dimanche, 10 juin 2007
J. Conrad, voyageur au bout de l'être
Joseph Conrad, le voyageur au bout de l'être
On ne peut évoquer l'aventure en littérature sans se pencher sur le cas Conrad. Mais, avec lui, on s'éloigne radicalement des romans de marins de Stevenson et la seule île au trésor est celle de l'esprit, le trois-mâts, conquérant des sept mers devient le véhicule de la pensée de Conrad et le prétexte pour une aventure introspective.
Joseph Conrad aimait à se définir comme un romancier qui a été capitaine au long cours plutôt que comme un capitaine en retraite écrivant des romans, son expérience de la vie maritime ne constituant en réalité qu'une trame de fond pour une œuvre d'une autre nature. Ainsi, bien que la fiction de son œuvre épouse largement la réalité des événements vécus par lui ou portés à sa connaissance, son récit est avant tout celui de la vie intérieure, des sentiments et des sensations d'une humanité confrontée aux forces naturelles et de ce qui en résulte. Si l'œuvre de Joseph Conrad parcours toutes les mers du globe, la véritable aventure est celle d'une âme mise à nu et de sa place dans le monde, consciente de ses possibilités, rongée par le doute et libre de ses choix. C'est cette dimension de l'homme où la réflexion précède l'action qui est la véritable mesure du « vrai » dans la pensée de Conrad et lui-même sait « qu'un auteur vit dans son œuvre. Il est là, seule réalité d 'un monde fictif; parmi des choses, des événements, des gens imaginaires. En, les décrivant, il ne fait que se décrire lui-même. »
Si la forme de l'œuvre conradienne est une retranscription de son expérience maritime, le fond est imagination pure car « Ce n'est que dans l'imagination des hommes que toute vérité trouve une réelle et indéniable existence. L'imagination, non l'invention, est la maîtresse de l’art comme de la vie ». Et comme : « L'inspiration vient de la terre, qui a un passé, une histoire, un avenir, non du ciel froid et immuable », l'appréhension du monde qui en résulte est soumise à une identité culturelle définie et non à une Raison universellement innée. Donc, si à la lumière de la vie de l'homme s'étire l'ombre de sa pensée, il convient de jeter un regard sur ses origines:
Des origines polonaises et nationales-révolutionnaires
De son vrai nom Teodor Jozef Konrad Korzeniowski, il naît en 1857 à Terechowa, ville polonaise alors sous administration russe, dans une famille catholique et activiste patriote, précision qui serait un pléonasme concernant les Polonais (et les Irlandais) selon Jean Mabire, il est déporté en même temps que ses parents en Sibérie et deviendra orphelin à l'âge de onze ans. Recueilli par un oncle maternel, il s'embarque à dix-sept ans comme matelot à bord d'un voilier. Lié au milieu des activistes carlistes, du nom du prétendant légitimiste à la succession d'Espagne, il s'adonnera à la contrebande d'armes et tirera de cet épisode de sa vie matière à un roman d'inspiration largement autobiographique: La flèche d'or. Après être devenu lieutenant, il obtient la nationalité britannique, retourne pour quelques mois en Pologne où il est accueilli chaleureusement, passe son brevet de capitaine, débarque définitivement après avoir passé une vingtaine d'années sur les mers et devient écrivain. En tant que sujet britannique, Conrad choisira de s'exprimer dans la langue de Shakespeare, choix qui lui imposera une véritable torture intellectuelle pour chaque phrase sortie du néant. Sa carrière littéraire dure une trentaine d'années environ et il meurt en 1924 et est enterré à Cantorbéry.
Passé directement de l'état de victime dans une société sous administration étrangère à celui d'acteur dans une civilisation impérialiste et colonisatrice, de la solitude contrainte par la suspicion d'état à celle des voyages en mer et surtout de la précarité d'un destin soumis à des événements incertains - I'incertitude précaire du moment se révélant souvent être propice au dévoilement des âmes et des comportements - Conrad peut développer une scrupuleuse capacité d'observation du monde des hommes, adoptant le ton d'un relativisme neutre et radical passé à l'aune d'un détachement moral, le détachement désignant en fait une réalité aussi étrangère à celle de l'indifférence que peut l'être celle de neutralité à la modération, la tiédeur, l'esprit de conciliation d'un conformisme bien-pensant. C'est sur l'axe qui va du neutre, qui ne s'engage pas, au radical, qui ne transige pas sur l'essentiel, que prend place l'expression de la libre pensée de l'exilé polonais devenu voyageur anglais, se gardant la possibilité de passer de l'un à l'autre au gré des conditions et des difficultés rencontrées.
Une valeur cardinale : la fidélité
Si l'absence d'un véritable engagement envers une quelconque idéologie a permis à certains de ses biographes de dénier à Conrad la possession de la moindre pensée cohérente, tout au plus de quelques vagues opinions, c'est en réalité le scepticisme qui est le point central, la pierre d'achoppement de la perspective conradienne. Mais ce scepticisme, loin d'entraîner l'aigreur et la désespérance est en fait le catalyseur lui permettant de jeter un regard contemplatif sur un « univers conçu comme un pur spectacle » et capable de dépasser le réel ou l'apparent pour atteindre le vrai. « Le scepticisme, le tonique des esprits, le tonique de la vie, l'agent de la vérité - la voie de l’art et du salut ». Mais si pour le biographe Albert Guérard, « Une vision moralisante et conservatrice de la vie était pour Conrad une seconde nature et tenait en échec un fort penchant au scepticisme et de forts élans de révolte » ; le scepticisme est également le moyen pour Conrad d'éviter l'écueil des vérités absolues d'une société victorienne mercantile, sûre d'elle-même et dominatrice, et dont les lois sont à l'opposé des convictions de Conrad puisque, comme il le déclare : « Ceux qui me lisent savent ma conviction que le monde, le monde temporel, repose sur quelques idées très simples, si simples qu'elles doivent être aussi vieilles que lui. Il repose notamment, entre autres choses, sur l'idée de fidélité. ». Cette fidélité, qui est la cause de tout engagement durable, mais aussi celle qui lui permet de maintenir un lien avec la tradition des siens et leur combat, comme le marin perdu en mer se cramponne à la bouée de sauvetage, fidélité entière et totale, même si ses compatriotes lui ont souvent reproché son exil volontaire hors de sa patrie d'origine car, pour Conrad, « La fidélité à une tradition particulière persiste à travers les événements d'une existence qui ne lui est pas liée, tout en suivant scrupuleusement le chemin tracé par une impulsion inexplicable » et dans les abords de ce chemin se démarque « Une vue impartiale de l'humanité à tous ses degrés de splendeur et de misère, jointe à un respect particulier pour les droits des non-privilégiés de ce monde, non pour des raisons mystiques, mais par simple solidarité et par un honorable esprit d'entraide, fut le caractère dominant de l'atmosphère intellectuelle et morale des maisons qui abritèrent mon enfance hasardeuse et constitua l’objet d'une conviction sereine et profonde, durable et cohérente, aussi éloignée que possible de cet humanitarisme qui semble seulement l'effet d'un déséquilibre nerveux ou d'une conscience morbide ».
La fidélité et la solidarité, lois fondamentales pour la survie des marins en mer, marquées dans leur cœur plutôt qu'au fronton des capitaineries, sont également nécessaires à l’écrivain en quête de vérité et, dans tous les cas, garants contre l'individualisme, l’indépendance égoïste, l’idée que l'homme serait une unité se suffisant à elle-même mue par des motifs de concurrence, qui donne l'utilitarisme en éthique et le libéralisme en économie (Jacques Berthoud, cf. bibliographie).
Le sens de l'honneur
Avec la fidélité et la solidarité, c'est le sens de l'honneur qui est l'un des thèmes majeurs de la pensée de Conrad puisqu'il reviendra à plusieurs reprises parmi les romans les plus importants de l'auteur. Le premier d'entre eux, La folie Almayer est le récit de la déchéance d'un marchand néerlandais promis à un bel avenir mais qui, au fur et à mesure qu'il s'enfonce dans les terres inconnues, se déshonore et devient la risée de tout le comptoir colonial, finit par vendre de la poudre à ceux qui contestent la présence des siens et meurt, seul et dérisoire dans l'attente d'un hypothétique coup du sort censé le mettre en présence d'un trésor. D'honneur perdu, il est encore question dans Lord Jim, I'histoire d'un jeune marin, commandant en second d'un navire rempli de passagers qu'il abandonne lâchement à leur sort et qui se défend des accusations portées contre lui devant Marlow, personnage récurent, probable alter ego de Conrad, solidaire de l'accusé malgré son ironie et sa distanciation.
D'une manière générale, les récits de Conrad sont matières propices à dévoiler toute une galerie de personnages présents pour évoquer toutes les gammes de comportement possible sous ces degrés de latitude et leurs contradictions mutuelles. Par exemple, la fille d'Almayer, métisse indonésienne, incarnation symbolique du choix donné à tous entre une civilisation marchande occidentale rendue précaire par la concurrence et celle, tout aussi précaire mais bien plus gratifiante des guerriers (malais en l'occurrence). Mais si le discours de Conrad n'a pas sa place dans le débat sur l'inégalité des races, il réduit à néant également celui sur l'éventuelle supériorité d'une civilisation sur les autres, maladie honteuse de la social-démocratie occidentale et des héritiers universalistes de Jules Ferry, d'autant qu'il est étranger à tout exotisme rousseauiste.
L'homme moderne indifférent et inconséquent
D'ailleurs, chez Conrad, les Européens sont autant guerriers (sans aucun rapport avec le citoyen conscrit, habituelle chair à canons des guerres économiques qui le dépassent) que les Malais peuvent être domestiques, comme en témoigne Tom Lingard, légataire d'Almayer, et, à l'opposé de Chester, marchand invétéré invitant le lord Jim aux promesses de richesse d'une île à guano, le personnage du Dr Stein, véritable entomologiste de choc, explorateur et guerrier capable de se défendre lui et les siens, philosophe à ses heures et initiateur de la réintégration du jeune lieutenant dans son honneur et que certains ont rapproché de la figure de Merlin ou de Prospero. On le voit, le monde issu de l'imaginaire conradien, donc représentation vitale du vrai, est celui des opposés qui réfute le modèle universel d'un monde des contraires forcément manichéens et qui ne peut aboutir qu'à la diabolisation de l'un des éléments par son antagoniste. Chez Conrad, le choix est toujours possible sans exclusion (le Dr Stein est également commerçant) et va jusqu'aux figures extrêmes représentées dans Au cœur des ténèbres sous les yeux de Marlow par Kurz, guerrier retombé dans le primitivisme et par le directeur du comptoir congolais, fonctionnaire comptable zélé et déshumanisé. Mais des deux, c'est paradoxalement Kurz qui, au long du récit, garde à l'esprit la prégnance de l'esprit occidental tandis que le directeur, homme pratique et technocratique est transposable dans toutes les civilisations sans que son caractère en soit affecté. Mais si Kurz est coupable de trahir la civilisation européenne en l'abandonnant, le directeur est un homme qui a su régresser avec son temps pour devenir le prototype de l'homme moderne indifférent et inconséquent, archétype de la civilisation du Progrès.
L'œuvre du romancier Conrad est donc d'abord celle d'un penseur de l'homme et de ses contradictions. S'il annonce déjà Céline et sa description dans Voyage au bout de la nuit, de la déliquescence de la civilisation européenne sous les tropiques, il demeure fondamentalement optimiste en faisant également sienne la vision nietzschéenne de l’homme, ce ruisseau chargé des alluvions de ses vices et de ses faiblesses cherchant parfois à atteindre à son embouchure la mer de la surhumanité. Mais Conrad n'est ni juge, ni parti et ce qui découle de son œuvre c'est avant tout le choix, celui qui est donné à la plupart de ses personnages et notamment à Marlow, double imaginaire (selon sa propre définition de l’imaginaire) de l'auteur qui, au cours de ses pérégrinations, est amené à observer et à évaluer les hommes et par cet intermédiaire, à faire évoluer son propre caractère pour faire surnager le vaisseau de son propre esprit sur les mers de la contradiction. C'est la garantie de ce choix, qui évite à l'homme de sombrer avec les esprits suffisants et « La troupe vaste de ceux qui manquent complètement d'imagination, de ces êtres au regard vide et aveugle desquels [...] l'univers entier s'évanouit dans un néant total », totalement inaptes à atteindre « notre véritable tâche à nous, les hommes, dont les jours sont comptés sur cette terre, lieu d'opinions contradictoires [...] Tâche où le destin n'a peut-être rien engagé de nous que notre conscience, douée de voix af in de témoigner véridiquement du miracle visible, de la terreur obsédante, de la passion infinie et de la sérénité sans limite; de la loi suprême et du mystère immuable du spectacle sublime ».
Frédéric SCHRAMME.
Bibliographie sur Joseph Conrad:
◊ Des souvenirs; récits, Gallimard 1912
◊ La folie Almayer; roman, Gallimard 1919
◊ Lord Jim; roman, Gallimard 1921
◊ Au cœur des ténèbres; nouvelles, Gallimard 1925
◊ La flèche d'or; roman, Gallimard 1918
Jacques Berthoud:
◊ Joseph Conrad: Au cœur de l'œuvre; Criterion 1992.
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samedi, 09 juin 2007
Futuristi e rivoluzione alimentare
I futuristi e la rivoluzione alimentare
http://www.argonline.it/territori/territorio_dieci/futuristi.html
Dall'abolizione della pastasciutta, "assurda religione gastronomica italiana", ai cibi in pillole: le teorie e la storia del Manifesto della cucina futurista
Tutte le avanguardie storiche del Novecento appaiono debitrici verso il Futurismo. Esso è stato il primo movimento a predicare con lucida consapevolezza l'inevitabile necessità di una rivoluzione totale della forma come reazione vitale alla crisi profonda che si stava sviluppando dentro l'epoca. Nel Manifesto Futurista, al punto 6, si legge: "Bisogna che il poeta si prodighi, con ardore, sfarzo e munificenza, per aumentare l'entusiastico fervore degli elementi primordiali".1 Ciò significa, come avviene anche nel Surrealismo o nell'Espressionismo, che è compito dell'artista tuffarsi nella profondità più viscerale del proprio essere, per riportare alla luce quelle antichissime forze primigenie con cui plasmare un nuovo parametro di forma, che vada oltre il pantano della storia e le sue mortifere strutture. Il mondo allora è decostruito e ricostruito da capo, secondo una nuova declinazione della forma che coinvolge tutto. In Democrazia futurista, Marinetti scrive: "L'arte è per noi inseparabile dalla vita. Diventa arte-azione e come tale è sola capace di forza profetica e divinatrice".2 La rivoluzione è dunque totale, invade e modifica ogni aspetto dell'esistenza: l'arte innanzitutto, come luogo privilegiato della fenomenologia dell'essere; ma poi anche la politica, la società e le sue consuetudini, il concetto di corpo e pure, come vedremo nel dettaglio, la cucina e l'alimentazione.
Il 28 Dicembre 1930, nella "Gazzetta del popolo di Torino", appare il Manifesto della cucina futurista, firmato dal solito Marinetti. Il proclama non nasce dal nulla, ma si riallaccia ad una discussione iniziata il 1° Gennaio 1913 con il manifesto Le cubisme culinaire scritto da Apollinaire e pubblicato sulla rivista parigina "Fantasio".3 In esso il poeta esponeva i fondamenti di un nuovo tipo di cucina capace di compiere quella rivoluzione sensoriale che in pittura era stata portata dal cubismo. Sempre nel 1913, in un clima estremamente effervescente, quando di giorno in giorno venivano stilate risme di manifesti, mentre Apollinaire e Marinetti stringevano alleanza sottoscrivendo entrambi L'Antitradizione futurista, nella stessa rivista "Fantasio" appariva l'altro manifesto La cuisine futuriste, ad opera dello chef Jules Maincave. Il cuoco, richiamandosi alle idee artistiche di Marinetti, proponeva alcune soluzioni pratiche per le intuizioni di Apollinaire. Ma lo scoppio della Guerra troncò, insieme a moltissime altre cose, gli sviluppi di questo débat avanguardistico-culinario. Esso verrà ripreso, in maniera decisiva, solo diciassette anni più tardi (nel 1930), allorquando, provocatoriamente, Marinetti decide di ripubblicare il manifesto di Maincave su "La cucina italiana", in quel tempo rivista di punta della gastronomia nazionale.4 Alla provocazione risponde lo scrittore Massimo Bontempelli che, sulle colonne della stessa rivista, propugna il Novecentismo anche a tavola. La bagattella ha una certa eco giornalistica e così Marinetti, da geniale stratega della comunicazione, con ribalderia porta avanti la polemica: in occasione di un pranzo mondano tenutosi in onore del Futurismo, egli annuncia che il suo movimento sta per sovvertire il sistema alimentare. E così è: il 28 Dicembre 1930, come gia detto, viene pubblicato il Manifesto della cucina futurista.
Che cosa asserisce tale manifesto? È fin troppo facile rintracciare in esso gli stilemi più classici del Futurismo. Nell'esordio squilla già la tromba della rivoluzione, dacché vi si legge: "Il Futurismo italiano affronta ancora l'impopolarità con un programma di rinnovamento totale della cucina".5 Parole chiave sono: rinnovamento e impopolarità. Il disprezzo per la tradizione passatista si fonde anche qui con "la voluttà d'esser fischiati",6 di cui già nel 1911 i futuristi si ammantavano in sfregio al tradizionale pubblico teatrale, fatto di "uomini maturi e ricchi, dal cervello naturalmente sprezzante e dalla digestione laboriosissima". Difatti anche qui nel Manifesto della cucina segue subito una clamorosa provocazione: il primo paragrafo è intitolato Contro la pastasciutta. Per prima cosa, nella sua filippica, egli parafrasa il motto di Feuerbach ("Si è quello che si mangia") e scrive che "si sogna e si agisce secondo quello che si beve e si mangia". Ciò postulato, si presenta subito il nocciolo della questione: "Noi Futuristi… prepariamo una agilità di corpi italiani", e poiché "nella probabile conflagrazione futura vincerà il popolo più agile, più scattante", è dunque necessario stabilire "il nutrimento adatto ad una vita sempre più aerea e veloce". Prima di tutto va abolita la pastasciutta, "assurda religione gastronomica italiana". Essa, secondo i Futuristi, è un alimento difficilmente digeribile, che appesantisce e assonna, causando negli uomini "fiacchezza, pessimismo, inattività nostalgica e neutralismo", non adatta quindi ad una razza che vuole farsi più forte. Dopo l'abolizione della pastasciutta Marinetti illustra le altre rivoluzioni da portare a tavola. Secondo la sua prospettiva, la chimica deve impegnarsi nell'inventare cibi in pillole che, distribuite dallo Stato, possano sfamare e nutrire il popolo. In questo modo l'uomo non dovrà più lavorare per procurarsi il cibo. Se a questi traguardi delle scienze chimiche si assomma lo sviluppo prodigioso delle macchine che diventeranno il nuovo "obbediente proletariato", per Marinetti l'uomo in futuro avrà bisogno di lavorare solo due/tre ore al giorno, e potrà così "nobilitare le altre ore col pensiero le arti e la pregustazione di pranzi perfetti".
Ma qual è il pranzo perfetto? Per prima cosa egli suggerisce due specialità: prima Il Carneplastico, assurda vivanda di forma fallica, costituita da un cilindro verticale di carne ripieno di undici qualità di verdure, che poggia su un anello di salsiccia e tre sfere dorate di carne di pollo e coronato da uno spessore di miele; quindi, la vivanda Equatore + Polo Nord che, con una rossa distesa di torli d'uovo su cui si erge una bianca montagna di albume solidificato con spicchi di arancio-sole incastonati e "pezzi di tartufo nero tagliati in forma di aeroplani negri alla conquista dello zenit", evoca la fusione dei due orizzonti antitetici nella simultaneità che abolisce lo spazio. Negli altri punti del suo manifesto, poi, Marinetti afferma che bisogna mangiare con le mani e che vanno abolite le posate, poiché il cibo deve dare "un piacere tattile". Egli auspica inoltre dei "bocconi simultanei che contengano dieci, venti sapori da gustare in pochi attimi" capaci di "riassumere una intera zona di vita".
Siamo di fronte a due cardini dell'estetica futurista: il tattilismo e l'analogia. Al primo Marinetti aveva già dedicato due manifesti, nel 1921 e nel 1924, nei quali si predicava la necessità di riabituarsi a un profondo contatto fisico con la materia, affinché il corpo tornasse a compartecipare dell'energia che circola nell'universo. L'analogia, invece, è uno degli elementi più significativi del pandinamismo vitalistico dei futuristi. Essa, come si legge nel Manifesto tecnico della lettura futurista, è la stretta rete con cui si abbraccia "ciò che vi è di più fuggevole e di più inafferrabile nella materia", e muove dall'"amore profondo che collega le cose distanti".7
Il Manifesto della cucina futurista suscita subito accese discussioni, che si riflettono su numerosissimi giornali, soprattutto satirici; a destare lo sbigottimento generale è soprattutto la campagna contro la pastasciutta. Nel 1931 addirittura la polemica supera i confini nazionali e trova posto in giornali francesi, inglesi, tedeschi e americani. Tra il 1931 e il 1932 Marinetti tiene numerose conferenze e arriva a riferire le ragioni della sua arte culinaria fino in Turchia e in Romania. Intanto, in tutta Italia, viene organizzata una serie di banchetti futuristi anch'essi ampiamente documentati dalla stampa.8 In seguito a tanto scalpore mondano, nel 1932 esce il libro La cucina futurista, curato da Marinetti e Fillìa, che raccoglie tutto il materiale accumulato in un anno di campagna gastronomica.9 Oltre al manifesto, il volume riporta tutte le cronache giornalistiche dei banchetti futuristi, nuove ricette e istruzioni per perfetti pranzi futuristi e inoltre un "piccolo dizionario della cucina futurista", che chiude il libro, e un racconto inedito, dedicato al rapporto tra eros, plasticità e cibo, che lo apre. Nel capitolo delle ricette, intitolato I pranzi futuristi determinanti, c'è un piccolo paragrafo introduttivo. In esso si torna esplicitamente a insistere sulla relazione tra rivoluzione alimentare e allevamento di una nuova razza.
Posto che il Futurismo negli anni Trenta aveva oramai perso, dopo l'istituzionalizzazione del Fascismo, molto della sua spinta propulsiva, imbolsendosi sia nella produzione artistica che nell'azione culturale, non dobbiamo dimenticare, come già accennato, i propositi totalizzanti insiti nel progetto della avanguardia futurista. Dietro l'idea di una rivoluzione alimentare, che passa attraverso ricette davvero fantasiosissime, di sbalorditivo impatto plastico-visivo, e la geniale e spaccona irrisione delle consuetudini borghesi intorno alla tavola, emerge l'anelito alla manipolazione anche corporale dell'uomo. Il cibo nuovo è conforme alla volontà di creare un uomo nuovo, un uomo metallizzato che nelle nuove forze della meccanicizzazione, divenute orribilmente evidenti fra le trincee della prima guerra mondiale, crede di scorgere il lume divino della sua nuova epoca. Nasce allora una nuova mistica che coinvolge pure le abitudini alimentari.
Marco Benedettelli
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vendredi, 08 juin 2007
Intervista con Marc. Eemans
Intervista con Marc Eemans, l’ultimo surrealista della scuola di André Breton
Argomentazioni raccolte da K.Logghe e R.Steuckers
All’età di 83 anni, Marc Eemans afferma oggi di essere l’ultimo dei surrealisti. Dopo di lui, si volterà pagina. Il surrealismo sarà definitivamente entrato nella storia. Chi è quest’ultimo dei surrealisti, questo pittore della generazione dei Magritte, Delvaux e Dali, oggi ostracizzato? Qual è stato il suo impatto letterario? Quale influenza Julius Evola ha esercitato su di lui? Questo "brutto anatroccolo" del movimento surrealista getta uno sguardo molto critico sui suoi compari morti. Costoro gliel’avevano fatta pagare per il suo passato "collaborazionista". Recentemente, Ivan Heylen, del giornale Panorama (22/28.8.1989), lo ha intervistato a lungo, abbellendo il suo articolo con un superbo luogo comune che metteva l’accento sulla tumultuosa eterosessualità di Marc Eemans e dei suoi emuli surrealisti. Noi prendiamo il testimone, ma senza dimenticare di interrogarlo sugli artisti che ha conosciuto, sulle grandi correnti artistiche a cui egli è stato a fianco, sui retroscena della sua « collaborazione »...
Il periodo che va dalla sua nascita alla comparsa della sua prima tela, è stato molto importante. Come lo descriverebbe?
Sono nato nel 1907 a Termonde (Dendermonde). Mio padre amava le arti e parecchi suoi amici erano pittori. All’età di otto anni, ho imparato a conoscere un lontano parente, scultore e attivista (1): Emiel De Bisschop. Quest’uomo non riuscì mai a niente nella sua vita, ma ciononostante ha rivestito per me un grande significato. È grazie ad Emiel De Bisschop che entrai per la prima volta in contatto con scrittori ed artisti.
Da dove le è venuta la spinta per disegnare e dipingere?
Ho sempre seguito da molto vicino l’attività di artisti. Subito dopo la prima guerra mondiale, conobbi il pittore e barone Frans Courtens. Poi mi recai un giorno in visita dal pittore Eugène Laermans. E poi ancora da molti altri, tra cui un vero amico di mio padre, un illustre sconosciuto, Eugène van Mierloo. Alla sua morte, venni a sapere che egli aveva preso parte alla prima spedizione al Polo Sud, in qualità di reporter-disegnatore. Durante la prima guerra mondiale, visitai una mostra di pittori che godono oggi di una certa notorietà: Felix Deboeck, Victor Servranckx, Jozef Peeters. Alcuni tra di loro non erano a quel tempo astrattisti. Solo qualche anno dopo si ebbe nell’arte moderna il grande boom della pittura astratta. Quando Servranckx organizzò una personale, entrai in contatto con lui e, da allora, egli mi considerò come il suo primo discepolo. Avevo circa quindici anni quando mi misi a dipingere tele astratte. A sedici anni, collaboravo con un foglio d’avanguardia intitolato Sept Arts. Tra gli altri collaboratori, c’era il poeta Pierre Bourgeois, il poeta, pittore e disegnatore Pierre-Louis Flouquet, l'architetto Victor Bourgeois e il mio futuro cognato Paul Werrie (2). Ma l’astratto non mi attirò a lungo. Per me, era troppo facile. Come ho detto un giorno, è un’aberrazione materialista di un mondo in piena decadenza... E’ allora che entra nella mia vita un vecchio attore: Geert van Bruaene.
Lo avevo già incontrato prima ed egli aveva lasciato tracce profonde nella mia immaginazione: egli vi teneva il posto dello zwansbaron, del "Barone Vagabondo". Ma quando lo rividi all’età di quindici anni, egli era diventato il direttore di una piccola galleria d’arte, il "Cabinet Maldoror", dove tutti gli artisti d’avanguardia si riunivano e dove furono esposti i primi espressionisti tedeschi. È con l’intermediazione di van Bruaene che conobbi Paul van Ostaijen (3). Geert van Bruaene meditava i Canti di Maldoror del sedicente Conte di Lautréamont, uno dei principali precursori del surrealismo. È così che divenni surrealista senza saperlo. Grazie, infatti, a van Bruaene. Io passai dall’arte astratta al Surrealismo quando le mie immagini astratte finirono per amalgamarsi a degli oggetti figurativi. A quell’epoca, ero ancora comunista....
Non sembra che al tempo, effettivamente, l'intelligentsia e gli artisti appartenessero alla sinistra? Lei, d’altronde, dipinse una tela superba, rappresentante Lenin e la intitolò "Omaggio al Padre della Rivoluzione"...
Vede, è un fenomeno che si era già prodotto all’epoca della Rivoluzione Francese. I giovani intellettuali, sia in Francia che in Germania, erano tutti sostenitori della Rivoluzione Francese. Ma via via che quella si evolveva o si involveva, quando il terrore prese il sopravvento, etc., essi si tirarono indietro. E poi arrivò Napoleone. Allora svanì tutto l’entusiasmo. Questo fu il caso di Goethe, Schelling, Hegel, Hölderlin... E non dimentichiamo del resto il Beethoven della Sinfonia Eroica, ispirata dalla Rivoluzione francese e inizialmente dedicata a Napoleone, prima che questi divenisse imperatore. Lo stesso fenomeno si è potuto osservare con la rivoluzione russa. Si credeva che stessero per prodursi dei miracoli. Ma non ve ne furono per nulla. In seguito si ebbe l’opposizione di Trotski il quale credeva che la rivoluzione non fosse che agli inizi. Per lui, bisognava dunque andare oltre!
Non è qui la natura rivoluzionaria o non conformista che alberga nel fondo di ogni artista?
Io sono sempre stato un non conformista. Anche sotto il nazismo. Ben prima dell’ultima guerra, ho ammirato il "Fronte Nero" di Otto Strasser. Quest’ultimo era anti-hitleriano perché pensava che Hitler avesse tradito la rivoluzione. Sono sempre stato all’opposizione. Sono sicuro che se i Tedeschi avessero vinto la partita, io me ne sarei andato ad ammuffire in un campo di concentramento. In fondo, come diceva il mio amico Mesens, noi surrealisti non siamo che degli anarchici sentimentali.
Oltre che per la sua pittura, lei è un uomo notevole anche per la grande diversità delle sue letture. Basta nominare gli autori che hanno influenzato la sua opera...
Mi sono sempre interessato di letteratura. All’Athenée (4) a Bruxelles, avevo un curioso professore, un certo Maurits Brants (5), autore, in particolare, di un’antologia per le scuole, intitolata Dicht en Proza. Nella sua aula, egli aveva appeso alla parete delle illustrazioni raffiguranti gli eroi della Canzone dei Nibelunghi. Inoltre, il mio fratello maggiore era wagneriano. È sotto questo doppio influsso che scoprii i miti germanici. Quelle immagini dell’antica Germania sono rimaste incise nella mia memoria e sono esse che in seguito mi distinsero dagli altri surrealisti. Essi non conoscevano niente di tutto questo. André Breton era surrealista da dieci anni quando sentì parlare per la prima volta dei romantici tedeschi, grazie ad una giovane amica alsaziana. Quella pretendeva che ci fossero già stati dei « surrealisti » all’inizio del XIX secolo. Novalis, in particolare. Io avevo scoperto Novalis tramite una traduzione di Maeterlinck che mi aveva passato un amico quando avevo diciassette anni. Quest’amico era il caro René Baert, un ammirevole poeta che fu assassinato dalla « Resistenza » in Germania, poco prima della capitolazione di questa, nel 1945. Feci la sua conoscenza in un piccolo cabaret artistico di Bruxelles chiamato Le Diable au corps. Dopodiché, divenimmo inseparabili in poesia come in politica, diciamo piuttosto in “metapolitica”, perché la Realpolitik non fece mai per noi. La nostra evoluzione dal comunismo al nazional-socialismo derivò in effetti da un certo romanticismo, nel quale l’esaltazione dei miti eterni e della tradizione primordiale, quella di René Guénon e di Julius Evola, svolse un ruolo primario. Diciamo che questa va dal Georges Sorel del Mythe de la Révolution e delle Réflexions sur la violence all'Alfred Rosenberg del Mythe du XXième siècle, passando per Rivolta contro il Mondo moderno di Julius Evola. Il solo libro di René Baert che potrei definire metapolitico s’intitola L'épreuve du feu (Ed. de la Roue Solaire, Bruxelles, 1944) (6). Per il resto, egli è autore di raccolte di poesie e di saggi sulla poesia e sulla pittura. Un pensatore e un poeta da riscoprire. E poi, per ritornare alla mie letture iniziali, quelle della mia gioventù, non posso dimenticare il grande Louis Couperus (7), il simbolista a cui dobbiamo le meravigliose Psyche, Fidessa ed Extase.
Couperus ha esercitato una forte influenza su di lei?
Soprattutto per quel che concerne la lingua. La mia lingua è d’altronde sempre segnata da Couperus. In quanto di Bruxelles, l’olandese ufficiale mi è sempre sembrato un po’ artificiale. Ma questa lingua è quella a cui va tutto il mio amore... Un altro autore di cui divenni amico fu il poeta espressionista fiammingo Paul van Ostaijen. Feci la sua conoscenza tramite Geert van Bruaene. Allora dovevo avere diciotto anni. Durante una conferenza che van Ostaijen tenne in francese a Bruxelles, l'oratore, da poco mio amico che doveva morire alcuni anni dopo a soli trentadue anni, fissò definitivamente la mia attenzione sul rapporto che poteva esserci tra la poesia e la mistica, come egualmente mi parlò di un misticismo senza Dio, tesi o piuttosto tema con il quale egli ritrovava e Nietzsche e André Breton, il "papa del Surrealismo" che allora aveva appena pubblicato il suo Manifesto del Surrealismo.
Nella sua opera non si possono separare, mistica, miti e surrealismo?
No, io sono in qualche modo un surrealista mitico e, in questo, sono forse il surrealista più prossimo ad André Breton. Sono sempre stato all’opposto del surrealismo piccolo-borghese di un Magritte, quel tranquillo signore che, con la bombetta in testa, portava a spasso il suo cagnolino...
Però all’inizio eravate amici. Com’è sopravvenuta la rottura?
Nel 1930. Uno dei nostri amici surrealisti, Camille Goemans, figlio del Segretario permanente della Koninklijke Vlaamse Academie voor Taal en Letterkunde ( = Accademia Reale fiamminga di lingua e di Letteratura), possedeva una galleria d’arte a Parigi. Fece fallimento. Ma in quel momento, aveva un contratto con Magritte, Dali e me. Dopo questo fiasco, Dalì trovò la sua strada grazie a Gala, che, detto tra noi, doveva essere un’autentica megera. Magritte, ritornò a Bruxelles e cadde in miseria. Tutti dicevano: "Quel porco di Goemans! È a causa sua che Magritte è in miseria". È un giudizio che non ho mai accettato. È il lato “sordido” del surrealismo belga. Goemans, divenuto povero come Giobbe per il suo fallimento, fu escluso dai suoi amici surrealisti, ma ritornerà in auge presso di loro dopo essere diventato ricco circa dieci anni più tardi grazie a sua moglie, un’ebrea russa, che fece del “mercato nero” con l’occupante durante gli anni 1940-44. Dopo il fallimento parigino, Goemans ed io avevamo fatto squadra. Fu allora che comparve il secondo manifesto surrealista, in cui Breton scriveva, tra l’altro, che il Surrealismo doveva essere occultato, cioè astenersi da ogni compromesso e da ogni particolarismo intellettuale. Noi prendemmo questa direttiva alla lettera. Aveva già ricevuto entrambe l’influenza dei miti e della mistica germanica. Avevamo fondato, con l’amico Baert, una rivista, Hermès, dedicata allo studio comparativo del misticismo, della poesia e della filosofia. Fu soprattutto un grande successo morale. Ad un certo momento, avemmo tra la nostra redazione, l’autore del libro Rimbaud il veggente, André Rolland de Renéville. Vi era anche un filosofo tedesco anti-nazista, che era emigrato a Parigi ed era divenuto lettore di letteratura tedesca presso Gallimard: Bernard Groethuysen. Per suo tramite, ci assicurammo la collaborazione di altri autori. Egli ci inviava anche dei testi di grandi filosofi all’epoca ancora poco conosciuti: Heidegger, Jaspers e qualche altro. Fummo dunque i primi a pubblicare testi di Heidegger in lingua francese, compresi dei frammenti di Essere e Tempo.
Tra i nostri collaboratori, avevamo uno dei primi traduttori di Heidegger: Henry Corbin (1903-1978) che divenne in seguito uno dei più brillanti iranologhi d'Europa. Quanto al nostro segretario di redazione, egli era il futuro celebre poeta e pittore Henri Michaux. La sua presenza tra di noi fu dovuta al caso. Goemans era uno dei suoi vecchi amici: era stato suo condiscepolo al Collège St. Jan Berchmans. Egli si trovava in una situazione di bisogno. La protettrice di Groethuysen, vedova di uno dei maggiori proprietari dell'Arbed, il consorzio dell’acciaio, ci fece una proposta: se avessimo ingaggiato Michaux come segretario di redazione, ella avrebbe pagato il suo salario mensile più le fatture della rivista. Era una soluzione ideale. È così che oggi posso dire che il celeberrimo Henri Michaux è stato un mio dipendente...
Dunque, grazie a Groethuysen, lei prese conoscenza dell’opera di Heidegger...
Eh sì. A quell’epoca egli iniziava a diventare celebre. In francese, fu Gallimard che pubblicò per primo qualche frammento di Essere e Tempo. Personalmente, non ebbi mai contatti con lui. Dopo la guerra, gli scrissi per chiedergli alcune piccolezze. Avevo letto una sua intervista dove egli diceva che Sartre non era un filosofo, ma che Georges Bataille, lui sì, lo era. Gli chiesi qualche spiegazione su questo argomento e gli ricordai che ero stato uno dei primi editori in lingua francese delle sue opere. Per tutta risposta, egli mi inviò un biglietto con il suo ritratto e queste due parole: "Herzlichen Dank!" (Cordiali ringraziamenti!). Fu la sola risposta di Heidegger...
Lei avrebbe lavorato per l'Ahnenerbe. Come arrivò lì?
Prima della guerra, avevo stretto amicizia con Juliaan Bernaerts, meglio conosciuto nel mondo letterario sotto il nome di Henri Fagne. Egli aveva sposato una tedesca e possedeva una libreria internazionale in Rue Royale a Bruxelles. Io suppongo che questa attività fosse una libreria di propaganda coperta per i servizi di Goebbels o di Rosenberg. Un giorno, Bernaerts mi propose di collaborare ad una nuova casa editrice. Essendo senza lavoro, accettai. Erano le edizioni fiamminghe dell’Ahnenerbe. Noi pubblicammo così una ventina di libri e avevamo piani grandiosi. Pubblicavamo anche un mensile, Hamer, il quale concepiva i Paesi Bassi e la Fiandra come un’unità.
E lei scrisse su questa pubblicazione?
Sì. Sono sempre stato innamorato dell’Olanda e, in quell’epoca, c’era come un muro della vergogna tra la Fiandra e l’Olanda. D’altronde per un Thiois come me, esistono sempre due muri secolari della vergogna: a Nord con i Paesi Bassi; a Sud con la Francia, perché la frontiera naturale delle 17 province storiche si estendeva nel XVI secolo fino alla Somme. La prima capitale della Fiandra fu la città di Arras (Atrecht). Grazie ad Hamer, ho potuto superare questo muro. Divenni l’emissario che si recava regolarmente ad Amsterdam con gli articoli che dovevano comparire su Hamer. Il redattore capo di Hamer-Paesi Bassi coltivava anch’egli delle idee grand’olandesi. Queste trasparivano chiaramente in un’altra rivista, Groot-Nederland, anche della quale egli era direttore. Finché essa continuò ad uscire durante la guerra, vi scrissi degli articoli. Fu così che Urbain van de Voorde (8) partecipò alla costruzione della Grande-Olanda. Egli è d’altronde, autore di un saggio di storia dell’arte olandese, che considera l’arte fiamminga e olandese come un tutt’uno. Io possiedo sempre in manoscritto una traduzione di questo libro, comparso nel 1944 in lingua olandese.
Ma, in fin dei conti, io ero un dissidente in seno al nazional-socialismo! Lei conosce la tesi per cui si voleva costituire un Grande Reich tedesco nel quale la Fiandra non sarebbe stata che una provincia tra le altre. Io mi dissi: "Va bene, ma bisogna lavorare secondo dei principi organici. Prima bisogna che Fiandra ed i Paesi Bassi si fondano e, solo in questo modo noi potremo partecipare al Reich, in quanto indivisibile entità grand’olandese". E per noi, la Grande-Olanda si estende fino alla Somme! Bisogna che io qui ricordi l’esistenza durante l’Occupazione, di una “resistenza thioise" non riconosciuta come tale alla Liberazione". Io ne feci parte con un numero di amici fiamminghi e olandesi, di cui il poeta fiammingo Wies Moens poteva essere considerato come il capofila. Tutti divennero alla fine vittime della "Repressione".
Era qui l’influenza di Joris van Severen?
Non, Van Severen era in realtà un francofono, uno spirito totalmente segnato dalle mode di Parigi. Egli aveva ricevuto un’educazione in francese e, al fronte, durante la prima guerra mondiale, era divenuto “frontista”(9). Quando creò il Verdinaso, egli gettò uno sguardo al di là delle frontiere del piccolo Belgio, in direzione della francia. Egli rivendicava l’annessione della Fiandra francese. Ma da un momento all’altro, doveva essere votata una legge che avrebbe per lui significato delle persecuzioni. È allora che egli diffuse l’idea di una nuova direzione del suo movimento (la famosa "nieuwe marsrichting"). Egli ridivento “piccolo-belga”. E perdette il sostegno del poeta Wies Moens (10), che creò allora un movimento dissidente che si cristallizzò attorno alla sua rivista Dietbrand della quale divenni un fedele collaboratore.
Lei ha collaborato ad una quantità di pubblicazioni, anche durante la seconda guerra mondiale. Lei non ha rievocato che felicitazioni. In quale misura la repressione l’ha segnata?
Per quel che mi riguarda, la repressione non è ancora finita! Io “collaboravo” per guadagnare la mia pagnotta. Bisognava pure che vivessi della mia penna. Io non mi sono mai occupato di politica. Mi interessava solo la cultura, una cultura fondata sulle tradizioni indo-europee. In più, come idealista grand’olandese, io mi trovavo ai margini degli ideali di grande Germania del nazional-socialismo. In quanto artista surrealista, la mia arte era considerata come “degenerata” dalle istituzioni ufficiali del III Reich. Grazie a qualche critico d’arte, noi potemmo tuttavia far credere ai Tedeschi che non c’era « arte degenerata » in Belgio. La nostra arte doveva essere analizzata come un prolungamento del romanticismo tedesco (Hölderlin, Novalis,...), del movimento simbolista (Böcklin, Moreau, Khnopff,...) e dei Pre-raffaelliti inglesi. Per le istituzioni tedesche, gli espressionisti fiamminghi erano dei Heimatkünstler (dei pittori regionali). Del resto, tutti, compreso James Ensor, ma escluso Fritz Van der Berghe, considerato troppo « surrealista » nel suo ultimo periodo, parteciparono a mostre nella Germania nazional-socialista.
Ma dopo la guerra, fui lo stesso epurato con circa quattro anni di carcere. Nell’ottobre del 1944, fui arrestato e, dopo sei o sette mesi, rimesso in libertà provvisoria, con la promessa che la cosa non avrebbe avuto un “seguito”. Nel frattempo, un uditore militare (11) cercava come un avvoltoio di avere il suo processo-spettacolo. I grandi processi dei giornalisti avevano già avuto luogo: quelli del Soir, del Nouveau Journal, di Het Laatste Nieuws,... A qualsiasi costo il nostro uditore voleva il suo processo. E scoprì che non c’era ancora stato il processo del Pays réel (il giornale di Degrelle). I grandi capi del Pays réel erano già stati condannati, cioè fucilati (come Victor Matthijs, capo ad interim del Rex e redattore capo del giornale). L’uditore ebbe dunque il suo processo, ma con delle seconde linee, dei subalterni al banco degli accusati. Io ero il primo delle terze linee, dei sub-subalterni. Fui arrestato una seconda volta, poi condannato. Restai ancora più o meno tre anni in prigione. Non c’era modo di uscirne! Malgrado l’intervento in mio favore di personaggi di grande calibro, tra cui il mio amico francese Jean Paulhan, ex membro della resistenza e il premio Nobel inglese T.S. Eliot, che scrisse nero su bianco nel 1948, che il mio caso non avrebbe dovuto esigere alcun perseguimento. Tutto ciò non servì a nulla. La lettera di Eliot, che deve trovarsi negli archivi della Procura militare, meriterebbe di essere pubblicata, perché condanna in blocco la repressione selvaggia degli intellettuali che non avevano « spezzato la loro penna », cosa che non vuol dire avere commesso “crimini di alto tradimento”. Eliot fu del resto uno dei grandi difensori del suo amico, il poeta Ezra Pound, vittima della giustizia repressiva americana.
Quando espongo, a volte mi si attacca ancora in modo del tutto ingiusto. Così, di recente, ho partecipato ad una mostra a Losanna sulla donna nel Surrealismo. Il giorno dell’apertura, dei surrealisti di sinistra distribuivano volantini che spiegavano al buon popolo che io ero un sinistro compagno di Eichmann e di Barbie! Non ho mai visto una simile abiezione...
Dopo la guerra, lei ha partecipato ai lavori di un gruppo che portava lo strano nome di "Fantasmagie"? Vi si incontravano figure come Aubin Pasque, Pol Le Roy e Serge Hutin...
Sì. Le Roy e Van Wassenhove era stati tutti e due condannati a morte. (12). Dopo la guerra, ad di fuori dell’astratto, non vi era salvezza. Ad Anversa regnava la Hessenhuis: negli anni 50, era il luogo più all’avanguardia d'Europa. Pasque ed io, avevamo dunque deciso di associarci e di ricreare qualche cosa di « anti ». Abbiamo lanciato "Fantasmagie". In origine, non avevamo chiamato il nostro gruppo in questo modo. Non so più per chi esso era il centro. Ma era l’epoca in cui Paul de Vree possedeva una rivista, Tafelronde. Egli non era ancora ultra-modernista e non apprese che più tardi dell’esistenza del faro Paul van Ostaijen. Fino a quel momento, egli era rimasto un piccolo bravo poeta. Naturalmente, egli aveva un po’ collaborato... Credo che egli avesse lavorato per De Vlag (13). Per promuovere il nostro gruppo, egli promise di dedicarci un numero speciale di Tafelronde. Un giorno, mi scrisse una lettera in cui c’era questa domanda: "Che ne è della vostra "Fantasmagie"?". Egli aveva appena trovano il termine. Noi l'abbiamo conservato.
Qual era l’obiettivo di "Fantasmagie"?
Volevamo istituire un’arte pittorica fantastica e magica. Più tardi, abbiamo attratto scrittori e poeti, tra cui Michel de Ghelderode, Jean Ray, Thomas Owen, etc. Ma cosa più importante per me è la creazione nel 1982, in occasione dei miei 75 anni, da parte di un piccolo gruppo di amici, di una Fondazione Marc Eemans il cui obiettivo è lo studio dell’arte e della letteratura idealiste e simboliste. Di un’attività più discreta, ma infinitamente più seria e scientifica rispetto alla "Fantasmagie", questa Fondazione ha creato degli archivi riguardanti l’arte e la letteratura (in via accessoria anche la musica) quando esse toccano il simbolo e il mito, non solo in Belgio ma in Europa e altrove nel mondo, tutto ciò nel senso della Tradizione primordiale.
Lei ha anche fondato il Centrum Studi Evoliani, di cui è il Presidente...
Sì. Per quanto riguarda la filosofia, sono stato influenzato soprattutto da Nietzsche, Heidegger e Julius Evola. Soprattutto dagli ultimi due. Una persona di Gand, Jef Vercauteren, era entrato in contatto con Renato Del Ponte, un amico di Julius Evola. Vercauteren cercava delle persone che s’interessassero alle idee di Julius Evola e fossero disposte a formare un circolo. Egli si rivolse al Professeur Piet Tommissen, che gli comunicò il mio indirizzo. Io ho letto tutte le opere di Evola. Volevo conoscere tutto sul suo conto. Quando mi sono recato a Roma, ho visitato il suo appartamento. Ho discusso con i suoi discepoli. Essi avevano dei contrasti con le persone del gruppo di Del Ponte. Questi sosteneva che essi fossero stati vili e meschini nelle circostanze della morte di Evola. Egli, Del Ponte, aveva avuto il coraggio di trasportare l’urna contenente le ceneri funerarie di Evola in cima al Monte Rosa a 4.000 m. e di seppellirla nelle nevi eterne. Il mio circolo, ahimè, al momento non è più attivo e manca di persone realmente interessate.
In effetti, bisogna ammettere che il pensiero e le teorie di Julius Evola non sono alla portata di qualsiasi militante di destra o di estrema destra. Per accedervi, si deve avere una base filosofica seria. Certo, ci sono stati degli strambi appassionati di occultismo che hanno creduto che Evola parlasse di scienze occulte, perché egli è considerato come un filosofo tradizionalista di destra. Basta leggere il suo libro Maschera e volto dello spiritualismo contemporaneo per rendersi conto fino a che punto Evola è ostile, come il suo maestro René Guénon, a tutto ciò che può essere considerato come teosofia, antroposofia, spiritismo e chi più ne ha più ne metta.
L'opera di base è il suo libro intitolato Rivolta contro il mondo moderno che denuncia tutte le tare della società materialista che è la nostra e della quale il culto della democrazia (di sinistra, beninteso) è l’espressione più caratteristica. Non sto qui a riassumervi la materia di questo libro densa di 500 pagine circa nella sua traduzione francese. E un’autentica filosofia della storia, dal punto di vista della Tradizione, cioè secondo la dottrina delle quattro età e sotto l’angolazione delle teorie indoeuropee. In quanto “ghibellino”, Evola predicava il ritorno al mito dell’Impero, di cui il III Reich di Hitler non era tutto sommato che una caricatura plebea, così fu particolarmente severo nel suo giudizio tanto sul fascismo italiano che sul nazional-socialismo tedesco, perché essi erano, per lui, delle emanazioni tipiche della « quarta età » o Kali-Yuga, l'età oscura, l’età del Lupo, allo stesso titolo del cristianesimo o del comunismo. Evola sognava la restaurazione di un mondo « eroico-uranico occidentale », di un mondo elitario anti-democratico in cui il « regno delle masse », della « società dei consumi » sarebbe stato eliminato. In breve, tutta una grandiosa storia filosofica del mondo il cui grande eroe fu l’Imperatore Federico II di Hohenstaufen (1194-1250), un autentico eroe mitico...
Lei ha incominciato la sua carriera nella stessa epoca di Magritte. Agli inizi, le sue opere erano anche più quotate delle sue....
Sì e nonostante io fossi ancora un giovane galoppino. Magritte si convertì al surrealismo dopo aver dipinto per qualche tempo in stile futurista, poi cubista, etc. A quell’epoca, aveva ventisette anni. Io non ne avevo che diciotto. Questo significa nove anni di differenza. Io avevo più mano. Fu la ragione che lo spinse a mettermi fuori dal gruppo. A volte, quando eravamo ancora amici, egli mi domandava: "Dimmi, come potrei fare questo...?". Ed io rispondevo: "Magritte, vecchio mio, fai così o così...". In seguito, ho potuto scherzosamente dire che ero stato il maestro di Magritte! Durante l’occupazione, potei farlo esonerare dal Servizio Obbligatorio, ma non mi è stato riconoscente. Al contrario!
Com’è che attualmente lei non beneficia della stessa reputazione internazionale di Magritte?
Vede, lui ed io siamo diventati surrealisti nello stesso periodo. Io sono stato celebre quando avevo vent’anni. Lei constaterà la veridicità delle mie affermazioni consultando la rivista Variétés, rivista para-surrealista degli anni 1927-28, dove troverà delle pubblicità per la galleria d’arte L'Epoque, della quale Mesens era il direttore. Lei potrà leggervi: abbiamo sempre pronte opere di ... Segue una lista di tutti i grandi nomi dell’epoca, tra cui il mio. E poi vi fu il formidabile crack di Wall Street nel 1929: l'arte moderna non ebbe più valore dall’oggi al domani. Io caddi nell’oblio. Oggi, la mia arte è apprezzata dagli uni, rifiutata da altri. È una questione di gusto personale. Non dimentichi inoltre che io sono un « epurato », un « incivile », un « cattivo Belga », anche se sono stato in seguito « riabilitato »... Sono stato anche decorato, alcuni anni fa, con l’ « Ordine della Corona » … e della Svastika, aggiungono i miei nemici! In breve, non c’è posto per un “surrealista che non è come gli altri”. Certi pretendono che « si abbia paura di me », mentre io credo piuttosto di avere tutto da temere da quelli che vogliono ridurmi al ruolo poco invidiabile di « artista maledetto ». Ma dal momento che non si può ignorarmi, certi speculano già sulla mia morte!
Note
(1) L'attivismo è il movimento collaboratore in Fiandra durante la I guerra mondiale. Leggere, su questo argomento, Maurits Van Haegendoren, Het aktivisme op de kentering der tijden, Uitgeve-rij De Nederlanden, Antwerpen, 1984.
(2) Paul Werrie era collaboratore del Nouveau Journal, fondato prima della guerra dal critico d’arte Paul Colin. Paul Werrie vi teneva la rubrica "théâtre". Alla radio, egli animava alcuni trasmissioni sportive. Queste attività non politiche gli valsero tuttavia una condanna a morte in contumacia, tanto serena era la giustizia militare... Egli visse per diciott’anni in esilio in Spagna. Egli si stabilì in seguito a Marly-le-Roi, vicino a Parigi, ove risiedeva il suo compagno di sventure e vecchio amico, Robert Poulet. Tutti e due parteciparono attivamente alla redazione di Rivarol e degli Ecrits de Paris.
(3) Paul André van Ostaijen (1896-1928), giovane poeta e saggista fiammingo, nato ad Anversa, legato all’avventura attivista, emigrato politico a Berlino tra il 1918-1920. Fonda la rivista Avontuur, apre una galleria a Bruxelles ma, minato dalla tubercolosi, abbandona e si dedica a scrivere, in un sanatorio. Ispirato da Hugo von Hoffmannsthal e dagli inizi dell’espressionismo tedesco, egli sviluppa un nazionalismo fiammingo di dimensioni universali, che contava sulle grandi idee di umanità e di fraternità. Si volse in seguito verso il dadaismo e il lirismo sperimentale, la poesia pura. Esercita una grande influenza sulla sua generazione.
(4) L'Athenée è l'equivalente belga del liceo in Francia o del Gymnasium in Germania.
(5) Maurits Brants ha in particolare redatto un’opera sugli eroi della letteratura germanica delle origini: Germaansche Helden-leer, A. Siffer, Gent, 1902.
(6) Nella sua opera L'épreuve du feu. A la recherche d'une éthique, René Baert evoca specialmente le opere di Keyserling, Abel Bonnard, Drieu la Rochelle, Montherlant, Nietzsche, Ernst Jünger, etc.
(7) Louis Marie Anne Couperus (1863-1923), scrittore simbolista o0landese, grande viaggiatore, narratore naturalista e psicologico che mette in scena personaggi decadenti, senza volontà e senza forza, in contesti contemporanei o antichi. Prosa di maniera. Couperus ha scritto quattro tipo di romanzo: 1) romanzi familiari contemporanei nella società de l’Aia ; 2) romanzi fantastici e simbolici basati sui miti e le leggende dell’Oriente; 3) romanzi che mettono in scena antichi tiranni; 4) racconti, schizzi e descrizioni di viaggio.
(8) Durante la guerra, Urbain van de Voorde participa alla redazione della rivista olando-fiamminga Groot-Nederland. Durante l’epurazione, egli sfugge ai tribunali ma, come Michel de Ghel-de-rode, è rimosso dalla posizione di funzionario. Dopo questi guai, egli partecipa sin dall’inizio alla redazione di Nieuwe Standaard che riprende rapidamente il suo titolo De Standaard, e diviene il principale quotidiano fiammingo.
(9) Negli anni 20, il frontismo è il movimento politico dei soldati tornati dal fronte e raggruppati nel Frontpartij. Questo movimento si oppone alle politiche militari del Belgio, specialmente alla sua tacita alleanza con la Francia, giudicata atavica nemica del popolo fiammingo, il quale non deve versare una sola goccia del suo sangue per essa. Il movimento si batte per una neutralità assoluta, per dare un’impronta fiamminga all’università di Gand, etc.
(10) Il poeta Wies Moens (1898-1982), attivista durante la I guerra mondiale e studente all’università fiamminga di Gand tra il 1916 e il 1918, sconterà quattro anni tra il 1918 e il 1922 nelle carceri dello Stato belga. Fonda le riviste Pogen (1923-25) e Dietbrand (1933-40). Nel 1945, un tribunale militare lo condanna a morte ma egli riesce a rifugiarsi nei Paesi Bassi per sfuggire ai suoi carnefici. Il è stato uno dei principali rappresentanti dell’espressionismo fiammingo. Sarà legato, all’epoca del Frontpartij, a Joris van Severen, ma romperà con lui per le ragioni che ci spiega Marc. Eemans. Cfr.: Erik Verstraete, Wies Moens, Orion, Brugge, 1973.
(11) I tribunali militari belgi erano presieduti da « uditori » durante l’epurazione. Si parlava ugualmente di "Auditorato militare". Per comprendere l’abominio di questi tribunali, il meccanismo di nomina di giovani giuristi inesperti, di sottufficiali e ufficiali senza conoscenza giuridiche e di ritorno dai campi di prigionia, al posto di giudice, leggere l’opera del Prof. Raymond Derine, Repressie zonder maat of einde? Terug-blik op de collaboratie, repressie en amnes-tiestrijd, Davidsfonds, Leuven, 1978. Il Professeur Derine segnala la definizione del Ministro della Giustizia Pholien, sopraffatto dagli avvenimenti: "Una giustizia da re negri".
(12) Pol Le Roy, poeta, amico di Joris Van Severen, capo della propaganda del Verdinaso, passerà alla SS fiamminga e al governo in esilio in Germania dal settembre 44 al maggio 45. Van Was-senhove, capo distretto del Verdinaso, poi del De Vlag (Deutsch-Vlämische Arbeitsgemeinschaft), a Ypres, viene condannato a morte nel 1945. Sua moglie versa parecchi milioni all’Auditorato militare e ad alcuni « magistrati », salvando così la vita del marito. In carcere, Van Wassenhove impara lo spagnolo e traduce molte poesie. Egli diverrà l’archivista di "Fantasmagie".
(13) De Vlag (= L Bandiera) era l’organo culturale della Deutsch-Vlämische Arbeitsgemeinschaft. Trattava essenzialmente questioni letterarie, artistiche e filosofiche.
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jeudi, 07 juin 2007
Mouvement métapolitique à Vienne (19ième) (II)
Intervention de Robert Steuckers lors de la 9ième Université d'été de l'association «Synergies Européennes», Région de Hanovre, août 2001
Les activistes contre l'intellectualisme inerte
Pendant ce temps, les activistes marquent des points. Adler, Pernerstorfer, Friedjung et les frères Braun cherchent à traduire en termes politiques efficaces les idées qu'ils ont cultivées dans les colonnes de Die Telyn et dans les cercles de lectures universitaires qu'ils ont animés. Friedjung est sans doute l'homme qui perçoit le plus rapidement le danger de l'“intellectualisme inerte”, des discussions stériles qui ne débouchent sur rien et, surtout, qui ne communiquent pas leur flamme à des catégories plus vastes de la société. C'est pourquoi le groupe décide de s'allier en 1879 à un jeune orateur politique fougueux, nationaliste et populiste, Georg von Schönerer. Dans un discours électoral de 1875, celui-ci avait réclamé, dans une perspective libérale, progressiste et anti-cléricale, le “maximum de liberté politique pour tous les citoyens”, le bannissement des Jésuites, la reconnaissance de la maçonnerie, la lutte contre la corruption, toutes revendications qui continueront à faire partie du corpus nationaliste germanique, à l'exception de l'indulgence pour la franc-maçonnerie. Avant qu'il n'ait pris contact avec les jeunes autour de Pernerstorfer, Schönerer n'avait qu'une vague conscience des problèmes sociaux réels qui affectaient les classes défavorisées en Autriche.
En 1875, alors qu'il était encore un libéral bon teint sur le fond, Schönerer se distinguait toutefois par sa rhétorique, plus musclée, plus scandée, de ton plus acerbe (scharfe Tonart). Cette caractéristique ira crescendo, deviendra de plus en plus virulente, faisant du coup la célébrité du député fort en gueule. En 1878, en plein Parlement à Vienne, il traite ses collègues députés d'“eunuques de la politique”. En Italie comme en Autriche, voire en Belgique avec Paul Hymans, la critique du statu quo et des lenteurs parlementaires, qui sera le principal cheval de bataille des nationalismes et des fascismes du 20ième siècle, trouve ses racines dans l'aile gauche et populiste du libéralisme.
Schönerer, le député ad hoc
Lors d'une réunion du Leserverein, Anton Haider (ancêtre de Jörg Haider) lance l'idée que leur cercle de lecture, pour trouver sa traduction dans la sphère politique réelle, a besoin de l'appui d'un député capable de défendre le corpus idéologique de la communauté militante étudiante sur les strapontins de la Diète impériale. Pour Anton Haider, les travaux des cercles de lecture sont insuffisants, si un tel appui n'existe pas. Les autres lui répondent qu'il y a pas de député qui corresponde à ce profil. Anton Haider répond : « Il y en a un qui pourrait le devenir… Il s'appelle Schönerer. Il n'est guère connu; il est jeune, élu de fraîche date et n'a pas encore d'orientation bien définie, mais je pense qu'il pourra être d'accord avec nous. Je crois que nous campons déjà sur des positions voisines, sans le savoir. Nous devrions l'inviter et parler avec lui. Je retiens qu'il est la personne adéquate». C'est ainsi que Georg von Schönerer devint membre du Leseverein.
L'alliance entre ce Schönerer et le Groupe de Pernerstorfer conduit à une fusion (qui sera passagère mais qui, en dépit des engagements ultérieurs, différents, ne sera pas pour autant reniée) entre les pionniers du socialisme autrichien et les premiers nationalistes pangermanistes. Les deux idéologies sont au départ étroitement mêlées — et même de manière inextricable— et l'ennemi qu'elles désignent est le libéralisme, qu'elles entendent faire reculer et disparaître, parce qu'il est un crime contre l'esprit, l'art, la moralité publique et le Bien Commun. Cette volonté s'est exprimée dans le fameux «Programme de Linz», résultat du travail politique de Pernerstorfer et de ses amis, plus que de la faconde de Schönerer. L'historiographie conformiste n'évoque cette fusion que rarement —et avec réticence— et le mérite de l'avoir exploré correctement revient au Professeur américain William J. McGrath.
Du “Deutscher Klub” au Programme de Linz
Le Programme de Linz est en réalité le programme du mouvement pangermaniste autrichien, visant un rapprochement avec l'Allemagne de Bismarck, voir l'Anschluß, et un détachement graduel des Allemands d'Autriche-Hongrie de l'Empire des Habsbourg (1). Parmi ceux qui ont forgé ce programme, nous trouvons, outre Pernerstorfer, Friedjung et Adler, le Chevalier von Schönerer et le futur bourgmestre de Vienne Karl Lueger, populiste et antisémite. Certes, à cette époque, l'antisémitisme de Schönerer et de Lueger n'est pas encore trop virulent et ne choque nullement Adler et Friedjung, tous deux d'origine juive. Ce n'est qu'en 1882, à la suite d'un discours tonitruant de Schönerer, de facture nettement antisémite, que leurs rapports vont se relâcher, puis que leurs voies vont se séparer. Pendant cette période fort effervescente de trois années de fusion entre populistes et socialistes, les cercles universitaires changent de forme, les "associations de lecture" de l'Université, réservées aux étudiants, et les "associations de lecture pour universitaires devenus actifs", tel le “Deutscher Klub”, où participent médecins, professeurs, ingénieurs plongés dans la vie économique réelle, agissent en parallèle; à celles-ci s'ajoutent une "association pour les écoles allemandes", visant à défendre la langue et la culture allemandes sur les confins de l'empire (Tyrol, Slovénie, Tchéquie, etc.). Ces activités intenses ont une tonalité plus nationaliste que socialiste, mais d'aucuns, comme Friedjung, Pernerstorfer et Adler, se rendent parfaitement compte qu'il est impossible de créer un parti de masse sur base du nationalisme seul : il faut penser des "passerelles", aussi nombreuses et diversifiées que possibles, tâche à laquelle s'attèleront la métapolitique de Pernersstorfer et la praxis wagnéro-marxienne d'Adler. Nous y reviendrons.
Parallèlement au Programme de Linz, Friedjung avait sorti en 1876 un opuscule, tout aussi programmatique, sous le titre de Ausgleich mit Ungarn (= “Règlement de toutes les questions avec la Hongrie”). Il préconisait une politique générale pour l'Empire, plus nationaliste allemande qu'impériale : 1) séparation définitive entre la partie allemande (la Cisleithanie) et la partie hongroise de l'Empire, afin de faire glisser définitivement la Cisleithanie dans le bloc allemand forgé par Bismarck après les guerres contre le Danemark, l'Autriche-Hongrie et la France. 2) L'autonomie de la Galicie polonophone, afin de réduire le poids des députés polonais catholiques et conservateurs dans le Parlement de Vienne. 3) Imposition de la langue allemande dans toutes les administrations publiques de la Cisleithanie (2). Pour Friedjung : «Les Allemands d'Autriche ne doivent jamais oublier qu'ils ont été politiquement unis aux autres souches germaniques pendant tout le millénaire qui à précédé 1866 [= date de la défaite de l'Autriche face aux armées de Bismarck]». 4) L'indépendance des Etats balkaniques vis-à-vis de la Russie, avec, en compensation pour la Russie, la promesse autrichienne de ne procéder à aucune conquête ou annexion dans la péninsule au Sud-Est de l'Europe. 5) Union douanière avec l'Allemagne des Hohenzollern.
Le volet socialiste contre le manchestérisme
Plus tard, Friedjung ajoutera à ce programme de politique extérieure en revendiquant une liberté de presse pleine et entière, avec droits de réunion et d'association. Ensuite, sur le mode des organisations paysannes, venant en aide au petit paysannat, il revendique la création d'associations ouvrières et l'extension du droit de vote à de plus larges strates de la population. Sur le plan fiscal, Friedjung préconise un allègement général de l'impôt pour les classes modestes, compensé par des taxes plus lourdes sur les produits de luxe et sur les transactions boursières. Friedjung réclame aussi une administration plus diligente et une justice moins onéreuse pour les citoyens aux revenus modestes. Autres revendications : nationalisation des chemins de fer (pour éviter toute réédition de l'affaire von Ofenheim), lois réglementant le travail dans l'industrie, réduction du pouvoir de l'Eglise, lois pour éviter les fraudes dans les opérations boursières. L'objectif général, idéologique, consiste à mettre hors jeu “le libéralisme cosmopolite, qui ignore les besoins authentiques de la communauté nationale” et dont le noyau idéologique fondamental est “le libre développement” (le “laisser faire, laisser passer”), propre du manchesterisme, “qui a fini par détruire la véritable essence de la nation”.
En gestation constante au fil des mois, le Programme de Linz, dans sa version définitive, est publié dans le numéro du 16 août au 1 septembre 1882 de la revue Deutsche Worte (= Paroles allemandes). Les revendications de Friedjung, et celles des autres protagonistes de l'union entre jeunes socialistes et populistes pangermanistes, y trouvent une formulation plus achevée, mais où l'on doit tout de même reconnaître une contradiction : cette version du programme demande une “défense énergique des intérêts autrichiens en Méditerranée” (3).
Primordialité de l'art
Mais la volonté de rédiger un programme, comme celui de Linz, vient essentiellement de Pernerstorfer. Sa volonté était de donner à la politique autrichienne un “contenu allemand”. Pour Pernerstorfer, le groupe aura réussi sa mission quand l'assiduité allemande et l'art allemand, sous toutes leurs formes, auront compénétré la vie publique autrichienne. L'art reçoit donc un statut primordial dans la démarche de Pernerstorfer. Sa motivation est principalement esthétique, car elle est directement inspirée de Richard Wagner et de Friedrich Nietzsche, pour qui il y a unité de l'art et de la politique. Cette primordialité de l'art, ensuite, aura une incidence de premier plan sur la tactique et le style du mouvement. Déjà, pour Friedjung, l'art était le “principe viril” et le remède contre l'impuissance et la paralysie de la politique libérale (on songe aux propos que tiendront un Marinetti puis un Evola quelques décennies plus tard). Les politiciens deviennent trop prudents, trop timorés, ils changent de couleur, ou plutôt, leurs couleurs initiales sont rapidement délavées. Par le recours aux formes sublimes de l'art, les jeunes générations pourront, en s'initiant à la pensée de Wagner et de Nietzsche, “donner pleine expression à leurs enthousiasmes”. Friedjung: «Orphée ose entrer avec sa lyre dans le règne des enfers uniquement parce qu'il sait que dans ces masses obscures vit une vague pulsion endormie, qu'une note juste peut subitement réveiller, la transformant en un sentiment vibrant ». L'art —et la musique en particulier— doit donc servir à réveiller les masses.
L'art comme ciment de la communauté nationale
Dans un article de 1884 de Deutsche Worte, intitulé significativement “Metapolitik”, Pernerstorfer soutient le Prof. Immanuel Hoffmann, un Wagnérien en querelle avec les Bayreuther Blätter, organe officiel de l'orthodoxie wagnérienne, parce qu'il préconise l'introduction du plébiscite, que les orthodoxes jugent inopportune. Hoffmann : « L'art et la religion ne peuvent exister séparément de la politique… L'art véritable ne peut se déployer, selon la parole du Maître (= Wagner), que sur le terrain d'une éthique authentique, et aucun peuple ne pourra avoir un art et une religion authentiques si sa vie politique repose sur le mensonge […] L'erreur historiciste sur laquelle se fonde notre culture actuelle —erreur qui nous permet de la qualifier de culture du mensonge— est de préférer le parfum des fleurs aux fleurs elles-mêmes, d'apprécier les distillations plutôt que l'essence naturelle de la chose, de croire que les élus du peuple sont plus sages que le peuple lui-même». Pernerstorfer soutient donc Hoffmann dans son plaidoyer pour le plébiscite (la votation référendaire), car il donne plus grande cohésion à la communauté nationale. L'art comme ciment de la communauté nationale, le plébiscite comme expression directe de sa volonté sont les deux facettes d'une même réalité. La cohésion sociale passe par la participation de tous à la vie spirituelle et intellectuelle de la communauté nationale, car il ne s'agit pas seulement “de jouir des biens matériels, car ceux-ci ne sont que les simples instruments pour atteindre des fins plus élevées”. Les biens matériels sont là pour offrir à tout individu la possibilité de participer à l'héritage spirituel de la nation, afin d'être un membre réceptif et créatif du grand corps que doit devenir la communauté populaire germanique, ajoutait Pernerstorfer.
La fusion communautaire dans le théâtre grec et l'opéra wagnérien
Comme dans la Grèce antique, le lieu où cette fusion communautaire nationale devra s'effectuer est le théâtre, ainsi que l'avait préconisé le jeune Nietzsche, en assistant aux drames wagnériens. Pour lui, le noyau d'émergence de la communauté nationale allemande résidait tout entier dans les opéras de Wagner, dont le centre de gravité se situe dans l'orchestre exactement comme il se situait dans le chœur du théâtre grec antique. Dans cette perspective, la germanité de la fin du 19ième siècle est la nouvelle hellénité, la restauration de l'hellénité perdue depuis l'antiquité, espérée depuis la renaissance, une hellenité qui ne se contente plus d'être une simple et sèche érudition, mais une hellénité qui renoue avec le théâtre antique, avec la charge de dionysisme que véhiculait la tragédie grecque. Pernerstorfer : « Wagner avait trouvé chez les Grecs le théâtre dans sa pureté idéale et dans tout son sublime; religion et art y fusionnaient et de cette fusion naissait une communauté qui aujourd'hui encore, après plus de deux mille ans, reste l'un des plus beaux rêves de l'humanité ». Pernerstorfer rejoint Wagner quand il s'agit d'exalter le vif sentiment national qui unissait les Grecs : « Les Grecs se sentaient comme une seule nation et ont créé une culture unitaire, si bien que l'esprit populaire hellénique se reconnaissait dans la dramaturgie nationale ».
Pour les Allemands d'Autriche, le chant jouera le rôle de ciment. Lors de manifestations pangermanistes et socialistes, dont celle, historique, du 5 mars 1883, le chant occupe une place centrale. Les participants, généralement des étudiants contestataires de la politique conservatrice du Premier ministre autrichien Taaffe, s'étaient regroupés sous une immense bannière allemande, celle de l'Empire fondé à Versailles par Bismarck. Aucune bannière autrichienne n'était arborée dans la salle. L'orchestre jouait la Marche Impériale (allemande) et les participants chantaient, tour à tour, l'hymne de bataille de Rienzi, quelques partitions du Tannhäuser et le chant de guerre Wacht am Rhein, très populaire à l'époque, y compris en Flandre (4). A la suite de ces préliminaires musicaux et chorégraphiques, Hermann Bahr parle du nationalisme d'inspiration wagnérienne, puis Schönerer monte à la tribune, pour terminer un discours exalté, par un tonitruant “Vive notre Bismarck!”, jugé séditieux par la police, présente dans la salle. La foule se disperse en chantant Wacht am Rhein. Pour Pernerstorfer et ses amis, ce type de manifestation, alliant musique, discours et chants, permet, à terme, de recréer un esprit national, de forger une communauté soudée par des émotions partagées. Quand une telle communauté sera vraiment soudée, quand un maximum de citoyens aura adhéré à l'idéologie implicite, non rationnelle et totalement intuitive, du mouvement, le peuple sera “régénéré”.
Une métapolitique reposant sur l'élément émotif
Le thème central de toute cette effervescence est effectivement la “régénération”, qui naît d'une “explosion unitaire de foi politique”. La métapolitique de Pernerstorfer repose donc entièrement sur l'élément émotif et sur le style tapageur des manifestations politiques, sortes de messes wagnériennes, conçues délibérément pour répudier la rationalité des libéraux et des conservateurs. D'un côté, les passions du cœur, le sens de la justice, la rébellion contre la sécheresse, de l'autre, les hommes “aux cœurs gelés”. D'un côté, le cœur du peuple réel, de l'autre, les idées abstraites du centralisme, du libéralisme, de la culture (des Philistins), la notion de “légalité constitutionnelle”. Dans Deutsche Worte, Pernerstorfer explicite cette position : « La politique des libéraux est trop doctrinaire et dépourvue d'idéalisme pour être capable de susciter de véritables émotions». Plus tard, dans un numéro ultérieur de la revue : «[Eduard Herbst] est le représentant typique d'un style politique cérébral à l'excès : nous n'entendons pas chez lui ce ton d'animateur, propre d'un sentiment national viril; il est incapable de dire quoi que ce soit sur les grands problèmes que nous avons à affronter ». En bref : qui n'adhère pas pleinement au style hellénique-wagnérien est une lopette, ou, pour paraphraser Schönerer, “un eunuque politique”. Herbst, comme les autres libéraux, les von Plener, Sax et von Bründelsberg, se bornent à ânonner des “vérités familières à n'importe quel écolier sur un ton de grande solennité; [à répéter] des citations d'auteurs célèbres avec des airs professoraux devant un public révérencieux”.
«Vers une organisation de parti »
Les blocages qui affectent la société autrichienne de l'époque sont donc dus à un style trop compassé où l'on ne veille qu'à la correction des procédures et non pas à affronter les problèmes réels. Ces mauvaises habitudes doivent être balayées, pensent Pernerstorfer et ses amis politiques. Dans cette optique, Pernerstorfer écrit un maître article dans Deutsche Worte, significativement intitulé “Vers une organisation de parti”. La réflexion initiale qui le motive dans la rédaction de cet article important est la suivante : « La conscience et les aspirations nationales ne se commandent pas, ne s'enseignent pas; il n'est pas possible de les introduire dans les strates les plus larges de la population par le truchement des méthodes traditionnelles d'éducation ». De même, le fonctionnement de toutes les petites sociétés politiques libérales, où la discussion feutrée est toujours de mise, ne peut servir de modèle à la constitution d'un futur parti ou mouvement national, s'adressant aux masses. Les discussions raisonnables des notables libéraux sont valables seulement si le vote est censitaire ou réservé à une petite catégorie de citoyens, votant en toute connaissance de cause, mais en ne tenant compte que de leurs seuls intérêts sectoriels et limités. Les mouvements de masse de l'avenir, pense Pernerstorfer, ont besoin d'une petit groupe choisi, bien formé, qui décide des objectifs à poursuivre et des tactiques à mettre en œuvre. La grande masse ne peut avoir la lucidité rationnelle de la minorité des censitaires. Pour cette raison, le fonctionnement formel des cercles politiques conventionnels du libéralisme doit faire place à un fonctionnement informel : les idées nationales doivent circuler dans toute la population, dans les familles, dans les discussions informelles des citoyens dans les cafés et autres lieux publics. Cibles de cette métapolitique, fonctionnant de manière informelle : les femmes et les jeunes, parce que les unes influencent leurs enfants et leurs maris, et parce que les autres sont les électeurs de l'avenir, à cette époque où les pyramides démographiques ne sont pas encore inversées. L'infiltration discrète de cercles divers, même a priori hostiles au nationalisme, est une nécessité impérieuse.
Une maïeutique au service de la cause nationale
Les membres des cercles nationalistes doivent connaître les opinions de leurs adversaires, percevoir comment il faut les subvertir, les investir pour en retourner la force au profit du nationalisme. Quant aux citoyens sans formation, l'absence de logique dans leurs raisonnements constitue un tremplin métapolitique : dans ce vide, on peut injecter un contenu nouveau, allant dans le sens du combat qu'on s'est assigné. Pernerstorfer, ensuite, préconise de ne pas attaquer les arguments des adversaires de front : il importe de gagner d'abord leur sympathie, pour entamer ensuite un débat fructueux, qui n'est grevé d'aucun ostracisme de nature personnelle. L'exposant de la métapolitique pernerstorfienne se pose d'emblée comme un homme intéressant et affable, qui opère par le biais d'une sorte de maïeutique socratique, c'est-à-dire en ne rejetant pas d'emblée les arguments de l'adversaire, en écoutant ses arguments puis en induisant la conversation vers les positions de bon sens nationalistes. Chants, théâtre, opéra, recours aux émotions populaires, aux sentiments sains du bon peuple, argumentation subtile de type socratique/maïeutique forment le menu de l'activisme politique à l'ère des masses, selon Pernerstorfer.
Le fair play qu'il préconisait ne cadrait pas entièrement avec le ton âpre et violent de Schönerer, qui bascule bien vite dans l'antisémitisme ambiant de la société viennoise et autrichienne. La rupture entre les deux pôles du mouvement pangermaniste et populiste se consommera en 1883, à la suite d'un discours extrêmement violent de Schönerer. Mais la question de l'antisémitisme ne se posait pas de la même façon à l'époque qu'aujourd'hui. William J. McGrath se réfère à George Mosse, spécialiste de cette question dans le contexte germanique : pour Mosse, les jeunes activistes métapolitiques juifs de la Vienne des dernières décennies du 19ième siècle entendaient rompre avec un certain judaïsme de leurs pères, qu'ils jugeaient stéréotypé. Ils s'insurgeaient contre l'image stéréotypée qui faisait d'office du juif un être exclusivement intellectuel et artificiel, privé de racines et de liens à la nature et, par conséquent, parfaitement adapté au milieu capitaliste et urbain, que dénonçaient les nationalistes. Les jeunes activistes juifs et pangermanistes estimaient de fait que ce stéréotypage n'était pas faux en soi et qu'il devait être dépassé par des efforts de volonté : l'homme juif dans la société allemande devait abandonner cet intellectualisme et cette artificialité stérile, retrouver des racines et des liens avec la nature au même titre que les Allemands “chrétiens” ou “aryens”. C'est cette démarche de libération, estimaient-ils, qui devait fonder leur identité politique, sans déterminisme matériel ou racial aucun. L'adhésion à l'esthétique wagnérienne et nationale, à l'art allemand, constitue le fondement volontariste de l'identité politique. Pour l'aile représentée par Schönerer, il y a un déterminisme biologique qui surplombe irrémédiablement ce fondement volontariste.
Travailler à l'émergence d'un bloc populiste solide
Après la rupture avec Schönerer, Adler et Pernerstorfer évoluent vers un socialisme populaire, non déterministe, marqué par Nietzsche et Wagner. Friedjung opte pour la position des libéraux de gauche, favorable à l'émancipation des classes laborieuses et défavorisées. Adler et Pernerstorfer ne réservent pas leur socialisme à la seule classe ouvrière proprement dite, mais l'étendent aux artisans, aux paysans pauvres et à la partie des classes moyennes, dont les revenus sont faibles. L'objectif est d'unir, en un bloc populiste solide, toutes ces classes vivant dans la précarité économique pour qu'elles luttent de concert contre le libéralisme autrichien, qui génère une hiérarchie sociale basée sur l'argent et la quantité, et non sur la qualité et le mérite. Ouvriers, paysans, artisans et représentants de la petite classe moyenne doivent communier dans la foi nationaliste, ciment de leur unité, pour lutter de concert contre la dictature sournoise et indirecte de l'argent, quasi invisible dans les textes de loi ou dans les institutions, mais bien présente dans la société et fort lourde à supporter.
La pensée de ce socialisme est organique. Karl Ausserer, membre du groupe Pernerstorfer, écrit dans la Deutsche Wochenzeitschrift du 16 mars 1884 un article qui exprime parfaitement cette mystique de la nature, présente dans le corpus intellectuel du groupe depuis les années du Schottengymnasium. Ausserer : « Sous les tempêtes hivernales, tout observateur attentif prévoit de longue date l'apparition du printemps, le réveil de la nature… Une force élémentaire invisible est à l'œuvre dans les profondeurs de la Terre; tout est en germination, tout croît, se remplit de lymphe et de suc vital » (Comment ne pas penser à Henri Bergson ou à Maurice Blondel?). Ausserer se réclame ensuite du passé médiéval allemand, surtout de l'époque ottonienne et de celle des Hohenstaufen. La poésie et la musique médiévales allemandes ont été mises en exergue à l'époque par des philologues et des médiévistes tels Victor Scheffel et Julius Wolff. Ausserer : « Ces poètes [du moyen âge] ont fait vibrer les cordes de nos cœurs et leurs chants se sont ancrés dans le peuple… Bien vite, à ces chants, s'est associée la mélodie ».
Pour un équilibre entre émotions et rationalité
Les référentiels et les leitmotive des hommes du groupe de Pernerstorfer sont donc doux, empreints de sagesse et de quiétude, en dépit de la nécessité, qu'ils reconnaissent, d'employer des mots durs pour fustiger les “eunuques politiques”. A la suite de la rupture avec Schönerer, le groupe d'Adler et de Pernerstorfer perçoit le risque de dérive découlant de l'utilisation irraisonnée des “discours âpres” et d'une excitation irréfléchie des émotions populaires. Le 10 mai 1885, Friedjung explique, dans les colonnes de la Deutsche Wochenschrift, que la politique découlant des “discours plus âpres” est pleinement justifiée, car elle met un terme à une tiédeur politique délétère pour amorcer une ère nouvelle, énergique, où l'esprit national se défend avec virilité, mais cette défense virile de la nation ne doit pas s'accompagner d'une atrophie spirituelle, de limitations qui conduisent à la stupidité. Le 31 mai, dans les colonnes de la même revue, Friedjung écrit : « Le sentiment et l'émotion ont leur place dans la politique et sans le soutien précieux de ces facultés —les plus nobles de la nature humaine— la vie publique dégénère trop souvent en un jeu d'ambitions et en un combat fondé uniquement sur les intrigues ». Et il ajoute : « Il faut cependant éviter tout excès de sentimentalisme facile, éviter de se complaire dans les slogans de bas de gamme, vides de sens et trop hauts en couleurs».
Friedjung, après la rupture de 1883, tente donc de redéfinir le style politique du groupe issu du Schottengymnasium et du Leserverein. Les appels à l'émotion doivent recevoir des contrepoids plus réfléchis pour amorcer une stratégie plus vaste, destinée à rameuter l'électorat indécis oscillant entre les libéraux (de gauche) et les pangermanistes populistes. En 1885, cette nouvelle stratégie porte ses fruits : pas moins de 47 députés représentent la mouvance au Parlement, dont de nouveaux élus comme Pernerstorfer, Ausserer et Steinwender. Pernerstorfer, financé par son ami Adler, est élu député socialiste de Wiener Neustadt. Il le restera quasiment pour le reste de ses jours.
L'apport de Victor Adler au socialisme autrichien et les aveux de Kautsky
Victor Adler, qui avait opté plus tôt pour un combat plus socialiste, plus social-démocrate, que ses collègues issus du Leserverein, fera une carrière brillante au sein du parti socialiste autrichien, dont il fut l'un des pères fondateurs. Il assurera une transition sans heurt entre le pangermanisme de sa jeunesse et la sociale démocratie de sa maturité. Médecin de profession, on le surnommait dans les quartiers populaires de Vienne le “Docteur”. Ses discours avaient une teneur psychanalytique avant la lettre, soit avant la vulgarisation généralisée du freudisme. Il avait retenu les leçons de Theodor Meynert, prodiguées à la tribune du Leserverein. Dans un discours prononcé devant une assemblée de socialistes viennois en 1901, Adler révèle sa vision thérapeutico-politique : « Le cerveau est un organe répressif et c'est en cela que réside sa supériorité; mais si le cerveau ne se consacre qu'à la seule répression, il court le risque de ne plus pouvoir activer ses centres moteurs ». Adler fustige les théoriciens rigides, déterministes et marxo-matérialistes de la sociale démocratie allemande et autrichienne : comme le fera plus tard Henri De Man, Adler vise à créer, au sein du parti socialiste, un équilibre entre politique (rationnelle) et psychologie (émotive des masses), ce qui revient à prôner un équilibre entre l'émotivité qui impulse l'action politique à la base et la nécessité d'avoir un cadre doctrinal efficace. Même Karl Kautsky, exposant d'un socialisme positiviste et rationaliste, souvent brocardé par les soréliens et les léninistes pour sa rigidité et ses modérations, reconnaît la qualité et l'efficacité des positions d'Adler : «[Dans les rangs des nationalistes pangermanistes], il a acquis une formation politique et une capacité de traiter les situations et les hommes, qu'avant lui, les chefs de la sociale démocratie autrichienne n'avaient jamais eue. L'arrivée d'Adler dans leurs rangs a mis fin au règne de l'infantilisme politique ». L'aveu est de taille : cela signifie, si l'on retient ces paroles de Kautsky et qu'on les extrapole, sans pour autant les solliciter outre mesure, qu'un socialisme privé du terreau des pensées énergiques (et énergisantes) de l'élan vital nationaliste, pangermaniste, wagnérien et nietzschéen, sombre quasi automatiquement dans la banalité et l'infantilisme…
Le passage au socialisme n'estompe nullement l'élan pangermaniste
Dans d'autres passages de l'œuvre ou des mémoires de Kautsky, nous trouvons d'autres évocations élogieuses d'Adler : « Autour de lui, il y avait un cercle d'intellectuels —des médecins, des avocats, des compositeurs, des journalistes— qui s'intéressaient tous au socialisme et qui étaient très proches de lui. Une seule chose m'éloignait d'eux : le fait qu'ils professaient ouvertement des idéaux pangermanistes… [Les membres juifs de ce groupe] étaient de fervents nationalistes, beaucoup étaient même chauvins… Ils ne voulaient rien avoir à faire avec les Habsbourg et n'exaltaient que les Hohenzollern. Les juifs autrichiens étaient à l'époque les défenseurs les plus passionnés de l'Anschluss, auquel s'opposait clairement Bismarck ». Malgré les sentiments positifs qu'il éprouvait à l'égard d'Adler, Kautsky exprimait souvent son incompréhension face au wagnérisme et au nietzschéisme qu'il avait hérités de son long passage dans le mouvement pangermaniste. Devenu à son tour député socialiste, Pernerstorfer explique les mobiles qui ont animé sa jeunesse, qu'il ne renie pas, dans les colonnes de Deutsche Worte : « J'ai grandi pendant une période de grande exaltation patriotique, mais, dès ma jeunesse, je me suis intéressé aux idées démocratiques et socialistes; je pensais que le pangermanisme, tout comme les autres mouvements nationaux dont s'étaient inspirées les guerres de libération contre Napoléon, étaient de nature démocratique ». Quant à Adler, il n'a jamais cessé de lire et de vénérer les corpus légués par Wagner et Nietzsche. Axiome indépassable de sa pensée : la musique créera le sens communautaire socialiste et national. A ce propos, il écrit : « La musique a le pouvoir de nous guider vers les plus hautes cimes du sentiment, où toutes les particularités disparaissent et où notre regard ne rencontre plus que ce qui est grand et sublime. Le sens le plus élevé de notre solidarité, l'enthousiasme pour la cause sacrée où les masses s'unissent dans la fraternité, ne peuvent s'exprimer par des mots : ils doivent se chanter ».
Un socialisme culturel et non matérialiste
Pour Adler, les objectifs du socialisme ne sont donc pas d'ordre matériel, ne visent pas uniquement à améliorer le bien-être matériel des masses, à en faire des animaux d'élevage gavés, dociles et domptés, mais surtout à élever leur niveau culturel. Il exprime clairement cette idée dans un article de la revue Gleichheit de 1887 : « La révolution économique avance inexorablement sur sa voie, en suivant les lois de la mécanique… mais, simultanément, une autre révolution avance dans la conscience de l'humanité, une révolution intellectuelle qui, elle, est le véritable objectif premier des partis prolétariens sociaux démocratiques ». Les militants socialistes sont dès lors des missionnaires, les missionnaires d'une révolution culturelle, éducatrice qui vise l'élévation morale des classes défavorisées. Les historiens du socialisme international reconnaissent cette spécificité du message d'Adler; ainsi, l'historien britannique G. D. H. Cole: «… le mouvement socialiste viennois se distinguait des autres surtout par les succès qu'il avait remportés dans son travail culturel; les socialistes autrichiens, ou du moins les socialistes viennois, sont devenus le groupe prolétarien le plus cultivé et le mieux préparé du monde ». Pernerstorfer est fier du travail réalisé par ses amis et camarades; lors du congrès des socialistes autrichiens de 1894, il les félicite et ajoute une phrase capitale, qui prouve nettement que l'idéologie de la table rase, propre des socialistes dégénérés et véreux d'aujourd'hui, n'est pas la sienne : « Tout ce qui forme le patrimoine des civilisations du passé et du présent, tout ce qui est noble, grand et beau, se concentre en vous ».
Un socialisme qui table sur le “mythos” plutôt que sur le “logos”
Le socialisme n'a de sens, ajoute McGrath, que s'il patronne une éducation artistique des masses prolétariennes. Pour y parvenir, Pernerstorfer sait qu'on ne peut faire table rase des legs de la religion, des symboles, des mythes, notamment de ceux qui s'exprimaient dans le théâtre de la cité grecque antique. Avant d'autres auteurs importants, notamment de la future “révolution conservatrice”, Pernerstorfer affirme que le socialisme, s'il veut triompher, doit tabler sur le “mythos” plutôt que sur le “logos”. Leitmotiv qui est évidemment d'inspiration wagnérienne et nietzschéenne. Pour lui, un peuple qui ne va plus au théâtre, qui ne dispose plus de théâtres où il peut créer directement ses formes d'expressivité, est un peuple mort-vivant. De même, si le théâtre n'est plus que commémoratif, répétition stérile des mêmes clichés, il ne peut servir de ciment communautaire. Bertold Brecht pour la “gauche” officielle du 20ième siècle, Hanns Johst, dans le contexte national-socialiste, ne diront pas autre chose. Quelques citations puisées dans les articles de Pernerstorfer sont révélatrices à cet effet : « L'immense majorité du peuple est complètement exclue du théâtre et de l'art en général; la dramaturgie, qui, normalement, est intimement liée à la collectivité nationale tout entière, du fait du caractère religieux de ses origines et de son développement, n'est plus que le privilège d'une strate très restreinte de la population ». «Jadis, la nation et le théâtre étaient étroitement liés l'une à l'autre. Ils se développeront à nouveau tous deux lorsque de nouvelles formes de vie, dans la grande ère à venir, se montreront capables de réunifier la nation au niveau culturel le plus élevé, alors naîtra un nouvel art dramatique, qui ne sera en rien inférieur aux plus grandes créations de l'art antique». «Seul le socialisme pourra créer en toute conscience une situation où il n'y aura plus de restrictions sociales empêchant les individus d'évoluer totalement… Alors seulement la souveraineté de l'œuvre d'art, dont rêvait Richard Wagner, deviendra réalité ».
Socialisme = culture, libéralisme = barbarie
Le socialisme est donc au service de l'esthétique, de l'art, et non l'inverse. Il est le contraire du libéralisme, qui crée un monde d'enfer, parce que le beau n'a, pour lui, aucune importance, seules comptent pour lui les plus sinistres abstractions inventées par l'homme : les bilans, les procédures bancaires, l'argent, les accumulations quantitatives, la production d'horribles objets sérialisées, le vacarme d'abominables automobiles. Pour satisfaire le culte insensé voué à ces abstractions, on faisait mourir des enfants, que l'on laissait déchiqueter sous des machines à tisser, comme le montre le film poignant consacré, il y a quelques années, à l'œuvre politique du Père Daens. L'artiste, l'historien, le philologue, le philosophe, le créateur dérangent, au lieu de les respecter et de les choyer, on les condamne à la misère existentielle et morale. L'employé de banque, le comptable, l'ingénieur commercial, le "manager", le producteur tayloriste sont hissés sur le pavois, payés grassement pour ne rien créer de beau et même pour généraliser toujours davantage l'horreur sérialisée qui est leur propre, alors que leurs abjectes et médiocres personnes, par le fait même qu'elles existent, mangent, ch…. et respirent, font chavirer notre civilisation dans un déclin irrémédiable, à l'horizon duquel une misère noire nous attend, une double misère morale et économique, car ce fatras infâme finira par crouler —sa croissance exponentielle ne pouvant se poursuivre à l'infini. Un vrai socialisme aspire à une société débarrassée des maniaques de l'accumulation quantitative sans frein, les émules de la crapule marchande von Ofenheim.
On ne peut être socialiste qu'avec l'indispensable zeste de wagnérisme et de nietzschéisme
L'exemple historique le plus patent qui vient à l'esprit quand on rappelle ces deux équations, chères à Pernerstorfer et Adler —“socialisme = esthétique” et “libéralisme = barbarie culturelle”—, est le sort advenu aux créations architecturales de Victor Horta : celui-ci n'était pas encore décédé que les libéraux, élus par le plus vil des esprits mercantiles, faisaient raser à Bruxelles les immeubles qu'il avait érigés. Plus tard, après la seconde guerre mondiale, quand le socialisme avait vraiment perdu ses dernières plumes culturelles, qu'il avait sombré dans l'horreur matérialiste la plus vulgaire, sa splendide “Maison du Peuple” de la rue Joseph Stevens, près du Sablon, croulait sous les pioches et les bulldozers des démolisseurs, malgré les appels et les pétitions lancées dans le monde entier, notamment par le grand architecte finlandais Alvar Aalto. Le socialisme belge, qui avait partagé avec le socialisme autrichien une volonté d'esthétiser la vie publique, perdait bel et bien ses dernières bribes qualitatives : depuis, il n'a cessé de sombrer dans la fange la plus abjecte, dans la veulerie, la crapulerie et la corruption. Il est aujourd'hui représenté par d'ignobles voyous sans foi ni loi, qui auraient fait honte à des esprits aussi élevés que les fondateurs de la sociale démocratie autrichienne : Engelbert Pernerstorfer et Victor Adler. Avec eux et avec Horta, nous aurions été socialistes sans arrière-pensées, avec l'indispensable zeste de wagnérisme et de nietzschéisme. Avec la vermine qui prétend représenter le socialisme en Belgique aujourd'hui, on n'ose plus revendiquer cette étiquette.
Pour Adler, la politique est l'art de l'action
Victor Adler a bel et bien représenté un socialisme où il y avait équilibre en l'esprit et le cœur, entre l'intellect et les passions. Emile Vandervelde, dans l'hommage qui lui rend immédiatement après sa mort, écrit : « Je n'ai jamais connu personne —et je le répète, personne— en qui se résumaient si bien toutes les qualités de caractère et d'intelligence, ce qui concourait à former un grand chef politique. Il appréciait les grandes motivations idéales mais ne fermait pas les yeux face à la réalité; il avait une parfaite maîtrise des théories et des faits, faisait montre d'un merveilleux équilibre entre l'esprit et le cœur; il avait un pouvoir magnétique qui lui permettait d'entraîner les hommes tout en conservant le calme nécessaire pour les freiner dans leurs moments de colère ». Ces qualités distinguaient Adler de la grande majorité des chefs sociaux-démocrates allemands. Il se désolait de voir combien un Bebel ignorait les ressorts de la psychologie des masses. Ces socialistes allemands étaient des raisonneurs abstraits, des bâtisseurs d'hypothèses rigides. Julius Braunthal observe qu' « Adler n'avait pas la moindre sympathie pour tout ce qui est hypothétique, abstrait et artificieux… Pour lui, la politique était l'art de l'action, l'art de faire ce qui est nécessaire en des circonstances déterminées ».
Adler admirait Jean Jaurès, son style théâtral, sa capacité d'enivrer. Comme lui, il entendait, en toute conscience, valoriser l'aspect théâtral de la politique. Plus spécifiquement, écrit McGrath, un examen approfondi des techniques utilisées par Adler démontre qu'il était un maître de la symbolique politique. Les exemples que souligne McGrath sont intéressants : le combat mené par Adler et ses amis pour faire du 1 mai la fête des ouvriers, d'une part, la grande manifestation qu'ils ont organisée à Vienne pour obtenir le suffrage universel.
Cri d'appel et ligne ondulatoire
Pour Adler, la politique fonctionne correctement, fait vraiment bouger les choses si on table sur l'“appel”, le cri d'appel, le Weckruf, qui consiste à réveiller l'énergie vitale assoupie. L'appel du 1 mai passe par le retour à un mythe païen, celui de la célébration du printemps, de la fête qui inaugure le temps de la fertilité et la période des fleurs. Pour Adler, le 1 mai ne doit pas être une journée de revendications brutales, mais une journée festive. Adler mêle là traditions populaires et éléments glanés dans La Naissance de la Tragédie de Nietzsche. Le choix de la fête, plutôt que de la manifestation purement revendicative, est un choix tactique conscient. Il sait que le parti socialiste doit maintenir vive la conscience des iniquités sociales dérivant du mode de scrutin censitaire en vigueur dans l'Autriche de son temps. Mais, en tant que psychologue, il sait aussi que “l'on ne peut maintenir éternellement la lutte à la température maximale, une température maximale qui n'est possible qu'en certains moments et dans des conditions favorables”. Il serait donc criminel et vain de maintenir une pression constante de type linéaire. Le risque est alors de courir à la catastrophe. Adler ne croit pas à la “ligne droite” mais à la “ligne ondulatoire” (Wellenlinie). Il l'explique au congrès socialiste de 1904 : « Toute activité psychique —et la politique est aussi et surtout une activité mentale— se développe selon un rythme ondulatoire. Dans tout mouvement, il y a des crêtes de vague, mais chacune d'elles est suivie, par nécessité physique, d'un creux, d'une diminution d'intensité qui constitue un moment de pause et prépare une reprise d'intensité dans le mouvement. Aucune activité psychique ne peut se maintenir sur le long terme ou pour toujours à son niveau maximal ». La triple lecture de Schopenhauer, de Wagner et de Nietzsche permet à Adler de mieux saisir la psychologie des masses que ses collègues marxistes conventionnels, qui n'argumentent qu'avec des schémas secs, rationalistes ou positivistes. Par conséquent, tout mouvement socialiste qui s'écarte de la pensée en termes de “rythmes ondulatoires” sombre dans l'apathie ou le ronron politicien. Il n'y a pas de socialisme triomphant qui soit pensable sans apport nietzschéen.
La grande manifestation pour le suffrage universel
La campagne pour le suffrage universel permet une nouvelle fois à Adler de démontrer l'excellence de ses conceptions. Le Premier ministre hongrois Fejérvary annonce en septembre 1905 que la partie hongroise de l'Empire adoptera le suffrage universel masculin. Aussitôt, en Cisleithanie, les esprits s'échauffent et veulent le même statut. Les Tchèques sont en faveur d'une grève générale (prélude à une insurrection?). Adler, plus prudent, opte pour une tactique différente. L'émeute n'arrangerait pas les choses : le gouvernement conservateur risquerait de tenter à son tour le coup de force, comme le gouvernement russe qui vient de mater la révolte de 1905. Adler veut organiser une fête, un Volksfeiertag. Les ouvriers défileront dans le calme, le silence et la dignité (Würde) devant le Parlement, où l'on débat sur la question du suffrage universel masculin. Ils doivent défiler en famille, vêtus de leurs beaux effets du dimanche. Réclamer le suffrage universel ne se fait pas par des cris, des vociférations, des bagarres, mais par le faste d'une procession quasi religieuse ou d'un cortège traditionnel, inscrit dans la liturgie naturelle et agraire qui se profile derrière la liturgie catholique. 250.000 ouvriers allemands d'Autriche et une centaine de Slovaques de Moravie (en désaccord avec les Tchèques) participeront à cet immense défilé silencieux et digne. L'Arbeiter Zeitung écrit le lendemain : « Tous, du sympathisant au simple observateur, garderont le souvenir d'un spectacle sublime (erhabenes Schauspiel) ». L'unité populaire (et celle du prolétariat) ne naît pas d'une organisation rigide et enrégimentée mais d'une authentique communion d'idée et de sentiments. Les ouvriers autrichiens, en défilant calmement devant le Parlement de Vienne, ont prouvé qu'ils n'étaient pas un troupeau ignare manœuvré par des agitateurs. Cette vision, explique l'organe socialiste, est un “cliché libéral”, propre aux “philistins de l'imposture individualiste”. La classe ouvrière viennoise a fait preuve d'autodiscipline, a démontré sa volonté collective qui était, non pas le produit d'une violence destructrice, mais, au contraire, le produit d'un long travail éducatif, métapolitique, sans précédent. Au lendemain de cette gigantesque manifestation couronnée de succès, Victor Adler souligne le contraste entre, d'une part, cette masse puissante par le nombre et la discipline et, d'autre part, l'impuissance du Parlement, ou, pour parler comme Maurras, le contraste entre le pays réel et le pays légal. Adler écrit : « Cette Chambre ne jouit que de peu de crédit dans le peuple… Elle n'est plus en mesure de faire quoi que ce soit de bon, ni même quoi que ce soit de mauvais : elle est devenue complètement inutile ». L'anti-parlementarisme, dont on a accusé plus tard les fascistes, a des racines socialistes et foncièrement démocratiques. Du moins en Autriche.
Victor Adler traversera les turbulences de la première guerre mondiale et mourra le 11 novembre 1918. Un jour après sa mort, la République est proclamée. Mais ce n'était pas la république dont il avait rêvé dans sa jeunesse, surtout parce qu'elle s'interdisait de réaliser l'Anschluß, l'union des Allemands d'Autriche à la “grande patrie germanique”. Ce ne seront plus les socialistes qui militeront pour cette réunion, mais les nationalistes, héritiers directs d'un ancien associé politique d'Adler : le Chevalier von Schönerer.
Conclusion :
◊ Nous avons retracé, en suivant les démonstrations de McGrath et de Battey, l'histoire d'un mouvement politique à la fois identitaire et universel, un mouvement qui a clairement fait appel aux racines (Nibelungen, poésie et mystères médiévaux, ères des Staufer et des Othoniens, etc.), qui a imité des démarches identitaristes pionnières telles les Eisteddfodd gallois, tout en proposant un modèle universel (et non pas universalistes). Tous les peuples ont le devoir éthique de défendre leurs racines : cette vérité est universelle, mais ne débouche pas, a fortiori, sur un modèle universaliste arasant, qui se poserait comme unique pour toute la planète. Nous constatons aussi que si les composantes spécifiques, fondement de l'identité, sont négligées, passent à l'arrière-plan ou subissent un processus volontaire d'expurgation, le mouvement bascule dans l'inauthentique, dans la répétition stérile de poncifs fonctionnels sans âme puis dans le n'importe-quoi et dans la corruption. Ainsi, l'abandon par les forces socialistes des linéaments nationalistes, identitaristes, wagnériens et nietzschéens a conduit le mouvement socialiste à l'impasse qu'il connaît aujourd'hui : être un mouvement gestionnaire de la gabegie dominante, incapable d'affronter le néo-libéralisme, être un mouvement qui se contente de survivre ou être un mouvement anti-démocratique qui oblitère la variété nécessaire des réalités sociales, estime être l'horizon indépassable de l'humanité (dans ce cas, l'horizon n'est guère éloigné…), impose une forme ou une autre de “pensée unique”.
◊ Le Programme de Linz, la volonté de faire participer les masses par le théâtre, les manifestations chantées ou les processions comme le Volksfeiertag de Vienne lors de la lutte pour le suffrage universel, sont des mixtes audacieux et efficaces de populisme actif, un vrai socialisme. Sans ces dimensions, le socialisme est une imposture.
◊ Une révolution conservatrice réelle doit se vouloir un retour à cette forme de socialisme, postuler à nouveau l'usage des “paroles fortes” ou des “paroles âpres”, se remémorer la notion de “cri d'appel” (Weckruf) telle que l'avait forgée Victor Adler, remettre à l'honneur la pratique des défilés de masse dans la dignité. Une telle révolution conservatrice serait civile, instrumentalisable contre le néo-libéralisme. Personne ne pourrait incriminer une telle idéologie révolutionnaire-conservatrice, puisque l'incriminer équivaudrait à incriminer le mouvement socialiste et démocratique (suffrage universel, journée des huit heures), dont se réclame la “correction politique” actuelle, alors que sa rigidité et sa répétitivité sont le déni absolu du fondement identitariste, de la dynamique de base, de ce mouvement dans sa phase ascendante. Les champions de la “pensée unique”, de la “bien-pensance” (Elizabeth Lévy), de la “political correctness”, rejettent comme “fascistes”, “fascistoïdes” ou “fascistogènes” les éléments qui ont donné au mouvement socialiste et démocratique leur plus forte impulsion, leur dynamique ascendante. C'est la preuve qu'ils ne sont pas démocratiques, parce que sans ces éléments jugés “fascistes” par les terribles simplificateurs d'aujourd'hui, le mouvement démocratique n'aurait jamais connu le succès. L'objectif des champions de la “bien-pensance” est d'éradiquer dans la Cité tout ferment de dynamisme, de clore le bec aux citoyens et d'asseoir définitivement la gabegie dominante, d'en faire l'horizon indépassable de l'histoire.
Robert STEUCKERS.
(Forest/Flotzenberg, Vlotho im Wesergebirge, juillet/août 2001).
Notes:
◊ 1. La volonté de détacher les Allemands d'Autriche, voire l'ensemble des peuples de Cisleithanie (Tchèques, Italophones du Trentin, Slovènes et Allemands) de la partie de l'Empire réunie à la Couronne de Hongrie (Hongrois, Slovaques, Croates) ruine la perspective danubienne de l'histoire allemande. Cette idée, tout à la fois folciste, au sens où l'entendait Herder, et moderne, est en contradiction avec la mission confiée au Traité de Verdun à Louis le Germanique (Ludwig der Deutscher) en 843. Louis avait reçu la mission de conquérir le cours du Danube pour restaurer l'impérialité romaine dans sa plénitude. Le détenteur du titre de Kaiser, Lothaire (Lothar), avait reçu cette dignité parce qu'il régnait sur les deux fleuves qui avaient donné à Caius Julius, de la gens julia, la dignité de Caesar : le Rhône, le Rhin (et dans une moindre mesure le Pô). Abandonner cette perspective d'un bassin danubien unifié est une négation de l'héritage romain, donc de l'avenir européen. C'est évidemment un point du programme du Groupe Pernerstorfer que nous ne saurions partager.
◊ 2. Après que l'Empire austro-hongrois soit devenu “dualiste” en 1867, on a eu coutume d'appeler Cisleithanie la partie occidentale, essentiellement allemande, mais aussi tchèque, avec pour villes principales Prague, capitale du Royaume de Bohème, et Vienne, capitale de l'Autriche et résidence de l'Empereur. Le parlement des peuples de Cisleithanie siégeait à Vienne. Celui de la Transleithanie à Budape
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mercredi, 06 juin 2007
Banco del Sur: une vision geopolitica

Banco del Sur: una visión geopolítica
Pasó desapercibido el encuentro de ministros de economía y finanzas de Suramérica en Quito, capital de Ecuador, el día 3 de mayo de 2007. Y pensándolo bien, mejor que los mass media no hayan casi registrado la noticia, pues de lo contrario hubieran surgido cientos de analfabetos culturales locuaces según acertada expresión de Paul Feyerabend (1924-1994) enmerdándolo todo.
El Banco del Sur es una iniciativa promovida por Venezuela, Ecuador, Argentina, Bolivia, Brasil y Paraguay. Grosso modo la intención es crear un banco al servicio de las necesidades de la región suramericana con depósitos de la banca pública. Esto es resistido por los gobiernos de Chile, Perú, Uruguay y Colombia, porque pagaría menor interés que el internacional a sus colocaciones, ya que el Banco del Sur está pensado para otorgar créditos y préstamos más baratos que los que está cobrando la banca internacional y, por ende, pagaría menosinterés.
El conjunto de reservas internacionales que tienen los seis países mencionados en dinero que está depositado en bancos de Estados Unidos y Europa suman 164.000 millones de dólares. Pero se da la paradoja, afirmó el ministro ecuatoriano de economía Ricardo Patiño que “nuestros países tienen todo ese dinero depositado ganando tasas de interés muy bajas, sin embargo, después están pidiendo al Banco Mundial, al Fondo Monetario Internacional y al Banco Internacional de Desarrollo que les ayuden a solucionar sus problemas financieros cuando tenemos un caudal inmenso de ahorros de nuestros países que
pudieran ser utilizados para estos mismos fines sin caer en las condicionamientos “.
El Banco del Sur arrancaría con un capital inicial de 7.000 millones de dólares, la controversia respecto del aporte de los países accionistas impulsores de la idea radica que unos, como Brasil o Paraguay, proponen hacer aportes menores del orden de los 300 millones y otros como Ecuador, Venezuela y Argentina proponen aportes significativos. En una palabra, unos quieren que el Banco del Sur nazca chico y otro piensan en términos de grandeza.
La contradicciones surgen con las declaraciones de Guido Mantega, ministro de hacienda del Brasil, quien sostuvo que:” la prioridad del Banco del sur será financiar proyectos de infraestructura, logística y energía” y recordó que “sólo el Banco de Desarrollo de Brasil tiene 120.000 millones de dólares para financiar al sector productivo de su país, en tanto que el Banco Interamericano de Desarrollo (BID) tiene sólo 100 millones de dólares para toda la región”.
¿Qué pretende entonces la intelligensia brasileña, crear un banco pobre esterilizando otra idea que puede servir para liberarnos, como lo hizo con la Comunidad Suramericana de naciones invitando a Surinam y Guyana, o sea, Holanda e Inglaterra a participar?
Esta idea del Banco del Sur, hay que decirlo con todas las letras la lanzó Chávez y le mostró sus beneficios a Kirchner, quien honesta y cabalmente la aceptó. Brasil se sumó como se suma a todos los intentos de integración suramericana, no por su vocación integradora, sino porque Itamaraty no descansa en su ambición de dominio. Y así, si los proyectos o ideas que se lanzan benefician su política permanente de “extensión al oeste” los apoya, de lo contrario los esteriliza, pero nunca los rechaza, pues su rechazo generaría una resistencia que no tiene porqué crear.
Esto hay que saberlo y nuestros gobiernos hispanoamericanos deberían alguna vez hacerlo notar. Brasil, a través de su cancillería Itamaraty, interpuso, interpone e interpondrá todos los recursos a su alcance para impedir la integración norte-sur o sur-norte de Suramérica, de modo tal que si hay algo que no desea ni quiere es la relación Caracas-Buenos Aires, y el Banco del Sur abona y refuerza esta integración.
Hace ya más de un siglo y a partir de los trabajos de don Tulio Jaguaribe, el padre de Helio Jaguaribe, los gobiernos de Argentina y Venezuela están solicitando al de Brasil avanzar en los trabajos para la integración fluvial del Suramérica sobre todo en la vinculación entre los ríos Paraguay –Guaporé a través del dragado de los ríos Alegre y Aguapey, atravesando la laguna Rebeca y el riacho Barbados y su respuesta siempre ha sido una dilación continuada. Vemos como el Banco del Sur nos llevó a consideraciones que hacen al riñón de la geopolítica suramericana, a tratar de llamar a las cosas por su nombre y a correr el velo de las intenciones ocultas. Mientras tanto los seis países que inicialmente constituirían el Banco del Sur tienen presos 164.000 millones de dólares, en Bancos de USA y Europa, esto es, diez veces más de los créditos que recibimos con
condicionamientos de todo tipo, durante el 2006.
El Banco del Sur si naciera grande se transformaría automáticamente en la expresión financiera de la Unión Suramericana lo que le permitiría negociar como bloque y no aisladamente con los poderes internacionales. La consecuencia natural del un Banco del Sur pensado en términos de grandeza sería la implantación de una moneda única tal como se propuso en la reunión del Mercosur,aquella a la que asistió Nelson Mandela, realizada en Ushuaia en 1999 y dilatada por Brasil sine die.
Finalmente la creación del Banco del Sur, y por eso escribimos sobre él sin ser economistas, no debe verse ni valorarse con visión financiera sino desde una visión geopolítica.
Alberto Buela
(*) CeeS (Centros de estudios estratégicos) – Federación del Papel alberto.buela@gmail.com
Article printed from Altermedia Spain: http://es.altermedia.info
URL to article: http://es.altermedia.info/general/banco-del-sur-una-vision-geopolitica_1679.html
07:05 Publié dans Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) |
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Mouvement métapolitique à Vienne (19ième) (I)
Le mouvement métapolitique d'Engelbert Pernerstorfer à Vienne à la fin du 19ième siècle, précurseur de la "révolution conservatrice" (PREMIERE PARTIE)
Intervention de Robert Steuckers lors de la 9ième Université d'été de l'association «Synergies Européennes», Région de Hanovre, août 2001
Analyse :
William J. McGRATH, Arte dionisiaca e politica nell'Austria di fine Ottocento, Einaudi Editore, Torino, 1986 (Original anglais : Yale University Press, 1974), ISBN 88-06-59147-9.
Bret BATTEY, The “Pernerstorfer Circle”, http://faculty.washington.edu/vienna/projects/pern/
Sur Siegfried Lipiner : http://www.bautz.de/bbkl/l/lipiner.shtml
Sur Richard von Kralik : http://www.bautz.de/bbkl/k/Kralik.shtml
Pourquoi avoir choisi cette thématique? Pourquoi avoir ressorti un auteur quasiment oublié? La première raison qui m'a poussé à opérer ce choix et à vous présenter les initiatives d'Engelbert Pernerstorfer c'est justement que le concept de "révolution conservatrice" m'apparaît désormais trop restreint, trop limité, surtout dans le temps. Cinq faisceaux de motivations m'ont amené à réétudier, à partir des recherches de deux Américains, William McGrath et Bret Battey, les activités métapolitiques de la Vienne des trois dernières décennies du 19ième siècle et d'en dégager des idées que l'on peut considérer comme les prémisses —ou comme certaines prémisses— de la future "révolution conservatrice".
◊ La période choisie par Armin Mohler est limitée: elle va de 1918 à 1932, soit une période de quatorze années, qui est trop particulière, trop marquée par la défaite de 1918, par les clauses du Traité de Versailles de 1919, par les débordements proches de la guerre civile (Putsch de Kapp, intervention des Corps francs à Munich, dans la Ruhr et en Silésie), pour offrir une alternative complète au système pour une période non effervescente. Qui plus est, les racines des idées développées par les principaux protagonistes de la "révolution conservatrice" de 1918 à 1932, plongent dans une antériorité qu'il convient également d'explorer. Cette remarque n'enlève rien au mérite de Mohler et à l'excellence de son travail encyclopédique. Mon objectif est de donner une dimension temporelle plus profonde à son concept de "révolution conservatrice", ce qu'il entendait amorcer lui-même, notamment en accueillant favorablement les travaux de Zeev Sternhell.
Réflexions sur les vertus soldatiques
◊ L'accent de la "révolution conservatrice" après 1918 est tout naturellement mis sur les vertus "soldatiques" qui ont été cultivées pendant la première guerre mondiale et se sont avérées nécessaires pour éloigner le danger bolchevique des frontières de l'Allemagne en Silésie et dans l'espace des Pays Baltes et pour le conjurer à l'intérieur même du Reich, notamment dans la Ruhr, à Berlin et à Munich. La figure du combattant de la Grande Guerre est évoquée, de manière sublime, dans l'œuvre d'Ernst Jünger et dans celle de Schauwecker; la figure du combattant des Corps Francs dans les ouvrages d'Ernst von Salomon. Dans l'espace idéologique de la "nouvelle droite" française, avant que celle-ci ne titube d'une démission et d'un aggiornamento à l'autre, Dominique Venner a introduit cette thématique dans un livre à grand tirage : Baltikum. Dans le Reich de la défaite, le combat des Corps-francs. 1918-1923, Robert Laffont, Paris, 1974. Ultérieurement, une version de ce titre est parue dans “Le Livre de Poche”. Sur le même thème, D. Venner a fait paraître plus récemment : Histoire d'un fascisme allemand. Les Corps-francs du Baltikum. Du Reich de la défaite (1918) à la Nuit des Longs Couteaux (1934), Pygmalion/Gérard Watelet, Paris, 1996.
Déjà lors mon intervention dans un colloque d'orientation idéologique, tenu dans une auberge de la Lande de Lüneburg, au début de l'aventure de «Synergies Européennes» en Allemagne, j'avais souligné l'intérêt politique qu'il y avait de suggérer à nos contemporains un projet révolutionnaire-conservateur, qui soit général et civil et non plus seulement soldatique, vu que cet idéal soldatique ne permet plus aujourd'hui de pénétrer les mentalités des masses, celles-ci n'étant plus du tout pétries de cet idéal, du fait de l'éloignement temporel qui nous sépare désormais, de plus en plus, de cette "période axiale" du 20ième siècle (pour reprendre une expression chère à Karl Jaspers, à Armin Mohler et à Raymond Ruyer). Ce qui n'ôte évidemment rien à l'importance intrinsèque et primordiale que revêt une lecture, dans l'adolescence et au début de l'âge adulte, de cette geste héroïque contemporaine, notamment via les livres d'Ernst von Salomon et l'étude de Dominique Venner.
◊ Du fait des impératifs qu'impose la rédaction d'une thèse, comme celle de Mohler, à cause aussi d'un excès d'attention accordé dans certains milieux —cherchant à continuer la "révolution conservatrice"— à l'aspect héroïque de la seule geste soldatique de 1918-1919, la révolution conservatrice historique, réduite à la période étudiée par Mohler, semble une sorte de météorite qui traverse trop rapidement le ciel, un phénomène sans antériorité ni profondeur temporelle. En rester à un tel jugement conduit à une insuffisance doctrinale, à une mutilation idéologique, à une coupure incapacitante. En guise de palliatif, le présent exposé a pour objectif premier de conseiller la lecture de travaux universitaires, généralement anglo-saxons, comme ceux de William McGrath (réf. infra) sur Vienne, que je vais aborder ici, et de David Clay Large sur Munich, que j'aborderai ultérieurement. William McGrath explore l'époque qui va de 1865 à 1914 à Vienne. David Clay Large analyse les vicissitudes culturelles et politiques qui secouent la vie publique à Munich entre 1890 et 1945 (nous nous bornerons à présenter la période qui va de 1890 à 1920, car c'est elle qui nous instruit clairement sur les évolutions idéologiques à l'œuvre dans la capitale bavaroise).
La nostalgie d'une unité idéologique perdue
◊ Après la lecture de ces ouvrages anglo-saxons, nous sommes amenés à constater qu'il n'y avait pas de clivage gauche/droite bien tranché avant la prise de Munich par les Corps Francs en 1919. Ce clivage, aujourd'hui réel, est né du choc frontal entre ces volontaires nationalistes et les gardes rouges de la République des Conseils; une césure binaire, parfaitement tranchée, n'existait pas auparavant. Avant les événements tragiques de Munich (et de Berlin) en 1918 et 1919, les composantes idéologiques, devenues antagonistes, ont connu un stade de “fusion” où elles se mêlaient dans des synthèses civiles, non idéologisées comme dans les années 20, 30 et 40 du 20ième siècle. Cette fusion, perceptible dans les débats de Vienne à la fin du 19ième, à Munich de 1890 à 1914 ou à Bruxelles avec des figures comme Victor Horta ou Charles Buls à la même époque, a suscité des nostalgies —nostalgies d'une unité perdue— que l'on repère dans certains linéaments du complexe “national-bolchevique” (autour d'Ernst Niekisch et de ses revues), dans les tentatives de restaurer un esprit communautaire contre la pesanteur des masses dans le socialisme marxiste ou contre l'individualisme forcené des libéralismes, dans les rangs du Wandervogel ou des mouvements de jeunesse qui ont pris sa succession après 1918, dans le socialisme libertaire préconisé par Gustav Landauer ou, en filigrane, dans l'œuvre de Walter Benjamin, qui a mûri, elle aussi, dans le Schwabing de la Bohème littéraire munichoise.
◊ La saisie en profondeur des racines de notre temps, du contexte idéologique très dense de cette époque qui s'étiolera après la révolution bolchevique, la prise du pouvoir par Hitler et la fin de la seconde guerre mondiale, passe par la nécessité de s'adonner —et de manière intense— à des lectures parallèles, ce qui, hélas, n'a jamais été fait dans notre courant de pensée, où trop souvent, les jugements à l'emporte-pièce ou le culte des chromos figés n'ont cessé de tenir le haut du pavé. Ces lectures parallèles, indispensables à la bonne compréhension des racines de notre temps, impliquent de lire conjointement
◊ 1. les travaux de Zeev Sternhell et de Steve Ashheim, tous deux chercheurs de l'école californienne et israélienne,
◊ 2. l'histoire des mouvements artistiques à Bruxelles et à Vienne (avec l'accent sur le Jugendstil et la Wiener Sezession),
◊ 3. l'histoire du mouvement pré-raphaëlite en Angleterre, avec étude de l'œuvre de Ruskin, du “Fabian Socialism”, des ouvrages de Matthew Arnold et de Thomas Carlyle et surtout impliquent
◊ 4. d'acquérir une bonne connaissance des productions de la maison d'édition d'Eugen Diederichs à Leipzig et Iéna, où l'on a traduit et commenté ces œuvres et où l'on a approfondi ces thématiques.
Méconnaissance des corpus philosophiques qui sous-tendent la “révolution conservatrice”
La première étape dans cette enquête, dans cette historia au sens grec du terme comme nous le rappelle Michel Foucault et son exégète française, Angèle Kremer-Marietti, va nous conduire à Vienne, puis, seconde étape, à Bruxelles, et, troisième et quatrième étapes, à Munich et à Berlin. Car la notion d'enquête, d'historia, est à la base de la méthode archéologique et généalogique que nous ont léguée Wilhelm Dilthey et Friedrich Nietzsche, méthode archéologique/généalogique qui est la marque de l'épistémologie révolutionnaire-conservatrice. La méconnaissance de ce corpus, chez la plupart des exposants naïfs ou prétentieux d'une nouvelle “révolution conservatrice”, conduit à des apories, des quiproquos ou des “maculatures” sans nom. La “nouvelle droite”, et certains personnages qui l'ont animée, en ont donné le triste exemple pendant plus de trente ans. Personnages qui persistent dans leurs insuffisances. Et qui nous traitent d'“anarchistes”, à l'idéologie “peu claire” ou “peu sûre”, parce que nous remontons véritablement aux sources, des sources que, curieusement, ils ne veulent pas connaître, sans doute parce qu'elles les obligeraient à sortir de leurs chromos simplistes ou à relativiser leurs positions trop schématiques. Pire : citer Landauer, Benjamin et Foucault (même par le biais d'Angèle Kremer-Marietti) constitue un crime de “judéophilie” ou de “gauchisme” pour ces esprits bornés, qui osent ériger leurs tristes limites voire leurs obsessions ridicules au rang de paradigmes. Reproche d'autant plus infondé que des exposants non juifs, parfaitement “aryens”, ont défendu exactement les mêmes thèses ou positions. Ces paradigmes figés sont érigés en dogmes fixes, alors que l'objet même de nos préoccupations, la révolution conservatrice et ses antécédents, sont des phénomènes dynamiques, des dynamiques effervescentes, qui ont leur trajectoire; même si les limites de l'idéologie dominante actuelle et des sycophantes qui l'instrumentalisent bloquent ces dynamiques, elles ont encore des impacts, même si ces impacts ne sont plus des flots fougueux d'innovations, mais de minces filets qui ne cessent de filtrer, en dépit de tout : il suffit d'observer les succès de certaines expositions d'Europalia, sur Vienne ou sur d'autres villes, pour le constater. Une nostalgie indéracinable, bien qu'inconsciente ou fragmentaire, continue à attirer les foules vers les productions artistiques ou littéraires de cette époque, productions qui forment aussi l'arrière-plan politique des grands mouvements populaires de la fin du 19ième siècle.
La revue “Die Telyn” au Schottengymnasium de Vienne
Sortir des impasses de la clique parisienne qui prétend réincarner la “révolution conservatrice”, implique justement de poser une démarche archéologique/généalogique. Et cette démarche, pour le volet viennois de notre enquête, aboutit à étudier la trajectoire d'un personnage des plus intéressants : Engelbert Pernerstorfer. Il débute sa longue carrière politique et métapolitique en mars 1867, alors qu'il n'est encore qu'un modeste lycéen, inscrit dans une célèbre école de Vienne, le Schottengymnasium, tenu par des pères bénédictins. A l'origine, cette institution d'enseignement catholique avait été fondée par des religieux issus d'Irlande, qui avaient immigré en Europe centrale, sans doute en même temps que les “Oiseaux Migrateurs”, ces mercenaires irlandais mettant leur épée au service du Saint-Empire contre les ennemis de l'Europe. Engelbert Pernerstorfer et ses amis du Schottengymnasium fondent une revue pour exprimer leurs idées; elle porte le titre de Die Telyn, soit “La Harpe celtique”, clin d'œil, sans doute, à ces bénédictins d'Irlande venus jadis à Vienne, pour accompagner leurs compatriotes soldats. Mais une autre référence celtique anime les jeunes collégiens : la fête de l'Eisteddfodd gallois, remise à l'honneur au Pays de Galles à la fin du 18ième siècle, dans le cadre de ce que l'on a communément appelé le “Celtic Revival”. L'Eisteddfodd consistait en un festival de musique traditionnelle, avec récitations de poésie, avec chants puisant dans le patrimoine mythologique et national irlandais ou gallois. Le choix de l'instrument de musique symbolique de la Verte Eirinn et la référence à l'Eisteddfodd gallois indique clairement que nos collégiens du Schottengymnasium avaient un projet précis : revitaliser la culture populaire, remettre les racines à l'honneur à l'instar des celtisants gallois, afin d'amener, à terme, une révolution politique.
Nature, patrie, art
Dans ce premier groupe autour d'Engelbert Pernerstorfer, nous trouvons Victor Adler (d'ascendance israélite), Max Gruber et Heinrich Friedjung (également d'ascendance israélite). Pourquoi Pernerstorfer a-t-il immédiatement barre sur ses condisciples? Parce que son père a fait la révolution de 1848. Il est d'ascendance modeste. Il est un homme du peuple, alors que les familles des Adler, Gruber et Friedjung appartiennent à une bourgeoisie aigrie, mécontente du rythme trop trépident que prennent la révolution industrielle et la modernité. Pour nos quatre collégiens, trois valeurs doivent être sauvées, restaurées et portées au pinacle de la Cité : la nature, la patrie et l'art. Dans le concret, cela signifie quatre orientations politiques précises : 1) On s'oppose aux Habsbourgs, car on est pangermanique, on veut l'unification générale des Allemands ethniques, unification perçue comme un impératif de la nature; 2) On est socialiste, au sens où la révolution de 1848 a anticipé le mouvement socialiste et où la crise de l'ordre économique existant postule un changement allant dans le sens d'une redistribution plus juste et d'un dépassement du primat accordé par le libéralisme à l'économie et aux accumulations quantitatives de tous ordres. Le socialisme de ces lycéens est proche de celui de Ferdinand Lassalle, qui s'entendra avec Bismarck. Lassalle veut un socialisme étatique, c'est-à-dire un socialisme acceptant les correctifs de l'Etat; 3) On veut se dégager des conventions sociales, qui sont autant d'étouffoirs à la créativité; cette volonté de dégagement vaut autant pour les Catholiques, majoritaires en Autriche, que pour les Juifs ou les Protestants; 4) On veut instaurer une pédagogie, un système d'éducation, permettant à tous d'accéder aux hautes valeurs de la culture, car la culture, les arts et la littérature seront le ciment de la communauté nationale allemande, comme ils ont été le ciment de la conscience nationale et ethnique des Gallois.
Panthéisme irlandais et Nibelungen
Cette quadruple option, prise par notre quatuor de lycéens viennois, s'explique par la psychologie et par une idiosyncrasie particulière. Sur le plan psychologique, leur réaction est, dit McGrath, une réaction de fils contre le monde de leurs pères, en d'autres termes, une révolte juvénile qui anticipe celle du Wandervogel berlinois, né en 1896. McGrath ne formule au fond rien de bien original, sacrifie peut-être un peu trop aisément aux manies freudistes américaines; pour lui, les pères veulent un monde stable, figé, tandis que les fils, par définition —ce qui nous laisse sceptiques— un monde mouvant, effervescent. Sur le plan idiosyncratique, le Schottengymnasium, par le truchement de ses traditions pédagogiques, a provoqué tous les déclics idéologiques chez notre quatuor de lycéens. Ce refuge de bénédictins irlandais en Autriche véhiculait, volens nolens, une tradition irlando-écossaise, plus panthéiste que ne l'étaient les scolastiques de l'enseignement catholique habituel ailleurs en Europe. Ce panthéisme irlandais au sein d'un catholicisme continental, plus rationaliste, explique la double référence celtique : à la harpe (la telyn) et aux fêtes de l'Eisteddfodd gallois. Deux professeurs ont laissé une empreinte philosophique indélébile sur Pernerstorfer et ses jeunes amis, leur ont communiqué les linéaments d'une idéologie alternative : Hugo Mareta et Sigismund Gschwander. Le niveau de leur enseignement est très élevé, dans toutes les branches, mais le dénominateur commun du message que communiquent les pères, dénommés “Schotten”, est un ancrage dans le paysage, dans la terre des forêts entourant Vienne et dans le peuple qui véhicule des traditions authentiques, bien plus anciennes que les poncifs du libéralisme du 19ième. Hugo Mareta, germaniste, initie ses élèves à tous les arcanes des Nibelungen et les plonge dans un univers wagnérien.
Cette référence constante aux racines et à la nature amène les élèves du Schottengymnasium à percevoir le libéralisme ambiant comme une crise de civilisation passagère, comme une ère qu'il convient de dépasser. Pour effectuer la transition, il faut préparer une élite qui sache renouer avec la tradition antérieure. Mais cette élite ne devra pas se contenter de réminiscences stériles du passé, de répétitions interminables de ce qui a été (et ne sera plus) : elle est appelée, au contraire, à l'action politique concrète, qui consistera, dans un premier temps, à rechercher systématiquement des alternatives idéologiques à la fausse culture libérale.
Du lycée à l'université
Le temps du lycée est bref, pour tous les adolescents. La deuxième étape dans la trajectoire du groupe de Pernerstorfer se déroule à l'Université, où ils fondent, le 2 décembre 1871, le “Leseverein der deutschen Studenten Wiens” (= Cercle de lecture des étudiants allemands de Vienne), puis, dans la foulée, la “Burschenschaft Arminia” (la Corporation Arminia). Dans leur formulation, les écrits laissés par le Leseverein sont moins radicaux que ceux de Die Telyn. Mais leur niveau est forcément plus élevé, les rédacteurs acquérant sans cesse savoir et maturité.
Le Prof. McGrath, dans son enquête minutieuse, a retracé l'historique des conférences prononcées à la tribune du Leseverein, ce qui nous permet de mettre en exergue ses idées motrices, telles qu'elles sont apparues au fil du temps. McGrath nous rappelle un débat récurrent sur l'œuvre de Lorenz von Stein, professeur à Vienne jusqu'en 1885. Lorenz von Stein est considéré comme un “conservateur social”, cherchant à réduire la dépendance des ouvriers, en leur donnant un accès à la propriété et à l'instruction. La dépendance ouvrière s'est accrue après les révolutions bourgeoises, française et industrielle : elle est un fruit de la modernité et non pas un héritage de l'Ancien Régime, qui prévoyait des protections diverses pour les pauvres, souvent en nature (vivres, jouissance de logements individuels ou collectifs, terres de pâturages sur les communs, revenus allodiaux, droits de récoltes ou de ramassage divers, etc.). Lorenz von Stein critiquait les théories pré-communistes des théoriciens français (notamment Blanqui). Ce communisme, outrancier, ne peut déboucher que sur l'oppression généralisée et abstraite de tout le peuple et ne permet pas de construire un ordre économique capable de fonctionner sur le long terme. L'alternative, proposée par Lorenz von Stein, est une société organique axée sur le Bien Commun (concept hérité d'Aristote), qui combat l'égoïsme et l'individualisme.
Sur le plan pratique, la société organique et la notion aristotélicienne de Bien Commun induisent la nécessité d'améliorer les conditions de vie des ouvriers et de leur accorder une plus grande mobilité sociale, de permettre une circulation des élites plus fluide. Le socialisme ultérieur de Pernerstorfer et d'Adler découle davantage des idées conservatrices et aristotéliciennes de Lorenz von Stein que de Karl Marx. Et, in fine, tout socialisme efficace, tout socialisme réellement populaire ne fonctionne que sur base d'un héritage organique perceptible, ancien, ancré dans un tissu social, et non pas sur des innovations et des bricolages boiteux, nés de l'esprit de fabrication (Joseph de Maistre).
La référence schopenhauerienne de Karl Rokitansky
Le premier maître à penser philosophique du groupe est Arthur Schopenhauer. Dans le curriculum du Leseverein, ce sera un docteur en médecine, Karl Rokitansky, qui, par le biais de ses conférences, injectera les bases d'un schopenhauerisme pratique dans le corpus doctrinal du groupe. Rokitansky part de l'idée de la solidarité générale unissant toute la vie animale. Il énonce, à partir de cette idée tirée d'une lecture de Schopenhauer, une théorie biosociale, certes darwinienne en même temps que schopenhauerienne, mais solidariste et non pas compétitive. La solidarité, réclamée par Rokitansky, dérive de la notion (bouddhiste) de compassion, énoncée dans l'œuvre de Schopenhauer. L'homme doit dépasser les pulsions négatives qui le poussent à agresser ses concitoyens, à l'égard desquels il doit se montrer solidaire, afin de consolider le Bien Commun. Le schopenhauero-darwinisme de Rokitansky conduit à affirmer un altruisme solidaire, dont le ciment est la culture, qu'il s'agit de défendre et de développer, surtout au sein des masses déshéritées par les pratiques du libéralisme.
Le conférencier Theodor Meynert, psychiatre, va communiquer aux étudiants du Leseverein un corpus reposant à la fois sur Kant et sur Schopenhauer (un corpus qui sera repris plus tard par Konrad Lorenz). Pour Kant, expliquait Meynert, il existe un moi primaire et égoïste et un moi secondaire et abstrait, capable de recul. Ce recul permet la civilisation, induit la solidarité réclamée par son collègue Rokitansky, mais que Meynert appelle le “mutualisme”, idéologie dont la vocation est de réaliser la fraternité. Nous constatons donc que l'époque connaît deux variantes de darwinisme, le darwinisme libéral axé sur la concurrence et le darwinisme solidariste et mutualiste, axé sur la coopération et l'altruisme, deux vertus politiques qui consolident le Bien Commun et rendent les sociétés, qui les pratiquent, plus fortes.
Le scandale von Ofenheim
Ex cursus : Au moment où les étudiants du Leseverein planchaient sur les idées de Lorenz von Stein et écoutaient les conférences de Rokitansky et Meynert, éclate en Autriche, en 1875, un scandale emblématique, celui provoqué par les manigances du financier véreux Victor von Ofenheim. Ce noble dévoyé avait spéculé sur les chemins de fer en Galicie, vendu des actions gonflées démesurément, promis des dividendes pharamineux, attiré par ses leurres des milliers de gogos qui ont évidemment été ruinés. Cité en justice par les actionnaires floués, von Ofenheim entend le Comte Lamezan, véritable aristocrate de robe, prononcer contre lui un réquisitoire sévère. Le Comte Lamezan, proche à certains égards des étudiants du Leseverein, estime que le procès qui se déroule est emblématique : il met en exergue la contradiction —apparemment insoluble— qui existe entre l'éthique et l'économie. Mais en dépit du brillant réquisitoire de Lamezan, von Ofenheim gagne le procès; il déclare, via son avocat, qu'“avec la morale, on ne construit pas de chemins de fer”. Les étudiants, mutualistes, constatent avec énormément d'amertume : «Le système libéral est mauvais, puisqu'il s'avère incapable de sanctionner des activités aussi immorales». L'avocat de von Ofenheim s'en était tiré par une pirouette, en disant qu'il existait certes des tribunaux terrestres pour sanctionner des délits, mais que seul le tribunal céleste pouvait sanctionner l'immoralité.
Troisième orateur de marque dans le Leseverein, le philosophe Johannes Volkelt qui proposera aux étudiants viennois une synthèse entre Kant, Hegel, Schopenhauer et von Hartmann. Le titre de sa première conférence indique qu'il part résolument de Kant : “Kants kategorischer Imperativ und die Gegenwart” (= L'impératif catégorique de Kant et les temps présents). Volkelt avait commencé sa conférence en rappelant que le sujet connaissant (tel que défini par Kant) est instable, vu les limites de ses capacités cognitives. L'homme, sujet connaissant, est jeté dans un monde instable (en ce sens, il préfigure Heidegger). Pour pallier cette instabilité, l'homme doit respecter un code moral extrêmement rigoureux, qui lui donne les recettes de la survie et de la navigation sur la mer, souvent déchaînée, des circonstances existentielles (plus tard Arnold Gehlen parlera de "culture", comme système de palliatifs pour consolider la position de l'homme, être fragile quant à ses dons et capacités naturels). L'exigence morale de Kant est terrible. Elle postule de dépouiller systématiquement l'agir éthique de tout désir, de toute aversion, de tout affect. L'éthique qui en résulte est certes tranquille, mais elle est le résultat d'une lutte perpétuelle que l'homme a à mener contre lui-même. Finalement, ce n'est qu'au terme de cette âpre lutte qu'il est capable d'affirmer pour lui-même et pour les autres, une véritable autonomie. L'autonomie est atteinte seulement quand tous les affects incapacitants, distrayants, dissipants, sont éliminés (cette position de Volkelt est à mettre en parallèle avec la théorie de l'“individu absolu” de Julius Evola).
Volkelt contre l'amollissement généralisé
Au nom de la morale kantienne, Volkelt condamne, devant ses auditeurs du Leseverein, la société contemporaine, parce qu'elle est axée sur la commodité (la Bequemlichkeit), qui, elle, abandonne par principe toute lutte. Volkelt condamne aussi l'orientation des sciences et des techniques de l'époque, dans le sens où elles conduisent à la facilité, qui ruine et fait disparaître la vigueur et l'indépendance de l'homme, par ailleurs garantes dans la durée de son autonomie. Quand il chavire dans la facilité, l'homme abandonne son trésor le plus sacré : l'autonomie. Le jugement de Volkelt est sans appel : “Wir leben in einer Zeit allgemeiner Auspolsterung” (= Nous vivons une époque d'amollissement généralisé) (à lire en parallèle avec Die Perfektion der Technik de Friedrich Georg Jünger). La civilisation moderne, pour Volkelt, conduit donc à la superficialité spirituelle, à la légèreté et à la futilité, où les idéaux sont bannis, où la moralité n'est plus qu'une simple convention, où l'opportuniste est roi. L'affaire von Ofenheim l'a clairement démontré.
L'objet de la métapolitique (et le terme n'est pas anachronique comme nous allons le voir) est de forger une nouvelle éthique, contraire diamétral du libéralisme, de jeter les bases d'un nouvel ordre social et de restaurer le Bien Commun. Par conséquent, il faut remplacer l'individualisme matérialiste des libéraux classiques par une sorte de collectivisme idéaliste, où les salaires et les profits sont proportionnels au travail réellement presté, où les hommes sont animés par la conscience de faire quelque chose d'utile au Bien Commun, et ne poursuivent pas le but pervers de l'enrichissement personnel.
De Kant au binôme Wagner / Nietzsche
Par la suite, le Leseverein abandonne progressivement le kantisme pour adopter les idées de Wagner et de Nietzsche, surtout celles qui évoquent une “métaphysique de l'artiste” (dans le cadre de la “nouvelle droite”, qui n'a jamais évoqué l'œuvre de Pernerstorfer, seul Giorgio Locchi a abordé la relation complexe entre Nietzsche et Wagner).
C'est Victor Adler qui, le premier, a introduit Nietzsche dans le groupe qui participait à la rédaction de Die Telyn. Mais, il s'agissait du premier Nietzsche, pour qui l'art joue un rôle central, constitue la véritable activité métaphysique. La musique, pour ce premier Nietzsche, exprime une volonté collective non individualiste, elle est l'expression d'une sapience, d'une sagesse dionysiaque, présente dans le théâtre d'Eschyle et de Sophocle. Pour rappel, chez ce premier Nietzsche, le théâtre grec constitue une communion de l'homme avec sa propre communauté et avec la nature. Dans la dialectique Apollon / Dionysos, que ses livres sur la tragédie grecque explicitent, un surplus d'apollinisme conduit à la sclérose (comme à Rome), tandis que l'irruption permanente et ininterrompue du dionysiaque donne force et vitalité à la Cité. La Polis grecque, pour Nietzsche, fusionne ses éléments épars, ses différences de classe ou d'origine, dans la communauté mystique du rite dionysiaque. Si le flot dionysiaque vient à s'amenuiser, la Cité entre en déclin, comme ce fut effectivement le cas à partir d'Euripide. Nous assistons alors à l'assèchement des sources organiques, tant et si bien que l'homme de la période hellénistique est devenu trop “théorique”. Le bon fonctionnement de la Cité, hier en Grèce, à l'époque d'Adler et Pernerstorfer dans le monde germanique, implique de limiter l'extension des formes découlant du logos. L'Allemagne a pour mission de corriger par la musique une civilisation qui sombre dans un excès de logos. La musique allemande est l'élément dionysiaque, donc la source vitale, de la culture germanique d'Europe centrale. La fusion communautaire dans la Cité s'opère donc par la voie artistique et non pas par la raison économique.
La métaphysique des artistes et des long-voyants
Adler, comme Nietzsche, appelle l'avènement d'une “métaphysique de l'artiste” (Artistenmetaphysik). Le surhomme de la métaphysique de l'artiste est celui qui s'est auto-transcendé par la création artistique (lato sensu). Il a généré des formes éternelles, a ainsi dépassé la finitude du physique. Nietzsche évoque la nécessité de créer des institutions ou des agences capables de promouvoir les activités de ces créateurs de formes. Ces institutions doivent permettre de voir plus loin et plus clair, les deux valeurs cardinales d'une réforme profonde de l'enseignement et de la société en général sont la clairvoyance et le sens du long terme. Ceux qui participent à des cercles “long-voyants”, comme ceux d'Adler et de Pernerstorfer, doivent se former eux-mêmes et préparer l'avènement d'êtres géniaux, les aider à faire mûrir leurs œuvres. Cette optique vaut sur le plan artistique et littéraire, mais aussi sur le plan politique : il faut faire émerger une capacité de décision, étrangère et différente de l'esprit dominant de l'époque (matérialiste, positiviste, économiciste). L'optique nietzschéenne de Victor Adler entend maintenir intacte la force, la puissance des passions, génératrices de formes esthétiques ou de volontés politiques au service du Bien Commun (cette intuition du jeune Victor Adler est à mettre en parallèle avec l'œuvre de ce dissident russe, décédé trop tôt en 1992, Lev Goumilev, théoricien de la “passionalité” des peuples jeunes et dynamiques; l'estompement des passions conduisant au déclin irrémédiable).
La troisième étape du groupe “Telyn”, dans sa forme initiale, commence le 18 décembre 1878 quand est prononcée la dissolution du Leseverein. Nos jeunes hommes quittent l'Université et se réunissent dans les cafés viennois. Une partie du groupe devient activiste politique avec Adler, Pernerstorfer et Friedjung. Une autre partie décide de s'adonner à l'esthétique, avec Lipiner, von Kralik, Wolf et celui qui deviendra le grand compositeur autrichien Gustav Mahler (auquel le père de Victor Adler avait acheté son premier piano). Les esthètes se réunissent au sein du Gralbund (La Ligue du Graal), fondé en 1905, principalement sous l'impulsion de Richard von Kralik. Cette “Ligue du Graal” est in fine d'inspiration catholique, même si elle mêle à son catholicisme des éléments traditionnels non spécifiquement chrétiens.
Ainsi, les activistes s'entendent autour du “Programme de Linz”, à la fois socialiste et nationaliste, et dont les éléments “nationalistes” sont surtout portés par Friedjung, d'origine israélite. Friedjung entend défendre la langue allemande et milite pour une diminution, sinon une disparition, des taxes levées dans les classes pauvres. Parallèlement aux efforts d'Adler, Pernerstorfer et Friedjung, Georg von Schönerer, socialiste, pangermaniste et antisémite, développera une synthèse plus âpre, plus populiste. Les esthètes se veulent tout à la fois prêtres et poètes, entendent gérer la “passionalité”, la conduire sur des chemins positifs, en faire un ciment de cohésion pour le Bien Commun. Dans ce contexte, Richard von Kralik, dans le cadre du Gralbund, vise à rénover la culture européenne par un recours permanent aux idées-forces de l'antiquité, de la germanité, du christianisme médiéval et de la tradition des mystères, le tout s'inscrivant naturellement dans le cadre du national-catholicisme autrichien.
Richard von Kralik et les “esthètes pythagoriciens"
L'itinéraire de Richard von Kralik est intéressant pour saisir l'évolution des esprits et la synthèse que ceux-ci finissent par proposer dans le cadre de la culture germanique du 19ième siècle. En 1876, deux ans avant d'entrer dans le groupe de Pernerstorfer, von Kralik étudiait à Berlin chez Theodor Mommsen, le spécialiste de la Rome antique à l'époque, et assistait aux leçons de Treitschke et de Hermann Grimm. Il est socialiste, milite au parti, dévore l'œuvre complète de Ferdinand Lassalle, se frotte à l'idéologie marxiste en pleine maturation. En 1878, quand Siegfried Lipiner, ami de Wagner et futur rédacteur des Bayreuther Blätter, l'introduit dans le cercle de Pernerstorfer, il commence à lire Nietzsche, s'enthousiasme pour Wagner, de concert avec Gustav Mahler. Mais la rupture entre Nietzsche et Wagner créera une importante polarisation dans le groupe : les uns acceptent le wagnérisme mystique de la fin, curieux mixte de Schopenhauer, de théorie musicale et de mystique chrétienne, dont Kralik et Mahler. D'autres suivent les critiques de Nietzsche, estimant que Wagner avait subi une “involution”, et que le complexe idéologique de socialisme chrétien et mystique, assorti d'une option végétarienne (que Wagner déclarait “pythagoricienne”), n'avait aucun avenir, n'était qu'une illusion pseudo-religieuse parmi bien d'autres.
« L'homme fort est en mesure de créer pour lui-même une réalité idéale »
Un clivage net commence à séparer les esthètes (pythagoriciens) des activistes. Les wagnéristes végétariens, autour de Kralik, Mahler et Lipiner, considèrent comme totalement futiles les questions d'ordre politique. Richard von Kralik justifie ses positions anti-politiques par une révélation, qu'il aurait eue à la suite d'une dépression : il nie désormais l'existence d'une réalité plus parfaite au-delà du monde sensible des phénomènes. Face à la crise de son ami, Lipiner écrit à Nietzsche, au philosophe naturaliste, tellurique et mystique Gustav Theodor Fechner et à Paul de Lagarde, pour qu'ils fassent en sorte que Kralik change d'avis. Seul Lagarde répondra. Et obtiendra des résultats : Kralik admet à nouveau l'existence d'une sphère idéale transcendant la réalité quotidienne, mais le lien que cette sphère transcendante peut entretenir avec notre monde, passe par la médiation de la mythologie et de la symbolique germaniques, seules capables de faire miroiter l'idéal caché dans le réel. Mais Kralik refuse toujours la politique : «L'homme d'Etat doit savoir que toutes ses luttes ne lui apporteront aucun résultat». Finalement Kralik et Lipiner conviennent qu'aucune alternative valable ne s'offre à l'imperfection du réel; l'homme fort est en mesure de créer pour lui-même une réalité idéale. Ces positions, partagées par nos deux hommes, conduisent à la création en 1881 de la Sagengesellschaft (La Société de la Saga). Elle accueillera ceux qui, par esthétisme, refusent l'engagement politique, fuient la réalité et la sphère publique pour se consacrer à l'art. Lipiner : «Pour nous, le royaume des formes n'est pas un monde merveilleux qui existe pour que l'on s'évade de la vie; pour nous, ce monde est la vraie vie, ou, alors, rien n'est rien».
Pour un art authentique et unitaire
Richard von Kralik décrit l'objectif de la “Société de la Saga”: «L'objectif le plus important me semble le suivant : assurer à notre nation un substrat culturel épique comparable à celui qu'avaient les Grecs, les Indiens et les Perses; par ce projet, nous devons donner une unité à notre héritage de sagas sur les dieux et les héros, comme l'avaient fait Homère, Hésiode et Ferdawsi» (nous reprenons la transcription de ce nom persan, telle que nous l'a léguée Henry Corbin). Cette volonté de retrouver le noyau commun des mythologies indiennes, persanes, grecques et germaniques dérivent d'une lecture de Religion und Kunst de Wagner. La référence à la Perse vient très certainement de Gobineau. La mise en exergue du noyau commun à ces mythologies indo-européennes permettra, pensent les membres de la “Société de la Saga”, de créer un “art authentique et unitaire”. Telle est la mission qu'ils se donnent, à la suite des recommandations de leur maître Richard Wagner. Tâche évidemment titanesque. Mais Richard von Kralik ne baissera pas les bras. Successivement, il s'intéressera aux mystères médiévaux, à la constitution d'un corpus aussi complet que possible des sagas et mythes germaniques, à la quête du mythe faustien dans ses formes originelles, à la poésie de Dante, etc.
L'idéal de Kralik est de faire ré-émerger une culture régénérée, inspirée des mythes, capable de comprendre et de faire comprendre, par ses symboles, ce qui transcende les simples phénomènes. Son intérêt pour le mythe de Faust le conduit, paradoxalement, à prendre des positions anti-faustiennes et à vouloir substituer à la culture faustienne, qu'il qualifie d'aveugle et d'insatiable, une “culture du Graal”, dont Parsifal, héros wagnérien et pur idéaliste (reiner Tor), est le symbole. Cette culture du Graal correspond évidemment aux derniers idéaux de Wagner: mélange de schopenhauerisme, de mystique néo-chrétienne et de compassion bouddhiste.
(A SUIVRE DANS NOS EDITIONS QUOTIDIENNES ULTERIEURES).
06:05 Publié dans Histoire, Philosophie, Politique, Révolution conservatrice | Lien permanent | Commentaires (0) |
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mardi, 05 juin 2007
Généralisation de l'économie informelle
La généralisation de l'économie informelle et ses conséquences
Il était banal d’évoquer l’économie informelle dans les pays en développement. La croissance fulgurante de ces pratiques dans les pays développés signe la fin de la question sociale au sein des États et le retour d’un monde hétérogène. Certains aspects se rapprochent des descriptions de l’historien F. Braudel qui, dans “Civilisation matérielle, Économie et Capitalisme”, distingua la vie matérielle (les activités de production et d’échange de base), la vie économique et le capitalisme. Trois niveaux qui nous rapprochent de ce que crée la mondialisation.
L'informel en tant qu'illégal
Braudel décrivit par exemple certaines activités illégales : « (A Londres) une population misérable voit défiler devant elle les richesses des navires qui accostent (...) Le brigandage affreux dont la Tamise est le théâtre (...) s’exerce sur toutes les espèces de propriétés commerciales. A ces chapardeurs qui opèrent par bandes organisées... (s’ajoutent)... les gardes de nuit, les déchargeurs, les matelots (...), les “alouettes de vase”, “fouilleurs de la rivière”» (Braudel, 1979, Tome II, p.486).
Ces observations rappellent que le rapport à la loi est essentiel dans la dynamique de l’informel. Les économies européennes articulent légal et illégal. Par exemple, un chantier emploie des personnes déclarées et non déclarées. Des heures sont officielles et d’autres non. Si ces pratiques sont parfois proposées par l’employeur, souvent elles résultent d’une demande des employés eux-mêmes. L’État contemporain laisse faire car le juridisme tatillon qui s’est développé au cours des trente dernières années permet d’enrichir certains et d’appauvrir les autres. La loi et ses applications dépendent désormais de la position des personnes ou des groupes qui commettent des illégalités.
Un premier enseignement est que le droit du travail cesse de s’appliquer dans les activités informelles. Certaines dispositions sont respectées (repos hebdomadaire par exemple), d’autres non. Ce flou volontaire favorise le clientélisme des groupes dominants ainsi que la conception patrimoniale du pouvoir légal. La prolifération d’activités informelles signifie simultanément que la corruption de membres de l’administration se généralise et que des services sont rendus aux hommes politiques aptes à déclencher ou non l’action légale. L’informel offre enfin une opportunité de spéculation. Tout ce qui entoure les lieux de trafics illégaux perd de sa valeur. Des intérêts privés, en relation avec les autorités publiques, rachètent à bas prix puis obtiennent le nettoyage de la zone pour accroître la valeur des bâtiments rénovés.
Un deuxième enseignement est que l’illégal fonctionne avec la loi du milieu, un code mafieux. Les observations récentes établissent qu’il s’agit de plus en plus de codes privés ethniques puisque, dans les pays “développés”, les nouveaux venus du vaste monde se groupent par ethnos.
Le développement des activités et pratiques informelles a un grand avenir puisqu’il accompagne les transformations dues à la mondialisation.
Relations entre économie formelle et informelle
1 - La délocalisation engendre la sous-traitance et les multiples formes d’emplois : permanent, temporaire, partiel, stages. Le travail “indépendant” est le lieu où désormais se chevauchent les formes légales et non légales d’activités. La sous-traitance pacifie le climat social de l’entreprise et dissout la question sociale traditionnelle, celle qui assimilait le social au monde ouvrier. Dans les périodes de récession, les activités informelles ont moins de débouchés (la demande chute) ; elles réduisent leurs commandes, en amont, aux entreprises du secteur légal. Une récession affecte désormais simultanément les deux domaines.
2 - La part des ménages ne percevant que des revenus légaux ou formels diminue. Le nombre de ceux qui mélangent les diverses sortes de revenus ou “spécialisent” l’un de leurs membres dans l’informel croît inexorablement. Ainsi, toute réduction d’emplois formels entraîne la baisse d’un nombre plus ou moins important d’emplois informels.
Le cercle vicieux à l’œuvre dans les pays “développés” est donc le suivant : l’extension de l’économie informelle incite les politiciens à accroître la fiscalité et les prélèvements obligatoires sur l’économie formelle. Il en résulte une poussée en faveur des délocalisations et une augmentation des ménages participant à titre de travailleur ou de consommateur au secteur informel. Les législations sociales sont de moins en moins utilisées et le poids de l’ordre mafieux s’accentue. Ces réseaux favorisent la corruption. Ainsi se délite l’État et renaît, au niveau de la vie matérielle et du capitalisme la lutte entre clans, familles, tribus, ethnies,... La guerre de tous contre tous.
L'informalité : un modèle en extension
L’informalité est un modèle en extension. Il est adapté à la croissance des villes et des banlieues, là où apparaissent de multiples activités susceptibles de procurer des ressources. Ce processus favorise l’ordre mafieux, nourrit l’enrichissement des mieux organisés et prolétarise les indépendants. La question sociale est en voie de disparition puisque l’informalité définit les populations hétérogènes s’installant dans les villes ; elle affecte maintenant les classes moyennes appauvries par les conséquences du processus de mondialisation.
Puisque l’illégal et l’informel sont en rapport avec l’hétérogénéité des foules et les transformations dues à l’économie transnationale globale, les classes dominantes ont une quiétude assurée. La disparition de tout corps social organisé favorise le contrôle et l’exploitation des foules hétéroclites. Le renforcement du pouvoir est une conséquence de la croissance de l’informel : les groupes dominants ont très bien assimilé cette situation. L’élargissement indéfinie du pouvoir sera vérifiable dans les années à venir. Les secteurs très actifs seront liés au contrôle social : vidéo-surveillance, écoutes, fichage, délation; mais aussi : juges, policiers, gardiens de prison, thérapeutes, assistants sociaux, pseudo-experts en sciences sociales. Le retour de l’obscurantisme et de l’inhumanité.
Jean DESSALLE.
Référence : Liane MOZÈRE : Travail au noir, informalité : liberté ou sujétion ?, L’Harmattan, 147p., 1999.
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Les diasporas dans la globalisation
Le rôle croissant des diasporas dans la globalisation
Le thème de la fuite des cerveaux avait été lancé par la Grande-Bretagne dans les années 70 lorsque nombre de britanniques furent attirés aux États-Unis. Les nouvelles technologies ont relancé la question en des termes comparables alors que nombre de pays ont pris conscience du phénomène et proposent des modalités spécifiques pour conserver un lien avec leurs scientifiques et techniciens de haut niveau. Un livre récent (1) expose certaines expériences et nous facilite l’appréciation des conséquences.
Le Japon : une expérience de pionnier
L’Ère Meiji, entre 1868 et 1912, se caractérisa par l’envoi de nombreux étudiants japonais en “Occident”. Ils étaient organisés afin de retransmettre à leur pays les connaissances scientifiques et techniques auxquelles ils avaient accès. Aujourd’hui il en va de même mais, en sens inverse, le Japon freine l’accueil des scientifiques, chercheurs, enseignants des autres parties du monde. Il les considère comme un risque pour la cohésion du peuple. Leur politique se résumerait ainsi : on importe les idées et les techniques mais non les hommes et les produits.
Les PVD : l'expatriation est une opportunité
L’Inde a donné l’exemple à tous les pays en développement. Les élites installées à l’étranger transfèrent des devises dans leur pays d’origine, constituent des groupes de pression disposés à défendre les intérêts de leur pays, forment une réserve de compétences dans laquelle puiser en cas de besoin. On débouche ainsi sur le modèle de la Diaspora.
Les pays anglo-saxons : puiser selon ses besoins
Depuis 1968, les USA pratiquent une sélection féroce des accueils. Aujourd’hui, 80% des chercheurs qui y travaillent sont d’origine étrangère. Parallèlement, cette politique a découragé les autochtones d’entreprendre des carrières scientifiques. Depuis dix ans, quelques journalistes américains se demandent de temps à autre ce qu’il adviendrait des USA si les savants asiatiques retournaient massivement dans leurs pays respectifs puisqu’on observe un reflux régulier.
Circulation des compétences
En s’appuyant sur l’exemple des pays asiatiques comme la Corée du Sud, on peut affirmer que le retour vers le pays d’origine est lié au degré de développement de celui-ci. Dans un pays qui se développe régulièrement, les écarts absolus de niveau de vie entre l’Occident et ce pays se réduisent et des opportunités professionnelles apparaissent. Le retour en est facilité. L’exemple chinois est comparable. Alors qu’une certaine propagande affirme que les savants quittent le pays pour des raisons de libertés politiques, les enquêtes menées auprès des savants chinois en fonction aux USA montrent qu’ils reviendraient en Chine si l’ouverture scientifique du pays, sa croissance économique et sa stabilité politique étaient assurées.
Les conditions technologiques de ce siècle favorisent la communication et la collaboration scientifiques entre personnes situées à de grandes distances. Les liens sont possibles entre savants et chercheurs expatriés ou non. Le modèle des diasporas prend forme désormais.
Le processus d’enregistrement, de mobilisation, d’organisation et de connexion des savants expatriés avec leurs pays d’origine a pris une tournure systématique. Il faut cependant que les pays aient atteint un certain niveau de développement socio-économique pour que les chercheurs et savants accomplissent des aller-retour entre pays d’origine et pays de destination.
L’avenir radieux des diasporas
1 - Les établissements d’enseignement des pays anglo-saxons, Royaume-Uni, Australie, États-Unis, Canada, font payer la scolarité aux étudiants étrangers. L’offre d’enseignement se diversifie et s’améliore en fonction des demandes exigeantes des consommateurs d’études. Ce choix entretient la dynamique des établissements et des flux d’étudiants. Il est prévisible que les pays qui, comme la France, accueillent gratuitement les étudiants étrangers, ainsi subventionnés par les autochtones, s’épuiseront économiquement dans cette politique. A moins qu’une volonté subversive ne soit à l’œuvre, elle sera modifiée.
2 - L’émergence et le développement des réseaux diasporiques concerne aujourd’hui de multiples pays. Deux grandes “civilisations” se sont attachées à gérer leurs diasporas : la Chine et l’Inde. Ce phénomène évolue en relation avec la mondialisation des échanges et les moyens modernes de communication. Ces diasporas peu à peu se superposent aux réseaux d’intérêts traditionnels et aux relations étatiques. Ces réseaux diasporés vont acquérir un pouvoir de plus en plus grand.
Il est prévisible qu’une superposition des diasporas aux activités économiques orientera l’économie vers une globalisation systématique, gage de leur réussite et de leur domination. Le pouvoir politique des États et le pouvoir économique influencé par des diasporas se déconnecteront de plus en plus. Le pouvoir économique privé prendra en charge de plus en plus souvent la science et la technique. Les empires privés vont dominer les prochaines décennies.
Jean DESSALLE.
Note :
◊ 1. Anne Marie GAILLARD et Jacques GAILLARD : Les enjeux des migrations scientifiques internationales. De la quête du savoir à la circulation des compétences. L’Harmattan, 233p., 1999.
05:05 Publié dans Affaires européennes, Economie, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) |
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lundi, 04 juin 2007
Réflexions sur l'identité de Bruxelles
Réflexions sur l'identité de Bruxelles
Résumé du discours tenu par Robert Steuckers au Parlement Flamand, le 8 septembre 2001, dans le cadre d'un colloque pluraliste, organisé par le « Vormingsinstituut Frank Goovaerts », présidé par le député Karim Van Overmeire. Y ont également pris la parole : André MONTEYNE, économiste et historien, auteur d'une Histoire des Bruxellois, parue en trois langues (F, NL, Anglais), Maître Fernand KEULENEER, du Barreau néerlandophone de Bruxelles, le député Dominiek LOOTENS, l'ancien Commissaire-en-chef de Schaarbeek et député de Bruxelles Johan DEMOL et Bernard DAELEMANS, rédacteur en chef de la revue Meervoud, qui s'inscrit dans le cadre d'un nationalisme de gauche.
L'identité de Bruxelles est particulièrement complexe.
◊ En 1884, les associations catholiques de province organisent une manifestation contre la politique scolaire des libéraux bruxellois. Les Bruxellois ripostent par une contre-manifestation violente. Depuis lors, une césure profonde sépare Bruxelles de ce qui vit et se développe en province. Les entreprises bruxelloises sont boycottées. Pourquoi Bruxelles est-elle devenue, à cette époque, une ville libérale et progressiste, alors qu'elle avait été auparavant très croyante et abritait en son sein un grand nombre d'institutions religieuses? Ce glissement constitue la première mutation dans l'identité de Bruxelles depuis 1789, année où la ville était encore conservatrice à l'extrême et très catholique.
◊ A l'époque des bourgmestres Karel Buls (Bruxelles) et Léon Vanderkinderen (Uccle) régnait à Bruxelles une certaine “flamandophilie”, liée à des idéaux démocratiques, fédéralistes et libéraux. Ce “compositum” constitue en fait une “révolution conservatrice”, dans le sens où elle souhaite, en même temps, conserver une identité (l'identité brabançonne et thioise) et forcer l'établissement à parfaire les innovations nécessaires. Remarquons que ce “compositum” ne connaît pas encore de césure entre la droite et la gauche : les conservateurs culturels et les socialistes (ou les libéraux progressistes) travaillent main dans la main pour donner à Bruxelles un “visage” brabançon et flamand.
Un art libertaire, enraciné et émancipateur
◊ Chez Karl Buls, la révolution conservatrice (ante litteram) se lie à une volonté de promouvoir une architecture spécifique à Bruxelles. Cette architecture trouve son expression la plus pure et la plus originale dans le style “Art Nouveau” ou “Jugendstil”, dont les premiers bâtiments sont érigés en 1893 par le célèbre architecte Victor Horta. Tant chez Horta que chez Henry Van de Velde, entre autres génial concepteur de mobiliers, ce style “organique” tente de se démarquer clairement des notions “géométristes” issues de la révolution française et des pratiques jacobines de l'administration politique. Les opposants à ce nouveau courant artistique l'appellent avec mépris “le style nouille”. Dans son orientation organique, l'Art Nouveau” était d'inspiration conservatrice, tandis que son soutien au jeune mouvement socialiste était considéré à l'époque comme un acte révolutionnaire. Partout en Europe, on trouve des mouvements artistiques similaires, surtout à Vienne (avec la “Wiener Sezession”) et à Barcelone, avec l'architecte Gaudi. Pour ce qui concerne plus spécifiquement les conceptions politiques, qui sont liées à cette révolution culturelle, nous pouvons dire qu'elles ont toutes pour noyau central la notion de liberté. L'idée de liberté est perçue comme “flamande”, comme un héritage des Artevelde gantois (cf. les travaux que leur a consacrés Vanderkinderen, célèbre historien et médiéviste), et, dans la foulée, comme “germanique”, lato sensu, ou comme “thiois” (Diets). Chez Karel Buls, Léon Vanderkinderen, Alphonse Wauters et Emile de Laveleye la liberté est toujours définie comme “germanique”, tandis que les formes de tyrannies sont qualifiées de “françaises”, de “jacobines” ou d'“espagnoles” (voir à ce sujet, la figure de Tijl Uilenspiegel chez Charles Decoster, où l'ironie sert d'arme contre la puissance étrangère et aliénante). Il nous paraît remarquable de constater que ces idées fondamentales du mouvement flamand au 19ième siècle ont d'abord été exprimées en français et lancées dans le débat.
Une terrible mutation démographique
◊ A cette période, une glissement s'opère dans la structure démographique de notre ville. C'est la deuxième mutation dans l'identité de Bruxelles, après le passage d'un conservatisme catholique extrême, celui des Statistes de la révolution brabançonne de 1789, à un libéralisme selon Karel Buls, qui est émancipateur, libre-penseur, enraciné et conscient de l'identité du peuple. Entre 1880 et 1900, la population de Bruxelles augmente de 1700% (i. e. un Bruxellois de souche pour 17 nouveaux arrivants de toutes les provinces belges). Cela signifie que la population bruxelloise et brabançonne de souche disparaît, pour laisser la place à un melting pot belgo-belge, avec des gens venus de tous les coins du pays, des gens qui se sentent détachés de leurs communautés villageoise ou citadine d'origine et qui perçoivent à tort ou à raison ce sentiment de déracinement comme une émancipation. Quelques chiffres : à l'époque en Belgique, le rapport entre Flamands et Wallons était de 51/49. A Bruxelles, la répartition se chiffrait comme suit: 21% de Flamands, 43% de bilingues (pour la plupart Flamands d'origine) et 26% de francophones purs.
Après Buls : un vandalisme sans frein
◊ La révolution culturelle de Buls et Vanderkinderen, qui est émancipatrice et consciente de l'identité populaire, ne peut plus atteindre ses objectifs dans de telles conditions démographiques. Le bourgmestre Demot, qui prend la succession de Buls, ne mène plus une politique d'embellissement architectural comme son prédécesseur et suit, dès 1900, une voie purement utilitariste, dépourvue de tout projet esthétique, ce qui nous a donné, après quelques décennies, ce vandalisme culturel typiquement belge et bruxellois. Le patrimoine est aveuglément sacrifié sur l'autel de Mammon. Dans les dix premières années du 20ième siècle, certains immeubles de style “Art Nouveau” sont abattus, alors que leurs architectes étaient encore en vie! Ce vandalisme culmine avec la démolition de la Maison du Peuple socialiste que Horta avait fait construire dans la Rue Stevens. Ainsi, les socialistes ont délibérément trahi leurs propres racines culturelles et idéologiques, car les projets d'embellissement de la ville, caressés par le bourgmestre Buls, avaient effectivement un volet socialiste et parce qu'Horta lui-même voyait le socialisme comme un instrument pour émanciper les masses et leur donner une esthétique.
◊ Ce vandalisme culturel a reçu un nom dans le jargon des architectes du monde entier : la bruxellisation! Ce vandalisme est l'héritage de tous les partis traditionnels qui ont géré notre ville. La “Déclaration de Bruxelles”, rédigée par des architectes et par des étudiants de l'Ecole d'architecture de la Cambre à Ixelles, peut nous servir aujourd'hui comme source d'inspiration pour promouvoir un nouveau projet culturel pour Bruxelles.
Les lamentables contradictions de la gauche dite “progressiste”
◊ Cette évolution déplorable (ou, pour être plus pré: cette involution) de la vie culturelle bruxelloise nous amène à poser une question : existe-t-il encore au sein du peuple une aspiration réelle à faire démarrer une nouvelle révolution culturelle à Bruxelles, calquée sur celle dont avaient rêvée Buls et Vanderkinderen? Les forces progressistes de la gauche ne semblent pas conscientes de leurs propres contradictions : d'une part, elles exigent des autorités de mettre un terme à la bruxellisation, dont à la destruction de notre patrimoine architectural (ce qui est une bonne idée conservatrice), mais, d'autre part, toute tentative de restructurer la conscience de notre identité est disqualifiée de “raciste” ou de “fasciste”. Dans ce sens, les étudiants, qui se disaient de gauche et qui ont co-rédigé la Déclaration de Bruxelles, ne seraient rien d'autres que des fascistes déguisés, tandis que le pauvre Karel Buls n'aurait été rien d'autre qu'un fasciste ante litteram.
◊ Pour ce qui concerne l'immigration et l'intégration, on peut affirmer tranquillement que Bruxelles, aujourd'hui, ne propose rien, n'a plus d'épine dorsale culturelle. La politique culturelle connaît certes des événements très intéressants, mais, dans l'ensemble, cette politique apparaît comme un patchwork incompréhensible, où l'on trouve tout et le contraire de tout. Comment les immigrés, quelle que soit leur origine, pourraient-ils dès lors respecter une ville qui n'offre rien de sacré, aucune valeur?
◊ Conclusion : le renouveau de la culture flamande à Bruxelles devra immanquablement renouer avec les idées et les créations esthétiques de la fin du 19ième siècle. Car ces idées sont l'expression de la nouvelle synthèse bruxelloise des années 1880-1900. Et bien qu'elles soient spécifiquement flamandes, thioises ou brabançonnes (ou affirmaient l'être), elles possèdent néanmoins une aura universelle par leur beauté et leur qualité. Elles appartiennent aujourd'hui au patrimoine de l'humanité toute entière et sont respectées à ce titre. Si notre ville, en tant que capitale des institutions européennes, veut obtenir le respect à l'étranger, elle devra développer un projet culturel inspiré par ces grands modèles mais adapté aux exigences de notre temps. Dans cette perspective la dualité belge entre Flamands et Francophones à moins d'importance que dans la vie politique quotidienne, car cette unique et dernière révolution culturelle née en nos murs a réalisé des œuvres issues de cerveaux tant néerlandophones que francophones, tout en considérant ses productions comme partie intégrante de l'héritage thiois et brabançon. Tant les néerlandophones que les francophones de Bruxelles peuvent trouver aujourd'hui encore un accès aisé à ce patrimoine.
Robert STEUCKERS.
Bibliographie:
◊ Paul ARON, La Belgique artistique et littéraire. Une anthologie de langue française (1848-1914), textes réunis et présentés par P. Aron, avec la collaboration de Jacques Aron, Isabelle Dumont et Roland Van der Hoeven, Ed. Complexe, Bruxelles, 1997.
◊ Françoise AUBRY & Jos VANDENBREEDEN, Horta: van Art Nouveau tot modernisme, Ludion, Gent, 1996.
◊ André BAREY, Propos sur la reconstruction de la Ville européenne. Déclaration de Bruxelles, Archives d'Architecture Moderne, Bruxelles, 1980.
◊ Dirk CHRISTIAENS, Brussel is een vreemde stad - 75 dichters over 1 stad, 1385-1985, Houtekiet, Antwerpen/Baarn, 1989.
◊ Francine CLAIRE-LEGRAND, «1884-1914. De l'instinct à la réflexion», in: Maurice CULOT, René SCHOONBRODT, Léon KRIER, La reconstruction de Bruxelles, Recueil de projets publiés dans la Revue des archives d'architecture moderne de 1977 à 1982 augmenté de trente pages inédites, Ed. Archives d'architecture moderne, Bruxelles, 1982.
◊ Gabriele FAHR-BECKER, L'Art Nouveau, Könemann, Köln, s.d.
◊ Michel B. FINCŒUR, Marguerite SILVESTRE & Isabelle WANSON, Bruxelles et le voûtement de la Senne, Bibliothèque Royale de Belgique, 2000.
◊ Hans H. HOFSTÄTTER, Symbolismus und die Kunst der Jahrhundertwende, Dumont, Köln, 1965-78.
◊ Charles JENCKS, Modern Movements in Architecture, Pelican, Harmondsworth, 1973-77.
◊ Mina MARTENS (sous la direction de), Histoire de Bruxelles, Ed. Universitaires/Privat, Toulouse, 1979.
◊ Peter MENNICKEN, Stadt ohne Antlitz?, Steenlandt, Brüssel, 1943.
◊ André MONTEYNE, De Brusselaars in een stad die anders is, Lannoo, Tielt/Bussum, 1981.
◊ Charles PERGAMENI, L'esprit public bruxellois au début du régime français, H. Lamertin, Bruxelles, 1914.
◊ Arlette SMOLAR-MEYNART & Jean STENGERS, La région de Bruxelles. Des villages d'autrefois à la ville d'aujourd'hui, Le Crédit Communal, 1989.
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