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vendredi, 02 octobre 2026

Dérive de la justice en Italie

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Dérive de la justice en Italie

Peter W. Logghe

Source: https://www.facebook.com/peter.logghe.94

Partout en Europe occidentale, nous sommes confrontés à des décisions de justice qui mettent en danger notre sécurité collective. Cela s’est manifesté en Italie dans deux affaires judiciaires récentes qui y ont suscité une vive émotion. En juin, un juge de Pérouse, en Ombrie, a décidé de remettre en liberté un migrant clandestin gambien, déjà «connu des services de police», après une tentative d’enlèvement d’une fillette de cinq ans. À Turin, ce scénario absurde s’est répété: un ressortissant bangladais a été remis en liberté après avoir agressé sexuellement une jeune fille de treize ans, au motif qu’il s’était «excusé».

L’homme originaire du Bangladesh travaillait dans une supérette à Turin. Une jeune fille de treize ans l’a accusé d’avoir eu un comportement sexuel déplacé. Selon les services de police, son récit concordait avec les images de vidéosurveillance du magasin. Celles-ci montraient d’ailleurs que, peu auparavant, l’homme s’en était également pris à une femme de quarante ans, que la police italienne cherche actuellement à retrouver. À la suite d’une plainte déposée par la famille de l’adolescente, l’homme a été interpellé par la police.

Comment peut-on encore expliquer ce laxisme à la famille des victimes? Aux victimes elles-mêmes?

Le procureur Paolo Cappelli avait demandé son placement immédiat en détention en raison d’un risque imminent de récidive. Lors de son interrogatoire, l’auteur a reconnu les faits et s’est «excusé». Malgré ses aveux concernant ces faits graves et «les difficultés de l’homme à maîtriser ses pulsions», le juge d’instruction a décidé de le remettre en liberté. Il doit seulement se présenter à la police à intervalles déterminés.

Ces décisions provoquent une nouvelle polémique politique au sein des autorités italiennes. La présidente du Conseil, Giorgia Meloni, a bien résumé la situation: «Une jeune fille de treize ans va acheter un goûter pour ses petits frères. Elle entre dans une petite boutique et, lorsqu’elle rentre chez elle, sa jeune vie est détruite».

Il n’est guère surprenant que l’Association nationale des magistrats italiens ait réagi. Elle ne s’est toutefois pas prononcée sur les décisions des juges, mais sur l’intervention de Meloni, qu’elle a considérée comme une atteinte à l’autonomie du pouvoir judiciaire.

Eh bien… On peut peu à peu se demander si la justice de nos pays d’Europe occidentale est réellement équipée pour réagir efficacement à ce type de faits criminels graves et répétés.

Bourgeoisie traditionaliste ou révolte conséquente: la querelle autour de la légitimité doctrinale de Julius Evola dans le monde hispanophone

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Bourgeoisie traditionaliste ou révolte conséquente: la querelle autour de la légitimité doctrinale de Julius Evola dans le monde hispanophone

Une étude de cas sur l’intransigeance, le marché de l’édition et la domestication institutionnelle de la pensée évolienne

Carlos N. Mancini

Source: https://carlos2.substack.com/p/burguesia-tradicionalista-...

1. Introduction

Le présent article examine un échange récent entre deux figures du milieu traditionaliste hispanophone — Marcos Ghío et Guillermo Más Arellano — en tant qu’étude de cas d’une tension structurelle qui traverse depuis des décennies la réception de Julius Evola en langue espagnole: le conflit entre une lecture maximaliste et doctrinalement intransigeante du traditionalisme, d’une part, et une pratique éditoriale et intellectuelle qui opère dans les limites du marché et de la légalité contemporaine, d’autre part.

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Il convient de préciser d’emblée la répartition des voix dans cet échange. Les deux seuls interlocuteurs directs sont Marcos Ghío (photo, ci-dessus, en haut), auteur de l’accusation centrale, et Guillermo Más Arellano (photo, ci-dessus, en bas), qui lui répond en confirmant son récit. Eduard Alcántara, en revanche, n’intervient à aucun moment: il est exclusivement mentionné à la troisième personne par Ghío, comme exemple de l’attitude que celui-ci conteste.

2. Antécédents : la question de la garde doctrinale

La controverse actuelle ne peut être comprise sans faire référence à la querelle historique autour de la «garde» de l’œuvre d’Evola en espagnol. Pendant des décennies, Marcos Ghío, par l’intermédiaire du Centre d’études évoliennes en Argentine, a exercé un rôle pratiquement monopolistique dans l’introduction et la traduction d’Evola en espagnol. Ses traductions, marquées par un lexique dense et militant, correspondaient à une interprétation doctrinale particulière de l’auteur, dans laquelle la rigueur conceptuelle était subordonnée à une stricte fidélité idéologique.

L’apparition de maisons d’édition plus récentes, telles qu’EAS (Ediciones Bicentenario / Editorial EAS) en Espagne, a modifié cet équilibre. En proposant des traductions plus fluides et commercialement viables, ces maisons ont engendré une friction inévitable entre celui qui se perçoit comme le dépositaire historique de la doctrine et ceux qui cherchent à dynamiser sa diffusion et à élargir son public. Il convient de signaler, à cet égard, que le paysage anglo-saxon offre un contraste instructif: des maisons telles qu’Inner Traditions — avec des traductions de Guido Stucco, E. E. Rehmus et Martin Schwartz — ou Arktos ont abordé des ouvrages tels que Revolt Against the Modern World, Ride the Tiger et The Hermetic Tradition selon des critères philologiques considérablement plus rigoureux. Elles ont ainsi permis d’accéder à la complexité syntaxique d’Evola sans l’opacité qui caractérise certaines des premières versions espagnoles.

3. L’accusation de Ghío: puritanisme doctrinal contre accommodement

Le message de Marcos Ghío formule une critique à plusieurs volets qui mérite d’être décomposée de manière analytique.

Premièrement, la contestation du récit de résistance d’Alcántara — tiers absent de l’échange. Ghío commence son intervention en demandant de quel « combat » parle Alcántara et affirme ne l’avoir jamais entendu invoquer la « révolte contre le monde moderne ». Loin de lui reconnaître une attitude de résistance, il le décrit comme quelqu’un qui cherche simplement « à s’adapter au monde moderne » afin « de ne pas être mis en prison » — autrement dit, comme quelqu’un qui se déclare antimoderne dans son discours tout en veillant soigneusement, dans la pratique, à préserver sa liberté et la viabilité juridique de son activité éditoriale.

Deuxièmement, l’analogie avec Guillermo Más Arellano lui-même, auquel Ghío rappelle avoir demandé par le passé un débat ouvert fondé sur la confrontation des idées. D’après le récit de Ghío, Arellano aurait refusé, au motif qu’un tel débat l’empêcherait de continuer à publier des livres auprès de cette maison d’édition. Ghío assimile cet épisode à l’attitude d’Alcántara: dans les deux cas, soutient-il, la sauvegarde des intérêts éditoriaux prévaut sur le combat doctrinal frontal.

Troisièmement, le reproche de «bourgeoisie traditionaliste», que Ghío étend aux deux hommes — Alcántara et Arellano — et, par extension, à l’ensemble du milieu éditorial et universitaire («ce sont des bourgeois qui veulent se faire passer pour des traditionalistes»). Sa mention — ironique ou tout simplement erronée dans sa transcription — de la Fondazione Julius Evola, qu’il désigne comme la «Fondation Evola», à propos des tentatives visant à introduire Evola dans les milieux universitaires, est significative. Pour Ghío, cette institutionnalisation universitaire ne constitue pas une légitimation, mais une domestication: l’entrée de la doctrine dans l’establishment qu’elle devrait, en principe, combattre. Il conclut son intervention par une allusion sarcastique au fait d’avoir «vu le système», présentant le cas d’Arellano comme l’exécution d’une contrainte extérieure déguisée en cohérence doctrinale.

4. La réponse de Guillermo Más Arellano: démarcation éthique et confirmation pragmatique

La réponse de Guillermo Más Arellano s’articule en deux temps nettement distincts.

Dans un premier temps, il fixe une limite éthique et commerciale élémentaire: il refuse de dire du mal de son propre éditeur, tout en précisant qu’Alcántara avait bel et bien été invité à parler d’Evola. Cette distinction est significative, car elle sépare deux plans que Ghío tend à confondre dans son accusation: d’une part, la réserve professionnelle à l’égard de celui qui le publie — une attitude qui peut se défendre au nom d’une loyauté commerciale élémentaire — et, d’autre part, l’ouverture d’un espace légitime de débat doctrinal sur Evola, qu’Arellano ne ferme absolument pas.

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Dans un second temps, cependant, Arellano abandonne toute stratégie défensive et confirme sans réserve le récit de Ghío concernant l’épisode du débat refusé: il reconnaît que celui-ci «ne ment pas» et que la conversation s’est déroulée exactement comme il l’a relatée. Bien plus, il accepte cette caractérisation en recourant à une formule qui confine à l’auto-ironie — «je suppose que c’est un argument bourgeois en bonne et due forme» — et conclut la discussion par ces mots: «je ne peux donc rien ajouter». Cette phrase fonctionne comme une reconnaissance explicite des limites que sa position institutionnelle lui impose.

Cette séquence est remarquable par son honnêteté intellectuelle: au lieu de se livrer à une défense apologétique globale, Arellano nuance ce qu’il juge injuste dans l’accusation de Ghío — le mélange de deux situations distinctes —, mais ne cherche pas à esquiver ce qu’il reconnaît comme exact. Il ne tente pas non plus de parer ses propres concessions commerciales d’un radicalisme que sa pratique effective ne confirme pas.

5. Analyse: deux logiques irréconciliables

L’échange dans son ensemble révèle un fossé structurel entre deux logiques dans le rapport à la doctrine traditionaliste:

La logique intransigeante et maximaliste — celle de Ghío — conçoit le traditionalisme comme un combat frontal et non négociable contre la modernité. Elle interprète toute concession d’ordre juridique, commercial ou institutionnel — celle d’Alcántara, évoquée à la troisième personne, comme celle d’Arellano lui-même — comme une forme de trahison doctrinale.

La logique pragmatique et institutionnelle — celle d’Arellano et, par extension, d’Alcántara tel qu’il est décrit — admet la nécessité d’agir selon les règles du marché de l’édition et dans le cadre juridique en vigueur. Elle distingue la loyauté commerciale de l’ouverture doctrinale, sans pour autant renoncer — du moins selon la perception qu’elle a d’elle-même — à une adhésion substantielle à la pensée évolienne.

Cette tension n’est ni accidentelle ni propre au cas hispanophone: elle reproduit, sur le plan de la réception, l’aporie qu’Evola lui-même a explorée dans Cavalcare la tigre [Chevaucher le tigre] à propos de la position de l’homme différencié face à un monde en dissolution — à savoir s’il est possible de maintenir intérieurement une attitude d’«apoliteia» tout en participant nécessairement aux structures du monde moderne afin de pouvoir y agir, y compris dans le cadre de l’activité éditoriale elle-même.

6. Conclusion

L’épisode analysé illustre, à petite échelle, un problème fondamental dans l’histoire de la réception d’Evola en espagnol: l’impossibilité de séparer complètement la question doctrinale de la question institutionnelle. L’accusation de «bourgeoisie traditionaliste» que Ghío porte contre Alcántara et Arellano n’est pas entièrement réfutée par ce dernier. Elle est nuancée sur un point — la distinction entre loyauté éditoriale et ouverture au débat — et confirmée sur un autre — le refus d’un débat public pour des raisons commerciales. Cette confirmation partielle ne saurait être assimilée à une défaite doctrinale; elle traduit plutôt la reconnaissance consciente du fait que toute transmission actuelle d’une pensée radicale exige nécessairement un certain degré de médiation avec les structures que cette pensée entend, sur le plan théorique, rejeter.

Note méthodologique: la présente analyse repose sur une conversation de l’auteur avec Guillermo Más Arellano ainsi que sur des déclarations de Marcos Ghío, dont la véracité n’a pas été vérifiée de manière indépendante au-delà de ce qu’ont affirmé les interlocuteurs eux-mêmes.

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L’Occident des valeurs commet un suicide collectif – De l’essor au déclin

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L’Occident des valeurs commet un suicide collectif – De l’essor au déclin

par Franz Ferdinand

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/207164

Nous prenons de plus en plus conscience que nous vivons un changement d’époque. L’Occident des valeurs est sur le point de céder à d’autres acteurs son rôle dirigeant sur cette planète. Bien entendu, il ne le fait pas volontairement. Les deux guerres actuelles, en Ukraine et au Moyen-Orient, sont les conflits apparemment inévitables qui marquent le début de la fin d’une époque.

La question est de savoir si la fin de la domination occidentale est inévitable, si elle aurait pu être empêchée ou s’il est encore possible de l’éviter.

Décadence, bureaucratie et élites: l’anatomie du déclin

Les principaux adversaires dans cette lutte visant à évincer l’Occident des valeurs sont précisément des pays qui, au cours de leur histoire, ont déjà atteint un apogée avant de s’effondrer pour diverses raisons: la Chine, l’Inde, la Perse et la Russie.

La fin des grands empires et des grandes civilisations est suffisamment bien connue grâce à l’histoire. La question se pose donc: qu’est-ce qui provoque la chute d’un grand empire ou d’une civilisation? Les causes sont-elles différentes à chaque fois, ou existe-t-il des schémas fondamentaux récurrents qui conduisent au déclin?

D’autres penseurs se sont déjà penchés sur ces questions:

Glubb, Spengler, Tainter et Turchin : ce qu’ils disent de notre déclin

1. Sir John Bagot Glubb

Sir John Bagot Glubb passa la majeure partie de sa vie comme soldat dans les déserts du Moyen-Orient. Il publia un essai intitulé The Fate of Empires and Search for Survival.

Il distingua six âges que traverse un empire :

- D’abord un âge des pionniers: des hommes pauvres, endurcis et intrépides qui surgissent de nulle part.

- Ensuite, un âge des conquêtes.

- Puis un âge du commerce, au cours duquel les épées se transforment en livres de comptes.

- Vient ensuite un âge de l’abondance, où les livres de comptes conduisent au confort.

- Puis un âge de l’intellect, au cours duquel des personnes vivant dans l’aisance commencent à se disputer sur tout.

- Et enfin un âge de la décadence. [Remarque: c’est là que nous nous trouvons actuellement!]

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Glubb remarqua qu’aucune civilisation n’avait jamais eu le sentiment de se trouver en déclin. Les personnes qui vivaient durant le dernier âge ne le percevaient pas comme une fin. Elles le considéraient comme un raffinement et un progrès, comme le moment le plus avancé et le plus intelligent jamais atteint par leur culture. L’automne donne l’impression d’être le sommet. Voilà le piège.

2. Oswald Spengler

Un professeur allemand nommé Oswald Spengler avait déjà compris la même chose soixante ans avant Glubb. Il le vit encore plus clairement – et devint ainsi l’un des hommes les plus détestés de la vie intellectuelle européenne.

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En 1918, dans une Allemagne qui venait de perdre une guerre, il écrivit un livre intitulé Le Déclin de l’Occident. Il y affirma quelque chose auquel personne n’était préparé: ce n’était pas seulement l’Allemagne qui arrivait à son terme, mais l’Occident tout entier – et cela depuis déjà un certain temps. L’argument de Spengler reposait sur une distinction que presque personne ne fait encore aujourd’hui. Une culture, disait-il, est quelque chose de vivant. Elle croît et possède une âme. Elle produit des cathédrales, des mathématiques et de la musique en vertu d’une nécessité intérieure qu’elle-même ne saurait même nommer.

Une civilisation, en revanche, est ce que devient une culture lorsqu’elle cesse de croître. Elle est la coquille durcie d’une formation qui a achevé son devenir et ne peut désormais plus qu’administrer, gouverner et dépérir.

La culture est le printemps et l’été. La civilisation est l’hiver qui leur succède.

Selon les calculs de Spengler, l’Occident entra dans son hiver aux alentours de 1800. Nous nous y trouvons depuis deux siècles. Nous l’appelons simplement "modernité".

La première folie: résoudre chaque problème jusqu’à ce que les solutions tuent la société

3. Joseph Tainter

L’anthropologue américain Joseph Tainter publia en 1988 un ouvrage intitulé L’Effondrement des sociétés complexes. Sa réponse à la question de la chute des civilisations était si sobre qu’elle ne ressemblait guère à de l’histoire.

Les civilisations, soutenait-il, ne meurent pas de décadence. Elles ne meurent pas non plus à cause des barbares. Elles meurent parce qu'elles résolvent des problèmes.

Cela fonctionne de la manière suivante: une société se trouve confrontée à un problème – une sécheresse, une guerre frontalière ou une pénurie. Elle le résout en créant davantage de complexité: un nouveau service administratif, un nouvel impôt, une nouvelle classe de spécialistes ou une armée plus nombreuse. La solution fonctionne, tout le monde en est reconnaissant, et la société est désormais un peu plus complexe qu’auparavant.

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Puis survient le problème suivant, et la réponse est la même: davantage de structures, davantage d’administration, davantage de niveaux entre la personne munie d’une pelle et celle qui prend les décisions concernant les pelles. Pendant longtemps, cela est rentable. Chaque unité supplémentaire de complexité créée rapporte plus qu’elle ne coûte. C’est ainsi que la croissance est ressentie de l’intérieur.

Mais, à un certain moment, la courbe s’infléchit. Chaque nouvelle solution coûte un peu plus et rapporte un peu moins. La bureaucratie nécessaire au fonctionnement de la bureaucratie s’accroît. Les problèmes simples ont été résolus depuis longtemps, et seuls les problèmes coûteux demeurent.

Finalement, la société atteint un point que Tainter qualifia de rendement marginal décroissant de la complexité. À partir de ce moment, elle doit dépenser toujours davantage simplement pour rester là où elle se trouve déjà – non pour progresser, mais seulement pour maintenir l’état existant.

Rome en est le cas d’école, et les détails sont de nature à mettre mal à l’aise. Au IIIe siècle, l’Empire n’était plus maintenu que par des mesures d’urgence. En une seule génération, Dioclétien doubla approximativement la taille de l’armée et de la bureaucratie afin d’empêcher l’effondrement des frontières.

Il fallait bien que quelqu’un paie. La charge fiscale pesant sur les paysans augmenta donc à tel point qu’il devint finalement moins coûteux d’abandonner ses propres terres que de continuer à les cultiver. Tant de personnes le firent que les Romains avaient un terme juridique spécifique pour désigner les champs vides: Agri Deserti – terres abandonnées.

[Remarque: de nos jours, des entreprises fuient l’Union européenne vers l’Amérique, Dubaï ou la Chine afin d’échapper à l’horreur bureaucratique de l’UE!]

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La teneur en argent des pièces romaines passa d’environ 90% sous Néron à moins de 5% dans les années 260, parce que l’État payait ses soldats avec une monnaie dont il diminuait toujours davantage et en toute discrétion la teneur en métal précieux.

Et voici le détail par lequel Tainter conclut ce cas:

[Remarque: dans l’Occident des valeurs, le prix de l’or a été multiplié par cent au cours des cinquante dernières années.]

Vers l’an 440, un prêtre de Gaule, nommé Salvien, écrivit un pamphlet furieux sur ce qu’il observait autour de lui. Les Romains ordinaires, rapportait-il, fuyaient chez les barbares – non pas parce qu’ils étaient faits prisonniers, mais de leur plein gré. Ils préféraient vivre sous les Goths et les Francs plutôt que sous leur propre gouvernement. Car quoi que les barbares leur prissent, c’était moins que ce que Rome leur prenait.

Salvien comprit qu’ils préféraient vivre libres sous l’apparence de la captivité plutôt que captifs sous l’apparence de la liberté. Lorsque les barbares finirent par envahir l’Empire, qu’envahirent-ils donc? Une entité dont la préservation était devenue si coûteuse que ses propres citoyens n’en voulaient plus.

Le terme employé par Tainter pour désigner ce qui se produisit ensuite est celui d’«économisation». De son point de vue, l’effondrement n’est pas un échec. Il s’agit d’une décision rationnelle prise simultanément par des millions de personnes: celle de ne plus payer pour un niveau de complexité qui ne produit plus aucun rendement. La folie ne résidait jamais dans une décision isolée. Chaque nouveau service administratif avait un sens. Chaque nouvel impôt était nécessaire. Chaque niveau supplémentaire constituait une solution à un problème réel.

[Remarque: de nos jours, c’est pire, car nous résolvons principalement des problèmes fictifs.]

C’est précisément ce qui rend le processus si semblable à chaque fois. Personne ne décide consciemment de construire une machine qui deviendra un jour trop lourde pour être encore gérable. On ne décide tout simplement jamais de cesser de la construire. Et, de l’intérieur, ce poids n’est jamais perçu comme un poids. Il apparaît comme un raffinement.

La deuxième folie: produire davantage de princes qu’il n’existe de trônes

4. Peter Turchin

Mais la complexité ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la violence. Rome ne devenait pas seulement de plus en plus coûteuse. Elle se déchirait déjà de l’intérieur depuis un siècle avant que les Goths ne franchissent le Danube en grand nombre. L’homme qui tenta de comprendre pourquoi cela se produit était l’écologue des populations Peter Turchin. Il passa la première moitié de sa carrière à modéliser l’essor et l’effondrement de populations animales – scarabées, campagnols, êtres vivants dépourvus d’idéologie.

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Puis il appliqua les mêmes mathématiques aux sociétés humaines. En 2016, il publia Ages of Discord, une étude dans laquelle il examinait en quelque sorte les États-Unis comme un biologiste examine une boîte de Petri. Son idée centrale concernait un mécanisme qu’il appela la «surproduction des élites».

Toute société produit, durant ses phases de croissance, davantage de personnes riches et instruites qu’elle n’en a besoin: davantage d’avocats que de tribunaux, davantage de candidats aux fonctions publiques que de postes disponibles, davantage de fils d’hommes importants qu’il n’existe de positions éminentes dont ils pourraient hériter.

Durant les décennies prospères, cela demeure invisible, car le gâteau croît suffisamment vite pour faire une place à chacun. Puis la croissance ralentit. Le nombre de postes disponibles cesse d’augmenter, tandis que le nombre de personnes élevées dans l’attente d’obtenir un tel poste continue à croître.

Considérons la République romaine au cours de son dernier siècle: en 81 av. J.-C., Sylla doubla le Sénat, le faisant passer de 300 à 600 membres. Quarante ans plus tard, César l’agrandit jusqu’à 900 membres. [Remarque: en Autriche, l'actuel gouvernement des partis perdants est lui aussi actuellement le plus important en nombre et le plus coûteux qu’ait connu la Deuxième République. Le personnel excédentaire est également recasé comme autant des prétendus consultants externes].

Les guerres civiles qui détruisirent la République ne furent pas menées par des paysans. Elles furent menées par les élites – autour de la question de savoir quelles élites pourraient continuer à appartenir aux élites [Remarque: pour cette raison, une «division de la société» a lieu en Allemagne; on veut même interdire le parti émergent qui, selon les sondages, serait le plus puissant].

La situation était semblable en France dans les années 1780. Il existait une génération de jeunes hommes ambitieux, instruits et pourvus de titres, le plus souvent des avocats de province, qui avaient fait tout ce que le système exigeait d’eux, mais trouvaient néanmoins tous les postes déjà occupés.

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La Révolution ne fut pas déclenchée par les affamés, mais par les surqualifiés. Les affamés constituaient l’arme. C’est la seconde moitié du mécanisme de Turchin – et celle qui le rend mortel. La surproduction des élites ne produit à elle seule qu’un grand nombre de personnes amères et frustrées. Mais elle ne se manifeste jamais seule.

Les mêmes forces qui bloquent l’ascension des élites sont désignées par Turchin comme une «pompe à richesse»: les richesses affluent constamment vers le sommet, tandis que les salaires stagnent. Parallèlement, la population située en dessous s’appauvrit. [Remarque: la «transition énergétique», la pandémie de coronavirus et, à présent, le réarmement massif ont servi et servent à transférer l’argent du bas vers le haut].

Il se crée ainsi, à la base, une masse de personnes en colère et, au sommet, un excédent de personnes ambitieuses privées des postes auxquels elles s’attendaient. Ces élites «sans siège» finissent alors par faire quelque chose de prévisible: elles cessent de rivaliser au sein du système pour les sièges existants et commencent plutôt à rivaliser pour prendre la tête de ceux qui veulent brûler ces sièges. Turchin les appelle des contre-élites. Tout effondrement en produit. Ce ne sont pas des personnes extérieures au système.

Rome en fournit un exemple particulièrement clair. En 63 av. J.-C., un patricien nommé Lucius Sergius Catilina – issu d’une ancienne famille, doté d’une généalogie irréprochable et ayant échoué à deux reprises dans sa tentative de devenir consul – cessa de lutter pour obtenir cette fonction. Il entreprit plutôt d’organiser les hommes qui avaient tout perdu à cause des dettes de Rome: des aristocrates ruinés, des vétérans démobilisés auxquels on avait promis des terres qu’ils ne reçurent jamais, et des paysans dont les champs avaient été absorbés par les domaines des sénateurs. Il leur promit l’annulation de toutes les dettes, et la ville faillit être incendiée. Catilina n’était pas un révolutionnaire. C’était un initié rejeté qui découvrit que la foule placée en dessous de lui constituait une arme – et qui ramassa cette arme. Dans son hiver, chaque civilisation fait croître une moisson de Catilina. La seule question est de savoir combien de personnes appauvries ils peuvent atteindre.

En 2010, avant même la publication d'Ages of Discord et avant que de telles réflexions ne deviennent à la mode, Turchin publia une courte lettre dans la revue Nature. Sur la base de ses modèles, il prédit que les États-Unis et l’Europe occidentale atteindraient vers 2020 un pic d’instabilité politique [Coronavirus!!!]. Il ne lisait pas alors les nouvelles. Ces nouvelles n’existaient pas encore. Il examinait plutôt des rapports numériques: le nombre de diplômés en droit par rapport au nombre de postes juridiques, la concentration de la richesse au sommet par rapport à la stagnation des salaires à la base.

Le rythme cinquantenaire des troubles aux Etats-Unis devait se manifester à nouveau en 2020, après les années 1870, 1920 et 1970.

5. Arnold Toynbee

Dans son étude historique en douze volumes, parue entre 1934 et 1961, Arnold Toynbee soutenait que les civilisations s’élèvent en répondant à des défis et déclinent lorsqu’elles cessent de le faire. Une minorité créatrice répond à chaque crise par quelque chose de nouveau. Les masses l’imitent. La société s’élève.

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Le déclin commence au moment où la minorité créatrice devient une simple minorité dominante: une classe dirigeante qui a cessé de créer du nouveau et se contente désormais de gouverner; qui maintient sa position par la violence et l’habitude plutôt qu’en apportant encore une quelconque réponse aux défis de son époque.

La formule de Toynbee, encore citée aujourd’hui, signifie en substance: les civilisations ne sont pas assassinées. Elles se suicident. À sa manière, il s’agit d’une théorie porteuse d’espoir. Le suicide suppose une décision. Et une décision suppose qu’il aurait été possible de décider autrement.

La troisième folie : échanger l’action contre l’argumentation

Voici la description que Glubb donne du dernier âge:

Les héros de la culture ne sont plus les soldats, les bâtisseurs ou les hommes d’État. Ce sont les athlètes, les chanteurs et les acteurs. La population de la capitale est obsédée par le divertissement et la sexualité. Les étrangers affluent, attirés par la richesse, tandis que les habitants du pays – vivant dans le confort, querelleurs et discutant sans fin – cessent d’avoir des enfants. Un immense appareil d’État assume les tâches autrefois accomplies par la famille et la tribu [Remarque: un État-providence hypertrophié!!!].

Il règne un pessimisme profondément enraciné, le sentiment que les meilleurs jours sont déjà passés. Mais surtout, il existe une obsession de l’intellect au détriment de l’action. Tout le monde débat. Personne n’agit.

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Tel a été Bagdad à l’apogée du califat abbasside, décrit à travers les lamentations d’historiens arabes qui observaient le phénomène en train de se produire.

Glubb passe en revue ces caractéristiques, propres au déclin de la Bagdad des Abbassides, presque point par point. Dans les décennies précédant la chute de l’ensemble, d’abord tombé aux mains des Turcs, puis aux mains des Mongols, les érudits de Bagdad écrivaient sur la popularité des chanteurs d’une manière semblable à celle dont les gens écrivent aujourd’hui à ce sujet: comme un symptôme, comme un scandale, comme la preuve que quelque chose s’était amolli.

Mais l’absence d’enfants est la caractéristique qui frappe le plus profondément, car c’est elle qui revient toujours.

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Au IIe siècle av. J.-C., Polybe décrivit une Grèce si fortement dépeuplée que les villes se vidaient – non pas à cause d’épidémies ou de la guerre. Les hommes, écrivait-il, s’étaient tournés vers le luxe et l’apparat et n’arrivaient plus à se résoudre à se marier. Quant à ceux qui le faisaient malgré tout, ils n’élevaient qu’un enfant, ou deux tout au plus, afin que la fortune reste indivise et que les parents puissent continuer à vivre confortablement. Une civilisation qui avait produit Platon et Alexandre décida silencieusement qu’elle préférait ne pas poursuivre sa trajectoire.

Spengler avait un nom pour les hommes de cette époque. Il les appelait les habitants de la ville mondiale: déracinés, intelligents, stériles – des personnes pour lesquelles l’argent avait remplacé le sang comme force organisatrice de la vie.

L’âge de l’intellect constitue, selon tout critère que cet âge lui-même reconnaîtrait, l’apogée: davantage d’éducation, davantage de débats, davantage de tolérance et davantage de confort qu’à tout autre moment antérieur de l’histoire de la civilisation. Tous les critères qu’une personne cultivée appliquerait semblent indiquer que la situation n’a jamais été meilleure.

Et, selon les calculs de Glubb, ceux de Spengler et selon les autres exemples cités, c’est précisément le signe fiable que la fin n’est plus éloignée que d’une ou deux générations.

L’homme intelligent ne peut pas le reconnaître, car pour le reconnaître, il faudrait un critère que l’homme intelligent lui-même considère comme primitif.

[Fin des développements tirés de la source susmentionnée.]

L’Occident des valeurs aujourd’hui

Tous les symptômes d’une société en déclin mentionnés dans ce texte s’appliquent très exactement à l’Occident des valeurs:

1. Inflation des lois et des réglementations

L’inflation absurde des lois et des réglementations dans l’Union européenne et les États nationaux constitue le chemin le plus sûr vers la chute et la désintégration. Il s’agit de moins en moins de résoudre des problèmes réels et de plus en plus de résoudre des problèmes fictifs, tels que l’imposture climatique et bien d’autres absurdités sur lesquelles on pourrait écrire pendant des soirées entières.

Ce n’est qu’une question de temps avant que l’armée de bureaucrates nécessaire à la mise en œuvre de toutes ces stupidités ne puisse plus être entretenue par la production économique réelle. Cette bureaucratisation conduit inévitablement à la destruction ou à la fuite de secteurs économiques entiers, comme actuellement l’industrie automobile, l’industrie chimique ou le secteur de l’énergie. Cela sape en même temps la base économique dont vivent, en définitive, les bureaucrates superflus eux-mêmes.

2. Surproduction d’«élites»

À cela s’ajoute la surproduction d’«élites» – ou, plus exactement, d’acteurs qui se considèrent eux-mêmes comme appartenant aux élites.

De nos jours, il s’agit d’innombrables diplômés de diverses disciplines universitaires «exotiques», telles que la sociologie, la psychologie, la science politique, les sciences du climat et les études de genre, qui n’ont pratiquement aucune perspective de carrière convenable et sont donc principalement recrutés par les ONG les plus diverses, lesquelles veulent remodeler le monde entier selon les conceptions de certains individus immensément riches. Ces «pseudo-élites» espèrent parvenir ainsi, après une quelconque «révolution», aux mangeoires des élites actuelles.

Ce sont précisément les ONG qui favorisent l’inflation des lois et des réglementations destinées à résoudre des problèmes fictifs tels que l’imposture climatique, accélérant ainsi la chute de l’Occident des valeurs.

3. Absence d’enfants

L’absence d’enfants est une conséquence de la désorientation générale, laquelle est à son tour également une conséquence de l’avalanche de problèmes fictifs. Car pourquoi mettre des enfants au monde si l’on croit sérieusement que la Terre va bientôt cuire?

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Retour au système des traités de Westphalie? Pas tout à fait! - L’étrange retour de la souveraineté dans un monde qui a dépassé le cadre de l’État territorial

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Retour au système des traités de Westphalie? Pas tout à fait!

L’étrange retour de la souveraineté dans un monde qui a dépassé le cadre de l’État territorial

Jerry B. Marchant

Jerry B. Marchant, d’IS IT PROPAGANDA?® (https://substack.com/@isitpropaganda), soutient que la multipolarité fait renaître la souveraineté westphalienne tout en transformant le système international.

La paix de Westphalie, conclue en 1648 par les traités de Münster et d’Osnabrück, est traditionnellement considérée comme l’acte fondateur du système international moderne. On lui attribue l’établissement de l’État territorial souverain, l’affirmation du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures et le remplacement des prétentions universalistes du Saint-Empire romain germanique et de la papauté par un ordre composé d’États formellement égaux.

Près de quatre siècles plus tard, alors que le moment unipolaire de l’après-guerre froide cède la place à un paysage multipolaire contesté, façonné par la Chine, la Russie, l’Inde et un Sud global plus affirmé, l’héritage westphalien a acquis une pertinence nouvelle. La multipolarité représente-t-elle un retour aux principes westphaliens après l’interventionnisme de l’ère unipolaire, ou marque-t-elle une rupture fondamentale avec l’ordre fondé sur la souveraineté associé à 1648?

Cet essai ne défend ni la thèse d’un simple retour ni celle d’une rupture nette. Il est plus juste de comprendre la multipolarité contemporaine comme une réaffirmation sélective et asymétrique des normes westphaliennes. Les puissances émergentes ou renaissantes invoquent la souveraineté et la non-ingérence pour s’opposer aux pratiques interventionnistes de l’ère unipolaire, tout en évoluant dans des structures économiques, technologiques et informationnelles que la logique territoriale de 1648 ne peut pleinement régir.

Il en résulte un système hybride: westphalien dans son vocabulaire normatif, mais de plus en plus post-westphalien dans sa structure matérielle.

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Le mythe et la réalité de 1648

Avant d’établir un lien entre le système des traités de Westphalie et la multipolarité, il convient de nuancer la signification historique du premier. Les règlements de 1648 n’ont pas instauré l’égalité souveraine au sens moderne du terme. Comme l’a démontré Andreas Osiander, les traités ont principalement mis fin à la guerre de Trente Ans, redistribué des territoires au sein du Saint-Empire romain germanique et établi des droits religieux limités pour les princes allemands. L’Empire lui-même a subsisté pendant encore un siècle et demi.¹

Ce qui allait être désigné sous le nom de «souveraineté westphalienne» était en grande partie une construction rétrospective. Les positivistes juridiques du XIXe siècle, puis les théoriciens des relations internationales, ont fait de ce règlement le récit fondateur de l’ordre international centré sur l’État. L’influent essai publié par Leo Gross en 1948 a encore consolidé cette interprétation.²

616TwId4LeL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgLa description que Stephen Krasner donne de la souveraineté comme une «hypocrisie organisée» permet de saisir le paradoxe qui en résulte: la non-ingérence était proclamée comme principe tout en étant violée de manière répétée par les États puissants. Les faits historiques montrent donc que la souveraineté n’a jamais constitué une règle absolue ni appliquée de manière cohérente.³

Cette distinction importe aujourd’hui. La question n’est pas de savoir si la multipolarité constitue littéralement un «retour à 1648», mais quels acteurs invoquent les principes westphaliens, contre qui et dans quel but.

L’intermède unipolaire

Les décennies qui ont suivi l’effondrement de l’Union soviétique ont représenté un éloignement significatif du principe traditionnel de non-ingérence. Au cours des années 1990 et 2000, l’internationalisme libéral a de plus en plus considéré la souveraineté comme étant subordonnée à d’autres principes, notamment les droits de l'homme, la gouvernance démocratique et la protection humanitaire.

L’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999, menée sans l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies, a été justifiée en partie par l’argument selon lequel le principe de souveraineté ne pouvait protéger un État se livrant à de graves exactions. L’approbation par les Nations unies, en 2005, de la "doctrine de la responsabilité de protéger" a pareillement établi que la souveraineté s’accompagnait de responsabilités dont la violation pouvait justifier une action internationale.

L’invasion de l’Irak en 2003 et l’intervention en Libye en 2011 ont encore illustré la tension entre la souveraineté territoriale et les doctrines interventionnistes.

713RuliT6yL._SY466_.jpgDans L’Ordre du monde (World Order, 2014), Henry Kissinger a formulé une critique réaliste des tentatives visant à ériger un modèle libéral-démocratique particulier en principe universel d’organisation. Quelle que soit l’opinion que l’on porte sur cet argument, l’essor ultérieur de la multipolarité montre que la souveraineté conditionnelle n’est pas restée sans réponse.⁴

Multipolarité et redéploiement stratégique de la souveraineté

La multipolarité contemporaine a donc replacé la souveraineté au cœur du vocabulaire diplomatique.

Les diplomaties russe et chinoise mettent régulièrement l’accent sur l’intégrité territoriale, l’égalité souveraine et la non-ingérence. Ces principes apparaissent également dans de nombreuses déclarations des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai. L’accent mis par l’Inde sur l’autonomie stratégique et le non-alignement s’inscrit dans une tradition apparentée, enracinée dans la conférence de Bandung de 1955.

imamachages.jpgCes États ne partagent toutefois pas nécessairement un projet politique commun. Le concept de «monde multiplexe» d’Amitav Acharya est utile parce qu’il évite de réduire la multipolarité à une simple «montée en puissance du reste du monde». Différentes puissances peuvent convenir qu’il faut limiter l’universalisme occidental et la souveraineté conditionnelle, tout en étant en désaccord sur ce qui devrait les remplacer.⁵

Il en résulte une contradiction importante.

L’invocation de la souveraineté par la Russie cadre difficilement avec son invasion de l’Ukraine en 2022, qui a violé l’intégrité territoriale ukrainienne. Cette contradiction illustre l’argument plus général de Krasner: la souveraineté peut fonctionner simultanément comme un principe, comme un bouclier diplomatique et comme un instrument de pouvoir appliqué de manière sélective.

Il faut donc appliquer aux puissances multipolaires les mêmes critères d’analyse qu’aux puissances occidentales. La rhétorique de la souveraineté est significative, mais elle ne suffit pas à établir l’existence d’une pratique cohérente.

Là où le système des traités de Westphalie atteint ses limites

Le problème de fond est que le système international contemporain a évolué bien au-delà des conditions territoriales de 1648.

L’interdépendance économique a engendré des chaînes d’approvisionnement, des réseaux financiers, des systèmes réglementaires, des régimes de sanctions et des dépendances monétaires qui estompent la distinction entre affaires intérieures et internationales. Les États peuvent exercer une influence considérable au sein de l’espace économique d’un autre État sans en franchir physiquement les frontières.

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Le cyberespace représente un défi encore plus manifeste. Les flux de données, les cyberattaques, les infrastructures numériques et les opérations d’information franchissent couramment les frontières territoriales. La Russie et la Chine ont réagi en formulant des concepts tels que la «cybersouveraineté» et la «souveraineté informationnelle», dans le but d’étendre l’autorité territoriale au domaine numérique. Cette démarche même témoigne de la pression qui s’exerce sur la souveraineté traditionnelle.

Les acteurs non étatiques compliquent davantage encore le modèle westphalien. Les multinationales, les plateformes technologiques, les réseaux terroristes et les communautés transnationales peuvent exercer une influence qui ne s’inscrit pas clairement dans le cadre des frontières territoriales.

Le changement climatique en offre peut-être l’exemple le plus évident. Ses causes et ses conséquences ignorent les frontières nationales, ce qui rend insuffisante la compétence exclusivement nationale pour traiter le problème.

Le paradoxe est donc clair: la multipolarité peut renforcer l’importance politique de la souveraineté au moment même où la mondialisation rend plus difficile son exercice en termes territoriaux absolus.

La rewestphalisation comme pratique sélective

L’essor de la multipolarité doit par conséquent être compris comme un processus de rewestphalisation sélective, plutôt que comme une restauration de l’ordre de 1648 ou comme son rejet complet.

Pour les puissances émergentes ou renaissantes, l’égalité souveraine et la non-ingérence fournissent un langage permettant de contester les pratiques interventionnistes de l’ère unipolaire. Cela a modifié les débats sur l’intervention et donné au Sud global davantage de poids au sein d’institutions dans lesquelles les justifications universalistes jouissaient autrefois d’une plus grande autorité.

Cette réaffirmation est toutefois principalement normative et rhétorique, plutôt que structurelle. Les déclarations diplomatiques ne peuvent rétablir l’État territorialement délimité en tant que siège exclusif de l’autorité, car les interdépendances économiques, technologiques et environnementales qui se sont développées au fil des siècles ne peuvent être simplement inversées.

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L’ordre qui en résulte est donc westphalien dans sa forme et post-westphalien dans son fonctionnement. Les États continuent de parler le langage de l’égalité souveraine, de l’intégrité territoriale et de la non-ingérence, tout en évoluant au sein d’un système qui rend de plus en plus difficile l’autonomie territoriale absolue.

C’est ici que le lien entre le système des traités de Westphalie et la multipolarité revêt toute son importance. La multipolarité ne représente pas nécessairement un retour au monde de 1648. Elle traduit plutôt une lutte renouvelée pour déterminer qui est en droit de définir la souveraineté et les limites de l’intervention dans un monde qui n’est plus dominé par un centre de pouvoir unique.

Comprendre la multipolarité exige donc de tenir simultanément compte de deux idées.

Premièrement, le vocabulaire de la souveraineté associé au système des traités de Westphalie conserve une grande puissance politique. Il fournit aux puissances émergentes un langage permettant de contester la souveraineté conditionnelle et les doctrines interventionnistes associées à l’ère unipolaire.

Deuxièmement, ce vocabulaire ne décrit plus pleinement la réalité matérielle des relations internationales. L’interdépendance économique, les réseaux numériques, les défis environnementaux et les acteurs transnationaux ont créé des formes de pouvoir qui ne peuvent être contenues à l’intérieur des frontières territoriales.

Le système contemporain ne constitue donc ni un simple retour à la Westphalie ni une rupture nette avec celle-ci. Il représente une nouvelle étape dans la longue histoire de la souveraineté en tant que principe que les États invoquent, défendent, réinterprètent et parfois violent en fonction de l’évolution de la répartition du pouvoir.

La question centrale de l’ère multipolaire n’est donc peut-être pas de savoir si le système des traités de Westphalie fait son retour.

Elle est peut-être de savoir qui définira désormais ce que signifie la souveraineté.

Notes: 

(1) Osiander, Andreas. “Sovereignty, International Relations, and the Westphalian Myth.” International Organization 55, no. 2 (2001): 251–287.

(2) Gross, Leo. “The Peace of Westphalia, 1648–1948.” American Journal of International Law 42, no. 1 (1948).

(3) Krasner, Stephen D. Sovereignty: Organized Hypocrisy. Princeton University Press, 1999.

(4) Kissinger, Henry. World Order. Penguin Press, 2014.

(5) Acharya, Amitav. The End of American World Order. Polity Press, 2014.

jeudi, 01 octobre 2026

La ploutocratie internationale et le déclin politique de Macron et de Merz

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La ploutocratie internationale et le déclin politique de Macron et de Merz

Source: https://geopoliticarugiente.com/2026/09/25/la-plutocracia...

La dure réalité se révèle désormais dans toute son ampleur et indique sans détour que les familles Rothschild et BlackRock éprouvent des difficultés à trouver de meilleurs représentants capables de gérer confortablement leurs intérêts depuis les sphères du pouvoir politique français et allemand.

Car lorsque les Français et les Allemands — ainsi que l’opinion publique internationale — soulignent l’impopularité de Macron et de Merz, qui font l’objet de taux de rejet social considérables, rarement observés chez les plus hauts dirigeants de ces deux États, et lorsqu’il est dit que les camps politiques respectifs auxquels appartiennent ces deux dirigeants traversent eux aussi des difficultés non négligeables, nous constatons que la ploutocratie internationale a des problèmes à résoudre.

On constate également que les entités supranationales sont récusées par une part importante des citoyens français et allemands et que, tôt ou tard, ceux-ci refuseront de continuer à suivre docilement les programmes dangereux, qui plus est, destructeurs de la souveraineté nationale, défendus par les Rothschild et BlackRock.

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Ils pourront conserver le contrôle de nombreux leviers du pouvoir, mais ils finiront incontestablement par perdre leur emprise sur la majorité de ces peuples. Une fois ce tournant historique atteint, un changement radical pourrait — ou non — se produire.

Il semble que Macron et Merz ne soient pas très efficaces dans l’exercice de leurs fonctions étatiques, car, lorsqu’ils auront tous deux achevé leur mandat, leurs peuples, et le système même qu’ils servent, seront confrontés à un nombre encore plus élevé de problèmes. Il ne faut pas croire, de manière linéaire, que seuls les Français et les Allemands d’en bas subissent toutes les difficultés découlant des insuffisances de Macron et de Merz dans l’art de gouverner, car les maîtres du système sont eux aussi confrontés à des difficultés encore plus graves.

Des sensibilités particulières se sont déjà mobilisées contre l’oligarchie mondialiste et partagent la conviction que le jeu démocratique n’existe pas pour les sommets du pouvoir financier. Elles considèrent au contraire que ceux-ci sont toujours disposés à interrompre le libre jeu de la démocratie populaire dès que le peuple commence à se penser et à agir comme un substantif, comme un sujet, et non plus comme un adjectif ni comme l’objet des dirigeants d’élites criminelles et hostiles à la souveraineté nationale.

Relier le nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie

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Relier le nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie

Source: https://www.estica.ro/news/conectarea-nord-estului-chinei...

Le président du Conseil maritime de Russie, Nikolaï Patrouchev, a donné le coup d’envoi de la construction du terminal de fret en eau profonde de Naïba, dans le port de Tiksi, situé dans l’Arctique russe.

Lors de la cérémonie de lancement du projet, Patrouchev a déclaré que «l’un des itinéraires fondamentaux du Corridor de transport transarctique (TTC) sera la route internationale de transport Mohe–Naïba. L’élément clé de cet itinéraire sera le terminal de fret en eau profonde de Naïba, dans le port maritime de Tiksi. Le nouveau complexe portuaire comprendra des zones destinées au transbordement de marchandises liquides et sèches, des réservoirs de carburant ainsi que les équipements nécessaires. D’ici à 2035, la capacité du port devrait dépasser trois millions de tonnes».

Il a indiqué que la mise en service du port en eau profonde de Naïba ouvrirait de nouvelles perspectives en matière de logistique et constituerait une infrastructure d’appui pour le développement de la base de matières premières. Il a ajouté que «cet itinéraire reliera les provinces du nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie. La réalisation du projet permettra d’accélérer le développement économique, d’améliorer la connectivité des territoires de l’Arctique et de l’Extrême-Orient, et de stimuler le développement des industries extractives, notamment celui du pôle industriel de Koutchous, ainsi que la mise en service de nouvelles capacités de production et l’élargissement de la base de fret».

La création du TTC, qui englobe la Route maritime du Nord ainsi que les voies navigables intérieures (ndt: Ob, Iénisséi, Lena) et les infrastructures de transport qui leur sont associées, contribuera à ce que Patrouchev a qualifié de «développement global des territoires de la zone arctique et de l’Extrême-Orient, de la base de fret, ainsi que du transport intérieur, international et de transit des marchandises et des passagers le long du littoral russe».

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La route internationale de transport Mohe–Naïba (Tiksi) est un vaste projet multinational d’infrastructures reliant directement les provinces du nord-est de la Chine à la côte arctique de la Russie. Ce corridor multimodal transarctique est conçu pour relier la ville de Mohe — la ville la plus septentrionale de Chine, située dans la province du Heilongjiang — au nouveau terminal portuaire en eau profonde de Naïba, aménagé à proximité de Tiksi, sur la côte de la mer des Laptev, dans la République de Sakha.

En intégrant des lignes ferroviaires, des autoroutes, le transport fluvial par barges — sur la Léna, la Iana et la Kolyma — ainsi que des routes maritimes arctiques, le corridor crée une voie de transit directe entre les centres industriels chinois et la Route maritime du Nord (NSR). Long d’environ 4000 kilomètres, ce corridor réduit presque de moitié la distance de transport traditionnelle entre la Chine et l’Occident, par rapport à l’itinéraire passant par le canal de Suez.

Le corridor est largement utilisé pour acheminer des ressources minérales vers le sud — notamment les marchandises provenant du pôle aurifère de Koutchous — ainsi que pour transporter vers le nord des produits manufacturés et des biens essentiels à l’approvisionnement des régions septentrionales. Le coût de développement du projet est estimé à environ 1130 milliards de roubles, soit 14 milliards de dollars américains.

Source première: https://chinabeyondthewall.org/connecting-chinas-northeast-with-russias-arctic-coast/

Le postmodernisme au pouvoir: de la philosophie à la politique

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Le postmodernisme au pouvoir: de la philosophie à la politique

Alexandre Douguine 

Présentateur: Pour poursuivre dans la direction que vous indiquez: que s’est-il exactement passé en Allemagne en cinq ans? Je précise qu’il s’agit d’élections régionales et municipales, lors desquelles le parti au pouvoir n’atteint même pas, par endroits, le seuil minimal requis. Pendant longtemps, le pays a semblé aspirer à la stabilité. Tous ces sigles — CDU, CSU — sont restés plus ou moins ce qu’ils étaient dans les années 1980. Un seuil critique a-t-il été franchi? Les gens se sont-ils lassés qu’on leur impose des idées obscures et malsaines? De nouvelles technologies sont-elles apparues ? Ou bien une certaine prise de conscience s’est-elle produite?

Alexandre Douguine : Je ne pense pas que les Allemands soient devenus tellement plus avisés. Beaucoup, tout simplement, n’y croyaient pas — ils ne croyaient pas au postmodernisme et considéraient comme des outrances les théories d’un passage de l’être humain à une existence rhizomatique, les idées de la «mort de l’homme», le posthumanisme ou encore la «liberté de choisir son genre» conçue comme une affaire de choix personnel. Au départ, il s’agissait d’une provocation philosophique. À partir des années 1960 et 1970, et plus particulièrement dans les années 1970 et 1980, des gens se réunissaient lors de colloques, discutaient de choses exotiques voire farfelues, puis ont commencé à exercer une influence sur des pans toujours plus vastes de l’enseignement; enfin, les étudiants formés au postmodernisme se sont retrouvés à la tête de l’État.

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Même si cela demeurait cantonné à la philosophie, aux études culturelles et à l’histoire de l’art, la perversion devenait discrètement la norme. Deleuze (photo), le principal théoricien du postmodernisme, proposait un tournant vers les «masses schizo»: selon lui, la schizophrénie était une bonne chose, tandis que la mauvaise chose, c'était la paranoïa — c’est-à-dire la rationalité rigoureuse. Ce qui était bon, au contraire, c’était l’individu fragmenté, éclaté en états multiples et même en organes qui ne s’accordent pas les uns avec les autres; il estimait que cette forme de schizophrénie était propre aux masses. Peu à peu, ces principes ont pénétré la haute politique. Beaucoup ont écarté la question d’un revers de main: ce n’est qu’un exposé d'intello, un vidéoclip, une métaphore; cela n’abolit pas la normalité. Or, tout l’enjeu réside précisément dans l’abolition de la normalité. Une personne est soit normale, soit elle ne l’est pas. Au départ, l’idée était qu’il fallait traiter les personnes anormales avec respect et ne pas les humilier — et cela est juste, bien évidemment. Les traiter avec la bienveillance du thérapeute ou de la personne charitable est une chose. Inverser la norme et promouvoir la pathologie, puis remettre le pouvoir à cette pathologie, en est une autre.

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Tel est le sens de la philosophie postmoderniste aujourd’hui incarnée par la CDU et la CSU, par les responsables politiques britanniques et par les dirigeants de l’Union européenne: tout le pouvoir doit être donné au vice, à la folie, à l’idiotie, à la dysgénie et à la dégénérescence — le triomphe est esthétiquement mis en scène par des dégénérés, le tout étant présenté comme une nouvelle démocratie. Tout le monde affirme pourtant que ce n’est pas sérieux. Puis survient un Merz, un Starmer ou un Boris Johnson — amas de matière négligée, toujours débraillé, chemise hors du pantalon et lacets défaits, qui cahote à travers le monde tel un colis froissé, influe sur le cours d’une guerre et distribue des promesses aux nazebroques ukrainiens. Tout cela serait comique et absurde si ce n’était pas imprégné d'un appel à la guerre et si cela ne se transformait pas en crimes sanglants.

Durant toutes ces années, l’Occident a montré de plus en plus ouvertement cette facette de lui-même, conçue et mise en place depuis longtemps — et ce n’est que maintenant que le citoyen ordinaire commence à comprendre que quelque chose ne va pas. Il est peut-être trop tard. Les dissidents seront privés d’accès à la Bundeswehr, et les élections en Mecklembourg seront déclarées irrégulières sous prétexte d’«ingérence russe». Il suffira de produire une photographie: un homme marchant sur les rives de la Baltique et qui a l’air russe — qui est en bonne santé, blanc, accompagné de sa femme, de son enfant et de son chien. Qu’il soit russe ou non, en bonne santé ou non, et même qu’il ait réellement existé ou non, importe peu. Les journaux publieront la photographie sous la légende «les Russes arrivent», et, pour le dégénéré, cet argument suffira à annuler l’élection. C’est ainsi que le système est organisé, et ils ont eu recours à cette méthode plus d’une fois.

Ainsi, si l’on demande dans l’abstrait laquelle de ces deux formes de démocratie l’emportera, je pense que ce sera la nouvelle. Tel est l’avenir qu’ils ont planifié. L’ancienne démocratie n’a pas encore pleinement compris que la dysgénie, la dégénérescence et les valeurs non traditionnelles sont tout ce qu’il reste à la nouvelle démocratie à avaler et à annihiler. Et ce n’est pas une question. C’est un ordre, et un ordre ne se discute pas: c’est ainsi que cette société est construite. Nous connaissons mal l’Occident contemporain, raison pour laquelle nous sommes surpris que quiconque puisse voter pour un tel programme. En réalité, ceux qui ne voteront pas pour la nouvelle démocratie seront privés du droit de vote et envoyés en «rééducation» — dans des colonies spéciales où le changement de sexe sera obligatoire. Voilà comment tout cela finira.

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Ce qui se passe est grave. Cela ne touche pas seulement la culture de l’Occident, mais aussi sa politique et son économie. L’Europe détruit sa propre économie de ses propres mains — et elle s’en réjouit. Les gazoducs qui ont explosé ne représentaient pas seulement notre argent; ils représentaient aussi l’argent des Allemands. Après avoir ruiné leur secteur énergétique et leur économie, ils décident que c’est ainsi que les choses doivent être. Il ne peut en aller autrement lorsqu’on a affaire à une Furie. Et, dans l’est de l’Allemagne, beaucoup refusent de dire « miaou » et « ouaf » sur l’ordre de Merz — cette demi-caricature d’homme, moitié cabaret des minorités, moitié Tarantino. Certains ont déjà cédé; d’autres non. Et il faut se préparer à la probabilité que, dans l’Occident, la nouvelle démocratie l’emporte. C’est à elle que nous devrons avoir affaire.

* * *

Le mouvement LGBT et toutes les perversions, y compris celles montrées sur des photographies de responsables politiques de gauche de la République fédérale d’Allemagne, sont catégoriquement interdits dans la Fédération de Russie.

La route vers Mad Max ? - Carburant, pénurie et effondrement à venir

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La route vers Mad Max ?

Carburant, pénurie et effondrement à venir

Constantin von Hoffmeister

La route vers Mad Max commence bien avant que le premier convoi armé n’apparaisse à l’horizon. Elle commence lorsque les pétroliers cessent de circuler, que les raffineries s’éteignent, que les dépôts de carburant se vident et que les machines qui nourrissent les villes et déplacent les armées commencent à manquer de combustible. Il y a d’abord le choc des prix. Puis les files d’attente. Puis le marché noir. Puis vient la question que redoute tout gouvernement: que se passe-t-il lorsque le système existe encore sur le papier, mais que le carburant qui le maintient en vie n’arrive plus?

La diplomatie a soudain revêtu un caractère d’urgence. Sergueï Lavrov et Marco Rubio se sont rencontrés à New York. Des représentants américains et iraniens ont mené des pourparlers indirects en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Kirill Dmitriev s’est rendu aux États-Unis pour s’entretenir avec des membres de l’administration Trump. Xi Jinping est arrivé à Washington pour une visite d’État, où Trump l’a accueilli personnellement à la base interarmées d'Andrews. Ces rencontres portent sur des guerres, des puissances et des intérêts différents, mais elles se déroulent toutes sur une même toile de fond: l’énergie.

1a8257edbaaf4ef41cac9fcfbc7acf53.jpgHalford Mackinder enseignait que la politique mondiale repose en dernière instance sur la maîtrise de l’espace physique, des communications et des ressources. Les États peuvent parler le langage du droit, des valeurs et de la diplomatie, mais les navires ont toujours besoin de carburant, les camions de gazole et les armées de lignes d’approvisionnement. L’actuelle effervescence diplomatique peut donc être interprétée, en partie, comme une réaction à un fait matériel qu’aucun communiqué ne saurait faire disparaître: le système mondial d’approvisionnement en carburants est soumis à de très fortes tensions.

81749129abd65e8b4403e5ea310f1323.jpgAlfred Thayer Mahan aurait immédiatement compris l’origine du danger. L’économie moderne reste tributaire d’une poignée de passages maritimes que la géographie a rendus irremplaçables. Le détroit d’Ormuz est désormais fortement perturbé, Bab el-Mandeb demeure dangereux et l’oléoduc saoudien Est-Ouest a été temporairement fermé à la suite d’attaques. Il ne s’agit pas de simples lignes tracées abstraitement sur une carte. Ce sont les artères par lesquelles le pétrole brut et les produits raffinés circulent du producteur au consommateur. Lorsque plusieurs artères se rétrécissent simultanément, l’ensemble du système commence à se disputer les itinéraires encore disponibles.

Le pétrole peut exister sous terre en quantités considérables, mais cela importe peu s’il ne peut atteindre une raffinerie, si celle-ci ne peut se procurer de matière première ou si le gazole raffiné ne peut être acheminé jusqu’à son marché. Mahan écrivait sur la maîtrise des mers en termes militaires. Aujourd’hui, celle-ci signifie aussi la maîtrise des routes empruntées par les pétroliers, des terminaux d’exportation et des polices d’assurance qui permettent aux cargaisons de prendre la mer.

nicholas-j-spykman.jpgNicholas Spykman soutenait que la puissance se concentre le long de la grande frange littorale de l’Eurasie. Il suffit d’observer la crise du gazole pour voir sa carte se dessiner presque d’elle-même. La Russie a restreint ses exportations de gazole après que des attaques ukrainiennes répétées eurent endommagé ses capacités de raffinage. Les routes du Moyen-Orient sont perturbées. Les raffineurs asiatiques doivent se disputer le pétrole brut et décider de la quantité de carburant qu’ils peuvent réserver aux acheteurs étrangers.

En conséquence, les États-Unis sont devenus encore plus importants en tant qu’exportateurs, alors même que les consommateurs américains paient eux-mêmes des prix records: la moyenne nationale du prix du gazole a dépassé les six dollars le gallon ce mois-ci.

Les stocks mondiaux sont si faibles que, selon Reuters, la pénurie pourrait se prolonger bien au-delà du début de l’année 2027. Le problème ne se limite donc plus à une guerre en particulier. La pression se propage de la Russie au Golfe, du Golfe à l’Asie, de l’Asie à l’Europe et à l’Afrique, puis de la demande étrangère au marché intérieur américain. Spykman voyait l’Eurasie comme une ceinture stratégique interconnectée. Le marché du gazole démontre la même chose à travers les oléoducs, les raffineries et les pétroliers.

84-88.-Carl_Schmitt1.jpegVient ensuite le problème des sanctions, et Carl Schmitt se révèle ici plus utile que la plupart des économistes. Schmitt insistait sur le fait que le pouvoir politique se révèle le plus clairement dans la capacité à décider du moment où les règles ordinaires cessent de s’appliquer. Le 18 septembre, Trump a promulgué le Lindsey O. Graham Sanctioning Russia and Iran Act. Entre autres dispositions, cette loi autorise le président à imposer des droits de douane pouvant atteindre 100% aux principaux acheteurs de pétrole et de gaz naturel russes. Il s’agit d’un pouvoir juridique considérable. Mais le pouvoir sur le papier et le pouvoir dans la pratique sont deux choses différentes.

La Chine et l’Inde demeurent des acheteurs essentiels de l’énergie russe, tandis que le pétrole brut russe continue d’alimenter des raffineries approvisionnant les marchés mondiaux. Appliquer la loi avec une rigueur maximale pourrait donc pénaliser Moscou tout en accentuant la pression sur le marché même des carburants que Washington cherche à stabiliser. Le paradoxe est éminemment schmittien: plus le pouvoir d’exception placé entre les mains de l’exécutif est grand, plus celui-ci peut être amené à juger avec prudence du moment où ce pouvoir peut effectivement être exercé.

Friedrich_List_1845_crop.jpgFriedrich List aurait immédiatement discerné le problème de fond. Un pays n’est pas économiquement souverain au seul motif qu’il peut acheter à bas prix quelque chose à l’étranger. La souveraineté exige des capacités productives. Certains États produisaient beaucoup plus de carburants raffinés qu’ils n’en consommaient, tandis que d’autres ont laissé stagner leurs capacités de raffinage parce que les importations coûtaient moins cher. Ce dispositif paraissait efficace parce que les voies maritimes étaient ouvertes, les exportateurs fiables et les risques politiques apparemment maîtrisables. Ce monde est en train de disparaître. Les exportations russes ont été restreintes, les capacités de raffinage et le transport maritime au Moyen-Orient ont été frappés par la guerre, et les raffineurs asiatiques ajustent leur production en fonction de leurs propres besoins. Même la Chine, qui a récemment augmenté ses exportations de produits raffinés, considère celles-ci comme une variable qu’elle peut restreindre ou accroître en fonction de sa situation intérieure. L’ancienne distinction de List entre la richesse et le pouvoir de produire de la richesse paraît soudain moins désuète. Un parc de réservoirs rempli de gazole importé constitue une richesse. Une raffinerie capable de remplacer ces importations constitue une puissance.

Karl-Polanyi.jpgKarl Polanyi aurait ajouté que les marchés n’existent jamais indépendamment de la société. Sur un écran de négociation, le gazole apparaît comme une marchandise parmi d’autres; mais, hors de la salle des marchés, il fait fonctionner presque tout ce qui maintient la société industrielle en vie. Les pénuries d’essence gênent les automobilistes et deviennent vite politiquement douloureuses. Les pénuries de gazole ont une portée bien plus vaste. Les camions transportent la nourriture. Les tracteurs cultivent les champs. Les excavatrices ouvrent les mines et les chantiers de construction. Les navires de pêche ramènent des protéines à terre. Les groupes électrogènes de secours maintiennent en fonctionnement les hôpitaux, les usines et les télécommunications.

Lorsque le prix du gazole augmente brutalement, la hausse ne reste pas cantonnée à la station-service. Elle se répercute sur le fret, l’alimentation, la construction, l’exploitation minière et l’électricité. Voilà pourquoi la pénurie actuelle revêt davantage d’importance qu’une flambée ordinaire des prix des matières premières. Une société moderne peut s’accommoder du renchérissement d’un produit de luxe. Il lui est bien plus difficile de faire face à une hausse du coût du transport, de la production et de la livraison de presque tout. Reuters décrit aujourd’hui les stocks de plusieurs grands marchés comme historiquement bas, tandis que les marges de raffinage asiatiques ont atteint des niveaux extraordinaires. Polanyi soulignait que les chocs économiques finissent par devenir des chocs sociaux. Le gazole constitue un mécanisme de transmission exceptionnellement direct.

202209301735.jpgFernand Braudel nous aurait invités à cesser de regarder uniquement les présidents pour nous intéresser plutôt aux structures qui se trouvent sous eux. L’Afrique en offre une illustration. Pendant des décennies, une grande partie du continent a exporté du pétrole brut tout en important des produits pétroliers raffinés. Des pétroliers arrivaient dans les ports côtiers, le carburant était déchargé, puis des flottes de camions-citernes le transportaient sur des centaines, voire des milliers de kilomètres vers l’intérieur des terres. Ce système dépend de transports maritimes bon marché, de ports opérationnels, de centres de raffinage accessibles et d’une quantité suffisante de devises pour acheter les produits. Supprimez un élément et le réseau devient coûteux. Supprimez-en plusieurs à la fois et le réseau peut commencer à se gripper.

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L’immense raffinerie Dangote (photo), au Nigeria, est importante précisément parce qu’elle modifie cette ancienne structure en créant de grandes capacités de raffinage au sein même de l’Afrique. Ses exploitants s’attendent désormais à ce que les tensions mondiales sur les carburants persistent au-delà de la guerre actuelle au Moyen-Orient. Braudel écrivait l’histoire en étudiant les fondements matériels lents qui sous-tendent les événements politiques spectaculaires. Les raffineries, les ports et les dépôts de carburant appartiennent à cette couche plus profonde.

immanuel_wallerstein.jpgL’approche des systèmes-monde d’Immanuel Wallerstein aide à comprendre pourquoi les États importateurs les plus pauvres subissent les conséquences les plus graves. Un pays industriel riche confronté à un gazole coûteux peut puiser dans ses réserves, subventionner les consommateurs, ajuster les taxes, surenchérir sur les concurrents les plus pauvres pour accaparer des cargaisons ou réorienter une partie de la demande vers d’autres formes d’énergie. Un pays pauvre qui importe la quasi-totalité de son carburant dispose de moins de moyens de défense. Il participe aux mêmes enchères mondiales avec moins d’argent. Lorsque l’offre se contracte, le plus offrant ne reçoit pas simplement un meilleur service: quelqu’un d’autre risque de ne recevoir aucune cargaison.

Les tensions actuelles sur les carburants au Pakistan ont déjà poussé le gouvernement à rétablir des mesures d’économie d’énergie, notamment des restrictions sur l’utilisation de carburant par les services officiels et une réduction des horaires d’ouverture des commerces. Dans une telle crise, la ligne de partage décisive ne se situe donc pas simplement entre l’Est et l’Ouest ou entre le Nord et le Sud. Elle passe entre les États possédant une profondeur financière, industrielle et logistique suffisante pour absorber un choc et ceux dont l’économie dépend d’un flux ininterrompu de produits importés de première nécessité.

imaikhge.jpgIbn Khaldoun aurait compris ce qui se produit ensuite, car il considérait l’ordre politique comme quelque chose d’enraciné dans la cohésion matérielle plutôt que dans le cérémonial gouvernemental. Lorsque le camion-citerne cesse d’arriver, la crise se propage vers le bas à travers la société. La pompe d’irrigation tombe en panne sèche. Le tracteur reste immobilisé près du champ. Le moulin à farine réduit sa production. Le camion de livraison ne peut effectuer sa tournée. Les denrées alimentaires deviennent plus chères. L’approvisionnement en électricité devient moins fiable. La colère, qui concernait initialement le prix du carburant, commence à se greffer sur tous les griefs déjà présents dans la société. Les gouvernements des États fragiles tombent rarement à cause d’un seul produit, mais les pénuries peuvent révéler des faiblesses jusque-là dissimulées. Voilà pourquoi la pénurie de gazole mérite autant d’attention que les engrais et les céréales. L’agriculture dépend de ces trois éléments. Supprimez les engrais et les rendements baissent. Supprimez les importations de céréales et les prix alimentaires augmentent. Supprimez le gazole et même les céréales disponibles risquent de ne pas parvenir jusqu’aux villes.

2007_Giovanni_Arrighi_lecture_in_South_Africa.jpgGiovanni Arrighi aurait replacé ce phénomène dans le cadre de la redistribution plus générale du pouvoir économique actuellement en cours. Les exportateurs d’énergie exercent une influence parce que le système industriel ne peut toujours pas fonctionner sans des flux denses de matières premières physiques. La Russie, l’Iran et les producteurs du Golfe occupent donc des positions qui ne peuvent être comprises uniquement à travers les tableaux du PIB ou les valorisations des marchés financiers.

Parallèlement, des consommateurs tels que la Chine et l’Inde acquièrent leur propre influence parce qu’ils peuvent absorber d’énormes volumes qui étaient autrefois acheminés ailleurs. Le pétrole brut russe peut être expédié vers l’est, raffiné en Asie, puis revenir sur les marchés mondiaux sous une autre forme. Par conséquent, les sanctions réorganisent les échanges plutôt qu’elles ne les font simplement disparaître. Les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes ont imposé des coûts réels à la Russie, notamment des pénuries intérieures et une réduction des capacités de raffinage, mais elles ont également contribué à resserrer l’offre internationale de gazole. Cela ne démontre pas l’existence d’une stratégie russe délibérée visant à provoquer une pénurie mondiale. Cela signifie toutefois que la rareté matérielle peut accroître la valeur de négociation des approvisionnements russes qui demeurent disponibles.

antonio-pires-127138316-206872931015399-8647872110804292462-n.jpgJean Thiriart concevait la géopolitique en termes de blocs continentaux plutôt que de petits États isolés, et le choc actuel sur les carburants montre pourquoi l’échelle continentale est importante. L’Europe découvre une fois encore que la sécurité énergétique est indissociable de la géographie. Les États-Unis peuvent s’appuyer sur une immense production pétrolière intérieure. La Russie dispose de vastes réserves d’hydrocarbures. La Chine possède d’énormes capacités industrielles et de raffinage. L’Inde a construit certaines des raffineries les plus importantes au monde. L’Europe, en revanche, combine une forte consommation avec une dépendance considérable à l’égard de l’énergie et des produits raffinés importés. Les prix records des carburants dans plusieurs pays européens sont donc plus qu’un problème pour les consommateurs. Ils révèlent le coût lié au fait d’occuper une péninsule riche mais dépendante des ressources, à l’extrémité occidentale de l’Eurasie, alors que les relations avec son plus grand fournisseur d’énergie oriental sont brisées. La question de savoir si l’Europe réagira en diversifiant davantage ses sources d’approvisionnement, en reconstruisant ses capacités de raffinage, en accélérant l’électrification ou en rouvrant éventuellement certains canaux avec la Russie est d’ordre politique. La géographie, toutefois, n’a pas changé.

2023_Aleksandr_Dugin.jpgLe langage de la multipolarité d’Alexandre Douguine offre une autre manière d’interpréter l’effervescence diplomatique. Le monde devient plus difficile à organiser autour d’un centre unique capable de fixer des règles à tous les autres. Washington peut sanctionner la Russie, mais doit tenir compte des réactions chinoises et indiennes. La Russie peut réorienter son énergie vers l’est, mais la Chine et l’Inde peuvent exiger des rabais. La Chine peut tirer parti de son envergure industrielle, mais demeure fortement tributaire des routes maritimes de l’énergie. Les monarchies du Golfe possèdent du pétrole et des capacités de raffinage, mais la guerre peut fermer leurs voies de sortie. L’Iran peut menacer Ormuz, mais toute perturbation menace également les clients asiatiques avec lesquels Téhéran souhaite entretenir des relations. Aucun acteur n’est souverain sur l’ensemble du système. Chacun possède quelques atouts majeurs et plusieurs faiblesses. Dans la pratique, la multipolarité ressemble donc moins à un congrès harmonieux des civilisations qu’à un marché âpre où s’échangent rapports de force, avantages géographiques et nécessités. Les négociations actuelles prennent tout leur sens sous cet angle: les puissances discutent parce qu’aucune d’entre elles ne peut maîtriser toutes les conséquences d’une poursuite de l’escalade.

Arnold-J-Toynbee-FBA.width-592.jpgArnold Toynbee écrivait que les civilisations sont façonnées par leurs réponses aux défis. Les mois à venir pourraient constituer une épreuve d’une brutalité très concrète. Le système mondial du gazole est déjà sous tension: les prix américains ont dépassé six dollars le gallon, les marges de raffinage asiatiques ont atteint des niveaux records, les consommateurs européens sont confrontés à des coûts de carburant exceptionnellement élevés et les analystes s’attendent à ce que l’épuisement des stocks demeure problématique jusqu’en 2027.

Pourtant, les marchés s’adaptent aussi. La Chine peut exporter davantage de produits raffinés. De nouvelles capacités de raffinage peuvent entrer en service. La demande peut baisser. Le détroit d’Ormuz peut rouvrir plus largement. Les raffineries russes peuvent être réparées. D’autres voies d’approvisionnement peuvent se développer. Voilà pourquoi Moscou, Washington, Pékin, Téhéran et les capitales du Golfe ont toutes intérêt à négocier avant que la pénurie ne devienne incontrôlable. Le danger est réel, mais la capacité du système à se réorganiser l’est également. L’enjeu consiste désormais à déterminer qui supportera le coût de cette réorganisation.

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Et c’est là que l’image de Mad Max cesse d’être entièrement comique. Si les négociations échouent, les États les plus riches ne sombreront probablement pas dans des batailles pour des jerricans. Ils disposent de réserves, d’argent, d’infrastructures et de solutions de remplacement. Les États les plus vulnérables risquent d’être confrontés à une situation plus dure: approvisionnement intermittent, marchés noirs, raffinage improvisé, coupures d’électricité, paralysie des transports et troubles politiques.

8fbc20fb1eb940e6a0f2f81078d5aa7c.jpgThomas Hobbes avait compris que l’ordre dépend en partie de la capacité de l’État à assurer la sécurité physique. Dans le monde moderne, cela inclut le maintien des systèmes matériels dont dépend la vie quotidienne. Un gouvernement incapable d’assurer le transport des denrées alimentaires, le fonctionnement du réseau électrique et l’approvisionnement des exploitations agricoles en carburant découvre rapidement à quel point la distance entre l’ordre administratif et le désordre peut être ténue. En ce sens, l’humble baril de gazole est devenu l’un des objets stratégiques discrets de la crise mondiale actuelle.