dimanche, 04 février 2007
L'épopée du Kalevala
Frithjof HALLMAN
L'épopée du Kalevala
En 1985, en Finlande, dans tout le pays, on a fêté, sous diverses formes, le 150ième an--niversaire de l'épopée nationale fin-noi-se, le Kalevala. Outre la publication d'une nouvelle édition illustrée de l'é-po-pée hé-roïque, due au célèbre peintre de la mer Björn Landström, on a organisé à Helsin-ki une exposition des peintures du plus con-nu des illustrateurs du Kalevala, Gal-lén-Kallela; ensuite, on a créé un opéra sur le thème du Kalevala, mis en mu-si-que par Einojuhani Rautavaara. Ce drame musical, appuyé par des ch¦urs, a été joué en première à Joensuu. En parallèle à cette initiative musicale, on a rejoué les ma-gnifiques symphonies poétiques de Jean Sibelius, inspirées des thématiques du Kalevala: les suites Lemminkäinen et Karelia, le Cygne de Tuonela, Le Barde et la Fille de Pohjola.
En Allemagne, pour cet anniversaire, on a fait paraître une nouvelle édition de cette épopée classique en trochées à cinq pieds de 22.795 vers. De même, est parue une édition illustrée en prose d'Inge Ott (Ka-le-vala - Die Taten von Väinämöinen, Ilma-rinen und Lemminkäinen, Verlag Freies Geistesleben, Stuttgart, 1981, 288 S.) pour ceux qui, grâce à cette version simpli-fiée, pourraient avoir plus facilement ac-cès à cette ¦uvre magistrale. On a traduit le Ka-le-vala dans plus de cent langues dif-fé-ren-tes, preuve de la puissance sugges-tive de cette épopée héroïque finnoise. Elle a véri-ta-blement conquis le monde.
C'est grâce à un médecin de campagne sué-dois de Finlande, Elias Lönnrat, que le Kalevala a vu le jour en 1835. Au départ d'innombrables chants et chansons popu-laires, de rébus à connotation mytholo-gi-que et de proverbes puisant leurs racines dans l'immémorial, Lönnrot a pu forger une ¦uvre nouvelle et originale, qui, a-vec ses 22.795 strophes est l'équivalent, pour le peuple finnois, de la Chanson des Nibelungen pour les Allemands, de l'Ed-da pour les Islandais et de la Saga de Frith-jof pour les Suédois. Un philologue alle-mand, F.A. Wolf, spécia-liste de Homère, avait affirmé et souligné, au début du sièc-le passé, que les deux grandes épopées des Grecs, l'Illiade et l'Odyssée, n'étaient pas l'¦uvre d'un seul poète mais récapitu-laient en un seul ou-vrage les mythes et lé-gendes de tout un peuple. Cette idée a été retenue par le Finnois Carl Axel Gottlund, qui s'est de-mandé si l'on ne pouvait pas, éventuellement, forger quelque chose de semblable à l'Illiade et l'Odyssée à partir des mythes, légendes et sagas de son pro-pre peuple.
Zachris Topelius, qui avait exploré les vas-tes régions de la Carélie du Nord ainsi que quelques provinces septentrionales du pays, et deux femmes énergiques, Ar-hip-pa Pertunen et Larin Paraske, ras-sem-blè-rent à trois le plus grand recueil de chants et chansons populaires, de textes épars issus du peuple et non pas des let-trés. De son côté, Lönnrot, qui, en tant que médecin, allait de ferme en ferme dans l'es-pace carélien, rassemblait, lui aussi, une impressionnante collection de vers, qui deviendra, en 1835, la première ver-sion, encore brève et en 12.078 strophes et 32 chants, du Kalevala. En 1849, paraît la version définitive, avec 22.795 strophes et 50 chants.
Dans cette énorme épopée, beaucoup d'é-lé-ments rappellent les sagas et légendes de l'Europe entière mais sous des formes dif-fé-rentes, ce qui en fait une mine fabuleuse pour les chercheurs. Elle rappelle aussi les Nibelungen, tandis que d'autres éléments, notamment ceux qui évoquent le voyage du héros Väinämöinen dans une nef de bronze, font penser à des mythes bien plus anciens encore. On a dit que peu d'autres ouvrages finlandais ont autant contribué que le Kalevala à renforcer la conscience na-tionale de ce peuple, peu nombreux mais défendant toujours son existence fa-rouchement et héroïquement. Les pein-tu-res de Gallén-Kallela, présentant des motifs issus du Kalevala, et la musique de Si-be-lius ont, pour leur part, renforcé l'in-té-rêt des Finnois en ce siècle pour cette épo-pée, ancrée profondément dans l'âme du peuple, des paysans, des chasseurs et des pêcheurs. Je vais maintenant esquisser les lignes essentielles de l'épopée, pour don-ner au lecteur la clef qui l'aidera à dé-chif-frer son sens.
L'action réelle,
immémoriale, cesse avec
l'arrivée du christianisme
Dans le Kalevala, nous voyons d'abord ap-paraître trois héros masculins et deux héroïnes féminines: le sage Väinämöi-nen, le forgeron Ilmarinen et Lemmin-käinen, semblable à Ulysse, tou-jours en quê-te d'aventures et de voyages; les figu-res féminines: Louhi (la "haute femme de Pohja"), qui symbolise l'extrême-nord, et ses filles, toutes belles, qui sont l'objet des convoitises des trois héros concurrents. Sampo, sorte de mou-lin magique et my-thi-que, dont les caracté-ristiques mytho-lo-giques sont comparables à celles du trésor des Nibelungen, est au centre de l'intri-gue. Celui qui s'empare de Sampo, trouve le bonheur. Mais Sampo coule à pic, com-me l'or de Nibelungen, dans des eaux pro-fon-des. C'est alors qu'apparaît un motif chré-tien: la nais-sance d'un garçon, né d'u-ne vierge, Marjatta, et qui devient le Roi de Carélie; ce récit indique le passage d'u-ne ère païenne à l'ère chrétienne.
L'émergence de cette épopée remonte vraisemblablement aux temps immémo-riaux; elle constitue un mythe cosmogo-nique. Väinämöinen est aussi vieux que le soleil. A la fin de l'épopée, nous le vo-yons, lui, le sage visionnaire, partir vers l'infini sur l'océan dans une nef de bron-ze. Du forgeron Ilmarinen, on dit qu'il a forgé la voûte céleste, et de la mère de Lemminkäinen, le troisième héros du Ka-levala, on dit qu'elle est la créatrice du mon-de. Elle a un jour eu la force de ra-me-ner à la vie, de faire ressusciter, son fils mort et tombé dans le fleuve des morts Tuo-nela, après avoir été dépecé en huit mor-ceaux.
Cosmogonique aussi est le récit de la créa-tion de Väinämöinen par une "mère de l'eau". Sous sa sage direction, la création est parachevée, dans le sens où les hom-mes se mettent à cultiver la terre. Dans le défi lancé au Sage par un jeune homme, Joukahainen, nous retrouvons un motif eddique: le jeune homme pro-pose un con-cours à Väinämöinen pour savoir le-quel est le plus sage. A la re-cherche d'une épouse, Väinämöinen rencontre une belle jeune fille, mais qui est courtisée par le forgeron Ilmarinen et par Lemmin-käi-nen, qui ne compte plus ses succès fé-mi-nins. La mère de la jeune fille, Louhi ‹qui, dans l'épopée est décrite comme une vieille femme avaricieuse, laide et mé-chante‹ impose aux trois hé-ros une ru-de épreuve et les oblige à exécu-ter divers travaux pour elle, comme dans le mythe grec d'Heraklès; le plus rude de ces tra-vaux consiste en la fabrication de Sampo, qui donnera une profusion de ri-chesses à son possesseur.
C'est évidemment le forgeron Ilmarinen qui réussit à accomplir le meilleur travail. Il est le vainqueur mais est assassiné et aboutit dans le règne des morts Tuonela. Le duel entre les frères Untamo et Kaler-vo se termine par la mort de toute la fa-mille Kalervo, tandis que la veuve de Ka-lervo donne le jour à un fils, Kullervo, une figure en apparence dotée de forces sur-humaines et divines, qui, en dépit de ses dons, échoue dans tous les travaux qui lui ont été confiés par son maître Unta-mo. Il est vendu comme esclave au for-geron Ilmarinen. Kullervo, poursuivi par la malchance, tue par inadvertance l'é-pou-se d'Ilmarinen, fille de Pohjola et doit prendre la fuite. Après qu'il ait re-trouvé le chemin qui mène à la maison de ses pa-rents, il se suicide, parce qu'il ap-prend qu'un jour, sans le savoir, il a cou-ché avec sa s¦ur.
Samo doit offrir bonheur et richesse au Grand Nord, si bien que les trois héros su-blimes (Ilmarinen, Lemminkäinen et Väi-nämöinen) décident de s'en emparer, tan-dis que Louhi poursuit leur nef, qui, au cours d'un combat, coule en mer. A la fin de l'épopée, nous voyons Väinämöinen qui libère la lune et le so-leil, caché par Lou-hi dans une montagne, tandis que le fils de Marjatta prend le pouvoir en Ca-rélie. Le crépuscule des dieux vieux-fin-nois et des héros du Kalevala correspond donc à la victoire du christianisme, dont les prêtres, plus tard, feront tout ce qui est en leur pouvoir, pour étouffer la poésie po-pulaire, qui ne cesse de vouloir percer la chape chré-tienne et véhicule les vieux mythes cos-mogoniques finnois. Politique appliquée ailleurs dans le Nord, où les au-to-rités chrétiennes ont également tenté d'é-liminer la vieille tradition des laby-rin-thes circulaires de pierre, élément d'un cul-te solaire immémorial, et des fameuses Trojaburge (cf. Combat Païen, n°19). Mais cette tentative d'éradication n'a pas plei-nement réussi, car nous trouvons encore des gravures de Trojaburge de type très an-cien sur les parois intérieures des égli-ses chrétiennes.
Pour quelques spécialistes des symboles nordiques, les Trojaburge ne sont pas sim-ple-ment des symboles solaires, mais des "filets", à l'aide desquels les anciens Fin-nois tentaient de repêcher du fond de la mer Sampo le symbole vieux-païen du bon-heur. On trouve encore 150 de ces labyrinthes de pierre sur le territoire finlan-dais, souvent le long de côtes isolées, que l'on appelle aussi "ronde des vierges" ou "haies des géants". Ces vestiges témoi-gnent d'un culte solaire qui a été repris dans la grande épopée mythique finnoise qu'est le Kalevala, sous la figure de Väinä-möinen.
Frithjof HALLMAN.
(texte paru dans Mensch und Maß, n°3/1986 (9 Feb. 1986); adresse: MuM, Ammerseestr. 2, D-8121 Pähl).
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La dictature libérale
Frédéric KISTERS:
La dictature libérale
Analyse de l'ouvrage de Jean-Christophe Rufin (La dictature libérale. Le secret de la toute puissance des démocraties au 20° siècle, J.C. Lattès, Paris, 1994, 313 pages, 119 FF)
Imaginez-vous la démocratie comme une jeune vierge craintive, égarée dans une antre peuplées de dépravés? Vroyez-vous sa vertu menacée de toutes parts par des êtres lubriques qui ne désirent que son avilissement et sa mort? Craignez-vous qu'elle ne succombe sous les coups d'une horde de barbares ignares et belliqueux? Détrompez-vous!
Le dernier livre de Jean-Christophe Rufin vous démontrera, au travers d'une relecture de l'histoire de ce siècle finissant, que la démocratie libérale, quoiqu'elle se déclare toujours faible et menacée, est en fait aussi puissante que retorse.
En effet, la démocratie libérale présente l'apparence d'un système labile, peu apte aux décisions, déchiré par des tensions et divisions internes. Si ce visage décomposé correspondait à une réalité, nous serions en droit de nous demander par quel miracle une organisation aussi débile aurait non seulement survécu à deux guerres mondiales, ainsi qu'à de multiples séismes socio-économiques, et se serait, de plus, imposée dans la plupart des pays développés?
Les systèmes totalitaires paraissent plus robustes que les démocraties, parce que les pouvoirs de décisions sont concentrés et que la société semble plus homogène et ordonnée. Au contraire, la démocratie libérale possède une multiplicité de centres de décision et elle est agitée par des courants d'opinion contradictoires. En fait, la violence dont font montre les dictatures est le symptôme de la maladie qui les rongent irrémédiablement: ces sociétés, fondées sur l'adhésion inconditionnelle à une idéologie (aussi floue soit-elle), s'épuisent à discipliner leurs citoyens. A l'éradication d'un groupe d'opposants, que les média du pouvoir totalitaire qualifieront de ³victoire², correspond en fait une perte de substance vive, celle d'un groupe d'élite qui avait le courage de se révolter. Les sociétés totalitaires sont, en quelque sorte, masochistes et autophages... tandis que la contradiction anime la démocratie, elle disloque la dictature.
La polymorphie des démocraties constitue un second avantage par rapport aux dictatures: comme Protée, elles peuvent se présenter tour à tour sous des jours divers, en fonction des forces qu'elles rencontrent. Font-elles face à des communistes révolutionnaires, qu'elles enverront des émissaires puisés dans leurs partis communistes nationaux; font-elles face à une dictature d'extrême-droite, qu'elles délégueront l'un ou l'autre chantre de l'ordre; font-elles face à une théocratie musulmane, qu'elles choisiront des immigrés provenant de ces pays ou quelque intellectuel converti à l'Islam. Dans n'importe quelle situation, elles se trouveront toujours des collaborateurs, à l'intérieur d'elles-mêmes ou chez l'ennemi. Par contre, un gouvernement totalitaire est condamné à une certaine franchise, aussi machiavéliques soient ses dirigeants. Un Etat communiste peut se vouloir révolutionnaire et agressif, ou accomodant et pacifique, il demeurera un Etat communiste. Il peut arranger sa mise mais non pas remodeler son visage. Protée, lui, se transforme au gré des circonstances, ou plutôt, du fait de sa structure extrêmement complexe et mobile, il présentera son aspect le plus convenable à son interlocuteur.
Le problème immémorial que les démocraties ont toujours eu à résoudre est celui de la contradiction de la liberté individuelle des citoyens avec la cohésion de la société. La réponse habituelle fut l'instauration d'un contrat social qui mettait fin à l'état de nature en soumettant les hommes à une loi qui bornait leur liberté; le contrat étant garanti par la crainte de la loi. Mais ce système, dérivé de la pensée de Hobbes, oscille sans cesse de l'anarchie au despotisme. En ce sens, la Russie communiste en est un parfait exemple: issue d'une guerre civile, elle se reconstitue sous la férule de Staline, puis régresse et retourne au chaos primordial. En effet, dès que le contrat social est instauré, les hommes s'en vont jouir de la paix et oublient peu à peu les affres de l'état de nature. Ils deviennent nostalgiques et, un jour, désirent retrouver leur paradis perdus comme les écologistes.
L'avatar du Léviathan, la démocratie libérale, a trouvé la parade à ce paradoxe: l'indifférence.
La démocratie libérale ne propose aucune valeur positive, aucun projet; elle se contente de dénoncer les travers de ses adversaires et de proposer à ses sujets la ³liberté², le bien-être matériel, la paix, une réelle immobilité sous une apparente agitation. Dans ce système sans valeurs, et donc sans contrainte, l'homme peut jouir de sa liberté, comme dans l'état de nature. On comprend pourquoi les ³droits de l'Homme² ont pris une telle importance dans nos sociétés: ils servent de substitut aux valeurs positives et assurent une cohésion minimale. "La Déclaration des droits de l'Homme, elle, est un socle acceptable. Elle assure à chacun la reconnaissance de son droit au processus de personnalisation, sa capacité d'être un individu et de former quelque regroupement que ce soit avec les autres. Elle est reconnaissance du droit de posséder, de jouir, d'être toujours semblable aux autres et égal, cependant qu'on s'active à être toujours différent et si possible supérieur. La Déclaration des droits de l'Homme permet à la dispersion sociale de s'opérer sans barrière. Le principe de souveraineté du peuple la complète car il permet de réintégrer, le moment venu, cette dispersion par la grâce de majorités numériques" (pp. 274-275).
Si les dictatures nient l'opinion publique, les démocraties, elles, feignent de l'ignorer. La démocratie étant indifférente par rapport aux citoyens, ceux-ci, sentant qu'ils n'ont plus aucune prise sur le système, s'en détachent et recherchent des solidarités de remplacement plus proches d'eux: l'ethnie, la secte, la minorité d'opinion, l'association caritative, etc. La société se subdivise en une nébuleuse de sous-groupes, plus ou moins autonomes, disposant chacun de leur propre ³culture², qui va de la stricte idéologie de certaines sectes, à celle, beaucoup plus diffuse, du ³pop/tagg². Bien sûr, chacun demeure libre de participer à plusieurs de ces mini-sociétés... Toutefois, malgré cette apparente liberté débridée, chaque monade reste liée à l'ensemble. Aussi, "le marginal devient central". Les média ne portent leur attention que sur l'anormal, l'extraordinaire, le déréglé. La crise de la solitude, l'alcoolisme, la drogue, l'aliénation, la délinquence, les émeutes de banlieue, etc. ne sont pas les symptômes d'une maladie mortelle pour la démocratie, mais des signes de son fonctionnement normal! Chaque fois que les média évoquent ces phénomènes marginaux, ils les réintègrent au centre même de la démocratie. La machine fonctionne comme une immense pompe aspirante-refoulante.
Dans l'Empire romain, l'essentiel de l'armée stationnait aux frontières pour contenir les barbares. Lorsqu'une crise politique interne survenait, tels généraux d'armée se muaient en prétendants au trône impérial et l'on voyait bientôt deux, trois ou quatre colonnes armées converger vers Rome, le c¦ur de l'Empire, que personne ne défendait. Le vainqueur accédait au trône en gravissant quelques tas de cadavres et, ayant ainsi renouveler l'élite dirigeante par un apport de sang neuf, perpétuait le principat.
Dans nos démocraties libérales, les groupes révolutionnaires habitent aussi dans les confins de la société, mais il n'existe pas de centre géographique vers lequel les armées pourraient marcher triomphalement, point de citadelle à prendre d'assaut, juste un vaste et morne marécage où s'enlise tout véritable idéal, où l'homme révolté ne peut qu'errer sans jamais trouver le moindre exutoire à sa rage. Par contre, sa simple existence entretient le mythe de la menace.
A cette indifférence interne aux nations s'ajoutent l'internationalisation du monde libéral. Tant du point de vue économique que du point de vue politique, les centres de décision tendent à se déplacer vers des organismes internationaux voire "universels", alors que les peuples ne peuvent agir qu'au niveau national. Le pouvoir leur échappe encore un peu plus. Sur ce point, il nous semble que Rufin simplifie le processus: jusqu'à présent, ces institutions (UNESCO, GATT, CEE, ALENA, etc.) n'existent que par délégation; les décisions sont prises par les représentants des Etats qui y siègent; les finances sont des subsides octroyés et non des ressources propres; les soldats de l'ONU sont des militaires des armées nationales affublés d'un casque bleu. Par contre, il est vrai, et fréquent, qu'un gouvernement national peut faire passe une loi en prétextant qu'elle est la conséquence d'une décision émanant d'une institution ³supérieure², dans laquelle il possède un poid et des voix. Les organismes internationaux ne décident de rien, il servent de caution.
La démocratie vit de la menace qui masque sa force. Elle en a besoin pour maintenir sa cohésion. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis, qui possédaient à eux seuls la moitié de la richesse mondiale et contrôlaient la moitié du globe, firent pourtant mine de craindre l'URSS, qui sortait exténuée du conflit. Cette URSS constituait un partenaire idéal, juste assez fort pour effrayer, juste assez effrayant pour que peu d'Occidentaux y adhérassent. Le monstre joua bien son rôle durant les années 50, mais à la fin de la décennie suivante, il devint évident qu'il s'essoufflait, surtout du point de vue économique. Les démocraties libérales maintinrent encore durant quelques années ce précieux ennemi en vie, sous perfusion (du blé et de l'argent). Pour palier à son anémie, on sortit divers opposants des goulags afin qu'ils témoignassent en Occident des horreurs du régime. Lorsque l'ours défuncta définitivement, les démocraties libérales se mirent en quête d'une menace de remplacement.
Elles se tournèrent d'abord vers un élément pré-existent, qu'elles avaient jusque là tenter d'assimiler au marxisme: l'écologie politique. En effet, celle-ci, à ses débuts, vitupérait contre le société de consommation et réclamait une "croissance zéro". Elle s'attaquait, comme le marxisme, à un rouage essentiel de la machine libérale: le marché. La convergence des discours écologistes et communistes sur la paix, favorisait aussi cet amalgame. Les écologistes se disaient prêts à accepter une capitulation au nom de la paix ("Plutôt rouge que mort"). Plus tard, l'écologie renvoya capitalistes et marxistes dos à dos, en dénonçant leur culte commun de la production.
Mais, peu à peu, le libéralisme réussit à substituer l'idée de "croissance propre" à celle de "croissance zéro". Nos savants proposèrent des solutions pour limiter la consommation de matières premières, recycler les déchets, diminuer les rejets dans l'atmosphère... La technologie venait au secours de l'écologie. La "science" redevenait une valeur positive et l'écologie devenait une science. Il n'était plus nécessaire de renoncer au "progrès" ni de retourner aux m¦urs de nos ancêtres cavernicoles. Dès lors, les écologistes se scindèrent en deux tendances: les réalistes et les radicaux; les premiers consentaient à s'allier avec les classes dirigeantes, les seconds demeuraient des activistes. Les radicaux conservaient un rôle utile en tant qu'ils maintiennent l'image de l'Apocalypse écologique, aidés en ce sens par les médias, toujours férus de sensationnel. Mais le mouvement, affaibli par cette saignée, n'était plus dangereux. On avait déjà assisté au même phénomène de scission avec les communistes entre les deux guerres, les moins virulents formant les partis "sociaux-démocrates" désireux autant d'amender le système que d'y participer; la minorité se regroupant dans des partis communistes, interdits de pouvoir et trop faibles pour renverser le régime (surtout qu'ils avaient les mains liées par l'URSS elle-même, pour des raisons tactiques).
Néanmoins, cette nouvelle menace ne comblait pas à elle seule le vide laissé par l'URSS. On y joignit donc le "Sud" et l'"exclusion".
L'image du Sud comme ennemi s'est formé bien avant l'effondrement de l'URSS. Durant la guerre froide, certains de ces pays étaient devenus communistes, d'autres menaçaient l'Occident d'embargo sur le pétrole, tandis que quelques-uns produisaient de la drogue, poison nécessaire aux marginaux engendrés par la société libérale. A cela s'ajouta, plus tard, la menace islamique. L'Islam domine d'importantes populations à la démographie galopante, son avant-garde s'est déjà infiltrée dans nos pays aux frontières poreuses, certains des gouvernements islamiques soutiennent des mouvements terroristes, dont ils négocient l'activité avec les démocraties. Mais ce nouvel ennemi manque de crédibilité, aux yeux de Rufin; son unité politique n'est pas encore réalisée et il ne possède pas d'armement de haute technologie.
Enfin, il reste la menace de l'exclusion, de la marginalité que nous avons évoqué plus haut. Les trois remplacent tant bien que mal celle de l'URSS.
Ainsi, ce système qui tire son nom du mot ³liberté² "s'impose à ceux-là mêmes qui la refusent le plus sans pourtant les empêcher d'agir contre elles. La plus extrême révolte y est possible: elle n'en nourrit pas moins le système qu'elle est censée détruire. Toutes les oppositions en démocratie sont tournées à son profit et ceux qui visent à sa plus radicale destruction sont les plus utiles ouvriers de son développement" (p. 20). C'est "une dictature dans la mesure où elle s'impose à tous, y compris ceux qui la refusent" (p. 301). Aussi le danger qui menace réellement la démocratie n'est pas de ceux que nous venons d'égréner... La démocratie risque de mourir par manque d'idéal et non pas de périr assassinée par des révolutionnaires. Rufin en conclut que la seule fonction éthique est la dissidence, l'utopie, car la révolte anime le système.
Les révolutionnaires doivent donc savoir que s'ils gagnent la bataille ou s'ils meurent sous les coups de la répression, ils auront contribué à une création.
Néanmoins, l'assertion de Rufin appelle trois remarques. Premièrement, même si le système libéral est un des plus résistant que l'Histoire ait connu, il n'est pas immortel. Deuxièmement, comme le remarque l'auteur lui-même, il existe des systèmes idéologiques inassimilables par la démocratie. Rufin cite l'Allemagne nazie qui ne faisait pas un bon partenaire menaçant parce qu'elle était à la fois trop proche et trop éloignée du système démocratique: contrairement à l'URSS, elle conservait le dynamisme économique du capitalisme, mais son aspect nationaliste, belliqueux et instable l'éloignait irrémédiablement du libéralisme. Enfin, si un jour, pour les ennemis radicaux de ce système, qu'ils soient écologistes, fascistes, communistes, etc. rassemblaient leurs forces éparses, ils lui asséneraient un coup mortel, car, jusqu'à présent, le libéralisme contrôle ses menaces en les divisant. C'est pourquoi, sans doute, les journalistes parisiens s'effraient tant à l'idée d'une alliance "brune-rouge" (mais ils ont oublié le "vert"...).
Frédéric KISTERS.
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Islam en globalisering
Jan SERGOORIS:
Islam en Globalisering
http://delta-stichting.blogspot.com/2007/01/islam-en-globalisering-door-jan.html
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Intervenciones anglosajonas in Iberoamerica
Prof. Dr. Alberto BUELA:
Intervenciones anglosajonas in Iberoamerica
http://www.pensamientonacional.com.ar/docs.php?idpg=buela/0064_intervenciones_en_america.html
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