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mardi, 29 novembre 2022

D'Annunzio, entre les contrées de l'Aigle et le territoire du Serpent

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D'Annunzio, entre les contrées de l'Aigle et le territoire du Serpent

par Luc-Olivier d'Algange

Il était inévitable que le poète qui tant laissa transparaître dans ses œuvres la vision d'un paradis terrestre, - l'absolu non dans l'indéfini, mais dans une finitude resplendissante, incarnée, dans une âme qui fait frémir le corps et porte l'esprit à l'aventure et à la gloire,- sorte enfin du purgatoire où des esprits mesquins prétendirent l'enfermer à jamais.

D'Annunzio fut magnifiquement tout ce que notre temps nous prescrit de n'être plus. Il n'est pas une de ses vertus, ou de ses vices, qui ne soient mises au ban, - et surtout ses vertus, qu'il faut prendre ici au sens originel , comme on parlait jadis de la virtu du condottière.

Sa gloire en son temps fut immense, mais peu lui demeurèrent fidèles, excepté Montherlant, et cet autre condottière, auteur du plus beau voyage en Italie qui soit, André Suarès qui, mieux que quiconque, pouvait le comprendre, jusque dans son équipée de Fiume.

On a beaucoup glosé sur le « Comandante » et le « Comediante », sur ses audaces et sur ses éclats, sur son italianité qui ne l'éloigne pas tant de notre francité, telle qu'elle fut incarnée par Cyrano de Bergerac, qui fut non seulement le personnage coruscant de la pièce d'Edmond Rostand, mais aussi, on l'oublie parfois, l'auteur génial du Voyage aux pays de la Lune et du Soleil, qui hausse la prose française à l'un de ses plus ardents zéniths.

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Sous ces belles augures, - où figurent aussi, d'entre les contemporaines, la magistrale biographie de Mauricio Serra et la fidélité active, au coeur du Vittoriale degli Italiani, l'ultime demeure de d'Annunzio, de Giordano Bruno Gueri, auteur de plusieurs livres livres consacrés au Vate - D'Annunzio revient et le moment est venu de se souvenir du poète qu'il fut avant tout. Les rabats joie, les Lugubres et les puritains ont ricané, amers, mais leur nature est de ne rien comprendre à rien, et de se tenir, bien serrés, sur la ligne défensive de leur médiocrité; les idéologues nous ont mis en garde contre l'esprit libre, mais c'est leur fonction que de trier administrativement les bons et les mauvais sujets. Ces dénigrements cependant suintent l'envie, qui est de tous les péchés le plus stupide car aucune joie, même fugace ou coupable, ne l'accompagne.

Les gloires, le luxe, avec cependant les soucis de l'endetté perpétuel, mais dans la désinvolture et le panache, la plus grande gloire littéraire de son temps, un foisonnement de présences féminines, tout cela jeté dans la balance du risque et de l'audace, - D'Annunzio reprenant à son compte la fameuse phrase Pompée citée par Plutarque, Naviguer est nécessaire mais il n'est pas nécessaire de vivre, - il y avait là sans doute de quoi tordre les entrailles de ceux qui ont, avant l'heure, étranglés leurs songes !

Qu'une telle vie eût été possible, et aimée, devrait cependant nous donner à nous interroger sur les pouvoirs de la poésie même, - pouvoirs magiques qui remontent haut dans le temps, jusqu'aux Mystères de Delphes et d'Epidaure, jusqu'à Empédocle et jusqu'aux premiers songes orphiques, et plus haut encore, dans la communion immémoriale des hommes avec la terre des Abruzze, avec le ciel, avec la mer.Pour D'Annunzio, la poésie n'est pas une représentation mais une présence réelle, qui prolonge la nature et le monde, qui en émane et témoigne de son secret, de ce feu central de l'être, lequel, sans l'intercession du poète, demeurerait méconnu, - « un pays sans légendes condamné à mourir de froid »  disait  Patrice de la Tour du Pin.

Il a été beaucoup reproché à D'Annunzio de n'avoir été que le poète des sensations, et, de préférence, des sensations fortes, mais c'est méconnaître que la sensation, lorsqu'un poème s'en saisit et la chante n'est pas seulement la sensation, de même que la vie n'est pas seulement la vie, mais un signe, une annonciation, - celle de son propre nom: «  la vie était belle par ce que je vivais et parce qu'elle m'avait créé semblable à l'image voilée de l'Ange de mon nom ».

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Pour D'Annunzio, la vie est signe et intersigne, analogie créatrice; la rumeur qu'elle laisse en nous est semblable à celle dont elle naquit, ses objets les plus précis, les plus familiers viennent de la nuit des temps, telle la cigale talismanique aimée des Félibres, qui, à tant d'égards, furent proches de D'Annunzio, la cigale « noire mais couverte d'un duvet cendré qui luisait comme un vêtement de soie ».

Le refus de l'existence plate, soumise, utilitaire n'est pas seulement pour D'Annunzio une pose, ni même une éthique, - ce qui serait déjà honorable, mais, plus profondément, une métaphysique expérimentale. Celui qui envisage de sacrifier sa vie dans un combat juge une idée plus haute que la vie, non comme une abstraction, mais comme sa fine pointe.

Pour D'Annunzio, la vie n'est pas seulement la vie, la raison n'est pas seulement la raison, la patrie n'est pas seulement la patrie mais ils sont les empreintes d'une vérité plus haute, - divine, - qu'il appartient au poète d'éprouver et de louer. Cet idéalisme n'a rien d'anémique ou de falot, il est puissance en acte, non dépourvu de ce pragmatisme supérieur qui caractérise le héros homérique, - et puis, toute vie n'est-elle pas un sacrifice, ce « feu mêlé d'aromates » dont parlait Héraclite ? Mieux valent les flammes hautes, crépitantes de parfums que le feu crapoteux et puant de la sécurité et du confort. Le don reçu à la naissance est immense, indiciblement immense. Le dessein de D'Annunzio fut, durant toute sa vie fervente et inquiète, de n'en pas démériter.

L'équipée de Fiume qui succéda au Nocturne n'est pas sans faire songer au voyage des Argonautes. Avant cette aventure, qui évoque la conquête de la Toison d'Or, le Nocturne, dans son paradoxe temporel, est préfiguration. Pour reconquérir, et hausser la beauté conquise par delà la beauté perdue, il faut avoir été laissé, abandonné sur des rivages de nuit; il faut avoir été presque vaincu, trahi; il faut qu'une légitimité ait été bafouée et niée.

Dans certaines circonstances, qui appartiennent alors au Mythe, le destin individuel rejoint le destin collectif. Le ressouvenir devient alors pressentiment. L'honneur rendu aux héros passés dans le Nocturne annonce, par « l'Ange du nom » ceux qui se dresseront contre la « victoire mutilée ».

Toute vie pleinement vécue est mythologique. Pour D'Annunzio, les mythes ne sont pas les témoins d'une civilisation antique disparue mais les clefs de déchiffrement de son propre destin, exactement comme ils le furent pour un Grec contemporain d'Homère ou d'Empédocle. Loin, très loin, de n'être que les ornements métaphoriques d'un homme de Lettres, ils sont la substance vive de ses actes et de ses pensées.

Il est une façon mythologique de voir le monde, de s'y inscrire et une façon ratiocinante, bourgeoise, au sens flaubertien de « celui qui pense bas ». D'Annunzio qui est à la fois paysan des Abruzzes et esthète à la manière d'un Des Esseintes, ne laissera pas la pensée calculante et planifiante ordonner sa vie; il rejoindra les dieux, leurs légendes et leurs mystères.

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On pourrait y voir simplement le panache d'un artifice majeur, d'un défi à l'époque, si par exemple l'oeuvre de Jung ne nous avait appris que les mythes sont notre trame secrète, le filigrane de la plage blanche sur laquelle nous écrivons nos jours et nos nuits, les racines de notre conscience  que les abstractions du monde moderne voudraient trancher.

Tout ce qu'il y eut d'aventureux dans l'existence de D'Annunzio apparaît ainsi comme une suite d'actes rituels destinés à délivrer la part mythologique, orphique, et à lui donner ce resplendissement, cette vérité dont la beauté miroite, comme au matin, le soleil sur la surface des eaux.

Le grand péril n'est pas celui que l'on croit, mais, comme disait Ernst Jünger celui de « laisser la vie nous devenir quotidienne », - non que les choses les plus simples ne suffisent à notre joie, mais précisément parce que dans l'abstraction moderne, elles risquent de devenir hors d'atteinte. C'est ainsi que D'Annunzio ne se lassera pas de chanter les feuillages, la pluie, les animaux ,les saveurs, les saisons, les labeurs et les combats de ses semblables, « le miel que la bouche arrache à la cire tenace », la diversité heureuse des apparences, et bien sûr, les femmes étreintes ou seulement désirées.

Son inquiétude naît d'un constat auquel il ne se résignera jamais: les hommes, et surtout ceux de son temps, passent à côté de la vie magnifique. Tout est offert et rien n'est pris. Par quelque noir ensorcellement, - qui pose à la rationalité, - le don magnifique du dieu est sans cesse refusé dans les circonstances les plus infimes comme les plus grandioses.

Son immense poème Laus Vitae, - d'une hauteur, d'une vigueur et d'une inspiration comparables aux Cinq grandes odes de Claudel ou aux Amers de Saint-John Perse,- est ce contre-sort, cette opération théurgique dont la vocation est, par l'éloge, de délivrer la vie de la triste incarcération où elle se trouve, de la hausser à la hauteur idéale du chant et de faire ainsi de son lecteur le contemporain de Virgile, De Dante et du plus grand avenir, celui « des aurores védiques » selon la citation que Nietzsche porta en exergue à son Gai Savoir.

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Ce contre-sort n'est pas sans évoquer le « contre-monde » de Stephan George qui, au demeurant, traduisit D'Annunzio et le publia dans son anthologie des poètes emblématiques de son temps. Ce contre-sort et ce contre-monde par ces temps d'uniformisation globale sont plus nécessaires encore qu'ils ne le furent aux temps de Stefan George et de D'Annunzio. Ce que ces poètes altiers craignirent nous advient avec une force d'arasement sans pareilles. D'où l'importance de prendre leur conseil et de passer outre aux jugements partiaux de ceux qui les jugent obsolètes ou dangereux.

Dangereux, certes, ils le sont, mais pour les gardes-chiourmes, les hommes sans visages, les Lugubres. Dangereux, certes, pour les discours qui nous enjoignent à la servitude volontaire, pour l'humanité satisfaite d'être « QR codée » ou réduite au rôle de rats de laboratoire, avec pour toute ambition, dans un labyrinthe absurde, de trouver la manette qui active la distribution de nourriture, le fameux « pouvoir d'achat ».

Dans la nuit, D'Annunzio se souvient de l'axe, de l'arcane de tous les soleils. Cette nuit n'est pas une pure et simple absence de lumière. Elle est peuplée de phosphènes, de réminiscences et d'annonciations. Cette plongée dans le globe oculaire, dans un réseau des nerfs, dans un cerveau, un corps, est d'une précision extraordinaire: elle réalise exactement ce que tout écrivain devrait faire: écrire à partir de l'être-là physique et métaphysique.

Ce fut la règle d'or des plus grands, Proust, Faulkner, Conrad, Artaud, Jünger, et bien sûr, en amont, Nietzsche, que D'Annunzio considéra à juste titre non comme comme un guide ( « Il me répugne de suivre autant que de guider » est-il dit dans le Zarathoustra) mais comme un frère blessé. On peut considérer, après tant d'études savantes qui, depuis, furent consacrée au Solitaire d'Engadine que D'Annunzio fut un nietzschéen approximatif; il n'en demeure pas moins que sa vie fut sans doute de celles que Nietzsche eût aimées : méditerranéenne, solaire, guerrière, mue par une volonté de puissance qu'il ne confondit jamais avec les atermoiements et les servitudes du pouvoir.

Lorsqu'il fut le maître de Fiume, ce fut en Vate bien plus qu'en dictateur, sinon pour relever, chez chacun l'exercice de la liberté. La Constitution de Fiume, au demeurant, rédigée par Alceste de Ambris fut proche de l'idéal libertaire, et, en Europe, à l'avant-garde de toutes les libertés conquises sur le puritanisme et l'esprit bourgeois.

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Dans la vie, et la vie politique en particulier, il faut choisir ce que l'on sert, l'individualisme absolu étant un leurre, où du moins un horizon hors d'atteinte, sinon dans une œuvre de jeunesse de Julius Evola. Les plus grandes querelles idéologiques se jouent autour de la notion d'individu, les uns tenant pour un individualisme abstrait, interchangeable, et les autres pour diverses formes de collectivisme. Or le génie de D'Annunzio échappe d'emblée à cette alternative qui ressemble fort à un traquenard.

Fiume fut, mais dans la logique de l'oeuvre toute entière, - une tentative de desserrer la tenaille, d'ouvrir à une possibilité d'être qui ne soit pas exclusivement soumise à l'intérêt des notables ou d'un Etat hypertrophié sous le seul règne de l'économie et de la technique. Cette possibilité d'être définit une notion de l'individu étrangère au règne de la quantité qui nous soumet à la statistique.

L'individu pour D'Annunzio est incarné; il est, dans un esprit, une âme et un corps, une chose irremplaçable, indivise, forgée ou sculptée par ces influences que sont sa langue, son paysage de prédilection, ses amours, son imagination en mouvement, sa fidélité aux heures profondes et heureuses, son oraison la plus secrète. Chaque individu diffère de l'autre précisément par l'organisation variable de ses influences, par lesquelles cependant il est relié aux autres, relié mais non agrégé.

Le génie de D'Annunzio fut ainsi d'inventer un un élan commun à partir du refus du grégarisme. Les grandes libertés que la Constitution de Fiume accorde aux individus sont destinées non à un hédonisme de masse mais à libérer des puissances, - celles -là même qui gisent, en ressouvenirs, en pressentiments, en mythologies vivantes aux tréfonds du Nocturne.

Fiume, certes, fut écrasée par la force mécanique des gens sérieux, mais son exemplarité demeure. Les hommes ont d'autres destins possibles que d'être des insectes, des rouages d'une mécanique sociale. Tout ce qui vibre et chante, la singularité irréductible de chacun où s'accorde la multiplicité de ses influences, demeure face à nous-même et face au néant, à la fois tragique et joyeuse. Tragique précisément car irremplaçable, et joyeuse car sa flamme irremplaçable éclaire nos dissemblables et nos amis, et notre ferveur commune. Contre la société anonyme, D'Annunzio nous donne celle du « nom qui annonce » Contre la pensée calculante, celle du Don, - « J'ai ce que j'ai donné ». Contre la servitude volontaire, un horizon homérique et virgilien: la poésie première servie.

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On se souvient de la bibliographie de Cocteau qui répartissait ses oeuvres en poésie de roman, poésie de théâtre, poésie d'essais etc... La méthode eût été tout aussi pertinente pour D'Annunzio, sinon qu'il eût été nécessaire d'y ajouter la poésie de l'action. Nocturne est une méditation sur l'action, fondée, certes sur le ressouvenir mais aussi, nous l'avons vu, sur la préfiguration, l'annonce. « La poésie ne rythmera plus l'action, elle sera en avant » écrivait Rimbaud. Le poème précède l'action, celle-ci n'est plus ce qui est chanté après, mais le chant dont l'action sera la fine pointe, - et cette action elle-même ne vaudra que par l'intensité de la poésie qu'elle éveille, à jamais, comme une flamme que rien, pas même la défaite historique, ne pourra éteindre.

Sur le papier où D'Annunzio écrivait ses éloges, ses joies, ss mélancolies, son courage, figurait ce filigrane: « Per non dormir», pour ne pas dormir, même et surtout dans la nuit phosphorescente, même et surtout au coeur du Songe. Comment expliquer que celui qui passait pour un poète décadent, un Des Esseintes pris de vertige par les synesthésies, sut avec un tel bonheur conquérir le cœur des Arditi, - qui n'étaient pas particulièrement de délicats érudits en chambres ou en salons ? C'est qu'il apportait la preuve, (selon la formule de Cocteau  «la preuve par neuf des neufs Muses »), que la poésie, comme le savait Hamann est bien la langue originelle de l'humanité.

De ce rappel, en dépit de l'échec apparent de Fiume,demeure la réjuvénation de l'âme, sa possibilité inaltérée. Ce grain, couleur de cinabre qui, au contact du plomb, transmute, par un effet d'ensoleillement intérieur, la matière opaque. Le secret du soleil est dans la nuit, et le secret de la nuit dans le soleil noir alchimique.

Nulle mieux que l'oeuvre de D'Annunzio ne montre que le recours au passé, à la plus lointaine mémoire, est au principe de l'élan, de la force qui va, de la conquête. La nostalgie est chose mal comprise. On la croit une déperdition de la puissance, elle en est la ressource, le viatique. On présume que le nostalgique s'abandonne à des images révolues, alors qu'il les invente. Tel ces philosophes, peintres et sculpteurs de la Renaissance qui se tournent vers le monde antique pour mieux fonder leur pensée et leur art et leur donner des audaces non pressenties, D'Annunzio oeuvre avec ce double regard, cette virtuosité de Janus.

Pour faire de son langage la proue du vaisseau qui avance dans le futur, D'Annunzio sait qu'il faut revenir à la vérité du Logos, sa vérité héliaque, impériale, virgilienne, - celle dont il nous dira qu'elle vole, qu'elle dépasse le Grand Cap, « au-delà de toute misère, au-delà de cette vie, au-delà de nous nous-mêmes ».

Et remotissima prope. Par le Logos, les choses les plus lointaines nous deviendront au plus proche. Dans le soleil noir du Nocturne D'Annunzio retrouve, nous dit-il, la sapience de l'Indien, du l'Egyptien, du Chaldéen, du Perse, de l'Etrusque, du Grec, et l'oeil de Moïse lui-même qui croyait lire dans dans les signes de l'univers l'origine du monde,- mais tout cela dans un corps, tout cela dans son oeil aveuglé, dans le fleuve noir de sa souffrance physique, avant qu'elle ne s'ouvre sur son au-delà: « la vision des Alpes transfigurées, une nuit d'astre mort venue du fond de la mémoire millénaire, nous dira-t-il, d'on ne sait quel dieu extatique ».

Le passé est bien cette présence que viendront conronner les faveurs du poème qui réveille ce qu'il nomme: «  L'odeur des livres, était peu à peu vaincue par l'odeur des fleurs » écrit D'Annunzio dans Le Triomphe de la mort : « Les choses suggéraient au survivant une foule de souvenirs. De ces choses montait le choeur léger et murmurant qui l'enveloppait. De toutes part s'élevait les émanations du passé. On aurait dit que les choses émettaient des effluves d'une substance spirituelle qui les eût imprégnées (...) Est-ce que je m'exalte se demanda-t-il à l'aspect des images qui se succédaient en lui avec une rapidité prodigieuse, claires comme des visions, non pas obscurcies par une ombre funèbre, mais vivants d'une vie supérieure ».

Rien ne passe, tout revient. Chaque heure, là où elle se trouve est intacte, pure de son propre feu, dans une dimension révolue, mais toujours présente, de même que le sillon d'un disque, même lorsque l'aiguille de saphir y est passée, demeure avec sa musique gravée; de même la révolte annonciatrice de D'Annunzio nous fait signe, comme toute la beauté qui, dans son cours vif, est passée dans notre vie, comme tous les paysages qui nous accueillirent, cités emblématiques, pierres qui gardent la mémoire des pluies et des soleils, refuge de feuillages, jardins de la mer. Ce qui nous en sépare est un leurre, une sinistre fiction inventée par des esprits moroses qui se sont emparés du réel pour en faire une réalité profanée, réduite à l'abstraction et à la statistique, - autrement dit, à la restriction. A cette « science de la pénurie », D'Annunzio, comme Jünger opposera la « science de l'abondance », l'immémoriale sapience, la théodicée.

Lorsque tout conjure à nous contraindre à une vie inférieure, hypnotique, devant des écrans, où l'on ne sait plus guère si la distraction est travail où le travail parfaite distraction de l'essentiel, de la vraie vie sensible et intelligible, le songe d'Annunzien de la vie supérieure, qui fait échos à la vie magnifique qu'évoquait Ernst Jünger, redevient d'une lancinante actualité. Elle est exactement ce qui nous est ôté, mais dans ce manque, du cœur même de cet exil, brille, - comme l'iota de la lumière incréée au fonds de la pupille, l'appel du monde qui a été, arbitrairement, abstraitement, despotiquement, éloigné de nous, mais que la poésie, l'usage magique du Logos rapproche infiniment: « sous le ciel prié avec une foi sauvage, sur la terre labourée avec une patience séculaire ».

Faire chanter la vie, la faire vibrer, frémir, bourdonner comme les abeilles d'Aristée, la jeter toute entière dans la flamme qu'elle suscite, dans le volcan empédocléen ou sur la plage de Fiume, sous les tirs de ceux dont l'honneur eût eté de n'être pas des ennemis; être nietzschéen, mais avec le bon conseil de L'Arétin et de Catulle, et la sagesse natale, et la fidélité aux morts avec lesquels toute âme généreuse poursuit la conversation par-delà l'apparaître et le disparaître, - telle fut la vocation, l'appel de celui que nous  allons lire et relire, sa raison d'être à laquelle nous nous rendrons, sans rendre les armes, pour un « paradis à l'ombre des épées », pour la grande paix du cœur  retrouvée des hommes qui agissent et qui rêvent, sachant la fugacité de tout et qui n'obéissent qu'à la seule devise: « Penser comme si nous étions éternels et vivre comme à notre dernier jour ».

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L'éternité pour D'Annunzio, comme pour Nietzsche, n'est pas ailleurs que dans l'instant, et la pensée est la juste pesée de cet instant qui oscille doucement, amoureusement, entre le passé et l'avenir. Toute vie est toujours au bord de l'abîme. De le méconnaître ne nous empêche guère d'y tomber mais ternit, avilit les heures infiniment précieuses qui nous en séparent.

D'Annunzio nous parle en ami, et dans la gloire, l'enthousiasme, comme dans l'épreuve et le désarroi, ses phrases résistent à ces forces qui voudraient nous déposséder, et mieux encore, elles sont contre-attaques afin de reprendre l'estuaire d'où reviendront à nous, selon la formule de Rimbaud, « notre bien et notre beau », si loin qu'ils paraissent être, en quelque lointaine Atlantide où ils semblent d'être perdus, scintillantes îles englouties et revenues au-dessus de l'horizon à la faveur des mots qui les évoquent, là où nous sommes, dans les ténèbres de la nuit extrême ou dans les blondeurs du soleil du matin, hommes de désir, fragiles et fervents, entre les contrées de l'Aigle et le territoire du Serpent.

Luc-Olivier d'Algange

 

 

 

 

jeudi, 17 novembre 2022

Ocean Viking, Meloni n'a pas gagné. Macron n'a pas gagné. Nous avons tous perdu

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Ocean Viking, Meloni n'a pas gagné. Macron n'a pas gagné. Nous avons tous perdu

Agata Iacono

Source: https://www.lantidiplomatico.it/dettnews-ocean_viking_non...

Alors que nous assistons sur les réseaux unifiés à un théâtre de marionnettes de la bonhomie, la France entre en crise : la droite française se réveille et les relations diplomatiques entre Rome et Paris deviennent très tendues, peu après la signature de l'absurde traité du Quirinal.

Incapable de jouer le rôle du "souverainiste" avec l'OTAN et l'Union européenne - c'est-à-dire les vrais coupables de la crise économique, énergétique et sociale héritée par les "meilleurs" - Giorgia Meloni choisit de détourner l'attention et les "shows médiatiques" n'attendaient que cela.

Voici venir à la rescousse de tout le monde les "débarquements d'Afrique".

Personne ne s'est demandé ce qui se passe en Libye, personne ne se soucie d'où partent ces nouveaux esclaves des usines textiles de l'Eldorado européen et pourquoi.

La stratégie est toujours la même, la feuille de route est la même, mais cette fois-ci avec une tournure intéressante : connue sous le nom de "stratégie du faux drapeau", de l'opportunité photo ou de la distraction de masse, elle tend à focaliser l'attention des médias "de gauche" et à taire ainsi les questions concrètes: les droits des travailleurs, les décès au travail, les Italiens qui réduisent leur consommation de produits de première nécessité, les jeunes qui quittent l'Italie, le rationnement de l'énergie et ceux qui ne peuvent plus payer leur nourriture et leurs factures, le rationnement de l'énergie, la destruction du tissu productif et socio-économique due à cette co-belligérance harakiri dans une guerre voulue par les USA et visant à couper les ponts entre Européens et partenaires alternatifs.

Meloni, en effet, (gaffe ou pas), oblige la France à prendre en charge les migrants du navire de l'ONG Ocean Viking. Selon la presse française, lors de la conversation entre Macron et Meloni, en marge de la réunion de Sharm El Sheik, le président français avait proposé une solution impliquant le débarquement de l'Ocean Viking en Italie et donc la prise en charge de la plupart des migrants par la France.

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Au lieu de cela, le gouvernement italien a annoncé la volonté de Marcon de débarquer l'Ocean Viking dans les ports français.

Et une pagaille a éclaté, pour utiliser une expression française.....

Dans son empressement à faire payer aux Italiens le fait d'avoir voté pour une "fasciste", une femme de droite qui rappelle tant Le Pen dans l'imaginaire transalpin, Macron a tenté de prendre la balle au bond et d'humilier l'Italie, de la dépasser dans le droit d'accueil, de démontrer combien la France et l'Europe sont noblement porteuses de bons sentiments communautaires....

Atlantistes oui, bellicistes en faveur des néo-nazis ukrainiens certes, mais (comment dire ?) fièrement "antiracistes" et "antifascistes".

Bien sûr, les migrants en France seront identifiés et renvoyés s'ils n'entrent pas dans les catégories absurdes des personnes ayant droit au statut de réfugié, qui est offert non pas parce qu'il y a réellement une guerre ou une dictature dans le pays d'origine, mais en raison de choix géopolitiques sur les terres à piller et à déstabiliser.

Macron est aujourd'hui décrit en France, par la presse française, comme le perdant du défi avec l'Italie, l'ennemi des citoyens, au mépris de l'image bon enfant et pro-européenne, anti-fasciste, que la France voulait opposer à l'Italie de droite.

Et pas seulement sur les médias sociaux, qui se sont déchaînés en inventant des hasthags appelant à la démission de Macron ou l'appelant "Macron De La Honte".

Le Figaro le décrit comme un perdant, au moment le plus dramatique de la crise énergétique française, qui a déjà imposé le rationnement de l'électricité et du chauffage dans les écoles, les lieux publics et privés.

La lutte entre pauvres, utilisée comme instrument de propagande honteuse, la haine, le conflit horizontal, la recherche du bouc émissaire du moment : tout est fonctionnel pour que les causes de la crise ne soient pas abordées, que les intérêts en jeu ne soient pas révélés, en Egypte comme en Libye, dans la colonie Afrique opprimée par le CFA, dans les guerres par procuration favorisées pour contrôler les matières premières et les voies de passage forcées.

A ce jour, 38 réfugiés de l'Ocean Viking ont été relocalisés en France, 78 en Allemagne et 5 au Luxembourg.

Ces chiffres sont vraiment dérisoires, si l'on considère que, depuis le seul mois de juillet 2022, quelque 62.000 personnes ont débarqué en Italie (90.000 depuis le début de l'année).

Mais la secrétaire d'État aux Affaires européennes, Laurence Boone (la même qui, ces dernières semaines, a promis de "veiller" au respect des droits en Italie), interrogée par france.info, déclare que "la confiance avec l'Italie est rompue", et confirme l'opération coup de poing à la dure, à la frontière, où, en plus des 500 agents qui arrivent, des "contrôles beaucoup plus stricts et sérieux" seront introduits, en particulier le "contrôle des passeports".

Et donc Macron bloque la frontière avec l'Italie, une mesure dirigée contre les citoyens français et italiens, afin de montrer que la France accueille les "émigrants".

Meloni n'a pas gagné, Macron pas davantage.

Non. Nous avons encore une fois perdu. Nous tous.

Agata Iacono.

Sociologue, anthropologue, journaliste certifié Wrep Blockchain

dimanche, 06 novembre 2022

Leçons italiennes (II)

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Leçons italiennes (II)

par Georges FELTIN-TRACOL

La semaine dernière, la 48e chronique de votre vigie préférée traitait des élections parlementaires italiennes. Il faut y revenir tant la Péninsule apparaît plus que jamais comme un exceptionnel laboratoire socio-politique.

Force est d’abord de constater l’incroyable et vivace diversité des populismes italiens. Coexistent le populisme télévisuel berlusconien précurseur, le populisme « ethno-fiscal » de la Ligue du Nord, le populisme de la gauche radicale, surtout visible sur le terrain contre la ligne à grande vitesse Lyon – Turin, ainsi que le populisme tribunicien du Mouvement 5 Étoiles (M5S). Son nouveau chef politique, Giuseppe Conte, a mené une campagne schizophrénique puisqu’il a condamné la politique de Mario Draghi dont le gouvernement comptait des élus du M5S.

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Outre une défense vibrante du revenu de citoyenneté, Giuseppe Conte (photo) s’est aussi réclamé de l’action politique d’Emmanuel Macron ! Or, quelques mois auparavant, il refusait publiquement de choisir entre le président français sortant et Marine Le Pen. Penchant vers la Russie et, surtout, vers la Chine, le M5S souhaite la levée des sanctions économiques contre Moscou et milite en faveur de la paix et du désarmement en Europe orientale.

La proximité, théorique ou non, d’une formation politique avec une puissance étrangère n’est pas propre au non-parti de Beppe Grillo. C’est plutôt une constante de la vie politique italienne depuis la nuit du 25 juillet 1943. L’atlantisme dominant fait de l’Italie un État à la souveraineté limitée. Le 13 septembre dernier, le renseignement yankee lâchait une bombe médiatique en pleine campagne électorale. L’officine étatsunienne publiait son rapport sur les financements russes aux partis politiques d’une vingtaine d’États depuis 2014. Le M5S et la Lega qui a signé un partenariat avec Russie unie, auraient perçu la bagatelle de 300 millions d’euros de la part du Kremlin. Bien sûr, ce document contestable ne mentionne jamais – et pour cause ! - les montants mille fois supérieurs à cette somme distribuées à tous les partis politiques cosmopolites inféodés à Wall Street, à la City et à Hollywood. L’Europe est depuis 1945 une colonie étatsunienne qui s’est étendue vers l’Est à partir de 1991.

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Cette incroyable ingérence se double, le 16 septembre suivant, d’une longue conversation téléphonique entre le secrétaire d’État Anthony Blinken et Mario Draghi. Bien que confidentielle, la discussion s’est retrouvée dans la presse transalpine. On y apprend que Blinken prévient Draghi que la Maison Blanche pose son veto à la présence de Matteo Salvini (photo) dans un prochain gouvernement pour cause de « russolâtrie » supposée. Biden et sa clique auraient parfaitement pu voter à la place des Italiens… Proche des milieux conservateurs trumpistes et post-trumpistes, Giorgia Meloni n’a pas pris en compte l’avis des démocrates puisque Matteo Salvini est nommé vice-président du Conseil et ministre des Infrastructures tandis que son ancien chef de cabinet, Matteo Piantedosi, prend l’Intérieur. 

Ursula von der Leyen a menacé, pour sa part, les électeurs de représailles s’ils osaient mal voter. L’invasion sino-russe des instances d’un État italien évanescent relève d’un fantasme propre aux campagnes électorales. En revanche, les principaux partis agissent en vassaux de Bruxelles, de Berlin, de Londres et de Washington.

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Cent ans plus tard, l’histoire ne se répète pas. Le système médiatique occidental d’occupation mentale insiste par exemple sur le passé militant de Giorgia Meloni. Elle adhéra à 15 ans au Front de Jeunesse du MSI et, à 19 ans, continua à saluer l’action de Benito Mussolini. Entre-temps, elle devint une parlementaire reconnue, une ministre aguerrie et, depuis 2020, la présidente des Conservateurs et réformistes européens, cofondé par les tories britanniques avant le Brexit, et les Polonais de Droit et Justice. La charte fondatrice de ce groupe assume son engagement atlantiste et anti-fédéraliste au niveau continental. Fin août 2022, l’Allemand Manfred Weber, le président du PPE (Parti populaire européen), inféodé à la CDU et qui compte dans ses rangs Forza Italia, adoubait le programme de la coalition de droite italienne. Par ailleurs, en tant que principal parti d’opposition au gouvernement Draghi, les Frères d’Italie ont désigné l’un des leurs, Adolfo Urso, pour présider la COPASIR (Commission parlementaire pour la sécurité de la République) qui supervise les services secrets. Par sa fonction, Adolfo Urso (photo), désormais ministre des Entreprises et du « Made in Italy » (sic !), a ainsi rencontré maints responsables des cénacles de renseignement occidentaux.

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Il ne faut pas oublier que Giorgia Meloni a suivi son mentor, Gianfranco Fini, dans la transformation du MSI en Alliance nationale, puis dans la fusion de cette dernière dans le grand parti libéral-berlusconien Peuple de la Liberté. Les reniements successifs de Gianfranco Fini ont finalement incité Giorgia Meloni à quitter avec d’autres anciens missinistes la formation fourre-tout de Silvio Berlusconi pour fonder Fratelli d’Italia. Dans la « Chronique hebdomadaire du Village planétaire » du 10 juin 2020 présente dans L’Actualité à la hache. Se déconfiner du prêt-à-penser (Éditions du Lore, octobre 2021, 28 €), votre serviteur écrivait déjà à propos de la « grande sœur des Italiens » que « contrairement à Salvini qui navigue à vue entre l’illibéralisme pro-russe et un populisme pro-israélien, Giorgia Meloni campe sur des positions atlantistes et occidentalistes claires et tranchées. Dans la foire d’empoigne qui oppose le démocrate Nicola Zingaretti, Renzi, les grillinistes Di Maio et Conte, et Salvini, elle se contente d’avancer, tranquillement et patiemment, vers le palais Chigi. Il est donc possible que, dans les prochaines années, Giorgia Meloni soit la première femme nommée à la présidence du Conseil des ministres de la République italienne (pp. 393 – 394) ».

Outre un euratlantisme assumé, perceptible au sujet de l’aide militaire occidentale apportée à l’Ukraine, Giorgia Meloni affiche un centralisme certain. L’excellent blogue de Lionel Baland rapporte, à la date du 12 août 2022, ses propos critiquant la minorité germanophone du Tyrol du Sud – Trentin – Haut-Adige. « Si les Sud-Tyroliens ne veulent pas se sentir italiens, qu’ils émigrent en Autriche; s’ils n’aiment pas le tricolore italien, alors ils n’ont pas besoin des milliards d’euros avec lesquels l’État italien finance l’autonomie. » À l’instar des Démocrates de Suède dont les députés européens siègent dans le même groupe que Fratelli d’Italia à Strasbourg - Bruxelles, et qui insultent les Sami, l’ultime peuple indigène d’Europe installé en Laponie depuis quelques millénaires, Giorgia Meloni semble ne pas apprécier les petites communautés ethniques natives sur leurs terres ancestrales. Un Tyrolien du Sud est évidemment chez lui dans la région autonome du Trentin – Haut-Adige – Tyrol du Sud. Le système d’autonomie qui s’y applique est l’un des plus remarquables qui puisse exister en Europe.

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Faut-il craindre pour la pérennité des peuples francophone, welsche et ladin du Val d’Aoste ? Par sa tradition subsidiariste, la Ligue du Nord est plus apte à accepter cette diversité ethno-culturelle inhérente à l’esprit européen qui contredit le mirage uniformisateur mortifère de l’État-nation. Porteuse d’une certaine idée de l’Empire, l’Italie se doit de composer avec la pluralité originelle des composantes populaires albo-européennes enracinées sur son sol depuis tant de générations.

Enfin, Giorgia Meloni doit prendre en compte les demandes de ses alliés berlusconiens et liguistes désavoués dans les urnes, ce qui les rend guère gérables à moyen terme. Derrière les sourires photographiques, les tensions sont déjà vives entre Meloni, Salvini et Berlusconi, furieux et dépités de ne plus gouverner. De nombreux désaccords conjoncturels et programmatiques traversent l’alliance de centre-droit. Le 13 octobre dernier, lors de la session inaugurale du Sénat, les sénateurs Forza Italia ne votent pas en faveur du candidat de la coalition, Ignazio La Russa (photo), le premier président de Fratelli d’Italia. L’ancien ministre de la Défense, connu pour ses collections autour du Duce, devient le deuxième personnage de l’État, en tant que président du Sénat, grâce à dix-sept voix venues des oppositions. Les soupçons se portent aussitôt vers Italia viva de Matteo Renzi.

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La majorité obtenue tant à la Chambre des députés qu’au Sénat ne signifie pas la fin de l’instabilité gouvernementale. Il est envisageable que le gouvernement de Giorgia Meloni ne soit que le premier de cette nouvelle législature. Les jeux politiciens contribuent à l’effacement structurelle de la puissance régalienne italienne. 

GF-T

  • « Vigie d’un monde en ébullition », n° 49, mise en ligne le 1er novembre 2022 sur Radio Méridien Zéro.

samedi, 29 octobre 2022

Leçons italiennes (I)

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Leçons italiennes (I)

par Georges FELTIN-TRACOL

Le 25 septembre dernier, quelques mois avant l’échéance prévue pour le printemps 2023, les Italiens renouvelaient la Chambre des députés et le Sénat de la République. Fin juillet, constatant l’absence de soutien effectif d’une partie du Mouvement 5 Étoiles (M5S), de Forza Italia de Silvio Berlusconi et de la Ligue de Matteo Salvini au gouvernement de Mario Draghi, le président de la République Sergio Mattarella dissolvait les deux assemblées.

La constitution italienne du 22 décembre 1947 établit un régime parlementaire dans lequel le bicaméralisme est parfaitement égalitaire. Chambre des députés et Sénat disposent des mêmes prérogatives constitutionnelles dont celle de renverser le gouvernement. À cette première particularité s’ajoute un mode de scrutin désormais identique. Le Rosatellum adopté en 2017 distingue trois huitièmes des sièges élus au scrutin majoritaire uninominal à un seul tour dans de vastes circonscriptions nommées « collèges » des cinq huitièmes des sièges restant élus au scrutin proportionnel de liste. Contrairement aux électeurs allemands qui disposent de deux bulletins, les Italiens doivent choisir entre les candidats des collèges et les listes proposées. Si la loi électorale permet la multiplicité des candidatures dans différents collèges, le Rosatellum favorise surtout les ententes partisanes qui peuvent remporter la majorité absolue des sièges si une coalition franchit 40 % des suffrages.

Longtemps, les parlementaires italiens furent pléthoriques. En avril 2020, après bien des négociations, un référendum adopte une révision constitutionnelle. Outre une égalité complète accordée aux électeurs et aux candidatures tant à la Chambre des députés qu’au Sénat si bien que les deux assemblées sont pleinement redondantes, la principale mesure réduit le nombre de sénateurs et de députés. La Chambre des députés compte dorénavant 400 membres et le Sénat 200 (plus les sénateurs nommés à vie et les anciens chefs de l’État).

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Malgré une abstention élevée (36,09 %), ce qui demeure faible par rapport à l’abstention notée aux législatives françaises de juin dernier (53,13 % en moyenne), ces élections anticipées modifient une nouvelle fois le paysage politique de la Péninsule. En 2018, quatre cartels électoraux dépassaient le million de suffrages. Conduit par le liguiste Salvini, le centre-droit récoltait 12.164.732 voix. Le M5S obtenait 10.743.566 suffrages. L’alliance de centre-gauche de l’ancien président du Conseil Matteo Renzi recueillait 7.512.243 votes. Enfin, le mouvement d’extrême gauche éco-sociétal Libres et Égaux de Pietro Grasso ramassait 1.114.799 voix.

Cette année, la coalition de centre-gauche d’Enrico Letta réunissant le Parti démocratique, Plus d’Europe d’Emma Bonino, Engagement civique – Centre démocratique de Luigi Di Maio et l’Alliance verte et gauche, réunit 7.337.624 suffrages, soit une déperdition de 174.619 voix. Ce déclin de la gauche de gouvernement résulte d’une double concurrence surgie sur ses flancs. À sa droite a émergé avec 2.186.658 voix, issu des catégories sociales supérieures urbanisées, un « troisième pôle » qui regroupe Action de l’ancien ministre de l’Économie, Carlo Calenda, et Italia viva de Matteo Renzi, deux personnalités en rupture avec leur ancienne famille politique et qui rêvent d’importer en Italie le macronisme. À gauche du Parti démocratique, ce lointain héritier du Parti communiste italien et des courants de gauche de la démocratie chrétienne, résiste le M5S de l’ancien président du Conseil Giuseppe Conte. Certes, en quatre ans, le non-parti fondé par Beppe Grillo a perdu 6.409.818 électeurs pour ne réaliser que 4.333.748 voix. Se posant en « avocat du peuple » et en « porte-parole des plus pauvres », Giuseppe Conte a axé sa campagne sur le maintien et la généralisation du revenu de citoyenneté, l’équivalent du RSA, et d’autres aides étatiques. Grâce à une campagne populiste au sens plébéien du terme, le M5S confirme sa solide implantation dans la Botte et le Mezzogiorno au point que les commentateurs la qualifient de « Ligue du Sud » ou de « syndicat du Midi»…

Les dissidences du grillinisme, l’extrême gauche et les autres forces de la droite radicale demeurent inaudibles. Scission du M5S, Engagement civique ne récolte que 0,58 % et perd tous ses élus. Malgré la venue de Jean-Luc Mélenchon, l’Union populaire de Liugi de Magistris tourne autour de 1,19 %. Signalons qu’Italie souveraine et populaire de Marco Rizzi fait environ 1,20 %.  Opposé aux vaccins covidiens, à la 5 G, aux OGM et à l’immigration extra-européenne, le mouvement Vita de Sara Cunial, ne réalise que 0,72 %. Quant à Italexit lancé par un exclu du M5S, Gianluigi Paragone, qui comptait parmi ses candidats des militants de CasaPound, il stagne à 1,90 %.

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En augmentation de 134.916 voix, le centre-droit, soit l’union électorale de Forza italia, de la Ligue, de Frères d’Italie et des centristes démocrates-chrétiens de Nous, Modérés, attire 12.299.648 suffrages. En son sein, avec près de 26 %, Frères d’Italie de Giorgia Meloni arrivent en tête tandis que la Ligue et Forza Italia s’effondrent, passant respectivement - par rapport à 2018 - de 17,36 % et de 14,04 % à 8,77 % et 8,11 %.

La victoire de Giorgia Meloni signifie-t-elle le succès de l’union des droites comme le pensent certains Français ? Pour paraphraser Pascal, « vérité en deçà des Alpes, erreur au delà ». Dès 1994, les libéraux de Forza Italia, les régionalistes – autonomistes – indépendantistes de la Ligue et les néo-fascistes du MSI coopèrent dans le premier gouvernement de Silvio Berlusconi. En dépit de profonds désaccords et des tensions internes permanentes, le centre-droit a pris en trois décennies l’habitude de se coordonner et de se présenter uni aux élections nationales. Le « cordon sanitaire » et le « plafond de verre » n’existent pas en Italie !

Par ailleurs, Forza Italia, la Lega et Fratelli d’Italia ont déjà une longue et ancienne pratique gouvernementale tant au niveau de l’État que dans les régions, les provinces (soit les départements) et dans les communes. Les inévitables divergences n’empêchent pas des alliances ponctuelles. Une telle configuration en France s’avère impossible entre le RN, les Républicains et Reconquête !. Les Républicains sont tiraillés entre un accord, implicite ou non, avec le macronisme, quitte à heurter le centre-droit macronien d’Édouard Philippe, et une opposition plus ou moins affirmée elle-même divisée entre Xavier Bertrand, Bruno Retailleau, Éric Ciotti et Laurent Wauquiez. Tous lorgnent avec gourmandise sur le « bas de laine » électoral constitué par le marinisme sans comprendre que l’hégémonie chiraco-sarkozyste est définitivement révolue.

Les profondes animosités au sein des droites françaises écartent tout scénario à l’italienne d’union des droites. En revanche, si se poursuivent et s’amplifient les délires wokistes, écolo-sectaires et islamo-gauchistes au risque d’agacer l’électorat populaire autochtone albo-européen, il devient envisageable que s’opère face à l’arrogance macronienne une union nationale du peuple.  

GF-T

  • « Vigie d’un monde en ébullition », n° 48, mise en ligne le 25 octobre 2022 sur Radio Méridien Zéro.

samedi, 22 octobre 2022

Les sanctions obligent la Russie assoupie à investir dans ses propres technologies

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Les sanctions obligent la Russie assoupie à investir dans ses propres technologies

Enrico Toselli

Source: https://electomagazine.it/le-sanzioni-obbligano-la-sonnolenta-russia-ad-investire-sulle-proprie-tecnologie/

La guerre en Ukraine prendra fin tôt ou tard. Malgré les tentatives de Biden de la prolonger indéfiniment afin de détruire l'UE avant la Russie. Mais lorsqu'elle prendra fin, rien ne sera plus comme avant. Quelle que soit la situation politique. Car, même en cas de sortie de Poutine, les relations avec Moscou seront très différentes et beaucoup moins intenses, tant sur le plan économique que culturel.

La stupidité de ceux qui ont accepté d'imposer des sanctions contre le Kremlin afin de plaire au pétomane de Washington a, sans aucun doute, créé des difficultés pour l'économie russe. Elle en a créé davantage, en perspective, pour les économies européennes et les familles du Vieux Continent. Car le blocage des exportations de technologies de pointe vers Moscou a certes pénalisé certains secteurs, même stratégiques, mais il a finalement obligé l'industrie russe endormie à courir se consolider et à investir dans autre chose que la simple gestion du gaz et du pétrole.

Ainsi, lorsque tout sera terminé, les exportations européennes de technologies ne redémarreront que dans une très faible mesure, car les industries russes auront appris à se débrouiller seules. Entre-temps, le commerce se sera également développé avec les nombreux pays qui n'ont pas appliqué de sanctions. Pas seulement l'Iran, qui fournit des armes au Kremlin, pas seulement la Chine et l'Inde, qui achètent du gaz et du pétrole. Mais aussi la Turquie, qui joue un jeu intelligent et sans scrupules en Asie, en Afrique, en Méditerranée et dans ses relations avec l'Europe.

Une Turquie en grande difficulté économique et qui, précisément grâce à ce rôle diplomatique ambigu, peut également obtenir des résultats positifs en termes de commerce.

En revanche, l'industrie manufacturière européenne, et italienne en particulier, connaîtra une période de grandes difficultés. De grands stratèges à l'immense crédibilité internationale ont obligé les Italiens à dépenser des sommes folles pour acheter le gaz liquéfié que les maîtres américains nous vendent pour spéculer et certainement pas au nom de la solidarité. Des sommes folles pour le gaz fourni par la Chine, qui l'achète à la Russie pour le revendre en Europe. Et cela rend les produits italiens de moins en moins compétitifs, également parce que l'Italie paie un prix plus élevé pour l'énergie que les autres pays européens.

De plus, la piqûre énergétique pour les ménages les obligera à réduire d'autres modes de consommation. En commençant par ceux qui sont considérés comme superflus, tels que le tourisme et la culture. Elle provoquera la crise de dizaines de milliers de petites entreprises, avec un recours aux licenciements et aux suppressions d'emplois qui produiront une augmentation des dépenses publiques pour ceux qui ont perdu leur emploi. Parce que les marchands d'armes ne résorberont pas tout le chômage qu'ils provoquent.

La France en Libye: non seulement du pétrole mais aussi de l'uranium. Les raisons d'une guerre

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La France en Libye: non seulement du pétrole mais aussi de l'uranium. Les raisons d'une guerre

Marco Valle

Source: https://it.insideover.com/economia/la-francia-in-libia-non-solo-petrolio-ma-anche-uranio-le-ragioni-di-una-guerra.html

En mars 2011, la France, avec le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne, a commencé sa campagne militaire contre la Libye de Kadhafi. Une guerre à grande échelle à laquelle l'Italie de Silvio Berlusconi, jusqu'alors partenaire du rais libyen, a été contrainte (sous la pression du président Napolitano) de participer. Les résultats sont bien connus. Comme le rappelle Giampiero Cannella dans son excellent livre L'Italia non gioca a Risiko : "Enivrés par la propagande de la "révolte démocratique" contre le tyran, nous avons largué des tonnes de bombes sur un pays qui était un allié jusqu'à quelques mois auparavant, qui avait accordé à l'Italie une grande marge de manœuvre dans la recherche et l'exploitation des ressources énergétiques, et qui collaborait avec l'Italie dans la gestion des flux migratoires".

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Le grand réalisateur de ce terrible gâchis toujours non résolu était le président français de l'époque, Nicolas Sarkozy.  C'est lui, plus que quiconque, qui a voulu démolir le régime de Tripoli et c'est lui qui a donné le feu vert - par l'intermédiaire de ses agents sur le terrain - à l'assassinat de Kadhafi le 20 octobre 2011 à Syrte. Au fil du temps, les raisons de cet acharnement féroce sont, du moins en partie, devenues plus claires. Malgré la rhétorique humanitaire qui a ébloui les médias européens, les transalpins redoutaient l'hypothèse d'une monnaie panafricaine financée par les réserves d'or libyennes qui supplanterait le franc CFA dans leur zone d'influence, la fameuse "France-Afrique", et toléraient encore moins la présence massive et fructueuse d'ENI et du système italien dans le pays. En outre, comme l'ont montré les enquêtes de la justice parisienne, le peu scrupuleux Sarkozy avait collecté des sommes considérables auprès de Tripoli (jusqu'à 50 millions d'euros selon les hypothèses) pour la campagne présidentielle de 2007. Un financement embarrassant que le mari de Carla Bruni a toujours nié sans convaincre les juges qui enquêtent depuis des années sur le "pacte de corruption" entre le clan Sarkozy et le clan Kadhafi.

Mais il y a plus. Derrière cette guerre folle et le chaos interminable qui règne en Libye (11 ans de violence et d'affrontements...), d'autres chapitres restent à ouvrir et à comprendre. La France est privée d'uranium, le minerai stratégique qui garantit depuis 1974 le fonctionnement des 56 réacteurs alimentant 19 centrales nucléaires qui fournissent environ soixante-dix pour cent de l'électricité du pays, et la Libye, en plus du pétrole, cache dans son désert du sud d'importants gisements d'uranium encore vierges.

À y regarder de plus près, il n'y a rien de nouveau. Déjà en 1973, Kadhafi, revendiquant les anciennes frontières coloniales, est entré au Tchad et a occupé la bande d'Aozou, un terrain aride et dépeuplé mais riche en uranium. Un succès éphémère. En 1987, les forces tchadiennes, avec la contribution de la Légion étrangère française, ont mis en déroute les troupes libyennes et repris le contrôle du territoire qu'en 1994 la Cour internationale de justice a définitivement attribué au pays d'Afrique centrale.

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Mais, et c'est là le point central, juste au nord de la bande contestée, donc sous pleine souveraineté libyenne, les scientifiques ont découvert d'autres riches gisements du précieux métal radioactif. Un trésor inattendu, mais le rais n'a pas eu le temps de l'exploiter. Comme le confirme le funeste site web "NTI" de 2011 de l'organisation internationale "Nuclear Threat Initiative", qui fait autorité dans le domaine des études géopolitiques et de la sécurité mondiale et dont le conseil d'administration est composé d'experts internationaux. "À l'heure actuelle, il n'existe aucune preuve de l'existence d'installations d'extraction, de traitement et de conversion de l'uranium, d'usines de traitement du combustible ou de sites de retraitement en Libye. Si la Libye devait entreprendre l'extraction d'uranium à l'avenir, cela concernerait probablement les bassins de Mourzouk, Sarir Tibisti et Koufra".

C'est une trop belle opportunité pour la vorace industrie nucléaire française, qui est depuis longtemps en difficulté avec les fournisseurs africains traditionnels (le Niger in primis) qui en ont maintenant assez des conditions exorbitantes et inégales fixées il y a des décennies par Paris. D'où les doubles ou triples jeux français entre les différentes factions libyennes, les lourds investissements économiques, la reprise - comme l'indique le rapport du Centre supérieur de défense et d'études stratégiques "Influence géopolitique de la Libye dans le bassin méditerranéen" - d'une exploration minière très cossue mais efficace dans le sud du pays. Entre Mourzouk et Koufra. L'héritage radioactif de Sarkozy que Macron a récupéré et qu'il veut maintenant, à la lumière de la crise énergétique, optimiser au plus vite.

lundi, 10 octobre 2022

Remarques sur Chesterton et un extraordinaire discours de Giorgia Meloni

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Remarques sur Chesterton et un extraordinaire discours de Giorgia Meloni

par Nicolas Bonnal

Giorgia Meloni au cours d’un discours extraordinaire, référencé et courageux, a attaqué les marchés financiers et a défendu l’indéfendable (pour la presse française ou autre), la famille, le pays (je préfère ce mot à patrie maintenant, la patrie on est trop morts pour elle, et pour son État, voyez mon Coq hérétique), le droit de ne pas être un numéro. On se serait cru dans le générique du Prisonnier (voyez mes textes), série conçue par l’acteur rebelle et chrétien Patrick McGoohan : « je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ».

Puis elle a cité Chesterton. On devra se battre pour dire que le brin d’herbe est vert à la belle saison. Quel coup de génie : en effet les vert-de-gris sont revenus avec l’écologie et veulent (cf. Peter Koenig) remplacer le vert par le brun, le tout sous la houlette des investisseurs type BlackRock-Fink et les conseillers Schwab-Harari si proches parfois des frères Marx.

41jPXLFvCyL.jpgOn connaît tous les Hérétiques de Chesterton, recueil où Chesterton exécute, au début du siècle dernier, les tenanciers anglo-saxons des hérésies modernes (à commencer par l’impérialiste Kipling) : Chesterton voit venir les végétariens avec leurs gros sabots, les « remplacistes » proches des impérialistes (Le Retour de Don Quichotte), les féministes et l’interdiction de manger de l’herbe. Dans l’Auberge volante il prévoit aussi une interdiction des ventes d’alcool sur fond de credo hostile – d’où le vol de l’auberge. Chesterton avait aussi vu le danger du salariat de masse ; dans le Club des métiers bizarres (Club of Queer trades) ce libertarien chrétien défend la possibilité d’inventer un métier qui n’existe pas – et qui rapporte. Cette intuition géniale a servi d’inspiration au grand film de David Fincher, The Game. C’est l’Agence de l’aventure et de l’inattendu.

Enfin Chesterton a aussi publié le meilleur livre historique sur la conspiration des milliardaires, à partir de l’Afrique du Sud : c’est Un nommé jeudi. Et la police lancée aux trousses de tous les Oppenheimer et Cecil Rhodes de la planète se retrouve elle-même poursuivie. On est dans le cauchemar comme nous en ce moment.

Je ne veux pas défendre Méloni : on verra si elle se couche comme tout le monde, sur un coup de fil de Londres ou de Washington. Mais ce qu’elle a dit, elle l’a dit, et on allait ici bien plus loin que Trump, que Zemmour ou que Marion Le Pen (ne parlons de la tante, qui a si bien profité de ses vacances et de ses indemnités). Et la parole qui vole – puis qui gèle, comme dit Rabelais – peut aussi dégeler.

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Le système malgré toute sa presse abjecte totalitaire, collabo et génocidaire, a du souci à se faire en cet hiver qui s’annonce glacial. Et bien joué le coup du message de Giorgia remixé dans les discothèques : avec les italiens qu’on croit toujours décadents ou au bout du rouleau, c’est exactement ce qu’il fallait faire. Transmettre un message conservateur sur fond de beuglant (comme disait Saint-Exupéry dans Terre des Hommes).

Continue Giorgia, et ne nous déçois pas.

51eiI5JrIXL.jpgJ’oubliais : dans What I saw in America, Chesterton dénonce son arrivée en Amérique après la Guerre. On contrôle tout et on ausculte tout pour savoir si le voyageur ou l’émigrant européen, devenu soudain un pestiféré, ne s’est pas fait inaugurer le virus du communisme ou de l’anarchisme. Le tout évidemment sur fond de chasse aux buveurs de bière. La Prohibition est puritaine et pas musulmane. Avec des défenseurs de la Liberté comme les Yankees qui avait rasé le Sud après la Guerre de Sécession, et qui aujourd’hui interdisent sur ordre des actionnaires sexe, famille, patriotisme ou race, Chesterton savait qu’on aurait du souci à se faire. Et dans le même opus, il voit la terrible menace féministe américaine se pointer.

Nicolas Bonnal sur Amazon.fr

mercredi, 05 octobre 2022

Diego Fusaro: le penseur du social-patriotisme

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Diego Fusaro: le penseur du social-patriotisme

Javier R. Portella

Source: https://www.geopolitika.ru/es/article/diego-fusaro-el-pensador-del-social-patriotismo

Nous avons le plaisir de vous présenter aujourd'hui l'entretien que le directeur du blog elmanifiesto.com (Madrid), Javier R. Portella, a réalisé avec le célèbre penseur italien Diego Fusaro.

Ma première question ne peut qu'être d'actualité : que pensez-vous de la victoire de Giorgia Meloni et de Fratelli d'Italia aux élections italiennes du 25 septembre ? Partagez-vous mon espoir que cela pourrait représenter le début d'une rupture avec l'ordre (ou le désordre...) actuel du monde ? Ou craignez-vous, au contraire, que rien de fondamental ne change ?

Malheureusement, je ne peux pas partager l'espoir qu'il s'agisse d'une nouvelle étape ou la promesse d'une rupture avec l'ordre néolibéral dominant. Après tout, la droite néolibérale et atlantiste de Giorgia Meloni représente parfaitement le système dominant, basé sur la souveraineté du marché et l'impérialisme atlantiste qui est son complément. En ce sens, ils ont tort de dire que le parti de Giorgia Meloni est un parti néo-fasciste. Il s'agit plutôt d'un parti profondément néolibéral qui est au moins aussi éloigné du fascisme que la gauche fuchsia et arc-en-ciel d'aujourd'hui l'est du communisme. L'ordre néolibéral d'aujourd'hui agit comme un aigle avec deux ailes : nous avons l'aile gauche fuchsia pour la galerie, puis l'aile droite bleue de l'argent. La droite et la gauche néolibérales, inféodées au capital, représentent ceux d'en haut contre ceux d'en bas, le capital contre le travail, la mondialisation capitaliste contre les nations souveraines et démocratiques. C'est pourquoi, en Italie, le parti unique articulé de manière néo-libérale a encore gagné, avec son alternance sans alternative. Dans le sixième canto du Purgatorio, Dante compare Florence à une personne malade qui se tourne à droite et à gauche de son lit pour trouver un soulagement temporaire à sa propre souffrance: c'est ce que font aujourd'hui les peuples d'Europe, en se tournant tantôt vers la droite néolibérale tantôt vers la gauche néolibérale; c'est pourquoi le véritable geste révolutionnaire à accomplir consiste, tout d'abord, à dépasser la dichotomie de la droite et de la gauche qui ne profite qu'à ceux d'en haut pour créer une nouvelle géographie politique pour ceux d'en bas, c'est-à-dire pour le Peuple des classes populaires et des classes moyennes.

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Dans votre contestation, précisément, de l'ordre mondial actuel, vous êtes souvent étiqueté comme un "rossonero", un rouge-noir, (en espagnol on dit "rojipardo", rouge-brun, bien que le terme correct à utiliser en Espagne serait "rojiazul", rouge-bleu), ce qui, comme cela a déjà été précisé dans votre réponse précédente, implique de défendre à la fois des principes de droite et de gauche. Les vrais, bien sûr : pas les principes de la droite libérale ou de la "gauche fuchsia", comme vous l'appelez. Quels sont ces principes ?

Disons que "rossonero" est présenté par le discours unique, politiquement correct et éthiquement corrompu ? Pour ma part, je me considère au-delà de la gauche et de la droite, un élève indépendant de Hegel et de Marx. Comme je l'ai écrit dans mon livre Penser différemment, "aujourd'hui il est nécessaire d'avoir des idées de gauche et des valeurs de droite, et par idées de gauche j'entends la défense du travail et de la solidarité, de la communauté et des intérêts des classes laborieuses. Par droite, j'entends la patrie et la famille, l'honneur et la transcendance". Rien de tout cela ne se retrouve aujourd'hui ni dans la droite bleue délavée ni dans la gauche rose néo-libérale, qui ne sont que des appendices de la culture du néant, celle du capital cosmopolite.

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Nos sociétés sont marquées par un conflit profond que vous qualifiez souvent de "lutte des classes". Ma question est la suivante : à côté de cette lutte de nature fondamentalement économique entre "ceux d'en haut" et "ceux d'en bas", n'y a-t-il pas aussi un autre conflit qui, de manière transversale, ébranle les fondements de notre civilisation ? Je fais référence au conflit entre, d'une part, ceux qui, imprégnés de matérialisme et d'individualisme, cherchent à annihiler le sens et la beauté du monde ; et, d'autre part, ceux d'entre nous qui luttent pour le défendre et l'améliorer ?

La lutte des classes existe et, comme les classes dirigeantes le disent elles-mêmes, elles la gagnent sous la forme d'un massacre de classe à sens unique. La lutte des classes existe aujourd'hui, mais pas sous la forme que Marx l'avait imaginée : la nouvelle composition des classes présente en fait au sommet le bloc oligarchique capitaliste-financier, à la base l'union de la moyenne bourgeoisie et des classes ouvrières. Selon les mots de Hegel, le maître mondial élitiste contre le serf national populaire. Mais la lutte de classe différente de notre présent a également à voir avec le fait qu'il ne s'agit pas seulement d'une lutte matérielle et économique, malgré que cela soit certainement le cas. Il s'agit également d'une lutte culturelle et spirituelle, car le Global Master élitiste est ancré dans le relativisme postmoderne et nihiliste, dans la culture de l'annulation ("cancel culture") et dans le nouvel ordre mental qui reflète le néant de la forme marchandise globalisante. Le Serviteur National du Peuple, par contre, reste enraciné dans l'histoire et la culture, dans la tradition et la communauté, dans les liens avec les territoires et les personnes, avec le Sacré et avec la transcendance, de sorte que la lutte des classes est aussi une lutte culturelle, qui se présente aussi comme une lutte entre les flux perceptibles sur le territoire et la régulation, entre la dérégulation et les normes qui peuvent donner un sens au monde et à l'existence. La culture dite de l'effacement, qui n'est pas à proprement parler une "culture" qui aurait pour élément central une forme ou une autre d'effacement, mais une culture qui consiste à effacer définitivement toute la culture, est ce qui exprime le mieux la civilisation et de tout ramener au néant de la classe ploutocratique mondiale actuelle, ainsi que le mouvement de développement du capital qui précède comme le néant du film et du livre bien connus The Neverending Story. Se battre dans la lutte des classes aujourd'hui signifie défendre les intérêts des classes moyennes et ouvrières, essayer de dépasser la réification du capitalisme; mais aussi essayer d'arrêter l'avancée du néant techno-capitaliste en valorisant notre civilisation, notre histoire, notre culture. C'est pourquoi, aujourd'hui, défendre Platon et Aristote n'est pas, pour Dotti, un geste de snobisme aristocratique, mais le geste fondamental de la défense de notre civilisation.

 

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dimanche, 02 octobre 2022

Meloni sur la voie de l'atlantisme : livraison d'armes et soutien à Zelenskyj              

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Meloni sur la voie de l'atlantisme : livraison d'armes et soutien à Zelenskyj              

Source: https://zuerst.de/2022/10/01/meloni-auf-transatlantiker-kurs-waffenlieferungen-und-unterstuetzung-fuer-selenskyj/

Rome. Alors qu'elle n'est pas encore entrée en fonction, la probable nouvelle chef du gouvernement italien, Giorgia Meloni, a déjà donné une importante indication politique : elle a déclaré, immédiatement après sa victoire électorale, sa solidarité avec l'Ukraine et a assuré le président de Kiev, Zelenskyj, de l'entier soutien de l'Italie.

Sur Twitter, Meloni a écrit textuellement : "Vous savez que vous pouvez compter sur notre soutien loyal à la cause de la liberté du peuple ukrainien. Restez forts et gardez la foi".

Inversement, Zelenskyj avait déjà envoyé une lettre de félicitations à Meloni pour son succès électoral : "Félicitations à @GiorgiaMeloni et à son parti pour leur victoire électorale. Nous saluons le soutien continu de l'Italie à l'Ukraine dans sa lutte contre l'agression russe. Nous nous réjouissons d'une coopération fructueuse avec le nouveau gouvernement italien".

Le gouvernement précédent à Rome, dirigé par Mario Draghi, s'était lui aussi clairement prononcé en faveur du soutien à l'Ukraine et de la livraison d'armes à Kiev. Meloni souhaite apparemment maintenir ce cap. Elle pourrait toutefois se retrouver en position de faiblesse au sein du futur gouvernement - ses partenaires de coalition Salvini et Berlusconi n'ont pas caché par le passé leur proximité avec Poutine. Le chef de Forza Italia, Berlusconi, a expressément défendu la position russe ces derniers jours. (mü)

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dimanche, 11 septembre 2022

Giorgia Meloni et les prochaines élections italiennes - Entretien avec Marco Malaguti, directeur d'Essenzialismi

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Giorgia Meloni et les prochaines élections italiennes

Entretien avec Marco Malaguti, directeur d'Essenzialismi

Marco Malaguti (né en 1988 à Bologne), directeur du nouveau portail culturel et philosophique Essenzialismi (www.essenzialismi.it). Auteur pour la plateforme géopolitique Aliseo depuis mai 2022, membre du groupe de réflexion "Centro studi politici e strategici Machiavelli". Expert en philosophie romantique et postmoderne.

L'entretien a été réalisé et traduit de l'anglais par Alexander Markovics pour le journal allemand Deutsche Stimme.

Cher Monsieur Malaguti !
Vous êtes vous-même journaliste et vous vous intéressez depuis des années à la politique intérieure italienne. Le 25 septembre, l'Italie réélit son Parlement. La favorite est Giorgia Meloni, connue entre autres pour sa phrase célèbre "Je suis Giorgia. Une femme, une mère et une chrétienne. Et personne ne m'enlèvera cela". Comment évaluez-vous personnellement Mme Meloni et ses chances de gagner les prochaines élections ?

Ce que Giorgia Meloni récolte est le résultat d'un travail de plusieurs années. Contrairement à Salvini, Meloni a toujours eu une vertu fondamentale en politique: la patience. Son héritage politique comprend le MSI, un descendant direct du parti national fasciste, et elle s'est toujours préparée à participer au gouvernement, une nécessité que Salvini n'a jamais ressentie comme urgente. Par conséquent, Salvini s'est rapproché de tous les partis "marqués" au sein de l'UE, y compris le FN français. Bien que ce dernier soit historiquement plus proche du parti de Meloni, les Fratelli d'Italia (FdI) se sont plutôt rapprochés des partis conservateurs au pouvoir dans plusieurs pays de l'UE, notamment le PiS polonais et le FIDESZ hongrois. Cette manœuvre a également concerné l'autre côté de l'Atlantique : alors que Salvini tentait de se faire une réputation d'ami de Poutine (une opération qu'il a complètement annulée après l'invasion de l'Ukraine), Meloni a assisté à de nombreux événements conservateurs aux États-Unis, comme le CPAC, et est devenue membre de l'Institut Aspen.  De ce point de vue, elle a fait preuve de clairvoyance : bien qu'elle ait également eu des sympathies pro-russes dans le passé et que beaucoup dans son parti les partagent, elle a compris à l'avance que l'Occident allait radicaliser son action contre la Russie et qu'elle devait faire le ménage à temps, une mesure que ni Salvini ni Berlusconi, qui est un ami proche de Poutine, n'ont été en mesure de mettre en œuvre. Les FdI seront le parti le plus fort dans une coalition de droite et probablement le parti le plus fort d'Italie, mais il serait faux de considérer ces voix comme un héritage de Meloni. L'écrasante majorité de ces voix proviendront de la Ligue, qui les avait précédemment obtenues de Forza Italia. De manière générale, les électeurs de droite en Italie se sentent largement sous-représentés et cherchent à chaque fois un autre candidat pour défendre leurs intérêts. Meloni était tout simplement la seule candidate restante. Ce serait une erreur de considérer ces électeurs comme des habitués du FdI.

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Marco Malaguti.

Giorgia Meloni remporte les élections législatives en s'alliant avec Silvio Berlusconi et Matteo Salvini, qui ont tous deux une grande expérience politique et ont déjà travaillé avec Meloni par le passé. Malheureusement, Berlusconi et Salvini ont tous deux déçu de nombreux électeurs et légitimé le gouvernement technocratique européen de Draghi. Les critiques mondialistes décrivent l'ancienne journaliste comme une candidate d'"extrême droite" et mettent en garde contre un glissement de l'Italie vers un nouveau fascisme. Comment évaluez-vous idéologiquement la nouvelle alliance de droite en Italie ? Pourrait-elle réellement conduire à une révolution conservatrice en Italie ?

Meloni a réussi à se forger une réputation de pureté idéologique et d'intransigeance pour elle-même et son parti, mais la réalité est différente. Les FdI ne sont rien d'autre que les successeurs de l'Alleanza Nazionale (AN), un parti qui a déjà passé de nombreuses années dans une coalition avec Berlusconi, et de nombreux membres de l'AN font désormais partie des FdI. Meloni a elle-même été ministre de la Jeunesse dans le dernier gouvernement Berlusconi. L'idée qu'on se fait d'elle comme d'une femme politique intransigeante qui ne s'est jamais aventurée dans les bas-fonds de la gouvernance est donc romantique, mais fausse.

D'un point de vue idéologique, la coalition des droites italiennes a toujours été d'une grande confusion : des libéraux aux nostalgiques du mussolinisme, des régionalistes aux centralistes. Si je devais montrer ce qui unit cette coalition, je devrais d'abord citer l'aversion pour les impôts, une politique de sécurité stricte en termes de loi et d'ordre, ainsi qu'une hostilité voilée envers l'immigration et l'agenda LGBT. Si je cite des thèmes particuliers, c'est parce qu'il n'existe pas d'idéologie ou de philosophie formulée à laquelle la droite italienne adhère en bloc.

Le travail culturel qui définit une fois pour toutes ce que doit être la droite italienne n'a été fait que récemment et arrive trop tard, souvent écrasé en outre par le lourd héritage du fascisme, dont les Italiens ont encore aujourd'hui une bonne opinion, si l'on exclut les lois raciales. Je ne pense pas qu'un gouvernement de droite puisse déchaîner une "révolution conservatrice" en Italie, et encore moins un retour généralisé du fascisme. De manière réaliste, on peut s'attendre à un assouplissement de la censure des médias et à un arrêt momentané de l'agenda LGBT, mais tout cela sera perdu avec le prochain changement de gouvernement si cette politique n'est pas accompagnée d'un travail culturel profond en coulisses, qui n'a été mené que de manière très partielle et inefficace jusqu'à présent.

En matière de politique étrangère et de géopolitique, Giorgia Meloni adopte des approches plutôt non conventionnelles pour un parti de droite. Elle a ainsi déclaré publiquement vouloir suivre les directives de Bruxelles et livrer des armes à l'Ukraine. Que pensez-vous de ce positionnement géopolitique? Est-ce que cela permettra à l'Italie de récupérer sa souveraineté auprès de l'UE et des États-Unis ou est-ce que cela signifie une consécration de son statut de vassal des États-Unis ?

Aucun des partis de droite de la coalition n'a actuellement la volonté et la possibilité de changer la position atlantiste de l'Italie. La position vis-à-vis de l'UE est plus nuancée, mais la Lega et les FdI sont désormais sceptiques quant à une sortie de l'Italie hors de l'UE, alors que Forza Italia a toujours été pro-UE.  Cependant, l'européisme des FdI est très différent de celui des libéraux et plus proche de la vision eurocritique de Varsovie et Budapest que de l'européocentrisme français ou de la forte adhésion à l'euro en Allemagne.  Ce recentrage permet d'une part d'éviter que les électeurs eurosceptiques ne quittent les FdI pour des partis plus radicaux (par exemple Italexit ou ISP), mais d'autre part il place l'Italie dans une situation d'assiégeant du noyau européen franco-allemand, sous contrôle américain.

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Cet axe, qui marche de concert avec le groupe consolidé de Visegrad, serait complété par l'Italie et les pays du sud de l'UE.  Ce processus joue sur le profond mécontentement en Italie et dans ces pays en raison des politiques d'austérité mises en place par l'UE du Nord au détriment de l'UE du Sud. Ce n'est pas un hasard si Meloni a signé un pacte d'amitié avec le leader du parti espagnol Abascal. Si elle l'emporte en Italie et que la droite triomphe à Madrid grâce à Vox, nous serions alors face à la réalisation d'un rêve de Donald Trump : l'implosion de l'UE et la poursuite de cette politique de "diviser pour mieux régner" qui empêche l'Europe de s'émanciper de ses maîtres de Washington.

lundi, 05 septembre 2022

Réalisme géopolitique, multipolarisme et perspective de neutralité

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Réalisme géopolitique, multipolarisme et perspective de neutralité

par Andrea Zhok

Source: https://www.ideeazione.com/pillole-programmatiche-5-realismo-geopolitico-multipolarismo-e-la-prospettiva-della-neutralita/

Nous avons déjà souligné le lien interne crucial entre la demande de restauration de la souveraineté populaire et les conditions de viabilité de la démocratie. L'idée de souveraineté populaire est jumelée au niveau des relations internationales avec l'idée d'"autodétermination des peuples": en principe, chaque peuple a le droit de poursuivre ses propres lignes de développement, conformément à sa propre trajectoire historico-culturelle et à sa situation territoriale.

Deux modèles entrent en collision frontale avec cette perspective : le modèle impérialiste et le modèle mondialiste. Ces deux modèles supposent qu'une forme de vie doit s'imposer à toutes les autres. Dans le cas de l'impérialisme, c'est une civilisation unique qui doit être imposée aux autres, dans le cas du mondialisme, c'est un modèle économique unique qui doit être imposé universellement.

Bien que le mondialisme se soit répandu sur la base d'un programme libéral, que certains opposent naïvement à la tension impérialiste, le moteur de la mondialisation a toujours été autoritaire, souvent soutenu par la "persuasion morale" et militaire. Par le passé, les instances mondialistes se sont parfaitement mêlées aux instances impérialistes. C'est ainsi depuis les tirs des canonnières britanniques contre les ports chinois au milieu du XIXe siècle (guerre de l'opium), en passant par les changements de régime en Amérique du Sud jusqu'à aujourd'hui, où l'Occident libéral-capitaliste (dirigé par les Anglo-Saxons) a encouragé l'ouverture forcée des marchés des autres. Le conte de fées séculaire du "bénéfice mutuel du libre-échange" a servi à l'Occident pour revendiquer une fois de plus le monopole du bien et du juste, justifiant toutes les tergiversations et toutes les violences ("nous ouvrons les marchés des autres à la pointe de la baïonnette, mais même s'ils ne le savent pas, c'est pour leur bien"). L'impérialisme et le mondialisme sont des mouvements sympathiques, qui se différencient simplement par une rhétorique différente : l'IMPÉRIALISME se présente généralement sous l'aspect paternaliste de celui qui apporte la vraie civilisation à ceux qui en sont dépourvus, tandis que le MONDIALISME se présente comme la diffusion par le "doux commerce" d'un modèle de vie intrinsèquement supérieur.

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Dans le monde contemporain, l'impérialisme et le mondialisme gravitent autour du même centre politique, à savoir l'État-nation américain, le seul qui se réserve le droit à l'autodétermination (et d'ailleurs les États-Unis ne ratifient pas systématiquement les traités qui feraient d'eux un objet d'ingérence ou de contrôle - par exemple celui qui a instauré la Cour pénale internationale).

Adopter le principe d'autodétermination signifie adopter une vision géopolitique qui défend une perspective MULTIPLE dans les relations internationales, où l'on suppose que, en présence d'asymétries de pouvoir entre différentes nations, l'existence d'une pluralité de pôles d'attraction ("puissances") est néanmoins souhaitable. L'existence d'une pluralité de pôles à peu près égaux rend les petites puissances, les États les plus faibles, moins sujets au chantage, puisqu'ils peuvent osciller entre différentes sphères d'influence, se rapprocher d'une autre sphère d'influence si la précédente s'avère trop oppressante, ou chercher une position de neutralité entre elles. Le multipolarisme est une "démocratie" possible dans un domaine où elle est formellement impossible, à savoir les relations entre les nations.

Le fait d'être des provinces d'un empire, ou pire encore d'en être des protectorats de facto, comme c'est le cas de l'Italie, a le seul avantage de réduire les responsabilités de la classe politique (qui peut donc se permettre d'avoir un Di Maio comme ministre des affaires étrangères - un tatou ou un koala pourraient aussi bien faire l'affaire). Cependant, ce positionnement rend les pions parfaitement et entièrement sacrifiables, chaque fois que cela est utile au centre impérial.

La position de l'Italie aujourd'hui est délicate et extrêmement dangereuse. En tant que pays stratégiquement situé entre l'Occident et l'Orient politique, entre l'Europe atlantique et le Moyen-Orient, entre le Nord et le Sud du monde, nous sommes les plus exposés aux deux menaces qui se profilent dans cette phase historique : le danger d'un conflit guerrier et la pression migratoire.

Quant au premier, la situation de l'Italie pourrait dégénérer à tout moment. Le conflit russo-ukrainien, fomenté de manière irresponsable par les États-Unis et l'OTAN, peut dégénérer en une implication directe en un seul bref instant. L'Italie étant le porte-avions américain en Méditerranée, toute escalade impliquant explicitement l'OTAN nous verrait, malgré nous, en première ligne.

Dans le même temps, l'Italie est également en première ligne face au problème explosif des processus migratoires. Des taux de migration élevés et incontrôlés fonctionnent systématiquement comme des fauteurs de déséquilibre social, en mettant à mal les structures de bien-être des pays d'accueil, en fournissant des petites mains possibles pour la criminalité et en créant une couche de main-d'œuvre soumise au chantage et prête à tout, avec l'effet délétère de la compression des salaires pour les autres. Par conséquent, les immigrations massives sur de courtes périodes - dépassant la capacité d'intégration et de métabolisation des États d'accueil - sont économiquement et culturellement dommageables pour les systèmes sociaux qui les subissent, créant des conditions dans lesquelles l'exploitation, la précarité et le chantage se développent verticalement.

Sur ces deux questions, la politique (et l'information) italienne fonctionne et s'exprime bien en dessous du niveau minimum de sérieux. Les sujets sont systématiquement traités comme s'il s'agissait avant tout de questions morales, remettant en cause les jugements sentimentaux : loyauté (atlantique) ou brutalité (russe), générosité de l'accueil ou haine xénophobe, bienveillance des bons ou hostilité des méchants.

Toute tentative de remettre la question des intérêts nationaux au centre, comme cela est nécessaire dans une discussion où le réalisme géopolitique prévaut, est rejetée comme de l'égoïsme, de l'étroitesse, du nationalisme.

Cette existence virtuelle dans un monde de conte de fées bien-pensant, étranger à la réalité des rapports de force et à la confrontation d'intérêts indépendants, n'est pas un simple enfantillage innocent, mais une opération de distraction massive, qui contribue à rendre notre pays impuissant sur la scène internationale : une victime prédestinée.

Mais tant en raison de sa situation géographique que de son histoire, l'Italie pourrait naturellement aspirer à un rôle de NEUTRALITÉ. L'Italie est le siège du Vatican, elle est l'une des régions du monde présentant le plus grand intérêt historique et artistique, et elle a cette position géopolitiquement médiane qui en fait un candidat de choix pour un rôle de non-alignement et d'équidistance dans un monde multipolaire.

Il est clair que dans le contexte qui a mûri au fil du temps, le réalisme politique exige également de reconnaître que l'Italie ne dispose pas d'une échappatoire à ses dépendances internationales actuelles. Ce qui doit avoir lieu, c'est le début d'un processus d'autonomisation, qui est au contraire parfaitement dans les possibilités immédiates du pays. À ce stade historique, la première étape indispensable serait la promotion de pourparlers de paix entre la Russie et l'Ukraine et le retrait immédiat de toute implication dans le conflit actuel.

Hommes et ruines : Evola et le jusnaturalisme

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Hommes et ruines : Evola et le jusnaturalisme

par Giovanni Sessa

Source: https://www.paginefilosofali.it/gli-uomini-e-le-rovine-ev...

Evola a joué un rôle de premier plan dans l'espace public journalistique et doctrinaire de l'après-Seconde Guerre mondiale en Italie. Le penseur romain était un point de référence pour ces jeunes qui, à la fin de la guerre, n'avaient aucune intention de se soumettre aux valeurs et aux hommes du nouveau régime. Un moment central de l'action culturelle promue par les traditionalistes pour corriger les références théoriques fallacieuses du milieu néo-fasciste se trouve dans la publication de l'ouvrage Gli uomini e le rovine (Les Hommes au milieu des ruines). Marco Iacona reconstruit la genèse, le contenu et les objectifs politiques et culturels de l'auteur dans son dernier ouvrage, Contro il giusnaturalismo moderno. Evola, lo Stato, gli uomini, le rovine, en librairie chez Algra Editore (par commande : algraeditore@gmail.com, pp. 83, euro 7.00). Le texte comporte une préface de Claudio Bonvecchio.

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Le livre d'Evola a été publié pour la première fois en 1953, presque au même moment où a eu lieu le procès du F.A.R. dans lequel le philosophe avait été injustement impliqué. Le penseur, dans ses pages, était animé par l'intention d'expliciter les prérequis théoriques d'un véritable Droit, afin de libérer les jeunes qui le regardaient comme un Maître, d'un nostalgisme stérile, en les orientant vers les valeurs de la Tradition. Comme pour le pamphlet Orientamenti, ainsi que pour la rédaction de Gli uomini e le rovine, l'intellectuel romain a utilisé les contributions qu'il avait préparées à ce moment historique pour "l'encre des vaincus" et, comme le note Iacona : "on peut affirmer, sans trop de scrupules, que les idées qui y sont exprimées peuvent être datées des deux années 1949 et 1950" (p. 13). Le livre est introduit par un essai du prince Junio Valerio Borghese, commandant de la fameuse division X Mas. Evola a donc assumé un rôle théorique, Borghese, au contraire, un rôle pratique. Il devait organiser "des forces capables d'intervenir en cas d'urgence" (p. 15). La même stratégie, dans ces années-là, rappelle Evola dans Le chemin du Cinabre, avait été adoptée par les communistes, auxquels il fallait répondre en s'inspirant de leurs propres tactiques.

L'élite traditionnelle d'une part, donc, et les hommes préparés à l'action d'autre part. Des années plus tard, le traditionaliste l'a reconnu : "Tout ce projet n'a eu aucun suivi" (p. 17). Les Edizioni dell'Ascia, chez lesquelles est sorti le volume d'Evola, auraient dû prévoir, sur la recommandation du penseur, de publier douze textes destinés à orienter ceux qui étaient restés "debout parmi les ruines". En réalité, seuls deux textes sont issus de cette série. Dans Les hommes au milieu des ruines, les positions des traditionalistes sont ouvertement contre-révolutionnaires. Le pouvoir légitime, affirme-t-il, dans le monde de la tradition, vient toujours "d'en haut". Cela avait été réitéré, bien qu'avec des nuances différentes, par les intellectuels qui s'opposaient aux retombées de la Révolution française. La véritable cible polémique du volume est le droit naturel moderne, qui place à l'origine de la condition humaine "un état de nature dont il aurait fallu sortir [...] et envisager un pouvoir organisé garant des droits naturels appartenant à chaque individu " (p. 27). Au contraire, pour Evola, "le peuple lui-même a son centre dans le souverain qui surgit naturellement comme tel par voie divine" (p. 28).

L'unité d'état organique est structurée de manière hiérarchique, une re-proposition de la hiérarchie existant dans chaque homme, tripartite en corps, âme et esprit. Une structure politique traditionnelle, avec en son centre l'omphalos rayonnant du rex, est réputée favoriser la pulsion anagogique qui conduit les individus à la conquête de la personnalité. La loi de la nature est donc, pour Evola, "le fondement non pas de l'égalité mais de l'inégalité" (p. 31). Le penseur nie la condition présociale de l'état de nature, rejette le contrat social et la souveraineté populaire, et postule la nécessité de restaurer un droit différencié. La "révolution" évolienne ne peut donc se présenter que comme conservatrice. En effet, Les hommes au milieu des ruines "est un livre unique pour l'Europe de l'époque ; il délimite clairement [...] les positions que peut prendre une droite d'opposition authentique" (p. 38). De nombreux jeunes ont répondu passionnément à l'appel d'Evola. Malheureusement, l'action métapolitique et la formation spirituelle présentées dans le livre, conclut Iacona, n'ont apporté aucun changement à la droite italienne. La classe dirigeante du MSI et, plus tard, celle de l'Alleanza Nazionale, étaient insensibles à la proposition du traditionaliste qui, comme le notait Geminello Alvi, avait, par rapport à notre époque, une "distance sidérale".

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Il s'agissait d'un radicalisme "de 'reconstruction'" (p. 43), capable d'accorder une extraordinaire capacité de résistance au moderne. Les membres du groupe des "Fils du Soleil", proches d'Evola, rappelant la Tradition métahistorique, ont définitivement laissé derrière eux les scories du néofascisme. Le philosophe était un critique acerbe de l'État totalitaire défini comme "une école de la servilité" (p. 64), de l'idée du parti unique (une véritable contradiction dans les termes : la partie s'arrogeant la qualité du tout), du nationalisme, central dans l'idée fasciste. Pour lui, il fallait identifier les principes de l'État véritable, compris comme la forme aristotélicienne du pouvoir démotique de la nation  "dans l'imperium et l'auctoritas [...] dans l'ordre politique et sa prééminence sur l'ordre social et économique" (p. 46). Ces principes appartiennent à la dimension de l'être, du stare (se tenir debout), ils sont impérissables. Une telle référence traditionnelle fait défaut à l'histoire italienne depuis la période romaine.

Les références, donc "aux principes de la Tradition qui seront d'un type idéal" (p. 47). Le contenu de Gli uomini e le rovine était un antidote à la modernité : aujourd'hui, il peut jouer le même rôle vis-à-vis de la société liquide, son successeur.

mardi, 30 août 2022

Même The Economist, hebdo atlantiste, a compris que les sanctions contre la Russie ruinent l'Europe. Les atlantistes italiens, eux, non

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Même The Economist, hebdo atlantiste, a compris que les sanctions contre la Russie ruinent l'Europe. Les atlantistes italiens, eux, non

Augusto Grandi

Source: https://electomagazine.it/persino-latlantista-economist-ha-capito-che-le-sanzioni-alla-russia-rovinano-leuropa-gli-atlantisti-italiani-no/

Curieusement, les médias du régime n'ont pas remarqué la dernière prise de position de The Economist. Pourtant, le journal est l'un de leurs préférés. Libéral, hyperatlantiste, une sorte de bible pour les désinformateurs italiens. Pas cette fois. Car, comme le souligne l'ambassadeur Carlo Marsili, The Economist a constaté que les sanctions contre la Russie imposées par les Américains et appliquées par les majordomes européens font surtout du tort aux Européens. Si The Economist savait qui ils sont.

Mais les médias italiens ne sont pas de cet avis. Ils sont plus atlantistes que les atlantistes. Héroïquement, ils se battront jusqu'au dernier vieil Italien mourant de froid et de faim. Ils n'en ont rien à faire du vieux de toute façon. Le Corriere rapporte donc que nous avons déjà forcé Poutine à brûler le gaz qu'il ne veut pas nous vendre. Oui, cela augmente la pollution, mais pour la gloire de Biden et Zelensky, on peut bien oublier l'ennuyeuse Greta et les écologistes agaçants. Et peu importe, selon le Corriere, si les sociétés étrangères qui nous vendent du gaz à un prix très élevé comprennent des actionnaires russes. Ce que Poutine ne perçoit pas d'un côté, il le reçoit de l'autre.

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Carlo Marsili

Le problème, cependant, n'est pas la Russie. Il s'agit de l'Italie. C'est le manque de gaz pour chauffer les maisons, pour faire fonctionner les entreprises, pour fournir une électricité qui ne soit pas seulement hydroélectrique. Pour faire tourner les magasins, pour empêcher la spéculation de justifier des hausses de prix absurdes dans tous les domaines.

Le Corriere ne s'intéresse pas aux Italiens. L'ambassadeur Marsili, lui, oui. Et il exige donc que l'Europe s'assoie à la table avec la Russie pour de véritables négociations. Il ne s'agit pas de se livrer à la farce suivante : "Vous revenez en arrière, vous donnez aux Ukrainiens les terres russes et russophiles, vous donnez également la Crimée (qui était russe jusqu'en 1954) et nous, en échange, nous vous payons moins pour le gaz". Une aubaine !

Évidemment, sur cette base, rien ne peut être réalisé. Parce que la réalité factuelle ne peut être ignorée. Et on ne peut ignorer que la guerre de facto, déclarée par Rome à Moscou en envoyant des armes à Zelensky, a conduit à la première phase d'un désastre économique destiné à s'aggraver. En Italie, et avant cela en Russie. Maintenant, le Corriere insiste sur le fait que les Italiens affrontent avec joie tout rationnement de l'énergie et toutes les augmentations de prix qui précipiteront des millions de personnes dans la pauvreté. Car, ensuite, Poutine sera obligé de céder. Comme s'il n'y avait pas de pays comptant plus de la moitié de la population mondiale qui n'ont pas adopté de sanctions et continuent de commercer avec la Russie. Marsili le sait, le Corriere ne le sait pas.

 

jeudi, 25 août 2022

Hugo Pratt, l'aventure racontée avec une simple ligne

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Hugo Pratt, l'aventure racontée avec une simple ligne

Marco Battistini

Source: https://www.ilprimatonazionale.it/cultura/hugo-pratt-lavventura-raccontata-con-una-semplice-linea-242047/

Rome, 20 août - Selon un aphorisme bouddhiste, les mots "ont le pouvoir de détruire et de créer". Dans la philosophie grecque, cependant, le terme logos peut prendre une double signification. Le mot, précisément, et la pensée. De la même expression hellénique - et de l'anglais type, c'est-à-dire lettre - vient le logotype, qui dans le langage moderne indique les signes graphiques particuliers d'une réalité donnée. Ce que nous appelons communément un logo. Les idiomes et les chiffres, aussi différents soient-ils, sont - comme nous l'avons vu - unis. Également pour Hugo Pratt, le romancier qui concevait ses histoires en les racontant avec une simple ligne. "En littérature, ce qui me touche le plus, c'est la poésie car elle est synthétique, elle procède par images. Quand je lis, je vois les images, je les perçois à un niveau épidermique. Derrière la poésie se cache une profondeur que je perçois immédiatement et, comme en poésie, la bande dessinée est un monde d'images, on est obligé de combiner deux codes et, par conséquent, deux mondes. Un univers immédiat par l'image et un monde médiatisé par le mot", a déclaré le père de Corto Maltese dans une interview de 1989.

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Hugo Pratt, la jeunesse en Abyssinie

Ugo Eugenio Prat, comme on l'appelait, est né à Rimini en juin 1927. Écrivain, illustrateur et dessinateur - ou plutôt : caricaturiste, comme il se qualifiait lui-même - il a commencé à exprimer son talent grâce à sa grand-mère. En revenant du cinéma, elle a conseillé à son petit-fils de dessiner ce qu'il avait vu, puis l'a récompensé avec du chocolat et des biscuits. Un autre personnage clé dans l'expression future du génie est son père.

Sergent dans la Milizia Volontaria per la Sicurezza Nazionale (Milice volontaire pour la sécurité nationale), il est rejoint par sa famille (1937) dans les territoires de l'Afrique orientale italienne. Les événements tragiques de la Seconde Guerre mondiale bouleversent également l'Abyssinie : arrêté par les Britanniques, Rolando est interné dans un camp de concentration allié. Dans ces moments dramatiques, il parvient toutefois à offrir à son fils un exemplaire de L'île au trésor de Stevenson, un roman qui s'avérera propitiatoire. Ils ne se reverront jamais, car pendant leur emprisonnement, le soldat trouvera la mort.

L'expérience de la guerre

Comme le raconte sa fille Silvina, à cette même époque, "vers sept heures de l'après-midi, les trompettes africaines sonnaient, tandis que les couleurs du drapeau français tombaient du mât. Hugo avait envie de pleurer. Au lieu du bleu, il aurait aimé voir du vert". L'amour de son pays et un esprit d'aventure juvénile ont donc poussé celui qui n'était pas encore "maître de Malamocco" à rentrer en Italie pour s'engager comme maro dans la X Mas. Deux ans après son départ de la Terre - le 20 août 1995 - le journaliste Adriano Bolzoni écrivait dans les pages de Il Secolo d'Italia : "Dans un petit scrignetto étrangement réalisé, il conservait les ailes de grenouille de la Decima. Il était fier d'avoir servi dans l'armée de la RSI. Il avait volontairement rejoint la généreuse et quelque peu insensée masnada à l'âge de dix-sept ans. Il ne l'a jamais oublié et rien ne pourra jamais faire pâlir ce souvenir".

"Je n'aime pas les règles, je n'en respecte qu'une".

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L'aventure et la narration. Synthèse parfaite de la vie d'Hugo. L'un des plus grands auteurs de bandes dessinées de tous les temps (en plus de s'être fait un nom en Italie, il s'est également fait un nom en Amérique latine et dans le monde anglo-saxon), il est aujourd'hui une référence pour ceux qui étudient l'expressivité de la "littérature dessinée" - un néologisme inventé par Pratt lui-même. De son pinceau est né Corto Maltese, un mythe de la seconde moitié du XXe siècle en Europe. Caractère méditerranéen, agile, sec et une répulsion pour la prolifération des règles. Un seul suffit - celui de l'amitié fidèle - pour être pleinement respecté. Héros et anti-héros, à la recherche constante de trésors auxquels il préférera toujours la liberté. Pirate romantique et loyal, voyageur ironique et cynique. Le long du fleuve Piave, dans les jours précédant les batailles du même nom, il rencontre Gabriele D'Annunzio dans le splendide décor vénitien.

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Le marin à la cigarette a fait ses débuts sur papier (1967) avec A Ballad of the Salty Sea, pour arriver sur grand écran en 2002. "L'aventurier est toujours vu comme quelqu'un qui n'a pas ce qu'il faut, un paria, quelqu'un comme ça... au contraire, ce n'est pas vrai, car l'aventure, c'est l'avenir, c'est ce qui va arriver demain". C'est ainsi que Hugo Pratt a décrit sa propre créature. Ou peut-être, de façon plus réaliste, parlait-il de lui-même.

Marco Battistini

mardi, 16 août 2022

La passivité des masses et l'hégémonie culturelle

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La passivité des masses et l'hégémonie culturelle

par le Blocco Studentesco

SOURCE : https://www.bloccostudentesco.org/2022/08/08/bs-passivita-delle-masse-ed-egemonia-culturale/

UNE SOCIÉTÉ HOSTILE ET SANS ESPOIR

Pour ceux qui ont en eux la flamme d'un idéal, il est facile de regarder l'état actuel de la société occidentale et de perdre espoir. Croire que tout est devenu si irréversiblement pourri et putride, se dire que tout est perdu et qu'il ne vaut même pas la peine de se bercer de l'illusion que la situation peut changer.

Les masses sont contre nous. Bien sûr, si nous considérons la totalité des personnes qui nous entourent, il y a ceux qui nous gênent plus et ceux qui nous gênent moins : de ceux qui essaient activement de nous mettre des bâtons dans les roues de toutes les manières possibles à ceux qui n'ont peut-être pas une attitude activement hostile mais qui, si vous leur demandez, se disent antifascistes et nous regardent de travers, nous et ce que nous représentons.

Notre combat est-il par conséquent une bataille contre des moulins à vent ?

Il est compréhensible de se sentir découragé lorsqu'on a l'impression d'être contre le monde entier et que tout est parti en couille, mais la vérité est différente de cette apparence superficielle. Il faut comprendre comment on en est arrivé là, afin de comprendre aussi ce qu'il faut faire pour changer les choses.

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HÉGÉMONIE CULTURELLE DE GAUCHE

Antonio Gramsci a expliqué que l'hégémonie culturelle était l'un des moyens par lesquels la classe dominante (selon lui, la bourgeoisie) gardait la société sous son contrôle. Pour contrôler une société, il faut non seulement le bâton, la force, avec laquelle on peut menacer et réprimer ceux qui veulent se rebeller, mais aussi la culture, dans ce cas en imposant à tous un système de pensée avec des valeurs qui ne profitent qu'à une classe ou un groupe mais qui passent pour universelles. Cette fausse conscience est inculquée aux masses de toutes sortes de manières, avec les écoles, les médias, les intellectuels, les livres et les films, avec la religion, etc.

Cela vous semble familier ? Parce que c'est le cas. C'est ainsi que l'on trompe l'esclave en lui faisant croire qu'il est libre et qu'il n'est pas enchaîné au mur, et qu'il va lui-même se déchaîner contre ceux qui ne se conforment pas à la culture.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les communistes, ne pouvant battre électoralement les chrétiens-démocrates, pour prendre les rênes du pays, se sont lentement infiltrés partout, dans les écoles et les universités, dans la magistrature, dans l'administration publique, dans les journaux et les chaînes de télévision, afin de conquérir la culture morceau par morceau, imposant leurs valeurs et leurs idées aux masses.

Si les masses se disent antifascistes, est-ce parce qu'elles comprennent ce qu'est le fascisme et qu'elles ont donc consciemment décidé de s'y opposer en devenant antifascistes ? Non, la grande majorité des gens ne savent même pas ce qu'est le fascisme, mais dès l'enfance, ils sont bombardés par une culture obsédée par le fait de présenter le fascisme sous un mauvais jour. Si les masses croient que "nous sommes tous les mêmes", c'est parce qu'elles l'ont entendu répéter partout et constamment, et non parce qu'elles ont consciemment décidé de s'approprier ce concept. L'absence de pôles culturels (pertinents) opposés à la culture dominante ne permet pas aux masses de voir des alternatives et elles sont donc influencées unilatéralement.

Les enfants et les jeunes à l'école sont parfois forcés de chanter des chansons de partisans, d'aller aux commémorations du 25 avril, de se faire dire par les enseignants que le fascisme était le mal absolu qui a ruiné l'Italie et que les partisans étaient des héros sans tache grâce auxquels nous vivons maintenant dans le meilleur des mondes possibles. Dans les manuels scolaires, on parle du fascisme comme d'une sorte de régime rétrograde qui a opprimé le peuple italien avec la fin heureuse de la libération. En rentrant chez vous, vous allumez la télévision et des programmes apparaissent avec des présentateurs parlant constamment de la "vague noire", du "danger fasciste", annonçant que les fascistes (c'est-à-dire de "mauvaises personnes") sont juste au coin de la rue et agissent pour répandre la haine et la discorde entre les gens. En terminant le lycée et en allant à l'université, vous découvrez alors que les professeurs y sont encore pires, encore plus politisés, et qu'ils confondent (délibérément) leur travail avec l'activisme politique.

En allant lire au bar du coin, dans la plupart des journaux, les articles ont le même ton d'informations hyper-filtrées et manipulées pour alimenter un récit politique de gauche au détriment de la véracité des informations, par exemple à chaque fois qu'une personne noire ou homosexuelle est agressée, avant même de savoir qui était l'agresseur et la raison du geste, on crie au racisme et à l'homophobie causés par un "climat de haine" sur lequel soufflent "les gens de droite" [1]. Si nous consultons youtube, idem, nous constatons que les youtubeurs qui font de l'"information" sont pour la plupart des gens de gauche. En ouvrant instagram, nous trouvons des influenceurs bon marché qui, lorsqu'ils parlent de politique, reprennent toujours ce récit habituel et omniprésent.

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En haut, Giuseppina Ghersi, 13 ans, en route vers le lieu de son exécution; en bas, Norma Cossetto, 20 ans, massacrée par les partisans titistes yougoslaves en Istrie.

Même avec les noms de rue, ils essaient de laver le cerveau des gens. Nous sommes pleins de rues dédiées aux victimes des massacres perpétrés par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, mais malheur à celui qui propose de dédier des rues ou des places aux victimes des partisans, comme Norma Cossetto, une jeune fille de 20 ans violée et balancée dans une fosse (une foiba) par les Titistes, ou Giuseppina Ghersi, une jeune fille de 13 ans violée et assassinée par les partisans. Chaque fois qu'une association, un parti politique ou une administration municipale annonce son intention de dédier un espace public à la mémoire des victimes innocentes des "libérateurs", cela devient immédiatement une affaire nationale, l'ANPI, les partis de gauche, les syndicats, les leaders d'opinion, les journaux, tous s'élèvent contre ce blasphème à la religion de la résistance, il faut oublier à jamais que les partisans ont aussi fait de nombreuses victimes innocentes, sinon certains imbéciles pourraient se faire des idées bizarres et penser qu'ils n'étaient pas des héros [2].

Le parti communiste a cessé d'exister depuis longtemps, mais le système de pouvoir qu'il a créé en s'infiltrant partout n'a pas seulement survécu, mais a également été capable de se renouveler. Et c'est ainsi que la gauche a pris le contrôle de l'Italie et l'a pourrie: en changeant la culture selon ses propres valeurs et croyances, en imposant ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas, ce qu'il est légitime de dire, de faire et de penser, et ce qui ne l'est pas. Si vous n'êtes pas soumis au système en acceptant toutes ses normes et règles (imposées par eux), vous êtes automatiquement marginalisé et diabolisé comme un fou dangereux.

Cela a eu et a encore des conséquences sur la façon dont les partis font de la politique: d'abord, une ligne est tracée pour définir ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, ils disent par exemple que le fascisme n'est pas bon et que l'on peut aussi être de droite sans être fasciste [3], d'abord ils diabolisent le fascisme et ensuite les définitions du "fascisme" et du "fasciste" sont lentement élargies avec des torsions imaginaires pour coller cette étiquette sur autant d'adversaires politiques que possible.

Casa Pound ? Fasciste, bien sûr, ils le disent eux-mêmes, il n'y a donc aucun doute là-dessus. Mais alors Fratelli d'Italia est aussi étiqueté fasciste, même Salvini est traité fasciste, même Berlusconi était autrefois appelé fasciste quand il comptait encore pour quelque chose en politique ! Eh bien, vous savez comment c'est, s'allier avec Fini, bien qu'il ait répudié le fascisme (s'attirant la haine profonde des fascistes, les vrais) il vient toujours du MSI, donc cela fait de Berlusconi un fasciste, être contre l'immigration signifie être raciste et le racisme est synonyme de fascisme, être contre l'agenda LGBT signifie être homophobe et l'homophobie fait partie de l'idéologie fasciste. Quitter l'UE et l'euro ? Ces propositions ressemblent à des idées nationalistes, et le nationalisme a provoqué deux guerres mondiales. Préféreriez-vous que l'État dépense de l'argent pour aider vos compatriotes dans le besoin plutôt que les coopératives rouges qui gèrent les centres d'accueil ? Raciste, donc fasciste. Utilisez-vous des mots rétrogrades comme "patrie" et "nation" ? Fasciste.

La vérité est donc que la gauche tient la droite "institutionnelle" par les couilles, car lorsque cette dernière prend des positions trop contraires aux valeurs que la gauche défend (mais qu'elle fait passer pour universelles), la gauche commence à resserrer son emprise sur elles, déclenchant la machine à salir et obligeant la droite à s'excuser, à prendre ses distances, à baisser la tête et à reculer.

"Il semble que d'ici aux élections, ce sera une course entre la Repubblica qui essaiera de nous convaincre que FdI est un parti cool, pour lequel il faut absolument voter, et le FdI qui essaiera de nous expliquer que non, il est un parti absolument libéral, et donc invendable.

Il suffit de penser à la façon dont certains grands partis politiques ont soutenu, il y a quelques années, des positions de sortie de l'euro et de l'UE, puis se sont contentés de positions "réformistes" et de "taper sur la table" à Bruxelles, pour finalement se montrer favorables à Mario Draghi [4].

Cela s'est reflété dans le peuple : en 2015 et 2016, il était normal et acceptable de parler aux gens ordinaires de la sortie de l'euro et de l'UE, aujourd'hui ce n'est plus le cas, sinon vous êtes considéré comme un imbécile qui veut quelque chose de néfaste pour la nation. Le lavage de cerveau s'est bien déroulé.

UNE SOCIÉTÉ HOSTILE ?

Les masses dans la société d'aujourd'hui se sont avérées être un peu plus que des PNJ programmables sans grande capacité de pensée critique indépendante, elles sont inconsciemment modelées dans leur façon de penser par les messages sans signification dont elles sont constamment bombardées. Gramsci l'avait bien compris, et aujourd'hui cette stratégie est toujours d'actualité, en effet avec l'internet et la communication instantanée d'aujourd'hui l'importance du contrôle de la culture s'est multipliée.

Les masses nous sont-elles hostiles ? Apparemment oui, un peu plus et un peu moins. Mais nous devons blâmer ceux qui les influencent en les conduisant à la dégénérescence.

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La vérité est que les personnes coupables d'entraîner la société vers le bas, vers la dégénérescence, sont relativement peu nombreuses et ne constituent pas la majorité. Il ne faut pas oublier que les masses sont à la merci de ceux qui influencent leur pensée en façonnant la culture à leur propre usage et consommation avec les écoles, les programmes d'information, les journaux, les programmes télévisés, les histoires débitées sur les médias sociaux, la musique, etc. Par conséquent, cela a-t-il un sens de s'en prendre aux masses et de les haïr ? Non. Ce n'est pas le troupeau qui est notre ennemi. Il n'y a aucune raison de haïr ceux qui sont assis devant la télévision tous les jours et qui, sans s'en rendre compte, se font dévisser le crâne et chier dessus au point de commencer à croire des absurdités. Ceux qui sont les victimes du système, surtout les plus abrutis, ne méritent que de la compassion.

Ce qui mérite la haine, ce ne sont pas les masses, ou cette partie des masses qui sont transformées à leur insu en rouages du système. Ce qui mérite la haine, ce sont ceux qui sont actifs dans ce processus de transformation et qui, surtout, sont coupables de définir la conformité, la normalité, ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, ce qu'une personne doit croire et ce qu'elle ne doit pas croire, cette même conformité qui a normalisé des idées grotesques et répugnantes qui transforment l'Occident en un bourbier de dégénérescence : ces professeurs de gauche fanatiques qui influencent délibérément et sciemment leurs étudiants sur le plan politique, ces journalistes menteurs et mercenaires payés pour balancer de la boue contre les ennemis du système, ces militants antifascistes qui jouent le rôle de gardes armés de la réaction, ces directeurs d'école qui autorisent les drag queens dans les écoles pour brouiller les idées dans la tête des enfants, ces magistrats politisés qui cherchent la paille dans l'œil des uns et ignorent la poutre dans l'œil des autres, des prêtres qui, au lieu de s'occuper des âmes, préfèrent se préoccuper de politique en s'opposant explicitement aux partis et mouvements identitaires [5], des politiciens qui, pour se faire réélire à tout prix, tentent d'élargir leur base électorale et de grappiller quelques voix immondes en faisant appel à des groupes porteurs d'idées dégénérées et en soutenant l'arrivée massive d'étrangers (tous leurs futurs électeurs) au prix du remplacement ethnique de leur propre peuple.

Il est inutile de regarder de haut les associations et les citoyens qui, par conformisme, participent aux commémorations du 25 avril. Lorsque la culture dominante est celle du nauséeux fatras LGBT, les entreprises mettent des arcs-en-ciel dans leur logo. Lorsque la culture dominante est hostile à ce fatras, comme au Moyen-Orient, ce symbolisme n'est pas utilisé. Le conformisme expliqué simplement.

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SANS ESPOIR ?

Notre ennemi n'est donc pas les masses, mais ces groupes de personnes qui, en exerçant un monopole sur la culture dans notre pays, entraînent les masses vers le bas.

Combattre le système en jouant son jeu et en se présentant aux élections est en soi une bonne chose, mais il est faux de penser que nous pouvons nous limiter à cela. Ce que nous devons faire, c'est prendre exemple sur les ennemis de l'Italie et faire exactement ce qu'ils font depuis des décennies: conquérir la culture. Nous devons tout faire pour soutenir une culture non-conformiste capable de s'engager et de communiquer avec le plus grand nombre de personnes possible, afin qu'elle ne reste pas une "sous-culture", quelque chose qui s'assimile à une "niche" ou à un "underground", quelque chose "à nous et à nous seuls". Il est donc extrêmement important de soutenir les maisons d'édition, les journaux, les magazines, les chaînes youtube, les pages instagram, les webradios, la musique, les films et autant d'autres moyens de diffusion des idées non-conformistes que possible, afin de créer quelque chose qui puisse concrètement concurrencer le système d'information encore incontesté.

Aussi parce que c'est une chose d'arrêter quelqu'un en personne et de tenter de lui expliquer des concepts révolutionnaires en une heure, c'en est une autre de lui faire découvrir une culture qui lui parle tous les jours, plusieurs fois par jour, chaque fois qu'il ouvre un article de journal, un magazine, se connecte aux médias sociaux, voit un film ou lit un livre.

Il y a environ un an, la célèbre journaliste de gauche Andrea Scanzi a déclaré : "à droite, il n'y a pas eu le moindre intellectuel depuis 300 ans". Les gens de droite, outrés, ont commencé à répondre à cette provocation bon marché en publiant des listes d'intellectuels de droite (ou supposés tels). Mais il y a quelqu'un qui lui a répondu plus intelligemment avec un article dont le titre dit tout : "On ne répond pas à Scanzi avec des listes d'intellectuels de droite, mais par l'hégémonie" [6].

Notre objectif devrait être d'essayer de montrer aux gens qu'il existe une alternative culturelle valable à ce qui, pendant des années et des années, a été présenté comme la seule culture existante et acceptable. Nous devons avancer, conquérir les espaces culturels et les enlever à l'ennemi.

Notes:

[1] Bien que de tels épisodes se produisent constamment, il y en a de si ridicules qu'il devient impossible de les oublier. Pensez à l'affaire Daisy Osakue, une athlète noire qui, en 2018, s'est vu jeter un œuf dans l'œil, lancé depuis une voiture alors qu'elle se trouvait dans la rue. Tout le monde criait au racisme, même pour attaquer indirectement Salvini (c'était la période du gouvernement "jaune-vert", avec la Lega et le Mouvement 5 étoiles), mais quelques jours plus tard, les auteurs ont été découverts, trois garçons, dont l'un était le fils d'un conseiller municipal du PD socialiste, qui s'amusaient à jeter des œufs sur des personnes au hasard. En fait, en plus de Daisy Osakue, ils ont jeté des œufs sur sept autres personnes, dont aucune n'était noire. Ou à Ferrara en 2021, des homosexuels agressés verbalement par quelqu'un qui leur criait dans la rue "connaissez-vous Benito Mussolini ? Savez-vous qu'il vous brûlerait tous ? Forza Benito Mussolini". Les médias ont immédiatement instrumentalisé l'histoire en la liant au vote du Sénat contre la Zan DDL, mais peu après, on a découvert que ce sont ces gays qui ont d'abord attaqué verbalement le type accusé de fascisme et d'homophobie, qui s'est avéré être un immigrant à qui les homosexuels ont crié "putain d'étranger, si Mussolini avait été là, tu ne serais pas là maintenant".

[2] Pour citer un cas encore plus emblématique des polémiques habituelles sur les espaces publics dédiés aux victimes des "libérateurs", en 2019, une agitation a éclaté à Gênes, soulevée par l'ANPI, parce qu'il y avait un pont portant le nom de Fabrizio Quattrocchi, un agent de sécurité privé qui, en 2004, a été enlevé et tué en Irak par un groupe d'islamistes. Cela n'a pas plu à l'ANPI car le pont en question était relié à une petite place dédiée à Attilio Firpo, un partisan tué en 45, et "Firpo a été tué pour libérer sa patrie, tandis que Quattrocchi était une personne engagée sur des théâtres de guerre étrangers par choix professionnel", donc Quattrocchi n'était pas digne d'avoir un espace public portant son nom si proche d'un espace dédié aux grands héros de la résistance.

[3] Définir le fascisme comme étant "d'extrême droite" n'est également qu'un gros malentendu résultant de l'ignorance et/ou de la mauvaise foi.

[4] Que cela serve de leçon à tous ces camarades qui ont des idées étranges comme celle d'abandonner des mouvements (pour l'instant) qui sont relativement petits mais qui ont des couilles et les bonnes idées, afin d'aller dans des partis de centre-droit en pensant qu'ils peuvent y arriver et être des Sansepolcristes révolutionnaires.

[5) Je ne fais pas tant référence à ces prêtres qui prêchent l'accueil des masses d'étrangers, aussi parce qu'après tout, le christianisme est (à sa manière) une idéologie universaliste et égalitaire. Je fais plutôt référence à certains hypocrites qui, manquant à leurs devoirs en tant que ceux qui devraient exercer une fonction spirituelle impartiale, s'opposent à des partis et/ou mouvements politiques et culturels identitaires. Pour citer un cas frappant, en mai 2019, un curé de La Spezia a sonné le glas en prétendant qu'il s'agissait d'un geste de protestation contre la présentation d'un livre d'AltaForte Edizioni dans la ville.

[6] https://www.ilprimatonazionale.it/cultura/scanzi-intellettuali-destra-egemonia-culturale-192572/

 

dimanche, 14 août 2022

Julius Evola et l'idéalisme, entre Benedetto Croce et Giovanni Gentile

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Julius Evola et l'idéalisme, entre Benedetto Croce et Giovanni Gentile

Luca Valentini

Source: https://www.paginefilosofali.it/julius-evola-e-lidealismo-tra-benedetto-croce-e-giovanni-gentile-luca-valentini/

"...la question de savoir si l'homme peut ou non donner une certitude et un sens à sa vie et à son expérience - ne peut être démontrée théoriquement : elle peut être décidée non par un acte intellectuel mais par une réalisation concrète -" (1).

La relation entre Julius Evola et l'idéalisme, loin de représenter la phase dite "philosophique" du traditionaliste italien, rend en fait explicite la première conquête ontologique de son propre parcours existentiel et ésotérique. Ce qui ressort des textes sur l'Individu Absolu et surtout des réflexions sur l'Idéalisme Magique présuppose que le thème gnoséologique ou la connaissance ne peut être lié à une détermination abstraite, mais à une phase expérientielle directe, où le hiatus entre connu et connaissable est et peut être dépassé. Par conséquent, l'idéalisme qui peut être sublimé est pour Evola une praxis philosophale plutôt que philosophique, qui détermine une acquisition initiale de nature magico-hermétique : il n'y a pas d'entité cosmique qui se différencie de l'individualité humaine et transitoire, soumise aux influences de ce mode hétéronome, mais un Ego activement transcendant peut et doit être réalisé, qui connaît le monde parce qu'il a commencé à se connaître lui-même, restant, sous une apparence philosophique dans l'idéalisme, une vérité hermétique, l'identification non seulement spirituelle, mais aussi spatiale - temporelle entre Homme - Monde - Dieu, comme trois phases phénoménales du même processus cognitif, que seul l'égarement moderne et chrétien présuppose comme différentes, successives, sinon même opposées. Dans le parcours d'Evola, commence à émerger ce qui, dans l'idéalisme classique (Böhme, Hegel,...), était défini comme l'"Abgrund", ou le centre obscur de la conscience, le point focal où l'ego se contracte et se dilate, se dissout et se coagule hermétiquement, pour déterminer une acquisition initiale d'identité avec Dieu :

"L'activité spéculative du philosophe, qui tente de comprendre la création dans son telos et dans tous ses aspects, représente en effet l'achèvement ou l'accomplissement de l'autoréflexion de l'Infini" (2).

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C'est dans ce contexte que se trouve la nouvelle édition des lettres de Julius Evola à Benedetto Croce et Giovanni Gentile - "Julius Evola - Le Radici dell'Idealismo - Fondazione Julius Evola - I Libri del Borghese, Roma 2022" -, écrites entre 1925 et 1933, grâce à l'habile édition de Stefano Arcella, avec une introduction de Hervè A. Cavallera, un appendice d'Alessandro Giuli et une postface de Giovanni Sessa. Concrètement, le mérite qui doit être définitivement attribué à l'éditeur est celui d'avoir reconstitué avec un scrupule documentaire et philologique l'environnement culturel dans lequel sont nées et se sont développées les relations entre le traditionaliste et les deux grands représentants de la culture et de la philosophie du début du 20ème siècle, Croce et Gentile. Il en ressort une image précise et nullement désinvolte d'une rencontre non fortuite entre un Evola en cours de formation, mais pas seulement un philosophe, et deux intellectuels qui, dans la vulgate générale, n'avaient que peu à voir avec le monde de la spiritualité et surtout de l'ésotérisme.

Dans le contexte de l'approbation de Croce aux éditions Laterza pour la publication des ouvrages d'Evola "Théorie de l'individu absolu" et "La tradition hermétique", mais aussi pour la réimpression sous sa direction de l'ouvrage alchimique de Cesare della Riviera "Le monde magique des héros", un intérêt insoupçonné du philosophe italien émerge

"en ce qui concerne les textes ésotériques des XVIe et XVIIe siècles en Italie, l'attention qu'il porte aux études savantes qui émergent dans les années 1920 sur la tradition alchimique-hermétique de la Renaissance, ainsi que les influences philosophiques qui, dans sa propre formation, sont à la base de cette attention à l'ésotérisme italien de la Renaissance et du XVIIe siècle" (3).

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Les fréquentations de Croce non seulement avec des cercles culturels napolitains spécifiques, mais aussi avec Evola lui-même, comme documenté dans le texte, semblent ne pas avoir été accidentelles, comme celle avec Reghini (4), cité méritoirement par Arcella, mais aussi avec un certain Vincenzo Verginelli (appelé 'Vinci' par Gabriele D'Annunzio), un disciple direct de l'hermétiste napolitain Giuliano Kremmerz et un point de référence central, pour le Circolo Virgiliano de Rome, dans la sphère de la Fratellanza Terapeutica di Myriam pendant toute la période d'après-guerre, qui avait une tendre connaissance avec Elena, la propre fille de Croce (5).

Toujours la sphère idéaliste, est le thème de comparaison qui a permis à Evola de se mettre en relation avec l'actualisme de Giovanni Gentile, auquel Stefano Arcella consacre un chapitre spécifique "Il fiore che non sboccia. Un tentativo di confronto fra Weltanschauung tradizionale e idealismo attuali stico" (6). Un attrait archaïque commun est évident dans l'œuvre, celui-là même qui a lié l'idéalisme classique à l'hermétisme par l'intermédiaire de Böhme (7), avant même Hegel, mais une inconciliabilité de fait. Même si la familiarité chez Gentile entre l'esthétique originelle et la modalité magique doit être considérée comme heureuse, comme le souligne Giovanni Sessa dans sa postface (8), même si dans l'acte de Gentile il est possible de reconnaître une première expérience mystique, le logos assume et reste dans son sémanthème "dianotique" décandent, comme une simple activité cognitive discursive. La rencontre - même avec Spirito, comme le précise Alessandro Giuli dans son Appendice - n'a pas lieu, mais une agréable connaissance demeure, car Evola fait le saut que Croce et Gentile ne font pas, celui de la Diánoia, comme raison déductive et réflexive, à la Nóesis, comme intuition intellectuelle exprimant la connaissance directe, fulgurante, non réfléchie, l'identité :

"La science en action est identique à son objet" (9).

Il est cependant nécessaire, pour la sublimation magique de l'idéalisme, telle qu'elle est exprimée et vécue par Evola, de ramener le terme "logos" à son sens premier : non plus discours ou parole exprimée, mais Pensée inexprimée, Noûs, Minerve opérante, sphère de l'intelligible où, hégéliennement et hermétiquement, le Tout exprime le Tout et l'Un, sans opposition.

La philosophie, en conclusion, démontre toujours ce à quoi elle se réfère in nuce, mais qu'elle a irrémédiablement perdu au cours des siècles, à savoir "l'identité entre verum et factum" (10), dans un processus régressif de miroir, puis de spéculation, qui ne permet pas la reconnaissance authentique de la dimension originelle. Une ombre peut être une bonne trace pour repartir sur le chemin de la redécouverte de la lumière authentique, à condition d'être convaincu qu'une ombre est telle et persiste, sans même la confondre avec une lumière éphémère. La relation entre Julius Evola, Benedetto Croce, Giovanni Gentile et le monde de l'idéalisme et de la culture italienne, sert également à sceller cette hypothèse irréductible et à ne pas se limiter à l'étude approfondie d'Evola, s'aventurant même dans ses œuvres majeures, à savoir les œuvres magiques et méditatives. Il n'y a pas que Orientamenti, en somme ... !

Notes :

1 - 1 – J. Evola, Saggi sull’Idealismo Magico, Casa Editrice Atanor, Todi – Roma, 1925, p. 14;

2 - G. A. Magee, Hegel e la tradizione ermetica, Edizioni Mediterranee, Rome, 2013, p. 113. Dans la postface du texte, rédigée par Giandomenico Casalino, et non par hasard, dans l'examen des relations entre le platonisme, l'hermétisme et la philosophie hégélienne, l'intuition évolienne est reproposée : "C'est la connaissance fondée sur la concordance nécessaire, purement platonicienne, entre les lois de la pensée et celles de la réalité..." (p. 295) ;

3 - Le Radici dell’Idealismo, référence dans le texte, p. 24 :

4 - Ibid, p. 55 ;

5 - Ibid. Vous trouverez de nombreuses informations à ce sujet dans le texte édité par Enzo Tota et Vito Di Chio, Vinci Verginelli, SECOP Edizioni, Corato (BA), 2016 ;

6 - Le Radici dell'idealismo, op. cit. p. 99 et suivantes ;

7 - Emile Boutroux, Jakob Boehme o l’origine dell’Idealismo tedesco, Luni Editrice, Milan, 2006, p. 70 : "L'homme possède ainsi toutes les conditions de la liberté, et peut, à volonté, s'enfoncer en lui-même ou se trouver réellement, en renonçant à lui-même", dans lequel le renoncement est supposé être la déconstruction du Moi, pour une pleine affirmation du Moi ;

8 - Le Radici dell'idealismo, op. cit. p. 174 et suivantes ;

9 - Aristote, De anima, III, 431 a, 1 ;

10 - Le Radici dell'idealismo, op. cit. p. 44.

mardi, 09 août 2022

Les souvenirs d’un « Fils du Soleil »

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Les souvenirs d’un « Fils du Soleil »

par GEORGES FELTIN-TRACOL

À 90 ans, Sergio Pessot reste une personne alerte. Auteur de plusieurs ouvrages dont Odessa (NovAntico, 2012), Fascismi del mondo (Solfanelli, 2017) ou La destra e la strategia della tensione (Solfanelli, 2019), il a publié en octobre 2021 Figlio del Sole, son autobiographie dans un ouvrage comportant une dizaine de photographies. Ce livre a d’ailleurs fait l’objet d’une belle recension de Christian Bouchet dans l’excellent magazine de désintoxication idéologique Réfléchir & Agir (1).

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Ramassés en une vingtaine de courts chapitres, les mémoires de Sergio Pessot relatent une vie haletante entre l’Amérique ibérique, l’Europe et l’Afrique. L’auteur, encore adolescent, s’engage dans le fascisme révolutionnaire. Or, ce jeune combattant de la République sociale italienne, né selon l’état civil à Gênes en 1931, a grandi en… Argentine ! Installée depuis plusieurs décennies chez les gauchos, sa famille tient néanmoins à maintenir des attaches avec l’Italie. Son père demande au capitaine d’un navire italien immatriculé à Gênes de permettre un accouchement à bord afin de l’inscrire ensuite sur son registre la naissance de l’enfant. Ainsi naît-il dans la capitale ligure…

« Flamme blanche » qui participe aux ultimes combats contre les partisans communistes, puis dans les rangs des Faisceaux d’action révolutionnaire (FAR) clandestins et hors-la-loi, Sergio Pessot retourne en Argentine où il s’approche de différents périodiques péronistes, dont Junta Social d’Evita Peron (photo) en 1947. La Junta invite les justicialistes à soutenir Victor Paz Estenssoro (photo) à La Paz, en Bolivie, qui se présente à la présidence avec la proposition de nationaliser les mines métallifères détenues par des intérêts étatsuniens (2) ».

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Combattre pour les peuples et leurs nations

En 1952, la Bolivie réalise sa « révolution nationale » contre la ploutocratie compradore pro-yankee. Ce bouleversement politique et sociale considérable revient au Mouvement nationaliste-révolutionnaire (MNR) de Victor Paz Estenssoro (1907 – 2001). Le coup d’État nationaliste-révolutionnaire bénéficie du soutien des syndicats, des Indiens et des militants communistes et libéraux. Estenssoro préside le pays de 1952 à 1956. Il occupera par la suite la magistrature suprême à deux autres reprises de 1960 à 1964 et de 1985 à 1989. Au cours de ce dernier mandat présidentiel, il trahira son idéal initial et pratiquera une politique d’austérité ultra-libérale.

En 1952, chargé de la propagande du candidat du MNR, Sergio Pessot aperçoit « dans la pièce voisine, un Argentin devenu mon ami et compagnon de sorties en soirée qui avait rompu avec les péronistes, car il jugeait leur action trop lente. Un soir, je l’ai vu lire une brochure, je suis monté et j’ai réalisé que c’était un extrait en espagnol du Manifeste de Vérone et de la Charte du travail, je lui ai demandé s’il savait de quoi il s’agissait et il m’a répondu qu’il connaissait l’origine fasciste de ces textes, mais m’affirmait aussi que selon lui ces thèses dépassaient le communisme et représentaient la greffe pour la réalisation de ses aspirations et de sa raison de lutter. Cet Argentin était Ernesto Guevara, le futur Che. À cette époque, il n’était pas encore celui que nous connaissons tous, c’était un étudiant en médecine qui cherchait sa voie dans la vie. Lui aussi a été marqué par le populisme jésuite, peut-être avait-il fréquenté cette école tenue par l’Ordre. » L’auteur poursuit plus loin que « notre relation a duré plusieurs années par l'intermédiaire d'un tiers ».

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Che Guevara jeune.

Sergio Pessot risque d’indigner les derniers guévaristes qui peuvent l’accuser de « récupérations idéologiques honteuses et inacceptables ». Ce qui est bien sûr faux. On sait maintenant qu’à Cuba, le Che n’appréciait guère les adeptes de l’uranisme et les expédiait volontiers dans des camps de travail. Par ailleurs, dans Qu’est-ce que le fascisme ? (1962), Maurice Bardèche qui s’affiche dès la première page de cet essai politiquement incorrect comme un « écrivain fasciste (3) » s’interroge: « Fidel Castro est-il fasciste ? (4) » Sa réponse argumentée se veut critique. « Ce n’est donc ni Fidel Castro lui-même ni la révolution castriste qui inspirent les réserves et la méfiance des fascistes, c’est l’esprit de sa politique et de ses méthodes de gouvernement (5) ». On peut appliquer les mêmes réserves à la révolution bolivarienne d’Hugo Chavez au Venezuela. Maurice Bardèche estime que « ce n’est pas seulement le style de Fidel Castro qui nous inquiète, et par quoi nous le sentons différents de nous. Mais à mesure que le castrisme s’affirme, tout ce qu’il tolère, tout ce qu’il préfère, nous éloigne. Il y a dans le castrisme quelque chose de malsain qui est le contraire même de ce vent salubre qui devrait suivre les batailles gagnées (6) ».

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Un gauchisme de droite ?

Rappelons qu’en 1979, déjà compagnon de route de la « Nouvelle Droite » de longue date, Jean Cau rédige Une passion pour Che Guevara (7). Théoricien du foquisme (8) et parti appliquer la théorie sur le terrain aux côtés du Che, Régis Debray est fait prisonnier par l’armée bolivienne en 1967. Il passe presque quatre années en prison avant sa libération en 1970. Conseiller du président socialiste François Mitterrand, le philosophe tiendra bientôt des positions nationales-communistes, redécouvrira la figure polémogène de Charles De Gaulle, développera un « souverainisme national-républicain » et approuvera tour à tour les candidatures présidentielles de Jean-Pierre Chevènement en 2002 et de Jean-Luc Mélenchon en 2012, 2017 et 2022.

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Une trajectoire semblable concerne l’Allemand Günter Maschke (1943 – 2022). Actif étudiant d’extrême gauche tant en Allemagne de l’Ouest qu’en Autriche, Maschke se réfugie à Cuba à la fin de la décennie 1960. Mais, deux ans plus tard, La Havane l’expulse, car il a découvert pendant ce temps trois penseurs guère « progressistes » : Joseph de Maistre, Donoso Cortès et Carl Schmitt dont il deviendra l’un des plus grands spécialistes. N’oublions pas non plus que dans les années 1960, Carl Schmitt se montre sensible au maoïsme chinois. Il existe bien alors un réel « gauchisme de droite », soit un dépassement momentané du clivage droite – gauche dans un sens étatique national-populaire avéré.

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Günter Maschke à son retour de Cuba.

Perplexe sur le castrisme, Sergio Pessot se rend à La Havane où il rencontre les frères Fidel et Raoul Castro. « La question qui se pose est de savoir ce qui lie la vie des fascistes radicaux à deux révolutionnaires comme Fidel Castro et Ernesto Che Guevara ? […] J'ai été frappé d'avoir rencontré un fasciste ouvert à tous les problèmes sociaux que représente l'exploitation des pays sous-développés et en particulier de l'Amérique du Sud par le capitalisme néo-calviniste (p. 93). »

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En Argentine, Sergio Pessot peut tranquillement discuter avec le national-communiste Carlos Zulueta, compagnon chilien de sa mère, et le péroniste Dardo Manuel Cabo (1941 - 1977) (photo). Ce dernier milite d’abord au mouvement nationaliste Tacuara qu’il quitte ensuite avant de lancer le Mouvement Nouvelle Argentine. Il organise et conduit l’« opération Condor » du 28 septembre 1966. À la tête d’un commando de dix-huit personnes dont une femme, il détourne un avion des lignes intérieures argentines et le force à atterrir à Port-Stanley, chef-lieu des îles Malouines occupées sous le nom de Falkland par les Britanniques. Le groupe parvient à hisser plusieurs drapeaux argentines sur ce territoire volé par Londres. Cette action redynamise les revendications légitimes de l’Argentine sur l’archipel de l’Atlantique Sud (9). Dans les années 1970, Cabo fonde et dirige la revue El Descamisado, proche des Montoneros (la branche armée clandestine des péronistes d’extrême gauche).

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Préparer la révolution spirituelle des faisceaux

Quand Sergio Pessot séjourne en Italie, il milite au MSI (Mouvement social italien). En 1951, il rejoint un courant interne du mouvement néo-fasciste, «Pour une droite extrême», de Vincenzo « Enzo » Erra (1926 – 2011) (photo, ci-dessous).

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Responsable d’Imperium, une éphémère publication avec seulement quatre numéros parus entre le printemps et l’automne 1950, cette revue accueille trois articles de Julius Evola (« Le sens de l’Imperium », « Empire et civilisation » et « Deux intransigeances ») et publie en brochure son texte fondamental d’après-guerre, Orientations. Outre l’auteur de ce texte fondamental, Enzo Erra attire auprès de lui Fabio de Felice, Cesare Pozzo, Pino Rauti, Nino Capotondi, Paolo Andriani, Lello Graziani et Fausto Gianfranceschi. Tous refusent la dérive droitière et matérialiste du MSI. «C'était un groupe idéologiquement important qui s'occupait de la formation culturelle destinée à préparer la conquête du pouvoir dont nous étions convaincus qu'elle arriverait bientôt. De ce groupe est né le courant d'extrême droite, plus tard appelé ironiquement par les opposants " Fils du Soleil ", déformant les concepts évoliens “ tellurique “, “ sélénité “ et “ solaire “. Ce nom nous poursuit et des années plus tard il nous honore  aujourd'hui. »

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Hors d’Italie et d’Argentine, Sergio Pessot passe quelque temps au Brésil où il tente d’y « apporter le fascisme ». Il contacte assez vite les intégralistes brésiliens dont le chef et fondateur, Plínio Salgado (photo, ci-dessus) «croyait que l'humanité avait traversé trois grandes phases culturelles et que la Brasilidade, procédant en parallèle avec les mouvements fascistes européens, développerait la créativité de la nation et créerait un nouvel empire, ne serait-ce que spirituel et doctrinal, dès que les principes de " la quatrième humanité “ se serait propagée dans l'hémisphère occidental (10)».

À la fin des années 1980, Sergio Pessot reprend l’activité journalistique et se fait essayiste. Il se félicite de l’apparition de CasaPound qui prépare un « fascisme du IIIe millénaire » dans une perspective solaire, européenne et nationaliste-révolutionnaire. La boucle est dès lors bouclée !

Le rédacteur du présent article a eu la joie et l’honneur de rencontrer Sergio Pessot cet été 2022 dans le Sud de la France. L’auteur de Figlio del Sole a gardé intacts son élan juvénile, sa fougue, ses convictions et son enthousiasme. Son volontarisme est un bel exemple pour les nouvelles générations en manque de repère militant. En dépit de la barrière de la langue (et en attendant une hypothétique traduction française), lire ces souvenirs est plus que revigorant. Il ne peut qu’enflammer les âmes les plus élevées de notre grande patrie européenne. 

Notes:

1 : Christian Bouchet, « Fils du Soleil », dans Réfléchir & Agir, n° 73, printemps 2022.

2 : Traduction et adaption de notre part avec l’aide d’un bon dictionnaire français – italien.

3 : Maurice Bardèche, Qu’est-ce que le fascisme ?, Pythéas, 1995, p. 9.

4 : Idem, p. 131.

5 : Id., p. 134, souligné par l’auteur.

6 : Id., p. 146, souligné par l’auteur.

7 : Jean Cau, Une passion pour Che Guevara, Julliard, 1979.

8 : Sur Régis Debray, théoricien de la révolution latino-américaine, voir Georges Feltin-Tracol, « De la guerre révolutionnaire en Amérique latine » mis en ligne sur Euro-Synergies, le 27 janvier 2021.

9 : Du 2 avril au 14 juin 1982, l’armée argentine s’installe aux Malouines et dans leurs dépendances insulaires (Géorgie du Sud et îles Sandwich du Sud), ce qui provoque la « guerre des Malouines » et la vive réaction militaire néo-coloniale de la Grande-Bretagne de l’ineffable Margaret Thatcher. La supériorité technique britannique et l’aide très visible des États-Unis de Ronald Reagan permettent de vaincre le corps expéditionnaire argentin. Par ailleurs, Buenos Aires subit des sanctions économiques de la part de la Communauté économique européenne. En revanche, le Pérou, la Libye et même Israël dirigé par I’anglophobe Menahem Begin aident plus ou moins discrètement l’Argentine. L’intervention militaire britannique provoque le renversement de la junte militaire argentine au pouvoir depuis 1976 et le retour d’une démocratie occidentalisée bientôt soumise aux ordres du FMI et sa doxa ultra-libérale pour le plus grand malheur du peuple argentin. L’armement fourni par la France avant le conflit aux forces armées argentines cause de lourds dégâts matériels et humains aux troupes britanniques.

10 : Sur l’histoire de l’intégralisme brésilien, on consultera en français Hélgio Trindade, La tentation fasciste au Brésil dans les années trente, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, coll. « Brasilia », 1988.

Georges Feltin-Tracol

  • Sergio Passot, Figlio del Sole. Une vita rivoluzionaria de Che Guevara a CasaPound, préface d’Alberto Palladino, postface de Pietro Falagiani, Altaforte Edizioni (Via Diomede Pantaleoni, 33, I - 00 166 Rome, Italie), 2021, 119 p., 16 €.

jeudi, 21 juillet 2022

Evola poète. Il y a 100 ans paraissait "La parole obscure du paysage"

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Evola poète. Il y a 100 ans paraissait La parole obscure du paysage intérieur

Fabio S. P. Iacono

SOURCE : https://www.destra.it/home/evola-poeta-i-100-anni-de-la-parole-obscure-du-paysage-interieur/

En 1921, le poème La parole obscure du paysage intérieur fut publié en langue française. Des compositions qui étaient censées, dans les intentions de l'auteur, créer un volume intitulé Raâga Blanda, "ma sphère sombre", mais qui sont restées inédites. Le patricien romain, influencé par Rimbaud, Mallarmé et Maeterlinck, nous informe dans sa propre biographie intellectuelle intitulée Le chemin du cinabre qu'un de ses amis devait faire connaître à Giovanni Papini les écrits, en lui demandant d'écrire une préface à la publication "indiquant comme auteur, un nom imaginaire, une personne qui se serait tuée toute jeune". Ce n'est que des années plus tard, en 1969, que Scheiwiller a réédité Raâga Blanda.

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La parole obscure du paysage intérieur - Poème à 4 voix est un poème écrit en français par le futur philosophe de la "Tradition", c'est l'expérimentation artistique de sa première maturité. Le premier tirage n'a pas atteint cent exemplaires numérotés sous le label" Collection Dada" en 1921. Evola lit son poème lors de la manifestation dadaïste qui se tient dans la capitale italienne à la fin du printemps de cette année-là, et en envoie une copie à Tristan Tzara (tableau, ci-dessous) au cours de l'hiver suivant, ce qui fera de lui, selon Tzara, le plus grand représentant du dadaïsme en Italie.

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Evola écrit : "Dans le poème, quatre personnages prennent alternativement la parole, représentant des tendances données de l'esprit. L'un incarnait la volonté de dépassement destructeur et dissolvant, le second - un personnage féminin - l'élément humain, affectif ou sentimental, le troisième l'abstraction désintéressée [...] le dernier la contemplation descriptive". Les personnages sont : Ngara (volonté), Lilan (sentiment), Raâga (contemplation descriptive) et Hhah (abstraction désintéressée). Les quatre voix symbolisent quatre éléments : Lilan, l'unique femme, correspond à l'élément humain et affectif de l'être ; Ngara incarne la volonté orientée vers la destruction et le dérèglement ; Hhah est l'abstraction désintéressée et correspond à la raréfaction intérieure qui se produit sous l'effet du personnage précédent ; Raâga représente la contemplation descriptive avec le chœur, enregistrant les situations du paysage intérieur qui se produisent sous l'effet des autres personnages.

Pour l'auteur, l'activité artistique, dans le climat de crise du début de l'après-guerre, reflète un élan de libération et de dépassement qui se manifeste, précisément, par la participation à un mouvement de rupture, de destruction et d'agitation de formes telles que le dadaïsme. En fait, Dada a une valeur pour Evola "non pas tant en tant qu'art, mais précisément comme signe et manifestation d'un tel état d'esprit, donc pour sa dimension méta-artistique et même anti-artistique". En effet, si l'on est une personne, et non un individu ou un collectif, sérieux mais pas grave ou grossièrement et crûment gascon, soit on revient sur ses pas, en l'occurrence au "symbolisme" de l'époque (voir Arturo Onofri en Italie), soit on abandonne le code artistique en question comme l'a fait Evola pour tourner son œuvre intellectuelle, telle que nous la connaissons et la lisons, ailleurs.

Fabio S. P. Iacono

mercredi, 20 juillet 2022

Du gaz d'Algérie ? Pas assez pour sauver l'Italie de la récession

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Du gaz d'Algérie ? Pas assez pour sauver l'Italie de la récession

Par Filippo Burla

Source: https://www.ilprimatonazionale.it/economia/gas-algeria-non-basta-verso-stagnazione-239172/

Quatre milliards de mètres cubes en plus. C'est la quantité de gaz que l'Algérie, qui est maintenant devenue le premier fournisseur de l'Italie, s'est engagée à livrer à partir des prochaines semaines. Une bouffée d'air frais pour remplir les réserves et affronter l'hiver prochain avec un peu plus de certitude, mais cela ne suffira pas à donner du souffle à notre économie. En fait, les prévisions pour la fin de cette année et l'année prochaine (mais aussi pour 2024) s'assombrissent de jour en jour à mesure que nous nous rapprochons de l'arrêt des approvisionnements en provenance de Russie.

Pourquoi le gaz de l'Algérie ne suffira pas

La première raison est stratégique. Si l'Allemagne va littéralement à l'encontre de sa politique de fournisseur (presque) unique - à la poursuite de laquelle l'Italie a été empêchée de devenir une plaque tournante euro-méditerranéenne de l'or bleu -, avec l'interruption des flux en provenance de Moscou et la nécessité de se tourner vers d'autres, le pouvoir de négociation de cette dernière augmentera. L'exact opposé du principe de diversification, qui devrait guider toutes ces décisions en vue d'équilibrer les relations entre clients et fournisseurs. La deuxième raison est d'ordre économique. Compte tenu de la manière dont le marché est structuré sur le vieux continent, l'explosion des prix est désormais difficile à contenir, quelle que soit la quantité, la qualité ou la répartition géographique du gaz naturel entrant.

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De la croissance à la (quasi) stagnation

Il y a quelques mois, la Banque d'Italie prévoyait, en cas d'embargo total contre la Russie, deux ans de récession et au moins un demi-million d'emplois partis en fumée. Le danger que plus aucun gaz n'arrive de l'Est devient chaque jour plus concret, et les estimations pour le futur proche vont en conséquence. Nous pourrons peut-être échapper au signe moins devant la tendance du PIB cette année, mais seulement parce que le flux ne s'est pas arrêté entre-temps et que nous avons mis suffisamment de foin dans la basse-cour. Or, selon le dernier bulletin de Via Nazionale, ce qui devait être, selon le gouvernement, une croissance de près de 5 % au plus tard à l'automne pourrait, dans le scénario défavorable, tomber en dessous de 1 %.

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D'une croissance soutenue à une quasi-stagnation, le pas a été court et nous livre un PIB au point mort aux niveaux de 2016, qui étaient à leur tour ceux du début du millénaire : la récupération des vingt années perdues devient de plus en plus difficile. La situation ne s'améliorera pas en 2023, lorsque - toujours dans le cas d'un scénario défavorable d'interruption des approvisionnements en provenance de Moscou - la croissance du PIB connaîtra une contraction proche de deux points de pourcentage. À ce stade, il faudra attendre 2024 pour une reprise, mais en présence d'une image détériorée, surtout du côté de l'emploi : "Le taux de chômage au cours de la période de deux ans 2023-24, écrit Palazzo Koch, atteindrait des niveaux supérieurs à ceux préfigurés dans le scénario de base d'un peu plus d'un point de pourcentage", donc au-dessus de 9%. Tout cela à condition qu'aucune autre (auto)sanction n'arrive. Ou encore pire.

Filippo Burla

mercredi, 13 juillet 2022

De l'hégémonie culturelle au politiquement correct

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De l'hégémonie culturelle au politiquement correct

Marcello Veneziani

SOURCE : http://www.marcelloveneziani.com/articoli/dallegemonia-culturale-al-politically-correct/

Mais quelle est cette fameuse hégémonie culturelle, et en quoi consiste-t-elle ? Pour commencer, le modèle idéologique de l'hégémonie culturelle a été tracé en Italie par Antonio Gramsci avec son idée du Parti comme intellectuel collectif qui conquiert la société et le consensus populaire par la conquête de la culture. Ce modèle culturel devient le point de référence avancé de toute la gauche occidentale; il est appliqué dans des pays où il existe, pour le meilleur ou pour le pire, une pluralité de cultures qui sont progressivement vidées, délégitimées et dominées. Le modèle pratique, cependant, se nourrit de deux expériences non démocratiques: l'expérience totalitaire, communiste, soviétique, de Lénine à Trotsky, de Zdanov à Luckàcs, c'est-à-dire le ministre de la culture et le ministre philosophe de Staline dans la Hongrie communiste. Mais il y a aussi une expérience cachée comme référence: l'expérience autoritaire fasciste italienne, avec l'organisation de la culture et des intellectuels, l'école et l'Encyclopédie italienne de Giovanni Gentile et Giuseppe Bottai, qui est le seul véritable précédent occidental d'hégémonie culturelle (mais l'expérience fasciste était tout sauf monochrome, au contraire elle était pleine d'hérésies, de variétés et de dissonances). En arrière-plan, cependant, il y a aussi un objectif de substitution: pour les masses, il s'agit de remplacer l'éducation catholique, le réseau de paroisses, l'empreinte religieuse par un nouveau catéchisme laïc et progressiste, par une empreinte communiste. C'est l'illumination apportée aux masses, selon le projet de Gramsci.

L'histoire de l'hégémonie culturelle marxiste et laïque en Italie doit être divisée en deux phases. La première remonte à Togliatti, qui, dans l'immédiat après-guerre, au nom du gramscisme, est parti à la conquête de la culture, en se servant des intellectuels organiques militants et des maisons d'édition proches du Parti. Il s'agit d'une hégémonie qui n'est pas encore généralisée, qui vise la culture de niveau moyen et supérieur et qui s'appuie sur la reconversion de nombreux "rachetés" du fascisme ; elle concerne l'édition, certaines franges de la culture universitaire, la culture publique et historique. Contre cette hégémonie viendra la définition tout aussi néfaste du "culturame" par le ministre chrétien-démocrate Scelba.

L'hégémonie, tant gramscienne que radicale, présente deux caractéristiques à souligner. Il ne touche pas, sinon par réflexe, les sommets de la culture italienne, mais se soude au fil des ans dans les classes moyennes de la culture, dans le corps enseignant, jusqu'à conquérir une bonne partie de l'université et de l'école, les prix littéraires, la presse et l'édition, ainsi que le cinéma et le théâtre, l'art et la musique. Rien de comparable, pour ne pas dire plus, avec l'hégémonie fasciste sous Gentile et D'Annunzio, Pirandello et Marinetti, Marconi et Piacentini, pour ne parler que des Italiens.

Deuxièmement, elle touche à peine la culture de masse, qui est davantage façonnée par les nouveaux moyens de loisirs populaires et de divertissement national-populaire, les sports, la musique pop et la télévision commerciale, dans lesquels l'influence idéologique s'insinuera aussi, à terme, avec force. Ainsi, le gramscisme est resté une hégémonie d'organisation culturelle, de pouvoirs culturels, de cadres intermédiaires, sans sommets d'excellence et sans véritable adhésion populaire. Mais les reflets de son influence ont infiltré les thèmes civils et coutumiers comme une traînée de poudre, au point de créer un nouveau canon de totems et de tabous.

L'hégémonie culturelle engloutit les cultures apparentées, asservit les cultures opportunistes et tierces, diabolise ou délégitime les cultures opposées, qu'elles soient catholiques, conservatrices, traditionnelles ou nationales. Elle dresse des cordons sanitaires pour isoler les non-alignés, elle disqualifie les cultures de droite, taxées hier d'aristocratiques et d'anti-démocratiques, aujourd'hui de populistes et de racistes-sexistes; depuis quelques années, elle préfère faire comme si elles n'existaient pas, décrétant la mort civile de ses auteurs.

La deuxième hégémonie culturelle est née sur la vague de protestation des jeunes en 1968 ; en Italie, le PCI est devenu le principal référent mais aussi en partie la cible de l'extrémisme rouge. Le détachement de l'Union soviétique était motivé, même au sein du PCI, par la tentative d'intercepter cet espace radical, jeune et marxiste qui ne contestait pas l'URSS au nom de la liberté mais au nom de la Chine de Mao et de sa Révolution culturelle, de Che Guevara et de la Révolution cubaine, de Ho Chi Min et de l'anti-américanisme, et d'autres mythes exotiques et révolutionnaires. Il en va de même pour la gauche européenne et la Nouvelle Gauche, la gauche américaine.

Après 68, les jeunes qui étaient jusqu'alors des manifestants, puis des assistants et bientôt des néo-barons universitaires sont entrés en scène. La soudure entre les deux gauches se fait à travers certains organes de presse, certaines maisons d'édition, et la transformation, non seulement en Italie mais dans toute l'Europe, de la gauche du communisme au radical-progressisme. Cette fois, l'hégémonie s'étend bien au-delà de la haute culture, elle touche les écoles et les universités, mais aussi le cinéma, la télévision, le théâtre, l'art, la langue. Le projet politique consiste à muter, moderniser, séculariser le vieux PCI en un projet de parti radical de masse. Mais en préservant son hégémonie, son rôle de leader et son paradigme.

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De haut en bas, Piero Gobetti, Norberto Bobbio et Umberto Eco.

Sur le plan culturel, Gramsci a fusionné avec des auteurs de la tradition socialiste et libérale-socialiste, comme la lignée qui va de Piero Gobetti à Norberto Bobbio en passant par Umberto Eco, et applique la nouvelle hégémonie culturelle au monde des médias de masse et à la société contemporaine. Mais Gramsci est toujours considéré comme le nouveau pape séculier de l'hégémonie, bien qu'à titre posthume ; la définition de pape séculier a été utilisée par Gramsci lui-même pour indiquer le rôle du philosophe libéral Benedetto Croce dans la transition du fascisme à l'antifascisme. Dans les années de plomb, c'est-à-dire les années 1970, la marque communiste de l'hégémonie gramscienne a coexisté avec l'hégémonie radicale qui a pris sa place, à laquelle ont contribué les vétérans de 68 et de nombreux groupes d'extrême ou de gauche radicale, du Manifesto à Potere Operaio et Lotta Continua. Si avant c'était le Parti qui menait la danse, maintenant c'est le Collectif Intellectuel qui donne la réplique à la Gauche et la mène sur le plan de la primauté culturelle.

Cette deuxième phase a un débouché plus récent, issu des expériences nord-américaines et nord-européennes (Suède, par exemple) : la transformation de l'hégémonie communiste en hégémonie du politiquement correct. Maintenant que le communisme n'est plus, du moins en Occident, à sa place se trouve un autre PC, qui ne signifie plus Parti communiste mais Politiquement correct. C'est le canon idéologique qui impose une nouvelle bigoterie en faveur des gays, de l'avortement, des féministes, des migrants, des Noirs, des immigrés clandestins, qui mesure et censure le vocabulaire, qui désigne des modèles de référence conformes à l'idéologie correcte.

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J'ai consacré de nombreuses pages de mon dernier livre La Cappa, consacré à la critique du présent, à approfondir la question de la culture de l'annulation (cancel culture) et de son antécédent, le politiquement correct. Le principal mal des deux est la réduction de l'histoire au présent, du différent au conforme, de la réalité au schéma idéologique préfabriqué. La culture de l'effacement, qu'il faudrait traduire par l'effacement de la culture et non pas comme certains le font par la culture de l'effacement, car c'est un phénomène barbare et destructeur, est l'incapacité à traiter avec des mondes différents, à confronter des paramètres autres que les siens, à comprendre que chaque époque a son propre critère, personne ne peut s'élever pour être le juge final de toutes les autres époques et cultures. Et la grandeur et l'infamie ne se mesurent pas seulement à l'aune mesquine de notre manichéisme actuel. Mais si la condamnation du passé au nom du PC est déjà aberrante en soi, son effacement ou sa suppression, sans même en discuter, devient misérable.

L'effacement de la culture est l'extension rétroactive du politiquement correct, qui se jette plutôt sur les comportements, la langue et les coutumes actuels. J'ai défini le politiquement correct comme la cape idéologique de notre époque : c'est le moralisme en l'absence de moralité, le racisme éthique en l'absence d'éthique, le sectarisme en l'absence de religion et l'antifascisme en l'absence de fascisme. L'objectif déclaré était à l'origine de protéger les minorités les plus faibles, les plus offensées et les plus opprimées, mais il a été progressivement retourné, au point de créer une armure d'immunité, c'est-à-dire de non-critique pour certaines catégories, déjà indiquées, un suprémacisme inversé, pour finalement se retourner contre tout ce qui ne relève pas de ces diversités protégées : à commencer par la famille, les peuples, les traditions, la nature, la réalité, l'homme commun. Mais il fonctionne également comme un terrible "niveleur", car il punit et déprime toute excellence, toute grandeur, toute beauté. Le politiquement correct tue la réalité et démotive toute recherche de qualité, de vérité, d'excellence. Dans La Cappa, j'ai traduit ces nouveaux canons d'hypocrisie en une véritable manipulation culturelle, en une usine d'opinions préemballées, et surtout, j'ai vu la censure qui s'ensuit contre ceux qui ne rentrent pas dans le rang.

Nous ne vivons pas seulement en Italie un retour de la censure militante, du contrôle idéologique et parfois même judiciaire, de la surveillance totale qui fait rage sur les opinions libres, sur les jugements historiques divergeant des préjugés, sur les différences de canons et de pensées, sur les opinions exprimées sur les réseaux sociaux. Et si cette vague répressive est ensuite combinée aux dispositifs d'urgence approuvés maintenant pour la pandémie et maintenant pour la propagande de guerre en Ukraine, les résultats sont un régime de surveillance et l'antichambre d'un système totalitaire, bien que sous une forme douce et édulcorée, avec l'apparence rhétorique de la démocratie libérale. Nous avons glissé de la société ouverte dont parlait Karl Popper à la société couverte, sous contrôle, surveillée par les gardiens du politiquement correct. L'Union européenne a largement adopté ce nouveau canon et l'impose par le biais de ses directives, des arrêts des tribunaux européens et d'autres formes d'orientation.

La censure est toujours inacceptable ; les codes civil et pénal sont suffisants pour combattre la falsification, la calomnie et la diffamation.

L'hégémonie culturelle fait du mal à la culture, il va sans dire qu'elle porte atteinte non seulement à sa liberté mais aussi à sa qualité, sa dignité et sa variété. Mais la culture est également mise à mal par la méconnaissance, le mépris et la sous-estimation. Au final, ceux qui ne sont pas alignés sur l'hégémonie se retrouvent entre le feu des intolérants et le gel des indifférents.  La pression psychologique est forte, et la tentation d'éviter la confrontation, d'accepter pour le bien d'une vie tranquille, les nouveaux codes idéologiques est fréquente.

Ces derniers temps, deux choses se sont produites : l'hégémonie s'est assombrie, son intolérance punitive s'est aiguisée. Et sa signification culturelle est devenue sous-culturelle, médiatique, non théorique mais éthique, non pensante mais corrective, idéologique mais sans élaboration d'idées. Son champ s'est élargi pour inclure tous les autres médias, au point de fournir une narration unique du présent et du passé.

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En quoi consiste l'hégémonie culturelle aujourd'hui ? Dans une mentalité dominante qui hérite du communisme la revendication de la Vérité inéluctable (c'est-à-dire le Progrès, vous ne pouvez pas échapper à son issue) et son monopole par ceux qui représentent ce camp. Ils sont toujours du bon côté de l'histoire, même lorsqu'ils se trompent de manière retentissante ; et ils peuvent prendre des positions qui, hier encore, étaient condamnées sans avoir à justifier ce changement. Parce qu'ils sont du "bon" côté de l'histoire. Cette mentalité est devenue un code idéologique et une étiquette sociale, connus sous le nom de politiquement correct, d'intolérance permissive et de bigoterie progressive.

Ceux qui sont en dehors doivent se sentir mal, doivent se justifier, sont considérés comme hors de propos et hors du temps, réduits à un vestige du passé ou à une anomalie pathologique. Mais laissons de côté les dénonciations et les condamnations et posons-nous la question fondamentale : mais qu'a produit cette hégémonie culturelle en termes d'œuvres et d'intelligence, quelle empreinte a-t-elle laissée sur la culture, la société et les individus ? J'ai du mal à me souvenir d'œuvres vraiment mémorables et significatives de cette marque sur la culture et la société. Et le jugement devient encore plus tranchant si l'on compare les auteurs et les œuvres identifiés à tort ou à raison à l'hégémonie culturelle et les auteurs et les œuvres qui ont caractérisé le siècle. Toutes les excellences dans tous les domaines, de la philosophie aux arts, de la science à la littérature, ne font pas partie de l'hégémonie culturelle et s'y opposent souvent. Je pourrais faire une liste longue et détaillée d'auteurs et d'œuvres en dehors de l'idéologie radicale, autrefois marxiste-progressiste, sinon contre elle.

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L'hégémonie culturelle a fonctionné comme une domination et un ostracisme mais n'a pas produit et promu de grandes idées, de grandes œuvres, de grands auteurs. Au contraire, on soupçonne à juste titre qu'il existe un lien entre la dégradation culturelle de notre société et l'hégémonie culturelle exercée et imposée par ces radicaux. Les cercles culturels, les lobbies et les sectes intellectuelles dominantes ont laissé la société à la merci de l'hégémonie subculturelle et du vernaculaire. Et l'intellectuel organique et collectif a produit comme réaction et effet l'intellectuel individualiste et autiste qui n'affecte pas la réalité mais se réfugie dans son narcissisme dépressif. Mais pourquoi cela s'est-il produit, peut-être parce qu'un clergé intellectuel de fonctionnaires médiocres, quoique universitaires, a prévalu ? Le racisme culturel, qui est d'ailleurs très pratiqué à gauche, nous est étranger, et nous ne pensons donc pas qu'il s'agisse d'une question "ethnique" concernant la race maîtresse de la culture. Le problème est un problème de contenu : l'hégémonie culturelle n'a pas véhiculé des idées, des valeurs et des modèles positifs mais a réussi à dissoudre les idées, les valeurs et les modèles positifs sur lesquels notre civilisation est fondée. Elle n'a pas fonctionné sur un plan constructif, ses utopies ont sombré, à commencer par le communisme ; mais elle a fonctionné sur un plan destructeur. Elle a corrodé les traditions et les cultures, les civilisations et les principes de vie, le bon sens et les racines populaires. Et il s'est écrasé contre les principes fondamentaux de la vie personnelle et communautaire, liés au sens religieux, au lien social et aux liens familiaux. Dieu, la patrie et la famille, pour résumer.

Si l'émancipation a été sa valeur fondatrice et la libération son principal critère, le résultat a été une formidable démolition quotidienne des cultures et des modèles liés à la famille, à la nature, à la coutume, à la vie et à la naissance, au sens religieux et à la perception mythique et symbolique de la réalité, au lien communautaire, aux identités et aux racines, aux mérites et aux capacités personnelles. Elle a réussi à dissoudre un monde, à déprimer et à marginaliser des cultures antagonistes, mais n'a pas réussi à générer de nouveaux mondes. Le résultat de cette désertification est qu'il n'existe pas d'œuvres, d'idées, d'auteurs qui soient des modèles de référence, des points de départ et des sources de naissance et de renaissance. L'hégémonie culturelle a fonctionné comme une dissolution, et non comme une solution. Même au niveau social, elle a produit davantage d'aliénation, d'isolement, de désintégration.

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Aujourd'hui, le communisme n'est plus, la gauche semble avoir disparu, mais ce manteau étouffant persiste, même si c'est une coquille vide d'idées, de valeurs, d'œuvres et d'auteurs. Le résultat final est que l'hégémonie culturelle est un pouvoir fort avec une pensée faible (et pas dans le sens indiqué par Vattimo et Rovatti) ; tandis que l'arbre de notre civilisation, avec ses racines, son tronc millénaire et ses ramifications dans la vie réelle, est une pensée forte mais avec des pouvoirs faibles pour sa défense.

La première est une église avec un épiscopat en place et un vaste clergé mais qui n'a plus de doctrine, de religion et de perspective de salut ; à l'inverse, la seconde est une pensée forte, avec une tradition millénaire, mais sans diocèses et sans paroisses... Nous vivons ainsi une guerre asymétrique entre un pouvoir fort mais en voie de dissolution et une civilisation non encore décomposée sur le plan spirituel mais sans défense et succombant sur le plan pratique et médiatique. La prévalence actuelle du retour de la barbarie découle en grande partie de ce déséquilibre entre une culture hégémonique mais nihiliste et une civilisation en perte de vitesse ou peut-être déjà perdue. Le renouveau a deux adversaires : la culture nihiliste hégémonique et le nihilisme sans culture de la vulgarité de masse.

Plus difficile est la question des remèdes possibles, des réponses possibles à cette domination "mondialiste". Parce que ce qui est en jeu, c'est l'hégémonie idéologique imposée depuis des décennies, dans un sens radical-progressiste, qui domine la société comme un dôme, même dans un sens mafieux, et qui s'étend au-delà des frontières nationales ; et ce qui est en jeu, ce sont les liens, les relations très fortes entre cette hégémonie et les pouvoirs liés au domaine de l'information, de la communication, de la culture, mais aussi au pouvoir judiciaire, à l'establishment économique-financier et bureaucratique-managérial transnational.

Cette soudure, ce blocage, empêche l'opposition d'une culture civile et d'une sensibilité différentes, liées par exemple au respect de la Nature, des Traditions, de la Qualité, des Identités culturelles, populaires, civiles et religieuses. Bien que, il faut également le dire, il n'existe pas de forces organisées, sans parler des partis, qui ont au moins tenté de construire des réseaux, des structures et des récits alternatifs pour une réponse organique. Ce qui fait défaut, c'est la sensibilité, la prévoyance, la stratégie pour une contre-offensive adéquate à cette domination. Un type de culture conservateur, par exemple, capable de défendre la civilisation, la nature, la réalité, la qualité et la beauté. Il ne reste alors que l'utilisation de l'intelligence au niveau personnel, des centres et groupes culturels, et la circulation des idées.

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Marcello Veneziani.

Pour percer la "cappa", il faut l'épée de l'intelligence, de l'esprit critique et de ceux qui ne se contentent pas de ce que le couvent fournit. La Capuche et l'épée, pour utiliser un langage mythique. Et avec cette épée, faire un assaut sur le ciel, cette fois-ci non pas pour abattre les dieux et démolir tout principe supérieur, comme ce fut le cas pour Marx au moment de la Commune de Paris et plus récemment au moment de la contestation de 68 ; mais pour le débarrasser de la couverture d'hypocrisie, d'uniformité et de surveillance qui nous opprime et nous empêche de voir le ciel librement et entièrement.

Marcello Veneziani (Kommentar, magazine hongrois)

mardi, 12 juillet 2022

Uber Files, le dossier choc sur la multinationale américaine: pression et argent pour changer les lois européennes

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Uber Files, le dossier choc sur la multinationale américaine: pression et argent pour changer les lois européennes

Alessandro Della Guglia

SOURCE : https://www.ilprimatonazionale.it/cronaca/uber-files-il-dossier-choc-sulla-multinazionale-americana-pressioni-e-soldi-per-cambiare-le-leggi-europee-238602/

En mai dernier, nous avons été interrogés dans ce journal, Il Primato nazionale: que faisait Mario Draghi avec le PDG mondial d'Uber ? Pourquoi le Premier ministre italien avait-il décidé de rencontrer "en secret" Dara Khosrowshahi (photo), venu à Rome depuis la lointaine Californie ? À l'époque, cela nous semblait être le prélude au feu vert de la multinationale américaine en Italie, une ouverture vers la conclusion définitive - autant qu'évitable - du processus réglementaire de réforme de tout un secteur, déjà entamé en 2019.

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Aujourd'hui, la question à poser est tout autre : dans quelle mesure et de quelle manière le géant californien a-t-il fait pression sur les gouvernements européens (y compris l'italien) ces dernières années ? La réponse dans ce cas est plutôt facile : beaucoup de fois, voire trop de fois. Du moins à en juger par ce qui ressort du dossier choquant réalisé par un consortium international de journalistes d'investigation et rapporté par un certain nombre de journaux européens prestigieux (dont le Guardian, la BBC, Le Monde et L'Espresso). Baptisé "Uber Files", l'impressionnant dossier comprend plus de 120.000 interceptions, 83.000 e-mails et d'autres fichiers sur les opérations menées par la multinationale américaine entre 2013 et 2017.

"Uber Files", le dossier choc sur la multinationale américaine

"Uber a secrètement mené pendant des années des campagnes de pression et de persuasion auprès de chancelleries à travers toute l'Europe et aux États-Unis, tout en soutenant sa manœuvre agressive d'expansion mondiale par des pratiques à la limite de la légalité, voire en dehors de celle-ci", écrit le Guardian. Et c'est sans doute le nom du président français Emmanuel Macron qui est le plus important et le plus compromettant et qui apparaît dans ce copieux dossier. Car selon le Guardian, d'après les documents en question, Macron aurait "secrètement aidé Uber dans ses activités de lobbying en France". Mais la multinationale américaine aurait approché plusieurs autres dirigeants de diverses manières :
- l'actuel président américain Joe Biden, l'actuel chancelier allemand Olaf Scholz, l'ancien ministre britannique des finances George Osborne, l'ancienne commissaire européenne Neelie Kroes et même l'ancien Premier ministre italien Matteo Renzi. L'enquête se concentre notamment sur les agissements du cofondateur d'Uber, Travis Kalanick (photo), qui aurait agi "en utilisant la force brute pour introduire les services de son entreprise, quitte à violer les lois et règlements régissant les services de taxi".

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À titre d'exemple, selon ce que révèle le dossier, les hauts responsables d'Uber auraient sorti des phrases pour le moins déconcertantes, qui soulignent une philosophie d'entreprise impitoyable : "Nous sommes des putains d'illégaux", "Mieux vaut demander le pardon que la permission", "Nous commençons d'abord par l'entreprise, puis vient la tempête de règles et de contrôles".

Italie, "Opération Renzi"

Mais dans le dossier, tel que révélé par L'Espresso, apparaît également la dénommée "Italy-operation Renzi", un nom de code pour identifier une campagne de pression menée par Uber - de 2014 à 2016 - qui visait à conditionner le premier ministre italien de l'époque ainsi que certains ministres et députés du PD socialiste. Dans des courriels envoyés par des cadres supérieurs de la multinationale américaine, Renzi est décrit comme "un partisan enthousiaste d'Uber". Pour approcher le Premier ministre italien de l'époque, Uber aurait également impliqué des personnalités institutionnelles importantes telles que John Phillips, l'ambassadeur américain à Rome à l'époque.

Renzi s'est défendu en disant qu'il n'avait "jamais personnellement" suivi les questions relatives aux taxis et aux transports, qui étaient alors gérées "au niveau ministériel, pas par le Premier ministre". Le leader d'Italia Viva confirme toutefois qu'il a rencontré l'ambassadeur Phillips à plusieurs reprises, mais ne se souvient pas avoir jamais discuté d'Uber avec lui. En tout cas, comme le précise L'Espresso, le gouvernement dirigé par Renzi n'a pas approuvé de mesures spécifiques en faveur de la multinationale américaine. La pression du colosse californien reste, décidément, inquiétante. Ainsi qu'une série de méthodes déconcertantes mises en œuvre par Uber, sur différents fronts. "Des travailleurs exploités, sous-payés, espionnés, licenciés sans préavis ni justification. Des programmes secrets pour bloquer les ordinateurs des entreprises lors des perquisitions de la police. L'argent s'est déplacé vers les paradis fiscaux pour éviter de payer des impôts, tandis que des milliards de pertes apparaissent dans les bilans officiels", rapporte L'Espresso.

Alessandro Della Guglia

mardi, 28 juin 2022

Julius Evola - Le spirituel dans l'art

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Julius Evola - Le spirituel dans l'art

Walter Venchiarutti

Source: https://www.ereticamente.net/2022/06/julius-evola-lo-spir...

Sur une idée de Vittorio Sgarbi, le MART, Musée d'art moderne et contemporain de Rovereto, consacre à JULIUS EVOLA (1898-1974), du 15 mai au 18 septembre 2022, une exposition dont les commissaires sont Beatrice Avanzi et Giorgio Calcara. Le titre de l'exposition "JULIUS EVOLA - LE SPIRITUEL DANS L'ART" comprend une exposition de plus de cinquante œuvres: "... une première partie constituée de peintures de la période futuriste, caractérisée par des éléments abstraits chargés d'énergie et étonnamment "psychédéliques" ; suivie de "paysages intérieurs", pure expression de l'esprit avec des références hermétiques et ésotériques; enfin, les années 1960 avec des répliques de ses œuvres historiques et quelques peintures figuratives qui s'écartent de sa production de jeunesse". Bien que brève, la période consacrée à l'art pictural de ce personnage est aussi intense, productive et surtout, jusqu'à aujourd'hui, superficiellement ignorée.

Le baron Julius Evola a été appelé à juste titre le seul protagoniste du mouvement Dada en Italie.

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Comme il le déclare dans son autobiographie Il cammino del cinabro, alors qu'il était encore adolescent, il a été influencé par la lecture des magazines Leonardo, Lacerba et La Voce dirigés par un Giovanni Papini révolutionnaire, iconoclaste et anti-bourgeois. Au début du 20ème siècle, ces organes de presse ont joué un rôle important d'intermédiaire avec les courants étrangers de pensée et d'art d'avant-garde les plus intéressants et les plus avancés. Dans l'exposition, le premier cycle d'œuvres est consacré à "l'idéalisme sensoriel" (1915-1918) présent dans le dynamisme plastique futuriste qui est interprété avec une vivacité chromatique expressive. Cependant, Evola s'est rapidement écarté de ces caractéristiques stylistiques pour s'orienter vers un "abstractionnisme mystique-transcendantal" (1918-1921).

Immédiatement après la guerre, il a cessé d'adhérer au mouvement futuriste. À la recherche d'une dimension intérieure profonde, il est attiré par le dadaïsme, un mouvement artistico-littéraire créé à Zurich par le Roumain Tristan Tzara. Le nouveau courant, loin du technicisme moderniste, semble offrir une vision de libération absolue. Son credo se manifeste de manière déconcertante et paradoxale car il poursuit le bouleversement de toute logique, éthique et esthétique du moment. En Italie, l'auteur est parmi les tout premiers à représenter l'art abstrait en relation avec le dadaïsme. Il en est devenu l'un des représentants les plus qualifiés, entrant en contact personnel et épistolaire avec Tzara et son cercle. Il établit de nouvelles relations amicales et mène des batailles culturelles aux côtés d'Aragon, Picabìa, Ernst, Mondrian, Arnauld, Eluard, etc.

En 1920, il publie La parole obscure du paysage intérieur sur la signification de l'art moderne et dans l'essai "Art abstrait", véritable manifeste, il résume l'orientation de la théorie dadaïste. Ses poèmes et compositions littéraires sont également inclus dans le même essai. Il apparaît clairement dans la lignée des tendances de l'abstractionnisme européen, se conformant à la pensée exprimée par Vasily Kandinsky dans son essai du même nom: Le spirituel dans l'art (1912).

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Même cette adhésion fut de courte durée et le peintre termina sa saison artistique en 1922 avec cette motivation: "... En réalité, le mouvement auquel je m'étais associé, tenant Tristan Tzara en haute estime, ne devait réaliser que très peu de ce que j'avais vu en lui".

Une personnalité plutôt complexe et controversée que celle de Julius Evola. De nombreuses études sur lui sont parues, condensées en volumes consacrés aux sciences humaines (philosophie, histoire, religion), aux sciences ésotériques (magie, alchimie, pythagorisme), à l'éthique (coutumes, sexualité), à l'anthropologie (mythologie, légendes, tradition, symbolisme), à la religion, à la tradition et à l'orientalisme (yoga, bouddhisme, hindouisme).

L'ostracisme dont il a ensuite été la victime privilégiée est encore dû à la forte ignorance qui entoure encore les convictions politiques de cet universitaire. Contrairement à tant de ses détracteurs durant les vingt années de la période fasciste, il n'a jamais pris la carte du parti fasciste et a été fortement entravé par les autorités dès le début. Selon la distinction de Renzo De Felice, sa critique n'était pas dirigée contre le mouvement fasciste mais le plaçait en antithèse avec le régime fasciste. Une série d'articles et le livre Imperialismo pagano - Il Fascismo dinnanzi al pericolo euro-cristiano (Impérialisme païen - Le fascisme face au danger euro-chrétien), publié en 1928, contrastent fortement avec la politique menée par les dirigeants politiques qui planifiaient le Concordat.

Expulsé des journaux officiels, il crée un bimensuel La Torre (1930) qui est occulté et fermé par les hiérarques après seulement dix numéros pour "irrévérence doctrinaire et engouement polémique". A ceux qui, dans les années 40, propageaient un racisme biologique et un déterminisme génétique, Evola opposait un racisme de l'esprit visant l'économie spirituelle, culturelle et sociale. Même après 1946, il a courageusement poursuivi sa critique toujours "hérétique" avec Il Fascismo - saggio di analisi critica dal punto di vista della Destra (1970).

L'affiliation politique à la "juste cause" était souvent le ressort qui conduisait la communis opinio à décréter, au-delà du mérite, le succès ou la disparition d'un artiste. Cependant, il est bien connu que le temps est presque toujours un gentleman. La postérité, après avoir éteint les haines partisanes et réglé les rancunes des plus forts, rétablit l'équité des jugements manipulés. Mais malheureusement, cela n'est possible que lorsque la damnatio memoriae n'arrive pas en premier, mettant fin à la mémoire des témoignages passés.

ŒUVRES ET TITRES DE JULIUS EVOLA

(voir le DIAPORAMA ci-dessous)

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mercredi, 22 juin 2022

L'Américanisme des gauches

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L'Américanisme des gauches

Claudio Mutti

Source: https://www.eurasia-rivista.com/lamericanismo-di-sinistra/

Considérant le fait que le jeune Marx définissait les États-Unis comme le "pays de l'émancipation politique accomplie", c'est-à-dire comme "l'exemple le plus parfait d'un État moderne", capable d'assurer la domination de la bourgeoisie sans exclure les autres classes de la jouissance des droits politiques, un spécialiste du marxisme a observé qu'"aux États-Unis, la discrimination par la censure prend une forme "raciale"" [1], de sorte que, selon lui, on ne peut manquer de remarquer "une certaine indulgence" [2] de Marx à l'égard du système américain, tandis que "l'attitude d'Engels est encore plus déséquilibrée dans un sens pro-américain" [3].

Pour Engels, en effet, le Far West nord-américain "semble être synonyme d'expansion de la sphère de liberté: il n'est pas fait mention du sort réservé aux Amérindiens, de même que l'on passe sous silence l'asservissement des Noirs" [4]. Non seulement cela, mais parfois Engels devient un apologiste explicite de l'impérialisme américain, comme lorsqu'il célèbre la "vaillance des volontaires américains" dans la guerre contre le Mexique: "la splendide Californie a été enlevée aux indolents Mexicains, qui ne savaient qu'en faire"; ou comme lorsqu'il exalte "les énergiques Yankees" qui donnent une impulsion à la production de richesses, au "commerce mondial" et donc à la propagation de la "civilisation" [5].

L'affirmation selon laquelle la gauche "ne pouvait qu'être américaniste et fordiste, puisqu'elle avait été industrialiste dès le début semble fondée car, en fait, depuis l'Idéologie allemande, Marx et Engels avaient exalté le développement de l'industrie" [6].

Lénine, "le marxiste qui voulait réaliser le socialisme avant le développement généralisé du capitalisme, était d'autant plus américaniste et fordiste" [7], de sorte qu'en 1923, Nikolaï Boukharine pouvait exhorter les communistes à "ajouter l'américanisme au marxisme" [8].

Se faisant l'interprète de la haine bourgeoise contre la persistance d'éléments "médiévaux" dans certaines parties de l'Europe à cette époque, Lénine opposait la "campagne" prussienne, où même l'industrie avait des caractéristiques semi-féodales, à la "ville" américaine, où même l'agriculture n'avait pas échappé à l'organisation capitaliste. En Amérique, écrit-il, "la base de l'agriculture capitaliste n'était pas l'ancienne agriculture fondée sur l'esclavage, la guerre de Sécession ayant détruit l'économie esclavagiste, mais l'agriculture libre, du fermier libre, sur des terres libres ; libres de toutes les charges médiévales, du servage et du féodalisme d'une part, et d'autre part, libres de la contrainte de la propriété foncière privée" [9].

Sur le terrain idéologique cultivé par Marx, Engels et Lénine est née l'admiration de Gramsci pour la "civilisation" américaine et la condamnation de Gramsci de l'anti-américanisme. Comme alternative au type du petit bourgeois européen, le "philistin des pays conservateurs", Gramsci a proposé la figure "énergique et progressiste" que Sinclair Lewis avait dépeinte dans le personnage de Babbitt, le petit bourgeois américain qui voit l'industriel moderne comme "le modèle à atteindre, le type social auquel il faut se conformer".

51sdKr6AY1L.jpgAntonio Gramsci revendique pour le groupe communiste de l'"Ordine Nuovo" (qu'il a fondé en 1919 avec Palmiro Togliatti et d'autres) le mérite d'avoir prôné une "forme d'"américanisme" acceptable pour les masses ouvrières". Pour Gramsci, il existe en fait un "ennemi principal" qui est la "tradition", "la civilisation européenne (...), la vieille et anachronique structure sociale démographique européenne" [10]. Nous devons donc remercier, dit-il, la "vieille classe ploutocratique", parce qu'elle a essayé d'introduire "une forme très moderne de production et de travail telle qu'offerte par le type américain le plus perfectionné, l'industrie d'Henry Ford" [11].

Et la vieille classe ploutocratique a rapidement identifié ses compagnons de voyage. En fait, un commentateur faisant autorité sur les classiques du marxisme, Felice Plato, rappelle les "avances" du sénateur Agnelli envers Gramsci et le groupe de Togliatti, faites au nom d'une supposée "concordance d'intérêts entre les travailleurs de la grande industrie et les capitalistes de l'industrie elle-même". C'est d'ailleurs Gramsci lui-même qui a parlé succinctement du "financement d'Agnelli" et des "tentatives d'Agnelli d'absorber le groupe 'Ordine Nuovo'" [12].

Gramsci n'était cependant ni le premier ni le seul, parmi les marxistes, à voir dans l'Amérique le paysage idéal pour la construction d'une société alternative à la société européenne, malheureusement "alourdie par cette chape de plomb" de "traditions historiques et culturelles" [13]. C'est Gramsci lui-même, en fait, qui mentionne explicitement l'intérêt de "Leone Davidovic" (c'est-à-dire Lev Davidovitch Braunstejn/Bronstein, alias Trotsky) pour l'américanisme [14], ainsi que ses enquêtes sur le mode de vie américain et la littérature nord-américaine.

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Cet intérêt de la pensée marxiste pour l'américanisme est dû, explique Gramsci, à l'importance et à la signification du phénomène américain, qui est, entre autres, "le plus grand effort collectif jusqu'à présent pour créer, avec une rapidité sans précédent et avec une conscience de but jamais vue dans l'histoire, un nouveau type de travailleur et d'homme" [15]. Les réalisations de l'américanisme ont donné naissance à une sorte de complexe d'infériorité chez les marxistes, qui proclament selon les mots de Gramsci que "l'anti-américanisme est comique, avant d'être stupide" [16].

51nhN+o3ahS._SX326_BO1,204,203,200_.jpgNous avons parlé plus tôt de la littérature américaine.  Eh bien, l'une des manifestations les plus significatives de la culture antifasciste qui a eu lieu pendant le Ventennio de Mussolini a été la publication de l'anthologie Americana éditée par Elio Vittorini pour l'éditeur Bompiani en 1942 (et toujours réédité depuis). On a dit à juste titre que pour Vittorini et les camarades qui l'ont rejoint dans l'initiative en tant que traducteurs (tous gravitant plus ou moins dans l'orbite du Parti communiste clandestin), "la littérature américaine contemporaine (...) est devenue une sorte de drapeau ; et c'est aussi, ou peut-être surtout, comme un manifeste implicite de foi antifasciste que Vittorini a conçu et réalisé son anthologie. L'Amérique devait être pour les lecteurs, comme elle l'était pour lui, une grande métaphore de la liberté et de l'avenir" [17].

Dans ces mêmes années, alors que les antifascistes, parmi lesquels les futurs dirigeants du PCI, trinquaient à la fortune de Sa Majesté britannique [18], dans les discours de Palmiro Togliatti diffusés par Radio Mosca, il y avait une exaltation fréquente des États-Unis qui prenait parfois des accents de mysticisme inspiré. Voici un florilège bref mais significatif des laudes chantées par Migliore.

8 août 1941. "Et en réalité, nous devons être reconnaissants à l'Amérique non seulement pour avoir donné du travail pendant tant de décennies à tant de nos frères, mais aussi pour le fait qu'à ces hommes, qui sortaient de l'obscurité de relations sociales presque médiévales, elle a fait voir et comprendre ce qu'est un régime démocratique moderne, ce qu'est la liberté. (...) Mussolini et le fascisme (...) voudraient faire croire au peuple italien qu'il a un ennemi dans le peuple américain (...). Les Italiens qui connaissent l'Amérique devraient dire la vérité à leurs concitoyens. Qu'ils leur disent que le peuple des États-Unis est ami de l'Italie, mais qu'il est l'ennemi acharné de toute tyrannie (...) Et les Italiens qui aiment leur pays, qui ne sont et ne veulent être les serviteurs d'aucun despotisme, ont une nouvelle raison d'être reconnaissants au peuple des États-Unis, de qui vient aujourd'hui au peuple italien non seulement une nouvelle incitation à briser ses chaînes, mais une aide concrète aussi puissante" [19].

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2 janvier 1942. "Mais une autre voix nous parvient sur les ondes. C'est la voix du grand peuple américain. Dans son accent masculin, il nous semble entendre le rugissement de mille usines travaillant jour et nuit, sans relâche, pour forger des canons, des chars, des avions, des munitions. Il y a un mois, l'Amérique fabriquait autant d'avions en un mois que l'Allemagne et ses vassaux réunis. Bientôt, elle en fabriquera deux fois plus. Trente millions de travailleurs américains ont juré de ne pas relâcher leurs efforts de production tant que les régimes fascistes de terreur, de violence et de guerre ne seront pas écrasés. De bonnes perspectives, donc, pour la nouvelle année" [20].

Nous pouvons citer ici un extrait d'une lettre que Migliore, après la défaite des troupes alpines italiennes à Nikolaevska, a écrite de Moscou le 3 mars 1943 à Vincenzo Bianco : "La position des Italiens d'Amérique, et la nôtre, doit cependant être bien argumentée. Il faut expliquer qu'il ne s'agit pas du tout d'une invasion, mais d'une aide apportée au peuple italien pour retrouver sa liberté, pour chasser ses vrais ennemis, qui sont les fascistes et les Allemands. Expliquez que la véritable invasion de l'Italie est celle des Allemands, organisée par Mussolini. Mussolini est responsable de l'arrivée de la guerre en Italie. Etc. etc. Bien sûr, combinez cela avec la démonstration que les Italiens peuvent empêcher que la guerre soit portée sur leur territoire national en se débarrassant immédiatement du gouvernement de Mussolini, en évinçant ce gouvernement, en brisant la vassalité allemande, etc. D'où l'appel à la lutte, la polémique contre ceux qui disent attendre l'atterrissage pour faire quelque chose, etc. etc.  En cas de débarquement, notre position doit être: une invitation aux populations à accueillir les troupes anglo-saxonnes comme des troupes libératrices ; une invitation aux soldats à déposer les armes, etc." [21].

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Les camarades de Togliatti, en revanche, n'ont pas été privés du titre de chevalier par les impérialistes. Pour citer un cas illustre, Arrigo Boldrini dit "Bulow", qui après avoir commandé la 28e brigade "Garibaldi" a été longtemps député du PCI puis président de l'ANPI, a été décoré d'une médaille d'or par le général McCreery, commandant de la 8e armée, en février 1945 (ci-dessus).

Le fait que la "Résistance" antifasciste était un mouvement collaborationniste au service de l'envahisseur anglo-américain est un fait reconnu aujourd'hui même par l'historiographie communiste "hérétique", c'est-à-dire non alignée sur la mythologie de la Résistance. "L'accusation portée contre le mouvement partisan d'être pleinement inclus dans le front de guerre militaire allié a eu un support historique évident" [22], écrit par exemple un historien qui a compilé plusieurs entrées pour l'Encyclopédie de l'antifascisme et de la résistance. Par ailleurs, en 1944 déjà, l'organe d'un groupe communiste écrivait : "Nées de l'effondrement de l'armée, les bandes armées sont, objectivement et dans les intentions de leurs animateurs, des instruments du mécanisme de guerre britannique" [23].

Par la suite, les antifascistes, les catholiques, les libéraux et les sociaux-démocrates ralliés à Badoglio n'ont pas eu trop de mal à admettre le caractère collaborationniste de la "Résistance", notamment parce que, dans les années d'après-guerre, leurs partis ont continué à être subordonnés à la politique américaine et britannique et que de nombreux anciens partisans "blancs" ont poursuivi leurs activités pro-occidentales dans les "partis démocratiques", dans le journalisme ou peut-être dans les rangs du contre-espionnage ou du "Gladio" ; les communistes et les socialistes, qui dans la situation créée par la "guerre froide" se sont retrouvés du côté de l'URSS, ont essayé de créer une image "patriotique" de la "Résistance" et d'attribuer le mérite exclusif de la défaite nazie-fasciste à l'action des partisans, comme si les Anglo-Américains n'avaient jamais existé et comme si l'action des partisans n'avait pas été soutenue et financée par les impérialistes occidentaux (ainsi que par les capitalistes du Nord hostiles à la socialisation des entreprises décrétée par la CSR).

Dans le sud occupé, certaines formations de l'extrême gauche s'étaient immédiatement mises à la disposition des envahisseurs anglo-américains.  En Campanie, par exemple, le Parti socialiste révolutionnaire italien était né, dont l'un des objectifs immédiats était d'"aider les Anglo-Américains à libérer le territoire restant de la péninsule" [24]. "Après avoir accueilli les Alliés comme des libérateurs, les socialistes révolutionnaires avaient rencontré à Salerne le général Clark pour lui demander d'aider les troupes dans leur entrée à Naples et avaient également participé aux négociations pour la création du Gruppi Combattenti Italia" [25].

260px-Adriano_Olivetti_fotoritratto.jpgDans le Nord, depuis février 1943, le Parti communiste, le Parti d'action, le Parti prolétarien pour une République socialiste et le Parti socialiste chrétien étaient en contact avec l'OSS, les services secrets américains, par l'intermédiaire d'un agent de liaison de premier ordre: l'ingénieur Adriano Olivetti (photo), un ami de Carlo Rosselli [26].

La dépendance, y compris économique, des partis antifascistes du CLNAI vis-à-vis des hauts commandements anglo-américains est formalisée par un document de cinq pages rédigé en anglais : les "Protocoles de Rome", qui sont signés le 7 décembre 1944 par le général britannique Henry Maitland Wilson, commandant des forces alliées en Méditerranée, et les dirigeants antifascistes: Alfredo Pizzoni ("Pietro Longhi"), Ferruccio Parri ("Maurizio"), Giancarlo Pajetta ("Mare"), Edgardo Sogno ("Mauri").

Les partisans s'engagent à exécuter tous les ordres des Alliés pendant le conflit; ils s'engagent à nommer un officier acceptable pour les Anglo-Américains comme chef militaire du corps des volontaires de la liberté ; ils s'engagent à exécuter tout ordre après la "libération" du territoire italien. Et le CLNAI, pour sa part, était reconnu par les Anglo-Américains comme le seul gouvernement, de facto et de jure, de l'Italie du Nord.

Le point 5 du document établit les fonds à allouer aux activités antifascistes, en ces termes : "Pendant la période d'occupation ennemie en Italie du Nord, la plus grande assistance sera accordée au CLNAI, comme à toutes les autres organisations antifascistes, pour répondre aux besoins de leurs membres engagés dans l'opposition à l'ennemi en territoire occupé : une contribution mensuelle ne dépassant pas 160 millions de lires sera versée sous l'autorité du commandant suprême des forces alliées pour couvrir les dépenses du CLNAI et de toutes les autres organisations antifascistes".

Traduit en italien: les impérialistes alliés allouent une contribution mensuelle de 160 millions de lires (valeur de l'époque) aux collaborationnistes antifascistes, à répartir dans cinq régions italiennes dans les proportions suivantes : Ligurie 20, Piémont 60, Lombardie 25, Émilie 20, Vénétie 35.

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En stipulant les Protocoles de Rome, le Comité de libération nationale de la Haute-Italie a donc aussi formellement subordonné le mouvement partisan à la stratégie militaire anglo-américaine et l'a placé, comme l'a écrit un auteur communiste, "directement sous les ordres des alliés" [27], tandis que le Comando Volontari della Libertà était reconnu comme l'exécuteur des ordres du commandant en chef allié.

Avant même la signature des protocoles, les "patriotes" s'étaient déjà mis au service des "libérateurs", à tel point que le général Alexander leur avait donné l'ordre suivant: "Tuez les Allemands, mais de telle sorte que vous puissiez rapidement vous échapper et recommencer à tuer. (...) Les groupes de patriotes du nord de l'Italie détruisent les lignes de chemin de fer et si possible les téléphones, font dérailler les trains. Détruire les installations télégraphiques et téléphoniques" [28].

Mais laissons la parole à Renzo De Felice. "Les accords de Rome ont apporté 160 millions à la Résistance. C'était le salut. Et Harold MacMillan, responsable sur place de la politique britannique en Méditerranée, pouvait écrire dans ses mémoires le commentaire féroce et satisfait : 'Celui qui paie le joueur décide de la musique'" [29].

"Rompre avec les Alliés, pour la Résistance, était impossible: cela aurait été une catastrophe économique (Parri lui-même, dans son Mémoire sur l'unité de la Résistance, écrit en 1972, rappelle que la perspective était celle de 'fermer boutique')" [30].

"Les Alliés savaient qu'ils avaient les meilleures cartes en main: la force militaire et l'aide économique. Si pour entretenir un partisan, à la fin de 1943, il fallait mille lires, au début de 1945 il en coûtait 3 mille et même 8 mille, dans les zones les plus chères. En bref, la question économique était devenue politique. Une armée aussi nombreuse ne pouvait s'autofinancer: réquisitions, taxations forcées, grèves de ravitaillement, c'est-à-dire vols, brigandages compromettaient, en ce long hiver 44, l'image même du mouvement sur le territoire. Les résultats auraient été catastrophiques. Il est nécessaire de rationaliser le système de financement au-delà des subventions des industriels, qui ont cependant de plus en plus peur des Allemands au fil du temps, et de l'aide des services secrets britanniques et américains. C'était le chef-d'œuvre de Pizzoni. L'argent des alliés arrivait à Milan du sud via la Suisse" [31].

88f1db96781d25612fbe375f5bed38f7.jpgEn 1944, devant le spectacle d'une extrême gauche à la solde des Anglo-Américains, le fasciste républicain Stanis Ruinas (photo) s'adresse à l'un de ses vieux amis, passé du fascisme anti-bourgeois au communisme, en ces termes : "Au risque de passer pour un naïf, j'avoue ne pas comprendre comment des hommes qui se proclament révolutionnaires - socialistes communistes anarchistes - et qui, pour leurs idéaux, ont subi la prison et l'exil, peuvent applaudir l'Angleterre ploutocratique et l'Amérique trustiste qui, au nom de la démocratie et de la liberté démocratique, dévastent l'Europe. J'anticipe votre réponse. En tant que révolutionnaire, vous n'aimez pas Hitler et vous ne faites pas confiance à Mussolini. Et c'est très bien. Mais comment pouvez-vous faire confiance à l'Angleterre impérialiste qui a trahi la Perse, écrasé les républiques boers, opprimé l'Inde et l'Égypte pendant si longtemps, et qui s'arroge le droit de protéger et de diriger tant de peuples dignes de liberté ? (...) Comment pouvez-vous concilier vos idéaux révolutionnaires avec ceux de Churchill et de Roosevelt ?" [32].

Notes:

[1] Domenico Losurdo, Elogio dell'antiamericanismo, "Voce operaia punto it. L'organe télématique hebdomadaire de Direzione 17", 41, 17 octobre 2003.

[2] Ibidem.

[3] Ibid.

[4] Ibid. L'auteur se réfère à : K. Marx - F. Engels, Opere complete, Editori Riuniti, Rome 1955, VII, p. 288.

[5] K. Marx - F. Engels, Opere complete, Editori Riuniti, Roma 1955, VI, pp. 273-275.

[6] Romolo Gobbi, L'Amérique contre l'Europe. L'anti-Europeismo degli americani dalle origini ai giorni nostri, Editions MB, Milan 2002, p. 10.

[7] Ibidem.

[8] Cité dans D. Losurdo, ibidem.

[9] Cité dans : Emmanuel Malynski, Il proletarismo, Edizioni di Ar, Padoue 1979, p. 7.

[10] Antonio Gramsci, Americanisme et fordisme, Universale Economica, Milan 1950, pp. 20-21 ; édition ultérieure : Einaudi, Turin 1978. Les pages de Gramsci rassemblées dans cette édition correspondent au cahier 22 (V) 1934 des Cahiers de prison.

[11] Op. cit., p. 20.

[12] Op. cit., p. 18. La note de l'éditeur, Felice Platone, se trouve au bas de la page.

[13] Op. cit., p. 25.

[14] Op. cit., p. 42. Sur les relations de Trotsky avec l'usurocratie américaine, voir Pierre Saint-Charles, Banquiers et bolcheviks, in : Henri Coston (ed.), L'alta finanza e le rivoluzioni, Edizioni di Ar, Padoue 1971, pp. 41-50.

[15] Op. cit., ibid.

[16] Op. cit., p. 62.

[17] Giovanni Raboni, E un giorno la sinistra si risvegliò americana. Sessant'anni fa la miticaantologia di Vittorini smontò l'idea fascista sugli USA "Impero del Male", "Corriere della Sera", 24 septembre 2002, p. 35.

[18] "Il y avait, entre autres, Carlo Muscetta, Mario Alicata, Mario Socrate, Antonello Trombadori, Guglielmo Petroni, Gabriele Pepe, Marco Cesarini ; (...) Gabriele Pepe a proposé un toast à l'Angleterre, puis à Churchill, puis à la Royal Air Force. Nous avons trinqué avec joie et exultation" (Manlio Cancogni, Gli scervellati. La seconda guerra mondiale nei ricordi di uno di loro, Diabasis, Reggio Emilia 2003, p. 57). L'auteur rappelle que lui-même, en tant que représentant des socialistes, a apporté à l'imprimeur, le 9 septembre 1943, une affiche du CLN de Pietrasanta, rédigée en anglais, qui donnait le "salut aux Alliés" (op. cit., p. 192).

[19] Mario Correnti (Palmiro Togliatti), Discorsi agli italiani, Società Editrice L'Unità, Rome 1943, pp. 40-42.

[20] Op. cit., p. 93.

[21] members.xoom.virgilio.it/larchivio/togliatti-letteraalpini.htm

[22] Arturo Peregalli, L'altra Resistenza. Il PCI e les oppositions de sinistra. 1943-1945, Graphos, Gênes 1991, p. 356.

[23] Sulla via giusta, "Prometeo", 4, 1er février 1944.

[24] Arturo Peregalli, op. cit. p. 130.

[25] Ibidem.

[26] "Il ressemble aussi physiquement à Rosselli, peut-être parce qu'il est à moitié juif, du côté de son père" - écrit dans son rapport l'informateur de l'OSS qui a rencontré Olivetti près de Berne. Voir Ennio Caretto et Bruno Marolo, Made in USA. Le origini americane della RepubblicaItaliana, Rizzoli, Milan 1996, p. 58 et suivantes.

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[27] Renzo Del Carria, Proletari senza rivoluzione, vol. IV, Savelli, Rome 1976, p. 166.

[28] Instructions du général Alexander aux patriotes, "Corriere di Roma", 8 juin 1944 ; cit. in: Erich Priebke, Autobiographie, Associazione Uomo e Libertà, Rome 2003, p. 758.

[29] Renzo De Felice, Rosso e Nero, Baldini & Castoldi, Milan 1995, p. 88.

[30] Renzo De Felice, op. cit. p. 84-85.

[31] Renzo De Felice, op. cit. p. 95-96.

[32] Stanis Ruinas, Lettres à un révolutionnaire, cit. in : Paolo Buchignani, Fascisti rossi. Da Salò al PCI, la storia sconosciuta di una migrazione politica 1943-1953, Mondadori, Milan 1998, pp. 21-22.

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mardi, 14 juin 2022

"Homo faber": l'originalité souvent méconnue d'Evola l'artiste

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"Homo faber": l'originalité souvent méconnue d'Evola l'artiste

Par Adriano Scianca

Source: https://www.ilprimatonazionale.it/cultura/homo-faber-evola-235742/

Comprendre l'originalité artistique de Julius Evola s'est toujours heurté à une pierre d'achoppement herméneutique considérable, placée sur le chemin des exégètes par le penseur romain lui-même. Nous entendons parler, ici, de l'auto-interprétation que donne Evola de lui-même, qui a été  adoptée sans la moindre critique par de nombreux adeptes de son oeuvre, qui voit dans les expériences picturales, poétiques, mais aussi philosophiques et même dans les premières expériences "magiques" de simples "traversées" sans lendemain. Toute une phase de la vie d'Evola, disons jusqu'aux années 1920 incluses, aurait été marquée par l'expérimentation et l'exploration de sujets et de langages expressifs, qui, cependant, de temps à autre, auraient eu pour seule fonction de faire passer le penseur à une tentative suivante, non sans avoir constaté le caractère limité de l'instrument qu'il venait d'abandonner. Tout cela jusqu'à ce qu'Evola atteigne la pensée de la maturité, structurée autour du thème de la Tradition, emprunté principalement à René Guénon. Comprendre Evola signifierait donc affronter ces phases du parcours d'Evola presque comme s'il s'agissait de simples curiosités biographiques, sans plus, utiles uniquement pour comprendre comment Evola est devenu Evola. Une fois la reconstitution généalogique déposée, il s'agirait alors de parvenir à la maturité de la pensée évolienne, d'en tirer le canon définitif pour juger ce qui est "en ordre" et ce qui ne l'est pas dans le présent, le passé, le futur de toute civilisation et de tout phénomène ayant existé, sous toutes les latitudes et dans tous les contextes.

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Selon l'auteur, cette ligne d'interprétation ne sert qu'à banaliser et marginaliser la radicalité, l'originalité et la profondeur de la pensée évolienne, transformant l'un des grands protagonistes de la culture du vingtième siècle en une sorte de justicier urbain de la Tradition. D'autant plus que l'Evola le plus intéressant nous semble être précisément celui qui va de la seconde moitié des années 1910, auxquelles remontent ses premiers écrits et tableaux, à la fin des années 1920. Le dernier Evola, en revanche, était toujours au centre d'une contestation intérieure, d'une tension intime, d'une contradiction latente entre ce que, empruntant des catégories non pas évoliennes, mais plutôt tirées de Gentile, nous pourrions appeler la "dialectique de la pensée" et la "dialectique du pensé".

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L'Evola des années 1920 : les Edizioni Mediterranee rééditent Homo faber

Sur l'Evola des années 1920, dans les jours mêmes où se déroule à Rovereto l'exposition la plus complète et la plus importante jamais organisée sur son expérience artistique, un bel essai d'Elisabetta Valento : Homo faber. Julius Evola entre l'art et l'alchimie, dont la première édition remonte à 1994 et qui contient désormais un appendice de Giorgio Calcara dans lequel sont comptabilisés les progrès les plus récents de la recherche sur Evola en tant que peintre. Même le titre a le mérite de se distancier de la Stimmung parménidienne ostensiblement statique, défensive et conservatrice typique d'un certain évolutionnisme. Elisabetta Valento considère à juste titre la peinture, la poésie, la philosophie, l'alchimie et l'ésotérisme d'un seul coup d'œil, comme s'il s'agissait de divers aspects d'un même discours. Le fil conducteur qui relie toutes ces expressions est la transformation tragique et héroïque de l'homme face au monde et aussi face à lui-même.

Le retour en arrière n'est pas possible

"L'homme, écrit l'auteur pour expliquer le point de vue évolien, n'est pas un collaborateur des dieux, il n'y a pas de dieux ni de Dieu, et Dieu est bel et bien mort dans un monde où l'homme n'est plus capable de se faire un Dieu, est un Individu absolu, une pure autarcie. C'est la seule mission de l'être humain, il n'y en a pas d'autres". En ce sens, il n'existe aucune donnée stable à laquelle se raccrocher, aucun "point d'Archimède", comme dirait Descartes, sur lequel s'appuyer. Le paysage existentiel est celui, purement nietzschéen, du naufrage de toute fondation. Il est encore moins possible de s'appuyer sur un passé non corrompu. "Revenir en arrière, écrit Valento, n'est pas possible, le voyage a commencé et il n'y a pas de retour possible, se perdre, se dissoudre, prisonnier d'un sentiment de solitude, ou décider d'entreprendre le voyage pour abandonner ce "je" qui se révélera être un "autre"".

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Une parabole artistique minutieusement décrite

L'Homo faber n'a cependant pas seulement une valeur théorique, mais aussi et surtout une valeur historique. La parabole artistique d'Evola est décrite dans les moindres détails, depuis ses débuts futuristes à la cour de Giacomo Balla, jusqu'à son approche progressive du dadaïsme, qui aboutit à sa rupture avec Marinetti et ses compagnons (deux avant-gardes étaient de trop pour un pays aussi provincial que l'Italie). Le texte, qui contient 55 planches en couleur, passe en revue l'évolution des œuvres connues d'Evola, depuis le dynamisme futuriste des premières œuvres jusqu'aux atmosphères de plus en plus raréfiées des "paysages intérieurs" (des jugements plutôt méprisants, du moins d'un point de vue technique, sont réservés aux tableaux ultérieurs qui se concentrent sur les nus féminins). Evola était certainement l'exposant italien le plus significatif de dada, mais toujours avec une position personnelle et résolument originale. En effet, on a l'impression qu'il a finalement opté pour ce courant particulier aussi et surtout en raison de son indéfinition, et de la liberté d'expression conséquente qu'il permettait. Certes, tous les aspects régressifs du dadaïsme, le jargon superficiellement freudien du mouvement ont servi à Evola comme moyen de détruire le moi ordinaire. Une sorte de résolution existentielle, la transformation de l'existence, de la psyché, de la conscience en matière fluide, prête à être modelée sur un autre plan par la volonté de façonnage de l'homo faber.

Adriano Scianca.

jeudi, 09 juin 2022

La gauche et le relativisme: le triomphe de la raison "faible"

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La gauche et le relativisme: le triomphe de la raison "faible"

par Daniele Trabucco

Source: https://www.ideeazione.com/la-sinistra-ed-il-relativismo-ovvero-il-trionfo-della-ragione-debole/

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), la gauche italienne a suivi à la lettre, avec la complicité des démocrates-chrétiens de l'époque, la leçon gramscienne de conquête du pouvoir via les "casemates de l'État". Cela a malheureusement conduit à une véritable hégémonie culturelle qui s'est traduite et se traduit encore par les "occupations" des universités, des associations (véritables "réserves" électorales), des écoles et de la plupart des lieux de culture. La gauche, en d'autres termes, a transformé la société civile en un véritable "appareil" idéologique qui, sur la base de ses "enzymes", criminalise, adultère, ghettoïse le point de vue de ceux qui proposent (et non imposent) une lecture différente.

Pour réussir dans sa démarche, il utilise trois leviers :

1) la simplification linguistique qui, sous des termes qui ont pris un sens dogmatiquement univoque, sous-tend un jugement de valeur inavouable (le no-pass n'est pas celui qui, à juste titre, considère que la certification verte Covid-19 manque de preuves scientifiques, mais le subversif irresponsable qui sape la coexistence sociale et répand l'agent viral Sars-Cov2);

2) accepter la logique financière qui façonne de l'intérieur les institutions nationales et supranationales (voir, sur ce point, les contributions de Dardot et Laval);

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3) l'hypothèse d'une pensée "faible", ou plutôt relativiste, comme moyen d'analyser et de juger la réalité. En fait, la gauche adhère à une raison inspirée de la critique kantienne, à savoir que la connaissance humaine ne peut atteindre la réalité en elle-même, qu'elle ne peut tendre vers un savoir incontestable et qu'elle a donc besoin d'une réalité "liquide" dans laquelle puiser des droits de plus en plus insatiables (la bataille des droits dits civils qui n'ont rien de civil) et dans laquelle modeler, tel le démiurge platonicien, des adversaires à abattre pour se légitimer sans cesse.

Celui qui choisit une force politique "de gauche" (je suis d'accord avec Norberto Bobbio (1909-2004) pour dire que la distinction droite/gauche est toujours valable et pertinente), nie (d'abord par rapport à lui-même) que la nature humaine puisse tenter de connaître ce quid qui tient et ne se laisse pas contredire. La gauche abhorre le concept de l'homme en tant que substance et adopte, à la place, celui de l'homme/projet en perpétuel devenir et capable d'autodétermination contre l'ordre naturel lui-même, dont la négation conduit à l'affirmation de l'indifférentisme et à la contradiction évidente selon laquelle, même si l'homme peut être n'importe quoi, il ne sera finalement jamais capable de poursuivre les fins inhérentes à la nature de ce qu'il croit être à ce moment-là (un homme peut se sentir comme un serpent, mais vous ne serez jamais capable de vous glisser comme lui sur le sol).

Bien que vaincu, il suffit de voir comment les électeurs et les votants italiens ont sanctionné, le 04 mars 2018, le Parti démocrate de Matteo Renzi, aujourd'hui leader d'Italia Viva, détient habilement le pouvoir et soutient, depuis août 2019, l'Exécutif grâce à notre " belle ", autant qu'hypocrite, forme de gouvernement parlementaire à " faible rationalisation " (la critique de Carlo Costamagna (1881-1965) après-guerre était prophétique). Tout cela peut-il être changé ? Non seulement nous le pouvons, mais nous le devons : il est nécessaire de rejeter, avec la logique de fer de la raison et du bon sens, l'éternel retour des stéréotypes de ceux qui se sentent moralement supérieurs alors qu'ils ne le sont pas.