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jeudi, 19 mars 2020

Le syndrome Lawrence d’Arabie ou l’étrange disparition du créateur des « Casques Blancs »

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Le syndrome Lawrence d’Arabie ou l’étrange disparition du créateur des «Casques Blancs»

par Richard Labévière

Ex: http://prochetmoyen-orient.ch

 
 

Le 16 février dernier, Arte a rediffusé Lawrence d’Arabie, le film réalisé par David Lean en 1962 avec Peter O’Toole et Omar Sharif, film qui a grandement participé à la construction de la légende et du mythe. La saga hollywoodienne commence par l’accident fatal de moto. Mais, la séquence ne correspond pas aux faits, tels que rapportés par l’enquête de police.

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Le lundi 13 mai 1935, Thomas Edward Lawrence (1888 – 1935) se rend à moto, comme toujours sans casque, à la poste du camp de Bovington[1] pour y retirer un courrier urgent. Sur le chemin du retour, alors qu’il roule à quelques 70/90 kilomètres/heure, il passe le sommet d’une côte et se retrouve derrière deux cyclistes qui roulent dans le même sens que lui. En les dépassant, il perd le contrôle de sa machine et fait une chute spectaculaire. Transporté dans un état comateux à l’hôpital militaire de Bovington, il meurt le 19 mai 1935 de « traumatismes cérébraux ». L’enquête conclut à l’accident. Un témoin – le soldat de 1ère classe Ernest Catchpole – déclare avoir vu une camionnette noire roulant en sens inverse, qui aurait pu gêner le dépassement et causer l’accident (Dorset Daily News des 16 et 21 mai 1935 et The Times du 22 mai 1935). Cette déposition conduit deux amis de la victime – John Bruce et Henry Williamson – à soupçonner un acte criminel, un complot d’assassinat, piste que les autorités britanniques auraient tenté d’étouffer[2].

Plusieurs autres biographes perpétuent le doute et s’accordent à reconnaître que « Lawrence d’Arabie » représentait une véritable menace pour les autorités britanniques. En effet, cet agent de renseignement/chef de guerre connaissait tous les secrets des Accords Sykes-Picot[3] et les coups tordus du Foreign Office, prêt à tout pour conserver une suprématie militaire dans un Proche-Orient traversé par la Route des Indes, axe stratégique de l’Empire. Personnage imprévisible, Lawrence – dont la vie a été profondément marquée par sa dévotion au prince Fayçal[4] – n’avait jamais accepté la trahison, dont il s’est fait involontairement le complice, compte tenu de ses promesses faites aux tribus bédouines avec l’aval de Londres, pour la formation d’un grand royaume arabe avec Damas pour capitale. Ce « syndrome Lawrence d’Arabie » a ressurgi à plusieurs reprises dans l’histoire de la présence britannique en Orient jusqu’à son remplacement par les États-Unis avec la signature du Pacte du Quincy[5] – acte fondateur de l’alliance indéfectible de Washington avec la dictature wahhabite.

Mais les coups tordus des services britanniques n’ont pas cessé avec le Pacte du Quincy. Tout au contraire, ils se sont multipliés, plus récemment encore durant les guerres balkaniques des années 1990, notamment au Kosovo[6], puis avec la séquence des mal nommées « révolutions arabes » et tout particulièrement en Syrie. Les meilleurs spécialistes de la région s’accordent à reconnaître une participation active des services britanniques dans l’attentat du 18 juillet 2012 – commis à Damas, au siège de la Sécurité nationale – qui a coûté la vie au ministre de la Défense Daoud Rajha, au vice-ministre de la Défense et beau-frère de Bachar el-Assad, Assef Chaoukat, à l’assistant du vice-président Hassan Turkmani, au chef de la Sécurité nationale Hicham Ikhtiar, au général Amin Charabeh, chef adjoint de la cellule visée ; blessant grièvement le ministre de l’Intérieur Mohammed Ibrahim al-Chaar et le secrétaire national du parti Baath Mohammad Saïd Bakhtian.

Partagée par Washington et Paris, l’obsession de Londres a été, depuis le début de la crise syrienne en mars 2011, mais surtout à partir de l’été de cette même année, de tout mettre en œuvre pour hâter le renversement du « régime de Damas », selon l’expression consacrée de la presse occidentale. Pour ce faire, les services spéciaux des trois pays n’ont pas hésité à armer différents groupes d’opposants, dont des factions jihadistes, notamment Jabhat al-Nosra, qui n’est autre que la filiale d’Al-Qaïda en Syrie.

Comme ils l’avaient fait au Kosovo pour les criminels de l’UCK[7], les services britanniques vont alors créer plusieurs ONGs « humanitaires », autant de paravents des factions terroristes engagées dans une lutte à mort contre les autorités syriennes. C’est dans ce contexte, qu’on a commencé à entendre parler des tristement célèbres « Casques blancs »/Syrian White Helmets.

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Des « Casques Blancs » pas très blancs

Dans l’édition du 17 avril 2017 de prochetmoyen-orient.ch, le philosophe berlinois Stefan Winter – spécialiste internationalement reconnu de la presse et de la communication – écrivait : « les Syrian White Helmets (SWH) ont été créés par James Le Mesurier, un expert anglais en sécurité et renseignement, en mars 2013, à la suite d’une rencontre avec des représentants du Syrian National Council (SNC) et de la Qatari Red Crescent Society. Les Qataris procuraient un financement de lancement à hauteur de 300 000 dollars ; d’autres fonds provenant par ailleurs du Japon, de Grande Bretagne et des États-Unis.

Le SNC a placé deux activistes – Raed Saleh et Farouq Habib – aux côtés de James Le Mesurier pour diriger les SWH. James Le Mesurier a entraîné les premières équipes de « sauvetage ». Ensuite, les SWH ont été financés par la US Agency for International Development (23 Mio $ / 2014-15), par le British Foreign Office (Conflict Security and Stability Fund, 24 Mio $ / 2014-15, 32 Mio $ / 2016, 24 Mio $ / 2016-17), par l’Union européenne (4,5 Mio $ / 2015), les Pays-Bas (4,5 Mio $ / 2016), l’Allemagne (7,6 Mio $ / 2016), le Danemark (n.a. / 2016), le Japon (n.a. / 2015), le Directorate-General for European Civil Protection and Humanitarian (n.a. / 2015-16) et le Jo Cox Fund (2,4 Mio $ / 2016).

En 2016, The Syria Campaign a organisé une opération de relations publiques qui était censée aider les SWH à obtenir le Prix Nobel de la paix. Les « sauveteurs » n’ont pas atteint cet objectif, mais ont néanmoins reçu le prestigieux Right Livelihood Award, considéré comme le Prix Nobel alternatif. Puis, The Syria Campaign a lancé une nouvelle action de relations publiques, censée aider les Casques Blancs à concourir de nouveau pour le Prix Nobel de la paix 2017. Le cinéaste Orlando von Einsiedel a tourné un documentaire sur les Casques Blancs, la première projection a eu lieu le 18 septembre 2016 sur Netflix. Le film présente les « sauveteurs », sous le slogan to save one life is to save humanity, comme des défenseurs désintéressés de l’humanité. Il est vrai que chacun et chacune qui aide les blessés et récupère les morts mérite notre reconnaissance. Mais plusieurs critiques ont affirmé que derrière l’image des Casques Blancs, se profile aussi celle des jihadistes de Jabhat al-Nosra.

Quand le directeur des Casques Blancs, Raed Saleh, est arrivé à Washington en avril 2016 pour la remise du Humanitarian Award (prix d’un groupe de 180 ONGs), le Department of Homeland Security lui a refusé l’entrée des États-Unis. Le porte-parole adjoint du Département d’État, Mark C. Toner, a déclaré : « J’élargis mon langage ici pour des raisons spécifiques, mais pour tout individu d’un groupe suspecté de liens ou de relations avec des groupes extrémistes ou que nous pensons être une menace pour la sécurité des États-Unis, nous agirions en conséquence ». Édifiant ! Bien évidemment, la presse occidentale est restée des plus discrètes quant à l’affaire, bien connue des services spéciaux français.

James Le Mesurier, un « Lawrence moderne » ?

James Le Mesurier est né le 25 mai 1971 à Singapour. Après des études plutôt honorables (diplômé de l’Académie royale militaire de Sandhurst), il parvient à devenir officier dans l’armée (capitaine des Royal Green Jackets). Il sert notamment au Kosovo avant d’être incorporé dans les services du renseignement militaire. Après avoir créé et dirigé une ONG néerlandaise – la Mayday Rescue Foundation – il intègre le MI-6, services des renseignements extérieurs de sa Gracieuse Majesté. Travaillant ensuite pour l’Organisation des Nations Unies (ONU), il se fait connaître comme « spécialiste des conflits armés » et s’installe à Good Harbour sur l’île de la Barbade (Commonwealth), avant d’établir son « entreprise de communication stratégique » à Abou Dabi.

À la demande du MI-6, James Le Mesurier forme des « secouristes » en Turquie, recrutés dans les camps de réfugiés syriens. C’est en 2013 qu’il monte la première équipe de « Casques blancs », tout en collaborant avec les services turcs qui favorisent alors la création de l’Organisation « État islamique » (Dae’ch). À la même époque, il réactive son ONG – Mayday Rescue Founafation -, qui forme, entraîne et arme des équipes aptes à intervenir sur les différents fronts syriens. A ce titre, en 2016, il reçoit la distinction honorifique d’Officier de l’ordre de l’Empire britannique.

C’est à partir de ce moment-là « qu’il commence à avoir des exigences démesurées, le mettant progressivement en délicatesse avec sa propre hiérarchie », se souvient l’un de ses anciens collègues ; « il a réellement pété les plombs. Il nous racontait souvent alors qu’il était une réincarnation de… Lawrence d’Arabie, adoptant des attitudes de plus en plus curieuses ! ». Dans le même temps, l’étau se resserre, puisque les services syriens et russes – qui ont reconstitué son rôle et ses véritables missions – commencent à fuiter des informations très précises sur ses liens avec le MI-6 et sur la vraie nature des Casques blancs. Très exposés durant la bataille d’Alep (automne 2016), ces derniers portent non seulement secours aux jihadistes de Jabhat al-Nosra – qui tiennent la partie Est de la ville -, mais utilisent écoles et hôpitaux comme « boucliers humains » pour acheminer nourritures, médicaments et armes aux terroristes encerclés insurgés. Les Casques blancs sont aussi accusés de pratiquer un trafic d’organes humains – à grande échelle -, comme l’avaient fait en leur temps au Kosovo les assassins de l’UCK.

Le 17 septembre 2019, au Centre spirituel et culturel orthodoxe de Paris, Maxim Grigoriev – directeur de la Fondation des études de la démocratie – donne une conférence sur les prétendues « actions humanitaires » des Casques blancs. A l’appui de plus d’une centaine de témoignages – recueillis en Syrie, sur la plupart des terrains du conflit -, il démonte et démontre les activités criminelles de la pseudo-ONG ; notamment le trafic d’organes humains. La presse n’en rend pas compte. Scène affligeante : Le Figaro s’est borné à envoyer un journaliste pour porter la contradiction au conférencier.

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James Le Mesurier

Enquête bâclée

Le matin du 11 novembre 2019, James Le Mesurier est retrouvé mort au pied de son domicile à Istanbul, dans le quartier de Beyoglù. Son corps porte la trace de multiples traumatismes et fractures. Une enquête est ouverte. Les premières conclusions font état d’un traitement médical pour « état dépressif » et concluent rapidement au suicide. Mais plusieurs de ses anciens collègues avancent la thèse de l’assassinat et accusent les services syriens et russes.

D’après The Guardian, « la police a étudié les images des caméras de surveillance et fouillé l’appartement non loin duquel le corps a été retrouvé avec de nombreuses fractures aux jambes et à la tête », mais « un rapport préliminaire d’autopsie ne révèle aucun signe de lutte ou utilisation d’une arme ». Toutefois, le rapport final ne sera jamais rendu public. Comme au lendemain de la mort de Lawrence d’Arabie, la presse britannique salue unanimement « un homme à la carrière unique, qui a cherché à démontrer scrupuleusement les crimes du régime syrien ».

The Times : « basé au Moyen-Orient depuis 2002, c’est lui qui, en 2013, a recruté des secouristes turcs pour former une vingtaine de bénévoles syriens issus de la seconde ville du pays, Alep. Ces personnes étaient les premiers membres de ce qui deviendrait la Défense civile syrienne, aussi appelée « Casques blancs ». Le quotidien londonien ajoute : « les opérations menées par ces volontaires ont permis, au fil des années, d’extraire 100 000 victimes des ruines d’écoles, d’hôpitaux et de mosquées syriennes. Et de rassembler des preuves sur les crimes de guerre commis par le régime de Bachar El-Assad, notamment grâce au port de caméras GoPro ».

D’après la télévision turque TRT, « la mort de James Le Mesurier a été « provoquée par des traumatismes subis à cause d’une chute », précisant aussi qu’aucune empreinte génétique n’avait été retrouvée sur le site. TRT confirme les propos de sa femme indiquant qu’il prenait des somnifères. Toujours est-il que plusieurs témoignages, relatant des cris « comme causés par une bagarre », ont disparu des conclusions de l’enquête ; « menée au pas de charge pour ne pas dire particulièrement bâclée », commente un officier d’un service européen de renseignement basé à Istanbul depuis plusieurs années.

Les belles âmes vont encore hurler à la propagande, mais le 14 novembre 2019, le président syrien Bachar al-Assad déclare à la télévision Rossiya-24[8] que « James Le Mesurier a été éliminé par les services occidentaux, coordonnés par la CIA. Tout comme Oussama Ben Laden et Abou Bakr al-Baghdadi, il connaissait des secrets importants sur l’implication des pays occidentaux dans la crise syrienne ». Les propos méritent d’être pris en compte.

Services turcs et britanniques accusés

La rédaction de prochetmoyen-orient.ch a pu recueillir le témoignage d’un ancien collègue de James Le Mesurier, déjà cité : « on l’a vu avec le découpage à la scie à métaux d’un opposant saoudien[9], rien – je dis bien, rien ! – de ce qui se passe à Istanbul ne peut échapper aux services spéciaux turcs. Effectivement dépressif, James commençait à menacer de révéler ce qu’il savait du rôle de la Turquie et de la Grande Bretagne dans la lutte engagée contre le régime de Bachar al-Assad. À plusieurs reprises, j’ai pu me rendre compte de l’inquiétude grandissante qui s’était emparée des ‘gens du Six’ concernant James. À plusieurs reprises, ils ont tenté de le ramener à la raison, tandis qu’ils renforçaient leur collaboration avec les ‘cousins turcs’. Pour ma part, il ne fait aucun doute que l’assassinat de James est le fruit d’une collaboration entre services britanniques et turcs… ».

Afin de recouper ce témoignage accablant, prochetmoyen-orient.ch a interrogé plusieurs sources militaires et diplomatiques, basées en Turquie et dans d’autres pays de la région. Sans confirmer la totalité de cette « hypothèse de travail », la plupart ne démentent pas sa probabilité. L’une d’elles confirme une recrudescence d’activité des agents britanniques à Istanbul, quelques semaines avant la mort de James Le Mesurier. Une autre ajoute que l’ex-agent du Six avait confié à des proches qu’il se sentait en danger, suivi et faisant l’objet d’une « surveillance permanente ».

Enfin, un haut diplomate européen – en poste à Amman – fait état d’une conversation avec l’un des chefs des services secrets jordaniens : « les Britanniques ont enfin réussi à se débarrasser de l’inventeur des Casques blancs qui aurait pu vendre la mèche et, surtout, expliquer comment nous avions armé des bandes de voyous pour venir à bout du régime syrien. Cette obsession a mobilisé les mêmes moyens que ceux employés par les États-Unis en Afghanistan pour faire mordre la poussière à l’ours soviétique. C’est-à-dire qu’il a fallu créer de toutes pièces des milices clandestines agissant sous le couvert d’action humanitaire. Le cas de James Le Mesurier est emblématique du dysfonctionnement de cette guerre clandestine et des bavures récurrentes des services… ».

Le diplomate ajoute : « selon cette barbouze jordanienne, les Britanniques étaient très concernés et mobilisés par la reconquête de la poche d’Idlib (à l’ouest d’Alep) par l’armée syrienne. Celle-ci signait la défaite finale des Occidentaux en Syrie. Il fallait donc absolument relancer l’opération Casques blancs, qui avait si bien fonctionné durant le siège d’Alep-Est. Et c’est bien pourquoi personne – à Londres, Ankara et Washington – ne pouvait se permettre de laisser tomber le masque sinistre de cette pseudo-ONG, en réalité les Casques blancs étaient l’une des composantes de la logistique des factions jihadistes engagées dans le conflit syrien ». Les historiens diront le reste…

Vers la fin des Sept piliers de la sagesse[10], Lawrence d’Arabie écrit : « nous étions ensemble pleins d’amour, à cause de l’élan des espaces ouverts, du goût des grands vents, du soleil et des espoirs dans lesquels nous travaillions. La fraîcheur matinale du monde à naître nous soûlait. Nous étions agités d’idées inexprimables et vaporeuses, mais qui valaient qu’on combatte pour elles. Nous avons vécu beaucoup de vies dans le tourbillon de ces campagnes, ne nous épargnant jamais ; pourtant, quand nous eûmes réussi et que l’aube du nouveau monde commença à poindre, les vieillards revinrent et s’emparèrent de notre victoire pour la refaire à l’image de l’ancien monde qu’ils connaissaient. La jeunesse pouvait vaincre, mais n’avait pas appris à conserver, et était pitoyablement faible devant l’âge. Nous balbutions que nous avions travaillé pour un nouveau ciel, une nouvelle terre, et ils nous ont remerciés gentiment et ont fait leur paix ».

Dans la Phénoménologie de l’esprit – parue 115 ans plus tôt – Hegel écrit que « la chouette de Minerve s’envole toujours au crépuscule », voulant signifier que la conscience historique se déploie au soir des batailles ; plus tard même, lorsque la terre des cimetières se met à reverdir…

Notes:

[1] Le camp militaire de Bovington se trouve dans le Dorset (Sud-Est de l’Angleterre), à environ 2 km au nord de la petite ville de Wool et 20 km à l’ouest du port de Poole.

[2] André Guillaume : Lawrence d’Arabie – Editions Fayard, décembre 1999.

[3] Les accords Sykes-Picot ont été signés le 16 mai 1916 entre la France et le Royaume-Uni (avec l’aval de l’Empire russe et du royaume d’Italie), prévoyant le partage de l’empire ottoman avant la fin de la Première guerre mondiale. Ces accords ont généré la légende noire des impérialismes britanniques et français, nourrissant ultérieurement les prétentions nationalistes arabes et des organisations islamistes.

[4] Fayçal ben Hussein al-Hachimi Eljai, né le 20 mai 1885 à La Mecque est mort le 8 septembre 1933 à Berne. Fils de Hussein ben Ali, chérif de La Mecque et roi du Hedjaz, il est devenu lui-même le premier roi d’Irak sous le nom de Fayçal Ier (de 1921 à sa mort), après avoir été le premier et unique roi éphémère de Syrie du 7 mars au 27 juillet 1920.

[5] Le « Pacte du Quincy » est le nom donné à la rencontre à bord du croiseur USS Quincy (CA-71) entre le roi ibn Saoud (fondateur de la monarchie wahhabite) et le président des États-Unis Franklin Roosevelt, le 14 février 1945 de retour de la conférence de Yalta. Il fixe le premier accord – protection contre pétrole – pour une durée de 60 ans. Ce pacte a été renouvelé en 2005 par George W. Bush pour une nouvelle période de 60 ans.

[6] Voir le livre définitif du colonel Jacques Hogard : L’Europe est morte à Pristina – Guerres au Kosovo (printemps/été 199). Editions Hugo-Doc, 2014.

[7] L’UCK est l’« Armée de libération du Kosovo », dont la création a été supervisée, à la fin des années 1990, par les services américains et britanniques -armée dirigée par le criminel de guerre Hashim Thaçi.

[8] Anciennement Vesti, Rossiya-24 est une chaîne de télévision d’information continue en russe. Elle est contrôlée par le groupe étatique russe VGTRK et ses bureaux sont à Moscou.

[9] Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi – né le 13 octobre 1958 à Médine -, est mort assassiné le 2 octobre 2018 au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, découpé à la scie à métaux par des agents saoudiens spécialement venus de Riyad, quelques jours auparavant avec le feu vert du prince héritier Mohammad Ben Salmane.

[10] Thomas Edward Lawrence : Les Sept piliers de la sagesse – 1922. Editions Phébus, février 2017.

Lire aussi: Incroyable ! La communauté du renseignement US accuse la Royal Air Force britannique d’avoir tué des centaines de civils innocents en Irak ces cinq dernières années

mardi, 04 février 2020

Coranovirus: nouveau front de la guerre hybride contre la Chine

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Coranovirus: nouveau front de la guerre hybride contre la Chine

Par Laurent SCHIAPARELLI

Les réactions des autorités occidentales, outrepassant les recommandations de l’OMS, contribuent à semer un climat de panique face à une épidémie encore somme toute limitée. Pourquoi ne réagit-on pas de la même manière à des menaces sanitaires autrement plus meurtrières?

L’Agence américaine pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA) développe depuis quelques années le concept militaire de guerre mosaïquée (mosaic warfare), une sous-catégorie de la guerre hybride (combinaison de moyens militaires, cybernétiques et non-conventionnels, comme le terrorisme, la guerre de l’information, la criminalité).

Que ce soit dans le champ militaire, ou ici médiatique, il s’agit de projeter vers l’ennemi une multitude d’attaques de taille et de nature différente, qui individuellement sont peu décisives, mais qui, combinées et déployées simultanément ou successivement, ont pour but d’épuiser et de submerger les défenses adverses.

Il semble que cette stratégie soit aujourd’hui à l’œuvre dans le volet médiatique de la guerre économique déclarée par les États-Unis à la Chine.

Sur le devant de la scène, une guerre économique conventionnelle, au sujet de laquelle les deux gouvernements négocient de façon théâtrale depuis un an. En parallèle, une multitude d’attaques antichinoises restreintes et évolutives: droits de l’homme (Xinjiang), intégrité territoriale (Mer de Chine du Sud), souveraineté (Hong Kong) mais également environnementale (pollution, déforestation, incendies), et depuis quelques semaines, sanitaires avec l’apparition du coronavirus dans un marché à Wuhan.

Le fait que la DARPA finance plusieurs projets de recherche sur le forçage génétique, technique hautement controversée, est sûrement une coïncidence sur laquelle nous n’aurons pas le temps de nous attarder ici.

Reconnaissance de l’OMS, mais sanctions des Etats

Au cours de sa réunion du 30 janvier 2020, le Comité d’urgence de l’OMS a convenu, «dans un esprit de soutien et de reconnaissance envers la Chine», que la flambée épidémique constitue une urgence de santé publique de portée internationale (USPPI). Cette déclaration se borne à une série de recommandations à destination du personnel de l’OMS, de la Chine et de la communauté internationale, principalement sur un renforcement des échanges des données collectées.

Le point saillant de ce communiqué est l’absence de recommandation de restriction des déplacements. «[…] Les faits ont montré que la restriction de la circulation des personnes et des biens pendant les urgences de santé publique peut être inefficace […]. En outre, les restrictions peuvent interrompre l’aide et l’appui technique nécessaires, perturber les entreprises et avoir des effets négatifs sur l’économie des pays touchés.»

Ainsi, l’interruption de vols commerciaux vers et en provenance de la Chine de compagnies aériennes occidentales (British Airways, Lufthansa, Swiss, Air France) s’apparente dans le meilleur des cas à un excès de précautions, et dans le pire à une tentative malveillante de clouer la Chine au pilori.

Les États-Unis viennent de diffuser un avis de voyage de niveau 4 à destination de la Chine, l’Allemagne demande à ses ressortissants de quitter la ville de Wuhan, et la France propose le rapatriement aux Français de Wuhan qui le souhaitent (comment? Air France ne dessert plus la Chine depuis le 31 janvier). L’hystérie est donc alimentée depuis l’étranger une nouvelle fois, alors que les chiffres de propagation, aussi bien en Chine où l’épidémie est la plus grave, qu’à l’étranger, ne le justifient pas. Et ce le jour où l’OMS déclare que des restrictions de déplacements ne sont pas souhaitables.

Péril pulmonaire jaune ou gastro-entérite bien de chez nous?

En France, les médias sèment la panique. Cinq cas diagnostiqués, et on ne trouve déjà plus de masques en pharmacie. Le SAMU reçoit des appels de personnes qui s’inquiètent d’avoir «récemment mangé chinois», ou d’avoir reçu un colis de Chine. Les médias tournent en dérision cette psychose outrancière, mais plutôt que d’expliquer pourquoi il n’y a pas lieu de paniquer, ces médias nous apprennent que les services médicaux français sont «prêts». Sous-entendu, «il y a bien un danger venu de Chine».

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Pourtant, si on avait sincèrement voulu désamorcer ce début d’hystérie collective, il eut été plus simple de donner l’antenne à un expert, pour apporter un point de vue documenté et apaisant. On aurait pu donner la parole au Professeur Didier Raoult, Directeur de l’IHU Méditerranée Infection à Marseille, qui aurait pu expliquer à une heure de grande écoute, comme il le fait chaque semaine sur sa chaîne YouTube, que cette flambée épidémique en Chine est bénigne au regard d’autres maladies infectieuses qui sévissent en Occident dans le silence médiatique le plus total.

Dans une de ses brèves vidéos, datée du 17 septembre 2019, il explique que l’infection au clostridium difficile tue 20,000 personnes par an en Europe et 20,000 aux États-Unis. 10% de la population occidentale serait «colonisée» par ce clostridium difficile, qui est LA vraie maladie émergente, mais qui étrangement ne fait pas le buzz dans nos médias. Peut-être est-ce le fait qu’elle sévit fortement dans les EPHAD, où il faut bien mourir de quelque chose, de vieillesse, de maltraitance, ou de maladie.

Sa létalité va de 5 à 50% selon la souche, et elle a une très forte contagiosité. Malgre sa cinquième position au classement des maladies responsables de décès en France, le professeur Raoult constate que «ce n’est pas un problème médiatique».

En comparaison, le coronavirus 2019-nCoV a une létalité de 2,3% et s’est peu répandu à l’étranger: 259 cas sur 1100 au 1er février. Cette épidémie bénéficie d’une caisse de résonance médiatique que ni sa contagiosité ni sa létalité ne justifient. A l’inverse, l’avis d’un expert comme celui du professeur Raoult ne génère aucun buzz dans les médias. Il est même suspect aux yeux de certains membres de la communauté française en Chine, à qui on ne la fait pas, car ils ont consulté la fiche Wikipedia en français du Professeur Raoult, et n’ont pas manqué d’y remarquer la marque au fer rouge qui frappe ce professeur, celle qui expose son crime dès les premières lignes, celui d’être «climato-sceptique». Sa fiche Wikipedia en anglais, plus exhaustive, ne mentionne pas son opinion sur le climat, préférant détailler ses réussites dans son domaine, la biologie (brevets, prix, création de startups) et sur le fait qu’il soit présent dans le top 10 des chercheurs français, attribué par la revue Nature, et dans le top 99 des microbiologistes dans le monde.

La ligne de front est stoïque, les planqués s’affolent

Ainsi, la Chine fait face, sans débordements, à cette nouvelle épreuve, et comptabilise les mauvaises nouvelles qui s’accumulent, surtout en provenance de ses «partenaires étrangers». Autant de gouvernements occidentaux qui en temps normal font la danse du ventre pour signer des contrats commerciaux, mais qui, à l’annonce d’une épidémie encore bénigne, retournent leur veste et prennent des décisions draconiennes et inamicales d’évacuation, qui délivrent un tout autre message: la Chine ne serait pas capable de gérer cette épidémie, alors même que l’OMS salue la transparence et la réactivité chinoise dans cette crise. La crise du SRAS de 2003, qui avait explosé à Hong Kong, n’avait pas causé autant d’émoi chez les Occidentaux à l’époque.

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La population de Hong Kong justement (11 cas, 0 décès pour 7,1 millions d’habitants), habituée aux débordements émotionnels, ne manque pas de saisir la balle au bond pour exhiber un peu plus sa sinophobie schizophrénique: elle vient de faire pression sur l’Exécutif pour repousser l’ouverture des écoles au 2 mars (elle était prévue pour le 3, puis le 17 février), et fermer les liens ferroviaires avec la Chine (en contradiction avec les recommandations de l’OMS). Dans la continuité des émeutes des derniers mois, les appels se multiplient pour couper toute voie de communication avec la Chine. Les médecins sont à l’avant-garde de ces revendications, menaçant le gouvernement de se mettre en grève si toutes les voies de communication ne sont pas coupées d’ici le 3 février. Des bâtiments destinés à accueillir les patients en quarantaine ont été incendiés par le voisinage, des hôpitaux traitant des patients chinois ont été attaqués, et de nombreuses mises à sac de parapharmacies ont été signalées, pour de l’alcool et des masques. Ces scènes, dignes des classiques américains que sont Black Friday et L’attaque des zombies, montrent à quel point le virus de l’américanisation est actif dans ce petit territoire.

Cette nouvelle campagne médiatique antichinoise fera son petit effet sur les peuples occidentaux, dont une partie doit tout de même ressentir une certaine fatigue à ne lire que des informations systématiquement négatives et caricaturales sur la Chine. Comme souvent par le passé, les gouvernements européens ont tendance à trop en faire pour plaire à l’Oncle Sam, et s’exposent ainsi au ridicule tout d’abord, puis à une certaine rancune de la part du peuple et du gouvernement chinois, qui ne manquera pas de se transformer en mesure de rétorsion contre ceux partis trop précipitamment, et qui ont ainsi amplifié les difficultés économiques de la Chine au moment où il aurait été sage de montrer une certaine solidarité pragmatique.

Source : l’Antipresse n° 218 du 02/02/2020.

lundi, 04 février 2019

Guerra irrestricta, guerra civil molecular y guerra híbrida: tres modos de hacer la guerra en el S. XXI

Ex: http://www.elespiadigital.com

La guerra es “el más espectacular de los fenómenos sociales”, rezaba la consigna del prestigioso sociólogo y polemólogo francés Gaston Bouthoul. Mucho antes en el tiempo, el llamado “Profeta de la Guerra Estatal” Carl Von Clausewitz en su tratado “Vom Kriege” (De la Guerra) nos ilustraba acerca del gran desorden que representaba la guerra como duelo a gran escala, y la forma geométrica de tratar el reordenamiento en el caos provocado durante el fragor de la batalla.

Sebastián Tepedino

Leer: Guerra irrestricta, guerra civil molecular y guerra híbrida: tres modos de hacer la guerra en el S. XXI

samedi, 29 octobre 2016

Les ONG et les mécaniques de la guerre hybride

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Les ONG et les mécaniques de la guerre hybride

Les ONG liées à des intérêts étrangers jouent partout dans le monde un rôle irremplaçable dans la fomentation de guerres hybrides. La loi de la guerre hybride dit que ces types de conflits sont des affrontements identitaires montés de toutes pièces qui reposeraient sur la perturbation, le contrôle, ou l’influence de projets d’infrastructure multipolaires transnationaux conjoints, dans des États de transit clés, au moyen de stratégies de manipulation de régime, de changement de régime, ou de rebot de régime (R-TCR). Ces trois tactiques pourraient également être décrites comme des concessions politiques, une transition de leadership, «pacifique» ou violente, ou une modification fondamentale de l’État par des moyens tels que son détournement sous pression vers une Fédération d’identité facilement manipulable.

En ce qui concerne les types de conflits d’identité que devraient englober les guerres hybrides, ils peuvent être classés comme étant historiques, ethniques, religieux, socio-économiques et géographiques (tant en termes de politique administrative que d’appartenance régionale). Le catalyseur de la guerre hybride pourrait être prémédité ou dû au hasard, mais dans les deux cas, les scénarios de conflit sont poussés en avant par la participation publique ou discrète mais cruciale d’ONG liées à des intérêts étrangers (par leur financement, leur gestion, ou leurs amitiés, etc.), ce qui justifie la raison de leur l’étude dans cette analyse ainsi que des dernières tendances de la guerre hybride.

Pré conditionnement

Au sujet de toutes ces ONG liées à des intérêts étrangers (ci-dessous nommées simplement comme ONG) en dehors de celles qui sont engagées exclusivement dans le travail humanitaire avec l’autorisation explicite et la supervision de l’État hôte, elles se livrent au préconditionnement de la population cible pour lui faire accepter des récits politiques construits. Ces derniers portent principalement sur l’histoire, le social, et / ou des thèmes politiques qui visent à façonner la mentalité du public et contribuent à la formation d’identités absolument nouvelles (par exemple les Kosovars) ou à reformater celles qui existent déjà (par exemple du patriotisme au nationalisme, ou d’une citoyenneté inclusive à des nostalgies séparatistes exclusives).

Les ONG œuvrent aux côtés des médias traditionnels et des réseaux sociaux pour diffuser ces idées et en multiplier l’effet pour modifier la conscience de leur public afin de promouvoir l’organisation et les objectifs de ses modèles prédéterminés de promotion de la destruction de l’identité attaquée. Des «faits»douteux, faux et déshonorants circulent habituellement parmi le triangle des communautés information–médias–milieu universitaire et des agents sympathisants afin de répandre de nouvelles mythologies résultantes de la socio-ingénierie des mentalités des cibles démographiques à travers l’illusion fabriquée par des voix représentant une autorité.

Les graines des idéologies nouvelles et / ou historiquement démystifiées tels que le libéralisme et le nazisme sont plantées dans l’esprit du public et arrosées avec un flux régulier d’informations en soutien visant à accroître leur attrait et à jeter les bases de la prochaine manœuvre anti-gouvernementale. Après avoir été endoctriné avec le libéralisme, par exemple, les gens pourront devenir plus sensibles et jouer le rôle d’«idiots utiles» et manifester agressivement contre leur gouvernement, tout comme les croyants dans le nazisme et les «nationalismes»avant et pendant la Seconde Guerre mondiale ont pu être stimulés pour mener à bien des provocations haineuses contre leurs «ennemis» historiques.

Ces deux types d’idéologies pré-imprimées sont également utiles pour la promotion d’objectifs politiques déterminés au sein de l’État ciblé, l’ONG choisie dépendra de comment la fin exacte du conflit est envisagée. Le libéralisme est plus favorable à la formation de nouvelles identités à des fins séparatistes, alors que le nazisme (ou «nationalisme extrême» pour généraliser) a un rôle à jouer dans la haine furieuse anti-gouvernementale et pour provoquer des conflits interétatiques (par exemple les Oustachis croates tentant obsessionnellement de déstabiliser la Bosnie et la province serbe de Voïvodine).

Financement

Les ONG doivent recevoir leur argent de quelque part, et en dehors de la mendicité (ou de la «sollicitation de dons», comme ils l’appellent) dans les rues pour un peu d’argent de poche supplémentaire, la plupart d’entre elles reçoivent la majeure partie de leur financement de l’une des trois sources principales :

Gouvernements

Le gouvernement des USA finance des organismes gouvernementaux tels que le National Endowment for Democracy (auto-décrit en 1991 pour faire ouvertement ce que la CIA a fait secrètement pendant 25 ans avant) afin de se comporter comme un front d’agences de renseignement public-privé à l’étranger, dissimulant une expérience opérationnelle professionnelle derrière un déni plausible civil.

Sociétés

Certaines sociétés peuvent avoir un intérêt à déployer indépendamment leurs propres ONG, que ce soit pour faire pression au nom de leurs intérêts commerciaux ou pour les agiter contre leurs adversaires, avec potentiellement une escalade jusqu’à mettre une pression de type R-TCR (Régime − Tweaking, Change, Reboot) sur l’un ou l’autre gouvernement pour atteindre leurs objectifs.

Philanthropes

Les donateurs «privés» tels que George Soros et les princes saoudiens opèrent respectivement via la Fondation Soros et les «organisations caritatives islamiques»(ces dernières étant les premières à avoir été utilisées à grande échelle dans le monde entier via un réseau d’ONG dans les années 1980, période de la guerre en Afghanistan), leurs organisations étant réparties partout dans le monde et travaillant parfois pour défendre leurs intérêts cachés, main dans la main avec les clients gouvernementaux sélectionnés.

Chacune de ces trois sources différentes fournit des fonds de démarrage et de formation à leurs mandataires sur le terrain, avec pour désir de les voir réussir à cultiver une communauté de cinquième et même de sixième colonne pour les aider à atteindre leurs objectifs. La formation de l’organisation et les techniques d’organisation sont essentielles en raison de l’ampleur de leur influence sur l’efficacité d’un groupe, car à la fin de la journée, c’est généralement juste un petit noyau de membres qui comptent vraiment puisque leurs cohortes affiliées et les civils sont des bénévoles ou des dépenses temporaires à faible coût.

Les ONG sont également très utiles à leurs clients parce qu’elles fonctionnent comme des intermédiaires facilitateurs en donnant des pots de vin ou en faisant passer des menaces de chantage à différents particuliers (par exemple les journalistes) et des personnalités politiques, et si elles fonctionnent dans un environnement de «laissez faire», alors elles peuvent également participer utilement à différentes échelles d’activités de blanchiment d’argent à ces fins ou à l’appui des intérêts pécuniaires de leurs bailleurs. Même s’ils se font prendre, le seul degré de séparation plausible dont jouissent leurs sponsors en raison de leur statut prétendument «indépendant» est suffisant pour isoler leurs partisans de tout blâme officiel.

Figures de proue

Les ONG ont appris à utiliser des visages et du personnel local pour doter leurs bureaux à l’étranger, étant entendu que cela contribue à détourner toute critique immédiate de leurs liens avec l’étranger ainsi que de confondre les«journalistes d’investigation» un peu naïfs qui ne regardent que superficiellement les passeports des personnes qui y travaillent pour se faire une opinion. En réalité cependant, cette politique sert à peine à obscurcir les liens de ces ONG vers l’étranger quand il s’agit de duper la population sur laquelle elles projettent d’interagir, puisque des détectives spécialisés arrivent généralement avec succès à découvrir les liens financiers, les communications et les relations personnelles qui lient l’organisation étudiée avec une entité étrangère.

Les gens de la rue, cependant, pourraient ne pas avoir la moindre idée que leurs concitoyens, distribuant des tracts anti-gouvernementaux et les encourageant à se joindre à une manifestation, pourraient être employés par des entités étrangères, et même qu’une partie du personnel de l’ONG elle-même n’est pas plus au courant que cela. La volonté de secret qui accompagne les ONG envers les gens qui se joignent à une activité ou à une organisation rend nécessaire de cacher les liens étrangers derrière elle en les occultant délibérément, preuve que les auteurs de ces initiatives comprennent bien que les habitants hésiteraient probablement à participer s’ils savaient qu’ils étaient parrainés depuis l’étranger. Parce que beaucoup d’entre eux n’ont par ailleurs aucune idée à ce sujet, ils sont plus susceptibles d’être induits en erreur et d’y participer.

Ces figures de proue jouent également un autre rôle complémentaire qui est de promouvoir leur réputation vraisemblablement pacifique par la voie des médias en collusion qui ont un intérêt à représenter ces personnes comme des«manifestants calmes pro-démocratie» de manière à modifier sélectivement et suivant de fausses déclarations que les affrontements provoqués délibérément avec les autorités sont le résultat d’une «dictature impopulaire et avide de pouvoir tuant son propre peuple». Peu importe que rien de tout cela ne soit factuellement vrai, mais c’est la perception erronée délibérée qui compte en raison de la facilité avec laquelle ces récits fabriqués peuvent rapidement exploser en un événement local, régional ou national complètement hors de proportion afin de le transformer rapidement en une «crise internationale» qui invite les gouvernements étrangers à faire une pression très médiatisée sur l’état ciblé.Parmi les figures de proue des ONG, il est important de mentionner que les dirigeants des ONG anti-gouvernementales sont parfois des pasteurs (Zimbabwe), des moines (Myanmar, la Région autonome du Tibet), ou des étudiants («traditionnels» dans les révolutions de couleur), tous ayant la réputation internationale d’être apparemment inoffensifs et sans danger. Peu importe si c’était effectivement vrai avant l’événement (je vais détailler plus bas) ou non, le fait est qu’au moment ou ces acteurs prétendûment pacifiques commencent à manifester énergiquement contre le gouvernement, pour provoquer des conflits avec la police et l’armée, et parfois même attaquer les agents d’application de la loi et des biens publics et privés, ils ont perdu leur droit à être traités d’une manière non violente, justifiant ainsi des techniques décisives de contrôle des foules par les autorités (et parfois la main est lourde).

Exigence de «démocratie»

La tactique que toutes les ONG affiliées politiquement (soit ouvertement déclarée ou secrètement pour cet aspect de leur action) finissent par poursuivre est, à terme, de faire pression sur leur gouvernement hôte dans le but de le rendre plus «démocratique». La raison pour laquelle la «démocratie» est une telle obsession pour ces organisations et leurs bailleurs de fonds n’a pas nécessairement quelque chose à voir avec ses qualités intrinsèques «normatives»(le plus souvent dû à une volonté occidentale pour cette idéologie), mais par sa structure pratique qui régulièrement recycle le leadership de ces pays. Les«démocraties» occidentales sous influence ont des cycles électoraux prévisibles qui sont compris dans la théorie de la guerre hybride comme ne représentant rien de plus que des possibilités «pacifiques» pour un changement de régime, démontré par l’activité frénétique que les ONG engagent avant, pendant et immédiatement après ce moment. Les «démocraties» occidentales sont également marquées par une culture politique inséparable des lobbyistes (des corrupteurs juridiques) et les médias grand public à vocation commerciale, ce qui rend le tout plus facile pour les intervenants étrangers et leurs pions que sont les ONG locales pour interférer avec le processus «démocratique», pour le court-circuiter dans le sens de leurs objectifs.

Si les élections ne débouchent pas sur le résultat souhaité par les ONG et leurs bailleurs de fonds internationaux, ou si le cycle électoral suivant n’est pas assez proche dans le temps et que ces acteurs s’impatientent et / ou croient que la fenêtre pour parvenir à leurs fins politiques pourrait se refermer à un moment donné, alors ils conspirent pour concevoir un événement qui met la pression sur le gouvernement et se lancent dans un R-TCR avec la menace omniprésente de la guerre hybride. Parmi les exemples du type de pression qui pourrait être exercé contre les autorités, il y a les drames liés aux élections, les scandales de corruption (éventuellement provoquées par des «fuites» de la NSA grâce aux écoutes électroniques et / ou des documents comme au Brésil lors du «coup d’État constitutionnel» ou la tentative de guerre hybride macédonienne qui a échoué), les mouvements perturbateurs au niveau de la société civile ( l’Electric Yerevan en Arménie par exemple). Il y a aussi la politisation de transactions controversées (par exemple l’accord d’association UE-Ukraine) qui tentent de forcer un nouveau cycle d’élections.

Si le gouvernement n’est pas retourné, ou changé, ou redémarré après l’expérience de la contrainte de la «pacifique» révolution de couleur que les intérêts étrangers et leurs fantassins des ONG tentent de forcer«démocratiquement», alors le(s) gouvernement(s) étranger(s) derrière la mascarade pourrait prendre la décision de commencer une guerre hybride par une transition de la révolution de couleur vers une guerre non conventionnelle. Il n’est pas toujours garanti que ce sera le cas, car parfois certains troubles de type révolution de couleur ne sont pas pleinement soutenus par leurs sponsors étrangers et leur réseau d’ONG et ne sont que des coups de sondes pour l’évaluation des vulnérabilités structurelles, des réponses et d’autres sortes de renseignements précieux qui pourraient être utile dans un scénario de futur R-TCR qui sera mené avec plus de détermination et pris en charge à ces fins. Après tout, si l’état est assez fort pour se défendre contre cette attaque asymétrique en utilisant des mesures de sécurité démocratique et / ou que l’insurrection future n’a pas la viabilité à long terme pour soutenir une campagne réussie de guerre hybride de type R-TCR (peut-être si un efficace arrangement régional Lead From Behind ne peut pas être construit à temps), les bailleurs de fonds étrangers pourraient retirer leur soutien à cette agitation et attendre une autre occasion future qui pourra être conçue à un moment plus décisif.

Faire le saut

Quand une Révolution de couleur avance vers une transition progressive de guerre hybride évoluant vers une guerre non conventionnelle, une grande partie de l’ancien agencement structurel qui tire les ficelles reste tout simplement en place, mais sous un autre nom. La plupart des réseaux d’ONG et leur personnel se transforment en insurgés armés ou fournissent aux combattants un soutien informationnel, organisationnel, logistique et / ou matériel.

Bien que les tactiques de R-TCR aient changé, le principe reste toujours le même, mais avec un afflux notable et moins secret d’aide étrangère (insurgés, armes) pour la poursuite de ces objectifs.

Toutes les ONG et leurs travailleurs ne sont pas liées à des intérêts étrangers et ne participent pas à des activités ouvertement séditieuses, mais il est fort à parier que bon nombre d’entre elles le sont d’une façon ou d’une autre, puisque, après tout, la seule différence entre les révolutionnaires de couleur et leurs homologues des guerres non conventionnelles sont les moyens qu’ils sont prêts à employer pour atteindre leur objectif commun, avec chaque main lavant l’autre dans l’exécution des tâches complémentaires à cette fin.

Pour finir

La guerre hybride est la dernière forme d’agression menée par les forces unipolaires contre l’ordre mondial multipolaire émergeant, et la façon indirecte avec laquelle elle est pratiqué, protège l’auteur de répercussions immédiates et augmente donc l’attrait de ce stratagème. Vu que le recours à la guerre hybride comme instrument de politique étrangère ne montre aucun signe réel d’apaisement dans un avenir prévisible en raison de sa nouveauté et de sa nature rentable dans son application, il y a une urgence pressante à comprendre toutes ses facettes pour mieux la combattre, et donc la pertinence d’exposer le rôle central que jouent les ONG dans ce processus.

Il faut se souvenir que les guerres hybrides reposent sur une instigation depuis l’extérieur et la manipulation par la suite d’un conflit d’identité dans un état de transit ciblé le long de la voie d’un projet multipolaire transnational de premier plan concernant des infrastructures conjointes. Il est beaucoup plus facile de conceptualiser la fonction que les ONG liées à des forces étrangères hostiles qui ont intérêt à mettre cette séquence de «chaos contrôlé» en mouvement. Ces groupes sont chargés de provoquer un sentiment de séparation d’identité parmi la population, un sentiment manipulé par de l’ingénierie sociale dont les organisateurs pensent qu’il finira par transformer des citoyens patriotiques en sympathisants anti-gouvernementaux.

Les réseaux d’ONG et le personnel local participent à ce programme aidé de l’étranger et aspirent à perturber, contrôler ou influencer ces projets d’infrastructure mentionnés ci-dessus grâce à divers degrés de pression R-TCR contre les autorités. Ils peuvent se transformer en insurgés ou d’autres formes de menaces asymétriques lorsque leurs tactiques de révolution de couleur échouent pour commencer progressivement à prendre une forme de guerre non conventionnelle améliorée. Comme les ONG liées à des intérêts étrangers sont les forces d’avant-garde en tête de la dernière itération de la guerre hybride partout dans le monde, il est dans l’intérêt de chaque gouvernement responsable de placer des contrôles de surveillance et des restrictions opérationnelles sur ces groupes afin de neutraliser leurs capacités offensives et d’assurer la sécurité nationale.

Andrew Korybko | 23 septembre 2016

Andrew Korybko est un commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est l’auteur de Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime.

Article original: Oriental Review

Traduit par le blog Vers ou va-t-on

mercredi, 01 avril 2015

Le général Breedlove et the Hybrid War

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Le général Breedlove et the Hybrid War

Ex: http://www.dedefensa.org

Au Brussels Forum du GMF évoqué par ailleurs (voir le 23 mars 2015 : «[L]a grande fête de l’atlantisme à la fois la plus pompeuse, la plus opulente, la plus indiscutable pour Bruxelles devenue ainsi, pour trois jours, la capitale de l’euroatlantisme...»), nous avons eu droit à un spectacle intéressant, et même instructif, – du moins, selon notre point de vue... Il est bon en effet, dans ce rendez-vous annuel d’une si haute tenue, d’introduire un général significatif, si possible de la puissante cohorte américaniste, pour bien marquer de quel côté se trouve la puissance et de quoi l’on parle exactement. Cette année, comme en 2014 d’ailleurs, c’était le général Breedlove, aviateur de l’USAF devenu pour un temps le commandant en chef suprême des forces alliés en Europe (SACEUR). Interrogé comme on s’attendait qu’il fut, Breedlove a donné des précisions absolument imprécises sur son attitude vis-à-vis de l’Ukraine, du style qui enfonce les portes ouvertes, du type-“toutes les options sont sur la table”, etc. ; envisageant la possibilité de livraisons d’armes tout en disant que cela risquait d’être déstabilisant, envisageant aussi “l’inaction” et disant que cela aussi risquerait d’être déstabilisant. Bref, aucun intérêt sinon la confirmation que Breedlove a bien appris sa leçon...

Passons à autre chose, qui est le cœur de notre sujet. Breedlove se trouvait, avec trois autres invités, placé devant le thème “future of conflict” (l’“avenir de la guerre” ou “le conflit du futur”, etc., les traductions, souvent avec des sens différents, ne manquent pas). Plutôt que s’aventurer dans le prévisionnisme qui ressemblerait aujourd’hui à une sorte de “complotisme du futur” tant les choses sont complexes, le général Breedlove a préféré nous parler simplement du présent, et d’ailleurs un présent qui s’est révélé avoir un passé. Il s’agit de “the Hybrid War”, ou “guerre hybride” comme on l’a aisément compris. (Certains ont aussi parlé de la “guerre furtive”, ou “Stealth war”, – mais laissons-les parler et revenons à l’expression officiellement admise.)

Le général Breedlove a donc exposé que la “guerre hybride”, à défaut d’être le conflit du futur, était certainement celui du présent ; et cette “guerre révolutionnaire” (du point de vue technique) n’est certainement pas nouvelle, nous confie-t-il encore. Effectivement, l’expression “guerre hybride” est employée, notamment, dès le 30 mars 2007, dans un rapport de la colonelle Margaret S. Bond, de la réserve de l’US Army, pour le US Army War College ; l’auteure ajoute que ce type de conflit est également désigné sous l’acronyme de DIME, ce que nous confirme Breedlove ... DIME emprunte, de manière très simple et explicite, les initiales des quatre moyens qui sont utilisés dans ce type de conflit, – Diplomatie, Information, Militaire, Économie. On dira aussitôt que cela non plus n’est pas très nouveau, même par rapport à 2007, que de tous les temps une guerre a recouru de diverses façons aux moyens de la diplomatie, de l’information, de la force militaire et de l’économie. Breedlove en convient d’ailleurs complètement, nous confirmant plus encore la “nouveauté” de cette “guerre révolutionnaire” qui n’a rien de nouveau...

«And frankly, to start off, to sort of demystify it, there is this feeling that it is something new and exciting or different. And it is different, but really, it is a collection of tools that we’ve seen in warfare before. We in the military like to use a simple model when we teach in our schools. We keep everything very simple. So we use a model called DIME, diplomatic, informational, military, and economics. So, as we dissect this hybrid war or this unconventional war that we see being waged today, the new things are how these tools that we have recognized from before are now put together and used in new ways to bring new kinds of pressure diplomatically to attack a capitol, to attack the credibility of the leadership of a nation, diplomatically to try to disassemble those support mechanisms for our capitol, those alliances, those agreements, and other nations that are a part of helping a capitol.»

Effectivement, ce qui constitue un aspect très particulier et sans doute révolutionnaire de la “guerre” dans le Donbass, c’est la façon dont on a usé des différents moyens («the new things are how these tools... are now put together and used in new ways»). Plus précisément, il s’agit sans aucun doute de l’extraordinaire importance prise par le moyen de l’information (c’est-à-dire la communication selon le cadre très large du système de la communication) par rapport, pour l’essentiel, au moyen de l’activité militaire, notamment dans le cas du débat sans fin sur l’intervention ou pas de l’armée russe en tant que telle dans le Donbass. L’intérêt est donc dans l’interconnexion entre le moyen de l’information (de la communication) et le moyen militaire. On s’attache à ce qu’en dit Breedlove dans cette intervention initiale dont on a déjà donné un extrait, où il expose les définitions des composants de l’acronyme DIME, et précisément, pour notre cas, les deux moyens de l’information (de la communication) et du militaire. (Comme on le lit, il dit fort peu de choses de l’aspect diplomatique qui est intervenu d’une façon conventionnelle et l’on laisse également l’aspect économique où rien de révolutionnaire n’est intervenu, mais plutôt une utilisation massive des moyens habituels de la guerre économique, des sanctions aux manipulations financières.)

«So, first, in a diplomatic way, to attack credibility and to try to separate a nation from its support mechanisms. Informationally, this is probably the most impressive new part of this hybrid war, all of the different tools to create a false narrative. We begin to talk about the speed and the power of a lie, how to get a false narrative out, and then how to sustain that false narrative through all of the new tools that are out there, the social media tools, the way that we can use the internet and purchasing and employing those informational tools that get this narrative out.

»Militarily, of course, the military tools are relatively unchanged, but how they are used or how they are hidden in their use, is the new part of this hybrid war. How do we recognize, how do we characterize and then how do we attribute this new employment of the military in a way that is built to bring about ambiguity? Employed to bring about ambiguity. And that ambiguity, then, to either be embraced by those who want to embrace it or attacked by those who see the subversiveness of it. And then, if that sort of unattributable use of the military doesn’t work, and the objectives are not being met, then a more overt use of the military.»

Le premier passage, qui concerne la section “guerre de la communication” (plutôt que “guerre de l’information”) est intéressant malgré sa brièveté, dans l’esprit même de la dialectique employée. Il n’est plus question de “désinformation”, de “mésinformation”, etc., qui sont des techniques employées par rapport à la réalité, mais bien de narrative en tant que telles qui sont effectivement, presque inconsciemment mais d’une manière extrêmement convaincante pour notre interprétation, présentées comme des objets ou des concepts en soi et non plus des méthodes. On voit bien que Breedlove s’attache moins à la question de la méthode pour influencer la perception de la réalité qu’au constat implicite qu’il doit exister des narrative, qui sont des objets en soi présentant d’une façon autonome une réalité complètement faussaire, des moyens accomplis et autonomes de la “guerre hybride”. Certes, l’emploi par Breedlove du qualificatif “faux” [false] s’adresse bien entendu dans sa position conformiste appuyée fermement sur sa psychologie de l’inculpabilité aux affirmations russes, à ce que lui, Breedlove, juge être leur narrative ; mais cet emploi prend finalement la résonnance d’une redondance inutile mais également extrêmement significative, lorsqu’il est correctement interprété.

La narrative selon Breedlove est un outil de la guerre, donc il n’a pas de nationalité, et dire que la narrative est false n’a pas grand sens puisque la narrative n’est pas construite en référence à la réalité, mais pour sa valeur propre comme outil d’influence sur la marche de la guerre. Implicitement, d’ailleurs, le discours de Breedlove impliquant cette indifférence de la narrative par rapport à la réalité et en faisant un outil essentiel indiquent que la technique est d’usage courant du côté US, car les USA n’ont aucunement l’habitude, par leur doctrine de masse et de force, de ne pas employer un outil de la guerre dès lors qu’ils en connaissent l’existence et peuvent en disposer, – ils utilisent tous les moyens, et puisque la narrative en est un reconnu par eux, ils l’utilisent donc nécessairement. C’est une attitude et une conception que ne partagent pas les Russes, qui, s’ils admettent qu’il existe des formes de “guerre hybride“, ne font pas de la narrative un moyen en soi, sans rapport avec la réalité. Pour eux, la réalité existe encore, et ils se soumettent donc à la logique de la “vérité de situation” ; nous soupçonnons bien entendu que ce n’est aucunement le cas du côté US. (Bien entendu, Breedlove, n’ayant guère d’intérêt pour l’existence d’une “vérité de situation”, n’imagine pas une seconde que puisse exister le phénomène du déteminisme-narrativiste. C’est dire implicitement qu’il y est d’autant plus enchaîné.)

L’autre aspect évoqué par Breedlove dans l’extrait cité, — l’aspect militaire, — est très intéressant surtout lorsqu’il est mis en rapport avec l’extrait sur le moyen de la communication (narrative). Dans cette partie, Breedlove revient exactement à ce qu’il nous disait il y a exactement un an, lors du précédent Brussels Forum, lorsqu’il décrivait l’extraordinaire insaisissabilité, pour les observateurs, des opérations russes qui aboutirent à détacher la Crimée du contrôle de Kiev, pour laisser s’organiser le référendum jusqu’à la sécession et au rattachement à la Russie (voir le 24 mars 2014). Il décrit l’activité du “moyen militaire” en répétant le même mot, – “ambiguïté”, – bien entendu en référence à cette expérience de la crise ukrainienne à partir de mars 2014 («How do we recognize, how do we characterize and then how do we attribute this new employment of the military in a way that is built to bring about ambiguity? Employed to bring about ambiguity. And that ambiguity, then, to either be embraced by those who want to embrace it or attacked by those who see the subversiveness of it»). Le problème qui apparaît alors est de savoir comment réconcilier ce fait même de l’ambiguïté de l’activité militaire, c’est-à-dire de l’extrême difficulté à l’impossibilité de l’identifier précisément, de la localiser, de la décrire et de la comprendre, avec le fait de la narrative qui, au contraire, prétend vous montre une réalité tranchée, claire et évidente de la responsabilité et de la fourberie de l’adversaire dans le chef de son activité militaire mise au grand jour, sans la moindre ambiguïté. Comment réconcilier cette “ambiguïté” dont tout montre que Breedlove l’a reconnue pour ce qui concerne l’activité des forces russes sur le théâtre général de cette crise, notamment en Crimée, avec ses propres diverses clameurs, dans les quatre ou cinq deniers mois, proclamant que des unités russes étaient engagées, qu’elles étaient en nombre important et précisés (quoique changeant d’une version à l’autre) ? D’un côté, on affirme que ce qui caractérise l’activité militaire, c’est l’impossibilité de la mesurer et de l’identifier exactement, de l’autre on proclame que cette activité militaire est massive, comme si on l’avait exactement mesurée et identifiée.

Ainsi peut-on déterminer la faiblesse de l’exposé de Breedlove, en ceci que son affirmation que la narrative est une arme de communication est une déclaration unilatérale. Effectivement, comme on l’a vu plus haut, les Russes n'ont jamais accepté cette définition et cette conception, affirmant qu’ils rendaient compte de la réalité des choses en affirmant n’être pas intervenus en unités régulières dans le Donbass, et donc affirmant de facto qu’il existait bien une “vérité de la situation”. Breedlove, lui, officialise le montage et l’usage de la narrative, impliquant que le côté US/BAO considère cette “arme” et l’utilise effectivement, ce qu’il montre et démontre a contrario et involontairement par le passage qui suit. A cet égard, on peut conclure que les élites-Système du bloc BAO, d’une façon ou d’une autre, sont emprisonnées au déteminisme-narrativiste de deux façons : d'une part au niveau du contenu des narrative qu’elles développent en se faisant croire à elles-mêmes qu’elles les contrôlent (aspect “technique” de cette “‘arme de guerre”), mais en croyant le plus souvent, ou en étant obligées de croire à leur contenu, et ainsi conduites à justifier de ce contenu jusqu’au terme de la logique ; d'autre part, au niveau de la méthodologie, par cette façon exposée par Breedlove de donner à la narrative un statut majeur dans la “guerre hybride” alors qu’elle n’y figure pas précisément dans l’arsenal russe. C’est, par un curieux raccourci, affirmer la réalité sinon la vérité d’une technique dont on explique par ailleurs qu’elle est toute entière bâtie sur la manipulation, le simulacre et le mensonge, – le très puissant, le surpuissant mensonge, comme arme-Système, auquel Breedlove rend un très étrange hommage en parlant de «...the speed and the power of a lie». On conviendra que cette extrême complication, ou cette extrême sophistication d’une pensée évidemment sophiste dans le sens très péjoratif du mot, rend particulièrement difficile, après les avoir perdues, d’espérer retrouver un jour une “vérité de situation”, sinon la réalité elle-même. C’est là la fondamentale et mortelle faiblesse du bloc BAO, enchaîné au Système et à sa politique de déstructuration et de dissolution, – ici poussée à l’extrême, déstructuration et dissolution de la réalité, alors que le champ d’action continue à être une crise ukrainienne bien réelle, elle...