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mercredi, 07 janvier 2026

Venezuela: Double stratégie entre Midterms et projection de puissance mondiale?

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Venezuela: Double stratégie entre Midterms et projection de puissance mondiale?

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena   

Qui observe froidement les événements de ces dernières heures, comprend rapidement: cette opération ne suit pas une logique unidimensionnelle.

Elle n’est ni uniquement motivée par des enjeux intérieurs, ni simplement réductible à une politique étrangère. Il s’agit plutôt d’une double stratégie délibérée, où des effets à la fois internes et externes sont générés simultanément.

Commençons par le constat opérationnel. L’action militaire américaine au Venezuela est en réalité achevée.

Elle n’a pas évolué en une vaste campagne militaire, n’a pas connu d'escalade, ni a été pérennisée. Selon tout ce que l'on sait jusqu’à présent, elle n’a duré que quelques heures.

La méthode était remarquablement précise. Des frappes aériennes limitées ont créé un corridor, puis un débarquement ciblé de forces spéciales par hélicoptère a suivi.

L’objectif était exclusivement l’arrestation de Nicolás Maduro et de sa femme, suivie d’une évacuation immédiate vers les États-Unis.

Avec cette étape, la phase active de l’opération a pris fin.

Un détail est important: l’infrastructure pétrolière vénézuélienne est restée intacte.

Seuls quelques objectifs militaires clairement définis ont été touchés. Cela indique un refus de tout scénario de destruction totale et fait plutôt penser à une démonstration de puissance strictement personnalisée. Il ne s’agissait pas de l’État Venezuela, mais d’une figure bien précise.

Sur le plan militaire, il s’agit presque d’un exemple modèle d'opération spéciale moderne: courte durée, moyens limités, objectifs clairs – avec une efficacité politique maximale.

Cette efficacité se déploie simultanément à deux niveaux.

Au niveau intérieur, la logique est évidente. Les États-Unis approchent des élections de mi-mandat en novembre. Avec Maduro en détention aux États-Unis, une procédure pénale commence, qui s’inscrit parfaitement dans le cycle électoral. Donald Trump pourra alors se présenter en tant que président qui ne discute pas, mais agit :

Il a fait arrêter le «plus grand baron de la drogue» et l’a présenté devant un tribunal américain.

C’est un narratif puissant – exploitable juridiquement, médiatiquement et émotionnellement.

Mais cette seule dimension est insuffisante.

Sur le plan international, l’opération ouvre plusieurs leviers simultanément. Le premier concerne le Venezuela lui-même. La question centrale n’est pas de savoir si le pays existe toujours formellement – c’est le cas –, mais si un scénario de «changement de régime light» se dessine: pas d’invasion, pas d’occupation, mais une pression extérieure combinée à des mouvements internes au sein de l’élite.

Le second levier est d’ordre économique-stratégique: il concerne le pétrole.

Le Venezuela détient d’importantes réserves. La perspective d’une ouverture partielle ou d’une réorganisation des flux d’exportation peut influencer le prix mondial du pétrole. Et par conséquent, l’opération touche inévitablement la Russie.

Le prix du pétrole peut exercer une pression fiscale. Un prix bas ou volatile peut réduire la marge de manœuvre de Moscou – et influencer ainsi la position de négociation russe dans le conflit en Ukraine. Reste à voir si ce levier aura réellement un effet, mais il est plausible qu’il soit pris en compte.

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Une attention particulière doit être portée à la réaction de la Chine dans ce contexte – ou plus précisément: sur sa retenue, jusqu’à présent.

Pékin n’a pas protesté, n’a pas enclenché d'escalade, n’est pas intervenu publiquement. Cette attitude paraît moins neutre qu’une stratégie d’attente délibérée. La Chine signale surtout une chose: elle veille à ses propres intérêts, sans loyauté inconditionnelle envers une alliance. Pour Moscou, c’est une observation pertinente, voire gênante.

Nous voici donc au cœur de l’évaluation de la situation. Cette opération n’est pas une guerre au sens classique.

C’est une démonstration de puissance politique avec des moyens militaires limités, qui se légitimise aussi bien sur le plan intérieur qu’elle met la pression à l’extérieur.

Du « discours haineux » à la Free Speech Union – la liberté d'expression criminalisée au Royaume-Uni

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Du « discours haineux » à la Free Speech Union – la liberté d'expression criminalisée au Royaume-Uni

Peter W. Logghe

Quelle: https://www.facebook.com/peter.logghe.94 

«La liberté d'expression est plus menacée au Royaume-Uni qu'elle ne l'a jamais été depuis la Seconde Guerre mondiale», déclare Toby Young (photo), journaliste et fondateur de la Free Speech Union. Depuis 2024, il siège à la Chambre haute britannique en tant que baron Young of Acton. Et il cite dans la foulée un chiffre stupéfiant: chaque année, plus de 12.000 sujets britanniques sont arrêtés par la police britannique pour "des propos haineux". Pour des délits de langage commis en ligne. Soit une moyenne de 30 personnes par jour !

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Il s'agit de personnes qui ont publié sur Internet des propos qui auraient blessé des sentiments ou qui seraient fondés sur des «préjugés»: les «incidents de haine non criminels» (Non Criminal Hate Incidents ou NCHI). Une évolution si explosive que le magazine libéral The Economist y a consacré un article à la une. La couverture de l'hebdo montre un visage dont la bouche est fermée par un cadenas. Depuis l'introduction de cette catégorie de NCHI au Royaume-Uni, selon des estimations prudentes, 130.000 enquêtes ont été ouvertes contre des citoyens. La définition du «délit» est très subjective, selon Toby Young, car elle repose sur la perception des victimes présumées, qui se sentent «blessées» par des «préjugés».

imARuddages.jpgSeulement 5% des signalements donnent lieu à des poursuites judiciaires. Il s'agit souvent d'affaires tout à fait ridicules, comme celle d'un homme qui sifflait la chanson de Bob le bricoleur, ou celle de l'ancienne députée conservatrice Amber Rudd (photo), qui avait demandé lors d'une convention du parti en 2016 que les emplois britanniques soient réservés aux travailleurs de nationalité britannique. Seuls 5% des signalements, selon Young, donnent lieu à des poursuites, mais le simple fait que la police se présente à votre porte tôt le matin et ouvre une enquête, avec interrogatoire à la clé, traumatise de nombreux citoyens. Des vidéos montrant des interventions policières choquantes circulent.

La Free Speech Union, créée au Royaume-Uni pour dénoncer ce type de pratiques, a déjà enregistré 55.000 membres depuis sa création il y a cinq ans et a fourni une assistance juridique dans plus de 3000 cas. Entre-temps, des organisations sœurs ont été créées aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Un cas est resté gravé dans la mémoire de Toby Young: un employé de la Lloyds Bank, un homme dyslexique, a maladroitement posé la question de savoir ce qu'il fallait faire lorsque des Noirs utilisaient eux-mêmes le mot «nègre». Il a eu l'imprudence de prononcer lui-même ce mot. Un NCHI, bien sûr! L'homme, qui avait 27 ans d'ancienneté à la banque, a été licencié. La FSU a fait appel en son nom et, après des années, l'homme a gagné le procès.

La criminalisation de la liberté d'expression est une évolution inquiétante, estime Toby Young. La croissance d'une association comme la FSU en est la preuve.

La géosophie de l’eurasisme

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La géosophie de l’eurasisme

Par Evgueni Vertlib

Personnalité. Vie. Eurasisme. Héritage épistolaire de P. N. Savitski — 1916-1968 (ID «Petropolis», Saint-Pétersbourg, 2025).

Пётр_Николаевич_Савицкий.jpgLes éditions Petropolis de Saint-Pétersbourg viennent de publier l’héritage épistolaire du géopolitologue Piotr Savitski. Grâce à cette édition scientifique d’Igor Kefeli et aux commentaires profonds de Ksenia Ermisina, Savitski nous est présenté sans retouche, non pas comme un thème pour archiviste, mais comme un stratège actif aux connotations actuelles. Nous tenterons de déchiffrer ses écrits sur la géosophie comme une forme particulière, où les plis du relief terrestre du continent se lisent comme les traits d’un visage ou les lignes du destin sur la paume de la main. Pour Savitski, la géographie cesse d’être de la cartographie pour devenir l’écriture secrète de la terre, dans laquelle les chaînes de montagnes, les lits des rivières et les frontières des steppes dictent la logique rigide du développement des États.

À ce stade, Savitski diverge fondamentalement de Rudolf Kjellén. Si le théoricien suédois voyait dans l’État seulement une substance biologique conduite par l’instinct de prédation, l'instinct de la conquête spatiale, Savitski dépasse ce déterminisme matérialiste. Pour lui, l’Eurasie n’est pas une « base d’approvisionnement », mais un lieu de développement où le paysage et l’ethnie fusionnent en une communauté indissoluble. Selon cette logique, le mouvement de la Russie vers l’océan n’est pas une agression, mais un mouvement naturel vers ses frontières naturelles. Contrairement à l’«espace vital» nazi (Lebensraum) ou aux «intérêts de sécurité nationale» mondiaux des États-Unis, qui exigent la conquête des peuples par le feu et le sang, l’expansion eurasienne est une intégration pacifique des espaces. La géographie même du Heartland dicte le rejet de l’égoïsme privé au profit de la rétention volontaire du continent comme un monolithe.

Cette approche transfère l’eurasisme dans le domaine de la biologie opérative de l’esprit, où le nerf central est la passion, la capacité de l’ethnie à réaliser des efforts extraordinaires au service d’objectifs qui se trouvent au-delà de l’horizon du consumérisme. L’idée messianique ici est strictement pragmatique: la nation ne demeure sujet de l’histoire que tant que l’élan de servir prévaut sur l’instinct de cupidité. Le Monde Moyen ne pose pas seulement des conditions, mais façonne un type anthropologique de personne qui exclut la division libérale. Dans les conditions de ce cœur du pays (Heartland), avec ses brusques variations de température et son extension infinie, la survie individuelle est physiquement impossible. Ici, la géographie elle-même agit comme contrôle ultime: les formes politiques qui ne respectent pas le code du paysage sont inévitablement rejetées par le sol, provoquant confusion et désintégration. Dans cela, Savitski hérite de l’intuition politique de Catherine la Grande, qui dans ses «Instructions» affirmait: «L’Empire russe est si vaste que tout autre gouvernement, sauf l’autocratie, lui serait nuisible, car tout autre serait plus lent dans son exécution».

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L’unité politique de l’Eurasie est consolidée par l’isomorphisme géologique, c’est-à-dire la correspondance structurelle entre la verticalité du pouvoir et la géoplastie du continent. Dans ce cadre s’insère la continuité des systèmes de gestion, où les principes de volonté centralisée et d’auto-organisation propre au paysage steppique agissent comme un algorithme en vigueur générant l’ordre, lequel est alors maintenu par la distribution des charges fonctionnelles: le déploiement géonique de Savitski, la défense mentale selon Trubetskoi et le modèle juridique d’Alekseev. Le territoire cesse d’être un fond passif pour devenir un sujet actif de l’histoire. L’isolement géographique du continent dicte un cycle économique autosuffisant, invulnérable aux blocus maritimes, et la souveraineté n’est plus conçue comme une fiction juridique, mais comme un «droit de la terre» organique. La façade arctique russe devient dans ce système un horizon stratégique impliquant la nécessité de l'autarcie et un baromètre de l’équilibre planétaire: la densité de l’espace et le rideau de glace du Nord deviennent une limite fatale contre laquelle se brise la dynamique des puissances maritimes, transformant leur expansion en entropie historique.

La démarcation de la pensée eurasienne fixe le facteur de la subjectivité comme la ligne de division principale de la doctrine. Si Alekseev se concentrait sur les garanties juridiques de l’État garant, Savitski agit comme un vitaliste qui tire l’énergie du pouvoir des ressources du développement local. L’État n’est pas ici un formalisme juridique, mais un instrument pour maintenir le noyau géopolitique. L’idée culmine quand on la met en relation avec l'oeuvre de Goumilev, où la passion passe de la catégorie de mutation biosphérique à celle de ressource d’État. La technocratie de Savitski est une technologie de sélection volontaire de l’élite en fonction du service. Ce modèle de gestion fonctionne comme un antipode des systèmes occidentaux, introduisant le principe de responsabilité pour l’intégrité de l’anthroposphère.

Le corpus épistolaire de 1916-1968 confirme que l’eurasisme a joué le rôle de passer une revue opérationnelle de la bataille sémantique même dans des conditions d’isolement. Savitski agit comme une station centrale coordonnant le champ intellectuel du continent. La révision actuelle de son héritage fait passer ses textes des salles d'archives au statut d'éléments précieux pour impulser l'essor opérationnel et stratégique de la planification du développement de la Fédération de Russie. L’eurasisme du 21ème siècle se construit comme une stratégie technologique qui exige la sélection d’une nouvelle élite idéocratique dont la légitimité exclut l’intégration dans les contours financiers transnationaux. L’analyse approfondie du livre se réduit à l’identification du potentiel directeur de l’héritage de Savitski. La faiblesse des interprétations contemporaines réside dans le fait qu'elles sont engluées dans un académisme édulcoré: les tentatives de stériliser Savitski transforment l’élan passionnel et la règlementation du combat à mener en une poussière d’archives sans vie, ce qui, dans le contexte actuel de confrontation, est méthodologiquement vulnérable.

Une lacune systémique a été identifiée: l’absence d’un «Tableau des rangs» de type nouveau transforme l’idéal du serviteur public en un rêve désincarné. La pratique nomenclaturante habituelle des «réservistes présidentiels» a dégénéré en une location de personnel, dans laquelle le sujet reste un gestionnaire embauché. Pour se protéger de la corrosion de l’intérêt privé, une technologie de lien anthropologique avec le développement local est nécessaire. Le mécanisme de sélection doit se baser sur le principe de la garantie existentielle: le droit d’accéder aux hautes sphères du pouvoir s’achète par ce qu'il convient d'appeler le «cens de la rigueur», lequel doit être acquis dans les zones de stress infrastructurel. Au lieu de «réserves» qui ne fonctionnent pas, il faut introduire le statut d’ordre idéocratique, l’ordre des serviteurs et la méritocratie méritée, dans lequel l’élite du Heartland n’agit pas comme propriétaire des ressources, mais comme gardien du patrimoine national. L’absence d’une aide semblable au décret de Pierre est un vide immense qui est maintenant comblé par tintamarre aléatoire émis pas des personnes déconnectées, dans un cadre dépourvu de cette hiérarchie stricte du service, où le rang est égal au degré de responsabilité personnelle dans la lutte pour la victoire de la puissance russe.

1200_0_fd0a8100bbe786e944470f25e7438d41.jpgL’avenir ne prend forme qu’à l’intérieur des frontières du continent eurasiatique, du «Monde russe» «mondialement réceptif». L’héritage de Goumilev — «La Russie ne survivra qu’en tant que puissance eurasiatique, et uniquement par l’eurasisme» — constitue la structure fondamentale du nouvel empire en cours de construction. Malgré la résistance métaphysique des forces destructrices, les Russes retournent aux racines de la Sainte Trinité, la racine trinitaire et impériale du peuple russe. Les tentatives de l’Occident de nous séparer de la Petite Russie constituent un défi à l’éternité même, auquel l’eurasisme répond de manière symétrique. La future Russie est un État-forteresse impérial, où le pouvoir est inhérent aux montagnes et aux rivières, et où l’élite est l’honneur du peuple.

Et enfin, l’ensemble des projets qui se développent au-delà des limites strictes de cette synthèse sert de continuation vivante de la pensée eurasiatique, la transférant du plan de la philosophie spéculative à celui de l’action étatique. En premier lieu, il s’agit de combler ce «vide» dans la politique de recrutement du personnel par l’établissement d’une nouvelle hiérarchie de service propre au relief du continent. Contrairement à l’Antiquité formelle, la méritocratie eurasiatique doit reposer sur le principe de la charge existentielle ascendante, dans laquelle le droit de prendre des décisions stratégiques s’acquiert par des années de service de terrain dans les « fissures » de l’espace. La hiérarchie initiale de cette structure nécessite une période obligatoire de cinq ans de gestion dans des zones de stress climatique et infrastructurel, qu’il s’agisse des frontières glacées de l’Arctique, des noyaux de la taïga à l’Est ou des terres renaissantes de la Malorossiya. Sans contact direct avec le corps de la terre, l’accès aux leviers du pouvoir central devra rester fermé, excluant à jamais le type de fonctionnaire de bureau. Il est utile de se rappeler la phrase sévère de Griboïedov: «Vas et sers!», qui dans le système de coordonnées eurasiatique cesse d’être une simple formule de dialogue pour devenir une exigence inflexible: ou tu as prouvé ton affinité avec le relief par des faits, ou tu n’es qu’un élément fortuit dans l’organisme de l’État. De cet «homme superflu» dans les structures de gouvernement, on peut dire, comme le dit le poète: «Je ne lui dois pas une once d’âme», car sa présence dans le monde du pouvoir n’est pas soutenue par une affinité spirituelle avec le sol, mais seulement par un contrat formel de mercenaire.

Au contraire, la prochaine étape de cette pyramide hiérarchique exige de passer au contrôle géonomique, où le statut de gestionnaire est indissolublement lié à l’ascétisme patrimonial. Ici, l’idéal n’est pas le «gestionnaire qui réussit», mais le gardien strict du patrimoine commun, pour qui le pouvoir est une charge et non un privilège d’accumulation; dans cette tradition, le sommet de la générosité reste l’exemple du leader, dont Staline n’a hérité que de quelques bottes. Cet extrême ascétisme devient ici non seulement un fait historique, mais un impératif moral pour toute la verticalité eurasiatique: le sujet dispose de ressources colossales en tant que délégué de l’État, mais il est privé du droit à l’accumulation personnelle. Toute accumulation dans cette position est assimilée à une désertion, et la mesure du succès n’est pas le compte bancaire personnel, mais la viabilité de la zone du Heartland qui lui a été confiée.

Le summum de ce système est le centre idéocratique suprême: le conseil des gardiens du sens, responsable de la préservation de l’Île-Continent au fil des siècles, dont la légitimité repose sur la dissolution totale du moi personnel dans la mission de maintenir l’intégrité eurasiatique.

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Parallèlement à la sélection anthropologique, se développe la doctrine économique de la «taxe sur le froid», qui passe d’un fardeau ennuyeux à un levier d’autarcie forcée. La création de cycles technologiques fermés à l’intérieur du pays rend la Russie invulnérable aux blocus maritimes, en faisant du Transsibérien et de la Route maritime du Nord des artères internes protégées par la géologie elle-même. Les revenus géonomiques ne sont pas destinés à des vides extraterritoriaux, mais à la création de centres de développement ultra-confortables à l’intérieur du continent, ce qui consolide définitivement la subjectivité de la Russie comme un système-monde autosuffisant. Dans cet espace, la «sensibilité universelle» de l’esprit russe trouve sa dernière incarnation impériale: la Russie n’absorbe pas les peuples, mais crée une unité symphonique dans laquelle la Malorossiya revient au sein du peuple trinitaire, non comme une province, mais comme une forteresse vivante de la façade sud de l’Eurasie. Cette réunification interrompt le scénario occidental destructeur, visant la dislocation du continent, et restaure le souffle historique de l’empire, où l’unité du destin et la fidélité aux «droits du sol» sont supérieurs à toute fiction juridique. Ainsi, par une méritocratie stricte et une conquête volontaire de l’espace, l’eurasisme de Savitski et Goumilev s’inscrit définitivement dans la stratégie du Futur Russe: le pas majestueux et inébranlable d’un peuple maître de sa terre.

Le Diable se porte bien, Dieu merci !

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Le Diable se porte bien, Dieu merci!

Claude Bourrinet

Le Diable n'existe pas, mais tout se passe comme s'il existait

Pour ceux qui font les difficiles, et que l'imagerie populaire de Satan gêne, parce qu'elle a été reprise par un christianisme qui, comme le judaïsme, doit sa mythologie à tout un legs païen, oriental, égyptien, iranien, manichéen, voire indien, il n'est pas interdit d'invoquer l'instinct de mort, l'amour du néant, la jouissance dans la souffrance infligée, et parfois subie (et on se demande parfois si la deuxième ne l'emporte pas sur la première). Certes, Satan est le maître du monde (ou Thanatos, si vous voulez, qui se le partage avec Éros, lesquels sont liés comme un couple maudit). L'Histoire est brodée de plus de massacres, de ruines, d'incendies, de cruauté, de férocité, que de bonheurs, de plaisirs, de beautés (à moins qu'on ne trouve ces jouissances dans les lueurs dorés des flammes, dans les concerts de hurlements, ou dans les gigantesques constructions humaines nourries de la sueur et de la peine des hommes).

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On serait donc aventureux de prétendre que le Mal soit plus présent maintenant que jadis. Répétons-le : la marche de l'humanité s'est effectuée dans une sorte de cauchemar, où les paysages sont comme les images anticipées des Enfers. On a dit que la suprême ruse du Diable est de faire croire qu'il n'existe pas. Le matérialisme, l'athéisme, les théories psychanalytiques, sociologiques, anthropologiques etc. l'ont appelé d'autres noms, mais ses effets n'ont pas changé. Qu'importe au fond quelle réalité on lui donne, ce n'est qu'une question d'interprétation, à échelle humaine. Et, bien que constant, invariable dans son dessein de nuire, il s'adapte très bien aux vicissitudes du progrès.

C'est pourquoi on ne fera pas l'honneur à un temps quelconque de le penser plus touché par son trident que toute autre époque. Les réalités de ce monde étant relatives. Pourtant, ce qui passait pour une apocalypse jadis, par exemple l'extermination complète, par les Mongols, des habitants de Bagdad, et la mise en coupe méthodique de l’empire musulman par les beaux cavaliers féroces venus des steppes, qu'est-ce en regard des génocides contemporains, perpétrés de manière organisée, industrielle, donc rationnelle, avec la méticulosité de peuples raffinés par plusieurs siècles de savoir technique et scientifique ? Mais tout est une question de proportions, et le gâteau satanique est bien plus gros quand la terre porte sept milliards de misérables, que quand elle n'en élève, comme des poux, que quelques centaines de millions.

Bien heureusement, nous avons évolué avec un surcroît de puissance que les primitifs nous envieraient s'ils pouvaient contempler nos écrans, nos machines à laver, nos engins roulant et volant, et notre bombe atomique.

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Vous me direz que ces inventions font beaucoup de bruit. Eh bien voilà, nous y sommes presque ! Car s'il est un symptôme imparable de Mal, c'est bien l'assèchement progressif et irrémédiable du silence, comme un source tarie par la construction voisine d'une immense retenue d'eau. On pourrait ajouter à ce cas clinique l'action frénétique. Notre époque bougiste, et de plus en plus agitée comme diable en boîte, a complètement oublié ce qu'était la quiétude de l'immobilité. Pascal disait juste, quand il avançait que tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il est incapable de se tenir tranquille dans sa chambre. On peut risquer l’hypothèse que, de ce côté, les choses se sont gâtées, quand Aristote a valorisé l'action. Agir est déjà un engrenage sans limites, et qui, bien souvent, tourne à vide, ou aboutit à des catastrophes. Mais, surtout, ce tintamarre volontariste, et ce remue-ménage de bonnes volontés, voilent d'opacité brouillardeuse l'urgente nécessité de penser à soi, à l'âme (ce gros mot), au salut. On s'enivre d'action en croyant « faire quelque chose ». Il ne s'agit pas, bien entendu, de ne rien faire, ce qui est impossible, si l'on veut subsister. Mais l'action, et ses réussites, ont reculé les limites de l'oubli, et l’on se noie maintenant dans un grand vide d'agitation, comme des cosmonautes perdus dans les immensités intersidérales.

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Revenons-en au bruit, qui, d'ailleurs, comme la lumière artificielle, a envahi toute notre existence. Et même si toutes choses étant égales dans la nature humaine (l'homme est lourd) par-delà les temps, néanmoins une différence, d'ordre quantitatif, rend notre époque singulière : jamais pouvoir de nuisance, de destruction, n'a été mis dans les mains d'irresponsables, de fous furieux, et de possédés. Et le plus inquiétant en l'affaire est que nous nous y habituons. « L'homme est un animal qui s'habitue à tout », dit Dostoïevski dans Souvenir de la maison des morts, titre génialement inspiré, récit de sa déportation dans un bagne de Sibérie qui, à distance, paraît bien peu féroce en regard d'autres sortes d'enfermements futurs, dans cette même Sibérie, ou dans les mornes plaines de Pologne ou d'Allemagne. C'est comme si, pour ainsi dire, on voulait mettre sur le même plan l'abattage de bovins par des bouchers parisiens du XIXe siècle, et les abattoirs modernes, gigantesques et efficaces, qui égorgent et étripent actuellement des millions de bêtes en un temps record.

Mais le bruit ? Il est omniprésent, omnipuissant, omnipotent, comme Dieu. On le trouve chez soi, dans les bagnoles, dans des boîtes de nuit, dans la rue, dans les magasins, dans les chiottes... Quel malaise existentiel insupportable, lorsqu'il cesse ! Tout à coup, on se trouve seul avec soi-même, avec sa misère, sa médiocrité. « Enivrez-vous ! », clame Baudelaire, ironiquement. Il avait en tête, il faut bien le dire, la poésie, la musique (peut-être celle de Wagner, qui suscite des effets semblables à ceux du haschisch ou de l'opium), d'art, de beauté, de souffrance (laquelle occupe beaucoup, finalement)... Pour oublier que l'on va mourir. Baudelaire le pascalien, le janséniste...

Car ce qui compte par-dessus tout, et c'est là que le Diable intervient, c'est d'oublier. Il n'est rien de plus irritant, pour le Malin, qu'on retourne à soi, et qu'on s'aperçoive que l'on n'est rien. Il veut absolument qu'on ait le sentiment d'être tout. Que notre moi non seulement se satisfasse d'être empli de bruit et de fureur, comme une baudruche d'air, mais qu'on l'étende aux limites illimités de l'univers, si tant est que ce soit possible. Mais la mesure n'est plus de ce monde.

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Tout semble comme si Satan prélevait régulièrement sa portion de vies fraîches, surtout parmi les jeunes gens. Ce sont eux qui s'écrasent en voiture, en fin de semaine, pris de boisson, de drogue et de vitesse. Beaucoup se suicident. Et on court aux concerts ou aux rave-parties vampirisantes, comme des papillons dans la flamme du foyer. Là aussi, il y a progrès : les danses des temps anciens étaient des rituels érotiques imitant l'ordre du cosmos. La ronde en était la fleur. Il faut lire à ce sujet l'un des passages les plus fascinants de Sylvie, de Nerval, intitulé Adrienne. Mais Gérard raconte aussi ses rencontres avec des rondes d'enfants, dans la rue, chantant des chansons de leurs grands-mères. La valse elle-même procède de l'ivresse tournoyante des toupies stellaires. Jusqu'à la polka, jusqu'au tango canaille, on est encore dans l’Éros ritualisé des racines du monde. Et vint le rock, la pop, les boîtes de nuit, qui ont été le roundup de notre culture musicale populaire et de nos traditions festives.

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Il est difficile de faire entendre raison dans cet ordre des choses, car le Diable n'usant pas du vinaigre pour appâter, les violents plaisirs des sens les plus grossiers nous invitent à aimer ce qui nous perd. Le jerk (qui signifie « secousse », « saccade ») a été une « dance », ou plutôt une frénésie physiologique, qui a entériné l'isolement des corps et détruit l'harmonie des couples, qui étaient auparavant emportés dans une extase érotique. La violence de l'instinct sexuel s'est donné libre cours. Encore les concerts de plein air donnaient-ils encore quelque illusion d'ouverture au ciel. Mais le confinement dans les bien nommées « boîte de nuit » a précipité les corps et les cœurs dans une sorte de fusion assourdissante, où l'échange verbal (ce qui fait la spécificité de l'homme) et toutes les finesses de la séduction sont interdits [et j'ai été frappé, saisi, quand j'ai appris que le groupe de Metal qui animait le Bataclan, lors de l'irruption de l'horreur, était un groupe de rock sataniste]. Reste l'éructation, l'explosion de la conscience, son annihilation dans le brouhaha totalitaire, accompagnés parfois d'approches animales penchant vers le rut. Mais il y avait pis ! Les rave-parties ne visent ni plus ni moins qu'à l'abolition de toute conscience de soi et du monde, de cette conscience qui fait la dignité de l'homme.

Ainsi la Prairie

À l'oubli livrée,

Grandie, et fleurie

D'encens et d'ivraies,

Au bourdon farouche

De cent sales mouches.