samedi, 24 janvier 2026
Magistrale transition verte: l’Europe privilégie les dépenses militaires plutôt que les valeurs environnementales

Magistrale transition verte: l’Europe privilégie les dépenses militaires plutôt que les valeurs environnementales
Markku Siira
Source: https://substack.com/inbox/post/185439014?publication_id=...
Fabio Vighi analyse pourquoi l’agenda sécuritaire et militaire excessif de l’Europe n’est pas seulement une réaction aux opérations militaires de la Russie en Ukraine. Bien que ce récit soit présenté comme une explication émotionnelle et politiquement pratique, il masque un problème structurel plus profond du système capitaliste.
L’Europe oriente désormais sa capacité limitée d’emprunt vers le secteur militaire, loin de la transition écologique, secteur militaire où la demande garantie compense la faiblesse de la compétitivité. Selon Vighi, il ne s’agit pas simplement d’une réévaluation des priorités, mais d’une réponse désespérée à un problème que les politiciens n’osent pas reconnaître: le maintien du capitalisme ne repose plus sur un emploi productif.
Les avancées technologiques, de la microélectronique à l’intelligence artificielle, ont progressivement réduit la rôle du travail humain dans la production de biens et creusé le fossé entre les dettes financières croissantes — bulles — et la réalité sociale fragile. Ce problème n’est pas résolu, mais géré avec les mêmes moyens qui l’ont créé: en gonflant le financement, en élargissant le crédit, par des interventions étatiques et par la montée des dépenses militaires.
Vighi a observé que la transition « de la troisième guerre mondiale gonflée par la crise du coronavirus » à la menace russe en 2022 s’est faite de manière fluide. Une situation d’urgence a remplacé une autre sans rupture dans la logique politique ou la gestion économique. Ce n’était pas la nature de la menace qui importait, mais sa fonction: elle légitimait une impressionnante création monétaire pour sauver à court terme les marchés financiers.
Selon l'analyste italien, le récent plan de soutien de 90 milliards d’euros de l’UE pour les besoins militaires en Ukraine suit la même logique. La prolongation de l’état d’urgence géopolitique est transformée en un nouvel instrument de levée de dettes et de financements d’urgence.

Vighi décrit l'European Green Deal comme une opération brillante pour canaliser la logique de gestion de crise du capitalisme dans un projet économique présenté comme moralement supérieur. Il ne s’agissait pas tant de mesures réelles pour lutter contre le changement climatique que d’un ingénieux levier de financement, emballé comme une opportunité verte pour l’industrie.

Grâce à NextGenerationEU et aux obligations vertes de l’UE, l’objectif était de mobiliser la dette publique pour attirer le capital privé ESG. Bien que l’objectif nominal fût la modernisation de l’industrie au nom de la neutralité carbone, en réalité, il s’agissait d’un mécanisme d’urgence destiné à retarder temporairement l’effondrement structurel du capital financier.
L’industrie automobile, les batteries, la mobilité propre et les énergies renouvelables forment selon Vighi la colonne vertébrale de cette transition. Mais ces investissements sont désormais sous forte pression. La plus visible est dans l’industrie automobile, le pilier à long terme de l’industrie européenne. Les constructeurs européens peinent à passer aux véhicules électriques en raison des coûts élevés et des désavantages structurels.

Les fabricants chinois ont l’avantage: un soutien massif de l’État et une quasi-position monopolistique sur les matières premières critiques permettent de produire des voitures électriques moins chères et souvent technologiquement supérieures. Le programme de transition verte a été financé selon Vighi en partant du principe que les entreprises européennes domineraient les segments de marché à forte marge — c’est-à-dire en vendant les modèles les plus rentables et technologiquement avancés. Lorsque cette hypothèse s’est effondrée, la « discipline du capital » est revenue, et les investisseurs privés se sont retirés.
C’est précisément à ce stade que Vighi voit la rhétorique sécuritaire remonter au premier plan. La « verdeur » écologique cède la place au vert militaire: on passe des voitures électriques aux chars de combat. Selon l’analyse de Vighi, les dépenses militaires offrent une demande sûre, une protection contre la compétition mondiale et un récit moral qui rend politiquement impossible de résister aux coûts.

Contrairement aux voitures électriques, les systèmes d’armes européens ne font pas face à une concurrence chinoise. La réussite se mesure ici en dissuasion, non en profits de marché. L’industrie de l’armement est historiquement — comme le montrent les guerres mondiales du 20ème siècle — exceptionnellement compatible avec une économie basée sur la dette et la consommation.
Selon Vighi, les dépenses militaires consomment du capital sans augmenter la capacité productive de la société. C’est pourquoi la production militaire s’intègre parfaitement dans une économie de consommation financée par la dette, et l’armement justifie l’augmentation de la masse monétaire, au bénéfice du secteur financier. C’est un paradigme de «fausse accumulation»: l’argent circule sans créer de nouvelle valeur, uniquement pour prolonger la durée de vie du système.
Vighi rappelle que la politique environnementale et sécuritaire est présentée comme un choix, mais qu’en réalité, elles sont façonnées par les impératifs de la politique économique. Le Green Deal n’a pas été totalement rejeté, il a simplement été dévalorisé: le discours climatique continue, mais la menace géopolitique oriente désormais les flux de capitaux. L’investissement ESG, axé sur l’environnement, se révèle un cynique mécanisme de redistribution du capital.
Ce changement approfondit la soumission de l’Europe aux États-Unis. L’UE imite le modèle américain sans la même puissance industrielle ni la même capacité financière. La dette publique américaine dépasse 38.000 milliards de dollars, et la Réserve fédérale a relancé une phase d’assouplissement quantitatif inflationniste — achats massifs d’obligations pour créer de la nouvelle monnaie afin de relancer l’économie et maintenir la bulle de dettes.

L’Europe est en voie de récession, accélérée par le rejet brutal de l’énergie russe et du partenariat euro-asiatique. La guerre en Ukraine et le sabotage du réseau gazier ont, comme Vighi le met en évidence, « réalisé l’objectif stratégique des États-Unis de couper la dépendance de l’Europe à l’énergie russe ». Cette action a déplacé la pression sur le financement, passant du profond objectif de neutralité carbone à l’industrie de l’armement. Selon son analyse, « la militarisation européenne s’inscrit dans un système de dettes centré sur le dollar. »
Vighi prévoit que la militarisation occidentale ne fera que s’accélérer : le président Donald Trump a déjà demandé d’augmenter le budget militaire américain à près de 1,5 billion de dollars — un choc économique exceptionnel, probablement financé à nouveau par une loi d’urgence nationale justifiée par la sécurité nationale.
Son analyse aboutit à une conclusion révélatrice: la transition verte de l’Europe semblait politiquement réalisable uniquement tant qu’elle semblait augmenter la compétitivité. La course aux armements est une extension plus naturelle du capitalisme de crise — et peut-être a toujours été sa conséquence inévitable.
De manière plus générale, le système suit aveuglément ses impératifs internes, tout en sapant ses propres bases. Le progrès technologique détruit la société basée sur le travail, qui est aujourd’hui définie par une urgence perpétuelle, de plus en plus anti-libérale.
Dans cette optique, ce que les dirigeants européens qualifient de guerre hybride n’est pas une crise passagère. Selon Vighi, c’est «un état généralisé et permanent du capitalisme financier — une façon de mobiliser la dette qui prépare la population aux conflits, tout en normalisant la répression et la surveillance».
La priorité donnée à la politique de sécurité ne traduit pas une prise de conscience stratégique, mais n’est qu'«une rhétorique de la récession, qui entraîne la fuite inévitable du système vers sa propre autodestruction».
Dans cette perspective, la transition verte n’était pas un projet moral, mais une continuation opérationnelle de la même gestion de crise — une tentative de canaliser la crise dans des promesses d’avenir. Lorsqu’elle a échoué, le système est revenu à une solution plus sûre : la logique éternelle de l’économie de guerre.
16:42 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : transition verte, militarisation, militarisation de l'économie, europe, affaires européennes, green deal |
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