jeudi, 08 octobre 2026
Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie

Le gouvernement Magyar et l’Europe qui se referme: de Trieste à Belgrade, Budapest démantèle les corridors vers l’Eurasie
par Paolo Deganutti
Source: https://www.cese-m.eu/2026/10/il-governo-magyar-e-leuropa...
Le terminal hongrois du port de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest financée par la Chine sont remis en question.
L’Union européenne a salué la victoire de Péter Magyar comme le retour de la Hongrie dans le giron de la démocratie libérale. Mais l’examen des premières mesures prises par le nouveau gouvernement en matière d’infrastructures fait apparaître un tableau moins rassurant. Le gouvernement qui a le plus les faveurs de l’Union remet en question, l’un après l’autre, les deux projets qui faisaient de la Hongrie un nœud de liaison entre l’Europe centrale, la Méditerranée et les routes eurasiatiques. Le terminal situé dans le port franc de Trieste et la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest sont les deux facettes d’un même choix.
Le 22 septembre, le ministère des Transports et des Investissements, dirigé par Dávid Vitézy, a confirmé avoir lancé un examen de la «solidité financière, technique et commerciale» du terminal Adria Port, dans la zone de l’ancienne raffinerie Aquila. Le projet remonte à 2018, lorsque le gouvernement Orbán avait préféré le port de Trieste à celui de Koper afin d’offrir au pays son propre débouché maritime. En 2019, l’entreprise publique Adria Port Zrt a acquis pour 31 millions d’euros les 32 hectares situés derrière le quai, avec une concession domaniale courant jusqu’en 2074. Le projet définitif prévoit environ 650 mètres de quai, un raccordement ferroviaire à Aquilinia ainsi qu’une plateforme logistique destinée aux matériels roulants, aux marchandises diverses et aux cargaisons de projet.
Officiellement, rien n’a été suspendu, et Budapest assure que la coopération avec Rome se poursuit. Mais l’asymétrie est manifeste. Du côté de l’Autorité portuaire de Trieste, les travaux maritimes sont à un stade avancé: elle a affecté 45 millions d’euros du Fonds complémentaire au PNRR à la construction du premier quai de 245 mètres et aux opérations de dragage.
Dix millions supplémentaires ont été alloués à l’approfondissement du chenal, et une deuxième phase d’un montant de 83 millions d’euros est à l’étude. Du côté hongrois, pas une seule pierre n’a été posée sur les terre-pleins. L’appel d’offres pour la conception du terminal est resté gelé en raison des élections, et l’engagement d’environ 200 millions d’euros pour la dépollution du site et le terminal ferroviaire n’a pas été pris. Il existe donc un risque concret que le port de Trieste se retrouve avec un quai financé par des fonds publics et une arrière-zone vide.
Adria Port, l’entreprise publique hongroise chargée de construire et de gérer le terminal de Trieste, a clôturé chaque exercice depuis 2019 par une perte, et l’étude de faisabilité de PwC n’a été commandée qu’après l’acquisition du site. Lorsqu’elle a finalement été remise à la presse, 167 de ses 192 pages étaient occultées. Mais corriger un projet mal conçu est une chose; se servir de ses défauts pour remettre en question son orientation stratégique en est une autre: celle d’un accès direct de l’Europe centrale à la Méditerranée orientale, au canal de Suez et aux routes menant au Golfe et à l’Asie.

Le second dossier montre qu’il ne s’agit pas uniquement d’une question de comptabilité. Longue d’environ 350 kilomètres, la ligne ferroviaire Belgrade-Budapest constitue le dernier tronçon du corridor terrestre et maritime qui, depuis le port du Pirée exploité par Cosco, achemine les marchandises de la Méditerranée vers le cœur de l’Europe. Le tronçon hongrois a coûté environ mille milliards de forints, financés en grande partie par un prêt de la China Exim Bank, et il est ouvert au trafic de marchandises depuis février 2026.
Mais le service voyageurs, annoncé à plusieurs reprises, n’a jamais été mis en service, et l’une des premières mesures du nouveau gouvernement a été d’annoncer le réexamen de l’ensemble du projet. Devant le Parlement, Vitézy l’a qualifié d’investissement «truffé d’erreurs à tous les niveaux». Là encore, les arguments relatifs à la transparence sont légitimes. Ils frappent toutefois précisément la principale infrastructure chinoise de liaison dans les Balkans, qui est utile non seulement à Pékin, mais aussi à la Serbie, à la Hongrie et aux exportateurs européens.
Lorsque l’on rapproche les deux affaires, la logique d’ensemble apparaît cohérente. Avec toutes ses limites, le gouvernement Orbán avait élaboré une politique fondée sur la multiplicité des corridors: vers le sud, en direction du Pirée via la Serbie; vers l’ouest, en direction de Trieste via la Slovénie; et, dans les deux cas, vers les nouvelles routes de la soie. La Hongrie devenait ainsi une plateforme de redistribution entre l’Europe et l’Eurasie. Le nouveau gouvernement semble vouloir refermer ces deux portes et replacer le pays dans une seule sphère d’attraction: celle du système industriel allemand et des ports du Nord, Hambourg et Rotterdam, conformément à la doctrine européenne de réduction des risques à l’égard de la Chine.
C’est ici que le paradoxe apparaît. L’Union européenne se présente comme la championne de la libre circulation des marchandises, mais elle accueille favorablement un gouvernement qui remet précisément en cause les infrastructures permettant de multiplier les voies d’accès au marché européen. Les risques de blocage sont dénoncés avec zèle lorsqu’ils concernent la Chine, mais ignorés lorsqu’ils résultent de décisions politiques prises par des gouvernements occidentaux. Une ligne ferroviaire construite avec des capitaux chinois devient un problème de sécurité; un corridor interrompu sur décision de Budapest devient un exemple de bonne administration. Il en résulte une Europe qui, au nom de la réduction de ses dépendances, réduit non seulement ses sources d’énergie, mais également ses connexions. Elle risque ainsi de transformer la réduction des risques en auto-isolement au moment même où le centre de gravité des échanges mondiaux se déplace vers l’Asie, le Golfe et l’océan Indien.

Pour Trieste, l’enjeu est considérable. Le port franc international n’a de sens que s’il demeure une porte ouverte: vers l’Europe centrale, mais aussi vers la Méditerranée orientale et les routes passant par Suez. Un terminal hongrois conçu pour les exportateurs du bassin danubien et relié au réseau ferroviaire de l’Europe centrale constituait l’un des éléments de cette fonction. Le réduire à un quai dépourvu de trafic reviendrait à gaspiller des fonds publics et à affaiblir le rôle du port en tant que trait d’union entre les continents.
Rome devrait demander à Budapest un calendrier précis et une réponse claire, sans permettre que l’examen technique se transforme en report indéfini. Quant à Bruxelles, elle devrait s’interroger sur une contradiction qu’elle ne pourra ignorer longtemps: on ne peut proclamer la libre circulation des marchandises tout en applaudissant ceux qui ferment les corridors qui la rendent possible.
20:28 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, hongrie, serbie, italie, trieste, europe, affaires européennes, connectivité |
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Mort, destin et forme de l’histoire chez Georg Simmel

Mort, destin et forme de l’histoire chez Georg Simmel
Giovanni Balducci
Source: https://geopoliticaesistemi.com/morte-destino-e-forma-del...
Il est des livres qui naissent au sein d’une discipline et finissent par parler bien au-delà de ses frontières. Mort et destin de Georg Simmel, publié par les éditions Aragno et dont j’ai assuré la direction avec Mauro Cascio, appartient à cette catégorie. Le volume réunit Métaphysique de la mort, datant de 1910, et Le problème du destin, datant de 1913, deux textes que nous avons voulu rapprocher parce que, lus ensemble, ils mettent particulièrement en évidence l’un des noyaux les plus profonds de la réflexion simmelienne: le rapport entre finitude, forme, liberté et nécessité.
Ce qui est surtout intéressant dans ces pages, c’est la manière dont Simmel soustrait la mort à son interprétation la plus immédiate. La mort n’est pas seulement ce qui survient à la fin de la vie, mais quelque chose qui accompagne la vie de l’intérieur et en détermine le profil. Nous vivons et choisissons parce que notre temps n’est pas infini; nous attribuons de la valeur aux rencontres, aux décisions et aux renoncements précisément parce qu’il ne nous est pas donné de disposer d’un nombre illimité de possibilités. La finitude n’est donc pas seulement une privation: elle est aussi ce qui confère une forme à l’existence.
Cette intuition prend une signification encore plus forte lorsqu’on la confronte au rapport que la modernité entretient avec la mort. Pendant une grande partie de l’histoire humaine, la mort a été entourée de symboles, de rites et de pratiques philosophiques et religieuses qui cherchaient à l’intégrer dans une vision plus vaste de l’existence. Les rites à mystères, le memento mori, la méditation monastique, les représentations médiévales, les textes initiatiques et la spéculation philosophique jusqu’au XXe siècle témoignent d’une familiarité avec la finitude qui paraît aujourd’hui bien plus atténuée.
Dans le Phédon, Platon lie la philosophie à la préparation à la mort; Martin Heidegger fera de la finitude l’une des dimensions décisives de l’existence; Emil Cioran, avec une sensibilité qui lui est entièrement propre, reviendra sans cesse sur la naissance, le temps et la mortalité, montrant à quel point la pensée de la mort peut devenir une forme radicale d’interrogation sur soi-même et sur le monde.
Simmel est souvent principalement considéré comme le sociologue de la modernité, de la métropole, de l’argent et des formes de socialisation. Mais à côté de ce Simmel existe le philosophe de la vie, de la limite et de la forme, et c’est peut-être précisément dans cette partie de son œuvre que certaines de ses intuitions acquièrent aujourd’hui une force nouvelle.
Le second essai, consacré au destin, complète cette réflexion. Simmel rejette une conception simplement fataliste. Tout ce qui arrive à un individu ne constitue pas, par ce seul fait, son destin. Un événement devient destin lorsqu’il entre dans la trame d’ensemble de la vie, lorsqu’il est assumé au sein d’une continuité biographique et acquiert une signification qu’il ne possédait pas auparavant. Le destin naît donc de la rencontre entre ce qui nous arrive et la manière dont cet événement est incorporé à la forme de notre existence.
C’est ici que la pensée simmelienne s’ouvre à une dimension susceptible d’intéresser également ceux qui se penchent sur l’histoire et la politique. Les individus, tout comme les communautés politiques, ne choisissent pas toutes les conditions dans lesquelles ils se trouvent. La géographie, la mémoire, les ressources, la démographie, les pressions extérieures, les héritages historiques et les contraintes économiques constituent des données réelles, mais ne produisent pas automatiquement une seule et unique possibilité. La géographie oriente, mais ne décide pas; l’histoire pèse, mais ne prescrit pas entièrement l’avenir. Entre le conditionnement et la nécessité absolue subsiste toujours l’espace de la décision.
C’est précisément cet espace qui rend le thème du destin si intéressant, y compris hors du champ strictement philosophique.
En géopolitique, on court souvent le risque de transformer les contraintes en automatismes, comme si la situation géographique d’un État ou son histoire rendaient inévitable une conduite déterminée. La réflexion de Simmel invite au contraire à distinguer ce qui conditionne de ce qui détermine. Le destin ne se confond pas avec une cage, mais avec la forme qu’une vie revêt dans la relation entre les événements extérieurs et la liberté intérieure.
Cette distinction vaut également, par analogie, sur le plan historique. Les États et les ordres politiques se définissent par des limites. Une frontière n’est pas seulement une ligne de séparation; elle est aussi ce qui délimite, organise et rend un espace reconnaissable. Il en va de même des puissances, qui découvrent leur propre mesure lorsqu’elles rencontrent une résistance, un concurrent, une pénurie ou un obstacle qu’elles ne peuvent tout simplement pas franchir. C’est souvent la limite qui rend visible la forme réelle d’un ordre politique.
Dans la philosophie de Simmel, la mort montre que la forme naît de la limite; la géopolitique montre que toute puissance vit dans un horizon de limites, de rapports de force et de possibilités finies. Aucun acteur historique n’agit dans un espace illimité, de même qu’aucune vie ne se déploie dans un temps infini. La finitude appartient aussi bien à l’existence individuelle que, sous des formes différentes, à l’histoire des communautés et des empires.
Les dates des deux essais rendent cette lecture plus suggestive encore. Métaphysique de la mort date de 1910 et Le problème du destin de 1913. Très peu de temps après, l’Europe entrerait dans la Première Guerre mondiale, cette rupture qui allait bouleverser les équilibres politiques, les empires et les représentations du monde. Il n’aurait aucun sens de transformer ces textes en une prophétie de 1914, mais il est difficile d’ignorer leur proximité avec cette césure historique. Simmel réfléchit à la limite et au destin précisément au cours des années où l’Europe s’approche, sans encore le savoir, de la dissolution de tout un ordre.
La Grande Guerre allait montrer de manière dramatique qu’aucun équilibre n’est éternel et que même les configurations considérées comme les plus solides peuvent entrer soudainement en crise. Elle allait également transformer le rapport entre technique, politique et mort, en introduisant une dimension industrielle du conflit appelée à marquer tout le XXe siècle. Dans cette perspective, les deux essais acquièrent rétrospectivement une résonance supplémentaire: ils parlent de la finitude individuelle, mais finissent aussi par interroger la fragilité des formes historiques.
20:05 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, georg simmel |
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Installés, revendicatifs et enracinés: trois armées en guerre

Installés, revendicatifs et enracinés: trois armées en guerre
Par Roberto Pecchioli
Source: https://telegra.ph/Installati-rivendicativi-e-radicati-tr...
Les résultats des récentes élections en Allemagne et en Suède, conjugués au succès de l’islamo-socialiste Zohran Mamdani à New York et aux bouleversements de l’opinion publique en Grande-Bretagne, en France et en Espagne, préparent un scénario de profonde polarisation.
L’axe droite-gauche cède la place à une recomposition de la société occidentale en trois parties toujours plus éloignées les unes des autres et incapables de communiquer entre elles. À New York et à Berlin, où l’électorat métropolitain, composé de populations de toutes origines dépourvues de traits communs — monades individualistes déracinées —, a depuis longtemps tourné le dos aux forces identitaires comme aux modérés de toute tendance, nous assistons aux prémices d’une dangereuse jonction entre la gauche radicale et les masses immigrées.


À Berlin comme dans les banlieues françaises et les agglomérations urbaines britanniques progresse l’alliance apparemment la plus contre nature: celle de l’islamisme, des immigrés ayant acquis la citoyenneté et d’une partie de la gauche. Leur terrain commun réside dans les politiques de logement des immenses périphéries urbaines et dans la revendication de l’assistance publique. Dans le sillage de Mamdani, Die Linke à Berlin, dirigée par une jeune femme d’ascendance turque qui a également tenu des meetings dans la langue de ses origines, a remporté les élections en faisant du logement son thème central et en promettant d’exproprier les sociétés immobilières qui possèdent pas moins de deux cent mille logements. La quasi-totalité des communautés immigrées extra-européennes ayant la nationalité allemande ont voté pour Die Linke.
Dans les régions de l’ancienne RDA — l’Allemagne encore allemande —, l’Alternative für Deutschland (AfD) triomphe, tandis que les partis du système s’effondrent: chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates et libéraux, ainsi que, dans une certaine mesure, les Verts. En Suède, le résultat électoral qui a donné la victoire, avec une marge infime, à l’archipel disparate des gauches — dans l’attente des enquêtes sur de probables fraudes — a été déterminé par la mobilisation massive des « nouveaux Suédois », majoritairement musulmans. Là encore, avec l’emploi des langues d’origine, ainsi qu’avec la propagande des chefs religieux. Il est facile de prévoir le même destin en France, où La France insoumise est devenue le parti de rassemblement des importantes communautés d’origine nord-africaine. Le Rassemblement national de Marine Le Pen arrive en tête parmi les ouvriers, dans les zones rurales et périurbaines ainsi qu’au sein de la population de souche française.
Entre les deux, en France comme en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, subsiste une couche centrale aisée, encore puissante mais en déclin. En Italie, les signes avant-coureurs de cette nouvelle polarisation sont apparus lors des élections municipales de Venise, avec les listes bengalies, ainsi que dans la jonction entre la gauche radicale et l’immigration musulmane à Bologne, à l’occasion de la mort d’un Marocain de nationalité italienne arrêté par la police. À la division droite-gauche — dépassée par le conflit entre le haut et le bas, le centre et la périphérie, les autochtones et les immigrés, les élites et le peuple — se superpose désormais le phénomène nouveau de la scission de la société en trois blocs. Élection après élection, en France, en Allemagne, en Suède et au Royaume-Uni, les urnes dessinent le paysage d’une Europe dont la population se divise en trois blocs sociaux antagonistes.
Nous pouvons définir le premier groupe comme les «installés» ou les «établis»: les nantis, l’establishment, les fonctionnaires, les retraités aisés, les professions liées à la machine publique et les catégories protégées qui n’ont à affronter ni la concurrence libérale ni la pression directe de l’immigration. Ils votent très majoritairement pour les partis du système, de droite, du centre ou de gauche, qu’il s’agisse de Macron, de Merz ou de tout autre produit du bloc social-démocrate, démocrate-chrétien et libéral jusqu’ici hégémonique.
Le deuxième groupe est celui des «revendicatifs»: les citoyens d’origine étrangère et ceux qui vivent du vaste univers de l’aide sociale. Ils constituent la force motrice de la nouvelle gauche.
La troisième catégorie est celle des «enracinés», ou des «dépossédés»: les autochtones issus des classes moyennes et populaires appauvries, dont le vote s’oriente massivement vers les mouvements souverainistes et patriotiques.

Les contours de chaque groupe et leur proportion varient selon le pays, son histoire et ses particularités socioculturelles, mais la fracture devient partout manifeste. Le nombre des «dépossédés» augmente: ce sont les perdants de la mondialisation et des nouvelles technologies, déconcertés par la transformation fulgurante du paysage humain, culturel et axiologique, privés de leur ancienne nation, de leur identité et de l’espoir d’une amélioration. Ils donnent des ailes aux partis qui prônent le retour des États-nations. Les dominants les qualifient avec mépris de populistes et, de plus en plus souvent, d’extrémistes: le monopole des mots.
En France, Marine Le Pen et les forces apparentées frôlent les 40% des intentions de vote. En Allemagne, le cas de l’AfD est emblématique: malgré les virulentes tentatives de criminalisation et un nombre non négligeable de restrictions légales, le parti est le premier du pays. Même sort pour le Reform Party de Nigel Farage au Royaume-Uni. Pendant ce temps, le nombre des «installés» diminue: cette couche sociale aisée et protégée qui regrette les décennies prospères et tranquilles de la seconde moitié du XXe siècle. Une nostalgie sans perspectives à l’époque de la dette publique, du retour de l’inflation, de la crise énergétique, du risque de guerre, de la précarité et de l’effondrement des dépenses sociales. Les options sociales-démocrates, libérales et démocrates-chrétiennes perdent de leur élan, en concentrant le soutien de leurs catégories de référence sur des responsables politiques à la Macron: des figures qui transmettent un sentiment illusoire de sécurité à ceux qui ne demandent rien d’autre.
La vague des revendicatifs, mécontents et pleins de ressentiment progresse avec l’islamisation de nombreuses villes européennes, offrant à la vieille gauche l’occasion de reconquérir le pouvoir. Les trois groupes sont pratiquement imperméables les uns aux autres. Il est peu probable qu’un membre de la catégorie des revendicatifs mécontents soutienne un candidat des installés, et encore moins un candidat appuyé par les enracinés. Ces derniers, à leur tour, ne peuvent voter pour ceux qu’ils considèrent, à juste titre, comme des ennemis existentiels. En Allemagne et en Suède, seuls 4% des citoyens de souche non autochtone ont voté pour des candidats identitaires. Avec des nuances locales distinctes, le phénomène est appelé à se répéter.
En Italie et en Espagne, le poids de la gauche diffuse est maximal parmi les retraités, les bureaucraties, les enseignants et les citoyens « de souche » qui vivent de subventions et de prestations publiques. En Italie, Forza Italia, le centre résiduel et une partie du Parti démocrate se rejoignent dans la défense des intérêts des «installés». Une société fragmentée est, dans certaines limites, un phénomène physiologique. Toutefois, dans les conditions actuelles, les aspirations profondes de chacun des trois groupes exigent la défaite, voire la disparition des autres. Les objectifs des «revendicatifs» pleins de ressentiment ne peuvent être imposés qu’au moyen de la destruction de l’ancienne communauté nationale, bastion des «enracinés», dont la survie exige à son tour la neutralisation du camp adverse. Les «installés» comptent encore beaucoup, mais leur nombre diminue et ils ne représentent rien d’autre que la tentative de maintenir des rapports de force et des structures en voie d’effondrement.
Il existe donc une possibilité réelle qu’une forme de guerre civile — ou, plus exactement, de guerre intestine, puisque les factions opposées n’ont rien en commun — devienne inévitable. Le compromis ou la conciliation entre ceux qui souhaitent préserver le pays tel qu’il était et ceux qui sont résolus à le transformer en quelque chose de totalement différent paraît difficile. La question migratoire est cruciale.
La grande ligne de fracture des prochaines années pourrait opposer immigration et remigration. Si la première l’emporte, les « revendicatifs » auront atteint leur objectif et édifieront un nouveau pouvoir, y compris leur propre caste d’« installés ». Si la remigration l’emporte, les enracinés s’imposeront. Dans les deux cas, le processus sera traumatisant.
La réflexion de celui qui se dissimule derrière le pseudonyme proustien de Boni Castellane est similaire. Les arguments économiques — bien qu’importants pour construire le consentement — cèdent le pas à la structure immigrationniste, clé de voûte des «revendicatifs». La gauche radicale semble avoir retrouvé la carte conceptuelle perdue après la catastrophe de 1989. Outre la représentation des minorités ethniques et sexuelles, elle tente de s’allier à l’islamisme. Celui-ci, en attendant de fonder des partis religieux ou ethnoreligieux, colonise habilement des mouvements comme La France insoumise, le Labour britannique ou Podemos en Espagne, en leur fournissant des voix et des cadres dirigeants. Cette alliance paraît fructueuse, mais elle finira par diviser la gauche traditionnelle, au sein de laquelle l’apport des installés est très important en raison de leurs revenus, de leurs intérêts et de leur modérantisme réformiste. Cela est déjà manifeste dans la dynamique du Parti démocrate américain.
L’autre déflagration concerne la scission culturelle entre les métropoles et les zones périurbaines, périphériques et rurales. Castellane observe que la métropole est le «lieu de naissance de la post-société, entendue comme un agglomérat de communautés ethniques, le consumérisme comme structure de vie, et des dynamiques culturelles ainsi que des services distincts pour chaque niche culturelle métropolitaine».
Entre des lieux devenus des espaces inhumains, dépourvus de destin commun, et le reste des territoires, le conflit est inévitable. Reste à voir si la révolution technologique et la marginalisation politique, culturelle et économique croissante des zones non métropolitaines susciteront la réaction des enracinés soumis à cette offensive, et quelle sera la position des «installés».
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Le monde se réorganise — et nous le constatons à la pompe

Le monde se réorganise — et nous le constatons à la pompe
Jeanne Delahaye
Source: https://www.facebook.com/jeanne.delahaye.7
Il suffit de mettre côte à côte quelques informations de ces derniers jours pour comprendre ce qui est en train de se produire.
Le 2 octobre, les pays du G7 se sont réunis en session de crise en raison des tensions sur les marchés de l’énergie. Après la décision, déjà prise en mars, de débloquer 400 millions de barils provenant des réserves d’urgence — dont environ 325 millions ont désormais été mis sur le marché, selon l’Agence internationale de l’énergie —, 100 millions de barils supplémentaires de pétrole et de diesel doivent maintenant être mobilisés. Le marché du diesel est particulièrement sous pression (AIE).
Un détail est à cet égard particulièrement remarquable: outre la crise dans le détroit d’Ormuz, l’AIE cite explicitement les attaques ukrainiennes contre des raffineries russes comme l’un des facteurs aggravant la pénurie de diesel. Dans le même temps, les pays du G7 déclarent vouloir maintenir les sanctions contre la Russie (AIE).
C’est de la géopolitique — mais ses conséquences nous touchent directement.
La Commission européenne le confirme désormais elle-même: l’approvisionnement de l’Europe est certes assuré pour le moment, mais le diesel demeure cher. La Banque centrale européenne souligne que, en tant que grand importateur net d’énergie, la zone euro perd du revenu réel au profit du reste du monde lors de tels chocs de prix. Une étude de la Commission européenne montre en outre que les ménages à faibles revenus sont beaucoup plus durement touchés par les chocs sur les prix de l’énergie que les ménages aisés (Energy).

Parallèlement, le paysage politique se transforme hors d’Europe.
Lors du dernier sommet des BRICS à New Delhi, les pays membres — dont le groupe s’est désormais considérablement élargi — ont appelé à la retenue au Moyen-Orient et au maintien du commerce international. Quelques jours plus tard, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, il était également impossible de ne pas entendre les nombreux États qui réclament une réforme de l’ordre international. L’Afrique, en particulier, exige enfin une représentation appropriée au Conseil de sécurité (Al Jazeera).
Voilà, selon moi, le point décisif: l’ordre mondial est en train de se déplacer.
Un nombre croissant d’États ne veulent plus se contenter d’appliquer des règles définies ailleurs. Ils réclament davantage de voix au sein des institutions internationales tout en nouant de nouveaux partenariats politiques et économiques.
Cela ne doit nullement être une catastrophe pour l’Europe.
Mais l’Europe doit se demander quelle place elle souhaite occuper dans ce nouveau monde.
L’Union européenne parle elle-même d’«autonomie stratégique». Dans le même temps, elle demeure fortement dépendante dans des domaines essentiels: des importations d’énergie, des chaînes mondiales d’approvisionnement en matières premières et en marchandises et, sur le plan de la sécurité, toujours largement des États-Unis. Le Conseil européen considère désormais lui-même l’accès à une énergie abordable, la compétitivité industrielle et la réduction de ces dépendances comme des tâches urgentes (consilium.europa.eu).
C’est peut-être précisément là que réside l’impasse européenne :
Nous continuons d’essayer de façonner un monde en mutation à l’aide des instruments de l’ancien ordre — sanctions, pressions économiques et formation de blocs —, tandis qu’une grande partie du reste du monde diversifie de plus en plus ses relations.
Or, la question décisive devrait être la suivante :
Comment l’Europe peut-elle préserver ses propres intérêts sans se couper des nouveaux centres de pouvoir?
Une plus grande autonomie stratégique ne signifierait pas «rejoindre» la Russie, la Chine, l’Inde ou les BRICS.
Elle signifierait être capable de dialoguer et de commercer avec différents centres de pouvoir, de désamorcer autant que possible les conflits par la diplomatie et d’évaluer davantage les décisions européennes en fonction de leurs conséquences pour la population européenne.
Car la politique mondiale ne se déroule plus depuis longtemps dans quelque lointain ailleurs.
Nous la rencontrons à la pompe, sur notre facture de chauffage, au supermarché, dans les coûts de production de nos entreprises et, en définitive, dans notre pouvoir d’achat.
La multipolarité n’est donc pas une théorie géopolitique abstraite.
Elle fait depuis longtemps partie de notre quotidien.
14:33 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, affaires européennes, politique internationale |
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