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samedi, 16 mai 2026

Stendhal, Eros et politique

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Stendhal, Eros et politique

Claude Bourrinet

Pour un Destutt de Tracy, le maître à penser de Henri Beyle et le sensualiste idéologue qui guide parfois sa plume, l'amour ne serait qu'une « amitié perfectionnée ». L' « admiration » nous fait pénétrer dans l'univers balisé de la Carte du Tendre, et dans la taxinomie que Stendhal voudrait scientifique, qui explique le phénomène de « cristallisation », fixation hyperbolique sur les qualités de l'« objet » aimé, « objet » signifiant, comme l'on sait, non « chose », mais celle – en général – qui reçoit l'élan tendre et le désir de l'amant. L'amitié, dans un monde où le vocabulaire subit l'érosion d'usages répétés, pâtit d'une acception prosaïque, et tend à ne plus rien signifier. « Amour » serait évidemment à prendre tel quel, sans le crible des sophistications de salon. Et même au sens très large. Il s'agit de ce bonheur subtil et lumineux qui habite tout beyliste, cet acquiescement à la beauté du monde, ce pari risqué mais enivrant d'opter toujours pour ce qui est le plus haut, pour ce qui élève l'âme, ce grand « oui » nietzschéen, cette exaltation que les troubadours appelaient le joy. On ne saurait, si l'on est d'un métal apte à recevoir les coups de grâce stendhalien et de les renvoyer en écho, être complètement indemne d'une fréquentation attentive des ouvrages de l'auteur de la Chartreuse. Quand on plonge dans l'univers stendhalien, le vertige entraîne la vie, notre vie, dans une aventure exceptionnelle. Et soudain, nous pensons à cet aveu de Julien Gracq : " Si je pousse la porte d'un livre de Beyle, j'entre en Stendhalie, comme je rejoindrais une maison de vacances: le souci tombe des épaules, la nécessité se met en congé, le poids du monde s'allège; tout est différent : la saveur de l'air, les lignes du paysage, l'appétit, la légèreté de vivre, le salut même, l'abord des gens... ».

R160018374.jpgStendhal affirmait, avec une prescience singulière, qu'il ne serait lu qu'en 1880, ou en 1935. La remarquable étude de Paul Bourget à son sujet, parue en 1883 dans ses Essais de psychologie contemporaine, lui donnera raison. Dans les années 20, on ne cesse de gloser sur lui. Le beylisme s'échappe comme une fumée légère dans un air de plus en plus épais, dans la mesure même où, comme dira Georges Bernanos en 1947, la « vie intérieure » est l'objet d'une « conspiration » de la part de la modernité techniciste, massifiée, imprégnée d'une « imbécillité » volontiers criminelle, dont l'avenir proche, à l'aube des années trente, donnera tant d'illustrations. Et quoi de plus beyliste que l'amour, non le frottement des épidermes, mais ce désir d'échapper à l'horrible médiocrité du commun des hommes. Au risque de la solitude, car le véritable amour est souvent tragique. Nous ne sommes pas dans le jeu abstrait, logique, more geometrico (bien qu'il y ait, nécessairement, théâtralisation).

Le style de Stendhal se veut proche des oscillations du cœur. Il se veut volontiers négligé dans le ton, le vocabulaire, la syntaxe, juste la part d'incertitude qui, en fissurant l'expression, la rend plus proche de la vie, afin de nous faire voir, en même temps qu'entendre, les personnages qui portent ces voix. Bascule et ruptures de la phrase du reste sont fréquentes chez lui, pour suggérer par le glissement de la forme vers le silence, un sens qui outrepasse le dire, mais jaillit dans l'âme sensible comme une évidence du cœur. « Être vif à tous risques ; écrire comme on parle quand on est homme d'esprit, avec des allusions même obscures, des coupures, des bonds et des parenthèses; écrire presque comme on se parle ; tenir l'allure d'une conversation libre et gaie; pousser parfois jusqu'au monologue tout nu ; toujours et partout, fuir le style poétique, et faire sentir qu'on le fuit... », nous explique Paul Valéry, dans sa Préface à Lucien Leuwen.

Stendhal, par ailleurs, est tiraillé entre un platonisme, une aspiration exaltée vers toutes expressions de la beauté et du sublime, et une lucidité aiguë à l'égard des ingrédients prosaïques de l'existence, ayant touché de près ce qu'est la « vraie vie », sur le champ de bataille, et dans le commerce le plus humble, à Marseille comme à Civitta Vecchia.

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La vie de Stendhal est intimement mêlée à l'Amour, comme la treille à la rose. Il n'est certes pas aisé de cerner, de mesurer, d'anatomiser un homme tel que lui, qui s'appréhende d'abord par ses œuvres, d'une variété inégalée dans le monde littéraire, mais aussi par ce qu'il dit de lui-même, directement dans son Journal, ses souvenirs, son autobiographie, ses lettres et ses marginalia - fussent-ils inscrits sur sa ceinture - mais aussi indirectement, dans ses romans, ses nouvelles, ses essais, ses articles... Il s'est évertué de jouer la sincérité la plus radicale, jusqu'à la provocation, et, par des effets de brouillage et de miroirs biaisés, par des mensonges, tellement évidents, du reste, qu'ils ne trompent personne. Il se laisse deviner. La méfiance s'impose toujours, avec lui : « La conscience de Beyle est un théâtre, et y a beaucoup de l'acteur dans cet auteur », écrit Valéry. Si bien que la critique, depuis un siècle et demi est aussi abondante et volumineuse que ce qu'elle prend pour objet d'analyse. Car, contrairement à un Balzac, à un Zola ou à la plupart des romanciers, même lorsqu'on s'identifie, comme Flaubert, à un personnage, à l'exception de quelques-uns, comme Huysmans, et dût-on contredire les structuralistes, qui séparent ontologiquement l'auteur et l’œuvre, une similitude éclatante entraîne une fusion intime entre ce que fut toujours (car il ne changea guère, fondamentalement, de son enfance à sa mort) Henri Beyle, et son imagination, qui nous offrit, par des coups d'écriture qui ressemblent à des foucades ou à des fantaisies personnelles, pour ainsi dire en dilettante, des livres qui sont, pour paraphraser Nietzsche, de la dynamite.

Mais, au fond, la meilleure façon d'aborder Stendhal est de l'imiter, de se lancer dans sa vie comme par une charge de cavalerie, en aimant le galop autant que la prise du bastion (si tant est qu'on puisse s'en emparer). Stendhal insuffle une énergie qui est loin de s'épuiser, tellement elle était puissante en lui, et qui demeurera aussi longtemps qu'on aura besoin d'un Stendhal, c'est-à-dire tant que nous serons vivants.

Maintenant les faits, comme aurait dit Stendhal. Je ne vais pas dérouler la liste des « conquêtes », réelles ou fantasmées, de Henri Beyle. Notons, du reste, qu'il a toujours connu un échec fatal quand il a voulu jouer le machiavel de salon, ou le dom Juan cynique. Ses amours passionnées l'ont été pour ainsi dire pris par surprise. Mais j'aimerais revenir sur sa dernière passion, pour celle que Philippe Berthier, dans son Stendhal, estime plus beyliste que Beyle lui-même: «Giulia donnait en somme à Beyle une magnifique leçon de beylisme.» Il s'agit en effet de Giulia Rinieri, jeune femme de trente ans en 1830 (Beyle en avait quarante-sept), dite « Sienne », parce qu'elle était née dans cette ville merveilleuse, et avec qui Stendhal sera près de se marier. Stendhal marié ! Pour le plaisir, pour se donner une joie beyliste, que seuls les happy few peuvent apprécier, car le jouissance est complexe et simple à la fois, autant qu'une musique de Mozart, citons des morceaux du Journal de 1818 à1842, publié seulement en 1982 (en fait, qui sont des notes, des marginalia collectés par Victor del Litto. Le texte ci-dessous est un marginalium écrit sur un exemplaire de Promenades dans Rome):

"Paris, 23 janvier 1830. […] I speak with […] Si[enne], qui me ramène. Never so bonne. Comment expliquer cette bonté ?". « 3 février 1830 Singulier propos d'amour observé the third Feb[ruary] 1830. Droite devant lui, lui tenant la tête : « Je sais bien et depuis longtemps que tu es laid et vieux. » Et là-dessus kissing him. Amoureuse of the petit chose. »

12481321245.jpgCette relation amoureuse, sensuelle, mozartienne, sera ponctuées de rencontres intermittentes, d'abord en France, puis en Italie. « Il n'y a que les femmes à grand caractère qui puissent faire mon bonheur », affirme Stendhal. Il est vrai que cet amour, ou cette « amitié perfectionnée », comme aurait dit Destutt de Tracy, ne fut révélée que tardivement par les stendhaliens italiens. C'est en 1934 que L.-F. Benedetto publia Indiscrétions sur Giulia, aux Éditions Le Divan.

Là réside le beylisme. Le décrire serait long, mais non pas fastidieux. Cependant, il est un point, peut-être ultime, celui qui fait dire qu'on a vaincu l'Annapurna - encore que ce sentier âpre et escarpé soit en passe de devenir un boulevard, et qu'il faudra peut-être convoiter les espaces intersidéraux, bientôt, avec son vide contraint et ses radiations mortelles, pour se prévaloir du titre officieux de beyliste - c'est celui, ô combien précieux ! de bonheur. Mais, au fond, qu'est-ce que le « bonheur », du reste si côtoyé, comme son ombre, par le malheur, la souffrance, parfois le désespoir ? Si la chasse stendhalienne est un eudémonisme, elle n'est pas toujours un hédonisme ! On le voit bien quand il est question de cette affaire capitale qu'est l'Amour ! A moins qu'on ne s'élève encore, et qu'on accède à l'ultimum culmen, la liberté. Non cette idée que la révolution a diffusé universellement, ce genre de mot vague et sonore que Stendhal abhorre, mais cette prise de soi, égotiste, qui est un point capital du beylisme.

Stendhal n'est jamais dupe, il s'observe, trie ce qui est susceptible, même de loin, de l'engager dans le fond bourbeux de l'homme .  Le prix a payer est souvent la solitude. Signe de force, car d'énergie. Est-ce à dire que Beyle ne se donne jamais, mais se prête parfois, comme Montaigne ? Ce dernier ne croyait pas à l'amour-passion, et avait pour le commerce humain des prudences d'Indien. Comment donc aimer vraiment sans se donner, sans prendre tous les risques ? Toutefois, la question se pose surtout en politique, thème central de la modernité, depuis l'immixtion de cet impératif existentiel (« tout est politique ») à partir de 1789 (qui vit disparaître en Europe toute gaîté, note Stendhal en 1811). S'il est un domaine où l'on ne doit que se prêter, c'est bien celui-là. Le beyliste n'y trempe que son pied, admet plonger son corps dans la bataille, mais laisse toujours la tête – et le cerveau – hors de l'eau.

C'est pourquoi les positions politiques de Stendhal sont difficilement identifiables, si l'on omet son devoir d'être toujours libre. Il adhère au projet révolutionnaire, et même jacobin, mais il a des goûts raffinés d'aristocrate et éprouve de l'aversion pour la populace.  Il est amoureux de Bonaparte, le seul homme qu'il ait vraiment respecté, mais il honnit le tyran. Il prend parti pour les conspirateurs italiens, mais les trouve bien ennuyeux. Il admire la République américaine, mais lui reproche ses dimanches, son puritanisme, et tout bonnement qu'elle soit le contraire de la civilisation. Il est pour les « deux chambres », à l'anglaise, mais constate que la médiocrité en résulte. Il apprécie le libéralisme, mais s'avoue fasciné par les condottieri italiens du Moyen-Âge. Il est anti-clérical, mais trouve excellent que la papauté, à Rome, interdise toute expression politique, car les hommes, et surtout les femmes, sont comme compressés, ainsi que des marmites, au point de connaître les bouffées grisantes de l'amour et de l'art. En août 1825, il déclare : « Sauf en cas d'invasion, je ne me considère ni français ni anglais ».

Stendhal-le-primitif-de-la-modernite.jpgOn trouvera sans doute l'origine de la perception stendhalienne de la politique dans l’Éros. Beyle n'a jamais élaboré de théories, de systèmes se proposant d'apporter le bonheur aux peuples. Il s'est moqué des utopistes, des saint-simoniens, des fouriéristes, et il éprouvait une horreur instinctive pour la philosophie allemande, pour l'hégélianisme par exemple. Le bonheur ne pouvait être qu'individuel et passionnel. Aussi n'admettait-il que des régimes accueillant des interstices existentiels, qui permissent aux happy few de s'y couler et de vivre selon leurs besoins eudémonistes. C'est pourquoi il appréhendait avec horreur une éventuelle invasion de la libre Angleterre par les troupes napoléoniennes. Il jugeait avec réprobation le règne de l'Empereur – tout en adorant Bonaparte -, parce que Napoléon avait fait proliférer des légions d'adulateurs, de courtisans, d'imbéciles braves et stupides, grossiers et incapables d'une conversation telle qu'on en cultivait avant la Révolution. Il idéalisait les cités italiennes médiévales, cruelles et brillantes, amies des arts, de la beauté et de la force virile. L'érotisation de la politique n'est pas sans faire penser à Sade, qu'il lut, comme tous les grands écrivains du XIXe siècle, sous le manteau. Les « droits de l'homme » ne l'obsédaient pas, même s'il éprouvait une tendresse certaine pour les prisonniers victimes d'un tyran. Il était fasciné cependant par les assassins, politiques ou non, comme Charlotte Corday et Lacenaire. De la même façon que la sève amoureuse irrigue la nature et le cosmos pour susciter une fusion extatique, source d'ivresse esthétique s'emparant le l'âme et du cœur, elle peut se « pervertir » en rage de domination et de destruction.

Lamiel.jpgLe dernier roman de Stendhal, Lamiel, qu'il laissa inachevé, coupé par la mort, est significatif à cet égard, et répond à la Chartreuse comme un cri féroce à un chant d'amour, comme un rut flamboyant aux soupirs sentimentaux. Ce roman est l'éducation d'une femme, Lamiel, dont le nom est presque l'anagramme de Mélanie (Guilbert), l'actrice dont il partagea la vie en 1805. Celle-ci éprouvait une préférence sexuelle pour les femmes, et se suicida le 18 août 1828, faisant graver sur sa tombe : «Après le malheur d’être, le plus grand est d’appartenir à l’espèce humaine». C'est l'ultime ouvrage qui nous présente une héroïne monstrueuse, femme de tête, élevée pour les ambitions les plus ténébreuses par un médecin bossu et cynique, Sansfin. Elle collectionne hommes et femmes, s'élève dans la société aristocratique, qui est passée au crible de l'esprit impitoyable, et finit par suivre un assassin, Valbayre, dont elle est complice du crime qu'il a commis, pour terminer en incendiant le tribunal. Un finale wagnérien, d'une certaine façon, le crépuscule des héros stendhaliens, qui se consument, au seuil du néant, dans le grand brasier de la révolte et de la volupté d'avoir été.

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