mercredi, 08 juillet 2026
La Doctrine de Douguine: une analyse de la multipolarité dans la politique étrangère russe - Garantie de souveraineté ou nouvelle stratégie impériale?

La Doctrine de Douguine: une analyse de la multipolarité dans la politique étrangère russe
Garantie de souveraineté ou nouvelle stratégie impériale?
Martin Kovac
Source: https://www.facebook.com/martin.kovac.3511
Introduction : Un changement de paradigme (la différence entre l’assimilation par la mondialisation et la diversité multipolaire)
Pour comprendre le conflit géopolitique mondial actuel et le rôle du concept de multipolarité, il est nécessaire de soumettre les récits occidentaux dominants à une analyse critique. Les sciences politiques euro-atlantiques partent souvent du principe que toute grande puissance émergente aspire à l’hégémonie et à l’assimilation complète de ses voisins. Les appels russes à la multipolarité sont donc souvent interprétés par les analystes occidentaux comme un simple écran de fumée masquant une expansion impériale traditionnelle et une quête de domination régionale au détriment des petits États.
Cependant, les racines philosophiques et métapolitiques de ce concept suggèrent une autre interprétation, dans laquelle le point de vue occidental apparaît comme la projection analytique de ses propres schémas de pouvoir. De ce point de vue, le processus de mondialisation mené par le centre euro-atlantique est perçu comme une tentative d’homogénéisation absolue de l’environnement international, d’effacement des frontières et d’unification des cultures et systèmes politiques divers sous la bannière d’une idéologie universelle unique. Pour ce modèle de mondialisation, l’existence de toute identité indépendante et distincte est un obstacle à éliminer, que ce soit par l’exportation d’institutions, la pression économique ou le soutien à des acteurs non étatiques de la société civile.

La théorie de la multipolarité trace une frontière stricte face à cet universalisme. Un modèle alternatif d’ordre « continental » des relations internationales ne peut, par nature, être fondé sur l’absorption et l’unification. Au contraire, il vise à établir un système structuré qui servirait d’architecture de sécurité pour freiner l’homogénéisation globale. Pour que ce système multipolaire soit fonctionnel et puisse résister aux pressions assimilationnistes de l’universalisme libéral, il doit reposer sur la coexistence de centres de pouvoir distincts, stables et culturellement indépendants (des pôles).
Selon cette logique, une grande puissance qui construit un ordre multipolaire ne cherche pas à détruire les États souverains, à condition que ces États constituent des unités politiques cohérentes et fonctionnelles. Au contraire, il est dans son intérêt stratégique de protéger de tels acteurs indépendants (même s’ils sont de petite taille) et de coopérer avec eux.
L’existence de centres de pouvoir diversifiés légitime empiriquement le système multipolaire lui-même et démontre que le projet de mondialisation unipolaire peut être stoppé. Alors que le modèle occidental vise l’intégration dans un cadre mondial unifié, la vision multipolaire privilégie un système de relations internationales basé sur une démarcation claire et le respect des différences civilisationnelles. Le texte qui suit examinera donc l’hypothèse selon laquelle la multipolarité pourrait, paradoxalement, représenter une authentique garantie de survie politique pour les petits États dotés d’une forte identité culturelle.

Fondements théoriques d’un modèle alternatif de grande puissance (Hégémon protecteur vs. puissance assimilationniste)
Pour comprendre pourquoi le concept multipolaire peut offrir une garantie de sécurité aux petits États-nations, il est essentiel de distinguer, sur le plan théorique, l’approche hégémonique occidentale du concept de grande puissance eurasienne traditionnelle. Il s’agit de deux modèles structurellement distincts d’organisation de l’arène internationale.
Définition d’une grande puissance traditionnelle : parapluie sécuritaire versus intégration systémique
L’influence euro-atlantique est souvent définie, dans les textes métapolitiques étudiés, comme assimilatrice et prédatrice. En étendant ses institutions, elle transforme économiquement et idéologiquement les territoires subordonnés, conditionnant la coopération à l’adoption de ses propres normes sociales, de sa conception des droits humains et du marché global. Ce système n’insiste pas sur la souveraineté des frontières, mais vise plutôt à créer un espace mondial unifié où les identités locales s’effacent progressivement au profit d’une culture politique et économique homogène.
En revanche, le modèle conservateur du pouvoir (rappelant historiquement les arrangements impériaux euro-asiatiques) ne requiert pas, en théorie, l’assimilation interne des acteurs subordonnés ou alliés. Il fonctionne avant tout comme un parapluie géopolitique et militaire, garantissant sécurité et stabilité externes. Au sein de cette sphère d’influence, la grande puissance tolère et préserve les particularités politiques et culturelles locales des États individuels. Elle n’exige pas d’uniformité normative ni le même régime politique interne ; elle demande seulement une loyauté stratégique envers une architecture de sécurité commune qui empêche l’expansion des influences externes (occidentales). Alors que le modèle libéral vise des valeurs universelles, ce modèle est fondé sur la préservation pragmatique de la diversité.
La multipolarité comme rejet de l’universalisme
Ce cadre théorique donne naissance à un impératif logique fondamental : si la Russie, en tant que principal initiateur d’un ordre multipolaire, tentait d’exporter un modèle purement « russe » et d’assimiler de force les nations voisines, elle commettrait une erreur stratégique et une contradiction systémique. En cherchant à imposer un universalisme local, elle se transformerait en ce même type d’hégémon unipolaire contre lequel elle se définit d’abord. Elle deviendrait, de fait, un acteur occidental sur la scène orientale.

Du point de vue de cette doctrine, donc, toute potentielle expansion de puissance ou politique assertive dans le voisinage ne poursuit pas un but assimilationniste. Elle est plutôt interprétée comme une nécessité sécuritaire et un effort géopolitique pour écarter l’influence des institutions occidentales de son voisinage immédiat. L’espace libéré par le retrait de l’influence occidentale ne doit pas être mécaniquement russifié, mais doit servir de zone stable pour la formation de systèmes locaux souverains et culturellement indépendants. Une superpuissance prônant la multipolarité a donc, de manière systémique et structurelle, besoin de voir émerger hors de ses frontières des États indépendants et enracinés culturellement (des pôles). Chaque État souverain qui parvient à résister à l’intégration occidentale représente un succès stratégique pour ce modèle, car il démontre la fonctionnalité et la raison d’être d’une opposition internationale partagée à l’unipolarité.
L’immunité d’un acteur pleinement constitué (Pourquoi les petits États peuvent être en sécurité dans un ordre multipolaire)
Le récit euro-atlantique et la science politique dominante insistent souvent sur la menace qu’une puissance prônant la multipolarité (dans le contexte géopolitique actuel, principalement la Fédération de Russie) chercherait nécessairement à absorber ses petits voisins. Or, du point de vue de la doctrine de la multipolarité étudiée ici, cette inquiétude n’est justifiée que dans le cas d’États qui manquent de cohésion interne et de résilience. Si un petit État-nation possède une forte identité politique et une cohésion stratégique, la dynamique des rapports de force change fondamentalement.
La cohésion institutionnelle comme bouclier stratégique
Pour les besoins de cette analyse, il est essentiel de définir précisément ce qui constitue un « pôle pleinement constitué » dans le cadre multipolaire. Il ne s’agit pas simplement de l’existence formelle d’un appareil d’État, de symboles nationaux ou de frontières administratives. C’est une entité dotée d’une identité culturelle profondément enracinée, soutenue par une tradition historique clairement définie, des fondations de valeurs solides et un consensus sociétal qui rejette a priori toute assimilation par des influences unificatrices extérieures.

Les sources en science politique et en philosophie qui analysent cette question soulignent que l’universalisme libéral parvient à assimiler d’autres États principalement en affaiblissant leurs récits historiques traditionnels et en les remplaçant par une norme globale. À l’inverse, un État doté d’un haut degré de résilience interne aux valeurs résiste naturellement à cette assimilation. Si un État souverain possède une forte légitimité interne et une réelle gravité politique, une puissance continentale ne peut l’absorber par la force sans s’exposer à des coûts stratégiques disproportionnés et à une contradiction avec sa propre doctrine géopolitique.
D’un point de vue pragmatique, le seul choix rationnel pour une grande puissance est donc de respecter cette souveraineté et de forger une alliance stable et mutuellement bénéfique.
Les petits acteurs comme élément essentiel de l’architecture multipolaire
Une question logique se pose quant à la manière dont le centre même de l’influence eurasienne perçoit ces petits États souverains, culturellement résilients et politiquement cohérents. Les concepts théoriques étudiés suggèrent qu’ils ne sont ni considérés comme une menace, ni comme un objectif de puissance non résolu à éliminer. Au contraire, un acteur pleinement souverain est traité avec respect et son existence est accueillie favorablement.
Dans une perspective multipolaire, un tel État-nation représente un partenaire inestimable dans l’opposition défensive à l’homogénéisation globale. Ces États fonctionnent comme des bastions stratégiques et des facteurs de stabilité dans des régions où les influences assimilationnistes de l’universalisme occidental sont contrées. Du point de vue des relations internationales, la promotion d’un ordre multipolaire requiert même directement que de tels centres de pouvoir indépendants et robustes existent réellement au sein du système international.

Leur simple existence constitue en réalité la preuve la plus tangible et la plus concrète de la viabilité et de la validité de tout le concept théorique de la multipolarité. Si l’hégémon continental absorbait tous les petits États voisins par la force, il donnerait raison à ses critiques occidentaux et perdrait sa légitimité mondiale. À l’inverse, la préservation d’États indépendants et culturellement sûrs d’eux envoie un signal clair à la communauté internationale: l’ordre multipolaire n’est pas un instrument d’assimilation (le fameux «mixeur»), mais une structure coopérative qui respecte la diversité. Un acteur pleinement souverain est ainsi un atout géopolitique très précieux pour la puissance eurasienne, dont la destruction signifierait l’effondrement même du fondement théorique et moral de l’ordre international proposé.
Le phénomène des « coquilles vides » (Causes de la perte de souveraineté et de l’absorption des États dans le système international)
Du point de vue de la science politique euro-atlantique et de la critique libérale, une question légitime revient souvent: si la superpuissance eurasienne conservatrice est, en théorie, garante de l’ordre multipolaire et protectrice de la diversité, pourquoi constate-t-on dans la réalité géopolitique des absorptions de pouvoir ou des destructions militaires de petits États voisins? Pour répondre à cette question, il faut comprendre que la doctrine multipolaire protège et garantit théoriquement uniquement la sécurité des «pôles» de pouvoir véritablement souverains. Elle ne garantit pas la sécurité de territoires géographiques ou d’unités administratives formelles privées de cohésion interne et de vitalité politique.

Perte de cohésion interne et apparition d’un vide géopolitique
Dans cette perspective théorique, l’État-nation se définit non seulement par son territoire et son appareil institutionnel, mais avant tout par sa substance culturelle, historique et axiologique. Si les élites politiques d’un petit État abandonnent leur propre tradition historique et adoptent sans discernement l’agenda universaliste du centre mondial (incluant la sécularisation, la domination des organisations non étatiques et l’érosion de l’identité nationale traditionnelle), ce sont les fondements mêmes de l’État qui sont déconstruits. Dans la terminologie des relations internationales, l’État perd sa « gravité » géopolitique et sa légitimité interne.
Du point de vue de la théorie multipolaire, un tel État cesse de fonctionner comme un acteur de puissance indépendant ou comme un pôle. Il se transforme alors en une coquille institutionnelle vide, générant ainsi un dangereux vide de pouvoir sur la scène internationale.
Le mécanisme de l’assimilation et de la transformation sur un territoire proxy
Au moment où un État perd sa cohésion stratégique et axiologique pour devenir une coquille vide, la porte s’ouvre à une pénétration rapide par les structures euro-atlantiques. Cette assimilation par le centre global s’effectue souvent par des moyens non militaires – par le contrôle de la sphère informationnelle, l’influence sur la représentation politique et l’implication des entreprises transnationales et des mécanismes technologiques.
Un acteur autrefois souverain devient alors une cible proxy (un « territoire proxy ») et une base avancée du libéralisme global. Pour une superpuissance eurasienne voisine, un tel territoire cesse de représenter une entité nationale indépendante ; il devient un tremplin pleinement colonisé à partir duquel les intérêts de puissance d’un hégémon étranger sont projetés directement contre l’architecture sécuritaire du bloc multipolaire.
Intervention préventive et sécurisation de la périphérie
Ce processus modifie fondamentalement la façon dont une grande puissance considère la possibilité d’une intervention militaire sur le territoire de son voisin. Si une intervention a lieu et que la souveraineté de cet acteur est anéantie, la théorie multipolaire n’interprète pas cela comme une agression non provoquée contre une nation distincte et souveraine. Cette intervention ne détruit pas un pôle indépendant, puisque celui-ci avait déjà cessé d’exister, ayant été assimilé de l’intérieur par la pénétration des valeurs occidentales portées par le centre occidental.
Dans ce contexte, l’action géopolitique ou militaire d’une grande puissance est comprise comme une mesure radicale de sécurité (ou, le cas échéant, préventive ou « sanitaire »). Il s’agit d’une tentative d’éliminer une influence assimilatrice extérieure qui, via un acteur proxy affaibli, s’est dangereusement approchée des intérêts vitaux du centre conservateur.

Selon cette logique analytique, la perte de souveraineté et l’absorption par une puissance hégémonique menacent donc principalement les États qui renoncent volontairement à leur indépendance, se dépouillent de leur substance identitaire et laissent leur propre territoire se transformer en instrument de projection de la puissance étrangère.
La région d’Europe centrale en tant qu’acteur souverain (Cas de la République tchèque)
Arrêter l’érosion interne de la souveraineté et restaurer un centre indépendant
Le discours médiatique et politique euro-atlantique présente souvent les petits États, tels que la République tchèque, face à une équation de puissance fatale: l’insuffisance de leur taille géopolitique rendrait impossible leur pleine autonomie et imposerait l’intégration inconditionnelle aux structures occidentales; sinon, ils courraient un risque imminent d’absorption par un impérialisme oriental. Or, du point de vue de la théorie de la multipolarité analysée, ce récit dominant apparaît comme fondamentalement trompeur et paralysant pour la réflexion en politique étrangère. De plus, il s’agit, dans ses conséquences, d’une thèse qui conduit directement les petites nations et les États à l’auto-destruction politique et à la perte de leur véritable souveraineté.
Intégration asymétrique et assimilation invisible
Alors que la science politique occidentale met constamment en avant la menace d’une hypothétique absorption extérieure de l’Est, elle ignore souvent complètement le processus structurel d’érosion de la souveraineté qui se déroule déjà de l’intérieur.

Le centre libéral global (historiquement qualifié de puissance maritime) ne s’appuie pas sur la force militaire pour son expansion principale, mais sur l’influence sophistiquée des entreprises transnationales, des ONG, des plateformes technologiques et des pressions normatives et uniformisatrices. L’objectif spécifique de ce modèle est de transformer l’État-nation et ses institutions sociales traditionnelles en simples entités administratives ou associatives soumises à des standards globaux. Une fois ce processus d’assimilation achevé, l’État-nation cesse d’exister en tant qu’entité politique indépendante, ne laissant derrière lui qu’un territoire proxy vidé de sa substance, servant de périphérie au bloc occidental.
Restaurer l’autonomie stratégique et le réalisme politique
Le point de départ théorique logique et la seule garantie rationnelle contre cette assimilation progressive – et, en même temps, la protection contre une absorption militaire potentielle venue de l’Est – est la constitution de l’État en tant qu’acteur de puissance incontestable et doté de cohésion interne. La localisation géographique de l’Europe centrale lui confère un certain potentiel défensif naturel.
Ce potentiel doit toutefois être renforcé par le rétablissement d’une forte continuité historique, d’une identité partagée et d’un réalisme politique souverain, enraciné dans les propres traditions historiques du pays. Les représentants de l’État doivent proclamer clairement que leur territoire n’est pas un espace malléable et uniformisable, mais une entité dotée d’une légitimité historique inaliénable et d’intérêts clairement définis.
Au moment où un tel État rejette l’agenda de dissolution internationale inconditionnelle et se définit comme un acteur cohésif et fonctionnel, fondé sur des valeurs étatiques traditionnelles, il modifie radicalement son statut géopolitique. Il cesse d’être une « coquille vide » ou un simple avant-poste des intérêts étrangers.
Du point de vue d’une grande puissance eurasienne, un tel État d’Europe centrale se transforme en l’acteur indépendant et respecté évoqué dans le second chapitre.
Pour cette raison, une politique conservatrice multipolaire n’a aucune raison objective ou rationnelle d’assimiler ou d’éliminer un tel État. Au contraire, l’existence d’un tel acteur fournit au centre de puissance eurasien la preuve empirique de la validité de la doctrine multipolaire elle-même et confirme que la défense contre les efforts d’assimilation de l’unipolarité globale est possible. L’État devient ainsi un partenaire sécuritaire respecté au sein du système international, remplissant un rôle stabilisateur irremplaçable.

Conclusion : L’ordre international multipolaire comme garantie de survie
Le conflit géopolitique fondamental de notre époque a atteint une phase critique, à partir de laquelle il est possible de dégager une synthèse analytique claire des arguments présentés.
L’universalisme occidental cherche à imposer au système international une forme d’unité globale fortement homogénéisée. Son ambition ultime est l’unification d’entités civilisationnelles, de nations et de traditions diverses au sein d’une structure contrôlée à l’échelle mondiale, gouvernée par des algorithmes normatifs et technologiques centralisés. Dans un système conçu de cette manière, les petits États-nations sont les premiers menacés, car ils perdent immédiatement leur identité et succombent aux premières vagues de l’assimilation structurelle.
À l’inverse, le concept de multipolarité et la géopolitique continentale alternative poursuivent également la stabilité internationale, mais sur la base du maintien de la diversité de centres souverains et indépendants. Théoriquement, ce modèle ne représente pas une forme cachée d’expansion néocoloniale, mais bien la construction d’une architecture sécuritaire défensive dans laquelle chaque État-nation constitue un élément distinct, solide et indispensable à la stabilité globale du système international.
Pour les petits États – en particulier en Europe centrale – le débat sur la multipolarité n’est donc pas un simple concept académique abstrait. Il s’agit d’un véritable enjeu historique et politique, qui déterminera la préservation même de leur essence et de leur souveraineté. La seule stratégie de sécurité efficace pour les petits acteurs consiste à renforcer leur résilience interne, à rejeter la dissolution progressive des fonctions étatiques et à se constituer en entités politiques fortes et intransigeantes, servant de piliers stabilisateurs dans la région. Tandis que l’unipolarité offre aux petits États une dissolution institutionnelle de facto, la multipolarité, du point de vue théorique, leur propose un cadre de légitimation et de préservation de leur propre souveraineté étatique.
15:08 Publié dans Actualité, Définitions, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, théorie politique, multipolarité, définition, actualité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
dimanche, 05 juillet 2026
1776-1976: deux déclarations, une longue transformation de l’ordre international

1776-1976: deux déclarations, une longue transformation de l’ordre international
par Tiberio Graziani
Source : La Fionda & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/1776-1976-due-dic...
Le point de départ de mon intervention est une question en apparence simple: pourquoi rapprocher deux anniversaires aussi éloignés que les 250 ans de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique et les 50 ans de la Charte d’Alger? La réponse, à mon avis, ne peut pas être seulement commémorative.
La thèse que je souhaite défendre est que ces deux documents acquièrent aujourd’hui un sens particulier parce qu’ils appartiennent à deux moments décisifs de la longue transformation de l’ordre international moderne: ils nous permettent d’observer, sous des angles différents, l’ascension, l’apogée et la recomposition actuelle de cet ordre. Par cette expression, je ne fais pas seulement référence à la répartition du pouvoir entre les États, mais à l’ensemble des principes de légitimation, des institutions, des hiérarchies et des configurations spatiales à travers lesquels la communauté internationale s’organise elle-même.

La Déclaration américaine du 4 juillet 1776 se situe à l’origine d’une trajectoire historique qui conduira progressivement les États-Unis de la condition de nouvelle communauté politique atlantique à la fonction de principal architecte de l’ordre mondial d’après-guerre, puis de la période unipolaire.
La Charte d’Alger, le 4 juillet 1976, naît en revanche dans un contexte profondément différent: celui de la décolonisation, de l’émergence des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, du Mouvement des non-alignés et de la revendication d’un ordre international moins hiérarchique et plus représentatif de la pluralité historique du monde.
Rapprocher ces deux documents, c’est donc observer deux moments différents d’une même, longue transformation: d’un côté l’ascension de l’ordre occidental sous conduite américaine, de l’autre l’émergence d’acteurs, de peuples et d’espaces géopolitiques qui ont progressivement remis en cause la prétention à un centre unique de l’ordre mondial.
En ce sens, 2026 n’est pas seulement une coïncidence de calendrier, mais un point d’observation privilégié pour interroger la phase historique que nous traversons: une phase où l’hégémon voit sa capacité à organiser l’ordre s’éroder progressivement, et où l’ordre international paraît de moins en moins réductible aux catégories qui ont accompagné sa construction au XXe siècle.
Les transitions historiques mettent aussi en crise les catégories d’interprétation
Placer ces deux documents dans cette perspective impose de s’arrêter sur un aspect que je considère décisif. Tout ordre international produit non seulement une certaine répartition de la puissance, mais aussi l’ensemble des catégories à travers lesquelles cette réalité est observée, décrite et interprétée — il possède, pour ainsi dire, sa propre épistémologie: un lexique, des représentations, une grille conceptuelle qui orientent la façon dont nous comprenons le monde.
C’est pourquoi chaque phase de transition nécessite aussi un travail de re-conceptualisation : comprendre un ordre qui change, c’est d’abord interroger de façon critique le langage avec lequel nous continuons à le décrire. Les grandes transformations de l’ordre international ne modifient pas seulement les rapports de force entre États, mais remettent aussi en cause progressivement les outils conceptuels avec lesquels nous lisons la réalité, car les catégories interprétatives élaborées à une époque reflètent inévitablement les équilibres de l’ordre qui les a générées et rencontrent de plus en plus de difficultés dès lors que cet ordre commence à changer.

C’est ce qui s’est passé, par exemple, pendant la Guerre froide. Le bipolarisme était une représentation correcte de la répartition de la puissance militaire et nucléaire, et décrivait efficacement le face-à-face stratégique entre les États-Unis et l’Union soviétique ; ce n’était pas une représentation fausse, mais incomplète. Elle saisissait avec précision la structure du face-à-face entre les deux superpuissances, mais laissait dans l’ombre d’autres processus historiques qui, même s’ils paraissaient périphériques à l’époque, étaient destinés à modifier profondément la composition de la société internationale.
Alors que l’attention des spécialistes et des décideurs restait concentrée presque exclusivement sur l’affrontement entre les deux blocs, prenaient forme des phénomènes de longue durée que la seule logique bipolaire ne parvenait pas à expliquer: la décolonisation, l’émergence de dizaines de nouveaux États, la Conférence de Bandung, le Mouvement des non-alignés, les revendications pour un Nouvel Ordre Économique International, l’affirmation d’une subjectivité politique autonome des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Le bipolarisme permettait de comprendre la distribution de la puissance mais s’avérait moins efficace pour interpréter la transformation de l’ordre : cette transformation était déjà en cours, mais les catégories disponibles n’en permettaient pas encore de saisir toute la portée.
La Charte d’Alger et l’émergence d’une nouvelle idée de l’ordre
C’est précisément à la lumière de ces considérations que, selon moi, la Charte d’Alger de 1976 revêt un sens qui va bien au-delà de sa dimension juridique ou politique. On la retient généralement comme une déclaration consacrée aux droits des peuples et, plus généralement, comme l’un des principaux produits culturels de la période de la décolonisation : une interprétation certainement correcte, mais qui risque d’en saisir seulement une partie, car la Charte constitue aussi l’une des premières tentatives d’interpréter une transformation de l’ordre international que les catégories dominantes de l’époque n’étaient pas encore capables de décrire pleinement.
En 1976, le monde continuait à être lu principalement à travers la logique du bipolarisme, mais les phénomènes évoqués atteignaient une masse critique telle qu’ils nécessitaient une codification politique et juridique autonome. C’est précisément dans cet écart — entre une lecture du monde encore bipolaire et une société internationale déjà profondément transformée — que se situe la Charte d’Alger.
De ce point de vue, la Charte d’Alger est plus qu’une simple déclaration de principes : elle prend acte que le monde ne peut plus être interprété exclusivement à travers la relation entre les grandes puissances, et pour la première fois les peuples deviennent non seulement destinataires de droits, mais aussi sujets de l’histoire internationale. C’est probablement là sa contribution la plus originale. Elle ne dispose pas encore, certes, d’une théorie de la transition de l’ordre international, ni a fortiori d’une théorie du polycentrisme ; mais elle saisit avec lucidité un élément qui deviendra de plus en plus évident dans les décennies suivantes, à savoir que l’ordre international ne peut plus être pensé comme l’expression d’un centre unique d’organisation politique et culturelle.
Plus que de proposer une nouvelle liste de droits, la Charte suggère implicitement que l’universalisation croissante de la société internationale rend inévitable aussi une pluralisation progressive de l’ordre : la pluralité des peuples, des civilisations, des cultures et des expériences historiques n’est plus une condition périphérique du système international, mais devient l’un des traits fondamentaux de sa nouvelle configuration.

Pour cette raison, la Charte d’Alger n’appartient pas seulement à l’histoire de la décolonisation, mais aussi à celle de la transformation progressive de l’ordre international. Si le bipolarisme organisait la lecture du monde autour de la compétition entre deux superpuissances, la Charte déplaçait implicitement le centre de gravité de l’analyse vers la pluralité croissante des acteurs de la vie internationale : elle ne se limitait pas à contester un certain équilibre géopolitique, mais contribuait à remettre en cause le cadre conceptuel même dans lequel cet équilibre était interprété.

De la crise de l’hégémonie à la recomposition de l’ordre
Si cette interprétation est correcte, elle aide aussi à comprendre la phase historique que nous traversons. Le débat international évoque souvent le déclin relatif des États-Unis, l’ascension de la Chine, le retour de la Russie, l’expansion des BRICS+, le rôle croissant de ce qu’on appelle le Sud global: des phénomènes réels, abondamment documentés, qui influenceront les équilibres internationaux. À mon avis, cependant, ils sont surtout les manifestations visibles d’un processus plus profond.
Le phénomène fondamental, en effet, ne réside pas dans la simple redistribution de la puissance, mais dans la transformation croissante de la structure de l’ordre international: ce n’est pas seulement celui qui détient le pouvoir qui change, mais aussi les principes qui l’organisent, les modalités de production de l’ordre et les formes de sa légitimation. C’est probablement là la véritable nouveauté de la phase actuelle.
Pendant longtemps, nous avons interprété l’histoire des relations internationales comme une succession d’hégémonies, où une grande puissance remplace la précédente et construit son ordre. Cette représentation paraît aujourd’hui de moins en moins convaincante: ce à quoi nous assistons ne semble pas être le simple passage d’une hégémonie à une autre, mais plutôt la dispersion progressive des capacités d’organisation de l’ordre.
L’État continue naturellement à représenter le principal acteur de la politique internationale, mais la structuration de l’ordre implique désormais une pluralité croissante de niveaux organisationnels et de centres d’initiative: organisations régionales, grands ensembles géopolitiques, réseaux d’infrastructures, plateformes technologiques, systèmes financiers, corridors logistiques et nouvelles formes de coopération internationale participent, de diverses manières, à la configuration de l’ordre mondial. La recomposition de l’ordre international ne coïncide donc pas avec le simple transfert du leadership d’une puissance à une autre, mais avec la redéfinition des principes, des institutions et des configurations spatiales à travers lesquels l’ordre est produit, maintenu et légitimé.
C’est pourquoi je préfère parler de recomposition plutôt que de remplacement de l’ordre: le terme suggère que la transition en cours n’implique pas la disparition de l’ordre précédent et son remplacement par un nouveau, mais un processus plus complexe, dans lequel des éléments de continuité et des facteurs d’innovation coexistent, interagissent et redéfinissent, étape par étape, la structure de la société internationale. Chaque ordre traverse en effet une phase où le principe qui en garantissait la cohésion continue d’opérer, sans réussir toutefois à organiser l’ensemble de la réalité internationale: c’est dans ces moments que de nouveaux principes d’organisation émergent, d’abord dispersés et fragmentaires, appelés avec le temps à redéfinir la structure du système. En définitive, c’est le principe organisateur lui-même qui change: si, dans la phase précédente, il relevait de la capacité d’un seul centre à organiser la vie internationale, aujourd’hui il tend à s’articuler autour d’une pluralité de centres, de niveaux de décision et de configurations géopolitiques.
Deux niveaux de l’analyse géopolitique
Les considérations qui précèdent me conduisent à une conclusion de nature théorique : je pense que la phase historique actuelle rend nécessaire de distinguer deux niveaux analytiques que le débat contemporain a tendance à superposer. Le premier concerne la distribution de la puissance, le second la structure de l’ordre international: deux perspectives complémentaires mais non identiques.
La première se concentre sur la localisation des ressources matérielles de la puissance — capacités militaires, économiques, technologiques, démographiques, financières —, la seconde s’interroge sur la manière dont ces ressources sont organisées, coordonnées et transformées en un principe d’ordre. Cette distinction me semble essentielle pour comprendre la phase historique que nous vivons.
À ce point surgit une conséquence théorique particulièrement importante. Si la transformation actuelle affecte à la fois la distribution de la puissance et la structure de l’ordre international, il devient nécessaire de distinguer analytiquement deux niveaux que la littérature a souvent tendance à confondre: toutes les transformations de puissance ne produisent pas en effet une transformation de l’ordre, de même qu’une transformation de l’ordre peut mûrir progressivement avant même que la distribution de la puissance ait été pleinement redéfinie.
C’est précisément dans cette différence temporelle, je crois, que réside le cœur de la distinction ici proposée : la distribution de la puissance et l’organisation de l’ordre ne changent pas nécessairement au même rythme. On peut donc assister à une multipolarisation de la puissance sans un polycentrisme correspondant de l’ordre, tout comme on peut observer un processus de polycentrisme en cours alors même que la redistribution de la puissance n’est pas encore pleinement accomplie.

Multipolarité et polycentrisme
C’est précisément dans cette perspective que je propose de distinguer multipolarité et polycentrisme. La multipolarité concerne la distribution de la puissance et répond à une question relativement simple :
« quels sont les principaux pôles de la puissance mondiale et comment leurs capacités stratégiques sont-elles réparties ? »
Le polycentrisme concerne en revanche la structure de l’ordre et s’interroge sur une question différente :
« comment l’ordre international est-il concrètement organisé ? »
La différence est fondamentale: la multipolarité décrit une configuration de la puissance, le polycentrisme interprète une configuration de l’ordre.
Dans ce cadre, les États continuent naturellement de représenter les acteurs fondamentaux de la politique internationale, mais ils opèrent de plus en plus à l’intérieur de configurations spatiales, économiques, technologiques et institutionnelles plus larges: organisations régionales, grands ensembles géopolitiques, réseaux d’infrastructures, systèmes financiers, plateformes technologiques, corridors logistiques et nouvelles architectures de coopération participent, aux côtés des États, à la production de l’ordre. C’est pourquoi je considère que le polycentrisme n’est pas simplement un synonyme de multipolarité, mais une perspective théorique différente pour interpréter la transformation de l’ordre international.
En d’autres termes, multipolarité et polycentrisme ne se situent pas sur le même plan conceptuel : la première appartient principalement à la théorie de la puissance, la seconde à la théorie de l’ordre. Confondre ces deux niveaux revient à attribuer à la seule distribution des ressources matérielles une capacité explicative qu’elle ne possède pas: la distribution de la puissance est certes une condition nécessaire de l’ordre international, mais elle n’est pas suffisante pour en expliquer la forme, la stabilité et les principes de légitimation.
Repenser l’ordre international
C’est justement pour cette raison que je considère significatif de rapprocher, dans ce colloque, la Déclaration d’Indépendance américaine et la Charte d’Alger : non parce que ces deux documents appartiennent à la même tradition politique ou culturelle, ni parce qu’ils poursuivent les mêmes objectifs, mais parce qu’ils marquent deux moments fondamentaux de la longue histoire de l’ordre international moderne.
La Déclaration de 1776 inaugure une trajectoire historique destinée à conduire, à travers l’affirmation de la puissance américaine et de l’ordre occidental, à la configuration internationale qui a caractérisé une grande partie du XXe siècle. La Charte d’Alger représente en revanche l’un des premiers documents dans lesquels émerge la conscience que cette configuration n’est plus suffisante pour représenter la pluralité croissante de la communauté internationale.
Elle n’annonçait pas encore le polycentrisme, mais posait implicitement une question appelée à accompagner toute l’évolution ultérieure de l’ordre international :
« comment construire un ordre capable de reconnaître la pluralité des peuples, des civilisations et des différentes expériences historiques ? »

Cinquante ans plus tard, cette question conserve, à mon avis, toute son actualité. Aujourd’hui, la question ne concerne pas simplement l’émergence de nouvelles puissances, mais surtout la possibilité de construire un ordre international capable de refléter la pluralité croissante des centres de décision, des identités politiques, des configurations géopolitiques et des formes d’organisation de la puissance qui caractérisent le XXIe siècle.
La tâche de la géopolitique
C’est là que se situe aussi la tâche de la recherche géopolitique, qui ne peut pas se limiter à décrire les équilibres internationaux, mais doit s’interroger de manière critique sur les catégories à travers lesquelles ces équilibres sont interprétés — le lexique et la grille conceptuelle que j’évoquais tout à l’heure, appelés eux aussi à montrer leurs limites dès que l’ordre qui les a produits change. Comprendre une transition signifie donc non seulement observer le changement de la réalité, mais aussi vérifier si les outils conceptuels dont nous disposons sont encore adaptés pour la décrire.
C’est précisément dans ces moments qu’il devient nécessaire d’élaborer de nouvelles catégories d’interprétation: non pour remplacer mécaniquement celles qui précédaient, mais pour comprendre des phénomènes qu’elles ne parviennent plus à expliquer de façon satisfaisante.
La distinction entre multipolarité et polycentrisme n’est donc pas une simple précision terminologique, mais reflète la nécessité de tenir séparés les deux plans de l’analyse internationale que j’ai évoqués: la distribution de la puissance et l’organisation de l’ordre. Les confondre, c’est risquer de lire le XXIe siècle avec les catégories élaborées pour comprendre le XXe.
Si le XXe siècle nous a légué l’appareil conceptuel avec lequel nous avons interprété l’ordre international de l’après-guerre, le nouveau siècle nous assigne une tâche différente: non seulement comprendre une transformation déjà en cours, mais contribuer à élaborer les outils conceptuels nécessaires pour l’interpréter. C’est pour ces raisons que les 250 ans de la Déclaration d’Indépendance américaine et les 50 ans de la Charte d’Alger prennent aujourd’hui un sens qui va bien au-delà de la commémoration historique.
Ce ne sont pas simplement deux anniversaires: ce sont deux points d’observation privilégiés à partir desquels réfléchir à la longue transformation de l’ordre international et à la nécessité de repenser les outils interprétatifs avec lesquels nous le lisons. Tout ordre international naît, d’ailleurs, d’une recomposition de la pluralité historique. Comprendre notre temps, c’est donc comprendre non seulement qu’un ordre arrive à son terme, mais surtout quel principe de recomposition émerge lentement.
Comprendre la recomposition de l’ordre international, c’est alors reconnaître que toute grande transition historique suppose aussi une transition conceptuelle. Lorsque l’ordre du monde change, changent nécessairement aussi les catégories avec lesquelles nous prétendons l’interpréter. C’est peut-être là la première tâche de la réflexion géopolitique au XXIe siècle.
* * *
Voici le texte de l’intervention prononcée par Tiberio Graziani à l’ouverture du colloque « La recomposition de l’ordre international. Réflexions libres sur le polycentrisme, 250 ans après la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique et 50 ans après la Déclaration universelle des droits des peuples (Charte d’Alger) », qui s’est tenu le 2 juillet 2026 au Département de droit de l’Université Roma Tre (voir affiche ci-dessous).

Le colloque, organisé par le Doctorat international Law and Social Change du Département de droit de l’Université Roma Tre, en collaboration avec Vision & Global Trends – International Institute for Global Analyses et la Société italienne de géopolitique, s’inscrit dans le cadre des activités scientifiques de l’École doctorale et a été dédié à une réflexion interdisciplinaire sur la transformation de l’ordre international contemporain.
L’intervention propose une lecture conjointe de deux documents appartenant à des moments historiques profondément différents, mais qui, considérés dans la perspective de la longue durée, permettent de réfléchir à la genèse, à l’évolution et à la progressive recomposition de l’ordre international moderne.
À travers la comparaison entre la Déclaration d’Indépendance américaine et la Charte d’Alger, le texte développe une réflexion sur la crise de l’ordre international à direction occidentale, sur l’émergence progressive de nouveaux acteurs de la politique mondiale et sur la nécessité de distinguer, sur le plan théorique, multipolarité et polycentrisme. Il en résulte une proposition de nature méthodologique : comprendre les grandes transitions historiques exige non seulement d’observer les changements géopolitiques, mais aussi de revoir de façon critique les catégories conceptuelles à travers lesquelles ces mutations sont interprétées.
20:12 Publié dans Actualité, Définitions, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : multipolarité, ordre international, polycentrisme, actualité, définition, théorie politique, sciences politiques, politologie |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
vendredi, 19 juin 2026
La multipolarité contre l’entropie - Ce qui se cache sous l’ère de la mondialisation

La multipolarité contre l’entropie
Ce qui se cache sous l’ère de la mondialisation
Kazuhiro Hayashida
Kazuhiro Hayashida explique pourquoi l’affrontement entre multipolarité et unipolarité va bien au-delà de la simple géopolitique.
L’essence de la confrontation entre multipolarité et unipolarité est plus profonde qu’une différence dans la répartition du pouvoir sur l'échiquier de la politique internationale; elle peut être comprise comme un affrontement entre structures civilisationnelles sur la manière dont l’augmentation de l’entropie au sein de l’ordre social doit être traitée.
La civilisation est une structure sociale de long terme construite pour placer l’être humain, la terre, la vocation, la famille, la religion, l’État, la mémoire et l’axe temporel dans un certain ordre, afin de réprimer la dispersion anarchique; en ce sens, la civilisation peut être considérée comme un système destiné à contenir l’augmentation de l’entropie sociale.

La civilisation orientale a accompli cette régulation de l’entropie par un agencement multipolaire. L’ordre oriental peut être décrit comme un arrangement multipolaire dans lequel de multiples centres existent, chacun conservant ses propres frontières, sa mémoire, ses rites, sa lignée royale, sa communauté, sa religion et son ordre professionnel, tout en demeurant voisins; il s’agit d’une structure qui maîtrise les frictions issues du contact entre civilisations en préservant la distance dans laquelle les différences peuvent subsister tout en restant différentes. Ce qui importe pour comprendre l’ordre civilisationnel oriental, ce n’est pas l’unité mais la frontière, et c’est la distance et la non-ingérence réciproques, plus que l’homogénéisation ou l’égalité.
En revanche, la civilisation occidentale a remplacé la limitation de l’entropie par une particule unique et a cherché à la mettre en œuvre au moyen d’un principe d’unification. Elle a tenté de créer un ordre en faisant converger le monde vers une seule valeur, une seule institution, un seul axe temporel, une seule vision progressiste de l’histoire, et une seule conception de l’humanité.

La particule unique établie à cette fin est le libéralisme, qui considère l’individu comme l’unité la plus petite du monde. Le libéralisme sépare l’être humain de la civilisation, de la communauté, de la religion, de la famille, de la vocation, de la lignée royale, de la protection de l’État et de la mémoire historique, et place l’individu dans une séquence linéaire: individu, droits, liberté, autonomie; à ce moment, l’ordre occidental intègre en lui-même la cause de son propre effondrement. Car l’absolutisation des droits individuels les fait entrer en collision avec ceux des autres individus coexistant dans le même espace, et ce choc se répète sans fin.
De plus, les individus fragmentés perdent leur capacité à résister aux forces dominantes, car leur structuration en corps collectifs est entravée. Lorsque des structures telles que la civilisation, la communauté, la vocation, la religion, la famille, la protection de l’État et la mémoire historique sont préservées, l’être humain n’existe pas isolément, mais est inséré dans de multiples relations, et ces relations génèrent jugement collectif et capacité de résistance. Le libéralisme rompt ces liens, les considérant comme des carcans à la liberté individuelle; en transformant la société en un agrégat d’individus fragmentés, il détruit le sens commun, les coutumes, les valeurs traditionnelles et l’axe temporel historique, construisant ainsi une société facilement gérable par le gouvernement et le marché.

Le néolibéralisme contemporain est la forme actuelle de la domination, dans laquelle ce principe libéral d’augmentation de l’entropie s’est accompli par le biais du marché, de la finance, des institutions et du management technologique. Le néolibéralisme désarticule les individus séparés de la civilisation par le libéralisme via le marché, les contrats, les prix, les dettes, la finance, l’efficacité de l’investissement et les normes internationales. Ce qui est important ici, c’est qu’avant de pouvoir marchandiser la société, le néolibéralisme doit d’abord démanteler les forces civilisationnelles fixes qui s’opposent à la marchandisation. Terre, vocation, famille, religion, protection étatique et mémoire historique gardent des critères de jugement qui ne peuvent être traités uniquement par les prix du marché, et tant qu’ils subsistent, le marché ne peut devenir le critère suprême de la société dans son ensemble.
Sur cette base, on comprend que l’objectif du néolibéralisme n’est pas l’expansion du marché. Ce dont il a besoin, c’est du démantèlement des forces civilisationnelles fixes qui existent hors du marché, et de la transformation des structures qui s’opposent à la marchandisation—telles que la terre, la vocation, la famille, la religion, la protection de l’État et la mémoire historique—en unités pouvant être traitées par l’évaluation des prix, les relations contractuelles, la mobilité du capital et l’efficacité de l’investissement. La civilisation décide, selon des critères différents de ceux du marché, de ce qui peut être vendu ou doit être conservé, de ce qui peut être transféré ou doit être protégé, de ce qui doit être refusé même si c’est rentable, et de ce qui doit être maintenu même à perte; le néolibéralisme doit donc démanteler ce mécanisme civilisationnel du jugement.

Dans une société où la civilisation demeure, le marché fonctionne comme un outil. Dans une société où la civilisation est démantelée, le marché devient le critère de jugement. La terre passe de patrie à bien immobilier; la vocation, de structure d’apprentissage et de responsabilité communautaire à simple compétence sur le marché du travail; la famille, d’espace de continuité générationnelle à agrégat de contrats individuels; la religion, de fondement de l’ordre mondial à valeur privée; l’État, de garant de la protection civilisationnelle à simple environnement d’investissement. À travers cette série de transformations, la société n’est pas libéralisée, elle est tarifée, et elle entre dans une condition où elle peut être achetée, déplacée, évaluée, jetée.
Le néolibéralisme attaque les forces civilisationnelles fixes comme inefficaces, fermées, discriminatoires, privilégiées, archaïques ou irrationnelles. Les communautés professionnelles sont traitées comme des intérêts particuliers fermés, la famille comme une institution ancienne qui entrave la liberté individuelle, la religion réduite à une croyance privée, et la protection étatique considérée comme un obstacle à la concurrence du marché. Ainsi, les structures à faible entropie qui soutenaient la société sont démantelées et la société devient fluide. Une société fluidifiée devient une condition aisément réorganisable depuis l’extérieur par la finance, les institutions internationales, les contrats et le management technologique.

Cette structure est également liée à la théologie du marché visible aux États-Unis et dans l’UE. Lorsque le marché est traité comme un ordre sacré et autorégulateur, les obligations civilisationnelles qui ne se soumettent pas au marché sont perçues comme des ordres anciens à sacrifier. Le sacrifice des êtres humains obéissant aux exigences du marché est justifié au nom de la rationalité économique; la pauvreté, le chômage, l’inégalité, la guerre, voire la destruction industrielle sont traités comme des jugements du dieu-marché. Dans cette structure, l’existence même de Dieu, du roi, de la communauté, de l’État et des obligations civilisationnelles au-dessus du marché devient un obstacle. La raison pour laquelle le néolibéralisme démantèle les liens civilisationnels peut ainsi être expliquée comme une condition de fonctionnement de cette théologie du marché.
La structure japonaise d’après-guerre est un exemple concret de ce démantèlement civilisationnel. Par l’occupation, le Japon fut privé du droit de parler de ses propres origines, et a perdu la capacité de saisir le passé, le présent et le futur comme un axe temporel continu. Même le fait fondamental que l’ONU était une structure de gestion des vaincus, formée par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, a disparu de la conscience japonaise. Il ne s’agit pas d’un manque de connaissances, mais d’une situation où l’axe temporel nécessaire pour comprendre son origine a été détruit. Le système de valeurs libéral a donné au peuple japonais des mots abstraits comme démocratie, humanitarisme et société internationale, mais en échange, il lui a ôté la capacité de comprendre où son propre pays se situe dans le système mondial qui définit le Japon comme un État vaincu.

Un État qui a perdu son origine ne peut juger ce qu’il est. Par l’opération méthodologique du libéralisme et du néolibéralisme, l’Amérique a réussi à faire en sorte que le Japon, bien que situé en Asie, adopte les valeurs occidentales, et, se trouvant à l’interface de l’Orient, internalise les intérêts de la civilisation continentale américaine comme sa propre conviction. Dans une situation où il ne possède pas de noyau civilisationnel propre, le Japon ne peut affirmer ses propres valeurs au contact des autres civilisations.
Dans ce vide s’engouffrent les valeurs américaines. Ce phénomène est celui du vidage civilisationnel qui survient lorsque le Japon est coupé de la connexion au noyau civilisationnel du continent eurasien, et cela devient la raison fondamentale pour laquelle le Japon, tout en étant en Asie, agit comme une vigie de l’Occident. La destruction réussie d’un pays doté d’une si longue histoire et civilisation que le Japon montre comment cette théorie se réalise pour dominer divers pays par des procédures standardisées, jamais rendues publiques.

L’effondrement de la reconnaissance historique peut s’expliquer selon la même structure. Les structures historiques plurielles comme le gouvernement de Nankin, le gouvernement de Chongqing, Soong Ching-ling (photo), l’aile gauche du Kuomintang, la fondation de la République populaire de Chine, la relation complexe entre l’armée japonaise et les forces communistes, le pacte de neutralité soviéto-japonais, l’armée du Mandchoukouo, le gouvernement de la région frontalière de Shaan-Gan-Ning et les soldats japonais restants ne peuvent être saisies sans axes temporels parallèles.
La vision libérale de l’histoire comprime cette structure en une chronologie monocouche. Il en résulte des schémas binaires grossiers: Taiwan ou le continent, démocratie ou dictature, proaméricain ou antiaméricain. C’est à la fois la perte du contenu de l’histoire et la destruction de la reconnaissance spatiale nécessaire à la compréhension de l’histoire.
À partir de ces faits, le libéralisme, le néolibéralisme, l’unipolarité et l’augmentation de l’entropie peuvent être définis comme une seule et même structure continue. Le libéralisme est le principe de dissolution de l’ordre qui apparaît à chaque époque, et le néolibéralisme en est la forme moderne, marchande, financière et institutionnelle. L’unipolarité en est la forme dans l’ordre mondial. L’augmentation de l’entropie en est la conséquence civilisationnelle. Le libéralisme abstrait les liens concrets qui constituent la société, le néolibéralisme traite ces unités abstraites sur le marché. L’unipolarité unifie ce traitement à l’échelle globale. Résultat: la société perd son centre, ses frontières, sa mémoire, sa vocation, sa religion, sa famille, sa protection étatique et glisse vers une condition de haute entropie.
La multipolarité est le contrôle civilisationnel contre ce processus. Elle réprime l’entropie sociale en permettant à chaque civilisation de préserver son propre centre, ses frontières, sa mémoire, son ordre professionnel, sa religion, sa protection étatique et sa structure familiale. La multipolarité n’est pas une idéologie qui unifie le monde selon une norme unique, mais une forme d’ordre où plusieurs civilisations maintiennent leur ordre interne tout en entrant en contact et en gérant la friction à leurs frontières par la distance. C’est là la force de l’ordre oriental. Les systèmes d’investiture, les lignées royales, les rites, la religion, la communauté, la vocation, la famille et la terre doivent être compris comme des technologies civilisationnelles de régulation de l’entropie sociale.

La véritable droite et la véritable gauche sont également redéfinies dans cette structure. La vraie droite préserve la terre, la religion, la lignée royale, la famille, l’État et la continuité historique. La vraie gauche préserve le peuple, la vocation, le travail, la protection communautaire et l’élan prolétarien antigouvernemental. Les deux ne sont pas la droite et la gauche à l’intérieur du libéralisme ; ce sont les deux ailes qui résistent, chacune à leur manière, à la dissolution de l’ordre libéral. Sur la ligne réduite du libéralisme, droite et gauche sont opposées comme ennemis ; mais dans une perspective circulaire, ces deux ailes se dressent directement face au libéralisme.
L’essence de la multipolarité face à l’unipolarité est l’opposition entre la régulation de l’entropie et son accroissement. La multipolarité orientale maintient l’ordre social par des centres et des frontières de civilisation multiples. L’unipolarité occidentale tente d’unifier le monde par une norme unique, l’individualisme et la marchandisation, et dans ce processus, elle décompose la société de l’intérieur.
Le néolibéralisme est la forme contemporaine de domination qui exécute cette décomposition au nom du marché, de la finance, des institutions et de la gestion technologique. Le libéralisme en est le principe spirituel, l’unipolarité sa forme dans l’ordre international, et la montée de l’entropie sa conséquence. Défendre la civilisation, c’est restaurer l’axe temporel, redéfinir ce qui ne peut être acheté ou vendu, et réorganiser une société qui glisse vers la décomposition infinie autour de centres communs de sens : frontière, mémoire, vocation, religion, famille et fonctions de protection de l’État.
20:21 Publié dans Définitions, Nouvelle Droite, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : multipolarité, entropie, libéralisme, néolibéralisme, nouvelle droite, définition, philosophie, philosophie politique |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
mercredi, 27 mai 2026
Poutine et Xi: la Chine refuse l’offre du G-2 des États-Unis

Poutine et Xi: la Chine refuse l’offre du G-2 des États-Unis
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Les déclarations russo-chinoises signées à Pékin ne relèvent pas de la routine diplomatique. Elles marquent un déplacement que Washington ne manquera pas de noter avec précision: la Chine se rapproche de la Russie dans sa lecture de la crise mondiale — tout en rejetant l’offre américaine d’un nouveau « Grand Deux/G-2 ».
Il s’agit du modèle d’un G-2 informel entre les États-Unis et la Chine. Selon ce modèle, Washington et Pékin devraient partager conjointement la responsabilité de l’ordre mondial. À première vue, cela pourrait sembler renforcer la position de la Chine. Mais en réalité, ce modèle ne ferait que préserver le statu quo actuel des États-Unis: la Chine aurait une place à la table, mais ne déterminerait pas les règles du jeu.
Pour Pékin, cela ne représenterait pas une véritable multipolarité, mais une intégration contrôlée dans un ordre encore dominé par les Américains. Les États-Unis resteraient la puissance dominante, la Chine serait intégrée comme un deuxième pilier — avec des responsabilités accrues, mais sans obtenir un changement de système.
Le fait que Pékin ait désormais signé, conjointement avec Moscou, une déclaration sur l’émergence d’un monde multipolaire doit donc être lu comme une réponse claire. Les Chinois ne souhaitent apparemment pas une division du monde en deux blocs administrés par les Américains et la Chine. Cette dernière ne souhaite pas non plus une nouvelle confrontation bipolaire, où elle jouerait le rôle de l’Union soviétique pendant la Guerre froide.

C’est rationnel, du point de vue chinois. Une confrontation frontale dure entre les États-Unis et la Chine augmenterait encore la course aux armements, le découplage technologique, la pression par sanctions et les risques militaires. Pékin sait très bien comment l’Union soviétique, durant la Guerre froide, a été épuisée économiquement par une compétition persistante en matières d’armement et de systèmes.
Pour la Chine, la multipolarité n’est donc pas un simple mot, mais un véritable système de protection stratégique. Elle répartit la pression, renforce le lien avec Moscou, maintient des marges de manœuvre vis-à-vis de New Delhi, et évite que le monde ne soit contraint à une logique rigide de blocs.
La formulation concernant l’Ukraine est particulièrement remarquable. Dans les documents, il est question de la nécessité d’éliminer totalement les «causes de la crise ukrainienne». Ce n’est pas une tournure anodine, car parler de causes revient à parler de responsabilités.
L’Occident explique le conflit principalement par les opérations russes de 2022. Moscou, en revanche, fait référence à l’évolution du monde depuis 1991: extension de l’OTAN, influence occidentale en Ukraine, mépris des intérêts sécuritaires russes, et rupture avec le principe de sécurité indivisible.
La Chine ne reprend pas simplement la position russe. Mais elle s’en rapproche sur un plan structurel. Le conflit n’est plus considéré uniquement comme une guerre isolée, mais comme l'un des symptômes d’un ordre de sécurité qui, selon la perspective russe (et de plus en plus la perspective chinoise), ne fonctionne plus.
L’allusion à l’ensemble de la Charte des Nations unies est aussi importante. La diplomatie occidentale insiste souvent sur l’intégrité territoriale et la souveraineté. La Russie évoque également la sécurité en tant que facteur indivisible: aucun État ni aucune alliance ne peut renforcer sa sécurité au détriment de celle des autres.
Pour la Chine, cela ne concerne pas uniquement l’Ukraine. Pékin pense aussi à Taïwan, à la Mer de Chine méridionale, et aux systèmes d’alliance américains en Asie.
Ainsi, la Russie prend une dimension stratégique nouvelle pour la Chine. Il ne s’agit pas seulement de gaz, de pétrole ou de commerce. La Russie représente pour la Chine un arrière-pays eurasiatique: source d’énergie, base de matières premières, corridor terrestre, et protection contre le chantage maritime. Cela devient particulièrement crucial en regard du Moyen-Orient et du détroit d’Ormuz.
Plus les routes maritimes deviennent incertaines, plus la Russie gagne en importance.
La déclaration de Pékin est donc plus claire que ne laisse supposer le ton diplomatique: la Chine ne souhaite pas partager le monde avec les États-Unis. Elle veut empêcher Washington de continuer à fixer seul les règles du jeu.
Le scénario du G-2 est ainsi mis de côté. Pékin ne mise pas sur une double domination américano-chinoise, mais sur la multipolarité — avec la Russie comme pilier central eurasiatique.
Pour Washington, c’est une mauvaise nouvelle. Car cela montre que la Chine ne cherche plus seulement à obtenir de meilleures conditions dans l’ancien ordre. Elle œuvre de plus en plus à en construire un autre.
15:29 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, russie, chine, vladimir poutine, xi jinping, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
vendredi, 09 janvier 2026
Le conflit géopolitique concerne trois visions du monde, pas deux

Le conflit géopolitique concerne trois visions du monde, pas deux
Par Riccardo Paccosi
Source : Riccardo Paccosi & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/lo-scontro-geopol...
Tous les éléments qui façonnent actuellement un scénario de guerre ou, du moins, de tensions croissantes entre les États-Unis et l’axe russo-chinois, sont en place.
Cela fait suite à une phase où, après le sommet d’Anchorage, le monde entier avait entrevu et espéré un processus de pacification (à l’exception des dirigeants européens, qui craignaient la paix plus que tout).
Il y a donc eu des erreurs d’évaluation, et je crois qu'elles résident dans la tendance, ancrée depuis plusieurs décennies, à interpréter le monde en termes de polarisation dualiste.
Cette tendance a conduit beaucoup à se convaincre que, face à la guerre lancée par Trump contre le globalisme (et confirmée hier par l’annonce du retrait des États-Unis de 66 organisations intergouvernementales visant à promouvoir l’agenda vert et/ou LGBT), cette présidence américaine incarnait une vision du monde d’un tout autre signe, à savoir une vision souverainiste et multipolaire.
Moi-même, malgré mes précautions et réserves, ai pendant un certain temps accordé un crédit partiel à cette théorie.
Le développement des événements internationaux a malheureusement montré qu’il s’agissait en réalité d’une simplification dualiste. En effet, rejeter simplement le globalisme ne conduit pas automatiquement à défendre une cause multipolaire: un tel automatisme n’a jamais existé ni sur le plan factuel ni sur le plan philosophique.
La vision trumpiste est certes alternative au globalisme, mais cette alternative ne consiste pas en un souverainisme ou en une multipolarité, mais exprime une autre forme de vision que l’on pourrait qualifier de suprématisme nationaliste.
Premièrement, dans la narration trumpiste et dans les actes concrets qui en découlent, aucun principe souverainiste universel n’est identifiable concernant toutes les nations, mais, au contraire, il y a une déclaration nationaliste sur l’exceptionnalité américaine (qui correspond à une narration équivalente de suprématisme national de la part d’Israël).
Deuxièmement, tout comme le globalisme est combattu par Trump parce qu’il est considéré comme un ordre oppressant et étouffant cet exceptionnalisme américain, le projet multipolaire russo-chinois est également frappé militairement dans ses centres vitaux et stratégiques (voir le Venezuela et l'Iran): tout cela dans le but de réduire le rôle de la Chine et de la Russie en tant qu’acteurs mondiaux et de matérialiser un monde qui, contrairement à ce que souhaitent les globalistes, reste encore divisé en nations, mais dans lequel toutes ces dernières seraient soumises à la domination unipolaire des États-Unis.
Tout cela pour dire qu’au niveau géopolitique, mais aussi à tout autre niveau d’analyse, l’habitude d’une lecture polarisante/dualiste peut conduire à faire de grosses erreurs, comme dans ce cas précis, celui de voir deux visions du monde plutôt que trois. Cette habitude doit donc être abandonnée au plus vite.
21:06 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
jeudi, 25 décembre 2025
Le Venezuela comme cas d’essai – sur les intérêts, les règles et les limites de la multipolarité

Le Venezuela comme cas d’essai – sur les intérêts, les règles et les limites de la multipolarité
Elena Fritz
Source: https://t.me/global_affairs_byelena
Le président américain Donald Trump a affirmé que les navires-citernes saisis par les États-Unis, et chargés de pétrole vénézuélien, seraient retenus. Le pétrole doit être vendu ou ajouté aux réserves stratégiques. À première vue, cela ressemble à une étape supplémentaire dans la politique de sanctions bien connue. En réalité, il s’agit de plus: d’un précédent qui en dit long sur l’état réel de l’ordre international.
Car il ne s’agit pas seulement du Venezuela, mais de la question de la signification des règles encore en vigueur, lorsque celles-ci entrent en collision avec des intérêts géopolitiques et économiques concrets. Sur le plan juridique, la démarche des États-Unis peut être juridiquement sécurisée ou du moins argumentée. Sur le plan politique, en revanche, un modèle familier se manifeste: la mise en œuvre factuelle de ses propres intérêts prime sur le droit international, tant que la résistance anticipée reste gérable.
C’est précisément pour cette raison que le cas du Venezuela est si instructif. Le pays n’est pas pertinent parce qu’il serait un acteur géopolitique central, mais parce qu’il fonctionne comme un maillon faible dans la chaîne internationale. Les réactions restent limitées, les protestations sont ritualisées, et aucune conséquence sérieuse ne se produit. Pour Washington, cela envoie un signal: la marge de manœuvre est plus grande qu’on ne le croit dans les déclarations officielles relatives à l’ordre fondé sur des règles.
De nombreuses analyses évoquent actuellement une transition irréversible vers la multipolarité. Cette hypothèse paraît rassurante, mais elle ne tient que partiellement devant une analyse plus approfondie. La multipolarité n’est pas une loi de la nature, elle ne se produit pas automatiquement par la perte relative de pouvoir d’un acteur dominant. Elle suppose que d’autres acteurs soient prêts et capables de répondre politiquement à toute violation des règles. Ce qui fait souvent défaut.
Les États-Unis n’agissent donc pas comme une puissance en retrait structurel, mais comme un acteur qui teste activement son espace de manœuvre restant. Dans ce contexte, le Venezuela n’est pas une exception, mais un laboratoire d’essai: jusqu’où peut-on aller sans provoquer une réaction sérieuse ? Quelles normes résistent – et lesquelles ne sont que de la rhétorique ?
La véritable leçon de cette affaire ne se trouve donc pas tant dans les Caraïbes, mais dans la politique d’ordre mondial. Tant que les violations des règles restent sans conséquences, il n’y a aucune incitation pour les acteurs hégémoniques à la retenue. Parler d’un monde multipolaire stable sans prendre en compte ces asymétries de pouvoir, c’est méconnaître la réalité.
En résumé : le Venezuela ne montre pas la force des États-Unis, mais la faiblesse du système qui aurait dû leur imposer des limites.
#géopolitique@global_affairs_byelena
19:56 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, multipolarité, ordre international, venezuela, états-unis, caraïbes, amérique latine, amérique ibérique, amérique du sud |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
samedi, 13 décembre 2025
Le C5, modèle MAGA de la multipolarité - Une alternative à la domination mondiale de l’ordre unipolaire

Le C5, modèle MAGA de la multipolarité
Une alternative à la domination mondiale de l’ordre unipolaire
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine commente la tentative de l’Amérique de construire un ordre multipolaire de grandes puissances en marge du G7 et du mondialisme.
L’idée du C5, ou « Core Five » (le Noyau des 5), en tant qu’alternative au G7, est un projet qui découle directement de l’approche politique et géopolitique du mouvement MAGA dans la politique mondiale. C’est du réalisme politique; c’est un rejet de la mondialisation; c’est la construction d’une nouvelle architecture internationale basée sur les véritables centres de souveraineté dans le monde contemporain.
Lorsque, il y a un peu moins d’un an, j’ai publié mon livre La Révolution Trump (qui a déjà été traduit dans de nombreuses langues), je lui ai donné le sous-titre suivant: «Un nouvel ordre de grandes puissances». Mais qu’est-ce que «l’Ordre des Grandes Puissances»? C’est précisément la construction d’un système international dans lequel la souveraineté authentique n’appartiendra qu’aux civilisations-États qui possèdent leur propre idéologie, leur propre économie et leur propre géopolitique—des entités véritablement souveraines qui ont déjà prouvé leur viabilité.
C’est, si vous voulez, la version MAGA d’un monde multipolaire. C’est exactement ce dont parlait autrefois le secrétaire d’État américain Marco Rubio. Cela faisait partie des plans énoncés par plusieurs idéologues du mouvement MAGA comme, par exemple, Steve Bannon. C’était soutenu et étayé—de façon assez critique à l’égard de Trump lui-même—par John Mearsheimer, un excellent représentant du réalisme politique américain. Il s’agit d’une approche froide et dure du concept de souveraineté. La souveraineté ne devrait appartenir qu’aux grandes puissances: «Un nouvel ordre des grandes puissances». En d’autres termes, c’est la version américaine, trumpiste, d’un monde multipolaire, qui diffère assez nettement du modèle BRICS.
Première différence: le groupe BRICS n’inclut pas les États-Unis ni l’Occident; il est construit comme une alternative à eux. Cela est tout à fait logique, car jusqu’à Trump, l’Amérique fonctionnait comme le bastion de l’ordre mondialiste unipolaire. J’ai déjà dit qu’une place pour l’Amérique au sein de BRICS reste ouverte—en fait, en quelque sorte réservée—mais seulement pour une Amérique qui rompe avec la mondialisation.
Deuxième différence: Le groupe BRICS accepte des civilisations qui ne sont pas encore complètement formées. Le monde islamique, qui n’a pas encore atteint l’unité dans le développement d’une stratégie civilisationnelle commune; l’Amérique latine, qui stagne également sur le chemin de l’intégration; et le continent africain. Toutes ces civilisations sont représentées dans le groupe BRICS. En d’autres termes, le groupe BRICS est une multipolarité bienveillante « avec de la place pour croître ». Il inclut à la fois des civilisations-États déjà formées et celles qui doivent encore s’unir. C’est, pour ainsi dire, un «projet d’avenir».
Par conséquent, la différence entre «l’Ordre des Grandes Puissances» et le projet BRICS est que seules les civilisations-États existantes sont reconnues comme souveraines: les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde. Le Japon y est aussi inclus—je pense que c'est pour équilibrer l'ensemble face à la Chine. Le Japon est en effet un pays puissant. S’il pouvait obtenir son indépendance vis-à-vis de l’Amérique, il pourrait très bien devenir un pôle souverain à part entière. Le C5 représente la version américaine de la multipolarité. Dans la dernière version publiée de la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, cette idée est clairement et directement exposée.
L’idée de créer le C5, le « Core Five » (le Noyau des 5), selon la vision des stratèges américains du mouvement MAGA (je souligne: il ne s'agit pas des néoconservateurs, pas des globalistes), signifie donner à cet «Ordre des Grandes Puissances» une sorte de statut de club. Pas encore les bases du droit international, mais un club—cette fois construit de manière totalement différente du G7, qui était rempli de divers nains occidentaux qui ne représentaient rien, comme le Canada.
Tant le G7 que le G20 étaient des clubs mondialistes dominés par l’agenda mondialiste. C’est pourquoi ils sont aujourd’hui complètement insignifiants. Et c’est précisément pour cela que la création d’un club multipolaire véritablement pertinent—le C5—est désormais à l’étude.
Mais comment la stratégie du mouvement MAGA l’envisage-t-elle? Très probablement, les États-Unis voient la création du C5 comme une alternative au groupe BRICS. Cependant, cela peut également être considéré comme un complément au groupe BRICS. Car qu’est-ce qui est fondamentalement important ici? L’absence de l’Europe, de la Grande-Bretagne, du Canada et de l’Australie.
C’est-à-dire l’absence de ces régimes qui, dans leurs derniers spasmes, s’attachent désespérément au projet mondialiste. C’est une géopolitique MAGA authentique, qui—à sa manière—reconnaît la multipolarité.
C’est pourquoi le C5 est une proposition très sérieuse. Bien sûr, elle peut être critiquée; on peut dire que le projet BRICS est meilleur. C’est ce que je pense aussi: le projet BRICS est meilleur à tous égards, sauf un: les États-Unis n’y sont pas. Et tant que les États-Unis et l’Occident n’y seront pas, personne à l’intérieur du groupe BRICS n’ose vraiment défier l'hégémonie mondiale de front. Mais ici, Trump et le mouvement MAGA font un pas en avant qui est intéressant: «Au lieu de se consolider contre nous, rejoignez-nous pour construire ensemble la multipolarité». C’est une question de grande importance et qui exige la plus haute attention. Voyons ce qui peut en sortir.
Nous vivons maintenant à un moment où Trump commence à revenir à sa stratégie MAGA d’origine, dont il s’était éloigné ces derniers mois, à une distance sidérale. Mais le moment du retour est venu. Il n’est pas fortuit qu’à ce moment précis, une proposition ait émergé pour envisager la création du club C5 (Core Five)—un développement extrêmement important, révélateur et extraordinairement intéressant.
L’essentiel est que cette proposition n'englobe pas l’Union européenne, les globalistes, ces Messieurs Soros et Schwab, le forum de Davos, l'inénarrable Macron… Ils sont tous jetés à la poubelle, avec Zelensky et le nazisme ukrainien. C’est vraiment un moment fascinant, où l’Amérique est contrainte de reconnaître la multipolarité, même si elle propose sa propre version de celle-ci.
20:03 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, politique internationale, c5, core five, multipolarité, alexandre douguine |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
mardi, 23 septembre 2025
La victoire de l’Ours, de l’Éléphant et du Dragon

La victoire de l’Ours, de l’Éléphant et du Dragon
Alexandre Douguine
Animateur : Le sommet de l’OCS est sans doute l’événement numéro un, deux et trois, probablement, au monde aujourd’hui : du point de vue de la géopolitique, de l’économie, de la sécurité et de sa place dans l’espace médiatique. Selon vous, qu’est-ce qui prime dans ce cas, quand on commence à parler du sommet de Tianjin ?
Alexandre Douguine : Oui, c’est quelque chose de fondamental. Peut-être que ce sera précisément le point de bascule. En gros, le multipolarisme, tel qu’il est incarné dans l’OCS et les BRICS, repose sur trois piliers principaux: la Russie, la Chine et l’Inde. Trois États-civilisations incontestés. Trois pôles autonomes. Voilà ce qu’est le multipolarisme. Au départ, ce multipolarisme s’est construit prudemment, pourrait-on dire. L’idée était de le créer en dehors de l’Occident, mais pas contre l’Occident. Et si l’Occident l’avait accepté, on ne peut exclure qu’il aurait eu sa place dans ce monde multipolaire.
Mais ensuite est survenu un moment très intéressant. L’arrivée de Trump après Biden et les mondialistes, qui rejetaient catégoriquement le monde multipolaire et tentaient de préserver l’unipolarité, — Trump est arrivé avec un programme très complexe. D’un côté, il disait: je suis contre le mondialisme, je suis pour l’ordre agencé par les grandes puissances. On pouvait donc supposer qu’il s’intégrerait d’une certaine manière dans ce programme multipolaire, en essayant de maintenir le leadership des États-Unis, mais en renonçant aux plans mondialistes. Mais cela ne s’est pas produit. Trump a commencé à menacer les BRICS, à imposer de nouvelles sanctions, à poser des ultimatums à la Russie avec divers délais, à imposer des tarifs à tout le monde, et bien sûr, le point culminant a été l’imposition d’un tarif de 50% contre l’Inde parce qu'elle achetait prétendument du pétrole russe. En réalité, l’Occident achète lui-même ce même pétrole russe à l’Inde, et la Chine, qui achète également du pétrole russe, ne prête aucune attention aux menaces américaines, alors que Trump ne lui impose pas de tels tarifs élevés. Cela donne une image très contradictoire de la politique étrangère américaine. On a l’impression que l’Occident est en crise, d’autant plus qu’il y a des adversaires mondialistes qui sont contre Trump et contre le monde multipolaire, donc encore plus dangereux. Et Trump paraît osciller entre ce mal absolu et le multipolarisme. Un pas d’un côté, un pas de l’autre. Au début, il semblait qu’il accepterait, et même Marco Rubio a déclaré que nous vivions dans un monde multipolaire, que l’Amérique se fasse grande, que les autres rendent grandes l’Inde ou la Chine — on ne parlait pas de la Russie, mais en tout cas, pourquoi ne serions-nous pas de la partie? Ils se rendent grands, eux, et nous aussi, sans demander la permission à personne. Il semblait que ceci pouvait se passer pacifiquement. Mais ensuite, la situation a basculé: Trump a commencé à détruire cela, à saboter, à attaquer, à faire pression. Et là, une chose intéressante s’est produite: les tentatives de Trump — naïves, sporadiques, incohérentes — de détruire le monde multipolaire ont commencé à le renforcer.
Dans la structure du monde multipolaire, il existait des contradictions substantielles entre l’Inde et la Chine. Mais après l’introduction des tarifs contre l’Inde, que ne paient pas les Indiens eux-mêmes, mais ceux qui achètent les produits indiens en Occident, donc aux États-Unis — c’est-à-dire les contribuables américains, même si le volume des exportations va bien sûr diminuer —, l’Inde, en tant qu’État-civilisation souverain, ce que Modi souligne de toutes ses forces en parlant de la nécessité de décoloniser la conscience indienne, se voit obligée non seulement de se rapprocher de nous, ce qui se produit déjà, mais aussi de se rapprocher de son concurrent régional — la Chine. Modi n’était pas allé en Chine depuis six ans, et voilà qu’il vient au sommet de l’OCS, rencontre Xi Jinping. Il s’avère donc que Trump, en cherchant à détruire le monde multipolaire et en menaçant de nouvelles sanctions les pays qui refusent le dollar, contribue à sa formation, malgré lui. Plus il agit agressivement, plus les pays cherchant à promouvoir la multipolarité passent à des règlements dans leurs propres monnaies, plus ils se consolident. Si l’on ajoute à cela l’attitude scandaleuse de Trump envers le Brésil, on obtient un autre pôle important. Le Brésil ne participe pas à l’OCS, mais dans les BRICS c’est un pays clé. Le monde islamique et l’Afrique observent cela.

Ainsi, le sommet de l’OCS met en lumière un détail important: la construction du monde multipolaire, la formation de nouveaux pôles civilisationnels souverains se déroule dans toutes les situations — aussi bien lorsque l’Occident n’y fait pas obstacle, en allégeant la pression, que lorsqu’il y fait obstacle. On peut comparer cela à la navigation à la voile. Ceux qui ont déjà dirigé un voilier savent qu’on peut aller vers le même but dans la même direction, quel que soit le vent. S’il est favorable, on positionne les voiles d’une façon; s’il est latéral, d’une autre; même un vent de face permet d’avancer efficacement vers l’objectif, si l’on est un bon marin.
Ainsi, Poutine, Xi Jinping et Modi démontrent une maîtrise brillante de l’art de la navigation. Quelle que soit la situation à l’Ouest, qui est déjà en train de s’effondrer, avec ses protestations internes, Trump ne donnant plus signe de vie depuis plusieurs jours — beaucoup en Amérique se demandent: que lui est-il arrivé? Lui qui ne passait jamais une journée sans publier sur les réseaux, sans prononce de discours, sans donner d'interview, et le voilà soudainement absent. L’Occident est en crise: tantôt certaines de ses composantes meurent, tantôt non, tantôt elles se tirent dessus, tantôt elles soutiennent les uns, puis les autres, créent des conflits et des guerres. Mais le voilier du monde multipolaire va vers son but, indépendamment de la tempête qui secoue cet Occident manifestement à la dérive. C’est très important d'en prendre bonne note.
Animateur : Permettez une question en complément. Peter Navarro (photo), économiste et ancien conseiller de Trump, a récemment accusé l’Inde d’arrogance. Vous venez d’évoquer l’opposition. Il a déclaré, avec une assurance étonnante: pourquoi ne nous rejoignent-ils pas, ces Indiens? Pourquoi achètent-ils du pétrole russe? Etc. Ma question est la suivante: est-ce, selon vous, encore une incompréhension de la mentalité des Chinois, des Indiens, des Russes et de ces civilisations en général, ou bien s’agit-il d’une pression obstinée et délibérée, d’un vent contraire, quoi qu’il arrive ?
Alexandre Douguine : Si nous avions affaire à des mondialistes, c’est-à-dire à l’administration démocrate — Biden, Kamala Harris — ou aux politiciens qui tirent les ficelles en Europe, je répondrais sans hésiter: ils ne considèrent personne d’autre qu’eux-mêmes comme des sujets à part entière. Ils imposent leur propre programme, et tout ce qui s’en écarte doit, selon eux, être détruit, brisé, transformé, convaincu par la pression ou la tromperie. Tout doit se faire selon leur plan: il ne doit y avoir qu’un seul pôle — le pôle global, tous les autres doivent être dissous, les élites, surtout économiques, intégrées à la classe dirigeante globale, tout doit être monopolisé, contrôlé. Leur seule forme d’interaction avec l’Inde, avec nous, avec la Chine, est donc de dire et de répéter: "Rendez-vous!". Si vous ne vous rendez pas aujourd’hui, ce sera demain, si ce n’est pas demain, ce sera après-demain. Mais vous devez vous rendre, comprendre que, hormis l’idéologie libérale mondialiste, rien n’existe, il n’y a pas de souveraineté, pas d’intérêts régionaux, il n’y a qu’un sujet global du développement, une économie globale, le BlackRock global avec ses bulles et pyramides financières qui absorbent et détruisent l’économie réelle. C’était ainsi jusqu’à récemment, et dans une certaine mesure cela le reste.

Mais quand Trump est arrivé, il a dit: j’agirai autrement. Lui et ses proches partisans — J.D. Vance, Elon Musk, Tulsi Gabbard, des gens du mouvement MAGA (Make America Great Again) — ont déclaré: le modèle mondialiste ne nous convient plus. Nous allons nous concentrer sur nos problèmes internes, renforcer l’Amérique comme un pôle autonome. Au début, il y avait des allusions, voire des formulations explicites: que les autres se débrouillent. S’ils veulent leur souveraineté, tant mieux, s’ils veulent mener leur propre politique, qu’ils négocient ou qu’ils s’opposent à nous. Nous saurons repousser les conflits, nous saurons apprendre à négocier. C’est un modèle tout autre. Le trumpisme, du moins au départ, reconnaissait la qualité de sujet (autonome) à l’Inde, à la Chine, à la Russie. D’où la volonté de mettre fin aux interventions, aux conflits, au financement d’organisations terroristes comme en Ukraine actuelle. Mais, à en juger par les neuf premiers mois de l’administration Trump, ils n’ont pas poursuivi cet objectif. Ils sont sans cesse ramenés à l’ancien mondialisme, via les néoconservateurs.
Par des gens comme Navarro — d’abord, il n’est pas porte-parole officiel, ensuite, Elon Musk disait qu’il n’y avait personne de plus stupide que Navarro dans l’entourage de Trump. Ils s’échangent des commentaires peu flatteurs, mais il y a des gens autour de Trump qui, sans être mondialistes, sont trop primitifs, pensent à court terme, dans l’immédiateté. Leur logique déstabilise à la fois le mondialisme et le trumpisme initial. Prenons l’anecdote du clignotant défectueux: un conducteur idiot demande à un autre, encore plus idiot, de vérifier si le clignotant fonctionne. Il répond: ça marche, ça marche pas, ça marche, ça marche pas. Navarro et ce segment de l’entourage de Trump raisonnent de la même façon — par cycles courts. S’ils étaient un peu plus intelligents, ils diraient: le clignotant fonctionne, il clignote, c’est son but. Mais eux évaluent la politique — vis-à-vis de l’Inde, de la Russie, de la Chine, du Venezuela, du Moyen-Orient, de l’Europe, du Brésil — selon le principe: ça marche, ça marche pas. Aujourd’hui amis, dans 15 minutes ennemis. Pour les mondialistes, si tu échappes à leur contrôle, tu es un ennemi, on te détruira, si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera plus tard. Les mondialistes agissent de façon cohérente, sans hésitation, cherchant à maintenir le monde unipolaire, empêchant l’émergence du multipolarisme. C’est le mal pur, une politique suicidaire, qui refuse de reconnaître la réalité. Mais au moins elle est cohérente. Les mondialistes corrompent les élites, détruisent les sujets politiques, fomentent des révolutions de couleur, déclenchent des guerres, diabolisent. Mais l’entourage de Trump n’agit de façon cohérente ni comme les mondialistes, ni comme ils l’avaient promis au départ. Cela provoque de la confusion, du désarroi, de l’embarras. Le comportement actuel de l’administration Trump, c’est de susciter de l’embarras, c'est ne faire ni l’un ni l’autre. Ni du pur mondialisme, ni le trumpisme crédible.
Animateur : Il y a donc une multipolarité interne — dans la tête de Trump.
Alexandre Douguine : Oui, cela y ressemble. De plus en plus de gens disent que cela frise le trouble psychique. Exemple du clignotant: aujourd’hui vous êtes amis, demain ennemis. À chacun on donne un délai: dans 10 jours, faites ce qu’on vous dit de faire. Dix jours passent, rien n’est fait, tout est oublié. Cela tangue, ça rappelle la bipolarité. Un pôle — le mal mondialiste, dont Trump semble se distancier, l’autre — la bonne voix: rends l’Amérique grande, cesse les interventions grossières dans les affaires internationales, comme le faisaient tes prédécesseurs. Mais ces voix se recouvrent. On a la sensation d’une personnalité divisée, d’une conscience incapable de se concentrer sur une seule ligne. Dès que Trump suit la bonne voix, la mauvaise se fait entendre, il retombe sur la ligne mondialiste. La deuxième voix dit: tu trahis tes intérêts. C’est, au fond, comme un marin débutant.

Mais Poutine, Xi Jinping, Modi — ce sont des leaders qui pensent sur le long terme. Ils construisent non seulement la situation internationale, mais aussi les régimes politiques, les idéologies de leurs pays dans une perspective lointaine, au-delà de leur propre vie. Ils sont mortels, mais leurs actions créent un ordre mondial où il n’y aura pas d’alternative au multipolarisme et à la souveraineté civilisationnelle. Trump, lui, est un homme de passage, avec un ego immense. Il ne sait pas où mener l’Amérique, son navire. Il ne veut pas aller là où l’emmenaient les démocrates, mais il ne peut plus aller là où il l’avait promis à ses électeurs.
Animateur : Permettez une question philosophique. Le multipolarisme — si on poursuit la métaphore des navires — ce sont des navires différents. Ils sont construits différemment, ils ont des structures et des voiles différentes, tout diffère — sur le plan religieux, national, géopolitique. Selon vous, où doit se situer le point d’appui, quand on parle d’une telle union géopolitique globale de l’éléphant, de l’ours et du dragon, ces trois grandes puissances ? Sur quoi doivent-elles s’appuyer ?
Alexandre Douguine : Tout d’abord, le principe d’ennemi commun n’a jamais été aboli dans la stratégie mondiale. Et ce n’est pas tout à fait l’Amérique, c’est le mondialisme. Le monde unipolaire mondialiste est une menace concrète qui vise chacune de ces nations. Le dragon, l’ours et l’éléphant ont un ennemi commun, qui veut détruire chacun d’eux, supprimer la souveraineté civilisationnelle de ces pays, de ces civilisations. Sur ce point, face à une telle pression constante — sur nous, sans doute encore plus, puisqu’on nous a imposé une guerre contre notre propre peuple —, cet ennemi commun devient un facteur de cohésion.
De plus, nous sommes prêts à reconnaître le droit à la qualité de sujet de l’autre. Les trois pôles du monde multipolaire sont d’accord: s’il n’y a pas de christianisme en Chine, ce n’est pas grave, c’est leur tradition. Les Hindous estiment que l’absence d’hindouisme en Russie n’est pas un problème. Les Chinois sont sûrs que le confucianisme est pour un système fait pour eux, pas pour l’exportation dans le monde. C’est un aspect important de notre identité, de notre idéologie. Nous rejetons ce qui est imposé de l’extérieur, nous défendons nos paradigmes civilisationnels, mais nous ne les imposons pas aux autres. Cela nous distingue de notre ennemi commun.
L’Occident collectif et mondialiste veut imposer à la Chine, à l’Inde, à nous sa propre vision. Ils ne nous écoutent pas. Notre christianisme orthodoxe ne doit pas exister, pas plus que l’hindouisme ou le confucianisme. Il doit y avoir la promotion des LGBT (interdite en Fédération de Russie), la migration, l’individualisme, l’idéologie des droits de l’homme, Greta Thunberg, l’écologie. Et, bien sûr, BlackRock doit tout diriger. Nous rejetons cela tous ensemble, mais nous n’imposons même pas à nos ennemis notre propre modèle. C’est la différence fondamentale entre la philosophie du multipolarisme et celle du mondialisme.

Animateur : Parlons de l’Organisation des Nations unies. Vladimir Poutine l’a évoquée dans une interview à l’agence de presse chinoise Xinhua, avant même le début du sommet de l’OCS. La Russie plaide pour une réforme de l’ONU, pour l’intégration des pays du Sud global. Première question, étant donné que le sujet est vaste: quel est, à votre avis, l’anamnèse et le diagnostic de l’état actuel de l’ONU, et une réforme globale est-elle possible dans les conditions actuelles ?
Alexandre Douguine : Il faut faire un bref retour historique. L’ONU est née à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, une époque de vainqueurs et de vaincus. Parmi les vainqueurs, il y avait des forces principales et des forces périphériques. L’ONU est une structure créée par les principaux vainqueurs. En fait, c’est ce qu’on appelle le monde de Yalta, où tous sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres, tous sont souverains, mais pas vraiment.
En réalité, deux blocs de vainqueurs étaient véritablement souverains: l’Occident capitaliste, qui a vaincu l’Allemagne nazie, et l’Est communiste. Cette structure, y compris la représentation des pays au Conseil de sécurité de l’ONU, reflète cet état de fait. Progressivement, à mesure que les blocs oriental et occidental se sont popularisés, un troisième pôle a émergé — le Mouvement des non-alignés, où l’Inde a d’ailleurs joué un rôle important. Mais la situation n’était pas équitable: le troisième pôle oscillait et naviguait entre le pôle communiste et le pôle capitaliste. En réalité, tout était déterminé par l’équilibre des forces entre le communisme et le capitalisme. Voilà ce qu’était l’ONU.
La structure du droit international reflétait l’équilibre des forces des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. L’Allemagne et le Japon n’y figuraient pas du tout — ils étaient considérés comme des territoires occupés faisant partie de l’Occident capitaliste, et c’est tout. Il n’existait pas d’autres pôles. L’Union soviétique représentait un vrai pôle à part entière. On disait de Gromyko (photo), ministre des Affaires étrangères de l’URSS — qu'il était «Monsieur Non»: car à tout ce que proposaient les capitalistes, il répondait non, chez nous, socialistes, marxistes, l’avis est autre. À chaque thèse correspondait une antithèse, mais la possession de l’arme nucléaire et une certaine parité des armements, surtout stratégiques, excluaient un conflit direct. Les conflits se déroulaient via des guerres par procuration — en Corée, au Vietnam, en Afrique, en Amérique latine. Certains soutenaient un pôle, d’autres l’autre. Le droit international reflétait cet équilibre de forces.
À strictement parler, il n’existe pas de vrai droit international — c’est une illusion de le croire. Il y a ceux qui pouvaient faire quelque chose, et ceux qui ne le pouvaient pas. Entre ceux qui avaient réellement du pouvoir — les souverains —, un accord se nouait dans un système bipolaire, et tous les autres étaient contraints de s’y plier. Voilà ce qu’était l’ONU. Quand l’Union soviétique est tombée, l’un des pôles du système international s’est auto-dissous, s’est évaporé. Dans les années 1990, souvenez-vous de notre politique: nous disions que nous n’avions plus de souveraineté, que l'Occident, lui, était souverain, que nous suivions son sillage, que nous faisions partie de la civilisation occidentale, de la Grande Europe, que nous n’étions plus l'antithèse de l'Occident.
L’Occident alors envisageait de créer une Ligue des Démocraties: pourquoi maintenir ce résidu d’un monde bipolaire, cette chimère, ce membre fantôme? Construisons un système unipolaire, où nous établirons les règles de l’ordre libéral, la fin de l’histoire, l’hégémonie mondiale de l’Occident, et tous les autres devront s’y plier. C’est cela, la Ligue des Démocraties. Mais nous avons résisté un peu, et d’autres pays ne voulaient pas non plus reconnaître officiellement leur statut de vassaux dans ce modèle unipolaire, et l’ONU a ainsi survécu jusqu’à aujourd’hui. Maintenant, nous avons un autre système — ni bipolaire, ni unipolaire comme dans les années 1990, mais multipolaire. C’est la troisième grande configuration. L’ONU ne nous convient plus, car elle reflète encore l’inertie du monde bipolaire et le renforcement du monde unipolaire.

Poutine a accusé l’ONU d’avoir été prise en main par les partisans du mondialisme, qui refusent de reconnaître d’autres facteurs. L’ONU en elle-même n’est pas une panacée. Le monde multipolaire que nous construisons à travers l’OCS, les BRICS, et d’autres structures, qui sont justement polycentriques, doit devenir le prochain modèle du droit international. Dans la définition de ce qui est bien ou mal, doivent participer l’Occident, nous, les Chinois, les Indiens, les Latino-Américains, les musulmans, les Africains. Voilà ce qu’est le droit international. Si chacun de ces pôles détient une puissance suffisante — économique, militaire, idéologique, diplomatique, industrielle —, alors ce pôle pourra affirmer: je considère que c’est ainsi. Nous ne pouvons pas revenir au système de Westphalie, où chaque État reconnu est souverain — cela n’a jamais réellement fonctionné. Déjà il y a cent ans, au 20ème siècle, les pays étaient répartis en blocs. Il y avait encore le bloc fasciste, mais là non plus, les États individuels n’étaient pas souverains — ils s’effondraient dès que la main d’Hitler s’abattait sur eux. Idem pour notre bloc de l’Est et pour l’Occident global. Après la chute de l’Europe hitlérienne, il restait deux pôles, et il n’y avait plus d’États-nations. Comme l’a bien remarqué Krasner, spécialiste des relations internationales, la souveraineté est une hypocrisie.
Nous comprenons que certains États ne sont pas souverains, mais à l’ONU, leur voix pèse autant que celle de la Chine ou de l’Inde. C’est une parodie, une farce. Ceux qui sont réellement forts et capables de défendre leur souveraineté doivent établir les règles du droit international. L’Occident veut que ce soit seulement lui. Cela ne nous convient pas. Le droit international de demain doit se construire sur les principes du multipolarisme, vers quoi nous tendons. Ce sommet est lié à cet objectif. Pas à pas, d’une démarche assurée et d’acier, les trois grandes puissances bâtissent un monde multipolaire, que d’autres rejoignent. Certains courent vers l’Occident — inutile de montrer du doigt nos anciens amis qui se sont éloignés. Mais beaucoup de pays choisissent le nouveau droit international fondé sur le multipolarisme.
Animateur : D’après votre réponse, la question suivante s’impose. Nous voyons le système des grandes organisations internationales — l’UNESCO, l’AIEA, l’OMC, le CIO, l’OMS, et d’autres. Toutes montrent aujourd’hui leur inefficacité, sont critiquées, surtout l’AIEA, qui, comme on le constate, n’arrive pas à résoudre le problème nucléaire iranien et se trouve toujours à la remorque. Au final, on dirait que les organisations globales deviennent subordonnées à certains blocs. Là où le bloc Russie-Chine-Inde est fort, c’est lui qui dirige l’organisation, sans plus tenir compte de Vanuatu ou du Cap-Vert.
Alexandre Douguine : Vous avez tout à fait raison, mais le fait est que tous ces soi-disant instituts globaux que vous avez cités n’obéissent en réalité qu’à un seul bloc. Ils sont inefficaces parce que l’Occident est devenu inefficace. Ce sont des instruments de l’hégémonie occidentale. Ils ne satisfont plus ceux qui ne sont plus satisfaits par l’Occident. C’est tout. Ce ne sont pas des organisations mondiales, elles n’en ont que le nom. Ce sont des proxies occidentaux. L’Occident et ses représentants dans d’autres pays, la Banque mondiale, l’OMC — tout est construit sur la base des intérêts de l’Occident. Dès que quelque chose ne plaît pas à l’Occident, comme la Chine qui a appris à jouer selon leurs règles et les bat à leur propre jeu, ils changent aussitôt les règles, imposent de nouvelles exigences. Peut-être que Trump a été soutenu, y compris par l’État profond, parce qu’on comprend qu’il faut changer quelque chose. Mais ni les mondialistes, ni Trump ne sont d’accord pour créer un modèle multipolaire juste, et tout est donc bloqué à ce niveau.
Il est nécessaire de construire des structures internationales, des systèmes, des organisations, peut-être des centres missionnaires ou des règles de coopération économique, qui s’appuieront sur nos intérêts souverains. Les pays des BRICS, de l’OCS, les partisans du monde multipolaire ont la chance de créer de véritables systèmes internationaux, soutenus par leur propre souveraineté. C’est vers cela que nous allons. Les structures internationales existantes sont des vestiges du monde unipolaire. Il est révélateur que Trump l’ait compris, menaçant de sortir de l’ONU, de l’OTAN, de l’OMS, de l’OMC. Chaque jour, nous entendons de ce côté-là de l’océan des menaces de retrait de ceci ou de cela. C’est devenu trop évident. Quand une partie se fait passer pour le tout, c’est de la contrefaçon, de l’imposture, et la supercherie devient flagrante. Ces organisations sont le prolongement des services secrets occidentaux, et il n’est donc pas étonnant qu’on ne leur fasse plus confiance. Les nouveaux instituts doivent être créés par ceux qui partagent la vision d’un monde multipolaire.

Et l’Occident alors ? Qu’il accepte nos règles — pas seulement celles de la Russie, de la Chine ou de l’Inde, mais des règles de consensus. Si l’Amérique veut redevenir grande, elle doit reconnaître l’inévitabilité du multipolarisme. La question est celle de la coordination et du concert de ces civilisations, où l’Amérique et l’Europe, si vous voulez, trouveraient leur place. Mais avec les dirigeants européens actuels, cela ne marchera pas. Ils seront balayés. Ursula von der Leyen, Macron, Starmer, Merz — ce sont les pions d'un gouvernement d’occupation mondial, qui ne respecte pas ses peuples. Ils les traitent pire que les autres. C’est une élite d’occupation. Je pense que les peuples d’Europe — d’Angleterre, de France, d’Allemagne —, lors de soulèvements, lascèreront littéralement ces élites, comme avant, lors des révolutions. En Amérique, la société, Trump et ses partisans montrent qu’ils comprennent la nécessité de sortir de la situation actuelle par d’autres moyens. Dans l’idéologie MAGA, il y a théoriquement la possibilité de participer au concert des pôles mondiaux. Tulsi Gabbard, chef des services de renseignement américains, a décrit à plusieurs reprises comment les États-Unis pourraient s’intégrer dans le monde multipolaire à des conditions privilégiées, en créant de nouveaux instituts internationaux justes, reflétant les intérêts de tous. Il pourrait y avoir des conflits, de la concurrence, mais la Russie, l’Inde, la Chine montrent déjà comment parvenir au consensus. C’est important.
Animateur : En partant de votre réponse, parlons d’intégration. Le sommet de l’OCS a uni le Sud global, mais il s’agit maintenant non pas tant de cela que du défilé militaire et de la célébration du 80ème anniversaire de la victoire sur le Japon. Les États-Unis étaient un acteur clé du théâtre d’opérations du Pacifique, et la capitulation fut signée à bord du cuirassé Missouri. Ils sont membres à part entière non seulement de la coalition anti-hitlérienne, mais aussi de la coalition anti-japonaise. Ma question: l’absence de Trump et de l’Amérique à cette célébration, leur exclusion, ainsi que le silence de Trump sur le sommet de l’OCS — est-ce une erreur de l’Amérique, une action délibérée de l’OCS ou, avant tout, de la Russie et de la Chine ? Comment évaluez-vous ce vide du point de vue américain ?
Alexandre Douguine : Tout d’abord, contrairement à nos adversaires, nous reconnaissons la justesse historique et la contribution de l’Amérique à la victoire sur Hitler et sur le Japon militariste. Nous ne le nions pas. Notre mémoire est juste. Nous nous souvenons que ce sont eux qui ont bombardé Hiroshima et Nagasaki, mais nous leur rendons hommage: dans ce conflit, ils étaient de notre côté. De notre côté, il n’y a eu aucune démarche agressive pour exclure les Américains. Je suis convaincu que c’est leur choix. Ils ne veulent pas avoir affaire au monde multipolaire. Ils voient la Chine, l’Inde, la Russie gagner en puissance, résister sans faiblir aux tarifs et à la pression dans la nouvelle et capricieuse manière d'agir de Trump. Il n’a rien à dire. Frapper du poing sur la table ou lancer une roquette ne marche plus, il doit donc ravaler son agressivité.

Depuis quelques jours, on a l’impression que la santé de Trump laisse à désirer. Peut-être s’est-il surmené. Alex Jones l’a prévenu : Monsieur le Président, vous avez l’air étrange, votre discours, votre logique… C’est toujours Trump, mais un peu différent. Des rumeurs circulent sur une situation encore plus grave. Nous ne lui souhaitons pas la mort, plutôt un prompt rétablissement. Nous sommes justes même envers nos ennemis. Trump n’est pas le pire qui puisse nous arriver. Il n’a pas pu garder la confiance de beaucoup, a échoué sur de nombreux fronts. Cela pourrait tourner au cauchemar pour les relations internationales, ce n’est pas à exclure. Mais humainement, l’absence de ce vieux dirigeant ne nous réjouit pas. Qu’il se rétablisse, divertisse l’humanité et intègre l’Amérique dans le monde multipolaire, même contre sa volonté. Il est en train de le faire. Nous sommes prêts à composer avec les deux visages de Trump. Si le vent contraire continue, s’il poursuit sa politique de destruction à la façon d'un éléphant dans un magasin de porcelaine, cela ne nous empêchera pas d’avancer vers notre but. S’il cesse de s’opposer, tant mieux — nous sommes prêts à tendre la main et l’intégrer aux BRICS. Si tout peut se résoudre pacifiquement — parfait. S’il faut poursuivre l’affrontement ou aller vers l’escalade, ce n’est pas notre choix, mais nous sommes prêts. Nous devons répondre à une seule question: comment garantir nos intérêts, renforcer la souveraineté et construire un monde multipolaire. Personne ne doit en douter. C’est la stratégie de notre État. Nous avons choisi cette voie fermement et nous n’arrêterons pas avant la victoire finale.
Comment se comporteront les États-Unis ou d’autres acteurs mondiaux ? — S’ils acceptent le monde multipolaire, ce sera le meilleur scénario. À Anchorage, nous étions proches d’un accord, puis nous nous sommes éloignés. S’ils ne l’acceptent pas, nous combattrons, nous défendrons nos positions. Nous combattons en Ukraine le modèle unipolaire, l’Occident collectif. Tout le monde le comprend. Nous gagnerons — par la paix, si possible, ou par la guerre, mais nous ne dévierons pas de notre chemin. L’élection même de Trump montre qu’ils doutent de la voie mondialiste. Ils ont choisi un homme qui promettait le contraire. Il n’a pas tenu ses promesses, il a reculé. Mais il lui reste trois ans. Nous pouvons voir arriver beaucoup de choses encore. L’essentiel, c’est de miser fermement sur nous-mêmes, sur la Grande Russie, sur notre victoire, notre liberté et notre indépendance.
17:08 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bri, brics, russie, inde, chine, onu, états-unis, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
mercredi, 10 septembre 2025
Directive de Douguine: "L’ère des États-civilisations – La Russie, la Chine et l’Inde s’élèvent comme les trois pôles d’un monde multipolaire"

Directive de Douguine:
"L’ère des États-civilisations – La Russie, la Chine et l’Inde s’élèvent comme les trois pôles d’un monde multipolaire"
Alexandre Douguine
Nos États ne sont pas équivalents: certains ont des avantages démographiques, d’autres en possèdent dans la croissance économique, d’autres encore en géopolitique, en ressources naturelles, en armement ou en technologies. Mais aucun d’eux ne dépend de l’autre. Ce sont trois pôles indépendants, voilà ce qu’est la multipolarité. Chacun d’eux a en son cœur sa propre religion, sa propre identité, sa culture et une histoire très ancienne. Cela revêt une signification colossale.

La Russie a définitivement pris conscience de ne pas être une partie de l’Occident, mais le centre d’un monde russe autonome. Il en va de même pour l’Inde et la Chine. Au centre de l’identité chinoise se trouve l’idée confucéenne de l’Empire chinois. Le maoïsme et le libéralisme de Deng Xiaoping sont des moyens de moderniser la société dans le but de la défendre contre l’Occident. Le noyau reste immuable – la Chine défend ses principes et sa métaphysique.

Il en va de même pour l’Inde qui, avec l’arrivée au pouvoir des conservateurs de Narendra Modi et du « Bharatiya Janata Party », prend de plus en plus conscience de son opposition à l’Occident en tant que civilisation védique. Modi a opté pour une décolonisation de la conscience indienne et poursuit résolument cette voie, comprenant que le système occidental ne convient pas à la société indienne, fondée sur d’autres principes.
La civilisation russe plonge ses racines dans l’antique société indo-européenne des temps sarmates et scythes, époque où s’est formé le peuple slave. Mais nous sommes devenus une véritable civilisation en embrassant le christianisme et le byzantinisme, avec son héritage gréco-romain. Nous sommes aussi, toutefois, les héritiers de la culture du code indo-européen.

Après le Grand Schisme des Églises au 11ème siècle, nos chemins ont divergé de ceux de l’Occident. Nous avons continué à porter ce code, tandis que l’Occident s’en est éloigné. À l’époque moderne, il a bâti une civilisation sur des principes antichrétiens et anti-romains, en rompant avec lui-même. Nous, malgré les reculs des 18ème et 20ème siècles, sommes restés porteurs de la foi orthodoxe dans laquelle le Saint Prince Vladimir nous a baptisés.

Après la chute de Constantinople, nous sommes devenus les seuls héritiers de ce code. Il nous incombait d’être le bastion de l’orthodoxie. Ce n’est pas un hasard si nous sommes appelés la "Troisième Rome". Nous sommes héritiers non seulement du millénaire, mais d’une histoire bien plus profonde, incluant la Perse et Babylone, comme l’écrit Constantin Malofeev dans son livre « Empire ». Depuis 500 ans, nous, les Russes, portons la Couronne de l’Empire en préservant une civilisation que l’Occident a abandonnée.
Ce n’est pas nous qui sommes une partie de l’Occident, mais l’Occident qui est une version dégénérée de nous-mêmes. Ils se sont séparés de la civilisation, tandis que nous lui sommes restés fidèles. Ils sont les fils prodigues qui se sont éloignés en enfer. Nous, nous portons une culture ancienne, les Chinois la leur, les Indiens la leur.
Après des époques pas toujours favorables, nous, les trois États-civilisations renaissants, nous nous rencontrons à nouveau, conscients de notre profondeur. Face à nous, un ennemi commun: l’Occident. Trump aurait pu devenir un autre pôle souverain s’il avait surmonté l’hégémonie des mondialistes, comme il le prévoyait. Mais il n’y est pas parvenu.

Les trois pôles du monde multipolaire existent déjà. Mais le club du monde multipolaire est ouvert. Dans les BRICS, format plus large que celui de l’OCS, il y a aussi une place pour les mondes islamique, africain et latino-américain. Plus l’Occident nous attaque, plus nous nous rapprochons. Même Trump y contribue, rendant ce processus irréversible – sous sa pression, l’Inde nous a rejoints.
Il y a là quelque chose d’eschatologique. Nous ressentons de façon aiguë notre identité et notre destin, comme jamais au cours des 300 dernières années. Il en va de même pour les Chinois et les Indiens. L’Inde, ancienne colonie, se réveille enfin pour de bon, tout comme la Chine revient à son noyau confucéen. Ce qui était au commencement se révèle à la fin.
Nous entrons dans l’ère des États-civilisations, tandis que l’Occident, en tentant de conserver sa domination, sombre. Il est désormais évident pour tous que son hégémonie est terminée. C’est l’agonie.
13:24 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : russie, chine, inde, états-civilisations, multipolarité, alexandre douguine |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
vendredi, 05 septembre 2025
Petr Bystron à propos du sommet de l'OCS: «L'Allemagne rate le coche du nouvel ordre mondial»

Petr Bystron à propos du sommet de l'OCS: «L'Allemagne rate le coche du nouvel ordre mondial»
Source: https://www.unser-mitteleuropa.com/175343
À l'issue du sommet de l'OCS à Tianjin, le député européen Petr Bystron (AfD/ESN), spécialiste des affaires étrangères, a déclaré:
« Lors de la réunion de l'OCS à Tianjin, des décisions politiques lourdes de conséquences ont été prises. Le rapprochement de la Chine avec l'Inde et la création de la Banque de développement de l'OCS (Banque des BRICS) constituent un grand pas vers un ordre mondial multipolaire. L'Allemagne et l'UE restent à la traîne des puissances mondiales.
Le développement de l'ordre mondial multipolaire a des implications politiques, militaires et économiques pour l'Allemagne et l'UE. Alors que de plus en plus d'États renforcent leur coopération et leur indépendance économique vis-à-vis de l'Occident grâce à de nouvelles institutions telles que la Banque de développement de l'OCS, l'Allemagne reste à l'écart. Or, il est dans l'intérêt de l'Allemagne, en tant que nation exportatrice, de participer à ces développements. »
En septembre 2022, Petr Bystron, spécialiste de politique étrangère, avait déjà demandé, en sa qualité de porte-parole du groupe AfD au Bundestag allemand pour les questions de politique étrangère (SOZ_Beobachter_Bystron), que l'Allemagne obtienne le statut d'observateur au sein de l'OCS. Cette démarche aurait permis de participer à un stade précoce aux développements centraux en matière de politique de sécurité et d'économie.
15:54 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, affaires européennes, europe, allemagne, ocs, multipolarité, petr bystron, afd |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
Le sommet de l’OCS: Du conflit par procuration à un nouvel ordre mondial

Le sommet de l’OCS: Du conflit par procuration à un nouvel ordre mondial
Elena Fritz
Source: https://pi-news.net/2025/09/der-soz-gipfel-vom-stellvertr...
Le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin, suivi des consultations russo-chinoises (comme l’a rapporté PI-NEWS: https://pi-news.net/2025/09/der-lustvolle-kick-beim-untergang/), ne sont pas simplement des réunions de routine. Ils marquent un déplacement tectonique dans la politique internationale – et la plus grande surprise concerne peut-être l’Inde.
Au cœur de la question se trouve une problématique que l’Occident a jusqu’à présent ignorée: une mondialisation sans sa direction est-elle possible ? La réponse est nuancée. La Russie choisit consciemment la confrontation ouverte avec l’Occident. La Chine mise sur un transfert progressif de pouvoir et sur l’acceptation des réalités économiques. Beaucoup de pays du Sud global sont plus hésitants, mais ils partagent le constat que l’Occident a désormais dépassé son apogée économique. Seul Washington, sous Trump, s’accroche encore ouvertement à la restauration d’un système unipolaire, qui n’est plus réalisable depuis longtemps.

L’Inde – Le point de basculement géopolitique
Le rôle de l’Inde est particulièrement crucial. Pendant des décennies, New Delhi était considéré comme un contrepoids à Pékin – soutenu par les États-Unis comme élément d’une « stratégie indo-pacifique ». Mais cette image a radicalement changé. Suite à des pressions intenses de Washington, l’Inde a commencé à prendre ses distances avec les États-Unis et cherche désormais activement la proximité avec Moscou et Pékin.
Cela donne naissance à un triangle géopolitique New Delhi–Pékin–Moscou, qui dépasse une simple alliance d’intérêt. Il représente une tentative de former un ordre eurasiatique indépendant – avec une population et une base économique qui surpasseront à moyen terme l’Occident.
Pour les États-Unis, cette évolution constitue une perte stratégique auto-infligée. L’administration Trump a de facto perdu l’Inde. Et sans l’Inde, tout le concept d’une alliance anti-chinoise dans l’Indo-Pacifique perd de sa substance.
Trois tendances sont visibles désormais:
- De la confrontation à l’architecture : le conflit Russie–Occident est devenu le point de départ pour la construction d’un ordre de sécurité alternatif. Le « système basé sur des règles » perd de son acceptabilité.
- Le triangle eurasiatique : contre toute attente, l’Inde se rapproche de plus en plus de la Russie et de la Chine. Le centre de pouvoir de l’ordre mondial multipolaire se déplace vers l’Eurasie.
- La fin de la menace des sanctions : les sanctions secondaires, autrefois l’arme ultime de Washington, ne fonctionnent plus. Les partenaires principaux de la Russie refusent de se plier, ce qui donne à Moscou une plus grande marge de manœuvre stratégique.
La Russie comme cas de référence
La Russie reste cependant un cas particulier. D’une « opération courte » prévue, le conflit est devenu la plus grande guerre en Europe depuis 1945. Cela a dépassé Moscou, mais paradoxalement, cela l’a aussi renforcée : la Russie tient bon – et cela seul modifie la perception mondiale.
Le signal : un État peut résister à la pression de l’Occident tout en restant capable d’agir. Pour de nombreux États du Sud, c’est une rupture historique avec le tabou.
La situation actuelle n’est ni stable ni définitive. Mais Tianjin a clairement montré : l’Occident perd non seulement en poids économique, mais aussi de plus en plus en capacité de façonner la scène politique. L’ordre multipolaire n’est plus une question de « si », mais seulement de « quand » – et l’Inde pourrait devenir une figure clé.
14:56 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, multipolarité, ocs |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
jeudi, 04 septembre 2025
Cinq raisons de soutenir les BRICS

Cinq raisons de soutenir les BRICS
par Riccardo Paccosi
Source : Riccardo Paccosi & https://www.ariannaeditrice.it/articoli/cinque-ragioni-pe...
De la reductio ad unum à la pluralité comme valeur: les cinq raisons de soutenir les BRICS
Même si le sommet récemment tenu à Tianjin concernait l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), d’un point de vue politique, tous s’accordent à dire qu’il a indirectement représenté une avancée du projet plus général des BRICS. Il est donc possible d’évaluer cette perspective géopolitique.
Il faut préciser que, à l’horizon de l’humanité, se profilent des menaces – telles que l’organisation des sociétés sur la base du système de crédit social – qui échappent complètement à la géopolitique, c’est-à-dire qui traversent tous les camps politiques.
Pourtant, la différence essentielle entre le monde multipolaire promu par les BRICS et l’Empire unipolaire porté par l’Occident est fondamentale et impose de prendre position. Ceux qui soutiennent la renaissance de la démocratie et de la souveraineté populaire dans les sociétés occidentales corrompues, ne peuvent qu’être du côté des BRICS pour les cinq raisons suivantes :
1) Les BRICS rejettent l’idée fanatique et enfantine des néolibéraux selon laquelle ramener le monde à l’Un, nier les différences, serait la solution à tous les maux.
La philosophie puérile de la reductio ad unum a été à la base de l’Union européenne et des tentatives de gouvernance mondiale menées par le Forum économique mondial, dont les résultats aujourd’hui démontrent qu'elles ont pleinement échoué.
Les BRICS rejettent la reductio ad unum et adoptent, au contraire, la pluralité comme vision générale du monde.
2) Les BRICS ont en fait déjà enterré l'idée d'une Fin de l’Histoire, c’est-à-dire la thèse de Fukuyama selon laquelle le modèle libéral anglo-saxon finirait par se répliquer dans tous les coins du monde.
Les BRICS sont composés de systèmes institutionnels et économiques très différents les uns des autres, et considèrent donc la diversité systémique comme une valeur fondatrice.
3) Bien qu’y participent aussi des États non démocratiques, les BRICS posent les seules conditions possibles aujourd’hui pour la renaissance de la démocratie.
La Déclaration de Kazan en 2024 place au centre la question de la souveraineté, condition à la fois juridique et méta-juridique, sans laquelle il ne sera jamais possible d’établir un vrai pouvoir populaire dans aucun pays du monde.
Cela doit aussi être relié au fait que les BRICS rejettent également l’idéologie de l’Un Impérial – le mondialisme – et qu’ils restaurent à sa place l’internationalisme, c’est-à-dire un ordre mondial fondé sur la pluralité des nations souveraines.
4) Les BRICS annoncent un ordre mondial basé sur le respect mutuel entre grandes et petites nations, sur le droit international, en opposition au darwinisme néolibéral appliqué aux relations internationales, caractéristique de l’Occident, c’est-à-dire une approche basée sur la domination et le terrorisme.
5) Les BRICS esquissent une vision du monde qui prévoit, pour de larges segments de la population mondiale, croissance économique et amélioration des conditions sociales.
Une vision où l’avenir existe, alors que l’Occident, au contraire, a détruit toute perspective autre que celle d’un état d’urgence permanent et éternel, où croît la pauvreté et où seule règne la perspective d'une guerre planétaire.
14:08 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, brics, multipolarité, politique internationale |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
mercredi, 03 septembre 2025
Trump accélérateur involontaire de l'histoire. La rencontre entre Poutine et Xi Jinping mettra fin à l'unipolarité. Douguine nous l'explique.

Trump accélérateur involontaire de l'histoire. La rencontre entre Poutine et Xi Jinping mettra fin à l'unipolarité. Douguine nous l'explique.
Alexandre Douguine
Donald Trump contribue à la formation d’un monde multipolaire, même contre sa volonté (ndt: Carl Schmitt aurait dit: "Ein Beschleuniger wider Wille", soit "un accélérateur involontaire"). Après son arrivée au pouvoir, il aurait pu accepter cette nouvelle réalité et tenter de reconquérir une position dominante pour les États-Unis dans un système multipolaire. Au lieu de cela, Trump a choisi la voie de l’agression, et ses actions — ses attaques contre la Chine, ses lourdes taxes imposées à l’Inde, sa pression sur le Brésil et ses menaces contre les pays BRICS, ainsi que la poursuite de l’agression américaine contre la Russie en Ukraine — accélèrent immanquablement la création d’un monde multipolaire. Trump ne fait pas cela volontairement, mais par contrainte. En tentant de faire échouer la multipolarité et de préserver l’hégémonie américaine, il précipite en réalité la chute de celle-ci.
L’importance de ce glissement ne réside pas seulement dans la rencontre entre Vladimir Poutine et Xi Jinping, qui symbolise à elle seule l’unité de deux grands Etats-civilisations et de deux puissances nucléaires, mais aussi dans la présence, lors du sommet de l’OCS, du Premier ministre indien Narendra Modi, que Trump a profondément froissé par son comportement. À Pékin, lors du sommet de l’OCS, arrivent en fait trois pôles majeurs du monde multipolaire: la Chine, la Russie et l’Inde.
Le destin de l’humanité dépend de la capacité de ces trois pôles à parvenir à une compréhension mutuelle dans ces nouvelles conditions historiques, et non pas de ce que dit ou fait Trump. Sa mission est déjà accomplie : il a poussé la Russie dans les bras de la Chine, et maintenant il y a aussi jeté son propre partenaire récent — l’Inde.
Sa mission est déjà accomplie : il a poussé la Russie dans les bras de la Chine, et maintenant il y a aussi jeté son récent partenaire — l’Inde.
Aujourd’hui, ces trois grandes civilisations-États s’unissent. Leur potentiel combiné — économique, démographique, politique, géopolitique, en ressources et en puissance nucléaire — dépasse celui du monde occidental. Voilà la véritable multipolarité, inattendue, mais qui est désormais la réalité.
L’Occident, qui aspirait à un monde unipolaire avec son OTAN, sa pitoyable Union européenne et son Israël idiot qui tente d’affirmer sa grandeur en Occident, se trouve face à une contrepoids eurasien d'une dimension exceptionnelle. Et personne n’y résistera. À ce nouvel ordre multipolaire, incarné par la Russie, la Chine et l’Inde, se joindra aussi le monde islamique — et en premier lieu, les chiites d’Iran. Ceux qui hésiteront perdront peu à peu toute pertinence, même au niveau régional. Trump voulait y faire obstacle, mais il y a finalement contribué lui-même à promouvoir ce nouvel état de choses.
La prochaine visite de Vladimir Poutine en Chine, pour le sommet de l’OCS, n’est pas seulement une nouvelle rencontre avec Xi Jinping et Narendra Modi. La situation a changé. L’Occident n’a pas voulu accepter la multipolarité, ce qui signifie que la multipolarité, désormais, « houspille » l’Occident et le forcera à occuper sa place dans cette hiérarchie, qui ne sera plus en premier plan.
Trump a commencé avec le slogan « Rendons l’Amérique grande à nouveau », promettant la grandeur aux autres pays aussi : les rendre eux aussi « à nouveau grands ». Mais il n’a pas tenu cette mission, et il a sombré dans une politique sale et basse, celle des néocons. En essayant de préserver l’hégémonie, il l’a en fait terminée, et nous a transmis l’initiative.
Lors du sommet, se retrouvent de véritables grandes puissances — Russie, Chine et Inde. Et ce sont elles qui décideront du destin de l’humanité. Que cela vous plaise ou non, l’avenir appartient à Xi Jinping, Modi, et Poutine. Ensemble, nous définirons la prochaine ère de l’humanité. Nous implantons dans ce monde multipolaire nos propres visions. C’est là toute la signification unique de cette rencontre au sommet de l’OCS.
13:18 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, multipolarité, politique internationale |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
dimanche, 10 août 2025
L'Inde et la Russie forgent une alliance civilisationnelle - Les flux commerciaux libérés de la domination lointaine

L'Inde et la Russie forgent une alliance civilisationnelle
Les flux commerciaux libérés de la domination lointaine
Constantin von Hoffmeister
Source: https://www.eurosiberia.net/p/india-and-russia-forge-a-ci...
Sous le ciel voûté des empires, les seigneurs forgerons de l'Orient concluent leur pacte, et les montagnes elles-mêmes répondent par le rugissement du fer.
Le 6 août 2025, dans les salles du Vanijya Bhawan (photo, ci-dessous), dans la capitale de la civilisation hindoue, deux grandes puissances, l'Inde et la Russie, ont scellé le « Protocole de la 11ème session » de leur groupe de travail sur la modernisation et la coopération industrielle. Cet acte dépasse le cadre des traités ordinaires et entre dans le domaine de la géopolitique en tant qu'art sacré.

Les domaines concernés par cet accord sont les piliers de la souveraineté. Le protocole touche profondément à des domaines stratégiques. Au-delà des industries traditionnelles telles que « l'aluminium et le transport ferroviaire », il aborde les éléments vitaux de l'indépendance technologique: « la coopération dans le domaine aérospatial », « l'extraction des terres rares et des minéraux critiques », « la gazéification souterraine du charbon » et la création d'« infrastructures industrielles » avancées. Ces secteurs constituent les fondements matériels et énergétiques qui permettent à un État-civilisation de tracer sa propre voie.
Du toit du monde au bord des mers gelées, le courant de la guerre coule, liant les royaumes dans les tendons du destin.
Présidant ce congrès des puissants, le secrétaire indien du DPIIT (Département pour la promotion de l'industrie et du commerce intérieur), Amardeep Singh Bhatia, et le vice-ministre russe Alexey Gruzdev, étaient flanqués de quatre-vingts délégués: fonctionnaires, ingénieurs et stratèges. Leur rassemblement était une convergence de deux pôles civilisationnels, unis dans la conviction que le destin se manifeste à travers la volonté, la technologie et une vision commune. C'est le lien qui unit un axe traversant les continents, transportant un courant vivant de l'Himalaya à l'Arctique.
Les navires noirs transportent la sève des royaumes, et les vents salés transportent l'odeur du pouvoir à travers les horizons de la Terre.
Les chiffres économiques ne mentent pas. Depuis le début de la guerre en Ukraine, le commerce a explosé, passant d'environ 13 milliards de dollars en 2021-2022 à plus de 68,7 milliards de dollars pour l'exercice 2024-2025, alimenté par les importations massives de pétrole et d'engrais russes par l'Inde, qui ont consolidé la position de la Russie comme l'un des principaux partenaires commerciaux de l'Inde. L'Inde achète désormais environ 35 à 40% de son pétrole brut à la Russie, ce qui représente 50 milliards de dollars d'importations énergétiques pour l'exercice 2024-2025.
À l'aube métallique, les couloirs s'étendent au-delà des cartes; des veines d'acier pompent des rêves bruts dans les poumons des continents, et le vieux monde, tremblant dans un coin, sent l'ozone de sa propre éclipse.

Les transactions s'effectuent en roupies et en roubles, un abandon délibéré de la dépendance au dollar, rendu possible par des négociations entre les banques centrales et des accords visant à contourner l'étranglement financier occidental. Environ 90% des échanges bilatéraux s'effectuent désormais en monnaie locale, créant un réseau financier hors de portée de l'influence atlantique.
L'or et les céréales voguent sur le grand fleuve des rois, sans ingérence étrangère, vers les trônes qui commandent leur propre destin.
Ce bilan n'est pas le fruit du hasard. L'Inde et la Russie sont en train de construire un circuit sanguin économique qui bat au rythme de l'autonomie. Le fleuve du commerce traverse désormais Moscou et New Delhi, et non plus les couloirs SWIFT. Les flux commerciaux sont libérés de la domination lointaine.
L'ancienne couronne tremble sur un front flétri, tandis que de nouveaux seigneurs de guerre s'élèvent sous les bannières que les anciens dieux favorisent désormais.
Du côté du monde atlantique, la résistance prend la forme de décrets et de droits de douane. Le jour même de la signature de cet accord, Trump, se posant en porte-parole d'un trône unipolaire en déclin, a publié un décret imposant des droits de douane sur les importations indiennes et menaçant de sanctions secondaires ceux qui s'engagent dans le secteur énergétique russe. Loin de démontrer une suprématie durable, ce geste révèle le réflexe d'un empire confronté à son propre éclipse stratégique.
Dans les salles des bâtisseurs et des rois, les marteaux résonnent comme des tambours de guerre, et les plans des empires sont gravés à la lueur du feu du destin.
Le langage de la politique mondiale passe désormais d'un universalisme imaginaire à un champ de projets civilisationnels distincts. L'Inde et la Russie apparaissent comme des architectes actifs, et non comme des bénéficiaires passifs. Leur coopération s'étend à la production de défense, à la recherche scientifique et aux initiatives de villes intelligentes, mêlant la vision « Make in India » de l'Inde à la maîtrise technique russe. Chaque projet devient un rituel de création, affirmant la prérogative des civilisations à façonner leur propre destin technologique.
L'ancien empire se dresse sur des pierres qui s'effritent, tandis que les nouveaux royaumes marchent vers le soleil levant, leurs bannières brillant du feu d'une gloire ascendante.
Ce protocole n'est pas une note de bas de page dans la diplomatie ; c'est la carte d'un monde à venir. Chaque soufflerie assemblée, chaque ligne ferroviaire forgée, chaque gisement de terres rares exploité dans le cadre de cette alliance ajoute une brique à l'édifice d'un ordre multipolaire. Les États-Unis, avec leurs flottes et leurs banques, se dressent désormais comme un souverain vieillissant entouré par la couronne de nouvelles puissances. Des chambres de New Delhi aux mines de Sibérie, le message est clair : l'ère d'un centre unique est révolue ; l'ère des centres multiples a commencé.
15:07 Publié dans Actualité, Eurasisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, politique internationale, inde, russie, eurasie, asie, affaires asiatiques, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
mardi, 05 août 2025
À propos de la multipolarité structurelle

À propos de la multipolarité structurelle
Leonid Savin
Si l'on examine l'état actuel du système international, on constate sans aucun doute qu'il se trouve dans une phase de transition, où les processus de transformation touchent l'économie, la politique, la géopolitique, les normes juridiques et même les religions. Une période de transition avait déjà été évoquée dans les années 1990, lors de l'effondrement du système bipolaire. Quelles sont les différences fondamentales entre la transition actuelle et la précédente, et vers quoi tend le système ?
Les pays occidentaux parlent aujourd'hui de la nécessité de préserver un certain « ordre fondé sur des règles », dont les origines remontent à la fin de la Seconde Guerre mondiale et à la naissance du modèle économique international de Bretton Woods. Cette position montre clairement que la période de transition précédente ne concernait pas cet ordre occidento-centrique, mais visait à changer les régimes des pays qui s'opposaient ou critiquaient le modèle capitaliste en économie et le libéralisme en politique.

À l'époque, l'Occident parlait avec enthousiasme de la transition de l'autoritarisme à la démocratie et proposait, ou plutôt imposait, sa vision de l'État et des relations internationales. Dans le même temps, l'Occident, en particulier les États-Unis, soutenait activement les autocraties au Moyen-Orient et dans d'autres régions, à condition qu'elles suivent la politique du consensus de Washington. Cette politique de deux poids deux mesures perdure aujourd'hui, comme en témoigne le soutien apporté par l'Occident à la politique de génocide pur et simple menée par Israël à l'encontre des Palestiniens, parallèlement à ses critiques à l'égard de la Russie qui, depuis 2014, défend les droits des civils en Ukraine, notamment leur droit de s'exprimer dans leur langue maternelle, le russe.
Aujourd'hui, l'Occident collectif dénonce la menace du révisionnisme de la part des pays qui ne partagent pas sa vision des relations internationales, ou plus précisément, qui critiquent la pratique du néocolonialisme et de l'hégémonie culturelle utilisée comme instrument de politique étrangère par les États-Unis et leurs satellites.
Dans le même temps, même aux États-Unis, les responsables politiques ont commencé à parler d'une transition vers le multipolarisme et à élaborer leur nouvelle politique étrangère en fonction de ce paradigme.
Le thème de la multipolarité n'est pas un phénomène récent, même si l'opération militaire spéciale russe a sans aucun doute servi de catalyseur à ce processus. Il existe différentes théories de la multipolarité, certaines mettant l'accent sur des critères spécifiques, d'autres se limitant à des affirmations abstraites. Il est nécessaire de les examiner brièvement pour bien comprendre ces débats, ce qui permettra de clarifier la situation actuelle de crise du système international.
La caractérisation la plus succincte des pôles dans le système politique international a été donnée par le politologue américain Richard Rosenkrants en 1963: « Les systèmes internationaux multipolaires, bipolaires et unipolaires peuvent être distingués comme suit: la multipolarité est un système comportant de nombreux blocs ou acteurs; la bipolarité est un système comportant deux blocs ou acteurs; l'unipolarité nécessite l'existence d'un bloc dirigeant ou dominant ».

Karl Deutsch (photo) et David Singer considéraient la multipolarité comme un moyen d'inciter les principaux acteurs à coopérer davantage. Ces auteurs affirmaient que le passage d'un système bipolaire à un système multipolaire devrait entraîner une diminution de la fréquence et de l'intensité des conflits, et que le système multipolaire lui-même se caractérisait par une stabilité beaucoup plus grande que le système bipolaire.
Il existe également une théorie de la multipolarité nucléaire, dans laquelle les pôles sont les puissances dotées d'armes nucléaires. Cette théorie fait toutefois l'objet d'évaluations divergentes. Kenneth Waltz partait du principe que les États sont des acteurs rationnels, enclins à minimiser les risques. Les puissances nucléaires, lorsqu'elles ont affaire les unes aux autres, se comportent avec une extrême prudence, car elles comprennent que le prix d'un conflit peut être trop élevé. Selon lui, les États dotés d'un faible potentiel nucléaire peuvent appliquer avec succès une stratégie de dissuasion à l'égard de puissances nucléaires beaucoup plus puissantes. Cependant, Stephen Simbala a fait remarquer que « contrairement à l'époque de la guerre froide, un monde multipolaire composé de puissances nucléaires régionales rivales pourrait créer un test de résistance ingérable pour vérifier les hypothèses fondées sur le réalisme ou la dissuasion rationnelle ».
Au milieu des années 80, Frank Weiman a introduit le concept de multipolarité en grappes. Il a noté que « le système de pouvoir est multipolaire lorsque les capacités sont réparties de manière plus uniforme que dans un système bipolaire et lorsque l'hostilité reste élevée... Le système est multipolaire en grappes lorsque les États sont répartis plus uniformément dans l'espace, avec de grandes possibilités pour les intermédiaires et de nombreuses loyautés transversales qui tempèrent l'hostilité... Le pouvoir bipolaire et le pouvoir multipolaire sont des catégories mutuellement exclusives... ».
John Mearsheimer a proposé deux modèles de multipolarité. Dans son livre « La tragédie des grandes puissances », il écrit : « Je qualifie de « multipolarité déséquilibrée » la configuration du pouvoir qui suscite le plus de crainte et qui est un système multipolaire comprenant un hégémon potentiel ». Un système multipolaire sans hégémon potentiel est donc une « multipolarité équilibrée » et vise à préserver les asymétries de pouvoir entre ses membres. Par conséquent, la multipolarité équilibrée produit moins de peur que la multipolarité déséquilibrée, mais plus que la bipolarité.
En fait, tous les théoriciens présentés appartiennent à l'école du réalisme ou du néoréalisme dans les relations internationales.
Dans le contexte de la situation internationale actuelle et des changements en cours, on peut conclure que, en l'absence d'une hégémonie mondiale claire des États-Unis, la situation pourrait s'améliorer considérablement, car il y aurait davantage de pôles de puissance. Si la disparition de l'hégémonie de Washington rend automatiquement l'Union européenne plus indépendante et souveraine, on pourra alors parler de quatre pôles, avec la Russie et la Chine. Avec l'Inde, ils seront cinq. Il est encore difficile de dire comment se déroulera l'intégration en Afrique et en Amérique latine, qui pourraient potentiellement devenir des pôles de puissance à l'avenir.
Mais dans quelle mesure cela correspond-il à la réalité ? Quels sont les critères visibles d'une transition vers le multipolarisme ? Par exemple, si tous les pays africains travaillent plus intensément à l'intégration de la région, cela signifie-t-il qu'un pôle sera créé ? Il existe une Union africaine, mais quel est son rôle dans la politique mondiale ? Est-elle équivalente à d'autres associations supranationales ? Peut-on considérer l'ASEAN comme un pôle distinct, compte tenu de la démographie des pays et de la participation des États membres de cette association à l'économie mondiale?
Dans l'ensemble, derrière la création d'un pôle géopolitique mondial, qu'il soit unique ou multiple, se cache une grande puissance qui assume la responsabilité de former une structure spécifique, c'est-à-dire un système de pouvoir unique comprenant des éléments politiques, idéologiques (vision du monde), économiques et militaires (sécurité), qui sont interconnectés par divers accords et formats d'interaction. Dans un ordre mondial bipolaire, ils étaient évidents. Il s'agissait de l'URSS en tant que grande puissance et camp socialiste, avec le Conseil d'assistance économique mutuelle dans le domaine économique, l'Organisation du traité de Varsovie dans le domaine de la défense et de la sécurité, ainsi qu'une idéologie commune du marxisme et de la lutte des classes. De l'autre côté, il y avait les États-Unis et les États capitalistes. Le dollar américain était utilisé comme monnaie de réserve mondiale, dépassant le cadre de la zone de contrôle politique formelle de Washington. L'OTAN était le principal bloc militaire, bien que les États-Unis aient conclu d'autres accords avec des États asiatiques, africains et latino-américains qui ont officialisé la présence militaire américaine dans le monde entier.
Par conséquent, un pôle réellement actif dans les relations internationales n'est pas seulement une puissance nucléaire ou une grande puissance. Par exemple, le Pakistan possède des armes nucléaires, mais cet État n'est pas une grande puissance et ne peut être un pôle selon de nombreux critères et indicateurs.
Un pôle réellement actif dans la géopolitique mondiale est une structure régionale ou transrégionale où une grande puissance peut agir comme principal moteur des processus et centre de réflexion.
Ce n'est pas un hasard si la question de l'unipolarité a été soulevée avant même l'effondrement de l'Union soviétique, car depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et le changement de régime dans les pays d'Europe de l'Est, les processus de désintégration de l'Organisation du Traité de Varsovie, qui était un élément clé de la sécurité en Eurasie, étaient évidents. C'est précisément pour cette raison que Charles Krauthammer a intitulé son article « Le moment unipolaire », rédigé à partir d'une conférence donnée à Washington en septembre 1990. Krauthammer admettait l'émergence d'un multipolarisme, mais, compte tenu de l'opération « Tempête du désert » en Irak, il soulignait la puissance réelle des États-Unis et mettait en garde contre les troubles internes afin de préserver cette position de seule puissance mondiale à l'avenir.
D'ailleurs, Fidel Castro avait soulevé une question similaire. Il avait exprimé cette idée pour la première fois en décembre 1989, soulignant que si certaines tendances très négatives se poursuivaient, le monde passerait de la bipolarité à l'unipolarité sous la domination des États-Unis. Le mur de Berlin était tombé un mois avant sa mise en garde. Et Fidel avait prévu un scénario possible, qui s'est ensuite réalisé.
L'Organisation du Traité de Varsovie a mis fin à sa coopération militaire en février 1991 et a été officiellement dissoute le 1er juillet de la même année. Le Conseil d'assistance économique mutuelle a cessé d'exister le 28 juin 1991.
Et l'Union soviétique a cessé d'exister en décembre 1991. Il convient de noter qu'au début, ce n'est pas l'acteur principal du deuxième pôle qui s'est désintégré, mais ses éléments structurels sous la forme d'un organe chargé de la sécurité et d'un autre lié à l'économie.
Et rien de similaire n'a encore été créé pour les remplacer. Bien sûr, la Russie est devenue beaucoup plus forte qu'elle ne l'était immédiatement après l'effondrement de l'URSS. À l'initiative de Moscou, l'Organisation du traité de sécurité collective et l'Union économique eurasienne ont été créées, mais leur effet est assez insignifiant par rapport à ce qui existait à l'époque de l'URSS.
Dans le même temps, l'hégémonie du dollar se maintient et la plupart des transactions bancaires dans le monde sont effectuées dans cette devise, même s'il existe une pratique de règlement en monnaie nationale et que la part du yuan chinois augmente progressivement.
Le bloc de l'OTAN s'est considérablement élargi, notamment grâce à l'adhésion d'anciens membres du Pacte de Varsovie. Ses objectifs déclarés dépassent largement les frontières de l'Atlantique Nord, il a mené une intervention militaire en Afrique (Libye) et l'alliance a conclu des accords avec des pays du Moyen-Orient et d'Asie.
Par conséquent, même si l'on parle de l'émergence d'un multipolarisme, en réalité, si l'on considère la situation du point de vue des structures et non des grandes puissances ou des unions supranationales telles que l'UE, il existe toujours un pôle puissant, qui a été établi par les États-Unis. Et malgré les divergences actuelles entre les États-Unis et l'UE, ce modèle perdure. De plus, ce pôle est devenu plus grand et plus influent grâce à l'élargissement de ses éléments structurels.
Malgré ses énormes succès économiques et politiques, la Chine ne peut opposer rien de tel à l'Occident. L'initiative « Belt and Road » n'est pas une nouvelle version du Conseil d'assistance économique mutuelle, mais la mise en œuvre d'une partie de la politique étrangère chinoise. Elle est intrinsèquement centrée sur la Chine. L'Organisation de coopération de Shanghai a également été conçue par Pékin pour servir ses propres intérêts, et la présence en son sein de pays en conflit permanent, comme l'Inde et le Pakistan, montre qu'il n'y a pas de véritable unité d'objectifs.
C'est pourquoi, du point de vue de la multipolarité structurelle, on ne peut que parler d'une certaine renaissance de la bipolarité, où la Russie est l'acteur clé, mais ce pôle fonctionne sous un autre format et a été catalysé par l'opération militaire spéciale en Ukraine.

Les nouveaux accords conclus par Moscou avec Minsk, Pyongyang et Téhéran ont permis d'établir un niveau particulier de relations entre la Russie et ces États partenaires. Le déploiement d'armes nucléaires en Biélorussie, la participation des troupes nord-coréennes à la guerre en Ukraine et la fourniture d'équipements nécessaires par l'Iran témoignent d'un nouveau modèle de sécurité en gestation en Eurasie. Dans le même temps, l'OTSC et l'UEE fonctionnent parallèlement à ce processus.
Par conséquent, si l'on parle de multipolarité structurelle, celle-ci est en réalité inexistante. Mais elle sera nécessaire pour mettre fin à l'hégémonie unipolaire. Il ne faut donc pas se laisser bercer par les illusions des politiciens occidentaux qui parlent de l'avènement du multipolarisme, à l'instar de Joe Biden naguère. Certes, les États-Unis connaissent actuellement une série de problèmes, mais leurs agents financiers, incarnés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, continuent de travailler activement et de défendre l'hégémonie du dollar. L'OTAN augmente ses dépenses de défense et a récemment accueilli de nouveaux membres, la Suède et la Finlande. Parallèlement, diverses formes de partenariat se mettent en place en dehors de l'Atlantique Nord, par exemple avec la République d'Azerbaïdjan, ce qui témoigne des intérêts mondiaux de l'OTAN. De plus, la Serbie, victime des bombardements de l'OTAN, a également conclu une série d'accords avec cette organisation, ce qui indique clairement le renforcement du contrôle géopolitique de l'OTAN en Europe.
Néanmoins, l'expérience de la Russie peut être appliquée dans d'autres régions, créant ainsi une multipolarité plus tangible. On veut croire que la coopération de Moscou en Afrique et en Amérique latine donnera une impulsion appropriée à cette orientation. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Hugo Chávez a proposé de créer une alliance défensive pour les pays d'Amérique latine, une idée qui a ensuite été reprise par le Brésil sous la forme d'un Conseil de défense des États latino-américains. Mais ce projet n'a jamais vu le jour, car les États-Unis ont parfaitement compris la menace que représenterait pour leurs intérêts la création d'un pôle géopolitique indépendant dans l'Atlantique Sud. Espérons qu'après le règlement des différends et des contradictions entre plusieurs pays de la région, cette idée sera finalement mise en œuvre sous la forme nécessaire à la création d'une structure polaire à part entière, qui constituera une contribution digne de ce nom à la multipolarité qui se dessine actuellement.
16:20 Publié dans Actualité, Définitions, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, définition, géopolitique, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
dimanche, 29 juin 2025
« Les États-Unis ont attaqué non seulement l’Iran, mais aussi la multipolarité… »

« Les États-Unis ont attaqué non seulement l’Iran, mais aussi la multipolarité… »
Onur Sinan Güzaltan
Les États-Unis ont rejoint les attaques d’Israël contre l’Iran, et la guerre s’est intensifiée.
Les États-Unis ont ciblé les installations nucléaires en Iran. Quel est votre avis sur cette question ?
Les États-Unis ont attaqué l’Iran en ignorant le droit et les normes internationales. Cette attaque aura de nombreuses conséquences négatives.
L’Iran, qui est la cible des attaques, y répondra bien sûr de différentes manières. La plus évidente de ces réponses sera de continuer à frapper Israël, la plus grande base américaine dans la région. En dehors de cela, il est possible que les alliés de l’Iran dans la région, notamment les Houthis au Yémen et le Hezbollah au Liban, soient impliqués dans cette guerre qui ne cesse de s'accroître. Il y a de nombreuses bases, centres et soldats américains dans la région… Il est très probable qu’ils soient ciblés dans la période à venir. De plus, l’Iran pourrait prendre des mesures visant à perturber la chaîne économique mondiale via le détroit d’Hormuz et la mer Rouge.
Dans tous les cas, les États-Unis et Israël paieront un prix lourd.
D’un autre côté, en termes de politiques américaines, les discours MAGA, ou « America First » (l’Amérique d’abord), représentés par Trump, sont complètement tombés en désuétude. Les États-Unis sont de nature agressive et l’ont montré une fois de plus au monde avec l’attaque contre l’Iran.
Une autre leçon à tirer de l’attaque américaine contre l’Iran est que les négociations avec l’impérialisme n’ont aucune suite. La Russie a été visée durement à chaque fois qu’elle s’est assise à la table de négociation pour régler la question de l’Ukraine. Assad s’est assis à la table avec l’Occident en 2010, et la guerre civile a immédiatement éclaté dans son pays. Kadhafi a été renversé de façon similaire…
Et l’Iran a été ciblé alors qu’il négociait avec les États-Unis…
Ces exemples montrent que l’impérialisme ne comprend que la force, pas la négociation.
Comment le rôle des États-Unis dans la guerre changerait-il le cours de la guerre ?
Eh bien, les États-Unis sont manifestement un pays puissant. Ils disposent d’une supériorité technologique, d’armes avancées et de capacités de renseignement.
Mais l’Iran est aussi un pays puissant et aura des réponses à donner aux États-Unis.
L’étendue dans laquelle les États-Unis peuvent prendre des risques dans la période à venir sera décisive. Si l’Iran répond, quelle sera la position des États-Unis ? Oseront-ils, par exemple, lancer une opération terrestre ? Je ne pense pas… Les États-Unis ont fait un choix difficile, et je doute qu’ils voient clairement quel chemin suivre.
D’un autre côté, l’attitude de la Russie et de la Chine sera importante.
En frappant les installations nucléaires iraniennes, les États-Unis ont tenté d’envoyer un message non seulement à l’Iran, mais au monde entier; ils ont voulu dire: « Je suis toujours le maître du monde. »
La Russie et la Chine accepteront-elles ce message ?
Il vaut la peine de souligner que l’attaque américaine ne concerne pas seulement l’Iran, mais aussi la multipolarité.

Comment évaluez-vous la situation d’Israël dans la guerre ?
La situation actuelle montre clairement que le système de défense aérienne et le Dôme de fer d’Israël ont échoué face aux frappes de missiles de l’Iran.
Les rapports indiquent qu’Israël ne peut tenir que 10 ou 12 jours de plus dans une telle guerre. C’est précisément la réalité qui se profile derrière l’implication des États-Unis. Trump s’est impliqué dans cette guerre pour sauver Israël, qui s’effondrait et perdait la guerre.
Quant aux déclarations provenant d’Iran, à la fin, le peuple iranien et l’État iranien défendent leur propre terre. C’est une défense territoriale. Et jusqu’à présent, ils ont réussi. Ils ont pu répondre à chaque mouvement israélien par une contre-attaque équivalente.
Il y a eu des discussions sur la supériorité technologique d’Israël et de ses alliés. Mais l’utilisation des missiles Fattah par l’Iran dans ses frappes de représailles a suscité de nouveaux débats à ce sujet. Quel est votre point de vue ?
La réalité sur le terrain nous montre ceci: tout d’abord, l’Iran lutte contre les sanctions occidentales depuis plus de 45 ans. Il a donc développé une économie indépendante.
Deuxièmement, nous voyons maintenant clairement que ces mêmes sanctions ont poussé l’Iran à développer sa propre industrie nationale de défense. Et avec les armes qu’ils produisent, ils peuvent résister contre les États-Unis et Israël.
Troisièmement, l’Iran possède un territoire vaste, ce qui lui donne plus de mobilité, plus de marge pour se retirer et se regrouper. Et si l’on compare les populations, celle de l’Iran est bien plus grande que celle d’Israël. Nous parlons ici d’un peuple avec une histoire plurimillénaire dans la région.
Israël, en revanche, est coincé dans une mince bande de terre. Il a une population fragmentée et un État relativement jeune. Militairement et économiquement, il dépend fortement du soutien financier et militaire des États-Unis et de l’Occident.
Donc, s'il n'y avait eu que l’Iran et Israël, sans implication d’un tiers, cette guerre se serait déjà terminée par la défaite d’Israël.
Des affirmations comme « Le régime iranien s’effondrera en trois jours » ou « L’État va se désagréger » sont creuses. L’Iran résiste depuis des décennies économiquement, socialement et militairement contre l’Occident. Et dans sa lutte contre l’Occident et ses proxies, comme Israël, l’Iran a montré qu’il est très résilient et efficace. C’est ce que nous voyons aujourd’hui.
Ce que nous vivons actuellement prouve que les pays qui comptent sur leurs propres ressources morales et matérielles peuvent rester forts. En résumé: moins vous dépendez de puissances extérieures, plus vos chances sont grandes de résister à l’agression occidentale-israélienne.
Quelle devrait être la position de la Turquie et des pays de la région face à la guerre Iran-Israël après l’intervention américaine ?
Il y a des messages de condamnation du gouvernement turc envers les États-Unis et Israël, mais cette rhétorique n’est pas suffisante.
Des renseignements directs et indirects sont fournis à Israël depuis les bases d’Incirlik et de Kürecik, situées en territoire turc. Ces bases doivent être fermées dès que possible.
En fin de compte, c’est la Turquie, voisine de l’Iran, qui peut devenir la cible, et les conséquences seront graves pour la Turquie.
Tous ceux avec qui je parle dans la région disent la même chose : « Si l’Iran tombe, nous tombons aussi. » Le monde arabe le sait. Et en Turquie, la conscience publique de cette réalité grandit. L’Iran est une puissance clé dans la région. Si les choses tournent contre l’Iran, les conséquences ne toucheront pas seulement les Iraniens, mais toute la région.
C’est pourquoi les pays de la région doivent agir avant qu’il ne soit trop tard.
12:35 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, politique internationale, iran, états-unis, turquie, moyen-orient, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
Xi Jinping n'a pas assisté au sommet du groupe BRICS - Douguine s'exprime sur les principaux défis

Xi Jinping n'a pas assisté au sommet du groupe BRICS
Douguine s'exprime sur les principaux défis
Alexandre Douguine
Xi Jinping a, pour la première fois, refusé d’assister au sommet du groupe BRICS. Beaucoup essaient déjà d’en faire une sensation, mais personnellement, je ne vois dans cette absence aucune connotation politique particulière. Le groupe BRICS est une organisation très sérieuse mais qui en est encore à ses débuts. Son potentiel n’est pas encore bien compris. Jusqu’à présent, le groupe BRICS ne fait que décrire les contours d’un futur ordre mondial multipolaire, où les différents pôles seront des États-civilisations: la Russie, la Chine, l’Inde, le monde islamique, les pays africains et latino-américains. Tout cela constitue pour l’instant une esquisse préliminaire de la multipolarité.
Il existe toutefois des contradictions entre ces pôles. Le monde islamique connaît une grande incertitude : notamment, les événements tragiques et terribles qui se déroulent actuellement au Moyen-Orient – avec la soi-disant "guerre de 12 jours" entre Israël et l’Iran. En même temps, les relations entre l’Iran et l’Inde, ainsi qu’entre l’Inde et le Pakistan, se sont tendues. Tout cela pose sans aucun doute de nombreux défis à l'émergence de la multipolarité.
C’est pourquoi, à mon avis, c’est une période où il ne peut y avoir de clarté quant au développement stratégique futur du groupe BRICS. Il est très important que de tels sommets aient lieu, que ce bloc multipolaire continue de se réunir. La présence de chefs d’État, je pense, n’est pas toujours nécessaire. Actuellement, il semble qu’il n’y ait pas de décisions mûres et entièrement préparées qui nécessiteraient la présence des chefs d’État. Là où ils seront présents, c’est bien ; là où ils seront représentés par des délégués dûment habilités, c’est tout aussi acceptable.

Honnêtement, le BRICS n’a, pour l’instant, rien à dire au monde. Ce bloc n’est pas encore suffisamment uni pour proposer des décisions vraiment décisives ou pour adopter des documents communs concernant le Moyen-Orient ou d’autres questions. Je pense donc que ce n’est pas encore le bon moment pour que le groupe BRICS se réunisse au plus haut niveau, surtout avec la présence d’un pays aussi important que la Chine, pour faire réellement des déclarations déterminantes. Ce nouveau sommet sera un événement important, mais il se peut qu’il ne nécessite pas la présence du leader chinois.
C’est pourquoi je ne vois pas de véritable intrigues derrière ce qui se passe. La situation générale est que le groupe BRICS doit être soutenu, développé et renforcé. Mais dans les conditions actuelles, où la volatilité du système mondial est évidente, le groupe BRICS ne peut probablement pas faire de déclarations décisives valables pour le monde entier. Il est difficile d’imaginer des positions communes, par exemple entre la Chine et l’Inde. De plus, cette réunion spécifique du groupe BRICS ne comporte pas de tâches fondamentales. Quand de telles perspectives et horizons s’ouvriront, je pense que la Chine sera présente lors des rencontres du groupe BRICS et ce, au plus haut niveau.
Pour l’instant, je crois que chaque Etat-Civilisation doit préciser davantage ses propres positions et intérêts. La guerre de 12 jours a causé des secousses très graves, auxquelles faut réfléchir. Pour le moment, au niveau de chaque participant au monde multipolaire, il n’y a pas de clarté définitive. Je pense qu'il n'y a pas de clarté même chez nous, en Russie. Cette absence de clarté porte aussi sur les dernières propositions de Trump, qui représentent aussi un grand défi qu’il faut analyser, puis échanger des opinions, y compris au niveau du groupe BRICS.
11:54 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, xi jinping, brics, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
mardi, 06 mai 2025
Le Non-Occident Global et la Multipolarité

Le Non-Occident Global et la Multipolarité
Leonid Savin
Bien que le monde ait clairement cessé d'être unipolaire, les États-Unis s'efforcent de maintenir leurs instruments de contrôle. De plus, si, auparavant, cela se faisait de manière voilée (le concept de leadership mondial et de multilatéralisme sous Barack Obama), Donald Trump a décidé d'agir de manière agressive, provoquant un grand émoi avec ses déclarations sur le Groenland, le Canada, le Canal de Panama et même l'OTAN, affaiblissant ainsi les liens du partenariat transatlantique. Ce faisant, certaines structures globalistes ont également été attaquées: les États-Unis se sont retirés de l'OMS, ne reconnaissent pas la Cour pénale internationale de La Haye (et la Hongrie s'était retirée de l'institution la veille) et ont également suspendu le financement de l'OMC et d'autres organisations internationales dans le cadre de leurs inspections.
Ces actions sont également directement liées à la multipolarité croissante qui, malgré les turbulences géopolitiques, prend de l'ampleur.
Cependant, en même temps, certaines institutions de la domination mondiale occidentale, telles que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, continuent de fonctionner. Au-delà de cela, les États-Unis essaient de renforcer les liens bilatéraux, avec leur nette domination, sur un pays partenaire, qui devient ainsi un satellite de Washington.
Existe-t-il une opportunité de résister à l'hégémon en déclin et de former un agenda international propre et de nouvelles règles ? En fin de compte, l'expérience historique et la nouvelle situation indiquent que, malgré le fait que les États-Unis restent la puissance militaire la plus forte et aient des avantages financiers sous la forme d'une monnaie de réserve imprimée par la Réserve fédérale, ces opportunités existent et commencent à être activement utilisées.
Des cas individuels, comme la résistance de la Corée du Nord, ainsi que la confrontation avec Cuba, le Venezuela, le Nicaragua et l'Iran, démontrent qu'il existe une forte volonté politique. Cependant, tout le monde ne l'a pas, et de nombreux États moyens et petits préfèrent suivre le courant dominant. Par conséquent, la question principale est la formation d'une tendance dominante. Plus précisément, la poursuite de la formation de la multipolarité.

L'anticolonialisme, le renforcement de la souveraineté, le développement technologique et la coopération internationale honnête sont les principaux critères du club BRICS, qui s'étend et suscite l'intérêt dans le monde entier, tant dans le Sud Global que dans l'Est Global (ce dernier terme est relativement nouveau, mais reflète une approche plus large de l'ordre mondial polycentrique).
Cependant, si les BRICS se sont formés selon des paramètres liés à la croissance économique, il existe d'autres associations qui adhèrent aux critères mentionnés pour la formation de la multipolarité.

Un exemple d'une telle association intergouvernementale est le groupe G-77, fondé en 1964, qui est le plus grand groupe international d'États reconnu par les Nations Unies. Actuellement, il comprend plus de 130 pays. Bien que son centre administratif soit à New York, puisque le siège de l'ONU s'y trouve, géographiquement, la grande majorité des pays membres du G-77 se trouvent dans l'hémisphère sud. Il existe également un format G-77+ Chine, ainsi que le projet Sud-Sud au sein du groupe.

Le Mouvement des pays non alignés (MNA), qui comprend 120 pays, dont beaucoup sont membres du G-77, s'inscrit également dans ce modèle.
Il existe également des structures régionales indépendantes, telles que l'ASEAN et la SAARC en Asie du Sud-Est et du Sud, l'Union africaine (UA) en Afrique, la Ligue des États arabes (Ligue arabe) au Moyen-Orient, la CELAC, l'UNASUR et l'ALBA en Amérique latine, et l'Union économique eurasienne dans l'ancienne Union soviétique. Il existe également l'Organisation de la coopération islamique, de nature suprarégionale, qui partage les principes mentionnés précédemment.
La création de nouveaux liens entre toutes ces structures peut devenir un catalyseur supplémentaire pour la formation de la multipolarité et la réduction de l'influence de l'hégémonie occidentale, qui continuera à tenter de pénétrer le Sud Global et l'Est Global à travers divers forums et conférences (le Dialogue de Shangri-La à Singapour, le Forum de Doha, etc.).
Le rôle de la Russie est également très important dans ce processus. Il est significatif qu'une opération militaire spéciale ait impulsé le processus de multipolarité d'une manière particulière. Cela est devenu particulièrement évident après les actions destructrices d'Israël en Palestine, qui ont bénéficié du soutien de l'Occident et, en particulier, des États-Unis. Même les défenseurs du globalisme, représentés par plusieurs auteurs américains, ont reconnu que cette position mettait en évidence la duplicité et l'hypocrisie de l'Occident face au reste du monde.
Et l'attention accrue portée au problème des deux conflits a aidé à identifier la raison de la Russie : après tout, initialement, depuis le coup d'État en Ukraine en 2014, il s'agissait de protéger les civils et leurs droits, y compris le droit de parler leur langue maternelle. Alors qu'Israël a ouvertement admis qu'il était intéressé par le nettoyage ethnique de la population indigène. Cela a donné certaines impulsions liées à la mémoire historique du rôle de l'URSS/les efforts de la Russie dans la lutte contre le nazisme et la libération de l'Europe, les efforts pour lutter contre la discrimination raciale et autre (depuis l'époque de l'Empire russe) ; et, de l'autre côté, le colonialisme brutal des pays occidentaux en Asie, en Afrique et en Amérique latine : la création de zoos humains avec des indigènes réduits en esclavage et, pour le dire sans ambages, le génocide de nombreux peuples, qui jusqu'à récemment se poursuivait sous la forme des activités des entreprises multinationales.
En résumé, il faut ajouter que le chemin vers la multipolarité passe par la destruction des discours imposés par l'Occident. Après tout, la division en Premier, Deuxième et Troisième Monde, ainsi qu'en pays développés et en développement, est la terminologie avec laquelle l'Occident a également souligné sa supériorité et son exclusivité. Et la véritable histoire ne se trouve pas dans les encyclopédies écrites à Londres et à Paris, ni dans les artefacts volés conservés dans les musées des pays occidentaux. Par conséquent, les travaux des scientifiques de Bagdad et d'Acre, de Kuala Lumpur et de Saint-Pétersbourg, de La Plata et de New Delhi doivent également occuper la place qui leur revient dans la compréhension du processus historique, y compris ses résultats les plus récents.
19:23 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : non-occident, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
La montée de la résistance civilisationnelle

La montée de la résistance civilisationnelle
Peiman Salehi
Introduction : La promesse et la trahison du libéralisme
Le libéralisme, autrefois présenté comme l'aboutissement final de l'organisation politique humaine, promettait la liberté, la dignité et la prospérité pour tous. Issu des Lumières et défendant des valeurs telles que les droits individuels, la démocratie et le libre marché, il revendiquait une supériorité morale sur toutes les autres idéologies. Pourtant, aujourd'hui, nous assistons à l'effondrement de ces promesses. L'ordre libéral a dégénéré en un appareil de domination, menant des guerres au nom de la paix, imposant des sanctions qui étouffent les nations et exportant un nihilisme culturel déguisé en « valeurs universelles ».
La trahison est profonde : la civilisation même qui se proclamait la défenderesse de la dignité humaine la piétine désormais pour maintenir son hégémonie mondiale.
Section 1 : La faillite éthique du libéralisme
Partout dans le monde, les contradictions morales du libéralisme sont exposées. Sous les bannières des « droits de l'homme » et de la « liberté », les puissances libérales ont lancé des guerres dévastatrices : Irak, Afghanistan, Libye. Les régimes de sanctions contre l'Iran, le Venezuela et la Syrie ont entraîné des souffrances indicibles parmi les civils. Plutôt que de favoriser la paix, le libéralisme a institutionnalisé la coercition.
En interne, l'Occident libéral fait face à sa propre décadence. Les inégalités atteignent des niveaux historiques ; la confiance dans les institutions démocratiques s'effondre. L'essor des États de surveillance, la censure sous couvert de « contrôle de la désinformation » et l'atomisation sociale croissante témoignent tous d'un système incapable de vivre à la hauteur de ses propres idéaux.
Philosophiquement, la prétention du libéralisme à l'universalisme s'est révélée être un masque pour le particularisme occidental. Ses institutions – l'ONU, le FMI et la Banque mondiale – ne servent pas l'humanité, mais les intérêts bien établis d'une oligarchie atlantiste. Grâce à des mécanismes tels que les conditions pour obtenir des prêts et l'imposition de politiques d'austérité, ces institutions ont souvent creusé les inégalités et la dépendance politique dans le Sud global plutôt que de favoriser un réel développement.
Section 2 : La montée de la résistance civilisationnelle
En réponse, une vague mondiale de résistance civilisationnelle s'est élevée. Il ne s'agit pas d'un simple nationalisme ; c'est une affirmation plus profonde de modes d'être différents, de façons alternatives de connaître et d'organiser les sociétés.

En Iran, la République islamique continue d'affirmer un modèle de gouvernance islamique enraciné dans la souveraineté spirituelle. La Russie, sous le dénominateur de l'eurasisme, revendique son identité orthodoxe et civilisationnelle. Le socialisme confucéen de la Chine offre une synthèse de tradition et de modernisation en dehors des paradigmes occidentaux. Pendant ce temps, l'Amérique latine assiste à une renaissance de la solidarité bolivarienne, et l'Afrique retrouve progressivement ses épistémologies indigènes.
La résistance civilisationnelle n'est pas un retour à l'isolationnisme ; c'est une insistance sur la multipolarité – sur le droit des différentes cultures à définir la modernité selon leurs propres termes.
Section 3 : Vers un monde multipolaire
Le moment unipolaire est terminé. L'ordre mondial émergent est intrinsèquement multipolaire, façonné par divers acteurs civilisationnels. Alors que le libéralisme cherchait à effacer la particularité culturelle au profit de l'homogénéisation, l'avenir appartient à la pluralité des civilisations.
Les partenariats stratégiques de l'Iran avec la Russie et la Chine, l'expansion des BRICS et la coopération Sud-Sud croissante illustrent que la résistance n'est pas simplement défensive. Elle est constructive – une entreprise créatrice pour construire un système international alternatif basé sur le respect, non sur la domination.
Ces civilisations, enracinées dans des traditions spirituelles et culturelles durables, possèdent une résilience que la modernité libérale, avec son ethos consumériste éphémère, manque de plus en plus.

Le libéralisme occidental, confronté au déclin démographique, à l'épuisement moral et à une extension stratégique excessive, est mal équipé pour inverser cette tendance. Le centre ne peut plus tenir.
Conclusion : La fin d'un impérialisme, la naissance des civilisations
L'effondrement moral du libéralisme marque non seulement un changement politique mais un tournant civilisationnel. Alors que l'hégémonie occidentale vacille, l'opportunité se présente de forger un monde plus juste, diversifié et spirituel.
La résistance civilisationnelle n'est pas née de la haine mais de l'amour – l'amour de la tradition, de l'identité, d'un avenir où l'humanité n'est pas réduite à des unités économiques mais honorée en tant que porteuse de sens transcendant.
Dans cette nouvelle ère, l'âge de l'Empire s'estompe. L'âge des civilisations se lève.
À l'aube de l'âge des civilisations, le dialogue entre les cultures doit remplacer le monologue d'une civilisation qui s'effondre.
18:03 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, états-civilisation, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
vendredi, 21 mars 2025
L'avancée du monde multipolaire se poursuit, malgré les revers en Europe et dans le monde arabe

L'avancée du monde multipolaire se poursuit, malgré les revers en Europe et dans le monde arabe
La chute de la Syrie et le comportement de l'UE ne peuvent pas arrêter l'inévitable
Brecht Jonkers
Source: https://brechtjonkers.substack.com/p/advance-of-multipola...
Cela ne parait sans doute pas toujours évident, mais dans l'ensemble, le monde avance dans la bonne direction, surtout comparé aux âges d'obscurité géopolitique des trente dernières années.
Le principal problème qui peut assombrir notre espoir pour l'avenir est la situation qui règne dans les deux régions du monde où tout s'est apparemment détérioré au-delà de toute possibilité de redressement : le monde arabe et l'Europe.
Le monde arabe, depuis la chute de la Syrie et le partage subséquent du pays entre Israël, les États-Unis et la Turquie, est dans un état de crise sévère depuis plusieurs mois. Probablement l'un des pires états dans lesquels la région ait été depuis la Naksa de 1967.
Israël semble régner en maître, occupant des parties significatives du Liban et de la Syrie et commandant directement le "nouveau gouvernement syrien" à Damas, en collaboration avec l'administration félone d'Erdoğan.
Alors qu'Israël occupe Quneitra et se trouve aux portes de Damas, le "gouvernement" du HTS a envahi le Liban à deux reprises jusqu'à présent et a assassiné ceux qui luttent contre l'occupation sioniste de leur propre terre.

La puissance arabe la plus forte qui se dresse actuellement sur le chemin de la domination sioniste est le Yémen. Et pour cela, les Yéménites saignent chaque jour. Sion a entraîné les États-Unis dans un état de guerre ouverte de facto contre le Yémen et au bord de la guerre totale contre l'Iran par extension.
Le deuxième fait désespérant dans cette équation est l'Europe. Actuellement dirigée par des troglodytes assoiffés de sang, l'Union européenne (à l'exception de quelques nations résistantes comme la Hongrie et la Slovaquie) cherche activement à déclencher la Troisième Guerre mondiale. Des plans mégalomaniaques pour une militarisation rapide sont en cours, financés par des réductions budgétaires et des mesures d'austérité que l'on n'a pas vues depuis le règne de Thatcher au Royaume-Uni. Certains pays de l'UE sont même prêts à ruiner toute leur économie pour ce projet belliqueux, allant jusqu'à proposer de vendre leurs propres réserves d'or stratégiques juste pour obtenir un peu d'argent liquide afin d'acheter des avions et des canons. Pendant ce temps, l'Allemagne relance la production de chars afin de pouvoir revenir dans le Lebensraum à l'est.
Il est facile de perdre espoir face à la situation qui règne dans ces deux zones du monde. Mais le fatalisme est l'ennemi de l'activité révolutionnaire, et y céder serait comparable à une capitulation.
Ne vous y trompez pas. Le match actuel de l'histoire est celui du progrès et de l'amélioration.
Le monde multipolaire avance. La Chine, la Russie et l'Iran ont renforcé leurs liens mutuels au-delà de tout ce qui a été vu auparavant. Une grande partie de l'Eurasie s'unit sur la base du respect mutuel, de la non-intervention et de la souveraineté nationale. L'Afrique se lève, les États du Sahel s'unissant sous la bannière de Thomas Sankara.

Les États-Unis ne perdent pas seulement du terrain en tant qu'ancien hégémon mondial, risquant également un effondrement sociétal en tant qu'État ; ils sont maintenant arrivés à un point où même le gouvernement américain admet qu'il perd rapidement, que le pays est dans un état de crise sévère et qu'il ne peut plus maintenir la position de "maîtriser le monde".
L'impérialisme s'effondre, mais dans ses dernières étapes, il montre ses griffes encore plus férocement qu'auparavant. Nous devons être préparés à faire face à cela alors que la transition vers un nouveau monde se déroule.
14:53 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, europe, monde arabe, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
lundi, 02 décembre 2024
Alexandre Douguine: "Le moment libéral"

Le moment libéral
par Alexandre Douguine
Alexandre Douguine affirme que l'effondrement du monde unipolaire marque le début d'une grande métamorphose, la lumière déclinante du libéralisme occidental cédant la place à l'éveil d'anciennes traditions, de profondes identités civilisationnelles et à la promesse d'une ère multipolaire dynamique aux possibilités illimitées.
Dans un numéro de 1990/1991 de la prestigieuse revue mondialiste Foreign Affairs, l'expert américain Charles Krauthammer avait publié un article programmatique intitulé « The Unipolar Moment » (= Le moment unipolaire) (1). Dans cet essai, il proposait une explication à la fin du monde bipolaire. Après l'effondrement des pays du Pacte de Varsovie et la désintégration de l'Union soviétique (qui n'avait pas encore eu lieu au moment de la publication de l'article), un nouvel ordre mondial émergerait dans lequel les États-Unis et l'Occident collectif (OTAN) resteraient le seul pôle de pouvoir, régissant le monde en établissant des règles, des normes et des lois, tout en assimilant leurs propres intérêts et valeurs à des normes universelles, globales et obligatoires. Krauthammer a qualifié cette hégémonie mondiale de facto de l'Occident de « moment unipolaire ».

Peu après, un autre expert américain, Francis Fukuyama, a publié un manifeste similaire intitulé La fin de l'histoire (2). Contrairement à Fukuyama, qui a déclaré prématurément que la victoire de l'Occident sur le reste de l'humanité était complète et que toutes les nations adopteraient désormais l'idéologie libérale et accepteraient la domination des États-Unis et de l'Occident, Krauthammer a fait preuve de plus de retenue et de prudence. Il a choisi de parler d'un « moment », se référant à une situation de facto dans l'équilibre du pouvoir mondial, sans tirer de conclusions hâtives sur la durabilité ou la durée de l'ordre unipolaire. Les signes de l'unipolarité sont évidents: l'adoption quasi universelle du capitalisme, de la démocratie parlementaire, des valeurs libérales, des variantes de l'idéologie des droits de l'homme, de la technocratie, de la mondialisation et du leadership américain. Cependant, Krauthammer a reconnu la possibilité que cet état de fait ne soit pas permanent mais simplement une phase - une phase qui pourrait évoluer vers un modèle à long terme (validant la thèse de Fukuyama) ou qui pourrait au contraire s'achever, laissant place à un ordre mondial différent.
En 2002/2003, Krauthammer est revenu sur sa thèse dans un article intitulé « The Unipolar Moment Revisited » (3), publié dans la revue réaliste (plutôt que mondialiste) National Interest. Cette fois, il affirme, une décennie plus tard, que l'unipolarité s'est avérée être un moment, et non un ordre mondial stable. Il a suggéré que des modèles alternatifs allaient bientôt émerger, alimentés par des tendances anti-occidentales croissantes à l'échelle mondiale - en particulier dans les pays islamiques, en Chine et dans une Russie renaissante sous la direction de Vladimir Poutine. Les événements qui ont suivi ont confirmé la conviction de Krauthammer selon laquelle le moment unipolaire était révolu. Les États-Unis n'ont pas réussi à consolider le leadership mondial qu'ils détenaient réellement dans les années 1990, et la domination occidentale est entrée dans une phase de déclin. L'opportunité d'une hégémonie mondiale, que les élites occidentales avaient pratiquement tenue entre leurs mains, a été gâchée. Désormais, au mieux, l'Occident devrait participer à la construction d'un monde multipolaire à un autre titre, sans viser l'hégémonie, afin d'éviter d'être laissé en marge de l'histoire.

Le discours de Poutine à Munich en 2007, l'ascension de Xi Jinping en Chine et la croissance économique rapide du pays, les événements de 2008 en Géorgie, la révolution de Maïdan en Ukraine et la réunification de la Russie avec la Crimée, l'opération militaire spéciale de 2022 et la guerre à grande échelle au Moyen-Orient commencée en 2023 - tout cela a confirmé dans la pratique que les penseurs prudents, Krauthammer et Samuel Huntington, qui prévoyaient une ère de « choc des civilisations » (4), étaient bien plus proches de la vérité que la vision trop optimiste de Fukuyama (optimiste pour l'Occident libéral, cela va de soi). Aujourd'hui, il est clair pour tout observateur raisonnable que l'unipolarité n'était qu'un « moment », qui cède maintenant la place à un nouveau paradigme - la multipolarité ou, plus prudemment, un « moment multipolaire » (5).
Nous revenons sur cette discussion pour souligner l'importance du concept de « moment » dans l'analyse de la politique mondiale. Ce concept restera un point central dans la suite de notre analyse.
Est-ce un moment ou non ?
Le débat sur la question de savoir si un système international, politique ou idéologique particulier représente quelque chose d'irréversible ou, à l'inverse, quelque chose de temporaire, de transitoire ou d'instable, ne date pas d'hier. Les défenseurs de théories spécifiques affirment souvent avec véhémence le caractère inévitable des régimes sociaux ou des transformations qu'ils privilégient. En revanche, les sceptiques et les observateurs critiques proposent d'autres points de vue, considérant ces systèmes comme de simples moments.
Cette dynamique est clairement visible dans l'exemple du marxisme. Pour la théorie libérale, le capitalisme et l'ordre bourgeois représentent le destin de l'humanité - un état permanent dans lequel le monde devient uniformément libéral-capitaliste et où tous les individus finissent par rejoindre la classe moyenne, devenant ainsi des bourgeois. Les marxistes, cependant, considèrent le capitalisme comme un moment historique du développement. Il était nécessaire pour surmonter le moment féodal précédent, mais il serait lui-même supplanté par le socialisme et le communisme. Le prolétariat remplacera la bourgeoisie, la propriété privée sera abolie et l'humanité ne sera plus composée que de travailleurs. Pour les marxistes, le communisme n'est pas un moment mais, essentiellement, la « fin de l'histoire ».

Les révolutions socialistes du 20ème siècle - en Russie, en Chine, au Viêt Nam, en Corée, à Cuba et ailleurs - semblaient valider le marxisme. Cependant, il n'y a pas eu de révolution mondiale et un monde bipolaire a émergé. De 1945 (après la victoire commune des communistes et des capitalistes sur l'Allemagne nazie) à 1991, deux systèmes idéologiques ont coexisté. Chaque camp affirmait que l'autre n'était qu'un moment - une phase dialectique plutôt que la fin de l'histoire. Les communistes affirmaient que le capitalisme s'effondrerait et que le socialisme triompherait, tandis que les idéologues libéraux soutenaient que le communisme était une déviation de la voie bourgeoise et que le capitalisme perdurerait à jamais. La thèse de la fin de l'histoire de Fukuyama faisait écho à cette croyance. En 1991, il s'est avéré qu'il avait raison: le système socialiste s'est effondré et les États post-soviétiques ainsi que la Chine maoïste sont passés à l'économie de marché, confirmant ainsi les prédictions libérales.
Certains marxistes gardent l'espoir que le capitalisme s'effondrera, ouvrant la voie à une révolution prolétarienne, mais cela n'est pas certain. Le prolétariat mondial se réduit et l'humanité semble prendre une toute autre direction.
Les penseurs libéraux ont toutefois adopté le point de vue de Fukuyama, assimilant le communisme à un moment et proclamant un « capitalisme sans fin ». Les postmodernes ont exploré les contours de cette nouvelle société, proposant des approches radicales pour résister au capitalisme de l'intérieur, allant de la transformation individuelle à des stratégies technologiques subversives. Ces idées ont trouvé un écho parmi les élites de gauche aux États-Unis, influençant les politiques relatives à la culture de l'homosexualité, à la culture de l'annulation (cancel culture), aux programmes écologiques et au transhumanisme. Pourtant, les partisans et les détracteurs du capitalisme victorieux s'accordent à dire qu'il représente la dernière étape de l'humanité, au-delà de laquelle se trouve la post-humanité, comme le prévoient les futurologues parlant de la « Singularité », où la mortalité humaine est remplacée par l'immortalité de la machine. Bienvenue dans la Matrice.
Ainsi, dans l'affrontement idéologique, la bourgeoisie a triomphé, façonnant le paradigme dominant de la « fin de l'histoire ».

Trump comme facteur de l'histoire mondiale
La possibilité même d'appliquer le terme « moment » à l'ère du triomphe mondial du capitalisme, même au sein de la sphère intellectuelle occidentale (comme l'a fait Krauthammer), ouvre une perspective unique qui n'a pas encore été pleinement explorée et comprise. L'effondrement actuel et évident du leadership occidental et l'incapacité de l'Occident à servir d'arbitre universel de l'autorité légitime pourraient-ils également comporter une dimension idéologique ? La fin de l'unipolarité et de l'hégémonie occidentale pourrait-elle signifier la fin du libéralisme lui-même ?

Cette idée est étayée par un événement politique crucial: l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis pour deux mandats. La présidence de Trump a représenté une répudiation frappante du mondialisme et du libéralisme, reflétant l'émergence d'une masse critique de mécontentement à l'égard de la direction idéologique et géopolitique des élites libérales, même au cœur de l'unipolarité. D'ailleurs, le vice-président choisi par Trump pour son second mandat, J. D. Vance, s'identifie ouvertement comme un partisan du « conservatisme post-libéral ». Pendant la campagne de Trump, le libéralisme a été constamment invoqué comme un terme négatif, visant spécifiquement le « libéralisme de gauche » du parti démocrate. Cependant, dans les cercles plus larges de partisans de Trump, le libéralisme est devenu un synonyme de dégénérescence, de décadence et de corruption morale au sein de l'élite dirigeante.
Pour la deuxième fois dans l'histoire récente, une personnalité politique ouvertement critique à l'égard du libéralisme a triomphé dans la citadelle même de l'idéologie libérale, les États-Unis. Parmi les partisans de Trump, le libéralisme en est venu à être carrément diabolisé, reflétant son association avec le déclin moral et politique. Il est donc de plus en plus plausible de parler de la fin du « moment libéral ». Le libéralisme, autrefois considéré comme le vainqueur ultime de la progression historique, apparaît aujourd'hui comme une simple étape dans le cours plus large de l'histoire, une étape avec un début et une fin, limitée par son contexte géographique et historique.
Le déclin du libéralisme signale l'émergence d'une idéologie alternative, d'un nouvel ordre mondial et d'un ensemble de valeurs différent. Le libéralisme s'est avéré ne pas être un destin, ni la fin de l'histoire, ni un paradigme irréversible et universel, mais simplement un épisode - une ère avec des limites temporelles et spatiales claires. Le libéralisme est intrinsèquement lié au modèle occidental de la modernité. S'il a gagné des batailles idéologiques contre d'autres formes de modernité - le nationalisme et le communisme - il a finalement atteint sa conclusion. Avec lui, le « moment unipolaire » décrit par Krauthammer et le cycle plus large de la domination coloniale singulière de l'Occident sur le globe, qui a commencé à l'époque des grandes découvertes géographiques, ont également pris fin.
L'ère post-libérale
L'humanité entre maintenant dans une ère post-libérale. Cependant, cette ère diverge fortement des attentes marxistes-communistes du passé. Premièrement, le mouvement socialiste mondial s'est largement estompé et ses principaux bastions - l'Union soviétique et la Chine - ont abandonné leurs formes orthodoxes, adoptant des aspects du modèle libéral à des degrés divers. Deuxièmement, les principales forces responsables de l'effondrement du libéralisme sont les valeurs traditionnelles et les identités civilisationnelles profondes.

L'humanité surmontera le libéralisme non pas par une phase socialiste, matérialiste ou technologique, mais en faisant revivre des couches culturelles et civilisationnelles que la modernité occidentale a jugées obsolètes et éradiquées. Ce retour au pré-moderne, plutôt que la poursuite de la trajectoire postmoderne ancrée dans la modernité occidentale, définit l'essence du post-libéralisme. Contrairement aux attentes de la pensée progressiste de gauche, le post-libéralisme émerge comme un rejet des prétentions universelles de l'ordre moderne occidental. Il considère plutôt l'ère moderne comme un phénomène temporaire, un épisode dû à la dépendance d'une culture spécifique à l'égard de la force brute et de l'exploitation technologique agressive.
Le monde post-libéral n'envisage pas la poursuite de l'hégémonie occidentale, mais un retour à la diversité des civilisations, comme à l'époque qui a précédé la montée en flèche de l'Occident. Le libéralisme, en tant que dernière forme d'impérialisme mondial occidental, a absorbé tous les principes clés de la modernité européenne et les a poussés à leurs extrêmes logiques : la politique du genre, la culture woke, la "culture de l'annulation", la théorie critique de la race, le transhumanisme et les cadres postmodernistes. La fin du moment libéral marque non seulement l'effondrement du libéralisme, mais aussi la conclusion de la domination singulière de l'Occident dans l'histoire du monde. C'est la fin de l'Occident.
Le moment libéral chez Hegel
Le concept de « fin de l'histoire » est apparu à plusieurs reprises dans cette discussion. Il est maintenant nécessaire de revenir sur la théorie elle-même. L'expression trouve son origine chez Hegel, et sa signification est enracinée dans la philosophie de Hegel. Marx et Fukuyama ont tous deux adopté ce concept (ce dernier par l'intermédiaire de l'hégélien russo-français Alexandre Kojève), mais ils l'ont dépouillé de ses fondements théologiques et métaphysiques.

Dans le modèle de Hegel, la fin de l'histoire est inséparable de son commencement. Au début de l'histoire se trouve Dieu, caché en lui-même. Par la négation de soi, Dieu se transforme en Nature. Dans la Nature, la présence de Dieu est latente mais active, et cette présence latente est à l'origine de l'émergence de l'histoire. L'histoire, à son tour, représente le déploiement de l'Esprit. Des sociétés de différents types émergent au fil du temps: monarchies traditionnelles, démocraties et sociétés civiles. Enfin, l'histoire culmine dans le grand Empire de l'Esprit, où Dieu se manifeste le plus pleinement dans l'État - pas n'importe quel État, mais un État philosophique guidé par l'Esprit.
Dans ce cadre, le libéralisme n'est qu'un moment. Il suit la dissolution d'États plus anciens et précède l'établissement d'un nouvel État véritable qui marque l'apogée de l'histoire. Les marxistes et les libéraux, rejetant la base théologique de Hegel, ont réduit sa théorie à des termes matérialistes. Ils sont partis de la nature, sans tenir compte de la conception de Dieu de Hegel, pour aboutir à la société civile - le libéralisme - comme point culminant de l'histoire. Pour les libéraux comme Fukuyama, l'histoire s'achève lorsque l'humanité tout entière devient une société civile mondiale. Les marxistes, quant à eux, envisagent la fin de l'histoire avec une société communiste sans classes, bien qu'elle reste dans le cadre de la société civile.
En rétablissant le modèle philosophique complet de Hegel, il devient évident que le libéralisme n'est qu'une phase transitoire - ce que Hegel appellerait un « moment ». Sa conclusion ouvre la voie à la réalisation ultime de l'Esprit, que Hegel envisageait comme un Empire de l'Esprit.
Le postmodernisme et la monarchie
Dans ce contexte, l'idée de monarchie acquiert une signification nouvelle - non pas comme une relique du passé, mais comme un modèle potentiel pour l'avenir. L'ère mondiale de la démocratie libérale et du républicanisme s'est épuisée. Les efforts visant à établir une république mondiale ont échoué. En janvier 2025, cet échec sera définitivement reconnu.
Que se passera-t-il ensuite ? Les paramètres de l'ère post-libérale restent indéfinis. Cependant, la reconnaissance du fait que toute la modernité européenne - sa science, sa culture, sa politique, sa technologie, sa société et ses valeurs - n'était qu'un épisode, culminant dans une conclusion lugubre et peu glorieuse, suggère que l'avenir post-libéral sera radicalement inattendu.
Hegel nous donne un indice : l'ère post-libérale sera une ère de monarchies. La Russie contemporaine, bien qu'elle soit encore formellement une démocratie libérale, présente déjà les caractéristiques d'une monarchie: un dirigeant populaire, la permanence de l'autorité suprême et l'accent mis sur les valeurs spirituelles, l'identité et la tradition. Ce sont là les fondements d'une transition monarchique - non pas dans la forme, mais dans l'essence.
D'autres civilisations évoluent dans une direction similaire. L'Inde de Narendra Modi reflète de plus en plus l'archétype d'un monarque sacré, un chakravartin, proche du dixième avatar Kalki, qui inaugure la fin d'un âge sombre. La Chine de Xi Jinping présente les traits d'un empire confucéen, Xi incarnant l'archétype de l'empereur jaune. Même le monde islamique pourrait s'intégrer grâce à un califat modernisé.
Dans ce monde post-libéral, même les États-Unis pourraient connaître un tournant monarchique. Des penseurs influents comme Curtis Yarvin préconisent depuis longtemps la monarchie en Amérique. Des personnalités comme Donald Trump, avec ses liens dynastiques, pourraient symboliser ce changement.

Un avenir ouvert
Le terme « moment libéral » a des implications révolutionnaires pour la pensée politique. Ce qui était autrefois considéré comme un destin inéluctable se révèle n'être qu'un motif éphémère dans la vaste tapisserie de l'histoire. Cette prise de conscience ouvre la voie à une imagination politique sans limites. Le monde post-libéral est un monde de possibilités infinies, où le passé, l'avenir et même les traditions oubliées peuvent être redécouverts ou réimaginés.
Ainsi, les dictats déterministes de l'histoire sont renversés, annonçant une ère de temporalités plurielles. Au-delà du moment libéral s'ouvre une nouvelle liberté, où des civilisations diverses tracent leur chemin vers les horizons inconnus d'un avenir post-libéral.
Notes:
1) Krauthammer, Charles. “The Unipolar Moment”, Foreign Affairs, 70.1, 1990/1991, pp. 23-33.
2) Fukuyama, Francis. The End of History and the Last Man. NY: Free Press, 1992.
3) Krauthammer, Charles. “The Unipolar Moment Revisited”, National Interest, 70, 2002/2003, pp. 5-17.
4) Huntington, Samuel. “The Clash of Civilizations?”, Foreign Affairs, summer 1993, pp. 22-47.
5) Савин Л., Многополярный момент.
17:39 Publié dans Actualité, Philosophie, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : alexandre douguine, libéralisme, unipolarité, multipolarité, définition, philosophie, philosophie politique, politologie, sciences politiques |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
vendredi, 22 novembre 2024
Douguine fait l'éloge de la guerre menée par Modi contre la «mentalité coloniale»

Douguine fait l'éloge de la guerre menée par Modi contre la «mentalité coloniale»
L'Inde, la Russie et la Chine sont de grands États civilisationnels qui doivent se réinventer, a déclaré le philosophe russe.
Alexandre Douguine
L'Inde joue un rôle « crucial » dans la nouvelle architecture mondiale et l'équilibre des pouvoirs, a déclaré le politologue et philosophe russe Alexandre Douguine dans une interview accordée à RT. Il s'agit notamment de créer un état d'esprit « décolonisé » et d'abandonner les « récits contrôlés par l'Occident », a-t-il ajouté.
S'exprimant en marge d'un événement organisé par Russia House à New Delhi, M. Douguine a indiqué que le principal défi à relever pour créer un monde multipolaire était « d'ordre philosophique - restaurer notre identité métaphysique ». Le politologue a rappelé l'appel lancé par le Premier ministre Narendra Modi aux Indiens pour qu'ils « éliminent toute trace de mentalité coloniale » alors que le pays, qui a obtenu son indépendance de la domination coloniale britannique en 1947, progresse vers une nouvelle vision et une nouvelle identité. L'Inde, a-t-il noté, s'identifie désormais comme Bharat - un nom qui reflète une rupture avec son héritage colonial.
« Dans aucune partie de notre existence, pas même au plus profond de nos esprits ou de nos habitudes, il ne devrait y avoir la moindre trace d'esclavage. Il faut l'étouffer dans l'œuf », a déclaré Modi en 2022, lors d'un discours prononcé à l'occasion du 76ème jour de l'indépendance de l'Inde. "Nous devons nous libérer de la mentalité esclavagiste, qui se manifeste dans d'innombrables choses en nous et autour de nous".

Le gouvernement Modi a mis en œuvre des réformes administratives, économiques et sociales motivées par l'idée d'établir une identité distincte pour la « Nouvelle Inde », qui se transforme en une nation développée alimentée par des innovations technologiques.
« La colonisation n'est pas seulement un contrôle politique ou administratif, c'est aussi un contrôle des mentalités », a déclaré M. Douguine. "Toutes les civilisations devraient décoloniser leur esprit. En Russie, nous y travaillons également, car notre éducation et nos sciences humaines sont totalement contrôlées par les récits occidentaux".
« Nous devons trouver un moyen de sortir de cet état de colonisation des esprits pour nous libérer et nous aider à nous libérer les uns les autres en donnant l'exemple. Nous devons rester plus proches les uns des autres et créer un monde juste, démocratique, équilibré et égalitaire - un nouvel ordre mondial fondé précisément sur la multipolarité », a ajouté le philosophe.
Selon Douguine, l'Inde, la Russie et la Chine sont des exemples d'États civilisationnels qui réunissent des peuples, des cultures et des religions différents. Il a affirmé que ces trois pays ont joué un rôle déterminant dans la formation de la structure fondatrice du groupe BRICS, qui remet en question l'ordre mondial dominé par l'Occident. Il a insisté sur le fait que la multipolarité devrait être fondée sur le dialogue entre les États civilisationnels, plutôt qu'entre des États-nations qui sont représentatifs du modèle westphalien, et que le rôle de l'Inde dans ce processus est «crucial».
« L'Inde pourrait choisir d'inclure l'Occident dans un concert d'États civilisationnels afin de créer une nouvelle architecture du monde et un nouvel équilibre des pouvoirs », a suggéré M. Douguine, ajoutant que New Delhi pourrait également jouer un rôle majeur en évitant un “conflit suicidaire” entre la Russie et les États-Unis. De même, Moscou pourrait arbitrer les conflits entre l'Inde et la Chine.
Depuis l'escalade du conflit ukrainien, New Delhi a maintenu des liens étroits avec Moscou, son partenaire traditionnel, mais aussi avec Washington, malgré les pressions sans précédent exercées par l'Occident pour qu'il détériore ses relations avec la Russie. Les responsables indiens affirment que la politique étrangère du pays est guidée par les intérêts d'une nation connaissant une croissance économique rapide et desservant une population de 1,4 milliard d'habitants. Modi a insisté sur le fait qu'une résolution du conflit ukrainien ne pouvait être obtenue sur le champ de bataille et a appelé à des solutions par « la diplomatie et le dialogue ».
12:36 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : inde, narendra modi, alexandre douguine, états-civilisations, multipolarité |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
mardi, 22 octobre 2024
Théorie de l'arc de crise : géopolitique et géostratégie

Théorie de l'arc de crise : géopolitique et géostratégie
Tiberio Graziani
Source: https://geoestrategia.eu/noticia/43416/geoestrategia/teoria-del-arco-de-crisis:-geopolitica-y-geoestrategia.html
Les deux guerres en cours ont des origines différentes et lointaines
Les causes de la guerre russo-ukrainienne, si l'on se limite au contexte régional, remontent aux émeutes de l'Euromaïdan de novembre il y a dix ans, à l'annexion ultérieure de la Crimée par la Russie, aux politiques anti-russophones mises en œuvre dans le Donbass par Kiev et les républiques séparatistes autoproclamées de Donetsk et de Louhansk. En revanche, le conflit israélo-palestinien, si l'on ne considère que la portée régionale, remonte à la guerre civile de juin 2007, lorsque le Hamas est parvenu à prendre le contrôle total de la bande de Gaza.
En réalité, les deux guerres ont des origines beaucoup plus anciennes et, surtout, ne peuvent pas être simplement limitées, non seulement en termes de causes mais aussi en termes d'effets internationaux, à leurs dimensions régionales respectives. Cela s'explique par les intérêts importants des autres acteurs impliqués, qui sont à la fois locaux et mondiaux.
Le long après-guerre froide et le moment unipolaire
L'affrontement entre la Russie et l'Ukraine est une manifestation spectaculaire de la longue période de l'après-guerre froide qui a suivi l'effondrement de l'Union soviétique ; à certains égards, il en marque la fin. Cette période d'après-guerre est également étrange et tragique, car elle est marquée par une série impressionnante d'événements militaires.
Le début de cette période d'après-guerre, aussi dramatique que sa conclusion, remonte aux guerres balkaniques de la décennie 1991-2001, qui ont culminé avec l'opération des forces alliées dirigée par l'OTAN. Les Européens, encore sous l'effet de l'euphorie brève mais intensément optimiste liée à la chute spectaculaire du mur de Berlin (novembre 1989), ont été brutalement réveillés. Au lieu d'assister à la « fin de l'histoire » (Fukuyama F., "The End of the History ?" in The National Interest, Summer 1989, The End of History and the Last Man, 1992), ils ont été les témoins, sur leur propre continent et pendant toute une décennie, d'une guerre civile sanglante et des actions dévastatrices de deux opérations de l'Alliance atlantique, Allied Force en 2001 et Deliberate Force en 1995.

Situé temporellement à la fin de la longue période de l'après-guerre froide, le conflit actuel entre Russes et Ukrainiens est également une guerre civile entre populations slaves et un affrontement entre républiques post-soviétiques. Cependant, contrairement aux guerres balkaniques qui ont éclaté au plus fort du séisme géopolitique provoqué par la chute du mur de Berlin, la dissolution de l'URSS et du Pacte de Varsovie, cette guerre intervient après trois décennies d'hégémonie mondiale des États-Unis. La conclusion à tirer est qu'elle représente un nouvel exemple de l'incapacité du monde occidental, en particulier de celui dirigé par les États-Unis, à gérer le « moment unipolaire ».
Au cours des trente dernières années, la « nation indispensable » - comme l'a fièrement définie le président Clinton dans son deuxième discours inaugural le 20 janvier 1997 ( "L'Amérique est la seule nation indispensable au monde") - a démontré à maintes reprises cette incapacité. L'exemple le plus récent est l'abandon de l'Afghanistan après vingt ans de guerre. Cet abandon de l'Afghanistan après vingt ans de guerre, laisse derrière lui un pays dévasté et des milliers de morts, de blessés et d'invalides.
L'« opération militaire spéciale » - telle que définie par le Kremlin pour l'invasion du territoire ukrainien - qui a débuté le 24 février 2022, est sans aucun doute une réponse ferme de la Russie à la pénétration progressive de l'Occident dans la masse continentale eurasienne, en particulier à l'expansion de l'OTAN jusqu'aux frontières occidentales de l'État russe. Il s'agit d'une réponse prévisible, compte tenu du bref conflit russo-géorgien d'août 2008 et de l'annexion de la Crimée en 2014.
L'« Opération militaire spéciale » de 2022 met en évidence le manque de pertinence de l'UE en termes de planification de la sécurité, sa capacité limitée à définir un rôle géopolitique stabilisateur distinct dans le monde post-bipolaire et, en fin de compte, sa subordination totale et non critique aux États-Unis -son principal allié - et à l'OTAN. Cette guerre nous montre, une fois de plus, que l'UE ne sait pas se concevoir comme une entité autonome et indépendante en dehors du contexte occidental dominé par les États-Unis.
De plus, en ne comprenant pas ou en ne voulant pas comprendre le processus historique en cours, l'UE ne voit pas ce qui se passe à ses frontières et ce qui pourrait se produire dans un avenir immédiat. En conséquence, elle se retrouve constamment et dramatiquement mal préparée donc moralement coupable d'au moins quatre catastrophes qui persistent ou se sont produites dans son voisinage immédiat : a) les guerres balkaniques de 1991-2001 ; b) la déstabilisation de la Libye en 2011 ; c) la guerre russo-ukrainienne de 2022 ; d) la guerre israélo-palestinienne de 2023, sans parler de l'incapacité à trouver une solution au grave problème migratoire au cours des trois décennies qui se sont écoulées depuis son apparition.
Quant aux pays d'Europe de l'Est directement et indirectement impliqués, le conflit russo-ukrainien a montré, après trois décennies, que leurs classes dirigeantes - qu'elles soient politiques, économiques ou intellectuelles - enfermées dans leur néo-nationalisme étroit et à courte vue, ont été incapables de développer un projet régional autonome ou de présenter une proposition utile pour leur rôle géopolitique et géostratégique spécifique dans le nouveau contexte qui a émergé de la dissolution de l'Union soviétique, caractérisé par le processus concomitant de la mondialisation.
Prises entre la séduction exercée par Bruxelles et les pressions atlantiques exercées par Londres et Washington, d'une part, et la réinterprétation et la reconstruction de leurs identités nationales basées sur la russophobie, d'autre part, ces classes dirigeantes n'ont pas saisi l'opportunité historique offerte par l'effondrement soviétique: l'option de s'émanciper de l'Est et de l'Ouest, de se présenter comme une zone cohésive et autonome, jouant le rôle de pivot et de charnière entre les États membres de l'Union européenne et la Fédération de Russie.

La peur d'un voisin imposant, perçu comme dangereux et agressif (bien qu'au début des années 1990, la Russie pouvait difficilement être considérée comme un pays « dangereux » pour ses voisins), ainsi que les pressions de l'OTAN, ont conduit ces pays à adhérer d'abord à l'Alliance atlantique, puis à l'Union européenne. Les classes dirigeantes d'Europe de l'Est ont ainsi pris la décision peu subtile de quitter un camp - le camp russophile - pour un autre, le camp euro-atlantique, perdant ainsi une opportunité difficile à retrouver: celle de se positionner comme un centre d'échange et de compensation entre l'Est et l'Ouest.
L'Europe de l'Est, dans une perspective historique à moyen terme, est passée de la sphère d'influence soviétique à la sphère d'influence atlantique, c'est-à-dire de la cage du Pacte de Varsovie à la cage du Pacte atlantique, d'un maître à un autre. En choisissant de devenir l'extrême périphérie orientale du camp occidental hégémonisé par les États-Unis, cette partie de l'Europe a choisi de devenir un arc de crise permanent entre l'Occident et la Russie.
Choc des civilisations : cui prodest ?
Bien sûr, on pourrait objecter à ce qui a été écrit jusqu'ici que le conflit entre Moscou et Kiev s'inscrit dans un éventuel projet du Kremlin visant à rétablir la domination de Moscou sur un territoire ayant appartenu à l'Empire tsariste puis à l'Union soviétique... Certes, le discours public russe ne manque pas d'échos néo-impériaux (par ailleurs marginaux, mais remarquables par leur force mobilisatrice), dont certains sont même teintés d'un certain spiritualisme civilisationnel ambigu qui interprète l'affrontement actuel dans le langage fumeux de l'eschatologie. Cependant, ce projet possible, cette stratégie hypothétique du Kremlin ne résiste pas à une lecture moins émotionnelle et romantique des événements actuels et à une analyse de leurs causes, ainsi que, notamment, à une description plus objective et réaliste de la situation, des « valeurs » actuelles exprimées par la Russie et l'Occident.
Certaines précisions du président Poutine sur la supériorité des valeurs de la Russie par rapport à l'Occident - qui semblent à première vue reprendre les échos néo-impérialistes et civilisationnels évoqués plus haut - renvoient à l'affrontement dialectique avec les principaux représentants politiques du camp opposé (l'« Occident collectif »), qui assimilent le gouvernement de la Fédération à une autocratie de tradition tsariste, accusent le Kremlin de promouvoir des théories obscurantistes et d'exercer un régime liberticide et oppressif.
Plus importantes et pleines de réalisme politique sont les déclarations continues de Poutine, au moins depuis son discours à la Conférence de Munich (2007), sur la neutralité des régions voisines de la Fédération pour leurs besoins de sécurité.
Pour en revenir au prétendu désir du Kremlin de rétablir la Russie impériale ou une réédition de l'Union soviétique, il convient de noter que le récit néo-impérial et civilisationnel, paradoxalement, devient fonctionnel pour la stratégie américaine de maintien de l'équilibre mondial. L'hégémonie, aussi bien que largement et magistralement définie par les deux textes canoniques qui sont sans aucun doute ceux de Samuel P. Huntington et Zbigniew Brzezinski, auteurs respectivement de The Clash of Civilisations and the Reconstruction of the World Order (1996) et de The Grand Chessboard. La primauté américaine et ses impératifs géostratégiques (1997).
Si le Kremlin succombait à la tentation du récit civilisationnel « néo-impérial » et prenait, sur cette base, des décisions stratégiques, il tomberait irrémédiablement dans le piège du choc des civilisations, en s'exposant ainsi que l'ensemble de l'Eurasie. Elle s'exposerait à la multiplication des crises prévues par Brzezinski et au danger de fragmentation de son espace national et de tout le continent selon des lignes de fracture religieuses et ethnoculturelles: en fin de compte, elle réaliserait le rêve hégémonique et messianique des États-Unis, celui d'être la nation indispensable, l'unique dispensateur de civilisation et de valeurs.

De la guerre israélo-arabe au conflit Israël-Hamas
La guerre actuelle entre la bande de Gaza et l'État d'Israël, qui a débuté le 7 octobre 2023 avec l'opération Al Aqsa Flood voulue et organisée par le Hamas, à laquelle Israël a réagi rapidement en mettant en œuvre une réponse disproportionnée avec l'opération Iron Swords, est un épisode du conflit israélo-arabe plus large qui a débuté en 1948. Il constitue la troisième phase de l'affrontement direct entre Israël et Gaza. Elle fait suite aux opérations « Plomb durci » et « Bordure protectrice », lancées par Israël contre Gaza en 2008 et 2014, respectivement.
Il convient de revenir rapidement sur l'histoire de ce long conflit, dont la guerre actuelle constitue une partie importante, en raison de certains éléments qui la distinguent des épisodes précédents: l'asymétrie des belligérants, le nombre impressionnant de victimes, principalement des enfants, la passivité de la soi-disant communauté internationale et des pays arabes, l'hybridation entre guerre de religion et libération nationale, la stratégie de l'Axe de la résistance parrainée par l'Iran.
Les trois guerres de 1948, 1967 et 1973 sont des conflits entre des coalitions arabes et Israël. Ce sont des guerres qui expriment la volonté de certaines nations arabes de résoudre la question du peuple palestinien, par la confrontation militaire, après la proclamation de l'Etat d'Israël en 1948 par les autorités sionistes en Palestine. D'une certaine manière, ces guerres israélo-arabes sont issues de la Thawra Filasṭīn (Révolution palestinienne), la grande révolte des Arabes palestiniens, qui a duré environ trois ans, de 1936 à 1939, contre la politique de colonisation juive, permise par la Déclaration Balfour de 1917, adoptée par les Britanniques. La politique de colonisation a fait passer la population juive de 80.000 à environ 360.000 unités en seulement 18 ans, créant un bouleversement démographique et socio-économique majeur au détriment des populations autochtones. La Palestine, après la défaite de l'Empire ottoman et sa dissolution, a été gouvernée de 1920 à 1948 par les Britanniques (c'était la "Palestine mandataire") et s'étendait sur un territoire d'environ 28.000 kilomètres carrés. Après la partition de 1947, la naissance de l'État d'Israël et les résultats des trois guerres israélo-arabes (1948, 1967, 1973), le territoire de la Palestine sous mandat britannique est aujourd'hui divisé entre Israël (20.770 km²) et l'État de Palestine (6020 km²), qui comprend la Cisjordanie (5655 km²) et l'ancienne bande de Gaza (365 km²).
Après les résultats décevants des trois guerres israélo-arabes mentionnées ci-dessus, les coalitions arabes, pour diverses raisons, se sont effondrées et la population palestinienne a été, pour ainsi dire, laissée à elle-même. En effet, l'Égypte et la Jordanie sont parvenues à un accord avec Israël et ont signé des traités de paix avec l'État juif en 1979 et 1994 respectivement. La Syrie, le Liban et l'Irak n'ont pas reconnu l'État d'Israël et ont continué à soutenir la cause palestinienne.
Depuis la guerre du Kippour (1973), la résistance palestinienne s'est exprimée de manière asymétrique et par des actions sporadiques, dont les épisodes les plus marquants ont été les soulèvements longs et sanglants qui sont entrés dans l'histoire sous le nom d'intifadas : la première intifada ou intifada des pierres, qui a débuté le 8 décembre 1987 et s'est achevée environ six ans plus tard, le 13 juillet 1993, et la deuxième intifada ou intifada al-Aqsa, qui a débuté en 2000 et s'est achevée en 2005.
C'est précisément avec les intifadas, en particulier celle de 1987, que la résistance palestinienne la plus radicale commencera à s'opposer à l'État d'Israël non seulement dans le contexte d'une lutte de libération nationale, mais aussi en termes de guerre de religion. C'est précisément le cas de l'organisation islamiste d'inspiration sunnite Hamas, née lors de la première intifada et qui est parvenue, à partir du second semestre 2007, à contrôler la bande de Gaza. C'est également le cas de l'organisation islamiste libanaise Hezbollah, d'inspiration chiite.

Le passage du modèle traditionnel des luttes de libération nationale, fondé sur le principe de l'autodétermination des peuples, qui a connu un franc succès lors de l'indépendance de l'Algérie et de la Tunisie et a constitué une référence théorique pour l'OLP, à la pratique de la « guerre sainte » est dû à plusieurs facteurs. Parmi ceux-ci, il est important de souligner les influences croissantes de l'Iran, surtout après la conclusion de la guerre avec l'Irak, et des Frères musulmans sur les organisations politiques palestiniennes. Si, jusqu'en 1973, la lutte pour l'établissement d'un État palestinien impliquait des acteurs étatiques, c'est-à-dire les principaux États de la région (Égypte, Jordanie, Syrie, Liban), aujourd'hui, elle implique principalement des organisations radicales et idéologiquement motivées qui participent à l'axe de la résistance. Leur objectif n'est pas seulement la libération de la Palestine, mais la lutte totale contre Israël et les influences politiques des États-Unis et d'Israël lui-même dans la région du Proche et du Moyen-Orient.
La disparité criante des forces et du soutien international entre Israël - qui bénéficie, rappelons-le, du soutien des États-Unis et de tout l'Occident - et la bande de Gaza, qui jouit d'un soutien régional aussi radical que fragmenté, réactualise tragiquement le principe biblique. La lutte entre le géant Goliath et David.
Les deux guerres en cours et la transition unimultipolaire
Les deux guerres en cours constituent deux foyers de crise situés dans des régions spécifiques de la masse eurasienne capables de réécrire les structures géopolitiques mondiales.
Une déstabilisation prolongée de ces zones, ainsi que d'éventuels foyers de tension dans d'autres parties de la masse continentale eurasienne, comme l'Indo-Pacifique ou l'Asie centrale, pourraient contribuer à une transition complexe d'un ordre unipolaire dominé par les États-Unis vers un monde plus équilibré, orienté vers la maîtrise de la concurrence entre les nations et la promotion de la coopération internationale.
La crise russo-ukrainienne représente un premier facteur d'exacerbation de la fracture entre l'Europe continentale et centrale-orientale et la Fédération de Russie. En effet, elle finit par éloigner les possibilités de collaboration entre la Russie, riche en énergie, et les pays européens hautement industrialisés mais dépendants de l'énergie. Elle retarde également la nécessité de développer une architecture de sécurité commune. Les principaux bénéficiaires de cette fracture potentielle durable entre l'Europe et la Russie semblent être les États-Unis, tant sur le plan géopolitique que géostratégique.
La crise persistante et récemment ravivée en Palestine constitue un deuxième facteur qui, à long terme, complique la transition d'un ordre unipolaire à un ordre multipolaire, en raison également de l'équidistance actuelle entre des acteurs mondiaux tels que la Russie, la Chine et l'Inde. Hypothétiquement, si d'un côté une attitude pro-Gaza de ces trois pays et du Sud global pourrait accélérer le processus de transition, d'un autre côté elle pourrait augmenter le risque d'un conflit généralisé, voire le déclencher avec des conséquences imprévisibles. En impliquant indirectement les puissances régionales de ce que l'on appelle le Sud mondial, telles que l'Iran, la Syrie et, à certains égards, la Turquie d'Erdogan (qui s'est récemment démarquée de l'Occident dirigé par les États-Unis), l'éclatement de la crise israélo-palestinienne actuelle entraverait la capacité de ces pays à s'engager activement dans la construction d'un nouveau système multipolaire ou polycentrique. En outre, le maintien de cette situation critique et fortement déséquilibrée en faveur d'Israël donnerait aux États-Unis l'occasion d'utiliser Israël comme une force armée (et nucléaire) stabilisatrice dans la région du Proche et du Moyen-Orient. Israël se positionnerait ainsi comme un pilier nécessaire - en synergie avec la Turquie ou comme une alternative à Ankara si cette dernière poursuivait son excentricité vis-à-vis de l'alliance atlantique - de la politique américaine en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient. Une fois de plus, parmi les acteurs mondiaux, le principal bénéficiaire géopolitique semble être la puissance étrangère.
Comme indiqué, l'application du modèle de l'arc de crise pour comprendre les guerres actuelles nous permet de les analyser dans le contexte de la transition d'un ordre unipolaire à un ordre généralement multipolaire. Elle souligne également la nécessité pour la puissance déclinante, les États-Unis - visiblement en crise en raison de la perte du rôle hégémonique qu'ils ont joué jusqu'à présent au profit de nouveaux acteurs tels que la Chine et l'Inde - d'adopter une stratégie généralisée visant à promouvoir les zones de tension (la géopolitique du chaos) dans la masse eurasienne. Comme on pouvait s'y attendre, ce scénario s'étendrait également à l'Afrique pour contrer les influences russes et chinoises, dans le but d'entraver, voire de priver de pouvoir, ceux qui façonnent le nouvel ordre mondial.
En conclusion, le modèle des foyers de crise nous aide à comprendre la transition de l'unipolarité à la multipolarité, qui est encore en cours de définition. De ce point de vue, les « centres de crise » semblent être fonctionnels à la stratégie américaine visant à ralentir la transition en cours vers un système multipolaire et à prolonger l'hégémonie unipolaire de Washington.
20:03 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : géopolitique, géostratégie, multipolarité, russie, ukraine, israël, hamas |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
lundi, 14 octobre 2024
Multipolarité et sagesse traditionnelle

Multipolarité et sagesse traditionnelle
Prof. Dr. h.c. Hei Sing Tso
Le concept de multipolarité d'Alexander Douguine est une idée formidable. La multipolarité représente à la fois une tendance et une stratégie. Les civilisations vont remplacer les nations dans la géopolitique. L'Europe, la Russie, la Chine, l'Iran, etc. représentent des forces qui forment un équilibre contre les Anglo-Saxons et les mondialistes. Dans un monde multipolaire, la stratégie et la tactique peuvent être tirées de la sagesse ancienne de différentes civilisations. Pendant la période des Royaumes combattants dans la Chine antique (474-221 av. J.-C.) (1), il existait une ancienne école de pensée diplomatique dont le fondateur est un penseur mystérieux connu sous le nom de Guiguzi. C'était un érudit universel, un scientifique et un praticien. Même Oswald Spengler ne tarissait pas d'éloges sur la sagesse de Guiguzi. La pensée de Guiguzi est issue du Yijing (2) (également appelé I Ching), également appelé « Livre des mutations ». Il est le père du stratagème traditionnel chinois, également appelé Moulüe, qui, selon moi, peut contribuer à la construction d'une véritable multipolarité aux yeux du professeur Douguine.

Il y a peu d'idées clés dans la pensée de Guiguzi. La première est que la psychologie est supérieure aux armes physiques. Contrairement au système des nations, la guerre des idées et la psychologie de masse sont essentielles à la multipolarité. Les anglo-saxons et les mondialistes aspirent toujours au modernisme, au postmodernisme, au transhumanisme et à la pensée progressiste. Pour pouvoir y répondre de manière adéquate, les civilisations multipolaires devraient revenir à leurs traditions et à leurs valeurs conservatrices. Pour y parvenir, il faudrait créer un front uni de la pensée entre la Russie, l'Europe, la Chine et d'autres, en mettant l'accent sur les valeurs traditionnelles et la sagesse. Ces civilisations peuvent apprendre les unes des autres par le dialogue, ce qui a pour effet de les renforcer. Le christianisme orthodoxe, le taoïsme et la pensée de Rumi (3) ont peut-être des points communs qui invitent à des études comparatives.
Selon Guiguzi, la cosmologie englobe le monde physique. Par conséquent, nous ne devrions pas seulement nous intéresser aux choses visibles comme l'économie, la technologie et la matière, mais aussi considérer l'univers invisible lorsque nous réfléchissons à l'art de gouverner et à la stratégie. Cela s'inscrit dans la lignée de la sagesse traditionnelle des civilisations d'Eurasie. Des penseurs comme Goethe, Oswald Spengler, Carl Gustav Jung, Nostradamus, les philosophes russes et même les théoriciens de l'ennéagramme adoptent une approche similaire. Savoir comment relier la nature invisible aux affaires humaines peut devenir une clé de la lutte dans l'ère multipolaire à venir. Les « rationalistes » établis en Occident affirment que ces courants sont des formes de « pseudo-science ». En fait, les entreprises pharmaceutiques qui dominent le marché rejettent la médecine traditionnelle chinoise par crainte de la concurrence.
Troisièmement, Guiguzi a affirmé que l'art métaphysique peut battre le pouvoir brut. L'art signifie stratagèmes, art d'État, tactique, etc. Tout cela peut être déduit de la métaphysique. Pour la sagesse chinoise, la métaphysique signifie « Tao ». Par conséquent, la stratégie et la politique devraient viser l'accomplissement des objectifs supérieurs de la métaphysique dans différentes civilisations. Comparé au pouvoir brut, l'art géopolitique de la métaphysique porte avec lui le poids de la moralité, de la richesse et de la créativité. La diplomatie ubuntu en Afrique n'en est qu'un exemple.

Les enseignements de Guiguzi contiennent de nombreux stratagèmes et astuces qui ne peuvent pas tous être énumérés dans ce court article. Parmi ses 72 stratagèmes, l'un d'entre eux mérite toutefois d'être mentionné, connu sous le titre « repousser l'ancien pour mettre en valeur le nouveau ». Cela signifie que nous utilisons les vieilles choses de manière nouvelle. Les gens ont tendance à abandonner facilement les choses, même en politique, en particulier lors de réformes et de révolutions. C'est la règle en science et en technologie. Guiguzi nous apprend que les vieilles choses, y compris les idées, peuvent être très utiles si on les adapte habilement. En 2022, une vieille femme ukrainienne brandissait un drapeau rouge soviétique. Même si l'Union soviétique n'existe plus, personne ne s'attend à ce qu'elle soit encore très utile sur le champ de bataille.

Lorsque des photos de cette femme ont été publiées sur Internet où on l'appelait « Babushka Z », cela a eu un effet psychologique sur certains Ukrainiens concernant leur lien avec la Russie.
Dans la multipolarité à venir, la sagesse ancienne jouera un rôle très important en nous fournissant une théorie et une stratégie pour les défis futurs.
Notes:
(1) Durant cette période, il y avait de nombreux seigneurs qui régnaient sur différents royaumes, bien qu'il y ait eu une monarchie centrale.
(2) Le Yijing est l'un des plus anciens textes classiques de la Chine antique. La version originale comprenait des symboles appelés hexagrammes, qui consistaient en une combinaison de deux unités, le yin et le yang. Le Yijing a influencé toute la pensée publique et ses concepts, comme le confucianisme et le taoïsme, ainsi que des sujets ésotériques comme le feng shui et même la médecine traditionnelle et les arts martiaux.
(3) Jalāl al-Dīn Muḥammad Rūmī (en persan : جلالالدین محمّد رومی) ou simplement Rumi (né le 30 septembre 1207 - décédé le 17 décembre 1273) est un poète du 13ème siècle, érudit islamique et mystique soufi.
Traduit de l'anglais par Alexander Markovics

Le professeur Dr. h.c. Hei Sing Tso est le Président de l'École de stratagème de Guiguzi, Hong Kong, Chine.
20:24 Publié dans Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chine, multipolarité, guiguzi, hei sing tso, taoïsme, tradition |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook
mercredi, 09 octobre 2024
État-civilisation, grand espace et multipolarité dans la pensée de la République populaire de Chine chez Zhao Tingyang et Zhang Weiwei

État-civilisation, grand espace et multipolarité dans la pensée de la République populaire de Chine chez Zhao Tingyang et Zhang Weiwei
Alexander Markovics
« Il existe de nombreuses civilisations - la civilisation occidentale en est un exemple - mais la Chine est le seul État-civilisation. Elle est définie par son histoire extraordinairement longue et aussi par ses immenses dimensions et diversité géographiques et démographiques. Les implications qui en découlent sont importantes: l'unité est sa première priorité, la pluralité la condition de son existence (c'est pour cette raison que la Chine a pu offrir à Hong Kong la formule « un pays, deux systèmes », étrangère à l'État-nation».
(Martin Jacques, Quand la Chine dirige le monde, La fin du monde occidental et la naissance d'un nouvel ordre mondial, 2009).
La situation : la Chine - l'éternel ennemi de l'Occident ?
Si l'on observe les reportages occidentaux sur la Chine, on s'aperçoit rapidement que la majorité des observateurs américains et européens de l'Empire du Milieu ne sont pas portés par le désir d'une véritable compréhension de la civilisation chinoise, mais qu'à l'instar des reportages sur la Russie, la volonté de diaboliser et de cataloguer la République populaire de Chine prédomine. Pour ce faire, on utilise d'une part le topos datant de l'époque de la guerre froide du « danger rouge » ou du « danger jaune » (en cas d'anticommunisme chauvin, on mélange volontiers les deux), notamment de la part des élites néoconservatrices aux Etats-Unis. Ce terme est également utilisé par une grande partie de l'establishment du parti républicain américain, ainsi que par Donald Trump, qui voient en la Chine leur principal ennemi (géopolitique) et brandissent le spectre d'une future puissance mondiale unique, Pékin.
D'autre part, on parle généralement du prétendu danger que représente la simple existence d'un « système totalitaire à Pékin » pour les soi-disant « démocraties libres » de l'Occident, comme le fait l'Open Society Foundation de George Soros et d'autres représentants de la « société ouverte » (lire : du mondialisme), ce qui ravive l'image datant du 19ème siècle de l'opposition entre la « civilisation occidentale » et la « barbarie orientale », qui a notamment servi à justifier le colonialisme. Les deux parties ont en commun de vouloir défendre l'« ordre unipolaire » de l'Occident, basé sur des 'valeurs', contre l'ordre mondial multipolaire naissant, qui se construit sous la direction de la Russie et de la Chine, en collaboration avec l'Iran, l'Inde et de nombreux États d'Afrique et d'Amérique latine, notamment dans le cadre des pays BRICS.
Et pour y parvenir, ils visent à ancrer dans l'esprit des Américains et des Européens une image ennemie de la Chine qui rendrait impossible une future coopération pacifique entre l'Allemagne et l'Europe et l'Est de l'Eurasie.
Si cela peut paraître logique du point de vue des représentants militants d'une bourgeoisie matérialiste transatlantique vivant volontiers sous la domination des États-Unis et du programme philosophique du postmodernisme et de la mondialisation libérale, il est tout à fait absurde pour les patriotes allemands et européens qui aspirent à une Allemagne et à une Europe souveraines, spirituellement renouvelées et renouant avec leur tradition pré-moderne dans un monde multipolaire, de poursuivre dans cette voie.




Mais pour être en mesure de formuler une relation alternative entre l'Europe et la Chine du point de vue européen, il est d'abord nécessaire de comprendre la Chine. Pour ce faire, je voudrais présenter l'image que la Chine a d'elle-même à travers deux de ses philosophes contemporains les plus importants, qui sont également de plus en plus reconnus dans le monde: Zhao Tingyang et Zhang Weiwei. Mon choix s'est porté sur ces deux penseurs, qui sont de plus en plus écoutés en Occident, car d'une part Zhao explique des concepts importants de la civilisation sino-confucéenne qui se répercutent encore aujourd'hui dans la pensée chinoise et d'autre part Zhang, qui, lui, nous explique l'État chinois moderne. En outre, les deux penseurs deviennent de plus en plus une partie active du discours intellectuel sur la construction d'un monde multipolaire, comme en témoigne par exemple l'intervention de Zhang Weiwei au Forum de la multipolarité à Moscou le 26 février 2024, ainsi que sa confrontation publique avec l'un des principaux idéologues du libéralisme occidental Francis Fukuyama, mais aussi la discussion qu'il a eue avec le philosophe russe Alexander Douguine.
Alors que l'idée du « choc des civilisations » et de la défense de l'hégémonie occidentale prévaut encore en Occident, ces deux penseurs s'inscrivent dans la tradition de l'ancien président iranien Mohammad Khatami qui, en réponse à ce dernier, a appelé à un « dialogue des civilisations » qui s'exprime aujourd'hui dans l'ordre mondial multipolaire en cours de formation. Il devrait être intéressant pour les lecteurs allemands de constater que les penseurs de la Révolution conservatrice tels que Carl Schmitt et Martin Heidegger sont de plus en plus reçus en Chine, alors que ces penseurs sont méprisés dans leur pays d'origine, même à droite de l'idéologie bourgeoise et libérale.
Zhao Tingyang - Tianxia, Tout sous un même ciel
La Chine est-elle, comme les Etats-Unis, une puissance expansionniste et missionnaire qui veut imposer son système de gouvernance et de valeurs au monde entier ? Quel rôle joue l'héritage de la philosophie confucéenne dans la politique étrangère actuelle de la Chine ? Le philosophe Zhao Tingyang, né en 1961 dans le Guangdong, en Chine, se penche sur ces questions importantes également pour l'Europe. Dans son ouvrage Tous sous un même ciel, paru en 2020 en traduction allemande, il fait appel au concept de tianxia : la vision de la coexistence de dix mille peuples vivant en paix sous un même ciel.
Il établit ainsi une distinction importante dans la définition du politique entre l'Occident et la Chine: alors que dans la tradition occidentale, la politique est déterminée par la définition de l'ami et de l'ennemi - et bien sûr de l'ennemi principal - dans la tradition chinoise, la question de la coopération et de la manière de transformer un ennemi en ami domine. Comment puis-je coopérer le plus efficacement possible avec mon voisin ? Comment est-il possible d'unir les oppositions les plus diverses sous une même direction ? L'objectif final est un monde pacifique, harmonieux et prospère. C'est ainsi que naît dans la pensée de Zhao l'idée d'une autre politique mondiale, par opposition au moment unipolaire de l'Occident et de la mondialisation: en effet, alors que le « nouvel ordre mondial » proclamé par les néoconservateurs est essentiellement une forme de chaos créé par les États-Unis et leurs vassaux pour maintenir leur propre hégémonie, il propose la création d'une instance au-dessus des États-nations, dans le sens d'un ordre mondial qui, tel un cosmos, rend possible la coopération pacifique des différents membres.
La tragédie de la politique internationale du point de vue chinois: non pas des États défaillants, mais un monde défaillant
Car la véritable tragédie de la politique internationale, selon Zhao, réside dans le fait que tous les États savent certes que la sécurité et la coopération sont importantes, mais que personne ne veut s'attaquer à la politique mondiale nécessaire à cet effet, car les intérêts hégémoniques des différents États prévalent. Par conséquent, le véritable problème ne réside pas dans l'échec des États, mais dans l'échec du monde.
Zhao Tingyang estime que cela n'est pas possible avec les États-nations modernes de type occidental, car l'État-nation est une entité qui découle de l'individu. Celui-ci ne se définit pas par son aspiration à la coopération, mais par le conflit, bref, le citoyen devenu État, qui n'est orienté que vers la maximisation de son propre profit et non vers le bien-être de la communauté. La mondialisation menée par l'État-nation bourgeois occidental n'est donc rien d'autre que la diffusion conflictuelle de valeurs et de concepts individualistes tels que les droits de l'homme. En conséquence, l'Occident s'efforce, tel un virus, de répandre son ordre politique libéral sur l'ensemble du globe et d'infecter ainsi le plus grand nombre possible d'États et de personnes. En effet, une politique étrangère inter-nationale, qui met l'accent sur les relations entre les États-nations et non sur la coexistence des peuples et des civilisations, serait nécessairement toujours en contradiction avec une politique globale.

Une politique globale plutôt qu'inter-nationale: le clan remplace l'individu
Zhao Tingyang s'y oppose intellectuellement: il remplace l'individu par le clan, conformément à la tradition sino-confucéenne. En conséquence, il suit une perspective spécifique au groupe qui, dans le cadre d'une ontologie coexistentielle, rend possible un cycle bénéfique de l'existence lorsque des interdépendances nécessaires et non fortuites apparaissent entre les différentes existences. En partant du clan comme unité de base de la coexistence, sa coexistence doit être élevée, étape par étape, à un niveau supérieur de coexistence, pour créer à la fin l'harmonie du « tout sous le ciel ». Cela doit permettre non seulement de résoudre les conflits entre les différentes civilisations - le choc des civilisations de Huntington - mais aussi de faire face à la puissance destructrice de la haute technologie. On pense au transhumanisme. Mais cela ne sera possible que si les États et les peuples parviennent à s'entendre sur un nouveau système mondial qui ne place pas la concurrence mais la coopération au centre.
Selon Zhao Tingyang, la question décisive de l'inclusion du monde est celle de la possibilité d'une communication stable et basée sur la confiance. Sinon, les médias, le capital financier et la haute technologie risquent de kidnapper peu à peu tous les États du monde dans le cadre de la mondialisation. Seule l'idée du tianxia permet selon lui de protéger un monde communautaire contre le danger d'une dictature mondiale d'un genre nouveau.

Zhang Weiwei - penseur de l'État civilisationnel
L'État-nation est-il la mesure de toute chose ? Le politologue et philosophe chinois Zhang Weiwei s'oppose à cette idée encore très répandue en Europe. Sa réponse : l'avenir n'appartient pas à l'État-nation, mais à l'État civilisationnel. Celui-ci coïncide, sur le plan intellectuel, avec la conception de Carl Schmitt d'un grand espace réunissant différents peuples ayant une histoire commune et une volonté politique. Mais qu'est-ce exactement qu'un tel État civilisationnel et qu'est-ce qui le distingue de l'État-nation né dans le sillage du traité de Westphalie ? Le professeur chinois de relations internationales à l'université Fudan de Shanghai pense connaître les réponses à ces questions. Né en 1957, Zhang Weiwei a travaillé à partir de 1980 pour d'importants fonctionnaires de la République populaire de Chine, comme par exemple le réformateur de l'État chinois Deng Xiaoping, en tant que traducteur vers l'anglais. Marqué par de nombreux séjours aux États-Unis et en Europe, le professeur a mis en évidence les différences entre le système occidental de libéralisme et la démocratie populaire chinoise. Il s'oppose à l'idée largement répandue en Occident selon laquelle la Chine a connu une croissance économique rapide uniquement parce qu'elle a adopté les théories occidentales de l'économie de marché et qu'elle fera tôt ou tard partie du monde occidental en raison de la croissance de sa classe moyenne.
Civilisation et État moderne : la propre voie de la Chine vers la modernité
Au lieu de cela, il défend l'hypothèse que la Chine suit une voie de modernisation totalement différente de celle de l'Occident, car l'adoption du système occidental plongerait la Chine dans le chaos et lui ferait subir un sort similaire à celui de la Yougoslavie. Il voit la réponse aux défis de la modernité dans le modèle de l'État civilisateur. L'État civilisateur chinois se compose de la civilisation la plus ancienne du monde et d'un État moderne particulièrement grand. La Chine ne se compose pas seulement de plus de 56 ethnies officielles, mais représente historiquement l'amalgame de centaines d'États en un seul État au cours de son histoire millénaire. Cela mettrait en évidence la caractéristique particulière de synthèse de la civilisation sinique, comme l'a démontré l'union de l'État-civilisation avec l'État moderne. Parmi les caractéristiques uniques de la civilisation sino-confucéenne de la Chine, il cite l'existence d'un niveau de direction unifié, qui est une caractéristique de l'État chinois depuis la première unification de la Chine en 221 avant J.C. La deuxième caractéristique importante de la Chine est pour lui la méritocratie (société de performance), qui conduit à une sélection permanente dans la direction du pays et s'oppose ainsi à un déclin des dirigeants politiques comme aux États-Unis - il cite Joe Biden et Donald Trump comme exemples négatifs de dirigeants politiques, car ils seraient bien en dessous des normes chinoises pour un membre du gouvernement. Pour devenir un membre permanent du Politburo en République populaire de Chine, par exemple, il faut avoir dirigé auparavant une province du pays et donc jusqu'à plusieurs centaines de millions de personnes.

L'État-civilisation, un avenir possible pour l'Europe
Comme le philosophe pakistanais Ejaz Akram l'a constaté lors de la discussion avec Zhang Weiwei et Alexander Douguine, l'État-civilisation se caractérise par le fait qu'il incarne une cosmologie propre. Ainsi, chaque État est un monde à part, qui ne prétend pas à l'universalité, mais seulement à l'affirmation de sa propre spécificité. Ces différentes cosmologies sont en même temps en mesure d'entrer en dialogue les unes avec les autres. Ainsi, l'État-civilisation est une condition préalable au monde multipolaire. La logique de la lutte « de tous contre tous » propre à l'État-nation disparaît, le conflit n'étant plus qu'une possibilité de coexistence parmi d'autres.
L'Europe aussi peut devenir un tel État-civilisation - à condition qu'elle renonce à la caractéristique décisive de l'anti-civilisation occidentale (dans le sens où elle se déclare depuis le siècle des Lumières la seule vraie civilisation), à savoir qu'elle prétend représenter la seule civilisation vraie et possible. Alors que les dirigeants européens actuels, comme Emmanuel Macron, ne joueraient qu'opportunément avec l'idée d'une civilisation européenne, car ils ont l'impression que l'État-nation n'a plus la force de perdurer, l'État civilisationnel peut effectivement être une option pour l'Europe afin de collaborer à un monde multipolaire.
L'État civilisationnel comme possibilité future pour l'Allemagne et l'Europe et comme voie vers la multipolarité
Au cours des dernières décennies, la Chine a surtout appris de l'Occident avec beaucoup de succès, non seulement en modifiant massivement son propre système de gouvernement au plus tard depuis 1978, mais aussi en intégrant, du moins en grande partie, les idées occidentales du marxisme et de l'économie de marché à sa propre tradition. De ce fait, la Chine est devenue le deuxième État-civilisation / espace culturel avec la Russie - Vladimir Poutine a également revendiqué lors du forum Valdai en 2013 que la Russie était un État-civilisation - et a réussi à dépasser l'Occident dans de nombreux domaines de la prospérité économique et du développement technologique importants pour lui. Si nous regardons l'histoire européenne, nous y trouvons également l'État-civilisation, capable d'unir et de synthétiser les différences - par exemple dans l'Empire romain jusqu'en 1453, mais aussi dans le Saint Empire romain germanique jusqu'en 1806 - qui a été progressivement remplacé par l'État national dans le cadre de la modernité à partir des 17ème/18ème siècles. Certes, l'Union européenne présente elle aussi certaines caractéristiques d'un État-civilisation, mais celles-ci sont contrecarrées par l'idéologie politique du libéralisme (prétention à la validité universelle de l'idéologie des droits de l'homme, échange de population, destruction de sa propre tradition au nom du progrès) et étouffées dans l'œuf par manque de souveraineté géopolitique.
Au vu des développements actuels et notamment de la montée en puissance de la Chine, il est donc logique que nous, Allemands et Européens, nous intéressions de près au système et à la civilisation de la Chine. Nous devons le faire, non pas pour devenir nous-mêmes des communistes aux caractéristiques chinoises, mais pour mieux comprendre la Chine et voir quelles idées et caractéristiques peuvent être utiles à l'éveil patriotique de l'Europe et à la défense de sa civilisation.
Les théories et les idées de Zhao Tingyang et de Zhang Weiwei peuvent constituer une première approche à cet égard, même si la critique de l'universalisme occidental chez eux, la concentration sur la propre civilisation ainsi que le concept d'État-civilisation semblent mériter d'être discutés. Une focalisation des Européens sur leur propre civilisation, dans le sens du respect et de la reconnaissance de leurs propres limites, peut nous aider à faire revivre notre propre tradition et à surmonter l'hybris (post)moderne de l'absence de frontières. Le concept d'État-civilisation peut nous servir, en tant que développement de l'idée de grand espace de Schmitt, à repenser l'idée d'empire, le fédéralisme et la subsidiarité dans le contexte européen, afin de repenser et de renforcer la place de l'Europe dans le monde multipolaire.
19:52 Publié dans Actualité, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, chine, théorie politique, politologie, philosophie politique, multipolarité, zhao tingyang, zhang weiwei, tianxia |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook

