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lundi, 21 décembre 2015

Le post-apocalyptique selon Barjavel

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Le post-apocalyptique selon Barjavel

René Barjavel s’est illustré comme l’un des premiers auteurs de science-fiction moderne, même si le terme n’existait pas encore en France à la sortie de Ravage en 1943. Les thématiques présentes dans ses deux œuvres principales tournent toujours autour de la destruction de l’Homme par l’Homme. Ravage et Le Diable l’Emporte, lequel est sorti en 1948 – et sera son dernier roman post-apocalyptique – permet d’appréhender toute la lucidité de l’auteur, aussi bien du rôle de la littérature de genre que son degré d’anticipation. Privilégiant le cadre « maximaliste », les romans de René Barjavel interrogent le réel. Servis par un humour noir, leur cynisme n’a d’égal que leur inquiétante pertinence. Anticipant des années à l’avance les OGM, l’organisation de la société au début des années 1960, le postulat de Barjavel est de considérer l’homme moderne comme un être impotent, incapable de vivre sans l’assistance du confort technologique des sociétés développées, contre lequel il oppose un mode de vie ancien, proche du romantisme barrésien.

LA DÉCADENCE DU PROGRÈS

René Barjavel, dans Ravage, décrit largement la décadence des sociétés dites de « progrès ». On n’y voit qu’une France peuplés de robots, pour reprendre le mot de Georges Bernanos, vivant par et pour l’hédonisme. Seuls comptent les plaisirs et les modèles imposés par le centralisme culturel de ce monde moderne, en négatif du monde paysan dont les citadins ignorent presque l’existence tant il incarne pour eux un vague vestige d’un monde à tout jamais révolu. On y retrouve pêle-mêle l’illustration de ce que dénonçaient déjà Bernanos, puis Malaparte, et plus largement ce que dénonceront Malraux et Pasolini moins d’une vingtaine d’années plus tard.

Cette décadence du progrès sert d’accroche pour le post-apocalyptique selon Barjavel, qui cherche à expérimenter le comportement de pareils individus dans une situation aussi désastreuse que la fin du monde, du moins tels que ses personnages le connaissent.

ravage.jpegL’intérêt de Ravage et de Le Diable l’Emporte est de constater qu’en à peu près cinq années d’écart, le propos de Barjavel ne change pas, mais s’aggrave. Dans les deux cas, il décrit l’assimilation du « progrès » au « développement » comme cause de l’acculturation, et de l’impotence des individus. La société d’après-guerre, en pleine reconstruction et porteuse des futures Trente Glorieuses mais aussi de l’hégémonie du Marché, ne fait que confirmer la vision que nourrissait Barjavel dans son premier roman. En effet, dans son dernier roman, Barjavel explore plus volontiers l’utilitarisme de la société de consommation, ou les choses de la nature sont transformées pour répondre aux exigences du Marché, sous couvert d’intentions humanitaires bien sûr.

Toute cette critique acerbe prend corps grâce au talent de Barjavel de façonner et inventer un support technologique qui, nous l’avons dit, affirme la lucidité de l’auteur. Ravage et Le Diable l’Emporte anticipent brillamment toutes les technologies qui aujourd’hui nous paraissent des plus banales ; qu’il s’agisse de la télévision que des logiciels permettant de basculer de la programmation à la téléconférence comme Skype nous le permet aujourd’hui, de l’invention du « plastec » comme matière hybride permettant tout et n’importe quoi, et bien sûr des avancées scientifiques qu’il imagine dans ses récits comme un Jules Verne en son temps lorsqu’il imagina l’utilisation de l’électricité pour faire fonctionner le Nautilus.

Mais alors que nous pensons toujours que l’accroissement technologique, et le confort qu’il apporte ne nous incite plus qu’à consommer pour être heureux, Barjavel prit le contrepied de ce paradigme pour avertir sur le caractère acculturant et assisté d’un tel système. Il y oppose alors une vision radicalement opposée, issue directement d’un romantisme banni dans les sociétés désenchantées par le modernisme.

LE PROGRÈS DE LA DÉCROISSANCE

Dire de Barjavel qu’il serait décroissant n’est pas chose audacieuse pour quiconque l’a lu. La Science-Fiction, et le post-apocalyptique en particulier, lui permettent d’interroger la pertinence des postulats de son époque, dont il soupçonnait le futur succès dans les esprits et les cœurs. Ravage et Le Diable l’Emporte se découpent en trois parties chacun, et reprennent du reste une structure très similaire. L’exposition d’un monde décadent de progrès, comme nous l’avons expliqué ci-dessus, puis l’apocalypse elle-même comme élément perturbateur qui entame la deuxième partie qu’est la fuite, et enfin une conclusion portant le message final de l’auteur, comme une morale dans une fable de La Fontaine.

barjaveldiable.jpgL’apocalypse en elle-même, ou son caractère imminent et inévitable, permet de contempler l’échec de l’homme moderne, et de la modernité telle que la conçoivent les grands objecteurs de conscience nous expliquant qu’on était forcément plus bête avant. Le Diable l’Emporte va plus loin que Ravage en cela, puisqu’il fait étalage de la course à l’armement dans toute sa dimension autiste et autodestructrice, outre les manipulations du vivant, mais c’est son premier roman où la conclusion est la plus acerbe. Barjavel joue de l’opposition Progrès/Décroissance (pour simplifier les choses) tout au long de Ravage, et clôt son roman sur l’épanouissement d’une société nouvelle revenue aux us et coutumes des anciens, proche en cela d’un romantisme barrésien, quoiqu’exacerbé, puisque la mécanique elle-même est rejetée par le protagoniste vieillissant et chef d’une lignée à la fin de l’histoire. Pareil romantisme est perceptible dans l’Enchanteur, où le style de Barjavel traduit une certaine exaltation a faire vivre sous sa plume l’imaginaire arthurien, comme un véritable hommage et non par atavisme.

Dans Le Diable l’Emporte, l’espoir suscité par la fin de Ravage disparaît presque. Barjavel infléchit son paradigme en évacuant l’opposition entre le monde de progrès et le monde paysan. Le modernisme envahit tout, abjure tout. Mais contrairement à Ravage aussi, Barjavel incorpore les sentiments humains dans Le Diable L’Emporte en opposition à ce modernisme dévoreur, et l’on pourrait rétroactivement lui attribuer la citation suivante de Pasolini : « Le fond de mon enseignement consistera à te convaincre de ne pas craindre la sacralité et les sentiments, dont le laïcisme de la société de consommation a privé les hommes en les transformant en automates laids et stupides adorateurs de fétiches »

Parce qu’effectivement, Le Diable L’Emporte, s’il considère que le nouveau modèle social émergent de l’après-guerre absorbera aussi cette ruralité à laquelle il tenait, René Barjavel lui oppose cette « sacralité des sentiments », et même au sens propre, puisqu’après tout, Le Diable l’Emporte commence par une question ; que se passerait-il si Dieu se lassait de sa création, ou le Diable de son passe-temps favoris ? La conclusion répond à cela (mais nous ne vous la révèlerons pas pour ne pas vous gâcher le plaisir de découvrir ce roman), avec plus de subtilité que Ravage, mais reste barjavélienne en ne laissant aucune issue claire sur le sort de l’humanité.