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samedi, 16 mai 2026

Stendhal, Eros et politique

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Stendhal, Eros et politique

Claude Bourrinet

Pour un Destutt de Tracy, le maître à penser de Henri Beyle et le sensualiste idéologue qui guide parfois sa plume, l'amour ne serait qu'une « amitié perfectionnée ». L' « admiration » nous fait pénétrer dans l'univers balisé de la Carte du Tendre, et dans la taxinomie que Stendhal voudrait scientifique, qui explique le phénomène de « cristallisation », fixation hyperbolique sur les qualités de l'« objet » aimé, « objet » signifiant, comme l'on sait, non « chose », mais celle – en général – qui reçoit l'élan tendre et le désir de l'amant. L'amitié, dans un monde où le vocabulaire subit l'érosion d'usages répétés, pâtit d'une acception prosaïque, et tend à ne plus rien signifier. « Amour » serait évidemment à prendre tel quel, sans le crible des sophistications de salon. Et même au sens très large. Il s'agit de ce bonheur subtil et lumineux qui habite tout beyliste, cet acquiescement à la beauté du monde, ce pari risqué mais enivrant d'opter toujours pour ce qui est le plus haut, pour ce qui élève l'âme, ce grand « oui » nietzschéen, cette exaltation que les troubadours appelaient le joy. On ne saurait, si l'on est d'un métal apte à recevoir les coups de grâce stendhalien et de les renvoyer en écho, être complètement indemne d'une fréquentation attentive des ouvrages de l'auteur de la Chartreuse. Quand on plonge dans l'univers stendhalien, le vertige entraîne la vie, notre vie, dans une aventure exceptionnelle. Et soudain, nous pensons à cet aveu de Julien Gracq : " Si je pousse la porte d'un livre de Beyle, j'entre en Stendhalie, comme je rejoindrais une maison de vacances: le souci tombe des épaules, la nécessité se met en congé, le poids du monde s'allège; tout est différent : la saveur de l'air, les lignes du paysage, l'appétit, la légèreté de vivre, le salut même, l'abord des gens... ».

R160018374.jpgStendhal affirmait, avec une prescience singulière, qu'il ne serait lu qu'en 1880, ou en 1935. La remarquable étude de Paul Bourget à son sujet, parue en 1883 dans ses Essais de psychologie contemporaine, lui donnera raison. Dans les années 20, on ne cesse de gloser sur lui. Le beylisme s'échappe comme une fumée légère dans un air de plus en plus épais, dans la mesure même où, comme dira Georges Bernanos en 1947, la « vie intérieure » est l'objet d'une « conspiration » de la part de la modernité techniciste, massifiée, imprégnée d'une « imbécillité » volontiers criminelle, dont l'avenir proche, à l'aube des années trente, donnera tant d'illustrations. Et quoi de plus beyliste que l'amour, non le frottement des épidermes, mais ce désir d'échapper à l'horrible médiocrité du commun des hommes. Au risque de la solitude, car le véritable amour est souvent tragique. Nous ne sommes pas dans le jeu abstrait, logique, more geometrico (bien qu'il y ait, nécessairement, théâtralisation).

Le style de Stendhal se veut proche des oscillations du cœur. Il se veut volontiers négligé dans le ton, le vocabulaire, la syntaxe, juste la part d'incertitude qui, en fissurant l'expression, la rend plus proche de la vie, afin de nous faire voir, en même temps qu'entendre, les personnages qui portent ces voix. Bascule et ruptures de la phrase du reste sont fréquentes chez lui, pour suggérer par le glissement de la forme vers le silence, un sens qui outrepasse le dire, mais jaillit dans l'âme sensible comme une évidence du cœur. « Être vif à tous risques ; écrire comme on parle quand on est homme d'esprit, avec des allusions même obscures, des coupures, des bonds et des parenthèses; écrire presque comme on se parle ; tenir l'allure d'une conversation libre et gaie; pousser parfois jusqu'au monologue tout nu ; toujours et partout, fuir le style poétique, et faire sentir qu'on le fuit... », nous explique Paul Valéry, dans sa Préface à Lucien Leuwen.

Stendhal, par ailleurs, est tiraillé entre un platonisme, une aspiration exaltée vers toutes expressions de la beauté et du sublime, et une lucidité aiguë à l'égard des ingrédients prosaïques de l'existence, ayant touché de près ce qu'est la « vraie vie », sur le champ de bataille, et dans le commerce le plus humble, à Marseille comme à Civitta Vecchia.

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La vie de Stendhal est intimement mêlée à l'Amour, comme la treille à la rose. Il n'est certes pas aisé de cerner, de mesurer, d'anatomiser un homme tel que lui, qui s'appréhende d'abord par ses œuvres, d'une variété inégalée dans le monde littéraire, mais aussi par ce qu'il dit de lui-même, directement dans son Journal, ses souvenirs, son autobiographie, ses lettres et ses marginalia - fussent-ils inscrits sur sa ceinture - mais aussi indirectement, dans ses romans, ses nouvelles, ses essais, ses articles... Il s'est évertué de jouer la sincérité la plus radicale, jusqu'à la provocation, et, par des effets de brouillage et de miroirs biaisés, par des mensonges, tellement évidents, du reste, qu'ils ne trompent personne. Il se laisse deviner. La méfiance s'impose toujours, avec lui : « La conscience de Beyle est un théâtre, et y a beaucoup de l'acteur dans cet auteur », écrit Valéry. Si bien que la critique, depuis un siècle et demi est aussi abondante et volumineuse que ce qu'elle prend pour objet d'analyse. Car, contrairement à un Balzac, à un Zola ou à la plupart des romanciers, même lorsqu'on s'identifie, comme Flaubert, à un personnage, à l'exception de quelques-uns, comme Huysmans, et dût-on contredire les structuralistes, qui séparent ontologiquement l'auteur et l’œuvre, une similitude éclatante entraîne une fusion intime entre ce que fut toujours (car il ne changea guère, fondamentalement, de son enfance à sa mort) Henri Beyle, et son imagination, qui nous offrit, par des coups d'écriture qui ressemblent à des foucades ou à des fantaisies personnelles, pour ainsi dire en dilettante, des livres qui sont, pour paraphraser Nietzsche, de la dynamite.

Mais, au fond, la meilleure façon d'aborder Stendhal est de l'imiter, de se lancer dans sa vie comme par une charge de cavalerie, en aimant le galop autant que la prise du bastion (si tant est qu'on puisse s'en emparer). Stendhal insuffle une énergie qui est loin de s'épuiser, tellement elle était puissante en lui, et qui demeurera aussi longtemps qu'on aura besoin d'un Stendhal, c'est-à-dire tant que nous serons vivants.

Maintenant les faits, comme aurait dit Stendhal. Je ne vais pas dérouler la liste des « conquêtes », réelles ou fantasmées, de Henri Beyle. Notons, du reste, qu'il a toujours connu un échec fatal quand il a voulu jouer le machiavel de salon, ou le dom Juan cynique. Ses amours passionnées l'ont été pour ainsi dire pris par surprise. Mais j'aimerais revenir sur sa dernière passion, pour celle que Philippe Berthier, dans son Stendhal, estime plus beyliste que Beyle lui-même: «Giulia donnait en somme à Beyle une magnifique leçon de beylisme.» Il s'agit en effet de Giulia Rinieri, jeune femme de trente ans en 1830 (Beyle en avait quarante-sept), dite « Sienne », parce qu'elle était née dans cette ville merveilleuse, et avec qui Stendhal sera près de se marier. Stendhal marié ! Pour le plaisir, pour se donner une joie beyliste, que seuls les happy few peuvent apprécier, car le jouissance est complexe et simple à la fois, autant qu'une musique de Mozart, citons des morceaux du Journal de 1818 à1842, publié seulement en 1982 (en fait, qui sont des notes, des marginalia collectés par Victor del Litto. Le texte ci-dessous est un marginalium écrit sur un exemplaire de Promenades dans Rome):

"Paris, 23 janvier 1830. […] I speak with […] Si[enne], qui me ramène. Never so bonne. Comment expliquer cette bonté ?". « 3 février 1830 Singulier propos d'amour observé the third Feb[ruary] 1830. Droite devant lui, lui tenant la tête : « Je sais bien et depuis longtemps que tu es laid et vieux. » Et là-dessus kissing him. Amoureuse of the petit chose. »

12481321245.jpgCette relation amoureuse, sensuelle, mozartienne, sera ponctuées de rencontres intermittentes, d'abord en France, puis en Italie. « Il n'y a que les femmes à grand caractère qui puissent faire mon bonheur », affirme Stendhal. Il est vrai que cet amour, ou cette « amitié perfectionnée », comme aurait dit Destutt de Tracy, ne fut révélée que tardivement par les stendhaliens italiens. C'est en 1934 que L.-F. Benedetto publia Indiscrétions sur Giulia, aux Éditions Le Divan.

Là réside le beylisme. Le décrire serait long, mais non pas fastidieux. Cependant, il est un point, peut-être ultime, celui qui fait dire qu'on a vaincu l'Annapurna - encore que ce sentier âpre et escarpé soit en passe de devenir un boulevard, et qu'il faudra peut-être convoiter les espaces intersidéraux, bientôt, avec son vide contraint et ses radiations mortelles, pour se prévaloir du titre officieux de beyliste - c'est celui, ô combien précieux ! de bonheur. Mais, au fond, qu'est-ce que le « bonheur », du reste si côtoyé, comme son ombre, par le malheur, la souffrance, parfois le désespoir ? Si la chasse stendhalienne est un eudémonisme, elle n'est pas toujours un hédonisme ! On le voit bien quand il est question de cette affaire capitale qu'est l'Amour ! A moins qu'on ne s'élève encore, et qu'on accède à l'ultimum culmen, la liberté. Non cette idée que la révolution a diffusé universellement, ce genre de mot vague et sonore que Stendhal abhorre, mais cette prise de soi, égotiste, qui est un point capital du beylisme.

Stendhal n'est jamais dupe, il s'observe, trie ce qui est susceptible, même de loin, de l'engager dans le fond bourbeux de l'homme .  Le prix a payer est souvent la solitude. Signe de force, car d'énergie. Est-ce à dire que Beyle ne se donne jamais, mais se prête parfois, comme Montaigne ? Ce dernier ne croyait pas à l'amour-passion, et avait pour le commerce humain des prudences d'Indien. Comment donc aimer vraiment sans se donner, sans prendre tous les risques ? Toutefois, la question se pose surtout en politique, thème central de la modernité, depuis l'immixtion de cet impératif existentiel (« tout est politique ») à partir de 1789 (qui vit disparaître en Europe toute gaîté, note Stendhal en 1811). S'il est un domaine où l'on ne doit que se prêter, c'est bien celui-là. Le beyliste n'y trempe que son pied, admet plonger son corps dans la bataille, mais laisse toujours la tête – et le cerveau – hors de l'eau.

C'est pourquoi les positions politiques de Stendhal sont difficilement identifiables, si l'on omet son devoir d'être toujours libre. Il adhère au projet révolutionnaire, et même jacobin, mais il a des goûts raffinés d'aristocrate et éprouve de l'aversion pour la populace.  Il est amoureux de Bonaparte, le seul homme qu'il ait vraiment respecté, mais il honnit le tyran. Il prend parti pour les conspirateurs italiens, mais les trouve bien ennuyeux. Il admire la République américaine, mais lui reproche ses dimanches, son puritanisme, et tout bonnement qu'elle soit le contraire de la civilisation. Il est pour les « deux chambres », à l'anglaise, mais constate que la médiocrité en résulte. Il apprécie le libéralisme, mais s'avoue fasciné par les condottieri italiens du Moyen-Âge. Il est anti-clérical, mais trouve excellent que la papauté, à Rome, interdise toute expression politique, car les hommes, et surtout les femmes, sont comme compressés, ainsi que des marmites, au point de connaître les bouffées grisantes de l'amour et de l'art. En août 1825, il déclare : « Sauf en cas d'invasion, je ne me considère ni français ni anglais ».

Stendhal-le-primitif-de-la-modernite.jpgOn trouvera sans doute l'origine de la perception stendhalienne de la politique dans l’Éros. Beyle n'a jamais élaboré de théories, de systèmes se proposant d'apporter le bonheur aux peuples. Il s'est moqué des utopistes, des saint-simoniens, des fouriéristes, et il éprouvait une horreur instinctive pour la philosophie allemande, pour l'hégélianisme par exemple. Le bonheur ne pouvait être qu'individuel et passionnel. Aussi n'admettait-il que des régimes accueillant des interstices existentiels, qui permissent aux happy few de s'y couler et de vivre selon leurs besoins eudémonistes. C'est pourquoi il appréhendait avec horreur une éventuelle invasion de la libre Angleterre par les troupes napoléoniennes. Il jugeait avec réprobation le règne de l'Empereur – tout en adorant Bonaparte -, parce que Napoléon avait fait proliférer des légions d'adulateurs, de courtisans, d'imbéciles braves et stupides, grossiers et incapables d'une conversation telle qu'on en cultivait avant la Révolution. Il idéalisait les cités italiennes médiévales, cruelles et brillantes, amies des arts, de la beauté et de la force virile. L'érotisation de la politique n'est pas sans faire penser à Sade, qu'il lut, comme tous les grands écrivains du XIXe siècle, sous le manteau. Les « droits de l'homme » ne l'obsédaient pas, même s'il éprouvait une tendresse certaine pour les prisonniers victimes d'un tyran. Il était fasciné cependant par les assassins, politiques ou non, comme Charlotte Corday et Lacenaire. De la même façon que la sève amoureuse irrigue la nature et le cosmos pour susciter une fusion extatique, source d'ivresse esthétique s'emparant le l'âme et du cœur, elle peut se « pervertir » en rage de domination et de destruction.

Lamiel.jpgLe dernier roman de Stendhal, Lamiel, qu'il laissa inachevé, coupé par la mort, est significatif à cet égard, et répond à la Chartreuse comme un cri féroce à un chant d'amour, comme un rut flamboyant aux soupirs sentimentaux. Ce roman est l'éducation d'une femme, Lamiel, dont le nom est presque l'anagramme de Mélanie (Guilbert), l'actrice dont il partagea la vie en 1805. Celle-ci éprouvait une préférence sexuelle pour les femmes, et se suicida le 18 août 1828, faisant graver sur sa tombe : «Après le malheur d’être, le plus grand est d’appartenir à l’espèce humaine». C'est l'ultime ouvrage qui nous présente une héroïne monstrueuse, femme de tête, élevée pour les ambitions les plus ténébreuses par un médecin bossu et cynique, Sansfin. Elle collectionne hommes et femmes, s'élève dans la société aristocratique, qui est passée au crible de l'esprit impitoyable, et finit par suivre un assassin, Valbayre, dont elle est complice du crime qu'il a commis, pour terminer en incendiant le tribunal. Un finale wagnérien, d'une certaine façon, le crépuscule des héros stendhaliens, qui se consument, au seuil du néant, dans le grand brasier de la révolte et de la volupté d'avoir été.

mercredi, 19 octobre 2016

Stendhal et la médiocrité américaine

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Stendhal et la médiocrité américaine

par Nicolas Bonnal

Ex: http://www.dedefensa.org

Stendhal aimait une société qu'il cherchait à détruire. D'un côté il était bonapartiste, athée, républicain, de l'autre il aimait les marquises (comparez la Sanseverina à Bovary pour voir !), les cours italiennes, les papotages élégants et les bonnes manières en voie de disparition. Car derrière la république il voyait le bourgeois.

Il suffit d'aller à la source pour lire, sur cette belle question du temps immobile et américanisé, les sentences suivantes, toutes extraites de Lucien Leuwen ou de ses préfaces (sur ebooksgratuits.com).

Epicerie mondialisée :

« L’auteur ne voudrait pour rien au monde vivre sous une démocratie semblable à celle d’Amérique, pour la raison qu’il aime mieux faire la cour à M. le ministre de l’Intérieur qu’à l’épicier du coin de la rue (deuxième préface). »

Intolérance démocratique :

« Le journaliste qui élèvera des doutes sur le bulletin de la dernière bataille sera traité comme un traître, comme l’allié de l’ennemi, massacré comme font les républicains d’Amérique (ibid.). »

Déclin du goût et de la joie :

« Je m’ennuierais en Amérique, au milieu d’hommes parfaitement justes et raisonnables, si l’on veut, mais grossiers, mais ne songeant qu’aux dollars. Ils me parleraient de leurs dix vaches, qui doivent leur donner au printemps prochain dix veaux, et moi j’aime à parler de l’éloquence de M. Lamennais, ou du talent de madame Malibran comparé à celui de madame Pasta ; je ne puis vivre avec des hommes incapables d’idées fines, si vertueux qu’ils soient ; je préférerais cent fois les mœurs élégantes d’une cour corrompue (p.116). »

leuwen53082347-T.jpgTalleyrand et Washington :

« Washington m’eût ennuyé à la mort, et j’aime mieux me trouver dans le même salon que M. de Talleyrand. Donc la sensation de l’estime n’est pas tout pour moi ; j’ai besoin des plaisirs donnés par une ancienne civilisation (P.117)… »

Dégoût du bon sens :

« J’ai horreur du bon sens fastidieux d’un Américain. Les récits de la vie du jeune général Bonaparte me transportent ; c’est pour moi Homère, le Tasse, et cent fois mieux encore. La moralité américaine me semble d’une abominable vulgarité, et en lisant les ouvrages de leurs hommes distingués, je n’éprouve qu’un désir, c’est de ne jamais les rencontrer dans le monde. Ce pays modèle me semble le triomphe de la médiocrité sotte et égoïste, et, sous peine de périr, il faut lui faire la cour (p.117). »

L'argent, bien sûr, encore et toujours :

« Mais je ne puis préférer l’Amérique à la France ; l’argent n’est pas tout pour moi, et la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir (p.120). »

Aussi fort que Tocqueville ici, Stendhal et la tyrannie démocratique :

« Puis-je, après cela, me dire républicain ? Ceci me montre que je ne suis pas fait pour vivre sous une république ; ce serait pour moi la tyrannie de toutes les médiocrités, et je ne puis supporter de sang-froid même les plus estimables. Il me faut un premier ministre coquin et amusant, comme Walpole ou M. de Talleyrand (p.158). »

L'horreur électorale :

« Ah ! l’Amérique !… À New York, la charrette gouvernative est tombée dans l’ornière opposée à la nôtre. Le suffrage universel règne en tyran, et en tyran aux mains sales. Si je ne plais pas à mon cordonnier, il répand sur mon compte une calomnie... Les hommes ne sont pas pesés, mais comptés, et le vote du plus grossier des artisans compte autant que celui de Jefferson, et souvent rencontre plus de sympathie. Le clergé les hébète encore plus que nous ; ils font descendre un dimanche matin un voyageur qui court dans la malle-poste parce que, en voyageant le dimanche, il fait oeuvre servile et commet un gros péché… Cette grossièreté universelle et sombre m’étoufferait (p.858)…»

Mais Stendhal se fait peu d'illusions sur le futur fatigué du gaulois :

« Prenez un petit marchand de Rouen ou de Lyon, avare et sans imagination, et vous aurez un Américain. » C'est Taine qui expliquera que le bourgeois créé par notre monarchie serait ce tsunami qui finirait par tout emporter.

samedi, 28 février 2015

Stendhal, politique para-moderne

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Stendhal, politique para-moderne

par Georges FELTIN-TRACOL

 

51RW7CR7e6L._SY344_BO1,204,203,200_.jpgCollaborateur régulier aux sites dissidents Europe Maxima, Euro-Synergies et Synthèse nationale, Claude Bourrinet est un penseur impertinent. C’est aussi un remarquable biographe. Vient de paraître sous sa signature un excellent Stendhal dans la collection « Qui suis-je ? ».

 

Henri Beyle (1783 – 1842) choisit le nom de plume de Stendhal. Il « n’était pas antimoderne, […], mais plutôt contre moderne. Fils de la Révolution, donc de la rupture, de l’arrachement, d’un certain déracinement, il prenait ce que la nouvelle ère proposait de mieux pour accroître sa puissance d’exister, sans en partager la vulgarité et la bassesse (p. 110) ». Toute son œuvre en témoigne comme nous le démontre avec brio Claude Bourrinet. Politiquement jacobin (républicain de salut public), Stendhal est surtout un admirateur de Napoléon. « Il voue à l’empereur un véritable culte, car il l’identifie à une France qui était encore grande. Napoléon “ fut notre seule religion ”, le plus grand conquérant après Alexandre et César, la restauration de l’Antiquité, un tyran italien chu dans un monde contemporain si minable, un aigle qui survole son temps par la pensée. Napoléon, c’est l’Italie, le bonheur (p. 42). »

 

Cette admiration envers le vainqueur d’Austerlitz se comprend aisément. « L’existence, pour Stendhal, est une dynamique, une énergétique. Quelle que soit la source de la puissance, l’excès et la surabondance affirment la sensation de vivre (p. 22). » Si « le beylisme est un vitalisme (p. 56) », c’est en outre « un aristocratisme, un “ espagnolisme ”, ennemi irréductible de la société de masse et de la modernité dévorante. Le courage froid de ne pas mendier la reconnaissance collective est plus précieux que celui, furieux, du champ de bataille (p. 55) ». On est très proche du Napoléon, « professeur d’énergie », dans Les déracinés de Maurice Barrès. Quelle aurait été l’influence de Stendhal sur Barrès, en particulier à l’époque du « culte du Moi » ? Une belle et riche étude en vue. Stendhal estime que « l’Empire, continuation de la Révolution offre la vision d’une communauté humaine centrée autour des vertus de sacrifice, d’émulation, de combat, de force, de patrie (pp. 42 – 43) ». Voilà pourquoi il est para-moderne puisqu’il tente une improbable conciliation entre les vertus enfantées par Napoléon et les valeurs sociales d’Ancien Régime.

 

Napoléon pour modèle d’être

 

« Stendhal a bien conscience, après la chute de l’Empire, que le temps n’est plus aux lauriers, mais aux travaux utiles, à l’économie, au commerce, au “ libéralisme ”, aux chambres des représentants, à la médiocrité bourgeoise, à l’égoïsme réducteur, à l’ennui. C’est la fin de l’honneur militaire, le temps du producteur, le règne de l’opinion (p. 42). » Il est évident que, pour lui, « la politique, d’abord, doit dominer l’économique. Avec Bonaparte, un Rothschild n’aurait pas été possible. Les lois institutionnelles sont indépendantes des exigences du commerce et de la bourse. En outre, ce qui présente véritablement une valeur humaine, sociale et politique, c’est justement ce qui échappe à la loi d’airain du travail et du besoin (pp. 81 – 82) ». Par conséquent, il considère que « le seul critère moral susceptible de souder la société autour de valeurs transcendantes est l’héroïsme, militaire, intellectuel, humain. En bon héritier de l’Empire, Stendhal choisit le rouge du dépassement de soi, de l’abnégation et du panache gratuit, contre le noir de l’argent, de la tartuferie et du moralisme (p. 82) ». Fuyant une société française d’après-guerre vile, il part pour l’Italie qu’il connaît bien et qu’il aime afin de retrouver un idéal d’humanité martiale. « L’Italie est le Sud fécondé par la sauvagerie barbare. L’idéal politique de Stendhal est la cité à dimension humaine, autogérée, libre et guerrière, adonnée aux arts et à l’esprit, audacieux, héroïque (p. 65). » Mais toujours garde-t-il à l’esprit l’exemple de Napoléon. D’ailleurs, « devenir napoléonien. S’étourdir quand il est nécessaire, se contraindre quand c’est utile, être toujours soi. Une bonne conduite suppose que l’on soit en même temps modeste et exigeant. Il s’agit de “ chevaucher le tigre ”. Les autres sont des objets, des cibles de mon intention, ou de mon attention, ou tout simplement des êtres indifférents. Le besoin existe de se lier avec eux, mais il faut pouvoir s’en défaire. Emprunter un lieu, une place, en visiteur, voilà la vraie politique. La tactique est une nécessité vitale (p. 47) ». Dans cette perspective, la vie italienne se révèle un parfait adjuvant. « La politique moderne était le jeu des opinions communes, donc une tendance à l’égalitarisme chloroformant par le consensus arithmétique, tandis que l’italianité est l’affirmation du Moi par la volonté, l’énergie et la force (p. 67). » Cependant, Stendhal « cherchera à se libérer de la politisation des rapports humains, qui infeste tout, y compris la vie privée. Cela étant, qu’est-ce que la modernité, sinon le sérieux et le ressentiment qui s’infiltrent partout ? (p. 25) ».

 

Contre l’industrialisme

 

Claude Bourrinet a le grand mérite de nous rappeler que Stendhal rédigea en 1825 un pamphlet de 24 pages contre l’« industrialisme » intitulé D’un nouveau complot contre les industriels. Il se montre aussi un très virulent contempteur de l’« Amérique, hyperAngleterre (p. 101) ». Il observe là-bas que « l’individualisme inquiet, qui doit sans cesse prouver sa légitimité, est la clé de voûte de cette société asociale de pionniers (p. 102) ». Bref, « le Nouveau Monde est devenu pour lui le danger le plus redoutable de l’homme différencié, c’est-à-dire de l’homme civilisé (p. 99) ». L’auteur de La Chartreuse de Parme remarque qu’il n’y a « aucun attachement à un terroir. Tout doit être converti en dollars. Il n’y a pas de paysan en Amérique, partant, pas de pays (p. 102) ». C’est au fond le choc frontal de deux visions antagonistes du monde. « Une modernité industrielle, conformiste, uniformatrice, morose, contre une autre modernité, romantique, subtile, passionnée, émancipée. La société américaine, dans son radicalisme utilitariste, essentialise les tares de l’industrialisme britannique par le biblisme (p. 100). » Stendhal paya chère cette altière attitude, lui qui juge qu’« être dissemblable, quitte à être dissonant, est un art, une culture, une ascèse, un abandon, un je-ne-sais-quoi. C’est être un homme (p. 85) », un homme appelé Stendhal ! Nul doute que le fin lettré que fut Maurice Bardèche aurait aimé ce livre.

 

Georges Feltin-Tracol

 


 

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