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jeudi, 18 janvier 2007

Vouloir, revue culturelle pluridisciplinaire

Vouloir

 

 

 

« Vouloir » était une revue culturelle pluridisciplinaire, liée au début de son existence à la vaste nébuleuse des publications dites de « nouvelle droite », avant de s’en détacher en 1992. Elle a été fondée en novembre 1983 par Robert Steuckers et Jean-Eugène van der Taelen.

 

 

 

En octobre 1980, Robert Steuckers fonde, avec l’assistance d’un groupe d’amis, la revue « Orientations », qui s’inscrit, à l’époque, dans le cadre des activités du GRECE-Belgique (« Groupement de Recherches et d’Etudes sur la Civilisation Européenne »), dirigé par Georges Hupin. Ce fut une conférence sur les théories géopolitiques, tenue à la Tour du Midi à Bruxelles, qui fut l’occasion de lancer cette publication qui devait épauler, sur le plan théorique, la revue de Georges Hupin, « Pour une Renaissance Européenne », organe de liaison des membres et amis du GRECE-Belgique. « Orientations » devait être l’organe belge francophone correspondant à la revue « Etudes et Recherches » émanant du SER (« Secrétariat Etudes & Recherches ») du GRECE français, où oeuvrait notamment Guillaume Faye.

 

 

 

Un premier numéro (n°0) d’Orientations paraît le jour de la conférence sur les théories géopolitiques, le 30 octobre 1980, où Robert Steuckers et J. de Raffins d’Ourny prirent la parole. Ce numéro fut essentiellement consacré au livre du Général Baron autrichien Heinrich Jordis von Lohausen (« Mut zur Macht. Denken in Kontinenten », 1979), aux travaux de l’Américain Colin S. Gray (qui relancera les théories géopolitiques aux Etats-Unis), à l’ouvrage de Guido Giannettini (sur le conflit sino-soviétique en Extrême-Orient) et sur les atlas historiques de l’historien et géographe écossais Colin McEvedy.

 

 

 

La parution d’ « Orientations » est alors interrompue car Robert Steuckers deviendra de mars 1981 à décembre 1981 le secrétaire de rédaction de la revue « Nouvelle école », dirigée par Alain de Benoist. Steuckers participera à deux dossiers de « Nouvelle école », l’un consacré à Vilfredo Pareto, l’autre à Martin Heidegger. A la suite de divergence de vues entre les deux hommes, Steuckers revient à Bruxelles et relance aussitôt « Orientations ».

 

 

 

Trois numéros paraîtront en 1982, avant que Steuckers n’interrompe la parution pour raisons de service militaire ;  l’un de ces numéros sera consacré à la vision de l’histoire d’Oswald Spengler ; le second à des mélanges (dont un article important du Dr. Armin Mohler, théoricien de la « révolution conservatrice » et animateur principal, à l’époque, de la « Siemens Stiftung » de Munich) ; le troisième à la problématique, très actuelle, du national-neutralisme allemand. La Ville de Berlin, encore divisée, venait, par une exposition magistrale, de renouer avec son passé prussien ; l’hostilité à l’installation des missiles américains en RFA faisait basculer plusieurs figures marquantes de la gauche allemande dans le camp national (dont le fils de Willy Brandt, Peter Brandt, auteur d’un ouvrage de référence sur la question à l’époque), sans pour autant épouser les thèses de l’extrême droite nationaliste. Steuckers prenait, mutatis mutandis, pour modèle la politique de la revue allemande « Wir Selbst », dirigée par Siegfried Bublies à Coblence. Bublies, issu des milieux de la droite nationale, avait opté pour une ouverture à gauche et venait de lancer, fin 1979, sa revue « Wir Selbst » (traduction du gaélique irlandais « Sinn Fein ») qui connaîtra un succès retentissant et fera beaucoup parler d’elle. Au début, cette ouverture à gauche, renforce encore le froid entre Steuckers et l’équipe parisienne autour d’Alain de Benoist, qui officie à l’époque dans la presse conservatrice (Figaro Magazine, Magazine Hebdo), plus ou moins liée au RPR, alors même que les cadres du GRECE avaient invité Steuckers à prononcer une conférence à leur tribune interne (celle du « Cercle Héraclite ») sur le national-neutralisme allemand et que cette conférence n’avait rencontré aucune objection.

 

 

 

Un quatrième numéro paraît dès l’automne 1983, quand Steuckers rentre des armées et s’installe définitivement à Bruxelles. A la parution de ce quatrième numéro, Jean-Eugène van der Taelen, qui soutenait « Orientations » depuis le printemps 1982, suggère de donner un rythme plus régulier aux parutions et offre gratuitement les infrastructures de son entreprise pour organiser débats et conférences. Pour Jean-Eugène van der Taelen, les dossiers d’ « Orientations » étaient trop copieux pour assurer une parution régulière et fidéliser les abonnés et sympathisants. Jean-Eugène van der Taelen accepte donc de parrainer les revues et les initiatives du SER belge, qui prendra alors le nom d’EROE (« Etudes, Recherches et Orientations européennes ») pour éviter de dépendre de Paris et pour assurer une indépendance totale des groupes non français, comme le souhaitaient également les Milanais, regroupés autour de Stefano Vaj.

 

 

 

Pour assurer une parution régulière, avec une publication plus réduite quant au nombre de pages, et pour marquer l’indépendance des pôles belges vis-à-vis de Paris, « Vouloir » devient l’organe de l’EROE et fonctionnera sans recevoir d’instruction du GRECE parisien. Jean-Eugène van der Taelen invente le nom et le graphisme (première mouture) de « Vouloir », qui est lancé en novembre 1983.

 

 

 

La revue contient dans un premier temps des recensions de livres et de brefs éditoriaux collés à l’actualité. Elle annonce les conférences et colloques de l’EROE qui se tiendront de 1984 à 1991. Cette année-là, « Vouloir » prendra la place d’ « Orientations » (qui cessera de paraître avec son treizième numéro, consacré à la figure du philosophe pessimiste roumain Emil Cioran). « Vouloir » publiera des dossiers sur le nationalisme, le futurisme (tous deux avec la participation de Charles Champetier, futur adjoint d’Alain de Benoist), les nations celtiques de Grande-Bretagne (Pays de Galles, Cornouailles, Ecosse ; avec l’appui de l’association britannique IONA), le post-modernisme (surtout tel qu’il fut présenté par l’Allemand Welsch), le judaïsme contemporain, l’économie, l’islam, le national-communisme, le conflit des Balkans, etc. En tout, 113 numéros paraîtront. Outre Steuckers, les principaux collaborateurs de « Vouloir » furent Ange Sampieru et Louis Sorel.

 

 

 

L’intérêt de la revue résidait essentiellement dans le fait qu’elle publiait un très grand nombre de traductions de l’allemand, de l’italien, de l’espagnol et du russe (dont plusieurs textes d’Alexandre Douguine / Dugin). Les textes émanaient pour la plupart de revues plus ou moins proches de la mouvance « nouvelle droite ».

 

 

 

En 1994, la revue reçoit une nouvelle numérotation et fait paraître neuf numéros jusqu’en 1999. Les dossiers de cette période ont été consacrés aux visions de l’Europe, à Julius Evola, à la guerre dans les Balkans, au socialisme belge, à la modernité, au communautarisme américain contemporain, à Martin Heidegger, à Ernst Jünger (pour son centenaire), à la Russie, à la révolution conservatrice allemande, au néo-paganisme actuel, à la géopolitique et à la « Nouvelle droite » (dossier très critique scellant la rupture définitive avec les réseaux d’Alain de Benoist, survenue quelques années plus tôt).

 

 

 

Le dossier géopolitique, de 1997, a été établi en hommage au Général-Baron Heinrich Jordis von Lohausen, pour son 90ième anniversaire. Ce dossier contenait un texte de Guido Giannettini, sur la vision eurasienne du pantouranisme turc, et plusieurs textes du géopolitologue suédois Bertil Häggman, animateur d’un centre géopolitique à Helsingborg en Suède. Louis Sorel et Robert Steuckers y traitaient des grandes figures de la géopolitique, articles complétés de bibliographies assez complètes de Haushofer et de Mackinder. Ce numéro atteste de la continuité des recherches entreprises par l’équipe de « Vouloir », ce qui distingue la revue des autres entreprises de « Nouvelle droite » où les ruptures et les recompositions idéologiques, les changements d’options philosophiques, se succédaient à un rythme assez rapide, provoquant le désarroi chez bon nombre de lecteurs.

 

 

 

En butte à l’hostilité constante d’Alain de Benoist, qui ne voulait pas d’autres revues rédigées en français dans la mouvance qu’il considérait comme la sienne, « Vouloir » a néanmoins coopéré loyalement avec le GRECE entre 1983 et 1987 et, après une première rupture de deux années, entre 1989 et 1992 (à la demande initiale de Charles Champetier, qui finira par adopter, à l’encontre de la revue belge, les positions hostiles d’Alain de Benoist). En 1992 survient la crise définitive, qui consomme la rupture entre Alain de Benoist et Charles Champetier, d’une part, et Robert Steuckers et Jean Eugène van der Taelen, d’autre part. En 1993, après la disparition d’ « Orientations », « Vouloir » prend sa place et son supplément devient « Nouvelles de Synergies Européennes » à partir de mai 1994. Cette fois, les deux revues s’inscrivent dans le cadre de l’Association « Synergies Européennes », qui sera créée par des dissidents du GRECE, des animateurs de l’EROE et des lecteurs de « Vouloir », après la rupture de décembre 1992 avec le GRECE, centré autour d’Alain de Benoist. Désormais les deux groupes organiseront leurs propres universités d’été.

 

 

 

Jean-Eugène van der Taelen meurt en janvier 1996.

 

 

 

En 1999, la revue « Vouloir » cesse de paraître. Son supplément « Nouvelles de Synergies Européennes » parait jusqu’en octobre 2002. « Au fil de l’épée », devenu supplément de « Nouvelles de Synergies Européennes », survit jusqu’en novembre 2003. Depuis lors, les textes sont envoyés sur la « Grande Toile » et repris par plusieurs sites, d’obédiences diverses.

 

 

 

« Vouloir » n’a jamais soutenu aucun parti politique ni servi de tribune pour autre chose que l’EROE ou « Synergies Européennes ».

 

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Introduction au colloque d'"Eurorus"

Introduction au Congrès d’EURORUS,

 

Lebbeke, 2 décembre 2006

 

 

 

Tout au long du dix-neuvième siècle, la Russie a été perçue comme le bouclier de la « Tradition » contre l’esprit de la révolution française. Elle était donc la référence de toutes les forces conservatrices et traditionnelles en Europe et ailleurs dans le monde. En 1917, avec la révolution bolchevique, cette image s’effondre. En un coup, la Russie devient l’avant-garde des principes révolutionnaires radicalisés à l’extrême. Les forces conservatrices remplaceront dès lors leur russophilie initiale par un éventail d’affects anti-russes, sur lesquels ne cesseront de tabler les propagandes anglaises puis américaines pour étayer leur politique d’endiguement et, plus tard, de « roll-back » (« refoulement »), un « roll-back » non plus nucléaire comme l’avait théorisé John Forster Dulles au début des années 50, mais un refoulement porté par le soft power, le pouvoir idéologique, qui génère des « révolutions colorées » depuis la chute de l’URSS et la déliquescence de la CEI.

 

 

 

Pendant la guerre froide, nous courrions le risque de subir, sur le sol européen une troisième guerre mondiale, qui aurait achevé de ruiner définitivement notre civilisation. Dans ce contexte, dès les années soixante, en notre pays, le ministre des affaires étrangères Pierre Harmel, et le militant politique jugé extrémiste, Jean Thiriart, ont jugé cette situation inacceptable. Pour Pierre Harmel, les petits pays des deux blocs devaient s’efforcer de diminuer le risque de conflagration mondiale, en développant, entre eux, des relations bilatérales, aussi étroites que le permettait l’inféodation aux blocs. L’objectif était d’éviter la guerre, de la retarder. Pour la Belgique, ces relations bilatérales se sont nouées essentiellement avec la Pologne et, dans une moindre mesure, avec la Roumanie de Ceaucescu. Ailleurs, comme en Allemagne, cette tentative d’éviter le conflit, se traduisit par l’Ostpolitik de Brandt.

 

 

 

[Addendum post colloquium : Pour Thiriart, l’européisme hostile aux blocs s’est d’abord traduit par l’espoir de voir l’OAS anti-gaulliste faire de la France un « Piémont » qui, à l’instar de cet ancien royaume du nord de l’Italie qui a uni la péninsule sous la poigne de Cavour et de Garibaldi, unirait l’Europe sous le signe d’une libération des peuples végétant sous le duopole instauré à Yalta. Mais De Gaulle, ennemi de l’OAS, mènera une politique de désengagement français ; Paris quittera l’OTAN, tandis que l’OAS, et Thiriart dans son sillage et à son corps défendant, étaient rejetés hors de toute sphère de décision. Thiriart optera dans un second temps pour une politique pro-chinoise, pour un soutien à la voie roumaine en Europe de l’Est, pour une alliance avec les régimes laïques arabes, nassériens ou baathistes, trois orientations politiques qui connaîtront malheureusement l’échec, forçant Thiriart à interrompre momentanément toute activité politique et tout travail idéologique].

 

 

 

En 1972, coup de théâtre, Nixon et Kissinger renouent les relations rompues entre la Chine et les Etats-Unis, depuis la prise de pouvoir par Mao en 1949. L’objectif de ce renversement d’alliance est toujours de contenir la Russie, de parfaire la fameuse politique de l’endiguement et, aussi, de rompre définitivement l’unité du bloc communiste, déjà sévèrement compromise par les différends frontaliers sino-soviétiques et les querelles idéologiques. A partir de ce moment, naît l’idée d’une solidarité voire d’une alliance entre l’Europe et la Russie. L’exposant le plus précis de cette idée a été l’Italien Guido Giannettini, auteur d’un livre sur les relations sino-soviétiques : Dietro la Grande Muraglia. Pour Giannettini, la nouvelle donne impliquait une solidarité euro-russe, face au nouveau tandem sino-américain.

 

 

 

Entre 1985 et 1989, quand Gorbatchev inaugure sa période de « glasnost » et de « perestroïka », un immense espoir nous a secoués, nous Européens, si bien que nous pouvions paraphraser Martin Luther King en disant « We all had a dream ». Mais nous avons rapidement déchanté, essentiellement pour cinq motifs : 1) La gestion catastrophique d’Eltsine sur le plan économique, avec la vente à l’encan des ressources de la Russie ; 2) La ruine générale de la Russie, avec une inflation digne de la République de Weimar en Allemagne dans les années 20 du 20ième siècle ; 3) La mise en œuvre de la stratégie Brzezinski, visant la fragmentation des territoires de l’ancienne URSS et de l’ex-Empire des tsars, en pariant notamment sur les éléments turcophones et islamiques ; 4) La guerre de Tchétchénie, déclenchée sous Clinton par l’alliance entre les Etats-Unis, la Turquie et les fondamentalistes wahhabites, financés par l’Arabie Saoudite ; 5) Le harcèlement médiatique contre Poutine, dont le Soir, le quotidien principal de Bruxelles se fait le triste relais.

 

 

 

Ce faisceau de faits nous oblige à constater que nous sommes à nouveau dans une situation de guerre froide, alors que personne, ni à gauche ni à droite de l’échiquier politique en Europe, ne l’avait voulu.

 

 

 

C’est pourquoi je salue une initiative comme ce colloque de la nouvelle association « Eurorus », que j’accepte d’être le modérateur dans les débats qui vont, tout à l’heure, confronter des personnalités aux trajectoires très différentes, au passé jugé parfois sulfureux, mais ce goût de soufre est décidément bien préférable à l’atmosphère feutrée et aseptisée du ronron médiatique contemporain.

 

 

 

Je déclare le colloque ouvert.

 

  

 

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Gilles Lipovetsky et la société de déception

Synergies européennes - Ecole des cadres (Wallonie-Bruxelles-Luxembourg-Lille) – Décembre 2006

Benoit Ducarme / Robert Steuckers :

La société qu’ils nous ont fabriquée : une société de déception (Gilles Lipovetsky)

Depuis plus de deux bonnes décennies, nous connaissons l’excellence des travaux de Gilles Lipovetsky. Son ouvrage « L’ère du vide », de 1983, est rapidement devenu un classique de la pensée politique et sociologique contemporaine. Ce classique a été suivi d’un autre ouvrage important, « L’empire de l’éphémère », paru chez Gallimard en 1987. Pour Lipovetsky, disciple de Max Weber à plus d’un titre, la société libérale occidentale  -celle dans laquelle nous sommes plongés et où nous végétons à notre corps défendant en tant qu’esprits critiques identitaires-  est une société désenchantée ; c’est pourquoi, au bout de quelques décennies d’hypertrophie, elle débouche sur le vide, à force, explique Lipovetsky en poursuivant son raisonnement wébérien, de ne s’attacher qu’à l’éphémère, qu’à un présent furtif et trivial, qui passe et qui passe très vite.

Nous en déduirons qu’une société n’est cohérente que si elle garde mémoire vive, souvenirs durables, pour re-projeter de la cohérence vers les temps qui viennent. « Archéofuturisme » dirait Guillaume Faye, lecteur attentif de Lipovetsky comme nous allons le voir. Car, justement, dans l’orbite de la pensée contestatrice identitaire, seul ce sacré Guillaume Faye a attiré notre attention, et l’attention du public néo-droitiste, sur l’œuvre de Lipovetsky, à l’époque de gloire et de pertinence du GRECE. Notamment dans les colonnes de « Panorama des idées contemporaines », revue dirigée par le grand indianiste et sanskritologue français Jean Varenne, prématurément décédé en 1997.

Du désenchantement à la déception

Les analyses de Faye, dans la revue de Varenne, étaient claires, succinctes et pertinentes. Elles constituent aujourd’hui un socle qui nous permet de revenir à Lipovetsky. Surtout à un petit ouvrage récent, très abordable : en fait, il s’agit d’un entretien avec Bertrand Richard, où Gilles Lipovetsky, philosophe et sociologue, explicite son nouveau concept de « société déceptive », après avoir diagnostiqué les nouveaux maux accumulés dans nos sociétés de plus en plus désenchantées (que dirait Max Weber, s’il revenait parmi nous ?). Les sceptiques d’entre les nôtres nous diront, narquois et désabusés, que Lipovetsky n’innove en rien. Ce désenchantement, omniprésent, avait déjà été fustigé par bon nombre d’auteurs dès le 19ième siècle ; Lipovetsky, par conséquent, ne ferait que réchauffer un concept ou un complexe de concepts au moins une fois séculaire.

Sans doute, ces sceptiques ont-ils raison. Mais partiellement seulement. Car le 19ième siècle conservait, à vaste échelle, des espaces intacts, des communautés rurales et villageoises, certes non dominantes, ou des communautés urbaines bien organisées mais encore à l’échelle humaine (que l’on songe aux travaux du sociologue Ferdinand Tönnies, ou aux réflexions de Heidegger sur sa propre petite ville de Messkirch). Aujourd’hui, la consommation effrénée, véhicule de l’amplification démesurée du désenchantement, selon Lipovetsky, s’insinue jusqu’au fin fond des campagnes, qui calquent le comportement ultra-consumériste des grandes métropoles.

Il n’y aura pas de « fin de l’histoire » !

Mais la force de l’argumentaire lipovetskyen, c’est qu’il n’est en rien moralisant. Lipovetsky est un observateur du réel humain. Il observe et comptabilise nos déceptions : nos efforts à consommer sont insatiables, n’atteignent jamais les objectifs d’acquisition, de démultiplication quasi infinie de plaisirs. Ce mirage, plutôt cette succession incessante de mirages, tous plus mirobolants que les autres, engendre la déception. En cela, la déception est donc plus que le désenchantement de Max Weber, qui, lui, faisait aussi allusion à l’évanouissement des espoirs et des consolations de la religion voire de la religiosité populaire, des traditions locales, des processions et autres rites liturgiques qui rythmaient la vie et que les esprits forts brocardaient, en s’imaginant imiter Voltaire. La déception est donc un stade ultérieur, un avatar encore plus triste du désenchantement, qui mélancolise encore davantage la vie.

Alors, sur ce fonds d’épouvantable morosité ou sinistrose, assistera-t-on, très bientôt, à une « fin de l’histoire » ? Non, répond Lipovetsky, parce que, s’empresse-t-il d’ajouter, ce concept de fin d’histoire n’a pas de sens, vu qu’il n’y a jamais eu de fin de l’histoire, que toujours elle a redémarré, et parfois de manière bien inattendue.

Dans l’entretien qu’il accorde à Bertrand Richard, Gilles Lipovetsky retrace son itinéraire : il a d’abord critiqué cette nouvelle philosophie du soupçon « foucaldienne » (c’est-à-dire dérivée de l’œuvre de Michel Foucault), qui percevait, derrière les mécanismes du nouveau consumérisme, qui se déployait tous azimuts, un mécanisme subtil et occulté de contrôle, de mise au pas des âmes et des corps. Dans le mixte idéologique dominant des années 70, les intellectuels avaient tendance à mêler Orwell et Foucault, pour annoncer une sorte d’apocalypse de grisaille, où même Big Brother, pourtant présent, n’aurait plus eu ni nom ni visage. Lipovetsky avait critiqué  -et critique toujours-  cet « apocalypsisme » noir et exagéré.

Le « mal de l’infini »

Il constate toutefois, avec Tocqueville et Durkheim, que l’accumulation de biens matériels et consommables, rend les hommes malheureux, dans la mesure où ils ne tolèrent plus les inégalités devant la possession de biens (et même de biens meubles, périssables et éphémères). Comme Durkheim, Lipovetsky « repère le ‘mal de l’infini’ (de l’infini des choses ‘acquérables’) qui, entraîné par la perte d’autorités des règles sociales, est générateur d’un profond désappointement ».

Ce désappointement ou cette déception ubiquitaire, structurelle et permanente, ne concerne pas seulement la sphère sociale et économique. Elle déborde sur le politique, tout simplement parce que la démocratie libérale  -qui est arrivée sur scène immédiatement avant la révolution industrielle, l’amorce de la consommation d’objets très vite sérialisés, et qui marque le début du « règne de la quantité »-  « porte structurellement en elle la déception », parce qu’ajoute Lipovetsky à la suite du théoricien français contemporain de la démocratie, Claude Lefort, elle est un pouvoir qui n’appartient à personne. Au fil du temps, le mélange des genres, l’alignement des programmes les uns sur les autres, a conduit à l’absence de résultats politiques tangibles, vu l’impossibilité d’une décision tranchée ; d’où la défiance générale des électeurs, avec tous les phénomènes connexes que cela entraîne : absentéisme électoral, désintérêt pour les débats, mépris pour les élus… Conclusion : la démocratie libérale est incapable de répondre au désir de bonheur (p. 70), alors qu’elle le promet, qu’elle prétend être la seule à pouvoir l’offrir aux peuples, comme elle l’inscrit par ailleurs dans deux textes fondamentaux : la Déclaration d’indépendance américaine de 1776 et la Déclaration des droits de l’homme de 1789.

De l’Etat à la tribu

Par conséquent, les peuples, déçus, retournent vers des échelons plus visibles et palpables pour trouver ce bonheur qu’on leur a promis et dont on les a frustrés : cet échelon est la tribu (voir les travaux de Michel Maffesoli) ou la communauté minoritaire, qui harcèlera l’Etat démocratique ou la fameuse « République » dont on se gargarise aujourd’hui en France. Les diasporas se rebiffent, entrent en rébellion, ne trouvant ni sens ni bonheur dans cet Etat ou cette « République », qui ne sont ni le leur ni la leur, ne relève pas de leurs traditions ou de leur mémoire. Les minorités ethniques, linguistiques ou régionales se mettent également à regimber et à suggérer de nouvelles formules de représentation, dont les exemples les plus emblématiques demeurent les projets de Robert Lafont pour l’Occitanie et de Gianfranco Miglio pour la Padanie. Pour Lipovetsky : « L’âge de l’escalade déceptive voit monter la tyrannie des minorités activistes ». Phrase qui ne dénonce évidemment pas d’éventuels partisans de Lafont ou de Miglio, mais les minorités diasporiques qui revendiquent pour mieux déconstruire encore un Etat-reliquat et rafler avantages matériels et autres aux autochtones, amortis, déçus et dépolitisés.

Pour un nouvel ascétisme

Lipovestsky, prudent, ne propose aucune solution, craignant sans nul doute les foudres d’une inquisition, plus sauvage en France qu’ailleurs, comme le prouvent les démarches récentes de l’Académicien René Rémond, qui veut courageusement mettre un holà au train des lois liberticides qui empoisonnent la vie universitaire hexagonale. Quand on approche des zones aussi dangereuses de l’actualité, doit-on craindre, effectivement, d’être houspillé dans la géhenne de l’incorrection politique ? Peut-être. Ou peut-être non. Finalement, la question n’a pas tant d’importance ici. Lipovetsky, avec une prudence de Sioux, n’indique qu’un levier possible : celui qui s’incarne dans l’action de militants anti-publicitaires, qui entendent ruiner le prestige des logos, forcer ainsi les marchés à diminuer les prix, inciter à une simplicité existentielle, à un retour à un ascétisme non forcé, non caricatural, non doloriste. Parmi les indices de cette simplicité et de cet ascétisme, Lipovetsky place aussi quelque espoir dans les mesures volontaires, émanant de citoyens, et volontaristes, émanant des instances politiques, en faveur des défavorisés (certaines soupes au lard, distribuées aux miséreux des villes françaises, au creux de l’hiver et qui suscitent la haine de quelques préfets repus ?), parce que tout cela montre « que l’acquisition hédonistique de biens marchands n’apparaît pas comme l’alpha et l’oméga de la vie ».

Hédonisme et consumérisme, conclut Lipovetsky, sont finalement des phénomènes très récents. Et, en peu de temps, ils ont déçus. Terriblement. Profondément. Ils vont donc être forcément congédiés. Par une révolution culturelle qui « réévaluera les priorités de l’existence, la hiérarchie des finalités, la place des jouissances immédiates dans le système des valeurs » (p. 109). Ensuite : « A un moment donné, les hommes trouveront le piment de la vie ailleurs que dans l’hédonisme consommatoire ».

Il ne pourra pas en être autrement. Et nous nous en réjouissons.

Benoit Ducarme / Robert Steuckers.

Références : Gilles Lipovetsky, La société de déception, Editions Textuel, Paris, 2006, 17 euro, ISBN 2-84597-195-8.

 

 

 

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