de Balakirev, Prince Igor de Borodine et Shéhérazade de Rimski-Korssakov.

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Rimski-Korsakov.

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Danses polovtsiennes.

Nous avons là une génération unique d'auteurs avec des œuvres d'une énorme importance. Balakirev, aristocrate et mathématicien, est l'auteur de l'ouverture fantaisiste sur le thème d'une marche espagnole, du poème symphonique Tamara, et de sa première Symphonie 1 en do majeur. Borodine, fils illégitime d'un noble et chimiste géorgien, a laissé à la postérité l'œuvre précitée (avec ses célèbres Danses polovtsiennes) et les quatuors à cordes Dans les steppes d'Asie centrale. Rimski-Korsakov, le grand maître de l'orchestration, a composé des œuvres de la stature du Caprice espagnol, l'Ouverture de la Grande Pâque russe ou la suite symphonique Schéhérazade que nous venons d’évoquer. Moussorgski, fils d'un propriétaire paysan, est à l'origine de l'opéra populaire Boris Godounov et des légendaires poèmes symphoniques Une nuit sur le mont Pelado et Images à une exposition. Et le militaire russe Cui, d'origine française, a écrit des compositions remarquables telles que Le Prisonnier du Caucase, Le Fils du Mandarin et La Fille du Capitaine, ou la musique du célèbre thème Le Chat botté de Perrault.

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Le Lac des cygnes.

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Opéra Eugène Onéguine.

Et face aux cinq grands patriotes, nous trouvons le célèbre et classique Piotr Tchaïkovski, auteur de certaines des plus belles et des plus célèbres pièces musicales, comme les ballets Le Lac des cygnes, La Belle au bois dormant et Casse-Noisette ou l'opéra Eugène Onéguine. Élève d'Anton Rubinstein et de Nikolai Zaremba dans la société musicale russe et au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, il s'est toujours considéré comme un perfectionniste et a toujours recherché la célébrité ; c'est pourquoi son travail professionnel et sa sensibilité envers le monde occidental lui ont valu la faveur de publics à l'autre bout du monde, mais presque jamais l'acceptation des musiciens et des critiques de son époque dans son pays. Il a cependant forcé le respect de la scène musicale nationaliste, en particulier du futur Cercle Beliáyev, une société de musiciens russes de Saint-Pétersbourg qui a existé entre 1885 et 1908, avec des étudiants de Rimski-Korssakov comme Aleksandr Glazunov et Anatoli Liádov, et parrainée par l'homme d'affaires Mitrofán Beliáyev ; Bien qu'opposé à la tendance artistique aristocratique et libérale du magazine Mundo del Arte, ce cercle appréciait la capacité de construction de Tchaïkovski et son esthétique thématique, assumant des modèles occidentaux parfaitement adaptés.

Sergio Fernández Riquelme.

Sergio Fernández Riquelme est historien, docteur en politique sociale et professeur d'université. Il est l'auteur de nombreux livres et articles sur la recherche et la diffusion dans le domaine de l'histoire des idées et de la politique sociale, et est un spécialiste des phénomènes communautaires et identitaires passés et présents. Il est actuellement le directeur de La Razón Histórica, une revue hispano-américaine sur l'histoire des idées.

histoire, musique, russie, Nicolás II, mártir para unos y errático para otros, fue el último zar de todas de las Rusias. En pocos años cayó el inmenso Imperio ruso, dando lugar al triunfo de la primera revolución comunista del mundo, profetizada por Leontyev como la victoria del anticristo. Sergio Fernández Riquelme es historiador, doctor en política social y profesor titular de universidad. Autor de numerosos libros y artículos en el campo de la historia de las ideas y la política social, es especialista en los fenómenos comunitarios e identitarios pasados y presentes. En la actualidad es director de La Razón Histórica, revista hispanoamericana de historia de las ideas.

Pour commander l'ouvrage: https://www.amazon.es/dp/B08JQTQ269/ref=as_li_ss_tl?ie=UTF8&linkCode=sl1&tag=microprensa-21&linkId=9e5a3ebad0cdc053b331c6d5b4c7e5ec&language=es_ES

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samedi, 16 janvier 2021

Le visage ambigu de la révolution conservatrice allemande

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Le visage ambigu de la révolution conservatrice allemande

Luca Leonello Rimbotti

Ex: https://www.centrostudilaruna.it

La Révolution conservatrice - un phénomène essentiellement allemand, mais pas seulement - était un réservoir d'idées, un laboratoire, dans lequel infusaient tous ces idéaux qui, d'une part, rejetaient le progressisme des Lumières occidentales, et, d’autre part, préconisait le dynamisme d'une révolution de grand style : mais dans le sens d'un renouveau, d'un retour à la tradition nationale, à l'ordre des valeurs naturelles, à l'héroïsme, à la communauté du peuple, à l'idée que la vie est une lutte tragique mais aussi magnifique.

Entre 1918 et 1932, ces idéaux ont eu des dizaines de partisans d'une grande profondeur intellectuelle, selon un éventail très large de variations idéologiques : de la petite minorité de ceux qui ont vu dans le bolchevisme l'aube d'une nouvelle conception communautaire, à la grande majorité de ceux qui ont plutôt lutté pour l'affirmation extrême du destin européen à l'ère des technologies de masse, en gardant intactes, voire en les relançant de manière révolutionnaire, les qualités traditionnelles liées aux origines du peuple : identité, histoire, lignée, patrie, culture. Parmi ces derniers, de loin les plus importants, se trouvaient des personnalités du calibre de Jünger, Schmitt, Moeller van den Bruck, Heidegger, Spengler, Thomas Mann, Sombart, Benn, Scheler, Klages et bien d'autres. Dans le Sodome chaotique qu'était la République de Weimar - où la crise du Reich était lue comme la crise de tout l'Occident libéral - tous ces esprits avaient un dénominateur commun : s'engager dans la lutte pour s'opposer à la désintégration de la civilisation européenne en rétablissant l'ordre traditionnel sur des bases modernes par la révolution. Malheureusement, aucun d'entre eux n'a jamais été homme politique. Et peu d'entre eux avaient même une culture politique. Cette absence de sensibilité politique est la raison pour laquelle, le moment venu, l'enjeu historique a trop souvent été méconnu. Et, parmi les plus célèbres, seuls quelques-uns ont compris que le destin ne peut pas toujours avoir le visage que nous imaginons dans le silence de nos études, mais qu'il apparaît parfois soudainement, parlant le langage simple et brutal des événements.

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Ils ont écrit sur une Allemagne à restaurer dans sa puissance, ils ont proposé à leurs lecteurs un type d'homme héroïque et courageux, métallique, qui dominerait le nihilisme de l'époque moderne ; ils ont décrit la civilisation occidentale comme le plus grand des maux, le progrès comme une sinistre diablerie, le capitalisme comme une lèpre d'usuriers, l'égalitarisme et le communisme comme des cauchemars primitifs... et ils sont retournés aux racines du germanisme, aux sources de l'identité. Armé de Nietzsche et d'anciens mythes dionysiaques, il y a même eu ceux qui ont rallumé les feux de ces nuits primordiales où l'homme européen est né ... Pourtant, quand tout cela a pris vie sous leurs fenêtres, quand les mythes et les invocations ont pris la forme d'hommes de chair et de sang, d'un parti, d'une volonté politique, d'une voix, quand l'"homme d'acier" décrit dans les livres a frappé à leur porte dans les formes stylisées de la politique, beaucoup de yeux se sont détournés, beaucoup d'oreilles ont commencé à ne plus nous entendre... Le vieux syndrome du rêveur, qui ne veut pas être dérangé même par son propre rêve qui prend vie... La révolution conservatrice allemande a souvent exprimé la tragique cécité de beaucoup de ses épigones face à l’émergence de bon nombre de leurs constructions théoriques.

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Ils n'ont pas voulu reconnaître le son d'un carillon, dont le tintement est largement sorti de leurs propres livres. Puis, soudain, tout est devenu trop "démagogique", trop "plébéien". L'intellectuel voulait laisser le militantisme, la vraie lutte, à ceux qui acceptaient de se salir les mains dans les faits. Ainsi, certaines dérives du national-socialisme peuvent être historiquement attribuées à la réticence d'intellectuels et d'idéologues, qui n'ont pas participé à la "lutte pour les valeurs" et qui, après avoir longuement prêché, se sont isolés au moment de l'action dans un petit monde de romans et de digressions. La mentalité de club est-elle vraiment un "exil intérieur" ou est-elle plutôt désertion face à ses propres idéaux ? Et pourtant, un certain espace critique a existé, à l’époque, même au sein du régime totalitaire, car beaucoup d’historiens font état de luttes idéologiques internes sous le Troisième Reich, de controverses, de divergences de vues : Rosenberg ne pensait certainement pas comme Klages ; Heidegger et Krieck étaient des opposants politiques campés sur des rivages différents... Prenons Jünger. Toujours en 1932, il avait parlé de la Herrschaft, de la Hiérarchie des Formes, de la Sagesse des Ancêtres, du Guerrier, du Réalisme Héroïque, de la Force Primordiale, du Soldat Politique, de la "Masse qui voit son existence réaffirmée par l'Individu doté de la Grandeur"... Rappelons au passage que Jünger a collaboré, dans les années 20, aux journaux les plus connus du nationalisme radical, également au Völkischer Beobachter, le journal national-socialiste, et qu'en 1923 il a envoyé à Hitler un exemplaire de son livre Orages d’acier, avec une dédicace... À la lumière des faits, est-il peut-être temps de considérer ces proclamations uniquement comme de bons exercices littéraires ? Dans le feu de la véritable lutte pour la domination politique globale, qui va bientôt se déclencher pendant les années décisives de la Seconde Guerre mondiale, nous retrouvons Jünger non pas dans les tranchées où il avait été dans sa jeunesse, mais aux tables des cafés parisiens. On le voit ici décidé à se moquer d'Hitler dans le secret de son journal, aux pages duquel il se réjouit de l'appeler par le surnom de Knièbolo. Tout cela était-il une "frange" ésotérique ou une paupérisation du talent idéologique ? Un exemple historique de haute dissidence aristocratique ou un pathétique épuisement d'un ancien courage de militant ?

Et Spengler ? Lui aussi, après avoir prédit le réarmement du germanisme et de la civilisation blanche, dès que ces postulats ont eu l'ébauche d'un parti politique qui semblait les prendre au sérieux, il s'y est opposé avec un détachement dédaigneux. Et Gottfried Benn ? Après avoir chanté les destinées de "l'homme supérieur qui combat tragiquement", après avoir célébré la "bonne race" de l'Allemand qui a "le sentiment de sa terre natale", en voyant que tout cela devenait un État, une loi, une politique, il a laissé tomber sa plume....

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Mais la révolution conservatrice, à vrai dire, n'a pas été que cela. C'était aussi le socialisme de Moeller, l'anti-économisme de Sombart, l'idée nationale et populaire de Heidegger, le philosophe-paysan proche des SA. En effet, la majorité des personnes affiliées aux différents groupes révolutionnaires-conservateurs ont rejoint la NSDAP, contribuant ainsi largement à la consolidation de sa pensée politique et, dans certains cas, devenant ses hommes de tête : on pense à Baeumler et à Krieck. Selon Ernst Nolte - le plus grand historien allemand contemporain - la Révolution conservatrice a eu l'occasion d'être davantage une révolution qu'une conservation, uniquement parce qu'elle s’est mêlée à la voie politique nationale-socialiste : à un parti de masse, à une propagande moderne, à un leader charismatique capable de viser le pouvoir. Tout ce qui manquait aux théoriciens. « Le national-socialisme n'était-il pas, se demandait Nolte, simplement une négation de la Révolution française et de la Révolution bolchevique-communiste, il était une contre-révolution aussi révolutionnaire que la Révolution conservatrice aurait pu l'être ».

Après tout, comme l'a déclaré l'expert le plus expérimenté en ces sujets, Armin Mohler, "le national-socialisme reste une tentative de réalisation politique des prémisses culturelles présentes dans la révolution conservatrice". La tentative posthume de découpler la RC du NSDAP est objectivement anti-historique : essayez d'additionner les thèmes idéologiques des différents mouvements nationaux-populaires de l'époque de Weimar, et vous obtenez l'idéologie nationale-socialiste.

* * *

Extrait de Linea du 25 juillet 2004.

mercredi, 13 janvier 2021

America First: 1939–1941

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America First: 1939–1941

thoseangrydays-200x300.jpgLynne Olson
Those Angry Days: Roosevelt, Lindbergh, and America’s Fight over World War II, 19391941
New York: Random House, 2013

The idea of America First policy is back after a long hiatus. The first proponent for such a policy was none other than George Washington. He endorsed the idea in his farewell address [2], stating:

The nation which indulges towards another a habitual hatred or a habitual fondness is in some degree a slave . . . which is sufficient to lead it astray from its duty and its interest. Antipathy in one nation against another disposes each more readily to offer insult and injury, to lay hold of slight causes of umbrage…when accidental or trifling occasions of dispute occur. Hence, frequent collisions, obstinate, envenomed, and bloody contests.”

The president who took an opposing view [3] was John F. Kennedy:

“Let every nation know, whether it wishes us well or ill, that we shall pay any price, bear any burden, meet any hardship, support any friend, oppose any foe to assure the survival and the success of liberty.” (My emphasis.)

How the standard wisdom went from Washington’s concern for entangling foreign alliances to Kennedy’s declaration that he’ll bet the farm on the liberty of an ally occurred in the years between 1939 and 1941. The great issue was whether or not the United States should become involved in World War II.

How that debate occurred is documented by Lynne Olson’s [4] book Those Angry Days: Roosevelt, Lindbergh, and America’s Fight over World War II, 19391941. The book is highly illuminating. The controversy was hot and heavy from the start of World War II in 1939 until the attack on Pearl Harbor. The quarrel split families, caused fistfights in Congress, and led to deplatforming and other forms of nastiness. When reading about the conflict, there is a raw sense of current events to it also.

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For example, how far does America go to protect an ally? If an ally is spying on one’s citizens, are they really an ally? Are “dictators” an automatic evil or are they a rational response to a nation’s foreign and domestic threats? How big should the military be in a time of peace? Are Jews full citizens or a separate people pursuing their own interests?

To Fight or Not to Fight

The two men that personified the struggle are Charles A. Lindbergh and Franklin Delano Roosevelt. Lindbergh, the first man to cross the Atlantic solo in an airplane, believed the United States should keep out of the war in Europe. Roosevelt was the chief interventionist. Or, more accurately, Roosevelt’s passionate supporters caused him to be an interventionist.

Lindbergh’s and Roosevelt’s mutual dislike went back to a controversy in 1934. Roosevelt wanted to end any appearance of impropriety involving airmail contracts to private aviation firms by using Army Air Corps aircraft to deliver the mail. Lindbergh argued that the Army’s aircraft were not suited to the role for technical reasons. After several crashes, Roosevelt went back to contracted aircraft. Lindbergh won his first round against the President.

In September 1939, the antipathy between the two men intensified when the British declared war on Germany for invading Poland. Lindbergh and the isolationists felt that the United States should stay out of the war. They were motivated by the unsavory end to the First World War.

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In brief, the United States had lent money to various Allied powers. Thus Americans were drawn into the conflict to protect their investments, then weren’t paid back anyway. World War I killed 500 Americans per day during the Meuse-Argonne Offensive, so the price for involvement was steep. The British also loaded armaments on passenger ships and flew the US Flag on these ships to deceive German U-Boats. When those passenger ships were sunk, Americans understood they were being manipulated by the British. Additionally, British propaganda about “The Hun” had been proven false before the 1920s were finished. Furthermore, there was a sense that the British were not an innocent party in the war — they were an imperialist power.

Shortly after the start of hostilities, Lindbergh argued for [5] an American policy along the following lines:

  1. An embargo on offensive weapons and munitions.
  2. The unrestricted sale of purely defensive armaments.
  3. The prohibition of American shipping from the belligerent countries of Europe and their danger zones.
  4. The refusal of credit to belligerent nations or their agents.

He further argued that the United States had an important racial connection to all of Europe that should not be forgotten in a time of increasing Japanese belligerence and other problems with non-whites.

Since Lindbergh was already a national hero, people took notice.

Meanwhile, there was a highly active pro-intervention group consisting of different factions with different backgrounds and motivations. Olson mentions Jewish pressure in Hollywood, but she doesn’t say much about Jewish influence in the Roosevelt administration. Olson also mentions “anti-Semites,” but puts them in the category of kooks rather than the serious thinkers that they were. Of that, Wilmot Robertson says,

Instead of submitting anti-Semitism to the free play of ideas, instead of making it a topic for debate in which all can join, Jews and their liberal supporters have managed to organize an inquisition in which all acts, writings, and even thoughts critical of Jewry are treated as a threat to the moral order of mankind. The pro-Semite has consequently made himself the mirror image of the anti-Semite . . . the Jewish intellectual who believes passionately in the rights of free speech and peaceful assembly for all, but rejoices when permits are refused for anti-Semitic meetings and rocks crack against the skulls of anti-Semitic speakers. [1] [6]

In addition to the organized Jewish community, several other groups supported American involvement in the conflict. Some were American Anglophiles who were prominent in New England. There was also a sub-set of men who can be called the Plattsburg graduates.

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The Plattsburg graduates were upper-class Americans who had attended military training in Plattsburg, New York in 1915. These men went on to become officers during the First World War. They were not isolationists so much as men wishing the nation be prepared for conflict should it come. Although they had some training, many of their enlisted soldiers were rushed into battle with only two days’ training. Since they were prominent men as well as veterans, people took notice of their ideas. They pushed for enlarging the armed forces in 1940.

A First Look at the Isolationists’ Problems

The isolationists’ main problem was that the German point of view was never well-received by Americans. The fact that Hitler was greeted with flowers in Austria, the Sudetenland, and other parts of German-speaking Europe just didn’t register. Instead, the public felt that Nazi Germany was an enormous threat. The German American Bund, a pro-Nazi group based in New York City, were painted as “fifth columnists” in the media. German books and publications that stated their case didn’t sell.

Fascist optics have never worked in America.

Interventionist Dirty Tricks and Metapolitics

The pro-interventionist faction had two things going for them: dirty tricks and great metapolitics. The British government focused on intelligence gathering on isolationists, German diplomats in the US, and German sympathizers. This included wiretapping as well as infiltration of spies by the British, the FBI, and private groups like the Jewish Anti-Defamation League (ADL). The ADL didn’t use Jews as spies; they found whites to do the job.

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Other than a few exceptions, most isolationists had no connection to any foreign government and they weren’t able to draw upon organizational resources or any government to do the same to their enemies.

The dirty tricks weren’t as important as metapolitics:

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One of the best metapolitical leaders for intervention was Robert E. Sherwin [9], a playwright who came to believe that America should enter the war. Many of his plays were made into influential pro-intervention movies. Some of the outstanding movies based on Sherwin’s work were:

  • Waterloo Bridge [10] (1940): This is a fallen woman/romance story that made the British look cool.
  • Abe Lincoln in Illinois [11] (1940): “The implied comparison of America’s dilemma in the 1850s to that in the late 1930s was clearly understood by the play’s audiences. Heywood Broun of the New York World called Abe Lincoln in Illinois “the finest piece of propaganda ever to come into our theater. . . . To the satisfied and the smug, it will seem subversive to its very core. And they will be right. . . . It is the very battle cry of freedom.” [2] [12]

Pastor-Hall-images-94004dff-57c6-41b4-a00a-ed9815faef8.jpgOther pro-intervention movies were:

  • Pastor Hall [13](1940): This film tells the story of a Christian minister put in a Nazi prison camp. It is probably more fiction than fact.
  • That Hamilton Woman [14] (1941): Starring Vivian Leigh, it compares Hitler to Napoleon and endorses war against dictators.
  • Mrs. Miniver [15] (1942): This film follows the life of a happy upper-middle-class English family that participates in the Dunkirk evacuation and the following Battle of Britain. It is the best of the pro-war films of the early 1940s.

No Hollywood movies were portraying the Communists in Europe during the 1920s and 30s in a poor light. There was nothing about Germans stranded in dysfunctional new Eastern European nations following the collapse of the Austro-Hungarian Empire. There was nothing about Bela Kun, Soviet atrocities, or Gulags. The pro-intervention movies were “propaganda with a very thick coating of sugar.” [3] [16]

An Incident Was Inevitable . . .

By late 1941, the Battle of Britain was over, but the Roosevelt administration had drafted many young men into the armed forces where they trained with wooden rifles or trucks labeled “tank.” Morale was low, and the economy had not shifted to producing war equipment. Meanwhile, Roosevelt also adopted the Lend-Lease Policy. This allowed the British to get American aid, and it effectively made America a British ally, albeit a non-belligerent one.

By this point, Lindbergh felt that war was inevitable. It was only a matter of time before some incident would draw the United States into the fray. On September 11, 1941, Lindbergh decided to deliver a speech [17] explaining which factions had pushed America into a corner. He identified the three factions as the British, the Roosevelt administration, and the Jews. The Des Moines speech was entirely true, and it led to an explosion in the national conversation. Any criticism of Jewish interests carries the charge of anti-Semitism. [4] [18] Olson argues that the speech caused the American public to focus on Jewish issues rather than avoiding entry into the conflict.

The incidents were already on the way, though, so it hardly mattered. The US Navy was escorting merchant ships to Britain as far as Iceland, and the USS Greer had already fired shots at a German U-Boat.

Between September and December 1941, the isolationists retained a solid grip on the public mind and confined pro-war activists a great deal. Wrinkles from the USS Greer incident could be smoothed over. Then isolationist newspaper, the Chicago Tribune, owned by the isolationist Robert R. McCormick, published a leaked War Department plan to fight Germany. Ironically, the plan was created by a pro-German American army officer, Albert Coady Wedemeyer, and it was used when war came. The leak was probably made by US Army Air Forces General “Hap” Arnold.

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Then came Pearl Harbor.

In the wake of the devastation in Hawaii, the isolationists admitted that the United States had to go to war — with Japan. And the President agreed with them. The US only declared war on Japan. It was Hitler who declared war on the United States following the attack. Had that not occurred, it is highly likely that America would have cut aid to England and Russia and focused on the Pacific. The conflict in Europe would have played out far differently.

Charles Lindbergh spent the war as an industry consultant. He ceased criticism of Roosevelt and became a test pilot and aircraft developer. The pro-German Wedemeyer helped the invasion of Normandy and became a general officer. Other prominent America First activists joined the war effort and did heroic service. One of them, Gerald Ford, eventually became president. Another isolationist who became president was John Kennedy. Indeed nearly all the isolationists turned out to be heroes later, but most had to “disavow,” to a degree, their previous activism.

The far-Right of the isolationists, William Dudley Pelley and Laura Ingalls [19] (the aviator, not the girl from Little House on the Prairie) (photo) were sent to jail for a time under trumped-up charges.

Laura_Ingalls_aviator_2a.jpgAmerica First and isolationism still matter. Indeed, the isolationists were not proved wrong. They could claim that they had kept America neutral until it was attacked by a treacherous foe. They did, however, make mistakes that can be discussed in retrospect.

Isolationist Failings 

The Second World War was not caused by Hitler, it was caused by the reaction to his rise to power. Hitler was greeted with the same hysteria by the same sorts of people that got hysterical over Trump. Hitler’s movement could have been tempered by the ordinary workings of the representative government, but an Antifa mattoid burned down the Reichstag, allowing Hitler to assume emergency powers.

Additionally, the British drew the red line against Hitler in the wrong place. It should have been drawn between Germany and France and Germany and the Low Countries. Instead, it was drawn at Poland. Once the British and French drew the line in Poland, it was only a matter of time before the United States was involved due to the many ties between the two nations. In the end, isolationism came apart when the Japanese attacked Pearl Harbor.

There was also never creative output on the part of the isolationists that matched the pro-war effort. Anne Lindbergh’s book that supported America First ideas, The Wave of the Future, was difficult to understand. Futurist books are always iffy. In addition to good movies, the interventionists had Dr. Seuss as a cartoonist who portrayed isolationists as ostriches with their heads in the sand. There were also many pro-intervention newspaper editors and reporters.

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America’s Yankee elite was terribly divided. Yankees from the Mid-West tended to support isolationism. Those in New England wanted preparedness, if not outright interventionism. Meanwhile, the hostile organized Jewish community was united in pushing for war. Therefore, criticism of Jews as war agitators could be balanced by many examples of blue-blooded Northeastern WASPs who were members of Jew-free country clubs that supported interventionism.

Epilogue

The isolationists did shape policy to such a degree that the British paid a dear price for World War II. To get the Lend-Lease Act passed, Roosevelt pressured the British government to sell large British holdings in the United States. [5] [20] This action was repeated enough times that by the end of the conflict, Britain had debts and no assets to generate income to pay the debts. Additionally, the Labour Party made several poor economic decisions after they came to power at the end of the war. The British were the richest and most powerful people in the world in 1914. By the winter of 1946, the British were on food rations and they were suffering a coal shortage.

The isolationists were also not wrong about Jewish and Communist influence on American policy. In the aftermath of World War II, the political Right in Hollywood organized a blacklist and removed the worst of the lot. American cultural products flourished afterward. The music, movies, and television of the 1950s remain the gold standard. Consider that there are TV channels devoted to shows from the 50s and early 60s, but none replay the 1980s sitcom Head of the Class or the late 1970s’ Welcome Back Kotter. The America First Right also used the various tools — anti-subversion acts, anti-totalitarianism measures, et cetera that were designed for use against American “Nazis” — against Communists.

The interventionists were right about other things too. It became standard wisdom that “dictators” were always a threat, and Hitler could have been “stopped at Munich” before the war. Events in Iraq, Egypt, and Libya during the Arab Spring have proven that anarchy is far worse than “dictators.” Furthermore, stopping “aggression” at some figurative “Munich” is not always a viable option. Those who escalated the Vietnam War genuinely believed they were stopping a “Hitler” at the “Munich” of South Vietnam.

The questions raised by the America First and isolationist movements remain valid today.  How far should America go to support an ally? How can we take sides in far-off wars involving nations with vastly different cultures than our own? How big should America’s military be? When is the right time to get involved?

Notes

[1] [21] Wilmot Robertson, The Dispossessed Majority (Cape Canaveral, Florida: Howard Allen Press, 1981), p. 187.

[2] [22] Ibid., 109.

[3] [23] Ibid., 409.

[4] [24] One of Lindbergh’s supporters during this time was Kurt Vonnegut. He would go on to serve in the Battle of the Bulge and was a prisoner of war in Dresden when it was firebombed in 1945. Vonnegut would go on to write Slaughter House Five, perhaps one of the greatest anti-war works of literature.

[5] [25] For further reading on this matter, I suggest The Last Thousand Days of the British Empire (2009).

Article printed from Counter-Currents: https://counter-currents.com

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[1] Image: https://counter-currents.com/wp-content/uploads/2021/01/thoseangrydays.jpeg

[2] farewell address: https://www.ourdocuments.gov/doc.php?flash=true&doc=15&page=transcript

[3] an opposing view: https://www.jfklibrary.org/archives/other-resources/john-f-kennedy-speeches/inaugural-address-19610120

[4] Lynne Olson’s: http://www.lynneolson.com/

[5] argued for: http://www.charleslindbergh.com/americanfirst/speech3.asp

[6] [1]: #_ftnref1

[7] Image: https://counter-currents.com/wp-content/uploads/2020/10/HERES-THE-THING-scaled.jpg

[8] here.: https://counter-currents.com/2020/10/heres-the-thing-selected-interviews-vol-2/

[9] Robert E. Sherwin: https://www.imdb.com/name/nm0792845/?ref_=ttfc_fc_wr4

[10] Waterloo Bridge: https://www.imdb.com/title/tt0033238/fullcredits?ref_=tt_ov_wr#writers/

[11] Abe Lincoln in Illinois: https://www.imdb.com/title/tt0032181/

[12] [2]: #_ftnref2

[13] Pastor Hall : https://www.imdb.com/title/tt0032894/

[14] That Hamilton Woman: https://www.imdb.com/title/tt0034272/

[15] Mrs. Miniver: https://www.imdb.com/title/tt0035093/?ref_=nv_sr_srsg_0

[16] [3]: #_ftnref3

[17] deliver a speech: https://modernhistoryproject.org/mhp?Article=Lindbergh1941

[18] [4]: #_ftnref4

[19] Laura Ingalls: http://wesclark.com/burbank/ingalls.html

[20] [5]: #_ftnref5

[21] [1]: #_ftn1

[22] [2]: #_ftn2

[23] [3]: #_ftn3

[24] [4]: #_ftn4

[25] [5]: #_ftn5

dimanche, 10 janvier 2021

L'idée impériale japonaise chez Karl Haushofer

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L'idée impériale japonaise chez Karl Haushofer

Outre la géopolitique, la plus grande passion intellectuelle du professeur et général bavarois était l’Empire du Soleil Levant

par Riccardo Rosati

Ex: https://www.barbadillo.it

haushofer-sviluppo-idea-imperiale-nipponica.jpgLa maison d'édition de Parme, méritante et courageuse, All’Insegna del Veltro, dirigée par l'excellent traditionaliste Claudio Mutti, a publié, il y a déjà quelques années, plusieurs textes fondamentaux du savant et yamatologue (= japonologue) allemand Karl Haushofer (1869-1946), fondateur en 1924 de la prestigieuse Zeitschrift für Geopolitik ("Revue de géopolitique") et auteur de nombreux ouvrages liés à la géopolitique. Il était un défenseur tenace de la nécessité d’unir la masse continentale eurasienne. Dénoncé comme un idéologue du soi-disant expansionnisme d'Hitler, Haushofer était au contraire authentiquement anti-impérialiste. D'ailleurs, son plus grand connaisseur dans notre mouvance, le Belge Robert Steuckers, est profondément convaincu que la Géopolitique de Haushofer était précisément "non hégémonique", en opposition aux intrigues des puissances thalassocratiques anglo-saxonnes voulant une domination totale sur le monde, puisque ces dernières empêchaient le développement harmonieux des peuples qu'elles soumettaient et divisaient inutilement les continents.

GiuseppeTucci1.jpgOutre la géopolitique, la plus grande passion intellectuelle du professeur et général bavarois était le Japon, qu'il a analysé, à son époque, avant la première guerre mondiale, d'un point de vue absolument original. Pour démontrer l’excellence et l'utilité des écrits de Haushofer sur le Pays du Soleil Levant, il faut mentionner un fait : il a été impliqué par le grand orientaliste italien Giuseppe Tucci (1894 - 1984) (photo) dans les activités de l'IsMEO (Institut italien pour le Moyen-Orient et l'Extrême-Orient). En effet, il a été invité à Rome par cet institut pour donner deux conférences. Son texte, Le développement de l'idée impériale japonaise, n'est qu’un extrait de la deuxième conférence donnée par Haushofer, le 6 mars 1941, en pleine Seconde Guerre mondiale ! Le texte est à insérer, historiquement, comme le souligne l'éditeur du "Cahier", le regretté Carlo Terracciano, dans le contexte des activités culturelles promues par Tucci lui-même.Celui-ci visait à informer et à sensibiliser l'intelligentsia italienne sur les opportunités et les nécessités, ainsi que sur les problèmes, de l'unité géopolitique de l'Eurasie, afin d'orienter la politique nationale vers la promotion d'une vision culturelle géopolitiquement centrée sur les relations entre l'Europe et le continent asiatique.

Les intuitions brillantes et toujours d'actualité de Tucci

Lorsque nous parlons de Giuseppe Tucci, nous devons nous rappeler que nous faisons référence à l'homme qui est considéré par de nombreux spécialistes du domaine de l’orientalisme comme le plus grand expert de l'Asie au 20ème siècle, et donc, avec le Père Matteo Ricci (1552-1610), qui fut missionnaire jésuite en Chine à la cour des Ming et le fondateur de l'orientalisme, une voix essentielle pour traiter des civilisations de ce continent complexe et archaïque. Comme par hasard, ils étaient tous deux originaires de Macerata, et nous ne pouvons pas nous empêcher de reprocher à cette ville de ne pas abriter un musée qui leur soit consacré ! Cela révèle la "cécité culturelle" contre laquelle Tucci s'est constamment battu. Son approche, cependant, n'était pas seulement académique et soutenait parfois la politique proactive du nouvel empire italien, mais elle était également encline à nourrir ces ‘’collaborations cruciales’’, comme le disait Haushofer, qui les qualifiait de pan-continentales ou de pan-impériales. Nous pensons sincèrement qu'il est limitatif de définir le professeur italien uniquement comme un tibétologue. Il doit être considéré à tous égards comme un eurasianiste, et son IsMEO a été créé afin de fonctionner comme un "agent culturel", capable de faire en sorte que notre Italie dialogue avec les peuples asiatiques de la manière la plus profitable qui soit. Pour ce faire, il a fait appel à des experts valables, parmi lesquels Haushofer. Malheureusement, c'est l'échec de cette alliance aristocratique et de cette sodalité entre orientalistes et japonologues préconisée dans les années 1930 par ces deux superbes chercheurs qui a fait tomber le monde entier sous l'emprise de la politique néocolonialiste des thalassocraties anglo-saxonnes. En fait, le Japon impérial dont parle Haushofer visait à créer une zone de coopération panasiatique qui exclurait enfin de compte les Américains et les Britanniques de toute ingérence dans le destin de l'Orient.

haj_co10.jpgL'Allemand, dans le rapport qu’il a exposé à Rome, propose un parallélisme continu entre l'histoire européenne et japonaise : "[...] les luttes sauvages entre Taira et Minamoto, semblables à la guerre des Deux Roses, [...]" (18). Il souligne ainsi ce destin commun de l'histoire européenne et japonaise. (18), destin commun auquel il croyait obstinément. Tucci a été très impressionné par le caractère non fictionnel de la spéculation de Haushofer, par le fait que le géopolitologue a reconnu la primauté de Rome et de l'Italie en général, afin de construire une alliance avec le Japon qui ne soit pas seulement politique, mais spirituelle ; par exemple, lorsqu'il compare Kitabatake Chikafusa (1293-1354) à Dante (19), puisque tous deux ont été les auteurs de grands "poèmes politiques". Cela l'amène à déclarer que la Divine Comédie a trouvé une grande résonance dans le Jinnoshiki contemporain (神皇正統記, "Jinnō shōtōki", ca. 1339) de Kitabatake, qui peut raisonnablement être considéré comme un classique de la pensée politique japonaise, où les principes de légitimité de la lignée impériale ont été établis, conformément à la tradition shintoïste. Un tel texte, dans son ancrage de la "légitimité politique" à une matrice religieuse, ne pouvait qu'attirer l'intérêt des Allemands, qui en appréciaient les valeurs, ce qui aurait pu être une inspiration pour les nations occidentales non asservies à l'Economie et à la recherche de formules éthico-politiques sur lesquelles modeler une nouvelle forme de société, tournée vers le passé, certes, mais non nostalgique.

Les références à l'Italie dans le rapport de Haushofer sont diverses et variées, ce qui confirme sa connaissance et son admiration pour l’Italie. Dans son analyse de la structure politique du Japon, ses pensées se tournent plusieurs fois vers la grande culture et la beauté de notre nation, et il va même jusqu'à mentionner le trésor qu'est le musée du Bargello à Florence (21), inauguré en 1865, qui conserve la plus importante collection de sculptures de la Renaissance au monde. Dans les travaux du géopolitologue, dont celui-ci, il tente de proposer un canon occidental à comparer avec celui de l'Orient, notamment en ce qui concerne le Soleil Levant, et il l'identifie avec grande sagesse à la Ville Éternelle. Sa célèbre définition de Kyoto comme "la Rome japonaise" n'est donc pas un hasard. Malgré son nationalisme marqué, qui l'a convaincu de collaborer avec le Troisième Reich de Hitler, sur les conseils de son ami et étudiant Rudolf Walter Richard Heß (1894-1987), le professeur et général n'a jamais eu de doutes sur la primauté culturelle italienne, qui, selon lui, était indispensable pour réorganiser dans une perspective traditionnelle un Occident, mutilé parce que dominé par le mercantilisme des pouvoirs "démocratiques". C'est l'une des principales raisons qui ont poussé Tucci à divulguer la pensée de Haushofer en Italie. Hier comme aujourd'hui, Haushofer suscite plus d'attention en Italie que dans sa propre patrie ; bien que, comme nous le répéterons à la fin, elle souffre d'une diffusion et d'une exégèse rares.

KH-pacifique.jpgUne synthèse inestimable sur la ‘’japonicitié’’

Le texte de Haushofer se distingue par sa clarté et sa précision, et en ce sens, il représente un document "didactique" d'une importance énorme pour les spécialistes de la géopolitique. Sa contribution à la recherche et, surtout, à la yamatologie (= japonologie) est unique dans le secteur, même si, comme nous l'avons mentionné, il est apriori et factieusement qualifié d'idéologue de l'expansionnisme national-socialiste.

Il faut rappeler que le séjour de Haushofer au Japon a duré de 1908 à 1910, pendant les toutes dernières années de la période Meiji (1868-1912), avec la Restauration qui a revigoré l'Archipel, en l'ouvrant aux meilleurs esprits étrangers, les Oyatoi Gaikokujin (お雇い外国人, littéralement : "les honorables employés étrangers"), parmi lesquels trois éminents Italiens : Edoardo Chiossone, Antonio Fontanesi et Vincenzo Ragusa, qui ont jeté les bases de l'art moderne au pays du Soleil Levant. Le voyage d'étude de Haushofer au Japon s'inscrit dans ce climat culturel florissant, lui fournissant des informations de première main qui seront plus tard développées dans son importante et peut-être encore inégalée analyse de l'essence du concept impérial au Japon.

L'archipel s'est unifié selon un modèle "ethno-politique" précis. À cet égard, Haushofer ne cache pas sa conviction que l'Occident n'a jamais vraiment compris la puissance particulière du Tennō (天皇, l'Empereur) dans l'histoire du Japon. À cette figure de l'homme déifié sur Terre, il associe celle du pape ; même si alors, en accord avec de nombreux penseurs traditionalistes illustres, tout d'abord Julius Evola, l'Allemand identifie dans le christianisme ce que Terracciano définit caustiquement comme "l'infection spirituelle" (9). Dans le cas du Japon, pour Haushofer, cette contamination allogène était représentée par la diffusion du bouddhisme à partir du VIe siècle après J.-C., qui a généré un danger mortel pour le sens de l’Empire au Japon. En fait, il pense que la spécificité de l'impérialité japonaise réside dans le concept de "survie" (13), totalement différent de celui de koming ("Retrait du mandat céleste"), auquel il fait allusion dans son discours, et qui a toujours connoté le régime dynastique en Chine. Nous pensons qu'il est fondamental de comprendre que c'est exactement là que réside la différence substantielle entre l'idée du Souverain en Chine et son homologue au Japon, une différence d'une importance cruciale et que de nombreux orientalistes contemporains, trop habitués aux lectures stéréotypées de matrice américaine, donc structurellement incapables de déchiffrer les codes profonds de l'Asie, ne se rendent pas compte que si le Souverain dans l'Archipel est éternel, dans ce que nous appelons encore le Céleste Empire, il ne l'est pas.

kh-jap.jpgIl convient maintenant de proposer une petite clarification linguistique. En transcrivant le terme chinois susmentionné, Haushofer utilise étrangement, pour un Allemand, le système de transcription de l'EFEO (École française d'Extrême-Orient), au lieu du Wade-Giles alors plus populaire. Dans ce système de romanisation phonétique, "Ko" correspond au "Ge" de l'actuel pinyin, le mot devient donc "gémìng" (革命, "revolt/revolt"), terme également utilisé pour désigner la grande révolution culturelle maoïste (文化大革命, "Wénhuà dà gémìng"). Cela nous fait comprendre comment certains concepts enracinés en Chine depuis l'Antiquité ont survécu aux bouleversements politiques les plus dramatiques. Dans l'Empire du Milieu, en effet, lorsqu'une famine ou toute autre catastrophe naturelle se produisait, l'Empereur lui-même était responsable, puisqu'il avait perdu la bienveillance des Déités, et le Peuple se sentait autorisé à se rebeller contre lui et à le déposer de force. Cela explique l'alternance de tant de dynasties dans le pays. Tout le contraire, comme on l'a dit, pour le Japon traditionnel, où l'empereur est un Dieu intouchable.

Haushofer parle également de la nature intrinsèquement "bicellulaire" (14) du Japon, en précisant comment : "De la conjonction de la cellule maritime (Naikai) et de la cellule continentale (Kamigata) est ainsi né l'empire primitif "Yamato", qui a absorbé les autres petits États et était sur le point de compléter l'empire insulaire, s'étendant vers le nord-ouest et le nord" (16). Dans son interprétation de la structure politique du Japon, il tient à souligner qu'en dépit du fait que le Japon, pendant ce que l'historiographie occidentale conventionnelle appelle le militarisme des années 1930 et 1940, a agi comme une thalassocratie, se déplaçant par mer, afin d'imposer ses intérêts économiques et stratégiques, principalement en Chine, pour exploiter ces matières premières qui ont toujours fait défaut au Soleil Levant, il a cependant conservé son âme "tellurique". En d'autres termes, le Japon ne devrait jamais être confondu avec l'Empire britannique ou les États-Unis, puisque ces puissances étaient mues par de simples intérêts mercantiles, sans apporter une vision "supérieure" au monde. Voici donc l'"idée impériale japonaise" chère à Haushofer : cette ‘’japonicité’’ qui s'exprime dans le sang et la terre d'un Peuple qui s'identifie au Dieu incarné, l'Empereur, qui n'est pas investi d'un "mandat", comme dans le cas chinois, mais qui est lui-même un descendant direct de la principale Déité du shintoïsme, Amaterasu-Ōmikami (天照大御神). Ce lien sacré n'a été rompu que par l'occupation américaine, à l'époque de laquelle Tennō a dû se déclarer "humain", au mépris d'une tradition millénaire.

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Version française du volume dont question dans cet article.

En analysant le récit de sa conférence romaine, nous comprenons comment Haushofer a vécu dans le monde réel. Il avait, à notre avis, sagement compris que les Puissances (religieuses et temporelles) doivent nécessairement trouver une forme de coexistence au sein de la société occidentale, au mieux si c'est dans un seul individu, comme dans le cas du Tennō précité, qu'il juge une synthèse parfaite et harmonieuse entre le divin et le politique. Ce faisant, les Allemands s'inscrivent parfaitement dans ce courant de penseurs européens qui ont poussé le Vieux Continent à redécouvrir les anciennes valeurs perdues du fait d'une constante dé-spiritualisation, qui a commencé avec la Révolution française et a été immédiatement incarnée par la figure infâme de Napoléon B(u)onaparte. 

La voie géopolitique dans la tradition

Une caractéristique de Haushofer, qui est très rare même chez les traditionalistes les plus raffinés, est son honnêteté intellectuelle, qui consiste à ne pas vouloir forcer le raisonnement pour soutenir à tout prix certaines positions. Une comparaison utile en ce sens peut se faire avec Julius Evola (1898-1974). Si, pour le grand philosophe romain, les frontières d'un Peuple sont essentiellement spirituelles, pour Haushofer ce sont au contraire les frontières tangibles du territoire ; tout part de la Géographie dans le système traditionnel élaboré par l'Allemand. Ce n'est pas pour rien qu'en revenant au Japon, dans cette Nation complexe, il a reconnu et précisément illustré le sacré dans la relation entre les deux pôles que sont "le sang et la terre". Il y a cependant des affinités entre la pensée évolienne et celle de Haushofer, c'est-à-dire une perception négative du christianisme. Au Japon, pendant le shogunat Tokugawa (1603 - 1868), la nouvelle religion importée par les missionnaires portugais au milieu du XVIe siècle se répandait silencieusement, allant jusqu'à convertir certains seigneurs locaux (les Daimyō, 大名) du sud du pays. Cela a déclenché de fortes persécutions de la part du pouvoir central. Haushofer, également dans ce texte, souligne le fait que le christianisme est entré en conflit avec une idée impériale renaissante et bénéfique, et a finalement été interdit en 1636. Le géopolitologue allemand va jusqu'à définir la religion chrétienne comme une "doctrine dangereuse" (23). En fait, Evola était du même avis en ce qui concerne l'Occident, considérant le message de l'Evangile comme la cause principale de la décadence de ce sentiment héroïque qui avait caractérisé l'Europe sous l'égide de Rome. La critique, parfois sévère, de Haushofer à l'égard de la présence chrétienne dans l'archipel doit être encadrée par l'importance qu'il accorde à l'unité raciale (24) du peuple japonais : un aspect fondamental dans sa vision du Japon, résumé dans sa fréquente répétition de l'expression "sang et terre" mentionnée ci-dessus. Par conséquent, tout facteur étranger/imparfait pourrait mettre en péril cette spécificité ethnique, à la base de l'âme impériale de l'archipel. 

51YnYZ37omL._SX358_BO1,204,203,200_.jpgQuoi qu'il en soit, il faut préciser que le penseur allemand n'a pas simplement posé les prémisses d'une géopolitique qui n'était pas eurocentrique, c'est-à-dire encline à protéger les intérêts des puissances occidentales oppressives habituelles. Haushofer est allé beaucoup plus loin, à l'autre bout du globe, jusqu'au lointain Japon, en essayant de saisir des éléments structurels de valeur universelle. Comprenant que, pour déchiffrer ce Peuple, il est nécessaire de ne jamais séparer le politique du sacré, il nous apparaît comme le meilleur yamatologue (japonologue) du 20ème siècle, avec notre Père Mario Marega - missionnaire salésien très cultivé, auteur d'une indispensable traduction de Kojiki, publiée par Laterza en 1938 - et Fosco Maraini. Il faut également rappeler le principe très clair de Haushofer selon lequel le gouvernement du territoire doit être garanti par une appartenance éthico-politique dont le souverain est le symbole vivant, représentant la "dimension interne" : le kokoro (心) (21), son "cœur". Et cette frontière spirituelle - pas seulement dans le cas du Japon - doit être défendue à tout prix. Ce n'est pas pour rien qu'il utilise à plusieurs reprises le terme "marca", qui à l'époque des Carolingiens indiquait un territoire frontalier.

Les Japonais ne comprenaient pas entièrement ses enseignements

Haushofer, dans son discours, met en garde le Japon contre l'attrait d'un désir expansionniste excessif, et lui conseille plutôt de suivre l'exemple fondateur (660 av. J.-C.) du Jinmu Tennō, consolidant le noyau de l'Empire (26-27). Malheureusement, les choix politiques du régime militaire, qui a dirigé le pays à partir des années 1930, ont été très différents.

Il est intéressant de noter comment Carlo Tracciando reconnaît une continuité de la Tradition japonaise dans les temps récents chez l'écrivain Yukio Mishima, qu'il considère comme le dernier représentant de la royauté japonaise : "En quelques mots, la sensibilité traditionnelle et moderne de Yukio Mishima saisit l'essence même du Japon éternel, l'idée impériale, synthèse et symbole vivant du pays compris comme une seule famille dirigée par le Souverain-Père ; [...]" (6). (6). Non seulement ce grand auteur et cet intellectuel prodigieux n'a pas été écouté par ses compatriotes, mais les soldats se sont même moqués de lui lorsqu'il a récité sa poignante Proclamation, avant de commettre un suicide rituel (seppuku) le 25 novembre 1970, lorsqu'avec ses fidèles compagnons du Tatenokai, il a pris d'assaut le quartier général des Jieitai (自衛隊, "Forces d'autodéfense") à Ichigaya (Tōkyō).

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Deux numéros de le revue ''Vouloir'' sur le Japon.

Sommaire (5 articles en ligne): http://www.archiveseroe.eu/vouloir-50-51-a48784108

Sommaire (5 articles en ligne + l'itinéraire): http://www.archiveseroe.eu/vouloir-101-104-a48797738

Tout aussi stimulante, et en parfaite harmonie avec la méthodologie du professeur et général, est la comparaison effectuée par Terracciano entre le Japon et l'Europe, en particulier avec notre pays. "Et le géopolitologue bavarois suit pas à pas l'histoire de la formation du Japon en établissant des comparaisons continues entre des épisodes de l'histoire japonaise et des épisodes similaires de l'histoire européenne : la Renaissance japonaise du XVIe siècle et la Renaissance italienne, la destruction de Kamakura et le sac de Rome, etc. En fait, l'approche comparative est récurrente chez Haushofer, en ce qui concerne sa tentative de créer des "ponts" entre les moments les plus élevés et les plus glorieux du Vieux Continent européen et ce qui pourrait leur être plus semblable et qui s’est produit dans l'Archipel nippon. De plus, il remet en question les racines mêmes des mythes japonais, identifiant une surprenante matrice indo-iranienne, comme le soutient Castrese Cacciapuoti dans l'annexe : "À titre d'exemple, nous citons la coïncidence symbolique des trois trésors célestes de la famille royale scythe avec les trois trésors impériaux sacrés du Japon (le miroir d'Amaterasu Yataka no kagami, l'épée de Susanowo Ame no Murakumo no Kurugi, et le joyau courbe d'Okuninishi Yasakani no Magatama), qui [...] représentent respectivement les trois fonctions - magico-religieuse, guerrière, productive - du pouvoir" (48) ; juste pour confirmer, s'il en était encore besoin pour un yamatologue de formation solide et honnête, combien le Japon raconté par Haushofer est quelque chose de riche et de profond, jamais un pays banal. Autrement dit, nous n’avons pas eu affaire aux habituelles "conférences" imprégnées de l'arrogance des professeurs d'aujourd'hui, surtout ceux d'orientation américaine, qui sont arides, s’imaginent toujours être des fins en soi. Au contraire, dans la langue allemande, les faces les plus cachées du Soleil Levant se rencontrent sans interruption, ce qui permet de pénétrer profondément dans son essence souvent inintelligible.  

Ci-dessous, l'étude du Prof. Spang, la plus complète sur le rapport Haushofer/Japon

41UXi4f7dSL._SX333_BO1,204,203,200_.jpgLe concept nodal de Lebensraum ("Espace de vie"), linteau de toute la géopolitique haushoférienne, ne pouvait pas manquer dans ce document. Cependant, dans l'exemple singulier du Japon, il est représenté par la mer, qui permet l'isolement, par lequel s'est développé le facteur ethnique du Japon spécifique : "Le simple fait que, contrairement à ce qui s'est passé pour toutes les autres émergences nationales, les migrations des peuples n'ont pas exercé d'influence sur l’émergence nationale japonaise : celle-ci est née indépendamment des migrations des tribus et suffirait à caractériser de façon absolue la genèse de l'État japonais" (14). Nous comprenons donc que l'expansionnisme voulu par le gouvernement militaire, et qui a conduit le pays à la guerre contre la Grande-Bretagne et les États-Unis, était à sa manière une trahison de cette doctrine que le scientifique allemand avait donnée aux nombreux officiers japonais qui furent ses étudiants : jeter une influence sur l'Asie pourrait également être une solution équitable pour le Japon, à condition toutefois de ne pas affaiblir ce chapelet d'identité et d'autodéfense qui, des siècles auparavant, à deux reprises, avec la force du vent et de l'eau, avait sauvé l'archipel de l'invasion mongole. Dit d'une manière plus "technico-militaire", l'armée japonaise était dispersée dans tout l'Extrême-Orient, laissant, après le désastre de Midway (3-6 juin 1942), le Peuple chez lui, pratiquement sans défense.

Encore peu d'Haushofériens parmi les traditionalistes

En conclusion, il faut laisser la place aux deux grands exégètes de Haushofer, que nous avons largement cités dans cet article. Commençons par Terracciano, dont les mots nous paraissent tout à fait appropriés pour identifier le Tennō comme "[...] le dernier survivant de la fin du kali-yuga"(8). Jamais cet érudit italien n'aurait imaginé que même cette figure, échappant partiellement à la fureur iconoclaste des Américains, aurait un jour cédé aux maux du tangible, ce qui s'est produit avec l'abdication d'Akihito, le 30 avril 2019. Tout aussi excellente est la synthèse de Terracciano qui nous parle d'une parfaite unité entre "tradition vivante et modernité opérationnelle" (10) au Japon, mettant correctement en évidence la capacité, pour la plupart constamment réussie, de ce pays à absorber, de manière fonctionnelle, les usages, les coutumes et la technologie occidentale, sans que ceux-ci n'affectent profondément l'âme. Et c'est précisément la thèse de Haushofer : les Japonais ont exploité les connaissances scientifiques venant de l'étranger, tout en maintenant intact un sentiment sacré d'unité nationale. Franchement, on ne peut s'empêcher de noter que la Bibliographie à la fin du livre montre combien peu d'études visent encore à valoriser et à diffuser la pensée du géopolitologue allemand.

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Carlo Terracciano, un ami très cher, disparu trop tôt. Il saisissait les enjeux géopolitiques avec une acuité sans pareille.

Pour en venir maintenant à Robert Steuckers, toujours dans l'essai inclus ici, il décrit l'anti-impérialisme dans la perspective de Haushofer, puisqu'il s'oppose aux intrigues visant une domination globale, manigancées par les puissances thalassocratiques anglo-saxonnes. Ces dernières empêchaient le développement harmonieux des peuples qu'ils soumettaient et isolaient cyniquement les continents. Fasciné par les idées panasiatiques et paneuropéennes, Haushofer espérait le dépassement des nationalismes et voulait contribuer, par ses écrits, à l'apparition de "grands espaces continentaux" distincts, mais unis, comme lorsqu'il prônait la collaboration entre Européens, Russes et Japonais pour former une grande alliance eurasienne à l'abri des influences britanniques et américaines (32-33). Steuckers rappelle que Haushofer avait une conception vivante du concept de frontière (34), dans lequel l'eau (mers et rivières) unit et ne divise pas, mettant en place une interprétation en totale antithèse avec celle de la thalassocratie, pour laquelle le vecteur mer sert à asservir et à piller. En fait, le chercheur belge reproche aux Britanniques et aux Américains d'asphyxier le monde et, citant Haushofer, il souligne que ces nations : "[...] pratiquent la politique de l'anaconda : elles s'agrippent à leur proie et l'étouffent lentement" (41). Il explique en outre comment Haushofer, paradoxalement, s'inspire du courant "petit-eurasiste" de la matrice russe, peut-être la meilleure école de géopolitique, même si sur des positions antagonistes par rapport à la vision spécifiquement européenne.

La grandeur de Haushofer réside dans le fait qu'il a souligné les lacunes de la vision paneuropéenne de Richard Nikolaus von Coudenhove-Kalergi (1894-1972), le partisan de l'idée de "métissage mondial", ainsi que le patron de l'Europe technocratique actuelle. Le professeur et général ne s'est toutefois pas limité à la critique, mais a proposé une alternative, dans laquelle les peuples devaient être inclus dans un espace de vie en harmonie avec leur ethnicité et leur histoire, sous la bannière de la coopération entre les civilisations. Si nous saisissions aujourd'hui les nombreuses et précieuses idées formulées il y a des années par le géopolitologue, japonologue et général d’artillerie bavarois, la mondialisation trouverait enfin un adversaire redoutable.

*Le développement de l'idée impériale japonaise, par Karl Haushofer (Parme, all'insegna del Veltro, 2004)

@barbadilloit

Riccardo Rosati

lundi, 04 janvier 2021

Sorel et la religion : l'éthique comme logique révolutionnaire

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Sorel et la religion : l'éthique comme logique révolutionnaire

Giovanni Sessa

Ex : https://www.ereticamente.net

La marchandisation universelle de la vie, que le libéralisme et les processus de mondialisation ont réalisée au cours des dernières décennies dans le monde, attire l'attention d'un public de plus en plus large sur les écrits de ceux qui se sont positionnés, dès l'aube du XXe siècle, et sur un mode antagoniste, contre l'injustice sociale manifeste que ce mode de production capitaliste imposait.

S-2-5-200x300.jpgParmi ces intellectuels figure Georges Sorel, dont un ouvrage a été récemment réédité, l'un des moins connus de ses lecteurs. Nous nous référons à La religione d'oggi, qui est parue en librairie grâce aux éditions OAKS (pour les commandes : info@oakseditrice.it, p. 126, 16 euros).

Le volume rassemble les écrits que le syndicaliste révolutionnaire a consacrés à la religion et est précédé d'une préface de Francesco Ingravalle, visant à contextualiser l'œuvre de Sorel dans son époque. Les écrits qui composent cette anthologie ont été publiés à l'origine dans les colonnes de la Revue de Métaphysique et de Morale et traduits en Italie par Agostino Lanzillo, syndicaliste révolutionnaire et plus tard porte-voix du fascisme mouvementiste, dont l'intention était de contrôler et de diriger la violence issue de la Première Guerre mondiale, comme le note Ingravalle, et de faire de cette violence l’instrument d’"une régénération éthique à mettre au service de la vie sociale" (p. XXIV). La lecture de ce livre nous permet de comprendre comment l'inspiration éthique est au fond de la vision du monde de l'ingénieur français, dont la pensée a eu une profonde influence sur la culture politique des premières décennies du XXe siècle. En fait, comme Ingravalle le souligne toujours, Sorel a étudié à fond les manuscrits économico-philosophiques de Marx de 1844, dans lesquels le concept d'exploitation du prolétariat s'accompagnait de celui d'aliénation de l'essence humaine du travailleur, imposée à ce dernier par la productivité capitaliste. Les entrepreneurs se sont limités à rémunérer uniquement la main-d'œuvre du travailleur, mais pas la valeur des biens produits, réalisant ainsi la plus-value. Cela impliquait que : "pour un certain nombre d'heures, le travailleur (produit) est gratuit pour le capitaliste. Le profit de ce dernier était tiré du travail d'autrui" (p. IX).

sorel-violenza.jpgLe problème posé par Marx n'est pas, sic et simpliciter, économique, mais moral. Dans le travail en usine, l'ouvrier s'aliène sa propre condition d'être de raison. Kant, se référant dans la Raison pratique à la dignité de l'homme, n'avait fait que synthétiser les préceptes qui avaient initialement émergé de la bonne nouvelle chrétienne : "Derrière le concept d'aliénation [...] il y a la notion d'être humain développée par la philosophie moderne [...] à partir de la notion chrétienne d'égale dignité humaine" (p. XI). Quelle est la voie à suivre, selon Marx et Sorel, pour parvenir à la désaliénation ? La Révolution. Seul l'acte révolutionnaire humaniserait les circonstances historico-économiques dans lesquelles, en fait, l'homme vit concrètement. Le "soupir religieux" de la créature opprimée se transformerait ainsi en une lutte socio-politique : en elle, l'exigence éthique reste primordiale. Pour accéder aux thèses de Sorel dans le domaine religieux, il ne suffit pas de se référer au marxisme. En effet, à partir de la fin du XIXe siècle, les certitudes gnoséologiques du positivisme et du néo-positivisme ont progressivement disparu. Sorel soutient, dans le livre que nous présentons, les thèses probabilistes de Boutroux, selon lesquelles dans la sphère scientifique, il fallait toujours passer du dogmatisme positiviste au raisonnement suivant : « passer du nécessaire au probable, passer des mathématiques de la certitude aux mathématiques de l'incertitude" (p. XIV).

Tout processus vital, pour l'épistémologue français, est caractérisé par la contingence, et non par les lois naturelles nécessaires. En fait, si le cours de la nature était uniforme, les nouveaux personnages ne pourraient pas se manifester dans la succession des êtres vivants. De plus : "La conscience de soi et la personnalité ne sont pas complètement explicables par la chimie et la physique ; la volonté l'est moins". (p. XV). De telles thèses gnoséologiques rendaient les indications de la science non paradigmatiques et, par conséquent, le comportement humain n'était plus ressenti comme lié à celles-ci. En fait : "de la description de la nature, on ne peut tirer aucune prescription pour le comportement d'un être naturel" (p. XVII). À la lumière de ces conclusions, Sorel corrige le marxisme par l’adoption d’une clé volontariste dans son ouvrage bien connu, Réflexions sur la violence. Il y rejette également toute praxis politique gradualiste et réformiste, allant jusqu'à lire, dans les pages de La Religion d'aujourd'hui, l'apport historique des religions en termes "positifs". Pour agir, les hommes ont à leur disposition une morale : elle peut être coutumière ou absolue. Dans ce deuxième cas, derrière les principes éthiques, il y a la foi : "La foi est la vie, l'action, l'action qui tend vers "Dieu", vers un Dieu vivant avec lequel une relation est possible" (p. XVII). Les essais de l’anthologie traitent de différents aspects de la pensée religieuse. Ils sont en effet nés des stimulations théoriques suscitées par la diffusion du mouvement moderniste, dont les représentants étaient présents dans le vif débat culturel français. De plus, les autres réponses à de tels stimuli ne manquaient pas. On pense, dans le domaine du judaïsme, aux écrits de Martin Buber, ou à ceux, d'orientation différente, de Georg Simmel.

51-fEbQASnL._AC_UY218_.jpgPour Sorel, la ligne moderniste en France était née dans le sillage des thèses d'Ernest Renan et du philosophe Eduard Hartmann. Les deux penseurs estimaient que l'affaiblissement dogmatique de la foi conduirait à l'émergence d'une religiosité intérieure plus authentique. Il s'agirait de vivre véritablement l'expérience religieuse, d'en témoigner concrètement dans les actes de la vie. Cela aurait déterminé la réduction du nombre de fidèles, qui se seraient toutefois transformés en authentiques croyants. Sorel, qui proposait aux masses le mythe de la grève générale, a montré, même si c'était avec une certaine ambiguïté, un intérêt sincère pour cette possible religion du futur. À notre avis, il était naïf, les instances modernistes au sein de l'Église, ainsi que dans la société, se sont avérées, en réalité, fonctionnelles au plein déploiement de la Forme-Capital, qui est devenue définitivement mondiale, des décennies plus tard, dans la mythique « révolution » de Soixante-Huit. Puis le Père, symbole de la Loi et de la Tradition, a été assassiné. De son sang est né le royaume de la marchandise absolue, dans lequel nous vivons encore.

Giovanni Sessa

samedi, 02 janvier 2021

Frédéric II de Souabe : une perspective méta-historique sur l'Europe

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Frédéric II de Souabe : une perspective méta-historique sur l'Europe

Andrea Virga

Ex : https://www.geopolitica.ru/es

Traduction de Juan Gabriel Caro Rivera

L'anniversaire du 26 décembre (ou 826ème anniversaire de la naissance de Frédéric II de Hohenstaufen, Empereur romain et roi de Sicile) est l'occasion idéale pour nous de réfléchir à certains aspects strictement méta-historiques et méta-politiques de notre discours, à partir du symbole que nous avons choisi pour représenter le GRECE italien.

En effet, contrairement au symbole originel du centre d'études historiques en France, représenté par le nœud breton, récupéré par la suite par certaines expériences politiques italiennes, l'homologue italien du GRECE a décidé d'opter pour un plan stylisé du château de Frédéric II lui-même, soulignant ainsi, en toute cohérence, la défense par le GRECE des différences ethno-culturelles en fonction de nos spécificités nationales. Alors que le premier fait référence au substrat celtique profond qui imprègne une grande partie de l'Europe centrale et occidentale, de l'Atlantique au Danube et des Orcades au Pô, un héritage d'une époque antérieure aux processus de romanisation et de christianisation, le second, qui conserve également une forme radiale d'origine solaire, est la projection d'un contexte spatio-temporel différent, même s'il appartient entièrement à la civilisation européenne.

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Castel del Monte, comme des centaines d'autres châteaux construits ou rénovés, a été construit par Frédéric II dans l'intention de renforcer son autorité dans le royaume de Sicile sur une colline près d'Andria, au cœur des terres des Pouilles. La raison politique de sa création correspond donc à la recomposition de l'autorité centrale face à la fragmentation féodale. Le projet de monarchie universelle réalisé par les Staufen préfigurait - il est vrai - l'avènement de l'État moderne (bien que dans une perspective qui transcendait les frontières nationales), mais, d'autre part, il constituait une restauration de l'ordre impérial romain qui s'était désintégré en Occident huit siècles auparavant et qui, à cette époque, s'effondrait également à l'Est sous les coups des Croisés et des Turcs. Ainsi, un réseau de châteaux fidèles au souverain empêchait toute action centrifuge des barons et des municipalités. Les grands espaces du Nord, les forêts sombres, les mers orageuses, les friches gelées, les forêts brumeuses, sont pour nous les porteurs de la menace d'un chaos informe, s'il n'y a pas la pierre d'un vallum, d'un castrum, d'une via, d'un templum, qui impose au cosmos la civitas.

De plus, son architecture complexe révèle, pour citer un document de l'UNESCO, "une fusion harmonieuse d'éléments culturels de l'Europe du Nord, du monde islamique et de l'Antiquité classique", affirmant ainsi une véritable synthèse non seulement des cultures présentes à l'époque du Royaume de Sicile (cultures grecque, latine, arabe et juive, normande et souabe), mais aussi des racines qui ont contribué à donner vie à la Kultur européenne (comme l'explique Spengler), dénotant ainsi une réelle rupture avec le monde méditerranéen classique : c'est l'union entre les vestiges de la civilisation gréco-romaine classique avec les populations "barbares" d'origine indo-européenne et la religion chrétienne qui a une origine au Moyen-Orient. Si, dans la pensée des intellectuels français, la Méditerranée est souvent apparue comme une barrière - et les cultures grecque et romaine ont parfois été réinterprétées de façon anachronique comme l'œuvre des élites "aryennes" - pour nous, Italiens, les descendants ainés de Rome, le rapport avec les rives orientale et méridionale de la Mare Nostrum ne peut être que totalement différent.

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Notre petit sous-continent, qui est une péninsule dans une péninsule d'Eurasie, entourée par les Alpes, a vu l'afflux et la fusion du Nord (Latins, Gaulois, Achéens, Goths, Lombards) et du Sud (Phéniciens, Pélasgiens, Tyrrhéniens, Byzantins, Arabes). Nous ne sommes pas un corps étranger à l'Europe, comme on l'a dit à tort, trompé par la controverse économique actuelle, mais le cœur de l'Empire, où Charlemagne et Charles Quint, Otton et Barberousse, empereurs romains et germaniques, ont été couronnés ; où Saint Benoît a commencé à répandre la Croix du Christ et les manuscrits de Virgile dans toute l'Europe ; où les pas des pèlerins et les caravanes de marchands se sont succédé lors de la traversée des Alpes. Mais nous sommes en même temps un quai qui se projette vers la mer du milieu, vers l'Afrique et le Levant, où depuis des millénaires nous négocions et dialoguons au moyen de l'or et du fer. Il n'y avait pas de ports sans emporium dans nos républiques, et les flottes de nos villes rivalisaient pour les mers avec celles des royaumes et des empires.

Enfin, sur le plan symbolique, Castel del Monte est la véritable couronne impériale en pierre, toujours baignée par le soleil, et qui est sous le signe du huit (8). C'est le nombre naturel qui suit le sept et représente donc ce qui est au-delà de la perfection terrestre : le ciel d'étoiles fixes et incorruptibles que l'on trouve après les sept planètes en mouvement, mais surtout, selon la symbolique chrétienne, c'est le huitième jour, le jour de la résurrection, le dimanche où il n'y a pas de coucher de soleil. Bien sûr, ce n'est pas par hasard que les Baptistères, depuis le début de l'ère chrétienne, avaient huit côtés. Toutefois, les principales références, pour le cas présent, sont au nombre de deux : la chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle, érigée par Charlemagne et devenue plus tard le lieu de sépulture, ainsi que le siège du couronnement des rois d'Allemagne ; et le Dôme du Rocher à Jérusalem, construit sur la première pierre de laquelle le monde a été créé, où Adam a été formé, où Abraham a lié Isaac pour le sacrifier, où Salomon a placé l'Arche d'Alliance, où Muhammad a commencé son voyage vers l'autre monde, où la trompette du Jugement dernier sera sonnée et les Templiers ont consacré, pour une brève période, une église latine. Castel del Monte, géographiquement, se trouve à peu près à mi-chemin entre ces deux villes (bien que plus proche de la première), non loin du sanctuaire de Saint-Michel Archange sur le Monte Sant'Angelo et du port de Bari, sur les chemins des pèlerins. Frédéric lui-même était un empereur croisé - et les Croisades n'étaient-elles rien d'autre que des pèlerinages armés, comme le rappelle Cardini ? - couronné à Aix-la-Chapelle ainsi qu'à Rome et à Jérusalem.

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Cela dit, la figure de ce grand souverain italo-germanique n'est pas seulement une inspiration pour l'Italie, mais pour toute l'Europe. Son règne correspond à la période de plus grande puissance du Saint Empire romain au plus fort de la période classique du Moyen Âge, entre la Renaissance de l'an 1000 et la crise du XIVe siècle. Outre le royaume de Sicile, qui comprenait toute l'Italie du Sud, les frontières impériales s'étendaient de l'Ems au Tibre, de la Vistule au Rhône, en passant par la Provence et la Silésie, la Toscane et la Frise. Les États croisés de Jérusalem et l'Ordre Teutonique ont juré allégeance à l'Empereur, étendant leurs domaines à l'Orient. Les autres rois ont également reconnu, au moins d'un point de vue formel, la supériorité de leur rang. Frédéric, appelé Constantin par sa mère à sa naissance, a extrait des ruines de Constantinople l'idée que l'Empereur était le Vicaire du Christ, et donc que l'Empereur était à égalité avec le Pape, ce qui a conduit à la création des thèses et revendications de la faction gibeline qui seront exposées au cours des siècles suivants. Ce Premier (et le plus authentique) Reich était l'embryon d'une véritable unité européenne supranationale.

Grâce à tout cela, nous pouvons mener une réflexion plus approfondie sur les relations entre l'Europe et l'Occident et, surtout, sur le rôle que le premier devrait jouer dans ce monde globalisé, dans le contexte de l'unipolarité occidentale dirigée par les États-Unis et qui cède la place à l'émergence d'un monde de plus en plus multipolaire, déterminé par la montée de puissances émergentes comme la Chine. Les réactions apocalyptiques, qui parlent d'une "révolution mondiale des peuples de couleur" ou de la "fin de l'homme blanc", tout en constituant une forme de ressentiment au sens nietzschéen, sont fondamentalement anachroniques. D'un point de vue radicalement anti-libéral, comme le nôtre, la Belle Époque durant laquelle l'homme blanc chrétien occidental dominait le monde n'était pas un âge d'or digne de susciter un deuil aujourd’hui : c'était plutôt une époque où, derrière le voile de la suprématie et du progrès technique, se préparait une double guerre fratricide qui, en trente ans (1914-1945), a réduit notre continent à un satellite et à une frontière entre deux superpuissances. Pendant ce temps, l'exploitation impérialiste qui a lieu en Afrique et en Asie a jeté les bases des grandes inégalités entre le Nord et le Sud du monde, qui sont la cause des flux migratoires actuels devenus non durables. Pendant ce temps, la société bourgeoise et industrielle européenne a commencé à uniformiser et à dévorer toutes les traditions locales, à commencer par les langues considérées comme "minoritaires".

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Cependant, si l'on considère les cycles historiques dans leur intégralité, on s'aperçoit que l'exceptionnalité de l'Occident n'a occupé que l'espace de quelques siècles dans l'ensemble de l'histoire universelle. Avec sa fin, la Grande Divergence qu'elle représentait se referme sur les grandes civilisations orientales prêtes à retrouver la place qu'elles avaient sur la scène mondiale bien avant le XIXe siècle. L'Europe que nous devons construire et viser est donc politiquement celle de Federico et non l'Europe victorienne des chauvinismes nationalistes conflictuels qui contrastent avec la tendance à l'unité dans la diversité appliquée au niveau continental ; au lieu d'une hégémonie mondiale et d'une concurrence inter-impérialiste, nous voulons un équilibre et une coopération multipolaire entre les grands espaces. En outre, il convient de rappeler aujourd'hui que le règne de Frédéric II a coïncidé avec l'émergence de la Pax Mongolica, une époque où l'Orient était unifié sous le sceptre de fer de Gengis Khan et de ses disciples, ce qui a permis de maintenir ouvertes de nouvelles routes commerciales de l'Adriatique à la mer Jaune : une époque qui anticipait le rêve chinois actuel de créer un réseau de routes commerciales terrestres et maritimes destinées à relier plus étroitement les deux côtes de l'Eurasie.

Nous tournons alors notre regard pour dépasser l'image de cette Europe qui, consciente des limites imposées par la sagesse païenne et la doctrine chrétienne, et qui dialogue en position de force avec les forts et traite les faibles avec justice, sans sujétion ni arrogance, qui sait répondre avec une sérénité apollinienne aux défis de l'Extrême-Orient et de l'Extrême-Orient, qui oppose les sirènes faustiennes à la sagesse épicurienne du Stupor Mundi : "Idiots comme nous sommes, nous voulons tout conquérir, comme si nous avions le temps de tout posséder."

mercredi, 30 décembre 2020

La formation de la mentalité américaine

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La formation de la mentalité américaine

par Ernesto Milà

Ex: https://legio-victrix.blogspot.com

Peu à peu, la mentalité américaine a pris forme dans ce que l'on appelle aujourd'hui l'American way of life. La "Terre promise" ne pouvait être atteinte que par la souffrance et le travail. Persister dans cette ligne conduirait graduellement à une progression infinie dont le but logique serait la reconstruction du Paradis originel.

Lorsque les impulsions religieuses initiales se sont atténuées, l'idée séculaire d'un progrès et d'un travail infini a persisté. L'enracinement du calvinisme aux États-Unis fut immédiat; pour cette doctrine, la fortune et le succès constituaient le signe indubitable avec lequel la divinité marquait les élus. Le juste était le multimillionnaire, l'homme qui réussissait, et le paria dans sa misère semblait être coupable devant la loi de Dieu.

De tels concepts ne pouvaient qu'aboutir à faire des colons du Nouveau Monde quelque chose de radicalement différent des sujets la métropole. Le problème théologique consistait à expliquer comment le mal était apparu dans le Nouveau Monde, considéré comme une réédition du Paradis, et était même comme le Paradis lui-même. L'explication, d'un manichéisme exaspérant, reliait fondamentalement l'entrée du mal en Amérique à la présence de colons catholiques, français et espagnols. Ce sont eux qui ont armé les indigènes et qui leur ont inculqué leurs mauvaises habitudes. Ce sont eux qui avaient amené l'Antéchrist en Amérique. Les "pères pèlerins" devaient construire un mur contre le mal : ils devaient terminer le cours traditionnel de l'histoire et commencer quelque chose d’entièrement nouveau.

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C'est de ce point de vue que l'on peut comprendre l'inclusion de l'adjectif "New" dans la plupart de leurs fondations : "New York", "Nouvelle-Angleterre", "New Harbor", "Nouvelle-Écosse", etc. Ce n'était rien d'autre que la traduction d'une impulsion intérieure ancrée dans la mentalité des colons : il s'agissait de renouveler le monde.

Bientôt, lorsque l'impulsion religieuse originelle a cédé la place, en sécularisant l'idéal eschatologique, les conceptions du progrès infini et du culte de la jeunesse ont pris forme. Le slogan psychologique associé à la société américaine de ce siècle est "le pays où tout le monde peut devenir président". Harry S. Truman n'était-il pas, par hasard, un vendeur de chemises ? Et Clinton ? N'est-il pas le fils du bourgeois moyen et honnête ?

Comme nous le voyons, l'un des moteurs organisationnels de l'américanisme était la franc-maçonnerie, des institutions qui étaient également influencées par cet esprit. Là, ils ont pris la forme de légendes maçonniques spécifiquement américaines qui distillaient l'identique esprit messianique et régénérateur du monde. L'un d'eux - pourtant en usage dans les magasins américains - affirme qu'un groupe de Templiers a réussi à atteindre les côtes américaines après la persécution de Philippe le Bel. Ils y ont apporté des trésors, des reliques et des rites qui allaient passer à la maçonnerie locale. On dit que les Templiers ont apporté le Graal au Nouveau Monde. Les Indiens n'ont pas partagé cette version...

Du bon sauvage et de l'homme naturel

L'affrontement avec les Indiens a été immédiat : dès les premiers moments de la colonisation, il y a eu confrontation avec les "païens". Les Indiens, bien ancrés dans leur conception du monde, n'étaient pas prêts à embrasser le puritanisme ; leurs principes religieux étaient fortement ancrés dans leur vie sociale, la conversion n'aurait pas représenté seulement l'adoption d'une nouvelle foi, mais le renoncement à la totalité de leur mode de vie.

lazarus.jpgEn 1624, Thomas Morton, un avocat anglais, un des fondateurs du Massachusetts, vendait déjà des armes aux indigènes au nom du vieux paganisme. En 1629, les puritains l'arrêtent après avoir organisé une fête du "mât de mai", équivalent des rites païens de consécration de l'arbre de vie. Ceux qui assistaient à la fête portaient des cornes de cerf et pratiquaient des rites orgiaques. Brûlé à son domicile et arrêté, il est déporté en Angleterre ; il retourne en 1643 en Amérique et est arrêté à nouveau, il meurt en 1647.

Thomas Morton nous met sur la piste d'un élément nouveau qui apparaît dans certains collectifs de la société américaine des origines : des restes déformés du paganisme européen, probablement des cultes telluriens et cinétiques qui, survivants au Moyen Age, ont été assimilés aux rites sataniques du vieux continent. Clandestins et cachés en Europe, ils ont pu s'exprimer avec plus de liberté et de confiance dans le Nouveau Monde.

Le point de vue de Morton ne diffère pas de celui qui a donné la vie aux États-Unis : pour Morton, il s'agissait aussi de retrouver sur le sol américain la pureté des origines. L'Amérique était la patrie du "bon sauvage" ou si vous voulez de "l'homme naturel".

Malgré les activités de Morton en faveur des Indiens, qu'il considérait comme de "bons sauvages", ces derniers avaient, en les puritains, qui exprimaient la tendance dominante de la société américaine, leurs ennemis les plus impitoyables. Les puritains ne pouvaient pas admettre que les "bons sauvages" non seulement ignoraient le message du Christ, mais étaient aussi imperméables à leur prédication.

Depuis le début du XVIIe siècle, parallèlement à la colonisation, les Indiens ont été décimés ; mais ce ne fut pas le cas sur l'ensemble du territoire. Seulement dans le Nord et le Nord-Ouest. Il est curieux de constater que pendant la guerre civile, les tribus indiennes les plus combatives constituaient des unités de cavalerie régulières qui combattaient aux côtés des Confédérés du Sud chez qui le puritanisme était presque totalement absent. Les Indiens Cherokee, les Séminoles, les Choctaws, les Creeks, ont non seulement versé leur sang pour la Confédération et mis leur valeur à son service mais, en plus, ont été les dernières troupes confédérées à se rendre. Il faut savoir que les deux brigades de cavalerie légère, dirigées par le chef cherokee Stan Watie, ont déposé les armes deux mois après la reddition du général Lee.

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Cavalier cherokee, armée confédérée.

Les puritains voulaient s'adapter au schéma qui avait créé leur fanatisme religieux : eux et pas d'autres étaient les "hommes naturels", les "bons sauvages". Ils vénéraient la simplicité et considéraient l'intelligence comme un trait diabolique : "Plus vous cultivez l'intelligence, plus vous travaillez pour Satan", a exprimé John Cotton. Là où un fermier puritain vivait dans les plaines, il y avait un homme juste. Les villes ont été rejetées comme étant des foyers de corruption dont les ports du vieux continent étaient l’expression la plus extrême et la plus décadente.

Cette conception constitue l'une des origines de l'antagonisme entre les États du Nord et du Sud, qui a conduit d'abord à la guerre d'indépendance, puis à la guerre de sécession. Les colons puritains ont d'abord pensé que la condition sine qua non pour l'avènement du "millénaire" était le retour à la pureté du christianisme primitif, qui se heurtait aux forces démoniaques venues d'Europe, à leurs gentlemen urbains oisifs et vicieux, bref, à la pratique religieuse anglaise comme culte voué à l'Antéchrist.

Mircea Eliade reconnaît que dans la marche vers l'indépendance "l'Angleterre prend la place de Rome", dès que le Sud sera considéré comme l'ennemi pour son raffinement, devant le Nord qui n'a pas hésité à proclamer sa supériorité morale en reconnaissant avec jubilation son infériorité culturelle. Il est frappant de voir comment, pendant la guerre civile américaine, les troupes de Grant, Sherman et Sheridan ont pillé les grandes villes du Sud avec une singulière bonne conscience. Et pourtant, il est strictement vrai que l'esprit missionnaire, puritain et messianique était présent dans une certaine mesure dans les États et les peuples du Sud. Le plus grand des généraux du Sud, Jonathan Jackson, s'est fait l'écho du même esprit lorsqu'il a écrit à sa femme : "Dieu a voulu accorder à ma brigade le rôle le plus important. Je dis cela uniquement pour vous informer d'où vient ma gloire". L'une des raisons de la victoire du Nord sur le Sud est son homogénéité : en effet, le Sud est un agrégat de tendances, parfois opposées, dont le seul élément cimentant est d’être né sur un même territoire.

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Général Thomas Jonathan Jackson, armée confédérée.

La vie urbaine n'a été considérée comme respectable que dans les dernières années du XIXe siècle. Et même à cette époque, la vie urbaine était suspecte. Lorsque la révolution industrielle aux États-Unis a triomphé et que les grandes villes ont été créées, les magnats de l'industrie ont mené des activités et offert des dons philanthropiques pour tenter de démontrer que la science et la technologie pouvaient également contribuer à faire triompher les valeurs spirituelles.

Pendant ce temps, l'Europe languissait dans les bouleversements qui ont précédé le renversement de l'ancien régime absolutiste. Les Américains étaient considérés depuis l'Europe, surtout par l'idéologie des Lumières, comme des hommes simples, ressemblant dans leur essence à l'état d'enfance primitive et dotés d’une ingéniosité naturelle spontanée. Leur situation et leurs habitudes contrastaient avec la décadence sophistiquée de la noblesse poudrée, celle des perruques et du tabac à priser, qui détenait le pouvoir en Europe. C'était précisément la vertu la plus appréciée des puritains: la simplicité rustique des gens qui rejetaient la culture parce qu'ils la considéraient comme une démonstration de satanisme emblématique. On peut ainsi comprendre la haine puritaine des Jésuites, grands cultivateurs d'intelligence au service de la papauté. Les "bons sauvages" jouissaient sur le vieux continent d'une réputation exotique étrangère à la mentalité nord-américaine.

C'est précisément cette opinion qui a sauvé l'Europe de l'influence de la mentalité américaine. Tout au long du XVIIIe siècle et après une longue guerre d'émancipation, les colonies du Nouveau Monde ont été libérées de la métropole. La nouvelle société qui y est créée suscite une certaine admiration dans les milieux intellectuels européens, mais c'est précisément cette simplicité primitive qui constitue un obstacle incontournable pour que ces conceptions influencent l'Europe. Ils étaient considérés comme des gens simples et pieux, tolérants, et on les tenait pour des philosophes nés, des hommes justes qui avaient éradiqué le luxe, les privilèges et la corruption ; pourtant, ils demeuraient quelque chose d'impossible à traduire dans les faits quotidiens en Europe.

Il fallait qu'un homme providentiel vienne établir un pont entre le Nouveau Monde et la Vieille Europe. Cet homme fut Benjamin Franklin.

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Franklin est arrivé en Europe avec la réputation d'être un homme juste, simple et sage. La plupart des sources le dépeignent dans le dernier quart du XVIIIe siècle, légèrement chauve, tirant vers l’avant le peu de cheveux qui lui restaient ; un beau jour, alors qu'il voyageait à bord du "Reprisal", il a jeté sa perruque par-dessus bord et ne l'a plus jamais portée. Ce fait apparemment banal a fait sensation dans la société française, où même ses représentants les plus progressistes n'ont pas pu se passer de cet ornement inutile. Ils ont vu dans ce geste une démonstration de simplicité et de pragmatisme. L'anecdote, mille fois répétée dans les salons intellectuels français, suscite un courant de sympathie pour le personnage ; Franklin sait canaliser ce flot d'adhésions au profit des intérêts de la nouvelle nation américaine et de ses idéaux qu'il diffuse en Europe avec un zèle missionnaire.

Condorcet a écrit à propos de Franklin : "C'était le seul homme en Amérique qui avait une solide réputation en Europe... Son arrivée a fait de lui un objet de vénération. On considérait comme un honneur de l'avoir vu : tout ce qu’il disait était répété. Dans chaque invitation mondaine qu'il a dû accepter, dans chaque maison où il a consenti à aller, il a gagné de nouveaux admirateurs dans la société, ce qui a eu pour résultat de faire naître de nombreux autres partisans de la révolution américaine". Voltaire a dit des Quakers américains - une dérivation du puritanisme - que « ces primitifs sont les hommes les plus respectables de toute l'humanité ». Le philosophe allemand Immanuel Kant a écrit à propos de Franklin que « c'est le nouveau Prométhée qui a volé le feu du ciel ». En 1767, il rencontre Mirabeau, au cours de son premier voyage en Europe, l'un des grands animateurs de la future Révolution française. Mirabeau l'a chaleureusement loué : "Franklin est l'homme qui a le plus contribué à étendre la conquête des droits de l'homme sur terre. L'historien Bernard Fay reconnaît l'importance qu'il a eue dans la gestation de la Révolution française : "Tout le groupe des futurs révolutionnaires est autour de lui : Brissot, Robespierre, Danton, La Fayette, Marat, Bailly, Target, Pétion, le duc d'Orléans, Rochefoucauld". Van Doren reconnaît également ce rôle : "Pour les Français, il est le chef de leur rébellion : celle de l'Etat de la nature contre la corruption de l'ordre ancien".

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Benjamin Franklin a sans doute été le diffuseur des idées de la Révolution américaine en Europe. Certes, certaines de ses valeurs coïncidaient avec celles de l'encyclopédisme, mais, pour celui-ci, il s'agissait d'une idée philosophique, très bien considérée par la monarchie (D'Holbach, un des grands encyclopédistes français a décrit Louis XVI - plus tard guillotiné – comme un "monarque juste, humain, bienfaisant ; père de son peuple et protecteur des pauvres"). Il manquait à l'encyclopédisme un modèle de société alternatif à l'"ancien régime", un lieu réel où il avait été réalisé et où il avait montré sa capacité à vertébrer un nouveau modèle d'organisation sociale. Depuis l'arrivée de Franklin en Europe, la levure révolutionnaire a acquis un modèle et un exemple à suivre.

Mais la promptitude avec laquelle Franklin se fit connaître dans les Gaules est inconcevable si l'on fait abstraction d'un élément capital : l'appartenance du missionnaire américain à la franc-maçonnerie et l'importance exceptionnelle qu'avaient les loges maçonniques pour faire fermenter les idées des intellectuels lors des prémisses de la Révolution française.

Le parti maçonnique est autant le parti de la révolution américaine que celui de la révolution française.

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lundi, 28 décembre 2020

Quatre Livres d'Histoire pour Mieux Comprendre le Monde

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Café Noir N.03

Quatre Livres d'Histoire pour Mieux Comprendre le Monde

Café Noir – Un Autre Regard sur le Monde.
Émission du Vendredi 25 décembre 2020 avec Pierre Le Vigan et Gilbert Dawed. 
 
François Reynaert – La Grande Histoire du Monde (Livre de Poche) https://bit.ly/3mKqt2Y
François Reynaert – La Grande Histoire du Monde Arabe (Livre de Poche) https://bit.ly/38yjaqc
Sébastien Rauline – L'Histoire pour Tous (Ellipse) https://bit.ly/2JksULY
Hugh Thomas – Histoire Inachevée du Monde (Robert Laffont) https://bit.ly/3aJ0dUr
 

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Les intellectuels populistes en Amérique latine. Quelques perspectives

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Les intellectuels populistes en Amérique latine. Quelques perspectives

Par Cristián Barros

Ex : https://www.geopolitica.ru

Pour une grande partie de l'opinion académique et libérale, le populisme est un terme aussi vague que péjoratif. Le populisme est grégaire, moraliste, clientéliste, charismatique, cathartique et irrationnel, et il poursuit un programme économique de redistribution à court terme, purement conjoncturel. En tant que mouvement, il est nostalgique de la petite propriété et abhorre à la fois la centralisation bureaucratique et la division du travail. Sa base démographique tend à être constituée de groupes prémodernes tels que la paysannerie et les artisans - ou encore le Lumpenproletariat. Très souvent, le populisme est considéré comme le terreau de courants politiques autoritaires. Ainsi énoncé, le stigmate peut facilement devenir un anathème : le populisme représente finalement l'avatar inconscient du fascisme.

Ce n’est pas étonnant car le populisme constitue une étiquette hétérogène voire hétéroclite, parce qu’elle désigne des phénomènes très différents, et dont la fonction taxonomique est de prolonger un cordon sanitaire autour d'une entité suspecte et rebelle. Cependant, la construction rhétorique du populisme par l'orthodoxie académique trahit les craintes mêmes des citadins libéraux et des universitaires du courant dominant, qui regardent avec méfiance l'émergence de la politique sans médiation, de l'action directe et de la démocratie plébiscitaire. En conséquence, le populisme et les intellectuels ont toujours semblé en désaccord, puisque le populisme proclame la futilité - voire la perniciosité - d'une classe cléricale.

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Néanmoins, le populisme est en soi une tradition intellectuelle respectable, dont les partisans ont engagé dès le début un dialogue controversé avec le rationalisme politique dans ses versions libérales et marxistes - et ont résolument influencé le second ! Certes, les Narodniki russes de la fin du XIXe siècle ont été les pionniers du populisme et du socialisme agraire, et les premiers à élaborer une critique solide des téléologies libérales et marxistes, défiant l'idée de progrès dans ses formes tant linéaires que dialectiques.

220px-Voroncov,_Vasilij_Pavlovich.jpgLe populisme russe a scandalisé la rationalité bourgeoise car il visait à suspendre les travaux du capital et à rétrograder l'économie vers l'agriculture et le pastoralisme communaux. En ce sens, le populisme était non-téléologique et non-universaliste, soulignant le caractère exceptionnel du développement périphérique russe. Néanmoins, le rejet de la modernité capitaliste par les populistes était loin d'être une utopie romantique négative. Vassily Vorontsov (photo), un économiste populiste, considérait la Russie, une nation modernisatrice tardive, incapable de rattraper les pays capitalistes matures, compte tenu de l'accès restreint de la Russie aux marchés et technologies internationaux. En effet, le populisme avait une vision plus vive, plus sophistiquée et moins mécanique des « relations cœur-périphérie » que le marxisme vulgaire. Il est intéressant de noter que les auteurs narodniki ont exploré les contextes de dépendance du capitalisme mondial, et ont ainsi anticipé la théorie du développement inégal et combiné -notion attribuée à tort à Trotsky.

220px-Ткачёв_Пётр_Никитич.jpgIl est vrai que le marxisme canonique n'avait même pas de théorie de l'impérialisme, que Lénine a improvisée après avoir bricolé avec les thèses sur l'impérialisme formulées par Hobson, sans les connotations antisémites. Marx lui-même a atténué sa vision naïvement progressiste et whiggish du capitalisme grâce aux études de Kovalevsky sur l'obschina et la question agraire (1879). Le populiste Tkachev (photo) a également influencé Lénine sur les questions tactiques. De plus, Podolinsky a fait progresser les calculs énergétiques et écologiques, afin d'affiner l'analyse métabolique du capitalisme. Après l'Octobre rouge, le sociologue agrarien Tchaïanov a conçu un modèle rigoureux d'économie domestique paysanne. Pendant ce temps, Kondratieff - membre du Parti social révolutionnaire, une version du populisme parlementaire - a tracé les cycles à long terme de l'expansion technologique et financière depuis les années 1750, sans nul doute une oeuvre géniale.

II

Vers les années 1900, l'Amérique latine ressemblait à la Russie sous plusieurs aspects. Les deux régions languissaient dans un retard relatif, l'inertie étant par intermittence dynamisée par les aubaines que pouvaient constituer les exportations ponctuelles de matières premières. Bien que l'autocratie éclairée soit une caractéristique particulière de la Russie (et aussi du Brésil jusqu'en 1889), le reste de l'Amérique latine abondait en républiques peu représentatives, de style Potemkine, dominées par des cliques mercantiles. Sur le plan démographique, les paysans et les anciens serfs peuplaient les vastes espaces des deux blocs continentaux, tandis que l'analphabétisme et l'urbanisation chaotique ont donné naissance à une intelligentsia déracinée et inorganique.

Personnalités_des_arts_et_des_lettres_-_Alexandre_Herzen.jpgLa bohème russe et les rastaquouères sud-américains se sont retrouvés au carrefour que fut Paris à la Belle Époque, ressentant leur propre étrangeté aux portes de la culture métropolitaine. D'où un sentiment commun d'aliénation. D'où aussi la ruée vers la refonte et la mise à jour de leurs propres sociétés. Mais était-ce possible ? Était-ce même souhaitable ? Le zèle des Russes et des Latino-Américains pour l'aggiornamento s'est très vite éteint et s'est transformé en frustration. Le progrès matériel semblait être un horizon toujours plus lointain et, s'il était enfin réalisable, ses sombres conséquences décourageaient l'émulation. Telle était, par exemple, l'attitude de Herzen (photo) après de longs séjours à l'Ouest - Herzen lui-même un libéral repenti qui devint le doyen et le mentor du narodnischestvo. Les provinciaux hésitaient à adhérer pleinement au projet de modernité universelle et à sa fugue vers l'avenir.

Parallèlement, la réponse latino-américaine à l'Angst (l’angoisse) moderne fut l'Arielismo, la poétisation du retard économique en tant que forteresse contre l'industrialisme et le pragmatisme anglo-saxons. Ariel était l'esprit de légèreté qui s'opposait au génie terrestre Caliban, les personnages antagonistes de Shakespeare dans le cadre épique de La Tempête. Ariel incarnait la plupart des vertus prétendument latines de l'honneur et de la religion, tandis que Caliban était un daimon tellurique dont le déchaînement précipiterait le monde dans le matérialisme de base. Il est clair que ce discours n'était qu'une consolation esthétique, bien qu'il révèle un certain complexe d'infériorité. Jusqu'à présent, l'arielismo était un thème agréable et inoffensif pour les conversations d'après-dîner sous les régimes libéraux oligarchiques. Ce n'est que dans les années 1910, en particulier avec le déclenchement de la révolution mexicaine, que l'opinion publique a connu un changement radical. Les masses rurales ont commencé à se révolter.

III

Ironiquement, celui qui est souvent reconnu comme le premier marxiste d'Amérique latine est en réalité son premier populiste théorique. L'écrivain et activiste Juan Carlos Mariátegui est l'auteur des Sept thèses interprétatives sur la réalité péruvienne (1928), essai qui revendique la prééminence des contextes locaux et nationaux sur la pensée sociale eurocentrique appliquée passivement. Il a critiqué le positivisme formulé de la Seconde Internationale, ainsi que le scolastique soviétique naissante. Il a plaidé pour une interprétation contextuelle, organique et in situ des réalités sociales, en évitant le doctrinarisme abstrait.

imagesmariat.jpgEn même temps, il assimile les thèmes volontaristes précédemment posés par le syndicaliste révolutionnaire Georges Sorel, notamment la grève générale, d'où découle un nouvel élan mythique pour les luttes populaires. Pendant son exil en Italie dans les années 20, Mariátegui a été témoin du double processus, que fut la montée du communisme et du fascisme, héritier de la décomposition de la social-démocratie révisionniste. Ce phénomène qui l'a intrigué. À ce titre, il a adopté un point de vue indigéniste concernant la population autochtone du Pérou, une approche qui rappelle le vieux populisme. Bien qu'il soit un socialiste engagé, Mariátegui a subtilement nuancé le protagonisme du prolétariat moderne. Rétrospectivement, le volontarisme et l'indigénisme - sans parler de l'analyse de la dépendance coloniale - peuvent rapprocher Mariátegui de la matrice populiste plutôt que du marxisme officiel.

portada.jpgEn fait, l'indigénisme reste un élément fort du populisme latino-américain, en particulier au Mexique et dans les pays andins. Sa principale éclosion s'est produite dans le sillage de la révolution mexicaine, qui s'est cristallisée dans une législation corporatiste protégeant les propriétés foncières collectives indiennes (ejidos) et donc l'agriculture de subsistance. Quoi qu'il en soit, l'institutionnalisation complète de la révolution mexicaine n'a eu lieu que sous le gouvernement de Lázaro Cárdenas (1934-1940), connu pour sa nationalisation du pétrole et l'approfondissement de la réforme agraire. La figure clé de toute cette période est José Vasconcelos, éducateur, polymathe éclectique et apologiste de la synthèse culturelle et raciale du peuple mexicain.

L'essai de Vasconcelos intitulé La race cosmique (1925) présente un rare mélange de darwinisme social optimiste et de messianisme laïc. Pour le dire avec humour, Vasconcelos est une sorte de Spengler à l'envers, puisque l'auteur mexicain exalte le métissage et postule un avenir extatique en perspective, où toutes les différences humaines pourraient trouver une réconciliation finale. De manière inattendue, sa réputation d'humaniste a subi un sérieux revers après avoir soutenu les puissances de l'Axe. Il admire les expériences fascistes pour leur élan mobilisateur lors des turbulentes vicissitudes, une situation qui ressemble alors à un scénario mexicain. Bien qu'antiraciste accompli, Vasconcelos professait toujours un patriotisme métaphysique pittoresque - d'où la tension entre son universalisme et son nativisme. Tout au long de sa carrière, Vasconcelos a été un détracteur acharné des puissances atlantiques. 

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Vivant sur les rives du Pacifique, Víctor Raúl Haya de la Torre a été une figure importante au Pérou et au Mexique, où il a trouvé refuge après avoir été expulsé de son propre pays pour des raisons politiques. Né au Pérou en 1895, Haya de la Torre a fondé peut-être le seul parti national d'Amérique latine avec de véritables projections continentales. Il est à l'origine, en 1924, de l'Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA), un mouvement formellement social-démocrate avec de forts tropismes populistes, qui a fini par dégénérer en démagogie, en corruption parlementaire et en clientélisme rampant. Malgré cela, les débuts de l'APRA étaient prometteurs. L'APRA a inspiré la formation du Parti socialiste du Chili en 1933, qui a adhéré à un programme anti-impérialiste et anti-oligarchique, n'accordant qu'un intérêt de pure forme aux orthodoxies figées des marxistes. À cette époque, des purges internes ont eu lieu parce que les rivalités entre staliniens et trotskystes entravaient l'action politique des partis communistes locaux, laissant un vide bientôt comblé par ce nouveau socialisme populiste.

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IV

Selon la sagesse populaire, Lázaro Cárdenas au Mexique, Gétulio Vargas au Brésil et José Domingo Perón en Argentine ont incarné les aventures du populisme à travers le continent. Le péronisme est probablement le cas le plus étudié des trois, étant aussi le plus dramatique et le plus important dans la modélisation du système politique argentin jusqu'à présent. Caméléonesque et mercuriel, le péronisme a recueilli en son sein un éventail disparate de tendances : Intégrisme maurrassien, syndicalisme, fascisme, coopérativisme et même trotskysme. Bien que la position pro-travailliste soit apparue très tôt à l'époque de Perón, la ferveur anti-impérialiste s'est réellement enflammée après la révolution cubaine (1959), épisode qui a déclenché l'émergence de guérillas urbaines pendant l'exil de Perón dans l'Espagne franquiste. À l'origine, l'archétype évident du péronisme était le fascisme italien, dont le général argentin a copié à la fois la politique et le style. Logiquement, la législation sociale a suscité le soutien véhément de la classe ouvrière, en particulier des travailleurs de l'arrière-pays métis, les cabecitas negras – les "petites têtes noires", une comparaison ornithologique plutôt que raciste.

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Curieusement, un groupe d'anciens intellectuels sociaux-libéraux désenchantés a préparé la voie au péronisme en tant qu'idéologie. Ils ont formé un conclave d'historiens révisionnistes, qui ont jugé de façon critique les truismes libéraux sur le passé républicain de l'Argentine, lui-même marqué par la dépendance coloniale envers la Grande-Bretagne - ainsi, l'avènement de la modernité pour l'Argentine n'a pas été une libération politique mais simplement un asservissement impérial. Le nom du groupe, FORJA (forge, creuset), était censé transmettre un sentiment de rectification virile par l'effort et l'endurance, et proposait une renaissance industrielle. FORJA a officiellement duré une décennie entière (1935-1945), bien que ses échos prosélytes résonnent encore aujourd'hui. Ses membres les plus prolifiques furent Arturo Jauretche et Raúl Scalabrini Ortiz, propagandistes zélés d'un évangile nationaliste de gauche.

Gaffeurpatenté d'origine basque et rustique, Jauretche dénonce le système de la Banque centrale et l'entrée de l'Argentine au FMI (Plan Prebisch, 1956) comme des mécanismes de dépendance mis en place par l'impérialisme atlantique. Il s'aligne avec conviction sur Perón, dont la première administration (1946-1955) a réussi à isoler l'Argentine des exigences de la finance internationale. De même, Jauretche a été une figure importante du révisionnisme historique latino-américain, contrevenant ainsi aux mythes conventionnels du dogme libéral depuis l'indépendance (1810). Il a anticipé la plupart des résultats de la théorie des dépendances, bien qu'il les ait exprimés avec un flair journalistique tout personnel et intellectuellement instable. Dans l'ensemble, il était l'économiste du pauvre, occupant le poste de directeur de banque au début du péronisme. Jauretche lui-même a eu un certain impact sur le jeune Ernesto Laclau, le père de ce dernier étant en bons termes avec Jauretche - On Populist Reason (2005), livre de Laclau a récemment renouvelé les études sur notre sujet, celui de la redoute post-marxiste.

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Rétrospectivement, on peut affirmer que 1910, 1929 et 1959 ont marqué les itinéraires axiaux du populisme pour l'Amérique latine. La révolution mexicaine a fourni les thèmes agraires et indigénistes, tandis que le crash de Wall Street a bouleversé les économies latino-américaines orientées vers l'exportation, provoquant des réactions protectionnistes et développementales d'un hémisphère en ruines. Trois décennies plus tard, la Révolution cubaine a électrisé les nouvelles générations et a poussé le nationalisme plébéien dans une position ouvertement anti-impérialiste. Soit dit en passant, le virage à gauche de l'Église catholique a fait apparaître un autre moment intéressant pour l'effervescence populiste. Cette évolution a été incarnée avec éloquence par les conférences épiscopales de Medellín (1968) et de Puebla (1979). En conséquence, la Théologie de la Libération a revigoré les traditions missionnaires de la Contre-Réforme et a catalysé une vague de communautés paysannes militantes, notamment au Nicaragua et au Brésil, où le Sandinisme et le MST (« Mouvement des Sans Terre ») sont actuellement des acteurs majeurs sur la scène politique.

vendredi, 25 décembre 2020

L'Histoire de Rome par Thomas Ferrier - Partie 1 : Romulus et Rémus

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L'Histoire de Rome par Thomas Ferrier

Partie 1 : Romulus et Rémus

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vendredi, 18 décembre 2020

La Chine est en constante évolution mais reste toujours une

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La Chine est en constante évolution mais reste toujours une

Alejandro Linconao

Ex : https://grupominerva.com.ar

Si nous cherchons à comprendre l'histoire comme le fit Spengler qui la voyait en tant qu'organisme vivant et changeant, nous pouvons comprendre le dynamisme des civilisations, avec leurs périodes de paix et de chaos, un dynamisme d'une logique toujours inattendue. Du point de vue du visionnaire allemand, l'histoire, comme tout ce qui est cosmique, "porte l'empreinte de la périodicité" (Spengler, 1966). Cette périodicité, cette alternance, est clairement perceptible dans la vaste histoire chinoise.

L'histoire de l'homme semble répéter des cycles similaires à ceux de la nature. Une période d'instabilité est suivie d'un changement qui établit une nouvelle stabilité, puis cette même stabilité est renouvelée à son tour. Lorsqu'une forme primitive devient plus complexe, il devient nécessaire d'avoir de nouvelles formes d'organisation qui puissent l’englober. Ainsi, partant de clans isolés, le processus va créer des villages, puis transformer les villages en villes-État, puis enx royaumes et, dans certains cas, il est nécessaire d’établir un empire. L'histoire de la Chine est un bon exemple d’un tel processus.

La longue existence de la Chine en tant qu'unité se reflète dans le fait qu'elle connaît des cycles différents mais similaires. Son groupe humain, bien que diversifié, en est venu à former une identité qui occupera les mêmes coordonnées géographiques pendant des milliers d'années. Le peuple chinois a connu cinq dynasties et de multiples guerres, invasions et révolutions jusqu'à l'arrivée des temps modernes. Les Chinois d'aujourd'hui pourraient bien tourner leur regard et s'identifier aux Chinois d'il y a deux millénaires et même à ceux d'il y a 4000 ans. Ils peuvent remonter à des époques lointaines et trouver des formes, des particularités qui leur sont communes, ils peuvent constater que ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui partagent une identité.

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Chine : identité et changement

La Chine a traversé les millénaires en actualisant toujours son visage, il est toujours le même mais différent. Tout au long de son histoire, elle a conservé des caractéristiques identifiantes qui la rendent unique. Divers groupes ethniques ont développé des axes qui ont commencé à dominer les différences linguistiques et ethniques.

La dynastie des Zhou (1046 av. J.-C. - 256 av. J.-C.) est la plus ancienne des dynasties mentionnées dans la littérature chinoise. Parmi les œuvres littéraires de cette époque figure le célèbre I Ching.  Dans cette longue période, Confucius émerge avec sa doctrine morale qui coexiste avec des conceptions plus anciennes et est liée à des pratiques magiques. Ces croyances moyennement uniformes ont été fusionnées sous le nom de taoïsme. La Chine, dans des mouvements pendulaires, se concentrera davantage sur l'une ou l'autre école, mais il ne fait aucun doute que les deux constituent partiellement le noyau de « l'être chinois ». La dynastie des Zhou, au sein de laquelle ces doctrines ont pris une forme achevée, a été la dernière avant l'arrivée des empires. Durant cette dynastie, une façon de penser les relations humaines et le pouvoir a été cultivée. Cet intérêt pour la bonne gouvernance et la conscience sociale déterminera un lien fort entre l'intelligentsia et la classe dirigeante qui prendra une importance particulière dans la prochaine dynastie (Pletcher, 2010).

Sous la dynastie Zhou, les gouvernements féodaux tomberont et l'empire chinois naîtra avec la dynastie Qin. Au temps de l'empereur Qin Shi Huang (247 av. J.-C. - 221 av. J.-C.), les différentes cultures locales ont commencé à s'unir en une civilisation commune, la Chine a ainsi acquis son visage définitif. Ainsi, un autre élément essentiel de l'identité chinoise verra le jour : l'empereur, quelqu'un qui détient un pouvoir absolu. Sa figure est l'emblème de l'unité du pays.

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La bureaucratie, autre élément caractéristique de l'État chinois, naîtra également à cette époque. On cherchait un système administratif stable qui établisse une bureaucratie centralisée. Pour avoir accès à la bureaucratie, il fallait passer des examens pour prouver la connaissance des classiques confucéens. Après deux millénaires, le système d'examen de la fonction publique chinoise a été aboli en 1905 par la dynastie Qing dans une tentative maladroite de modernisation. Le système lui-même a finalement été démantelé avec l'avènement de la révolution communiste (Pletcher, 2010).

L'échec de la rupture provoquée par la modernité

La figure de Mao a été un séisme dans l'histoire chinoise, mais même ses apparentes nouveautés ont répété l'histoire de ce pays ancien. C'était un révolutionnaire, oui, mais avec une grande empreinte chinoise.

Le communisme avec Mao a changé les institutions et a cherché, inutilement, à détruire leur milieu culturel. Cependant, les anciennes institutions, telles que les clans familiaux, ainsi que la pensée, les pratiques et les croyances populaires resteront latentes dans le cœur des gens.

Le gouvernement communiste maintiendra et même renforcera la bureaucratie, bien qu'elle soit dissociée de sa tradition. De même, le gouvernement communiste égalitaire établirait Mao comme le chef suprême et inattaquable, ce qui, sans le dire, fit de lui l’équivalent d’un empereur. Il revenait une fois de plus à l'une des coordonnées de l'idiosyncrasie chinoise.

La présence de l'absolutisme est une figure commune dans l'histoire chinoise. Sous la dynastie Ming, en 1380, la fonction de Premier ministre a été abolie, l'empereur exerçant directement le pouvoir. Toutes les décisions importantes sont venues directement de lui. Les classes moyennes sont devenues les véhicules des désirs impériaux. Au niveau communautaire, les villages étaient organisés de façon autonome et régis par la morale confucéenne plutôt que par le droit civil. Les communautés fonctionnaient indépendamment du pouvoir central, même le premier empereur Ming a opposé son veto à l'entrée des fonctionnaires dans les zones rurales (Huang, 1998). Le système politique atomisé a compensé leur manque de force par des appels moraux et des punitions brutales. Le pouvoir impérial et ses décisions ont été renforcés, bien que les communautés aient conservé leurs propres particularités.

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La révolution culturelle chinoise sanglante (1966-1976), qui a persécuté les traditions millénaires, n'était pas quelque chose de nouveau. L'histoire de la Chine enregistre de nombreuses persécutions comme celles qui ont privilégié les taoïstes contre les bouddhistes et les néo-confucéens. À bien des égards, la pensée de Mao a un prédécesseur dans la rébellion de Hong Xiuquan. Le Hong messianique s'opposerait à la fois à l'influence étrangère et aux traditions chinoises et, après de violentes luttes, deviendra empereur. Cependant, il ne peut échapper à son histoire et inscrit des idées dans la tradition confucéenne (Pletcher, 2010). Le régime des rebelles de Hong, un siècle avant celui de Mao, a dicté des mesures révolutionnaires et radicales parmi lesquelles la collectivisation de la propriété foncière. Cependant, ces idées collectivistes, ainsi que les idées confucéennes qu'il détenait, remontent à deux mille ans.

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L'idée d'une organisation communautaire forte remonte au moins au savant Mancio ou Mencius (370 av. J.-C. - 289 av. J.-C.) et à d'autres écrivains de la fin de la période Chou et du début de la période Han. Ils décrivent un système idéal dont on peut supposer qu'il s'inspire du I Ching. Le système appelé Ching t'ien (Bodde, 2008) impliquait la division des terres en une grille de neuf secteurs distribués à huit familles. Chaque famille occupe un secteur, laissant le neuvième pour la culture communale, par laquelle elle rend hommage au seigneur du lieu (Legge, 1875). Les paysans ont dû privilégier le travail du secteur commun avant celui de leur propre secteur. Cette image commune est restée ancrée dans certaines connotations idylliques en Chine et on peut supposer que ces récits ont encouragé les aspirations socialistes.

Le "Grand Bond en avant" proposé par Mao, qui visait à industrialiser le pays, n'était pas non plus sans précédent. Des mesures similaires avaient déjà été prises, par exemple, sous la dynastie Song (960-1279) avec l'industrie sidérurgique, il y a mille ans.

La répétition historique dans l’orbite du géant asiatique est une évidence historique. C'est un signe de renouvellement dans ce qui est similaire, sa forte identité le fait se renouveler, changer mais à sa manière.

Sa forte identité l'amène à se concevoir comme le centre du monde. Depuis la dynastie des Zhou, ce que nous, Occidentaux, désignons comme la Chine s'appelle Zhōngguó, le pays du centre. Cette pensée a animé sans doute l'histoire du pays pendant des millénaires, apportant parfois sa propre inertie.

L'arrivée du communisme a été un événement perturbateur mais, en même temps, la répétition de constantes historiques. L'intervention de Mao dans l’histoire chinoise a été l'une de ces tempêtes qui balaient cycliquement la Chine et les nations en général. Cependant, elle ressemblait à une tempête dévastatrice qui frappe des régions entière et fait apparaître les anciennes fondations sur lesquelles l’histoire et la vie du peuple se sont déroulées.

Bien que les conséquences de la désastreuse Révolution culturelle ne soient pas encore guéries, la sève de la Chine coule toujours dans son corps ancien. Aujourd'hui, les pratiques d'inspiration taoïste se mêlent à la pensée confucéenne ; la médecine traditionnelle à la science occidentale, les rituels sont maintenus et récupérés tout en s'adaptant au contexte mondial. La Chine allie la tradition à une modernité qui ne parvient pas à étouffer ses valeurs consubstantielles. Le géant restera debout tant qu'il conservera ses coordonnées fondatrices, les mâts de son existence, son ancienne identité.

L'histoire chinoise est un exemple particulier de cycles historiques qui ne sont autres que des cycles humains. L'histoire humaine est imprévisible et changeante, cette imprévisibilité et ces changements relevant du particulier, mais elle prend une forme cyclique, ce qui est une règle générale. Comme le mythique Zhang Guo Lao chevauchant son âne à l'envers, lorsque nous avançons, nous le faisons en regardant en arrière.

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Références :

Bodde, D. (1986) The State and Empire of Chin in Fairbank, J. K., & Twitchett, D. C. (Eds.). The Cambridge History of China: Volume I, The Ch’in and Han Empires, 221 B.C.-A.D. 220. Cambridge University Press.

Huang, R. (1998) The Ming Fiscal Administration in The Cambridge History of China. Volume 8. The Ming Dynasty, 1368 – 1644, Part 2. Cambridge University Press.

Legge, J. (1875) The Chinese Classics: Vol. 2. The Life and words of Mencius.

London: Trübner & CO. & Ludgate Hill

Pletcher, K. (Ed.). (2010). The history of China. Britannica Educational Publishing.

Spengler, O. (1966) La decadencia de Occidente, Tomo II, trad. Morente, M. G.. Madrid: Espasa-Calpe, S.A.

 

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jeudi, 17 décembre 2020

Adriano Romualdi aurait eu 80 ans !

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Adriano Romualdi aurait eu 80 ans !

Hommage

Idées (à droite) pour une vision politique organique

Il y a 80 ans, le 9 décembre 1940, naissait l’intellectuel italien, demeuré jeune parce que décédé prématurément. Il impulsa dynamisme et solidité aux idées non-conformistes

par Mario Bozzi Sentieri

Ex : https://www.barbadillo.it

conservatore.jpgIl y a 80 ans, le 9 décembre 1940, Adriano Romualdi naissait à Forlì. Cet anniversaire est important pour se souvenir de cet intellectuel, demeuré jeune parce que décédé prématurément, le 12 août 1973, à la suite d'un accident de voiture. Son souvenir est resté gravé dans la mémoire de la jeune génération des années cinquante, confrontée à l'engagement politique et culturel des années soixante-dix. Adriano Romualdi était, pour cette génération, une sorte de grand frère, capable d'offrir à la vision néo-fasciste des raisons d'être plus profondes, puis d’emprunter de manière autonome les chemins d'un nouveau dynamisme culturel. Dans cette perspective, sa personnalité reste encore un exemple.

Adriano Romualdi, professeur d'université en histoire contemporaine, allait assurément connaître une brillante carrière. Il a su lier l'originalité de ses études, les aspects marginaux et sous-estimés de son œuvre dans les années 1960 et 1970 (pensez à la révolution conservatrice allemande, à la relecture de la pensée de Nietzsche, à l'européanisme intégral, aux auteurs du "romantisme fasciste", à Platon) à une vision organique cohérente et intégrale pour la droite. Ses études l’ont de fait renforcée, la faisant sortir de l’ombre, de la banalité d'un certain qualunquisme patriotique, toujours lourdement présent.

Il y a eu sa lecture du Nietzsche de la Wille zur Macht dans la perspective - il l’écrit, en 1971 – d’une "...volonté de travailler à la création d'une droite moins pathétique, plus consciente de ce qu’elle représente et plus férocedanssescombats, car, certainement, malgré la question de Longanesi, les vieilles lunes ne nous sauveront pas".

Il y a eu sa fresque intitulée "Sur le problème d'une tradition européenne" (1973) : elle constitue une synthèse exemplaire dans la perspective de révéler une physionomie méta-historique de notre Occident, physionomie qui sait, en même temps, être une future préfiguration, une recherche problématique d' « une forme spirituelle capable de contenir trois millénaires et plus de spiritualité européenne ».

Et encore, de manière explicite, il y a eu son questionnement, dans "Idées pour une culture de droite" (1965, 2e édition 1970), sur "l'être de droite", figé dans le refus des mouvements "subversifs", issus de la révolution française (du libéralisme au socialisme) et sur la "décadence des mythes rationalistes, progressistes, matérialistes" ; ce refus était soutenu par la vision d'une étatisation organique, "où les valeurs politiques prédominent sur les structures économiques", et par une revendication altière de la "droite", revendication d'une "spiritualité aristocratique, religieuse et guerrière".

Cette revendication englobait certains des principaux courants de la culture traditionnelle: de Joseph de Maistre et de Louis de Bonald, mais aussi du Hegel de La philosophie du droit, bien sûr aussi le Nietzsche de la Volonté de puissance, de la "révolution conservatrice", de Julius Evola. Ces auteurs et ces références étaient fortement ancrés dans sa vision du monde mais ne lui ont pas fait perdre de vue les "nouvelles tâches" d'une culture engagée "à droite", qui devait pouvoir affronter la réalité, en intégrant aussi les visions mythiques aux énucléations logiques, la pensée scientifique et l'anthropologie, l'écologie (alors balbutiante, mais considérée par Adriano Romualdi comme la préservation des différences et des particularités "nécessaires à l'équilibre spirituel de la planète") et évidemment la recherche historique, soutenue par une vision qui n'était pas banalement évolutive.

WhAEoo.jpegSon idée d'un droit politique "non égalitaire" repose sur ces solides fondements spirituels, que je viens d’exposer ici. C'est en septembre 1972 qu'Adriano Romualdi, à l'occasion de la conférence annuelle de la revue L'Italiano, dirigée par son père Pino, figure historique du MSI, met en évidence la distinction entre la droite (politique et culturelle) et le qualunquisme, sous ses différentes formes (qualunquisme politique, patriotique, culturel).

Protestations frivoles et « critique des prudents »

La critique d'Adriano Romualdi s'adresse à ceux qui protestent "contre quelque chose", sans bien savoir "pour quoi". C'est également une critique des "prudents", qui se plaignent dans l'ombre et s’expriment discrètement dans les urnes, mais ne veulent pas analyser en profondeur les raisons de la crise en cours. Ils se contentent donc des petits horizons du qualunquisme patriotique, de "ce pays pavoisant en rouge-blanc-vert, avec des compatriotes sympas, beaucoup de drapeaux à la main, et des majorités silencieuses de femmes au foyer et de retraités. Un pays ordinaire pour les qualunquistes, où la dimension conflictuelle planétaire - nous parlons des années 70 - est celle qui oppose deux empires aux dimensions continentales, les USA et l'URSS.

Pour se débarrasser du qualunquisme politique et "patriotique", qui ne résout rien, il est essentiel - dit Adriano Romualdi - de vaincre le "qualunquisme culturel" qui est "L'acceptation de la culture pour la culture, presque comme si l'intelligence représentait une valeur en soi et l'intellectuel une figure à défendre en tant que tel".

Dans ce choix de méthode et de valeur, il y a le rejet d'un "ordre" de droite - comme c'était à la mode à l'époque - qui "garde" l'École, l'Université et donc aussi le monde de la culture, sans aborder le problème des contenus qui sont véhiculés dans ces domaines.

Et il y avait aussi la conscience que le rapport entre la droite en place à l’époque, rapport qui n'était pas nié, avec le fascisme ne pouvaient pas être réduit à de la simple "nostalgie".

En ce début de nouvelle ère de la Droite Nationale, Adriano Romualdi souligne plutôt la nécessité d'aller au-delà de l'hagiographie facile, encore répandue dans les milieux du MSI, celle des ornements, de la pure nostalgie, faite de médailles, de pendentifs, d’images sacralisées, de bustes du Duce.

unnamedarrc.jpgEn dehors des contingences d'une situation politique et culturelle de cette époque d’avant 1973, qui sont nettement perceptibles dans certains passages de son œuvre écrite, inévitablement affectée par le temps qui a passé. Les bouleversements de notre époque ont changé la donne (il suffit de penser à la fin de l'URSS, à la crise de l'empire américain, à l'émergence de la mondialisation, à la montée des nouvelles économies asiatiques). Les propositions de Romualdi conservent leur valeur, dans la mesure où elles se nourrissent d'une vision profonde de la culture et donc de la politique, rejetant tout minimalisme et toute respectabilité rassurante.

Par conséquent, plus qu'une simple célébration, le souvenir d'Adriano Romualdi, en ce jour de son 80ème anniversaire, apparaît aujourd'hui comme une nécessité, la nécessité d’une interprétation non triviale de la réalité politique. Il y a la valeur de certains choix, le sentiment d'une appartenance idéologique/politique, qui, libéré des références contingentes, doit être "repensé" sur la base d'une vision plus élevée de la politique, et surtout de la culture qui la soutient, de la "vision de la vie et du monde" qui doit l'animer.  

Dans ce sens, ce que Donoso Cortes a prédit correspond bien à l'œuvre d'Adriano Romualdi : "Je vois venir le temps des négations absolues et des affirmations souveraines".  Il y a, aujourd'hui, un grand besoin de "négations absolues" et d'"affirmations souveraines", à droite et pas seulement à droite.

lundi, 14 décembre 2020

L'hispanophobie. À propos du livre de María Elvira Roca Barea, Imperiofobia y leyenda negra

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L'hispanophobie. À propos du livre de María Elvira Roca Barea, Imperiofobia y leyenda negra

Carlos X. Blanco

La lecture du livre de Doña María Elvira Roca Barea, Imperiofobia y leyenda negra ne m'a pas laissé indifférent. Au contraire, cela m'a profondément marqué. J'avais reporté la lecture de ce livre à la période des vacances, et il me fallut un certain temps avant qu'il ne me retombât entre les mains. Le texte, je ne sais pas très bien pourquoi ; a réveillé en moi d'étranges ressorts mentaux, ont provoqué en moi l'effet d'une libération émotionnelle. La libération de préjugés profondément enracinés et l'envie de me voir dans la nécessité de revoir et d'étudier en profondeur l'origine de ces mêmes préjugés. Le livre, me semble-t-il, est un succès d'édition, et ni l'auteur ni l'éditeur n'ont besoin de publicité de ma part. J'écris ces lignes en tant que personne qui recommande avec ferveur quelque chose de bon à un ami.

Je viens de consulter le site web de Siruela et je vois qu'il en est déjà à sa 18e édition, et le nombre de critiques et d'entretiens avec l'auteur se multiplie depuis sa sortie. Si j'écris cette brève recension, c'est uniquement pour partager des sensations et des réflexions, pour encourager sa lecture, pour recommander l'étude sérieuse et objective de l'Histoire, celle de l'Espagne et du monde, et pour fermer la voie à toutes sortes de racismes.

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Le racisme ? Oui, le livre est un plaidoyer contre le seul type de racisme qui est encore autorisé, toléré et même encouragé à l'échelle mondiale : l'hispanophobie. En fait, ce magnifique ouvrage de Mme Roca est un traité sur l'hispanophobie. Il arrive que toutes sortes d'insultes et de malédictions soient lancées à la civilisation hispanique, qui est née dans les rudes montagnes de Cantabrie et, accessoirement, dans les Pyrénées. Les propos insultants répétent à l’envi qu’il ne s’est rien passé ici. C'est une forme d’agression mentale qui trouvera difficilement une réponse. Depuis le XVIe siècle, la munition idéologique déployée contre l'idée d'Espagne, contre son projet géopolitique et spirituel, contre sa raison d'être même, est une munition chargée de haine, une haine d'un grand pouvoir destructeur et d'une énorme rentabilité justificative pour ceux qui l'ont utilisée. La "victime", l'Espagne comme idée et comme projet, n'a jamais réagi efficacement contre ces attentats métapolitiques . Dans sa phase impériale et ascendante, on peut comprendre le geste hautain et fier de ceux qui ne prêtent pas beaucoup d'attention aux mouches qui les survolent dans leur parcours triomphal. Mais déjà dans la phase de crise, et pas seulement de crise militaire et géopolitique, mais aussi de crise existentielle, l'Empire espagnol ne pouvait pas et ne savait pas comment articuler une "légende blanche" qui nettoierait ou neutraliserait l'offensive propagandiste, très noire, qui était lancée contre elle.

María Elvira Roca retrace de façon magistrale les origines de la légende noire par excellence : la légende noire anti-espagnole. Il est vrai que chaque Empire déchaîne le ressentiment et l'envie des vaincus, des citoyens de seconde classe, des rivaux, des périphériques. Il s'agit d'un phénomène universel. Rome, la Russie, les États-Unis, etc. sont des cas analysés par l'auteur, et dans tous ces cas, la création d'une légende noire est détectée. Mais il est très significatif que le terme même, légende noire sans les qualificatifs de "romain", d’"anglais", de "russe", d’"américain", soit appliqué à l'Espagne seule. A l'Espagne impériale d'abord, et à l'Espagne nationale actuelle, maintenant. La légende noire est, sans autre précision, une légende noire contre l'Espagne.

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Les origines de cette légende se trouvent en Italie. Le berceau de l'Humanisme, en pleine renaissance, est aussi l'égout pour certains "intellectuels" italiens pleins de ressentiment et d'envie qui ne pouvaient pas faire cadrer de façon saine leur insignifiance politico-militaire en tant qu'Italiens, avec la vaste et ambitieuse création impériale qui se développait dans une autre péninsule, la péninsule ibérique. La nouvelle Rome n'était pas la Rome italienne. La nouvelle Rome était, en fait, l'Espagne. L'Espagne comme cœur d'un empire mondial, dont une grande partie de l'Italie faisait partie. L'humanisme italien, tout comme sa dérivation ultérieure, les Lumières françaises, grouillait d'"intellectuels" complaisants, pleins d'orgueil national blessé, aveugles face à tout ce que représentait la contribution espagnole à la civilisation européenne, chrétienne et mondiale. Une Italie impuissante du point de vue national, au XVIe siècle, et une France frustrée du point de vue impérial, au XVIIIe siècle, ont été des centres extrêmement efficaces de propagande anti-espagnole. La pire des légendes inventées contre notre Empire et contre notre peuple n'est pas qu'elle nous souille devant le monde, qu'elles nous attaquent. Le pire, c'est la perte de la vérité, l'insulte à la vérité objective. Corriger la légende noire, c'est rendre hommage non seulement à nos ancêtres. C'est pour rendre hommage à la Vérité. Il s'agit d'étudier et d'enseigner correctement l'histoire, sans cacher les erreurs et les triomphes d'autres époques, et lorsque celles-ci doivent être reconnues en justice, il s'agit également de les replacer dans leur contexte. Mais couper le chemin de l'erreur, la détruire et la dénoncer, est une exigence pour la récupération de notre identité collective en tant que peuple, et c'est un devoir envers l'Humanité. La tâche proposée par le professeur Roca ne pourrait être plus stimulante.

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Le caractère raciste de l'hispanophobie apparaît beaucoup plus clairement lorsque Mme María Elvira Roca poursuit l'étude de la légende noire qui a émergé dans le monde protestant : Allemagne, Pays-Bas, Angleterre, etc. Après tout, les Italiens et les Français étaient toujours coreligionnaires dans la tradition catholique et latine. Bien qu'ils soient nos parents et nos voisins beaucoup plus proches, les Italiens et les Français nous ont qualifiés de Maures et de Juifs pour souligner notre faux catholicisme et notre européanité douteuse. Mais, bien qu'il y ait déjà du racisme dans ces légendes, l'existence de l'Espagne aurait pu les déranger plus que notre idiosyncrasie, et ce qui leur semblait redoutable et typique d'un Empire hégémonique : notre fierté, notre prétendue cruauté. Mais dans le monde protestant, véritable berceau de la raciobiologie, c'est-à-dire du racisme biologique que la hiérarchie des races postule, le catholique, habitant du Sud européen (auquel il faut ajouter les Irlandais) était un être inférieur du point de vue corporel et moral, un être méprisable et viscéralement décadent. L'hispanophobie était, pour les protestants, le noyau de la phobie catholique. Il fallait jeter toutes les inepties de propagande sur les réalisations de la civilisation catholique, dont la "renaissance" était menée par l'Espagne des grands Habsbourg. La civilisation catholique, le christianisme "faustien" selon Spengler, avait atteint son apogée entre le Xe et le XIIIe siècle. Le projet de l'empereur Charles Ier d'Espagne et Charles-Quint d'Allemagne, déjà au XVIe siècle, avait été, en réalité, le projet d'une restauration et d'une perpétuation de ce catholicisme qui, selon sa signification, signifie "universalité".

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Les luthériens et les calvinistes n'étaient pas meilleurs dans leur intolérance, comme le montre Mme Roca, mais ils étaient particulièrement fanatiques dans leurs origines, et traîtres à la civilisation dans laquelle ils étaient insérés, s'alliant aux Turcs et préférant le joug de ces derniers, au doux joug de l'Empire carolinien. L'histoire les jugera, car ce sont maintenant précisément ces pays intolérants et catholicophobes qui ont fait de la "tolérance" leur religion ou une religion de substitution. Et maintenant, je ne veux pas que cet Empire universel qui a étendu une civilisation catholique, ils ont le "Turc", ou quelque chose d'analogue à lui, à l'intérieur, les détruisant dans leurs entrailles.

Cependant, il est curieux que les pays du sud de l'Europe, qu'ils soient traditionnellement catholiques ou orthodoxes (comme la Grèce), soient toujours les pays suspects, les perpétuels et incorrigibles zascandiles qui méritent des étiquettes économiques et financières aussi peu aimables que les pays du PIG. Il est clair que notre caractère de porc se démarque de la prétendue pureté éthique (épargnants et entrepreneurs weberiens) des protestants de sang nordique ou anglo-saxon qui dirigent les agences de notation ou les banques pourries de Wall Street. Dans la dernière partie du livre Imperiofobia y Leyenda Negra (Empire et légende noire), il y a tout un programme de recherche visant à améliorer notre estime de soi et à veiller à nos propres intérêts, en tant qu'Espagnols et membres d'une vaste civilisation hispanique, si nous ne voulons pas hypothéquer l'avenir de nos enfants et petits-enfants. L'avenir est entre nos mains.

Cette soi-disant "mondialisation" est en fait la dictature de puissances financières qui ont longtemps été des puissances sans abri, mais qui continuent à manipuler avec succès les opinions publiques anglo-américaines et allemandes, ainsi que celles des autres pays nordiques. Cette mondialisation dont nous souffrons est encore largement une "américanisation", la branche allemande ayant créé un petit hangar appelé "Union européenne" destiné uniquement à nous acheter, nous vendre, nous asservir et nous piller. Le hangar est particulièrement corrompu, opaque et despotique, et a des liens très étroits avec les monarchies pétrolières mahométanes, qui s'emparent de tout. L'idée de l'Empire catholique, c'est-à-dire "universel", sera toujours l'objet de la légende noire, du mépris, de la manipulation illimitée, des stéréotypes, des moqueries, de la dérision dans ce sinistre contexte dans lequel nous évoluons. Toujours.

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Il est clair que, en tant qu'idée, celle d'Empire peut être mal interprétée. L'empire dont nous parlons n'est pas l'empire d'une nation sur une autre. L'Empire espagnol ne doit jamais être confondu avec le nationalisme espagnol. Ce dernier est né plus tard, au XIXe siècle, c’est un tard-venu, balourd et maladroit... Le nationalisme surgit quand l'Empire est perdu. Nous ne devons pas non plus confondre l'Empire avec le colonialisme. De ce livre de Mme Roca Barea, on pourrait facilement déduire toute une "théorie de l'Empire". Les Anglais, les Portugais, les Néerlandais et encore moins les Français n'ont jamais eu de véritables empires. Ce qu'ils ont eu, c'est un régime colonial. Cette théorie (ou méta-théorie) des empires a déjà commencé à se construire. Don Gustavo Bueno a fait la distinction entre les empires prédateurs et les empires générateurs, bien que la distinction nette et concise de Roca Barea entre le colonialisme et l'empire (au sens strict) soit plus claire. Un empire authentique est toujours protecteur et père des nations futures devant les tiers (devant les "barbares") et est toujours "civilisateur" dans son sens authentique. Pour ma part, j'ai croisé la distinction, opérée par Bueno, avec une autre distinction, celle qui sert de médiateur entre les empires agglutinants et les empires absorbants. Avec cela, je crois pouvoir placer l'Empire espagnol dans les empires civilisateurs ("générateurs"), comme Rome, mais sans le réduire complètement à un empire absorbant, comme ce fut le cas de la romanisation contre les barbares, principalement occidentaux (Celtes, Allemands, etc.) mais le décrivant comme « agglutinant », c'est-à-dire comme un Empire beaucoup plus ouvert aux particularités ethniques, juridiques, linguistiques, des différents peuples qui s’y agglutinent, se rapprochant ainsi de l'idéal du Saint Empire romain-germanique par certains aspects.

Pour terminer ma recension et ma recommandation, je dois également glisser une petite critique d'Imperiofobia. Je ne suis pas d'accord avec l'analyse de Mme Roca Barea sur les États-Unis en tant qu'empire victime de phobies. L'empire yankee est clairement un empire prédateur, qui sape les fondements culturels des pays qu'il soumet et qui changera sa "coloration" culturelle au fur et à mesure de l'évolution de sa composition ethnique interne. En fait, il est déjà vrai que la langue anglaise/américaine se distancie de l'anglais britannique, et que ce n'est même pas une civilisation anglo-saxonne (WASP) qui se répand dans le monde. De plus en plus, cet impérialisme est présenté comme un artifice pseudo-culturel (tantôt pseudo-afro, tantôt pseudo-hispanique, etc.) qui sert de simple emballage à des relations économiques brutales, qui n’ont rien de culturel. La défense de l'impérialisme yankee, que je juge incohérente chez Mme Roca Barea, n'est pas très compréhensible, sachant que la mort de l'empire hispanique (1898), ou plutôt, l'enterrement d'un homme mourant d’une longue agonie, était due aux tromperies et aux abus commis par cet artifice, par cette pseudo-nation ou par ce conglomérat ethnique articulé autour du dollar, et qui s'appelle les "États-Unis d'Amérique". Mais je parlerai des Américains un autre jour.

 

vendredi, 04 décembre 2020

Cette étrange synthèse entre communisme et nation

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Cette étrange synthèse entre communisme et nation

Par Ambrogio Lusardi

Sur Ernst Niekisch (25 mai 1889 - 23 mai 1967)

Ex: http://www.centrostudilaruna.it

phpThumb_generated_thumbnailjpgMBNB.jpgIl y a des zones d'ombre dans l'histoire que l’on ne raconte généralement pas; peut-être à cause de la difficulté de les étiqueter, de les insérer dans des schémas préconçus qui facilitent, pour les utilisateurs d'un tel code (les masses), la compréhension de la réalité comme mythe : la réalité de la lutte métaphysique du XXe siècle, la lutte du Bien (l’antifascisme sous ses diverses formes, même si les communistes, et surtout les staliniens, étaient partiellement dénigrés dans ce contexte) contre le Mal (le sulfurisme nazi, satanisé à souhait avec queue velue et ratomorphe, fourche brandie).

Ceux qui, pour une raison ou une autre, sont sortis de la Seconde Guerre mondiale en faisant partie du camp des vainqueurs, ont surtout diabolisé la "question nationale" : en bref, il est normal de chanter l'hymne national pour se donner une miette de patriotisme, mais sans jamais exagérer. La libre circulation des biens et des personnes, qui concerne toujours les marchandises, ne peut être entravée.

Parmi les vainqueurs, en particulier les gauchistes, les idées de patrie et de nation, sous toutes leurs formes, sont aujourd'hui plus que jamais combattues. Et ce n'est pas nouveau, pour vous dire la vérité. Et pourtant, il fut un temps, dans le chaudron idéologique et révolutionnaire bouillonnant de la République de Weimar, quelqu'un tenta l'audacieuse entreprise de combiner sérieusement le communisme et la nation.

Un livre récemment publié - National Bolshevismo - Uomini, Storie, Idee de Marco Bagozzi (Noctua Edizioni) raconte ce cheminement hérétique, inconnu de la plupart des gens. Bagozzi nous promène des hypothèses émises par les intellectuels "révolutionnaires conservateurs" sur le caractère "national" de la révolution bolchevique, pour nous amener aux principaux auteurs du courant idéologique dont question : en particulier à Ernst Niekisch et aux frères Ernst et Friedrich Georg Jünger, qui ont collaboré assidûment à la revue "Widerstand" (Résistance) de Niekisch. Ce dernier est né politiquement en tant que socialiste ; il avait été fasciné par la révolution russe, avait lu Marx et rejoignit bien vite la SPD (le Parti social-démocrate allemand).

Bagozzi écrit que "Niekisch admirait tout ce que les intellectuels marxistes abhorraient à propos de l'Union soviétique : la volonté de produire et de défendre la Patrie, la consolidation héroïque de l'État, l'attitude guerrière et aristocratique des classes dirigeantes". Le thème fondamental de sa production intellectuelle réside également dans la polémique anti-occidentale et anti-latine (en fait, singulièrement similaire à celle formulée par un "latin" contre-réformiste, hostile à l'Europe libérale et "moderne", Curzio Malaparte), au nom de laquelle il espère toujours une alliance avec l'Union soviétique "asiatique" et "barbare". Grâce à une telle alliance, l'Allemagne devrait retrouver ses racines, sous le signe d'un "bolchevisme prussien", et créer un bloc géopolitique radicalement opposé au monde occidental, capitaliste, libéral et bourgeois,individualiste.

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Pour avoir écrit un pamphlet anti-hitlérien, Hitler, une fatalité allemande, et pour ses activités politiques à la fin des années 1930, il fut condamné à la prison à vie, et ne fut libéré qu'à la fin de la guerre ; il rejoignit ensuite la RDA, dont il se détacha par la suite.

Les articles des frères Jünger publiés dans le magazine Niekisch sont également intéressants.

Friedrich Georg théorisa, dans les pages de "Widerstand", un état qui devait être "la quintessence du pouvoir maximum, absolu, transformé en un organisme, dont la croissance et le renforcement justifient tout critère, même le plus violent, le plus cruel". Il a également soutenu la nécessité de "détruire toutes les formes politiques de capitalisme" et de construire le "socialisme allemand", "en brisant le pouvoir de l'argent".

Le plus célèbre des deux frères, Ernst, pour sa part, a décrit le futur État comme « national, social. et militaire ». Et il sera articulé sous une forme « autoritaire ». Il considérait les "nouveaux nationalistes" comme des révolutionnaires "sains, véritables et impitoyables ennemis de la bourgeoisie". A retenir, dans ce contexte, sa célèbre phrase : "Devant la figure du Travailleur, il n'y a pas de place pour le bourgeois", tirée du texte important de 1932 intitulé Le Travailleur, qui fait le duo avec autre texte bref mais dense, La Mobilisation totale.

Dans le livre de Bagozzi, on retrace également l'histoire d'autres intellectuels mineurs du courant étudié : Paetel, Winning, Lass, Boysen ; et on raconte les expériences "bolcheviques nationales" des factions communistes et national-socialistes allemandes, telles que les nationaux-communistes hambourgeois Wolffheim et Laufenberg, les frères Strasser et les SA. Un livre recommandé pour ceux qui veulent explorer les possibilités cachées de l'histoire, et sa "zone d'ombre".

mercredi, 02 décembre 2020

L’« élite mercantile » anglaise

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L’« élite mercantile » anglaise

Saint-Paulien

Source: Saint-Paulien, Napoléon, Hitler. Deux époques, un destin, Editions Gergovie, 1999 (extraits).

La Révolution de 1688, qui exclut du trône Jacques II Stuart, marque dans l’histoire de l’Angleterre un tournant aussi important que la création de l’Eglise anglicane par Henry VIII : avec Cromwell, c’est la bourgeoisie qui tente de saisir le pouvoir.

En apparence, le XVIIIe siècle consacre l’échec de cette tentative. Walpole repasse les leviers de commande à l’aristocratie, whig [libérale] surtout, mais à la rigueur tory [conservatrice].  Le ministre des deux premiers George réussira à donner au pays une stabilité politique telle que cette aristocratie ne sera chassée du pouvoir qu’à partir de la Seconde Guerre mondiale.

Mais ce qu’on entend par aristocratie en Angleterre à partir de 1715 n’est pas ce qu’on entend par aristocratie en France, ni ce qu’on entendait, en Angleterre même, avant Cromwell. La première moitié du XVIIIe siècle a vu se réaliser dans les îles britanniques une véritable « révolution commerciale », qui précède la « révolution industrielle » de la seconde moitié. C’est à cette « révolution commerciale » qu’on doit la naissance de ce qui est en réalité une nouvelle classe, comparable à l’oligarchie vénitienne et qu’un historien britannique qualifie d’« élite mercantile » [1]. Elle groupe les grands marchands, les financiers, les banquiers, tous ceux qu’enrichit le commerce avec l’Inde, l’Amérique, la Chine, le commerce intérieur même ; elle inclut aussi l’ancienne aristocratie, mais dans la mesure où celle-ci s’est également enrichie, ou bien s’est alliée par mariage à l’« élite mercantile ». Rien n’est plus caractéristique à cet égard que la vague de ralliements des tories au parti whig après 1715.

Cette élite comprendra bientôt les squires, ex-gentilshommes campagnards qui, eux aussi, auront évolué en devenant négociants et spéculateurs. Entre le duc, millionnaire, propriétaire d’une ville entière, ministre ou ministrable, et le squire d’un village qui ne sera jamais que juge de paix, ou membre de la Commission locale de l’Education, il semble qu’il y ait un abîme. Pourtant, tous deux spéculent par l’intermédiaire de leur attorney et possèdent peut-être des parts du même navire. La prospérité de l’un et de l’autre dépend de la conservation par l’Angleterre de la maîtrise des mers, du commerce avec les colonies. Cela est si vrai que l’industrialisation du pays se fera sans que le problème social ait un retentissement politique. Les grands industriels, les propriétaires d’industrie, se recruteront dans l’« élite mercantile » existante, ou bien y entreront de plein droit.

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A la différence de la France et de l’Espagne, l’Angleterre n’a jamais décrété que le noble doit mépriser l’argent et que faire du commerce équivaut à déroger, mais au contraire que celui qui est riche, quelle que soit la source de sa richesse, est noble et doit gouverner. Aujourd’hui encore, la reine d’Angleterre anoblit systématiquement quiconque est très riche. Cette conviction fait le fond du protestantisme ; aussi la naissance et la domination de ce qu’on a appelé l’establishment sont-elles consécutives au triomphe absolu du protestantisme dans les esprits.

Ces deux phénomènes sont le résultat de la décadence de l’élément celto-normand de la population britannique. Avant Cromwell, l’aristocratie celto-normande, souvent catholique, donnait encore le ton. Elle fut décimée par la guerre civile et chassée du pouvoir par les souverains de la Maison de Hanovre. L’élément saxon étouffa l’esprit essentiellement celto-normand de la Renaissance anglaise.

A la fin du XVIIIe siècle, la classe dirigeante britannique, farouchement anglicane, se distingue par sa ténacité, sa vigueur, mais aussi son étroitesse d’esprit et son manque d’imagination. On ne pouvait lui demander de comprendre Napoléon, sorte de Cromwell papiste, pas plus qu’on ne pût demander à l’Empereur, descendant de hobereaux corses orgueilleux de leur pauvreté, de comprendre ce qu’il appelait naturellement « une nation de boutiquiers ». Il apercevait un aspect moral de la classe dirigeante anglaise, mais non pas le monolithisme politique qui en est la conséquence.

Après 1763, la marine britannique était restée maîtresse presque absolue de tous les océans et cet état de choses semblait éminemment souhaitable à toute la classe dirigeante. La France restreignit d’abord cette maîtrise en aidant les Américains à conquérir leur indépendance. Outre une colonie, la principale source des bois de mâture fut ainsi ôtée à l’Angleterre qui, peu après, dut abandonner la Méditerranée.

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Elle y revint assez vite, pour en être chassée à nouveau en 1796 par l’alliance franco-espagnole. Puis Nelson y rentra en 1798 et, en 1805, Trafalgar consacra finalement l’hégémonie absolue de la Grande-Bretagne sur mer : Britannia rules the waves.

C’est ce qui rendit possible un retournement contre l’Europe napoléonienne du Blocus continental. Par les ordres anglais de novembre et décembre 1807, tout navire neutre venant d’un port interdit aux Anglais, ou s’y rendant, fut obligé de faire escale dans un port britannique pour y acquitter un droit de 20 à 30% sur sa cargaison et y obtenir licence de faire commerce avec l’ennemi, sous peine de saisie et de confiscation en mer. Les navires neutres eurent donc le choix entre se faire prendre en haute mer par les Britanniques, ou être saisis dans les ports par les Français. Ce fut la surveillance britannique, inlassable pendant des années, qui l’emporta.

Si les exportations britanniques vers les pays de l’Europe du Nord furent réduites par le Blocus de 16,6 millions de livres sterling en 1805 à 5,4 millions en 1808, elles remontèrent en 1809. Entre ces deux années, l’ensemble des exportations anglaises diminua d’environ 14% ; mais celles de l’empire français diminuèrent de 27% et ne remontèrent pas en 1809.

Si énorme était l’enjeu aux yeux de cette « élite mercantile » qu’elle dépensera chaque année, de 1793 à 1815, de 20 à un peu moins de 100 millions de livres sterling pour faire la guerre à Napoléon. Le coût de cette guerre représentera finalement plus du quart du revenu national annuel. A partir de 1791, la Banque d’Angleterre émettra de plus en plus de papier, et les paiements en or seront suspendus. L’impôt sur le revenu sera créé en 1799 et les impôts indirects seront augmentés. La dette intérieure atteindra 846 millions de livres sterling et coûtera au Trésor 32 millions d’intérêts annuels. Les prix auront à peu près doublé depuis le début du conflit.

Mais la défaite finale de Napoléon fera de la Grande-Bretagne la nation la plus riche et la plus puissante du monde. L’impôt sur le revenu sera supprimé en 1816 par le Parlement, le cours de l’or rétabli en 1821. Ce sera la Pax Britannica, par et pour l’Angleterre.

[1] Cf. J.H. Plumb, The growth of political stability in England : 1675-1725, Londres.

00:39 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, angleterre, mercantilisme, caste marchande | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

lundi, 23 novembre 2020

Prolégomènes à une lecture maistrienne des temps présents

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Luc-Olivier d’Algange

Prolégomènes à une lecture maistrienne des temps présents

         Que sont les temps présents ? Sommes-nous encore assez naïfs pour croire que notre situation chronologique, le seul fait d'y être, nous donne un quelconque privilège, un apanage particulier de discernement ? Tout porte à croire, au contraire, que nous ne pouvons pas davantage voir la forme de notre temps que le génie des Mille et une nuits enfermé dans sa lampe à huile, ne peut voir, avant d'en être délivré, l'objet qui l'emprisonne. Etre vraiment présent aux « temps présents » exige que nous éprouvions le désir de nous en évader. Celui qui n'éprouve pas la nostalgie de quelque liberté plus grande, celui qui se contente des limites qui lui sont assignées demeure dans une obscurité rassurante. Si nous passons du monde des Mille et une nuits à celui du dialogue platonicien, nous sommes amenés à comprendre qu'à l'intérieur des temps présents, ce n'est pas seulement la réalité de ces temps qui nous échappe mais notre propre réalité qui s'avère ombreuse. La question « que sont les temps présents ? » devient alors une mise en demeure à ne point nous satisfaire des seules ombres qui bougent sur les murs de la Caverne. Ces temps ne sont point ce qu'ils paraissent être. Pour les considérer avec quelque pertinence, il nous faudra accomplir un renversement herméneutique, c'est-à-dire un acte de compréhension surnaturel. Quand bien même, au comble du scepticisme, nous ne considérerions la divine Providence que comme une hypothèse, celle-ci ne s'avère pas moins nécessaire à cet « ex-haussement » qui est la condition nécessaire à tout regard sur les temps présents.

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Les Soirées de Saint-Pétersbourg nous apportent non seulement des lumières sur ce que René Guénon nommait les « signes des temps » qui nous demeurent en général indéchiffrables, elles nous invitent également à comprendre les temps présents dans la perspective de la  divine Providence. Otons la Providence et toute considération des temps présents devient non seulement impraticable mais absurde car ces « temps » cessent alors d'exister en tant que tels. La notion même d'époque, que certains historiens modernes (ayant le mérite d'être logiques avec eux-mêmes) récusent, ne se laisse comprendre que par la possibilité d'une vision surplombante, très-exactement providentielle. On peut, certes, nier la notion d'époque, ne considérer que des rapports de force sociologiques ou économiques, la plus superficielle observation de l'architecture et des styles suffit à nous convaincre de la réalité sans conteste des « époques ». Le style gothique diffère du style roman, comme le style classique diffère du style gothique. Le seul fait de leur éloignement dans ce qu'il est convenu de nommer le passé nous donne la possibilité de les considérer du regard même de la divine Providence. Les temps présents seuls semblent, en nous, se refuser à ce regard alors que du point de vue de la Providence ils sont, eux aussi, déjà accomplis, achevés et dépassés. L'aveuglement du Moderne consiste à ne pas voir son temps comme un temps, son époque comme une époque. Une singulière et persistante vanité lui prescrit de voir son temps (qu'il refuse de considérer en tant qu'époque) comme l'espace indéfini du meilleur des mondes possibles. A la perspective surplombante de la Providence, il substitue le déterminisme qui est à la Providence ce que la « lettre morte » est à « l'Esprit qui vivifie ». Faute de pouvoir lire providentiellement notre époque d'un point de vue ultérieur qui en fera une époque passée, il demeure cependant possible d'apprendre à la lire du point de vue des Soirées de Joseph de Maistre, ce qui reviendra sans doute au même. Certaines œuvres n'appartiennent au passé que par la profonde méprise des Modernes sur les œuvres en général et sur le passé en particulier.

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Nous ne sommes plus aux temps des mésinterprétations, qui sollicitent la rectification, mais aux temps de la méprise qui interdisent toute interprétation bonne ou mauvaise. L'œuvre de Joseph de Maistre non seulement n'appartient pas au passé mais il nous apparaît comme fort probable que ce qu'elle avait à nous dire n'a pas encore été entendu. L'œuvre de Joseph de Maistre n'est si étrangère aux Modernes que parce qu'elle les informe avec exactitude sur ce qu'ils sont: expérience désagréable dont on se dispense, c'est humain, aisément ! Les œuvres que les Modernes s'efforcent de tenir à distance, en les reléguant dans un passé qu'ils inventent à leur image, sont précisément celles qui s'adressent à eux et dont, par un paradoxe admirable, le déchiffrement, la lecture, ne peut être faits que par eux. Certaines œuvres, ainsi que Heidegger l'écrivait à propos des Grands Hymnes d'Hölderlin, demeurent « en réserve », leur sens exigeant, pour se déployer, l'advenue d'une autre époque. Heidegger nous dit aussi que certaines vérités aurorales ne peuvent être véritablement comprises qu'à la tombée du soir. Tel est précisément le sens de l'interprétation « providentialiste » de Joseph de Maistre: le soir, le déclin, voire la destruction des formes trouvent leur sens dans la possibilité d'une compréhension plus haute et plus vaste des heurts et des malheurs historiques que nous subissons. Si, ainsi que l'écrivait Raymond Abellio, en une perspective husserlienne, « la conscience est le plus haut produit de l'être », le désastre historique, s'il élève notre conscience dans son propre dépassement, se trouve justifié. Ainsi la catastrophique Révolution française trouve son sens dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg. Que si Joseph de Maistre n'eût rien écrit, le sens des événements, en demeurant celé, se fût détruit pour le plus grand triomphe du Mal.

         Quiconque garde les yeux ouverts, sait bien que lorsque le soir tombe, les couleurs, un moment, s'avivent d'une ferveur plus intense. Nous ne discernons bien le don de la lumière, les couleurs, qu'à ce moment où elles sont sur le point de s'effacer. Le sens culmine dans le déclin de toutes les significations, les Principes s'exaltent à l'époque du déclin et de la destruction de toutes les valeurs. Les Soirées, quoiqu'on en veuille, sont bien nos soirées, et c'est à notre déclin français et européen qu'elles s'adressent. Les Soirées ne sont pas tant « en avance sur leur temps » que sur le temps lui-même: ce qu'elles tentent en interprétant les œuvres de la divine Providence n'est rien moins que de nous soustraire à notre ignorance déterminée.

        md16660217470.jpg A mesure que nous nous éloignons de l'interprétation de la divine Providence, à mesure que nous nous emprisonnons dans notre refus d'être nous-mêmes interprétés par la Providence et plus nous nous soustrayons du sens, plus nous renonçons au pèlerinage pour vagabonder ; plus encore nous nous trouvons soumis, enchaînés, dépossédés, ombreux, somnambuliques. Il y a une allure propre à l'homme moderne, lente et lourde, hypnotisée et harassée. Le propre du somnambule est d'ignorer qu'il somnambulise. Quiconque s'avise de le réveiller suscitera sa rage meurtrière. Dans ce faux-sommeil nos songes sont téléguidés et nous conduisent. La difficulté à faire entrer nos contemporains dans la perspective métaphysique de Joseph de Maistre, leur antipathie instinctive pour toute considération  de cette sorte tient sans doute à  cette étrange addiction léthéenne. L'acte de pensée exige un effort, et de cet effort, il semble bien que les idéologies modernes soient les éminentes ennemies. Elles pourvoient inépuisablement à notre désir de ne pas penser, d'échapper à la perplexité, à l'inquiétude que suscite en nous l'idée d'une Providence. L'écrivain japonais Yasunari Kawabata définit le propre de son art comme l'exercice de ce qu'il nomme « le regard ultime »: « Si la nature est belle, c'est parce qu'elle se reflète dans mon regard ultime. »

         Qu'est-ce qu'un regard ultime ? Est-ce voir le monde comme pour une dernière fois ou bien voir le monde comme s'il était sur le point de disparaître ? L'imminence de la catastrophe ou de la disparition aiguise le regard. La mise en demeure faite à l'entendement humain de considérer le sens du monde dans l'ultime regard que nous posons sur lui, loin de nous assourdir de terreur, de nous enfermer en nous-mêmes dans le pathos désastreux du refus de cesser d'être, avive au contraire les sens eux-mêmes: « Dans l'univers transparent et limpide comme  un bloc de glace, écrit Kawabata, d'un moine qui médite, le bâton d'encens qui se consume peut faire retentir le bruit d'une maison qui s'embrase dans un incendie, et le bruissement de la cendre qui tombe peut résonner comme un tonnerre. Il s'agit là d'une pure vérité. Le regard ultime fournit la réponse à bien des mystères dans le domaine de la création artistique. » Pour échapper au déterminisme qui nous exile de la compréhension du moment présent, pour œuvrer à la recouvrance des sens et du sens, à leur exaltation dans l'imminence de la beauté absolue, il faut méditer et trouver au cœur de sa méditation le secret limpide du « regard ultime ».

         41VVJ7ZD72L._SX308_BO1,204,203,200_.jpgLes Soirées de Saint-Pétersbourg me semblent une méditation de cette envergure à nos usages français. Les voix qui s'entrecroisent au-dessus du cours du fleuve qui s'abandonne dans le soir édifient doucement, songeusement, une impondérable demeure de sérénité au-dessus des malheurs du temps. La conversation (et l'on ne saurait assez redire à quel point toute civilité, toute politique digne de ce nom, tout bonheur humain dépendent avant tout de l'art de converser) éveille, par touches successives, ce qui, dans l'entendement humain, s'est ensommeillé. Ces échanges poursuivent avec délicatesse le dessein de nous éveiller peu à peu de nos torpeurs.  Sans doute a-t-il échappé aux quelques bons auteurs qui crurent voir dans les Soirées l'expression d'une pensée « fanatique » ou « totalitaire » que l'auteur désire à peine nous convaincre, à nous établir dans une conviction. On chercherait en vain, chez Joseph de Maistre, homme de bonne compagnie, cette compulsion à subordonner l'interlocuteur à ses avis par l'usage du chantage moral. Si quelques certitudes magnifiques fleurissent de ces entretiens, c'est dans l'entrelacs des voix humaines. Le lecteur auquel s'adresse Joseph de Maistre n'est point obligé à changer en mot d'ordre ou de propagande ces corolles de l'Intellect. Ce qui est exigé de lui, en revanche, c'est bien de se tenir attentif entre les échanges, d'être à l'affût entre les questions et les réponses qui ne sont elles-mêmes que de nouvelles questions. C'est à ce titre seulement qu'il pourra être au diapason de sa lecture, non par une adhésion, mais comme un quatrième interlocuteur.

         S'il n'y a point à proprement parler de « système » dans les Soirées, il y a bien une logique et cette logique suppose que le lecteur comble, par ses propres inspirations, la place laissée vacante aux côtés du Chevalier, du Comte et du Sénateur qui s'entretiennent courtoisement à la tombée du jour. Faute d'avoir compris cela, la logique maistrienne nous demeure celée. Que par une disposition particulièrement heureuse de la Providence le quatrième interlocuteur soit d'un autre temps que les trois autres, c'est là une chance particulière qui nous est offerte de « justifier les voies de la Providence même dans l'ordre du temporel. »

         Telle est bien l'heureuse, l'opportune inquiétude dans laquelle nous jettent les Soirées. Le regard ultime nous somme de douter de notre identité. Qui sommes-nous, qui pouvons nous être ? Sommes-nous encore à la hauteur de l'entretien ? De quelle nature est notre invisible présence à ces considérations qui s'échangent harmonieusement ? La force des œuvres philosophiques dialoguées tient ainsi, par-delà la résistance aux systèmes, à cette précipitation chimique d'une identité que l'auteur ne pouvait que deviner, suggérer ou prédire mais dont la présence rend nécessaire le dispositif intellectuel qui la circonscrit. Aussitôt sommes-nous délivrés de la prison de glace qui est le rôle du spectateur, aussitôt notre pensée s'est-elle emparée de la pensée qui court et se ramifie, qui chante et bruisse comme les feuillages du Soir que nous voici sollicités de faire exister, par notre entretien avec eux, le Comte, le Sénateur et le Chevalier. Nous existons par eux, notre pensée est requise à l'effort de spéculation et de remémoration par leur existence inventée mais, en même temps, nous savons qu'ils n'existent point sans nous, sans notre lecture attentive. Les Soirées, en tant qu'œuvre philosophique dialoguée, nous initient à cet abîme théorique du quatrième interlocuteur qui demeure non pas un pur néant mais une place vacante, une pure possibilité tant que nous ne sommes pas encore intervenus dans l'entretien.

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Cet abîme, certes, n'est point l'abîme de l'inconscient, cher aux psychanalystes; il faudrait plutôt évoquer l'image d'un « abîme d'en-haut », d'un abîme lumineux. Toute œuvre véritablement philosophique en vient ainsi à nous persuader de trouver une raison à ce que nous sommes, une raison d'être à être là où nous sommes et non point ailleurs. L'idée même de divine Providence pourvoit magnifiquement à cette exigence philosophique. Nous sommes là, et pourquoi pas ailleurs ? Nous sommes là exactement pour voir ce qui ne peut être vu que de ce point de vue particulier, et de nul autre.

         Le providentialisme de Joseph de Maistre n'est pas un simple quiétisme; il garde du dix-huitième siècle dont il est l'héritier la volonté de savoir et d'agir. Il ne s'agit pas seulement consentir mais de connaître, de discerner et d'agir. Si de grands désastres nous ont conduits là où nous sommes, si, plus singulièrement encore, nous nous trouvons à telle intersection inquiétante des temps, ce n'est que pour mieux exercer notre intelligence. L'instrument exige la musique qui l'inventa. Notre intellect se dévoue providentiellement à comprendre ce qui s'offre à notre entendement et le temps et le lieu où nous nous trouvons ne sont pas hasardeux ou gratuits. Ils sont, au sens propre, un privilège. Que ce privilège fût terrible quelquefois n'ôte rien à la faveur singulière où la divine Providence nous tient.

         Seule l'outrecuidance humaine la plus grotesque peut croire détenir la vérité comme un « tout ». La vérité n'est pas un tout, elle n'est qu'apparitions, intersections, éclats ! La pensée, le sens, ne sortent point de la bouche des hommes, ils surgissent de la rencontre. Où se trouve la pensée sinon entre les pensées ? Toute véritable philosophie est essentiellement dialogue car elle reconnaît que la pensée naît de cet espace intermédiaire qui mystérieusement unit et sépare les interlocuteurs. Que la Providence offrît à nos regards tel pays, tel temps parmi une infinité d'autres, loin d'être le seul fait du hasard ou de la nécessité (notions bâtardes et tautologiques inventées pour ne point nommer la Providence) ne serait-ce point la formulation d'une exigence ? Vous êtes , et ce site exige d'être connu. Tel éclat de la gemme s'adresse particulièrement à vous, elle sollicite votre attention et votre réponse dans l'énigme qui vous est dédiée.

         Les hommes de bonne compagnie qui s'entretiennent à Saint-Pétersbourg nous donnent, à nous lecteurs, la chance  de douter de notre habituelle outrecuidance en faisant de nous leur hôte. Or, l'hôte est à la fois celui qui reçoit et celui qui est reçu. Pour être digne de l'hospitalité que nous font le Comte, le Chevalier et le Sénateur, la moindre des choses est de les recevoir à notre tour dans notre temps. Comment ne pas voir que ce fleuve du temps où débute leur entretien est bien là pour les conduire jusqu'à nous ? Qu'auront-ils à dire de notre temps ? Tout autre chose que qu'ils dirent du leur mais, entendons-nous, un « autre chose » qui confirmera au plus haut point la pertinence de leurs considérations antérieures. Le propre des penseurs que l'on qualifie un peu promptement de « réactionnaires » est en général de gagner en pertinence à mesure que s'écoule le fleuve du Temps. Observons l'œuvre de cette croissante pertinence.

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Le propre des temps modernes est de nous enlever ce qu'ils se vantent de nous offrir. Les maîtresses de ce temps furent, sous le signe de la communication de masse, la propagande et la publicité. L'une et l'autre sont, par nature, mensongères. « L’Etat français » du Maréchal nous vendit et nous vanta l'Etat, la France, la Nation, alors même qu'il consentait tout de même à ce que nous en fussions dépossédés. De même, nos démocraties libérales nous vantent, et nous vendent, la liberté individuelle alors même que triomphent le grégarisme et une société de contrôle dont le puritanisme et les rigueurs outrepassent, dans les faits, les despotismes les plus sourcilleux. La liberté et l'individualité nous sont vendues, mais cette transaction même nous prive de notre liberté et de notre individualité. L'échange opéré nous laisse l'ersatz en place de l'authentique. S'il est quelque honte à s'avouer floué, le Moderne y cède outrancièrement et rien n'est plus difficile que de lui faire admettre sa méprise. Sa liberté vendue, décrétée et vantée lui est aussi douce que l'esclavage. Pourquoi voudrait-il rendre cette fausse monnaie, puisqu'elle fait usage et qu'elle lui épargne d'avoir à exercer une liberté dont la vérité consiste en une épreuve ?

         La liberté est une épreuve, elle s'éprouve, elle brille et brûle. La facilité nous incline à lui préférer sa représentation abstraite, sans conséquences, sans périls ni enchantements. Le génie du monde moderne est d'avoir inventé une race d'esclaves qui proclame et chante, dans l'hébétude généralisée, la liberté et la raison auxquelles elle renonce. « Mais les fausses opinions, écrit Joseph de Maistre, ressemblent à la fausse monnaie qui est frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font. » Les mille atteintes constantes dont furent l'objet toutes les autorités de la religion, de l'intelligence, du droit ou du style depuis plus de deux siècles font que l'ignorance, la bêtise, la vulgarité non seulement ne sont plus réprimées, ni même contenues, mais qu'elles s'affichent, règnent, font leurs lois et vont jusqu'à établir une sorte d'étrange religion où les superstitions les plus ineptes se mêlent au pouvoir le plus vain, le plus clinquant et le plus hystérique. « Qu'un monarque indolent cesse de punir, écrit Joseph de Maistre, et le plus fort finira par faire rôtir le plus faible. La race entière des hommes est retenue dans l'ordre par le châtiment, car l'innocence ne se trouve guère et c'est la crainte des peines qui permet à l'univers de jouir du bonheur qui lui est destiné. »

 A chaque défaillance de l'Autorité correspond un abus de pouvoir. Ces temps « où le plus fort fait rôtir le plus faible », comment nier que le vingtième siècle nous y a fait entrer en grande pompe révolutionnaire, nationale, romantique et même « humanitaire ». L'abstraction des « Droits de l'Homme » nous est vendue contre la possibilité effective de sauvegarder la simple dignité des êtres et des choses. Que la proclamation même de ces Droits eût été immédiatement suivie par la Terreur, qui en démentit chaque ligne, que cette Terreur fût l'expression de ces « Droits » antiphrastiques, une lecture maistrienne des temps présents permettrait de nous en aviser. Il est vrai que bien avant Joseph de Maistre, Démosthène avait tout compris: « Or, cette force des lois, en quoi consiste-telle ? Est-ce à dire qu'elles  accourront pour assister celui d'entre vous qui, victime d'une injustice criera à l'aide ? Non: elle ne sont qu'un texte écrit, qui ne saurait posséder un tel pouvoir... » Le faible, c'est-à-dire, en nos temps démocratiques, le Pauvre, lorsque s'étiolent les autorités, voit moins que jamais les lois accourir à son secours, et encore moins au secours de la liberté et de la grandeur d'âme. D'où la tentation de l'esclavage consenti qui donne l'illusion d'être protégé par la masse de ses semblables, non certes que ceux-ci eussent des générosités ou des solidarités notables; mais tant que dure l'illusion, ce qu'il y a en nous de moins inquiet et de moins audacieux s'en satisfait.

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L'individualisme de masse du monde moderne a ceci d'odieux à tout esprit formé par la Tradition qu'il transforme les individus en insectes. Chacun semble aller à sa guise, mais tous ne forment qu'un organisme, un « Gros Animal » comme disaient Platon et Simone Weil, où la part la plus lumineuse et la plus ténébreuse de l'inquiétude humaine se trouve réduite à presque rien. Or, cette inquiétude une fois éteinte, plus rien n'avertit l'homme de ce qu'il est. L'esclave satisfait de son esclavage, inconscient de sa dégradation, « tranquille à la place qu'il occupe », renonce aux ressources mêmes de l'humanitas. Ce qui se nomma « humanisme », ne fut rien d'autre, bien souvent, que l'expression de ce renoncement.

         Quel est, pour Joseph de Maistre, le propre de l'être humain, dont il fait dire au Comte des Soirées de Saint-Pétersbourg, qu'il « gravite vers les régions de la lumière » ?  Quels sont les lois de pesanteur et d'apesanteur qui déterminent cette gravitation ? Quel est ce défi, que l'être humain ne peut omettre de relever sans déchoir dans l'en deçà de l'humanitas et rejoindre l'état de brute, dont la seule occupation est de se rendre plus fort contre le plus faible ? De quelle théorie, de quelle contemplation de ses propres destinées faut-il se rendre maître, non certes pour les écraser, mais pour en déployer les splendeurs ? Quelle outrecuidance devons-nous vaincre ? « Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que leurs devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à la place qu'ils occupent. Tous sont dégradés mais ils l'ignorent; l'homme seul a le sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable dégradation. Dans l'état où il est réduit, il n'a pas même le triste bonheur de s'ignorer: il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne peut se contempler sans rougir; sa grandeur même l'humilie, puisque ses lumières qui l'élèvent jusqu'à l'ange ne servent qu'à lui montrer dans lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu'à la brute. »

         Toute la thématique baudelairienne se trouve inscrite dans ce passage. Etre humain, ce n'est pas être un esclave satisfait, ce n'est point déchoir en castor (ou en blaireau) mais s'évertuer entre les hauteurs désirées et les bassesses fatales. Or, la propagande du monde moderne ne cesse de nous redire sur tous les tons qu'il n'est point de bassesse dont le démos n'eût interdit l'accès ni de hauteur qui ne fût déjà atteinte. Tout conjure de la sorte à nous faire oublier que notre nature est de nous tenir entre l'au-delà et l'en deçà, et qu'il n'est rien de moins stable que cet entre-deux.

         002187016.jpgCe philosophe que même un esprit affiné comme Cioran se laisse aller à qualifier de  « dogmatique » ou « fanatique », notre privilège de quatrième interlocuteur nous donnera ainsi à le comprendre, au contraire, comme un professeur d'instabilité et d'inquiétude. Entre l'au-delà et l'en deçà se jouent nos carrières incertaines. Le sens hiérarchique que supposent de telles spéculations offusque nos égalitaristes qui, à refuser de penser la hiérarchie, succombent aux plus viles iniquités. Cette hiérarchie, qu'ils se sauraient voir, ils consentent à s'y plier aveuglement lorsqu'elle n'est plus que parodie et pure brutalité. De même, ces prétendus « individus libres » dont les bouches débordent de sarcasmes et de haine pour notre Royaume de France s'enfermeront dans leurs appartenances biologiques, sexuelles ou raciales, à triple tour, avec la bonne conscience des « minorités opprimées »; ces prétendus parangons d'universalisme s'acharneront sans relâche à la désagrégation du Pays, à sa décomposition en communautés d'intérêts ou de nature plus ou moins incertaines pour détruire toute trace de cette disposition providentielle que fut le Royaume de France et dont la nation fut l'héritière ingrate et quelque peu acariâtre. Les déterminismes les plus obtus, que la science consacre et qui les réduisent au rang de termites leur sembleront infiniment préférables aux libertés providentielles pourvu qu'ils en détinssent le pouvoir de cracher au visage de toute autorité, c'est-à-dire, de toute générosité. La tournure avaricieuse, cupide, égolâtrique de l'homme moderne tient là son origine, funeste à la fois pour la gloire et la grandeur de toute civilisation et pour la beauté des moments fugitifs qui nous étreignent et nous ravissent.

         Il y a un mystère limpide de la générosité, comme il y a une énigme ténébreuse de l'ingratitude. En toute civilisation se heurtent et se combattent ce mystère et cette énigme. Les Modernes ont instauré l'habitude de traiter de « réactionnaires » les hommes de gratitude et d'orner du titre « d’amis du progrès » les tenants de l'ingratitude érigée en système. De tous les auteurs qualifiés abusivement de réactionnaires, Joseph de Maistre est incontestablement celui qui porte le sentiment et la pensée de la gratitude à son point le plus haut, allant jusqu'à remercier la Providence des obstacles qu'elle oppose à ce sentiment et à cette pensée.

         Avant même d'être une philosophie spéculative dont les points de haute pertinence touchent à la prophétie, la pensée de la gratitude est un tour de caractère. De même que les beaux objets portent la marque de la main qui les conçu, les êtres humains, lorsqu'ils témoignent par leurs gestes et leurs songes de la beauté, lorsqu'ils sont à la fois beaux et bons, portent dans leur caractère le signe qui les inclinera immanquablement à trouver dans ce monde dont ils héritent d'innombrables raisons de remercier. Bien des différends peuvent s'aplanir, et il n'est point de discords d'ordre personnel ou impersonnel dont la bonne foi, la courtoisie, la sincérité, la politesse, l'intelligence, la bonne grâce, enfin, ne peuvent venir à bout. Le monde n'en demeure pas moins le théâtre d'un combat farouche entre la gratitude et l'ingratitude. C'est bien que celle-ci n'a d'autre passion que d'en finir avec celle-là. L'ingratitude ne veut point de la gratitude; sa seule raison d'être est de travailler sans relâche à la détruire, à ruiner dans nos cœurs tout élan vers elle, à en arracher les plus infimes surgeons, voire à en brûler toute semence.

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Le monde moderne fut la scène de cette propagande immense et inlassable visant à nous persuader que nous ne devons rien à personne, et lorsqu'il arrive que, par évidence criante, nous nous révélions redevables, cette propagande nous exhorte à détruire ce bien qui nous fut offert par les arborescentes lignées de nos prédécesseurs. L'ingratitude n'est pas seulement une faiblesse de l'âme, une mesquinerie, un péché, elle est un culte qui exige une soumission absolue. L'ingrat adule son ingratitude mieux que l'idolâtre son veau d'or. La destruction programmée de la langue française, tant dans son amplitude historique et géographique que dans son intensité poétique et prophétique, témoigne des travaux de l'ingratitude. Cette langue, si riche de nuances et de splendeurs, les ingrats n'en supportent ni la musique, ni les raisons, et s'évertuent ainsi à en profaner l'usage.

         L'énigme noire de l'ingratitude réside dans la dégradation même de celui qui la professe. Le mauvais amour de soi-même prive celui qui s'y adonne des biens dont il n'est que le légataire ou l'hôte. Ces biens étant tout ce que nous sommes, à les nier il ne reste que l'écorce morte. La grande célébration de la mort, l'adoration éperdue de la mort, que le vingtième siècle porta à des apogées inconnues jusqu'à lui, ne s'explique pas autrement : à refuser tous les bienfaits qui exalteraient en eux un sentiment de gratitude, les Modernes s'en furent adorer la mort.

         A la noire énigme de l'ingratitude, répond le clair mystère de la générosité. Si l'ingratitude est l'en deçà de la raison, la générosité est son au-delà. L'ingratitude est déraisonnable. La générosité est une divine folie. Lorsque ces deux forces s'équilibrent, la raison humaine dispose de quelque chance d'affirmer ses prérogatives mesurées. Or jamais, dans l'histoire du monde, cet équilibre en fut aussi tragiquement rompu. Jamais ne fut plus nécessaire l'implosion dans nos âmes de la divine folie de la générosité. La générosité est un ensoleillement intérieur. Elle défie à la fois la pensée calculante et l'imprévoyance médiocre. Naguère, on nommait les généreux des précurseurs. Ils furent de ceux qui se sacrifient pour la beauté reçue. L'humilité et l'amour-propre trouvent en la générosité leur point de haute pertinence. Ce point, qui est la pointe de la spirale ascendante, peut seul nous délivrer du cercle du Mal.

         Le monde moderne n'est pas exactement un monde où le Mal domine le Bien; il est un monde encerclé par le Mal. Non certes que le Bien y fût absent, mais rendu inopérant, confondu devant les obstacles innombrables, enfermé en lui-même, son rayonnement natif est devenu le principal, sinon l'unique objet de vindicte de l'immense foule des ingrats. Le Mal n'est pas moins gradué que le Bien dont parlent les néoplatoniciens. Ainsi, il existe une ingratitude banale, et pour ainsi dire sommaire ou vénielle, qui se contente de prendre sans remercier. Plus bas, et plus proche de l'opacité, il est une ingratitude nihiliste, qui refuse de prendre, qui se refuse au Don, quand bien même elle en serait l'exclusive bénéficiaire, sans aucune contrepartie imaginable.  Plus proche encore des ténèbres, il est une ingratitude qui veut la mort de celui qui donne. A cette profondeur ténébreuse, la divine Providence elle-même devient inopérante. Le cercle s'est refermé étroitement sur le Bien et cet exil de l'exil, cet oubli de l'oubli ne laisse plus passer le moindre rai de lumière. Le mépris, l'opprobre, l'indifférence, la persécution qui furent et demeurent l'apanage sacrificiel des grands auteurs, tiennent à cette réalité abyssale de l'ingratitude. Réalité abyssale, métaphysique du Mal, énigme noire,- ces expressions sont encore faibles pour désigner l'étrange scandale que constitue, - chaque auteur en aura fait l'expérience, - la non-réponse, ou la réponse déloyale, procédurière, mesquine qui est donnée aux œuvres.

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Les œuvres du passé, comme celles du présent, sont « mal-pensantes », sujettes à d'interminables et vétilleuses suspicions. On exerce contre elles non seulement le sarcasme, la vilenie, mais encore une fin de non-recevoir stratégique et généralisée. Or qu'est-ce qu'une œuvre ? De quelle nature est cette manifestation de l'intelligence et du cœur humain pour être si unanimement refusée, vilipendée, proscrite ? Quel est son « propre », sa « nature », son « essence » ? Par quelle voie parvient-elle à se heurter à « la bêtise au front de taureau » ? Quelle puissance délivre-t-elle pour être tant crainte et si fermement refusée dans une époque au demeurant « tolérante »,  « ouverte », pour ne pas dire laxiste ? Quel est ce point d'irradiation dont elle procède ? Je ne trouve d'autre mot pour nommer ce mystère que le mot générosité. L'œuvre est une preuve de la générosité humaine. Lorsque toute activité humaine se réduit au lucre, à la vénalité, au calcul, au traitement fanatique des affaires personnelles, l'œuvre apparaît comme un démenti insoutenable. Elle prouve la transcendance. Cette preuve, c'est peu dire qu'elle est mal-reçue. Preuve inadmissible de la possibilité d'une vie magnifique au milieu de la répétition et de la représentation sans fin de la petitesse, preuve irréfutable de la souveraineté du Logos, de la persistance de l'image de Dieu en l'homme, l'œuvre, en ces temps d'autoproclamée tolérance ne saurait être tolérée. Il n'y va pas seulement des sentiments humains, trop humains, de vanité blessée ou de jalousie: le Moderne sait, lui aussi se créer ses idoles, ses demi-dieux, pourvu qu'ils fussent du stade, de la variété, de la mode ou de la publicité. Au demeurant qui s'aviserait de jalouser l'activité catacombale de l'écrivain ? Ce qui justifie le refus, ce qui excite l'animosité, c'est la mémoire non vaincue d'une autre vie, d'une vie plus haute, plus ardente, plus noble et plus libre dont tout auteur, et particulièrement tout auteur qualifié de « réactionnaire » témoigne avec ce mélange de droiture et de désinvolture qui signe le caractère sur lequel la fascination du monde moderne demeure sans pouvoir.

          De Joseph de Maistre, le génie et la générosité (termes au demeurant interchangeables, de part leur étymologie même, pour autant que nous soustrayons le mot « génie » de ses connotations impliquant une exacerbation morbide de la singularité humaine) seront de nous offrir, comme une espérance prodigieuse d'échapper au nivellement et à l'uniformité, une Norme sacrée. Que cette Norme dût être réinterprétée, que ses aspects fussent ici-bas changeants comme les scintillements de la lumière sur un fleuve, cela ne modifie pas davantage la Vérité que les reflets de la clarté sur l'eau ne changent le soleil. Il ne s'agit point de se laisser hypnotiser par l'éclat ou le reflet, mais d'en saisir l'essence voyageuse et lumineuse. L'œil est à la lumière ce que le visible est à l'invisible. Cette auguste présence, non seulement de l'invisible dans le visible mais du visible dans l'invisible, de la nature dans la Surnature, voilà bien, pour le Moderne, l'inacceptable. Ce que l'on nomma la « nouvelle critique » et dont l'apport à l'intelligence des formes littéraires paraît désormais négligeable, n'eut sans doute d'autre raison d'être que d'enfermer les œuvres littéraire dans un « jeu » sans portée aucune sur nos destinées et nos âmes. Ce qui importait avant tout à ces épigones ultimes d'un « matérialisme » récusé par les sciences elles-mêmes fut de nier par avance, sans même avoir à la contester ou la discuter, la « vérité » des œuvres.

         Or, pour Joseph de Maistre, comme pour Balzac ou Baudelaire, le Beau n'est que la preuve extrême du Vrai. La forme heureuse, la suprême élégance du dire n'est qu'un effet du Vrai. Les œuvres littéraires, lorsqu'elles participent d'une interrogation sur la divine Providence, sont des pérégrinations vers le Vrai, leur provenance. Toute œuvre digne de ce nom retourne en amont, vers la source providentielle qui la rend possible. «  Le beau caractère de la vérité ! S'agit-il de l'établir ? Les témoins viennent de tous côtés et se présentent d'eux-mêmes: jamais ils ne se sont parlés, jamais ils ne se contredisent, tandis que les témoins de l'erreur se contredisent, même lorsqu'ils mentent. » nous dit le Comte des Soirées de Saint-Pétersbourg.

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L'idée étrange que le Beau puisse être étranger au Vrai témoigne d'une dégradation du sentiment et du caractère du Vrai. Si l'on ne considère plus le Vrai qu'en terme statistique, et non plus essentiels, alors, certes, le Beau ne peut poursuivre sa carrière qu'en dehors du Vrai; mais ce Vrai n'est lui-même, alors, qu'une parodie. « Si l'homme, dit encore le Comte, pouvait connaître la cause d'un seul phénomène physique, il comprendrait probablement tous les autres. Nous ne voulons pas voir que les vérités les plus difficiles à découvrir sont très aisées à comprendre. »  Il en va de même des œuvres dignes de ce nom. Leur vérité est si belle, leur beauté si vraie qu'il faut résolument s'aveugler pour n'en rien voir, pour n'être point gagné par la générosité de leurs émanations lumineuses. Le Vrai est le déploiement du Beau. Le Vrai est l'espace incandescent de la manifestation du Beau. Il faut un vrai ciel pour l'envol de  la trans-ascendance du Beau: « L'aigle enchaîné demande-t-il une montgolfière pour s'élever dans les airs ? Non, il demande seulement que ses liens soient rompus. »

         Ainsi exactement en est-il du Vrai en littérature. Ce Vrai n'étant pas d'ordre statistique, ne prétendant point à une planification quantitative de l'Universel, exige ce que George Steiner nomme « la présence réelle ». Rompre les liens de la « présence réelle » dans les œuvres, c'est restituer à la Beauté l'espace de vérité où elle peut se manifester. Alors que la vérité statistique ne cesse d'outrecuider, en dépit des démentis incessants qu'elle s'impose à elle-même, la vérité des œuvres, inspirée par la Tradition, se corrobore de qualités en qualités. Loin d'outrepasser ses prérogatives, elle est recouvrance de la vertu intellectuelle en laquelle s'unissent l'analogie et la déduction, la poésie et la métaphysique. Ainsi Joseph de Maistre, à ce titre prédécesseur de Nietzsche, et sur un autre plan, de René Guénon, oppose à bon droit l'esprit de pesanteur et l'esprit de légèreté: « Quoiqu'il en soit, observez, je vous prie, qu'il est impossible de songer à la science moderne sans la voir constamment environnée de toutes les machines de l'esprit et de toutes les méthodes de l'art. Sous l'habit étriqué du Nord, la tête perdue dans les volutes d'une chevelure menteuse, les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, elle se traîne souillée d'encre et toute pantelante sur la route de la vérité, baissant toujours vers la terre son front sillonné d'algèbre. Rien de semblable dans la haute antiquité. Autant qu'il nous est possible d'apercevoir la science des temps primitifs à une si énorme distance, on la voit toujours libre et isolée, volant plus qu'elle ne marche, et présentant dans toute sa personne quelque chose d'aérien et de surnaturel. Elle livre aux vents des cheveux qui s'échappent d'une mitre orientale; l'ephod couvre son sein soulevé par l'inspiration; elle ne regarde que le ciel; et son pied dédaigneux ne semble toucher la terre que pour la quitter... »

         unnamedsacrifices.jpgLes Soirées de Saint-Pétersbourg  nous initient à une exactitude légère, une Sapience débarrassée de ses instrumentations techniques, une science noble et profonde dont le souci est d'alléger la vie, de la désentraver des déterminismes aussi fastidieux que faux qui nous emprisonnent dans l'immanence, dans la nature, dans la pesanteur. Ce qu'il importe d'aviver ou de raviver dans l'entendement humain n'est autre que la faculté d'intuition. A quoi bon une science qui nous rend plus sourd, plus lourd, plus soumis?  De quelle vérité peut-elle bien se targuer si, par elle, la laideur nous entraîne vers le bas ? Il ne s'agit point de renoncer à la raison mais d'en susciter l'envol. D'une lecture maistrienne des temps présents, nous pourrons induire une attention nouvelle, une exactitude désentravée, vive pour tout dire. Alors que la critique moderne, comme l'eût dit Kierkegaard, n'aime les papillons que lorsqu'ils sont épinglés et les aigles qu'après leur passage chez le taxidermiste, la perspective maistrienne nous enseigne cette rayonnante humilité qui, pour éprise éperdument qu'elle soit du Vrai, n'en consent pas moins à le perdre de vue dans les envols de la beauté, sans en conclure pour autant que ce qui est perdu de vue n'existe pas.

         S'il n'y a pas d'explication définitive, exhaustive et parfaitement rationnelle de la divine Providence, si la vérité est hors d'atteinte, - c'est-à-dire qu'elle ne peut être atteinte par le Mal d'aucune mésinterprétation, demeurant toujours identique à elle-même dans le mystère limpide de la munificence de Dieu, la preuve en est dans l'entretien. Sans doute pouvons-nous lire, à cette hauteur, une certaine philosophie hégélienne de l'Histoire comme un refus de l'entretien. Le maître de la dialectique de l'Histoire veut rendre toute interprétation après lui impossible, il désire, autrement dit, la fin de l'entretien infini de l'homme et de la divine Providence. Où se tiennent alors les gages de la liberté pérenne, et des libertés perpétuées ? Est-ce dans l'arrogance scientiste qui nie la vérité tout en imposant comme des dogmes à durée limitée ses « vérités » statistiques ou ne serait-ce point dans l'humilité lumineuse de la révérence à une Vérité hors d'atteinte, une vérité lointaine, transparue dans les œuvres des poètes et des prophètes comme à travers de mouvantes nuées ?

         On connaît la haine du Moderne pour le Dogme, l'Autorité, la Hiérarchie, la Vérité et l'Ecclésialité sous toutes leurs formes. Toute maîtrise qui n'est point purement technique, brutale ou lucrative est, de nos jours, indéfiniment insultée. Le refus massif opposé aux songes et aux raisons de Joseph de Maistre provient de cette antipathie que rien ne désarme. Or, comment ne pas voir qu'à mesure que les Eglises et les autorités traditionnelles se vident de leur substance, c'est la société toute entière qui devient dogmatique. Au Dogme dont la fine pointe se perdait dans l'ineffable, le Moderne a substitué la planification dogmatique de tous les aspects de la vie et de la pensée profanes. A la fidélité traditionnelle, dont témoignent les œuvres de Joseph de Maistre et de René Guénon, par leur référence à la Tradition primordiale, le Moderne a substitué l'archaïsme futuriste. Les informaticiens ne sont pas rares à faire « maraboutiser » leurs entreprises et recrutent en se fiant aux conseils fortement stipendiés des astrologues et des numérologues. De l'archaïsme dont il fait grief aux auteurs fidèles, le Moderne est l'exemple le plus caricatural. Seulement ses châteaux sont en carton-pâte « made in Disneyworld », avec toute l'infrastructure moderne, ce ne sont plus les châteaux de l'âme, ou les « châteaux tournoyants »! L'entrée n'est plus « l'Entrée ouverte au Palais fermé du Roi » du Philalèthe, illustre alchimiste, elle n'est pas davantage à la ressemblance de la porte fameuse de Marcel Duchamp, qui ne se ferme que lorsqu'elle s'ouvre: l'entrée, ici, est un guichet.

         Les Modernes se sont si bien révoltés, rétrospectivement, contre le seigneur qui faisait payer le passage de sa terre qu'ils en ont acquis une indulgence sans fin pour la « guichétisation », non seulement des autoroutes mais de la société toute entière, dans ses moindres rouages. Le parcours du combattant de l'homme moderne est d'aller de guichet en guichet, et de se heurter à des gueules de guichet. Il faudrait un jour écrire une « éthologie » du guichetier et de sa victime, mais on peut craindre qu'un ouvrage de cette sorte soit d'une tristesse propre à tuer son auteur avant qu'il ne l'eût achevé. Une lecture maistrienne des temps présent, coupant court aux détails horrifiques, nous donnera déjà à comprendre que tout continue à se jouer selon la logique de la paille et de la poutre. Jamais la raison ne fut aussi bafouée qu'en ces temps rationalistes, jamais la liberté ne fut aussi honnie qu'en ces temps de « libertés », jamais les cléricatures ne furent aussi pesantes qu'en ces périodes anticléricales. Jamais on ne fut aussi assuré de détenir le Vrai et le Bien qu'aux temps des idéologies de la relativité générale du Bien et du Vrai. Jamais les hommes ne furent aussi uniformisés en ces temps d'apologie de « l'individu » et de la « différence ». La commercialisation des gènes humains, le clonage et autre abominations « à faire hurler les constellations » comme l'eût dit Léon Bloy sont déjà réalisés. Les clones sont parmi nous. En casquette et tenue de sport griffée, ou en costume-cravate, peu importe: ils se ressemblent à se méprendre.

        imagesjdm-sp.jpg « Les témoins de la vérité viennent de tous les côtés et se présentent d'eux-mêmes: jamais ils ne se sont parlé, jamais ils ne se contredisent... » La vérité de la Tradition n'est point dans la reproduction des formes mais dans l'instant qui les suscite. Dans le très beau récit du retour à Beauregard, face à la déchéance des formes, de la tradition au sens historique, Joseph de Maistre fera intervenir la divine Providence. L'Idiot qui, par pure ingratitude a pris la place du Maître, est peut-être aussi la voix de Dieu. « Ce que Dieu fait n'est point sans raison pour votre bien. Levez-vous, c'est Dieu qui fait chanter là-bas cet idiot sur vos ruines pour vous montrer le néant des vanités humaines. Regardez en face le spectacle, car il est digne de vous, et redites-le à vos enfants. » Faire face à la destruction des formes, sans s'illusionner, peut-être est-ce en effet une chance d'atteindre au « sans-forme » dont parlent les métaphysiques les plus exigeantes d'Orient et d'Occident. Le Dieu apophatique de Maître Eckhart et de Jean Tauler, le « neti neti » du Védantâ,  le « tao » de Lao-Tseu et de Lie-Tuez, « l'Inconditionné » dont parle René Guénon, sont peut-être la chance éblouissante à saisir dans la considération objective, à la fois distante et miséricordieuse, de la destruction des formes.

         Il ne s'agit certes pas, pour Joseph de Maistre de revenir à une quelconque étape antérieure de la destruction, et c'est bien pourquoi Joseph de Maistre est tout le contraire d'un « réactionnaire » ; il s'agit de faire face à l'ampleur de la destruction et à la vastitude plus grande encore de la déréliction qui entoure, comme les ondes de l'eau la pierre qui vient de tomber, cette destruction des formes. Ne point faillir à l'attente, à l'attention, à l'éveil, c'est ne plus croire que l'on puisse sauver les ruines et s'y réinstaller comme si de rien n'était. Cette faillite, paradoxalement, est devenue désormais, non plus le propre des « contre-révolutionnaire » (« ces révolutionnaires de complément ») mais des « progressistes », des « Modernes », car après les guerres mondiales, la massification, les sociétés de contrôle que Joseph de Maistre n'a point connu, c'est bien le monde moderne qui s'effondre, et il se trouve toujours aussi peu d'homme qui ont le cœur assez bien accroché pour considérer sans terreur cet effondrement. Le progressiste d'aujourd'hui devant la faillite du Progrès voudrait en revenir à un « humanisme » bienveillant, antérieur à ses propres conséquences funestes, et il n'entend pas, à la différence du marquis du retour à Beauregard, la mise en garde et la mise en demeure de Joseph de Maistre.

         Ce que l'on nomme la « modernité » n'est sans doute rien d'autre que le mythe, sans cesse remis sur le métier, d'un retour possible à l'étape antérieure. Marx lui-même voulut, bien vainement, mettre en garde ses contemporains révolutionnaires contre leur irrésistible et fatale inclination à singer la révolution précédente. A leur simiesque exemple, et en ces temps où ce sont les hommes qui imitent les singes, qu'ils vénèrent pour leurs ancêtres, nos bonnes âmes babouinesques luttent contre les oppressions qui n'ont plus cours et des dictateurs abattus. Sans doute le monde moderne n'est-il si discordant, si peu musical, si étranger aux accords et aux correspondances que par ce temps de retard qui est sa marque. Les mêmes professeurs de bien-pensance qui, lorsque les Allemands envahissaient le France, jugeaient bon d'être pacifistes et de lutter contre l'oppression de l'Idée patriotique française collaborent aujourd'hui avec Big Brother au nom de l'antifascisme ou de l'anti-stalinisme. Leur méthode n'a pas variée: il s'agit toujours d'empierrer la source du Logos, tout en vénérant la forme antérieure, déjà à moitié détruite. Alors que le devenir imperceptiblement modifie les êtres et les choses  (« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » disait Héraclite), le monde moderne s'adonne à son nihilisme réactionnaire en pratiquant ses commémorations, ses réitérations cauchemardesques, ses « fêtes » pseudo-dionysiaques, comme un disque rayé.

         45306396z.jpgQu'en est-il alors de la mise en demeure maistrienne ? Quel « Idiot » prophétique devrons-nous écouter comme étant la voix de Dieu, lorsque l'idiotie s'est généralisée et que la voix du Sage apparaît comme celle du fou? Quelle forme reste-t-il à détruire lorsque tout est déjà réduit à l'informe, de quelle condition se libérer lorsque nous en sommes à une reddition sans conditions ? A quelle défaite humblement consentir, lorsque le souvenir de toute victoire et de toute défaite nous a quittés ? Quelle anamnésis évoquer lorsque nous avons oublié notre oubli ? Dans quel exil puiser la force du retour, lorsque nous sommes exilés de l'exil ? Ce à quoi nous devons faire face est au-delà, désormais, de la situation maistrienne décrite par Charles-Albert de Costa de Beauregard: « Ainsi ballotté entre l'exil et une patrie plus inhospitalière encore, le pauvre esquif indécis ne savait où se rendre... »  La patrie et l'exil sont oubliés et c'est au cœur de cet oubli que nous devons prendre source, établir notre règne en esprit, mais par quelle grâce ? L'enseignement du « regard ultime » abolit le temps, frappe d'inconsistance les religions elles-mêmes pour nous initier à la pure Sapience de la prière. Il n'y a plus même de formes à détruire, puisque nous sommes déjà dans l'informe et que l'informe est indestructible. Tel est bien le paradoxe admirable, ce paradoxe auquel il faut faire face, qu'il faut voir et regarder sans défaillir. Si la forme détruite peut nous donner accès au Sans-Forme, à la transcendance pure du « Sans Nom », l'informe, qui ne peut-être détruit, car il est lui-même destruction permanente de toute forme émergeante, ne donne accès à rien, sinon qu'à lui-même. De ce comble de ténèbres, il importe cependant de faire, à partir du plus infime iota de la lumière incréée, un embrasement.

Luc-Olivier d’Algange.

dimanche, 22 novembre 2020

Cinquantenaire d’une action sacrificielle

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Cinquantenaire d’une action sacrificielle

par Georges FELTIN-TRACOL

Ex: http://www.europemaxima.com

Il y a cinquante ans, le 25 novembre 1970, Hiraoka Kimitake se donnait la mort par seppuku dans le bureau du général commandant l’armée de l’Est en plein cœur de la capitale japonaise. Son kaishakunin (assistant), Masakatsu Morita, lui tranchait aussitôt la tête. Quelques minutes plus tard, le même Morita s’appliquait le suicide rituel. Ainsi suivait-il son maître, l’écrivain connu sous le pseudonyme de Yukio Mishima.

Né à Tokyo le 14 janvier 1925, le jeune Kimitake adopte ce nom de plume dès 1941. « Mishima (“ homme de l’île ”) est le nom d’une ville située entre le Fuji-yama et la mer, lieu où se réunissait le groupe “ Art et Culture ”, offrant une vue remarquable sur le sommet enneigé de la montagne, explique Bernard Mariller. Quant à Yukio, il est dérivé du mot “ neige ”, yuki, symbole de la pureté et de la romantique fragilité des choses et de la vie, mais choisi aussi en hommage à un ancien poète romantique, Ito Sachio, qui l’avait adopté comme dernière syllabe de son “ prénom ” (1). »

Plus grand écrivain japonais du XXe siècle et fin connaisseur du monde moderne surgi de la défaite de 1945, Yukio Mishima sait l’utiliser avec la ferme intention de retrouver l’esprit ancestral et martial des siens. À l’instar de Maurice Bardèche qui se tournait volontiers vers Sparte et les Sudistes, il souhaite que le Japon renoue avec sa réalité nationale bafouée par une pesante modernité occidentale.

Écrit en 1971 par Yves Bréhéret et Jean Mabire, l’ouvrage Les Samouraï (2) s’ouvre sur les ultimes instants de cette conjuration ratée et décrit avec plus ou moins d’exactitude le double seppuku. Quelques heures auparavant, Yukio Mishima achevait L’Ange en décomposition, le dernier volet de sa tétralogie La Mer de la fertilité. Cependant, plus que son œuvre littéraire, il souhaitait que la postérité retînt son « œuvre de chair », sa tentative de coup d’État au nom de la tradition nipponne.

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Avec l’aide des miliciens de son groupe paramilitaire patriotique, La Société du Bouclier (ou Tatenokai) – comprendre « agir en bouclier de l’Empereur » -, il se rend au quartier général de la Jieitai, les forces japonaises d’auto-défense, dans la caserne d’Ichigaya et prend en otage le chef de corps. Puis, pendant une dizaine de minutes, Yukio Mishima, revêtu de l’uniforme de son groupe rappelant la tenue des aspirants avant-guerre, harangue les élèves-officiers présents. Il exalte les vertus nationales, exige l’abrogation de l’article 9 de la Constitution de 1946 qui, au mépris de toute souveraineté, interdit au Japon de déclarer la guerre et en appelle à la mutinerie. Son intervention ne suscite que réprobations, mécontentements et injures…

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Comprenant qu’il avait perdu peut-être avant même de commencer ce coup d’éclat, Yukio Mishima se fit seppuku. Il en connaissait le rituel précis. Il l’avait déjà pratiqué face aux caméras dans l’interprétation d’un lieutenant de l’armée impériale pour l’adaptation cinématographique de son propre texte Yukoku (Patriotisme) paru en 1966. Bien sûr, la classe politique, les prescripteurs d’opinion publique et les autorités condamneraient son action. Qu’importe ! Par son sacrifice et celui de Masakatsu Morita, l’auteur de Confession d’un masque (1949) cherche à sortir ses compatriotes de leur torpeur. Par un ensemble de gestes, il les invite à redécouvrir un passé glorieux, à restaurer les principes nationaux, guerriers, paysans et esthétiques, à susciter un nouvel ordre politique, culturel et social propre au peuple japonais.

62795.jpgAssumant une « étiquette » de « réactionnaire », Yukio Mishima fonde en 1968 la Société du Bouclier. Dès février 1969, la nouvelle structure qui s’entraîne avec les unités militaires japonaises, dispose d’un « manifeste contre-révolutionnaire », le Hankakumei Sengen. Sa raison d’être ? Protéger l’Empereur (le tenno), le Japon et la culture d’un péril subversif communiste immédiat. Par-delà la disparition de l’article 9, il conteste le renoncement à l’été 1945 par le tenno lui-même de son caractère divin. Il critique la constitution libérale parlementaire d’émanation étatsunienne. Il n’accepte pas que la nation japonaise devienne un pays de second rang. Yukio Mishima s’inscrit ainsi dans des précédents héroïques comme le soulèvement de la Porte Sakurada en 1860 quand des samouraï scandalisés par les accords signés avec les « Barbares » étrangers éliminent un haut-dignitaire du gouvernement shogunal, la révolte de la Ligue du Vent Divin (Shimpûren) de 1876 ou, plus récemment, le putsch du 26 février 1936. Ce jour-là, la faction de la voie impériale (Kodoha), un courant politico-mystique au sein de l’armée impériale influencé par les écrits d’Ikki Kita (1883 – 1937), assassine les ministres des Finances et de la Justice ainsi que l’inspecteur général de l’Éducation militaire. Si la garnison de Tokyo et une partie de l’état-major se sentent proches des thèses développées par le Kodoha, la marine impériale, plus proche des rivaux de la Faction de contrôle (ou Toseiha), fait pression sur la rébellion. Les troupes loyalistes rétablissent finalement la légalité. Yukio Mishima tire de ces journées tragiques son récit Patriotisme.

Intervient dans sa vue du monde politique « un nationalisme populaire dont les idées-force sont : le refus de l’étiquette occidentale dans les rituels d’État japonais; la défense de l’essence nationale (kokusui); la remise en cause de l’idée occidentale du progrès unilinéaire; la nation est la médiation incontournable des contributions de l’individu à l’humanité (3) ». Dans « La lutte du Japon contre les impérialismes occidentaux », Robert Steuckers prévient que « le mode religieux du Japonais est le syncrétisme (4) », soit un recours fréquent au « tiers inclus » non-aristotélicien. Il rappelle en outre que « le Japonais ne se perçoit pas comme un individu isolé mais comme une personne en relation avec autrui, avec ses ancêtres décédés et ses descendants à venir (5) ». Il mentionne par ailleurs sur un fait méconnu, voire moqué, en Occident. « Pour le Japonais, la Nature est toute compénétrée d’esprits, sa conception est animiste à l’extrême, au point que les poissonniers, par exemple, érigent des stèles en l’honneur des poissons dont ils font commerce, afin de tranquilliser leur esprit errant. Les poissonniers japonais viennent régulièrement apporter des offrandes au pied de ces stèles érigées en l’honneur des poissons morts pour la consommation. À l’extrême, on a vu des Japonais ériger des stèles pour les lunettes qu’ils avaient cassées et dont ils avaient eu un bon usage. Ces Japonais apportent des offrandes en souvenir des bons services que leur avaient procurés leurs lunettes (6). » Yukio Mishima se rattache aussi à « la vision sociale de Shibuwasa Eiichi (1841 – 1931) : subordonner le profit à la grandeur nationale; subordonner la compétition à l’harmonie; subordonner l’esprit marchand à l’idéalisme du samouraï. Ce qui implique des rapports non froidement contractuels et des relations de type familial dans l’entreprise (7) ».

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Sa disparition fut-elle vaine ? Son décès volontaire correspond au début d’une décennie d’indéniables succès économiques, techniques et bientôt culturels à travers manga, séries télé pour adolescents et dessins animés dans le monde occidental. Dénigré et incompris sur le moment, le geste sacrificiel de Yukio Mishima a néanmoins frappé les esprits et infuse depuis cinq décennies si bien qu’il remue toujours les consciences les plus vives. Le 15 mai 1971, les États-Unis restituent au Japon l’île d’Okinawa et retirent leurs armes nucléaires. En revanche, leurs bases militaires continuent à défigurer les lieux. À partir de 1975, au grand dam de la Chine, de Taïwan et de la Corée du Sud, différents Premiers ministres du Japon se rendent à titre officiel au sanctuaire shinto Yasukuni où sont sanctifiées les âmes de tous les soldats de l’Empire du Soleil levant tombés pour le tenno.

« Par cet acte radical, Mishima revendiquait, une ultime fois, le droit sacré, car signé par son sang, à la résistance à l’acculturation, à la révolte envers une clique politicienne corrompue et vendue, ayant renié l’héritage de ses pères, à la contestation du “ tout économique ” et à la protestation contre la perte de l’âme collective, destin des sociétés modernes, conclut Bernard Mariller. Mais, par sa portée générale, au-delà du temps et de l’espace, le message de cet “ homme au milieu des ruines ” que fut Mishima cessait d’être étroitement japonais, pour atteindre l’universel, s’adressant à tous les peuples, cultures et races menacés par les mêmes dangers. Mishima devenait un “ éveilleur et un réenchanteur de peuples ”, l’un de ces personnages qui ne laissent jamais les peuples au repos – celui du cimetière -, leur rappelant sans cesse, pour être en accord avec leur génie, ce qu’ils furent et ce qu’ils doivent devenir. Retenons la leçon. Dans nos héritages européens se dissimulent les germes féconds de notre devenir, tant il est vrai que le passé est l’avenir du futur (8) ».

Lors de son XIIIe colloque national, le 10 décembre 1979 au Palais des Congrès à Paris, intitulé « Le GRECE prend la relève », la « Nouvelle Droite » honora avec raison la mémoire de quatre figures exemplaires (Julius Evola, Arnold Gehlen, Henry de Montherlant et Yukio Mishima) en plaçant leur portrait respectif bien en évidence sur la tribune des intervenants (9). La dissidence métapolitique comprenait tout l’impact historique du dernier héraut de l’unité du Chrysanthème et du Sabre. Cinquante ans après sa sortie sacrificielle, souvenons-nous de Yukio Mishima, incarnation de hauteur, de tenue et de verticalité, exemple de fidélité aux aïeux samouraï et paysans et grande volonté entièrement dévouée à la vocation kathékonique du Yamato.

Georges Feltin-Tracol

Notes

1 : Bernard Mariller, Mishima, Pardès, coll. « Qui suis-je ? », 2006, p. 21.

2 : Yves Bréhéret et Jean Mabire, Les Samouraï, Balland, 1971. Le volume existe aussi en Presses Pocket, 1987.

3 : Robert Steuckers, Europa, tome III, L’Europe, un balcon sur le monde, Éditions Bios, 2017, p. 269.

4 : Idem, p. 259.

5 : Id.

6 : Id.

7 : Id., p. 269.

8 : Bernard Mariller, op. cit., p. 94.

9 : cf. le compte-rendu dans Éléments, n° 28 – 29, mars 1979.

起て!紅の若き獅子たち (Get Up! Young Crimson Lions)

Anthem of the Tatenokai

 
The Shield Society (楯 の 会 or "Tatenokai" in Romanji) was a Japanese nationalist paramilitary organization led by the celebrated writer Yukio Mishima, who sought to protect traditional Japanese values, restore the samurai tradition, and defend the figure of the Emperor (The latter being considered by him as the greatest symbol of identity of his people). Founded on October 5, 1968, the Mishima organization was characterized by promoting physical health and martial arts, being made up of a hundred young volunteers willing to serve as a human "shield" in defense of the Emperor. Aiming to combat the damage liberalism and consumerism were causing to Japanese society, Mishima attempted to rally his people and, on 1970, he and several members of the Tatenokai briefly seized control of the headquarters of the Self-Defense Force and attempted to carry out a coup d'etat to restore Japanese Imperial rule. After the plan failed, Mishima and Masakatsu Morita, chief leader of the Tatenokai student division, committed suicide. "We have seen Japan get drunk with prosperity and fall into a spiritual void... We have had to contemplate the Japanese desecrating their history and traditions... The real Japan is the true spirit of the samurai... When you (soldiers) wake up, Japan will wake up with you... After meditating calmly over four years, I have decided to sacrifice myself for the ancient and beautiful traditions of Japan, which disappear quickly, day by day... The army has always treated Tatenokai well, why do we bite the hand that has been extended to us? Precisely because we revere it... Let's save Japan, the Japan we love" (Yukio Mishima's final speech on the balcony of the Ichigaya Barracks in Tokyo, November 25 , 1970).
 
 

mercredi, 18 novembre 2020

La democracia del miedo y la ingenuidad

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La democracia del miedo y la ingenuidad

Gaston Pardo Perez

Articulo de Opinion

“Las raíces del Trust” es un capítulo del libro inédito con pocas probabilidades de salir al público, titulado “Volve vs volpi”. “El lobo contrra los lobos”. Ese capítulo atribuye sin más a Fiodor Dostoyevski, en falso, por supuesto, la responsabilidad de haber convertido al Trust, o sección exterior de la Ojranka, policía secreta del zar, en una agencia criminal al servicio de la “aristocracia negra”. Esta aristocracia heredada del zarismo por el stalinismo no tardaría en convertirse en el puntal del padre de todos los puebles, a cargo de trasladar a todos los rincones del planeta la política destructora del antiguo pope de la ortodoxia uniata y jesuítica José Stalin.
 
Esa estructura devastadora no fue inspirada por F. Dostoyevski. Este escritor ruso, máximo, traductor al buen idioma la realidad rusa como lo fue Benito Pérez Galdós en España, se limitó a dar una forma novelesca a las extravagancias de los nihilistas rusos de mediados del siglo XIX en un formato que podría ser el de un largo reportaje. Su obra maestra que lleva el título de “Los endemoniados”, es un antecedente indiscutible, según los autores de “Volpe vs volpi” de una extraordinaria operación criminal encaminada por el talento de Félix Edmundovich Dzerzhinski.
 
En este sentido, la acción criminal sin restricción alguna, de los operativos a cargo de la policía secreta soviética, que es analizada por investigadoras de distinta nacionalidad y procedencia ideológica, es vista  por la investigadora francesa Rumiana Ugarchinska, de origen balcánico. Su libro capital lleva por título “KGB y Cia. Al asalto de Europa”, que es un análisis de las mutaciones no muy de fondo que se operaron en los servicios secretos rusos y del área de Europa oriental que quedó bajo bajo la influencia rusa por un tiempo, después del desmantelamiento del régimen soviético degenerado.
 
La obra de Ugarchinska tiene una importancia capital para la comprensión de la apertura de la Rusia postsoviética y cómo se asomó por el balcón de la nueva realidad llevada de la mano de los antiguos servicios secretos stalinistas, convertidos de la noche a la mañana en portavoces de la apertura rusa a la terapia de Schock, que es analizada en muchos países por la socialdemócrata Naomi Klein.
 
En 1966 en México tuvo lugar un congreso auspiciado por organizaciones judías en las que destacó el Frente Mexicano pro derechos humanos, que exigieron al gobierno soviético la puesta en libertad de los judíos que quisieran emigrar a Israel. Las resoluciones del congreso fueron entregadas a la diplomacia rusa en la ciudad de México. Los soviéticos abrieron las puertas a la salida de los migrantes rusos en 1970, que comenzaron a salir en trenes de la URSS llenos de judíos que se dispersaban con distintos destinos en Viena. Este tipo de emigración terminó en 1981. Y la abrumadora mayoría de los migrantes no se dirigió a Israel como se suponía sino a Estados Unidos, a Los Angeles y Nueva York. Muchos de ellos con proyectos mafiosos poco recomendables.
 
Con la misma intención criminal, Ugarchinska apunta los servicios secretos rusos y los de Europa oriental sobre la que influían los rusos comenzaron a asistir a escuelas de formación de cuadros para ocupar posiciones dirigentes en la nueva economía que habría de edificarse en esa zona del mundo. Se formó así el personal para la administración de las nuevas empresas y para manejar el crimen organizado.
 
Este párrafo con dedicatoria para una mujer ejemplar, Rumiana Ugrachinska, es el último de los estudios que un grupo de investigadoras se echaron a cuestas antes que ella, a veces con muchos años de diferencia. Su obra permite una visión retrospectiva del acontecer stalinista y neostalinista.
 
Mercader_Caridad_agee-a569e.pngEn 1938 a un año de terminar la Guerra Civil española, el coronel del KGB Leonid Eitingon, empezó a formar con su colaboradora Caridad del Río Mercader (foto), comunista catalana y madre de Ramón Mercader del Río, un equipo de asesinos controlados por el Trust o sección exterior de la inteligencia soviética.
 
El equipo
 
Destacaban por sus antecedentes criminales y su fidelidad indiscutible al régimen controlado por Stalin el comunista italiano Vittorio Vidal; Iosif Griguliévich, joven soviético experto en asuntos latinoamericanos y espía de primer nivel; David Alfaro Siqueiros, muralista mexicano y teniente coronel de la brigada formada por comunistas mexicanos que combatieron al lado de las Brigadas internacionales y el Quinto Regimiento, y otros más haciendo un total de 50 militantes decididos a poner punto final a la vida del revolucionario ruso León Trotski, fundador del Ejército Rojo y adversario de José Stalin. Desde 1929 éste había conseguido el control de la Internacional comunista, fuente de todo poder de los soviets diseñado por Lenin.
 
Probablemente en los 21 años transcurridos desde la transformación de la policía secreta zarista denominada Ojranka en Comisión extraordinaria pan-rusa de lucha contra la contrarrevolución (Cheká) no había funcionado un equipo de la calidad destructora del que fue confiado a Eitingon, quien disponiendo de recursos ilimitados dirigió en la capital mexicana la orquesta que en agosto de 1940 privó de la vida al mayor adversario de Stalin.
 
La cheká
 
Fue Félix Edmundovich Dzerzhinski, lituano nacido en 1877 y estudiante en el Instituto de Vilna, quien desde que ingresó en 1895 en el Partido socialdemócrata mantuvo la fidelidad al marxismo de Plejanov y más tarde a la concepción de Lenin del partido revolucionario centralizado. En 1917 se hizo bolchevique si bien Lenin ya tenía conocimiento de él desde que fue lugarteniente de Rosa Luxemburgo.
 
Dividido entonces entre dos lealtades, a Lenin y a Rosa, Dzerzhinski apoyó a Lenin en los asuntos rusos y a Luxemburgo en los temas poloneses. Apoyó la consigna de Lenin por la insurrección contra Kamenev y Zinoviev y se le encargó la vigilancia del gobierno provisional.  Su siguiente paso fue la fundación de la Cheká.
 

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Aproximadamente entre 1922 y 1927 la organización del espionaje y la inteligencia al servicio del poder soviético dejó atrás el nombre de Cheká y adoptó en su lugar el nombre de Administración Política del Estado como parte del Comisariado del Pueblo para Asuntos Internos (GPY/NKVD). En 1934 entra en acción la Administración Política Unificada del Estado (GUGB/NKVD) que termina su actividad en 1941. Esta es la estructura de espionaje y acción que se encarga de la operación contra el jefe de la Oposición de Izquierda.
 
Las clásicas operaciones desinformativas
 
En esos años el servicio de inteligencia soviético, el OGPU, y específicamente su sección de contrainteligencia la KRO (Контрразведывательный отдел) tomaron es sus manos las operaciones desinformativas basadas en el engaño y la penetración de los servicios del otro lado del telón. La estructura creada recibió el nombre de El Trust.
 
El funcionamiento de la nueva estructura de inteligencia estaba destinado a poner al descubierto las operaciones llevadas a cabo en Europa, Asia y América contra todo tipo de oposición al control bolchevique de Rusia. El Trust dirigió sus primeras operaciones a la vigilancia de la emigración rusa blanca (anticomunista), en especial a quienes frecuentaban al general blanco Pyotr Nicolayevich Wrangel en Yugoslavia y al Supremo Consejo Monárquico (VMS) refugiado en Berlín.
 
Además, el Trust tuvo a su cargo la captación de divisas extranjeras de la mayor parte de los países europeos que los supuestos desertores del espionaje soviético vendían como “inteligencia rusa” a los servicios de esos países occidentales.
 
Las perspectivas estratégicas del Trust
 
Varios operadores del Trust trabajaban simultáneamente para los nacionalsocialistas y los comunistas locales en el occidente europeo. Incluso ocasionalmente servían a los servicios británicos.
 
El Trust estaba encabezado por una compleja red de familias notables rusas, tan bien descritas en el ya mencionado libro Los endemoniados (o Los poseídos) de Fiodor Dostoyevski y rescatadas por este escritor, que no fue un sostén de las ideas nihilistas en boga en la Rusia como algunos creen. La función del escritor se limitó a que la aristocracia pudiera llevar su pensamiento al lector, contenido en párrafos sobresalientes de las ideas revolucionarias que penetraron en los círculos privilegiados del zarismo:
“Soy nihilista pero amo la belleza ¿Acaso los nihilistas son incapaces de amar la belleza? Lo que no aman son los ídolos, pero yo amo a un ídolo. ¡Usted es mi ídolo! Usted no hace nada a nadie y sin embargo todos lo detestan. Usted considera a todos iguales y todos lo detestan. Usted considera a todos iguales y todos le temen. Eso está bien. Nadie se acercará a usted para darle una palmada en el hombro. Un aristócrata partidario de la democracia es irresistible”.
 
O bien: “…el maestro que se ríe con los niños del Dios de ellos y de su cuna es ya de los nuestros. El abogado que defiende a un asesino educado porque éste tiene más cultura que sus víctimas y tuvo necesariamente que asesinarlas para agenciarse dinero también es de los nuestros. Los alumnos que matan a un campesino por el escalofrío de matar son nuestros… Los funcionaros, los literatos ¡oh muchos de ellos son nuestros y ni siquiera lo saben”.
 
Inna Vasilkova exhibe las derivaciones criminales de Siqueiros
 
En la revista mexicana Siempre la periodista rusa Inna Vasilkova escribió por primera vez hasta entonces la pertenencia de Siqueiros al grupo internacional de intelectuales que se incorporó a las encrucijadas asesinas del Trust. Stephen Schwartz había asegurado otro tanto en su artículo Intellectuals and Assassins. Annals of Stalins killerati, dedicado en gran medida a explicar el involucramiento del doctor Max Eitingon, hermano de Leonid Eitingon en el Trust y la disposición del psicoanalista integrante del grupo de los Siete, que encabezó Sigmund Freud, con quienes inició la aventura del análisis de procesos inconcientes.

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Eitingon en 1937 fue el instrumento en la preparación de los procesos en los que la élite militar soviética, afín a Trotski, fue acusada de traición. Nueve generales fueron condenados a muerte, entre ellos Tujachevski. Eitingon había enlazado con el servicio secreto alemán (SD) encabezado por Reinhard Heydrich para el servicio directo del Fuhrer. Un equipo de Heydrich contribuyó a elaborar las pruebas cuya contundencia favoreció que el proceso culminara con una sentencia condenatoria de los indiciados.
 
Siqueiros aparece en el artículo presentándolo en una serie fotográfica al lado del poeta chileno comunista Pablo Neruda, quien participó en el intento de asesinato de Trotski, en la noche del 20 al 21 de mayo de 1940.
 
Volviendo a Inna Vasilkova, dice categóricamente que Siqueiros fue agente del KGB y que firmaba con la clave de “Caballo”.  (Revista Siempre, 22.05.1996). La periodista indica que el grupo destinado a llevar a cabo el atentado asesino estaba formado desde 1938 y que en 1939 llega a México y comienza los preparativos del atentado que, como es sabido, fracasó. Trotsky sobrevivió al ataque.
 
Siqueiros y sus acompañantes, en cuanto tuvo a la vista  el dormitorio de Trotski dispararon a la cama, pero éste se había ocultado en otro lado de la línea de fuego, bajo la cama. El libro Trotski en Méxicoimpuso la falsa idea de que había sido Ramón Mercader, que para esa fecha ya era bien conocido de los pistoleros que protegían al líder soviético, quien abrió la puerta de la casona para que pudieran entrar unos sesenta agresores disfrazados de policías y soldados.
 
harte.jpgEn realidad fue Roberto Sheldon Harte, que era uno de los infieles pistoleros de Trotski, un recién llegado que había sido reclutado en Nueva York por el dirigente del grupo sionista Socialist Workers Party, Joseph Hansen, a quien el portal World Socialist Web Site puso en evidencia como agente del FBI, lo mismo que a su esposa Rebeca.
 
Trotski hizo colocar una placa conmemorativa de esa noche, en la que Harte abordó el automóvil que lo condujo a la muerte en el Desierto de los leones. En la placa destaca el nombre de Robert Sheldon. Trotski aseguró todo el tiempo que Harte era inocente, que nada tenía que ver con el atentado, una falta de visión que el libraco Trotski en México intenta perpetrar. No fue así. Harte tenía antecedentes como militante estalinista en Nueva York y el testimonio de Siqueiros – Caballo lo demuestra.
 
Dice la periodista rusa: “Según el expediente secreto de los archivos del KGB, Siqueiros fue reclutado por la inteligencia rusa en los años veinte y le asignaron el apodo Caballo. Así firmó todos sus informes enviados de México a Moscú. “El atentado, dice la escritora rusa, fue la noche del 20 de mayo de 1940. Uno de los guardias de Trotski, a una señal que recibió (Sheldon) a las cuatro de la mañana, abrió las puertas” de la casona de Coyoacán.
 
El secreto encanto del KGB, según Marjorie Ross
 
marross.jpgEl libro de la destacada escritora costarricense Marjorie Ross, mencionado en este subtítulo, tiene de todo, incluidas las respuestas cruciales a las preguntas que se hicieron en todos los países los enterados de las discrepancias entre los dos beneficiarios eventuales de cara al poder que dejaría vacante Lenin al morir y que fueron mencionados en su “testamento”. Lenin  destacó la inclinación de Trotski por el aspecto administrativo de los asuntos, y de Stalin su deslealtad y su poca delicadeza en el tratamiento de sus camaradas.
 
Comienza la autora refiriéndose a Iósif Griguliévich, miembro del grupo dirigente (con Alexander Orlov y Leonid Eitingon) del  operativo que se encargaría del asesinato de Trotski, que desembarcó en el puerto de Tampico el 9 de enero de 1937 para permanecer en México hasta el día de su muerte 42 semanas más tarde. Griguliévich se desempeñaría en el servicio diplomático de Costa Rica y ambularía por todos los círculos cerrados incluso los eclesiásticos.
 
Los días 18, 19 y 21 de junio de ese año, 1937, los espías soviéticos presentes en España interrogaron a Andreu Nin, dirigente del Partido Obrero de Unificación Marxista (POUM) que había sido detenido en Cataluña para ser llevado a una prisión en Alcalá de Henares.
 
La detención del dirigente del POUM había tenido lugar porque su presencia impedía el dominio absoluto de los comunistas en una parte del campo logístico de la república española. De tal manera, echaron a andar la Operación Nikolai, nombre codificado con que la GPU reconocía a Nin. Orlov, dice la doctora Ross, dio instrucciones  al comunista Ricardo Burillo de detener al dirigente poumista y sus allegados y cerrar el hotel Falcón situado en Las Ramblas, Barcelona. Más tarde fue llevado a Alcalá de Henares para ser interrogado los días mencionados arriba.

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Hay un documento en circulación en el Internet titulado “El proceso del POUM”, en el que por cierto no cabe la menor duda de que al defenderse el detenido catalán de una carta que él, Nin, había dirigido un año atrás al presidente mexicano Lázaro Cárdenas para pedirle el otorgamiento del derecho de asilo a León Trotski.
 
Esta moción aclaratoria que nos permite la doctora Ross en su libro sale al paso de los ataques que los cortesanos trotskistas de México han lanzado contra Bartomeu Costa Amic porque éste ha reclamado que las memorias del entonces presidente mexicano Lázaro Cárdenas organizadas para su edición por el estalinista  y lombardista (seguidor de Vicente Lombardo Toledano, fundador de la CTM, la Universidad Obrera de México y la Confederación de Trabajadores de América Latina), Gastón García Cantú, no mencionan la carta de Nin. Los cortesanos, defensores de las mentirillas propagadas por el libro Trotski en México prefirieron atacar a Costa Amic que a los estalinistas asociados que pusieron punto final a la vida de Trotski.
 
La autora de “Trotski en México” sostiene que fue Ramón Mercader quien se presentó en la casa de Trotski antes del amanecer del día del primer asalto, de mayo de 1940 para pedir su entrada en la casona que sería asaltada por el grupo de comunistas mexicanos que que protagonizaron el asalto criminal fallido.
 
La preocupación de la autora del libro que comentamos es la de pasar a Trotski como un personaje incapaz de equivocarse, mucho menos cuando ordena que se coloque una placa reconociendo la lealtad de Robert Sheldon Harte, diletante comunista alistado por Joseph Hansen en Nueva York. Harte era un estalinista ferviente y su complicidad con los asaltantes de mayo es indiscutible. Pero, sobre todo, la evidencia a la vista actúa en el sentido de que Trotski se equivocó con mucha más frecuencia de lo deseable entre su salida de Siberia hacia Turquía, donde comienza una cadena de errores en la selección de guardaespaldas y secretarios en todo su periplo europeo.
 

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León Trotski, la presa embaucada por la NKVD
 
Rita T. Kronenbittere es la autora del análisis de las peripecias sufridas por León Trotski entre su salida de Rusia y su asesinato en México, que le fue encargado por la Agencia central de inteligencia, en el que dio una visión general de las causas políticas y psicológicas que condujeron al desenlace fatal de los primeros meses de vida de la “Cuarta Internacional”. El documento fue desclasificado el 2 de julio de 1996.
 
Dice la investigadora que el imperativo de los servicios secretos soviéticos en los años treinta era el de destruir físicamente a Trotski, su familia, sus colaboradores y los promotores de la Cuarta Internacional. Dentro de Rusia, “donde el trotskismo habría tenido la oportunidad de desarrollarse como tendencia política, tenía sólo una presencia imaginaria”.
 
La persecución de Trotski y los trotskistas dio cabida a la convicción de que bastaba con hacer públicas unas declaraciones acusatorias de trotskismo, dirigidas contra saboteadores, asesinos y espías para tener una explicación, prefabricada por cierto, para la represión y, de ser necesario, el asesinato individual o en serie. En el documento fundacional de la “Cuarta Internacional” en París en 1938, se condenó la política de socialismo en un solo país, con lo que los asistentes a la reunión se colocaron a sí mismos bajo la mira telescópica de los servicios estalinistas.
 
Desde antes de llegar a la isla de Prinkipo que sería el lugar de su residencia como asilado, los servicios secretos estalinistas  se dieron cuenta de un comportamiento característico de Trotski: su preferencia porque sus colaboradores cercanos incluidos sus guardianes fueran judíos, de puro linaje jázaro. Los estalinistas se entregaron de inmediato a la tarea de colocar a integrantes de la etnia jázara a cada paso que daba Trotski. No había salvación posible para el “profeta sin visado”.

08:38 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : histoire, communisme, trotskisme, services soviétiques | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

lundi, 16 novembre 2020

Princes frondeurs et derniers mousquetaires dans une France uchronique

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Princes frondeurs et derniers mousquetaires dans une France uchronique

par Georges FELTIN-TRACOL

La collection de bandes dessinées « Jour J » repose sur des scénarii d’uchronie. Les Thèmes qu’elle aborde déçoivent régulièrement. Cependant, certains albums sortent de ce lot médiocre. C’est le cas pour les volumes 38 et 40 qui constituent une seule histoire. Leurs auteurs rendent hommage à leur manière aux Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas en faisant du Sieur Charles de Batz de Castelmore dit « d’Artagnan », le personnage principal d’une passionnante trame d’histoire contrefactuelle.

Le point de bifurcation se passe à l’automne 1651 en pleine « Fronde des Princes ». Le jeune roi Louis XIV se rend à Poitiers en compagnie de sa mère, l’ancienne régente Anne d’Autriche, et de son frère le duc Philippe d’Anjou. Le convoi royal s’arrête dans une auberge. Les mousquetaires n’empêchent pas l’attaque des brigands. D’Artagnan échappe au massacre, découvre les corps de Louis XIV et de la reine-mère. Il ramène le nouveau roi Philippe, sain et sauf, au Louvre.

Victime de la Fronde

La minorité de Philippe VII entraîne une nouvelle régence assumée par son oncle paternel, Gaston d’Orléans. Ce dernier se garde bien de rappeler le cardinal Mazarin banni et exilé. Les Frondeurs princiers du prince de sang Condé parviennent à abattre le pouvoir royal proto-absolutiste forgé par François Premier, Henri IV et le cardinal de Richelieu. Cette régence favorise ainsi la reféodalisation du royaume.

Forts de leur victoire, les princes frondeurs lorgnent sur le trône et se divisent. Le roi Philippe IV d’Espagne arrête leurs ambitions. Il les oblige à conclure la Paix d’Évreux. Condé obtient un vaste domaine de l’Aquitaine jusqu’à la vallée de la Loire. Son frère Armand de Bourbon – Conti s’attribue les duchés de Bourgogne et de Provence. Leur beau-frère Longueville gagne la Bretagne et la Normandie. L’Artois, le Charolais, la Franche-Comté, le Roussillon demeurent des territoires habsbourgeoises d’Espagne. Philippe VII devient un souverain nominal, non sacré à Reims, qui ne règne que sur l’Île-de-France. Le roi d’Espagne exprime toute sa ruse. « Mettre un roi, même bâtard, à la tête du royaume de France, c’était recréer un ennemi; couver un nain sous son aile protectrice était plus avisé ! (tome 1, p. 27) ».

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L’aventure se déroule – autre clin d’œil à Dumas – vingt ans plus tard. L’ancien maître d’arme D’Artagnan reçoit d’un Mazarin mourant, revenu en cachette à Paris, la mission d’apporter un document important à Nicolas Fouquet. Un protégé du défunt cardinal, Antoine de Mombéliard (tome 1, p. 52) ou de Montbéliard (tome 2, p. 56), fils d’un catholique et d’une Huguenote, l’accompagne dans un périple relativement dangereux. Cet Antoine serait – autre clin d’œil au Dumas du Vicomte de Bragelonne – son double uchronique. Retranché sur l’île fortifiée de Belle-Île par Vauban, Fouquet est conseillé par Louvois, commande le capitaine Jean Bart et exerce la piraterie contre les galions espagnols. Il commerce aussi avec l’Amérique du Nord. Il y « possède même une île que les Algonquins appellent “ Manna-Hata ” (tome 2, p. 11) ».

Arrivés à bon port, D’Artagnan et Antoine passent par l’intermédiaire de son fidèle aubergiste, Vatel. D’Artagnan retrouve à Belle-Île ses vieux amis, Aramitz et Portau, qui en bons protestants se battent désormais pour le roi d’Angleterre. L’ancien mousquetaire remet finalement à Fouquet le précieux message de Mazarin : le cardinal lui lègue toute son immense fortune. En échange, Fouquet s’engage à poursuivre sa politique anti-habsbourgeoise. Mazarin a en effet consacré les deux dernières années de sa vie à négocier avec l’Angleterre du roi catholique Charles II Stuart. À l’initiative posthume du cardinal, Belle-Île accueille un émissaire de Sa Très Gracieuse Majesté, Antoine, le représentant du roi de France, Fouquet et Louvois. Ils parachèvent l’alliance. Contre l’Espagne et les princes félons, l’Angleterre recevra le duché de Normandie, les Provinces-Unies calvinistes prendront les Flandres espagnoles, y compris Lille, Belle-Île accédera l’indépendante et pourra commercer avec la Bretagne elle-aussi indépendante et le Nouveau Monde.

La fin du royaume des Lys

Ces négociations se font dans l’urgence, car le nouveau roi d’Espagne, Charles II, rompt la paix d’Évreux. Il est prêt à accorder à Philippe VII et à sa Cour « une retraite dans son château d’Estrémadure avec une rente annuelle (tome 1, p. 53) ». Il veut s’emparer de la France et en devenir le nouveau monarque. Cette intention, peu secrète, ravit maints Parisiens hispanophiles plus que jamais hostiles à leur roi légitime qualifié de « giton de Lorraine (tome 1, p. 37) ». Ils savent qu’il a pour amant le chevalier de Lorraine qui meurt au cours d’une émotion populaire. Philippe VII rejette avec hauteur l’offre espagnole. Le roi d’Espagne ordonne alors à Condé de fondre sur Paris.

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L’uchronie est une narration imaginaire qui nécessite une maîtrise pointue de l’histoire. On peut accepter que Mazarin décède en 1671 (et non en 1661). L’absence de pression due à la lourde charge de gouverner le royaume le ménage de dix années d’existence supplémentaire. En revanche, les scénaristes se fourvoient au sujet de Charles II d’Espagne dessiné en adulte en 1671. Or, né en 1661 et roi dès 1665, il n’a que dix ans au début de cette intrigue uchronique, ce qui la gâte en partie.

Déjà composée de nombreux tercios, l’armée de Condé assiège la capitale française et bénéficie des renforts de Conti, figure principale des dévôts et de la Compagnie du Saint-Sacrement. Antoine et les trois mousquetaires décident de rentrer à Paris. Ils traversent les lignes espagnoles et préviennent le roi de France des risques élevés de régicide. Portau et D’Artagnan se sacrifient pour sauver leur roi blessé et évacué sur un navire de Fouquet.

Antoine se met finalement au service de l’ancien surintendant des Finances bien dépité par la tournure des événements. La prise de Paris par les troupes de Condé incite les Anglais à renier l’accord de Belle-Île. Après bien des combats et des discussions, Londres et Madrid s’entendent sur le partage du royaume de France. L’Angleterre prend la Bretagne, la Normandie, l’Île-de-France, l’Orléanais, le Maine et la Champagne. L’Espagne s’empare du reste du territoire. Dans cette nouvelle configuration géopolitique, la Lorraine, d’une part, conserve son indépendance et s’étend non seulement aux Trois-Évêchés (Metz, Toul et Verdun) ainsi qu’à l’intégralité du Barrois, y compris « mouvant ». Les États de Savoie, pour leur part, reprennent leurs droits sur la Bresse, le Bugey, le Valromey et le pays de Gex perdus en 1601 au traité de Lyon. Ils arrivent peut-être à gagner le Dauphiné… Quant à l’Alsace, la Décapole perdure et se renforce dans le cadre d’un Saint-Empire romain germanique requinqué qui renoue avec ses frontières occidentales et méridionales initiales.

Les navires de Fouquet cinglent pour leur part avec Philippe VII vers l’Amérique du Nord où le maître de Belle-Île fonde à Manna-Hata un comptoir commercial et une ville. Philippe VII s’investit dans la fondation d’un « grand royaume de la Nouvelle-France (tome 2, p. 56) ». On peut poursuivre à partir de là une trame historico-uchronique en parallèle avec les scénaristes qui prévoient déjà une suite autour d’Antoine. Retrouvant avec la France du Nord une assise continentale perdue en 1453, l’Angleterre se désintéresse de ses premières colonies d’Amérique. Les possessions françaises aux Antilles, en Inde et aux Mascareignes reviennent à titre de dédommagements aux Provinces-Unies.

Des temps uchroniques troublés

Outre Philippe VII, roi d’au-delà de l’océan, il existe dorénavant deux autres porteurs du titre de roi de France : Charles II d’Espagne qui devient Charles X de France, voire Charles XI s’il reconnaît la royauté fictive du cardinal Charles de Bourbon, oncle d’Henri IV et vrai roi de France selon la Ligue, et le roi d’Angleterre, lui aussi Charles X de France. Malgré une forte émigration des familles françaises vers la Nouvelle-France, la présence d’une majorité catholique dans le royaume de « Grande-Angleterre » permet à la dynastie Stuart de mieux résister au Parlement de Westminster. Sans verser dans l’absolutisme propre à la « Grande Espagne », son frère et successeur, Jacques II Stuart, devenu roi d’Angleterre, de France, d’Écosse et d’Irlande, noue une alliance avec son gendre protestant, Guillaume d’Orange, le Stathouder des Provinces-Unies et favorise bon gré mal gré une relative tolérance religieuse.

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Avant de mourir en 1700, Charles II d’Espagne fait de son parent, l’archiduc autrichien Charles de Habsbourg, son seul et unique héritier. L’équilibre européen reste préservé jusqu’en 1711 quand Charles III d’Espagne est élu empereur du Saint-Empire – Charles VI – et hérite de toutes les possessions de la Maison d’Autriche. Nouveau Charles Quint à la puissance considérable, l’empereur Charles VI promulgue en 1713 la Pragmatique Sanction qui fait de sa fille aînée Marie-Thérèse son héritière. Cette décision testamentaire anticipée déclenche un conflit généralisé avec l’Angleterre et d’autres puissances européennes, un mélange redoutable des guerres de succession d’Espagne et d’Autriche : la « Guerre de Succession du Habsbourg ». Pendant ce temps, en Amérique, les Nouveaux-Français contractent des alliances avec des tribus amérindiennes, s’assurent de la maîtrise des bassins hydrauliques du Saint-Laurent et du Mississippi et se dirigent vers l’Ouest et le Sud…

Revenons aux deux volumes du Dernier mousquetaire. Malgré quelques détails erronés, cette aventure uchronique n’en demeure pas moins plaisante tant il est rare que l’Époque moderne y soit traité.

Georges Feltin-Tracol

Le dernier mousquetaire, bande dessinée en deux tomes, scénario de Fred Duval et Jean-Pierre Pécau (assisté de Fred Blanchard), dessin de Vladimir Aleksic, couleur de Nuria Sayago, couverture d’Ugo Pinson et Fred Blanchard, éditions Delcourt, Série B – coll. « Jour J », tome 1, n° 38, 2019, 56 p., 14,95 €, tome 2, n° 40, 2020, 56 p., 14,95 €.

dimanche, 08 novembre 2020

Reichsidee und Großraum

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Reichsidee und Großraum

Von Alexander Markovics

Der Begriff „Reich“ ist in der deutschen Geschichte besonders wirkmächtig. Das kann man alleine schon daran erkennen, dass sich über den größten Teil der deutschen Geschichte von Karl dem Großen bis zum Ende des Zweiten Weltkrieges die Herrschaftsformen auf deutschem Gebiet als „Reich“ bezeichneten. Sowohl das Heilige Römische Reich mit seiner hierarchischen Ständegesellschaft, Fürsten und dem Kaiser an der Spitze, als auch der im Spiegelsaal von Versailles proklamierte Nationalstaat des Zweiten Reiches, sowie das Dritte Reich des nationalsozialistischen Führerstaates trugen allesamt diese Bezeichnung. Erst im Zuge der deutschen Niederlage 1945 trat plötzlich die Republik – in ihrer liberalistischen (BRD) und kommunistischen (DDR) Prägung – auf die Bühne der deutschen Geschichte. Zudem erlangten im Zuge der Proteste gegen die merkelsche Coronapolitik die sogenannten „Reichsbürger“ steigende Bekanntheit, die die Legitmität und Souveränität der BRD bestreiten. Angesichts dieser Verwirrung der Begriffe scheint es notwendig, den Begriff des Reiches klarzustellen und der Frage nachzugehen, ob das Reich das Potenzial dazu hat die Zukunft Deutschland und Europas zu bestimmen.

Wollen wir zum Ursprung des Reiches und damit der Reichsidee gehen, müssen wir in der indoeuropäischen Geschichte weit zurückgehen, genauer gesagt zum Weltreich Alexander des Großen. Im Zuge der Eroberung des iranischen Achämenidenreiches kam es nicht nur zur Eroberung des Nahen Osten durch Alexander von Makedonien, sondern auch zu einer geistigen Symbiose. Dadurch entstand nicht nur der Hellenismus – der zur Grundlage der europäischen Kultur wurde – sondern es fand das Denken der Iraner auch erstmals Eingang in das griechische Denken. So wie die Hellenen ab Alexander durch ihr Denken den Nahen Osten und Europa beeinflussten, taten dies vor ihnen die ebenfalls indoeuropäischen Achämeniden in ihrem Weltreich von Ägypten bis Persien. Dadurch kamen die Griechen in den Kontakt mit der Geschichte im Sinne einer zielgerichteten, heilgeschichtlichen Entwicklung und der Idee des Messias, dem Sajoschant, der am Ende der Zeiten die Armeen der Dunkelheit vernichten und dem Licht zum Sieg verhelfen sollte. Dieser dem Hellenismus vorangehende „Iranismus“ wurde somit neben dem Denken der Griechen zur Grundlage der europäischen Zivilisation, wie der russische Philosoph Alexander Dugin in seinen einführenden Vorlesungen zur Noomachie darlegt.

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Da unsere Geschichtsschreibung durch griechische Quellen und Historiker geprägt ist und wir somit die Eroberungszüge Alexanders nur aus der Sicht der Eroberer, nahm man diese Errungenschaften als Produkt des griechischen bzw. jüdischen Denkens (durch das Alte Testament) wahr. Im Römischen Reich, welches das Erbe der Griechen antrat, trat nun eine konkrete Vorstellung des Reiches dazu. So war bereits das heidnische Rom ein Herrschaftsgebiet, dass verschiedenste Völker und Stämme unter seiner Führung vereinte. Dabei tolerierte das Reich die Existenz verschiedener Völker in den von ihnen besiedelten Ländern und übernahm sogar Teile ihres religiösen Kultes. Zwar herrschte das Zentrum Rom über weite Teile des heutigen Europas, Nordafrikas und des Nahen Ostens nicht nur militärisch, sondern auch kulturell im Sinne des hellenistischen Denkens welches mit den römischen Legionen verbreitet wurde, jedoch duldete es eine gewisse Autonomie der unterworfenen Völker, solange diese nicht in den Aufstand gegen Rom traten. An seiner Spitze stand schließlich der römische Kaiser, der als oberster Brückenbauer „pontifex maximus“ auch eine sakrale Funktion inne hatte und somit kein rein weltlicher Herrscher war, sondern auch die göttliche Ordnung verkörperte. 

Mit dem Christentum als Staatsreligion veränderte sich auch die Reichsideologie. Der Kaiser wurde zum Stellvertreter Jesus Christus auf Erden, dem die Aufgabe zufiel, die Ankunft des Antichristen zu verhindern. Er wurde damit zum Katehon, zum Aufhalter des Antichristen. Mit dem Zusammenbruch des Kaiserreiches, so die christliche Weltsicht, würde sich der Teufel von seinen Ketten in der Hölle befreien und die Herrschaft der Dunkelheit unter der Führung der scharlachroten Frau auf Erden begründen. Diese würde dann erst mit der zweiten Ankunft Jesus Christus auf Erden und dem Jüngsten Gericht beendet werden. Das christliche Reich war somit in der Vorstellung seiner Bewohner eine Friedensordnung, welche diese vor dem Bösen bewahren sollte. Mag in der heutigen aufgeklärten Gesellschaft das alles sehr ungewöhnlich klingen, so glaubten die Menschen in Europa bis zum Ende der Renaissance an diese Art von Gesellschaft.

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Das erste deutsche Reich, oder besser gesagt das Heilige Römische Reich, ab dem 15. Jahrhundert mit dem Zusatz „Deutscher Nation“ versehen, verstand sich selbst als Fortführung des Römischen Reiches, unter deutscher Führung. Seine Gesellschaft war im Gegensatz zur heutigen Massendemokratie hierarchisch geprägt. Der erste Stand dieser Ständegesellschaft war der geistige Adel, die Priesterschaft welche das Primat der Idee symbolisierte, gefolgt vom weltlichen Kriegeradel, den Fürsten die in ihrer Wächterfunktion Schutz und Schirm boten, sowie an letzter Stelle den Bauern, welche die materielle Grundlage der Gesellschaft garantierten. Nicht das bürgerliche Individuum und seine materiellen Interessen standen im Mittelpunkt der Gesellschaft, sondern die Geistlichkeit und die Religion, die Menschen waren nach Ständen geordnet und besaßen Rechte und Pflichten. So wie sich das Reich aus seinen Gliedern zusammensetzte, bildete das Volk eine Einheit von Bauern, Adeligen und Geistlichen ab, an dessen Spitze der Kaiser stand. Dieser stand nicht nur über seinen Fürsten, sondern auch über den anderen christlichen Königen und nahm eine Mittlerfunktion zwischen ihnen ein – dieses System von Führung und Gefolgschaft wurde erst durch das Machstreben der Päpste und ihrer Unterstützung Frankreichs untergraben.

Das Reich bot durch seinen hierarchischen Aufbau die Möglichkeit der Koexistenz einer Vielzahl von Herrschaftsformen in einem ganzen. Freie Städte und Klöster waren seine Glieder, genauso wie größere Fürstentümer, die es vor Übergriffen schützte. Die Abwehr der Türken stellte dabei einen der großen Erfolge dieser Politik dar. Somit war es sicherlich kein Nationalstaat im heutigen Sinne, sondern mehr ein Flickenteppich, der jedoch in der Lage war im Sinne des Subsidaritätsprinzips und der Autonomie regionale Angelegenheiten auch regional zu lösen und Gefahren von Außen abzuwehren. Ebenso war es multi-kulturell im Sinne eines Nebeneinanders verschiedenster Völker und Kulturen unter einem Kaiser, nicht multi-ethnisch wie Berlin-Kreuzberg. So existierte auch ein Reichsitalien als Nebenland, Slawen lebten in zahlreichen Gebieten im Osten und Süden des Reiches, ebenso wie Franzosen im Westen. Unter dem „Staunen der Welt“ wie Kaiser Friedrich der II. von Hohenstaufen genannt wurde, erstreckte sich das Reich sogar bis nach Sizilien. Vor diesem Hintergrund kam es schließlich auch erstmals zur Herausbildung einer europäischen Identität – galt den Europäern bis dahin Asien als Sehnsuchtsort und Platz des Paradies in der sakralen Geographie, wurde im 17. Jahrhundert Europa selbst als Paradies verstanden und erhielt ein eigenes Bewusstsein.

41Slx8ar6bL._SX328_BO1,204,203,200_.jpgDie Kartenbilder der „Königin Europa“ aus dieser Zeit legen Zeugnis davon ab. Wie widerständig diese Ordnung war, können wir daran erkennen, dass sie sogar den für die Deutschen katastrophalen 30 Jährigen Krieg überlebte und erst von Napoleon, dem Nationalstaat und der Aufklärung zu Fall gebracht wurden. Soviel zur Geschichte des Reiches – doch inwiefern kann es ein Modell für die Zukunft sein? Wie der konservative Revolutionär Carl Schmitt in seiner Schrift zum „Nomos der Erde“ darlegte, haben die Europäer durch ihren Versuch im Rahmen des modernen Kolonialismus die ganze Welt europäisch zu machen ihr eigenes Wesen verloren. Mit dem Ende des Zweiten Weltkriegs ist es auch als eigener politischer Pol verschwunden und zum Spielball fremder Mächte geworden. Schmitt argumentiert hier wie schon in seiner 1941 erschienen Schrift zur „Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte“ für die Schaffung eines europäischen Großraumes, der in seinem Wesen dem mittelalterlichen Reich gleichkommt.

Im Unterschied zum liberalen Staat, so Schmitt, definiert sich das Reich durch ein politisch erwachtes Volk, als Träger der politischen Ordnung, dessen Idee in den Großraum ausstrahlt. Eine solche Idee ist der christliche Reichsgedanke mit dem Konzept des Katehon, der über den Erhalt der Friedensordnung wacht und feindliche Mächte abwehrt. Vor dem Hintergrund der entstehenden Multipolaren Welt, in der bereits Russland und China eigene Großräume errichten, können die Reichsidee und das Konzept des Katheon also Orientierung für die Zukunft dienen. Angesichts der gegenwärtigen Krise der westlichen Ordnung können sich Deutschland und Europa durch die Orientierung an der eigenen Geschichte wieder eine Zukunft geben, um das gegenwärtige geistige Vakuum zu füllen. Das Anknüpfen an die Tradition bedeutet dabei nicht ein stures Festhalten an der Vergangenheit, sondern eine Umlegung der Ideen unserer Ahnen auf Gegenwart und Zukunft, um wieder an die Ewigkeit anknüpfen zu können. Angesichts der nicht nur für Christen apokalyptisch wirkenden Zustände in Europa wäre es an der Zeit, dass die Deutschen wieder ihre Rolle als reichsbildendes Volk annehmen und abermals eine gerechte Friedensordnung in Vielfalt errichten.

samedi, 07 novembre 2020

TransEuropa#1, avec Oncle Bob alias Robert Steuckers

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Chronique européenne:

TransEuropa#1, avec Oncle Bob alias Robert Steuckers

Géopolitique 2020

 
Nouvelle série, spécialement consacrée à l'Europe. Depuis son bunker belge, le conférencier et essayiste Robert Steuckers (Oncle Bob pour les intimes) abordera différents sujets à propos de notre continent. Histoire, politique, littérature, grands mythes et bien d'autres sujets qui nous l'espérons raviront les auditeurs et leur donneront des clés de compréhension à propos de l'Europe. Pour commencer, un panorama 2020 de géopolitique. Bonne écoute et place à Bob !
 
 
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Extrait musique: © Kraftwerk-Trans Europa Express (1977)
Réalisation: Radio Lorraine Enragée

lundi, 19 octobre 2020

Léon Daudet et l’irrésistible ascension de la bêtise libérale

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Léon Daudet et l’irrésistible ascension de la bêtise libérale

par Nicolas Bonnal
Ex: https://reseauinternational.net

Nous sommes dirigés par des élites libérales. Elles coulent le pays depuis la fin du gaullisme. Interrogé par la télé russe sur les élections françaises, j’avais dit que rien ne changeait dans le fond depuis 1830, soit depuis la monarchie de Juillet flanquée en son temps de sa presse anglo-libérale et de sa banque Rothschild. Je l’avais dit sans ressentiment aucun : théorie de la constatation.

md22693559829.jpgOn accuse ici et là la gauche ou le marxisme culturel. Mais ceux qui nous ont mis là sont bien les libéraux. Ce sont eux qui veulent la guerre à mort contre la Russie, le super-Etat européen, les migrants à tout prix, la culture pour personne et la rééducation des citoyens. Le problème de la gauche est qu’elle est devenue 100% libérale, que plus rien ne la distingue des libéraux et de leurs calembredaines. Le terrifiant ministre teuton Schauble l’a rappelé qu’il fallait protéger l’héritage libéral européen, qui rime avec le nihilisme européen de Nietzsche.

Pour bien comprendre ce qu’est un libéral je propose un auteur réactionnaire (au sens littéral : qui invite à réagir), le royaliste Léon Daudet, fils du maître du conte et disciple de la vieille école française, celle qui avait du style et du coup de gueule.

Il le définit dans son « stupide dix-neuvième siècle » le libéral :

« Vous distinguerez d’emblée le libéral à la crainte qu’il a d’être taxé de réactionnaire. »

Le libéral c’est celui qui laisse faire, celui qui avale la merde (Léon Bloy) ! Daudet prévoit notre fin il y a cent ans déjà :

« Si les choses devaient continuer de ce train-là, un enfant de sept ans, concevant les relations de cause à effet, pourrait annoncer à coup sûr, la fin du pays pour l’an 201 4 – J’entends, par la fin d’un pays, son passage sans réaction sous une domination étrangère, et le renoncement à son langage. Il y a dix ans, une pareille hypothèse aurait fait hausser les épaules. Il n’en est plus de même aujourd’hui. »

La fin du français, Giscard l’avait déjà célébrée en commentant en anglais son élection en 74 contre François Mitterrand !

Daudet comme Jacques Bainville (lisez son magnifique essai sur le démentiel traité de Versailles) remarque la nullité de notre diplomatie depuis deux bons siècles :

« C’est l’infatuation de son siècle qui l’a borné et affaibli, quant aux sommets (religion, politique) de l’esprit humain.

La prétendue émancipation de l’esprit français au XIXème  siècle (telle qu’elle s’enseigne encore risiblement dans nos facultés et nos écoles) est, au contraire, un asservissement aux pires poncifs, matérialistes, ou libéraux, ou révolutionnaires. Et sur ce terrain, comme c’est la politique qui juge les doctrines humaines en dernier ressort, de même que c’est elle qui les met en mouvement, je vous dirai : comparez le traité de Westphalie (1648) à la paix de Versailles (1919). Mesurez, si vous le pouvez, la chute des parties, dites souveraines, de l’intelligence politique française, de la première de ces deux dates à la seconde ; mesurez l’affaissement de la sagesse et le recul psychologique ! »

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Mais comme disait mon collègue franco-algérien, quand on touche le fond ici, on creuse encore !

Daudet tape aussi sur le bonapartisme – comme Karl Marx -, et avec quelle faconde !

« Leur administration compléta ainsi, par le nivellement, le saccage affreux de la nuit du 4 août. L’abolition des coutumes locales et des privilèges fédératifs et corporatifs, le mécanisme inhumain qui en résulta, firent plus et pire pour la dépopulation (en dehors même du pernicieux régime successoral) que n’avaient fait les hécatombes. »

Puis il définit le ou la libérale (Sarkozy, Hollande, Lagarde, Merkel, Schauble, tous les minables qui mènent l’Europe à sa fin) :

« Le libéral est un homme qui révère le Bon Dieu, mais qui respecte le diable. Il aspire à l’ordre et il flatte l’anarchie. Cela, dans tous les domaines, notamment l’intellectuel et le politique. Il va donc s’efforcer de trouver une formule qui concilie un terme et l’autre. D’où la notion du centre dans les assemblées, du « raisonnable » centre, qui tient la balance égale entre les extrêmes et défend la propriété et la famille avec la religion, par exemple, en souscrivant d’avance à tous les assauts passés, présents et futurs, donnés à la propriété, à la famille et à la religion. Il y a là, à la fois l’indice d’une faiblesse mentale et le signe d’un tempérament craintif. »

Leon-daudet-la-police-politique-2-copie-1.jpgJ’ai connu assez d’hommes politiques Mainstream pour savoir qu’ils ne sont pas si bêtes ; c’est la couardise et l’intérêt qui les tiennent. Comme disait Burke déjà dans son essai sur notre révolution ratée, « the age of chivalry is gone. »

Après la bêtise et la lâcheté s’industrialisent (pensez aux célébrations de Johnny ou du d’Ormesson) :

« Je n’ignore pas en écrivant ceci que le XIXe siècle a statufié un nombre considérable de libéraux, considérés comme éminents. Ces ânes bâtés ont peuplé les Académies, devenues, par l’affadissement des idées et l’affaissement des caractères, le sanctuaire de ces grotesques idoles. »

Daudet remarque justement que les réactionnaires de droite ou de gauche ont tous leur personnalité, au contraire du libéral, politicien interchangeable et universel, formaté par l’école d’administration, de commerce ou de business US :

« D’ailleurs s’il y a des réactionnaires différents d’intentions et de principes, il n’y a qu’un libéral, toujours le même, stéréotypé, inéducable et incorrigible, attendu qu’il ne sait pas et ne veut pas savoir que le poulet sort de l’œuf, le blé du grain et la catastrophe sociale de la mauvaise organisation politique, de l’acéphalie. »

Daudet se rattachait à Pagnol, à la femme du boulanger, au paysan français qui fut liquidé par les guerres, l’industrialisation des années soixante et la politique agricole dite commune :

« La propriété terrienne est le corps de la famille, comme le sacrement du mariage en est l’âme. Entre le sol cultivé, agraire, et la famille, il y a un fameux concordat. Alors que, pour la Révolution et pour le libéralisme, la famille c’est une roulotte de bohémiens. »

Notez que là aussi, notre as entrevoit le bobo, le bourgeois bohémien de nos contrées spéculatrices et relax…

Le patriotisme humanitaire décrit par mon Cochin, Daudet le définit à sa manière :

« C’est une des plus grandes leçons de l’histoire que le siècle de l’humanitarisme et du pacifisme théorique ait été aussi celui de l’enrôlement universel, et des plus atroces boucheries que le monde ait jamais connues. »

Les grands esprits se rencontrent, sauf par le style. C’est pour cela qu’on les lit.

J’ai rappelé que pour Dostoïevski le libéral russe est un laquais qui cire les bottes de l’étranger. Pour Daudet la France soumise copie servilement :

Termites_Parlementaires.jpg« …le XIXe siècle a été, en France, l’âge d’or du parlementarisme de style anglo-saxon. Je pense que la vague d’anglomanie politique, qui suivit la défaite de Waterloo, comparable à la vague de germanophilie intellectuelle, qui suivit la défaite de Sedan, a été pour beaucoup dans la vogue de ce mode de représentation, fort étranger à notre génie national et réaliste, et qui nous a fait tant de mal. »

Aujourd’hui l’Amérique est la puissance mimétique (René Girard). On peut supposer que nos élites libérales attendent le départ provoqué de Trump pour sauter avec leurs bons maîtres à la gorge de la Russie…

Sur l’abrutissement médiatique et le pouvoir surpuissant de la presse, Daudet écrit ces lignes bien pensées :

« Les êtres simples croient ce qu’ils lisent parce qu’ils ne lisent, en fait, que ce qu’ils croyaient préalablement. Ils cherchent, dans leurs lectures, le reflet et l’exaltation de leur ignorance et de leur duperie. »

On a dit que le libéral c’est quelqu’un qui ne veut pas réagir (à l’étatisme, à la guerre, aux migrations forcenées, aux liquidations des nations). Daudet conclue (il était médecin) :

« En clinique, l’absence de réaction, c’est la mort. Il en est de même en politique. »

Nicolas Bonnal

* * *

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Sources:

Léon Daudet – Le stupide dix-neuvième siècle (archive.org), chapitre 2

Dostoïevski – Les possédés, p. 158 (ebooksgratuits.com). On peut aussi citer Léon Tolstoï, Anna Karénine, p. 15 : « Le journal que recevait Stépane Arcadiévitch était libéral, sans être trop avancé, et d’une tendance qui convenait à la majorité du public. » Tolstoï ajoute cruellement plus loin : « Les tendances libérales lui devinrent ainsi une habitude ; il aimait son journal comme son cigare après dîner, pour le plaisir de sentir un léger brouillard envelopper son cerveau. »

mardi, 13 octobre 2020

Un autre juin 1940

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Un autre juin 1940

par Georges FELTIN-TRACOL

Les éditeurs « installés » ne pourraient plus sortir des romans dont l’intrigue, y compris fictive, risquent de contredire la bienséance mémorielle et le dogmatisme historique officiel. C’est le cas pour L’appel du 17 juin d’André Costa paru à l’automne 1980.

AVT_Andre-Costa_5829.jpgNavigateur, pilote automobile et historien à ses heures perdues, André Costa (1926 – 2002) a dirigé L’Auto-Journal, le fleuron du groupe de presse de Robert Hersant entre 1950 et 1991. Sa passion pour les sports mécaniques en fait un journaliste féru d’essais des nouveaux modèles automobile. Souvent présent aux courses motorisées en circuit fermé ou en rallye, il écrit des ouvrages spécialisés (Les roues libres). Il se distingue aussi par L’appel du 17 juin, un brillant récit uchronique.

Le point de divergence se rapporte à la poursuite de la guerre du côté français malgré la « Débâcle » (1). À peine le cabinet du Maréchal Pétain constitué, « le général de Gaulle avait tout d’abord prévu de repartir vers la Grande-Bretagne à bord de l’appareil qui l’avait amené la veille. Le général Spears qui opérait la liaison entre Churchill et le gouvernement français l’encourageait vivement à ne pas demeurer plus longtemps en France […]. L’avion décolla vers 9 heures du matin mais de Gaulle demeura à terre, en dépit des supplications véritables de Spears (p. 31) ».

De Gaulle avec Pétain

Pendant sa courte période ministérielle, le sous-secrétaire d’État à la Guerre ne ménage pas ses efforts dans le transfert en Afrique française du Nord le maximum de matériel, de personnels et d’armement. En effet, « entre le 5 et le 25 juin, deux guerres allaient se livrer parallèlement, imbriquées l’une dans l’autre mais orientées chacune vers un but différent. La première bataille serait classique : il s’agirait de retarder la poussée des divisions allemandes vers le sud. La seconde bataille allait en revanche revêtir des aspects plus originaux. Elle résiderait en une lutte désespérée entre le temps et la distance, compliquée par une quête éperdue, à la recherche des bateaux capables de faire passer en Afrique du Nord troupes et matériel (p. 15) ». André Costa écarte toute idée de « réduit breton » comme point de résistance à l’avancée motorisée allemande.

Resté en France, Charles de Gaulle décide alors de convaincre Philippe Pétain. Vers 21 heures, le Maréchal le reçoit. La discussion est franche et directe :

« — Monsieur le Maréchal, il ne tient qu’à vous d’éviter la destruction et la plus détestable des divisions. Continuez la guerre et votre nom forcera le Destin. Depuis un mois, les Français ont été submergés d’appel. Appels à leur volonté de résistance, à leur énergie, que sais-je encore. Ce soir, monsieur le Maréchal, moi, Charles de Gaulle, que vous connaissez depuis longtemps, j’en appelle à votre sens de la France. Il faut que vous disiez à la France de continuer la bataille; sans quoi elle terminera ce siècle dans le rôle d’une nation secondaire… (p. 32) »

Les historiens nommeront cette discussion l’« appel du 17 juin ». Le vieil homme qui ne cache pas son scepticisme marqué par le sceau du réalisme, et exprime ses réticences :

« — Mais enfin, sacrebleu, vous rendez-vous compte de ce que vous demandez à un homme de mon âge ? À l’époque où je pouvais encore décemment rêver d’offensive, le sort m’a condamné à livrer la plus grande bataille défensive de l’histoire moderne. Et voici qu’aujourd’hui, vous demandez à un vieillard de quatre-vingt-quatre ans de se lancer dans une aventure de gamin; de quitter la France pour s’en aller chez les Arabes ? (p. 32) »

Le vainqueur de Verdun craint que la France occupée souffre de représailles terribles. De Gaulle, cynique, l’espère au contraire, car « en tuant des Français, les Allemands réveilleront la rage guerrière de la France. Elle saura à nouveau se battre et gagner une guerre… (p. 33) » Le maréchal Pétain cède finalement à ses arguments. Le gouvernement va se déplacer à Alger. En attendant, le nouveau président du Conseil place De Gaulle à la tête de la délégation française supposée négocier à Rethondes les conditions d’armistice. L’objectif réel est de gagner le plus de temps possible.

À Rethondes, le Führer accueille un général de Gaulle plus hautain que jamais. Les discussions se passent très mal. La France ne signera pas d’armistice. Le 22 juin 1940 à minuit, après le bombardement dévastateur de Bordeaux, le Maréchal annonce à la radio que la France continue la lutte. Il somme les Français à prendre les armes. À 8 heures du matin, le Général, promu vice-président du Conseil et ministre de la Guerre, intervient à son tour à la radio depuis « Alger, capitale provisoire de la France éternelle (p. 50) ».

Deux Frances en parallèle

Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie accueillent en quelques semaines un grand nombre de militaires, d’ouvriers spécialisés, de techniciens et de civils transportés par une « Royale » habillement commandée par son amiral de la flotte, François Darlan. Les équipages français s’illustrent aussi en coulant divers navires italiens. Et l’Espagne franquiste ? « L’Espagne pense beaucoup plus à manger et à se reconstruire qu’à se battre. Hitler ne peut promettre à Franco que des territoires qu’il ne contrôle pas et qu’il lui faudrait conquérir l’arme à la main, cela sans parler de la concurrence italienne… Au contraire, les États-Unis sont en mesure de donner du blé, simplement en échange de sa neutralité. Franco saura choisir (p. 78). » Madrid devient dès lors un excellent interlocuteur entre les parties belligérantes.

ZV9W2JhdxT2Qc7p0S9e_BBC7hRE@247x336.jpgBerlin nomme comme Gauleiter de la France occupée Otto Abetz. Afin de contrer la légitimité du gouvernement français d’Alger, il incite Pierre Laval à devenir le chef d’un gouvernement embryonnaire avec pour seuls ministres Marcel Déat à l’Intérieur et Jacques Doriot à la Défense nationale. L’auteur s’inscrit ici dans la convenance historique. On peut très bien imaginer que les militants du « Grand Jacques » suivent l’appel du Maréchal et s’engagent dans une féroce guérilla. Celle-ci n’est pas le fait comme en 1870 de francs-tireurs, mais de soldats français restés en métropole et regroupés en « Unités spéciales ». La n° 1 est directement dirigée par un prisonnier de guerre évadé et ancien corps-franc en 1939 – 1940 : Joseph Darnand. Celui-ci monte de multiples actions meurtrières contre les occupants allemands. André Costa tient probablement à rappeler ce qu’écrivait Georges Bernanos : « S’il y avait eu plus de Darnand en 1940, il n’y aurait pas eu de miliciens en 1944. » Exempt donc de toute interprétation « paxtonite », L’appel du 17 juin décrit les premières persécutions de la population juive dans tout le pays dès l’été 1940.

L’Italie n’arrive pas à s’emparer de la Corse. André Costa paraît oublier la bataille des Alpes et la déroute italienne face aux Français. Il imagine en revanche que prise en tenaille entre la ligne Maginot, le Jura et les Vosges des centaines de milliers de soldats français forment une solide poche de résistance qui disparaît par des négociations et un vote des combattants, suite à la médiation diplomatique de l’Espagne. Si quelques combattants français préfèrent regagner leur foyer en France occupée, la majorité part pour l’Afrique du Nord. Entre-temps commence la bataille aérienne d’Angleterre au cours de laquelle la Luftwaffe est presque victorieuse jusqu’au moment où les Spitfire britanniques pilotés par des Français lui inflige de sévères pertes.

Installé au Palais d’Été d’Alger, le gouvernement français déplacé organise la mobilisation totale de son empire colonial au cours de fréquentes réunions politiques et militaires. « Outre le maréchal Pétain et le général de Gaulle, les généraux Weygand, Noguès, Georges et d’Harcourt étaient présents ainsi qu’un civil, Georges Mandel (p. 149). » C’est pendant l’une de ces réunions qu’il est décidé une double offensive, navale vers la Sicile et terrestre contre la Libye italienne, le 15 août 1940. Or Hitler a prévu ce jour-là de déclencher sur Bizerte une gigantesque opération aéroportée. La Tunisie se transforme en champ de bataille. L’ampleur et la violence de l’attaque germano-italienne obligent le Maréchal à prendre lui-même le commandement du nouveau front. Cependant, les forces de l’Axe perdent leur avantage initial après plusieurs semaines d’intenses combats. Les troupes alliées s’emparent de toute la Libye italienne.

Un regard impartial

Dans ce conflit s’illustrent Pierre Kœning, Jean de Lattre de Tassigny et Philippe de Hauteclocque. Engagé volontaire dans l’armée française en 1944 – 1945, André Costa admire ces trois généraux, en particulier « Leclerc ». Cela ne l’empêche pas de saluer aussi le courage des soldats allemands et italiens. Plus étonnant, il raconte la franche amitié entre le lieutenant français Robert Desnais et l’Obersturmführer Heinz Klausmann de la division SS Totenkopf. Pour cet officier allemand francophone, les SS sont « des soldats politiques, et cette notion est certainement nouvelle pour vous. Elle signifie que nous ne luttons pas seulement sur le front. Nous voulons remporter toutes les victoires, afin de gagner toutes les paix. Pour cela, nous devons être les meilleurs, dans tous les domaines. C’est ça, la SS ! (p. 57) ». Il expose à son futur ami ébahi sa vision du monde : « La guerre aura lieu entre le passé et l’avenir. Entre la jeunesse et la sénilité. Entre la haine et l’espoir… Nous n’aurons pas trop de toutes les bonnes volontés européennes pour triompher. […] France, Allemagne… Ce sont déjà des survivances d’un passé poussiéreux ! […] Notre force sera notre droit. Notre droit à ressusciter l’empire européen de Charlemagne où ni les Juifs, ni les Slaves, ni les Arabes, ni les Noirs n’auront droit de cité, non pas en raison d’une infériorité congénitale mais, beaucoup plus simplement, parce que notre culture et nos traditions ne sont pas les leurs ! (pp. 58 – 59) »

ob_c887df_hersant-robert03.jpgIl est probable qu’André Costa ait lu la trilogie des Waffen SS français de « Maît’Jean ». Rédacteur en chef de L’Auto-Journal, il devait de temps en temps rencontrer son grand patron, Robert Hersant, ancien du Jeune Front du Parti français national-collectiviste de Pierre Clémenti. Ce passionné de l’automobile côtoyait par ailleurs Jean-Marie Balestre, président de la Fédération internationale du sport automobile (FISA) entre 1978 et 1991, qui, dans sa jeunesse, avait été un volontaire français de la Waffen SS tout en restant proche des milieux de la Résistance intérieure. Affecté au journal SS français Devenir, il rédigeait sous l’autorité de… Saint-Loup. Il est envisageable qu’après avoir épuisé leur conversation favorite consacrée aux voitures, André Costa et Jean-Marie Balestre en viennent à parler de leur engagement militaire respectif passé.

Furieux de ne pas pouvoir envahir la Grande-Bretagne, Hitler ordonne un raid côtier. Débarquent à Brighton, « quatre cents hommes de la Leibstandarte ainsi que les dix chars Mk1, les side-cars et les sections du génie avec leur matériel de destruction (p. 212) ». C’est un beau coup d’éclat. Un ancien étudiant allemand qui séjournait avant-guerre non loin de là effectue en compagnie de son unité blindée légère et d’un correspondant de guerre une petite promenade dans la campagne anglaise. Il se permet même de s’arrêter dans un pub, y boire une bière, de s’y faire photographier et de payer le plein d’essence. Un autre groupe arrête le général Bernard Montgomery « dont la plus grande partie de l’armée connaissait au moins de réputation le caractère irascible et tatillon (p. 209) ». Pensant qu’il s’agit de l’avant-garde de l’invasion, Churchill lâche de l’ypérite, un terrible gaz de combat. André Costa pensait-il que le Premier ministre britannique fût un indéniable criminel de guerre ?

L’épée et le bouclier

La partie la moins « travaillée » de cette remarquable uchronie reste l’aspect politique. La IIIe République s’efface au profit d’une nouvelle république, la Quatrième, dont le premier président, le Maréchal Philippe Pétain, est élu au suffrage universel direct par 98,1 % des suffrages et une abstention d’environ 8 % (p. 297). Parmi les électeurs se trouvent les indigènes à qui le gouvernement vient d’accorder la pleine citoyenneté d’autant que « la France a besoin de 200 000 soldats algériens. Pour cela, l’Algérie doit devenir réellement française. De toute manière, avec ou sans cette guerre, l’heure du choix sonnera. Si l’Algérie ne devient pas française par inclination ou par fatalité historique, elle sera algérienne (p. 227) ». André Costa se plaît à imaginer un État français uni. « Au cours de ce conflit, la France connut une chance insigne. Ses dirigeants les plus représentatifs et les plus dynamiques parvinrent à réaliser entre eux un accord véritable, malgré les différends aisément susceptibles de les opposer. Pourtant, en dépit de la valeur de cette union sacrée réalisée entre un vieux maréchal de France désenchanté et un général ambitieux, le redressement de la France n’aurait pu avoir lieu sans l’action déterminante menée par Jean Monnet (p. 253). » Juste avant de rejoindre L’Auto-Journal, André Costa fit ses classes à L’Aube, le journal démocrate-chrétien du MRP (Mouvement républicain populaire), d’où cet éloge envers l’« Anglo-Saxon girondin ».

lpdp_81431-6.jpgÉlu chef de l’État, le Maréchal nomme le général de Gaulle Premier ministre. Ce prisme institutionnel « gaullien » dénote dans l’économie générale du récit. L’auteur ne se rapporte jamais à la loi Tréveneuc du 23 février 1872 qui, en cas d’empêchement du Parlement, permet à tous les conseils généraux disponibles de choisir en leur sein deux délégués qui forment alors une assemblée nationale provisoire. Cherche-t-il aussi à réconcilier à travers ce récit fictif gaullistes et pétainistes ? Lors d’une nouvelle discussion entre les deux plus grands personnages français du XXe siècle, il fait dire à Charles de Gaulle les conséquences qu’aurait eues un éventuel armistice :

« — Certes, monsieur le Maréchal, votre gouvernement eût été légitime de droit et, la lassitude aidant, la majorité vous eût sans doute été reconnaissante de trouver dans votre renoncement personnel une prestigieuse justification à son abandon. Pourtant, çà et là, des hommes se seraient levés, que j’aurais personnellement encouragés. Ils auraient continué la guerre à quelques-uns et votre immense prestige n’aurait fait que diviser la France, en la déchirant entre l’honneur d’un nom, le vôtre, et celui d’une attitude : la volonté de vaincre ! Et cela eût duré des générations, au sein d’une France diminuée inéluctablement, aussi bien dans l’esprit de ses fils que vis-à-vis de l’étranger (pp. 80 – 81). (2) »

En entendant ces propos, le Maréchal Philippe Pétain ne peut pas ne pas s’exclamer :

« — Décidément, de Gaulle, vous voulez à toute force être l’épée de la République. Vous auriez dû vous prénommer Michel…

— Monsieur le Maréchal, j’accepte l’image qui, si je ne m’abuse, est d’ailleurs de vous, vous le bouclier de la France d’après votre propre formule.

Le Maréchal haussa les épaules.

— Pas du tout. On m’a assuré au contraire que c’étaient là vos paroles (p. 81). »

indexcolR.jpgAndré Costa se plaît ici à reprendre la célèbre formule du Colonel Rémy (alias Gilbert Renault). Ce résistant royaliste de la première heure, plus tard Compagnon de la Libération, fondateur du réseau résistant « Confrérie Notre-Dame », principal orateur du mouvement gaulliste d’opposition RPF (Rassemblement du peuple français), soutient en 1950 dans l’hebdomadaire Carrefour la « théorie des deux cordes », soit un accord tacite entre l’« épée » de Gaulle et le « bouclier » Pétain. Une version aujourd’hui hérétique dans l’université putréfiée hexagonale, mais qui reste largement valable, n’en déplaise aux sycophantes en place.

Lucide, l’auteur montre l’ambiguïté profonde des communistes français à l’heure de l’alliance entre l’Allemagne et l’URSS. Ainsi raconte-t-il une réunion clandestine d’une cellule parisienne. Le premier militant, Bourgeot, en clandestinité depuis un an, critique le pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939. La deuxième, Ginette, s’en félicite au contraire et conclut son intervention par un « faisons confiance au camarade Staline… (p. 122) ». Pour le troisième, son mari, « c’est peut-être Hitler et ses SS qui ont raison… Eux, ils annoncent la couleur. Ils savent se battre et, après avoir descendu tous les juifs de la Finance et les ploutocrates, ça ira peut-être vraiment mieux ! (p. 122) » Le dernier à intervenir est mandaté par le Parti. Refaisant tout l’historique politique de l’année écoulée, il insiste sur leur « but essentiel : le triomphe de la IIIe Internationale, animée et défendue par l’URSS ! (p. 124) » Il est si convaincant que dès le lendemain, tous distribuent dans les rues de la capitale L’Humanité autorisé à reparaître sous une censure allemande incroyablement indulgente pour la circonstance puisqu’elle laisse passer les critiques quotidiennes contre le proto-gouvernement de Pierre Laval. Très vite, la région parisienne voit se multiplier les rixes entre communistes et doriotistes.

André Costa n’aborde en revanche jamais l’attitude de Charles Maurras et de L’Action Française. Dans les circonstances qu’il décrit, la germanophobie de Maurras l’aurait sûrement incité à franchir la Méditerranée en compagnie de Thierry Maulnier, de Pierre Boutang, de Claude Roy et de Maurice Blanchot, à se rallier à une nouvelle « union sacrée » et à soutenir le maréchal Pétain et le général de Gaulle dont le quotidien défendait déjà avant 1939 les propositions tactiques. Toutefois, « dans une petite ville du Morvan (p. 195) », le commandant Joseph Darnand exécute l’éditorialiste d’un bi-hebdomadaire local favorable à Pierre Laval. L’auteur […] était un vieil avoué parfaitement honnête, fidèle de l’Action Française, officier de cavalerie de réserve et président régional d’une association d’anciens combattants (p. 195). »

Après la Pologne, la Scandinavie, l’Europe de l’Ouest, la Méditerranée occidentale et la Tunisie, les opérations se déplacent dans les Balkans. Le 22 octobre 1940, le Duce attaque à partir de sa colonie albanaise la Grèce. « Après ses échecs en Afrique du Nord et en mer Tyrrhénienne, Mussolini désirait absolument une revanche sur le plan militaire, qui lui apporterait également le réconfort politique dont il avait grand besoin (p. 279). » Cette offensive déstabilise toute la région puisque la Bulgarie intervient du côté de l’Axe. La Yougoslavie noue d’abord une alliance avec Berlin, avant de se rétracter après un coup d’État anti-allemand. Elle demande l’aide militaire à la France et à la Grande-Bretagne. Le corps expéditionnaire franco-britannique entraîne une sixième défaite militaire consécutive italienne depuis l’entrée en guerre de l’Italie en 1940. Le 24 janvier 1941, Mussolini perd le pouvoir et est arrêté. Le roi Victor-Emmanuel III d’Italie nomme le maréchal Badoglio nouveau chef du gouvernement. L’armée royale italienne commence à se retourner contre son ancien allié allemand.

Un dénouement inattendu

Début février 1941, les belligérants se neutralisent et les fronts se stabilisent peu à peu. Malgré ses récentes défaites, l’Allemagne continue à dominer une très grande partie du continent européen. L’appel du 17 juin se termine par un coup de théâtre qui mérite d’être commenté. Le 6 février 1941, en séance plénière de l’Assemblée nationale consultative, le Maréchal reçoit un message diplomatique allemand transmis par l’ambassadeur d’Espagne à Alger. Le papier provoque son évanouissement. Hitler demande l’ouverture immédiate de négociations avec la Grande-Bretagne et la France. Pourquoi ? « Ce matin, […], à 4 heures, les frontières du Reich, du Gouvernement général et de la Roumanie ont été violées par de très importantes forces soviétiques qui, attaquant en masse, ont d’ores et déjà réalisé en certains points d’importantes pénétrations (p. 333). »

André Costa laisse le lecteur imaginer la suite. Bien auparavant, il avait cependant averti que « le journaliste Jean Fontenoy […] devait plus tard mourir courageusement en se battant contre l’armée soviétique (p. 87) ». La France réfugiée en Algérie de Philippe Pétain et de Charles de Gaulle aurait-elle accepté l’offre allemande ? Vu la tonalité très anticommuniste de cette IVe République alternative, c’est une forte éventualité. Mais Alger devrait prendre en compte l’intransigeance maladive de Churchill pour qui l’Allemagne était plus dangereuse que l’URSS. De vives tensions seraient alors apparues entre les deux alliés. L’invasion soviétique aurait inévitablement obligé l’Espagne et le Portugal à participer d’une manière plus soutenue à la riposte anti-bolchevique tout en gardant leur neutralité par rapport au conflit germano-italo-franco-britannique.

Suworow_Wiktor.jpgSans le savoir, André Costa anticipe ici la thèse, contestée bien évidemment par les historiens de cour, de Victor Suvorov dans Le brise-glace (3). « Hitler croyait l’invasion inévitable, mais il ne pensait pas qu’elle serait imminente. Les troupes allemandes étant employées à des opérations secondaires, l’opération “ Barbarossa ” fut même reportée à plusieurs reprises. Elle commença enfin le 22 juin 1941. Hitler ne se rendit manifestement pas compte à quel point il avait eu de la chance. S’il avait repoussé son plan une nouvelle fois, par exemple au 22 juillet, il aurait très certainement fini la guerre bien avant 1945. Nombre d’indices tendent à prouver que la date fixée par Staline pour l’opération “ Orage ” était le 6 juillet 1941 (4). » Dans le contexte géopolitique propre à L’appel du 17 juin, à la vue des défaites successives de l’Axe, Staline peut fort bien avancer au mois de février son plan de conquête de l’Europe. L’auteur ne dit rien sur l’éventuel déclenchement parallèle, coordonné et simultané par les appareils clandestins communistes de grandes grèves générales et d’actes révolutionnaires subversifs dans l’Europe entière ainsi qu’en Afrique du Nord. Joachim F. Weber rappelle pour sa part dans la revue jeune-conservatrice Criticón (mai – juin 1991) qu’à cette époque, « pour les officiers de l’état-major allemand comme pour tous les observateurs spécialisés dans les questions militaires, c’est devenu un lieu commun, depuis 1941, de dire que l’avance allemande vers l’Est a précédé de peu une avance soviétique vers l’Ouest, qui aurait été menée avec beaucoup plus de moyens. La vérité, c’est que le déploiement soviétique, prélude à l’ébranlement des armées de Staline vers l’Ouest, n’a pas le temps de s’achever (5) ».

La nouvelle donne à l’Est bouleverse le déroulement de cette autre Seconde Guerre mondiale. Plutôt que bombarder Pearl Harbour, l’Empire du Japon révise ses objectifs et cherche à se venger de sa défaite récente à Khalkhyn-Gol (6). La faction militaire du Kodo-ha regagne sa suprématie face à sa concurrente Tosei-ha. L’armée japonaise envahit la partie septentrionale soviétique de l’île de Sakhaline, l’Extrême-Orient et la Sibérie. Privés d’attaque dans le Pacifique, les États-Unis restent-ils toujours neutres ? On comprend bien qu’André Costa ne souhaite pas s’aventurer sur tous les prolongements contrefactuels esquissés par la fin ouverte de son roman. Regrettons seulement que L’appel du 17 juin ne soit qu’une belle uchronie.

Georges Feltin-Tracol

Notes

1 : L’économiste et stratège Jacques Sapir, aidé de Franck Stora et de Loïc Mahé, reprend cette trame uchronique dans un ouvrage Et si la France avait continué la guerre… en deux volumes (1940 et 1941 – 1942, Tallandier, 2012).

2 : Saluons la prescience d’André Costa des trente prochaines années !

3 : Victor Suvorov, Le brise-glace, Olivier Orban, 1989. Ancien officier du GRU (renseignement militaire) soviétique, Victor Suvorov est le pseudonyme de Vladimir Bogdanovitch Rezoun.

4 : Idem, p. 279.

5 : Joachim F. Weber, « Opération Barbarossa : les forces en présence et les conclusions qu’on peut en tirer », dans Vouloir, n° 83 – 84 – 85 – 86, novembre – décembre 1991, p. 43.

6 : cf. Jacques Sapir, La Mandchourie oubliée. Grandeur et démesure de l’art de la guerre soviétique, Éditions du Rocher, coll. « L’Art de la Guerre », 1996.

• André Costa, L’appel du 17 juin, JC Lattès, 1980, 333 p.

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