dimanche, 11 octobre 2026
La dangereuse logique qui consiste à ne pas accepter sa défaite

La dangereuse logique qui consiste à ne pas accepter sa défaite
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Le secrétaire d’État américain Marco Rubio avertit que la guerre en Ukraine pourrait dégénérer en une guerre européenne beaucoup plus vaste. Son inquiétude repose sur une considération stratégique étonnamment peu évoquée dans le débat public: pour Moscou et une partie des élites dirigeantes européennes, l’issue de cette guerre est depuis longtemps devenue une question existentielle. Pour Washington, elle ne l’est pas dans la même mesure.
La Russie considère ce conflit comme une lutte portant sur son futur statut de grande puissance, sa sécurité militaire et les rapports de force dans l’espace post-soviétique. Du point de vue des dirigeants russes, un échec ne signifierait pas seulement une défaite militaire, mais remettrait en cause l’ensemble de la stratégie sécuritaire du Kremlin.
Il est remarquable que le Conseil européen qualifie désormais lui aussi officiellement la guerre de «défi existentiel pour l’Union européenne».
Il faut toutefois distinguer l’Europe de l’UE. De même qu’il convient de distinguer les intérêts de sécurité des États européens des intérêts politiques de leurs élites dirigeantes.

Pour la Pologne et les États baltes, la menace militaire immédiate que représente la Russie est au premier plan. Pour les centres de pouvoir politique de Berlin, Paris et Bruxelles, il s’agit en revanche aussi de l’avenir d’un ordre européen fondé sur l’intégration économique et institutionnelle de l’Europe de l’Est.
À cet égard, l’Ukraine représente bien plus qu’un marché potentiel. Son intégration dans l’espace économique de l’UE ouvrirait des possibilités d’influence sur les routes commerciales, les marchés agricoles, l’accès aux matières premières, les infrastructures et les flux d’investissement. À elle seule, la facilité européenne pour l’Ukraine prévoit jusqu’à 50 milliards d’euros d’ici à 2027. La reconstruction et le processus d’adhésion à l’UE sont explicitement liés.
Un succès russe, empêchant durablement l’intégration occidentale de l’Ukraine, limiterait donc aussi considérablement les perspectives d’expansion économique et géopolitique de l’UE vers l’Est.
À cela s’ajouterait une Russie dont les forces armées disposent, malgré des pertes considérables, de plusieurs années d’expérience du combat et dont l’industrie de l’armement a été réorientée vers une production de guerre. La présence d’une telle puissance directement à la frontière orientale de l’espace de l’UE et de l’OTAN déterminerait la planification européenne en matière de sécurité pour de longues années.
Plus problématique encore serait toutefois le bilan de politique intérieure pour les élites européennes qui ont fondé toute leur stratégie sur l’affaiblissement de la Russie: elles devraient expliquer pourquoi des sommes énormes ont été dépensées, des relations économiques rompues, d’anciennes chaînes d’approvisionnement énergétique abandonnées et des engagements politiques de grande portée contractés, sans que les résultats stratégiques recherchés aient été atteints.
C’est la Russie elle-même qui a déclenché sa guerre d’agression contraire au droit international. Cela ne dispense toutefois pas les gouvernements européens d’assumer la responsabilité de l’efficacité et du coût de leurs propres décisions.
Pour une partie des dirigeants de l’UE, la réalisation par la Russie d’objectifs de guerre essentiels pourrait donc représenter non seulement une défaite géopolitique, mais aussi une véritable crise de légitimité.
Washington se trouve dans une situation différente. Les États-Unis ont des intérêts considérables dans la sécurité de l’Europe et la crédibilité de l’OTAN. Toutefois, la survie de leur propre État ne dépend pas directement de l’ordre territorial où pourrait s'ancrer l’Ukraine.
Du point de vue américain, un affaiblissement militaire et économique prolongé de la Russie peut déjà constituer un avantage stratégique, même si Moscou conserve finalement des gains territoriaux. Un tel calcul serait compatible avec l’intérêt supérieur consistant à éviter une confrontation militaire directe entre les deux plus grandes puissances nucléaires et à libérer des ressources pour d’autres théâtres stratégiques, notamment face à la Chine.

Une récente enquête de Reuters sur de supposées prises de contact exploratoires, entre Américains et Russes, concernant Nord Stream, montre que les intérêts économiques jouent désormais à nouveau un rôle. Ces informations sont en partie controversées, mais l’opposition d’intérêts qui les sous-tend est révélatrice: ce qui, pour les dirigeants de l’UE, est considéré comme un découplage nécessaire du point de vue de la sécurité pourrait, dans des circonstances différentes, redevenir une opportunité commerciale pour les investisseurs américains.
C’est là que réside le dangereux mécanisme: si Washington juge acceptable un compromis avec Moscou, tandis que les principaux gouvernements européens y voient une défaite stratégique, les intérêts au sein de l’alliance occidentale commencent à diverger.
Cela ne signifie pas nécessairement que les gouvernements européens cherchent l’escalade. Leur contre-argument est qu’un succès russe pourrait favoriser de nouvelles agressions militaires. La dissuasion et le soutien à l’Ukraine visent précisément à empêcher cela.
Mais le risque d’escalade augmente lorsque les acteurs politiques ne font plus la distinction entre une garantie de sécurité nécessaire et la défense de leurs propres décisions antérieures.
La dimension nucléaire est particulièrement explosive à cet égard. La doctrine nucléaire russe de novembre 2024 prend explicitement en compte, sous certaines conditions, les attaques conventionnelles ainsi que le soutien apporté par une puissance nucléaire à un agresseur non nucléaire. Cela ne signifie pas qu’une réaction nucléaire serait automatique, mais montre à quel point Moscou associe étroitement la dissuasion conventionnelle et la dissuasion nucléaire.
Une confrontation directe entre la Russie et certains États membres de l’OTAN ne constituerait donc pas une simple extension de la guerre actuelle, mais un conflit régi par une logique d’escalade fondamentalement différente.
Le véritable danger apparaît lorsque Moscou ne veut pas reculer sur le plan militaire, que les dirigeants de l’UE ne peuvent pas reculer sur le plan politique et que Washington est de moins en moins disposé à assumer lui-même les risques qui en découlent.
La question de savoir si ces intérêts finiront effectivement par se dissocier se tranchera à l’aune de décisions concrètes: d’éventuels accords américano-russes, des engagements européens à déployer des troupes en Ukraine et la manière de gérer de nouveaux incidents militaires.
Peut-être le plus grand risque stratégique réside-t-il précisément dans le fait qu’un compromis pourrait à un moment donné devenir possible pour les États-Unis, tandis que, pour une partie des élites européennes, une telle entente semblerait politiquement plus dangereuse que la poursuite de leur stratégie actuelle.
Lorsque la peur de perdre son propre pouvoir devient plus grande que celle d’une escalade militaire, l’ordre de sécurité européen se trouve confronté à un problème fondamental.
#géopolitique@global_affairs_byelena
19:28 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : politique internationale, actualité, europe, affaires européennes |
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Andreï Tarkovski: le temps comme ultime refuge

Andreï Tarkovski: le temps comme ultime refuge
Bernard Lindekens
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°213, octobre 2026.
Quarante ans après sa mort, Andreï Tarkovski demeure une présence singulière dans l’histoire du cinéma. Il n’a réalisé que sept longs métrages, mais son influence est plus grande que celle de nombreux réalisateurs dont l’œuvre est bien plus abondante. Ses films sont en outre difficiles à résumer. Ils racontent des histoires, mais semblent finalement s’opposer au récit lui-même. Celui qui regarde Stalker, Solaris ou Le Miroir découvre moins une intrigue qu’une expérience du temps, de la mémoire et du silence.
Né en 1932 dans ce qui était alors l’Union soviétique, il est devenu l’un des cinéastes les plus importants du XXe siècle. Ses rapports avec le système soviétique furent difficiles. Ses films furent censurés, les productions prirent du retard et son indépendance artistique fut constamment mise sous pression. Il finit par quitter l’Union soviétique. Il réalisa ses deux derniers films à l’étranger et mourut à Paris le 29 décembre 1986, à l’âge de 54 ans. Il serait toutefois trop simpliste de présenter Tarkovski avant tout comme un dissident. Son œuvre va bien au-delà de la critique d’un système politique. Ce qui le préoccupait, c’était la question de savoir comment l’être humain peut préserver son monde intérieur dans une réalité qui cherche sans cesse à le submerger. Chez Tarkovski, la technologie, l’idéologie, la société de masse et le progrès rationnel apparaissent toujours comme des forces qui promettent quelque chose à l’homme, mais ne le rapprochent pas nécessairement de lui-même.

C’est pourquoi le temps est peut-être son sujet le plus important. Dans son célèbre livre Le Temps scellé (Sculpting in Time), Tarkovski décrivait le cinéma comme l’art de sculpter le temps. Selon lui, un film ne devait pas nécessairement avancer sans cesse. Au contraire: c’était précisément en attendant, en répétant et en donnant l’impression que rien ne se passait que le cinéma pouvait rendre visible quelque chose qui, dans la vie quotidienne, échappe généralement à notre attention. Cela explique aussi en partie ses célèbres plans longs. Un paysage, un robinet qui goutte, un homme marchant dans l’eau ou un personnage regardant silencieusement devant lui: chez Tarkovski, ce ne sont pas des intermèdes qui ralentissent l’action. Ils sont l’action. La réalité reçoit le temps nécessaire pour se révéler au spectateur.

C’est peut-être dans Stalker (1979) que cela apparaît le plus clairement. Trois hommes pénètrent dans une zone interdite à la recherche d’une chambre dont on dit qu’elle exauce le désir le plus profond de celui qui y entre. Sur le papier, il s’agit d’un récit de science-fiction; dans les faits, c’est un voyage philosophique à travers la peur, la foi et le désir. La question ultime n’est pas de savoir ce qui se passe dans la chambre, mais si l’être humain se connaît réellement lui-même et s’il ose se confronter à ce qu’il est.

Solaris (1972) utilise lui aussi la science-fiction pour explorer quelque chose de bien plus intime. La planète Solaris confronte les astronautes à leurs souvenirs et à leur culpabilité. L’avenir s’y révèle moins important que le passé qu’ils portent en eux. La frontière entre la réalité, le rêve et la mémoire s’estompe. Tarkovski semble ainsi suggérer que l’être humain ne se détache jamais complètement de ce qu’il a perdu.

L’exemple le plus personnel est Le Miroir (1975), un film dans lequel s’entremêlent souvenirs d’enfance, rêves, guerre et histoire familiale. Il ne comporte presque aucune intrigue traditionnelle. Le film se déploie comme la mémoire elle-même: de manière associative, fragmentaire et sans chronologie précise. Chez Tarkovski, le passé n’est pas une période révolue, mais quelque chose qui demeure constamment présent dans le présent.
C’est aussi en cela que réside son actualité durable. Tarkovski vivait dans un monde marqué par la censure soviétique, la lutte idéologique et les promesses technologiques. Nous vivons dans un monde caractérisé par une disponibilité permanente, les réseaux sociaux et un flux incessant d’images et d’informations. Mais le problème fondamental n’a guère changé: comment l’être humain peut-il préserver sa vie intérieure lorsque le monde extérieur sollicite constamment son attention?
Tarkovski n’a proposé aucune solution politique à cette question. Il a offert autre chose: du temps. Du temps pour regarder sans réagir immédiatement, pour accueillir les souvenirs, pour supporter le silence et pour ne pas devoir attribuer un sens à chaque instant. Ses films exigent du spectateur précisément ce que la culture moderne rend de plus en plus difficile: la patience.

Quarante ans après sa mort, c’est peut-être là l’héritage le plus radical de Tarkovski. Ses films refusent de céder à la précipitation. Ils ne nous demandent pas de comprendre plus vite, mais de regarder plus longtemps. Et c’est peut-être pour cette raison que, malgré leur âge, ils paraissent toujours aussi contemporains. Dans un monde qui va de plus en plus vite, Tarkovski demeure immobile — suffisamment longtemps pour nous rappeler que l’être humain possède aussi une vie intérieure. Chez lui, le monde intérieur de l’individu s’oppose souvent à la pression et à la superficialité du monde extérieur moderne.
Son influence sur la jeune génération de cinéastes est immense. Il est toutefois frappant de constater que les jeunes cinéastes ne cherchent pas à l’imiter; ils adaptent plutôt sa manière de regarder à une époque nouvelle.

Denis Villeneuve est probablement le nom le plus accessible pour expliquer l’influence de Tarkovski à un large public. Premier Contact (Arrival, 2016) et Blade Runner 2049 (2017), en particulier, présentent une lenteur «tarkovskienne» et un langage visuel contemplatif.

Dans Premier Contact, le temps cesse finalement d’être une ligne droite. Le passé, le présent et l’avenir se révèlent liés d’une manière différente de ce que pensait initialement le personnage principal.

Dans Blade Runner 2049, les paysages déserts, l’architecture, le silence et la lumière acquièrent une dimension presque métaphysique. Villeneuve réalise cependant des films manifestement différents: plus vastes, plus spectaculaires et plus étroitement liés à Hollywood. L’influence de Tarkovski chez lui réside surtout dans la place qu’il accorde au silence, aux questions philosophiques et à la contemplation au sein d’un grand récit de genre.
Quarante ans après sa mort, Tarkovski continue de nous enseigner que, dans un monde qui nous incite constamment à détourner le regard pour regarder plus loin, l’art de continuer à regarder est peut-être précisément la forme de liberté la plus radicale.
19:01 Publié dans Cinéma, Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : andreï tarkovski, cinéma, film, 7ème art |
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La solitude en France, nouveau fléau invisible des temps modernes

La solitude en France, nouveau fléau invisible des temps modernes
Peter W. Logghe
Source: https://www.facebook.com/peter.logghe.94
Jusqu’à récemment, l’image prédominante de la solitude chez les jeunes était la suivante: elle concernait surtout les jeunes citadins diplômés. Une chose est certaine: la solitude chez les jeunes s’est encore accrue et, comme le prouvent les chiffres français, elle n’est depuis longtemps plus un phénomène purement urbain. Tous les dix ans, le CREDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) établit son baromètre de la solitude, intitulé « Les Solitudes en France ».

Le baromètre le plus récent révèle que 37% des moins de 25 ans se sentent régulièrement seuls, soit un chiffre plus de deux fois supérieur au taux de solitude observé chez les 60-69 ans en France. C’est surtout parmi les jeunes que le sentiment de solitude augmente fortement. Ce phénomène a peu à voir avec un vague sentiment saisonnier lié à « l’hiver sombre », comme l’ont démontré les études de Santé publique France: en 2021, un jeune sur cinq âgé de 18 à 24 ans a traversé une période noire — soit le pourcentage le plus élevé de toutes les catégories d’âge en France.
Les relations numériques sont d’une autre nature que les échanges physiques
Ces chiffres bouleversants s’expliquent naturellement en partie par l’essor des réseaux sociaux et du monde numérique. Les relations numériques restent des « formes de relations faibles », qui ne peuvent en aucun cas remplacer les contacts physiques. Parmi les moins de 25 ans, 55% utilisent les réseaux sociaux plusieurs fois par jour, contre 52% des 25-39 ans — davantage pour s’occuper que pour communiquer avec leur entourage proche. L’écran ne crée donc pas de véritables relations.
Et bien que le sentiment de solitude progresse également dans les zones rurales, comme le montrent les résultats, il demeure plus important dans les villes. Ainsi, 21% des Français vivant à la campagne éprouvent un «sentiment de solitude», contre 28% en milieu urbain.
Autre constat remarquable, qui traduit également une évolution inquiétante: seuls 3% des Français qui se sentent seuls cherchent à rejoindre une association, ce qui risque d’entraîner le dépérissement progressif du tissu associatif. Reste la question de la réponse des pouvoirs publics — le plus souvent inexistante — face à la désagrégation rapide de ces liens sociaux.

17:14 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : france, solitude, sociologie, europe, affaires européennes |
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Quand l’ordre se brise: les cycles du pouvoir et des générations

Quand l’ordre se brise: les cycles du pouvoir et des générations
Markku Siira
Source: https://markkusiira.substack.com/p/kun-jarjestys-murtuu-v...
L’idée selon laquelle l’histoire ne suit pas un cours linéaire, mais évolue par cycles, est plus ancienne que la plupart des sciences sociales contemporaines. Dans la Grèce antique déjà, Polybe soutenait que les formes de gouvernement se succèdent selon un cycle régulier: la monarchie dégénère en tyrannie, la tyrannie est remplacée par l’aristocratie, l’aristocratie par l’oligarchie, l’oligarchie par la démocratie et, finalement, la démocratie par une nouvelle tyrannie. Selon lui, ce processus n’était pas le fruit du hasard, mais résultait de la dynamique de la répartition du pouvoir.
Au XIVe siècle, Ibn Khaldoun développa davantage cette idée. Selon lui, les dynasties naissent grâce à la force de cohésion du groupe, l’asabiyya, connaissent plusieurs générations de prospérité, puis déclinent lorsque la cohésion originelle cède la place au luxe et aux rivalités internes. Il distinguait trois phases: la génération des fondateurs, qui préserve la cohésion; celle des successeurs, qui commence déjà à s’orienter vers le luxe; et les générations suivantes, au cours desquelles la solidité originelle finit par se briser. À ses yeux, le cycle de vie d’une dynastie durait généralement de trois à quatre générations.
Au XVIIIe siècle, Giambattista Vico avança que les nations traversent trois âges — l’âge des dieux, celui des héros et celui des hommes — avant de revenir à leur point de départ (corsi e ricorsi). Pour lui, ce retour n’était pas une simple répétition, mais un retour idéalisé à un niveau supérieur : l’humanité revient à un état semblable à son état originel, mais jamais tout à fait identique.
Au début du XXe siècle, Oswald Spengler affirma que les cultures sont des organismes vivants qui naissent, s’épanouissent et meurent. Son œuvre majeure, Le Déclin de l’Occident (1918-1922), divisait le cycle de vie d’une culture en phases rappelant la croissance d’une plante: naissance, jeunesse, maturation et, enfin, pétrification.
Selon lui, la distinction décisive était celle qui séparait la culture de la civilisation. La culture est créatrice, génératrice de formes et vivante; la civilisation, au contraire, constitue la dernière phase de la culture, celle où la créativité est épuisée et où ne subsistent plus que la pétrification des formes, l’expansion et la maîtrise technique.
Spengler prédit que la culture occidentale était entrée dans la phase de civilisation et que sa fin était inévitable. Selon lui, les cultures n’apprennent pas les unes des autres, mais suivent le même schéma indépendamment de ce qui se passe à l’extérieur d’elles-mêmes.
Arnold Toynbee poursuivit dans la même voie avec son ouvrage en douze volumes, A Study of History (1934-1961), dans lequel il expliquait l’essor et la disparition des civilisations par le mécanisme du défi et de la réponse. Selon lui, une civilisation naît lorsqu’une communauté est confrontée à un défi — par exemple une sécheresse, une inondation, une guerre ou un nouveau mouvement religieux — et y répond d’une manière exigeant créativité et sacrifices.
Une «minorité créatrice», capable de relever le défi et d’entraîner les autres avec elle, joue un rôle déterminant. Lorsque cette minorité perd sa créativité, elle devient une minorité dominante qui recourt à la contrainte et à l’imitation.
La civilisation commence alors à se disloquer: le prolétariat intérieur se détache d’elle, le prolétariat extérieur exerce une pression à ses frontières et, finalement, une nouvelle grande culture ou religion apparaît et remplace l’ancienne. Toynbee soulignait que les civilisations ne meurent pas de chocs extérieurs, mais se suicident: elles perdent leur capacité à répondre aux défis qu’elles ont elles-mêmes engendrés.
Dans les années 1990, William Strauss et Neil Howe rapprochèrent cette idée de l’époque contemporaine. Selon leur théorie générationnelle, l’histoire des États-Unis se divise en cycles d’environ quatre-vingts ans, dont chacun s’achève par un quatrième tournant — une crise qui transforme en profondeur la structure de la société.
Peter Turchin a modélisé quantitativement les cycles séculaires et relié l’instabilité politique à la surproduction des élites ainsi qu’à l’appauvrissement de la population.
Ray Dalio, pour sa part, a avancé que les grands cycles d’endettement et de puissance se répètent environ tous les soixante-quinze ans et s’achèvent par une refonte de l’ordre établi.
Ces penseurs ont en commun une même observation fondamentale: la stabilité n’est pas permanente. Un ordre établi accumule en son sein des tensions qu’il est incapable de résorber. La richesse se concentre, les institutions se rigidifient afin de défendre ceux qui bénéficient de la situation existante, et une nouvelle génération — dépourvue de tout souvenir personnel de la crise précédente — considère l’ordre en vigueur comme allant de soi. Lorsque le système subit un choc suffisamment puissant, il ne plie pas: il se brise.
Les différences entre ces théories restent néanmoins considérables. Polybe et Vico parlaient d’un cycle revenant au point de départ. Spengler et Toynbee décrivaient la mort et la renaissance. Strauss et Howe s’appuient sur des archétypes générationnels, Turchin sur des cycles statistiques et Dalio sur les marchés de la dette. Les méthodes varient fortement, mais l’observation essentielle demeure la même: aucun ordre ne reste inchangé.
D’un point de vue critique, on peut objecter qu’il est facile de discerner des cycles après coup. Lorsque l’on regarde en arrière, on finit toujours par trouver une forme de schéma. Cela ne suffit toutefois pas à en faire une loi prédictive. Les théories cycliques n’indiquent ni le moment exact ni le résultat final. Elles montrent que certaines tensions structurelles produisent certains types de conséquences et, en ce sens, elles servent davantage de cadres d’interprétation que de prévisions.
La situation actuelle s’inscrit dans ce schéma. La polarisation politique s’est accrue, la légitimité des institutions s’est affaiblie et les inégalités économiques ont retrouvé des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis les années 1920. La rupture technologique transforme les structures du travail, du savoir et du pouvoir, tandis que les tensions entre les grandes puissances s’accentuent.
Les théories cycliques montrent que le même schéma s’est déjà répété : l’ordre dominant finit par s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions et, après une période de transition instable, un nouvel ordre prend sa place.

À quoi ce nouvel ordre pourrait-il ressembler? Après les crises, le rôle de l’État s’est généralement accru. À la suite de la guerre de Sécession, le pouvoir fédéral américain s’est considérablement étendu. Après la Seconde Guerre mondiale sont apparus l’État-providence, les Nations unies et le système économique de Bretton Woods. Si ce schéma se répète, il faut probablement s’attendre à un pouvoir central plus fort, à une réglementation plus stricte ainsi qu’à un nouveau type d’ordre économique et sécuritaire. Au début, cet ordre sera rigoureux, parce qu’il naîtra d’une rupture; il s’assouplira ensuite à mesure qu’une nouvelle génération grandira en son sein.
Il ne s’agit pas d’une prévision précise, mais d’une possibilité découlant de ce que nous savons du passé. Personne ne sait quand la transition se produira ni quelle forme le nouvel ordre prendra finalement. Nous savons toutefois que les générations actuelles devront vivre dans l’entre-deux instable séparant l’ancien ordre du nouveau. La question n’est pas seulement de savoir quand le nouvel ordre verra le jour, mais aussi où il émergera.
Il convient de noter que la conception cyclique de l’histoire n’est pas exclusivement occidentale. La phrase d’ouverture du récit chinois des Trois Royaumes (Sanguo yanyi) est la suivante: «La grande tendance du monde veut qu’après une longue division vienne l’unification, et qu’après une longue unification vienne la division».
Cette formule fait écho au cycle des formes de gouvernement de Polybe et au déclin des dynasties décrit par Ibn Khaldoun, mais elle s’en distingue sur un point: dans la tradition chinoise, l’unité n’est pas seulement une phase du cycle, mais l’état normal de l’ordre, vers lequel le cours de l’histoire revient. Alors que l’ordre dirigé par l’Occident perd sa capacité à préserver l’unité, le renforcement de la position de la Chine et, plus largement, de l’Eurasie laisse penser que le centre du prochain cycle ne se trouvera peut-être plus de l’autre côté de l’Atlantique.
14:37 Publié dans Actualité, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cycles, actualité, philosophie, philosophie de l'histoire |
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