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samedi, 18 juillet 2026

DVD: Le Mage du Kremlin - Un thriller politique et ses arrière-plans de realpolitik

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DVD: Le Mage du Kremlin - Un thriller politique et ses arrière-plans de realpolitik

Werner Olles

En 2019, le journaliste américain et spécialiste de la Russie Lawrence Rowland (Jeffrey Wright) se rend à Moscou pour y rencontrer l’ancien conseiller de Poutine, Vadim Baranov (Paul Dano), qui s’est retiré de la vie politique officielle. Dans sa datcha, Baranov raconte à Rowland son histoire, qui commence au début des années 1990, après l’effondrement du communisme soviétique. Fils d’un bureaucrate loyal au parti, il se jette dans la vie bohème en tant que metteur en scène de théâtre d’avant-garde et profite des nouvelles libertés. Lors d’une fête, il fait la connaissance de l’artiste Ksenia (Alicia Vikander), avec qui il entame une relation. Ensemble, ils montent des pièces de théâtre et fréquentent les cercles des oligarques nouvellement enrichis, parmi lesquels Dmitri Sidorov (Tom Sturridge), l’ami extraverti et adepte du luxe de Baranov. Sidorov séduit Ksenia, qui quitte alors Baranov.

Mais Baranov s’adapte lui aussi à la nouvelle époque. Alors que le président Boris Eltsine, marqué par l'alcoolisme, devient de plus en plus incapable de gouverner, les oligarques, sous la direction de Boris Berezovski (Will Keen), prévoient de s’emparer du pouvoir. Ils soutiennent la réélection d’Eltsine en échange de la privatisation de la télévision d’État. Baranov commence alors à produire des émissions de téléréalité vulgaires et finit par être nommé directeur de la télévision par Berezovski.

Lorsque Eltsine, après plusieurs crises cardiaques et des défaillances totales en public, ne peut plus rester en place, Berezovski propose le chef du KGB, Vladimir Poutine (Jude Law), comme successeur. Mais, au lieu d’être la marionnette qu’attendaient les oligarques, Poutine leur arrache froidement le pouvoir, pousse la plupart d'entre eux à l’exil ou les fait arrêter. Sidorov est lui aussi arrêté, tandis que Baranov devient le conseiller de Poutine, chef de la propagande et organisateur impitoyable, au service du maintien au pouvoir du nouveau « tsar ». Lorsqu’il revoit Ksenia à Moscou, qui s’était séparée de Sidorov après seulement quelques mois, ils se remettent ensemble.

Au début du conflit ukraino-russe en 2024, les États-Unis et l’Union européenne interdisent l’entrée sur leur territoire à Baranov. Peu avant l’entrée en vigueur de cette sanction, il s’envole avec Ksenia pour un week-end à Stockholm. Il lui avoue s’être opposé à toutes les interventions militaires, mais les avoir tout de même organisées au final. Ksenia lui confie qu’elle attend un enfant de lui. Peu après, la carrière de Baranov décline et il se retire de la politique. Berezovski, qui a souffert de son exil, est retrouvé mort dans sa maison à Ascot.

Dans sa datcha, Baranov confie à Rowland que sa petite fille est son plus grand bonheur, après avoir sacrifié tant d’années à la politique. Il fait ses adieux à Rowland et le regarde partir en voiture. Soudain, quelqu’un lui tire une balle dans la tête par derrière.

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Le thriller politique Le Mage du Kremlin (en anglais: The Wizard of The Kremlin) est tiré du roman éponyme de Giovanni da Empoli, que le réalisateur Olivier Assayas adapte à un rythme effréné, retraçant le parcours de la Russie, de la fin de la guerre froide à la montée en puissance d’un agent du KGB jusque-là méconnu puis jusqu’au poutinisme des années 2010. On insiste sur le caractère fictif de l’œuvre, mais la reconnaissance des faits et surtout l’immersion dans la machinerie du pouvoir poutiniste sont impressionnantes. Jude Law, connu plutôt pour des comédies romantiques, incarne Poutine avec une froideur glaçante. Cependant, le film ne tourne pas autour de lui: il n’apparaît qu’au bout d’une heure, car le personnage principal est Vadim Baranov, inspiré de l’ancien conseiller de Poutine et « magicien du Kremlin » Vladislav Sourkov, génie de la manipulation et du jeu politique. Paul Dano interprète ce personnage avec beaucoup de retenue, presque effacé, parlant dangereusement bas, philosophant sur l’inutilité de convertir l’ennemi à son propre récit, et l’efficacité supérieure de le déstabiliser par des jeux de confusion, des informations et opinions contradictoires.

Sourkov, né en 1964 en Tchétchénie – son père est tchétchène –, a reçu le nom de famille de sa mère russe et, après son service militaire, a étudié l’économie à la nouvelle université internationale de Moscou, avant de devenir l’un des plus importants et mystérieux stratèges du Kremlin. Il fut chef de l’administration présidentielle, vice-premier ministre et conseiller d’État de première classe entre 2011 et 2013. Dans ses dernières fonctions, il conseillait le président sur les zones de conflit: Ukraine, Abkhazie et Ossétie du Sud. Début 2020, le «Poutinator», stratège aussi puissant que dangereux, fut relevé de ses fonctions, mais cela ne constitua pas une rupture selon lui. Simultanément, parut dans la Nesavissimaya Gazeta son essai très discuté, L’État durable de Poutine, où il présente la gouvernance de Poutine comme une «nécessité fatale».

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Dès 2009, sous le pseudonyme Nathan Doubovitski, il avait publié le roman Près de zéro, qui dressait un tableau sombre de la Russie postcommuniste et dénonçait impitoyablement les dysfonctionnements. Dans une interview à la Literatournaya Gazeta, le célèbre écrivain russe Viktor Erofeïev a révélé que Sourkov en était l’auteur; l’ouvrage, salué pour ses qualités littéraires, a été dédicacé par Sourkov à Erofeïev.

En Occident, Sourkov est toujours considéré comme le chef idéologue du Kremlin, le «troisième homme de l’État», l’«éminence grise» et le véritable fondateur du poutinisme. Il est encore sur la liste des sanctions des États-Unis et de l’UE, mais il a néanmoins participé au sommet du format Normandie à Berlin en 2016, accompagnant Poutine, démonstration claire de force et de mépris envers l’Occident et l’UE. Il perçoit l’UE comme un «ensemble gonflé et sans capacité de décision, qui finira sans doute par se désagréger», tandis qu’il décrit le cœur géopolitique de la Russie ainsi: le pays «s’étend aussi loin que Dieu le permet !».

Pour lui, le monde russe s’étend là où l’influence russe agit. Sourkov souhaite «morceler l’Ukraine en ses parties naturelles», et estime que Trump, aux États-Unis, est plus proche de Poutine que des dirigeants européens.

Dans ce contexte, il esquisse un «Grand Monde Nordique», fondé sur un code méta-culturel commun entre la Russie, l’Europe et les États-Unis, ce qui n’est pas sans rappeler le concept «Eurosibérie» de Guillaume Faye, tandis que la ligne officielle russe privilégie de bonnes relations avec le Sud global, ce qui correspond davantage à ses origines multiethniques.

Dans une interview au Financial Times, il comparait Poutine en 2021 à l’empereur romain Auguste et affirmait que la Russie avait besoin d’un tsar: «Une surdose de liberté est fatale à l’État!». La mission d’un État fort est de limiter «l’entropie sociale». Ainsi, le système politique russe est pour lui un «réacteur social bien fonctionnel», dont la surpression, due à des expériences libérales, serait dangereuse.

Pour Sourkov, les années 2000 en Russie étaient un âge d’or, lors duquel le pays s’est remis du chaos des années 1990 et du traumatisme de la perestroïka. Le dollar serait le «virus du chaos» et l’Ukraine «un quasi-État artificiel qu’il faut démanteler en ses parties naturelles!». Sourkov, qui avait des contacts avec les « Loups de la nuit », les « national-bolcheviks » de Limonov et Douguine (finalement interdits), et avec Prigojine, le chef du groupe Wagner mort dans le crash de son hélicoptère, estime que le libéralisme occidental est devenu un théâtre libertaire qui crée sans cesse de nouveaux «opprimés» à libérer. Ainsi, selon lui, le libéralisme déplace les vrais problèmes – immigration massive, criminalité et pauvreté – vers des questions fictives telles que la diversité de genre et la libération sexuelle. Mais la Russie, dit-il, a vaincu le libéralisme dès le début des années 2000.

Sourkov n’affirme pas que le modèle russe soit meilleur, mais seulement que c’est le plus pratique dans les circonstances actuelles. Les rumeurs sur sa personne sont nombreuses, et il est si fascinant et complexe que l’Occident ne veut pas entendre ou ne peut pas comprendre ce qu’il dit ouvertement.

Au début du conflit ukraino-russe, il a été dit qu’il était assigné à résidence pour détournement présumé de fonds dans le Donbass. Plus tard, des chaînes Telegram ont annoncé qu’il avait fui la Russie. Réponse de Sourkov: «Je n’ai pas connaissance de mon départ!». Le Kremlin n’a confirmé ni l’assignation à résidence, ni la fuite. Selon ses propres dires, il vit toujours à Moscou – malgré toutes les rumeurs –, menant une vie d’intellectuel privé à l’occidentale, avec champagne et poésie beat. La fin du film est donc bel et bien fictive, mais elle reflète tout ce que l’Occident préfère refouler dans son propre système.

DVD : Le Mage du Kremlin. Constantin Film/Leonine 2026. Durée: 140 minutes.

19:43 Publié dans Cinéma, Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vladislav sourkov, russie, film, cinéma | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 19 juin 2026

Le magicien sans pouvoir – Vladislav Sourkov dans l’imaginaire politique occidental

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Le magicien sans pouvoir – Vladislav Sourkov dans l’imaginaire politique occidental

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/velho-vailla-valtaa-vl...

Le débat politique occidental souffre depuis longtemps d’une incapacité à considérer la Russie comme un acteur historique indépendant. Au lieu de cela, la Russie est devenue un miroir dans lequel sont projetées des peurs et des aspects refoulés propres à l’Occident. Vladislav Sourkov est devenu dans ce récit l’une des figures centrales: symbole du cynisme, de la simulation et de l’exercice du pouvoir au nom de la démocratie.

Sourkov fut, dans les années 2000 et 2010, l’un des principaux stratèges de l’ombre au Kremlin. Il est devenu le premier chef adjoint de l’administration présidentielle, a été vice-premier ministre de 2011 à 2013, puis, en tant que conseiller du président, a été chargé de l’Ukraine ainsi que des zones de conflit en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Il a été relevé de ses fonctions en février 2020, mais il a continué à commenter ponctuellement la géopolitique à travers des chroniques.

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Dans le débat occidental, Sourkov vit encore comme une figure mystérieuse du pouvoir en coulisse. Il a aussi pénétré la culture populaire occidentale: dans le film d’Olivier Assayas (2025) adapté du roman à succès Le Mage du Kremlin (2022) de Giuliano da Empoli, un personnage inspiré de Sourkov apparaît.

Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire français L’Express, Sourkov résumait ainsi le cœur géopolitique de la Russie: le pays s’étend « aussi loin que Dieu le permet » et le Russki mir, le monde russe, s'installe partout où l’influence russe s’exerce. Il qualifie l’Ukraine d’«État quasi-artificiel qui doit être divisé en ses parties naturelles».

L’analyse de Sourkov va plus loin. Il critique l’UE comme une «construction gonflée et indécise» qui, selon lui, finira probablement par se dissoudre. Aux États-Unis, il voit Trump plus proche idéologiquement de Poutine que des dirigeants européens.

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Sur la base de cette dynamique, Sourkov a esquissé un « Grand Septentrion», un cluster géopolitique fondé sur un code métaculturel commun à la Russie, l’Europe et les États-Unis. Cette vision semble pourtant aujourd’hui bien lointaine, car elle contredit la ligne officielle de la Russie, qui privilégie les relations avec le Sud global.

Les origines et les goûts personnels de Sourkov – champagne, dripping de Jackson Pollock, poésie beat d’Allen Ginsberg et gangsta rap de Tupac Shakur – reflètent un individualisme bohème occidental que la ligne conservatrice actuelle de la Russie rejette au moins en paroles. C’est justement cette contradiction qui fait de lui, en Occident, une figure à la fois fascinante et jugée peu fiable.

En Occident, Sourkov a été présenté comme l’architecte de l’autoritarisme postmoderne, qui aurait transformé la politique en un reality show. Le système russe serait un pur théâtre. Ce récit fonctionne bien car il explique pourquoi la Russie n’agit pas comme on s’y attend. Sourkov a été qualifié de stratège dangereux, maîtrisant l’art de «l’illusion armée».

Cette interprétation comporte cependant d’importantes déformations. Même en Occident, les processus politiques sont fortement scénarisés et le véritable pouvoir est souvent logé dans des structures sur lesquelles les élections n’ont qu’une faible influence. Sourkov a appris dans les années 1990, comme conseiller de l’oligarque Khodorkovski et dans le monde des affaires, comment le pouvoir s’exerce réellement.

La Russie est souvent présentée comme un pays qui aurait du mal avec son histoire. Un tel parallèle révèle le cœur de la guerre de l’information: en Occident, on prétend avoir réglé son passé, tandis qu’en Russie règnerait un chaos éternel. Les origines multiethniques de Sourkov – père tchétchène, mère russe – collent parfaitement à ce récit exotisant où la Russie serait un éternel métis entre Orient et Occident.

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Dans la pensée de Sourkov, la gestion de l’entropie occupe une place centrale. Il utilise une analogie de la thermodynamique pour décrire comment le chaos croît dans un système fermé. La tâche d’un État fort serait de limiter «l’entropie sociale» – un chaos qui ne cesse d’augmenter s’il n’est pas activement contrôlé. Il a décrit le système politique russe comme un «réacteur social bien fonctionnel», dont la mise sous pression par des expériences libérales serait dangereuse.

Dans une interview au Financial Times (2021), Sourkov a comparé Vladimir Poutine à l’empereur romain Auguste et déclaré que «l’overdose de liberté est fatale à l’État». Il a également affirmé que la Russie «a besoin d’un tsar». Pour Sourkov, les années 2000 représentaient en Russie l’âge d’or de la stabilité, lorsque le pays se remettait du chaos des années 1990 et des traumatismes de la perestroïka.

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Il estime cependant qu’un chaos croissant est inévitable, car l’État ne peut pas répondre à toutes les attentes des citoyens. Sourkov met en garde contre l’ouverture du système politique pour calmer les troubles: cela pourrait, selon lui, mener à une explosion incontrôlable et à une instabilité irréversible, comme l’ont montré les événements des années 1980 et 1990.

Comme exemple concret des problèmes suscités par le libéralisme, Sourkov cite le passage de la pensée occidentale des problèmes réels – immigration, criminalité, pauvreté – à des questions fictives telles que la diversité des genres et l’émancipation sexuelle. Il considère que le libéralisme s’est dégradé en théâtre libertaire, cherchant sans cesse de nouveaux groupes «opprimés» à libérer. Dans l’analyse de Sourkov, la Russie avait déjà vaincu le libéralisme au début des années 2000.

Selon Sourkov, la Russie n’a survécu au fil des siècles qu’en s’efforçant de dépasser ses frontières; l’expansion est pour lui une condition existentielle. Les techniques impériales fonctionnent toujours, et les empires sont désormais appelés grandes puissances. L’annexion de la Crimée est pour Sourkov un exemple de la manière dont des événements extérieurs peuvent renforcer l’unité interne.

Il voit les États-Unis comme «le plus grand agent de perturbation en politique mondiale», pour qui l’instabilité est une «marque rentable». Sourkov qualifie le dollar de «virus du chaos» qui propage bulles financières et déséquilibres dans le monde entier. Les révolutions de couleur et les interventions n’ont pas cessé, mais reprennent dès que les pays cibles relâchent leur vigilance.

Sourkov a aussi mis en garde contre les tensions internes en Chine – selon lui, la modération du pays dissimule d’«énormes réserves de chaos». Il compare la Chine au Vésuve: tout semble stable en surface, mais une éruption pourrait être dévastatrice.

Les exemples historiques sont pour Sourkov source de déception. Les traités de Westphalie, le Congrès de Vienne et la conférence de Yalta n’ont abouti que «lorsque le chaos avait atteint un niveau infernal». Pour le «cardinal gris», une nouvelle répartition des sphères d’influence serait nécessaire. «Si aucun accord n’est trouvé, les courants tumultueux engendrés par les superpuissances entreront en collision et provoqueront des tempêtes géopolitiques dévastatrices. Pour éviter de telles collisions, chaque courant doit être canalisé dans sa propre direction», estime-t-il.

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En attendant, le monde «profite d’un moment de multipolarité, d’un défilé de nationalismes et de souverainetés post-soviétiques». Lors du prochain cycle historique, la mondialisation et l’internationalisation reviendront et dépasseront cette « multipolarité crépusculaire». Alors la Russie obtiendra sa place dans le nouvel ordre mondial – «en tant que l’un des rares globalisateurs», comme le formule Sourkov.

Sourkov ne prétend pas que le modèle russe est moralement supérieur, mais qu’il est simplement le plus fonctionnel dans son contexte. Son plus grand «crime» n’est pas l’exercice secret du pouvoir, mais d’avoir dit tout haut ce que l’Occident ne veut pas entendre. Sa figure est le réceptacle de tout ce que l’on veut nier dans son propre système. La vraie question n’est pas de savoir qui a raison, mais qui est le plus honnête envers sa propre nature.

Des rumeurs circulent régulièrement autour de Sourkov, qui en disent long sur sa position. Au début de la guerre d’agression russe, il aurait été placé en résidence surveillée pour une enquête sur le détournement de fonds du Donbass. Plus tard, des chaînes Telegram ont annoncé qu’il aurait fui la Russie pour échapper à une enquête criminelle imminente.

La réaction de Sourkov à ces allégations fut typique: «Je ne sais rien de mon départ de Russie». Le Kremlin a également déclaré ne pas savoir que Sourkov aurait quitté le pays. Les rumeurs de résidence surveillée ou de fuite n’ont pas été confirmées, et le commentaire ironique de Sourkov illustre bien cette ambiguïté et cette pluralité d’interprétations qui ont marqué son image publique tout au long de sa carrière.

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vendredi, 06 juin 2025

Le stratège de l'ombre au Kremlin 

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Le stratège de l'ombre au Kremlin 

Bernard Lindekens

Source: Knooppunt Delta - Nieuwsbrief n°200 - Mai 2025  

À une époque où même le prodige de notre Limbourg — Willy Claes, pour les intimes — nous assomme, dans un épisode embarrassant de l'émission TV « De Afspraak », en citant nul autre qu'Alexandre Douguine, le diable incarné lui-même, il est peut-être grand temps de s'intéresser à Vladislav Sourkov. L'une des figures les plus mystérieuses et les plus influentes de la politique russe moderne. En tant qu'architecte de la « démocratie contrôlée » de Poutine et maître de la manipulation politique, il a déterminé pendant des années le cap de la Russie, souvent dans l'ombre.

De l'école de théâtre à la politique de pouvoir

Sourkov est né en 1962 et a suivi un parcours atypique pour arriver au sommet. Il a étudié le théâtre, la littérature et la technologie, mais s'est ensuite orienté vers le monde des affaires, puis vers la politique.

Screen+Shot+2017-11-02+at+8.26.08+AM-2895105913.pngEn 2009, Sourkov aurait publié sous un pseudonyme un roman apparemment autobiographique. Cette satire cynique, intitulée Almost Zero (Околоноля), raconte l'histoire d'Egor, un jeune homme désabusé qui s'installe à Moscou dans les années 1980.

Egor voit clair dans l'idéologie hypocrite de l'Union soviétique et se retrouve dans la scène underground de Moscou, où il se lance dans le théâtre d'avant-garde. Dans les années 1990 postcommunistes, il devient un cynique, spécialiste des relations publiques, prêt à promouvoir n'importe quoi pour n'importe qui, tant qu'il y a de l'argent à gagner. Dans le roman, Egor est comparé à Hamlet : quelqu'un qui voit clairement le vide et la superficialité de son époque, mais qui ne croit en rien et ne ressent presque rien. La vie de Sourkov présente des similitudes frappantes. À la fin des années 1990, il s'occupait des relations publiques de l'oligarque Mikhaïl Khodorkovski, mais en 1999, il a choisi le camp de Poutine et est devenu un grand maître de la politique moderne.

L'architecte de la « démocratie contrôlée »

Lorsque Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir au début des années 2000, il avait besoin d'un stratège capable de modeler le paysage politique à sa guise. Sourkov a conçu un système dans lequel les partis d'opposition, les médias et les mouvements sociaux étaient strictement contrôlés. Il fallait donner l'impression qu'il y avait une démocratie, mais en réalité, tout était contrôlé par le Kremlin.

Sourkov a imaginé une manière moderne et innovante de diriger le nouveau système démocratique, mais selon ses détracteurs, il a ainsi mis la voix du peuple hors jeu et sapé la véritable démocratie. Pour y parvenir, Sourkov a créé un spectacle politique en constante évolution.

Il n'était pas seulement l'un des architectes du parti de Poutine, Russie unie, mais aurait également contribué à la création de partis d'opposition que le Kremlin pouvait ensuite utiliser à sa guise. Il a également imité l'écrivain et homme politique Edouard Limonov (1943-2000) en fondant un mouvement de jeunesse quasi militaire et nationaliste : Nashi.

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Nashi se qualifie lui-même de « mouvement anti-oligarchique et antifasciste », mais il semblerait que le Kremlin l'utilise pour s'en prendre physiquement aux journalistes d'opposition.

Eduard Limonov et Vladislav Sourkov ont toujours été des ennemis jurés, mais ils se ressemblent à bien des égards, car tous deux sont convaincus que la démocratie occidentale n'est qu'une imposture. Tous deux tentent de créer des alternatives politiques à ce qu'ils considèrent comme la deuxième vague de stagnation qui a frappé la Russie dans les années 1990, conséquence de la corruption engendrée par la tentative ratée d'imposer les idées capitalistes et démocratiques occidentales au pays.

Sourkov estime que la démocratie restera toujours une illusion et que toutes les démocraties, qu'elles soient occidentales ou orientales, sont en réalité des « démocraties dirigées ». Sa solution ? Un État fort qui manipule les gens afin qu'ils aient le sentiment d'être libres, alors qu'ils sont en réalité contrôlés. L'approche de Limonov est exactement à l'opposé. Il veut ramener le peuple sur la scène de l'histoire et en faire des participants actifs dans la construction d'un nouvel avenir. Selon lui, le moyen d'y parvenir est la propagande révolutionnaire et l'utilisation d'idées spectaculaires d'avant-garde — afin de réveiller les masses et de les sortir de leur passivité.

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Parallèlement, Sourkov écrit des paroles pour le groupe de rock Agata Kristi et des essais sur l'art conceptuel. Le journaliste de télévision Peter Pomerantsev, qui a travaillé pour la télévision soviétique, a écrit un article passionnant sur Sourkov (1). Il y affirme que Sourkov a transformé la politique russe en un théâtre postmoderne absurde. Tout comme Limonov, Sourkov utilise des idées avant-gardistes pour façonner cette nouvelle réalité politique.

De l'Ukraine au philosophe attitré de Poutine

Sourkov a également joué un rôle clé dans la stratégie russe à l'égard de l'Ukraine. Il a contribué à l'annexion de la Crimée en 2014 et a soutenu les séparatistes dans l'est de l'Ukraine. Cela lui a valu d'être inscrit sur la liste des sanctions de l'UE et des États-Unis.

Parallèlement, il a écrit des essais et des articles dans lesquels il exposait sa vision de la Russie et du monde. Il décrivait la Russie comme un « État profond » ayant une mission historique unique et prédisait que Poutine resterait au pouvoir pendant plusieurs décennies encore. Ses idées, mélange de cynisme, de nationalisme et de machiavélisme, étaient admirées par certains et redoutées par d'autres.

Grâce à ces idées, Sourkov a contribué au développement d'une approche flexible et adaptative des conflits géopolitiques, qui va au-delà de la guerre linéaire traditionnelle.

Dans son livre Without Sky (Без неба), publié en 2014 sous le pseudonyme de Natan Doebovitski, il dépeint un monde dystopique sans ciel. Ce ciel, ou plutôt son absence, symbolise une société dépourvue d'idéaux ou d'objectifs supérieurs. L'histoire offre une réflexion profonde sur la condition humaine et notre quête de sens dans un monde apparemment dénué de sens.

L'intrigue tourne autour d'un village fictif où le ciel est choisi comme lieu d'une bataille cruciale entre quatre coalitions, en raison de sa sérénité et de son absence de nuages. Cette œuvre fait écho à l'idée de « guerre non linéaire » de Sourkov, une stratégie conçue pour perturber les démocraties occidentales par des attaques informationnelles constantes et en semant la confusion. Il décrit comment une « guerre hybride permanente » est la nouvelle norme dans la géopolitique moderne.

La vision de Sourkov montre comment la guerre traditionnelle s'estompe. Il préconise l'utilisation de différentes méthodes, telles que la désinformation et la pression économique, pour atteindre des objectifs politiques sans déclarer officiellement la guerre. Ces stratégies visent à créer le chaos et à saper les adversaires, ce qui s'inscrit parfaitement dans le concept de guerre hybride.

34735326-951235721.jpgEn 2017, il a publié Ultranormality (Ультранормальность). Ce roman offre un regard critique sur la société et la politique russes. Il relie l'agitprop soviétique à l'esthétique patriotique de l'ère Poutine, suggérant que la Russie a essayé tous les systèmes de gouvernement possibles. Le mélange actuel de monarchie impériale, de domination socialiste de l'État et de démocratie post-totalitaire est présenté comme le seul moyen de poursuivre l'existence « ultranormale » de la Russie.  L'histoire se déroule en 2024, lorsque le président démissionne sans désigner de successeur.

Le personnage principal, un étudiant en métallurgie, se retrouve par hasard mêlé à des événements qui le propulsent au sommet, où il devient impliqué dans la détermination du destin du pays.

Retour dans l’ombre, mais toujours proche ?

En 2020, Sourkov quitte officiellement le Kremlin, soi-disant pour se consacrer à des « projets personnels ». Pourtant, des rumeurs circulent selon lesquelles il exercera encore une influence en coulisses. Ses stratégies, idées et méthodes perdurent dans le paysage politique russe et dans la tendance mondiale à la guerre hybride.

À peine deux ans plus tard, Giuliano da Empoli publie son roman Le Mage du Kremlin (Il mago del Cremlino) (2) et connaît rapidement un succès international. Dans Le Mage du Kremlin, l’influence de Sourkov se transpose de plusieurs façons sur le personnage principal, Vadim Baranov. Tous deux partagent une fascination pour la combinaison art/politique ; Sourkov, avec son parcours dans le théâtre et la littérature, utilise la créativité dans ses stratégies politiques, tandis que Baranov, un ancien metteur en scène de théâtre, met son talent à créer des illusions en politique, considérant tous deux la politique comme une forme d’art, de performance.

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De plus, Sourkov est connu pour sa manipulation postmoderne, où il crée une réalité politique dans laquelle vérité et mensonge se confondent, ce que Baranov reproduit également dans le livre en créant des récits contradictoires et en jouant avec la perception. En outre, Sourkov est une figure clé de la guerre hybride russe, tout comme Baranov est dépeint comme l’homme derrière ces stratégies. Enfin, il y a le cynisme et l’ironie qui caractérisent à la fois Sourkov et Baranov ; tous deux adoptent une vision distante et sceptique des structures de pouvoir, malgré leur rôle crucial dans ce système.

Évidemment, Da Empoli a écrit un roman, donc le personnage n’est pas une copie littérale de Sourkov, mais les similitudes sont si frappantes que beaucoup de lecteurs établissent immédiatement le lien.

On peut dire, en quelque sorte, que Sourkov évoque à certains égards la figure de l’Anarch de Ernst Jünger. Dans Eumeswil, le concept prend sa forme la plus aboutie. Ce qui rend l’Anarch si particulier, c’est qu’il reste totalement détaché, sans se couper du monde. Il participe à la vie, observe le pouvoir, y travaille même — mais ne s’y identifie nulle part vraiment.

Cette combinaison d’engagement et d’indépendance radicale fait de l’Anarch une figure presque stoïcienne, mais aussi quelqu’un qui se place en dehors de toute mouvance idéologique ou politique. Ce dernier point n’est pas le cas de Sourkov: il en fait une farce postmoderne…

Notes:

(1) https://www.lrb.co.uk/the-paper/v33/n20/peter-pomerantsev/putin-s-rasputin 

(2) Giuliano Da Empoli, Le Mage du Kremlin: https://www.amazon.fr/Mage-Du-Kremlin-Roman/dp/2073003915

14:23 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vladislav sourkov, kremlin, russie, guerre hybride | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook