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lundi, 26 octobre 2026

De Sieyès à Schmitt: le pouvoir qui précède la Constitution

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De Sieyès à Schmitt: le pouvoir qui précède la Constitution

par Enrico Colonna

Source: https://www.ilprimatonazionale.it/approfondimenti/sieyes-...

Rome, 17 octobre — «Qu’est-ce que le tiers état? Tout!». Cette question rhétorique est bien connue: elle provient de l’incipit emblématique du pamphlet polémique — justement intitulé Qu’est-ce que le tiers état? — par lequel l’abbé Emmanuel-Joseph Sieyès (portrait, ci-dessous) revendiquait, avec une force sans précédent, les droits du tiers état contre la noblesse et le clergé — dont il était lui-même membre — aux États généraux de 1789.

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Nous connaissons tous l’histoire: les États généraux de 1789 furent les derniers de l’histoire de France, puisque les représentants du tiers état — autrement dit, les représentants de 98% du peuple français — s’y déclarèrent à juste titre les représentants légitimes de la nation française et se constituèrent en Assemblée nationale, déclarant caducs les États généraux désormais anachroniques.

Mais ce court texte — un peu plus d’une centaine de pages — n’est pas seulement une source historique majeure sur les idées et les moments décisifs qui déterminèrent le déclenchement de la Révolution française: c’est aussi une extraordinaire grammaire politique de la modernité, dans laquelle des mots déjà existants — nation, constitution, peuple, etc. — sont réinvestis d’un sens nouveau et dotés d’une nouvelle charge politique et idéologique.

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Outre la nouvelle acception des termes précités, le texte de Sieyès est fondamental pour Schmitt (photo), surtout en raison d’une distinction essentielle : celle entre le pouvoir constituant de la nation et les pouvoirs constitués par la Constitution. Schmitt reprend cette distinction, notamment dans Théorie de la Constitution (1928), en l’intégrant à une théorie dans laquelle la décision politique assume une fonction irréductible à la norme juridique. Cette perspective trouve d’autres éléments d’éclaircissement dans Théologie politique (1922) et La Notion de politique (1932).

9782081227699-475x500-1-2241102598.jpgLa nation chez Sieyès: du sol natal au corps politique souverain

Dans le premier chapitre, l’abbé français lance une première grenade: le tiers état est une nation complète. Et cela signifie une chose très précise: son argumentation part du rôle central du tiers état, qui constitue la partie productive de la société et qui, malgré cela, reste exclu d’une participation effective au pouvoir politique. En inversant la question, nous pourrions donc demander: qu’est-ce qu’une nation? L’ensemble de ses forces qui contribuent, par le travail — manuel ou intellectuel — et par l’impôt, à la vie et au fonctionnement de la chose publique. Donc, le tiers état est la nation — et c’est à partir de ce principe que ses représentants se proclameront Assemblée nationale. La célèbre formule citée au début — «Qu’est-ce que le tiers état? Tout» — exprime ainsi une revendication à la fois sociale et politique: dans la perspective de Sieyès, le tiers état coïncide avec la nation dans sa dimension commune, opposée aux intérêts particuliers des ordres privilégiés, qui ne travaillent pas et ne paient pas d’impôts.

La question décisive ne concerne toutefois pas seulement la représentation, mais le fondement de l’ordre politique. Au chapitre V, Sieyès affirme que «la nation existe avant tout, elle est l’origine de tout» et que sa volonté constitue la source de l’ordre juridique. La nation ne peut donc recevoir son existence politique de la Constitution, puisque c’est cette dernière qui présuppose un sujet capable de l’instituer.

Et c’est là que réside la grande nouveauté politique de la Révolution: non pas un changement dans la conception de la souveraineté, mais un changement de son titulaire, du roi à la nation. Le pouvoir souverain ne cesse pas d’être indivisible, irrésistible et absolu — ou, comme le dira plus tard Schmitt, de détenir la décision sur l’état d’exception. C’est aussi pour cette raison que, comme le relève avec précision Alain de Beniost dans son dernier essai, Souveraineté nationale et souveraineté populaire, on décidera — sur la proposition de Sieyès lui-même — d’appeler le nouveau souverain «Assemblée nationale» plutôt qu’«Assemblée des représentants du peuple», comme le souhaitait le vicomte de Mirabeau: une telle dénomination semblait en effet présupposer une division du pouvoir souverain de la nation, par exemple entre le peuple et le roi.

À cet égard, il n’est pas anodin de rappeler que l’abbé Sieyès est le même homme qui, après avoir amorcé la bombe en 1789 avec son pamphlet, mettra fin à la Révolution dix ans plus tard comme artisan et, dans une certaine mesure, maître d’œuvre du coup d’État du 18 Brumaire, qui consacra l’ascension de Napoléon Bonaparte. Le schéma est identique: la Constitution vole en éclats et le souverain donne forme au nouvel ordre.

Le rapport entre nation et constitution dans la lecture de Schmitt

9782130451464-475x500-1-413012529.jpgC’est précisément ce problème du fondement qui fait de Sieyès une référence importante pour l’élaboration de la pensée de Schmitt. Dans sa Théorie de la Constitution, Schmitt distingue la Constitution entendue comme décision politique fondamentale des différentes lois constitutionnelles. L’ordre juridique ne se réduit pas, en effet, à l’ensemble des dispositions normatives qui le composent, puisqu’il présuppose une décision concernant la forme concrète de l’unité politique.

Cette approche trouve une formulation particulièrement incisive dans le célèbre essai Théologie politique. L’ouvrage s’ouvre ainsi: «Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle». La souveraineté se manifeste ici dans la capacité de décider quand la situation ordinaire ne peut plus être gouvernée par l’application des normes existantes. La décision sur l’état d’exception rend visible un élément que le fonctionnement normal de l’ordre juridique tend à dissimuler: la norme présuppose des conditions concrètes d’applicabilité et ne peut déterminer intégralement, à elle seule, les conditions de sa propre validité effective.

C’est à ce niveau théorique qu’il faut situer le lien avec Sieyès. Tous deux refusent de considérer l’ordre juridique comme un système autosuffisant, capable de se fonder entièrement lui-même. Chez Sieyès, le fondement est la volonté de la nation, antérieure à la Constitution; chez Schmitt, la décision souveraine montre que le droit ne peut éliminer la dimension politique dont dépend sa possibilité concrète d’existence.

Et ce lien se manifeste aussi sur le plan historique. En 1789, la nation est souveraine parce que la «constitution» précédente — terme impropre, puisque le royaume de France n’en possédait pas, mais que nous employons pour nous faire comprendre — a volé en éclats, a disparu, et que les États généraux n’existent plus, créant ainsi l’état d’exception. Dans cet état d’exception, la nation souveraine — personnifiée, tel un Léviathan hobbesien, par l’Assemblée — donne forme à la nouvelle Constitution; elle décide, en somme, des nouvelles règles fondamentales.

Unité politique et distinction ami-ennemi : le renversement de la maxime de Clausewitz

politique-3818437612.jpgLa Notion de politique offre un autre élément de comparaison. Dans cet ouvrage, Schmitt situe le critère spécifique du politique dans la distinction entre l’ami (Freund) et l’ennemi (Feind): «La distinction spécifique du politique […] est la distinction entre l’ami et l’ennemi».

Cette distinction ne doit pas être comprise simplement dans un sens moral ou psychologique. L’ennemi politique n’est pas nécessairement une personne malveillante, mais représente une altérité collective à l’égard de laquelle peut surgir, dans une situation extrême, la possibilité du conflit. Le politique se manifeste ainsi dans la capacité de distinguer les appartenances et de reconnaître la possibilité concrète d’une opposition entre groupes.

Chez Sieyès, cela est dit explicitement, jusque dans l’acception spécifique que Schmitt donnera au mot «ennemi». Non pas le concurrent, non pas l’inimicus, mais l’hostis: l’ennemi public. Sieyès emploie exactement ces mots lorsqu’il parle des ordres et des intérêts particuliers qui menacent l’unité du corps politique.

C’est en cela que réside le renversement de la célèbre maxime du général prussien Carl von Clausewitz selon laquelle «la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens». Dans le pamphlet de Sieyès, rien de tel: c’est la politique qui se déploie selon une logique propre à la guerre. Et, comme le dira Schmitt, la guerre est un «moyen politique extrême». Qu’est-ce que le tiers état? est une véritable déclaration de guerre à l’ennemi public.

Au chapitre II, Sieyès va jusqu’à comparer l’aristocratie à une race d’envahisseurs contre laquelle le tiers état doit devenir conquérant à son tour: «Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants et d’avoir succédé à leurs droits? […] le tiers redeviendra noble en devenant conquérant à son tour». Difficile d’imaginer une conception plus guerrière de la politique…

Notre présent : une constitution sans souverain

Le rapport entre Sieyès et Schmitt permet de dégager une question centrale de la théorie constitutionnelle moderne: l’ordre juridique trouve-t-il son fondement exclusivement dans les normes, ou présuppose-t-il un sujet et une décision de nature politique ? Sieyès répond en désignant la nation comme titulaire originaire du pouvoir constituant — le nouveau souverain —, distinct des pouvoirs institués par la Constitution. Schmitt reprend le problème du fondement et le reformule à travers la décision souveraine, montrant que la norme ne peut absorber intégralement la dimension politique de l’ordre juridique.

Le passage de Sieyès à Schmitt n’est donc pas une simple transmission de concepts, mais une transformation théorique. La souveraineté nationale de la pensée révolutionnaire devient, dans la réflexion schmittienne, un élément d’une recherche plus vaste sur la décision, l’exception et l’unité politique. C’est précisément dans cette tension entre norme et décision que réside l’intérêt de la comparaison: la Constitution n’est pas seulement un ensemble de dispositions juridiques; elle pose aussi le problème du sujet politique qui la fonde et des conditions qui rendent son existence possible. C’est sur ce point que, plus de cent ans après l’essai de Schmitt, la science politique doit encore s’interroger. Tout particulièrement dans un pays et sur un continent où, depuis des décennies, on peine ne serait-ce qu’à apercevoir l’ombre d’un souverain.

L’Europe en révolte et les décombres de la prophétie progressiste: où allons-nous?

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L’Europe en révolte et les décombres de la prophétie progressiste: où allons-nous?

par Sergio Filacchioni 

Source: https://www.ilprimatonazionale.it/primo-piano/europa-rivo...

Rome, 19 octobre — Les flammes que l'on voit ardentes sur les places françaises, les affrontements dans le centre de Milan, les assauts contre les bâtiments publics de Tirana pourraient être classés comme autant d’explosions saisonnières de violence. Les contextes sont différents et il serait arbitraire d’y voir une insurrection unique traversant toute l’Europe. Mais tout ramener à l’ordre public empêche de voir ce que ces épisodes ont en commun: l’écart grandissant entre les promesses des classes dirigeantes européennes et les possibilités concrètes offertes, surtout aux nouvelles générations, qu’elles soient autochtones ou allogènes.

L’Europe et la crise d’un modèle économique

Le premier constat est matériel. L’ouverture des marchés a accentué la concurrence internationale et la pression sur les salaires, les filières de production et les dépenses publiques. Il n’est pas exact d’affirmer que la protection sociale a partout diminué en Europe: elle demeure importante et absorbe, dans plusieurs pays, une part considérable de la richesse nationale. C’est aussi sa répartition qui change, tandis que le poids de la rente, du logement et de l’instabilité professionnelle retombe sur ceux qui doivent encore se construire une existence autonome. Selon Eurostat, en 2025, les jeunes Italiens ont quitté le domicile parental, en moyenne, après trente ans: un indicateur qui ne s’explique pas uniquement par les habitudes familiales.

À cette difficulté s’ajoute l’entrée dans une nouvelle phase. L’automatisation et l’intelligence artificielle promettent des gains de productivité, mais imposent une réorganisation du travail; la concurrence entre les États-Unis et la Chine contraint l’Europe à repenser son industrie, son énergie et ses technologies; le réarmement absorbe des ressources et impose des choix politiques jusqu’alors éludés. Les économies européennes recherchent aussi la compétitivité en maîtrisant le coût du travail, tandis que les politiques migratoires oscillent entre les besoins des entreprises, les obligations juridiques et les capacités d’intégration. Une société qui mesure tout à l’aune de l’efficacité économique finit ainsi par traiter le travail, et parfois les personnes, comme des facteurs interchangeables.

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La fracture n’est toutefois pas seulement une question de redistribution. À la génération appelée à affronter cette transformation, on propose avant tout une promesse: davantage de mobilité, de marché et d’innovation finiront par engendrer aussi davantage de liberté et de prospérité. C’est la version contemporaine d’une prophétie progressiste selon laquelle l’histoire avancerait vers l’émancipation de l’individu à l’égard de toute contrainte. Mais le citoyen émancipé sur le papier peut se retrouver sans logement, sans stabilité et sans ces liens qui font de la liberté autre chose que la faculté de choisir entre marchandises et contrats.

L’échec de la prophétie progressiste

Lorsqu’une prophétie se heurte à ses propres échecs, ses partisans peuvent la remettre en question ou réinterpréter chaque démenti comme la preuve qu’elle n’a pas été suffisamment appliquée. C’est ici que la dissonance cognitive devient une clé de lecture politique. À la crise de la cohésion, on répond en exigeant davantage d’adaptation; au déracinement produit par une mobilité sans limites, on propose encore plus de mobilité; à la fragilité des territoires, on oppose de nouveaux impératifs de compétitivité. Toute réforme inspirée par l’ouverture n’est pas une erreur, mais un système qui juge toujours insuffisantes ses propres mises en application risque de se soustraire à toute évaluation de ses résultats.

Dans l’espace ainsi laissé ouvert resurgit également la question nationale, culturelle et démographique. L’appartenance ne se résume pas à la possession d’un document et ne peut pas davantage être réduite à une caractéristique biologique: elle prend forme dans la langue, la mémoire, les institutions, les traditions et la possibilité de les transmettre. La transformation des quartiers, les difficultés d’intégration et les tensions pesant sur les services nourrissent des interrogations que l’on ne fait pas disparaître en accusant de nostalgie ceux qui les soulèvent.

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La question sociale et la question nationale s’entremêlent ainsi de nouveau. La gestion de l’immigration ne peut se limiter à la demande de main-d’œuvre des entreprises, pas plus que la défense des communautés ne peut se réduire à la dénonciation de l’étranger alors que restent intacts les mécanismes économiques qui compromettent leur continuité. Séparer ces problèmes revient à continuer de présenter comme inévitables des processus sur lesquels la politique a renoncé à exercer son pouvoir.

Une contestation incapable de dépasser ce qu’elle conteste

Le deuxième constat est l’absence d’alternative. Une partie de la protestation demande simplement que le modèle dominant tienne enfin ses promesses: davantage d’inclusion, de droits et de redistribution, sans aborder le rapport entre souveraineté politique, production et liens collectifs. La radicalité du langage ne se confond pas avec celle de l’analyse. Si le programme consiste uniquement à accélérer ce que l’on considère comme inachevé, la rue demeure dans l’horizon qu’elle conteste, même lorsqu’elle en attaque les symboles.

Le troisième constat est la facilité avec laquelle ce vide est occupé par la violence. S’attaquer à une vitrine ou incendier une mairie ne revient pas à formuler une critique du capitalisme. Le pillage peut même en reproduire la logique la plus élémentaire: s’approprier une marchandise sans en contester la valeur. Il est plausible que des acteurs politiques et des intérêts extérieurs tentent d’exploiter de telles tensions; une chose est certaine: les groupes qui se livrent aux destructions offrent aux appareils politiques la possibilité de substituer au problème social celui de la sécurité, dans une spirale potentiellement infinie.

D’où l’insuffisance des deux réactions en miroir: célébrer chaque émeute comme l’annonce d’une révolution, ou défendre, au nom de l’ordre, cette même normalité qui produit défiance et précarité. La crise européenne n’oppose pas simplement le maintien de l’ordre existant au chaos. Elle rouvre la question de savoir qui décide du travail, du logement, des migrations, des ressources et de la continuité des communautés. Sans une réponse politique articulant ces éléments, la colère restera à la disposition de quiconque saura l’exploiter.

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Il existe une question existentielle

Les barricades n’édifient pas spontanément un monde nouveau. Elles montrent plutôt que le monde présent peine à tenir ses promesses. Pour ceux qui aspirent à une transformation radicale, ce n’est pas une victoire déjà acquise: c’est une responsabilité qui reste entièrement à assumer. Ne pas être les gardiens de l’ordre existant, ni les figurants dans la révolte d’autrui. La question qui revient des rues européennes n’est pas seulement de savoir contre qui protester, mais quelle Europe peut encore être construite.

* * *

Qui est Sergio Filacchioni? 

Journaliste, graphiste et photographe collaborant avec le journal en ligne Il Primato Nazionale. Romain, né en 1998.

Philip Pilkington: la révolte en Europe marque le début d’une nouvelle inflation alimentaire et énergétique

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Philip Pilkington: la révolte en Europe marque le début d’une nouvelle inflation alimentaire et énergétique

Tous les effets ne se sont pas encore manifestés, tandis qu’en toile de fond apparaissent des tensions démographiques et des contradictions du modèle occidental

Par Osvaldo Bagnoli

Source: https://www.barbadillo.it/134313-philip-pilkington-la-riv...

Les protestations dans plusieurs pays européens annonceraient une crise plus grave, selon l’économiste irlandais Philip Pilkington, auteur de The Reformation in Economics (Palgrave Macmillan, 2016) et collaborateur de l’Institute for New Economic Thinking, dans un entretien accordé le 19 octobre à Mario Nawfal, entrepreneur et commentateur politique très suivi sur la plateforme X.

Les manifestations en France, en Italie et en Albanie sont, pour Pilkington, les signes d’une instabilité croissante, appelée à s’aggraver lorsque les conséquences économiques de la guerre en Iran et des perturbations des marchés de l’énergie se répercuteront pleinement sur les consommateurs européens. L’élément central est l’appauvrissement progressif des ménages.

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Pilkington (photo) évoque un chiffre selon lequel, depuis 2022, la consommation alimentaire française aurait diminué de 6,4 % en termes réels, avec des contractions vraisemblablement encore plus importantes pour les catégories les moins aisées. Le pourcentage exact nécessite une vérification de la série statistique de référence, mais la faiblesse de la consommation alimentaire française est corroborée par les statistiques officielles.

En attendant le pire

La signification économique du phénomène est la suivante: des ménages contraints de réduire leurs dépenses essentielles pour compenser la perte de pouvoir d’achat. Et, selon Pilkington, le pire pourrait encore être à venir. L’économiste signale de très fortes tensions sur les marchés des matières premières agricoles, évoquant des hausses des contrats à terme qu’il chiffre à 70% pour le riz et à 40% pour le blé et le sucre. Ces pourcentages doivent être rapportés aux contrats et aux périodes précisément considérés et ne sont pas directement assimilables à l’inflation des prix alimentaires à la consommation. Mais, selon son interprétation, ils signalent le risque d’une nouvelle flambée des prix.

La crise des engrais — due au blocage de la mer Noire et des importations correspondantes en provenance de Russie — contribue à rendre la situation plus préoccupante, leur production dépendant largement de la disponibilité de l’énergie et du gaz naturel. Les perturbations des approvisionnements, conjuguées à l’augmentation des coûts du carburant et des transports, pourraient compromettre la rentabilité des cultures et, dans certaines circonstances, les récoltes de l’année prochaine elles-mêmes.

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Des risques entre l’hiver et le printemps

Pilkington identifie un mécanisme de transmission du choc économique dont les effets sont appelés à se manifester avec un décalage. La hausse des coûts énergétiques pèse sur la production agricole, la transformation industrielle et la distribution, puis se répercute sur les prix finaux. C’est pourquoi il considère comme très risquée la période allant de l’hiver prochain au printemps suivant.

L’Europe affronterait cette éventuelle deuxième vague inflationniste sans s’être remise des conséquences de la première, qui a éclaté en 2022. En effet, un ralentissement de l’inflation n’entraîne pas nécessairement une baisse des prix ayant déjà augmenté.

Pilkington y ajoute la dimension politique. Les gouvernements de l’UE sont déjà impopulaires, tandis que le mécontentement lié au coût de la vie se superpose à la défiance envers les institutions.

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Les manifestations françaises, italiennes et albanaises ont des motivations différentes. Pilkington propose néanmoins de les interpréter aussi comme les manifestations d’une vulnérabilité sociale commune. La question qu’il pose est la suivante: si les tensions sont déjà aussi visibles, que pourrait-il se passer lorsqu’un nouveau renchérissement des biens essentiels touchera des ménages déjà éprouvés économiquement?

Il prévoit une période de grave instabilité européenne, durant laquelle la pression économique pourrait transformer le mécontentement généralisé en une contestation politique de plus en plus radicale.

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Peter Zeihan ajoute que…

À cette interprétation économique s’ajoute la lecture démographique et structurelle proposée par un autre analyste interrogé par Nawfal, Peter Zeihan (photo), spécialiste américain de la géopolitique et des dynamiques démographiques. Selon lui, les protestations parisiennes s’inscriraient dans un processus de transition qui touche la société française: le vieillissement de la population, les contraintes budgétaires et les transformations politiques et sociales rendraient plus difficile le maintien des niveaux actuels de dépenses publiques.

La convergence entre les deux analyses invite à une réflexion supplémentaire. Les sociétés occidentales ont également été transformées par l’arrivée d’importants flux migratoires, destinés à soutenir les économies occidentales par l’emploi dans les postes les moins qualifiés et, par conséquent, généralement absorbés dans les segments les plus fragiles sur les plans économique et social. Un processus censé contribuer, au moins en partie, à la disponibilité de la main-d’œuvre et à la compensation des déséquilibres démographiques, mais dont le bénéfice économique réel pour les sociétés d’accueil est loin d’être acquis.

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Une immigration à double tranchant

Une étude publiée par l’Institute of Labor Economics (Ila) en 2024 et mise à jour en 2025, menée par Jan van de Beek, Joop Hartog et d’autres chercheurs à partir de données néerlandaises, a montré que l’augmentation de la population et de la main-d’œuvre due à l’immigration ne se traduit pas automatiquement par un avantage pour la collectivité, notamment si l’on prend en compte les dépenses d’aide sociale, d’éducation, de santé et des autres services publics. Un constat qui rend encore plus contestable la prétention à utiliser l’immigration comme une solution quasi automatique aux déséquilibres démographiques des sociétés occidentales, sans en évaluer préalablement la viabilité économique et sociale réelle.

Le risque est de voir des sociétés artificiellement et à tort reconfigurées selon les exigences du marché, dans lesquelles la concurrence pour le logement, l’emploi, les services et les ressources publiques alimente les frictions entre des groupes sociaux déjà vulnérables. Une tension qui peut toucher particulièrement les jeunes générations, y compris les deuxième et troisième générations issues de l’immigration, qui ont grandi avec des attentes d’intégration et de promotion sociale de plus en plus difficiles à satisfaire. Les conflits qui en découlent ne constituent pas une conséquence inévitable de l’immigration, mais ils peuvent être aggravés par la ségrégation territoriale, la précarité et la perte progressive de cohésion sociale.

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Un logement de moins en moins accessible

Ces dynamiques renvoient à des questions allant de la financiarisation du logement, de moins en moins accessible aux jeunes générations, aux analyses de Charles Goodhart (photo) sur les déséquilibres démographiques et les futures tensions liées à la répartition des richesses.

La question s’étend aux États-Unis, où le trumpisme a nourri des attentes de revanche sociale dans les catégories pénalisées par la mondialisation. À la situation géopolitique s’ajoute la transformation à long terme de la manière même de produire la richesse. Les sociétés occidentales semblent prises entre le marteau d’une évolution technologique et financière tendant à réduire la place centrale du travail et, avec elle, le système de droits et de garanties construit durant la phase industrielle de l’histoire économique, et l’enclume de structures sociales, institutionnelles et gouvernementales conçues précisément durant cette phase, aujourd’hui de moins en moins adaptées à la gestion des nouveaux processus de production et de répartition.

Un alignement imposé

Cette contradiction risque de priver de perspectives des catégories de population toujours plus larges, tandis que les instruments traditionnels de représentation, de protection et de redistribution montrent des signes d’épuisement. Dans le même temps, le modèle libéral de marché prend, y compris dans les relations internationales, des formes de plus en plus agressives. À la promesse de prospérité par le libre marché s’ajoute une logique d’alignement imposé: avec nous ou contre nous. Les sanctions, les menaces tarifaires et les pressions financières deviennent des instruments ordinaires de coercition économique.

À ce tableau fait contraste l’enrichissement exponentiel d’une oligarchie économique et financière extrêmement restreinte: des satrapes modernes, bénéficiaires d’une extraordinaire concentration de richesse et d’influence, soutenus par des réseaux politiques, institutionnels et médiatiques qui tirent à leur tour leur force et leurs ressources de cette même relation circulaire de pouvoir.

Les prévisions de Pilkington pourront se révéler excessives ou être démenties. Mais, mises en regard des considérations démographiques de Zeihan, elles soulèvent une question qui dépasse la conjoncture européenne.

Jusqu’à quel point les gouvernements occidentaux pourront-ils défendre un modèle économique qui peine à tenir ses promesses de prospérité largement partagée, tout en favorisant la concentration de la richesse et du pouvoir? Et peuvent-ils encore en corriger les contradictions, ou la relation circulaire avec les satrapes modernes et les réseaux qui les soutiennent réciproquement rend-elle désormais impossible tout changement de cap?

Les nouveaux symptômes du sida mental

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Les nouveaux symptômes du sida mental

par Georges Feltin-Tracol

En décembre 1986, la France traversait un moment de tensions sociales avec la vive protestation du projet de loi sur les conditions d’accès à l’université proposé par le ministre délégué chargé de la Recherche et de l’Enseignement supérieur Alain Devaquet. En ce début de première cohabitation entre le socialiste François Mitterrand et le centriste pseudo-gaulliste Jacques Chirac, l’Élysée instrumentalise l’opposition des étudiants afin d’entraver l’action gouvernementale du maire de Paris. Manifestations et heurts incitèrent alors Louis Pauwels à rédiger pour Le Figaro-Magazine un éditorial cinglant dans lequel il dénonçât «une jeunesse atteinte d’un sida mental [… et qui a] perdu ses immunités naturelles: tous les virus décomposants l’atteignent». Cette franchise inouïe souleva aussitôt un formidable tollé chez les bien-pensants. L’ancien compagnon de route de la «Nouvelle Droite» parisienne venait pourtant de diagnostiquer un mal lancinant qui s’amplifierait au cours des quatre décennies à venir.

À la fin du mois de mai 2026, l’Hexagone s’horrifie du meurtre de Lyhanna âgée de 12 ans. L’auteur présumé, père d’une camarade de classe de la petite victime, est aussi soupçonné de plusieurs viols sur d’autres petites filles les mois précédents. Malgré le dépôt de plusieurs plaintes, le sinistre personnage a poursuivi ses méfaits jusqu’à l’assassinat de Lyhanna. Des associations féministes et de protection des enfants, gavées d’argent public (Fondation des Femmes, NousToutes, La Voix de l’Enfant, etc.), récupèrent dès lors à des fins politiques les dysfonctionnements avérés des services de sécurité et de la justice toujours plus prompts à persécuter les opposants politiques et les honnêtes gens fatigués du laxisme ambiant.

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Outre des rassemblements les lundis en début de soirée devant les palais de justice sans que cela ne choque les tenants du sacro-saint «État de droit» et de l’imprescriptibilité absolue d’une magistrature érigée en pouvoir omnipotent, ce drame sordide suscite un projet supposé intégral sur les violences sexistes et sexuelles. Cette proposition législative transpartisane (hors RN, UDR et LFI) instaure une présomption de culpabilité envers le mâle et favorise une atteinte incroyable des droits de la défense. Il est exact qu’il porte sur lui de quoi commettre un viol… Le plus risible est que ces Érinyes de pacotille vouent un culte au funeste Robert Badinter dont les réformes néfastes sont à l’origine de cette impéritie.

L’affreux fait-divers sert de prétexte au développement de nouvelles tares sociopolitiques qui s’inscrivent pleinement dans le sida mental si bien décrit il y a quarante ans. Aujourd’hui, c’est le wokisme ou la «politique des identités fictives, artificielles ou factices» qui contrarie le concept fondamental d’anthropologie bioculturelle.

On sait que les tenants du wokisme chérissent l’intersectionnalité. Les deux matrices initiales, à savoir le féminisme progressiste et l’anti-racisme, fomentent à intervalles réguliers des théories déconstructivistes plus ou moins nauséabondes telles la grossophobie (haine des personnes grosses, voire obèses), le spécisme (idéologie consistant à discriminer les êtres vivants en fonction de leur appartenance à une espèce biologique, en leur accordant une valeur morale et des droits inégaux au point de laisser les poux proliférer dans les cheveux des écoliers) ou la toxicophobie (aversion ou rejet envers les usagers de drogues dont les pratiques quotidiennes favorisent la délinquance et la criminalité). La loi supposée intégrale facilite par ailleurs la reconnaissance publique et, surtout, médiatique de l’infantisme, de l’adultisme et de l’enfantisme. Il s’agit de trois variantes particulières de l’âgisme, soit l’ensemble de stéréotypes discriminants fondés sur l’âge d’une personne.

Pour la circonstance, les non-majeurs, qu’ils soient enfants ou adolescents, sont considérés comme une minorité sociale opprimée et discriminée. Par qui? Par des adultes masculins hétérosexuels blancs, pardi! Dans son éditorial du Nouvel Obs (des 12 au 26 juin 2026) intitulée «La cause des enfants», Cécile Prieur qui ne se fait jamais prier pour corrompre les assises ancestrales de notre civilisation européenne, prétend qu’«il existe un continuum entre les violences sexuelles infligées aux femmes et celles dont sont victimes les enfants. À chaque fois, poursuit-elle encore dans une veine clairement complotiste, c’est la même structure oppressive qui est à l’œuvre, la même domination masculine qui fait des ravages, le même système patriarcal qui légitime ces abus en série». Peut-être ignore-t-elle que le fameux patriarcat demeure si puissant et conserve une telle imprégnation institutionnelle que plus de la moitié des effectifs du corps enseignant et de la magistrature sont maintenant féminisés? Ainsi un patriarcat imaginaire et fantasmé serait-il la cause première de tous les problèmes contemporains, du changement climatique aux désordres affectifs et matériels dans les familles.

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L’idéologie déconstructiviste continue donc son travail de corrosion du pater familias en promouvant de nouvelles manifestations wokistes. L’infantisme désigne un ensemble de discriminations et de préjugés systémiques et collectifs à l’encontre des enfants et des adolescents perçus comme inférieurs aux adultes qui disqualifient d’emblée leur discours au nom de leur manque de jugement et d’expérience. Le mioche est de droit l’égal de l’adulte sans en avoir bien sûr les devoirs… L’infantisme recoupe en partie un autre délire psychosocial: l’adultisme. Interrogée par Emmanuelle Anizon et Anna Topaloff dans le même numéro du Nouvel Obs, la danseuse, réalisatrice, comédienne et autrice (ouf!) Andréa Bescond, née en 1979 et mère de deux enfants, définit cette deuxième notion, inventée vers 1978 par le psychologue étatsunien Jack Flasher, comme un «système de domination des adultes sur l’enfant, basé sur l’idée que l’enfant est un être inférieur, dont les droits et la parole n’ont pas la même valeur que ceux des personnes majeures». Quant à l’enfantisme, ce serait un mouvement social, culturel et politique qui recherche l’application réelle de l’égalité en matière de respect des droits, des dignités et d’intégrité entre les adultes et les enfants. Dans la logique enfantiste, le parent qui doit changer les couches souillées de sa fille ou de son fils âgé de deux mois, doit au préalable lui demander son consentement. Par quel moyen? Un formulaire administratif CERFA pré-rempli? Andréa Bescond se déclare «favorable au droit de vote des adolescents à partir de 15 ans». Pourquoi cette limite d’âge ? Pourquoi pas avant? Bien entendu, elle s’oppose en revanche à tout droit de vote familial.

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Ces trois métastases wokistes procèdent en ligne droite de l’égalitarisme le plus rance. N’étonnons-nous pas si, lors des blocus devant les lycées en octobre 2026, maints mineurs ont été arrêtés après avoir commis de nombreuses dégradations. Il serait temps d’abroger les ordonnances de 1945 sur la justice des mineurs et l’excuse de minorité pour imposer des circonstances aggravantes automatiques. Les trois aberrations intellectuelles récusent par conséquent toute approche verticale, tout sens hiérarchique, tout ordre concret au profit d’un fatras chaotique inquiétant. On notera enfin que les zélotes dérangés de ces aberrations conceptuelles dénient toute légalité au sort du fœtus avant son élimination pré-natale. Si la cause des enfants reste restrictive, celle du fœtusisme tarde à se manifester.     

GF-T

  • « Chronique flibustière » n° 201, d’abord mise en ligne le 19 octobre 2026 sur Synthèse nationale.