vendredi, 24 avril 2026
L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ˊArabī: une étude de Henry Corbin

L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ˊArabī: une étude de Henry Corbin
Les recherches de Corbin sur le soufisme agitent les esprits, elles se dirigent vers des enseignements destinés à parler à l’homme contemporain afin de le soustraire à l’impasse nihiliste.
par Giovanni Sessa
Source: https://www.barbadillo.it/129967-limmaginazione-creatrice...
L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ˊArabī
Henry Corbin (1903-1978) fut un islamologue de grande valeur, historien des religions et surtout philosophe, étranger aux courants spéculatifs qui prédominaient en Europe, en particulier à l’époque moderne. Sa méthode herméneutique, néanmoins, est ouverte, en dialogue également avec des penseurs de premier plan du 20ème siècle, attentive à la rigueur philologique-scientifique des analyses mais consciente, en même temps, des problèmes que chaque travail exégétique implique. Pour les éditions Mimesis, un de ses essais décisifs est désormais disponible en librairie et en langue italienne: L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ˊArabī (pour commandes: mimesis@mimesisedizioni.it, 02/24861657). Ce texte, publié initialement en 1958, a connu une seconde édition enrichie en 1975, qui est maintenant rééditée dans la version italienne que nous examinons.
L’ouvrage est enrichi d’un essai introductif de Roberto Revello, qui permet au lecteur d’avoir une pleine conscience du parcours intellectuel de Corbin ainsi que de sa proposition existentielle.
Pour le penseur français, précise Revello: «L’étude des traditions philosophiques islamiques […] ne peut être ni neutre ni purement descriptive: c’est une rencontre qui implique l’interprète» (p. 10). La «situation spirituelle» dans laquelle vit le lecteur est sollicitée, activée par l’islamologue, car «La tâche de l’interprète ne consiste pas à éliminer ses propres présupposés mais […] à les mettre en jeu» (p. 11). En cela, si nous avons bien compris, l’approche de Corbin rappelle, par certains aspects, l’empathie suggérée par Bachofen aux chercheurs du monde antique.
La recherche de Corbin agite désormais les esprits, elle se dirige vers des enseignements destinés à parler à l’homme contemporain afin de le soustraire à l’impasse nihiliste.
Ses études les plus importantes concernent des penseurs tels qu’Avicenne et, justement, Ibn ˊArabī: sources dont la tradition chiite s’est alimentée, non par hasard, influencée par la pensée ismaélienne liée au soufisme.
Dans la première partie de L’imagination créatrice, l’auteur s’occupe de la doctrine des Noms divins: «processus théopathique qui implique l’homme lui-même dans sa dimension la plus profonde» (p. 13).
Dans la seconde, Corbin aborde, avec richesse de détails, le thème de l’imagination créatrice, entendue comme prière théophanique.
Enfin, dans le vaste appareil critique et érudit des notes, le distingué islamologue s’attarde sur la doctrine de l’unicité de l’être et sur d’autres aspects doctrinaux et de réalisation, présents chez Ibn ˊArabī. La reconstruction de la biographie intellectuelle du penseur arabe se fait de façon exemplaire et avec une acuité exégétique. Pour Corbin, Dieu est inconnaissable par l’approche logo-centrique, car la nature divine n’est pas entifiable. Cette affirmation n’implique pas la nécessité de recourir, pour s’approcher du Principe, à la théologie négative, apophantique. Cette approche est centrée, en effet, sur l’«abstraction au plus haut degré qui interdit de faire des images, interdit de donner un visage (à Dieu) et empêche toute chaleur humaine» (p. 15).
Ibn ˊArabī
Dans ce livre, la connaissance du divin, au-delà de tout abstraction, laïque ou théologique, passe par une figure aimée, une image: «tout amour pour Dieu est peuplé de manifestations qui coulent dans le transit incertain qui donne néanmoins un sens à la vie» (p. 16). La mystique d’Ibn ˊArabī n’est pas une nullification de l’homme en Dieu, mais une redécouverte du divin en nous, à travers des résonances et des correspondances. La création de Dieu naît de l’imagination, et l’homme, en imaginant (terme à ne pas lire uniquement dans une optique psychologique et moderne), se met en harmonie avec la manifestation de l’Un aux visages infinis. L’image est lien, elle unit, elle n’a pas de trait diabolique ou divisif, contrairement au concept. L’imagination est gnose liée à Sophia.
À ces positions, le penseur français est arrivé en réfléchissant, entre autres, comme le rappelle Revello, sur des thématiques jungiennes. Dans la solitude, in interiore homine, nous découvrons notre «dualité» constitutive (l’expression est de Corbin), en faisant l’expérience que, au-delà de l’«humain trop humain», en nous réside l’origine. Seule la solitude moderne est autistique, la solitude authentique, mémoire de la présence de l’Ange dans le cosmos (figure importante pour l’iranologue), nous permet de vivre, après la révolution copernicienne: «dans l’univers des sphères célestes et de leurs âmes-intelligences» (p. 19), pour découvrir dans la beauté du monde le sceau divin.
Corbin et Ibn ˊArabī sont convaincus de l’exceptionnalité de l’homme, de la grandeur de sa dimension spirituelle. Notre capacité à nous rapporter à l’imagination créatrice nous offre une possibilité eschatologique, la salvation de la dispersion dans le mondain pur, une véritable résurrection. Telle n’est pas une position dissemblable à celle de Böhme et de la mystique allemande de son époque: le «corps subtil» allemand, matière immatérielle libérée de la corruption, est décrit dans ses œuvres comme «le corps subtil, un véhicule de la matière vers l’esprit pur, et tout ce qui se trouve dans cet ‘entre’ concerne nécessairement le monde et la science de l’imagination» (p. 23).
L’idée directrice des livres de Corbin est, en effet, la daēnā mazdaïa, individualité associée à l’image. En réfléchissant à la conception du temps chez Heidegger, depuis L'Être et le Temps jusqu'à Kant et la question de la métaphysique, suggère Revello, Corbin note que, pour l’allemand, la fonction de l’imagination est indissociable de la temporalité, car elle sert à unir sensibilité et intelligence. Pour le français, c’est l’imagination transcendantale qui engendre le temps «comme succession de nunc; c’est elle le Temps originel» (p. 28). Le mundus imaginalis dans la tradition islamique est représenté par le Nuage primordial (sur lequel Alberto Ventura a écrit de façon magistrale), symbole d’un univers théophanique.


L’ensemble du volume présenté ici de façon éparse est, en conclusion, centré sur l’ethos de la transcendance thématisée en Italie par Ernesto De Martino au siècle dernier, dont la lecture conduit, il nous semble, à une eschatologie dans l’immanence. L’au-delà auquel il faut regarder est transcendantal, c’est une énergie, les Grecs l’ont appelée dynamis «qui ne transcende pas sa propre projection historique, dans une dimension intersubjective, sociale et culturelle» (p. 32).
Ainsi conçue, l’imagination créatrice pousse dans le «non où» (p. 32) de la transcendance hyperbolique à laquelle l’humain est appelé.
Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ˊArabī, Mimesis, pp. 410, 24 euros
19:09 Publié dans Livre, Livre, Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : henry corbin, ibn arabi, livre, tradition, soufisme |
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