Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 29 juin 2026

L’ordre mondial post-américain naît aux sources de l’histoire

a2e3bc3f1cea9843a0393b4076c55405.jpg

L’ordre mondial post-américain naît aux sources de l’histoire

Adrian Severin 

Source: https://www.estica.ro/news/ordinea-mondiala-post-american...

À Versailles, dans la galerie des Glaces où l’on peut, avec l’œil de l’esprit, contempler les images de la grandeur et du déclin de la monarchie française, là où fut proclamé le Deuxième Reich allemand après la victoire de la Prusse sur l’Empire de Napoléon III, et où le “Tigre” Clemenceau a imposé à l’Allemagne une paix abusive, non seulement sévère mais aussi injuste, à la fin de la Première Guerre mondiale, rendant ainsi inévitable la Seconde Guerre mondiale, suivie par la Guerre froide, puis par l’unipolarisme de la paix américaine aujourd’hui expirée, le Président Donald Trump, sous les yeux des membres du G7, a signé dans un geste destiné à souligner la grandeur du moment, un mémorandum qui met officiellement fin à la guerre menée sans déclaration entre les États-Unis et l’Iran.

trump-signs-iran-mou-clean-thumb-digvid-vrtc.jpg

Les puissances européennes impuissantes ont salué ce geste, dans l’espoir qu’en mettant fin à la guerre au Moyen-Orient, ils obtiendront, aux sens propre et figuré, un accès à des sources d’énergie à des prix raisonnables, leur permettant de poursuivre la guerre en Ukraine.

Séparément, le mémorandum a également été signé par le président iranien, qui l’a présenté au peuple iranien dans une photo diffusée par les médias. Le guide suprême, l’ayatollah Mojtaba Khamenei, a pour sa part déclaré que, malgré quelques réserves initiales, il a décidé de soutenir le document et a exhorté le peuple à être fier de cette réalisation obtenue grâce à son courage, ses sacrifices et son patriotisme.

Dans ce contexte, se pose la question de savoir qui a perdu et qui a gagné dans la guerre américano-iranienne, déclenchée par les États-Unis avec leurs propres objectifs géostratégiques mais aussi sous l’insistance de leur alter ego israélien, ainsi que des effets de la manière dont ce conflit s’est terminé ou est prévu de se terminer selon un accord de volonté principal entre les principaux belligérants.

LES TROIS GUERRES ASIATIQUES DE L’AMÉRIQUE

Au Moyen-Orient, les États-Unis ont mené une triple guerre :

1) une guerre explicite et directe contre l’Iran ;

2) une guerre implicite et directe contre Israël ;

3) une guerre implicite et indirecte contre la Chine.

resir.jpg

1. La résilience stratégique perse.

Dans la guerre avec l’Iran, les États-Unis ont subi une défaite stratégique majeure, consistant en la perte de leur capacité de dissuasion (désormais, personne, et en particulier l’Iran, ne croit plus en l’omnipotence américaine et n’a plus peur de défier ses ordres), ainsi qu'en leur capacité de séduction et de fédéralisation (désormais, personne, et en particulier les États arabes du Golfe, ne croit plus aux garanties américaines de protection contre leurs rivaux régionaux ou les grandes puissances mondiaux).

Cela poussera tous les pays du Moyen-Orient à rechercher d’autres arrangements sécuritaires dans le cadre d’une architecture conçue sur le plan régional, sans apports extérieurs. Par exemple, les monarchies sunnites du Golfe chercheront des solutions de sécurité collective en coopération avec l’Iran chiite, plutôt qu’en affrontant l’Iran sous le parapluie promis par les États-Unis.

2. Le décalage stratégique israélien.

Dans la guerre avec Israël, les États-Unis ont obtenu une victoire d’étape, ayant une valeur stratégique, en parvenant à découpler l’agenda américain de celui d’Israël, victoire qui demande cependant à être consolidée (une fois n’est pas coutume) dans le domaine de la politique intérieure américaine, dans la relation entre l’agenda des intérêts vitaux de l’Amérique et l’agenda du lobby sioniste israélien aux États-Unis.

AIPAC.jpg

Dans tous les cas, comprenant que le soutien inconditionnel américain à l’agenda sioniste israélien n’est plus d’actualité, Israël sera finalement obligé de trouver des solutions au niveau régional, en tant que membre du Moyen-Orient, et non comme un alter ego, une incarnation locale des États-Unis.

3. La rivalité stratégique chinoise.

Dans la guerre avec la Chine, les États-Unis sont arrivés à un match nul stratégique (consacré lors de la rencontre Trump-Xi à Pékin) qui a légitimé et ordonné la rivalité stratégique entre eux, consacrant un G2 comme noyau dur d’un monde objectivement multipolaire en passe de devenir un ordre multipolaire. Conjugué à la “Paix d’Anchorage” et au “Partenariat russo-chinois sans limites”, la “Paix de Pékin” suggère, au moins à moyen terme, la viabilité d’un futur ordre tripolaire discipliné par un G2+1. Cela conduit à un nouveau statu quo au Moyen-Orient, ainsi qu’à une nécessaire refondation de l’UE (l’alternative à la refondation de l’UE étant sa disparition).

LE TRÉPIED DE LA SÉCURITÉ MOYEN-ORIENTALE…

Actuellement, au Moyen-Orient, les États musulmans ont une politique intérieure basée sur les enseignements du Coran, mais une politique étrangère guidée par la logique du réalisme géopolitique, tandis qu’Israël a une politique intérieure d’inspiration séculière, mais une politique étrangère fondée sur la conception de l’Ancien Testament. Dans les deux cas, par un effet de retour, la politique étrangère influence aussi l’évolution de la politique intérieure. Il en résulte que le principal danger pour la paix dans la région trouve son origine dans le pathos mystique qui enveloppe le besoin, par ailleurs légitime, de sécurité d’Israël, cette sécurité étant proclamée en termes millénaristes et messianiques, servant ainsi de couverture à un inacceptable impérialisme sioniste à visage religieux.

Dans ces conditions, la sécurité et la stabilité régionales, au moins pour une longue période à venir, jusqu’à l’intégration d’Israël dans un système de sécurité collective moyen-oriental, ne peuvent être assurées que par une entente stratégique entre l’Iran, les États arabes du Golfe (surtout l’Arabie Saoudite) et la Turquie. La Chine a déjà aidé, directement et indirectement, explicitement et implicitement, à entamer la normalisation des relations entre ces acteurs.

…ET SES GARANTIES

Le principal problème pour la réalisation du triangle turco-arabo-persan, après des siècles d’hostilité et de divisions induites par les puissances mondiales extérieures à la région, est le manque de confiance. Or, sans confiance, il n’y a pas de progrès.

Ce manque de confiance rend indispensable l’implication de garants tiers, ayant une fonction de modération et de médiation, et non de discipline et d’arbitrage. Contrairement aux anciennes superpuissances militarisées et militaristes de la Guerre froide, ces garants doivent intervenir non pas par leur capacité à sanctionner, mais par leur capacité à stimuler ; non pas en ajustant de l’extérieur le rapport de forces entre les acteurs régionaux et en armant de manière sélective et discriminatoire, mais en les impliquant dans des projets communs de développement, fondés sur la solidarité de leurs intérêts ; non pas par la terreur induite par l’inégalité des niveaux de puissance, mais par l’harmonie générée par l’égalité des niveaux de développement et l’accès égal aux instruments du développement ; non pas par l’endoctrinement, la domination et l’arbitrage, mais par la communication, la concertation et la coopération.

9b238ce2-1ce2-42a7-bde3-9dafb8b54302_684x736.jpg

Une telle approche peut caractériser une puissance continentale traditionnelle, non expansionniste, légitimiste, non militariste et conservatrice comme la Chine (la Chine a été conservatrice et confucéenne même à l’époque de la révolution communiste), et non une puissance maritime, traditionnellement expansionniste et militariste, comme les États-Unis.

LE MULTIPOLARISME ORIENTAL À LA RECHERCHE D’UN ORDRE GLOBAL POST-AMÉRICAIN

En phase avec les évolutions mondiales, le conflit armé imprudemment déclenché par les États-Unis au Moyen-Orient a mis fin à l’ordre construit et dominé par l’Amérique, sur les ruines duquel émerge un monde multipolaire. Une telle réalité exige aussi un ordre multipolaire, qui ne peut naître que par le consensus des membres de la communauté internationale.

L’Iran a subi de sérieux coups tactiques dans cette guerre, mais a obtenu une grande victoire stratégique, suffisante pour le ramener au rang de grande puissance régionale.

Cependant, cela se passe dans un nouveau contexte international qu’il ne peut ignorer et qui, tout en lui offrant le bénéfice de la solidarité, lui impose d’éviter toute tentation hégémonique. Tant qu’il restera dans ce cadre (structuré notamment par les BRICS), il n’y aura pas de raison de susciter la crainte des autres puissances régionales, grandes ou petites. C’est précisément pour cela que les puissances concernées auront intérêt à maintenir ce cadre multilatéral, qui ordonnera et stabilisera le mouvement de tous ses membres, leur offrant une sécurité collective.

En conséquence, la réhabilitation de la puissance perse ne conduira pas à un néo-impérialisme perse qui stimulerait des alliances anti-iraniennes entre les monarchies arabes du Golfe et Israël, sous l’égide de nouveaux accords abrahamiques. Au contraire, la cause palestinienne sera redécouverte et revalorisée comme un vecteur de fédéralisation des acteurs régionaux, pour une géopolitique cohérente ayant pour objectif de discipliner Israël et de l’aligner sur les besoins sécuritaires de la région.

israel-1-ap-er-180719_hpMain.jpg

ISRAËL ENTRE SÉCURITÉ PAR LA DOMINATION ET SÉCURITÉ PAR L’INTÉGRATION

À partir de maintenant, tout mouvement d’Israël ne sera plus lu à travers le prisme de la lutte contre les menaces existentielles, mais à travers celui du projet du Grand Israël, du Nil à l’Euphrate. Un projet qui menace tout l’équilibre régional, hostilise tous les pays directement concernés, ainsi que la Turquie néo-ottomane ou le Pakistan nucléaire, et les unit dans un effort non pas pour détruire Israël — car il est aussi nécessaire à la construction de l’ordre régional — mais pour en faire un acteur de cet ordre, respectueux de ses règles.

Même si l’agenda israélien dans la guerre contre l’Iran, la Syrie, le Liban ou le Yémen, ainsi que, pour l’instant, seulement au niveau rhétorique, contre la Turquie, était différent de celui des États-Unis dans la région, la défaite stratégique du principal protagoniste implique aussi la défaite stratégique de son accessoire israélien face à l’Iran et aux autres États arabes.

Le fait est qu’Israël a perdu à la fois la guerre contre l’Iran et celle contre les États-Unis. Le monde arabe (y compris l’Égypte et peut-être même la Jordanie) ne tardera pas à savourer le moment tant attendu de ce règlement de comptes.

Même si Israël affirme que la paix négociée par Trump ne le concerne pas, tentant de s’autonomiser par rapport à la stratégie américaine, il est certain que la défaite de Trump l’implique.

Dans ce contexte, l’État palestinien, séparé ou intégré dans une formule dualiste ou confédérale, qui à l’“ère Netanyahu” était vu comme une menace héréditaire à l’existence d’Israël, pourrait devenir son salut.

DONALD TRUMP: UN VAINCU VICTORIEUX ?

Beaucoup accusent le Président Trump de la défaite stratégique subie, consécutive à l’intervention militaire en Iran sans objectifs clairs ou avec des objectifs irréalistes et irréalisables.

Mais l’administration Trump a-t-elle vraiment subi une telle défaite ? Quelle Amérique a été stratégiquement vaincue au Moyen-Orient ?

Il y a des victoires qui valent une défaite et des défaites qui valent une victoire.

En perdant face à l’Iran, Trump a vaincu les instincts impériaux exclusifs américains, attisés par le narcissisme et un dangereux complexe de supériorité, qui poussent les États-Unis à s’accrocher à un statut de superpuissance mondiale qu’ils ne peuvent plus justifier, continuant vainement à revendiquer les privilèges correspondants et résistant à la naissance d’un ordre mondial post-américain, alors que c’est précisément dans ce nouvel ordre, aux côtés d’autres acteurs mondiaux, que l’Amérique pourrait redevenir grande.

En ce sens, la défaite d’une Amérique liée à un passé révolu représente la victoire de l’Amérique d’un avenir possible.

Pour se réveiller à la réalité et comprendre que ce qui lui paraît inacceptable est en fait inévitable, les États-Unis devaient perdre une guerre. Donald Trump a-t-il calculé de donner à son pays cette défaite révélatrice et salvatrice dans une confrontation avec l’Iran, plutôt que dans une guerre catastrophique (et vraiment nucléaire) avec la Russie ou la Chine ?

En tout cas, on observe que les premiers bourgeons d’un nouvel ordre mondial émergent dans l’Ancien Monde, là où se situent les sources de l’histoire, et non dans le Nouveau Monde. La grandeur du Nouveau Monde décline à mesure que la civilisation humaine, dans sa marche vers l’ouest, retourne à ses origines orientales. La reconquête de cette grandeur dépend non pas de la ténacité à s’opposer à l’émergence du nouvel ordre issu de racines antiques, mais de la sagesse à s’associer à son essor.

C’est pourquoi la défaite de l’Amérique en Iran pourrait, à long terme, valoir comme une victoire. Une victoire non pas contre l’Iran ou la Chine, mais contre ses propres obsessions dominatrices et la frivolité sénile d’un empire moribond.

vendredi, 26 juin 2026

Géostratégie de la guerre sacrée : l’expérience de la Russie et de l’Iran Evgueni Vertlib

d1f9fea457044baf4df61ce33b1c3928.jpg

Géostratégie de la guerre sacrée : l’expérience de la Russie et de l’Iran

Evgueni Vertlib

Le concept de guerre juste repose sur la justification éthico-religieuse de l’usage de la force. Dans la tradition spirituelle russe, cette réflexion ne passe pas par la voie du formalisme juridique, mais plutôt par un modèle de priorité absolue de la Vérité sur la force. Cette idée est exprimée dans « Le Discours sur la Loi et la Grâce » du métropolite Hilarion de Kiev. Dans ce traité du XIe siècle, la « Loi » de l’Ancien Testament, considérée comme une règle extérieure, coercitive et formelle, est strictement distinguée de la « Grâce » du Nouveau Testament, conçue comme une loi intérieure de vérité, de liberté et d’esprit. Appliqué aux questions de défense de l’État et de la foi, cela signifiait que toute action militaire en Russie était légitimée non par le droit formel du plus fort, mais par la conformité à la justice divine suprême. Plus tard, cette idée s’est cristallisée dans la formule bien connue attribuée au prince Alexandre Nevski : « Dieu n’est pas dans la force, mais dans la vérité ». Ce postulat a défini pendant des siècles l’ontologie russe du conflit : la victoire et la légitimité du combat dépendent non de la supériorité numérique ou technologique, mais de la justesse métaphysique de la cause défendue. Dans une telle conception, la guerre cesse d’être un simple métier ou un moyen d’expansion ; elle acquiert un statut sacré de défense des fondements vitaux et spirituels, devenant une guerre populaire et un devoir sacré du citoyen.

81QJRzHtK0L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgDans la tradition d’Europe occidentale, en revanche, c’est une approche rationnelle et juridique de la systématisation de la guerre qui a prévalu, posée par les penseurs antiques et développée par la scolastique médiévale. Cicéron, dans son traité « De la République », affirme que seule est juste la guerre menée pour venger un tort ou chasser des ennemis, et seulement après déclaration officielle. En Russie, cet ultimatum juridique trouve un écho historique dans l’avertissement succinct du prince Sviatoslav dans les chroniques : « J’arrive contre vous ». Au Moyen Âge, saint Augustin intègre les idées antiques dans la dogmatique chrétienne, soulignant qu’une guerre ne peut être juste que si elle vise à restaurer la paix troublée et à punir le mal, et que ceux qui la mènent ne doivent pas agir par vengeance ou cruauté. Thomas d’Aquin donnera à cet enseignement sa forme classique dans la « Somme théologique », en définissant trois critères stricts de la guerre juste (jus ad bellum) : la sanction de l’autorité légitime (auctoritas principis), une cause juste (causa justa), c’est-à-dire une faute manifeste de l’adversaire, et une intention droite (intentio recta), qui consiste à promouvoir le bien et éviter le mal.

La pensée religieuse et politique islamique aussi a formé sa propre métaphysique de la résistance défensive, qui a posé les bases de la doctrine moderne iranienne. Les origines de cette approche se trouvent dans les prescriptions coraniques et les travaux des premiers juristes musulmans, où la défense de la foi, de la souveraineté de la communauté et la lutte contre l’oppression (zulm) sont considérées comme un devoir sacré. Cette conception s’est particulièrement développée dans la branche chiite de l’islam, où l’archétype du martyre et de la résistance intransigeante à la tyrannie, issu des événements de Karbala, occupe une place centrale. Dans ce système, la justice est vue comme un ordre cosmique absolu, et la guerre contre l’hégémonie et l’injustice devient un acte métaphysique de maintien de la vérité. Ainsi, tant dans l’expérience spirituelle russe qu’iranienne, la notion de guerre juste ou sacrée a été placée d’emblée hors du champ de la politique utilitaire, formant le socle de la perception contemporaine des crises géopolitiques mondiales comme affrontement existentiel.

027a9c04a5c7ae79a49f6fc8af3ecdf8.jpgDans le droit international contemporain, la notion de guerre juste s’est transformée d’une catégorie éthique en un instrument de justification normative de l’usage de la force. L’Article 51 de la Charte de l’ONU consacre le droit inaliénable des États à l’autodéfense individuelle ou collective en cas d’agression armée. Cette norme juridique constitue le fondement ontologique de la distinction entre agression et défense légitime de la souveraineté. Dans la Doctrine militaire de la Fédération de Russie, les missions stratégiques de l’État sont strictement liées à la protection des intérêts nationaux. Le document précise explicitement que le pays se réserve le droit d’utiliser les forces armées pour repousser une agression contre lui ou ses alliés, ainsi que pour maintenir ou rétablir la paix sur décision du Conseil de sécurité de l’ONU. Cela souligne la légitimation défensive du recours à la force dans le cadre classique de la juste défense.

Quant à la position iranienne, l’article 152 de la Constitution de la République islamique d’Iran stipule que la politique étrangère du pays repose sur le refus de toute forme d’hégémonie, la défense des droits de tous les musulmans et le non-alignement sur les puissances hégémoniques. Ainsi, pour les deux systèmes souverains, le conflit avec les institutions globales de domination est perçu non comme une lutte pour la suprématie économique, mais comme une défense juridique et existentielle de leur propre indépendance.

L’aspect gnoséologique des conflits modernes met en évidence le passage de l’affrontement classique des armées à des opérations réseaux-centrées et hybrides, où les critères et méthodes de la « guerre juste » changent radicalement. Ce phénomène est décrit dans la Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie, qui mentionne l’utilisation d’un large éventail de moyens et méthodes hybrides, effaçant la frontière entre guerre et paix et transformant la défense même de la justice en une confrontation à plusieurs niveaux.

imamdoges.jpg

Dans la doctrine militaire américaine, cette approche est formalisée sous le nom d’opérations multi-domaines (Multi-Domain Operations, MDO). Elle prévoit l’intégration des actions de groupes interarmes dans cinq milieux opérationnels: terrestre, aérien, maritime, spatial et cybernétique. Dans ce cadre, l’espace informationnel est considéré comme un théâtre d’opérations militaires à part entière, où la conquête de la supériorité informationnelle et la guerre mentale remplacent la diplomatie classique, et où le monopole de l’interprétation de la « justice » devient le principal enjeu stratégique. Dans le même temps, mener des opérations par des formations irrégulières ou des forces proxy permet d’atteindre des objectifs géostratégiques tout en minimisant le risque d’affrontement militaire direct entre puissances nucléaires et en évitant l’escalade incontrôlée vers un conflit global.

La pensée géostratégique iranienne répond à cela par une doctrine de guerre asymétrique (Jang-e Namotevazen). Le Corps des Gardiens de la révolution islamique mise officiellement sur la création d’un réseau régional de dissuasion, connu sous le nom d’« Axe de la résistance », ce qui permet de compenser la supériorité technologique de l’adversaire en matière d’armements conventionnels.

la-notion-de-politique-theorie-du-partisan.jpgDans ce contexte, comme le notait Carl Schmitt dans sa « Théorie du partisan », le sujet asymétrique acquiert une véritable légitimité par son « attachement à la terre » et sa connexion existentielle à l’espace défendu, opposant à la domination technique le motif de la défense sacrée.

Sur le plan historico-géostratégique, le caractère prolongé des conflits actuels est conditionné par le facteur nucléaire. « Les Fondements de la politique d’État de la Fédération de Russie dans le domaine de la dissuasion nucléaire » définissent l’arme nucléaire strictement comme un « moyen de dissuasion, dont l’emploi serait une mesure ultime et forcée ». Cela exclut les concepts de frappe préventive nucléaire du champ de la planification réelle, maintenant le conflit dans des limites conventionnelles et positionnelles.

Les doctrines stratégiques américaines, y compris la Stratégie de défense nationale (National Defence Strategy), postulent en miroir le passage à la « dissuasion intégrée » (Integrated Deterrence), qui combine pression par les sanctions, alliances militaires et blocus technologique. La superposition de ces doctrines conduit, pour reprendre la formule classique de la géopolitique de Clausewitz, à une « guerre caractérisée par une tension extrême », où les parties n’ont pas la possibilité de se détruire rapidement l’une l’autre. Cette impasse stratégique est également reconnue dans des rapports d’analyse confidentiels du centre américain RAND Corporation, où il est constaté que « dans les conditions de parité nucléaire, les guerres conventionnelles se transforment inévitablement en affrontements industriels prolongés d’usure, dont l’issue dépend non d’un bond technologique, mais de la résilience de l’arrière ». Les différences de résultats obtenus par la Russie et l’Iran dans l’application de ces approches sont liées à la différence de leur architecture géostratégique, à l’ampleur des théâtres d’opération et à la nature de l’implication des acteurs mondiaux.

hezbollah.jpg

Dans le contexte moyen-oriental, la stratégie iranienne repose sur le concept d’asymétrie profonde : Téhéran agit à travers un vaste réseau d’acteurs non étatiques dans toute la région. Cela permet de disperser la supériorité conventionnelle des États-Unis et d’Israël, d’éviter un affrontement direct sur le sol iranien et de rendre le coût d’une agression potentielle contre l’Iran stratégiquement inacceptable pour l’Occident.

À l’inverse, le conflit autour de l’Ukraine représente un affrontement direct et à haute intensité entre de grandes machines étatiques sur un immense théâtre terrestre, mobilisant tout le spectre des armements conventionnels modernes, tandis que les pays occidentaux apportent un soutien financier, de renseignement et technique sans précédent à l’une des parties. Les analystes du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) aux États-Unis soulignent l’impasse asymétrique de ce modèle: la focalisation occidentale sur la supériorité technologique à court terme cède devant la stratégie non occidentale de patience stratégique, pensée pour l’épuisement à long terme des ressources de l’adversaire.

La parité nucléaire bloque la possibilité d’un écrasement militaire radical de l’adversaire, en raison des risques de catastrophe globale. Cela conduit inévitablement à une guerre d’usure positionnelle prolongée, où la victoire dépend non de manœuvres rapides, mais de la résilience économique, démographique et mentale à long terme des systèmes en présence. À ce stade, la géostratégie rejoint l’ontologie originelle de la «guerre juste»: l’issue du combat se déplace du plan de la domination matérielle pure à celui de la robustesse de la structure civilisationnelle et de la capacité de la société à conserver les sens pour lesquels elle est prête à supporter des charges systémiques de longue durée.

L’achèvement logique et métaphysique de cet affrontement global devient la victoire du Katechon russe — principe conservateur de la justice mondiale, dont la mission s’étend des origines anciennes de la foi aux réalités technologiques de l’époque moderne. Les deux porteurs souverains de l’idée de Guerre sacrée ont démontré la viabilité de leurs doctrines face à la pression globale.

66c448e02ec3d710c181c23972b08e0a.jpgL’Iran a réussi à défendre sa position géopolitique au Moyen-Orient, prouvant l’efficacité de la dissuasion asymétrique. La Russie, de son côté, brisant l’inertie de l’impasse positionnelle, a en fait remporté la victoire sur le théâtre d’opérations du Sud, consacrant un basculement tectonique dans l’équilibre global des forces. Cette réalisation stratégique rapproche concrètement la réalité étatique de la mise en œuvre du concept d’« Orthodoxie atomique », dans laquelle le bouclier nucléaire et la vérité spirituelle suprême fusionnent en un instrument unique de défense de la civilisation. En acquérant une supériorité matérielle et territoriale sur les lignes clés, la Fédération de Russie confirme son statut d’exécutant de la fonction katéchonique confiée par Dieu — retenir le monde de la chute dans le chaos de l’hégémonie globale et de la destruction finale.

lundi, 22 juin 2026

L’Iran et la tragédie de la guerre tellurique - Un point de vue iranien sur les événements en cours

imdrirage.jpg

L’Iran et la tragédie de la guerre tellurique

Un point de vue iranien sur les événements en cours

par Ali-Mohammad Mohajer Nasser

Ali-Mohammad Mohajer Nasser sur le nihilisme occidental et la métaphysique de la résistance.

La guerre du Ramadan de 2026 a duré quarante jours. À sa conclusion, les institutions stratégiques du monde atlantique se sont retrouvées face à un silence que leurs algorithmes étaient incapables de traiter. Elles avaient prédit l’effondrement de l’infrastructure iranienne en soixante-douze heures, la désintégration de la chaîne de commandement et de contrôle, la fragmentation inévitable d’une société sous le poids d’une attaque aérienne et navale combinée. Rien de tout cela ne s’est produit. Les bilans habituels invoquaient des variables connues : surestimation des plateformes furtives, sous-estimation des batteries de missiles dispersées, arrogance perpétuelle des états-majors impériaux. Tout cela est vrai, et tout cela passe à côté de l’essentiel. Ce que l’Occident a rencontré en Iran, ce n’était pas une doctrine militaire supérieure au sens technique. C’était une manière d’être-au-monde étrangère, pour laquelle sa propre tradition intellectuelle et spirituelle ne possède plus de vocabulaire. Cet essai tente de nommer ce mode d’être et, ce faisant, de diagnostiquer la maladie qui empêche l’Occident de le reconnaître.

1. La pathologie du spectacle : la guerre occidentale comme nihilisme actif

mhamed.jpgIl faut commencer par écarter la fiction rassurante selon laquelle la guerre à l’occidentale serait « rationnelle ». Elle est, dans sa structure la plus profonde, foncièrement pathologique. Martin Heidegger, dans son essai de 1954 « La question de la technique », a identifié l’essence des techniques modernes non comme un instrument neutre, mais comme un mode de dévoilement qu’il nomme Gestell – l’arraisonnement. Sous l’arraisonnement, tous les êtres – humains, animaux, minéraux – sont réduits à un Bestand, un stock : des ressources à ordonner, optimiser, traiter et finalement éliminer. Ce que Heidegger diagnostiquait dans le barrage hydroélectrique sur le Rhin, on peut désormais le diagnostiquer dans la chaîne de destruction du bombardier américain. L’ennemi cesse d’être un sujet avec lequel on est engagé dans une lutte politique ; il devient un ensemble de cibles, un point de donnée dans une évaluation des dégâts, un nœud dans un réseau logistique à détruire.

C’est là le nihilisme, mais pas le nihilisme passif de la résignation de Schopenhauer ou l’épuisement mélancolique de la classe sénatoriale romaine décadente. C’est un nihilisme actif : une volonté joyeuse et auto-destructrice de néant, qui fait du spectacle de la destruction sa seule source affective. La guerre de 2026 l’a rendu crûment visible.

Observez la conduite de la classe politique américaine. Donald Trump n’a pas seulement autorisé les frappes aériennes ; il les a performées. Lorsqu’un bombardier B-1 a détruit un pont inachevé, Trump a publié la vidéo sur sa plateforme sociale avec la provocation : « Il y en aura d’autres ! ». Il a décrit le kidnapping d’un chef d’État étranger comme si cela équivalait à « regarder une émission télé ». Pete Hegseth, son secrétaire à la guerre, a rejeté tout l’édifice du droit humanitaire international – le sédiment de siècles de doctrine chrétienne de la guerre juste, même sécularisée – comme de « stupides règles d’engagement ». Ce n’est pas de la stratégie. C’est de la gamification. La guerre devient un produit de consommation, un film d’action immersif où l’acte de tuer est structurellement indiscernable du divertissement.

Le phénomène est encore plus accentué dans l’entité sioniste, à la fois laboratoire et avant-garde de cette forme de vie. Lors de la campagne d’extermination à Gaza et des frappes ultérieures contre l’Iran, un universitaire israélien écrivait publiquement : « Tuez les enfants iraniens. Bombardez leurs enfants, pas leurs infrastructures. Les parents doivent voir mourir leurs enfants. » Il ajoutait, avec une fierté clinique, qu’il avait fallu deux ans pour perfectionner cette méthode à Gaza. Ce n’est pas une aberration, ni un écart de décorum. C’est le point d’aboutissement logique de l’arraisonnement. Lorsque la population ennemie a été dépouillée de toute aura sacrée – quand elle n’est plus que Bestand –, la mort d’un enfant n’est plus une tragédie mais un indicateur, une unité quantifiable de guerre psychologique. L’Occident ne se soucie même plus d’habiller ses guerres du voile de l’intervention humanitaire. Le masque est tombé car le visage dessous est pourri.

9ef2b45baeb6c76f4a616430c9b3c57e.jpg

Le symptôme ukrainien

Pour comprendre toute l’ampleur de cette pathologie, il faut élargir le regard au-delà du golfe Persique jusqu’à la terre noire du Donbass. La guerre par procuration de l’Occident contre la Russie en Ukraine n’est pas un contre-modèle du nihilisme décrit ci-dessus ; elle en est l’expression la plus accomplie.

Voyez ce que l’Occident a réellement offert à l’Ukraine : des armes, certes – HIMARS, Storm Shadows, chars Abrams, le flot ininterrompu de matériel pour soutenir une guerre d’usure. Des sanctions contre la Russie, une guerre financière qui s’est retournée spectaculairement contre ses instigateurs. Un récit « d’intégration européenne » qui, en pratique, est une promesse de servitude perpétuelle envers Bruxelles et Washington. Mais ce que l’Occident n’a pas offert, et ne peut offrir, c’est une métaphysique du sacrifice. Il est incapable d’expliquer au soldat ukrainien pourquoi sa mort a un sens, parce que l’Occident lui-même ne croit plus que la mort ait un sens. L’Union européenne n’est qu’un appareil gestionnaire pour l’administration des marchés. Elle n’a pas de nomos, pas de fondation sacrée, pas de destin. Elle est, au sens précis d’Oswald Spengler, une civilisation : la phase inorganique, sans âme, post-culturelle d’un organisme autrefois vivant.

Dans ce cadre, le soldat ukrainien ne meurt pas pour une patrie au sens tellurique, ni pour une histoire sacrée ou un pacte avec les morts, mais pour un virement bancaire et un tweet d’un fonctionnaire de Bruxelles. Les officiers de l’OTAN voient le terrain de l’Est de l’Ukraine comme une grille de coordonnées ; ils parlent de « façonner le champ de bataille » et de « gérer les échelles d’escalade » dans un langage qui n’est pas différent d’une analyse de risque d’entreprise. Le combattant russe, quoi qu’on en dise, se bat sur une terre ancestrale contre une intrusion qui avance depuis trois décennies. Il combat, imparfaitement certes, en tant qu’être tellurique : enraciné dans la terre, la mémoire, et un héritage civilisationnel orthodoxe spécifique. Le soldat ukrainien, en revanche, a été enrôlé dans une guerre qui n’est pas la sienne, une guerre menée pour le principe abstrait que « les frontières ne doivent pas changer par la force », un principe que l’Occident lui-même a violé chaque fois que cela lui convenait.

Il n’est pas nécessaire de romantiser la Fédération de Russie pour reconnaître qu’elle est devenue, dans ce conflit, ce que Carl Schmitt appelait le Katechon : le reteneur, la force qui, bien que compromise, retient la dissolution totale du monde dans un espace homogène régi par le marché. La rage de l’Occident contre la Russie n’est pas une réaction morale à une violation du droit international. C’est la rage du nihiliste qui rencontre un peuple qui croit encore à la réalité d’un destin supérieur à la consommation individuelle.

Aras-2025_military_drill_(26).jpg

2. La métaphysique du combat fidèle : l’intensification ontologique de l’Iran

Face à ce vide – ce nihilisme actif, spectateur, marchand – se dresse ce qu’on ne peut appeler autrement qu’une métaphysique du combat fidèle. Ce phénomène résiste à toute lecture réductrice. Ce n’est pas simplement du « fanatisme religieux », comme le clame la presse occidentale. Ce n’est pas une innovation tactique à décortiquer et intégrer dans le prochain manuel du Marine Corps. C’est une relation entièrement différente à la mort, à la communauté, à la terre sur laquelle on se tient.

1672489029736-53ee8c306f9715a4926e144803e6636a.jpeg

Pour l’aborder, il faut se tourner vers une tradition que l’Occident a systématiquement ignorée : la philosophie islamique iranienne, et en particulier la doctrine de l’al-harakat al-jawhariyya – le mouvement substantiel – développée par le sage du XVIIe siècle Mollah Sadra Shirazi (portrait). Le mouvement substantiel pose que la réalité n’est pas une substance statique qui subit des changements accidentels, mais que la substance elle-même est en mouvement. L’existence est un flux perpétuel, une intensification continue. Un être n’a pas simplement une histoire qui lui arrive ; il est son histoire sous le mode du profondissement continu. Ce n’est pas une métaphore. C’est une ontologie.

L’Iran, en tant que bumiyyat – un être autochtone, enraciné, lié à un lieu et à une histoire – est l’incarnation vivante de ce principe. L’Iran n’a pas seulement une longue histoire. Il est cette histoire en mouvement. À chaque moment de menace existentielle – de l’incendie de Persépolis par Alexandre au sac de Bagdad par les Mongols, de la guerre de huit ans contre le régime de Saddam Hussein soutenu par l’Occident à la guerre du Ramadan 2026 – l’essence iranienne ne s’est pas dissoute dans le traumatisme ni fragmentée en pur instinct de survie. Elle s’est intensifiée. Elle est retournée à ses racines, non pour les répéter dans un cycle nostalgique et stérile, mais pour les recréer à un plus haut degré de densité existentielle. C’est le sens de l’ishtidad : l’intensification.

8c369269b5414cef918b5f6c4032013a.jpg

Le mécanisme de cette intensification est le tadhakkur : le souvenir. Mais il ne s’agit pas du souvenir d’un écolier qui apprend des dates par cœur. Le tadhakkur est un rappel ontologique actif qui effondre le temps linéaire et vide de l’Occident moderne – ce que Walter Benjamin appelait le « temps homogène et vide » – et ouvre une porte à une temporalité qualitative. Quand le combattant iranien entre sur le champ de bataille, il ne se contente pas de se souvenir de la bataille de Karbala au VIIe siècle. Il synchronise son présent avec elle. Il devient contemporain de Husayn ibn Ali. Le martyre de Karbala, défaite militaire mais victoire cosmique, n’est pas un événement passé dont on tire des leçons. C’est une réalité vivante et éternelle à laquelle le combattant participe par l’acte du sacrifice.

C’est pourquoi les agences de renseignement occidentales, avec toutes leurs données et leurs modèles comportementaux, ont été prises totalement au dépourvu lors de la guerre de 2026. Elles s’attendaient à ce que la puissance des bombardements, le « choc et effroi » qui avait terrassé d’autres États, brise la population iranienne, la retourne contre le gouvernement, produise la « révolution de couleur » tant espérée. L’inverse s’est produit. Le deuxième jour de la guerre, sans aucun ordre de l’État, sans aucun appel officiel à la mobilisation, des dizaines de milliers d’Iraniens ont spontanément envahi les rues de Téhéran. Ils savaient que ces rues pouvaient à tout moment devenir des zones de mort. Ils sont venus quand même. Ils avaient déjà, dans le langage de la tradition, égorgé la mort au pied de l’Absolu.

87fdc28479d04ab0ad622b061e5757e6.jpg

Considérez la dernière note d’un commandant iranien, mort en martyr lors des premiers jours de la guerre. Il a écrit : « Le monde est une mauvaise chose car si tu le gagnes entièrement, tu n’as rien gagné. Mais c’est aussi sa vertu : si tu le perds entièrement, tu n’as rien perdu. » Ce n’est pas du fatalisme. Ce n’est pas le « culte de la mort », comme le qualifie la propagande occidentale. C’est la parole d’un sujet qui a identifié son existence à une réalité sacrée à un point tel que la mort biologique devient une transition tactique, non une fin. Le martyr, selon cette ontologie, ne meurt pas. Il émigre du visible à l’invisible, du terrestre à la garnison céleste, d’où il continue à combattre aux côtés de ses compagnons. C’est le sens du verset coranique : « Ne dites pas de ceux qui sont tués dans le chemin de Dieu qu’ils sont morts. Non, ils sont vivants, mais vous ne le percevez pas. » (2:154)

6d83fb79d27c77094f95161013318bb0.jpg

Face à cela, qu’a le combattant occidental ? Un salaire. Un prêt de vétéran. Une « mission » qui change à chaque cycle électoral. Sa mort, si elle survient, n’est pas un sacrifice mais une erreur logistique, un échec de la gestion du risque. Son ennemi n’est pas un sujet engagé dans une lutte politique ; c’est une « cible de grande valeur » à traiter. Il opère depuis un porte-avions – une île flottante de juridiction américaine, une machine stérile, sans lieu, qui n’appartient à aucun nomos, à aucune terre, à aucune géographie sacrée. Le combattant iranien opère depuis la montagne. La chaîne du Zagros (foto) n’est pas pour lui un simple relief topographique : c’est une arme, un bouclier, un sanctuaire. L’Occident combat contre la géographie – il l’aplatit, la brûle, nie sa pertinence tactique. L’Iran combat avec la géographie – il s’enracine dans la montagne, se faufile dans les oueds cachés, tire des missiles depuis la roche même que les munitions de précision occidentales ne peuvent atteindre.

3. Le détroit d’Ormuz comme théâtre métaphysique

Cette fracture ontologique trouve son expression la plus condensée dans le détroit d’Ormuz. Le détroit n’est pas simplement un « point d’étranglement » dans le langage banal de la stratégie navale. C’est la ligne de front symbolique où deux nomoi, deux modes d’organisation de la Terre, s’affrontent.

Le nomos occidental, thalassocratique, voit la mer comme un vide à traverser, un espace de flux à sécuriser pour le commerce. Le détroit est un passage, un goulet à gérer, un problème de projection de force. Le nomos iranien, tellurique, voit la mer du point de vue de la terre qui l’enserre. Le détroit n’est pas un passage ; c’est le seuil d’un foyer. Lorsque le responsable iranien déclare à la chaîne Al-Mayadeen, peu avant son assassinat, que « le golfe Persique est notre maison », il ne prononce pas un slogan de propagande. Il énonce une revendication métaphysique que l’Occident est constitutionnellement incapable d’entendre : certains espaces ne sont pas vides, ni neutres, ni des « biens communs mondiaux », mais saturés de la présence d’un peuple dont le pacte avec cette géographie remonte à des millénaires.

R300276459.jpgC’est la distinction schmittienne entre terre et mer faite chair. La marine américaine, instrument suprême de la thalassocratie, agit sur l’hypothèse que la mer est un domaine d’accès universel. L’Iran opère sur l’hypothèse, ontologiquement première et historiquement confirmée, que la mer côtière est une extension de son être tellurique. Quand un destroyer américain entre dans le détroit d’Ormuz, il ne pénètre pas seulement dans les eaux territoriales iraniennes au sens légal. Il entre dans une autre spatialité, où la terre est l’élément dominant et la mer son espace dépendant. Le missile qui frappe le destroyer n’est pas un acte d’agression dans une bataille navale symétrique. C’est un acte de défense du foyer, tiré depuis une batterie côtière cachée, depuis la montagne qui surplombe la mer, depuis une géographie militarisée par une civilisation qui n’a jamais oublié comment le faire.

L’Occident ne peut comprendre cela, car sa propre relation à la géographie est purement extractive. Il occupe l’espace, mais il n’y habite pas. Ses porte-avions sont des merveilles technologiques, mais ils sont sans foyer. Le combattant iranien, accroché à sa forteresse montagneuse, est chez lui d’une manière qu’aucune frappe de précision ne peut neutraliser.

4. La tragédie de l’Occident : une coda spenglérienne

La guerre du Ramadan 2026 n’a pas été une victoire finale. Ce n’était qu’une bataille unique, au prix exorbitant, dans une guerre qui s’étendra sur des générations. L’Occident n’a pas été vaincu. Sa base industrielle, bien qu’affaiblie, reste redoutable. Sa capacité de destruction, d’exporter son propre vide intérieur, n’est pas épuisée. Il se réarmera. Il trouvera de nouveaux intermédiaires. Il affinera ses techniques d’envoûtement et de subversion. La guerre n’est pas terminée. Elle ne fait que commencer.

Mais quelque chose a été révélé qui ne peut plus être ignoré. L’Occident a dévoilé son essence. Il continue de se battre pour le pétrole, pour les points de passage stratégiques, pour les ressorts matériels de l’hégémonie. Les anciens intérêts impériaux n’ont pas disparu. Mais ce que la guerre de 2026 a mis à nu, c’est que ces intérêts sont désormais poursuivis en l’absence de tout horizon civilisationnel ou moral. Privée de toute transcendance sacrée, la guerre ne sert plus de but politique supérieur ; elle devient sa propre fin – un rituel spectaculaire, médiatisé, ludifié, qui administre la mort tout en générant du contenu viral. C’est ce qu’Oswald Spengler avait anticipé : une civilisation entrant dans la phase où l’argent triomphe du sang, le marchand du guerrier, la causalité du destin. Dans une telle phase, même le gain matériel cesse de porter vers un avenir signifiant. L’Occident ne croit plus en l’avenir qu’il prétend bâtir. Il lui reste le spectacle du présent, la décharge de dopamine de la notification de frappe – et les champs de pétrole, toujours en flammes.

Le monde multipolaire, le monde des puissances telluriques qui reconquièrent leur souveraineté face à l’empire thalassocratique, doit comprendre cela : on ne peut vaincre cette forme de nihilisme par un nihilisme supérieur. On ne répond pas au Gestell occidental par plus de smartphones, plus de réformes néolibérales, plus d’intégration aux structures du marché qui dissolvent toute tradition. La seule réponse durable est celle que l’Iran a incarnée, même imparfaitement : un retour à la bumiyyat (autochtonie), la culture de l’ishtidad (intensification existentielle), et la discipline du tadhakkur (souvenir). Il ne s’agit pas de nostalgie. Ni de zèle religieux. Il s’agit de la reconnaissance froide et lucide de ceci : un peuple qui oublie pourquoi il vaut la peine de mourir, oubliera bientôt pourquoi il vaut la peine de vivre.

L’Occident hurle dans le vide : « Nous vous enterrerons. » Mais il ne peut pas enterrer ce qu’il ne peut voir. Et il ne peut pas voir l’âme. Voilà sa tragédie. Voilà le seul espoir des assiégés.

15:59 Publié dans Actualité, Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, tradition, iran, moyen-orient | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 19 juin 2026

L’accord États-Unis–Iran signe-t-il la fin de l’unipolarité? - Traités et retour de la compétition civilisationnelle

US-Iran.2e16d0ba.fill-1600x900.jpg

L’accord États-Unis–Iran signe-t-il la fin de l’unipolarité?

Traités et retour de la compétition civilisationnelle

Constantin von Hoffmeister

La rhétorique du président Trump à l’égard de l’Iran a évolué avec une rapidité surprenante, passant d’un langage évoquant la destruction complète à celui vantant la réconciliation. À un moment, il s’exprimait en des termes laissant présager la ruine totale de la République islamique. À un autre, il dessinait une vision de paix s’étendant dans le futur, assortie de promesses de prospérité à grande échelle. Désormais, Washington et Téhéran ont l’intention de signer un mémorandum d’entente ce vendredi. De tels documents possèdent une valeur symbolique et une signification diplomatique, tout en étant dépourvus de force juridique contraignante. Cet accord particulier semble exceptionnellement concis. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a déclaré lors d’un entretien avec l’agence Mehr samedi que le texte lui-même ne dépassait pas deux pages. Le destin des nations peut parfois dépendre de documents plus courts qu’un simple article de journal.

f55ee385a174c79e80784645a91ff908.jpg

La brièveté du texte suggère que de nombreux points clés demeurent non résolus. Les responsables évoquent des mesures urgentes à prendre immédiatement, parmi lesquelles la restauration de la libre navigation dans le détroit d’Ormuz. Pourtant, les informations disponibles laissent planer un flou persistant. Les médias iraniens présentent une version où les restrictions américaines sur les ports iraniens du golfe Persique disparaîtraient tandis que l’Iran, en coopération avec Oman, continuerait d’exercer une surveillance sur la zone et d’en tirer des revenus substantiels via des taxes maritimes. Trump, lui, semble décrire un résultat très différent. Dans des propos rapportés par le New York Times dimanche, il a affirmé que l’une des réalisations centrales de l’accord serait l’établissement d’un détroit d’Ormuz gratuit de tout péage, de façon permanente. Un accord décrit de manière incompatible par ses signataires ressemble à un texte ancien traduit en langues rivales, chaque version servant un destin différent. La diplomatie vit dans ce domaine de symboles mouvants et de silences stratégiques, où les États mènent des batailles par le langage.

Le concept de multipolarité darwinienne offre un cadre pour comprendre de tels événements. L’ordre mondial émergent ressemble à un écosystème civilisationnel dans lequel les grandes puissances s’adaptent aux circonstances changeantes, préservent leur identité propre et rivalisent pour leur influence à travers régions et continents. La fin de la domination unipolaire n’annonce pas une ère de coopération universelle. Elle marque le retour de l’histoire dans sa forme la plus ancienne : une compétition entre civilisations dotées de traditions, de valeurs et d’intérêts stratégiques différents. De même que les espèces survivent en s’adaptant à des environnements changeants, les civilisations perdurent par la résilience, l’innovation, la vitalité démographique et la cohésion culturelle. La multipolarité, en ce sens, obéit à des pressions évolutives. Les États émergent, déclinent, se transforment et se réaffirment. La paix demeure possible, mais elle naît d’un équilibre entre les puissances, et non du rêve d’un modèle universel imposé à l’humanité.

Le contenu réel de l’accord envisagé demeure largement caché au public. Araghchi a annoncé que le texte serait rendu public après la signature prévue vendredi. Même cette assurance invite à la prudence. Des rapports de l’agence Mehr évoquent ce qui serait quatorze points clefs du mémorandum. Ces points divergent fortement des déclarations du président américain et de ses proches collaborateurs. Plusieurs revendications attribuées à l’accord défient la crédibilité. Le point cinq prévoit, dit-on, un retrait américain de la région entourant l’Iran. Le point six appellerait à la levée de toutes les sanctions sans concessions réciproques. Le point sept propose un effort de reconstruction américain en Iran d’une valeur d’au moins 300 milliards de dollars. De telles dispositions constitueraient une transformation géopolitique d’ampleur historique.

139511211051198359950324.jpg

L’explication la plus vraisemblable semble simple: les quatorze points représentent une proposition iranienne transmise aux négociateurs américains le 2 mai par des médiateurs pakistanais. Croire que les États-Unis ont accepté l’ensemble du package iranien, c’est confondre désir et réalité, propagande et diplomatie. Les empires avancent à travers l’histoire comme de vieilles bêtes: ils négocient, menacent, reculent et progressent, mais ils renoncent rarement à un avantage stratégique en échange de mots couchés sur de fragiles feuilles de papier. Pourtant, les récits officiels façonnent souvent la perception du public. En Iran, une partie de la population entend depuis des semaines des récits présentant le récent conflit comme une victoire sur le champ de bataille, un triomphe, la preuve du statut de superpuissance de la nation. Dans ce contexte, croire à un accord exceptionnellement favorable devient plus compréhensible. Quelques manifestations opposées au rapprochement avec les États-Unis ont également eu lieu.

La question centrale demeure : cet accord peut-il produire une paix durable ? L’histoire regorge d’exemples d’accords qui ont offert une stabilité temporaire tout en laissant intactes des rivalités plus profondes. Les grandes puissances abandonnent rarement leurs intérêts stratégiques suite à une seule signature. Elles font une pause, se repositionnent, négocient et se préparent à la phase suivante de la compétition. Dans le cadre de la multipolarité darwinienne, la paix naît de l’équilibre entre des civilisations capables de défendre leurs intérêts tout en reconnaissant la force des autres. Un tel ordre pourrait s’avérer plus durable que l’universalisme idéologique, car il reflète la pluralité du monde réel plutôt que des visions abstraites d’un destin politique unique.

Pour Trump, le calcul immédiat est peut-être plus simple. Préserver la stabilité jusqu’aux élections de mi-mandat américaines du 3 novembre serait déjà un succès politique d’envergure. Les hommes d’État poursuivent la paix pour des raisons à la fois grandioses et pratiques. Certains cherchent des règlements durables. D’autres achètent du temps. Le système international récompense souvent ceux qui savent faire la différence.

jeudi, 18 juin 2026

La guerre hybride contre l’Iran ne cessera pas

imghirages.jpg

La guerre hybride contre l’Iran ne cessera pas

par Daniele Perra

Source: https://www.ariannaeditrice.it/articoli/la-guerra-ibrida-...

Je reste assez sceptique quant à l’accord Iran–États-Unis. Sans même évoquer le fait qu’Israël est déjà prêt à le faire échouer (avec l’aide de ses nombreux hommes placés au sein de l’administration américaine), ce document (qui, pour l’instant, n’est qu’un simple mémorandum) représente la plus grave défaite stratégique de l’histoire récente des États-Unis, pire encore que celle du Vietnam. D’autant que, lors de ce conflit, les États-Unis avaient réussi à en atténuer les coûts en profitant de la «fenêtre dorée» et en imprimant plus de dollars qu’ils n’avaient d’or en réserve.

Quelques jours après le début du conflit, j’avais rédigé un article, publié sur le site « Eurasia », intitulé de manière évocatrice: «La dernière guerre de l’Empire américain». Certes, il ne s’agira peut-être pas exactement de cela (et le complexe militaro-industriel américain continuera de produire/d'attiser des foyers de conflit), mais j’ai tout de même l’impression qu’il s’agit là du dernier affrontement réel hors de l’hémisphère occidental pour Washington.

Observons désormais dans le détail ce que prévoit le mémorandum. Il est question d’un cessez-le-feu au Liban. En toute honnêteté, le cessez-le-feu était déjà en vigueur depuis 2024, même si, en l’espace d’un an (plus ou moins), les FDI l’avaient violé un millier de fois.

Fondamentalement, peu de choses changent. Israël n’abandonnera pas les positions acquises jusqu’à présent et poursuivra sa guerre comme et quand il le voudra (et il est difficile, sinon impossible, d’imaginer que les États-Unis cesseront de le soutenir). Il ne semble pas non plus être question du programme balistique iranien.

Le détroit d’Ormuz rouvre, mais reste sous contrôle iranien. Voilà la véritable humiliation pour la thalassocratie américaine. Et c’est la preuve que les États-Unis (surtout leur économie), indépendamment de la tant vantée autosuffisance énergétique, dépendent du commerce international du pétrole, qui permet au dollar de survivre.

La Chine, une fois de plus, s’est montrée être une puissance responsable sur le plan international, réduisant ses importations de cette ressource et maintenant des prix bas, tout comme d’autres pays qui ont puisé profondément dans leurs réserves stratégiques. Elle a aussi démontré aux États-Unis que leur stratégie d’interruption des approvisionnements pour freiner sa croissance n’est pas viable (la Chine, contrairement à ce que l’on pense à tort, est autosuffisante sur le plan énergétique à hauteur d’au moins 80% de ses besoins).

Les sanctions contre l’Iran seront très probablement en partie levées, du moins en ce qui concerne le secteur pétrolier. Par ailleurs, environ 25 milliards d’actifs iraniens seront débloqués (Obama avait été vivement critiqué pour avoir donné à l’Iran bien moins que cela).

Enfin, la question du nucléaire sera débattue dans le cadre d’un accord à conclure, après de nouvelles négociations, au cours des 60 prochains jours. À ce sujet, il convient de rappeler que, déjà dans le cadre du JCPOA, l’Iran avait déclaré ne pas vouloir développer d’armes nucléaires. À ce jour, il semble plutôt improbable que Trump puisse obtenir de meilleures conditions que son prédécesseur. Il faut ajouter à cela qu’il n’y a eu en Iran aucun changement de régime. Bien au contraire.

Comme indiqué précédemment, je reste sceptique. Déjà en 2015, les États-Unis, à la différence de la partie iranienne, n’avaient en rien respecté l’accord. Et même dans la situation actuelle, une éventuelle signature ne signifiera en rien la fin de la guerre hybride, alternant entre basse et haute intensité, contre Téhéran.

21:29 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran, guerre hybride | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mercredi, 17 juin 2026

Ce que signifie la guerre d’Iran pour nous

Gamma-1777486906844-i80thj.jpg

Ce que signifie la guerre d’Iran pour nous

Par Dimitrios Kisoudis

Source: https://www.linkedin.com/pulse/der-irankrieg-f%C3%BCr-uns...

Les États-Unis et la République islamique semblent s’être mis d’accord sur les conditions qui mettront fin à la guerre. Le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif a été le premier à annoncer un accord sur X. Selon le Financial Times, le Qatar aurait joué un rôle déterminant dans la médiation.

Il reste cependant douteux que cet accord tienne. Les deux attaques contre l’Iran ont eu lieu alors que des négociations étaient en cours. Israël, de son côté, n’est pas impliqué, mais pourrait torpiller les accords de paix au Liban. Le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, a déclaré immédiatement sur X qu’Israël ne se considérait pas lié par l’accord de Trump.

Mohammad_Javad_Zarif_20250203_(cropped).jpgLe ton général des commentateurs des deux camps : l’Iran a infligé une défaite aux États-Unis. L’analyste en géopolitique Andrew Korybko considère cependant que c’est Israël qui sort perdant, car selon lui, les États-Unis ont renoncé à des objectifs de guerre ambitieux et coûteux (poursuivis par Israël) dans le but de lier durablement l’Iran à eux, avec l’aide de la faction « modérée » autour de Mohammad Javad Zarif (photo).

Au vu des expériences des dernières années, il serait surprenant que la Chine, la Russie ou l’Iran veuillent réellement rétablir leurs relations avec les États-Unis au détriment d’un des pôles du triangle multipolaire. La mise en place de structures alternatives de coopération devrait rester prioritaire. Même si Trump agissait de bonne foi — ce dont rien ne témoigne —, n’importe quel futur président américain pourrait annuler des accords éphémères et raviver le conflit. Il n’y a aucun sens de laisser des structures fragiles pour un gain à court terme. Aucun des trois pays ne peut douter de l’hostilité de l’Occident.

Et que signifie la guerre d’Iran pour l’Allemagne et l’Europe? L’Allemagne s’est moins laissée entraîner dans la guerre qu’on aurait pu le penser. Le chancelier fédéral Merz a refusé toute intervention dans le détroit d’Ormuz et a corrigé sa position vis-à-vis de l’Iran au cours du conflit. Il n’a jamais été question d’un soutien militaire à Israël ; cet objectif, parfois présenté comme une raison d’État, est donc difficilement réalisable. Le chancelier Merz n’est certes pas allé aussi loin que le courageux Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, qui a refusé aux États-Unis l’accès complet aux bases espagnoles. Mais tout commencement s’accompagne d’hésitation.

Face à la guerre d’Iran, l’Allemagne a fait un pas vers la multipolarité, mais face à la guerre en Ukraine qui se poursuit, elle a fait un demi-pas en arrière. En négociant un accord avec l’équipe Trump, la Russie a fait de l’Allemagne l’ennemi à la place des États-Unis, car un accord avec l’ennemi numéro un n’est pas justifiable. On peut supposer que les États-Unis participent au moins à ce jeu, sinon le dirigent, et ajustent leur partage des charges en conséquence.

L’Allemagne s’est laissée pousser dans ce rôle d’ennemi par des provocations, alors que la Russie est indispensable à la stabilisation de la position allemande au centre de l’Europe. Désormais, l’UE est considérée comme l’ennemi principal là où les factions atlantistes qui ont préparé la guerre en Ukraine le voulaient. Sur le troisième front, à savoir la Chine, l’UE génère un bruit de fond dans lequel la République populaire est perçue comme à l’origine de la désindustrialisation de l’Europe. Ce bruit de fond peut être amplifié à tout moment par l’Occident pour se muer en véritable vacarme.

Si l’accord avec l’Iran tient, l’Allemagne doit œuvrer pour la normalisation des relations avec la République islamique. Si aucun accord n’est trouvé entre Trump et Poutine, la relation avec la Russie pourrait rapidement se détendre. Mais le plus important est de refuser toute préparation à une guerre économique avec la Chine. Si les États-Unis attisent le conflit avec la Chine, une voie de sortie de l’ancrage occidental s’ouvrira pour l’Allemagne et l’Europe. Pour cela, l’UE doit protéger son infrastructure de paiement — comme le font les pays des BRICS — contre les attaques géopolitiques venant des États-Unis.

19:06 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran, états-unis, moyen-orient | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

États-Unis et Iran: un accord, deux interprétations

US-Iran-Military-Conflict.jpeg

États-Unis et Iran: un accord, deux interprétations

Jeanne Delahaye

Source: https://www.facebook.com/jeanne.delahaye.7

1. La version américaine

Washington présente l’accord avant tout comme un accord portant sur la sécurité et sur le nucléaire :

- Ouverture du détroit d’Hormuz

- Fin de la confrontation militaire directe

- Négociations sur le programme nucléaire iranien

- Allègement progressif des sanctions

- À long terme, plus d’armes nucléaires iraniennes

Dans la communication américaine, le Liban n’est généralement mentionné qu’en passant.

2. La version iranienne

Téhéran décrit l’accord de façon nettement différente.

Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a déclaré à la télévision d’État iranienne qu’on travaillait à un accord visant à mettre fin à la guerre «sur tous les fronts, y compris au Liban». En outre, l’Iran souligne que les véritables questions nucléaires ne seront négociées qu’après la signature du mémorandum.

Du point de vue iranien, les priorités sont :

- Fin de la guerre

- Levée des sanctions

- Libération des avoirs iraniens gelés

- Fin du blocus des ports iraniens

- Désescalade régionale, y compris au Liban

3. Le point de vue du Hezbollah et d’une partie du camp iranien

Ici, on va encore plus loin.

Des représentants du Hezbollah ont déclaré aux médias arabes que l’Iran leur avait assuré que le Liban faisait partie de l’accord et qu’un retrait israélien des territoires libanais disputés était prévu. Cependant, cette version n’a jusqu’à présent été confirmée ni par Washington, ni par Israël.

C’est pourquoi de nombreux observateurs se demandent actuellement :

Le Liban figure-t-il vraiment dans le texte, ou s’agit-il seulement d’engagements politiques en coulisses?

Pourquoi Téhéran reste si prudent

Un autre point important :

Tandis que Trump parle déjà d’un accord pratiquement finalisé, des représentants du gouvernement iranien rappellent sans cesse qu’aucun accord définitif n’a encore reçu l’approbation de tous les centres de pouvoir en Iran. Même les médias proches du gouvernement ont tempéré à plusieurs reprises les propos de Trump, expliquant qu’aucun texte final n’avait encore été approuvé. À Téhéran, il y a en outre des protestations de la part des conservateurs, qui reprochent aux négociateurs d’avoir fait trop de concessions.

Mon impression d’après les informations connues jusqu’à présent

Les Iraniens semblent considérer l’accord comme une première étape, et non comme la paix définitive.

Ils le présentent à l’intérieur du pays à peu près ainsi :

- La guerre est arrêtée.

- Les sanctions commencent à être levées.

- L’Iran continue d’exister en tant qu’État.

- La question nucléaire sera discutée plus tard.

- Le Liban et le Hezbollah ne sont pas abandonnés.

Les États-Unis, en revanche, présentent le même accord comme suit :

- L’Iran renonce à l’arme nucléaire.

- Le détroit d’Hormuz est ouvert.

- Le conflit est terminé.

- Ce n’est qu’ensuite que l’Iran bénéficiera d’avantages économiques.

C’est pourquoi on entend actuellement des déclarations aussi différentes. Les deux parties mettent en avant les points qui sont importants pour leur propre opinion publique. Le texte exact du mémorandum n’a pas encore été publié dans son intégralité. C’est précisément pourquoi il n’est pas encore clair si l’interprétation iranienne concernant le Liban et le Hezbollah figure effectivement dans le texte de l’accord, ou s’il s’agit d’engagements politiques en dehors du cadre publié.

Si la signature a bien lieu aujourd’hui, un texte plus détaillé ou un résumé sera probablement publié pour la première fois dans les 24 à 48 heures à venir. On pourra alors voir quelle version est la plus proche de la réalité.

Il est également intéressant de noter que Trump a déclaré publiquement que Netanyahu «n’a pas d’autre choix» que d’accepter un accord irano-américain.

Sichtwechsel.lu

18:51 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran, états-unis, moyen-orient | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

jeudi, 28 mai 2026

Guerre contre l’Iran, saison 1: Trump 0 – Iran 1

Iran-US-War-3621410652.png

Guerre contre l’Iran, saison 1:

Trump 0 – Iran 1

Ralf Van den Haute

Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°210, mai 2026.

Le président américain Donald Trump – plus à l’aise sur le green que dans le Golfe Persique – a présenté la guerre contre l’Iran comme si cela se résumerait à une brève excursion. Il voulait des résultats rapides: la chute du régime et la destruction de ses capacités militaires. Quatre semaines plus tard, rien de tout cela ne s’est produit.

L’Iran a pris l’initiative. Il contrôle le détroit d’Ormuz, menace, via ses alliés, de fermer d’autres passages stratégiques et a fait grimper les prix de l’énergie. L’Europe, coupée des hydrocarbures russes, en ressent immédiatement les effets. Parallèlement, la Russie profite de la situation.

Bien qu’ayant été durement touché par les bombardements, l’Iran n’a pas capitulé. Au contraire: le conflit s’est intensifié. Les États-Unis, qui comptaient sur une victoire éclair, se retrouvent empêtrés dans une guerre sans objectif clair ni stratégie de sortie. Le bilan de l’opération « Epic Fury » est tout simplement catastrophique.

La justification de la guerre reste vague. La menace nucléaire ne semble pas, selon diverses sources, être aiguë. Pourtant, sous la pression d’Israël, Trump s’est lancé dans un conflit qui, à ce moment-là, ne présentait pas de motif urgent. Même au sein des structures de sécurité américaines, des critiques se sont fait entendre, affirmant que l’Iran ne représentait pas une menace immédiate.

fox-news-graphics-irans-nuclear-facilities-3466759675.jpg

La plus grande erreur fut de sous-estimer l’Iran lui-même. Ce n’est pas un État faible, mais un pays de 90 millions d’habitants, avec une longue histoire, une forte identité nationale et des ressources économiques et militaires considérables. L’Iran mène cette guerre comme une lutte existentielle – ce que Washington semble ne pas comprendre.

C’est pourquoi l'Iran refuse de capituler. La stratégie iranienne est asymétrique: il ne s’agit pas d’une confrontation directe avec la puissance américaine, mais de frapper des cibles économiques et énergétiques vulnérables. Le contrôle des points de passage stratégiques et les attaques contre les infrastructures énergétiques se révèlent particulièrement efficaces.

Les États du Golfe, dépendants de la protection américaine, sont entraînés dans le conflit. Leur modèle économique est sous pression, tandis que leur confiance en Washington en tant que garant de leur sécurité diminue.

Parallèlement, le droit international s’efface. L’élimination ciblée de dirigeants d’un État souverain, sans déclaration de guerre et sans approbation parlementaire, crée un précédent. La guerre semble échapper aux règles classiques qui la limitaient autrefois.

0bd243c5-9a09-487f-9313-c486a6eb17dc-1076488756.jpg

Militairement, le conflit démontre à nouveau les limites de la supériorité technologique. Des systèmes d’armes coûteux sont déployés contre des drones bon marché; les coûts explosent, les stocks diminuent. Les États-Unis disposent de la tactique, mais manquent de stratégie – surtout d’une vision pour l’après-guerre.

Géopolitiquement, la guerre ouvre la voie à une multipolarisation accrue. Elle renforce la formation d’un bloc anti-occidental autour de la Russie et de la Chine, et accroît le risque d’escalade régionale. De plus, les objectifs de Washington et de Tel-Aviv divergent: alors que Trump envisage peut-être encore d'arriver à un accord, Israël, lui, semble déterminé à poursuivre la guerre.

Ce qui reste, c’est un conflit sans issue claire, avec des risques croissants pour toute la région. La stabilité au Moyen-Orient est plus éloignée que jamais.

18:24 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran, états-unis, moyen-orient | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

samedi, 16 mai 2026

L'épopée nationale de Shāh-nāmeh de Ferdowsi: mythe fondateur et identitaire de l'Iran

Combat-between-Isfandiyar-and-Simurgh-1024x788.jpeg

L'épopée nationale de Shāh-nāmeh de Ferdowsi: mythe fondateur et identitaire de l'Iran

par Maria Morigi

Source: https://telegra.ph/Epopea-nazionale-Sh%C4%81h-n%C4%81meh-...

Le 25e jour du mois d’Ordibehesht selon le calendrier iranien, on commémore Abol-Ghāsem Ferdowsi, appelé Hakim (sage / savant) en son titre honorifique. Cette même journée est également dédiée à la préservation de la langue perse à travers la campagne internationale dénommée « Persan, langue de la culture et de la civilisation iranienne », lancée en mai 2026 par la Fondation Saadi en collaboration avec l’Organisation pour la Culture et les Relations Islamiques. L’initiative promeut la langue perse ainsi que la connaissance de la pensée et du patrimoine historique de l’Iran. Cette année, l’importante double célébration est tombée un vendredi, le 15 mai. 

81bBGFTezwL._SL1500_.jpg

Ferdowsi, pseudonyme d’Abū al-Qasem Manṣūr (né vers 935 et mort vers 1020-1026, dans l’ancienne ville de Ṭūs, province de Razavi Khorasan), est l’auteur du Shāh-nāmeh (Livre des Rois), poème monumentale de près de 60.000 distiques. La vie du poète est presque légendaire, car la seule source fiable est Neẓāmī-ye ʿArūẓī, qui visita la tombe de Ferdowsi un siècle après sa mort, et recueillit des témoignages. 

flat,750x,075,f-pad,750x1000,f8f8f8.u3.jpg

Le Shāh-nāmeh, somme de l’histoire légendaire de la Perse de la période préislamique, et l’une des œuvres les plus importantes de la poésie orientale, couvre environ 2000 ans de traditions et d’histoire. Pour les Iraniens, c’est l’histoire d’un passé glorieux, transmis en vers nobles et solennels. La version poétique se base sur une œuvre en prose antérieure de Ferdowsi lui-même et, en partie, sur une traduction de Khvatāy-nāmak, texte pahlavi (langue médio-perse) sur l’histoire des rois de Perse, depuis les temps mythiques jusqu’au règne de Cosroe II (590-628), c’est-à-dire jusqu’à la chute de la dynastie sassanide, causée par les Arabes à la moitié du VIIe siècle. Le Shāh-nāmeh, écrit en persan avec une infime touche d’arabe, fut achevé en 1010 et présenté à Maḥmūd de Ghazna, qui était alors sultan du Khorāsān. 

Le poème s’ouvre par des louanges à Dieu, à l’Intelligence divine et humaine, au prophète Mahomet et à ses premiers disciples, ainsi que par le récit de la création. La structure narrative s’articule en quatre phases : 

1- L’Âge Mythique (Pishdadian) raconte la naissance de la civilisation perse, la découverte du feu, l’établissement des castes sociales et la lutte contre le mal. Le premier homme et premier roi est Kaiomortz (ou Gayumars) (illustration, ci-dessous), qui vivait dans une grotte et enseigna aux hommes à se vêtir de peaux. À cette époque mythique, les souverains représentent l’évolution de la civilisation et le droit divin à gouverner (farr). Par exemple, le roi Jamshid institua le Nowruz (Nouvel An) et divisa la société en classes, mais perdit la faveur divine à cause de son orgueil. 

courtcentersm.jpg

2- L’Âge Héroïque-Légendaire (Kayānian) narre la guerre séculaire des Iraniens contre les Turani d’Asie du Nord et contre les Dévas (Devs), démons créés par Ahriman, le Seigneur du Mal. La guerre contre les Dévas et les Turani représente la lutte entre le Bien et le Mal, entre le créateur, Ormuzd, et le démon Ahriman : une guerre religieuse à laquelle prennent part tous les rois et héros du peuple perse guerrier. Parmi les souverains figure Fereydun, qui vainc le roi tyran Zahhak — représenté avec deux serpents qui lui poussent sur les épaules et se nourrissent de cerveaux humains — et divise le monde entre ses trois fils, initiant la querelle millénaire entre Iran et Turan. Cette partie héroïque du poème inclut le cycle de Rostam (illustration ci-dessous), le plus grand héros de la mythologie perse, qui défend le trône contre des ennemis comme Turan. 

Rostam_and_the_White_Div_from_Baysanghar_Shahnameh.jpg

3- L’Âge Historique (Tariji) raconte de façon fabuleuse l’histoire des rois arsacides et sassanides, parmi lesquels Kay Khosrow, considéré comme le roi idéal et sage, qui décide à la fin de son règne de se retirer, ainsi qu’Alexandre (Iskandar), présenté non pas comme un conquérant étranger, mais comme un sage, héritier légitime du trône. L’histoire des Sassanides s’étend jusqu’en 651 de l’ère vulgaire, date à laquelle la Perse fut conquise par les Arabes. 

imzavages.jpgLes légendes les plus anciennes auxquelles le Livre des Rois puise proviennent de textes religieux de l’époque médiévale iranienne et du Zend Avesta, texte sacré attribué à Zoroastre. Beaucoup de légendes remontent également aux Veda, textes sacrés fondamentaux de l’hindouisme rédigés en sanskrit vers 2200 av. J.-C., en particulier le Rig-Veda, où figurent des figures mythiques similaires : par exemple Yima — l’hero civilisateur qui enseigna l’agriculture, dompta les premiers animaux et sauva du Déluge des hommes bons, des animaux et des graines de plantes — est une réinterprétation du mythe de Vivaswati, divinité solaire védique présente dans les Veda. 

Dans la seconde partie héroïque-légendaire, impliqué dans les aventures les plus célèbres de tout le poème, apparaît Rostam, le plus puissant des héros persans, fils de Zal et Rudaba. Dès sa naissance, Rostam est un être extraordinaire; en effet, la grossesse de sa mère fut prolongée en raison des dimensions prodigieuses du futur héros, mais l’accouchement fut sauvé par l’intervention de Simurgh (oiseau gigantesque doté d’un pouvoir immense, symbole de sagesse et de purification), qui enseigna comment pratiquer un Rostamzad (parto cesarean) sauvant la mère comme l’enfant. Encore enfant, Rostam tue l’éléphant blanc fou du roi Manuchehr d’un seul coup de massue et capture le célèbre cheval Rakhsh, au pelage étincelant. Dans la tradition, Rostam est relié à Surena, général parthe du Ier siècle av. J.-C., célèbre pour sa victoire contre les Romains lors de la bataille de Carr en 53 av. J.-C. Le personnage historique et le héros mythique Rostam sont tous deux des champions et défenseurs de la Perse. 

School_Persian_-_Islamic_Art_Rostam_(or_Rustam)_mythical_heros_and_son_of_Zal_kills_the_white_ele_-_(MeisterDrucke-983938).jpg

Dans la partie intitulée Haft Khan-e Rostam (Les Sept Fardeaux de Rostam), les héros qui accomplissent des exploits en série (comme Héraclès chez les Grecs) sont deux : Rostam lui-même et Esfandyar, fils du roi Gōštasp, surtout connu pour sa bataille contre Rostam, l’un des épisodes les plus longs et remarquables du poème. Parmi leurs exploits mémorables : tuer le Dragon, déjouer le complot de la Sorcière et la tuer, punir le Seigneur des Chevaux d’Olad, combattre Div-e Sepid, le Démon Blanc, chef des Démons, tué lors d’une bataille épique dans la dernière Fardeau. Parmi les histoires les plus célèbres de Rostam, celle où l’héros tue involontairement son propre fils, Sohrab, sans que ni l’un ni l’autre ne connaissent l’identité de l’adversaire. À noter la ressemblance entre la légende de Rostam et celle du héros irlandais Cú Chulainn : tous deux guerriers invincibles, destructeurs de bêtes féroces, mais aussi tueurs de leurs propres enfants, enfin assassinés par inadvertance, capables de tuer leur propre assassin avant de mourir. 

Le Shāh-nāmeh, souvent comparé aux poèmes homériques ou à la Divine Comédie pour son rôle identitaire, s’est diffusé dans toute la « Grande Perse », depuis l’Afghanistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et toute l’Asie Centrale jusqu’en Inde du Nord. De nombreux manuscrits furent illustrés dans d’importantes écoles de peinture, diffusés dans les cours orientales, des Turcs Seldjoukides aux Safavides, en passant par les Timourides, d’Isfahan à Hérat. Le poème a également été étudié, traduit et apprécié en Occident ; en Italie, la plus ancienne copie du poème est conservée à la Bibliothèque nationale centrale de Florence. En 2025, Luni Editrice a republié une édition intégrale (4112 pages, en 6 volumes), basée sur la traduction historique d’Italo Pizzi, la première traduction complète dans une langue européenne réalisée directement à partir du texte original, publiée à Turin entre 1886 et 1888, œuvre maîtresse de notre philologie, à laquelle Pizzi consacra toute sa vie. 

190806121243dhym6m4hn2.jpg

À Tus, ville natale du poète, le complexe du somptueux Mausolée de Ferdowsi, l’un des plus beaux d’Iran, s’inspire de la tombe de Cyrus le Grand avec des éléments décoratifs de l’époque achéménide. Il fut construit en 1935 dans le jardin de la maison du poète à l’occasion du millénaire de sa naissance, rassemblant le monde entier et invitant les plus grands orientalistes spécialistes du Shāh-nāmeh et des études iraniennes à participer aux célébrations.

 

17:55 Publié dans Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : shahnameh, perse, perse antique, iran, ferdowsi | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

samedi, 02 mai 2026

«Les étoiles sont tombées sur terre»: la guerre en Iran comme affrontement entre idéologies religieuses

611dc83c8fb07ce5aa205ec3dc606125.jpg

«Les étoiles sont tombées sur terre»: la guerre en Iran comme affrontement entre idéologies religieuses

Leonid Savin

L'attaque des États-Unis et d'Israël contre l'Iran a levé un coin du voile sur la dimension métaphysique du conflit — les contours d'un affrontement entre doctrines et idéologies religieuses y sont clairement apparus.

Les représentants de toutes les traditions abrahamiques – judaïsme, christianisme et islam – y sont impliqués, et le contrôle effectif exercé par Israël sur les lieux saints de ces religions – le Mur des Lamentations, le Saint-Sépulcre à Jérusalem et la mosquée Al-Aqsa – confère à ces événements une spécificité particulière.

Cette année, pour la première fois, l’accès des musulmans à Al-Aqsa a été interdit pendant la célébration du mois sacré du ramadan, bien que le service religieux chrétien traditionnel dans le sanctuaire de Jérusalem, où se déroule la cérémonie de la descente du Feu sacré à la veille de Pâques, ait tout de même eu lieu. Cependant, le monde chrétien reste divisé.

Dès 2024, dans ses félicitations adressées au président iranien nouvellement élu, Masoud Pezeshkian, le patriarche de l’Église orthodoxe russe, Kirill, avait déclaré: «Nos peuples sont unis par la volonté de préserver leurs traditions historiques, spirituelles et culturelles, ainsi que par leur attachement à des principes moraux immuables».

Il s’est également adressé avec beaucoup de chaleur au nouveau guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Mojtaba Khamenei, élu après l’assassinat de son père au cours de la guerre actuelle.

« Cher frère ! Je vous félicite chaleureusement pour votre élection par le Conseil des experts de l’Iran au poste de guide suprême du pays ! Ce moment historique a été marqué par une épreuve personnelle difficile, liée à la disparition de votre vénérable père et de vos proches », a déclaré le patriarche au Rahbar.

«Vous assumez la responsabilité de l’État et de ses citoyens en cette période dramatique où l’Iran est confronté à de nombreux défis existentiels», a-t-il ajouté.

93281757_2668960736706850_6149921065066823680_n.jpg

En Russie, le clergé perçoit clairement ce conflit comme le signe avant-coureur de bouleversements mondiaux qui pourraient ne pas toucher seulement le Proche-Orient et les États-Unis.

À la veille du dimanche des Rameaux, le patriarche Cyrille a déclaré: «Nous croirons et espérerons que la protection de la Très Sainte Reine des Cieux s’étendra sur la Russie».

«Prions le Seigneur afin qu’Il étende Sa bénédiction sur notre pays, sur nos autorités et nos forces armées, sur notre président Vladimir Vladimirovitch. Afin que la Russie s’élève véritablement de force en force», a déclaré le chef de l’Église orthodoxe russe.

«Afin que toutes les possibilités potentielles de notre pays se réalisent aujourd’hui pour le bien de notre peuple, pour le bien et la sécurité de notre Patrie et, bien sûr, pour la prospérité de notre Église — martyre et confesseuse, qui vit aujourd’hui peut-être le moment le plus inspirant et le plus beau de son histoire récente», a-t-il souligné.

Il est important de noter que dans l’orthodoxie, le Messie juif (Mashiach) est souvent interprété comme l’Antéchrist, car le véritable Messie était Jésus-Christ, ce que les Juifs n’ont pas compris. Et cela rapproche les peuples orthodoxes et les chiites sur le plan doctrinal et théologique. L’Iran possède sa propre eschatologie.

__en__ac-image-8l1611828875Z5.jpg

La tradition de l’islam chiite affirme que le douzième imam juste, le Mahdi, qui vit dans l’occultation, reviendra dans ce monde à la veille du Jour du Jugement dernier. Avec le Christ (le prophète Isa dans la doctrine musulmane), il prendra la tête d’une armée pour combattre le Dajjal (l’Antéchrist).

Le Mahdi viendra du Khorasan, qui couvre historiquement une partie de l'Iran actuel, ainsi que le Turkménistan et l'Afghanistan.

Il est fait mention d'un homme malfaisant nommé Sufyani (Soufiani), qui agira à la veille de l'apparition du Mahdi. Citons quelques prophéties musulmanes.

«Soufiani est de couleur rouge et jaune, avec des yeux bleus. Il n’a jamais adoré Allah et n’a jamais vu ni La Mecque, ni Médine. Et il dira: «Ô Seigneur, j’ai soif de sang, même si je dois finir dans le feu!».

«Soufiani est inévitable. <…> Quinze mois s'écouleront entre le début de son apparition et sa fin, dont six pendant lesquels il fera la guerre. Lorsqu'il aura conquis cinq terres, il régnera pendant neuf mois, sans qu'il n'y soit ajouté ne serait-ce qu'un seul jour» (Muhammad ibn Ibrahim Nu'mani, «Al-Ghaiba»).

«Sufyani sortira sous une bannière verte et avec une croix d’or. <…> Et il fait partie de ceux qui convoitent ce monde (ses biens et son pouvoir)» («Basharat al-Islam»).

«L’armée qui s’opposera à l’imam Mahdi sous la conduite de Sufyani sera engloutie par la terre» (As-Sunân al-varid fil-fitân, ad-Dâni).

Les Iraniens peuvent interpréter cette conquête de territoires de différentes manières. Par exemple, comme une alliance entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar, Bahreïn et les Émirats arabes unis, qui ont permis aux Américains de frapper le territoire iranien et ont encaissé une riposte.

Quant à la mention de la croix sur le drapeau, ils peuvent la comprendre comme une appartenance nominale de l’armée de Sufyani au christianisme. La disparition d’une partie de l’armée sous terre — comme une indication qu’il ne s’agit pas d’une bataille de type classique.

Les États-Unis, dont les dirigeants affirment depuis le 19ème siècle leurs racines chrétiennes et prônent l’idée d’une nation élue par Dieu et de la construction de la Cité sur la Colline (d’où l’imposition de leur politique aux autres pays), ont commencé sous Donald Trump à soutenir Israël de manière particulièrement active.

Tant dans la première que dans la deuxième administration Trump, on a trouvé de nombreux partisans du «sionisme chrétien» — une vision du monde particulière selon laquelle les chrétiens doivent soutenir Israël à tous les niveaux.

Saabagrre.jpg

imaccabrages.jpg

C'est précisément pour cette raison qu'ont vu le jour les «accords d'Abraham», grâce auxquels Washington a commencé à faire pression sur plusieurs pays arabes pour qu'ils établissent des relations diplomatiques avec Israël. La conception des sionistes chrétiens est à la base du soutien militaire apporté à Israël et sous-tend toutes les déclarations des prédicateurs américains.

Cette rhétorique suscite une réaction négative de la part du chef du Vatican: Léon XIV (qui est d'ailleurs le premier pape américain de l'histoire) a condamné les propos du ministre américain de la Défense Pete Hegseth sur la nécessité de recourir à la violence contre les ennemis au nom du Christ, affirmant que «Dieu n'écoute pas les prières de ceux qui font la guerre».

Cela a conduit à une critique virulente du pape par Trump. Le pontife a répondu: «Je n’ai pas peur de proclamer haut et fort le message de l’Évangile — c’est, selon moi, la raison pour laquelle je suis ici, et celle pour laquelle l’Église existe».

Ainsi, les catholiques — du moins les hiérarques et de nombreux fidèles — se sont retrouvés dans des camps opposés à ceux des protestants radicaux qui soutiennent Israël.

gettyimages-1235977390-70ddee482355a87e27dc021a8811875712bf7b3d.jpg

La justification par Washington de l’opération militaire par la menace nucléaire iranienne rappelle ce qui s’est passé avec l’Irak en 2003. À l’époque, sous le faux prétexte que Saddam Hussein disposerait d’armes de destruction massive, les États-Unis avaient lancé, sans résolution de l’ONU, une campagne militaire qui avait conduit à une occupation de plusieurs années et à des millions de victimes parmi la population civile.

Comme aujourd’hui, cela a provoqué une fracture parmi les alliés des États-Unis. Seule la Grande-Bretagne protestante a directement soutenu Washington. Les autres partenaires de l’OTAN s’y sont opposés.

George W. Bush, dans son discours, a invoqué la théologie en déclarant: «Dieu m’a dit de frapper l’Irak». Il est important de noter que les néoconservateurs qui soutenaient Bush appuyaient activement Israël et plaidaient en faveur d’une augmentation de l’aide américaine à ce pays.

Aujourd’hui, l’administration américaine actuelle affirme que «Dieu est du côté de l’Amérique dans la guerre contre l’Iran». Bush et Trump sont tous deux protestants. Le premier a été élevé dans l’Église épiscopale, mais s’est converti au méthodisme, tandis que le second appartenait à l’Église presbytérienne, avant de déclarer plus tard qu’il était un «chrétien sans confession». C’est précisément parmi les protestants que l’on trouve de nombreux partisans du sionisme chrétien.

Pourtant, Israël lui-même ne cherche nullement à synchroniser ses objectifs avec ceux de ses sympathisants d’outre-Atlantique, bien qu’il les utilise volontiers et activement comme lobbyistes pour ses propres intérêts. L’État hébreu, sous la direction de Benjamin Netanyahou, est clairement enclin à prendre des décisions radicales.

1024x576a.jpg

L'intention de détruire la mosquée Al-Aqsa a été exprimée à plusieurs reprises, afin de construire à sa place le Troisième Temple qui, selon la tradition juive, doit devenir le centre spirituel du peuple juif et de l'humanité tout entière. À cette fin, des génisses rousses ont déjà été achetées aux États-Unis. Elles sont nécessaires pour l'abattage rituel et la « purification » du Mont du Temple avec leurs cendres.

Les soldats de l’armée israélienne portent des insignes représentant le territoire de leur État, qui englobe des parties de l’Égypte, de la Syrie, de l’Irak et du Liban actuels. Les opérations de nettoyage dans la bande de Gaza et en Cisjordanie — tout comme les bombardements du Liban — s’inscrivent dans une stratégie globale visant à établir une hégémonie régionale.

d00f4486-dd20-4996-8ee0-e618889e7e7c.jpg

Soit dit en passant, tous les juifs ne soutiennent pas Israël dans le conflit actuel. Plus encore, tous les juifs ne soutiennent pas l’existence même d’Israël. En particulier, le mouvement «Neturei Karta» estime que la création d’un État juif enfreint les commandements du Talmud et mènera donc inévitablement à une catastrophe.

Ceux qui dirigent la politique d'État d'Israël ne se soucient toutefois guère de ces opinions largement marginales. Tout comme ils ne se soucient guère des divergences de vision du monde avec les élites de Washington. Les Israéliens et les Américains nourrissaient depuis longtemps des plans visant à détruire l'Iran, qui a toujours soutenu le peuple palestinien.

Cependant, les multiples tentatives visant à provoquer une «révolution colorée» en République islamique (les États-Unis sont intervenus activement pour la première fois dans le processus électoral en 2009, lors de la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad) et les sabotages réguliers (notamment les assassinats de physiciens nucléaires) n’ont pas abouti aux résultats escomptés.

C'est pourquoi, le 13 juin 2025, Israël a lancé des bombardements contre des cibles iraniennes, puis les États-Unis se sont joints à lui. La guerre de douze jours s'est terminée sans qu'un vainqueur ni un vaincu ne soient clairement désignés. Mais chaque camp a tiré ses propres conclusions et s'est mis à se préparer à une guerre future, qui a éclaté en février dernier.

Pour les chrétiens — tant catholiques qu’orthodoxes —, la description biblique de la fin des temps par le prophète Daniel et l’apôtre Jean revêt bien sûr une grande importance.

673c97826ee24894c3959236_6669bd93d770b94892beee99_Daniel_20et_20la_20fosse_20aux_20lions_20bible_20ancien_20testament_20proph_C3_A8te.jpeg

Chez le prophète Daniel, nous lisons qu’un «roi de l’arbitraire» viendra de l’Orient «dans une grande fureur, pour exterminer et anéantir beaucoup de gens»: «Et ce roi agira selon son bon plaisir; il s’élèvera et s’exaltera au-dessus de toute divinité; il prononcera des paroles de blasphème contre le Dieu des dieux, et il prospérera jusqu’à ce que la colère soit accomplie; car ce qui est prédestiné s’accomplira. Il ne pensera pas aux dieux de ses pères, ni au désir des femmes, ni même à la divinité, car il s’élèvera au-dessus de tous».

«Et il bâtira une forteresse avec un dieu étranger; à ceux qui le reconnaîtront, il multipliera les honneurs et donnera le pouvoir sur beaucoup, et distribuera le pays en récompense. Vers la fin des temps, le roi du Sud le combattra, et le roi du Nord fondra sur lui comme une tempête avec des chars, des cavaliers et de nombreux navires, et il attaquera les régions, les envahira et les traversera…», ainsi est-il écrit dans le livre.

«À partir du moment où le sacrifice quotidien sera suspendu et où l’abomination de la désolation sera mise en place, mille deux cent quatre-vingt-dix jours s’écouleront», dit la prophétie.

Les exégètes peuvent considérer la République islamique d’Iran comme le «roi du Sud». Et le «roi du Nord» pourrait être la Russie. Cependant, la guerre n’a pas éclaté.

lapocalypse-de-saint-jean-92-scaled.jpg

Tout au début de l’Apocalypse de Jean le Théologien, on lit: «Je connais tes œuvres, ta détresse et ta pauvreté (bien que tu sois riche), et les calomnies de ceux qui se disent Juifs, mais ne le sont pas, mais qui sont une bande satanique». Cela peut être interprété comme une allusion aux dirigeants d’Israël.

Au chapitre 3, il est écrit: «Écris à l’ange de l’Église de Philadelphie: ainsi parle le Saint, le Véritable, celui qui détient la clé de David, celui qui ouvre et que personne ne ferme, celui qui ferme et que personne n’ouvre: je connais tes œuvres; voici, j’ai ouvert devant toi une porte, et personne ne peut la fermer; tu n’as pas beaucoup de force, et tu as gardé ma parole et tu n’as pas renié mon nom».

Et plus loin: «Voici, je ferai en sorte que, parmi la bande satanique, parmi ceux qui se disent Juifs mais ne le sont pas, mais mentent, — voici, je ferai en sorte qu’ils viennent se prosterner à tes pieds, et qu’ils sachent que je t’ai aimé».

amman-jordan-2.jpg

Philadelphie est l’actuelle capitale de la Jordanie, Amman (photo), qui faisait partie de la Décapole de l’Empire romain. Et la dynastie royale hachémite est la gardienne officielle des clés tant des mosquées que des églises chrétiennes de Jérusalem.

Le plus effrayant dans les prophéties commence après la rupture des sceaux de l’Apocalypse: «Et quand Il brisa le sixième sceau, je regardai, et voici, il y eut un grand tremblement de terre, et le soleil devint noir comme un sac de deuil, et la lune devint comme du sang. Et les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme un figuier secoué par un vent violent qui laisse tomber ses figues vertes. Et le ciel disparut, enroulé comme un livre; et toutes les montagnes et toutes les îles furent déplacées de leur place».

Puis voici ce qui se passe: «Et les rois de la terre, les grands, les riches, les chefs de mille, les puissants, tout esclave et tout homme libre se cachèrent dans les cavernes et dans les ravins des montagnes».

D’après les descriptions, les conséquences de l’ouverture du sixième sceau font penser à une guerre nucléaire — dans les images filmées d’essais d’armes thermonucléaires, on voit le ciel s’enrouler comme un rouleau de livre, et les émanations de produits de combustion former un voile épais que la lumière du soleil ne parvient pas à traverser. Les bunkers souterrains ressemblent à des grottes et à des gorges de montagnes, où tous ceux qui survivront s'y réfugieront.

Ce n’est bien sûr pas encore la fin des catastrophes — après l’ouverture du septième sceau, les anges sonneront de la trompette, et s’ensuivra une série d’événements terribles et de tourments pour la plupart des survivants. Il y est également question de la venue de l’Antéchrist: «Toute la terre s’émerveilla et suivit la bête, et ils adorèrent le dragon qui avait donné le pouvoir à la bête, et ils adorèrent la bête, en disant: Qui est semblable à cette bête? Et qui peut lutter contre elle?».

D'une manière générale, l'interprétation politique des textes sacrés est une entreprise plutôt douteuse et dangereuse. La tentation est grande non seulement d'attribuer certaines caractéristiques à tel ou tel personnage, mais aussi de se placer au-dessus des prophètes, dont le langage allégorique est non seulement complexe, mais recèle également de nombreuses significations et symboles parallèles. À chaque époque, il y a eu des exégètes qui ont vu dans les signes de leur temps des indices annonçant la fin des temps.

2021-12-14_140848.png

Il n'est pas négligeable qu'un autre grand acteur géopolitique, qui s'est toujours tenu à l'écart, soit celui qui est le plus éloigné des tentatives de considérer la politique mondiale à travers le prisme des prophéties bibliques. Il s'agit de la Chine, qui possède la plus grande armée du monde et se classe au deuxième rang des dépenses militaires après les États-Unis.

Bien que les approvisionnements en pétrole en provenance d'Iran soient d'une importance capitale pour l'économie du pays, suite à la prise de contrôle du Venezuela par les États-Unis, la République populaire de Chine ne montre aucun signe indiquant qu'elle se trouve dans une situation de menace existentielle.

Il n'y a pas chez eux d'ambiances eschatologiques comme en Europe ou au Moyen-Orient. La raison en est que la Chine possède une tradition différente – un mélange de taoïsme, de culte des ancêtres et de confucianisme, plutôt que la croyance selon laquelle Dieu aurait créé l'humanité à son image.

Cela explique le rejet de la version occidentale de la doctrine des droits de l'homme – lorsque quelqu'un commence à s'opposer au cours du parti, il peut, comme un enfant désobéissant dans une grande famille, être puni selon ses propres lois. Et personne ne dicte à l'État chinois sa conduite dans ce domaine.

C'est pourquoi, dans leurs extrêmes, les valeurs morales, avec une distinction entre le bien et le mal, telles qu'on les trouve dans le christianisme ou l'islam, n'existent pas en Chine. La Chine condamne l'attaque contre l'Iran à sa manière et considère que cela nuit à la coexistence pacifique ainsi qu'à la promotion de projets chinois dans la région et dans le monde entier.

* * *

En d’autres termes, si l’on considère la guerre actuelle au Proche-Orient à travers le prisme des doctrines éthiques, sans interprétations religieuses, on peut conclure que les États-Unis et Israël sont coupables — mais il n’y a personne pour les juger. Or, avec l’ajout de telles interprétations, le conflit prend l’ampleur d’une lutte entre les forces de la Lumière et celles des Ténèbres.

Cette cosmogonie métaphysique, où un scénario précis est inscrit, est interprétée par chaque partie en fonction de sa propre vision du monde et de ses traditions. Bien que le massacre de 165 écolières iraniennes au tout début de la guerre, tout comme celui de la population civile au Liban et en Palestine, ressemble davantage aux agissements de la civilisation de Baal.

mardi, 28 avril 2026

Crise iranienne: pourquoi il est encore trop tôt pour enterrer Trump

trump-iran-missile-3860213403.png

Crise iranienne: pourquoi il est encore trop tôt pour enterrer Trump

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena

Friedrich Merz s’est exprimé sur la crise iranienne — et a surtout montré une chose: l’Europe ne craint pas seulement la guerre, mais aussi la perte de tout contrôle sur la stratégie américaine.

Merz affirme en substance que l’Iran « humilie » les États-Unis, que Washington ne dispose d’aucune stratégie claire, et que les Américains ne savent apparemment pas comment sortir de cette impasse. À première vue, cela ressemble à une analyse sobre. À y regarder de plus près, c’est surtout un signal politique.

Car, bien entendu, l’Europe a un intérêt massif à ce que le conflit avec l’Iran se termine le plus rapidement possible. Une guerre plus longue au Moyen-Orient toucherait l’Europe plus durement que les États-Unis. La hausse des prix de l’énergie, la fragilité des chaînes d’approvisionnement, la montée des coûts de sécurité et de nouvelles pressions sur le budget retombent principalement sur l’industrie européenne et les contribuables européens. Washington vend du pétrole et du GNL, l’Europe paie la facture.

C’est précisément ici que réside le cœur du problème: ce qui représente pour Bruxelles et Berlin un risque économique peut pour Trump devenir un levier stratégique. Trump agit comme un joueur qui rassemble les risques, déplace les marchés, met la pression sur ses adversaires et maintient la situation ouverte aussi longtemps que cela lui permet d’obtenir de nouvelles marges de négociation.

Premièrement : un conflit iranien prolongé procure aux États-Unis des avantages économiques. L’Europe a besoin d’énergie, les marchés réagissent nerveusement, le GNL et le pétrole deviennent alors des instruments géopolitiques. Washington en tire profit pendant que l’Europe paie. Les États-Unis détiennent le levier le plus fort.

Deuxièmement : le déplacement massif de moyens militaires vers le Moyen-Orient ne témoigne pas d’un manque de direction, mais d’une préparation. Une trêve serait, dans cette optique, non pas un signal de paix, mais une pause opérationnelle : faire le plein des stocks, repositionner les forces, créer des options.

Troisièmement : le conflit iranien offre à Trump une fenêtre pour se sortir de la guerre en Ukraine. Le message serait simple dans ce cas: si l’Europe exige une retenue américaine au Moyen-Orient, alors l’Europe doit aussi assumer la responsabilité en Ukraine. La formule «Ce n’est pas notre guerre» devient alors soudainement acceptable.

Pour Berlin et Bruxelles, cela constituerait un cauchemar. Car l’Europe s’est engagée très largement dans la stratégie ukrainienne, sans disposer des moyens militaires, industriels et politiques pour soutenir ce conflit de manière autonome.

Quatrièmement : un arc de crise permanent, allant du Moyen-Orient à l’Ukraine, affaiblit surtout les opposants de Trump au sein de l’establishment mondialiste. Ceux-ci doivent mobiliser en permanence de nouvelles ressources, stabiliser de nouveaux narratifs et justifier de nouveaux coûts. Pendant ce temps, Trump peut continuer à affirmer qu’il se débarrasse des charges héritées d’une politique interventionniste ratée.

Cinquièmement : au Moyen-Orient, ce ne sont pas seulement des lignes militaires qui se déplacent, mais aussi des actifs, des zones d’influence et des réseaux politiques qui perdent de leur valeur. Ceux qui survivent à une crise et disposent de liquidités achètent plus tard à bon marché. Là aussi, il s’agit de politique de puissance.

Pour l’Europe, c’est amer. Car l’UE s’est habituée à commenter les crises géopolitiques à l’aide de formules morales, alors que d’autres grandes puissances les utilisent comme instruments de puissance. En Europe, on parle de «valeurs», mais on paie en prix de l’énergie, en délocalisations industrielles et en trous dans le budget.

La véritable humiliation ne réside peut-être pas dans le fait que l’Iran dévoile la faiblesse des États-Unis. La vraie humiliation est que l’Europe, une fois de plus, parle d’une crise dont elle supporte les coûts, mais dont elle ne contrôle guère le déroulement.

Trump peut sembler fragilisé. Mais «fragilisé» ne veut pas dire «impuissant». Sa méthode politique consiste justement à transformer le chaos apparent en matière première pour la négociation.

En conclusion : ceux qui déclarent hâtivement que Trump est un  «canard boiteux» risquent de découvrir à la fin qu’ils n’ont été que des personnages dans un jeu dont les règles ont déjà été écrites depuis longtemps à Washington.

#géopolitique@affaires_globales_byelena

samedi, 25 avril 2026

Aigreurs d'estomac à Washington: les Émirats arabes unis veulent abandonner le pétrodollar

dbb0862cb818f02e803a2bc51d0a77b2.jpg

Aigreurs d'estomac à Washington: les Émirats arabes unis veulent abandonner le pétrodollar

Abou Dhabi. La guerre dans le Golfe Persique a provoqué non seulement des surprises sur le plan militaire, mais surtout sur le plan politique. Pendant les huit semaines environ qu'a duré conflit, les États-Unis se sont révélés incapables de protéger leurs alliés régionaux contre la résistance militaire de l’Iran – de nombreuses installations américaines à travers la région, et en particulier aux Émirats arabes unis (EAU), ont été touchées par des missiles et des drones iraniens.

La conséquence est que les Émirats cherchent de nouveaux alliés et prennent leurs distances avec Washington. Ils envisagent sérieusement de dire adieu au pétrodollar – le commerce pétrolier devrait désormais s’effectuer en yuan chinois.

China-Petroyuan.jpg

Jusqu’à présent: c'était "pétrole contre dollars". Mais cette base s’effrite sous l’effet de l’échec militaire des États-Unis et de l’impasse politique à la Maison-Blanche. La guerre contre l’Iran pourrait accélérer considérablement le passage au yuan. Le Wall Street Journal (WSJ) a rapporté dimanche que les EAU avaient averti le département du Trésor américain qu’ils pourraient être “forcés à utiliser le yuan chinois dans le commerce du pétrole”.

Lors d’une rencontre à Washington la semaine dernière, le gouverneur de la banque centrale, Khaled Mohamed Balama, aurait exprimé une “menace implicite” contre la suprématie du dollar, selon le journal citant des responsables américains anonymes. Balama aurait indiqué qu’Abou Dhabi pourrait avoir besoin d’une injection financière pour éviter une crise de liquidité en dollars si les conséquences économiques de la guerre affectaient trop le pays.

Pendant ce temps, Téhéran mise sur une riposte asymétrique. La majorité des attaques iraniennes contre des bases militaires américaines et des cibles stratégiques a jusqu’ici été infligée aux Émirats, qui hébergent de nombreuses installations américaines. Selon les rapports, plus de 2800 drones et missiles se seraient abattus sur le pays. Le département du Trésor américain pourrait proposer un échange de devises, mais le Wall Street Journal juge improbable que la Réserve fédérale donne son accord.

L’administration Trump avait précédemment suggéré que les États du Golfe devraient prendre en charge une partie des coûts de la guerre. Professeur à Harvard, Linda Bilmes, estimait que les dépenses militaires directes des États-Unis durant les 40 premiers jours de la guerre s’élevaient à deux milliards de dollars par jour.

La frustration est grande dans le monde arabe. Abdulkhaleq Abdulla, ancien conseiller du président des EAU, Muhammad bin Zayed Al Nahyan, a exigé dimanche la fermeture pure et simple des bases américaines dans le pays. Pendant ce temps, l’Iran facture des frais pour le transit par le détroit d’Ormuz – en yuan ou en cryptomonnaies, afin de contourner les sanctions américaines (mü).

Source: Zu erst, avril 2026.

Après Islamabad: l’escalade, les États-Unis confrontés à la doctrine iranienne de la «longue guerre»

0e50b9c6ffee7a4b46cc0f70908b6d27.jpg

Après Islamabad: l’escalade, les États-Unis confrontés à la doctrine iranienne de la «longue guerre»

Washington vise une escalade selon ses propres délais, mais Téhéran façonne un affrontement qu’il estime pouvoir soutenir et projeter vers l’extérieur

par Peiman Salehi

Source: https://www.barbadillo.it/129996-dopo-islamabad-lescalati...

Comment change la dynamique iranienne 

Avec l’autorisation de l’auteur, l’analyste iranien Peiman Salehi, collaborateur de la BBC, Al Jazeera et South China Morning Post, et en remerciant The Cradle.co, nous traduisons et publions l’un des points de vue iraniens les plus autorisés sur l’impasse géopolitique en cours.

L’échec des négociations d’Islamabad n’a pas seulement marqué la fin d’un autre cycle diplomatique, mais a aussi suscité un changement dans la perception du conflit à Téhéran. Ce que Washington continue de qualifier de campagne de pression, l’Iran le considère désormais comme la phase d’ouverture d’un affrontement à long terme, dans lequel le temps, les marchés et les pressions politiques pourraient peser davantage sur les États-Unis que sur la République islamique.

Les négociations ont échoué car elles n’ont jamais reposé sur une vision partagée de la réalité. Les États-Unis sont arrivés à la table, convaincus que la pression militaire avait déjà créé un levier suffisant pour obtenir des concessions significatives. L’Iran est entré avec la position opposée: que la guerre n’avait pas encore atteint le stade où de telles concessions seraient nécessaires. La question est en fait plus profonde que la simple tactique.

La position de Washington reflète la continuité de son approche consolidée: démantèlement du programme nucléaire iranien, réduction de l’influence régionale, navigation illimitée dans le détroit d’Ormuz, tout en évitant cependant des engagements contraignants sur le Liban. Du point de vue de Téhéran, il ne s’agit pas d’une négociation en vue d’un compromis, mais d’une tentative de transformer des résultats partiels sur le terrain en une capitulation politique.

La position de l’Iran repose toutefois sur un calcul différent. Téhéran a insisté sur le maintien de ses capacités nucléaires, sur sa souveraineté sur Ormuz et sur l’extension au Liban de tout cadre visant un cessez-le-feu. Des positions qui reflètent des frontières stratégiques, ancrées dans la conviction que le conflit est régional et qu’il ne peut être compartimenté.

2026-04-05T102802Z_1824332597_RC2UIKADIHE4_RTRMADP_3_IRAN-CRISIS kopie.jpg

Un Iran mal interprété

Un facteur clé de cette divergence réside dans la mauvaise lecture par Washington des dynamiques internes en Iran. Les États-Unis semblent considérer à tort que l’Iran voit encore dans les négociations une voie nécessaire pour échapper à la pression économique. Mais le climat intérieur a changé: il n’y a plus cette grande attente que la diplomatie apportera un soulagement immédiat. Au contraire, de larges secteurs de l’opinion publique mettent en doute la logique même d’un dialogue depuis une position de force.

Ce déplacement interne a des conséquences directes sur la posture de négociation. Comme l’a observé le politologue Foad Izadi le 12 avril, «parler trop de négociations irrite la population», reflétant une sensibilité croissante à toute perception de capitulation. Dans ce contexte, le compromis n’est plus seulement un outil diplomatique, mais un risque politique.

66127708.png

Ormuz comme levier, pas seulement géographie

Au cœur de cette nouvelle calibration se trouve le détroit d’Ormuz. Les événements des 11 et 12 avril ont montré que l’Iran traite désormais la voie maritime comme un outil actif de pression. Les forces iraniennes ont lancé des avertissements directs à un navire américain, réaffirmant la ligne officielle selon laquelle «toute unité militaire s’approchant du détroit d’Ormuz sera considérée comme une violation du cessez-le-feu et subira une réponse ferme et violente». Un langage qui signale la tentative d’imposer des règles d’engagement selon les conditions de Téhéran.

Cette narration est renforcée par un message officiel plus large et intense: les autorités iraniennes soulignent que «le détroit est sous la gestion de la marine iranienne et que les navires civils peuvent transiter selon des règles spécifiques», dessinant un modèle dans lequel Ormuz n’est pas simplement défendu, mais administré.

Parallèlement aux messages officiels, certaines voix analytiques internes s’orientent vers une logique plus extrémiste. Izadi a soutenu que «le détroit d’Ormuz pourrait devenir la principale source de revenus de l’Iran», évoquant des propositions pour limiter le passage et imposer des coûts de transit importants. Bien que ces idées fassent partie d’un débat en évolution, elles reflètent une direction stratégique où la géographie se transforme en levier économique.

Washington réagit, Téhéran recalcule

La réponse américaine a alimenté la même dynamique dans le sens opposé. Le président Donald Trump a signalé que Washington pourrait limiter l’activité maritime pour empêcher les navires d’opérer selon les termes dictés par les Iraniens, après avoir imposé un blocus naval le 13 avril et affirmé que les forces américaines avaient dégradé une partie des capacités militaires iraniennes. La menace d’imposer un blocus, alors qu’un blocage de fait existe déjà, suggère une posture réactive plutôt qu’une stratégie cohérente.

Du point de vue de Téhéran, cette incohérence est interprétée comme un signe de faiblesse. Des responsables iraniens ont décrit la rhétorique américaine comme une expression de «désespoir et de colère», soulignant le fossé entre les objectifs déclarés et les résultats possibles.

1e80e816f6010b517e4dc9f677bc53bc.jpg

Le rôle d’Israël a encore compliqué le cadre diplomatique. Pendant les négociations, les raids israéliens au Liban ont continué et les responsables ont clairement indiqué qu’aucun cessez-le-feu ne s’appliquait à ce front. Cela a créé une contradiction structurelle: l’Iran a abordé les discussions dans une optique régionale, tandis que Washington et Tel-Aviv ont traité le conflit comme compartimenté.

Guerre et différentes conceptions du temps

L’échec des négociations indique clairement ce qui va se passer maintenant. Si la guerre reprend, Washington suppose que l’augmentation de la pression forcera l’Iran à céder. Téhéran semble opérer selon une ligne temporelle différente.

L’économie iranienne reste sous tension, et un conflit supplémentaire intensifiera cette pression. Cependant, la pensée stratégique iranienne insiste de plus en plus sur l’asymétrie dans la répartition des coûts. Comme l’a encore noté Izadi, les attentes que les États-Unis reviendraient sur les sanctions ou offriraient des concessions économiques significatives sont irréalistes, renforçant la conviction qu’un affrontement prolongé pourrait générer plus d’avantages qu’un compromis.

La variable décisive n’est pas seulement la capacité interne de l’Iran, mais aussi les conséquences extérieures de l’escalade. Toute interruption prolongée de la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz affectera directement les marchés énergétiques mondiaux, les routes maritimes et les coûts d’assurance. Des effets qui ne se limitent pas à la région, mais s’étendent aux économies et aux systèmes politiques occidentaux.

C’est ici que le calendrier devient un aspect crucial. Les États-Unis approchent d’une période politiquement sensible, marquée par de grands événements internationaux et des cycles électoraux. La hausse des prix de l’énergie et l’instabilité économique entraînent des conséquences qui dépassent la politique étrangère. L’escalade comporte un risque politique direct pour l’Occident.

Téhéran semble avoir intégré ce facteur dans sa stratégie: plus le conflit demeure non résolu, plus la pression tend à se déplacer vers l’extérieur plutôt que vers l’intérieur. Le calcul de l’Iran n’est pas d’éviter les dégâts, mais de pouvoir les gérer de manière plus prévisible que ses adversaires.

57eb22bcb6a12c42d2d05639421f116c.jpg

L’effondrement des négociations d’Islamabad marque le début d’une nouvelle phase du conflit, caractérisée par la résistance, des leviers de pression et un sens stratégique du timing. Si la guerre reprend, elle ne sera pas seulement décidée par les résultats sur le terrain, mais par celle qui pourra absorber le plus longtemps les conséquences globales. Pour la première fois dans ce conflit, Téhéran semble croire que la réponse ne favorisera pas Washington. 

jeudi, 23 avril 2026

Cinq thèmes émergents pour l’Indo-Pacifique à la suite de la guerre de Trump contre l’Iran

carte-indo-pacifique.jpg

Cinq thèmes émergents pour l’Indo-Pacifique à la suite de la guerre de Trump contre l’Iran

Bill Emmott

Source: https://geoestrategia.eu/noticia/46136/defensa/cinco-tema...

« Ce n’est pas notre guerre ». Cette phrase, utilisée par certains dirigeants européens pour expliquer pourquoi ils ont refusé d’envoyer des forces afin de se joindre aux États-Unis et à Israël dans leurs attaques contre l’Iran, est devenue tristement célèbre à la Maison Blanche de Donald Trump et a gravement mis en danger l’avenir de l’alliance transatlantique.

Le conflit avec l’Iran n’est pas la guerre du Japon, ni celle d’aucun autre pays de la région de l’Indo-Pacifique. Cependant, tous sont affectés par cette guerre. Tous devront changer leurs attitudes et leurs hypothèses à la suite du conflit avec l’Iran, dans certains aspects peut-être mineurs, mais aussi et surtout dans d’autres, qui sont, eux, de grande importance.

Après les négociations infructueuses à Islamabad le 11 avril, le conflit n’est pas encore résolu, il est donc trop tôt pour tirer des conclusions définitives sur les conséquences de la guerre avec l’Iran. La secousse radicale, qu’une guerre peut provoquer, peut disparaître tout aussi rapidement une fois que les bombardements cessent, ce qui explique probablement pourquoi les marchés financiers n’ont pas réagi avec la vigueur attendue. Ils espèrent que cette guerre sera courte.

Cependant, certains thèmes commencent déjà à émerger et indiqueront quels types de changements à long terme découleront probablement de la guerre avec l’Iran. Cinq questions sont déjà apparues clairement.

1705611685379.jpeg

1.

Le sujet le plus préoccupant à long terme est l’impact potentiel de cette guerre sur la prolifération des armes nucléaires. Le leader nord-coréen, Kim Jong Un, s’est vanté que, grâce au programme nucléaire développé avec succès par son père et son grand-père, son pays n’aurait pas été vulnérable au type d’attaque qu’a subi l’Iran.

Il est probable que de nombreux membres du régime iranien regrettent maintenant de ne pas avoir développé des armes nucléaires plus rapidement.

On pourrait argumenter que la guerre avec l’Iran découragera la prolifération nucléaire — car tenter de développer des armes nucléaires pourrait justifier une attaque américaine — et que si les administrations Clinton ou Bush avaient eu le courage d’attaquer la Corée du Nord durant les premières phases de son programme nucléaire, le monde serait un endroit plus sûr. Cependant, en réalité, il a toujours été trop dangereux d’attaquer la Corée du Nord, notamment en raison de ses liens étroits avec la Chine.

Dans la région de l’Indo-Pacifique, il existe déjà deux États dotés d’armes nucléaires: l’Inde et le Pakistan, en plus de la Chine et de la Corée du Nord.

Les débats récemment très ouverts dans les cercles officiels japonais sur la nécessité pour le Japon de dépasser son tabou nucléaire et de développer une capacité nucléaire reflètent probablement la crainte que d’autres pays, notamment la Corée du Sud, ne le fassent rapidement, ainsi que la crainte que la promesse américaine de « dissuasion étendue » — protéger les alliés sous leur propre parapluie nucléaire — ne soit plus suffisamment fiable.

2.

Un deuxième thème émergent est lié à cette dernière préoccupation: les questions qui surgissent suite à la guerre avec l’Iran sur la force et la fiabilité de la dissuasion menée par les États-Unis dans l’Indo-Pacifique face à la Chine, la Corée du Nord et la Russie.

La guerre des États-Unis contre l’Iran a mis en évidence la puissance et la sophistication des forces armées de la République islamique. Cependant, ce qui est surprenant, c’est qu’au cours d’une guerre contre un adversaire déjà très affaibli par les attaques israéliennes et américaines de juin de l’année dernière, l’armée américaine a épuisé aussi rapidement une grande partie des réserves de ses meilleures armes et systèmes de défense antimissile.

Si cela se produit après seulement quelques semaines de guerre contre un adversaire faible, jusqu’où la dissuasion américaine contre un adversaire beaucoup plus puissant, la Chine, peut-elle être fiable ?

De plus, la guerre en Iran a entraîné le transfert de navires, de régiments de la Marine américaine, de systèmes de défense antimissile et d’autres actifs de l'Indo-Pacifique vers le Moyen-Orient.

Les lacunes immédiates que ces transferts laissent ne sont pas la principale préoccupation, bien qu’aucun stratège militaire dans l’Indo-Pacifique ne puisse désormais ignorer la possibilité, aussi petite soit-elle, que la guerre avec l’Iran ait créé une opportunité que la Chine ou la Corée du Nord pourraient être tentées de saisir.

La principale inquiétude est que, malgré des dépenses militaires annuelles de près d’un billion de dollars américains, l’armée américaine semble très surchargée après une guerre aussi courte.

b2-bomber.jpg

De toute évidence, les préoccupations exprimées ces dernières années sur la capacité de production de défense aux États-Unis sont valides. Cependant, cela suggère aussi qu’une proportion trop importante des dépenses de défense américaines est consacrée à des coûts fixes, comme les bases militaires américaines partout dans le monde, et très peu à des actifs agiles et à des réserves stratégiques.

3.

Un troisième aspect de la guerre avec l’Iran est qu’elle a enseigné à de nombreux pays des leçons sur ce qui est réellement nécessaire en matière de défense contre les attaques de missiles et de drones à l’avenir. Les États du Golfe Persique — Émirats arabes unis, Qatar, Bahreïn, Koweït et Arabie saoudite — ont été soumis à des attaques répétées de missiles et de drones iraniens, auxquelles leurs systèmes de défense existants n’ont pas pu répondre efficacement.

Une partie de la raison en est la pénurie mondiale de systèmes sophistiqués et coûteux d’interception de missiles utilisés dans les systèmes de défense Patriot et THAAD fabriqués aux États-Unis, une situation déjà mise en évidence par la guerre en Ukraine.

1bfd71eb4527e2263ebfbf4b5b6dfe57.png

Mais cela est aussi dû au fait que, jusqu’à présent, d’autres pays n’ont pas eu à apprendre de l’expérience de l’Ukraine, attaquée par des essaims de drones à faible coût. Désormais, la demande pour des systèmes de défense antidrones à la mode ukrainienne va exploser, et pas seulement dans le Golfe. Le Japon devrait également investir dans des défenses antidrones.

4.

Un quatrième thème évident est la nécessité de disposer de réserves et de chaînes d’approvisionnement diversifiées pour l’énergie et les minéraux critiques.

Au cours des dernières années, de nombreuses analyses ont été menées sur les « points de congestion » qui pourraient donner un avantage à l’une ou l’autre partie en cas de guerre, mais l’utilisation potentielle du détroit d’Ormuz à cette fin a été étonnamment minimisée ou même ignorée par les États-Unis. Pourtant, ce passage étroit partagé par l’Iran et Oman a longtemps été identifié comme un point de congestion, étant donné qu’y transite un cinquième du pétrole mondial annuel par des navires-citernes.

Désormais, après les négociations à Islamabad, le monde doit se préparer à un jeu de bluff entre Trump et l’Iran sur celui qui osera empêcher l’autre de contrôler le détroit. La déclaration de Trump selon laquelle des navires de guerre américains bloqueraient le détroit et empêcheraient la perception de péages équivaut à un défi à l’Iran pour qu’il tente de les arrêter. C’est un coup audacieux, mais aussi risqué, car cela pourrait intensifier la guerre une fois de plus.

Au-delà de cette question immédiate, la nécessité de diversifier les routes et les matières premières pour affaiblir les points critiques potentiels est une conclusion évidente qui découle de la crise d’Ormuz, tout comme celle d’investir dans des réserves stratégiques accrues de matières premières clés. Taïwan doit comprendre maintenant que ses réserves stratégiques encore faibles en énergie et autres stocks la rendent très vulnérable à un blocus chinois.

1f2e991ffca12ae524e9c42a91d75f20.jpg5.

Une grande partie des autres conséquences possibles dépendra de ce qui se passera ensuite dans cette guerre. Mais nous pouvons déjà discerner un cinquième thème: Donald Trump se met facilement en colère face à tout manque de soutien de la part des alliés des États-Unis, malgré le fait qu’il a passé une grande partie de l’année dernière à les insulter et à en abuser.

La guerre contre l’Iran a déjà augmenté les probabilités que Trump se retire de l’OTAN dans un accès de colère. Bien qu’il n’y ait pas actuellement de danger qu’il rompe avec les alliances américaines dans l’Indo-Pacifique, cette guerre a confirmé que le pouvoir aux États-Unis est très concentré entre les mains d’un seul homme: le président. Selon la Constitution américaine, il devrait quitter ses fonctions dans moins de trois ans, mais en attendant, il peut prendre de nombreuses décisions très personnelles.

Il n’est pas « notre » président, mais personne ne peut échapper aux conséquences de ses actes.

18:10 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : iran, états-unis, indo-pacifique, actualité, donald trump | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Interview du général Fabio Mini - Sur le plan politique, l’OTAN est déjà disloquée

med-1200x630-15-690x362.jpg

«Il n’y a pas un dollar américain dépensé en Europe et dans l’OTAN qui n’ait servi les intérêts américains»

«Sur le plan politique, l’OTAN est déjà disloquée»

Interview du général Fabio Mini

Source: https://www.sinistrainrete.info/geopolitica/32807-fabio-m...

L’AntiDiplomatico a interviewé le général Fabio Mini, ancien commandant de l’OTAN lors de la mission KFOR au Kosovo.

Général, du moins jusqu’à aujourd’hui, les États-Unis n’ont pas réussi à obtenir le soutien de leurs alliés de l’OTAN pour la guerre contre l’Iran: l’Espagne a interdit aux États-Unis d’utiliser ses bases et même son espace aérien pour tous les aéronefs américains. La France s’est jointe à eux, tout comme l’Italie et l’Allemagne. Est-il possible que cette conjoncture mène réellement à la sortie des États-Unis de l’OTAN ou, du moins, à une dislocation de cette organisation ?

Sur le plan politique, l’OTAN est déjà disloquée. Certains États membres tergiversent en attendant que Trump parte. Le même secrétaire général, avec ses petits voyages de zébulon volant, est le fantôme de l’OTAN, qui utilise d’un côté la désintégration comme appel à l’unité et à la cohésion, tout en l’alimentant en soutenant ces «volontaires» schizophrènes qui prétendent vouloir une OTAN européenne. L’OTAN que nous voyons dans l’ombre est le simulacre organisationnel qui tient par l’habitude, tout simplement. Je ne pense pas que les États-Unis quitteront l’OTAN, et même s’ils le faisaient, ils exerceraient un contrôle encore plus strict et plus coûteux, surtout au niveau politique-stratégique et économique.

Le plan de Trump consiste à faire payer aux pays européens, dans l’OTAN ou hors de l’OTAN, les soi-disant «services rendus à l’Europe» dans le passé et ceux à fournir pour l’avenir. Trump ne considère pas que les cadeaux faits à l’Europe durant toute la guerre froide et après n’étaient pas du tout des cadeaux, et qu’ils n’ont pas été exclusivement donnés pour le bénéfice des Européens.

a84bb68220fddd682add6fa6962f439d.jpg

La guerre en Europe a sauvé les États-Unis de la récession, la division de l’Europe en a fait le champ de bataille entre blocs, la soupape de sécurité de toutes les tensions et le potentiel cimetière de guerre le plus vaste et le plus peuplé de l’histoire. Pendant des décennies, le bureau de comptabilité du Congrès a présenté un rapport annuel dans lequel étaient listés et monétisés les «contributions étrangères à la sécurité américaine». Tous les pays européens étaient listés selon la «contribution» qu’ils versaient. La soi-disant couverture nucléaire garantie par l’OTAN était en réalité le piège destiné à limiter le conflit nucléaire au théâtre européen.

Si l’Europe voulait réellement acquérir une indépendance stratégique, elle devrait reprendre en main ces données. Elle devrait considérer combien d’instabilité a été créée en Europe par ce qu’on appelle l’aide américaine, et combien de richesses ont été transférées aux Américains par le fait de la dépendance européenne.

Aucun dollar américain dépensé en Europe et dans l’OTAN ne l’a été qu'au service des intérêts américains, les a enrichis, tandis que les Européens étaient appauvris et soumis, malheureusement avec leur consentement patent et satisfait. Trump ne veut pas lâcher prise sur l’Europe, et il le fait de manière explicite, brutale, en menaçant de quitter l’OTAN: c’est un bluff qui vise à laisser aux Européens face à des conflits déclenchés par les États-Unis, en les obligeant à payer pour les services de renseignement, les télécommunications, le commandement et le contrôle, la cyber-guerre, etc., actuellement confiés à l’OTAN, et à acheter des armements et équipements américains pour ces services demain.

La prétendue indépendance et autonomie stratégique européenne se résument à jouer le rôle d’exécutant de la politique américaine et à poursuivre leurs conflits. Malheureusement, avec des méthodes moins flagrantes mais tout aussi arrogantes, c’est le même système adopté par toutes les administrations américaines passées et sûrement futures.

Même l’attitude supposée de certains pays concernant l’autorisation de survol ou l’utilisation des bases est une imposture. Les États-Unis, pas seulement sous Trump, ont démontré depuis 1991 qu’ils se foutaient du droit international et même des traités bilatéraux. S’ils évitent d’utiliser des espaces et bases à l’étranger, c’est parce qu’il leur est avantageux d’éviter ou de créer des embarras internes aux vassaux.

imfmaages.jpgQuasi tous ceux qui étaient à Sigonella pendant une certaine nuit de l'année 1985 sont morts: la version héroïque d’un pays vassal qui se libère du joug est passée. Peu de choses ont été dites sur le rôle de l’amiral Fulvio Martini (photo), chef de notre renseignement militaire, qui a débloqué la situation avant qu’elle ne dégénère. On a parlé des appels furieux entre Rome et Washington durant ces moments dramatiques. Peu de choses ont été dites sur les excuses téléphoniques du lendemain.

L’initiative militaire des États-Unis dans le détroit d’Ormuz peut-elle fonctionner? La guerre contre l’Iran a-t-elle réellement relégué le problème ukrainien à l’arrière-plan de l’agenda de Washington?

Elle peut sûrement aggraver les choses. L’initiative vise à déplacer le conflit en haute mer, hors du golfe, pour l’élargir et le diluer. Elle peut aussi servir de diversion pour soutenir les négociations et faire plaisir à Israël, qui est le vrai deus ex machina de toute cette affaire.

La guerre en Ukraine n’est pas terminée, mais celle-ci dépend aussi de l’évolution de la guerre dans le golfe. L’Ukraine s’est empressée d’envoyer les soi-disant experts en drones dans les pays arabes, tentant de se ranger du côté américain et israélien. Avec peu de succès. Les opérateurs de drones ont été neutralisés, et ni les États-Unis ni Israël n’ont apprécié la lèche ukrainienne. Zelensky tente désespérément de s’appuyer sur les Européens, qu’il a abrutis de discours, et espère maintenant les milliards bloqués par Orban. Toutes ces choses n’apportent aucun avantage sensible dans la guerre contre la Russie. La guerre se terminera quand Moscou le voudra, et Moscou ne veut pas la gagner par la destruction, mais par une capitulation volontaire, même déguisée en compromis « honorable ». C’est en effet la seule solution capable de stabiliser la région pendant de nombreuses années, sans créer une brèche noire dans laquelle faire finir inutilement ressources et hommes. Le principal obstacle à cette solution, c’est justement l’Europe, non pas dans son ensemble, mais dans ces pays et chez ces bureaucrates qui veulent la brèche noire, quitte à s’y enfoncer eux-mêmes. Sacrifiant ainsi toute l’Europe.

69a557206e002c45c643f28a_US–Israel–Iran Conflict.png

La guerre contre l’Iran a considérablement réduit les disponibilités en armements des États-Unis. Selon certains analystes, Washington pourrait se retrouver contraint d’abandonner les livraisons d’armes au profit de Kiev afin de fournir à ses forces armées des stocks suffisants. Est-ce une possibilité réelle? Ou le complexe militaro-industriel américain est-il en mesure de combler les déficits de ses forces armées et de maintenir le niveau précédent de fournitures militaires en faveur de Kiev?

Il faut faire une distinction: la pénurie de systèmes d’armes aux États-Unis ne tend pas vers zéro de manière absolue. Les États-Unis disposent d’une planification opérationnelle globale basée sur la soutenabilité de deux ou trois conflits régionaux simultanés. Les réserves maximales ne doivent pas descendre en dessous de ces besoins. Le conflit en Ukraine et celui au Moyen-Orient épuisent les surplus, s’approchant dangereusement des réserves stratégiques.

Pour certains systèmes, comme ceux de missiles antiaériens, le déficit est déjà atteint, et, ce qui est important, l’industrie du secteur n’a pas une capacité de production capable de compenser la consommation. Ce sont des systèmes très coûteux, mais l’argent n’est pas tout; c’est inutile d’en avoir si on ne peut pas acheter ce qu’on souhaite. La soustraction ou le transfert de ces systèmes depuis d’autres théâtres, comme celui asiatique, pose un problème de dissuasion. Les commandants des zones interarmées où l’outil militaire est déployé dans le monde sont les plus préoccupés, et l’attitude agressive du président envers tous n’aide pas. L’Ukraine est désormais un théâtre de guerre qui compte moins pour les États-Unis, et le soutien américain tend à diminuer malgré les promesses du commandant des forces américaines en Europe.

shutterstock_451691101-640x427.jpg

L’économie de l’Europe occidentale subit de graves répercussions à cause du blocage du détroit d’Ormuz. Pourquoi l’Union européenne — ou les États membres — ne cherchent-ils pas à atténuer les sanctions antirusses, surtout en matière énergétique? Si le prix des hydrocarbures continue d’augmenter, les sommets européens chercheront-ils un compromis avec Moscou?

Ce point est également relatif. Le blocage du détroit impacte de manière sensible l’Asie et l’Europe. Le fait que le coût des carburants affecte aussi les États-Unis n’est qu’une question de spéculation sur l’avenir. En particulier, c’est l’avenir de la production dans d’autres parties du monde, y compris aux États-Unis. Le blocage peut être temporaire, mais la baisse de la production dans toute la région et l’incapacité de la compenser avec les ressources du Venezuela et de l’Afrique s’ajoutent à l’obsolescence des structures de production.

Tôt ou tard, le marché mondial devra réhabiliter les ressources russes, notamment celles utilisables par l’Europe qui, avec la politique de fermeture actuelle, obtient deux résultats négatifs: ne pas finir la guerre et épuiser ses propres ressources. Même ici, fabriquer de l’argent ou ses substituts (dette) sera inutile si la matière disponible est insuffisante.

Malheureusement, le moment de revoir toute la politique énergétique européenne et la politique de sanctions contre la Russie est maintenant. Dans une ou deux semaines, il pourrait être trop tard, non pas parce qu’il n’y aurait pas de pétrole, mais parce que la Russie elle-même et d’autres pays ne seront plus disposés à faire des faveurs à l’Europe.

À la fin de 2025, le gouvernement italien a prolongé l’aide militaire destinée à l’Ukraine malgré une certaine opposition exprimée par la composante liguiste. Plus récemment, le même gouvernement a déclaré que l’aide sera renforcée pour contraindre Moscou à négocier. Quelle est la logique derrière l’augmentation des fournitures militaires «pour la paix»? Pourquoi le gouvernement italien persiste-t-il dans cette attitude, malgré les sondages qui confirment que la majorité des Italiens s’opposent à l’envoi d’armes et souhaitent une solution politique?

L’aide à l’Ukraine n’est pas une question rationnelle et ne tend en rien à résoudre le conflit, encore moins à obtenir la paix. C’est une position idéologique d’alignement avec les politiques américaines d’abord, européennes ensuite. Contre l’idéologie, tout raisonnement est inutile. L’aide est aussi fondamentalement inefficace. On parle d’argent, mais en réalité, il faudrait des moyens et du matériel. Ceux envoyés en Ukraine en quatre ans ont été consumés sans résultats, si ce n’est la poursuite de l’agonie.

JMJTFRFEQ5I27O6SQL6DAPVUSI.jpg

Tout l’argent alloué au réarmement européen dans une optique anti-russe ne tient pas compte du nombre de soldats mobilisables et mise plutôt trop sur la capacité ukrainienne à combattre, même avec de nouveaux armements. Il ne prend pas en compte la récession économique que certains pays cherchent à conjurer en déversant des fonds dans le secteur de l’armement. Il ignore l’augmentation des coûts de production et la diminution des ressources. De tous points de vue, c’est une politique ratée pour tout le monde, y compris pour les Ukrainiens.

En ce qui concerne l’Italie, il faut rappeler la participation de Rome à la mission EUMAM, dans le cadre de laquelle des militaires ukrainiens sont formés en Europe occidentale. Partage-t-elle l’idée que la formation d’officiers et de spécialistes ukrainiens sur le sol italien soit, à cette étape, un enjeu pour la sécurité de l’Italie et ses intérêts ?

Si l’on parle d’idéologie, cela peut se justifier. C’est un signe de soutien à l’idéologie de l’Ukraine envahie, sans raison, de manière illégale et sans justification. Si l’on parle de réalité, nous sommes encore dans le monde des rêves. Sur le plan opérationnel, la formation de personnel militaire ukrainien en Italie comme dans d’autres pays est un non-sens: il n’y a pas d’aviation, pas de forces navales, pas de défense anti-aérienne (ou alors relative aux systèmes qui manquent), pas de forces anti-drones — l’Ukraine se vante de posséder les meilleurs drones et leurs opérateurs —, pas de forces spéciales: elle affirme avoir les meilleurs commandos. En matière de forces blindées, d’infanterie, de mines et de champs minés, etc., après quatre ans de guerre, on espère qu’ils ont des instructeurs et des soldats capables d’affronter une guerre réelle, et non celle des manuels qu’on enseignerait à l’étranger. N’est-ce pas ?

Bruxelles tente de convaincre la population de la nécessité de «faire des efforts» pour allouer des ressources au complexe militaro-industriel. Comment une politique de ce genre, de la part de la Commission européenne, peut-elle être perçue? Quels résultats peut-elle produire?

Le simple fait de devoir faire des efforts ou demander des sacrifices à la population signifie que les ressources sont inférieures aux ambitions. Je perçois une grande myopie politico-stratégique dans ce contexte. En temps de paix, la population travaille pour une vie décente, pour donner la sérénité aux familles et pour permettre des perspectives d’amélioration.

En cette période de crise systémique née de la guerre ou amplifiée par elle, détourner des ressources de la population, c’est miner la motivation. Si l’on mise sur la relance du secteur militaire comme secteur productif capable de relancer l’économie, ce n’est qu’une propagande à court terme: il faut «quelque chose à faire rouler» qui ne soit pas seulement un char d’assaut.

MBJWYVYMI5LJ7GJ3NFKYPDSIQ4.jpg

La préparation à la guerre en temps de paix repose sur le principe d’avoir le consensus. De plus, la fabrication de tout outil de guerre nécessite du temps, une technologie avancée et des coûts élevés. La guerre est donc adaptée aux États riches, disposant de grandes capacités industrielles, d’une main-d’œuvre à employer, et d’une volonté de combattre ou de faire combattre les autres pour leurs propres intérêts.

Je ne pense pas que l’Europe puisse compter beaucoup sur quelqu’un d’autre pour se battre gratuitement pour elle, ni qu’elle soit si riche ou insouciante qu’elle puisse se permettre de préparer une véritable guerre régionale. Au roi qui lui avait demandé comment renforcer l’armée, le stratège chinois Sun Bin répondit : « Rends la nation prospère. »

Sun_Bin.jpg

mercredi, 22 avril 2026

La stratégie de l’impérialisme américain et son «mode d’autodestruction»

c51da54727b50a8e78befbc0c8ea616f.jpg

La stratégie de l’impérialisme américain et son «mode d’autodestruction»

Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/193924

La stratégie de l’impérialisme de notre époque semble être le «mode d’autodestruction ». Un exemple récent en est la guerre en Iran, qui, d’un point de vue historique, peut à peine être considérée comme une «erreur» de la politique américaine, voire pas du tout. 

Analyse matérielle de l’impérialisme 

Même si l’on ne peut pas accorder beaucoup d’importance au pathos souvent exprimé, il faut reconnaître ce qui se passe actuellement dans le monde et, en particulier, dans la guerre en Iran. Celle-ci n’est pas une «erreur», mais plutôt le résultat logique de la politique américaine telle qu’elle se présente depuis des décennies. 

En analysant l’impérialisme contemporain non pas sur le plan moral mais sur le plan matériel, il faut admettre que ce système est arrivé à un point où il ne peut plus faire autre chose que choisir entre retrait et escalade. Washington a, sans grande surprise, opté pour l’escalade. L’attaque contre l’Iran n’est pas un signe de force, mais plutôt de désespoir. 

Les États-Unis tentent une fois de plus de freiner leur déclin relatif, comme c’est devenu «habituel», par la violence. Le problème, c’est que la violence ne peut pas remplacer une base économique, même si cela fait temporairement « prospérer » l’industrie de l’armement. 

15880cacf4d703369b43a608602fc327.jpgLénine l’avait déjà exprimé clairement il y a plus de 100 ans: l’impérialisme est la phase où les contradictions économiques sont exportées à l’extérieur. On voit actuellement la phase finale de ce processus. Le Moyen-Orient est passé du rôle de théâtre secondaire au centre de l’attention. 

L’énergie, les routes commerciales, le contrôle des points stratégiques – ce n’est plus un «jeu géopolitique», mais une pure «lutte des classes» à l’échelle mondiale. Celui qui contrôle actuellement le détroit d’Ormuz contrôle les prix, les industries, des économies entières. C’est probablement précisément pour cela que des «incendies» sont allumés en divers points du globe. 

Le système « brûle » 

Mais cette fois, ce n’est pas seulement la «périphérie» qui brûle, mais le système lui-même. 

La Chine ne réagit pas, bien sûr, par indignation morale, mais par calcul économique. Si le plus grand gisement de gaz au monde est attaqué, si les routes commerciales sont déstabilisées, ce n’est plus un «conflit», mais une attaque directe contre la «reproduction du capital» à l’échelle mondiale. 

Ukraine-accord-de-paix-trouve-a-Minsk-avec-la-Russie-1900050458.jpg

Pékin voit cela sans aucun doute très clairement: ici, ce n’est pas seulement une guerre, mais c'est le monde entier qui est sacrifié pour sauver une hégémonie en déclin. La Russie a apparemment tiré une autre leçon, complémentaire: la diplomatie américaine n’est plus un moyen de stabilisation, mais une partie de la guerre. Les négociations, comme dans le conflit en Ukraine, sont utilisées comme des «pauses tactiques» d’orientation, mais elles ne s'organisent pas pour trouver une solution. Une fois que cela est compris, on négocie différemment ou plus du tout. Le résultat de cela est exactement le contraire de ce que Washington voulait. Au lieu de séparer la Russie de la Chine, l’impérialisme américain rapproche encore davantage les deux, non pas par sympathie, mais par nécessité. 

Les États-Unis en tant que superpuissance imprévisible 

Le dénominateur commun est simple: c'est d'assurer sa protection contre un système devenu imprévisible. Une superpuissance prête à infliger des dommages considérables à l’économie mondiale pour sauver sa propre position n’est plus un partenaire, mais un risque. L’Europe se trouve justement entre les deux comme un fournisseur dépendant, qui découvre soudain que les chaînes d’approvisionnement sont politiques. «L’indépendance énergétique» se révèle une fois de plus comme une illusion coûteuse. La désindustrialisation n’est plus un simple mot à la mode, mais une dure réalité. 

Les usines ferment non pas à cause du «changement structurel», mais parce que les prix de l’énergie explosent. L'ironie amère, c’est que les mêmes élites, qui ont condamné pendant des années toute proximité avec la Russie, commencent soudain à changer d’avis. Non pas par conviction, mais par contrainte. Le marché dicte ce que l’idéologie interdisait auparavant. 

Au cœur du problème, il apparaît que l’impérialisme n’est pas capable de résoudre ses propres contradictions. Il ne peut que les repousser, les intensifier ou, comme actuellement, les décharger par une voie militaire. Chacune de ces étapes accélère toutefois la décadence. 

En étudiant l’histoire de plus près, un motif devient clair: les systèmes ne s’effondrent pas parce qu’ils sont «trop faibles», mais parce qu’ils ne peuvent plus utiliser leur pouvoir de manière rationnelle et commencent à détruire leur propre base. C’est précisément ce qui se passe en ce moment: la guerre en Iran n’est pas un événement isolé, mais un symptôme. Un symptôme indiquant que le «siècle américain» ne se termine pas simplement, mais qu’il implose. Et cette implosion entraîne l’économie mondiale, les alliances et des régions entières dans l’«abîme». 

La question cruciale n’est donc pas de savoir si les États-Unis vont perdre, mais combien de pays seront encore entraînés dans ce cycle descendant avant que ce moment n’arrive. Ceux qui parlent encore aujourd’hui de «stabilité» sous la direction des États-Unis n’ont soit rien compris, soit ont un intérêt impératif à maintenir le statu quo. 

samedi, 18 avril 2026

Les causes structurelles de l’échec des États-Unis face à l’Iran

jeu-echecs-etats-unis-iran-illustration.jpg

Les causes structurelles de l’échec des États-Unis face à l’Iran

Irtija Ahmad

L’actuelle campagne militaire américano-israélienne contre l’Iran marque une escalade dramatique dans la géopolitique du Moyen-Orient, avec des conséquences qui s’étendent bien au-delà des frontières de la région. À cela s’ajoute la restriction imposée par l’Iran à la navigation dans le détroit d’Ormuz, ce qui menace la sécurité énergétique mondiale et la liberté de transit maritime. Plus grave encore est la perspective que l’Iran se retire du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), ce qui constitue collectivement l’une des crises les plus graves de l’architecture de non-prolifération de l’histoire récente. Cette crise n’a pas émergé soudainement. Elle résulte de décennies de politique américaine incohérente envers l’Iran, façonnée par les pressions électorales internes, l’influence des groupes d’intérêt et l’incapacité institutionnelle à soutenir des engagements cohérents à long terme.

71DjPGuYPyL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgDans un écrit de 1835, Alexis de Tocqueville soutenait que les systèmes démocratiques sont structurellement inadaptés à la politique étrangère. Étant guidés par des cycles électoraux courts et une opinion publique changeante, les démocraties peinent à maintenir la cohérence et la patience nécessaires à une diplomatie efficace. «La politique étrangère», remarquait-il, «ne requiert presque aucune de ces qualités que possède une démocratie». La gestion de l’Iran par les États-Unis au cours des trente dernières années illustre de manière convaincante cette thèse.

Les origines structurelles de l’impasse actuelle remontent à 1953, lorsque les États-Unis, sur ordre du président Dwight Eisenhower, orchestrèrent le renversement du Premier ministre iranien élu démocratiquement, Mohammad Mossadegh (photo), à la suite de sa nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company.

gettyimages-3271378_custom-cc0911069585193e1c2387c2b387882e8bf4554d.jpgLa restauration du régime monarchique, soutenue par un appui politique et par renseignement constant de la part des États-Unis, généra des revendications institutionnelles profondes qui contribuèrent à créer les conditions ayant précédé la Révolution islamique de 1979. Cet épisode établit un modèle d’engagement américain avec l’Iran, dans lequel les intérêts politiques et économiques à court terme étaient constamment privilégiés par rapport aux considérations stratégiques à long terme.

Un accord fonctionnel, abandonné

En juillet 2015, l’Iran et les États du P5+1 ont signé le Plan d’action conjoint global (JCPOA), qui imposait des restrictions vérifiables au programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a publié plusieurs rapports confirmant que l'Iran s'y conformait. Selon l’accord, le délai estimé de breakout de l’Iran a été prolongé à environ douze mois.

Cependant, en mai 2018, l’administration Trump a annoncé qu’elle mettrait fin à la participation des États-Unis au JCPOA, malgré la certification de conformité de l’AIEA et les objections de tous les signataires européens. La motivation déclarée comprenait l’incapacité de l’accord à traiter le programme de missiles balistiques de l’Iran, bien que le retrait ait également été cohérent avec les engagements pris lors de la campagne présidentielle de 2016. En l’espace de douze mois, l’Iran a commencé à dépasser les limites d’enrichissement imposées par l’accord. Mi-2025, les stocks d’uranium enrichi de l’Iran avaient atteint des niveaux plus de 40 fois supérieurs à ceux prévus par le JCPOA.

ech19293041-1.jpg

Le retrait de 2018 reflétait également l’influence d’acteurs externes sur la politique étrangère américaine. En mars 2015, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu intervint lors d’une session conjointe du Congrès américain, avertissant que l’accord avec l’Iran garantissait à Téhéran l’obtention d’armes nucléaires. Selon des reports, le Comité américain pour les affaires publiques israéliennes (AIPAC) aurait dépensé entre 20 et 40 millions de dollars pour s’opposer au JCPOA.

Les conséquences de la pression maximale

La campagne de pression maximale qui suivit le retrait reposait sur l’hypothèse que des sanctions économiques mondiales forceraient l’Iran à accepter un accord révisé et plus large. Les données empiriques ne soutiennent pas cette évaluation. L’Iran a progressivement accru sa capacité d’enrichissement. Ses stocks d’uranium enrichi sont aujourd’hui plus de 40 fois supérieurs à ce que permet le JCPOA.

Les attaques militaires de juin 2025 et février 2026 ont endommagé les installations, mais n’ont pas réussi à détruire le savoir-faire scientifique. En mars 2026, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a confirmé que, bien que les bombardements récents n’aient pas réussi à détruire l’installation nucléaire de Natanz, les dommages importants l’avaient rendue inaccessible.

En outre, la Russie et la Chine ont renforcé leur alignement stratégique avec l’Iran, contestant formellement la validité juridique des sanctions que l’ONU avait réinstaurées. Le cadre en cinq points de la Chine sur la question nucléaire iranienne, élaboré en mars 2025, appelait à une résolution pacifique par le dialogue et au respect du droit de l’Iran à l’énergie nucléaire civile conformément au TNP.

Le coût de l’incohérence stratégique

L’incohérence de la politique de Washington vis-à-vis de l’Iran reflète la contrainte structurelle identifiée par Tocqueville: la gouvernance démocratique, sensible aux cycles électoraux, est mal équipée pour soutenir les engagements stratégiques à long terme requis par la diplomatie de non-prolifération.

Abbas_Araghchi_in_a_interview_with_khamenei.ir_(cropped).jpgLe ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi (photo), a souligné ce point de manière directe dans une interview de mars 2026, en observant que l’Iran avait négocié et conclu un accord, pour ensuite voir les États-Unis se retirer sans cause suffisante.

Téhéran a constamment exprimé sa volonté de s’engager diplomatiquement, participant à cinq cycles de négociations indirectes en 2025 et proposant officiellement de réduire ses stocks d’uranium enrichi comme mesure pour installer la confiance.

Le principal obstacle à la résolution n’est pas l’absence de flexibilité iranienne, mais l’incapacité de Washington à maintenir une position de négociation cohérente entre différentes administrations, une vulnérabilité qui sera encore une fois mise à l’épreuve par le prochain cycle électoral qui aura lieu en novembre.

mercredi, 15 avril 2026

Iran et la souffrance du monde unipolaire - Guerre, hégémonie et résistance multipolaire

dc8f678c3c35d152d1f0e73e91bd9017.jpg

L'Iran et la souffrance du monde unipolaire

Guerre, hégémonie et résistance multipolaire

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine affirme que Trump a brisé les illusions diplomatiques et a exposé la nature brutale de l'hégémonie américaine, faisant du conflit avec l'Iran une lutte décisive pour l'avenir du multipolarisme.

Entretien avec Alexandre Douguine sur Sputnik TV dans l’émission Escalade.

Modérateur : Commençons par parler de l’Iran. Dernières nouvelles du ministère des Affaires étrangères de la République islamique: le porte-parole, Esmaeil Baghaei, a déclaré tout à l’heure que Téhéran a déjà répondu aux propositions des médiateurs internationaux pour un cessez-le-feu.

Parallèlement, nous assistons à un processus parallèle: l’ultimatum de Donald Trump, qui expire aujourd’hui, 6 avril. Comme d’habitude, le président américain menace l’Iran "de l’enfer" si ce dernier ne consent pas, et exige la réouverture du détroit d'Ormuz.

Que se passe-t-il actuellement sur le plan diplomatique entre Washington et Téhéran? Malgré le fait que l’Iran ait récemment souligné qu’aucune négociation n’était en cours, nous voyons maintenant des signes clairs qu'il y a mouvement et un cadre possible pour un accord, prétendument préparé via le Pakistan et la Chine. Comment évaluez-vous cette situation ?

Alexandre Douguine: Il y a tellement de désinformation sur cette guerre qu’il est extrêmement difficile de faire confiance aux déclarations de quiconque. Nous voyons comment les négociateurs sont assassinés pendant le processus, et chaque accord est immédiatement violé. Il semble qu’il soit même plus dangereux de négocier avec Israël ou les États-Unis — peut-être même plus que de ne pas négocier. Je pense que les Iraniens l’ont déjà compris.

Le fait que Trump ait osé publier, lors de Pâques, un message obscène montre avec qui nous avons affaire. Le jour même où les catholiques célébraient la résurrection du Christ, le président américain écrivait que ce mardi, l’Iran subirait la destruction de ponts et de systèmes énergétiques. Je cite: «Vous n’avez jamais vu ce qui arrivera mardi». Ensuite, une exigence profane pour rouvrir le détroit, et une menace directe: «Vous, traîtres, bâtards, vous vivrez l'enfer». Enfin, une déclaration totalement blasphématoire: «Que Dieu bénisse le Président DONALD J. TRUMP».

C’est une citation littérale de son message sur Truth Social. Même beaucoup d’analystes américains ont vu en cela des signes d’une évolution clinique rapide: aucun président américain n’a jamais parlé ainsi à ses ennemis ou à ses alliés. Cela montre qu’il y a une mépris total pour sa propre religion comme pour les sentiments d’autrui.

Nous sommes face à des circonstances diplomatiques sans précédent. Il n’y a plus d’engagements, de lignes rouges, de normes ou de règles. Ce que nous vivons, c’est une agressivité dure, brute, totalement infernale, où aucun mot ne pèse.

1f9a8d95ab629184c07b15f191ed0fe4.jpgCertains pourraient dire qu’un événement extraordinaire se produit, alors que je soutiens qu’il ne s’agit en réalité d’aucun changement fondamental. Si l’on regarde comment les États-Unis se comportaient sous les présidents précédents, ils étaient diplomatiques, polis, respectaient les règles. Bien sûr, leur comportement actuel est sans précédent: une sorte de «bête» occupe maintenant la Maison-Blanche. Mais il est important de souligner que les Américains ont toujours agi ainsi. La présentation était différente; le noyau restait le même.

Le monde occidental, dirigé par les États-Unis, a toujours cherché à renforcer son hégémonie, et lorsqu’il a commencé à faiblir, il a utilisé tous les moyens: diabolisation des adversaires, violence brute, et justifications fallacieuses. Trump n’a rien changé en substance dans la politique américaine. Il a simplement laissé tomber le «voile humain», la façade diplomatique. Ses méthodes, ses ultimatums, son style de négociation diffèrent peu de ceux de ses prédécesseurs, qu’ils soient de droite ou de gauche.

Trump gère une sorte de pornographie politique: il enlève tous les masques et dit: «Regardez, c’est comme ça – c'est brutal et c'est cru». Certains aiment ça, d’autres non, mais nous avons basculé vers un langage direct, de rue, dans les relations internationales. En même temps, le cœur de la politique américaine n’a pas changé.

Nous espérions que Trump changerait cette politique, qu’il se concentrerait sur les problèmes intérieurs de l’Amérique. Mais il ne l’a pas fait. Les problèmes internes s’aggravent rapidement; rien ne s’améliore — tout empire. Sur le plan extérieur aussi, il n’y a pas de changement, sauf dans la façon dont les actions sont présentées, et, si l’on veut, dans une forme étrange, inquiétante, d’honnêteté.

fe17a882f54d8394af5d8b2186ee429d.jpg

Trump incarne la «franchise» de l’agresseur. Il parle franchement: «Je vais vous tuer comme des chiens. Que vous soyez coupables ou non, peu importe — je vais tout détruire. Je vais vous écraser, vous aplatir. Je vais contrôler votre pétrole et nommer vos dirigeants. Vous n’êtes rien, vous êtes mes esclaves, et si vous résistez, vous serez des rebelles». Il agit ainsi envers tout le monde — mais en réalité, c’est ainsi que tous les présidents américains des dernières décennies se sont comportés. Je le répète: la forme a radicalement changé, mais l’essence est restée la même.

Et c’est cela qui est le plus dangereux: Trump n’est rien de fondamentalement nouveau dans l’histoire américaine. Il poursuit la même politique agressive, hégémonique, unipolaire, mais sous une autre forme. D’où l’ultimatum contre l’Iran demain. Trump envisage-t-il vraiment de détruire tout le système énergétique du pays? Nous savons que les Américains ont une certaine supériorité aérienne; leur faculté de contrôler est considérable. Nous pouvons prévoir des opérations terrestres sur des îles et des bombardements massifs.

Je pense qu’il ne reste que peu d’espoir que les négociations aboutissent. Les Iraniens ne vont pas accepter la défaite et ne vont pas se soumettre à la brutalité d’un agresseur sanguinaire — ils ne peuvent tout simplement pas agir autrement par leur nature. Probablement, ils continueront leur propre «projet chiite énergique». Les chiites ont souvent perdu sur le plan matériel dans l’histoire, mais ils ont survécu pendant des siècles dans des conditions terribles.

058f9c249cb1b8d353a1a62f6d026431.jpg

Pour eux, l’éthos de Karbala est déterminant: la volonté d’accepter une défaite terrestre pour une supériorité spirituelle immense, comparable aux premiers martyrs chrétiens. C’est une culture particulière du sacrifice et de la persévérance. Et si Trump confronte cette société avec une brutalité aussi ouverte, elle ne répond pas par la peur, mais par une cohésion et un courage exceptionnels. La population iranienne héroïque est aujourd’hui unie contre le mal pur et sans mélange qui émane de l’Occident.

Modérateur : Le jour de Pâques chrétienne occidentale, de tels messages apparaissent particulièrement symboliques et omineux. Revenons à votre thèse selon laquelle Trump aurait simplement mis de côté la politesse et commencé à parler «plus honnêtement», tout en restant dans le schéma familier de la politique impériale américaine.

Mais ne vous semble-t-il pas qu’une telle franchise réduit drastiquement son espace de manœuvre? Après tout, ce genre de «franchise» en diplomatie pourrait aliéner même les partenaires américains qui ont toléré l’hégémonie de Washington pendant des décennies, tant qu’elle était enveloppée dans la rhétorique plus douce de ses prédécesseurs. Trump ne se pousse pas lui-même à l’isolement, ne se prive-t-il pas de la capacité d’utiliser le «soft power» que d’autres présidents manœuvraient si habilement ?

Alexandre Douguine: Oui, absolument. Cette manière d’être franc aliène beaucoup de gens et suscite une forte opposition. Cela concerne à la fois les démocrates et une part importante de ses anciens supporters du mouvement MAGA, qui croyaient sincèrement en ses promesses de revenir aux valeurs traditionnelles et de rejeter toute guerre d'agression. Aujourd’hui, Trump repousse un grand nombre de personnes — des Américains et Européens ordinaires et même jusqu’à certains globalistes.

9780525563570-208651469.jpgDe plus, regardez ce que disent en ligne les idéologues du néoconservatisme — plus exactement Kristol et Kagan. En substance, Trump incarne désormais leur propre programme: une hégémonie américaine ouverte, sans honte, dans sa forme la plus dure. Après tout, ils ont toujours voulu la guerre avec l’Iran, la pression sur la Russie, un rôle réduit pour les partenaires européens de l’OTAN, et l’agressivité permanente dans la région du Pacifique. Pourtant, même ces théoriciens du «poing de fer» reculent d’effroi face à la manière dont Trump la met en œuvre. Ils disent: «Nous voulions cela, mais la manière sauvage et brutale dont cela est exécuté discrédite nos propres plans». 

Ce qui est frappant: même ceux qui ont formulé le programme actuel de la Maison Blanche n’acceptent pas la sauvagerie avec laquelle il est mis en œuvre. Je me demande souvent: pourquoi? S’il se comportait un peu plus prudemment, plus calmement, et surtout plus décemment — du moins dans les limites du protocole diplomatique minimal — il pourrait éviter de nombreux problèmes au sein de son propre camp, parmi ceux qui se tiennent du même côté que lui.

Pourquoi ne le fait-il pas ? Je pense que la seule raison réside dans un manque de temps. Trump cherche à achever un certain programme mondial d’ici 2028, en voulant ignorer tous les obstacles. Pour l'essentiel, il adhère à une politique d’accélération — une théorie philosophique et politique visant à accélérer artificiellement le temps historique et social. Il ne prête aucune attention aux détails, fonce à toute vitesse, et avance les yeux fermés vers la réalisation de ses objectifs, malgré l’opposition colossale de tous côtés.

4a4c0ab47e7c40e3fa81abcb727677bb.jpg

Mais quels sont ces objectifs? Peu à peu, une logique claire et cohérente commence à se dessiner dans le comportement de Trump — aussi monstrueuse soit-elle.

Le premier point est la restauration de l’influence affaiblie des États-Unis en Amérique du Nord. Nous voyons cela dans la pression qui a été exercée sur le Venezuela et sur Cuba, dans le conflit intense avec le Mexique et la Colombie. Trump veut établir un contrôle direct sur l’Amérique Latine dans l’esprit d’une Doctrine Monroe renouvelée, qu’ils ont ouvertement déclarée dans leur nouveau concept de sécurité nationale.

Le deuxième point est la restauration d’un contrôle total sur le Moyen-Orient par le biais de son proxy, Israël. Il peut être long de débattre qui en est le véritable initiateur — Washington ou Tel-Aviv — mais l’objectif est clair: détruire les principaux pôles de souveraineté dans le monde islamique. La cible numéro un ici est l’Iran. Et en deuxième position se trouve la Turquie. Une guerre contre elle est déjà intégrée de facto dans leurs plans pour la prochaine étape.

Ensuite (nous sautons le troisième point — vous comprendrez pourquoi): le quatrième objectif de la présidence de Trump dans ce cadre est une guerre inévitable avec la Chine dans la région du Pacifique. Pékin est son concurrent le plus fondamental. Le plan de Trump est simple et terrifiant: gagner toutes les petites guerres précédentes pour pouvoir déclencher à la fin de son mandat une guerre stratégique à grande échelle contre la Chine.

Et voici venir ce troisième point manquant: que faire avec la Russie? Après tout, la Russie est aussi l’un des pôles les plus puissants du monde multipolaire. Et ici, Trump diverge fondamentalement des globalistes. Trump croit que la Russie, en soi, n’est pas un problème fatal pour lui. Il espère que Moscou acceptera finalement ses conditions — par exemple, ouvrir son espace aérien aux missiles américains visant la Chine via le Pôle Nord, et ne pas intervenir dans la dernière étape du réagencement mondial.

Si la Russie résiste, ils prévoient de la mettre sous pression depuis l’Europe: provoquer une escalade militaire autour de Kaliningrad ou intensifier les frappes sur les infrastructures énergétiques et les ports. Nous encaissons déjà de telles attaques, qui sont clairement soutenues par des opérateurs américains. Trump pense que nous pouvons être contraints au statut de vassal, en interprétant à tort notre volonté de négocier comme une faiblesse et une capitulation. Si la Russie ne cède pas, elle sera encore davantage sous pression — mais pour lui, ce n’est pas une fin en soi, seulement l’élimination d’un obstacle.

En revanche, pour les globalistes et les libéraux, la Russie apparaît comme l’adversaire le plus dangereux, celui qu’il faut détruire en premier. C’est là la différence clé entre les deux catégories d'adversaires que nous avons en face de nous. Par conséquent, à la troisième étape, Trump ne veut pas dépenser d’efforts inutiles: il ne fait pas de gestes grandioses en soutien à l’Ukraine, croyant que nous serons de toute façon éliminés. Pour lui, la cible principale est la Chine.

41149ca7e1032e8fed201404685a1417.jpg

En combinant tous les quatre points, nous observons une stratégie visant à préserver fondamentalement un monde unipolaire en détruisant tous les autres pôles de souveraineté: la Russie, l’Iran et la Chine. Les principaux coups sont dirigés contre notre prestige et notre indépendance, car les Américains comprennent que si nous résistons et devenons plus forts, le reste du monde nous suivra.

Et ici, derrière ce qui semble être le comportement erratique de Trump, émerge une logique claire et cohérente. C’est une guerre totale contre le monde multipolaire, une lutte pour préserver l’hégémonie occidentale par la destruction séquentielle — je suis précis quand je dis "séquentielle" — des adversaires. Chaque nouvel acteur dans la file reçoit une fausse promesse qu’il ne sera pas affecté. D’abord, ils disent: «N’intervenez pas au Venezuela et à Cuba». Ensuite: «Nous nous occuperons de l’Iran; cela ne vous concerne pas». Puis: «Nous soumettrons la Russie, et vous, la Chine, attendez — car nous vous respectons».

La stratégie est simple: une fois que nous, d’une manière ou d’une autre, cesserons de représenter une force souveraine et d’affirmer notre souveraineté, Washington tournera toute sa force contre la Chine. C’est une politique rationnelle, bien qu’exprimée dans des termes hystériques, d’une brutalité inhumaine et d’une agressivité infernale. Ce qui se dresse devant nous, c’est un plan — une stratégie qui pourrait être soutenue par un État encore plus profond que celui que Trump a promis de combattre.

Trump lui-même, avec son accélérationnisme et sa manière d'agir particulière, se révèle simplement être un instrument de l’agonie monstrueuse du monde unipolaire. Et cette agonie est extrêmement dangereuse. Beaucoup d’entre nous croyaient que la domination occidentale était déjà du passé et que la multipolarité était un fait accompli. Mais il semble que nous étions tout aussi pressés que l'était Francis Fukuyama avec sa théorie de «la fin de l’histoire».

Le monde multipolaire n’est pas encore advenu — la lutte pour celui-ci se déroule actuellement. Si nous résistons et que nous l’emportons, l’humanité gagnera le droit à un avenir multipolaire. Mais nous devons garder les yeux ouverts: dans cette bataille, nous avons aussi une chance de perdre.

Animateur: Une question de notre auditeur: "Alexandre, comment évalues-tu la probabilité que Donald Trump puisse utiliser des armes nucléaires dans le conflit avec l’Iran? Et qu’a voulu dire précisément le président américain quand il a promis à Téhéran ‘un véritable enfer’?" 

fba0ab23a779b153f8b94da793143d1b.jpgAlexandre Douguine: Je ne pense pas que Trump menace aujourd'hui directement l’Iran avec des armes nucléaires, même si leur utilisation ne peut être exclue. Alors que nous n’avons parlé que de la préparation à des tests nucléaires, les États-Unis ont déjà commencé à en effectuer — cela montre une fois de plus à quelle vitesse ils mettent en œuvre leur politique. Washington et Israël sont techniquement capables d’une telle étape, mais pour l’instant, «l’enfer pour l’Iran», dans la compréhension de Trump, prend une forme différente.

Ce à quoi cela fait principalement référence, c’est à la destruction totale de l’infrastructure industrielle et logistique de l’Iran: ponts, centres de transport et installations énergétiques. Cela implique des bombardements massifs, des frappes de missiles de tous côtés, et probablement le début d’une opération terrestre visant à forcer l’ouverture du détroit d’Ormuz.

Cependant, la question de l’utilisation d’armes nucléaires reste ouverte. Si les événements ne se déroulent pas selon le scénario américain, alors à la prochaine étape d’escalade — et l’intensité continue de croître — l’arsenal nucléaire pourrait être mis en jeu. Je ne pense pas que cela arrivera demain, mais le seuil pour l’utilisation de la force a été dangereusement abaissé.

Animateur: Une autre question concerne la capacité des États-Unis à soutenir un conflit prolongé. De nombreux experts et analystes calculent déjà le coût de l’opération actuelle: selon certains rapports, les dépenses en munitions seules ont dépassé cinq milliards cinq cents millions de dollars dans les premiers jours. Il est affirmé que les stocks de certains types de missiles – comme les interceptor Patriot et la munition de précision guidée – s’épuisent plus rapidement que l’industrie de la défense ne peut les reconstituer.

Dans quelle mesure l’Amérique est-elle réellement prête pour une guerre longue et épuisante si la voie diplomatique échoue et si l’Iran ne répond pas à l’ultimatum de Trump ? Washington dispose-t-il de ressources suffisantes pour maintenir un tel niveau d’escalade sans compromettre sa capacité de combat dans d’autres régions ?

Alexandre Douguine: À mon avis, l’Amérique est techniquement prête pour une guerre longue – peut-être même plus longtemps que beaucoup de gens ne le pensent. Malgré le «brouillard de la guerre», les États-Unis possèdent d’énormes ressources pour mener un conflit massif et prolongé contre l’Iran. Cependant, une telle stratégie entraînera inévitablement d’importantes conséquences politiques à l’intérieur même des États-Unis.

Nous voyons comment le nombre d’opposants à Trump augmente rapidement. Pour lui, une guerre qui dure longtemps représente un grand risque, notamment si l'on tient compte des élections de mi-mandat qui auront lieu cet automne, le 3 novembre. Toute prolongation des hostilités jouera contre lui sur le plan intérieur. C’est pourquoi la préparation technologique de Washington pour une guerre longue n’est qu’une chose, mais la stabilité politique dans de telles conditions en est une autre.

Animateur: Nous avons discuté en détail de la stratégie mondiale de Donald Trump pour son mandat actuel. Et voici ce qui est remarquable: en ce moment, au cœur d’un conflit à grande échelle au Moyen-Orient, nous assistons à une restructuration sans précédent de la hiérarchie des commandants militaires américains.

Pourquoi Trump prend-il un tel risque en changeant de cap en plein milieu d’une guerre avec l’Iran ? S’agit-il d’une partie du même plan pour démanteler «l’État profond», ou y a-t-il une autre nécessité purement militaire derrière cela?

92022365-14077417-image-a-11_1731499950559-1607553557.jpgAlexandre Douguine : Au sein de la direction américaine, notamment dans le domaine militaire, il existe de nombreux opposants qui ne sont pas d’accord avec ce que Trump fait ou la manière dont il le fait. Ces militaires sont plutôt des personnalités équilibrées et prudentes. Mais lorsque Trump a renommé le Département de la Défense en «Département de la Guerre» et a nommé Pete Hegseth – un sioniste chrétien radical, un fanatique avec une idéologie proche de celle des skinheads – à la tête de ce département, les généraux américains ont été profondément inquiets.

Ces gens ont vécu plusieurs guerres; ils ne sont pas faibles, ce sont des mondialistes et des partisans de l’impérialisme américain. Mais même eux ont vu que quelque chose d’aussi radical n’avait jamais été fait auparavant. Même Joe Kent, ancien chef du comité contre le terrorisme, qui a personnellement participé aux opérations américaines au Moyen-Orient, a réagi avec indignation. Ni lui ni les généraux de haut rang limogés ne sont opposés au pouvoir américain; au contraire, ils pensent que les actions de Trump sapent ce pouvoir.

Ici, nous voyons une situation similaires à celle qui interpelle certains néoconservateurs dont nous avons parlé plus tôt dans la présente émission. Trump met en œuvre leur programme, mais les théoriciens eux-mêmes regardent horrifiés les méthodes avec lesquelles il est exécuté. Il cherche à renforcer l’hégémonie, tandis que l’armée – qui a consacré sa vie au service de cette hégémonie – est horrifiée par les méthodes et les résultats. Cette opinion est largement répandue. Il est également important de noter que parmi ceux qui ont été congédiés se trouvait le chef du corps des chapelains: ce qui se passe aujourd’hui à la Maison-Blanche relève d'une véritable frénésie mise en scène par de soi-disant évangéliques.

7f1e46e2190cf4ae8f9b4670bed6e207.jpgIl s’agit d’un groupe de fondamentaux protestants extrémistes, principalement baptistes et calvinistes, convaincus que nous vivons la fin des temps. Pour eux, les combats et les opérations militaires autour d’Israël signifient la Seconde Venue de celui qu’ils appellent Christ. Bien sûr, cela n’a rien à voir avec notre Seigneur Jésus-Christ, mais ils utilisent le même nom. Dans leur modèle, ce «Jésus protestant» devrait arriver presque dans des soucoupes volantes pour sauver les «néo-nés».

Dans cette vision dispensationaliste du monde, les principaux ennemis déclarés sont les Iraniens, les musulmans et les Russes. À la Maison-Blanche, ils pratiquent désormais ouvertement lerurs rituels: parler en langues imaginaires et différentes, crier des phrases incompréhensibles, bénir frénétiquement Trump et le qualifier de nouveau messie. Les chrétiens traditionnels – surtout les catholiques, mais aussi des protestants plus rationnels et mesurés – sont horrifiés par ce qui se passe dans les couloirs du pouvoir et dans le nouveau «Département de la Guerre».

cb1c50ba7e10023c72d72d227e08c69b.jpgÀ la place des anciens responsables émergent des maniaques patentés et des fanatiques possédés, qui hurlent et se tordent d’hystérie. Ils flattent Trump sans vergogne, le déifient et le qualifient de la seconde incarnation de Dieu. Ce n’est plus de la politique, ni même une religion au sens habituel : c’est une force obscure et extatique qui a pris le contrôle du pays le plus puissant du monde.

Et bien sûr, dans cette situation, Pete Hegseth tente d’introduire cette eschatologie pseudo-religieuse, toute en fureurs, directement dans l’armée américaine. Cela va à l’encontre de la logique et de la mentalité des officiers de carrière, qui la rejettent complètement. C’est pourquoi le chef du corps des chaprlains, le major général William «Bill» Green, a été démis de ses fonctions, tout comme des généraux de troupes combattantes, dont le chef d’état-major Randal George. Ils ne sont pas d’accord avec Trump, mais pour lui, cela fait partie de sa propre logique.

Auparavant, il animait une émission où, après chaque segment, il pouvait danser en agitant des pilons de poulet. Mais aujourd’hui, quand nous disons que des clowns dirigent le monde, il ne s’agit plus simplement de comédiens sanglants comme Zelensky. Nous faisons maintenant face à des figures bien plus terrifiantes. Après avoir joué dans son «Trump show» – cette parodie bon marché et répugnante de «The Muppet Show» – Trump terminait généralement chaque épisode par la phrase: «You are fired». Et il renvoyait effectivement un employé de sa société. C’était le point culminant: «Tu es viré – dehors!». Peu importait que vous ayez fidèlement servi et fait tout ce qui était demandé.

Maintenant, il a amené ce spectacle à la Maison-Blanche. Si quelque chose ne lui plaît pas – «You are fired». C’est ainsi qu’il a traité la procureure générale Pamela Bondi, qui avait été sa fidèle avocate, couvrant ses scandales et mentant sans relâche, ce qui a provoqué une haine généralisée à son encontre. Récemment, il lui a dit: «You’re fired, ma’am». En d’autres termes: dégage! Il traite Kristi Noem de la même manière, et il agit de même avec les généraux des troupes combattantes. Pour lui, ce n’est qu’une extension de l’écran de télévision, où de vraies personnes et le destin de pays entiers ne sont que des accessoires pour son spectacle sans fin.

Pour Trump, se débarrasser de quelqu’un ne se limite pas à un simple geste; il n’a même pas besoin d’une raison. Vous pouvez lui être loyal à l’infini, vous pouvez vous prosterner devant lui et satisfaire tous ses caprices, mais dès qu’il y a un changement dans sa tête, il sort sa phrase emblématique: «Tu es viré». C’est exactement ainsi qu’il traite maintenant les généraux en pleine campagne contre l’Iran, ce qui suscite une vague croissante de ressentiment au sein de l’armée.

736c07cc11812378c52cd0385db4e4d0.jpgEn même temps, toutefois, la logique dont nous avons parlé plus tôt devient de plus en plus claire. Il semble que la situation réelle en Occident soit bien plus critique que ce que nous imaginons. Ils sont, en fait, suspendus à un fil. Si les structures mondiales de gouvernance ont conféré le pouvoir à un homme qui agit de cette manière — rapidement, en avançant à toute vitesse, en ignorant toutes les conventions — alors ils n’ont tout simplement pas d’autre choix. Il n’y a plus de temps pour les illusions libérales, pour les façades humanitaires ou pour parler de droits de l’homme. Trump ne fait même plus semblant d’y croire. Tout se résume désormais à une chose: «Détruisez tout sur notre passage, car notre pouvoir a été ébranlé, et nous devons le conserver».

Les véritables forces qui gouvernent l’Occident ont décidé que c’est précisément ce genre d’instrument dont ils ont besoin en ce moment. Plus tard, Trump sera blâmé pour tout et accusé de tous les péchés possibles. S’il ne s’est pas déjà éloigné de ce monde d’ici là, lui et son entourage — ces sadistes corrompus comme Kushner, Witkoff et d’autres avec des réputations complètement compromises — seront traînés devant les tribunaux et expédiés derrière les barreaux. Tout son entourage sera soumis à une punition massive et démonstrative. Mais la tâche sera accomplie: en les utilisant, ils tentent de consolider une hégémonie en train d’effondrer.

pam-bondi-10-ap-gmh-260402_1775154980738_hpMain-2156498902.jpg

Et c’est, à mon avis, la seule explication rationnelle de ce que nous voyons à l'oeuvre. Ces licenciements brutaux et humiliants, même de collaborateurs des plus loyaux — c’est son mode de fonctionnement par défaut. Il ne se contente pas de licencier; il cherche à écraser et à humilier. Nous avons vu comment il a expulsé Pamela Bondi (photo), qui était son ombre et son bouclier; nous avons vu comment il a traité Kristi Noem. C’est aussi ainsi qu’il traite les Européens: pour lui, ils ne sont pas des alliés, mais des esclaves, qu’il ne se donne même plus la peine d’encourager.

Pour l’instant, Trump évite de fâcher la Russie et la Chine en ne leur adressant pas de telles insultes personnelles directes, mais il est clair qu’il pourrait les frapper toutes deux à tout moment. Pour lui, ce n’est pas un problème. Et il existe une certaine logique à cela: apparemment, ce n’est que par une hégémonie aussi brutale, accélérée et extrêmement agressive que l’Occident peut préserver son ordre unipolaire.

Ils n’ont tout simplement pas le temps de créer des illusions, de maintenir la politesse envers des «vassaux nobles». Il n’y a plus de temps pour le libéralisme, les droits de l’homme et autres pseudo-valeurs qui, autrefois, servaient de couverture à la même dictature dure. Les forces mondiales ont choisi un homme capable d’accomplir cette mission sale et impopulaire — pour l’humanité tout entière et pour la société américaine elle-même — aussi rapidement et impitoyablement que possible. La véritable mission de Trump, longtemps dissimulée derrière le faste de son spectacle, devient de plus en plus claire: c’est une dernière tentative désespérée pour maintenir le monde sous le contrôle d’un seul maître.

nouvelle-russie-douguine-ukraine-2108651670.jpg

Aujourd’hui, j’ai même publié un post à propos de ma conversation avec Tucker Carlson, qui a eu lieu il y a exactement deux ans. À l’époque, la campagne électorale complète de Trump n’avait pas encore commencé, et nous supposions que son principal adversaire serait Biden. Nous avons discuté avec Tucker de l’avenir, et il a admis que ce qu’il craignait le plus était l’influence des néoconservateurs sur Trump.

Lorsque nous avons abordé les perspectives d’un monde multipolaire, Carlson a fait une pause un instant et a dit: «Je pense que Trump n’acceptera pas la multipolarité». À cette époque, Carlson le soutenait encore, le voyant comme un défenseur des valeurs traditionnelles et un opposant au libéralisme. D’ailleurs, Tucker avait alors une vision très négative du nationalisme ukrainien et espérait que Trump ferait évoluer la position des États-Unis en notre faveur. Néanmoins, il avait déjà ses doutes concernant la multipolarité.

Aujourd’hui, Tucker Carlson s’oppose ouvertement à Trump aux États-Unis, même s’il a été l’un de ceux qui l’ont aidé à accéder au pouvoir. Maintenant, Tucker affirme ouvertement qu’il n’a jamais compris qui Trump allait devenir. Il croyait en lui, partageait ses idées, mais Trump a trahi le mouvement MAGA et ses supporters. Beaucoup d’entre eux sont désormais en opposition, bien que Tucker soit encore occasionnellement invité à la Maison-Blanche malgré ses critiques.

Déjà à l’époque, Carlson prévoyait que Trump aurait des problèmes avec le monde multipolaire. Et pourtant, la multipolarité est la seule forme d’un ordre mondial véritablement juste et la seule voie pour mettre fin à l’hégémonie occidentale. La majorité de ceux qui soutenaient initialement Trump étaient d’accord avec cela: ils voulaient simplement que l’Amérique occupe une place digne dans ce nouveau monde. Mais à un moment donné, Trump a déclaré la guerre à la multipolarité. Et ce n’est plus un mensonge, ni un geste accidentel, ni une crise nerveuse. C’est le cœur de sa politique — une lutte impitoyable contre le monde multipolaire.

Comment cela pourrait-il se terminer? Soit Trump infligera des dégâts critiques à la multipolarité, repoussant ce processus de plusieurs décennies — un scénario qui n’est pas à exclure, étant donné son agressivité extrême. Soit, au contraire, ses mesures extrêmement dures accéléreront l’effondrement de l’hégémonie occidentale, générant chaos et division au sein de l’OTAN, et pouvant même conduire à une guerre civile aux États-Unis eux-mêmes. Les enjeux ont été portés à leur maximum: Trump a mis tout sur la table, et nous, les défenseurs du monde multipolaire, sommes obligés d’en faire autant. Dans ce jeu, il est impossible de rester en marge — ceux qui ne participent pas laissent simplement les autres décider à leur place.

58258ef828deced5955da6a2d2c47809.jpgTrump mise tout pour préserver l’hégémonie des États-Unis à tout prix. Et nous n’avons d’autre choix que d’accepter cette logique d’escalade. Il n’y a pas de moyen d’y échapper. On parle beaucoup maintenant de négociations, mais les Iraniens — un peuple grand et fier avec une histoire millénaire, avec les empires achéménide et sassanide — peuvent-ils vraiment accepter le rôle de « misérables esclaves » que Trump leur assigne? Je ne peux pas l’imaginer. Même une petite nation ne supporterait pas un tel ton, alors une grande civilisation l'acceptera encore moins.

Trump n’a pas besoin de négociations. Son ultimatum à l’Iran est un avertissement clair à la Chine et à nous: «Voilà ce qui vous arrivera si vous osez résister». C’est une guerre directe contre nous, et nous ne pouvons pas rester de simples spectateurs. Il est impossible de faire comme si rien ne se passait au Venezuela, à Cuba ou au Moyen-Orient, pendant que des attaques sous sanctions sont menées contre notre territoire, et que nos ports et pétroliers sont bloqués.

Nous sommes maintenant au troisième des stades sur les quatre du plan de Trump. À la fin, il y aura une guerre avec la Chine. Pékin espère retarder ce moment, mais les Américains frapperont quand cela leur conviendra. En ce moment, l’Iran est ce qui se trouve entre la Chine et le destin des autres, et entre nous et le destin du Venezuela. Trump semble croire que nous n’oserons jamais utiliser notre arsenal nucléaire, et c’est pourquoi il garde pour Washington le droit de décider quand et comment la force doit être utilisée. Soit il ne nous considère pas comme une menace fatale, soit il fait habilement semblant, en remettant à plus tard le règlement final.

Animateur: L’Iran aujourd’hui donne l’exemple à beaucoup: nos concitoyens admirent sincèrement la façon dont Téhéran résiste avec ténacité à une pression énorme. En conclusion, je voudrais aborder la question des attaques contre les infrastructures, mais cette fois-ci en relation avec notre propre région.

Très récemment, il y a seulement quelques jours, une tentative d’attaque terroriste contre le gazoduc TurkStream a été empêchée. Et voici une évolution importante : plusieurs pays — la Russie, la Turquie, la Hongrie et la Serbie — ont convenu de créer une coalition pour assurer la sécurité physique de ce pipeline.

N’est-ce pas une réponse directe à la politique agressive de l’Occident et, en particulier, aux méthodes dans lesquelles les États-Unis pourraient être impliqués ?

Alexandre Douguine: Je suis convaincu que cela ne peut pas être une initiative des Ukrainiens. L’Ukraine n’est qu’un instrument soumis, un exécutant technique de la politique américaine. Il est évident que le sabotage des pipelines Nord Stream servait les intérêts de Washington. Maintenant, face au blocus du détroit d’Ormuz, les États-Unis tentent de créer une situation dans laquelle la Russie ne pourra pas bénéficier d’une forte hausse des prix de l’énergie. Les attaques contre notre infrastructure et nos ports sont une initiative directe des États-Unis.

Quant à la coalition pour protéger TurkStream, avec tout le respect dû à ses participants, nous devons comprendre à quel point leur souveraineté est limitée. Si les Américains décident de faire exploser ce pipeline, ils le feront sans prêter attention aux alliances qui protègent soi-disant les États européens semi-vassaux. En cas extrême, ils remplaceront simplement les gouvernements si ceux-ci s’avèrent trop persistants.

La situation est critique. Il est une chose de lutter contre l’Ukraine ou même contre l’Union européenne, et une tout autre de faire face aux États-Unis, qui les soutiennent. Bien qu’il puisse sembler que Washington hésite à entrer dans un conflit direct, toutes les décisions fondamentales y sont prises. Sous Trump, seule la façade a changé; l’essence reste la même: une hégémonie rigide et impitoyable.

Nous devons reconnaître la nature radicale de ce moment. Et l’Iran offre un exemple qui vaut la peine d’être suivi. Aujourd’hui, l’humanité est confrontée à un choix brutal: soit vous êtes l’Iran — c’est-à-dire, la résistance —, soit vous êtes Hitler sous une nouvelle forme de nazisme américain et israélien, contre lequel le monde se dresse aujourd’hui dans toute sa force.

Il n’y a pas de troisième voie dans cette escalade.

 

mardi, 14 avril 2026

États-Unis et Iran: aucun accord, aucune paix, aucune solution

47750cd9c4b04e8308247f54a83ae6d6.jpg

États-Unis et Iran: aucun accord, aucune paix, aucune solution

Elena Fritz

Source: https://t.me/global_affairs_byelena# 

Les négociations entre Washington et Téhéran se sont terminées sans résultat. Le vice-président américain J. D. Vance a quitté Islamabad après 21 heures de négociations, sans qu’un accord ait été conclu. Son message a été aussi bref qu’éclairant: les États-Unis ont présenté leur dernière position, l’Iran ne l’a pas acceptée.

Ce n’est pas une simple note de bas de page. Cela montre plutôt à quel point le conflit est profondément bloqué sur les points essentiels. Car il ne s’agissait pas de questions de détail, mais des véritables enjeux de pouvoir.

Premier point : l’Iran ne veut pas perdre le contrôle du détroit d’Ormuz et semble également vouloir en tirer un avantage économique.

Deuxième point : Téhéran n’est pas prêt à renoncer à l’enrichissement d’uranium.

Troisième point : l’Iran réclame de facto une sorte de compensation pour les destructions causées par la guerre, la politique de pression et les sanctions.

Washington rejette tout cela.

Il n’est donc pas surprenant que les négociations échouent dans ces conditions. Ce qui est plutôt remarquable, c’est autre chose: Trump a déclaré par la suite que les résultats des négociations n’étaient pas décisifs pour lui, car les États-Unis avaient déjà atteint leurs objectifs. Cela ne ressemble pas à de la confiance en soi, mais plutôt à une tentative de justifier a posteriori l’absence de résultats politiques comme un succès.

Car le vrai constat est différent: Washington ne veut apparemment pas d’une nouvelle grande guerre, mais ne peut pas non plus contraindre Téhéran à signer un accord selon ses conditions. C’est précisément là que réside le cœur stratégique de la situation.

Qu'en découle-t-il? Pas de paix. Mais probablement pas non plus un grand conflit immédiat. Plus vraisemblable, un état que l’on peut décrire comme une impasse sensible durable: un cessez-le-feu plutôt qu’un ordre régional nouveau, une dissuasion plutôt qu’une entente, des menaces plutôt qu’une solution.

Ce contexte offre des marges à l’Iran. Téhéran cherchera probablement à renforcer son influence autour d’Ormuz, tant sur le plan politique qu’économique. Et il y a également de fortes raisons de penser que le programme nucléaire iranien continuera — peut-être de manière plus occulte, plus prudente, mais ne sera probablement pas abandonné.

Par ailleurs, il est presque aussi prévisible que les États-Unis et Israël procéderont à des frappes limitées contre les sites nucléaires iraniens dès qu’ils auront l’impression que Téhéran dépasse une ligne rouge. Ce n’est pas une voie vers la paix, mais la logique d’un conflit à la demande.

Sur le plan intérieur, le régime iranien a plutôt traversé cette crise qu’il ne l’a subie. La pression extérieure ne l’a pas déstabilisé, mais plutôt renforcé. Et là aussi, c’est une vérité désagréable à entendre et à constater pour l’Occident.

Pour Trump, ce résultat est donc difficile à qualifier de succès. Si l’on ne veut pas de guerre, mais que l’on n’obtient pas non plus de percée politique, il ne reste à la fin que la gestion longue d'un conflit non résolu. C’est exactement ce que nous voyons se dessiner ici.

Mais ce qui est encore plus important, c'est la ligne géopolitique plus large: les États-Unis perdent visiblement en influence au Moyen-Orient. Ils peuvent menacer, sanctionner, bombarder. Mais ils sont de moins en moins capables de façonner l’ordre politique de la région selon leurs souhaits. C’est le vrai contexte de ces négociations ratées.

13:00 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : états-unis, iran, golfe persique, moyen-orient, actualité | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 10 avril 2026

Guerre contre l’Iran, partie d’une guerre occidentale plus large sur des fronts de résistance interconnectés

ccdf9ec37b0cbece5f6b780262e2a233.jpg

Guerre contre l’Iran, partie d’une guerre occidentale plus large sur des fronts de résistance interconnectés

Dr. Firoz Osman (*)

Source: https://geoestrategia.eu/noticia/46045/geoestrategia/guer...

La guerre contemporaine ne se limite pas à un seul champ de bataille. Elle se déploie simultanément sur de multiples fronts dans le monde musulman élargi — Palestine, Liban, Syrie, Soudan, et désormais Iran.

Il ne s’agit pas de confrontations isolées, mais de théâtres interconnectés dans le cadre d’une lutte géopolitique plus vaste pour le pouvoir, les ressources et l’hégémonie idéologique.

Pour comprendre l’escalade actuelle qui se déploie désormais contre la République islamique d’Iran, il est essentiel de la situer dans un contexte historique plus large, défini par l’intervention, la résistance et la lutte pour la souveraineté dans le monde musulman. 

1979 : le tournant décisif

La phase moderne de confrontation avec l’Iran débute avec la Révolution islamique de 1979.

Mohammad-Mosaddegh-2664760045.png

La révolution populaire renversa le Shah, un monarque dont le pouvoir avait été consolidé par une intervention étrangère. En 1953, un coup d’État orchestré par la Central Intelligence Agency (CIA) renversa le Premier ministre démocratiquement élu, Mohammad Mossadegh, après la nationalisation de l’industrie pétrolière, jusqu’alors dominée par des intérêts britanniques.

Le Shah, remis au pouvoir, gouverna par la répression, menée par la SAVAK, une police secrète redoutée connue pour l’usage systématique de la torture et de la brutalité.

La résistance à ce régime soutenu par l’Occident grandit de façon soutenue jusqu’à aboutir à une insurrection populaire qui donna lieu à la révolution. Le 11 février 1979, la République islamique fut officiellement instaurée, modifiant radicalement l’équilibre des pouvoirs dans la région. 

Iran et Palestine : idéologie et alignement

La Révolution islamique de 1979 marqua immédiatement un tournant dans les priorités de la politique étrangère iranienne.

En quelques jours, l’Iran transféra l’ambassade israélienne de Téhéran à l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Yasser Arafat devint le premier leader étranger à visiter l’Iran après la révolution, symbolisant une nouvelle orientation stratégique.

La même année, le fondateur de la République islamique, l’ayatollah Ruhollah Khomeini, proclama la Journée d’Al-Qods, une mobilisation mondiale annuelle célébrée le dernier vendredi du Ramadan et consacrée à la libération de Jérusalem.

d004c3812de070871525db51ba7c79d3-2844341507.jpg

La Journée mondiale d’Al-Qods dépasse la simple symbolique: elle constitue un instrument de mobilisation politique, de réaffirmation idéologique et d’expression mondiale de solidarité. Elle relie les luttes locales à une vision plus large d’unité au sein de l'Oumma musulmane.

Le soutien ferme et inébranlable de l’Iran à la Palestine n’est pas considéré comme une option diplomatique, mais comme une obligation religieuse et idéologique fondée sur la défense des opprimés à l’échelle mondiale. 

Pourquoi la révolution de 1979 a-t-elle inquiété l’Occident ?

La Révolution islamique menée par l’imam Khomeini représentait bien plus qu’un changement de régime: elle a bouleversé l’architecture de l’influence occidentale dans la région.

Le Shah avait été un allié clé, garantissant l’accès occidental aux ressources énergétiques, une dynamique régionale favorable à ses intérêts, et une alignement stratégique avec Israël.

Sa chute fit perdre aux États-Unis, au Royaume-Uni et à Israël l’un des piliers centraux de leur ordre régional. 

Deux impératifs stratégiques — le contrôle des ressources énergétiques et la protection d’Israël — ont historiquement façonné la politique occidentale en Asie occidentale. L’émergence d’une République islamique indépendante et défiante a remis en question ces deux éléments.

Containment: sanctions et isolement

En réponse, l’Iran a été soumis à une pression économique et politique soutenue par les puissances occidentales, dirigées par les États-Unis et leurs alliés.

Pendant des décennies, les sanctions ont été utilisées comme outil pour affaiblir la République islamique, limiter son influence et éroder le soutien interne à son modèle révolutionnaire.

Ce schéma dépasse le cas iranien: tout État qui défie les structures dominantes de l’ordre mondial s’expose à l’étouffement économique ou à la confrontation militaire. 

a1d751b0c914f4fee2c1c3054f7c9c62.jpg

Palestine: siège et résistance

Alors que l’Iran faisait face à des sanctions, la Palestine souffrait d’un régime d’apartheid et se trouvait en permanence en état de siège.

Pendant près de deux décennies, Gaza est restée bloquée: sa population confinée, surveillée et soumise à une suffocation économique systématique.

Malgré cela, les mouvements de résistance palestiniens ont développé de vastes réseaux clandestins leur permettant de s’organiser, de s’entraîner et de soutenir leur lutte pour la libération des territoires occupés.

Le soutien de l’Iran, conjointement à la coordination avec des groupes comme le Mouvement de Résistance Islamique du Liban (Hezbollah), a contribué à la consolidation de cette infrastructure de résistance. 

Normalisation arabe et trahison stratégique

Parallèlement à la souffrance palestinienne, plusieurs États arabes se sont progressivement avancés vers une normalisation avec le régime israélien, au détriment de la cause palestinienne.

Des pays comme l’Égypte, la Jordanie, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan ont établi ou renforcé leurs liens avec Israël, en privilégiant la stabilité de leurs régimes, la coopération économique et les garanties de sécurité.

Ce tournant reflète un calcul plus large: la survie des élites dirigeantes avant la solidarité avec la Palestine. La dépendance à la protection militaire occidentale, notamment par le biais de bases américaines dans le Golfe Persique, a consolidé cette orientation. 

7 octobre: choc stratégique

Le 7 octobre 2023, le Mouvement de Résistance Islamique Palestinien (Hamas) a lancé une opération à grande échelle dans les territoires occupés, baptisée « Tempête d’Al-Aqsa ».

Cette opération a bouleversé des suppositions profondément ancrées sur l’invulnérabilité militaire israélienne et a déclenché une escalade régionale.

Elle a aussi réactivé un réseau de groupes alliés, parmi lesquels le Hezbollah au Liban, le mouvement populaire yéménite Ansar Allah et diverses factions armées en Irak.

Des-combattants-terroristes-du-Hamas-le-19-juillet-2023-a-Gaza-1725379-4003095173.jpg

Ce conglomérat, souvent décrit comme « l’Axe de la Résistance », a montré une pression coordonnée et multi-front contre Israël et ses alliés régionaux et extrarégionaux. 

Pourquoi l’Iran soutient-il la Palestine ?

Bien que la Palestine n’apparaisse pas explicitement dans la Constitution iranienne, la direction du pays fonde son soutien sur des principes plus fondamentaux: la défense des opprimés, l’opposition à l’injustice et l’engagement en faveur de l’unité musulmane.

L’article 152 de la Constitution iranienne encadre la politique extérieure autour de ces principes, constituant la base de sa position constante en faveur de la Palestine.

La narration de la résistance se voit renforcée par des figures considérées comme des martyrs, parmi lesquelles Ahmed Yassine, Abdel Aziz al-Rantissi, Ismaïl Haniyeh, Yahya Sinwar, Seyed Hasan Nasrallah, Qasem Soleimani et Abu Mahdi al-Muhandis, entre autres.

Ces figures sont perçues non seulement comme des leaders révolutionnaires, mais aussi comme des symboles de résistance.

477049-1475762204.jpg

Les récits de sacrifice — comme ceux décrivant Sinwar (photo) combattant jusqu’à ses derniers instants ou l’ayatollah Khamenei refusant de se cacher malgré les menaces contre sa vie — renforcent le moral et légitiment la poursuite de la lutte contre ce qui apparaît comme une coalition israélo-américaine. 

Leadership et autorité morale

Les narrations attribuées à des figures telles que l’ayatollah Khamenei soulignent un modèle de leadership basé sur le risque partagé et la cohérence morale.

La prémisse est claire: un leader ne peut pas exiger des sacrifices sans les assumer lui-même.

Cette approche puise profondément dans la mémoire historique islamique, notamment dans l’héritage de l’Imam Husein ibn Ali (P), où la fermeté face à l’adversité extrême est considérée comme l’expression ultime de l’intégrité. 

Guerre, pouvoir et avenir

La guerre actuelle contre la République islamique d’Iran — largement considérée comme illégale et injustifiée — ne peut pas être réduite à un seul facteur.

Elle reflète des tensions structurelles plus profondes: entre indépendance et contrôle extérieur, entre résistance et normalisation, entre engagement idéologique et pragmatisme politique.

Ce qui apparaît évident, c’est que les guerres en Palestine, en Iran et dans l’ensemble de la région ne sont pas des phénomènes isolés. Elles constituent des manifestations interconnectées d’une lutte plus vaste qui continuera à façonner le paysage politique et moral du monde musulman.

* * * 

(*) Le Dr. Firoz Osman est un auteur et analyste basé en Afrique du Sud, auteur de Shattering Zionist Myths et co-auteur de Why Israel?

18:55 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran, moyen-orient, proche-orient | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

jeudi, 09 avril 2026

Israël frappe la géométrie eurasienne de la Chine

0e218ad335d4a1e8c892394cbbcec831-3766484882.jpg

Israël frappe la géométrie eurasienne de la Chine

À Kashan, Israël n'a pas seulement frappé l'Iran, il a touché une artère vitale de son continent. L'attaque du pont ferroviaire de Yahya Abad, un maillon essentiel du corridor de fret Xinjiang-Téhéran, a directement impacté la stratégie terrestre des Nouvelles Routes de la Soie que la Chine développe comme alternative au détroit d'Ormuz.

La ligne ferroviaire de 10.400 km vers le port sec d'Aprin, conçue pour acheminer des marchandises de l'ouest de la Chine vers le pôle industriel iranien, puis vers Qom, Kashan, Ispahan et Bandar Abbas, était censée devenir la future voie de contournement du pétrole brut et des industries de Pékin, à l'abri des sanctions.

photo_2026-04-09_18-57-22.jpg

En coupant Kashan, Israël a envoyé un signal beaucoup plus clair: toute infrastructure contribuant à stabiliser l'économie de guerre iranienne ou offrant à la Chine une voie terrestre sécurisée vers le Golfe est désormais une cible.

Stratégiquement, il s'agit du premier message militaire adressé au-delà de Téhéran et à la géométrie eurasienne de Pékin, rappelant que les nouvelles guerres ne se mènent pas seulement contre les armées, mais aussi contre les corridors, les ponts, les ports secs et les chaînes d'approvisionnement qui garantissent la résilience des grandes puissances.

La réponse chinoise probable ne sera pas une escalade militaire, mais une accélération de la redondance : un investissement accru dans l'axe de Gwadar, le corridor moyen caspien et le réseau ferroviaire russe.

Israël a démontré sa capacité à faire pression sur l'Iran en agissant sur les points névralgiques de la Route de la Soie, obligeant la Chine à repenser la sécurité de son architecture énergétique continentale

En savoir plus - Lien: https://multimedia.scmp.com/news/china/article/One-Belt-O...

Post: https://www.linkedin.com/posts/roberto-lafforgue-7a356347...

Source: https://t.me/dynamiquesdeconflit

Le détroit d'Ormuz, la sélectivité iranienne et la géoéconomie de la guerre

daddb5bafed7b443301d3a9e55ea8db7.jpg

Le détroit d'Ormuz, la sélectivité iranienne et la géoéconomie de la guerre

par Tiberio Graziani

Source : Meridiano Italia & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/18385

Au cœur de la crise moyen-orientale de 2026, le détroit d’Ormuz réémerge dans sa forme la plus authentique: non pas un simple passage maritime, mais un dispositif géopolitique primordial, capable d’influencer les structures profondes de l’ordre international. C’est ici, dans cet espace restreint et stratégiquement décisif, que se manifeste avec clarté le changement de phase du système mondial.

Nous ne sommes pas face à une simple interruption des flux, mais à quelque chose de plus sophistiqué: une régulation sélective du transit. La décision iranienne de n’autoriser le passage qu’à un groupe limité d’États — Russie, Chine, Inde, Pakistan et Irak — introduit un principe radicalement nouveau : la fin de la neutralité des infrastructures mondiales.

La fin de l’universalisme globaliste

Pendant plus de trois décennies, le paradigme dominant a postulé l’ouverture indiscriminée des espaces économiques. Les mers, les détroits, les corridors logistiques étaient conçus comme des zones neutres, soustraites à la compétition politique directe.

Aujourd’hui, ce paradigme semble définitivement dépassé.

Le détroit d’Ormuz devient le symbole d’une transformation plus large: la subordination de la géoéconomie à la géopolitique. Il n’existe plus un marché global unifié, mais une pluralité d’espaces interconnectés mais politiquement filtrés.

L’accès aux routes n’est plus un droit implicite, mais un privilège accordé en fonction de l’alignement stratégique.

L’Eurasie comme espace cohérent

Dans ce contexte, l’ensemble des pays autorisés au transit n’est pas choisi au hasard. Il délimite, avec une suffisante clarté, les contours d’un espace eurasiatique en voie de consolidation.

La Russie, la Chine et l’Inde représentent les pôles principaux de cette configuration; le Pakistan et l’Irak en constituent des projections régionales fonctionnelles.

Ce qui émerge, c’est une continuité géopolitique terrestre et maritime qui, sans être formalisée dans une alliance unique, opère selon des logiques convergentes.

Concernant la Russie, la situation actuelle ne crée pas une condition de vulnérabilité, mais renforce une trajectoire déjà en cours, à savoir l’orientation progressive vers l’Asie.

Moscou, grâce à son autonomie énergétique et à la restructuration des routes commerciales, s’insère dans cet espace — malgré la crise ukrainienne — en tant qu’acteur stable et résilient.

L’Europe et la crise de l’autonomie stratégique

À l’inverse, l’espace européen montre des limites structurelles que la crise d’Ormuz rend particulièrement problématiques.

L’Union européenne se trouve aujourd’hui en position de dépendance systémique : énergétique, logistique et, en dernier lieu, stratégique.

Les choix politiques adoptés ces dernières années — de l’alignement atlantiste aux politiques de sanctions — ont réduit ses marges de manœuvre, exposant le continent à des chocs extérieurs difficilement gérables.

En l’absence d’une vision géopolitique autonome, l’Europe apparaît comme un espace passif, incapable d’influer sur les dynamiques qui la concernent directement.

OMAN-scaled-1054670938.jpg

Les États-Unis et la limite de l’hégémonie

Les États-Unis, tout en conservant une position de supériorité militaire et une sécurité énergétique relative, font face à une donnée incontournable: la perte de contrôle effectif sur certains nœuds cruciaux du système mondial, ainsi que l’accentuation du processus d’érosion de leur crédibilité à l’échelle mondiale.

Leur hégémonie, historiquement fondée sur la capacité à garantir la liberté des routes, rencontre ici une limite structurelle.

Le contrôle maritime ne suffit plus lorsque des acteurs régionaux — comme l’Iran — disposent de leviers territoriaux capables d’influencer les flux.

Une phase se profile où la puissance américaine reste importante, mais n’est plus en mesure d’imposer l’ordre dans un sens universel.

Vers un ordre des corridors

Ce qui ressort de la crise du détroit d’Hormuz, c’est l’avènement d’un ordre basé sur les corridors, dans lequel :

a) Les infrastructures deviennent des instruments de sélection politique;

b) Les flux économiques suivent des lignes d’appartenance stratégique.

Les espaces mondiaux se fragmentent en systèmes régionaux interconnectés mais distincts.

Dans cette configuration, l’Eurasie apparaît comme le noyau le plus dynamique et le plus cohérent, tandis que le soi-disant Occident manifeste des signes évidents de désarticulation.

Conclusion

Le détroit d’Ormuz, loin d’être un simple passage géographique, se présente comme un laboratoire de la nouvelle phase historique.

La sélectivité imposée par l’Iran contribue à signer la fin de l’illusion globaliste et inaugure une époque où la circulation des ressources est subordonnée à la géométrie du pouvoir.

C’est, encore une fois, la géographie — entendue comme la structure profonde des relations internationales — qui affirme sa centralité.

Et celui qui ne parvient pas à l’interpréter est destiné à la subir.

mercredi, 08 avril 2026

Pourquoi les Kurdes ne sont-ils pas allés à la guerre contre l’Iran?

000_TM7SZ-e1508996595518_440429_540309.jpg

Pourquoi les Kurdes ne sont-ils pas allés à la guerre contre l’Iran?

Source: https://www.facebook.com/empirep.federal

« Les Américains et les Israéliens veulent que nous attaquions l’Iran. Ce n’est pas notre guerre. Nous ne mourrons pas pour eux. » (Khaledian, 2026)

Malgré les contacts initiaux entre plusieurs dirigeants kurdes et Washington, entre décembre 2025 et janvier 2026, les groupes kurdes ont finalement décidé de rester en dehors du conflit armé contre la République islamique. Bien qu’il y ait eu une coordination préliminaire avec les États-Unis et Israël, et même la livraison d’armes par la CIA, la participation kurde ne s’est jamais concrétisée. Les raisons principales étaient internes, stratégiques et liées à la survie.

En premier lieu, une profonde division est apparue entre la haute hiérarchie et la base combattante. Plusieurs capitaines et chefs d’unité kurdes ont filtré des informations révélant que leurs dirigeants négociaient avec l’administration Trump et avec le gouvernement israélien de Netanyahu. Cependant, la majorité des commandants intermédiaires et des troupes refusaient de mourir dans une guerre qu’ils percevaient comme étrangère, un conflit essentiellement motivé par les intérêts de Washington et de Tel-Aviv. Ils n’étaient pas prêts à devenir de « la chair à canon » pour renverser le régime iranien sans garanties claires que, une fois l’objectif atteint, les aspirations kurdes à l’autonomie ou à l’autodétermination seraient respectées. Cette fracture entre l’élite politique-militaire et les combattants de terrain a paralysé toute opération conjointe.

Ce manque d’unité interne a contraint la Coalition (formée récemment par plusieurs partis kurdes) à adopter une position de neutralité pragmatique. Malgré l’armement initial fourni par Israël et les États-Unis, les dirigeants kurdes ont compris qu’ils ne disposaient pas du soutien suffisant de leurs propres rangs pour lancer une offensive. Forcer leur participation aurait créé un risque réel de fracture interne ou même de soulèvements, ce que aucun commandement ne pouvait se permettre dans un contexte déjà volatile.

En second lieu, la crainte de représailles dévastatrices de la part de l’Iran, et potentiellement de la Turquie, pesait lourdement. Les Kurdes, historiquement divisés entre quatre pays (Iran, Irak, Turquie et Syrie), connaissent mieux que quiconque le prix à payer pour défier des puissances régionales sans soutien solide. Conscient de ce risque, l’Iran a lancé des attaques ciblées contre des positions kurdes dans le nord de l’Irak, précisément pour dissuader toute implication. Ces bombardements ont servi de message clair: toute tentative d’ouvrir un front kurde depuis le territoire irakien serait réprimée avec force. La menace d’une escalade plus grande, pouvant également impliquer Ankara (historiquement hostile à tout renforcement kurde), a renforcé la prudence.

« Nous n’attaquerons pas l’Iran, ni ne défendrons le régime actuel. Nous avons choisi une troisième voie… notre cause est différente. » (Haftan, 2026)

Enfin, le calcul stratégique des dirigeants kurdes de haut niveau les a conduits à écarter toute opération offensive. La première et la deuxième livraison d’armes par Israël et les États-Unis sont restées inutilisées sur le front iranien. Ce fait a suscité la controverse, car le propre président Trump a déclaré que les Kurdes avaient gardé les armes envoyées par son gouvernement, ce qui reflète la frustration américaine face à l’échec du plan.

 

20:30 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, kurdes, kurdes d'iran, iran, moyen-orient | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Iran. Trump prend ses distances avec Netanyahu et les néoconservateurs et accepte la trêve

7703124.jpg

Iran. Trump prend ses distances avec Netanyahu et les néoconservateurs et accepte la trêve

C'est la Chine qui a soutenu les efforts diplomatiques de son allié le Pakistan, fer de lance des pays ayant tenté de mettre fin à cette folie, grâce aux relations entre Islamabad et les Gardiens de la révolution.

par Davide Malacaria

Source: https://www.piccolenote.it/mondo/iran-trump-si-sgancia-da...

Le cessez-le-feu a été accueilli avec un soulagement quasi mondial, où l'adverbe «quasi» a son importance, mais pas aujourd’hui, jour où l’Armageddon s’est évaporé. La Chine a joué un rôle décisif, a déclaré Trump à juste titre. Pékin, en effet, était le convive de pierre durant cette guerre, puisqu’on voulait affaiblir la Chine en frappant le cordon ombilical qui la lie au Moyen-Orient, même si l’impulsion décisive est venue de Netanyahou, dans son rêve de démolir l’antagoniste régional pour faire d’Israël une puissance mondiale.

En effet, c’est la Chine qui a soutenu les efforts diplomatiques de son allié le Pakistan, fer de lance des pays qui ont tenté de mettre fin à cette folie, grâce aux relations entre Islamabad et les Gardiens de la révolution. Un travail qui a finalement produit les résultats escomptés, notamment grâce à un élément qui semblait hors du champ de cette guerre, mais qui avait un poids décisif.

Un facteur passé sous silence, mais qui existait bel et bien, au point de surgir de temps à autre ces derniers jours comme une possibilité, même si elle semblait lointaine; une possibilité qui a explosé hier dans tout son potentiel catastrophique, lorsque Trump a menacé de «rayer la civilisation» iranienne de la carte.

Des mots que beaucoup ont imaginé, à juste titre, comme préludant à l’utilisation de la bombe atomique. Il en était ainsi: l’Empereur, au nom de l’establishment impérial, le véritable Pouvoir, autre que l’administration américaine provisoirement aux commandes, a averti, en des termes inacceptables (le pape Léon a tranché définitivement sur le sujet), que la poussée vers l’utilisation du nucléaire était irrépressible.

L’Amérique, en effet, peut accepter une défaite à la manière de l’Afghanistan, résorbable d’une manière ou d’une autre, mais pas une défaite stratégique catastrophique, de nature à marquer le déclin irrévocable de son hégémonisme, de son destin manifeste, si le conflit s’était poursuivi.

854026064ec5749ec53047d2a2be8c92.jpg

Toutes les options susceptibles d’apporter à l'Empire une victoire, ou un semblant de victoire, ayant échoué ou été écartées – le changement de régime, l’invasion de l’île de Kharg, le prélèvement d’uranium enrichi –, il ne restait plus que l’option atomique, qu’elle soit américaine ou israélienne.

C’est pourquoi la médiation pakistanaise était nécessaire, car c’est le seul pays islamique capable d’opposer à la bombe atomique de l'hegemon une force de dissuasion équivalente, limitant ainsi le risque d’un conflit mondial sous-tendu par une dissuasion chinoise ou russe.

Une dissuasion non brandie, celle du Pakistan, tout comme l’arme atomique de la partie adverse n’a d’ailleurs pas été explicitement brandie, mais qui a eu un poids, et quel poids, car, même si elle est insignifiante par rapport à la puissance américaine, elle ne l’est pas par rapport à cet allié du Moyen-Orient que l’Empire, du moins à ce jour, doit protéger à tout prix, comme le montre d’ailleurs l’agression contre l’Iran.

Ainsi, la déclaration insensée de Trump hier était, à sa manière (une manière tout à fait exécrable), un ensemble de choses: un ultimatum, évidemment, mais aussi une alerte et, en même temps, une hallucination rhétorique pour afficher sa servilité envers l’establishment et ainsi éviter ses foudres tandis que, en coulisses, il cherchait une issue par des voies confidentielles (à propos de médiations en coulisses: il y a quelques jours, le chef des services de renseignement russes, Sergueï Narychkine, a déclaré que son agence était en contact avec la CIA au sujet de l’Iran…).

Trump n’a eu d’autre choix que d’accepter, comme base de négociation, la proposition iranienne, en la faisant passer pour une victoire: 10 points sur lesquels les délégations des deux pays devront négocier dans les prochains jours. Une capitulation, mais aussi une victoire, non pas sur l’Iran, dont la résilience a prévalu, mais sur Netanyahou et les néoconservateurs, dont il a finalement réussi à se dégager.

La colère de Netanyahou en est la preuve: il s’est immédiatement lancé dans une campagne de sabotage en affirmant que la trêve ne concernait pas le Liban, alors qu’il est inclus dans les 10 points (un point critique que les négociations devront aborder). Mais cela se voit aussi dans la manière dont les médias de l'hegemon, le New York Times et le Washington Post, ont rendu compte de la nouvelle du cessez-le-feu: malgré son importance quasi historique, ils y ont accordé peu d’importance et ont utilisé un ton modéré.

0ce82012-fd61-4574-80c4-6b6d29ab92ed_1920x2934.jpg

Le NYT se distingue particulièrement à cet égard, surtout parce qu’il a été le média de l’establishment le plus critique à l’égard de la guerre. Voici son commentaire déconcertant: «L’accord laisse un gouvernement théocratique, soutenu par le brutal Corps des Gardiens de la révolution islamique, à la tête d’une population intimidée et martyrisée par les missiles et les bombes [comme s’il s’agissait d’engins iraniens… sic]… Il laisse intact l’arsenal nucléaire iranien, y compris les 440 kilogrammes de matière quasi-nucléaire qui, en théorie, constituaient le casus belli de la guerre».

Trump doit «prouver aux États-Unis et au monde entier que ce conflit valait la peine d'être engagé. Et pour ce faire, il devra prouver qu’il a éliminé l’emprise iranienne» sur le détroit d’Ormuz et «la possibilité que l’Iran puisse un jour construire une arme nucléaire […] s’il ne parvient pas à obtenir un accord pour que l’Iran limite la taille de son arsenal de missiles entamé ou la portée de ses missiles, il aura échoué».

Un cri de douleur, donc. Ce n’est pas pour rien que, dans la conclusion, Richard Fontaine, PDG du Center for a New American Security et ancien collaborateur de feu le sénateur John McCain, figure de proue des néoconservateurs, tire la sonnette d’alarme: «Peut-être que tout ira bien. Mais il est possible que la situation, pour les États-Unis et pour le monde entier, soit pire qu’avant». Tout comme si l’on devait à nouveau attaquer l’Iran, comme si de rien n’était…

Si nous mettons en évidence la réaction des médias pacifistes de l’establishment américain, c’est pour souligner à quel point le pouvoir de l’Empire se passe de l’Empereur et de ses tragiques contradictions. Et qu’aujourd’hui, malgré le passé, s’il y a une chance que les négociations aboutissent, cela dépend davantage du fou de Trump et de ceux, au sein de son administration, qui ont poussé dans ce sens – à commencer par J.D. Vance – que de l’establishment qui, jusqu’à présent divisé entre partisans et détracteurs, est prêt à faire front commun pour faire capoter les négociations de concert avec Netanyahou.

Note en marge. Hier, le Hezbollah libanais a libéré une journaliste américaine enlevée il y a quelques jours, signe que les négociations avançaient. Hier également, la Maison Blanche a fait l’éloge du secrétaire à l’Armée Dan Driscoll, proche de Vance, dont on disait qu’il allait démissionner, une information que l’intéressé n’a démentie qu’après ces louanges… l’équipe favorable aux négociations tient bon.

19:50 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, donald trump, iran | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mardi, 07 avril 2026

Le paradigme iranien

349b63ee7ca8fa4383a029584149c164.jpg

Le paradigme iranien

Andrea Marcigliano

Source: https://electomagazine.it/il-paradigma-iraniano/

Il est peut-être trop fréquent, et avec une insistance excessive, que je parle de la guerre en Iran.

En réalité, il existe d’autres motifs de tension dans notre monde. Bien sûr, l’Ukraine, mais aussi Taïwan… et je pourrais continuer en regardant vers les Balkans. La Transnistrie, la Moldavie. La Serbie.

Cependant, la guerre en Iran représente un cas exemplaire. Et pas seulement parce qu’elle remet en question l’approvisionnement en gaz et en pétrole, en faisant monter les prix.

Cela, d’ailleurs, n’est qu’un aspect. Une conséquence, dans laquelle, par ailleurs, il faudrait prendre en compte la part du jeu très sale de la spéculation.

Non. La guerre en Iran est, avant tout, un paradigme.

Un paradigme qui remet en question les équilibres auxquels nous sommes, peut-être depuis trop longtemps, habitués.

Les États-Unis, si vous préférez le président Trump, ont attaqué sans raison impérieuse. Et, il faut le rappeler, sans tenir compte des négociations en cours entre eux et la direction iranienne. Qui semblaient déjà bien avancées.

Une attaque, donc, préméditée. Avec pour but déclaré de provoquer un changement de régime et de mettre l’Iran sous leur contrôle total.

Que cela ait été décidé par la volonté de Trump, qui n’aurait pas écouté les conseils de prudence venus de son propre entourage, ou sous la pression d’Israël, de Bibi Netanyahu, cela compte certes, mais seulement jusqu’à un certain point.

Ce qui importe vraiment, c’est l’échec substantiel de l’opération.

Tellement substantiel que Trump lui-même a dû clairement revoir ses prétentions.

Plus de changement radical de régime. Plutôt, le début d’une phase difficile de nouvelles négociations avec le régime des ayatollahs. Qui a résisté, et s’est montré capable d’étendre la zone du conflit, mobilisant tous ses alliés au Moyen-Orient. Du Hezbollah du Liban aux Houthis du Yémen.

077dc8341e9ced1c4c449d80f4243b77.jpg

Au-delà d’hypothèses d’une future offensive américaine terrestre, qui sera difficile et risquée, un fait apparaît désormais évident.

L’Iran a montré sa capacité non seulement à résister à l’offensive américaine et israélienne, mais aussi, et surtout, à susciter une forte réaction parmi les populations du Moyen-Orient élargi.

Obtenant la solidarité, et peut-être à terme un soutien concret, du Soudan, de la Tchétchénie, du Pakistan…

Et mettant en grave difficulté ces principautés sunnites de la péninsule arabique qui ont fourni les bases pour l’attaque américaine.

La Russie et la Chine, sans intervenir directement – ce qui aurait déclenché une guerre mondiale – soutiennent de toutes les manières Téhéran.

Et font pression politiquement pour mettre fin à l’agression américaine.

Israël, par ailleurs, semble en grande difficulté, car il est frappé, de façon inattendue, par les bombardements iraniens. Et, malgré la détermination du gouvernement Netanyahu, il traverse une période où règne une peur diffuse. Qui pousse la bourgeoisie israélienne productive à fuir.

Trump lui-même apparaît en grande difficulté intérieure. Sa majorité se désagrège. Le président, de plus en plus seul, se rend compte qu’il doit absolument sortir du tunnel dans lequel il s’est fourvoyé.

Il est difficile, pour l’instant, de prévoir l’évolution de la situation.

Cependant, une chose semble évidente.

L’échec de l’opération américaine entraîne un réveil de toute la région du Moyen-Orient.

Un réveil qui remet lourdement en question tout le système, considéré comme consolidé, des équilibres mondiaux.

Tous les équilibres. Y compris ceux de l’Europe et de l’OTAN, qui connaît une crise sans précédent.

Une crise qui pourrait en provoquer la fin, ou un changement radical.

21:16 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, iran | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook