samedi, 25 avril 2026
Après Islamabad: l’escalade, les États-Unis confrontés à la doctrine iranienne de la «longue guerre»

Après Islamabad: l’escalade, les États-Unis confrontés à la doctrine iranienne de la «longue guerre»
Washington vise une escalade selon ses propres délais, mais Téhéran façonne un affrontement qu’il estime pouvoir soutenir et projeter vers l’extérieur
par Peiman Salehi
Source: https://www.barbadillo.it/129996-dopo-islamabad-lescalati...
Comment change la dynamique iranienne
Avec l’autorisation de l’auteur, l’analyste iranien Peiman Salehi, collaborateur de la BBC, Al Jazeera et South China Morning Post, et en remerciant The Cradle.co, nous traduisons et publions l’un des points de vue iraniens les plus autorisés sur l’impasse géopolitique en cours.
L’échec des négociations d’Islamabad n’a pas seulement marqué la fin d’un autre cycle diplomatique, mais a aussi suscité un changement dans la perception du conflit à Téhéran. Ce que Washington continue de qualifier de campagne de pression, l’Iran le considère désormais comme la phase d’ouverture d’un affrontement à long terme, dans lequel le temps, les marchés et les pressions politiques pourraient peser davantage sur les États-Unis que sur la République islamique.
Les négociations ont échoué car elles n’ont jamais reposé sur une vision partagée de la réalité. Les États-Unis sont arrivés à la table, convaincus que la pression militaire avait déjà créé un levier suffisant pour obtenir des concessions significatives. L’Iran est entré avec la position opposée: que la guerre n’avait pas encore atteint le stade où de telles concessions seraient nécessaires. La question est en fait plus profonde que la simple tactique.
La position de Washington reflète la continuité de son approche consolidée: démantèlement du programme nucléaire iranien, réduction de l’influence régionale, navigation illimitée dans le détroit d’Ormuz, tout en évitant cependant des engagements contraignants sur le Liban. Du point de vue de Téhéran, il ne s’agit pas d’une négociation en vue d’un compromis, mais d’une tentative de transformer des résultats partiels sur le terrain en une capitulation politique.
La position de l’Iran repose toutefois sur un calcul différent. Téhéran a insisté sur le maintien de ses capacités nucléaires, sur sa souveraineté sur Ormuz et sur l’extension au Liban de tout cadre visant un cessez-le-feu. Des positions qui reflètent des frontières stratégiques, ancrées dans la conviction que le conflit est régional et qu’il ne peut être compartimenté.

Un Iran mal interprété
Un facteur clé de cette divergence réside dans la mauvaise lecture par Washington des dynamiques internes en Iran. Les États-Unis semblent considérer à tort que l’Iran voit encore dans les négociations une voie nécessaire pour échapper à la pression économique. Mais le climat intérieur a changé: il n’y a plus cette grande attente que la diplomatie apportera un soulagement immédiat. Au contraire, de larges secteurs de l’opinion publique mettent en doute la logique même d’un dialogue depuis une position de force.
Ce déplacement interne a des conséquences directes sur la posture de négociation. Comme l’a observé le politologue Foad Izadi le 12 avril, «parler trop de négociations irrite la population», reflétant une sensibilité croissante à toute perception de capitulation. Dans ce contexte, le compromis n’est plus seulement un outil diplomatique, mais un risque politique.

Ormuz comme levier, pas seulement géographie
Au cœur de cette nouvelle calibration se trouve le détroit d’Ormuz. Les événements des 11 et 12 avril ont montré que l’Iran traite désormais la voie maritime comme un outil actif de pression. Les forces iraniennes ont lancé des avertissements directs à un navire américain, réaffirmant la ligne officielle selon laquelle «toute unité militaire s’approchant du détroit d’Ormuz sera considérée comme une violation du cessez-le-feu et subira une réponse ferme et violente». Un langage qui signale la tentative d’imposer des règles d’engagement selon les conditions de Téhéran.
Cette narration est renforcée par un message officiel plus large et intense: les autorités iraniennes soulignent que «le détroit est sous la gestion de la marine iranienne et que les navires civils peuvent transiter selon des règles spécifiques», dessinant un modèle dans lequel Ormuz n’est pas simplement défendu, mais administré.
Parallèlement aux messages officiels, certaines voix analytiques internes s’orientent vers une logique plus extrémiste. Izadi a soutenu que «le détroit d’Ormuz pourrait devenir la principale source de revenus de l’Iran», évoquant des propositions pour limiter le passage et imposer des coûts de transit importants. Bien que ces idées fassent partie d’un débat en évolution, elles reflètent une direction stratégique où la géographie se transforme en levier économique.
Washington réagit, Téhéran recalcule
La réponse américaine a alimenté la même dynamique dans le sens opposé. Le président Donald Trump a signalé que Washington pourrait limiter l’activité maritime pour empêcher les navires d’opérer selon les termes dictés par les Iraniens, après avoir imposé un blocus naval le 13 avril et affirmé que les forces américaines avaient dégradé une partie des capacités militaires iraniennes. La menace d’imposer un blocus, alors qu’un blocage de fait existe déjà, suggère une posture réactive plutôt qu’une stratégie cohérente.
Du point de vue de Téhéran, cette incohérence est interprétée comme un signe de faiblesse. Des responsables iraniens ont décrit la rhétorique américaine comme une expression de «désespoir et de colère», soulignant le fossé entre les objectifs déclarés et les résultats possibles.

Le rôle d’Israël a encore compliqué le cadre diplomatique. Pendant les négociations, les raids israéliens au Liban ont continué et les responsables ont clairement indiqué qu’aucun cessez-le-feu ne s’appliquait à ce front. Cela a créé une contradiction structurelle: l’Iran a abordé les discussions dans une optique régionale, tandis que Washington et Tel-Aviv ont traité le conflit comme compartimenté.
Guerre et différentes conceptions du temps
L’échec des négociations indique clairement ce qui va se passer maintenant. Si la guerre reprend, Washington suppose que l’augmentation de la pression forcera l’Iran à céder. Téhéran semble opérer selon une ligne temporelle différente.
L’économie iranienne reste sous tension, et un conflit supplémentaire intensifiera cette pression. Cependant, la pensée stratégique iranienne insiste de plus en plus sur l’asymétrie dans la répartition des coûts. Comme l’a encore noté Izadi, les attentes que les États-Unis reviendraient sur les sanctions ou offriraient des concessions économiques significatives sont irréalistes, renforçant la conviction qu’un affrontement prolongé pourrait générer plus d’avantages qu’un compromis.
La variable décisive n’est pas seulement la capacité interne de l’Iran, mais aussi les conséquences extérieures de l’escalade. Toute interruption prolongée de la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz affectera directement les marchés énergétiques mondiaux, les routes maritimes et les coûts d’assurance. Des effets qui ne se limitent pas à la région, mais s’étendent aux économies et aux systèmes politiques occidentaux.
C’est ici que le calendrier devient un aspect crucial. Les États-Unis approchent d’une période politiquement sensible, marquée par de grands événements internationaux et des cycles électoraux. La hausse des prix de l’énergie et l’instabilité économique entraînent des conséquences qui dépassent la politique étrangère. L’escalade comporte un risque politique direct pour l’Occident.
Téhéran semble avoir intégré ce facteur dans sa stratégie: plus le conflit demeure non résolu, plus la pression tend à se déplacer vers l’extérieur plutôt que vers l’intérieur. Le calcul de l’Iran n’est pas d’éviter les dégâts, mais de pouvoir les gérer de manière plus prévisible que ses adversaires.

L’effondrement des négociations d’Islamabad marque le début d’une nouvelle phase du conflit, caractérisée par la résistance, des leviers de pression et un sens stratégique du timing. Si la guerre reprend, elle ne sera pas seulement décidée par les résultats sur le terrain, mais par celle qui pourra absorber le plus longtemps les conséquences globales. Pour la première fois dans ce conflit, Téhéran semble croire que la réponse ne favorisera pas Washington.
12:05 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, moyen-orient, iran, états-unis, détroit d'ormuz, golfe persique |
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