dimanche, 05 juillet 2026
1776-1976: deux déclarations, une longue transformation de l’ordre international

1776-1976: deux déclarations, une longue transformation de l’ordre international
par Tiberio Graziani
Source : La Fionda & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/1776-1976-due-dic...
Le point de départ de mon intervention est une question en apparence simple: pourquoi rapprocher deux anniversaires aussi éloignés que les 250 ans de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique et les 50 ans de la Charte d’Alger? La réponse, à mon avis, ne peut pas être seulement commémorative.
La thèse que je souhaite défendre est que ces deux documents acquièrent aujourd’hui un sens particulier parce qu’ils appartiennent à deux moments décisifs de la longue transformation de l’ordre international moderne: ils nous permettent d’observer, sous des angles différents, l’ascension, l’apogée et la recomposition actuelle de cet ordre. Par cette expression, je ne fais pas seulement référence à la répartition du pouvoir entre les États, mais à l’ensemble des principes de légitimation, des institutions, des hiérarchies et des configurations spatiales à travers lesquels la communauté internationale s’organise elle-même.

La Déclaration américaine du 4 juillet 1776 se situe à l’origine d’une trajectoire historique qui conduira progressivement les États-Unis de la condition de nouvelle communauté politique atlantique à la fonction de principal architecte de l’ordre mondial d’après-guerre, puis de la période unipolaire.
La Charte d’Alger, le 4 juillet 1976, naît en revanche dans un contexte profondément différent: celui de la décolonisation, de l’émergence des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, du Mouvement des non-alignés et de la revendication d’un ordre international moins hiérarchique et plus représentatif de la pluralité historique du monde.
Rapprocher ces deux documents, c’est donc observer deux moments différents d’une même, longue transformation: d’un côté l’ascension de l’ordre occidental sous conduite américaine, de l’autre l’émergence d’acteurs, de peuples et d’espaces géopolitiques qui ont progressivement remis en cause la prétention à un centre unique de l’ordre mondial.
En ce sens, 2026 n’est pas seulement une coïncidence de calendrier, mais un point d’observation privilégié pour interroger la phase historique que nous traversons: une phase où l’hégémon voit sa capacité à organiser l’ordre s’éroder progressivement, et où l’ordre international paraît de moins en moins réductible aux catégories qui ont accompagné sa construction au XXe siècle.
Les transitions historiques mettent aussi en crise les catégories d’interprétation
Placer ces deux documents dans cette perspective impose de s’arrêter sur un aspect que je considère décisif. Tout ordre international produit non seulement une certaine répartition de la puissance, mais aussi l’ensemble des catégories à travers lesquelles cette réalité est observée, décrite et interprétée — il possède, pour ainsi dire, sa propre épistémologie: un lexique, des représentations, une grille conceptuelle qui orientent la façon dont nous comprenons le monde.
C’est pourquoi chaque phase de transition nécessite aussi un travail de re-conceptualisation : comprendre un ordre qui change, c’est d’abord interroger de façon critique le langage avec lequel nous continuons à le décrire. Les grandes transformations de l’ordre international ne modifient pas seulement les rapports de force entre États, mais remettent aussi en cause progressivement les outils conceptuels avec lesquels nous lisons la réalité, car les catégories interprétatives élaborées à une époque reflètent inévitablement les équilibres de l’ordre qui les a générées et rencontrent de plus en plus de difficultés dès lors que cet ordre commence à changer.

C’est ce qui s’est passé, par exemple, pendant la Guerre froide. Le bipolarisme était une représentation correcte de la répartition de la puissance militaire et nucléaire, et décrivait efficacement le face-à-face stratégique entre les États-Unis et l’Union soviétique ; ce n’était pas une représentation fausse, mais incomplète. Elle saisissait avec précision la structure du face-à-face entre les deux superpuissances, mais laissait dans l’ombre d’autres processus historiques qui, même s’ils paraissaient périphériques à l’époque, étaient destinés à modifier profondément la composition de la société internationale.
Alors que l’attention des spécialistes et des décideurs restait concentrée presque exclusivement sur l’affrontement entre les deux blocs, prenaient forme des phénomènes de longue durée que la seule logique bipolaire ne parvenait pas à expliquer: la décolonisation, l’émergence de dizaines de nouveaux États, la Conférence de Bandung, le Mouvement des non-alignés, les revendications pour un Nouvel Ordre Économique International, l’affirmation d’une subjectivité politique autonome des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Le bipolarisme permettait de comprendre la distribution de la puissance mais s’avérait moins efficace pour interpréter la transformation de l’ordre : cette transformation était déjà en cours, mais les catégories disponibles n’en permettaient pas encore de saisir toute la portée.
La Charte d’Alger et l’émergence d’une nouvelle idée de l’ordre
C’est précisément à la lumière de ces considérations que, selon moi, la Charte d’Alger de 1976 revêt un sens qui va bien au-delà de sa dimension juridique ou politique. On la retient généralement comme une déclaration consacrée aux droits des peuples et, plus généralement, comme l’un des principaux produits culturels de la période de la décolonisation : une interprétation certainement correcte, mais qui risque d’en saisir seulement une partie, car la Charte constitue aussi l’une des premières tentatives d’interpréter une transformation de l’ordre international que les catégories dominantes de l’époque n’étaient pas encore capables de décrire pleinement.
En 1976, le monde continuait à être lu principalement à travers la logique du bipolarisme, mais les phénomènes évoqués atteignaient une masse critique telle qu’ils nécessitaient une codification politique et juridique autonome. C’est précisément dans cet écart — entre une lecture du monde encore bipolaire et une société internationale déjà profondément transformée — que se situe la Charte d’Alger.
De ce point de vue, la Charte d’Alger est plus qu’une simple déclaration de principes : elle prend acte que le monde ne peut plus être interprété exclusivement à travers la relation entre les grandes puissances, et pour la première fois les peuples deviennent non seulement destinataires de droits, mais aussi sujets de l’histoire internationale. C’est probablement là sa contribution la plus originale. Elle ne dispose pas encore, certes, d’une théorie de la transition de l’ordre international, ni a fortiori d’une théorie du polycentrisme ; mais elle saisit avec lucidité un élément qui deviendra de plus en plus évident dans les décennies suivantes, à savoir que l’ordre international ne peut plus être pensé comme l’expression d’un centre unique d’organisation politique et culturelle.
Plus que de proposer une nouvelle liste de droits, la Charte suggère implicitement que l’universalisation croissante de la société internationale rend inévitable aussi une pluralisation progressive de l’ordre : la pluralité des peuples, des civilisations, des cultures et des expériences historiques n’est plus une condition périphérique du système international, mais devient l’un des traits fondamentaux de sa nouvelle configuration.

Pour cette raison, la Charte d’Alger n’appartient pas seulement à l’histoire de la décolonisation, mais aussi à celle de la transformation progressive de l’ordre international. Si le bipolarisme organisait la lecture du monde autour de la compétition entre deux superpuissances, la Charte déplaçait implicitement le centre de gravité de l’analyse vers la pluralité croissante des acteurs de la vie internationale : elle ne se limitait pas à contester un certain équilibre géopolitique, mais contribuait à remettre en cause le cadre conceptuel même dans lequel cet équilibre était interprété.

De la crise de l’hégémonie à la recomposition de l’ordre
Si cette interprétation est correcte, elle aide aussi à comprendre la phase historique que nous traversons. Le débat international évoque souvent le déclin relatif des États-Unis, l’ascension de la Chine, le retour de la Russie, l’expansion des BRICS+, le rôle croissant de ce qu’on appelle le Sud global: des phénomènes réels, abondamment documentés, qui influenceront les équilibres internationaux. À mon avis, cependant, ils sont surtout les manifestations visibles d’un processus plus profond.
Le phénomène fondamental, en effet, ne réside pas dans la simple redistribution de la puissance, mais dans la transformation croissante de la structure de l’ordre international: ce n’est pas seulement celui qui détient le pouvoir qui change, mais aussi les principes qui l’organisent, les modalités de production de l’ordre et les formes de sa légitimation. C’est probablement là la véritable nouveauté de la phase actuelle.
Pendant longtemps, nous avons interprété l’histoire des relations internationales comme une succession d’hégémonies, où une grande puissance remplace la précédente et construit son ordre. Cette représentation paraît aujourd’hui de moins en moins convaincante: ce à quoi nous assistons ne semble pas être le simple passage d’une hégémonie à une autre, mais plutôt la dispersion progressive des capacités d’organisation de l’ordre.
L’État continue naturellement à représenter le principal acteur de la politique internationale, mais la structuration de l’ordre implique désormais une pluralité croissante de niveaux organisationnels et de centres d’initiative: organisations régionales, grands ensembles géopolitiques, réseaux d’infrastructures, plateformes technologiques, systèmes financiers, corridors logistiques et nouvelles formes de coopération internationale participent, de diverses manières, à la configuration de l’ordre mondial. La recomposition de l’ordre international ne coïncide donc pas avec le simple transfert du leadership d’une puissance à une autre, mais avec la redéfinition des principes, des institutions et des configurations spatiales à travers lesquels l’ordre est produit, maintenu et légitimé.
C’est pourquoi je préfère parler de recomposition plutôt que de remplacement de l’ordre: le terme suggère que la transition en cours n’implique pas la disparition de l’ordre précédent et son remplacement par un nouveau, mais un processus plus complexe, dans lequel des éléments de continuité et des facteurs d’innovation coexistent, interagissent et redéfinissent, étape par étape, la structure de la société internationale. Chaque ordre traverse en effet une phase où le principe qui en garantissait la cohésion continue d’opérer, sans réussir toutefois à organiser l’ensemble de la réalité internationale: c’est dans ces moments que de nouveaux principes d’organisation émergent, d’abord dispersés et fragmentaires, appelés avec le temps à redéfinir la structure du système. En définitive, c’est le principe organisateur lui-même qui change: si, dans la phase précédente, il relevait de la capacité d’un seul centre à organiser la vie internationale, aujourd’hui il tend à s’articuler autour d’une pluralité de centres, de niveaux de décision et de configurations géopolitiques.
Deux niveaux de l’analyse géopolitique
Les considérations qui précèdent me conduisent à une conclusion de nature théorique : je pense que la phase historique actuelle rend nécessaire de distinguer deux niveaux analytiques que le débat contemporain a tendance à superposer. Le premier concerne la distribution de la puissance, le second la structure de l’ordre international: deux perspectives complémentaires mais non identiques.
La première se concentre sur la localisation des ressources matérielles de la puissance — capacités militaires, économiques, technologiques, démographiques, financières —, la seconde s’interroge sur la manière dont ces ressources sont organisées, coordonnées et transformées en un principe d’ordre. Cette distinction me semble essentielle pour comprendre la phase historique que nous vivons.
À ce point surgit une conséquence théorique particulièrement importante. Si la transformation actuelle affecte à la fois la distribution de la puissance et la structure de l’ordre international, il devient nécessaire de distinguer analytiquement deux niveaux que la littérature a souvent tendance à confondre: toutes les transformations de puissance ne produisent pas en effet une transformation de l’ordre, de même qu’une transformation de l’ordre peut mûrir progressivement avant même que la distribution de la puissance ait été pleinement redéfinie.
C’est précisément dans cette différence temporelle, je crois, que réside le cœur de la distinction ici proposée : la distribution de la puissance et l’organisation de l’ordre ne changent pas nécessairement au même rythme. On peut donc assister à une multipolarisation de la puissance sans un polycentrisme correspondant de l’ordre, tout comme on peut observer un processus de polycentrisme en cours alors même que la redistribution de la puissance n’est pas encore pleinement accomplie.

Multipolarité et polycentrisme
C’est précisément dans cette perspective que je propose de distinguer multipolarité et polycentrisme. La multipolarité concerne la distribution de la puissance et répond à une question relativement simple :
« quels sont les principaux pôles de la puissance mondiale et comment leurs capacités stratégiques sont-elles réparties ? »
Le polycentrisme concerne en revanche la structure de l’ordre et s’interroge sur une question différente :
« comment l’ordre international est-il concrètement organisé ? »
La différence est fondamentale: la multipolarité décrit une configuration de la puissance, le polycentrisme interprète une configuration de l’ordre.
Dans ce cadre, les États continuent naturellement de représenter les acteurs fondamentaux de la politique internationale, mais ils opèrent de plus en plus à l’intérieur de configurations spatiales, économiques, technologiques et institutionnelles plus larges: organisations régionales, grands ensembles géopolitiques, réseaux d’infrastructures, systèmes financiers, plateformes technologiques, corridors logistiques et nouvelles architectures de coopération participent, aux côtés des États, à la production de l’ordre. C’est pourquoi je considère que le polycentrisme n’est pas simplement un synonyme de multipolarité, mais une perspective théorique différente pour interpréter la transformation de l’ordre international.
En d’autres termes, multipolarité et polycentrisme ne se situent pas sur le même plan conceptuel : la première appartient principalement à la théorie de la puissance, la seconde à la théorie de l’ordre. Confondre ces deux niveaux revient à attribuer à la seule distribution des ressources matérielles une capacité explicative qu’elle ne possède pas: la distribution de la puissance est certes une condition nécessaire de l’ordre international, mais elle n’est pas suffisante pour en expliquer la forme, la stabilité et les principes de légitimation.
Repenser l’ordre international
C’est justement pour cette raison que je considère significatif de rapprocher, dans ce colloque, la Déclaration d’Indépendance américaine et la Charte d’Alger : non parce que ces deux documents appartiennent à la même tradition politique ou culturelle, ni parce qu’ils poursuivent les mêmes objectifs, mais parce qu’ils marquent deux moments fondamentaux de la longue histoire de l’ordre international moderne.
La Déclaration de 1776 inaugure une trajectoire historique destinée à conduire, à travers l’affirmation de la puissance américaine et de l’ordre occidental, à la configuration internationale qui a caractérisé une grande partie du XXe siècle. La Charte d’Alger représente en revanche l’un des premiers documents dans lesquels émerge la conscience que cette configuration n’est plus suffisante pour représenter la pluralité croissante de la communauté internationale.
Elle n’annonçait pas encore le polycentrisme, mais posait implicitement une question appelée à accompagner toute l’évolution ultérieure de l’ordre international :
« comment construire un ordre capable de reconnaître la pluralité des peuples, des civilisations et des différentes expériences historiques ? »

Cinquante ans plus tard, cette question conserve, à mon avis, toute son actualité. Aujourd’hui, la question ne concerne pas simplement l’émergence de nouvelles puissances, mais surtout la possibilité de construire un ordre international capable de refléter la pluralité croissante des centres de décision, des identités politiques, des configurations géopolitiques et des formes d’organisation de la puissance qui caractérisent le XXIe siècle.
La tâche de la géopolitique
C’est là que se situe aussi la tâche de la recherche géopolitique, qui ne peut pas se limiter à décrire les équilibres internationaux, mais doit s’interroger de manière critique sur les catégories à travers lesquelles ces équilibres sont interprétés — le lexique et la grille conceptuelle que j’évoquais tout à l’heure, appelés eux aussi à montrer leurs limites dès que l’ordre qui les a produits change. Comprendre une transition signifie donc non seulement observer le changement de la réalité, mais aussi vérifier si les outils conceptuels dont nous disposons sont encore adaptés pour la décrire.
C’est précisément dans ces moments qu’il devient nécessaire d’élaborer de nouvelles catégories d’interprétation: non pour remplacer mécaniquement celles qui précédaient, mais pour comprendre des phénomènes qu’elles ne parviennent plus à expliquer de façon satisfaisante.
La distinction entre multipolarité et polycentrisme n’est donc pas une simple précision terminologique, mais reflète la nécessité de tenir séparés les deux plans de l’analyse internationale que j’ai évoqués: la distribution de la puissance et l’organisation de l’ordre. Les confondre, c’est risquer de lire le XXIe siècle avec les catégories élaborées pour comprendre le XXe.
Si le XXe siècle nous a légué l’appareil conceptuel avec lequel nous avons interprété l’ordre international de l’après-guerre, le nouveau siècle nous assigne une tâche différente: non seulement comprendre une transformation déjà en cours, mais contribuer à élaborer les outils conceptuels nécessaires pour l’interpréter. C’est pour ces raisons que les 250 ans de la Déclaration d’Indépendance américaine et les 50 ans de la Charte d’Alger prennent aujourd’hui un sens qui va bien au-delà de la commémoration historique.
Ce ne sont pas simplement deux anniversaires: ce sont deux points d’observation privilégiés à partir desquels réfléchir à la longue transformation de l’ordre international et à la nécessité de repenser les outils interprétatifs avec lesquels nous le lisons. Tout ordre international naît, d’ailleurs, d’une recomposition de la pluralité historique. Comprendre notre temps, c’est donc comprendre non seulement qu’un ordre arrive à son terme, mais surtout quel principe de recomposition émerge lentement.
Comprendre la recomposition de l’ordre international, c’est alors reconnaître que toute grande transition historique suppose aussi une transition conceptuelle. Lorsque l’ordre du monde change, changent nécessairement aussi les catégories avec lesquelles nous prétendons l’interpréter. C’est peut-être là la première tâche de la réflexion géopolitique au XXIe siècle.
* * *
Voici le texte de l’intervention prononcée par Tiberio Graziani à l’ouverture du colloque « La recomposition de l’ordre international. Réflexions libres sur le polycentrisme, 250 ans après la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique et 50 ans après la Déclaration universelle des droits des peuples (Charte d’Alger) », qui s’est tenu le 2 juillet 2026 au Département de droit de l’Université Roma Tre (voir affiche ci-dessous).

Le colloque, organisé par le Doctorat international Law and Social Change du Département de droit de l’Université Roma Tre, en collaboration avec Vision & Global Trends – International Institute for Global Analyses et la Société italienne de géopolitique, s’inscrit dans le cadre des activités scientifiques de l’École doctorale et a été dédié à une réflexion interdisciplinaire sur la transformation de l’ordre international contemporain.
L’intervention propose une lecture conjointe de deux documents appartenant à des moments historiques profondément différents, mais qui, considérés dans la perspective de la longue durée, permettent de réfléchir à la genèse, à l’évolution et à la progressive recomposition de l’ordre international moderne.
À travers la comparaison entre la Déclaration d’Indépendance américaine et la Charte d’Alger, le texte développe une réflexion sur la crise de l’ordre international à direction occidentale, sur l’émergence progressive de nouveaux acteurs de la politique mondiale et sur la nécessité de distinguer, sur le plan théorique, multipolarité et polycentrisme. Il en résulte une proposition de nature méthodologique : comprendre les grandes transitions historiques exige non seulement d’observer les changements géopolitiques, mais aussi de revoir de façon critique les catégories conceptuelles à travers lesquelles ces mutations sont interprétées.
20:12 Publié dans Actualité, Définitions, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : multipolarité, ordre international, polycentrisme, actualité, définition, théorie politique, sciences politiques, politologie |
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L’Allemagne s’arme et Washington encaisse

L’Allemagne s’arme et Washington encaisse
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Mark Rutte dispose à Washington d’un argument pour l’OTAN qu’il aime répéter : les commandes d’armement européennes et canadiennes, d’une valeur de 300 milliards de dollars, garantissent près de 200.000 emplois aux États-Unis. Ce qu’il présente comme une success-story de l’Alliance est en réalité une facture, et la seule question est de savoir qui la paiera à la fin.
Nous payons plus. Nous assumons plus de responsabilités militaires. Et pour les capacités décisives, nous restons tout de même dépendants des États-Unis. Ce n’est pas un effet secondaire du nouveau partage des charges, c’en est le véritable objectif.
L’Allemagne supporte l’une des plus grandes parts de l’aide à l’Ukraine, met en place une brigade entière en Lituanie et assume des responsabilités de commandement sur le flanc est de l’OTAN. La technologie clé nécessaire à cela est achetée aux États-Unis: F-35, Patriot, Chinook. L’argument habituel est qu’il n’existe actuellement aucune alternative européenne d’un degré comparable. C’est vrai, mais cela met un problème en exergue, et n'est pas une justification. C’est précisément pour cela que chaque décision d’achat qui privilégie l’interopérabilité à la souveraineté détermine la voie des trente prochaines années. Avec chacun de ces systèmes, nous nous engageons pour des décennies à acheter des munitions, des pièces de rechange, des logiciels et de la maintenance, une dépendance technique dont il sera quasiment impossible de se libérer.
Pour Washington, c’est un modèle confortable: l’Europe supporte les coûts et la charge conventionnelle pendant que l’industrie américaine de l’armement se développe et que l’influence stratégique des États-Unis perdure. On peut présenter cela, comme Rutte, comme une garantie de solidarité renforcée: qui est étroitement lié économiquement sera, en cas de besoin, plus facilement défendu. Mais si l’on regarde les dernières années – droits de douane, doutes publics sur l’article 5, luttes pour chaque engagement – on constate que l’interdépendance économique ne remplace pas la fiabilité politique. Elle donne de l’influence à l’industrie américaine, sans lier Washington.
Pour l’Allemagne, le bilan est tout autre. Nous payons la facture, nous nous trouvons géographiquement dans la zone de guerre potentielle, nous devenons la plaque tournante logistique du flanc est et nous gagnons très peu en autonomie politique ou technologique.
C’est la différence entre s’armer et devenir souverain. Une politique de sécurité digne de ce nom commencerait par se demander quelles capacités servent nos propres intérêts et lesquelles nous devons construire nous-mêmes, plutôt que de les acheter. Opposer à cet argument de bon sens que l’on manque de temps, c’est confondre une excuse avec un argument : justement parce que la construction prend des années, il aurait fallu commencer il y a des années ; chaque nouveau paquet d’achats qui ne pose pas cette question reporte la sortie de la dépendance d’une décennie supplémentaire.
La politique actuelle est tout autre : argent allemand, soldats allemands, risques allemands. Technologie américaine, valeur ajoutée américaine.
Rutte dit que cela donne davantage de responsabilité à l'Europe. Du point de vue allemand, il s’agit surtout de perpétuer notre dépendance – mais à un prix btoujours plus élevé.
#geopolitique@global_affairs_byelena
16:25 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Défense | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : réarmement, allemagne, actualité, europe, otan, affaires européennes |
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Scission du temps et fin des accords d’Anchorage

Scission du temps et fin des accords d’Anchorage
Alexandre Douguine
Animateur: La semaine dernière s’est tenue la conférence « Philosophie du futur. Idées et significations ». Dans une lettre de bienvenue, le président du pays, Vladimir Poutine, a souligné ce qui suit, je cite: « Le besoin d’une analyse philosophique profonde et responsable des événements en cours et des défis contemporains grandit». Je propose donc de commencer notre conversation par le rôle de l’Europe dans ces défis contemporains. Vous avez émis de nombreuses remarques sur le comportement de l’Occident lors de cette conférence, c’est pourquoi je vous pose la question suivante: l’analyse philosophique existe-t-elle aujourd’hui chez ceux qui siègent à Bruxelles? Pourquoi les politiciens actuels choisissent-ils consciemment la voie de l’abîme, si vous me permettez cette expression?
Alexandre Douguine : Le fait est que tout cela est un peu plus complexe, à moins de considérer simplement qu’il s’agit d’idiots agissant de façon spontanée, sans comprendre les conséquences de leurs actes. En réalité, nous comprenons mal la métaphysique de l’Occident contemporain. Pourtant, elle existe. Mais elle est pour nous inattendue, car au cours des 30, 40 dernières années, la pensée philosophique occidentale, dans son ensemble, a rompu avec la tradition des Lumières, avec l’humanisme, avec la primauté de l’homme — ce dont elle se targuait et qui faisait en partie sa force à l’époque précédente.
Bien sûr, on peut débattre du degré de sincérité de cette attitude, même à l’époque. Les doubles standards sont très caractéristiques de l’Occident: ils parlaient de progrès tout en instaurant l’esclavage, ils parlaient d’égalité tout en colonisant d’autres peuples, ils parlaient de justice tout en organisant le génocide de pays et de sociétés entières. Les doubles standards, c’est une chose.

Mais ce qui est intéressant, c’est que ces 30 à 40 dernières années (et cela a été largement évoqué lors de notre conférence, dans le cluster « Lomonossov » à l’Université d’État de Moscou, au sein de différentes sections et sous divers angles), la philosophie occidentale contemporaine est devenue ouvertement antihumaine. Elle est ouvertement nihiliste, elle ne propose absolument aucune image séduisante du futur, elle fait, en fait, commerce de l’horreur. C’est une philosophie qui a rompu complètement et définitivement avec l’humanisme, avec les valeurs sacrées, avec la tradition. Elle s’est plongée dans ce temps technique, libéré, libre, qui s’écoule vers nulle part, et elle a totalement réinterprété toutes les notions avec lesquelles elle opérait auparavant.
C’est pourquoi il était si important de réfléchir au temps et à l’avenir lors de cette conférence. Parce que nous n’avons pas affaire à un simple « bug » dans le programme, mais à une tendance fondamentale, incarnée, par exemple, dans la philosophie de l’accélération — l’accélération du temps. Mais vers où? Accélérer vers quoi? Lorsque l’on pose ces questions, lorsqu’on les place dans un contexte intellectuel, lorsqu’on analyse les auteurs occidentaux, leurs théories, l’ontologie orientée objet, leurs conceptions du temps, de la temporalité, de l’histoire — alors, on ressent véritablement de l’effroi.
En fait, de nombreux philosophes occidentaux contemporains envisagent consciemment la perspective proche de la destruction de la vie sur Terre, des mutations, des explosions nucléaires, des catastrophes technologiques, non pas comme une possibilité qu’il faudrait éviter, mais comme une issue souhaitable. Cela est très difficile à imaginer, difficile à croire que de telles théories existent. Dans notre section, comme dans d’autres, il y avait des exposés, voire des témoignages des philosophes anglais eux-mêmes.



Richard Sakwa (photo), philosophe britannique, parlait de l’effondrement du progrès. Il disait que plus personne en Occident ne croit au progrès. Son idée était un peu naïve: «Essayons de réinventer le progrès, revenons-y». Mais en réalité, il faut s’interroger sur le progrès lui-même: quelle était donc cette idéologie qui vient de s’achever? Elle était fondée sur l’anti-christianisme, sur le rejet de Dieu, de la religion, de l’éternité.
Et aujourd’hui, face à la philosophie de Washington, de Bruxelles, de la Silicon Valley et des centres intellectuels occidentaux qui promeuvent et développent cela consciemment, nous devons mettre l’accent sur la pensée souveraine, sur une temporalité souveraine, sur notre histoire russe, sur notre propre conception de l’avenir. De l’avenir du temps. Tout simplement, notre temps et celui de l’Occident coulent dans des directions différentes. Nous n’avons certainement pas à aller dans la direction où ils ne font pas que nous appeler, mais où ils nous poussent.
Voilà pourquoi, selon moi, notre président Vladimir Vladimirovitch Poutine a adressé un message aussi important au congrès des philosophes venus discuter de ces questions du monde entier.


Les Chinois, d’ailleurs, ont parlé de leur propre temporalité, de façon très intéressante. On pourrait croire qu’ils sont performants dans le présent, qu’ils sont très modernes, mais leur conception du temps est tout à fait différente. Et les meilleurs représentants de la Chine — Zhang Weiwei (photo, en haut), le célèbre professeur Jiang (photo, en bas), qui a tout prédit : la victoire de Trump, la guerre en Iran — ont participé à nos travaux. Ce groupe d’intellectuels chinois, extrêmement important, disait : « Nous aussi, notre temps chinois coule dans sa propre direction, ne croyez pas que nous cédons à l’Occident, nous connaissons leur valeur. »
Les professeurs indiens de l’Institut Jawaharlal Nehru — d’ailleurs, d’excellents penseurs — affirment que le temps indien ne coule pas non plus dans ce sens. Les auteurs musulmans et les chercheurs africains (le professeur Nyamsi disait que le mot même de « temps » a un sens différent dans les langues africaines) insistent sur le fait que l’Occident tente de nous inclure dans son propre temps, tente de coloniser notre conscience du temps et de l’histoire.
Évidemment, dans toutes les sections, la question du temps russe, de l’avenir russe, de la direction à prendre, a été abordée. Il est absolument évident que ce n’est pas vers la direction où l’Occident nous pousse. Tel était l’avis unanime de centaines de personnes — plus d’un millier ont participé à ce congrès. Il nous faut aller dans l’autre sens : il faut immédiatement changer de voie, descendre de ce train, sous peine de catastrophe. Le congrès était très sérieux. C’est un cas rare où deux jours ont été remplis de discussions, de débats et d’échanges aussi intenses.
Mais déjà aujourd’hui, vous savez, il ne reste presque plus de libéraux et de pro-occidentaux, ce sont des cas isolés. La plupart comprennent qu’il faut agir, qu’il faut fonder sa propre souveraineté philosophique, sa souveraineté intellectuelle. Il faut construire une histoire russe, un éclairage russe (il existe d’ailleurs un décret présidentiel sur l’éducation historique), il faut s’appuyer sur des valeurs traditionnelles, il faut chercher non seulement une tactique, mais aussi une stratégie. Il est nécessaire de déterminer cette voie : où allons-nous, quelle est la finalité que nous, Russes, considérons comme le but de notre histoire, alors qu’elle s’éloigne de plus en plus manifestement de celle de l’Occident.
Il est très important que nous ayons eu parmi nous des représentants de nos militaires venant de la zone de l’opération militaire spéciale. Dans la zone de contact, il y a aussi des philosophes russes qui participent aux combats. C’est étonnant, et ils étaient parmi nous. Ils ont parlé de la façon dont des centaines de milliers de nos combattants comprennent et interprètent cette guerre que nous menons contre l’Occident. Et cette compréhension est bien plus profonde qu’on ne le pense. On imagine qu’ils sont des héros mais qu’ils combattent purement techniquement, exécutant ce qui leur est demandé, alors qu’en réalité ils réfléchissent aussi très profondément, comme il s’avère patent. Ces centaines de milliers de personnes sont peut-être les représentants les plus éveillés, les plus actifs, les plus aigus de notre peuple. Ils sont simples ou non — il y a là des philosophes professionnels, des scientifiques, des humanistes, des physiciens qui aujourd’hui se battent pour nous au front. En se battant, ils pensent, et ils ont partagé leurs réflexions au congrès. Cela a été inestimable, tout simplement inestimable.

C’est un cas rare où l’événement a reçu un soutien colossal de la part des autorités, mais le plus important, sans doute, est que les autorités en ont réellement besoin. Ce n’est pas seulement nécessaire aux philosophes eux-mêmes ou aux spécialistes. Le président en a besoin, son administration en a besoin, le gouvernement en a besoin (le vice-premier ministre Tchernychenko est intervenu), le Conseil de la Fédération en a besoin (le vice-président du Conseil de la Fédération a pris la parole). De fait, le pouvoir d’État commence à prendre conscience de ce qu’il aurait dû comprendre depuis longtemps. Dieu merci, le temps est venu : sans une analyse philosophique profonde des processus auxquels nous sommes confrontés, dans un monde complexe et multipolaire, et dans notre propre pays, il est tout simplement impossible d’aller plus loin.
Animateur: J’ai personnellement rencontré de nombreux jeunes gens dans la zone de l’opération militaire spéciale, de tous âges et de tous milieux, et, sans aucun doute, leur clarté d’esprit est vraiment surprenante. À votre avis, Alexandre Guélievitch, à quel point est-il important pour un philosophe russe de ressentir physiquement ce qui se passe, comme on dit, « sur le terrain » ? Bien sûr, vous avez dit que c’est d’abord important pour l’État, mais tout de même, si nous parlons des philosophes…
En fait, on pense souvent que l’histoire concerne le passé. Mais l’histoire concerne le passé, le présent et l’avenir. Et toutes ensemble, ces trois temporalités (chez nous, le passé, le présent et le futur) constituent la carte du chemin d’un peuple, le destin d’un peuple dans l’histoire. L’histoire, c’est les trois temps, et, en conséquence, si un philosophe vit en dehors de l’histoire, alors bien sûr, il se fiche probablement de tout ; mais de tels philosophes n’ont jamais existé. Tous les philosophes ont vécu, à travers eux-mêmes, les destins de leurs civilisations, de leurs sociétés, les faisant passer par leur esprit et leur cœur, par leur âme.

Ainsi, évidemment, la guerre que nous menons aujourd’hui doit sans aucun doute toucher chaque personne qui pense. Certains aident le front, d’autres combattent, d’autres perdent des proches, certains meurent, d’autres mènent le combat sur le plan spirituel. Mais il s’agit de la même guerre, à l’arrière comme au front, dans les professions civiles, dans l’économie, dans la gestion, et directement dans les combats.
Nous avions aussi parmi nous Alexeï Tchadaïev. Il est à la fois penseur, philosophe, et en même temps développeur d’un système très puissant de drones. Il est véritablement en première ligne. Et il y a beaucoup de personnes comme lui. En temps de guerre, tous doivent s’impliquer. C’est le destin, c’est sérieux, ce n’est pas un simple incident technique. Nous la menons depuis plus de quatre ans. C’est en fait un défi lancé à toute notre civilisation, à tout notre peuple. Nous ne vaincrons que si nous intégrons cette victoire à notre existence, si nous commençons à vivre et à respirer avec elle. C’est cette victoire, et cela, bien sûr, change notre rapport à la pensée.
Et d’ailleurs, cela existe. Il y a dans notre société, y compris dans la communauté philosophique, des enclaves qui considèrent que la guerre ne les concerne pas, que cela concerne quelqu’un d’autre. Soit le pouvoir, soit, je ne sais pas, les masses populaires aliénées, telles qu’ils se l’imaginent. Il existe même une expression: « singes philosophiques ». Un philosophe disait qu’il y a des singes philosophes qui ressemblent extérieurement à de vrais philosophes. Et ces gens qui ne laissent pas passer à travers eux la guerre, le destin de leur peuple, de leur État, leurs souffrances, leurs perspectives, leurs efforts, ne peuvent pas être appelés philosophes. Ce sont des singes philosophes. Ou, à plus forte raison, s’ils sont du côté de l’ennemi.
Mais chaque penseur russe, chaque intellectuel russe, chaque homme honnête, tout simplement chaque personne qui réfléchit, avec une âme, un cœur, un esprit, doit, d’une manière ou d’une autre, traverser cette guerre, l’intégrer, en faire un événement de sa vie intérieure. Nous comprendrons alors où l’histoire se dirige, nous verrons avec quelle difficulté elle avance vers son propre but. Nous verrons ce but, nous verrons l’image de la victoire devant nous. Sans cela, il n’y aura rien.
C’est pourquoi je pense que cela n’est pas seulement nécessaire pour l’État, mais pour toute personne pensante, dotée d’intelligence, de conscience et d’âme. Pour tout Russe normal, pour tout citoyen russe normal. Et ce n’est pas de l’agressivité, ce n’est pas du militarisme, ce n’est pas de l’amour du sang. C’est la compréhension, plutôt, de la dimension tragique de l’histoire de l’existence humaine en tant que telle. Et aujourd’hui nous sommes au centre de cela, nous ne pouvons pas l’ignorer.
C’est pourquoi, à mon avis, l’un des grands thèmes de ce congrès a été la réflexion et la traversée de la guerre, et la mise au premier plan d’une image de la Victoire, éprouvée, profonde, mobilisatrice, attirante : la pensée de la Victoire et la philosophie de la Victoire. Voilà ce dont nous avons besoin.
Animateur : Bien sûr, la majeure partie de notre temps aujourd’hui sera consacrée à discuter de notre propre chemin, mais permettez-moi de poser une autre question, à propos de l’Occident. Honnêtement, il est intéressant d’observer la chose suivante. À votre avis, le globalisme, dont l’Europe unifiée a tant rêvé pendant longtemps, implique-t-il la destruction de la philosophie de l’identité au niveau des États-nations ? J’aimerais suivre ce moment de chute, duquel il semble aujourd’hui très difficile de sortir.
Alexandre Douguine : Le globalisme implique la destruction même des États-nations, des civilisations souveraines elles-mêmes, et l’imposition à l’humanité d’un certain modèle — un modèle qui est apparu dans l’Occident postmoderne. Là, il s’agit déjà de la décomposition de l’homme. L’individualisme atteint un point tel que l’individu commence à se dissoudre. Le temps se transforme en une masse rhizomatique, comme le disent les postmodernistes. Et en fait, cette nouvelle philosophie postmoderne, et l’ontologie orientée objet, qui propose d’en finir avec l’homme en général, deviennent le substitut nécessaire à toutes les formes de pensée souveraine nationale.
C’est-à-dire qu’on assiste à la destruction de notre philosophie, mais aussi de la philosophie occidentale traditionnelle, qui était réellement très intéressante — jusqu’à un passé récent, elle était diverse, libre, dialectique. Mais tout cela est soumis, dans la culture de l’annulation, à la globalisation, à la destruction totale : même la pensée traditionnelle occidentale est révisée et remodelée.
Et que dire des autres pays, qui doivent être conquis dans ce processus de globalisation ? Eh bien, il ne leur reste que l’exotisme. On les montrera, on nous laissera la balalaïka, l’ours, la matriochka, le kokoshnik, et l’on dira : « Voilà tout ce que la culture russe peut offrir. » Et tout le reste sera tout simplement détruit, effacé de la surface de la Terre, y compris l’Église, l’État, la société.
Et c’est un plan. Ce n’est pas un hasard. Ils en rêvent, et ils le mettent en œuvre. Infliger une défaite stratégique à la Russie en Ukraine, c’est la voie directe vers la globalisation. Nous sommes pour eux un obstacle sur ce chemin, nous créons les conditions d’un monde tout à fait différent, multipolaire, et non unipolaire, et c’est pourquoi nous sommes des ennemis, nous sommes voués à la destruction. Après nous, tous les autres suivront : ni la Chine ni l’Inde, ni le monde islamique ne résisteront. Ce sera la fin. Et tout le monde le comprend. C’est pourquoi l’effort principal, l’effort négatif des globalistes, se concentre contre la Russie.
Mais il est intéressant de noter que les collègues qui sont intervenus au congrès disent aussi que le globalisme s’est légèrement déplacé — il s’agit maintenant d’une hégémonie directe de l’Occident. Plus personne ne cache l’idée de conquérir et de soumettre toute l’humanité. Cet Occident trumpiste, néoconservateur, ne prend même plus la peine d’enrober sa volonté de domination brutale dans des formes pseudo-humanitaires. Et cela est tout aussi effrayant.
Il en résulte que l’Occident globaliste, et l’Occident direct, hégémonique, centré sur l’Amérique, ne laissent aucune chance à l’humanité. Nous devons donc, bon gré mal gré, nous unir et défendre notre droit à l’existence, c’est-à-dire leur infliger une défaite stratégique. Peut-être pas rayer l’Occident de la carte (nous n’avons pas de tels plans), mais réduire leur volonté de domination mondiale, leur expansion globaliste — cela, nous devons absolument le faire.
L’Occident s’arrête en Ukraine. À ses frontières occidentales, là, l’Occident doit s’arrêter, ou mieux encore, plus loin encore. C’est ce qui se joue aujourd’hui. C’est ce qui est en train de se décider : les peuples (pas seulement le nôtre, mais les peuples du monde) ont-ils le droit à leur propre philosophie, ou bien l’Occident parviendra-t-il à imposer la sienne, déjà pervertie. Car c’est aussi une philosophie. Ce n’est pas seulement de la technique — c’est la philosophie du post-humanisme, la philosophie du remplacement de l’homme par l’intelligence artificielle. Une philosophie antihumaniste, nihiliste, dans l’esprit de l’ontologie orientée objet, qu’ils veulent faire advenir comme la seule et l'unique dans le contexte mondial.
Et c’est pour cela qu’on se bat. Voilà les significations philosophiques de la guerre qui passent aujourd’hui au premier plan. Et l’Occident, de ce point de vue, dès qu’on étudie véritablement ses recherches (sa façon de penser, ce qu’il écrit, ce qu’il dit, quels sont leurs congrès philosophiques, ce qui y est discuté), on est saisi d’horreur. Nous ne le savons tout simplement pas. Si nous le savions, je pense que nous agirions beaucoup plus résolument dans cette guerre.
Animateur : L’antihumanisme, la tentative de dissoudre l’individualité, de détruire l’État-nation — tout cela crée un gouffre d’un point de vue diplomatique, au moins en raison de la divergence d’interprétation des concepts, comme on le voit avec « l’esprit d’Anchorage ».
Alexandre Douguine : Bien sûr, « l’esprit d’Anchorage » n’est finalement qu’une figure de style, comme l’a dit récemment le président lui-même. Lors de cet entretien en Alaska, il n’y a eu aucun accord. On s’est simplement dit qu’il serait bon de désamorcer la situation autour de l’Ukraine, pour qu’elle ne dégénère pas en guerre nucléaire. Et sur ce point, il y a eu consensus. Autrement dit, nous avons exprimé de part et d’autre la volonté de ne pas lancer de frappes nucléaires stratégiques l’un contre l’autre, et de ne pas utiliser pour l’instant d’armes nucléaires tactiques. Mais ce « pour l’instant » est important. Nous voyons bien ce que valent les promesses occidentales dans le cas de l’Iran.
Donc l’esprit d’Anchorage, c’est un euphémisme. En réalité, rien n’a été obtenu, et il ne faut rien en attendre. Qui plus est, si on regarde les choses en face, cet euphémisme n’était pas nécessaire. L’Occident comprend parfaitement notre position réelle, mais il interprète notre volonté de désescalade comme une manifestation de faiblesse de notre part. Voilà tout. Autrement dit, « l’esprit d’Anchorage » a affaibli la détermination de notre société à se battre jusqu’au bout, jusqu’à la victoire. Et c’est mauvais. En fin de compte, il s’avère qu’il n’y avait rien de substantiel dans ces discussions.
Je pense que c’était une erreur. Il faut parler, il faut rechercher la désescalade, bien sûr. Il faut se rencontrer au plus haut niveau, établir des contacts, mais il ne faut pas s’en vanter. Cela sème la confusion. Je pense qu’aujourd’hui, tout est clair.
Animateur : En poursuivant nos discussions sur Anchorage et les dernières déclarations de Vladimir Poutine lors de son entretien avec le journaliste Pavel Zaroubine, j’aimerais comprendre : comment instaurer la confiance au niveau diplomatique, si l’Europe prévoit de faire la guerre à la Russie à des dates précises, alors que les accords précédents se sont soldés par des trahisons ?
Alexandre Douguine : Je pense qu’en maintenant les canaux de communication, la Russie n’a aujourd’hui tout simplement pas d’autre choix. Nous avons déjà utilisé toutes les options, à mon avis, sauf une: nous impliquer véritablement dans cette guerre.
Notre président a dit à plusieurs reprises que « nous n’avons pas encore commencé ». Il envoie des signaux. Cela signifie que nous ne voulons pas d’escalade. Ce n’est pas que nous n’avons pas commencé — bien sûr, nous faisons la guerre, et nous avons aussi des succès et des difficultés dans cette guerre. Mais aujourd’hui, toute déclaration disant que nous n’avons pas commencé, que nous sommes prêts à négocier, que nous restons ouverts — tout cela est perçu comme une provocation en vue d’une frappe ultérieure.
C’est-à-dire qu’ils commencent à comprendre (du moins, si on se met à la place de l’Occident, ils interprètent la situation ainsi) que seuls eux jouent l’escalade. Ils ont ce levier, ce régulateur, qui leur permet de fixer leur niveau d’escalade. Nous, nous répondons ou pas, mais dans tous les cas, c’est eux qui jouent à ce jeu appelé « escalade ». Ils peuvent nous promettre quelque chose, envoyer des négociateurs douteux, mais au fond (c’est ce qu’a dit le président, et avant lui Ouchakov aussi), il s’avère qu’ils ne nous considèrent pas du tout, ils ne nous respectent pas, ils nous traitent comme des objets, comme des choses. Ils nous épuisent, guident eux-mêmes leurs missiles sur nos cibles, appuient eux-mêmes sur les boutons, et mènent contre nous — indirectement, par les mains des Ukrainiens — une guerre directe. Et à nous, ils disent : « Non, tout va bien, nous attendons, nous ouvrirons Nord Stream ou autre chose, nous trouverons un accord pour un tunnel. »
Il ne faut plus se faire d’illusions, nous ne pouvons plus être dupes. Continuer à dire : « Vous nous frappez, mais ça ne nous fait pas mal, nous sommes toujours gentils » — cela ne fonctionne pas.
Le plus important, c’est que la population commence à murmurer. Notre société veut de la détermination, de la clarté, une image de la victoire, de l’univocité — il faudrait tout simplement interdire l’expression « esprit d’Anchorage ». Je ne dis pas qu’il ne faut pas négocier avec eux. J’en ai déjà parlé. Il faut négocier, mais il ne faut pas l’annoncer à la population. On s’en occupe, tout simplement. Où est parti Kirill Dmitriev ? Qui est venu chez nous ? Très bien, quelqu’un est venu ou il est parti ailleurs. C’est toujours comme ça, en temps de guerre. C’est normal.

Mais la population n’a pas à le savoir, car cela démobilise, cela crée une impression complètement fausse d’indécision de la part de nos autorités à nos propres yeux. Et cela, c’est impossible, c’est inadmissible en temps de guerre. Nous devons avoir confiance dans nos autorités, nous devons être solidaires, unis autour du président, de l’État, de notre armée. Il ne doit pas y avoir de doutes. Et tout discours selon lequel nous allons bientôt nous entendre avec eux, que la guerre va bientôt finir, qu’une trêve va être signée — tout cela a un effet extrêmement négatif sur nous.
Mais nous n’avons pas besoin de le savoir, car cela démobilise, cela crée une impression totalement erronée d’indécision de notre pouvoir à nos propres yeux. Et cela est impossible, cela est inadmissible en temps de guerre. Nous devons être sûrs de notre autorité, nous devons être solidaires, unis autour du président, de l’État, de notre armée. Aucun doute ne doit s’insinuer en nous. Et toute discussion du type « nous allons bientôt trouver un accord avec eux », « la guerre va bientôt se terminer », « une trêve va être conclue » — tout cela a un effet extrêmement négatif sur nous.
Mais ce n’est qu’une partie du problème : nous sommes des nôtres, nous comprendrons, nous pourrons peut-être analyser la situation et en prendre conscience. Mais sur l’Occident, cela produit un effet tout à fait différent. Ils comprennent qu’ils contrôlent le processus d’escalade. Nous leur faisons ainsi comprendre qu’ils sont aux commandes, et ils le sont effectivement. Ils augmentent l’escalade exactement dans la mesure et selon les degrés qui leur sont commodes et sûrs. Aujourd’hui ils attaquent des pétroliers, demain ils lanceront leurs missiles, après-demain ils livreront tel ou tel équipement, et nous, en réponse, nous faisons quelque chose.
Cette stratégie de réponse, de réaction, de jeu d’escalade uniquement réactif, il faut y mettre un terme. Il faut entrer pleinement dans le processus d’escalade. Cela signifie que nous devons (en agissant, à mon avis, à peu près comme l’Iran) infliger dès maintenant au moins quelques actions ciblées extrêmement douloureuses pour l’ensemble de l’Occident — voire pour les États-Unis — qui viendront briser ce modèle par lequel ils contrôlent tout.
J’ai dit à de nombreuses reprises dans diverses émissions que, lors de ma rencontre avec Brzezinski (le géostratégiste aujourd’hui décédé), je lui ai demandé: « Les échecs géopolitiques, est-ce un jeu pour deux ? » Il m’a répondu: « Non, pour un seul ». Aujourd’hui, l’Occident joue avec nous aux échecs pour un seul : ils augmentent un peu l’escalade, nous répondons. Ils ajustent, vérifient, déplacent — et nous nous déplaçons également derrière eux. Autrement dit, nous ne faisons que répondre. Voilà ce que sont les échecs pour un seul.
Nous devons jouer aux échecs à deux. Même l’Iran montre comment faire. Alors allons-y — si nous ne parvenons pas à atteindre certains centres de prise de décision, frappons par l’intermédiaire d’un proxy. Et il n’est pas forcément nécessaire de frapper brutalement, mais intelligemment : on peut utiliser de nombreux moyens pour infliger des dommages incroyables à l’ennemi sur son territoire, dans ses eaux territoriales, dans son espace aérien, dans ses systèmes sociaux. Nous, nous nous contentons de fuir le feu. Nous n’avons pas d’opérations en réseau pour faire exploser la situation sociale en Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre. Et nous n’aurions pas d’outils, entend-on dire? Nous avons ces outils. Mais nous disons que nous ne sommes pas comme ça. Mais comment ça, nous ne sommes pas comme ça? Dans ce cas, tout finira très tristement.
Que font-ils, eux? Lorsqu’ils contrôlent totalement le processus d’escalade, ils font en sorte de ne subir eux-mêmes aucun dommage, de n’endurer aucune perte, mais de nous en infliger. Et cela sous les formes les plus douloureuses et les plus significatives, puis ils amplifient tout cela médiatiquement, ils en font tout un battage. C’est exactement ce que nous devons faire aussi.
Je ne parle même pas comme Sergueï Alexandrovitch Karaganov : prenons les armes nucléaires stratégiques, les armes nucléaires tactiques et commençons à les utiliser. Peut-être. Là-dessus, je ne suis justement pas compétent — que les spécialistes donnent leurs recommandations dans ce domaine. Mais le fait qu’il existe encore de nombreux moyens, de nombreuses directions dans le domaine de la guerre de l’information, de l’ingénierie sociale, ainsi que de la guerre symbolique (du point de vue de la philosophie de la guerre), que nous n’avons pas utilisés — c’est évident. Savez-vous pourquoi ? Parce que l’Occident, comprenant que ce sont là des domaines sensibles, ne nous attaque pas dans cette direction. Ils font tout pour que nous répondions strictement de manière symétrique. Ils mènent cette guerre de manière très réfléchie pour nous épuiser.
Et, bien sûr, ils prévoient de faire la guerre. Si l’on passe aux recommandations positives : il nous faut nous préparer et montrer à l’Occident que nous sommes prêts à une guerre frontale avec lui. Que la société est prête, l’économie est prête, le système d’information est prêt, notre industrie est prête, notre peuple est prêt, nos partis politiques sont prêts.

Voici justement les élections. Pourquoi ne pas renommer le parti ? Pas simplement renommer le parti « Russie unie », mais le proclamer « Parti de la Victoire ». Non pas le parti de la guerre, mais précisément le parti de la victoire. Et conclure un pacte consensuel entre tous les partis politiques, afin qu’ils s’engagent sous cette stratégie de victoire.
La société doit être réorganisée sur un mode militaire, le système d’information doit être déplacé de la dominante du divertissement vers la mobilisation. Il faut arrêter, tout simplement interdire l’utilisation des mots « trêve », « fin de la guerre », « accord », « partenaires occidentaux ». Notre président et les services concernés doivent bien sûr faire leur travail. Mais la société n’a pas à être informée de cela, alors qu’ils surveillent très attentivement notre société. Il nous faut lancer une véritable campagne de masse anti-occidentale dans nos universités, dans notre système éducatif — tout cela existe déjà. Vous savez, si je disais quelque chose de complètement impensable… Oui, l’idée nationale, nos propres manuels scolaires, une éducation souveraine, une histoire souveraine, des valeurs traditionnelles — tout cela est proclamé, mais ce n’est pas concentré. Cela se fait en seconde intention, cela n’est pas érigé en priorité.
Et c’est justement cela qui dilue les efforts entrepris par le président lui-même, car il donne absolument toutes les directives dans la bonne direction. Mais il se crée l’impression que tout cela se perd ensuite quelque part : certains ont leur propre point de vue, d’autres peut-être de l’argent à l’Ouest ou leur famille à l’Ouest. Et ainsi, peu à peu, l’image d’une société prête à l’affrontement final — mobilisée, éveillée, consciente de sa place, de son destin de pays, de peuple et d’État — s’efface. À la place, on obtient une image de quelque chose d’indéterminé: aux « Patriki » (quartier central de Moscou) on voit se dérouler un type de vie, et au LBS (sur la ligne de front) un tout autre. Et d’une certaine façon, ces secteurs sont séparés. À Koursk, à Briansk et à Belgorod, les gens se sentent d’une manière (ou même désormais à Rostov, en Crimée, et dans de nombreux autres territoires), et ailleurs on continue à avoir une ambiance complètement estivale.
Mais quel congé, par exemple, en 1941? En 1942, en 1943? Quel congé? Quels barbecues? Quelle planification de voyages à la mer? Je comprends que les gens ont besoin de se reposer, mais… après la victoire nous nous reposerons. Et s’il n’y a pas de victoire, alors il n’y aura pas non plus de repos, car alors il n’y aura plus besoin de rien du tout.
Vous comprenez, c’est seulement en voyant une telle détermination dans notre société que l’Occident reculera. Voilà comment éviter une véritable confrontation, car on ne s’attaque pas aux forts — surtout pas aux très forts, aux déterminés. Et, bien sûr, derrière le président, à mon avis, il doit y avoir un groupe de personnes… Pas seulement comme c’est le cas actuellement — il a déjà toute la société derrière lui, mais il faut montrer des symboles. Il faut montrer, si l’on veut, des « faucons », qui, tout comme une équipe de football, se tiennent derrière le président, et où que l’on regarde, il n’y a aucun point faible, aucun.

Animateur : Peut-être, dans ce cas, devrions-nous apprendre de l’Iran ? Vous savez, il était très frappant d’observer comment ils agissaient sur le plan externe, médiatique, ainsi qu’en interne, surtout après l’attentat contre l’école. Vous voyez, à l’intérieur, le discours était tellement concentré que même les opposants estimaient qu’en période difficile pour le pays, il fallait s’unir autour de l’Ayatollah, qu'on le soutenait ou non. Et en même temps, sur le plan externe, sur ces mêmes réseaux sociaux américains, où l’immense majorité des Américains perçoivent la guerre ou tout autre conflit comme une activité du soir devant la télévision, juste comme un divertissement, là-bas, franchement, vous voyez des vidéos de trolling, montrant comment l’Iran pourchasse les porte-avions américains, et, en fin de compte, crée vraiment l’image d’un État fort, sûr de lui, positionné, qui, en réalité, ne craint ni les porte-avions ni aucune autre menace extérieure.
Alexandre Douguine : Absolument exact. Bien sûr, il faut apprendre de l’Iran, il faut apprendre de la Corée du Nord, il faut apprendre de la Chine… Et ici, l’équilibre est important. Je pense que la situation intérieure chez nous est différente : en Iran, il y a un problème politique, une opposition politique, tandis que chez nous, il n’y en a pas. Par conséquent, il n’est pas nécessaire ici de mobiliser davantage, il faut simplement, disons, isoler cette sixième colonne occidentalisée, et c’est tout. Mais c’est une mesure ciblée, et elle n’est pas représentée dans notre société comme un phénomène de masse: il s’agit juste d’écarter certains individus, qui sont franchement prêts à remettre les clés de la ville à l’ennemi. Ils existent, et ils viennent d’être identifiés. Si la cinquième colonne, anti-présidentielle, a déjà été éliminée, la sixième colonne reste: ces gens vivent vraiment « dans l’esprit d’Anchorage » et attendent que tout ce cauchemar finisse et que nous revenions à nos places d’avant.
D’ailleurs, Kirienko, lors de son intervention au congrès philosophique, a déclaré : « Non, rien ne s’arrêtera. Jamais nous ne reviendrons en arrière. Le désir psychologique de surmonter le traumatisme et de revenir à la situation antérieure est compréhensible, mais cela n’arrivera pas, ce serait irresponsable. Rien ne reviendra, le monde sera différent. »

Et donc, à mon avis, vous avez tout à fait raison : l’Iran démontre très activement à l’extérieur sa volonté de défendre ses intérêts de manière extrêmement ferme. De notre côté, nous faisons même plus, nous défendons nos intérêts de façon plus dure que l’Iran, je tiens à le dire. Mais c’est l’image, l’image seule — c’est uniquement de cela que je parle. Or, notre image est quelque peu inachevée, il existe certaines limitations internes face à notre propre élan, à notre poussée contre l’Occident. Pourtant, nous pourrions faire beaucoup plus, et de manière plus efficace.
Bien sûr, nous devons utiliser la plus large gamme de moyens de l’ingénierie sociale moderne pour infliger à notre adversaire des dommages très sérieux. Cet effort doit être mis en place à grande échelle, il ne faut pas agir ponctuellement, mais de façon massive. À cet égard, l’Iran, pour démontrer son image, son courage et sa détermination à ne jamais faire de compromis en aucune circonstance, adopte une position absolument efficace, tout à fait convaincante et active. Il ne faut pas qu’il y ait le moindre sentiment qu’il suffirait d’écarter quelques « faucons » pour que l’Occident puisse facilement vaincre tout un peuple. Même si l’on détruisait ce peuple de 100 millions ou 90 millions d’habitants — là-bas, 30 millions se sont déjà inscrits dans l’armée, un tiers de la population : et ce sont autant des femmes que des opposants au régime, que des partisans. Là-dessus, vous avez absolument raison, en réalité.
D’ailleurs, j’ai récemment rencontré l’ambassadeur d’Iran, et il m’a dit que la chanson la plus populaire en Iran en ce moment dit ceci : « Je suis en hidjab, je suis sans hidjab, j’aime mon pays et je détruirai les sionistes et les Américains, quoi qu’il m’en coûte. » En hidjab ou sans hidjab — pour eux cela a du sens. Et là-dessus, ils ont parfaitement raison d’agir ainsi.
Nous n’avons pas de tels problèmes. Notre société est unie, tant sur le plan ethnique que social et politique — c’est un cas unique. Actuellement, il n’y a plus de cinquième colonne, seulement la sixième. La cinquième colonne dans la société a tout simplement été éliminée : elle s’est dispersée, a repensé ses positions. Il n’y a pas d’opposition directe ni à Poutine, ni à la guerre, ni à l’État. Mais ici, il me semble que la question est la suivante : bien sûr, ces masses patriotes attendent de la détermination de la part de notre direction.
Et je pense qu’en grande partie, les succès de l’Iran, tant dans la guerre que dans les négociations avec l’Occident (et ce sont de véritables succès, car ils ne tombent pas dans les pièges de l’Occident) tiennent justement à cela. Trump menace : « Tu ne rentreras pas, négociateur, je ferai abattre ton avion. » Et eux quittent la table des négociations, ils font preuve de courage, de dignité et d’honneur.
Je pense qu’autour du président doit se dresser justement cette forêt de personnes connues, de personnes avec des positions affirmées. Et je pense que ce n’est pas un hasard si, lors du congrès de « Russie unie », des figures comme Maria Lvova-Belova, Strouna, notre héros Poddubny, Lavrov, ont été incluses dans les cinq premiers noms de la liste fédérale. C’est très important, car tout le monde fait pleinement confiance à ces personnes: à l’homme-héros, au correspondant de guerre, au héros-combattant. À la femme qui se bat pour qu’il n’y ait pas d’enfants sans abri, sans soutien, d’enfants abandonnés, pour que tous les enfants aient une famille — elle se bat avec courage, comme des gens sur le front. Elle a d’ailleurs souffert de cela, tout comme le président : la fausse accusation de la Cour pénale internationale, prétendant qu’il s’agit d’un enlèvement d’enfants ukrainiens, alors que nous les sauvions. Eh bien, ils agissent toujours ainsi : ils tuent eux-mêmes, puis accusent les victimes d’avoir commis le crime.
Et donc, ces figures irréprochables à la tête, c’est un signe très important. Cela signifie que nous sommes résolus à unir la société. Je pense qu’en réalité, il n’y a pas de traîtres autour du président. Il n’y a pas de traîtres autour du président, mais nos ennemis croient qu’il y en a, et ils misent sur eux. Et c’est justement à eux qu’ils attribuent l’indécision, à leur influence. Voilà, à mon avis, ce qu’il faut clarifier.
Cela signifie que non seulement les personnes qui ont déjà souligné, qui ont apposé le sceau de leur détermination, de leur patriotisme, de leur courage, de leur disponibilité (comme ces personnes qui conduisent actuellement la liste de « Russie unie »), mais aussi l’entourage du président doit s’exprimer. « Je suis pour la victoire », dit Peskov. « Je suis contre l’Occident », dit Alexeï Alekseïevitch Gromov. « Je me battrai pour mon peuple jusqu’au bout », dit Sergueï Vladimirovitch Kirienko. C’est effectivement ce qu’ils disent. Ils sont comme ça, ce sont des gens formidables. Mais comme ils restent dans l’ombre du président, cela crée une fausse impression : peut-être, pensent nos ennemis, qu’ils ne sont pas comme ça ? Peut-être qu’en portant un coup ciblé, on pourra briser la volonté de résistance de notre pays ? Il faut montrer que jamais la volonté de résistance, la volonté de victoire dans notre société, dans notre État, ne sera brisée. Il faut le démontrer.
On ne peut pas doser le patriotisme, comme on le fait actuellement, à mon avis, dans la politique de l’information : un pas dans un sens, un pas dans l’autre. Les nouvelles sont excellentes, puis l’émission suivante désavoue complètement le sérieux de ce que les gens viennent d’entendre, par son ton relâché, ses paillettes. Aujourd’hui, les chansons militaires ou des valeurs vraiment morales, spirituelles, voire religieuses, traditionnelles, doivent être présentes partout. Cela a déjà été dit cent fois.
Animateur : Mais idéalement, il faudrait, je suppose, que de tels candidats dynamiques, brillants, connus du peuple, soient présents non seulement au niveau de la Douma d’État ou de l’appareil présidentiel, mais aussi au niveau régional. Cela revient donc à une véritable refonte complète du système.
Alexandre Douguine : C’est ce qu’a dit le président : nous avons besoin d’une nouvelle élite, l’ancienne élite des années 1990 s’en va. Premièrement, elle a déjà vieilli : en trente ans, l’âge ne passe pas sans laisser de traces, les gens perdent certaines qualités. Deuxièmement, ils ont accumulé une énorme quantité d’expériences négatives, qui leur ont personnellement apporté l’enrichissement, et se sont forgé de fausses associations psychologiques. Cette élite des années 90 ne vaut plus rien aujourd’hui. Elle doit céder la place à des gens qui sont de véritables patriotes, de véritables héros partout, y compris au niveau régional, comme vous l’avez justement fait remarquer.
Mais l’essentiel aujourd’hui est autre chose : à mon avis, ce nouveau cycle de rotation des élites doit être symbolisé autour du président. Son entourage doit soit prêter serment ouvertement pour la victoire (et alors il n’y aura plus aucun doute, ni dans le peuple ni en Occident), soit tout simplement céder la place à la génération suivante — des personnes comme Lvova-Belova (photo), Strouna, nos gens.
Nous comprenons tous que le peuple et l’Occident croient qu’il y a encore autour du président des gens qui ne sont pas des nôtres, mais des leurs. C’est ce qu’ils pensent. En réalité, ce n’est pas le cas, je le répète : ce n’est pas le cas. Mais ils le croient, le peuple le croit, et l’Occident le croit, et cela est très dangereux. C’est cette illusion qu’il faut dissiper, il faut effectuer la rotation des élites. Et, bien sûr, en nous rassemblant autour du président, autour de notre État, tous ensemble, nous viendrons à bout de l’ennemi et nous obtiendrons la victoire, quoi qu’il en coûte.
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Jeux de pouvoir eurasiens: l’Arménie, nouveau bélier de Washington

Jeux de pouvoir eurasiens: l’Arménie, nouveau bélier de Washington
Washington/Erevan/Moscou. Les États-Unis ont réussi à détacher l’Arménie de la Russie. C’est la conclusion à laquelle parvient l’analyste géopolitique américain et ancien militaire Brian Berletic. Dans une récente intervention sur la plateforme « The New Atlas », il évoque une stratégie américaine poursuivie depuis les années 1990.
Berletic voit en l’Arménie un « bélier » supplémentaire contrôlé par les États-Unis, destiné à être utilisé contre la Russie et l’Iran. Selon lui, les récentes élections en Arménie s’inscrivent dans les plans à long terme des élites américaines visant à contenir des concurrents comme la Chine, la Russie et l’Iran. Déjà en 1992, le « New York Times » décrivait cette doctrine dans un article intitulé « US Strategy Plan Calls for Ensuring No Rivals Develop ». Les États-Unis poursuivaient ainsi l’objectif d’assurer leur suprématie mondiale en encerclant et en endiguant leurs rivaux géostratégiques.
L’analyste fait référence à l’étude RAND publiée en 2019, « Extending Russia: Competing from Advantageous Ground ». Elle y détaille des options politiques que les États-Unis ont depuis mises en œuvre: de la livraison d’armes létales à l’Ukraine cette même année, à l’armement de terroristes en Syrie – ce qui a conduit, selon lui, à l’effondrement du gouvernement syrien en 2024 –, en passant par la destruction physique des gazoducs Nord Stream, ainsi que par l’élargissement constant des sanctions et des opérations de blocus maritime contre les exportations d’énergie russes.

Berletic souligne que le basculement de l’Arménie de la Russie vers l’UE et l’OTAN est souvent attribué à l’influence européenne. Mais selon lui, les protestations de 2018, la soi-disant « Révolution de velours », ont été orchestrées par les États-Unis – au nom de la lutte contre la corruption et l’autocratie. L’organisation d’influence bien connue « National Endowment for Democracy » (NED) l’a elle-même reconnu dans son rapport annuel de 2018 et a soutenu des organisations telles que « Union of Informed Citizens » et « Boon TV ». « Comme dans d’autres pays que les États-Unis ont placés sous leur contrôle politique, la ‘révolution colorée’ et le ‘changement de régime’ en Arménie n’ont été qu’un début », explique Berletic. « Avec un régime fantoche au pouvoir, les vannes de l’ingérence étrangère américaine sont ouvertes. »
La NED et ses partenaires européens créent en outre un canal « permettant de façonner une jeunesse pro-occidentale, pro-américaine, pro-OTAN et pro-UE, et de manipuler l’opinion publique de sorte qu’elle serve les intérêts américains – au détriment de ses propres intérêts objectifs ». Berletic établit des parallèles avec la Géorgie et la Serbie au début des années 2000, ainsi qu’avec l’Ukraine en 2014. L’appropriation politique de l’Arménie par les États-Unis, selon lui, reproduit exactement les mêmes schémas.
Dans l’étude RAND de 2019, l’Arménie est expressément mentionnée, souligne l’analyste. Deux options y sont décrites pour le Caucase du Sud: des relations plus étroites de l’OTAN avec la Géorgie et l’Azerbaïdjan, ce qui pousserait probablement la Russie à renforcer sa présence militaire ; ou une rupture de l’Arménie avec la Russie. L’étude admet « sans détour » que « l’intégration de l’Arménie – tout comme celle de la Géorgie – renforcerait non seulement l’encerclement de la Russie, mais aussi de l’Iran voisin, et ouvrirait aux États-Unis l’accès aux ressources énergétiques de la mer Caspienne ». Un basculement de l’Arménie était alors jugé difficile – mais il a néanmoins eu lieu.
Berletic qualifie l’ingérence américaine dans les élections d’« instrument à peine compris et rarement évoqué dans les médias, mais d’une puissance incroyable » dans la quête d’hégémonie et l’objectif de « s’assurer qu’aucun rival ne se développe ». L’ingérence électorale et la mainmise politique sur les pays cités, reconnues par les États-Unis eux-mêmes, ont modifié la carte géopolitique mondiale au profit de Washington – tandis que ces processus restent largement ignorés par les médias (mü).
Source: Zu erst, juillet 2026.
10:12 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, caucase, arménie, europe, affaires européennes, géopolitique |
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