vendredi, 21 août 2026
Voilà pourquoi l’Europe a une gauche aussi médiocre - Gabriel Rockhill montre comment les États-Unis l’ont pilotée avec de l’argent

Voilà pourquoi l’Europe a une gauche aussi médiocre
Gabriel Rockhill montre comment les États-Unis l’ont pilotée avec de l’argent
Kajsa Ekis Ekman
Source: https://www.aftonbladet.se/kultur/bokrecensioner/a/Wv69qr...
Hannah Arendt, Bertrand Russell et Albert Camus – trois parmi tant d’autres qui ont été financés par le CCF, le Congress for Cultural Freedom, fondé par la CIA, écrit Gabriel Rockhill dans Who paid the pipers of western marxism.
Lorsque les tours jumelles se sont effondrées le 11 septembre 2001, Gabriel Rockhill, originaire d’une ferme du Kansas, se trouvait très loin de chez lui. Il étudiait alors la philosophie dans l’une des meilleures universités de Paris, sous la direction de Jacques Derrida. Il s’y était rendu car la "théorie française" était considérée comme la plus radicale au monde: elle remettait tout en question, même les mots eux-mêmes ! Mais lorsque Rockhill fut invité à donner une conférence à l’université sur l’attentat du 11 septembre, il eut soudain un blanc – rien de ce qu’il avait appris ne pouvait expliquer ce qui s’était passé ni pourquoi. Il fouilla dans son arsenal théorique: pouvait-il utiliser l’objet petit a, les lois du désir, ou peut-être choisir une confrontation avec l’Autre?


Choqué, Rockhill comprit que tout ce qu’il avait appris était complètement déconnecté de la réalité. Et si les théories les plus prestigieuses du monde étaient incapables d’expliquer la réalité, comment pouvaient-elles être radicales?
Depuis, Rockhill a tenté de répondre à cette question, et le résultat est l’ouvrage le plus bouleversant et novateur que j’aie lu ces dix dernières années. Who paid the pipers of western marxism m’a permis de comprendre, comme sous un éclairage brutal, pourquoi l’université européenne et les intellectuels de gauche européens sont si mous et édulcorés. Toute ma vie adulte, j’ai essayé de comprendre pourquoi ils caracolent avec des concepts sans jamais rien expliquer, pourquoi ils se disent radicaux sans vouloir rien changer, et pourquoi ils partagent si souvent l’opinion de l’establishment sur les questions de première importance.
J’ai pensé que c’était une question de pression de groupe ou de routine, parfois je me suis dit que ceux qui sont mis en avant étaient ceux qui ne menaçaient pas trop l’ordre établi, mais en même temps, j’ai eu du mal à imaginer comment le processus fonctionnait concrètement.
Rockhill a la réponse: ils sont payés par la CIA ! Pas tous, bien sûr, mais ce qu’il démontre dans cet ouvrage truffé de notes, c’est que la pensée de la gauche ouest-européenne est, dans une large mesure, le résultat d’une vaste opération d’influence des États-Unis. Pendant toute la période d’après-guerre, les États-Unis ont mené d’amples projets pour réorienter la gauche européenne.
Après la victoire de l’Armée rouge sur les nazis, le communisme bénéficiait d’un grand prestige au sein des mouvements radicaux en Europe. Éliminer physiquement la gauche, comme les États-Unis l’ont fait en Asie et en Amérique centrale, aurait été trop difficile et sanglant. Ils ont donc préféré la canaliser autrement, lançant un vaste projet visant à neutraliser la gauche en l'achetant.
Ils ont aussi placé leurs employés dans la plupart des agences de presse européennes, comme Reuters, AP et la danoise Ritzau.

Le CCF, Congress for Cultural Freedom, a été fondé par la CIA en 1950. Son financement provenait en partie du budget de l’État, en partie des fondations Ford et Rockefeller. L’objectif était de pousser les intellectuels européens à prendre leurs distances avec le socialisme réel, et de créer une division entre l’Est et l’Ouest. Le siège était à Paris, et l’activité consistait à sponsoriser des journaux (plus de vingt magazines entretenus par le CCF), des revues académiques, des maisons d’édition (Routledge et Free Press, notamment), des conférences, etc. On plaçait aussi des employés dans la plupart des agences de presse européennes, comme Reuters, AP et leur homologue danoise Ritzau.
La mission était la suivante: éliminer l’influence communiste; transférer le nationalisme des pays individuels à une dimension paneuropéenne; unifier l’Europe de l’Ouest et les États-Unis et montrer aux non-Européens que la communauté atlantique n’est pas un club d’hommes blancs mais un bastion démocratique du monde libre.
Parmi les auteurs financés par le CCF, on trouve Hannah Arendt, Bertrand Russell, Raymond Aron, Albert Camus, Daniel Bell, André Malraux et Heinrich Böll. Certains ont affirmé par la suite qu’ils ignoraient qui était derrière ces généreuses subventions, mais selon Tom Braden de la CIA, cité par Rockhill, c’est ridicule: «À la fin des années 1960, tout le monde savait qui était derrière le CCF».
La différence était telle entre ces universitaires, qui bénéficiaient de moyens pratiquement illimités, et les autres, que cela ne pouvait pas passer inaperçu – mais il n'y a pas que cela: la CIA, grâce à son large réseau dans la presse, pouvait aussi s’assurer que ses auteurs aient droit à de grands articles et de bonnes critiques.
Par exemple, le Times Literary Supplement a inclus le livre de Daniel Bell, The End of Ideology, entièrement financé par la CIA et qui remercie ses agents dans la préface, dans sa liste des livres les plus influents du siècle. Comme par hasard, ce livre soutient que le marxisme est mort et que la gauche n’attire plus la classe ouvrière.
Cela ne signifiait évidemment pas que des agents de la CIA dictaient dans le détail ce que les intellectuels de gauche européens devaient écrire. Cela n’aurait donné guère plus que de la propagande grossière. De plus, on ne peut pas contrôler un intellectuel de cette façon. Non, ils étaient entièrement libres d’écrire ce qu’ils voulaient, et pouvaient être aussi radicaux et provocateurs qu’ils le souhaitaient, sauf sur un point: ils devaient prendre leurs distances avec le socialisme réel. Ils pouvaient critiquer le capitalisme autant qu’ils voulaient, proclamer la mort de la famille ou l’effondrement complet de la société, et même se dire communistes, tant qu’ils étaient d’accord pour ne pas vouloir que ce soit un communisme comme en Union soviétique. Autrement dit, entre capitalisme et socialisme réel, ils devaient toujours choisir le capitalisme.
Tout le monde à gauche en Suède devrait porter un regard attentif sur ses valeurs et examiner d’où elles viennent.
La révélation la plus choquante de Rockhill concerne peut-être l’École de Francfort, source du fameux «marxisme culturel». Cette école a engendré des penseurs comme Herbert Marcuse, Theodor Adorno et Max Horkheimer ; toute la « nouvelle gauche » pourrait en être issue. Quel intellectuel de gauche en Europe n’a pas puisé dans le terreau de l’École de Francfort? Moi-même, j’ai lu Reich et Marcuse à quinze ans – aujourd’hui, je devrais peut-être me réjouir de ne pas avoir tout compris à l’époque.
L’École de Francfort était en réalité totalement infiltrée et sponsorisée par l’État américain. Adorno a réalisé des études pour l’armée américaine, Horkheimer a personnellement veillé à purger les termes « communisme » et « révolution » des publications de l’École de Francfort, et Marcuse était le plus impliqué de tous. Il a travaillé sept ans pour le précurseur de la CIA, l’OSS, et son livre Le marxisme soviétique – une analyse critique a été financé par Rockefeller, tandis que ses brouillons étaient envoyés à l’US Air Force pour approbation.
On ne peut pas passer à côté de ce livre. Toute la gauche suédoise devrait examiner soigneusement ses valeurs et leur origine. Car le postmodernisme même, qui a marginalisé la gauche ouest-européenne (la seule fois qu’un parti de gauche a gagné une élection, c’était en Grèce, lors d’une crise économique profonde, et l’économie en était le seul enjeu) et l’a rendue ridicule, est le produit de l’anticommunisme de l’École de Francfort.
Le résultat, c’est que l’Europe a sans doute la gauche la plus médiocre du monde. Une gauche qui se drape dans la moralité et condamne les mouvements de résistance mais qui n’arrive même pas à faire interdire les oranges israéliennes dans les supermarchés, une gauche qui cultive la mélancolie au lieu de l’action, qui privilégie la culture sur l’économie et qui a une peur bleue de la victoire. Si c’est une gauche qui a été payée pour perdre, alors tout s’explique.
Cet ouvrage est le premier d’une trilogie, dont le dernier volume portera sur les penseurs contemporains. Rockhill annonce déjà qu’il s’attaquera à Judith Butler, Slavoj Žižek et Wendy Brown. J’ai hâte de lire la suite !
Kajsa Ekis Ekman est journaliste et écrivaine.
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lundi, 17 août 2026
Giovanni Gentile, un Italien dans la tourmente

Giovanni Gentile, un Italien dans la tourmente
par Giovanni Facchini (2014)
Source: https://www.centrostudilaruna.it/giovanni-gentile-un-ital...
Recension d’un essai de Primo Siena
Lors de l’émission « Le temps et l’Histoire » diffusée le 26 mai dernier sur Rai3 et consacrée à la figure de Giovanni Gentile, l’animateur Roberto Fagiolo adressa à l’invitée du jour, la professeure Alessandra Tarquini de l’université « La Sapienza » de Rome, une question selon nous très intéressante. Faisant référence à l’adhésion du philosophe, alors âgé, à la toute nouvelle République Sociale Italienne créée à l’automne 1943, consacrée par son acceptation de la présidence de l’Académie d’Italie reconstituée, avec tous les risques que cela pouvait alors impliquer, l’animateur s’exprima ainsi:
« Mais j’ai envie de dire, excusez-moi, justement pendant que vous parlez, mais qu’est-ce qui le pousse à le faire, je veux dire, si les années précédentes il s’était en quelque sorte mis en retrait, était revenu à se consacrer à ses études, qu’est-ce qui le pousse à se mettre en première ligne, à devenir président de cette Académie d’Italie, pourquoi fait-il ce choix?»
La réponse de la professeure Alessandra Tarquini fut claire et objective:
Je dirais ceci: celui qui choisit un projet politique ne l’abandonne pas lorsque ce projet politique vacille. En somme, Gentile choisit d’adhérer au régime fasciste en 1922 parce qu’il y voit une possibilité, celle d’achever le Risorgimento, et donc de construire réellement une Italie nouvelle et moderne. Cette possibilité ne disparaît pas lorsque Gentile entre en conflit avec divers représentants du fascisme, par exemple en 1937, il y a une confrontation très dure avec Starace, alors secrétaire du PNF. En politique, ces choses peuvent arriver, ce n’est pas pour cela qu’on abandonne la partie, on continue à lutter. Je crois que Gentile continue à lutter pour la cause fasciste et, de ce point de vue, la question me paraît très importante, c’est-à-dire qu’est-ce qui le pousse à le faire: c’est le fait qu’il croit fermement au fascisme et en Benito Mussolini [1].
Et, si l’on se réfère à l’auteur de l’essai dont il est ici question, « qu’est-ce qui a poussé » le jeune Primo Siena (photo), alors âgé de seize ans, et des milliers d’autres garçons comme lui, à s’engager volontairement parmi les bersaglieri de la RSI? « Qu’est-ce qui l’a poussé », revenu miraculeusement des goulags de Tito, à entrer aussitôt au sein du MSI et à se jeter sans compter dans le difficile combat politique et culturel de la droite, dont il fut l’un des protagonistes absolus pendant plus de quarante ans?
Cette question provocatrice, si typique de l’esprit de la petite Italie d’aujourd’hui, si incommensurablement éloignée au point de ne pouvoir même imaginer ni comprendre les choix idéaux et les sacrifices d’Hommes tels que ceux de l’époque, unit donc dans la réponse de la brillante professeure Tarquini aussi bien le vieux philosophe que le jeune volontaire d’alors.
C’est peut-être aussi pour cette raison que Primo Siena, aujourd’hui presque nonagénaire (ndt: il a 98 ans aujourd'hui), a voulu consacrer un essai à Giovanni Gentile, en ce soixante-dixième anniversaire de son martyre (= 2013), entièrement centré sur sa « philosophie du combat ». Il vaut la peine de rapporter presque entièrement la première page de l’introduction:
«Toute l’œuvre philosophique de Giovanni Gentile – parfois en des termes explicites, parfois de manière implicite – développe une vigoureuse critique de la démocratie moderne, quantitative, atomistique, égalitaire, mécaniste et fondamentalement irréligieuse, et s’attaque à ses mythes, à commencer par cet hypocrite pacifisme qui contrevient à la vraie paix, dont le siège se trouve avant tout dans le cœur de l’homme, mais comme dépassement de cette guerre intérieure que l’homme livre chaque jour pour lui-même.
Ce n’est pas un hasard si Giovanni Gentile a défini sa pensée comme une “philosophie de la mêlée”, mais en attribuant à ce mot la noble signification de combat ouvert et loyal qui arrache la mêlée à la tentation de la transformer en agitation plébéienne.
La philosophie comme combat fut, pour Gentile, une norme de vie au sens classique et romain du terme: une vie où la conscience et la fidélité, la virilité, le courage et la force d’âme resplendissaient de la valeur des antiques vertus des Quirites, sapientia, fides, fortitudo, constantia; vertus dans lesquelles la démocratie des Lumières moderne semble avoir presque totalement perdu leur signification» [2].
L’essai de Primo Siena, malheureusement peu promu et injustement négligé en ce 2014 (Giovanni Gentile. Un Italien dans la tourmente, en librairie chez l’éditeur Solfanelli, commandes à: edizionisolfanelli@yahoo.it ; tél.: 335/6499393; 14,00 €, 191 pages), est une œuvre à la fois concise et complète, un texte accessible à tous comme dans la meilleure tradition de l’auteur, toujours actif comme pédagogue et éducateur dans le monde de l’école.
L’essai s’articule en trois parties distinctes mais parfaitement complémentaires: la première section, rédigée directement par Siena, dresse une biographie du philosophe de Castelvetrano et en analyse la pensée philosophique et pédagogique, puis aborde le délicat thème de la « fortune » de Gentile et de son œuvre dans l’après-guerre; la deuxième section est une belle anthologie de textes et d’articles de Giovanni Gentile lui-même, sous le signe d’une philosophie du combat faite de responsabilité et d’engagement civique; la troisième partie rassemble trois essais intéressants d’autant d’auteurs sur la philosophie et la pensée de Gentile, désormais difficiles à trouver et presque introuvables: le premier de Leonardo Castellani, jésuite argentin, intitulé Giovanni Gentile philosophe du fascisme ; le second d’un chercheur d’origine roumaine mais espagnol d’adoption, élève du philosophe à « La Sapienza » de Rome, George Uscatescu, qui propose une comparaison intéressante entre le thème de l’humanisme du travail chez Gentile et la figure de l’Ouvrier (Der Arbeiter) dans le célèbre essai d’Ernst Jünger; le troisième est le texte de la conférence qu’Armando Carlini prononça lors d’un mémorable congrès de 1955 à Florence, intitulée La pensée politique de Giovanni Gentile.
Dans la première partie sont abordés les principaux thèmes de l’œuvre et de la pensée de Gentile, qui, comme on le sait, ne fut jamais un intellectuel abstrait de salon, mais ressentit toujours le devoir de l’engagement et de la participation civique, comme en témoignent de manière pérenne sa fameuse réforme scolaire et la réalisation de l’encyclopédie italienne, que nous pouvons brièvement citer à titre d’exemple.
Les Français furent les fondateurs de l’Encyclopédie, avec Diderot et d’Alembert, les Anglais, avec leur vaste empire et leur domination maritime au XIXe siècle, avaient créé la célèbre Encyclopaedia Britannica ; personne n’aurait parié un sou que la pourtant ancienne et prestigieuse, mais désorganisée et querelleuse, culture académique italienne aurait pu produire une œuvre aussi cohérente et claire. Et pourtant, Giovanni Gentile, en coordonnant une équipe (on dirait aujourd’hui un « team ») de plus de trois mille chercheurs de toutes origines politiques et culturelles, réussit en quelques années (1929) ce tour de force, et encore aujourd’hui, les gros volumes de l’Encyclopédie italienne trônent dans toute bibliothèque publique qui se respecte.
La réforme scolaire de 1923 : il semble qu’à l’origine de tant de succès de notre secteur industriel pendant les années du boom économique, il y ait également eu la préparation rigoureuse et complète du lycée, et jusqu’à il y a peu, à l’étranger, on s’étonnait que nos cadres, techniciens, médecins et ingénieurs aient étudié le latin et le grec à l’école publique supérieure et en connaissent les bases.


Primo Siena aborde ensuite les principaux aspects de la pensée philosophique et politique de Gentile, sans pour autant s’aventurer dans les méandres de la spéculation philosophique la plus poussée, qui rendent souvent les textes sur l’actualisme de Gentile difficiles à comprendre.
Il fait particulièrement référence à la dernière œuvre de Gentile, achevée précisément à l’été 1943, Genèse et structure de la société, et à la signification que prennent dans celle-ci des concepts tels que «État éthique» et «humanisme du travail» dans leur rapport avec la liberté et l’individu.
L’accusation de «totalitarisme idolâtre de l’État» souvent portée contre Gentile trouve ici des réfutations nécessaires et argumentées: à travers la synthèse corporative fasciste, Gentile visait à la réalisation d’un État organique hiérarchiquement ordonné, et en ce sens, les considérations de Luca Leonello Rimbotti, exprimées dans un article récent et intéressant, peuvent être utiles:
« Le tout que l’État englobe est en fait la nation, c’est le peuple. L’État n’est pas l’ossature bureaucratique, ni même le pouvoir institutionnel, le monstre froid dont parlait Nietzsche. L’État selon Gentile est plutôt la structure de protection qui rassemble et unit en une multiplicité [nous dirions, en une gerbe de forces], et aussi, sur un plan pratique, la machine qui organise la vie en société. Et surtout, il véhicule la sacralité, la religiosité de l’être ensemble comme nation, ce qui unit dans un destin commun. La force de l’État enfin, qui est l’autre et la plus vraie face de l’État fort, ne réside pas dans l’autorité absolue du pouvoir sur les citoyens, mais dans l’acceptation volontaire de l’autorité reconnue, que ceux-ci signent librement. L’État éthique est l’État du consensus, de l’identification volontaire et consentie de tous dans le tout communautaire. La réalité qui, comme le dit Gentile, est in interiore homine, veut dire qu’elle représente l’unification de la pensée et de l’action des hommes dans un effort commun, ce qui constitue la substance de toute société saine » [3].
Le chapitre consacré à la «fortune» de Giovanni Gentile dans l’après-guerre, souvent oublié par la culture officielle ou, pire encore, comme cela est arrivé récemment dans la tentative du philosophe Emanuele Severino [4], «récupéré» en tout ou en partie comme maître caché de Gramsci et du marxisme et donc «antifasciste» à son insu, est central dans l’essai de Primo Siena.
Un destin commun à d’autres grands de la culture et de l’intellectualité du XXe siècle, il suffit de penser au poète américain Ezra Pound, au romancier norvégien (prix Nobel de littérature en 1920) Knut Hamsun, aux écrivains français Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle, Louis Ferdinand Céline, au romancier roumain Vintila Horia et à bien d’autres, coupables d’être «fascistes» et donc à censurer ou, pire, à enfermer—pas seulement au sens figuré !—en asile psychiatrique; ou bien, quand cela arrange la fameuse culture officielle, «réhabilités» en tout ou en partie, présentant leur adhésion aux fascismes comme «particulière», «atypique», «due aux circonstances» et autres pieux euphémismes du vocabulaire politiquement correct.
En réalité, si les thèses de Severino et consorts étaient vraies, même Gentile n’aurait pas évité un séjour en hôpital psychiatrique, puisqu’il aurait été un bel exemple de schizophrénie d’avoir rédigé avec Mussolini, rien de moins, que la voix officielle, l'entrée « Fascisme » de l’Encyclopédie italienne tout en étant en même temps le maître caché de l’antifascisme marxiste et/ou libéral (selon les interprétations qui arrangent…).


La vérité est que Gentile fut certes un très grand lecteur et interprète de Hegel et de Marx, mais que son analyse le conduit à dépasser les deux par la synthèse corporative fasciste originale et le rattachement à la tradition la plus authentique de la pensée italique, par exemple à travers l’interprétation du concept marxiste de praxis en termes « spiritualistes » reprise par Giuseppe Mazzini (p. 54).
Naturellement, la culture officielle ne peut toujours pas accepter le fait que l’un des philosophes et penseurs les plus originaux et importants du XXe siècle, non seulement est italien, mais aussi européen et mondial, ait été jusqu’au bout de façon convaincue et cohérente « fasciste », raison pour laquelle, tant dans les manuels scolaires que dans les ouvrages spécialisés, on assiste à des silences embarrassés ou à des interprétations des plus arbitraires et «domestiquées».
Heureusement, dès les premières années de l’après-guerre, un petit noyau de jeunes intellectuels de droite, actifs dans des associations culturelles et des revues plus ou moins liées au Mouvement social italien, a maintenu vivante la mémoire de Gentile et de sa doctrine toujours d’actualité, et ici le témoignage de Primo Siena, en rappelant des épisodes désormais oubliés et des publications désormais introuvables, est absolument précieux.
Parmi tous, il faut rappeler l’œuvre de Vittorio Vettori qui, dès 1951, publia la revue Études gentiliennes, revue de politique et de culture et, par l’intermédiaire du «Centre national gentilien», promut et organisa un congrès resté célèbre, du 15 au 17 avril 1955, précisément dans le cloître de la basilique Santa Croce à Florence où le philosophe, assassiné par les partisans, avait été enterré 11 ans plus tôt.
Y participèrent tous les protagonistes de la droite de l’époque et d’éminentes personnalités de la culture et de l’intellectualité, que nous énumérons ici pour retrouver le visage d’une époque, les années 1950, où la droite et la culture « nationale » n’étaient pas encore tout à fait marginalisées ou, pire, boutée « dans les égouts », sans pour autant devoir renier leur identité: Gaetano Rasi et Primo Siena de la revue Carattere, Ernesto Massi de Nazione Sociale, Edmondo Cione, Armando Carlini, Gioacchino Volpe, Nino Tripodi, Augusto De Marsanich, Marino Gentile, Ugo Spirito, Giotto Dainelli, Giuseppe Tucci; la communication qui fit le plus d’impression fut toutefois celle d’un outsider, le jeune Gianni M. Pozzo, avec une intervention sur « La vie comme milice dans l’historicisme et la pédagogie de Gentile ».
En réalité, la droite du MSI n’a pas toujours été attentive à la «bataille des idées» et a souvent négligé l’œuvre toujours actuelle de Gentile, jugée «difficile» et «gênante», tandis que parmi les militants les plus engagés et les groupes radicaux, on préférait souvent lire des auteurs comme Julius Evola, peut-être capables de susciter plus de fascination et d’attrait dans le climat particulier de ces années-là.
Au-delà de toute nostalgie et de toute, quoique nécessaire, reconstitution historique, la puissance du magistère gentilien constituera un patrimoine toujours actuel pour la culture italienne, auquel puiser surtout dans ces moments d’extrême difficulté et de désorientation, si bien que l’essai de Primo Siena, avec d’autres contributions récentes [5], tombe sûrement à point nommé.
De Giovanni Gentile, aujourd’hui, nous avons besoin aussi et surtout parce qu’il fut un chercheur qui sut toujours faire suivre l’action à la parole (pensée et action), cohérent et responsable jusqu’au bout; c’est pourquoi il vaut la peine de rapporter quelques extraits de certains de ses articles que Primo Siena a justement insérés dans son anthologie, car ils constituent un exemple de droiture morale et d’esprit de sacrifice qui, aujourd’hui, où toutes les valeurs sont renversées, paraissent presque «scandaleux».
Du fameux « Discours aux Italiens », prononcé au Capitole le 24 juin 1943, un appel à resserrer les rangs au-delà des égoïsmes, des commérages, des défaitismes de toute sorte pour le bien non seulement du fascisme, mais de la Patrie:
Chaque peuple a devant lui une victoire qui est son devoir et une victoire qui est son droit. Ce droit ne manque pas à celui qui accomplit son devoir. Et quand il échoue, quand tout serait perdu sauf l’honneur, tôt ou tard, l’histoire nous l’enseigne, la justice s’accomplit, car un peuple qui garde intacte la conscience de sa propre dignité, qui ne perd pas la notion de ce qu’il est et doit être, peut voir un instant s’obscurcir le firmament au-dessus de lui ; mais, tôt ou tard, les étoiles recommenceront à briller dans le ciel ; et dans sa conscience tranquille il saura retrouver sa route. Et les ennemis continueront de s’incliner devant la nation qui, même à travers le malheur, aura démontré sa nature immortelle [6].
Suit l’article « Reconstruire », paru dans le Corriere della Sera le 28 décembre 1943, après l’adhésion à la RSI, où Giovanni Gentile lance un dernier appel désespéré aux Italiens pour qu’ils ne se laissent pas entraîner dans la guerre civile:
Les fascistes ont pris, comme ils en avaient le devoir, l’initiative de la reconquête, et c’est pourquoi ils doivent être les premiers à donner l’exemple en sachant jeter dans le feu tout esprit de vengeance et de faction, et placer constamment la Patrie au-dessus même du parti [...] Frapper donc le moins possible; aller à la rencontre des masses pour en gagner la confiance et les rappeler à la conscience du devoir commun [7].
Et enfin un extrait de ce qui sera le dernier écrit de Gentile, « Le sophisme des prudents », dans « Civilisation fasciste » (avril 1944), où l’auteur s’en prend à l’attentisme, à l’apathie et à la résignation dans lesquels la majeure partie des Italiens étaient malheureusement tombés :
Pourtant, dans les moments où le danger est le plus pressant et où l’incitation à l’action est la plus vive, il y a dans cette prudence quelque chose qui heurte le sentiment moral, tel qu’il agit universellement dans la conscience et exige de chacun, impérieusement, l’accomplissement d’un devoir indéclinable. [...] La société est ce que nous en faisons: toujours acteurs et jamais spectateurs. Même avec la volonté de s’isoler et de se replier dans la vie privée, selon l’éternelle tendance épicurienne de l’esprit humain, qui a historiquement créé tant de formes religieuses de désagrégation de la vie sociale, par le désir naturel d’échapper aux douleurs de la lutte inhérente au dynamisme de la société, celle-ci demeure toujours quelque chose d’interne à l’individu, et elle est ce qu’il en fait... [...] Réalistes, oui, mais d’un réalisme intégral, qui nous inclut aussi ; nous, prêts à faire, à notre petite échelle, notre devoir, à notre place, dans une collaboration disciplinée, avec l’âme ouverte à la confiance dans une issue qui sauve l’honneur dont les peuples, pas moins que les individus, ont besoin pour vivre, et à laquelle les prudents semblent savoir renoncer [8].
Tous ces généreux appels à rester à son poste, à accomplir son devoir, à ne pas se laisser entraîner par le climat de haine et de violence qui régnait désormais dans tout le centre-nord, avec déjà des dizaines et des dizaines de morts tombés sous la main des « gappistes », ne pouvaient que coûter cher à Giovanni Gentile, d’autant plus que ces appels, vu l’autorité et l’exemple direct de leur auteur, produisaient manifestement quelque résultat aussi bien parmi les antifascistes non communistes que dans la population ordinaire.
C’est ainsi qu’eut lieu le lâche attentat du 15 avril 1944: comme beaucoup de membres naïfs de la RSI, Gentile n’avait aucune escorte, peut-être par un malentendu dû au sens de l’honneur, du « mépris du danger », mais aussi pour ne pas alourdir les finances de l’État et détourner des hommes précieux du front ou d’autres tâches jugées plus importantes ; il fut donc facile pour le partisan Bruno Fanciullacci, déguisé en étudiant de philosophie avec des livres en bandoulière, d’approcher le vieux Gentile, alors septuagénaire, toujours aimable et disponible pour tous, et de l’abattre à coups de revolver.

Aujourd’hui, soixante-dix ans plus tard, l’Italie n’a peut-être jamais été aussi éloignée de celle que Giovanni Gentile avait rêvée et pour laquelle il a tout donné, jusqu’à sa vie, mais c’est bien Primo Siena lui-même, bersagliere de la RSI, jamais repenti, qui nous rappelle avec son essai que les idées ne meurent jamais et qu’il ne faut jamais se rendre ni se résigner. Paroles peut-être rhétoriques, mais dont nous avons un besoin extrême en ces temps très difficiles.
NOTES:
[1] L’épisode intitulé « Les ennemis de Giovanni Gentile » est entièrement et librement visionnable sur le site YouTube à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=hjAC4AIOk8E ; le dialogue en question a lieu vers la 26ème minute.
[2] P. Siena, Giovanni Gentile. Un Italien dans la tourmente, éd. Solfanelli, Chieti, 2014, p. 5.
[3] Luca Leonello Rimbotti, "Giovanni Gentile : du marxisme à l’humanisme du travail", dans ITALICUM, Périodique de culture, d’actualité et d’information, année XXIX – septembre-octobre 2014 pp. 27-29.
[4] Concernant l’interprétation de E. Severino, il est toujours intéressant d’écouter le dialogue dans la même émission « Il tempo e la Storia » mentionnée plus haut, entre le présentateur et la chercheuse Alessandra Tarquini (http://www.youtube.com/watch?v=hjAC4AIOk8E , autour de la 35ème minute):
Ce jugement de Severino nous suffit-il ? Seul celui qui pense en grand peut aussi se tromper en grand…
Peut-être pas, et personnellement je ressens dans les mots de Severino une difficulté à admettre qu’on puisse être à la fois un très grand philosophe et aussi un grand fasciste, et donc c’est un peu un tour de passe-passe, un raisonnement un peu compliqué de parvenir à concilier ces deux choses… La culture italienne a eu beaucoup de mal à admettre qu’un grand philosophe, comme l’a certainement été Giovanni Gentile, ait aussi été un personnage très important du régime fasciste.

[5] Voir par exemple Antonio Fede, Giovanni Gentile entre actualité et actualisme, Idées Nouvelles éd., Rome, 2007 ; et l’essai tout juste paru de Valerio Benedetti, Reprendersi Giovanni Gentile, Éditions AGA – La Testa di ferro, Rome 2014.
[6] P. Siena, Giovanni Gentile, op. cit. p. 109.
[7] P. Siena, Giovanni Gentile, op. cit. pp. 130-131.
[8] P. Siena, Giovanni Gentile, op. cit. pp. 135-138.
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dimanche, 16 août 2026
Les reportages européens de Drieu La Rochelle : à la découverte de la Hongrie, de l’Italie, de la Tchécoslovaquie

Les reportages européens de Drieu La Rochelle: à la découverte de la Hongrie, de l’Italie, de la Tchécoslovaquie
Entre 1934 et 1935, l’écrivain français visita trois pays européens et rédigea de longs articles pour l’hebdomadaire parisien Marianne dirigé par Berl.
par Sandro Marano
Source: https://www.barbadillo.it/132700-i-reportage-europei-di-drieu-la-rochelle-alla-scoperta-di-ungheria-italia-cecoslovacchia/
Le philosophe Henri Bergson soutenait que l’attention et l’élasticité sont les deux forces complémentaires que la vie nous offre et dont il faut tenir compte : la première nous permet de discerner les contours des situations, la seconde nous donne la possibilité de nous y adapter au mieux. En y regardant de près, attention et élasticité sont précisément les qualités requises d’un bon journaliste, particulièrement lorsqu’il est appelé à réaliser des reportages. Ces qualités, on les retrouve au plus haut degré dans les reportages européens que Drieu La Rochelle écrivit entre la fin de 1934 et le début de 1935, lors de sa visite en Hongrie, en Italie et en Tchécoslovaquie pour le compte de l’hebdomadaire illustré Marianne dirigé par son ami Emmanuel Berl.

1934 et l’adhésion au fascisme
Nous devons au chercheur Marco Spada et à sa passion pour l’écrivain français la traduction et l’édition de ces textes, précieux à bien des égards. L’année 1934, rappelle-t-il dans son introduction, est un tournant dans la vie de Drieu. C’est en effet cette année-là, après les mouvements anti-gouvernementaux de février qui virent manifester ensemble des camps politiques rivaux, nationalistes comme communistes, qu’il adhéra définitivement au fascisme. Le fruit le plus mûr de cette expérience fut ce superbe essai qu’est Socialisme fasciste.


Il s’agissait donc de comprendre à la fois l’apport de la révolution fasciste et son influence sur certains États d’Europe centrale nés de la dissolution de l’Empire austro-hongrois. Spada écrit: «Le choix des destinations n’était nullement fortuit: la Hongrie était gouvernée par Miklós Horthy, allié des Allemands depuis 1933 et révisionniste convaincu du traité de Trianon [traité de 1920 qui avait fixé les frontières de la Hongrie, réduisant son territoire et sa population]; la Tchécoslovaquie traversait la période de transition entre l’anti-bolchévique Masaryk et le gouvernement de Benes; tandis que l’Italie avait déjà lancé tous ces processus sociaux, politiques et environnementaux qui firent d’elle le phare de l’Europe, alors que celle-ci embrassait lentement l’idée fasciste».
Drieu journaliste
Drieu, dans son travail de journaliste, se montra scrupuleux, attentif, exempt de préjugés. Dans ses reportages, il décrit tous les aspects des nations visitées en partant de la géographie. En effet, comme il le précisera plus tard dans Socialisme fasciste: « Marx avait oublié, entre autres, qu’au-delà du matérialisme des forces de production existe aussi celui de la géographie (...), le matérialisme du climat qui a forgé les patries et qui n’a pas fini de les forger ». Ainsi, géopolitique, économie, aspects sociaux et historiques s’amalgament dans une prose simple, fluide, parfois brillante, riche en détails.
La Hongrie
En visitant Budapest, l’écrivain français s’exclame: « Voici le double bonheur de Budapest: être traversée par le Danube et, sur la rive droite de ce beau fleuve, être d’abord Buda, avec ses belles collines ». Il écrit aussitôt: « La nuit savourée sur les quais de Pest est le troisième enchantement de Budapest, mais qui se recombine avec les deux premiers (...). Je me promène à midi comme à minuit sur le boulevard. La vraie haute société n’y va pas ; mais, Dieu merci, je ne vis pas parmi la haute société. Il y a la bourgeoisie, qui aujourd’hui dirige ce pays, mêlée désormais aux innombrables restes de la gentry, de la noblesse moyenne ou petite – contrairement à nos préjugés qui nous font imaginer la Hongrie entre les mains de deux cents aristocrates». Et il ne pouvait manquer de remarquer, en « tombeur de femmes » qu’il était, la beauté des Hongroises: « Il y a des femmes. Je regarde les femmes. D’ailleurs, je ne ferai que les regarder. Je quitterai la Hongrie sans avoir connu les Hongroises. D’ailleurs, je suis fatigué des aventures fugaces et le voyage, en général, ne m’incline pas à l’amour (...). Et pourtant, la Hongroise est exactement mon type ».
Le voyage de Drieu en Hongrie ne s’arrête pas à Budapest: il continue dans la vaste plaine magyare et dans d’autres villes: « J’adore arriver dans une de ces villes qui sont aux confins du monde. Le bout du monde n’est pas forcément lointain. Ce sont ces villes, grandes ou petites, dont on n’a jamais entendu parler, même quand on n’est pas complètement ignorant en géographie. Ce sont ces villes où l’on n’aurait jamais pensé venir, et dont on devient à jamais citoyen sentimental, simplement parce qu’on y a traîné ses souliers pendant trois jours ».
Le reportage sur la Hongrie se distingue par le dialogue entre un noble hongrois, propriétaire de vastes domaines et aux tendances libérales, et Drieu lui-même. Ici, l’écrivain français propose l’idée d’une fédération danubienne regroupant les petits peuples vivant le long du fleuve, pour dépasser l’étroitesse des revendications nationalistes: « Vous pouvez redevenir grands en participant à un État danubien plus sain, plus stable et plus fort que l’État autrichien. Non pas un État hiérarchique comme l’ancien, mais fédératif ».

La Tchécoslovaquie
Quant à la Tchécoslovaquie, Drieu loue surtout sa démocratie parlementaire et autoritaire, qui a su mener une vraie réforme agraire contre les grands domaines, réforme dont il décrit brièvement les points essentiels. Et, tout en reconnaissant que subsiste un problème de minorités allemandes qui conduira bientôt à la crise des Sudètes, ainsi qu’une séparation de fait entre les populations tchèque et slovaque, il ne manque pas d’adresser une critique voilée à la politique hitlérienne: « Ce peuple slave de Tchécoslovaquie a d’un bond atteint la “sagesse” politique de ces peuples d’essence germanique qui, dans les recoins d’Europe, démontrent – contre l’affirmation hitlérienne – que le germanisme peut s’accorder avec le système parlementaire ».
La Bohême et la Moravie lui apparaissent comme des régions riantes, pleines d’eau et de forêts, qui le réjouissent. Et, pour le ravir également, il y a les petites villes: « Voici la première vision de ces petites villes tchèques ou moraves qui, à l’image des villes allemandes, offrent toujours une charmante place centrale. Ces places sont bordées de maisons d’un ou deux étages, étroites, posées sur des arcades modestes et un peu austères (...) qui présentent toujours quelque délicieux ornement de la Renaissance ou de la Contre-Réforme jésuite, deux époques joyeuses qui se font face aux marges du trou noir de la guerre de Trente Ans ».
En comparant ensuite Prague à Budapest, il observe que si à Budapest la nature est plus vaste et généreuse, à Prague, le passé artistique est infiniment plus fort. Ce qui le surprend positivement, c’est « la rencontre, au cœur de l’Europe, entre la vitalité slave, la volonté germanique et l’intelligence latine et juive ».

L’Italie
À l’Italie fasciste, Drieu consacre trois reportages datés respectivement du 26 décembre 1934, des 2 et 9 janvier 1935. L’écrivain français saisit aussitôt le caractère fondamental de la révolution fasciste, à savoir qu’il s’agit d’une révolution en marche, graduelle, qui «avait devant elle une tâche immense: faire passer un pays qui s’attardait dans les charmes nocifs ou vicieux d’une enfance retrouvée au XVIIᵉ siècle vers la rude discipline d’une nation mûre, s’exprimant dans un État moderne».
Il s’attarde alors, avec de nombreux détails, sur la forme sociale du nouvel État qui s’exprimait dans le contrôle exercé sur les banques, la lutte contre la tuberculose et divers instituts sociaux: des assurances contre les accidents à la prévoyance sociale, de l’ONMI (Œuvre Nationale pour la Maternité et l’Enfance) «qui assiste la mère pendant la grossesse, l’accouchement et la période post-natale» à la magistrature du travail et aux conventions collectives de travail qui sont une pièce de la construction corporative prenant racine dans la Charte du Travail de 1926.
Drieu visite l’université de Rome, « à la géométrie vivante, élégante », et assiste au fervent élan constructif de l’Italie fasciste, notamment aux travaux d’assainissement des marais Pontins et à la naissance de Littoria (aujourd’hui Latina), et il informe avec admiration de la valorisation de l’agriculture par le régime: «À la fin de 1933, l’État fasciste travaillait à l’assainissement de plus de quatre millions d’hectares sur seize millions de terres cultivables et y avait dépensé trois milliards et demi de lires. On a asséché et drainé les fonds; creusé des canaux; consolidé et terrassé les collines; reboisé les montagnes. La bataille du blé a été engagée et rapidement gagnée ». Il ne manque pas de noter l’effort du régime pour réduire les grands domaines: «Ainsi avance un régime qui n’attaque le système capitaliste que de façon indirecte et qui doit s’occuper autant de panser les blessures que celui-ci provoque que de le frapper avec prudence».
En appréciant « l’intelligence réaliste » de Mussolini et « la puissance poétique » du nouvel État, Drieu conclut : « Ce qui est beau, c’est que le génie d’une époque et d’un homme élève un peuple au-dessus de lui-même ; ce qui est encore plus beau, d’une beauté fatale, c’est qu’un peuple, au moment où il est au-dessus de lui-même, reste encore lui-même ».
Pierre Drieu La Rochelle, Marianne. I reportage europei (1934-1935), ( = Marianne. Les reportages européens (1934-1935), édité par Marco Spada, Eclettica 2026, 153 pages, 14 euros.
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«La métapolitique à son plus haut niveau»: les Définitions de Giorgio Locchi

«La métapolitique à son plus haut niveau»: les Définitions de Giorgio Locchi
par Joakim Andersen
Source: Arktos Journal, 14 août 2026
Giorgio Locchi (1923–1992) fut, aux côtés de figures telles que Dominique Venner et Alain de Beniost, l’un des fondateurs de la Nouvelle Droite française. Guillaume Faye le comptait parmi ses sources d’inspiration les plus importantes, et lorsqu’on lit les références de Faye à Locchi, il apparaît rapidement comme un penseur précieux et original.
Malgré cela, Locchi demeure relativement méconnu dans le monde anglophone, peu de ses textes ayant été accessibles aux non-francophones. C’est pourquoi l’anthologie Définitions (publiée en anglais par Arktos en 2024) rend un grand service à la culture: il s’agit d’une collection de textes traduits offrant une bonne introduction à sa pensée.


L’hégémonie largement libérale qui domine encore l’Occident fait que de larges pans de la vision du monde dominante sont considérés comme allant de soi, et même restent sans nom. Comme les poissons, nous manquons de mots pour désigner l’eau dans laquelle nous nageons. Locchi est comme un soleil qui éclaire ce qui, sinon, resterait caché. Il nomme des aspects du sens commun concernant l’humanité et l’histoire, à l’aide de termes tels qu’égalitarisme, conception segmentaire de l’histoire et mentalité.
Mais Locchi identifie également une alternative : la tendance surhumaniste, représentée par des figures telles que Wagner et Nietzsche. Cela le rend intéressant d’un point de vue métapolitique, mais aussi précieux pour les universitaires, les artistes et les militants politiques.
Les Définitions de Giorgio Locchi – proposées en anglais par Arktos, sont également disponibles sur Amazon.
En partant de l’anthropologie d’Arnold Gehlen, Locchi montre que l’homme est un être biologique, mais en même temps « ouvert au monde », perpétuellement libre de choisir:
« Réduire l’homme à une espèce biologique, c’est le dépouiller de son humanité, de son historicité. C’est, bien sûr, le désir inconscient des sociétés épuisées par l’histoire. »

Ceci s’applique aussi bien aux individus qu’aux sociétés, car « la culture est la nature de l’homme ». Locchi identifie deux types idéaux anthropologiques, tout en restant parfaitement conscient qu’il s’agit de tendances coexistant chez la plupart des gens. D’un côté, il y a l’homme de masse, incapable de faire autre chose que suivre ; de l’autre, le fondateur/héros, qui possède et réalise une idée de sa société.
Dans le modèle de Locchi, il n’y a pas de contradiction nécessaire entre l’individu autonome et sa société: le fondateur/héros conserve et ennoblit à la fois la culture et la société de son peuple. L’alternative est une fausse dichotomie : « En prenant la tête d’une société, le héros occupe de plein droit le sommet de la hiérarchie sociale. »
Il convient également de noter, dans ce contexte, la réflexion de Locchi sur la relation entre société et mythe : « comme lien social, le Mythe organise la société, garantissant sa cohérence dans l’espace et à travers le temps. » Le mythe est central, ce qui signifie qu’une société qui perd ses mythes, ou laisse ses ennemis les remplacer, s’expose à de grands dangers. Une telle société a besoin de nouveaux mythes, et Locchi considérait Bach et Wagner comme des tentatives en ce sens. C’est un projet digne d’intérêt pour les artistes, philosophes et musiciens.

Locchi développe également l’une des idées centrales de la Nouvelle Droite: la conception sphérique du temps. Il identifie la vision linéaire, ou plus précisément segmentaire, de l’histoire qui caractérise aussi bien la bourgeoisie que la gauche, avec pour objectif « la fin de l’histoire ». Une telle vision de l’histoire est marquée par un élan égalitaire : la fin de l’histoire ne laisse pas de place pour les « grands hommes » ou l’inégalité. En même temps, Locchi montre que la conception égalitaire de l’histoire a connu trois phases : du mythique à l’idéologique puis au scientifique. Toutes procèdent de la même mentalité.

Une autre intuition précieuse de Locchi est que l’analyse idéologique doit identifier les mentalités et les sentiments sous-jacents. Contrairement au mode de pensée linéaire, une mentalité anti-égalitaire guide Nietzsche, Wagner et les Révolutionnaires Conservateurs des années 1920. Pour Nietzsche, passé, présent et futur coexistent ; leurs significations s’influencent mutuellement, et les événements révolus sont potentiellement toujours présents. Pour Locchi, l’histoire est « la lutte entre les hommes au nom d’images qu’ils créent eux-mêmes et qu’ils cherchent, en les réalisant, à égaler ». Ici aussi, on retrouve un idéal agonistique sans complexe, où la rivalité et la compétition ne sont pas vues comme négatives mais, au contraire, comme le moteur de l’histoire.
L’idéal agonistique est profondément indo-européen, ce dont Locchi était parfaitement conscient. Son essai « Identité indo-européenne et monde moderne » est une application fascinante de la vision indo-européenne du monde à la société, dans laquelle les mythes indo-européens de la guerre entre Ases et Vanes illustrent comment « les ‘dieux-prédateurs’, continuateurs du ‘premier homme’ comme auto-domesticateur, s’imposent à travers la magie liante de leur chef, Odinn-Wotan. »
De même, deux catégories sociales peuvent être identifiées historiquement : « ceux qui ont atteint un niveau supérieur de conscience… se proposaient comme élite » ; « la ‘domestication’ de la masse était assurée par l’élite. » Ici, Locchi s’appuie sur la description par Dumézil des trois fonctions indo-européennes, qu’il réduit et combine en deux. C’est aussi fascinant à lire que son massacre intellectuel du projet de Lévi-Strauss. Pour Locchi, toute société a une élite de magiciens et de guerriers qui, ayant acquis la maîtrise de soi, peuvent aussi revendiquer le droit de la diriger.
Dans l’ensemble, Définitions est un trésor, ou un arsenal, pour la véritable droite. Locchi écrit avec autorité sur Wagner, Nietzsche et Dumézil, ainsi que sur Spengler et la Révolution conservatrice.

Il aborde la « maladie américaine » qui a frappé l’Europe, décrit l’Empire européen comme un idéal, et identifie le rêve égalitaire de mettre fin à l’histoire – et, avec elle, à l’humanité au sens locchien (« alors l’histoire, dans son ensemble, se termine aussi avec nous »). Il décrit les tentatives de réhabiliter et de neutraliser Nietzsche ; il observe au passage que « les ‘sociétés froides’ devraient en réalité être qualifiées de branches mortes culturelles ».
La vision claire de l’homme et de l’histoire chez Locchi est inspirante, tout comme sa mise en garde contre les tentatives de sortir de l’histoire. Tout aussi inspirantes et impressionnantes sont ses analyses des mythes, d’Œdipe et du mythe indo-européen de la création à L’Anneau du Nibelung et la guerre des dieux.
La mentalité qui guide Locchi ressort en contraste marqué avec la mentalité et les sentiments qui guident les « libéraux » et « gauchistes » d’aujourd’hui ; et pour la plupart des lecteurs, Locchi sera probablement une source d’inspiration.
En résumé, Définitions incarne la métapolitique à son meilleur, et l’époque actuelle semble également mûre pour la tendance surhumaniste et la conception sphérique de l’histoire, d’une manière que les années 1980 ne l’étaient peut-être pas.
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dimanche, 02 août 2026
Les souvenirs d’un Gaulois d’Europe occidentale

Les souvenirs d’un Gaulois d’Europe occidentale
par Georges Feltin-Tracol
Prise dans ses convulsions fantasmatiques habituelles, la grosse presse subventionnée le présente toujours en idéologue-phare de l’extrême droite. Traité début juillet 2026 de «papy FN» par un piètre journaliste 1, il demeure le principal propagateur de concepts déterminants tels la préférence nationale, la ré-information, l’Europe-puissance et la remigration. Il poursuit un combat entamé en 1968. L’année dernière, Jean-Yves Le Gallou a publié Mémoires identitaires, son autobiographie intellectuelle, politique et militante 2.
Ses détracteurs habituels, écrivassiers sans talents et autres fumistes diplômés en expertise ès - « extrême droite » sans contours précis, devraient les lire, car elles rectifient leurs sempiternelles antiennes colportées. Il faudrait cependant travailler et cesser de consulter les notes du renseignement territorial et de la préfecture de police de Paris. Un pareil effort chamboulerait leur paresse innée. Et pourtant !
Quelques aperçus intimistes
Avec tact et pudeur, Jean-Yves Le Gallou dévoile au lecteur un pan de sa vie privée. L’un de ses fils a relu au préalable le manuscrit. Ainsi évoque-t-il Anne-Laure Blanc, la mère de leurs quatre garçons, au « caractère (fort) bien trempé, une vive sensibilité, une intelligence aiguisée (p. 41). Il rend publique « notre séparation survenue en 2021 après quarante-six ans de mariage. Séparation douloureuse dont je porte la responsabilité, des élans personnels m’ayant éloigné des règles du mariage (p. 253) ».
Plus plaisant, cette ancienne bête à concours (lauréat au concours général de géographie, puis d’histoire, diplômé en sciences politiques et énarque) 3 se souvient avec émotion et fierté qu’en novembre 1998, son troisième fils reçoit une distinction « en l’honneur des meilleurs apprentis cuisiniers de France (p. 187) ». Quelques années plus tard, ce dernier régalera avec talent les convives aux universités d’été européennes du GRECE (Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne). Lors de la dernière soirée, plus solennelle, il étonnera même l’assistance par son aisance à cracher le feu… Jean-Yves Le Gallou insiste enfin sur cette hygiène mentale et physique qu’est l’alpinisme qu’il pratique avec assiduité. À l’instar d’un autre excellent alpiniste, métaphysicien de son état, Julius Evola, il vante «une école de la beauté. Une école de la volonté. Une école d’humilité aussi. Une rude école enfin (p. 186)».
Ce livre comporte néanmoins quelques erreurs. Dans une note en page 40, Arnold Gehlen est qualifié d’ ancien secrétaire d’Ernst Jünger (note 19, p. 40)». Il le confond avec Armin Mohler! L’auteur assiste aux funérailles de Jean Ferré en «septembre 2006 (p. 230)». Or le fondateur de Radio Courtoisie décède un 10 octobre 2006… Il place les «grottes de Bétharram (p. 222)» en Occitanie alors qu’elles se trouvent aussi en partie en Nouvelle-Aquitaine. Il mentionne en page 111 l’action électorale de Jean-Pierre Stirbois en 2002 et en 2003 qu’il faudrait lire les élections cantonales de 1982 et municipales de 1983. Il parle de «Maurice Trillat (p. 147)». Né en 1940 et mort en 2020, ce journaliste communiste qui suivait le Front national pour Antenne 2, la future France 2, avec toute l’objectivité souhaitable bien sûr, se prénommait en réalité… Marcel.
Jean-Yves Le Gallou se montre en outre vachard à l’encontre de certains de ses collègues hauts-fonctionnaires, en particulier Arnaud Teyssier, auteur d’ouvrages intéressants 4. Il le dépeint en «homme intelligent et intrigant (p. 209)», par ailleurs «sournois (p. 207)» parce qu’il brigue une promotion qui revenait de droit à l’auteur.
Rédacteur en 2001 du Défi gaulois. Carnets de route en France réelle, Jean-Yves Le Gallou assume sa celticité avec sa famille paternelle provient «d’un petit coin de Bretagne intérieure, du Trégor, l’un des sept évêchés de Bretagne (p. 15)». Cela ne l’empêche pas de se sentir aussi européen avec un «arrière-grand-père italien, travailleur immigré venu de Pontremoli au pied des Apennins, apportant comme une goutte de latinité dans le vieux sang gaulois (p. 18)». Il perpétue cet héritage puisque «de 1975 à 1984, quatre fils arrivent dans notre foyer. […] Aujourd’hui, une petite-fille et dix petits-fils prolongent la lignée (p. 42)». À l’occasion d’émissions radiophoniques ou télévisées, il a signalé que l’une de ses belles-filles est Écossaise. Contradiction? Non! «L’identité territoriale […] doit marier l’attachement à la langue et à la culture locale, l’amour du territoire et de ses paysages, sans pour autant nier ou renier les origines ethniques du peuple. Fondé sur un tel triptyque l’enracinement régional est un atout face au grand magma mondialiste (p. 131)».
Hors les aspects personnels et familiaux, Mémoires identitaires dressent le bilan fort négatif d’un demi-siècle d’effondrement général. Jean-Yves Le Gallou a assisté au «Grand Basculement», c’est-à-dire au «bouleversement sans précédent des valeurs et des normes (p. 8)».
Une jeunesse déjà marquée par l’union des droites…
Mai 1968 cueille à froid le jeune étudiant destiné à une belle carrière dans l’administration centrale. Une sensibilité de droite l’amène à suivre « trois groupes différents: les CDR, les Comités de défense de la République, le CELU, Centre d’études pour les libertés universitaires, et le GRECE, Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne. Le gaullisme de réaction, le catholicisme de tradition ou le renouveau identitaire (p. 31)». Il se montre particulièrement critique de la présidence de Georges Pompidou (1969-1974).
Pour ses contemporains, ce quinquennat symbolise les dernières années des « Trente Glorieuses », du plein emploi et de la croissance économique. Or, c’est au cours de cette période faste qu’apparaissent les germes de la décadence. Pompidou ne réagit pas au coup d’État du 16 juillet 1971 fomenté par le Conseil constitutionnel 5. Par une décision cruciale, le Conseil constitutionnel élargit son champ d’interprétation aux préambules des constitutions de 1946 et de 1958 en créant un soi-disant «bloc de constitutionnalité». C’est sous Pompidou qu’est adoptée la première loi liberticide en matière d’expression publique: la sinistre loi Pleven. «Les idées qui déplaisent ne sont plus considérées comme des opinions mais comme des délits (p. 271)».
En politique étrangère et européenne, l’ancien premier ministre de Charles De Gaulle entre 1962 et 1968 accepte l’adhésion à la Communauté économique européenne du Royaume-Uni. Il y introduit une Grande-Bretagne «telle qu’elle était, c’est-à-dire avec son tropisme américain et sa volonté de transformer une union douanière en zone de libre-échange. C’est fait. Les réformes sociales et les réformes de la formation professionnelle allaient apporter une nouvelle manne financière aux grands syndicats monopolistiques, renforçant ainsi leur capacité de nuisances (p. 53)».
Nostalgique de la prestance politique de son prestigieux prédécesseur, Jean-Yves Le Gallou estime que «c’est avec Georges Pompidou que s’est mise en place la loi d’airain de la Ve République selon laquelle le président N+1 fait regretter le président N: Pompidou, le bon sens cantalou gâté par l’encanaillement parisien; Giscard, entre libéralisme avancé et conservatisme éclairé; Mitterrand, un style de droite au service d’une praxis de gauche; Chirac, la carcasse d’un para, la vista d’un conseiller général; Sarkozy, entre action et agitation, le goût de l’action, mais, ciel !, pour quoi faire? Hollande, le roi fainéant; Macron 1: Narcisse choisi par Davos; Macron 2: Héliogable, prince de l’empire woke (pp. 54 – 55)».
Les réticences de l’énarque haut-fonctionnaire le détournent du parti gaulliste et le conduisent dans le sillage des républicains indépendants d’obédience giscardienne. En 1977, dans Les rats noirs 6, Grégory Pons interroge un ancien militant d’Occident rallié au Parti républicain giscardien. Est-ce Jean-Yves Le Gallou ou bien Alain Madelin et Gérard Longuet ?
Jean-Yves Le Gallou salue la mémoire d’Alain Griotteray (1922-2008) qui lança très tôt une radio libre d’audience locale, Radio Alpha, qui deviendra ensuite Radio-Solidarité avant que cette dernière se transforme en 1987 en Radio Courtoisie!
Maire de Charenton-le-Pont (Val-de-Marne) de 1973 à 2001, député de 1967 à 1997 à trois reprises, Alain Griotteray organise la manifestation de résistance nationaliste sous l’Arc de Triomphe à Paris le 11 novembre 1940. Fort de ce passé incontestable de résistant, il n’hésite pas à rappeler l’engagement des nationalistes et autres royalistes, maurrassiens ou non, dans la France libre et dénonce les premiers ravages de l’immigration, incarnant ainsi «la filière résistante, à la charnière de la droite et de l’extrême droite (p. 107)».
Un profil semblable se retrouve chez Pierre Sergent. Ancien officier du 1er REP (Régiment étranger de parachutistes) devenu journaliste et écrivain, il agit en jeune maquisard avant de devenir le chef de l’OAS – Métropole autour duquel va se cristalliser après la fin de l’Algérie française un noyau solidariste. Plus tard, militant et élu du FN, c’était «un ami d’Israël (p. 103)». «Sa femme, Chouki, est d’origine juive (p. 103)». Bref, «l’extrême droite, c’est la marque épouvantail qui s’adapte à toutes les personnalités d’où qu’elles viennent dès qu’elles s’écartent de la doxa (p. 242)».
En parallèle à ses activités professionnelles et politiques, Jean-Yves Le Gallou découvre la métapolitique. Il contribue au lancement du Club de l’Horloge qui pratique l’entrisme dans les forces politiques hors de la Gauche et dans la technostructure administrative. Parmi les bénévoles qui s’affairaient parmi les sympathisants « horlogers » se démène une future jeune actrice: Fanny Ardant. Il y rencontre « le plus intelligent d’entre nous, le vicomte président Henry de Lesquen, X – ENA 7 (p. 136) ».
En politique avec Giscard d’Estaing
Des divergences personnelles, tactiques et idéologiques séparent bientôt le GRECE du Club de l’Horloge si bien qu’au moment de la sordide campagne de presse de l’été 1979, «il n’y a personne pour défendre la Nouvelle Droite dans son ensemble, terme qui pourtant s’imposera dans la durée. Les uns – le GRECE – revendiquent le terme “Nouvelle culture”. Les autres – le Club de l’Horloge – se définissent comme “nouveaux républicains” (sélection, méritocratie, souveraineté). Par l’intermédiaire de Jean-Claude Valla – ancien secrétaire général du GRECE et numéro deux du Figaro Magazine -, j’essaie de maintenir une fragile passerelle entre Yvan Blot et Alain de Benoist dont les orientations et les intérêts, sinon les ego, s’opposent (p. 68)». Il regrette aujourd’hui le gâchis d’autant que «le GRECE et Nouvelle École vont jouer un rôle majeur dans la diffusion et la popularisation de thèmes intellectuels transgressifs (p. 40)».
L’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, du Parti socialiste et de la Gauche en 1981 ainsi que la rivalité croissante entre Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac et Raymond Barre plongent Jean-Yves Le Gallou dans le bain électoral dans le cadre de l’entente entre l’UDF et le RPR. Bien qu’éphémère maire-adjoint de la Culture de la ville d’Antony dans les Hauts-de-Seine de 1983 à 1985, il suit avec intérêt l’initiative de son ami «Horloger» et ancien cadre du RPR, Bruno Mégret. Assisté par Jean-Claude Bardet, bras droit naguère de Dominique Venner à l’Institut d’études occidentales (IEO), Bruno Mégret organise les Comités d’action républicaine (CAR) qui « sont un peu l’ancêtre de la “droite hors les murs” des années 2010. Beaucoup de cadres attirés par un discours de qualité. Peu d’électeurs faute de visibilité médiatique (p. 75)».
Aussitôt étiqueté « mauvais pensant », Jean-Yves Le Gallou choisit de rejoindre un Front national en pleine ascension électorale. Il devient ainsi le tout premier énarque du mouvement national-populiste. Député français au Parlement européen (1994-1999) et président du groupe FN au conseil régional d’Île-de-France (1986-1999), il exerce en simultané la fonction du secrétaire national aux élus auprès de Carl Lang, secrétaire général du FN, et celle de délégué national aux études sous la direction de Bruno Mégret, délégué général du FN.
Il contribue à la violente scission de 1998, à la fondation du FN – MN (Mouvement national), puis du MNR (Mouvement national-républicain), à la campagne présidentielle de Bruno Mégret (photo) en 2002, puis, las des déconvenues électorales successives, renoue avec la métapolitique à travers l’association Polémia qui aborde le traitement de l’information.
On oublie toutefois que Jean-Yves Le Gallou a été de 1986 à 1988 le secrétaire général du groupe FN à l’Assemblée nationale. Grâce à l’instauration du scrutin de liste départementale à la proportionnelle en 1985, trente-cinq candidats du Rassemblement national, alliance électorale conclue autour du FN, des divers-droite, des socio-professionnels et du CNIP (Centre national des indépendants et des paysans), siègent au Palais-Bourbon. Avec le recul, il juge ce « groupe parlementaire à la fois brillant et travailleur (p. 89). Certains élus l’irritent à l’instar du radiologue François Bachelot, «élégant quadragénaire, narcissique et mégalomane, sorte de péteur mondain, portant toujours un nœud papillon (p. 110)».
Une cheville ouvrière du frontisme naissant
À ce poste stratégique, il subit les manigances du chiraquien Charles Pasqua qui veut la disparition du groupe FN par l’intermédiaire de quelques séides et d’attaques continues d’une presse mensongère aux ordres. Cette dernière explique à longueur d’articles que Jean-Marie Le Pen est seul ou bien que les responsables du FN sont incompétents. En fait, «la “compétence” se résume ainsi pour un homme politique: proposer des micromesures techniques dans le cadre du maxi-conformisme global. Est présumé “compétent” celui qui ne remet pas en cause la doxa (p. 91)». Il souligne cependant qu’aucun élu du groupe ne prévoit que «les privatisations de 1986 mettraient en place une caste d’oligarques, dans le cadre d’un capitalisme de connivence (p. 89)». Malgré les ordres de ne pas discuter avec les « maudits », des élus du RPR et de l’UDF osent quand même leur parler. Maire de Moulins dans l’Allier de 1972 à 1989, Hector Rolland, anti-chiraquien avoué, a su protéger sa commune «du saccage architectural auquel se sont livrés tant de ses collègues, maires comme lui de villes moyennes (p. 48)»8.
Jean-Yves Le Gallou soutient avec raison que «la transparence, ce n’est pas la victoire de la morale, c’est celle de l’arbitraire des professeurs de morale (p. 134)». Pour preuve, la personnalité panthéonisée de Robert Badinter «qui se contrefichait de ces crétins d’électeurs pour imposer ses vues (p. 78)» et dont l’action à la tête du Conseil constitutionnel fut si néfaste.
La dissolution de l’Assemblée nationale en 1988 met un terme à l’aventure parlementaire du frontisme en tant que collectif pour une trentaine d’années. Cette disparition n’empêche pas la montée en puissance du FN dans les urnes. En 1983, Roger Galliot, le maire anti-indépendantiste de Thio en Nouvelle-Calédonie de 1971 à 1985 adhère au FN, ce qui en fait le premier édile frontiste de l’histoire. Lors des élections municipales de 1989, le FN remporte une trentaine de municipalités dont la commune de Saint-Gilles dans le Gard avec Charles de Chambrun, le grand ami de la firme néo-coloniale Disney.
Cadre éminent du FN, Jean-Yves Le Gallou reconnaît que «la force du FN des années 1990, c’était l’articulation d’un chef charismatique et d’un appareil militant s’implantant localement (p. 189)». «Dans l’âge d’or de l’ère Le Pen, dans les années 1990, ce qui fera la force de l’appareil du Front national, alors présent sur de vastes territoires géographiques et idéologiques, ce sera l’amalgame heureux de forces différentes mais complémentaires: schématiquement, des réseaux catholiques et des réseaux néo-droitiers structurant une masse de RPR déçus. Sans oublier quelques anciens “activistes” ayant échappé à la reconversion dans la droite de gouvernement par les réseaux Albertini 9 (p. 38)».
Face à l’adversité, il a pour principe cardinal d’« assumer et organiser la défense, médiatique et judiciaire, du mis en cause (p. 149)», fidèle à sa ligne de conduire de «soutenir les militants attaqués même s’ils avaient pu commettre des erreurs (p. 150)». Ce comportement lui vaut la vindicte du système médiatique et des magistrats. Qu’importe puisque la pratique assidue de l’alpinisme lui permet de «se constituer une armure intérieure pour affronter l’extérieur. Et puis il y a la vie et la reconnaissance au sein d’une communauté dissidente (p. 206)».
Soucieux de transmettre son expérience et de former des cadres efficaces et compétents, il participe à la revue théorique du FN, Identité, dont la direction revient à son vieux compère Jean-Claude Bardet. Cette revue «est un chaînon essentiel dans le phylum évolutif du courant identitaire (p. 161)». Certes, «pour ma part je n’ai jamais été dans les structures identitaires, mais j’ai été un de leurs compagnons de route. Un grand frère, voire un grand-père. Un fournisseur de munitions intellectuelles. Un relais de leurs actions. Un soutien dans l’adversité (p. 243)». Cela n’évite pas d’en être le théoricien le plus en vue…
Réalisation de la Nouvelle Droite
Se penchant sur l’ensemble des travaux du GRECE et du Club de l’Horloge, il estime que «les intuitions biologiques, inégalitaires et identitaires des années 1970 étaient les plus pertinentes (p. 68)». Il aurait néanmoins pu reconnaître le bien-fondé des analyses géopolitiques percutantes des décennies 1980-1990 Ainsi, rapportant le rôle hégémonique des États-Unis depuis 1989, admet-il que «non vraiment,“l’Occident” n’est pas notre ami! (p. 166)». Sa remarque sur «Guillaume Faye, toujours en excès de vitesse intellectuelle (p. 44)» est fort juste.
Bravant une nouvelle fois le politiquement correct, il qualifie le CRIF (Conseil représentatif des institutions juifs en France) d’«organisme dont l’influence s’exerça puissamment dans les années 1980-2010 dans deux directions: l’infléchissement de la politique étrangère française dans un sens plus complaisant envers Israël et les États-Unis, et des prises de position de plus en plus favorables à l’immigration. Un dernier point particulièrement nuisible à la France et aux Français et dont la communauté juive est devenue elle-même victime (p. 71) »… Cible fréquente de violences judiciaires ordinaires et d’abus médiatiques répétés, il remarque que «le système peut compter sur le zèle des magistrats administratifs pour punir ceux qui lui désobéissent. Le gouvernement des juges n’est pas le défenseur des libertés, il est le gardien de l’ordre politiquement correct (p. 184)». Dès lors, le désir mortifère du macronisme de pénaliser les réseaux sociaux et leur libre-expression revient à renforcer la censure ambiante. Sous prétexte de lutter contre la désinformation alors que «la fake news d’hier est la réalité de maintenant (p. 112)», il constate que «la dérive liberticide de l’extrême centre est désormais sans frein (p. 274)». Sa dernière illustration concerne le défilé du 14 juillet 2026 avec des spectateurs contraints de s’enregistrer par QR-code!
Hostile à l’apparition d’une bureaucratie supplémentaire aux échelles intercommunale et régionale, il note que «la métropole a une géographie aux frontières floues qui ne correspond ni à celles des communes, ni à celle des États. Un concept propice à l’avènement d’un monde postdémocratique dont la marche est assurée par les grands oligopoles mondiaux (p. 129)». Grande surprise de voir Jean-Yves Le Gallou entériner les arguments valables du royalisme légitimiste en page 116, il déconstruit avec bonheur la fausse divinité République hexagonale!
Vers une synthèse celto-franque européenne
Observant que «la nation n’a plus de frontières et l’État joue contre la France et les Français. L’État a contribué à faire la France, il la défait désormais car il est passé sous le contrôle des coteries syndicales, culturelles, associatives et religieuses anti-identitaires (p. 197)», «la République, ce n’est plus le rayonnement universel de la France, c’est l’invasion de la France par l’universel (p. 118)». Dorénavant, «la France unitaire est devenue multiraciale, multiculturelle, multicivilisationnelle (p. 197)». Dans ces conditions, cette «République est une marâtre indigne qui, après avoir interdit aux Bretons de parler leur langue, finance dans ses écoles des cours d’arabe, la langue du Coran. Quant aux sacro-saintes “valeurs de la République”, elles ne sont que le cache-sexe de la dictature du politiquement correct (p. 193)», d’où son ralliement en 2022 à la candidature présidentielle d’Éric Zemmour où il côtoie son vieux compère Bruno Mégret et la figure de proue de la droite souverainiste Philippe de Villiers.
Concernant la remigration appelée naguère l’«inversion des flux migratoires (p. 263)», «au départ, j’avais trouvé le thème rude; et pourtant, si l’on prend en compte les dynamiques démographiques, entre la remigration et la submersion, il n’y a pas de tiers parti. Alors, va pour la remigration ! (p. 244)». Jean-Yves Le Gallou en est devenu le principal penseur et praticien dans l’aire francophone.
Il conclut son autobiographie par un vibrant appel à la nostalgie du futur. Plutôt que revivre de grands moments de l’histoire, il aimerait «être réincarné en 2080 ou en 2100 pour voir la suite… (p. 283)». En s’écriant «Soyons archéofuturistes! (p. 279)», il appelle les nouvelles générations européennes à choisir la voie ethno-communautariste, meilleur gage possible pour une révolte salutaire et l’éventuelle libération continentale. Ainsi Jean-Yves Le Gallou prendrait-il les traits d’un Che Guevara des peuples autochtones du Vieux Continent…
GF-T
Notes:
1 : Jean-Loup Adénor, « Jean-Yves Le Gallou. L’extrême droite décongèle papy FN », dans la scrofuleuse rubrique « Les champions de la droite », Charlie Hebdo du 17 juillet 2026.
2 : Jean-Yves Le Gallou, Mémoires identitaires. 1968 – 2025 : les dessous du Grand Basculement, Via Romana, 2025, 290 p., 25 €. Toutes les citations non mentionnées en notes proviennent de cet ouvrage.
3 : Cf. sa notice dans Emmanuel Ratier, Encyclopédie politique française, Faits et Documents, tome 1, 1992, pp. 412 – 413. Il est préférable de consulter cette somme biographique plutôt que d’effectuer des recherches dans la version française guère fiable de Wikipédia.
4 : Arnaud Teyssier a écrit, entre autres, Charles Péguy. Une humanité française (2008), Richelieu. L’Aigle et la Colombe (2014), Philippe Séguin : le remords de la droite (2019) – ô paradoxe pour celui qui a récusé toute rupture avec le Système au moment de la campagne référendaire contre Maastricht en 1992 ! - ou l’excellent De Gaulle 1969, l’autre révolution (2019).
5 : Le Conseil constitutionnel est alors présidé par un ennemi intime de Pompidou, le gaulliste Gaston Palewski.
6 : Grégory Pons, Les rats noirs, Éditions Jean-Claude Simoën, 1977, le chapitre 5 « Les transfuges » avec un certain André L., pp. 101 à 106.
7 : X pour l’École polytechnique.
8 : Enfant abandonné et surnommé «Spartacus» pour sa propension à clamer ses poèmes en séance, Hector Rolland (1911-1995) confie dans ses Souvenirs dérangeants d’un godillot indiscipliné (Albin Michel, 1990) son grand estime pour ses collègues du FN. Il tente sans succès avec Christine Boutin (UDF) et Michel de Rostolan (FN) de créer un groupe d’étude parlementaire pour favoriser l’accueil à la vie.
9 : Sur Georges Albertini, cf. Pierre Rigoulot, Georges Albertini, socialiste, collaborateur, gaulliste, Perrin, 2012.
17:24 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Livre, Livre, Nouvelle Droite | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouvelle droite, jean-yves le gallou, mouvement identitaire, biographie, livre |
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jeudi, 09 juillet 2026
Europe: le premier problème urgent est celui d’un leadership

Europe: le premier problème urgent est celui d’un leadership
Parution de « La nécessité d’un leadership européen » – Préface de Gennaro Malgieri
par Gennaro Malgieri
Source: https://www.barbadillo.it/131894-leuropa-e-il-primo-probl...
Vient de paraître l’ouvrage de Maria Teresa Manuela Ruggieri, La necessità di una leadership europea (= La nécessité d’un leadership européen - 522 pages, 25 €, sur Amazon). Nous publions ci-dessous la préface de Gennaro Malgieri.
Maria Teresa Manuela Ruggieri est une analyste économico-politique qui, depuis longtemps, place au centre de sa réflexion la question de l’Europe. Son expérience la conduit à « naviguer » parmi les tempêtes du Vieux Continent, sans se contenter d’en décrire la crise culturelle, en plus de la crise financière. L’inconsistance politique européenne, nous fait-elle comprendre, remonte à loin, comme elle l’avait déjà écrit dans son précédent essai sur le sujet, Europa Nazione, dont le présent volume n’est pas seulement un approfondissement, mais représente le cœur du problème de la crise européenne : l’absence d’un leadership continental authentique et identifiable, capable de se placer au centre de l’Europe pour l’unifier, après les vains efforts des soixante-dix dernières années.
On ne peut certainement pas dire, comme le suggère Mme Ruggieri, que notre continent soit l’amalgame d’intérêts convergents : les nations ont depuis longtemps engagé une guerre fratricide qu’elles dissimulent lors des sommets de la Commission européenne, du Conseil de l’Europe ou dans les balbutiements inconsistants de cénacles comme le Parlement européen où, au lieu de trouver cette indispensable cohésion entre États, on s’occupe de sujets futiles et éloignés des intérêts réels des citoyens européens, qui se soucient peu des « matières » traitées, qu’il s’agisse de la taille des légumes ou des ingrédients de la pizza.
Sans parler du fait que les institutions représentatives européennes ressemblent de plus en plus à des agences de voyage, pompeusement qualifiées de « diplomatie parlementaire ». Il n’est donc pas surprenant que les « choristes » de l’Europe imaginaire puissent se retrouver un peu partout, même dans les ambassades les plus lointaines et les plus insignifiantes de la planète, toujours sous prétexte de construire de nouvelles relations plus rentables.
Alors que, comme l’écrivait Paul Valéry, les États européens, arborant des sourires hypocrites, se livrent une guerre fine et continue qui n’intéresse désormais plus personne, comme celle des Bourguignons et des Armagnacs, le continent désuni meurt d’inanition, incapable de trouver un véritable leadership ayant la volonté de l’unir politiquement, condition préalable à la création d’une véritable puissance capable, dans un monde multipolaire, de ne pas se faire gifler par les États-Unis, la Russie, la Chine et même par les BRICS, nouveaux venus à la table du pouvoir mondial.
De façon très réaliste, Mme Ruggieri ouvre son livre par deux questions incontournables. « Comment l’Europe peut-elle redevenir maîtresse de son destin? En retrouvant son rôle historique, ou simplement en développant et créant une Europe plus forte, une Europe-État unie, devenant une Nation-État?». Et elle apporte une réponse à laquelle aucun européiste de façade ne pourrait ni ne devrait se soustraire: "En tout cas, l’Europe doit se réapproprier sa géopolitique, en consolidant sa nation de 450 millions de citoyens, en augmentant son PIB, jamais inférieur à celui des États-Unis, et en cherchant à faire face aux menaces des multinationales chinoises, aux crises provoquées par des agresseurs non négligeables comme la Russie, et même à affronter, avec une grande habileté et diplomatie, le modèle américain moderne à la Trump, avec des échappées vers Musk, nouvel entrepreneur avancé, non seulement technologiquement mais aussi politiquement, animé d’une grande soif d’avenir".
Programme vaste, aurait dit le général Charles De Gaulle, qui, peut-être ensemble et sur le long terme, aurait pu être réalisé avec Adenauer, Schuman, De Gasperi puis transmis à des continuateurs comme Margaret Thatcher et Angela Merkel. Mais c’est, aussi difficile soit-il, un programme qui subsiste et qui sait s’il se réalisera jamais. Cela ne pourra se produire avec cette classe politique querelleuse, égoïste et inconsistante ; il sera bien difficile que l’Europe, en tant qu’État national (pour reprendre la vision de Mme Ruggieri), parvienne à se réaliser dans les soixante-dix ans qui restent avant la fin de ce siècle : ce sera pour le prochain centenaire, si jamais l’on commence à poser les pierres du nouvel édifice continental.
Le leadership esquissé dans les pages de ce livre n’est pas seulement politique au sens strict. Il concerne les élites dirigeantes européennes culturelles, économiques et même morales. Est-il utopique d’en discuter aujourd’hui ? Je crois que si, à ce moment le plus crucial de l’histoire mondiale après la Seconde Guerre mondiale, que nous vivons actuellement, le danger et la nécessité agissent chez les gouvernants et chez ceux qui donnent le ton à notre époque, il sera possible de jeter les bases du nouveau monde et donc de reconsidérer l’Europe comme un sujet actif et non subalterne de la politique mondiale. Mais pour donner sens à cette hypothèse, il faut un réalisme qui fait objectivement défaut pour l’instant, et surtout fait défaut le sens du bien commun, cet équilibre dont parlait Edmund Burke, chef de file des conservateurs.
Et à propos de conservateurs, de cette extraordinaire école de pensée et de vision du monde, de sentiment moral et d’allumage de nouveaux feux plutôt que de s’attarder à contempler la cendre mourante du passé, Mme Ruggieri écrit : « Nous avons besoin d’une vision politique, fortement identitaire, qui n’annule pas nos exigences nationales, dans une perspective de dépassement d’une forme nationaliste, mais qui s’inscrive dans une programmation économique pragmatique, susceptible d’améliorer et d’apporter un bénéfice à nos cultures économiques nationales, particulières et différentes, non seulement par leur connotation géographique mais aussi géopolitique. Le respect et l’unité dans la diversité doivent générer une vision et un centre politique réformateur, qui consolide nos identités dans une perspective européenne, afin de viser un nationalisme supranational européen, porteur d’un souverainisme identitaire, d’une Europe-Nation où les particularités nationales européennes soient le pivot de la souveraineté retrouvée. »
Et elle ajoute : « Les conservateurs sont justement conscients d’un nouveau défi naissant, l’Europe subit une transformation structurelle, la complexité du décisionnisme politique ne peut plus être reléguée à des nations majoritaires, mais doit s’étendre dans un cadre parlementaire diffus, où la pluralité des forces et des groupes politiques doit être le pivot européen.
Aucun changement politique ne peut faire abstraction de la conservation de son passé de valeurs, de son histoire, de ses mémoires ; aucun phénomène social ne peut envisager l’avenir dans un processus de réformes sans tenir compte des faits et des événements ; une évolution dans un sens conservateur porte avec elle des sentiments qui se concrétisent en valeurs intemporelles ; l’inclusivité de ces valeurs permet une croissance telle qu’elle peut soutenir un nouveau sujet politique, un nouveau mouvement conservateur, moderne et d’avant-garde, réformateur, où le nationalisme, dans une perspective européenne, devient l’élément de développement de la souveraineté supranationale elle-même. »
Paroles claires, projets compréhensibles, définitions qui n’ouvrent pas la voie à l’équivoque. Certes, le conservatisme comme « vision du monde » peut inspirer un projet novateur, mais il n’épuise pas le problème du leadership européen si celui-ci ne trouve pas, dans les racines de son histoire et dans la préfiguration du temps nouveau à conjuguer avec sa propre tradition, tout sera vain.
L’esprit du temps, comme nous le savons, n’est pas des meilleurs, mais nous avons le devoir de protéger ce que nous avons hérité de millénaires et dont nous ne pouvons nous passer. La redécouverte, c’est la défense de la souveraineté européenne, premier devoir auquel nous devons consacrer nos efforts. Une Europe en laquelle nous pouvons croire, comme nous le rappelèrent les intellectuels conservateurs, menés par Roger Scruton, le penseur contemporain le plus influent (1944-2020) selon le New Yorker, réunis le 7 octobre 2017, qui écrivirent dans la Déclaration de Paris, au premier point: «L’Europe nous appartient et nous appartenons à l’Europe. Ces terres sont notre maison ; nous n’en avons pas d’autre. Les raisons pour lesquelles l’Europe nous est chère dépassent notre capacité à expliquer ou à justifier notre loyauté envers elle. Ce sont des histoires, des espoirs et des affections partagés. Des coutumes établies, et des moments de pathos et de douleur. Des expériences enthousiasmantes de réconciliation et la promesse d’un avenir commun. Des paysages et des événements communs se chargent d’une signification particulière : pour nous, mais pas pour d’autres. La maison est un lieu où les choses sont familières et où l’on est reconnu, aussi loin que l’on ait pu voyager. Voilà la vraie Europe, notre civilisation précieuse et irremplaçable. L’Europe est notre maison. »
Nous, en tant qu’Européens, ne pouvons pas nous laisser confisquer notre maison. Mais nous avons besoin de ceux qui la protègent, l’entretiennent, l’aiment. C’est pourquoi un leadership européen est indispensable. Et à ceux qui, dans nos contrées, pensent devenir vassaux, vasseurs ou vavasseurs d’un nouveau puissant, nous avons le devoir de nous dresser contre les assaillants, d’où qu’ils viennent, avec la force de notre volonté et de la tradition que nul ne devra effacer.
16:22 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Livre, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : livre, actualité, europe, affaires européennes, maria teresa manuela ruggieri |
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mercredi, 08 juillet 2026
Étrangers en terre étrangère. Du romantisme à Nietzsche - un essai de Mario Bosincu

Étrangers en terre étrangère. Du romantisme à Nietzsche - un essai de Mario Bosincu
Giovanni Sessa
Source: https://ilfondo.org/stranieri-in-terra-straniera-un-saggi...
Mario Bosincu, germaniste à l’Université de Sassari, avait déjà démontré, dans ses travaux précédents, qu’il était un chercheur de haut niveau. La lecture de son dernier ouvrage confirme cette impression. Nous faisons référence au volume Stranieri in terre straniera. Dal Romanticismo a Nietzsche (= Étrangers en terre étrangère. Du Romantisme à Nietzsche), paru aux éditions Le Lettere.
Il s’agit d’un essai documenté, construit sur des analyses philologiquement irréprochables, qui toutefois, il convient de le souligner, ne réduisent pas le geste scriptural et reconstructif de l’auteur à un simple exercice d’érudition.
L’écriture est vivante, fluide et, par certains aspects, met en évidence l’intérêt de Bosincu pour les thèmes abordés, sans que cela nuise au caractère scientifique de l’essai. Le livre, note le germaniste, « entend mettre en lumière certaines figures exemplaires de l’altérité, apparues dans le domaine philosophico-littéraire entre la fin du XVIIIe siècle et la Seconde Guerre mondiale […] le plus souvent, au sein de la culture allemande » (p. VII). Il s’agit d’une traversée au cours de laquelle, partant du Romantisme (Romantik), Bosincu procède à l’exégèse de la proposition philosophico-existentielle de Nietzsche, pour aboutir finalement à l’interprétation de l’écrit de Friedrich Georg Jünger, Apollon, Pan, Dionysos, de 1943.
Quels sont les penseurs interrogés par Bosincu ? Des philosophes et des écrivains de la Kulturkritik, des « antimodernes ». Cette définition renvoie à une vaste constellation d’auteurs qui virent dans la modernité, inaugurée par les Lumières, un appauvrissement de la vie. Ces intellectuels développent « une modalité de réflexion qui met en évidence les aspects pathologiques de la modernité, […] se tourne vers le passé prémoderne […] et esquisse l’idéal antithétique de l’homme total » (p. 3).
Parmi eux, il convient de rappeler en premier lieu Schiller (portrait). Celui-ci perçoit, dans l’époque qui lui est contemporaine, l’affaiblissement des facultés humaines au profit exclusif de l’intellect analytique, scientifique et instrumental, mis au service du Gestell et de la recherche de l’utilité économique.
L’âge moderne est vécu comme l’époque du retour des Titans, centrée sur la «puissance» de la démesure et oublieuse des qualités propres à la personne, de l’individu persuadé et réconcilié avec les potestates animant le cosmos.
Dans le même temps, les « antimodernes » découvrent, grâce à l’héritage des Lumières, notre historicité, comprenant que l’homme diminué, l’homme unidimensionnel de la modernité, est contingent et peut être dépassé. Ce n’est pas un hasard si Nietzsche souligne que « la capacité d’être différent […] fait partie des attributs de la “grandeur” » (p. 5).
Une modalité de réflexion qui fait émerger les traits de l’homme total.
Les Lumières elles-mêmes l’avaient montré en réalisant, par leurs écrits, une «colonisation de l’imaginaire», laquelle est modernisatrice. Il devenait nécessaire de réaliser un contre-mouvement visant à la création d’une «subjectivité» autre, différente, qui retrouverait ses propres paradigmes, ses propres exempla dans le passé médiéval ou dans la vision du monde hellénique. Cet homme utopique, jamais «utopiste» — les deux termes, pour l’auteur, ont une valeur inconciliable — aurait été porteur de la Kultur, selon Spengler, en opposition à la civilisation décadente (Zivilisation).
La Romantik et tous les auteurs étudiés par Bosincu sont, pour le dire avec Löwy et Sayre, porteurs d’une vision anticapitaliste et esthétisante, transmettant un code existentiel alternatif, comme l’a reconnu Sombart, à l’identité bourgeoise.
Le nouvel homme devait être construit «par des pratiques orientées vers l’intériorité telles que l’expérience de la nature et la lecture, une technologie de soi» (p. 13), apte à instaurer une «résistance éthopoïétique à la modernité» (p. 14). C’est dans ce sens qu’agit, entre autres, Baudelaire, en se référant au dandy, individu capable de faire de son existence une œuvre d’art, pour se différencier des masses et des idola introduits par la raison calculatrice. Un exemple différent, mais non similaire, de cette rébellion se retrouve également dans les écrits et la vie de Thoreau, dans son retour à la wilderness.
Les antimodernes de génie sont des hommes seuls, étrangers en terre étrangère qui, dans l’isolement nécessaire à la pratique philosophique, réalisent la metanoia, le «changement de cœur». Leurs œuvres sont une «communication d’existence» qui, comme l’a soutenu Kierkegaard, ne s’adressaient pas au lecteur des «Gazettes», mais tendaient à «le prendre à la gorge», animées par l’urgence de lui faire acquérir un regard épistrophique et absolu sur la vie.
La littérature interrogée par Bosincu est, d’une part, un sermo propheticus — la production de Fichte en est exemplaire — d’autre part, un sermo mysticus qui, selon la leçon du Maître Eckhart, poursuit le «videment» de l’individu dans un parcours de conversion «initiatique», qui mène à l’«éveil», au tertium datur de la coïncidentia oppositorum.
Des modèles de cette modalité scripturale, rapporte l’auteur, peuvent être trouvés chez Marc Aurèle et Pétrarque. Les exempla sont ceux transmis par Tacite, puis attestés par les Héros de Carlyle.
Les antimodernes, donc, se configurent comme des parrêsiaste, intellectuels qui affirment la vérité à l’époque de son oubli, à l’époque où, pour le dire avec Badiou, on pense à partir de la fin: «Le plaisir de la destruction (du moderne) est, en même temps, un plaisir créatif!» (p. 103). Nietzsche, dont la pensée est minutieusement reconstruite à chaque étape, dans le sillage de Feuerbach, est convaincu que démolir «l’idée de Dieu […] signifie […] briser le sortilège qui dépossède d’une valeur le monde d’ici-bas» (p. 103), afin de renouveler la «fidélité à la terre».
Bosincu considère la physis hellénique comme l’unique transcendance. C’est seulement en elle, comme chez Bruno, que se trouve le principe, l’origine.
Ce que nous ne partageons pas dans l’herméneutique érudite de Bosincu, c’est son jugement sur le contre-mouvement des auteurs étudiés, qu’il inscrit dans la même logique qui soutiendrait, selon Voegelin, les thèses néo-gnostiques puritaines et illuministes. À notre avis, les auteurs de Bosincu, du moins ceux qui regardent la physis hellénique comme l’unique transcendance, le font en étant convaincus que c’est seulement en elle, comme chez Bruno, que se trouvent le principe, l’origine: ils sont donc étrangers à toute perspective dualiste et gnostique.
C’est au dualisme chrétien qu’on peut, en revanche, reprocher de couver en lui des germes gnostiques, très clairs dans la dévalorisation de la nature et du monde au profit du Parfait, de Dieu. Central, pour la compréhension de ce postulat, est le dernier chapitre du volume, dédié à l’œuvre de Friedrich Georg Jünger. Celui de Jünger est un paganisme de l’esprit, centré sur «l’antithèse fraternelle» d’Apollon, Pan et Dionysos.
Friedrich Georg montre son adhésion à une perspective mythique: il estime que dans chaque être, dans l’intériorité de l’homme et dans ses activités, agit un dieu. Le divin est palpitant, il se fait expérience, loin de toute issue «wotaniste».
Pour échapper à la domination réifiante du moderne, l’homme doit retrouver la dimension imaginale: c’est seulement en elle qu’il est possible de retrouver le souffle des dieux, l’éternelle métamorphose animique de la physis.
Aux mêmes conclusions étaient arrivés, dans la «Pensée italienne» du XXe siècle, Evola, Emo, Diano et Colli. L’auteur de ces lignes se sent aujourd’hui étranger en terre étrangère, tout en étant ébloui, comme les penseurs évoqués, par le thauma, la merveille tragique de la vie.
Mario Bosincu, Stranieri in terra straniera. Dal Romanticismo a Nietzsche, Ed. Le Lettere, 377 pages, 25 euro. Pour toute commande: https://www.lelettere.it/libro/9788893664950
14:07 Publié dans Livre, Livre, Philosophie, Révolution conservatrice | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : romantisme, mario bosincu, livre, révolution conservatrice, philosophie |
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mardi, 30 juin 2026
Le corps humain et la danse - Un essai de Walter F. Otto

Le corps humain et la danse - Un essai de Walter F. Otto
par Giovanni Sessa
Source: https://ilfondo.org/il-corpo-e-la-danza-un-saggio-di-walt...
Consultez chaque jour le compte Telegram de Robert Steuckers (liens vers des articles, dans les six langues de l'Académie Royale) : t.me/steuckers
Otto, philologue et historien des religions, fut un intellectuel de premier plan du XXe siècle. L’ensemble de ses œuvres révèle un intérêt majeur pour la religiosité grecque. Le chercheur a identifié dans l’esprit religieux hellénique un noyau vital, à la fois théorique et existentiel, vers lequel se tourner pour échapper à la domination du Ge-stell, de l’Appareil de la technoscience. C’est ce que témoigne, de manière évidente, la première édition en langue italienne d’un volume synthétique mais très dense de l’Allemand, Le corps humain et la danse, désormais disponible en librairie grâce à l'éditeur Lindau.
L’excellente traduction et la direction du volume sont dues à Giovanni Pirari. Dans son ample essai introductif, ce dernier fournit au lecteur les bonnes clés pour accéder de façon fructueuse au travail original du penseur. La première édition du volume est parue à Darmstadt en 1955, précédée d’un remerciement à Elisabeth Duncan, sœur d’Isadora, danseuse célèbre et épouse du poète Essenine. Elisabeth avait fondé une école chorégraphique inspirée d’une paideia intégrale, qui considérait l’esprit et le corps comme les expressions d’une même réalité. La référence à la danseuse fut supprimée dans l’édition de 1956, qui est aujourd’hui traduite dans notre langue.
L’homme dansant est libre de la contrainte finaliste-utilitariste imposée par les visions logocentriques
Pour Otto, la danse est un instrument essentiel pour l’exégèse de la culture hellénique. Il ne s’agit pas, il faut le préciser, d’un traité technique, purement chorégraphique, mais d’une approche inhabituelle qui voit dans l’acte dansant la «possibilité pour l’homme d’être authentiquement lui-même et de se connaître dans ses potentialités innées et originelles» (p. 19), commente le responsable de l’édition.
La danse met en scène la présentation naturelle de la forme humaine, car elle est inscrite depuis toujours dans notre nature: «prête à jaillir, lorsque l’homme rencontre le monde et l’espace avec confiance et spontanéité» (pp. 18-19).
L’homme dansant est libre de la contrainte finaliste-utilitariste imposée par les visions logocentriques, et pour cette raison, il expérimente la dimension divine et ludique de la réalité. Les dieux, en effet, selon notre auteur allemand, furent vécus en Grèce comme des puissances présentes, qui se manifestent dans la physis-mixis, dans la nature relationnelle orphique où «Tout est dans Tout». Ils ne cherchaient pas à consoler des maux de la vie: ils étaient autres que les hommes, mais proches et présents dans leur existence, car «leur être révélait la luminosité et l’éternité de la vie, au-dessus de l’alternance des destins individuels» (pp. 15-16).

La critique moderne a regardé le monde grec à travers des lunettes déformantes, comme l’a bien compris aussi Bachofen, introduites par le monothéisme sotériologique chrétien et la raison des Lumières. Dès lors, les dieux furent réduits à «des figures mystérieuses […] avec lesquelles l’imagination jouait plus ou moins sérieusement» (p. 14). Des expressions primitives que l’esprit religieux qui a suivi a éloignées du monde, rendant la nature désolée.
L’homme dansant se découvre partie d’un tout vivant
À l’opposé de l’exégèse chrétienne-moderne, mais sans tomber dans une quelconque révolte contre le monde moderne, Otto, dans cet ouvrage concis, revient à s’accorder sur la gratuité de l’être. Le propos du chercheur est l’expression du lógos physikós, pensée de la nature divine. La danse met surtout en échec la dimension augustinienne, intériorisante et anthropocentrée, de la connaissance.

Danser est un experimentum mundi: seule l’ouverture aux êtres qui nous entourent rend possible la compréhension de la Totalité de la vie, cette «vicissitude universelle» chère à Bruno, dans laquelle tout est impliqué.
Pour cette raison, dans chaque acte entendu à la manière aristotélicienne, prévaut toujours le même principe, celui, non fondé, de la liberté-puissance, auquel chaque «ex-sistere» est suspendu.
La référence d’Otto au traité de Nicolas de Cues, De visione Dei, n’est pas fortuite, rappelle Pirari. La philosophie de la Renaissance est en effet un outil théorique pour convertir le subjectivisme augustinien en autre chose: la rencontre avec l’émerveillement de la physis-mixis, dans laquelle l’homme dansant, tel Thalès, se découvre « partie d’un tout vivant » (p. 22). D’ailleurs, comme l’a récemment rappelé le philosophe-danseur Romano Gasparotti, dans la nature tout danse. Dansent les planètes, les abeilles, les oiseaux, et, naturellement, les hommes. L’homme dansant grec vivait la rencontre avec l’être divin des choses dans les espaces naturels, affirmant son consentement renouvelé à l’hic et nunc.
Dans la nature, tout danse. Dansent les planètes, les abeilles, les oiseaux et, naturellement, les hommes
Le rejet par cette vision n’a pas seulement désertifié le monde, mais il a plongé l’homme dans l’angoisse existentielle, résultat psychologique de l’exaltation du progrès. Sur ce point, Otto semble retrouver l’idée de la perspective inversée de Florenski. En elle, l’homme n’est plus le centre apperceptif autour duquel s’organise l’espace, mais le moment de la vie universelle qui s’écoule, comme l’eau d’une source, de manière perpétuelle.

Le chercheur allemand s’appuie, pour soutenir sa conception du monde et de la danse, sur les thèses du biologiste Adolf Portmann, en explicitant leur contenu philosophique. Toutes les fonctions de la vie sont, dans cette perspective, subordonnées à l’auto-présentation de toute existence. Le monde manifeste «une mystérieuse intériorité à travers la configuration phénoménale de l’individu» (p. 33).
La nature, dira Colli, est l’expression d’une origine qui s’offre, qui se manifeste, uniquement dans la multiplicité. Lorsque les formes vivantes se manifestent à l’homme, elles le saisissent et le capturent, l’obligeant, dans l’action poïétique, à répondre à l’action de la physis. L’homme, en dansant, poursuit « la création à travers son être et son agir » (p. 35). Les dieux, d’ailleurs, ont demandé à Zeus, comme l’a rappelé Pindare, de compléter le monde à travers l’action sacralisante des Muses.
Notre corps n’est pas une frontière, une limite infranchissable, mais le témoignage de l’incorporation universelle du principe, la dynamis, dans la physis-mixis. La danse selon Otto nous dit, comme Spinoza, le caractère poreux de la nature. La posture droite des humains renvoie à la dimension anagogique, implicite dans notre corporéité. Avec nos pieds, comme Antée, nous puisons la force de la Terre-Mère, pour nous élever vers la clarté ouranienne. Celui qui danse vit dans le metaxu, suspendu et libre entre Terre et Ciel, expérimentant que dans la vie les opposés sont toujours en un, ambiguës et confondus dans les choses.
Le corps humain et la danse est un livre d’une grande importance. Il suggère aux hommes qu’à travers la pratique de la danse, il est toujours possible de faire l’expérience de l’origine.
FICHE DU LIVRE:
Titre : Il corpo umano e la danza
Auteur : Walter F. Otto
Éditeur scientifique : Giovanni Pirari
Traduction : Giovanni Pirari
Éditeur : Lindau
Collection : Piccola biblioteca
Année : 2025
Publication : 28 février 2025
Pages : 108
Format : 11 × 17 cm
ISBN : 9791255842071
Prix : 14,00 €
COMMANDER ICI : https://www.lindau.it/Libri/Il-corpo-umano-e-la-danza
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jeudi, 25 juin 2026
Faut-il se soumettre aux camelots du laid et du moche?

Faut-il se soumettre aux camelots du laid et du moche?
Jean-Louis Feuerbach
Au professeur Jean Lauxerois, le daimon de la Beauté (et) des mortels.
Un « philosophe » hygiéniste vient de commettre: Le privilège beau, cet impensé.
D’emblée le ton est donné: pas privilège du beau, de la beauté ; l’accent est mis sur l’adjectivation. Façon d’afficher la pleine mesure du relativisme de relativisation, donc de minoration et de péjoration de la matière traitée. Qui fabrique des adjectifs théologise.
Récemment un sénateur relaps mais théologien hyper-trotskiste a fait l’apologie du « moche » devant un parterre de militants en transe. Il se murmure qu’ils étaient exclusivement « blanchitudinés » et à ce titre abominés sur l’estrade. On dit qu’ils adorent l’autoflagellation et le masochisme….
Une liturgie décoloniale de colonisation orchestre et fait donner ses canons contre ce que la métathéologie calibre en « jardin d’Éden » ou « paradis » à conquérir. On notera que paradis vient du perse « paradeshai » ce que les illustres supporters de l’Iran ne sauraient pouvoir ignorer.
Or pareil jardin est royaume du beau, des beaux, des belles gents.
Les catéchumènes seraient-ils théologiquement incultes devenus à la mesure de leur insoumission ?
LA BEAUTE-CRIME
L’auteur, Frédéric Spinhirny, apporte de l’eau à ce moulin et entreprend de dénoncer la beauté en tant qu’elle outrage l’égalitarité. C’est un «passe-droit» intolérable, morigène-t-il.
Il s’inscrit partant dans une théorie esthétique qui récuse le «beau physique». Ce qui signifie que nous n’avons pas droit à quelque théorie de l’art, mais à un paradigme du renversement anthropologique.
Le sujet est purement anthropologique: arpenter le matériau humain dans les catégories du laid et du beau.
Il s’agit de considérer l’esthétique comme instance sociale de sur-détermination, indépendamment du lieu, du temps, de l’âge des hominides observés.
Ce qui est très précisément mis au soupçon, c’est la résistance des belles personnes et des personnes belles aux préjugés de la laideur. Sont honnis «les privilèges des beaux» (quid des belles ?).
Solution: Il faut savoir imposer «un autre regard sur la beauté et la laideur» en tout et sur tous, partout et toujours. Ce qui est inadmissible, doit-on comprendre, c’est que le beau menace le laid en ce que ce dernier induirait une «morale» du moche laquelle devrait gagner en visibilité. Finie l’excellence grecque (arétè), voici le «partage du sensible» équitable.
La beauté devient calamité; la mochitude dignité.
Vive «l’imbeauté volontaire» claironne-t-on !
Le difforme doit devenir roi.
Aphrodite ou Apollon n’ont qu’à bien se tenir: leur hyper beauté est désormais absolue laideur.
Jean de La Fontaine proclamait que le beau est camarade du bon. Or, pour la paroisse de la mochitude, le laid doit s’entendre comme impératif catégoriel de mauvaiseté affirmée. L’inversion de s’hétérotéliser dans l’impensable impensé du genre vilénique accompli.
Ce qui permet à l’auteur de soutenir que «la beauté est une utopie: un lieu parfait qui n’existe pas». Elle doit être agonie parce qu’elle est un mauvais imaginaire plein de préjugés.
Faut-il s’inquiéter? Spinhirny est directeur d’hôpital de son état. En éjecterait-il Claudia Schiffer, Monica Bellucci ou Laetitia Casta? Bouterait-il hors de sa clinique Paul Seixas, Léon Marchand ou Arnaud Duplessis?
La laideur sauverait-elle le monde par l’immonde? Faut-il exterminer les adeptes de la beauté grecque: nez grec, pied grec, blondeur grecque?
Pas de chirurgie esthétique pour les beaux gosses et les belles dames. Tout schuss dans le tout moche. Vive Docteur Popaul.
À ce stade, ce qui ne laisse pas d’inquiéter, c’est le chaînage obligatoire de l’esthétique et de la moraline. L’auteur de l’avouer: «il y a quelque chose de religieux dans notre croyance». Les théologiens de la laideur font de cette laideur le vrai "miracle". Dans la causalité théologique, le téléologique ne peut que se lover dans l’occasionnalisme du laid de tous les jours et sa rédemption en privilège pour tous les laids, laiderons et tous ceux qui y aspirent. À eux, «le capital visibilité». Bref, le laid c’est le nouveau beau! Il doit devenir la distinction ultime. Donc le titre de légitimité de la créance de laideur envers quiconque. Sache être laid pour devenir bien famé.
Le laid est désormais pouvoir, repère, référence, culteture de contre-culteture. On comprend sans doute mieux, pourquoi pareils épigones furent expulsées de l’Hyper-Jardin dont l’Origine n’est pas au laid de la création, mais à l’Excellence, à l’Eminence de l’Initial du plus-que-Beau, à l’Angle Droit de l’Incréé.
Mine de rien, le programme bourgeoisise une nouvelle clé de discrimination, mais sur le mode de la mode inversée: en verlan, mode veut dire « edom ». Nul ne rit plus.
L’apparence est le destin, à condition qu’elle soit laide. Pour le reste, mort au beau, mort aux beaux, mort aux belles ?
Question vexatoire: faut-il y lire une nouvelle doctrine du harcèlement à la terreur du laid ?

LE SYNDROME DU LAID
À l’analyse nous avons affaire non pas à un paradigme mais à un syndrome: la dictature des «sales gueules» et des sales types induit nécessairement une morale cacocratique (du grec kakos : laid, sale, mauvais) inavouée et inavouable, mais ici revendiquée.
Au demeurant, l’inversion de s’inverser: si l’apparence physique devient critère, programme, apologie, la théorie proposée ne devient-elle pas discrimination consommée par le privilège de la laideur?
L’arroseur s’arrose.
Sa préférence obstinée à la laideur cardinale mérite d’être questionnée.
L’auteur se laisse à considérer que la beauté se voit et ne se voit pas. Mais ce qui le gêne c’est qu’elle est psychè et cosmos, intériorité d’excellence et parure du plus bel embellissement (cosmos donne cosmétique).
Certes il ne s’aventure pas à se prononcer si la beauté est innée ou acquise, génétique ou apprise, généalogique ou d’habitude. Il lui indiffère si elle est disposition inscrite au plus profond du paléocortex (l’inconscient) ou si elle est faculté, choix, décision à la discrétion de l’intelligence.
Non; sa rage dravidienne s’abat sur la beauté en tant qu’elle fait modèle ; modèle pour les siens; modèle pour les autres (paradeigma, selon Cornelius Castoriadis).
Oui, son esthétique philosophique fait du schème égalitaire un principe hiérarchique. Sa culture théologique nous enrôle à installer la laideur au zénith et la beauté dans les catacombes. Mettre ce qui est en haut en bas et ce qui est en bas en haut n’est pas mettre à égalité; c’est priver l’un de sa qualité et élever l’autre à la quantité; c’est déposséder le premier de sa puissance de transgression et d’altérité et investir le second de la puissance métapsychologique de mise au pas. A quoi? Sinon à l’identité simplement narcissique mais furieusement haineuse de ses locuteurs.

Cette culture est porteuse en soi de l’instinct de mort. Tout objet devient processus d’identification à objet de haine. Cette eschatologie du châtiment se veut immortalité principielle à l’idée du moi terroriste qui entend investir le monde sur le mode narcissique. Du surmoi de la laideur: le meurtre du monde plutôt que la mort avec et dans le monde. La certitude dogmatique s’érotise en beauté de l’extermination. Telle est la techno-théologie de la technologie à la laideur.
Le procédé n’est pas nouveau. Il est aussi vieux que la théologie. Pas d’image, mais idolâtrie du laid comme emprise rhétorique et théorique. Pas de cosmos dans le jeu au plus beau, mais théâtralité esthétique de la vanitas. Unité mensongère dans la division schizophrénique ; inversion dans la plus-value du « nouveau » (Max Brod, 1906); mise en « hontologie » contre qui renacle .
Les bonimenteurs, diseurs, faiseurs du laid sont très intrusifs. Dans leur ivresse monomaniaque de petits dieux, le pire de la transgression consiste à faire de la honte une faute.
Alors que le beau est rayonnement, le laid n’est qu’une idée, un regard, un ressentiment. Ce ressentir radical est exorbitant de toute sensibilité. Il est et au primat de la vocation narcissique d’une subjectivité identitaire qui veut marquer son temps. Il confère son sygille de beauté renversée au laid de l’affect qui hait le beau (haesslich). Comme esthétisme, c’est privilège du Lustaffect , impressionnisme de la figure de l’ennemi, immortalitude et océanité du nouveau nouveau.
Il leur échappe que ce faisant l’obsolescence du relativisme se programme. Le laid n’est plus qualité mais quantité. "Ap(p)erception". Temps économique. Calcul global de la Jalousie. Activisme de pirates…..
DOXANALYSE DU LAID
Nous savons par le grand Theodor Däubler (photo - poète triestan, musicologue et fin connaisseur de l’Art moderne), que «le Beau est ce qui dure: poétique de ce qui nous accompagne en rythme» (in «Paris»,1908).
Un siècle plus tard, le très grand Jean Lauxerois, subtil penseur de l’hypergrécitude, tient la beauté pour l’habitat des mortels. Il considère la beauté comme l’ouverture du monde qui resplendit dans son éclat, qui devient ethos comme séjour et rend la vie supportable - précisément en ce qu’elle est parure, ornement, cosmos. Et loin de toute esthétique, la beauté est accomplissement simple, quotidienne, élémentaire, fulgurante: la métis suprême (nous renvoyons à son opus magnum «La beauté des mortels. Essai sur le monde grec à l’usage des hommes d’aujourd’hui» 2011). La beauté est cette puissance imaginale, l’image de sur-image du commencement, le penser de l’image dans l’origine. Par les mortels que nous sommes (en grec ancien, mortel se dit « brotos » au singulier et « brotoi » au pluriel ; s’en évince une conception du monde et de l’homme appelée brotologie).
La brotologie doit s’entendre comme l’horizon à partir duquel et contre lequel se dresse "l’effrayante exception" de l’entreprise de la mise au pire, la caconologisation, la malitudination.
Le beau se donne par lui-même, en lui-même, à titre originaire, ornement et parure d’un lieu et d’une façon d’habiter ce lieu. Parce que la vie est mortelle, trop courte, barrée par le temps de l’exitus, elle doit se vivre bellement,
Le laid se décrète en réaction, est fixé en grandeur de second ordre, est désigné pour tel à titre d’esthétique secondaire. Parce qu’il locute l’immortalité: Tod den Toten, mort aux morts, fulminait Max Brod.
La mort et le beau sont considérés comme des anomalies à éradiquer. Aussi la haine de la mort pousse les paroissiens du laid à la lutte à mort contre le beau et la vie belle.
Ils se sont inventés une théologie ad hoc pour percolater le fait premier du beau et faire advenir une autre réalité expérimentale au culte du laid. Les camelots du laid demeurent encapsulés dans cette identité de causalisme chauvin dont ils ne sortent que par le miraculisme et l’occasionnalisme à l’invraisemblable. Voici la surdétermination à l’exception immortalice par tous les moyens. La laideur devient mentalité, raison, esprit (Geist) de l’immortalicité. La mise à mort de l’amour de la vie par la mort de la beauté vaut slogan. Ici on pense qu’au bout il y a la promesses rédemptoriste. Aussi leur esprit s’objectivise-t-il en processus: la promesse verse dans l’idée, l’idée en sens, le sens en forme, la forme en appareil, l’appareil en système. De l’omnilaiderie, il s’entend.
Et gare à qui renâcle. La technologie théologique opère comme "instance qui observe et qui juge", police narcissique de purge, créance d’affect de culpabilisation de l’autre. Cette « capacité de culpabilisation » s’arrime au triptyque axiomatique: honte-faute-culpabilité (Jacques Goldberg).
En cette paroisse, ce que l’on déteste par-dessus tout est ce qui est mortel, fraternel, harmonieux, donc musiquance, maternance aux Muses, beauté.
A preuve, Donatien de « Sade » fut ce salaud qui cultera le vice en industrie sacrificielle des mortels en leur beauté rectifiée en "mal radical".
Les paroisses de la laideur insupportent inconditionnellement le paysage mortalisant. L’hyper extrémisme des présupposés immortalices poursuit l’extermination inconditionnelle du monde mortel en sa beauté. Il hait parce qu’il hait. Et hallucine la haine au carré.
C’est bien moche, le privilège du laid !
Avec Jacques Lacan, rions et retournons la «hontologie» perverse en aléthosphère ou lathouse; retirons-nous dans la Verborgenheit, c’est-à-dire la plénitude de la présence de la BEAUTE.
Vive le BEAU ! Vivent les Muses !
Jean-Louis Feuerbach
Frédéric Spinhirny, Le privilège beau, cet impensé, PUF, 2025.
21:00 Publié dans Livre, Livre, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : livre, philosophie, esthétique, beauté, laideur |
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jeudi, 28 mai 2026
Der Fragebogen/Le Questionnaire paraissait il y a 75 ans: comment Ernst von Salomon a disséqué la question de la culpabilité allemande

Der Fragebogen/Le Questionnaire paraissait il y a 75 ans: comment Ernst von Salomon a disséqué la question de la culpabilité allemande
Bernard Lindekens
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Deltapers, n°210, mai 2026
Le livre Der Fragebogen (1) (Le Questionnaire) d’Ernst von Salomon (1902–1972) fête cette année ses 75 ans et est peut-être l’un des ouvrages les plus fascinants et les plus controversés de l’Allemagne des premières années de l’après-guerre. Ce n’est pas un roman au sens classique, ni une autobiographie pure, ni même un aveu explicite de culpabilité. Il s’agit plutôt d’un auto-interrogatoire littéraire — une tentative de l’écrivain de comprendre sa vie et son époque à travers un document bureaucratique: le questionnaire de dénazification que des millions d’Allemands durent remplir après 1945.
Pour comprendre ce livre, il faut d’abord situer la figure de von Salomon lui-même. Né en 1902 dans un milieu prussien et militaire, il a grandi dans un monde où l’honneur, la discipline et la fierté nationale allaient de soi. La défaite de 1918 et le traité de Versailles ne signifiaient pas pour sa génération une libération, mais une pure humiliation et un déracinement politique.
D’ailleurs, le célèbre économiste britannique John Maynard Keynes (1883–1946) dira à propos du traité de Versailles que «la politique visant à réduire l’Allemagne à la servitude pour une génération, à humilier la vie de millions de personnes… n’apportera pas de paix durable». Jeune homme, von Salomon rejoint les Freikorps, des groupes paramilitaires qui, dans les débuts chaotiques de la République de Weimar, combattaient les soulèvements communistes. En 1922, il est condamné pour complicité dans l’assassinat du ministre des Affaires étrangères Walther Rathenau. Il n’était pas l’exécutant, mais faisait partie du réseau nationaliste qui avait fomenté l’attentat. Sa peine de prison et sa carrière d’écrivain ultérieure firent de lui une voix importante de la « Konservative Revolution».
Selon Armin Mohler, la Konservative Revolution n’était pas un parti politique ou un mouvement organisé, mais plutôt un réseau intellectuel et culturel de penseurs, apparu en réaction à trois chocs historiques majeurs: la défaite de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, l’effondrement du système politique impérial et l’avènement de la démocratie de masse et du libéralisme. Ce courant ne cherchait pas à revenir à l’ancien passé impérial, mais voulait concevoir un nouvel ordre social où tradition, identité nationale et dynamique moderne seraient combinées différemment, souvent à travers une critique du système parlementaire et de la massification croissante de la société.
Dans son ouvrage de référence (2), Mohler souligne que ce courant était révolutionnaire dans la forme, mais conservateur dans le fond: il voulait un renouvellement social, mais sur la base de valeurs perçues comme pré-libérales ou organiques. Pendant le Troisième Reich, von Salomon occupait une position ambivalente. Il n’était pas un nazi éminent ni un membre du parti, mais sa vision nationaliste du monde était également éloignée des valeurs libérales-démocratiques. Il travaillait comme scénariste et restait intellectuellement indépendant, sans être pour autant un opposant déclaré à Hitler. Cette ambiguïté est essentielle pour Der Fragebogen: von Salomon n’était pas un innocent à l'extérieur de l'orbe nationaliste, mais pas non plus un idéologue ou un adhérent classique du parti nationa-socialiste.
Après la capitulation de 1945, l’Allemagne était en ruines. Les puissances occupantes alliées mirent en œuvre une dénazification à grande échelle. Chaque Allemand adulte devait remplir un questionnaire détaillé sur ses activités politiques, ses adhésions et ses fonctions occupées pendant le régime. Sur cette base, on était classé en catégories, de celle des principaux responsables à celle des simples suiveurs ou des innocents. Ce qui se voulait une épuration morale et juridique fut souvent ressenti dans la pratique comme une tracasserie bureaucratique, simplificatrice et parfois arbitraire.
Ernst von Salomon prit ce questionnaire comme point de départ de son livre. Der Fragebogen est formellement construit comme une série de réponses aux questions officielles posées par les autorités alliées. Mais au lieu de fournir de brèves réponses administratives, il propose de longues réflexions sous la forme d'essais. Une simple question sur une adhésion devient le point de départ d’une réflexion sur la loyauté. Une question sur les fonctions occupées pendant le régime mène à un retour sur sa jeunesse, sa radicalisation politique et sa relation au pouvoir et à la responsabilité.
Au centre du livre se trouve la question de la mesure de la culpabilité. Ernst von Salomon s’oppose à ce qu’il considère comme une morale mécanique: la réduction de vies complexes à des cases et des catégories. Il reconnaît que l’Allemagne a causé une catastrophe, mais refuse de laisser sa propre biographie être définie uniquement par une classification administrative. Son ton est souvent ironique, parfois satirique. Il décrit l’absurdité de formulaires demandant des numéros de parti alors que le pays est en ruines et que des millions de morts sont à déplorer. Mais derrière cette ironie ne se cache aucune légèreté, mais un profond malaise. Le livre n’est donc ni une confession pure, ni une simple auto-défense. Il navigue constamment entre ces deux pôles. Ernst von Salomon se présente comme quelqu’un qui n’a jamais suivi la masse par opportunisme, qui n’était pas un nazi doctrinaire, mais qui faisait partie d’une culture où un nationalisme exacerbé et une radicalisation politique faisaient partie du quotidien. Il interroge ses propres convictions sans les renier complètement. C’est ce qui rend le livre moralement ambigu et, justement, intéressant sur le plan littéraire.
Lorsque Der Fragebogen paraît en 1951, l’Allemagne de l’Ouest est en pleine reconstruction et connait les débuts de la Guerre froide. Beaucoup veulent reconstruire le pays et surtout regarder vers l’avenir. Pourtant, le livre trouve immédiatement son public, car il touche précisément aux tensions de son époque. Ernst von Salomon exprime de façon aiguë, personnelle et souvent ironique la frustration autour des procédures de dénazification, mais aussi le besoin profondément humain de comprendre et de formuler son propre passé. Pour certains, ce livre était une forme courageuse d’auto-examen, pour d’autres une tentative de ne pas réduire des vies complexes à des étiquettes morales simplistes.

D’un point de vue littéraire, Der Fragebogen est considéré comme l’un des ego-documents les plus importants de la jeune République fédérale. L’ouvrage offre une fenêtre exceptionnelle sur la pensée d’une génération façonnée par l’expérience de la guerre, de la défaite historique et de la quête de sens après de retentissantes catastrophes politiques et morales. Ernst von Salomon pose des questions qui dépassent sa propre vie: comment une biographie individuelle se rapporte-t-elle à la responsabilité historique? Comment préserver son intégrité personnelle à l’époque de la culpabilité collective?
Ernst von Salomon est resté une figure complexe, sans jamais disparaître du débat culturel. Il n’a pas été totalement réhabilité, mais pas oublié non plus. C’est précisément cette position entre reconnaissance et critique qui rend son œuvre pertinente. Der Fragebogen demeure un livre particulier parce qu’il ne propose pas de réponses simples, mais invite le lecteur à réfléchir lui-même sur l’histoire, la responsabilité et la vulnérabilité humaine face aux grands événements historiques.
Notes
(1) Ernst von Salomon, Der Fragebogen. Hamburg : Rowohlt Verlag, 1951, 807 p. ISBN 978-3499104190.
(2) Voir : Mohler, Armin, Die Konservative Revolution in Deutschland 1918–1932 : ein Handbuch. Darmstadt : Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1972. ISBN 978-3534039555.
14:22 Publié dans Littérature, Livre, Livre, Révolution conservatrice | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : ernst von salomon, livre, littérature, littérature allemande, lettres, lettres allemandes, révolution conservatrice, allemagne |
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vendredi, 15 mai 2026
David Bisson, Politique de Pasolini, L'Insurrection des âmes, éditions Rouge et Noir, 2026

Recension:
David Bisson, Politique de Pasolini, L'Insurrection des âmes, éditions Rouge et Noir, 2026
Luc-Olivier d'Algange
L'ouvrage magistral de David Bisson qui vient de paraître aux éditions Rouge et Noir, Politique de Pasolini est sous-titré L'Insurrection des âmes. Le mot politique devra donc s'entendre dans ses longitudes et ses latitudes et non seulement dans le détail des « engagements politiques » de circonstance. Nous est ainsi donné à lire une biographie de Pasolini, une histoire de l'Italie dont il fut le contemporain, saisie au vif de la vie et de l'oeuvre comme expérience, au sens étymologique du terme, experii, traversée d'un péril. On sait que son assassinat et 1975 fut précédé de son article retentissant, l'année précédente, à propos des massacres de Milan, de Brescia et de Bologne, publié l'année précédente : « Je sais les noms ».
Politique de Pasolini offre la vision panoramique et la clef de l'aventure de l'homme dans la cité, et de la cité dans son histoire et de l'histoire dans sa confrontation avec le sacré. Pour Pasolini, être homme dans la cité, c'est être homme dans son pays, dans son enracinement jusqu'à la révolte de « l'homme ancestral » contre le monde moderne, révolte non pas abstraite mais active au cœur même du monde qu'il récuse.
Il y a chez certains artistes une façon d'être à la fois radicalement hors de la société de leur temps, comme pourraient l'être un moine ou un vagabond, et parfaitement au cœur, au centre névralgique, là tout se passe et se laisse voir, dévoiler et comprendre. Leurs « réussites » ou leurs « échecs » n'y changent guère, - leurres, lambeaux d'illusions sociales qui ne dissimulent rien du monde, sur le point de disparaître, dont ils sont les héritiers, ni de ce qui le remplace. « Rien ne meurt jamais dans une vie, écrit Pasolini, Tout survit . Nous sommes à la fois des vivants et des survivants . De même toute culture est toujours un tissu de survivances ».
Anticlérical, mais christique, Pasolini fut dans le monde sans être de ce monde. Sa célébrité fut une chance extraordinaire pour ses contemporains auxquels un regard lucide était donné entre deux mondes, - un regard, dont on se demande s'il serait toléré, sinon possible, aujourd'hui, dans l'état actuel du « monde culturel » qui, à maints égards semble considérer l'intelligence et la liberté d'allure comme des ennemies. Or, s'il fut assassiné, Pasolini eut le temps de voir, de dire de montrer.
Par la poésie et le cinéma, par le double regard qui discerne l'acte d'être dans sa présence réelle, incarnée, et sa fin dernière, memento mori, Pasolini nous restitue au sens du tragique et au Mythe au-delà de l'histoire pleine de bruits et de fureurs. L'art cinématographique, lorsqu'il s'exerce hors de l'anecdotique est, par excellence, l'art du double regard. Si l'âme qui s'insurge est la vie, la vie n'est pas seulement la vie, la vie ne suffit pas tant que nous ne percevons pas l'âme inquiète qui l'entraîne, l'éclaire et la brûle. « Le poète est voyant, écrit David Bisson, il accède à une réalité qui trouble le regard, qui fêle la cornée dit Pasolini, et qui affecte l'imagination pour lui dévoiler le sacré en toutes choses, l'empreinte secrète et toujours résiduelle de l'être pris dans les mouvements de la vie – épris d'amour pour elles ».

Le livre de David Bisson éclaire plus que l'oeuvre et la vie de Pasolini, elle fait apparaître ce que l'oeuvre et la vie éclairent ; elle donne à voir ce qui lui apparut et à quelle mise-en-demeure elle répondit, - et aux questions qui nous demeurent d'une lancinante actualité. Quelle furent les fidélités essentielles de Pasolini ? A quel type d'hommes s'adressent-elles ? En quoi une humanité semble menacée par la société de la distraction et de la consommation – autrement dit du contrôle et de l'avilissement. Où subsistent encore le souvenir des farouches libertés perdues, enracinées dans la terre et confrontées au vent et à la mer ?
Luc-Olivier d'Algange.
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lundi, 11 mai 2026
Une exigence civilisationnelle

Une exigence civilisationnelle
par Georges Feltin-Tracol
L’année dernière, le Gaulois Jean-Yves Le Gallou publiait ses Mémoires identitaires. 1968 – 2025 : les dessous du « Grand Basculement » (Via Romana), soit plus d’un demi-siècle de luttes intellectuelles, politiques et militantes. La parution de cet ouvrage ne signifiait pourtant pas une quelconque retraite de la part du président-fondateur de Polémia. Bien au contraire puisqu’en partenariat avec les Éditions de la Nouvelle Librairie, l’Institut Iliade pour la longue mémoire vient de publier son nouvel essai roboratif, Remigration. Pour l’Europe de nos enfants (2026, 140 p., 14,90 €).
Toujours écrit dans un style concis et percutant, Jean-Yves Le Gallou définit la nécessaire réémigration des populations extra-européennes présentes sur notre sol. Lui-même auteur en 2024 de Remigration. Ein Verschlag aux éditions Antaios, le militant identitaire autrichien Martin Sellner en a rédigé la préface.
Souvent persécuté par les régimes occidentaux, victime de cent seize violences bancaires ordinaires, soit des fermetures de compte arbitraires, perquisitionné et placé en garde à vue, Martin Sellner n’a jamais fréquenté Jeffrey Epstein, Bill Clinton et Bill Gates; il ne dirige pas non plus un réseau intersidéral de narco-trafic. Son crime? Oser promouvoir dans l’opinion publique la vertu cardinale de remigration. C’est surtout à ses yeux une urgence. La prôner signifie en priorité que « l’Europe doit s’unir sous la bannière de la remigration et accomplir cette œuvre monumentale, ou bien elle sombrera à jamais dans l’échec ».
En dix parties courtes et incisives, Jean-Yves Le Gallou explique en quoi c’est « une constante de l’histoire du monde ». En effet, les exemples abondent: les États africains n’hésitent jamais à rapatrier de force dans leurs pays d’origine leurs propres frères africains de nationalité différente. Les épurations ethniques des Allemands des anciennes provinces orientales en 1945, des Pieds-Noirs d’Algérie en 1962 et des Palestiniens depuis 1948 sont des faits avérés incontestables.
L’ancien haut-fonctionnaire attaché à l’Inspection générale de l’administration assume cette option radicale. Elle représente désormais une réponse sérieuse et censée au « Grand Remplacement » démographique que les pisse-copie du Système, menteurs stipendiés et assassins par procuration, persistent à qualifier comme une théorie « complotiste, criminelle et raciste ».

Deux générations de militants: J.-Y. Le Gallou et Martin Sellner.
Jean-Yves Le Gallou expose les modalités pratiques de cette exigence vitale. Il faut se heurter à Big Other et ses séides, à savoir « le sans-frontiérisme, le droit-de-l’hommisme, l’ouverture à l’autre poussé jusqu’à la négation des différences d’origine – et de nous-mêmes ». Ainsi dénonce-t-il « cette doxa [qui] s’impose dans les esprits par les médias de grand chemin et se traduit concrètement, dans les faits, par l’action conjointe des responsables politiques et des juges ».
Son instauration suppose au préalable d’abolir la tyrannie judiciaire et le funeste « État de droit », négateur des souverainetés nationale et populaire. Il faut toujours rappeler que « le prétendu “ État de droit ” repose abusivement sur la surinterprétation de propos généraux, issus d’une pyramide de textes et de juridictions ». Progressiste en diable, la présente «idéologie judiciaire» qui contamine les États européens « tourne autour de trois pôles : l’individualisme, le culte des minorités, la soumission à la supranationalité et au mondialisme ». La réponse la plus évidente pour l’abandon de ce carcan mortifère se nomme le JUGEXIT. L’autorité judiciaire – qui n’est donc pas un pouvoir en France – doit se soumettre à nouveau à la seule volonté des citoyens et de leurs émanations exécutives et parlementaires.
La remigration nécessite l’arrêt de l’immigration (« la grande pause »), ainsi que l’application simultanée de la préférence nationale, théorisée par le même Le Gallou au sein du Club de l’Horloge en 1985 dans un livre marquant, et d’une « préférence de civilisation [qui] rappellera que, dans l’accès à la culture et à l’éducation, tous les héritages ne sont pas à mettre sur le même plan: 5000 ans de civilisation européenne, quinze siècles de chrétienté, un millénaire d’histoire nationale doivent conduire à laisser de côté les mœurs étrangères venues d’Afrique ou du monde musulman ».
Jean-Yves Le Gallou s’élève en outre contre les mensonges propagées en matière d’immigration de travail. Il observe que « dans pratiquement tous les pays d’Europe, les immigrés ont statistiquement des taux d’emploi inférieurs aux moyennes nationales et reçoivent davantage d’aides sociales. Leur bilan budgétaire est donc désastreux ». Une mise au point de bon aloi alors que sort en librairie aux éditions gauchistes Les Petits Matins Sans eux. La France sans les immigrés. L’essayiste Hakim El Karoui, l’économiste Guillaume Hannezo et le directeur du cercle de pensée Terra Nova, Thierry Pech, cosignent un roman de politique-fiction qui se veut dystopique dans lequel la remigration retirerait toute main-d’œuvre étrangère dans les EHPAD et les hôpitaux et plongerait la France dans le chaos. L’Hexagone y est déjà ! Ce trio ignore complètement le rôle décisif de l’intelligence artificielle (IA) et de la robotisation des tâches les plus courantes. Jean-Yves Le Gallou, lui, ne l’évite pas. Il estime plutôt que l’IA fera « disparaître des emplois de bureau et [… poussera] des cols blancs à se convertir en cols bleus » et aussi en nouveaux agriculteurs-éleveurs.
Cependant, le funeste trinôme n’a pas tort de se référer à une économie moderne consumériste droguée à l’apport étranger à bas coût. Jean-Yves Le Gallou n’aborde pas les retombées économiques immédiates de la remigration dans des sociétés ouvertes ultramodernes. Son impact peut d’ailleurs s’avérer un échec retentissant si perdurent les conditions actuelles de production et de consommation.
Les cercles anarcho-royalistes du Lys Noir de feu Rodolphe Crevelle envisageaient sa mise en place dans un système autarcique. On peut ensuite l’intégrer dans un grand espace continental autocentré en lien avec une décroissance radicale. Son principal théoricien, Serge Latouche, propose de revenir au niveau de vie des Français au début des années 1960. On peut toutefois pencher pour un niveau de vie semblable à celui des années 1941–1942 ainsi que par l’établissement d’une économie duale avec un large secteur stratégique – étatique et/ou para-étatique - ultra-concurrentiel.
La remigration devient un impératif. « Dans une Europe en dépression, la remigration peut être un mythe mobilisateur, un projet porteur d’espoir ». Jean-Yves Le Gallou la considère en « mythe qui peut permettre aux peuples de reprendre le pouvoir accaparé par les oligarchies ». Il se révèle dès lors indispensable « de développer une conscience commune. Identitaires européens, unissez-vous ! ». Certes, le renversement démographique « remplaciste » approche inexorablement, mais rien n’est encore perdu à la condition toutefois que les Européens, peuple autochtone d’Europe, fassent enfin de la remigration, le fer de lance et la clé de voûte de leur avenir.
GF-T
- « Chronique flibustière », n° 191, mise en ligne le 5 mai 2026 sur Synthèse nationale.
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lundi, 04 mai 2026
Quand la liberté atteint ses limites: Patrick J. Deneen et la remise en question de l'ère libérale

Quand la liberté atteint ses limites: Patrick J. Deneen et la remise en question de l'ère libérale
Bernard Lindekens
Source : Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n° 209, avril 2026.
Le nom de Patrick J. Deneen apparaît de plus en plus souvent, ces dernières années, dans les débats politiques et universitaires. C'est remarquable, car il n'y a pas si longtemps, il était surtout connu au sein d'un cercle relativement restreint de philosophes politiques. L'ancien président américain Barack Obama a inscrit son livre Why Liberalism Failed (1) sur sa liste de lecture en 2018 et en avait fait une critique nuancée mais positive. Obama avait alors écrit qu’il trouvait le livre stimulant et intellectuellement riche, même s’il n’était pas d’accord avec la plupart des conclusions de Deneen. Le fait qu’un homme politique résolument libéral comme Obama recommande ce livre rendait sa publication d’autant plus remarquable. Cela indiquait que la critique du libéralisme formulée par Deneen était également prise au sérieux au sein même des cercles libéraux, et pas seulement par les penseurs conservateurs ou post-libéraux.
Aujourd’hui, il est considéré par beaucoup comme l’un des principaux critiques de la société libérale moderne. Ses idées ont suscité des débats dans les universités, les boites à penser et les mouvements politiques, non seulement aux États-Unis mais aussi en Europe. Ce qui rend son travail si intrigant, c’est qu’il ne se contente pas de plaider pour une simple correction du système existant. Il pose une question bien plus fondamentale: et si le libéralisme lui-même était à l’origine d’un certain nombre des problèmes que connaissent les sociétés modernes?

Deneen s'est donc fait connaître dans le monde entier grâce à son livre Why Liberalism Failed, dans lequel il défend une thèse à la fois simple et provocante. Selon lui, le libéralisme n'a pas échoué parce qu'il n'a pas atteint ses objectifs, mais précisément parce qu'il les a trop bien réalisés. Cela peut sembler paradoxal, mais pour Deneen, c'est la clé pour comprendre les tensions politiques actuelles.
Le libéralisme est né comme un projet visant à libérer les individus des structures et des autorités traditionnelles. Au début de l’ère moderne, cela signifiait une rupture radicale avec un monde où les hiérarchies sociales, le pouvoir religieux et les traditions locales déterminaient fortement la vie. La promesse libérale était que les individus pourraient façonner leur propre vie, sans contraintes imposées. Selon Deneen, ce projet a indéniablement donné des résultats impressionnants: plus de liberté individuelle, un dynamisme économique accru, des droits démocratiques et un degré d’autonomie personnelle sans précédent.
Mais c'est précisément ce succès qui, selon lui, présente un revers inattendu. Lorsqu'une société s'organise de plus en plus autour de la liberté et du choix individuels, les structures sociales qui reliaient traditionnellement les gens entre eux commencent lentement à s'affaiblir. Les communautés, les familles et les liens locaux perdent leur place naturelle dans la vie sociale. Les individus sont de plus en plus libres de choisir leur propre voie, mais se retrouvent en même temps moins liés au contexte social qui donne un sens à leur vie.
Pour Deneen, c’est là que réside l’un des grands paradoxes du libéralisme moderne: une société qui produit de plus en plus de liberté peut en même temps renforcer les sentiments d’isolement, d’insécurité et de déracinement.
Un élément important de son analyse est la relation entre le marché et l’État. Dans le discours libéral classique, ceux-ci sont souvent présentés comme des opposés. Le marché incarne la liberté et l’esprit d’entreprise, tandis que l’État est considéré comme un pouvoir nécessaire mais potentiellement restrictif. Deneen soutient toutefois que cette opposition est trompeuse. Selon lui, dans la pratique, l’État et le marché collaborent souvent dans une dynamique qui met les communautés locales sous pression. L’expansion des marchés – via la mondialisation, la mobilité et l’innovation technologique – brise les structures économiques traditionnelles.
Parallèlement, le rôle de l’État s’accroît pour gérer les conséquences sociales de ces changements. Il en résulte une société dans laquelle le pouvoir économique se concentre de plus en plus entre les mains des grandes entreprises, tandis que le pouvoir politique s’organise de manière plus centralisée au sein d’institutions nationales ou supranationales.
Selon Deneen, cette évolution entraîne la disparition d’une grande partie des structures sociales intermédiaires qui servaient autrefois de tampon entre l’individu et le pouvoir: les économies locales, les associations civiques et les communautés où les gens se connaissent directement.
Son analyse aborde également le fossé grandissant entre les élites et les citoyens ordinaires. Dans de nombreuses sociétés modernes, les élites hautement qualifiées sont devenues de plus en plus mobiles. Elles se déplacent facilement d’une ville à l’autre et d’un pays à l’autre, travaillent dans des organisations internationales et se sentent chez elles dans un monde de réseaux mondiaux. Pour elles, la flexibilité est un avantage et le changement culturel fait naturellement partie de la vie. Mais ce n’est pas le cas pour beaucoup d’autres personnes.
La vie de ces dernières est souvent plus étroitement liée à un lieu précis, à une économie locale ou à une communauté où les générations se succèdent. Selon Deneen, cette différence de mode de vie et de perspective engendre une tension croissante au sein des sociétés démocratiques. Les élites considèrent l'ouverture et la mobilité comme un progrès, tandis que beaucoup d'autres ont le sentiment que le monde dans lequel ils vivaient disparaît peu à peu.
Bien que Deneen soit surtout connu pour sa critique du libéralisme, son œuvre n’est pas exclusivement négative. Il tente également de réfléchir à ce qui pourrait succéder au libéralisme. Dans son ouvrage plus récent, Regime Change (2), il explore la possibilité d’un ordre politique et économique dans lequel les communautés joueraient à nouveau un rôle plus central. Le livre n’appelle pas à une révolte populaire ni à une rupture avec le système existant.
Selon Patrick J. Deneen, la clé réside plutôt dans la formation d’une nouvelle élite à orientation morale: des dirigeants qui osent remettre l’intérêt général au centre. Il parle à cet égard d’une forme de «conservatisme pré-postmoderne», une façon de penser qui combine les idées de la philosophie politique classique avec les préoccupations sociales contemporaines. Il s’inspire pour cela de penseurs tels qu’Aristote et Edmund Burke, mais il tente de relier cette tradition au mécontentement qui règne aujourd’hui dans de larges couches de la population.
Deneen s’oppose tant à la logique de la mondialisation néolibérale qu’à ce qu’il considère comme un progressisme culturel excessif. Son ambition n’est pas une rupture radicale avec le monde moderne, mais une synthèse dans laquelle l’ordre, la tradition et la justice sont à nouveau mis en équilibre.
Pour lui, cela ne signifie pas non plus un retour nostalgique au passé. Au contraire: il souhaite réfléchir à des moyens d’organiser différemment la société moderne. Il pense notamment à des communautés locales plus fortes, à une répartition plus large du pouvoir économique et à une revalorisation des responsabilités sociales. Son point de départ est que la politique ne concerne pas seulement les règles, les droits ou les institutions, mais aussi la question de savoir comment les gens apprennent à construire ensemble une vie bonne.
En ce sens, sa pensée s’inscrit dans une tradition philosophique plus ancienne où le caractère et la communauté occupent une place centrale. Outre Aristote, le philosophe moraliste contemporain Alasdair MacIntyre constitue également une de ses sources d’inspiration, et des plus importantes. Tout comme eux, Deneen ne considère pas l’être humain comme un simple individu autonome qui fait constamment des choix, mais comme un être façonné par les pratiques sociales, les traditions et les valeurs partagées. Selon lui, une société saine ne peut donc pas reposer exclusivement sur les marchés et les droits individuels; elle a également besoin d’institutions qui relient les gens entre eux et créent un sentiment de responsabilité mutuelle.
Les idées de Deneen ont suscité de vives réactions. Certains critiques estiment qu’il interprète le libéralisme de manière trop négative et qu’il ne tient pas suffisamment compte des progrès considérables apportés par les sociétés libérales. D'autres trouvent ses alternatives trop vagues ou craignent que sa critique puisse être utilisée par des mouvements politiques qui accordent moins d'importance aux libertés individuelles. Pourtant, même de nombreux opposants reconnaissent qu'il touche un point important: la question de savoir si les sociétés libérales modernes possèdent encore suffisamment de cohésion sociale et d'esprit communautaire pour rester stables à long terme.
C'est peut-être précisément ce qui explique pourquoi son œuvre suscite tant d'intérêt. Dans de nombreux pays, les gens ont le sentiment que quelque chose ne va pas dans la manière dont l'économie, la politique et la société fonctionnent aujourd'hui. À bien des égards, le monde est plus libre, plus riche et plus avancé sur le plan technologique que jamais auparavant, mais dans le même temps, beaucoup de gens éprouvent un sentiment d'insécurité et de distance vis-à-vis des institutions politiques. Deneen propose une interprétation de cette tension qui va au-delà des conflits politiques quotidiens. Il tente de comprendre comment les fondements mêmes du système politique moderne contribuent aux problèmes de notre époque.
Bernard Lindekens
Notes:
(1) Deneen, Patrick J. Why Liberalism Failed. New Haven (CT): Yale University Press, 2018, 264 pages, ISBN: 9780300240023.
(2) Deneen, Patrick J. Regime Change: Toward a Postliberal Future. New York: Sentinel, 2023, 288 pages, ISBN: 9780593086902.
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vendredi, 01 mai 2026
L’Etat de droit: menacé ou menaçant?

L’Etat de droit: menacé ou menaçant?
Jean-Louis Feuerbach
Quand moi j’emploie un mot, il veut dire exactement ce qu’il me plait qu’il veuille…, ni plus, ni moins (Lewis Carroll).
Patrice Spinosi était de passage à Strasbourg pour faire la promotion de son livre: Menace sur l’Etat de droit.
Qui parle ? Un avocat d’importance aux Conseils et devant les cours suprêmes (Cour de cassation, Conseil d’État, Conseil constitutionnel).
De quoi parle-t-il ?
Le conférencier ne dira rien de ce qu’est l’État de droit.
Façon pour lui d’inviter à le lire dans son ouvrage ? Que nenni.
L’auteur est emprunté. Au début de son livre, il avoue ne pouvoir fixer la notion que négativement.
Embêtant.


Une notion sans définition se voue à l’incantation, au slogan publicitaire, au prophétisme. Ce n’est pas science mais croyance. À usage de groupies.
Ainsi le concept reste-t-il posé et opposé à « son contraire ».
Quel est alors ce contraire ? « L’Etat de non-droit ».
L’avocat ne plaide plus. Sa toge vire dans la procure.
En 234 pages, il développe un ouvrage très polémique en trois parties:
- « Les assauts contre l’État de droit »;
- « Les conséquences d’une prise de pouvoir d’un parti populiste en France»;
- « Si tu veux la paix, prépare la guerre » !
Nous sortons du prétoire et de son théâtre de légitimation par la procédure (Niklas Luhmann) pour entrer en militance.
L’Etat de droit serait menacé
De qui ? De quoi ? Pour quoi ?
Cette fois il va nous le dire et l’écrire.
Spinosi de cingler qui « l’exception », qui « les populismes », qui la « tyrannie des majorités ». Tel est son programme insurrectionnel.
Il métamorphose et mute l’activité dite de « justice « en démonstration de ce qu’auctoritas facit veritas, la force s’érige en Maître et fait du droit la « machine à réembrayer » (Bruno Latour) au travail du « théologiquement correct » (Alexandre Kojève).
L’état de droit devient « système-fétiche » (Robert Kurz) ; mieux : faitiche (Bruno Latour). Parce que cache-sexe d’autre chose en son autre dimension. Diantre !

L’Etat de droit menaçant
D’abord, « l’Etat de Droit » vit de l’exploitation de la désignation par lui de l’ennemi. Il s’entretient comme « gardien », arbitre des discours, pensées et gestes de quiconque et mobilise les vigies sourcilleuses contre « les menaces sur l’Etat de droit ».
L’inconvénient de la posture tient en ce qu’elle se retourne. Qui désigne l’ennemi, se désigne lui-même comme ennemi.
D’expression de la positivité historique, le droit devient négatif. Il usurpe le pouvoir souverain qui relève du peuple. Français, Polonais, Hongrois, Américains, Vénézuéliens, Italiens, Russes,…. ( ce sont les cibles flinguées dans l’ouvrage), gare à vous.
De là, l’invention du concept criminalisatoire de « populisme ».
Qu’est-ce à dire ?
Il ne saurait y avoir de légitimité valable par les urnes contre la super-légalité par l’élection dans le sillage du «Livre».
Que nul ne s’avise de se prévaloir d’avoir été élu pour oser heurter les canons de l’État de droit. Qui blasphémise s’abîme dans « l’illibéralisme » (car libéral tient du livre, au sens latin de liber, libris, le code des lois et commandements édités sous le titre de Bible, Thora, Testaments).
Ensuite, Spinosi nous apprend que la forme État de droit fonctionne depuis «3000 ans». Bigre. Soit avant 1958, avant 1948, avant 1789, avant Clovis. Donc depuis moins 500. Ainsi entendue, située et datée, la chose "État de droit" estampille «l’âge axial» (Karl Jaspers), c’est-à-dire la modernité.
Nous entrons dans le sillage de la révolution platonico-socratiste. De par cette révolution théologique, les peuples sont précipités à la domination du droit noachide (David Nowak). C’est la raison du droit du plus fort qui proclame que son droit est le plus fort et que c’est du droit.

Ce qui jure avec la praxis de Maître Spinosi. Il se fait fort de sa clientèle d’associations engagées, de victimes opprimées, de champions des « droits humains ». Il combat donc pour des minorités et leur vocation performative à la répression des peuples. Il ne précise pas être de gauche ou de droite mais dit "fréquenter des magistrats de droite qui répriment". Ce faisant, il nous précipite dans la méta-théologie, là où gauche et droite ne sont pas ce que l’on est prié de croire. Et il ouvre la voie à la loi du plus fort-faible, ce nouvel avatar de la loi de Fechner du grand passage de l’eau en vin, de la quantité à la qualité, du faible au fort!
Ainsi l’état de droit de devenir croyance en la garantie immortelle des positions juridiques acquises des minorités et des individus, pérégrins en-tête, en leurs prétentions contre. … Ce qui passe par la « fondamentalisation » des normes qui fondent les droits des humains.
Y ajoutant, l’entreprise de se révulser contre la « tyrannie des majorités électorales ». Horresco referens, les élections sont suspectes ; doivent être cadenassées ; ne valent qu’autant que les minorités consentent aux résultats du vote. Révocabilité ad nutum !
Si la minorité sanctifiée en ses minorités reçoit titre de créance et capacité à harceler, agresser voire criminaliser les peuples dans leur majorité n’y a-t-il pas là ouverture à bagarre des souverainetés ? Le privilège à l’exaltation des luttes minoritaires n’est-il pas armement de croisade ? Ne fait-il pas le lit des gradations dans la mise en ignominie ?
Cela ne contrevient-il pas à la lecture classique de ce qu’il est convenu d’appeler « démocratie » soit pouvoir du peuple en ses majorités ?
Enfin, la doctrine de Spinosi fait assaut contre « l’exception », le « droit de l’exception », et assiège par l’état d’exception. Foin de dérogation, d’évitement, d’exception à sa loi de fer.
L’état d’exception ne se ramène-t-il pas alors à dispositif d’exception qui prohibe toute autre exception qui risquerait de vexer ses paroissiens ? Aussi instille-t-on et instaure-t-on une « sanctuarisation « d’une normalité d’exception normée à ses normes « essentialisées » de « droits essentiels » et motorise-t-on l’appareil d’État contre le « non- droit », l’illibéralisme, l’impiété.
Le suprémacisme de l’état du droit n’est-il pas gros enfin d’une mise en illégalité de ce qui disconvient à d’aucuns et ne va-t-il jusqu’à illégitimiser toute légalité en procédant ?
À ce compte, le plus grand juriste de tous les temps devient Gyorgy Lukacs, et tant pis s’il fut hongrois.

Hétérotélie
Il doit être objecté à l’entreprise théorique et pratique proposée par Patrice Spinosi que souverain n’est pas qui crée, exploite ou surfe sur l’état d’exception, mais celui qui y met fin.
Nous en sommes loin.
Qui se fait conservateur de l’exception, la met en état et en fait la source du droit devient exception lui-même. Exception au principiel. Secondarité. Réactionnarité.
Il est toutefois au mérite de Maître Spinosi que de visibiliser ce que les plus fins juristes qualifient de « constitution invisible » (Hugues Rabault, Martin Loughlin, Laurence T. Tribe). Il fait la lumière, ouvre à la transparence et situe les soviets à l’œuvre. En ce qu’ils savent ce qu’ils font.
Il dévoile s’inscrire au plan axial, indicie à ses tenants et aboutissants, éclaire le pourquoi de la rigueur par la "société des anges" (Emanuele Coccia).
Grâce à l’auteur, nous pouvons mieux comprendre que « l’État de droit » n’est autre que l’état pentateutique du droit. Synonymie de théocratie. Pas de république. Pas de démocratie. Pas de laïcité.
Dictature de l’angélinat !
Qu’on se le lise.
Parere legem quam ipse fecisti ! Subis les conséquences de ta propre loi.
Jean-Louis Feuerbach
Patrice Spinosi, Menace sur l’Etat de Droit, 2025, Allary Editions.
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lundi, 27 avril 2026
Nietzsche. Finalisme et histoire selon Pierre Chassard (entre l'éternel retour et la faible critique du christianisme)

Nietzsche. Finalisme et histoire selon Pierre Chassard (entre l'éternel retour et la faible critique du christianisme)
La réflexion du théoricien de la Nouvelle Droite française, avant tout, cherche à reconstituer la pensée originelle de Nietzsche au-delà de toute interprétation passée, intéressée, instrumentale.
par Luca Negri
Source: https://www.barbadillo.it/130002-nietzsche-finalismo-e-st...
Encore un livre sur Nietzsche ? Était-ce vraiment nécessaire ? Telles pourraient être les questions légitimes à la lecture de la publication en italien de Nietzsche. Finalisme et histoire, écrit par Pierre Chassard en 1998 (dernière version) et désormais disponible grâce aux Éditions Moira, traduit et édité par Stefano Vaj, avec une préface de Lorenzo Di Chiara. Pour toute commande: https://www.amazon.it/dp/B0GJFGLFFM?ref=cm_sw_r_ffobk_cp_...

Il est en effet bien connu que de nombreux essais ont été consacrés au penseur allemand, avec des interprétations franchement variées et souvent contradictoires. Certains le voient comme le parfait prototype du nazi, en raison de son exaltation de la « bête blonde » et du mépris qu’il adresse à la morale des esclaves propre au judéo-christianisme. Mais il existe aussi des lectures que l’on pourrait qualifier d’extrême gauche, inaugurées par Georges Bataille et culminant avec le post-structuralisme de Gilles Deleuze. On a tenté de récupérer son héritage dans une optique chrétienne, motivée par le ton prophétique et biblique via la bouche de Zarathoustra. Des ésotéristes comme Rudolf Steiner et Julius Evola ont vu en lui un mystique manqué, tombé dans la folie pour n’avoir pas supporté une tension spirituelle trop intense dans un corps trop faible. Elémire Zolla, autre auteur qui a fréquenté les univers métaphysiques, a vu en lui le dernier chaman de l’Occident. Et comment oublier les exégèses hautes en couleurs de deux géants du 20ème siècle, Carl Gustav Jung et Martin Heidegger ?
On pourrait penser que chacun a le Nietzsche qu’il mérite, et finisse par se retrouver surtout lui-même dans celui qui écrivait « pour tous et pour personne ».
C’est alors toute l’importance de l’œuvre de Chassard, jadis théoricien de la Nouvelle Droite française, décédé il y a dix ans. Car son essai, avant tout, cherche à reconstituer la pensée originelle de Nietzsche au-delà de toute interprétation passée, intéressée, instrumentale. L’opération a réussi à tel point que nous conseillerions ce livre à quiconque souhaite aborder pour la première fois le philosophe de Par-delà le bien et le mal, y trouvant les concepts authentiques, non défigurés par des approches réactionnaires, progressistes, religieuses ou ésotériques.
Et c’est à ce moment-là que, pour ce qui nous concerne, apparaît clairement à la fois la puissance de Nietzsche et une certaine superficialité philosophique. En effet, il fut plus poète (et l’un des plus grands) que philosophe.
La superficialité est déjà présente dans sa critique du christianisme. Car, dans ses invectives enflammées, Nietzsche finit par s’en prendre surtout, mais sans en avoir pleinement conscience, à l’environnement luthérien qui l’a vu grandir. Il était tout de même fils de pasteur et il ne serait pas totalement absurde d’en faire une lecture psychologique de compétition avec la figure paternelle dans le rejet de la foi de l’enfance (d’autant plus que la situation se reproduisit dans la rupture avec le père spirituel Wagner…).
Nietzsche, de la culture et de la philosophie catholiques, savait très peu de choses, notamment, sa confrontation avec Thomas d’Aquin est totalement superficielle. Pour citer un exemple significatif. Comme l’a souligné Alexandre Douguine, le philosophe du surhomme était totalement ignorant de la tradition chrétienne orthodoxe. En résumé, sa lutte, plus que contre le christianisme, qu’on pourrait difficilement réduire à un essai, était surtout déployée contre le christianisme dans lequel il était né et qu’il avait intégré. La mort de Dieu s’était produite sur la croix du Golgotha, et c’était la mort d’un Dieu placé à l’extérieur de l’être humain. Le Christ ressuscité divinisait donc l’homme, et dans les Évangiles, la morale apparaît comme profondément noble, parce qu’elle est posée verticalement au-dessus des pulsions humaines trop humaines.
Mais venons-en aux thèmes centraux de l’œuvre de Chassard, ceux qui sont réellement plus significatifs dans la philosophie nietzschéenne: la volonté de puissance et le rejet du finalisme historique.
Concernant la première, on pourrait penser qu’après avoir constaté la mort de Dieu et s’être inspiré de Schopenhauer, Nietzsche finit par mettre la même volonté à la place de Dieu, ne sortant en effet pas de la métaphysique, comme le suggérait Heidegger. Mais Chassard démontre que la volonté chez Nietzsche n’est pas unifiée (comme celle du philosophe qui écrivit Le Monde comme volonté et représentation) mais plurielle, multiple. Et à ce stade se pose une question logique majeure: peut-il exister un multiple incréé mais créant, dépourvu d’une seule source? Au moins Platon plaçait, à l’origine et au sommet de ses Idées incréées, celle du Bien, car il est philosophiquement difficile d’imaginer une pluralité originelle. Plus probablement, l’unité primordiale pourrait contenir en puissance toute la multiplicité qui se manifeste ensuite. Telle est la proposition de la pensée traditionaliste inaugurée par René Guénon et fidèle à la métaphysique indienne.
Le finalisme, c’est-à-dire l’idée que l’histoire a un sens et une direction univoque, est, selon l’interprétation commune, introduit par la pensée chrétienne, en particulier par saint Augustin, qui voit dans l’histoire terrestre un processus qui part de la Genèse et se terminera par l’Apocalypse. Cependant, les origines de cette vision remontent au monde perse et à la religion, paradoxalement tout aussi nietzschéenne, du prophète Zoroastre. Il est connu que les traditions pré-chrétiennes, comme celles de l’Inde et de la Grèce, interprétaient l’histoire de manière cyclique (de l’Âge d’or à celui du Fer, puis de nouveau après une conflagration répétée). Là aussi, nous sommes face à une forme de finalisme, voire de déterminisme cyclique.
Nietzsche évoque l’éternel retour et surtout l’amor fati, l'«ainsi voulu» pour fuir le finalisme. L’histoire n’a pas de sens et c’est au surhomme de lui en donner un. Mais en réalité, l’homme simple, sans forcément être surhumain, a toujours cherché à donner un sens à l’histoire, à la fois personnelle et collective. En somme, l’être humain est presque condamné (mais peut-être cela est une bénédiction…) à interpréter, à donner un but et un sens à ce qui advient. Que le finalisme soit imposé par le Dieu révélé, par l’Esprit du Temps hegelien ou par un philosophe solitaire en haute montagne, peu importe. Car il ne faut pas nier une finalité aux événements si l’on veut se lever le matin et ne pas sombrer dans le nihilisme.

En conclusion, l’inquiétude de Chassard est avant tout éthique et politique, en parfaite harmonie avec les thèmes fondamentaux de la Nouvelle Droite française : le refus de l’universalisme (dont le Dieu biblique et le finalisme historique seraient les principales causes historiques), donc le respect des différences ontologiques, du « polythéisme des valeurs » cher à Alain de Beonist. Sur ce point, nous ne pouvons qu’être d’accord, même si, depuis des années, nous nous demandons si, plutôt que de trop se concentrer sur ce qui différencie hommes et civilisations, il ne serait pas plus sage d’équilibrer ces différences bénies par une idée et une origine communes. La génétique a montré qu’il n’existe pas deux ADN identiques à 100 %, la philosophie chrétienne a parlé d’âmes créées ex nihilo par la volonté de Dieu, chacune différente de l’autre.
Un Dieu commun, une cellule primordiale, un but commun aux habitants de la planète, ont encore beaucoup à nous apprendre.
21:00 Publié dans Livre, Livre, Nouvelle Droite, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : friedrich nietzsche, pierre chassard, nouvelle droite, philosophie, livre |
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dimanche, 26 avril 2026
Recension : Paix et guerre dans la Grande Politique - La société planétaire, le destin de l’Occident et la fin de la civilisation européenne - Le dernier livre d'Irnerio Seminatore

Recension :
Paix et guerre dans la Grande Politique - La société planétaire, le destin de l’Occident et la fin de la civilisation européenne
Le dernier livre d'Irnerio Seminatore
TRIBUNE DES LECTEURS
L'Institut Européen des Relations Internationales (IERI) a ouvert une "tribune des lecteurs", libre et pluraliste, où puissent s'exprimer des opinions et des points de vue sur les articles et publications consacrés aux relations internationales (lien : https://www.ieri.be/fr ). Pour commander le livre: https://www.fnac.com/a22739125/Irnerio-Seminatore-Paix-et...
ANALYSE ET OBSERVATIONS
Par Iwann Garnier-Lorrain
Originalité de l'œuvre
Une ambition affichée
Le mérite fondamental de cet ouvrage réside dans l’ambition de creuser dans la dialectique de la paix et de la guerre à la lumière des réflexions de R. Aron sur C. Clausewitz et d’autres penseurs de l’école réaliste
Dans une période de temps troubles où les spécialistes des relations internationales dialoguent rarement avec les philosophes et où les géopoliticiens s'aventurent rarement en sociologie, cet ouvrage s'attèle à la tâche de penser la scène internationale comme un tout, en pleine coulée éruptive.
Cette ambition correspond précisément aux besoins de la pensée contemporaine, car nous vivons une ère de crises multiples et simultanées – géopolitiques, stratégiques , identitaires, diplomatiques, technologiques et civilisationnelles. Or la fragmentation disciplinaire du savoir académique engendre une cécité systématique face à la nature globale de cette crise. Cet ouvrage propose ainsi une perspective unifiée qui se révèle méthodologiquement précieuse et intellectuellement rare.
1.1. Sur l’histoire comme antidote au présentisme
L'un des atouts majeurs de ce travail réside dans l’épaisseur historique avec laquelle l'auteur aborde les crises contemporaines. À une époque marquée par l'urgence du présent et la tyrannie du cycle médiatique continu, ce livre privilégie une perspective explicative du long terme : les cycles hégémoniques de Modelski et Goldstein, les phases de longue durée de Kondratiev et Schumpeter, les rapprochements analogiques d'Aron et Toynbee . Ce choix méthodologique permet d'adopter un point de vue non soumis aux influences variables du moment et capable de distinguer les tendances structurelles des perturbations de surface. La guerre en Ukraine, la rivalité sino-américaine, la crise de la démocratie et le retour du souverainisme ne sont que des aspects d'une seule et même transition systémique et d’une grande alternance hégémonique, ce qui constitue une contribution théorique importante et durable de l'ouvrage.
Des synthèses transversales audacieuses
En ce sens l’auteur accomplit des synthèses intellectuelles audacieuse et: fait dialoguer Clausewitz et Foucault, Gramsci et Schmitt, Aristote et Brzezinski, la théorie des cycles hégémoniques et la sociologie de la légitimité de Weber. Comme l’écrivait Raymond Aron les grandes œuvres du passé sont celles qui ont posé les questions de fond de leur époque.
Commentaires sur la structure de l'œuvre
2.1. L'architecture générale
L'ouvrage est divisé en quatre parties :
LA PREMIERE, QUI PORTE LE SOUS-TITRE: «AFFRONTEMENTS HEGEMONIQUES EN EURASIE ET GEOPOLITIQUE CONTINENTALE DE L’OCCIDENT»
LA DEUXIEME : «GEO-STRATEGIES ET CONFLITS AU GOLFE ET AU MOYEN -ORIENT.-LES POLITIQUES D’HOSTILITES DANS LE GRAND EMBRASEMENT ORIENT-OCCIDENT»
LA TROISIEME : «L’EUROPE, LA CRISE DES DEMOCRATIES ET LA TRANSITION DES REGIMES ET DES FORMES D’ETATS»
LA QUATRIEME : «HEGEMONIE, MULTIPOLARITE ET REVOLUTIONS SYSTEMIQUES. ANALOGIES HISTORIQUES ET DILEMMES STRATEGIQUES»
Cette répartition vise en effet à intégrer l'analyse historique, la philosophie politique, la théorie des relations internationales et la sociologie du pouvoir.

I. Raymond Aron et le Panthéon des auteurs
3.1. Raymond Aron : un architrave théorique déclaré
Raymond Aron (1905-1983), à qui cet ouvrage a été dédicacé, constitue la pierre angulaire théorique de l'ensemble de la réflexion. Sa présence imprègne la structure argumentative selon au moins trois dimensions.
La première dimension est la conception de la paix et de la guerre comme modes d’action soumis à une même conception de la volonté et finalisée à une vision englobante de la politique d’État. Dans « Paix et guerre entre les nations » (1962), Aron a développé une théorie fondée sur la reconnaissance du système interétatique comme le niveau le plus élevé de la société internationale et comme un pallier intermédiaire entre la l’anarchie naturelle et l’empire universel. Cette intuition imprègne la quatrième partie de l'ouvrage, notamment les sous-chapitres consacrées à la stabilité systémique et aux cycles hégémoniques et trouve aujourd'hui une confirmation frappante dans le conflit ukrainien : une guerre de haute intensité que les deux puissances des Etats-Unis et de la Russie tentent de contenir dans des limites d’une escalade-désescalade maîtrisables. C’est une manière d’imposer leur vision du monde, car la guerre n’est qu’une autre manière de faire de la politique, pour atteindre ou conserver l’hégémonie historique.
La seconde dimension concerne la critique du déterminisme historique: Aron insistait sur la nécessité de concevoir l’histoire comme le terrain de déterminismes multiples et donc de libertés arrachées par la liberté au probable et au risque d’anéantissement. Le présent ouvrage réaffirme cette même position, en distinguant les déterminismes structurels (géographie, démographie, poids économique) des variables subjectives (qualité du leadership, choix du risque, paris diplomatico-stratégiques).
La troisième dimension consiste en une réflexion sur le système bipolaire comme modèle d'équilibre, pour parvenir à une morphologie bi-multipolaire de la scène inter-étatique, proche de l’actuelle, mais comportant une distribution de la puissance conventionnelle, à l’ombre d’une épreuve de force qui est portée intrinsèquement à l’ascension aux extrêmes et donc à un conflit virtuellement absolu et nucléaire. Une manière de confirmer qu’une guerre qui deviendrait une fin en soi est une guerre qui a perdu sa signification politique, celle d’une paix de stabilité et d’équilibre. Dans l’impossibilité historique de supprimer les conflits et la guerre, par les jeux du libéralisme, le commerce intellectuel avec Clausewitz conduit R. Aron à réfléchir à la « limite »de la pensée libérale, celle de ne pas parvenir à supprime la violence, même en transformant l’ennemi en adversaire, dans le cadre d’une concurrence permanente, économique et spirituelle.
En effet penser la guerre c’est penser l’hostilité et l’ennemi et guère la compétition, le gain matériel ou le partage. Or, pour Aron et pour Clausewitz penser la guerre c’est penser l’intelligence personnifiée de l’Etat, autrement dit la subordination du militaire au politique, comme subordination d’un « fragment » de l’action étatique à l’ensemble de son horizon diplomatique et social. Cette interprétation d’Aron qui fut aussi la lecture de Aron vis à vis de Clausewitz, se résume en une interprétation non militariste et non doctrinaire du général prussien.

Autres auteurs fondamentaux
Carl Schmitt
La présence de Schmitt est à la fois fondamentale et méthodologiquement indispensable. Sa distinction entre amis et ennemis, sa théorie de la souveraineté comme capacité à décider de l'état d'exception, le concept de Grand Espace comme alternative à l'universalisme – tout cela trouve une confirmation frappante à l'ère du retour des Etats et des empires . L'auteur de ce livre fait recours à Schmitt comme un référent audacieux dans un contexte où on l’évite souvent, par opportunisme idéologique plutôt que par rigueur argumentative.
Gramsci
Le concept de « crise organique » de Gramsci est un référent analytique particulièrement fécond de l'ouvrage. Son application à la crise politique française, européenne et américaine est captivante . Ce livre décrit une situation où les élites mondialistes ont perdu leur légitimité sans que les mouvements souverainistes soient encore en mesure d'en relever une nouvelle.
Modelski, Goldstein et les cycles longs
La théorie des cycles hégémoniques est l'une des contributions clés de la quatrième partie. La perspective de Goldstein et Modelski — l'alternative entre un codéveloppement coopératif et un conflit eurasien majeur — apparaît de façon anticipatrice à la lumière des événements récents et constitue l'une des démonstrations les plus convaincantes de la valeur heuristique de la pensée comparative et historique
II. Points forts et observations critiques
4.1. Les contributions majeures
La théorie de la transition hégémonique
L'apport le plus significatif de l’ouvrage réside dans sa synthèse de la transition hégémonique. L'intégration des cycles longs, de l'analyse des structures de pouvoir, de la théorie de l'instabilité hégémonique et de la géopolitique classique au sein d'un cadre unifié constitue une prouesse intellectuelle d'une profondeur surprenante. La démonstration que le passage de l'unipolarisme américain à la multipolarité actuelle résulte de processus structurels du long terme – et non des choix contingents de dirigeants individuels – offre une perspective analytique pertinente.
La crise organique des démocraties
La crise des démocraties occidentales est au coeur des réflexions de la troisième partie. La démonstration que le déclin de la démocratie représentative n'est pas le produit d'agents extérieurs mais de contradictions internes — expansion bureaucratique, colonisation technocratique, désaffection des classes moyennes, crise du consensus national, présente une thèse ,celle selon laquelle démocratie et libéralisme sont des principes qui ne coïncident pas nécessairement.
L'intégration entre les dimensions matérielles et immatérielles du pouvoir
Cet ouvrage parvient à allier les dimensions matérielles du pouvoir (ressources, technologies militaires, démographie) à ses dimensions immatérielles (identité, cultures politiques, religion, normes) et cette intégration méthodologique témoigne d'une maîtrise intellectuelle acquise au fil de décennies de réflexion et constitue l'une des caractéristiques les plus abouties de ce travail.
Observations critiques
Eurocentrisme implicite
Au-delà de son ambition systémique l'ouvrage est marqué par une perspective euro-centrée et légitime. L'Afrique subsaharienne, l'Amérique latine et l'Asie du Sud-Est y sont présentées principalement comme des objets et pas des sujets d’histoire, des théâtres de rivalités entre grandes puissances et non comme des entités géopolitiques autonomes. Le « Sud global » mériterait une analyse plus approfondie de ses dynamiques internes et de ses aspirations mondiales.
Economie politique internationale
Un axe de recherches possibles concerne l'économie politique internationale. Les structures financières mondiales et le rôle des institutions de Bretton Woods en tant que facteurs de puissance sont traités de manière relativement secondaires par rapport à la richesse de l'analyse stratégique et militaire.
L'islam. Une dimension refoulée ?
Cadre théorique de l'auteur
La position de l'auteur sur l'islam s'inscrit dans la tradition du choc des civilisations de Huntington, sans toutefois s'y limiter. Son analyse n'est pas téléologique, mais politique et géopolitique : ce qui l'intéresse n'est pas la foi islamique en elle-même, mais l'islam en tant que système d'organisation politique, juridique et communautaire – l'Oumma – qui constitue une alternative structurelle à l'État-nation westphalien et à la démocratie libérale.
5.1. Les principaux noeuds argumentatifs
L'islamisation en tant que processus structuré
La thèse la plus claire est celle exposée dans la section « L'islamisation de l'Europe et le retour aux armes ». L'auteur y présente l'islamisation de l'Europe non comme un phénomène migratoire spontané, mais comme un processus combinant immigration de masse, violence politique, pressions démographiques, radicalisation religieuse et intimidation culturelle — une « conquête combinée » qui assimile implicitement le processus à une stratégie d'expansion non conventionnelle.
Sur le Processus de Barcelone
L'auteur expose le processus de Barcelone (1995) et le dialogue euro-arabe, les considérant comme des instruments par lesquels l'Europe a facilité l'expansion de l'influence islamique sur le continent et cédé en échange de sa sécurité énergétique. Le concept de « dhimmitude européenne » – le statut médiéval de sujétion des non-musulmans en territoires islamiques – est métaphoriquement actualisé pour décrire la posture de capitulation culturelle de l'Europe.
L'incompatibilité structurelle entre l'islam politique et la démocratie libérale
L'auteur établit une distinction entre l'islam en tant que foi religieuse et l'islamisme en tant que projet politique global. L'islamisme est présenté comme un système qui rejette la séparation des sphères religieuse et politique : là où Dieu est souverain, il n'y a pas de place pour la souveraineté séculière. La référence à Schmitt est ici structurante
6.1. Multiculturalisme et multi- conflictualité
L'auteur, selon certains tendrait à considérer l'islam comme un bloc monolithique, sous-estimant les profondes divergences internes: entre chiisme et sunnisme, entre les différentes traditions juridiques, entre les courants réformistes et salafistes, entre l'islam européen sécularisé et l'islam de ses pays d'origine. Cette simplification aboutirait à une lecture qui oscille entre une analyse critique du fondamentalisme et une appréciation civilisationnelle globale de la tradition islamique.
La thèse de la « conquête sans choc armé » présuppose un degré de coordination stratégique et d'intentionnalité collective qui fait de plus en plus d’adeptes. Les processus migratoires sont des phénomènes complexes, déterminés par des facteurs économiques, démographiques et géopolitiques et ils ne sauraient se réduire à une simple stratégie d'expansion religieuse. .
A ce propos le concept de «dhimmitude européenne» appliqué aux événements actuels est politiquement allusif et son utilisation métaphorique suggère certes une distinction entre l’slam religieux, l’islam culturel et l’islam politique, qui, au-delà de la théorie, sont particulièrement virulents et radicaux dans la contestation anti-occidentale montante
Conclusions : Un acquis intellectuel
Ce que ce livre apporte
Irnerio Seminatore, auteur de deux livres de référence sur la multipolarité, La multipolarité au 21ème siècle et La multipolarité, l’Europe et le système international, accomplit avec Paix et Guerre dans la grande politique, un exploit de taille: offrir aux lecteurs une cartographie du monde contemporain qui, loin de simplifier la complexité, la rend accessible. À une époque où l'information abonde et le sens se fait rare, cet ouvrage constitue une contribution inestimable. Les lecteurs qui parviennent à la dernière page pénètrent non seulement les faits, mais aussi les structures; non seulement les événements, mais aussi les tendances; non seulement les acteurs, mais aussi les systèmes.
L'ouvrage transmet également quelque chose de plus personnel : une posture intellectuelle. La capacité d’observer le monde avec un regard éclairé par l'histoire, sans se laisser séduire par les idéologies ni enfermer dans un réalisme étroit, celui des rapports de forces pures, oubliant l’indispensable concours de la légitimité Cet éclairage imprègne chaque page du livre et en est peut-être la leçon la plus durable. C'est la posture d'un intellectuel qui a choisi la recherche de causalités multiples, plutôt que l’imposture de la « pensée unique » ou la facilité des récits partisans.
L'anticipation prospective
Écrit avant et pendant les premières phases de la guerre en Ukraine, cet ouvrage anticipe avec une remarquable précision nombre d'événements ultérieurs: la radicalisation de la compétition technologique et militaire entre les États-Unis et la Chine, l'autonomie stratégique croissante des pays du Sud, la crise de légitimité des institutions multilatérales et la dérive autoritaire des démocraties européennes. Cette clairvoyance, confirme la pertinence du cadre analytique adopté et démontre la supériorité d'une pensée structurelle sur les analyses événementielles.
Pas d’illusions
Quant à la guerre de l’âge nucléaire la seule chance de sauver l’humanité d’elle-même, c’est de maîtriser les armements par l’intelligence de l’État personnifié et l’une des règles de survie est que l’on ne peut faire la paix ou la guerre qu’avec l’ennemi. Or qui veut faire la guerre s’arme et se prépare et quand il veut faire la paix utilise la diplomatie ou le doux commerce, car la paix ou la guerre dépendent d’un état d’esprit et d’une force morale qui tempère ou exalte la logique de l’intérêt.
En effet les hommes font la guerre pour imposer leur conception de la paix, en succombant au recours de la violence pour imposer leur volonté. Cependant, dans toutes les conditions de menace ou de danger, la paix d’équilibre et non la paix de capitulation exprime la volonté de faire cohabiter des intérêts et des visions incompatibles, car, en cas contraire la paix serait toujours à refaire. Cette interprétation serait-elle du ressort des héritiers de R. Aron comme thème de réflexion et comme objet de réalité ?
Le mot de la fin
Un texte de synthèse
Pour ce qui est du livre Paix et Guerre dans la grande politique, il existe des enseignements qui ne s'acquièrent pas dans les livres, mais par l'expérience. Or la capacité d’interpréter l'histoire sans illusions imprègne chaque page de cet ouvrage.
L'auteur, formé à l'école de la pensée européenne et internationale, confère à cet ouvrage la profondeur et la richesse d'une vision, acquise au fil de décennies de transformations géopolitiques. Une œuvre de cette importance exige le courage de remettre en question les paradigmes dominants. Ce livre est, à tous les égards, un travail de synthèse intellectuelle qui exprime la volonté de comprendre les modalités changeantes des conflits armés et le rapprochement clausewitzien de deux concepts décisifs de l’action diplomatique et stratégique, celui de la volonté politique et celui de la violence militaire.
14:22 Publié dans Actualité, Livre, Livre, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, livre, grande politique, irnerio seminatore, raymond aron, polémologie, relations internationales, théorie politique, sciences politiques, politologie, philosophie politique |
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vendredi, 24 avril 2026
L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ˊArabī: une étude de Henry Corbin

L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ˊArabī: une étude de Henry Corbin
Les recherches de Corbin sur le soufisme agitent les esprits, elles se dirigent vers des enseignements destinés à parler à l’homme contemporain afin de le soustraire à l’impasse nihiliste.
par Giovanni Sessa
Source: https://www.barbadillo.it/129967-limmaginazione-creatrice...
L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ˊArabī
Henry Corbin (1903-1978) fut un islamologue de grande valeur, historien des religions et surtout philosophe, étranger aux courants spéculatifs qui prédominaient en Europe, en particulier à l’époque moderne. Sa méthode herméneutique, néanmoins, est ouverte, en dialogue également avec des penseurs de premier plan du 20ème siècle, attentive à la rigueur philologique-scientifique des analyses mais consciente, en même temps, des problèmes que chaque travail exégétique implique. Pour les éditions Mimesis, un de ses essais décisifs est désormais disponible en librairie et en langue italienne: L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ˊArabī (pour commandes: mimesis@mimesisedizioni.it, 02/24861657). Ce texte, publié initialement en 1958, a connu une seconde édition enrichie en 1975, qui est maintenant rééditée dans la version italienne que nous examinons.
L’ouvrage est enrichi d’un essai introductif de Roberto Revello, qui permet au lecteur d’avoir une pleine conscience du parcours intellectuel de Corbin ainsi que de sa proposition existentielle.
Pour le penseur français, précise Revello: «L’étude des traditions philosophiques islamiques […] ne peut être ni neutre ni purement descriptive: c’est une rencontre qui implique l’interprète» (p. 10). La «situation spirituelle» dans laquelle vit le lecteur est sollicitée, activée par l’islamologue, car «La tâche de l’interprète ne consiste pas à éliminer ses propres présupposés mais […] à les mettre en jeu» (p. 11). En cela, si nous avons bien compris, l’approche de Corbin rappelle, par certains aspects, l’empathie suggérée par Bachofen aux chercheurs du monde antique.
La recherche de Corbin agite désormais les esprits, elle se dirige vers des enseignements destinés à parler à l’homme contemporain afin de le soustraire à l’impasse nihiliste.
Ses études les plus importantes concernent des penseurs tels qu’Avicenne et, justement, Ibn ˊArabī: sources dont la tradition chiite s’est alimentée, non par hasard, influencée par la pensée ismaélienne liée au soufisme.
Dans la première partie de L’imagination créatrice, l’auteur s’occupe de la doctrine des Noms divins: «processus théopathique qui implique l’homme lui-même dans sa dimension la plus profonde» (p. 13).
Dans la seconde, Corbin aborde, avec richesse de détails, le thème de l’imagination créatrice, entendue comme prière théophanique.
Enfin, dans le vaste appareil critique et érudit des notes, le distingué islamologue s’attarde sur la doctrine de l’unicité de l’être et sur d’autres aspects doctrinaux et de réalisation, présents chez Ibn ˊArabī. La reconstruction de la biographie intellectuelle du penseur arabe se fait de façon exemplaire et avec une acuité exégétique. Pour Corbin, Dieu est inconnaissable par l’approche logo-centrique, car la nature divine n’est pas entifiable. Cette affirmation n’implique pas la nécessité de recourir, pour s’approcher du Principe, à la théologie négative, apophantique. Cette approche est centrée, en effet, sur l’«abstraction au plus haut degré qui interdit de faire des images, interdit de donner un visage (à Dieu) et empêche toute chaleur humaine» (p. 15).
Ibn ˊArabī
Dans ce livre, la connaissance du divin, au-delà de tout abstraction, laïque ou théologique, passe par une figure aimée, une image: «tout amour pour Dieu est peuplé de manifestations qui coulent dans le transit incertain qui donne néanmoins un sens à la vie» (p. 16). La mystique d’Ibn ˊArabī n’est pas une nullification de l’homme en Dieu, mais une redécouverte du divin en nous, à travers des résonances et des correspondances. La création de Dieu naît de l’imagination, et l’homme, en imaginant (terme à ne pas lire uniquement dans une optique psychologique et moderne), se met en harmonie avec la manifestation de l’Un aux visages infinis. L’image est lien, elle unit, elle n’a pas de trait diabolique ou divisif, contrairement au concept. L’imagination est gnose liée à Sophia.
À ces positions, le penseur français est arrivé en réfléchissant, entre autres, comme le rappelle Revello, sur des thématiques jungiennes. Dans la solitude, in interiore homine, nous découvrons notre «dualité» constitutive (l’expression est de Corbin), en faisant l’expérience que, au-delà de l’«humain trop humain», en nous réside l’origine. Seule la solitude moderne est autistique, la solitude authentique, mémoire de la présence de l’Ange dans le cosmos (figure importante pour l’iranologue), nous permet de vivre, après la révolution copernicienne: «dans l’univers des sphères célestes et de leurs âmes-intelligences» (p. 19), pour découvrir dans la beauté du monde le sceau divin.
Corbin et Ibn ˊArabī sont convaincus de l’exceptionnalité de l’homme, de la grandeur de sa dimension spirituelle. Notre capacité à nous rapporter à l’imagination créatrice nous offre une possibilité eschatologique, la salvation de la dispersion dans le mondain pur, une véritable résurrection. Telle n’est pas une position dissemblable à celle de Böhme et de la mystique allemande de son époque: le «corps subtil» allemand, matière immatérielle libérée de la corruption, est décrit dans ses œuvres comme «le corps subtil, un véhicule de la matière vers l’esprit pur, et tout ce qui se trouve dans cet ‘entre’ concerne nécessairement le monde et la science de l’imagination» (p. 23).
L’idée directrice des livres de Corbin est, en effet, la daēnā mazdaïa, individualité associée à l’image. En réfléchissant à la conception du temps chez Heidegger, depuis L'Être et le Temps jusqu'à Kant et la question de la métaphysique, suggère Revello, Corbin note que, pour l’allemand, la fonction de l’imagination est indissociable de la temporalité, car elle sert à unir sensibilité et intelligence. Pour le français, c’est l’imagination transcendantale qui engendre le temps «comme succession de nunc; c’est elle le Temps originel» (p. 28). Le mundus imaginalis dans la tradition islamique est représenté par le Nuage primordial (sur lequel Alberto Ventura a écrit de façon magistrale), symbole d’un univers théophanique.


L’ensemble du volume présenté ici de façon éparse est, en conclusion, centré sur l’ethos de la transcendance thématisée en Italie par Ernesto De Martino au siècle dernier, dont la lecture conduit, il nous semble, à une eschatologie dans l’immanence. L’au-delà auquel il faut regarder est transcendantal, c’est une énergie, les Grecs l’ont appelée dynamis «qui ne transcende pas sa propre projection historique, dans une dimension intersubjective, sociale et culturelle» (p. 32).
Ainsi conçue, l’imagination créatrice pousse dans le «non où» (p. 32) de la transcendance hyperbolique à laquelle l’humain est appelé.
Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ˊArabī, Mimesis, pp. 410, 24 euros
19:09 Publié dans Livre, Livre, Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : henry corbin, ibn arabi, livre, tradition, soufisme |
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mercredi, 22 avril 2026
Irnerio Seminatore: Paix et Guerre dans la "Grande Politique"

Vient de sortir:
Paix et Guerre dans la «Grande Politique»
La société planétaire, le destin de l'Occident et la fin de la civilisation européenne
par Irnerio Seminatore
Pour toute commande: https://godefroydebouillon.net/catalogue/paix-et-guerre
Ce texte est un essai de lecture de la conjoncture actuelle, abordée en ses antagonismes hégémoniques et en ses déterminismes systémiques. Dans une perspective du long terme y sont traités les principaux thèmes d'actualité : la géopolitique continentale de l'Occident en Eurasie, les stratégies et les conflits en cours au Moyen-Orient et au Golfe et l'antagonisme sino-américain en Asie-Pacifique.
L'approche proposée tâche d'analyser un phénomène récurrent de l'histoire du monde, l'hégémonisme, en sa version américaine et il en décrypte la stratégie, orientée à transformer l'ensemble post-soviétique de l'Europe centrale et orientale en une aire d'influence atlantique, afin d'éviter une dominance du duopole sino-russe sur le continent eurasien. Il transparaît ainsi le fond de la conjoncture actuelle, organisée autour de l'opposition entre Eurasie et Occident collectif ou encore entre puissances dominantes de la mer (Rimland) et cœur continental du monde (Heartland), régimes démocratiques et autocraties historiques. Dans cette perspective, le conflit ukrainien se profile comme un test de la dislocation de l'ordre européen, de l'antagonisme sino-américain en Asie-Pacifique et des grands équilibres entre l'hémisphère sud et l'hémisphère nord.
Au niveau du système et des grandes interrogations historiques, ce livre pose la question-clé de notre conjoncture, aux enjeux décisifs pour l'avenir du monde : changement « dans » système, ou changement « du » système, autrement dit, alternance hégémonique ou « révolution systémique », comme Weltanschauung planétaire. Quant à l'Europe, vassalisée par Hégémon, sont clarifiés les dilemmes d'aujourd'hui à la lumière de ceux, irrésolus des années soixante, d'« Europe intégrationniste » ou d'« Europe des Patries ». C'est en leur sein que trouvent un espace de débat les thèmes du « souverainisme », du « populisme », de l'« illibéralisme » et du « globalisme bureaucratique » comme sujets des polémiques domestiques ou de la « petite politique ».
Irnerio Seminatore, Président-Fondateur de l'Institut Européen des Relations Internationales de Bruxelles (IERI), et Directeur de l'Academia Diplomatica Europaea (ADE-Bxl). Professeur des Universités, Docteur en droit (It) et Docteur en sociologie (Fr), il a enseigné à l'Université de Paris VIII, à l'École de Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) de Paris. Il est l'auteur de nombreuses publications à caractère philosophique, stratégique et géopolitique sur le système international et l'actualité contemporaine.
18:52 Publié dans Actualité, Livre, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : irnerio seminatore, guerre, paix, théorie politique, relations internationales, réalisme politique, livre |
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vendredi, 10 avril 2026
« Le dictateur puritain » raconté par Hilaire Belloc

« Le dictateur puritain » raconté par Hilaire Belloc
Le portrait d’Oliver Cromwell: «Une étude psychologique et de caractère conçue pour cerner l’homme et présenter […] en quelques traits, le mortel qu’il fut».
par Giovanni Sessa
Source: https://www.barbadillo.it/129481-il-dittatore-puritano-ra...
Oliver Cromwell. Le dictateur puritain
Un ouvrage d’Hilaire Belloc, Oliver Cromwell. Le dictateur puritain (pour les commandes : associazione.iduna@gmail.com), vient de paraître aux éditions Iduna. Le texte est enrichi d’une préface contextualisante de Maurizio Pasquero, qui initie utilement le lecteur aux événements qui ont vu s’impliquer cet homme politique anglais de formation puritaine. Cet ouvrage, dont la première édition est parue en 1927 en Grande-Bretagne, préfigure la monumentale biographie intellectuelle de Cromwell publiée par Belloc en 1934, qui, encore aujourd’hui, constitue une référence incontournable dans la bibliographie sur le sujet.
Le livre que nous analysons brièvement ici, écrit l’auteur de la préface, est centré sur «une enquête psychologique et caractérielle conçue “pour atteindre l’homme et présenter […] dans une esquisse, le mortel qu’il fut» (p. I). Les cinq chapitres denses qui composent l’ouvrage se lisent avec grand plaisir, dans la lignée du genre "biographie" de la tradition anglo-saxonne.
On y analyse la formation sociale et religieuse de Cromwell, ainsi que son parcours militaire et politique. Le texte a pour toile de fond les événements tragiques qui, en Angleterre, ont conduit à l’opposition entre le Parlement, dominé par les puritains, et le roi, Charles Ier Stuart. Ce conflit a dégénéré, entre 1642 et 1649, en une guerre civile ouverte, dont l’issue fut la décapitation du souverain suivie de la proclamation de la « république ».
L’état d’esprit du protagoniste Cromwell
Les pages du livre révèlent non seulement l’état d’esprit du protagoniste, mais aussi le sens profond de la révolte puritaine que, et ce n’est pas un hasard, le philosophe austro-allemand Eric Voegelin, dans son essai Politique puritaine, a interprétée comme le début de la modernité néo-gnostique.
Il s’agissait en fait de la première tentative de réaliser « le royaume de Dieu sur terre ». Belloc (1870-1953), Français de naissance mais Anglais d’adoption, fut l’un des plus brillants auteurs catholiques de la période historique dans laquelle il vécut. Critique convaincu de la modernité, il fut le compagnon de route de G. K. Chesterton dans l’élaboration de la théorie économique connue sous le nom de « distributisme », antithétique à la pratique politico-sociale du libéralisme.
Dans ces conditions, le jugement de Belloc (photo) sur Cromwell ne pouvait certainement pas être généreux. L’écrivain « ne partage rien des idéaux et de la pratique politique » (p. IV) de Cromwell, mais, en tout état de cause, il reconnaît à l’homme « une grande habileté et une vigueur de caractère » (p. IV).
Les ancêtres du futur dictateur s’étaient battus pour éradiquer les idéaux catholiques du territoire anglais, afin de poursuivre leurs propres intérêts marchands, et cet héritage a profondément influencé la formation du jeune Oliver. Celui-ci passa sa jeunesse dans l’aisance de la demeure paternelle, Hinchinbrooke House, qui accueillit Élisabeth la Grande et Jacques Ier. C’est probablement dans cette même demeure que Charles Ier fut également retenu, en tant que prisonnier en transit. Cromwell, dans cette première phase de son existence, avait une conscience claire de sa position sociale et s’imposa dans la société des nouveaux riches.
L’antipapisme
Le mythe, pour lui tout à fait négatif, de l’Invincible Armada espagnole de Philippe II, prête à envahir l’Angleterre, a joué un rôle prépondérant dans sa vie. Cela l’a poussé vers un anti-papisme radical. Il a lu la Bible de la Genève calviniste, qui a connu 150 rééditions, même si, pour son style captivant, il appréciait davantage la version anglicane du texte: «Jusqu’à l’âge de quarante ans, le futur Lord Protecteur apparaît aux yeux de l’auteur comme un homme politique […] «très ordinaire»» (p. VI).
Les succès militaires, peu après, lui conférèrent l’aura d’« élu », à laquelle il aspirait de toutes ses forces. Dans les défaites, il voyait simplement des «avertissements» que le Seigneur lui aurait envoyés en personne. L’exécution de Charles Ier fut la plus « machiavélique de ses intrigues: «visant à renforcer son pouvoir personnel» qui, selon Belloc, resta toujours dépourvu de véritable projet politique.

Cromwell s’opposa à l’Église d’État: « au-dessus de toute maison […] il insistait sur la liberté de culte (accordée aux juifs, mais pas aux catholiques!) et l’autonomie des différents groupes évangéliques» (p. VIII). C’est parmi eux qu’il recruta les hommes, motivés par la religion, de la New Model Army, bras armé de l’entreprise néo-gnostique. Il se montra tolérant même envers les levellers et les diggers, qui s’opposaient aux enclosures.
Impitoyable envers les Irlandais
Animé par le rêve de réaliser la «Jérusalem céleste» sur le sol anglais: «vingt ans plus tard, on le retrouve couvert de sang» (p. IX). Il fut impitoyable envers les Irlandais et mit en œuvre de véritables déportations de masse.
C'est pour cette raison qu'il fut l'Anglais le plus détesté dans l'Île d'Émeraude, mais, pour les mêmes raisons, il fut également détesté par les Écossais. Contesté par le Parlement en 1653, il se débarrassa de cette institution. Il instaura aussitôt après un véritable régime autoritaire, qui visait à contrôler jusqu’à la moralité de ses nouveaux sujets, et aurait même voulu aller jusqu’à contrôler la «conscience» des hommes. Incapable de voir au-delà de ses propres «particularités», «il échoua lamentablement même dans le choix de son successeur» (p. XI).
Richard, son fils aîné, se montra totalement incapable d’assumer les tâches qui lui avaient été confiées. Il mourut peu avant d’atteindre l’âge de soixante ans, vivant constamment dans la terreur d’être assassiné, malgré son «élection» divine.
La vision néo-gnostique n’est pas morte avec Cromwell, mais s’est manifestée de manière dramatique dans l’histoire des siècles suivants, jusqu’au carnage des événements du 20ème siècle. C’est pourquoi le livre Oliver Cromwell. Le dictateur puritain revêt une actualité brûlante. Il enseigne, à tout le moins, à se méfier des « oints » du Seigneur et de ceux qui soutiennent que le monde doit être réformé au nom de Dieu, d’une classe ou d’une race.
Hilaire Belloc, Oliver Cromwell. Il dittatore puritano, prefazione di Maurizio Pasquero, Iduna, pp. 110, euro 12,00.
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lundi, 06 avril 2026
Un recueil riche en curiosités surprenantes

Un recueil riche en curiosités surprenantes
par Georges Feltin-Tracol
Si Sylvain Roussillon (photo) ne milite plus au sein des mouvements royalistes, lui qui fut l’un des initiateurs à la fin des années 1980 de la célèbre campagne « Génération Maurras » en réponse à la pitoyable « Génération Mitterrand », il poursuit son engagement en collaborant avec Zentromag, Rébellion, Réfléchir & Agir, Livr’Arbitres, La Revue d’histoire européenne et d’autres périodiques plus ou moins connus. Déjà auteur de six ouvrages dont La tentation fasciste des républicains irlandais (2022) chez le même éditeur, il aime écrire sur des sujets qu’il apprécierait lire.
Ce recueil de textes associe curiosité et éclectisme. Quel point commun entre les anciens dreyfusards devenus d’ardents collaborationnistes, les chrétiens cachés du Japon, l’opposition phalangiste à Franco, les féministes fascistes et l’écrivain Xavier de Maistre, frère cadet de Joseph ? Aucun, sinon un évident non-conformisme qui convient à son auteur.
Visitez le site de Sylvain Roussillon: https://www.sylvain-roussillon.fr/
Sylvain Roussillon dresse le portrait de Robert E. Howard, le père de Conan le Cimmérien, quand il n’approche pas la bibliographie imaginaire, à savoir des livres inventés devenus mythiques tels le Necronomicon cher à Lovecraft, le De Vermis Mysteriis ou les Cultes innommables de F.W. von Junzt. Il s’attarde enfin sur la figure du vampire en littérature.



Dans cette collection d’articles rassemblés selon une classification précise (« Peuples et communautés » ou « Insolites et inclassables ») se distinguent trois contributions remarquables: les Khevsours, peuple du Caucase en Géorgie, descendants des croisés francs; le général-brigadier cherokee sudiste Stand Watie (1806 – 1871) et la célèbre duchesse d’Uzès (1847 – 1933), première femme au monde à obtenir le permis de conduire, qui finança les journaux et les actions de la « droite sociale » et de la « gauche nationale » par-delà l’épisode boulangiste fondateur d’une « droite révolutionnaire et enracinée » qui se manifeste encore de nos jours.

Quant à l’article qui offre son titre au volume, sans rien divulguer, signalons seulement qu’en plus d’être un champignon (venimeux ?), le camarade Lénine « était aussi une onde radio ». On aura compris que Sylvain Roussillon entend à la fois surprendre et instruire. Il fait œuvre de réinformation historique.
GF-T
- SYLVAIN ROUSSILLON, Lénine était un champignon et autres articles. Recueil 2022 – 2025, préface de Xavier Eman, Ars Magna, coll. « Le devoir de mémoire », 2025, 382 p., 24 €. Pour commander le livre:
https://www.editions-ars-magna.com/livre/roussillon-sylva...
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lundi, 30 mars 2026
Tarés 3.0

Tarés 3.0
par Georges Feltin-Tracol
Les psychiatres devraient se pencher sérieusement sur l’âme collective de la société yankee. Les États-Unis d’Amérique présentent en effet un cas d’examen clinique pertinent qui les ravirait. De profonds déséquilibres mentaux affectent des pans entiers de cette société individualiste, matérialiste et universaliste. Il en résulte, dans tous les domaines, l’existence de spécimens au profil souvent effrayant.
N’évoquons point ici Pete Hegseth, le secrétaire à la Guerre, qui, imbu de la puissance que lui confère le privilège de diriger le Pentagone, joue au matamore. Mettons aussi de côté la sotte Laura Loomer dont les excès verbaux et les obsessions puériles révèlent une ignorance crade de la marche tragique du monde. Focalisons-nous plutôt sur la NRx, soit la nouvelle réaction, qu’Arnaud Miranda vient d’étudier dans Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire (NRF – Gallimard – Le Grand Continent, coll. « Bibliothèque de géopolitique », 2026, 170 p., 18 €).

Il ne s’agit pas d’une école de pensée au sens strict du terme. L’auteur a raison de qualifier ce courant de «constellation» tant ses principales figures (Curtis Yarvin, Nick Land, Spandrell, Bronze Age Pervert et Zero HP Lovecraft) répandent leurs théories sur les réseaux sociaux et par Internet. Plutôt que de lancer une revue luxueuse, ils s’invitent dans les blogues et autres forums de discussion en ligne. Ces penseurs internautiques sont eux aussi des individualistes forcenés qui d’ailleurs ne s’apprécient guère.
Les cinq personnalités mentionnées ont néanmoins produit en une quinzaine d’années un corpus d’opinions hétéroclites qui forme aujourd’hui l’une des sensibilités majeures du mouvement MAGA. Arnaud Miranda rappelle que la NRx se distingue aussi bien de l’alt right et du nationalisme blanc que des penseurs chrétiens post-libéraux. Cet essai fort intéressant insiste sur ses origines intellectuelles variées. Dans le cadre d’une approche dynamique des idées, cette nouvelle pensée réactionnaire provient d’une étonnante hybridation entre la philosophie réactionnaire et des libertariens conservateurs sur les plans social et sociétal.

Ainsi les libertariens de droite récusent l’avortement, prônent la restauration des frontières et saluent l’expulsions en masse des immigrés clandestins. Favorables aux lois du marché, les néoréactionnaires ne cachent pas non plus leur technophilie ardente. Bâtir des centres de vie permanents sur la Lune en attendant l’exploration humaine et robotique de la planète Mars constitue un projet ambitieux. Ils approuvent la réalité sociale des hiérarchies naturelles, exaltent un élitisme radical connecté, détestent l’égalitarisme et véhiculent «un profond pessimisme anthropologique». Ils exècrent aussi la démocratie et survalorisent la technique. Les néoréactionnaires versent enfin dans un messianisme théopolitique et le mépris hautain de leur propre peuple.
La pensée néoréactionnaire tend donc vers le transhumanisme qu’elle alimenterait. Ses théories proviendraient-elles de penseurs aigris de la pensée libertarienne classique? Fort possible! Mais ils se détournent de la «papesse libertarienne» Ayn Rand. Sous le pseudonyme de Mencius Moldbug, Curtis Yarvin ne cesse de polémiquer. Il critique «la structure idéologique qui contrôle le gouvernement américain – et, si l’on généralise, l’ensemble des gouvernements occidentaux», en l’appelant «la Cathédrale». On voit ici tout son mépris pour la civilisation médiévale européenne qui a érigé aussi bien des églises romanes que des cathédrales gothiques. Establishment, Système, voire l’«Hospice» (selon Édouard Limonov dans un pamphlet prophétique) auraient été des qualificatifs plus appropriés.

Thiel & Musk.
La néo-réaction vomit l’alt right en fort déclin et toise le nationalisme blanc et/ou chrétien. Son élitisme revendiqué ne se réfère pourtant pas à la circulation parétienne des élites, mais à la célébration du chef d’entreprise dans le numérique à l’instar de Peter Thiel, patron du processus de flicage de masse Palantir, d’Elon Musk et de Marc Andressen. Ce sont les cavaliers post-modernistes de l’Apocalypse ultra-libérale!
Le philosophe britannique Nick Land favorise ce tropisme hyper-capitaliste. Gauchiste dans les années 1990, ce chantre de l’accélérationnisme inconditionnel continue toutefois à puiser dans la «théorie française» greffée outre-Atlantique, en particulier dans une «triade de penseurs français»: Georges Bataille, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Nick Land conçoit les flux du capitalisme comme un élément qui «permet d’accélérer le devenir entropique de la matière», comme un vecteur redoutable de «destruction de tout ordre: territorial, biologique, politique, social et sexuel». C’est le grand retour de Netchaïev en mode nihiliste 3.0! Il y aussi du wokisme chez NRx!
Une terrible logique de dématérialisation électrise cette «galaxie» idéologique. Ces tenants de l’État-entreprise – une incongruité politique et historique qui ne correspond pas aux compagnies européennes des Indes orientales ou occidentales des Temps modernes – se souviennent de la revendication libertarienne «d’un droit à l’exit […] c’est-à-dire à la possibilité de quitter l’État dont on est citoyen pour répondre ou fonder une autre communauté». L’utopie phalanstérienne n’est pas loin… Où est donc l’enracinement nécessaire ?
Les théoriciens secondaires de la NRx tels Spandrell, Bronze Age Pervert et Zero HP Lovecraft éprouvent une certaine réticence à l’approche radicale de Nick Land. Certes, Spandrell réclame l’eugénisme et le vitalisme. Bronze Age Pervert relit, quant à lui, Nietzsche à l’aune des dernières innovations numériques. Transhumaniste, Zero HP Lovecraft envisage une intelligence artificielle bientôt androïde.

Dans cet essai foisonnant et passionnant qui pêche parfois par des comparaisons hasardeuses avec le contexte politique en Europe, Arnaud Miranda voit dans le national-libéralisme conservateur du Carrefour de l’Horloge ainsi que dans l’archéofuturisme de Guillaume Faye, des précédents de la NRx. C’est osé! Il oublie cependant l’influence initiale déterminante de Maurice Georges Dantec (1959 – 2016) (photo), lui aussi grand lecteur de Bataille, de Deleuze et de Guatteri. Maints thèmes néo-réactionnaires se retrouvent dans sa trilogie du Théâtre des opérations. Fans de littérature de science-fiction, les animateurs de la NRx ont-ils lu la traduction des romans et des essais de Dantec ?

Produit typique de l’Amérique du Nord, la pensée néo-réactionnaire ne relève pas des mentalités européennes. Le rejet de toute présence régalienne contredit une civilisation plurimillénaire pour qui le droit se concrétise à travers l’établissement tangible d’un pomerium sacré. La NRx assume une nouvelle manifestation de l’esprit nord-américain qui privilégie l’espace au temps. «Lumières sombres» ou «Anti-Lumières», la NRx s’inscrit toujours dans les Lumières du XVIIIe siècle ! Ne serait-il pas temps pour les Européens de très longue mémoire pensent le solstice afin que resplendisse un blanc Soleil étincelant ?
GF-T
- « Vigie d’un monde en ébullition », n° 186, mise en ligne le 23 mars 2026 sur Radio Méridien Zéro.
18:33 Publié dans Actualité, Livre, Livre, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lumières sombres, philosophies, néo-réactionnaires, livre |
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dimanche, 22 mars 2026
Entretien avec Robert Steuckers sur le recueil intitulé "Contre la Russophobie" dû à la plume de Guillaume Faye

Entretien avec Robert Steuckers sur le recueil intitulé "Contre la Russophobie" dû à la plume de Guillaume Faye
Propos recueillis par Alexander Markovics (Vienne)
Les débats politiques auxquels nous assistons aujourd’hui en Europe sont dominés par le spectre de Poutine, que l’on agite à qui mieux mieux, et par le danger imaginaire d’une entrée des armées russes sur le territoire européen. A la fin de l’année 2025, les éditions anglophones Arktos ont publié le livre intitulé „Against Russophobia“, un recueil de textes sur la Russie, dû à la plume du penseur politique français Guillaume Faye, recueil que vous avez-vous-même coomposé et préfacé. Pourquoi ce livre parait-il six ans après la mort de Guillaume Faye, avec ce titre-là ? Et quel rôle joue la russophobie, qui donne au livre son titre, dans la stratégie générale des Etats-Unis qui ne vise pas que la Russie mais aussi, en ultime instance, l’Europe ?
Ce retard s’explique pour plusieurs raisons: le site où les textes de Guillaume Faye étaient affichés a disparu après son décès, ce qui est très dommage. J‘en avais heureusement repris un grand nombre surtout ceux qui concernaient la Russie et les rapports souhaitables entre celle-ci et l’Europe en général, et la France en particulier, puisque Guillaume Faye s’adressait principalement à un public français. Ensuite, les derniers éditeurs de Guillaume Faye, qui ne tenaient pas compte des ukases contre lui formulés dans les rangs de la „nouvelle droite, canal historique“ (comme il aimait à le dire), ont complètement disparu de la circulation, pour l’un, ou ont opté pour des gesticulations para-azovistes et russophobes, pour un autre, très bruyant et ennuyeux hâbleur, qui pense encore naïvement que Guillaume Faye était un défenseur de l’Occident parce qu’il n’admettait pas les désordres amenés par l’immigration de masse: à croire que ce dernier éditeur, un fanfaron gaulois qui ferait les délices d’un metteur en scène, ne s’était jamais informé sur son réel itinéraire intellectuel.

Pour commander la version anglaise, utilisée par Markovics pour formuler ses questions: https://www.amazon.com/Against-Russophobia-Guillaume-Faye...
Depuis les années 1970, Guillaume Faye plaidait pour une indépendance énergétique de l’Europe; dans les années 1980, il avait bien pris conscience que cette indépendance énergétique, battue en brèche par les mouvements verts naissants, devait être complétée par une indépendance en toutes matières premières et que seul l’élargissement de l’espace stratégique européen à l’Eurosibérie (comme il disait) aurait permis de l’acquérir et de la consolider. Comme ses amis le savent, il a quitté la petite sphère néo-droitiste parisienne entre 1987 et 1998, si bien que quasi aucun texte de sa plume, datant de ces années-là, n’est disponible pour saisir l’éventuel jugement qu’il aurait porté sur l’effondrement de la Russie sous Eltsine.
Revenu à grand bruit dans la sphère néo-droitiste au printemps de 1998, avec son livre remarquable, intitulé „L’archéofuturisme“, on s’aperçoit toutefois qu’il avait parfaitement compris le danger que représentaient l’effondrement post-soviétique de la Russie et l’engouement anti-serbe des milieux de l’OTAN, qui préparaient le désastre de la guerre de 1999. Tout cela transparait dans les addenda qu’il ajoutera à la réédition de son livre de 1985, „Nouveau discours à la nation européenne“.
Dès 2000, il a approuvé les mesures de restauration impériale entreprises par Vladimir Poutine, en joignant sa voix à celle d’Yvan Blot, un ancien du GRECE qui avait quitté ce cénacle d’Alain de Benoist dès 1979 pour fonder, avec d’autres, le „Club de l’Horloge“. Le reproche qu'il adressait à Alain de Benoist était celui d’impolitisme. Les options de Faye, lisibles dès les premiers textes rédigés après son retour à la métapolitique en 1998, n’ont fait que s’affiner au fil des années, jusqu’à la mort de Blot en octobre 2018 et à celle de Faye en mars 2019. Faye a donc pu observer les premières mesures russophobes de l’UE et de l’OTAN mais n’a pas vécu à l’heure de leur crescendo après le déclenchement de l‘“Opération militaire spéciale“ de février 2022.
La politique de Biden et le sabotage de l’artère énergétique euro-russe qu’étaient les gazoducs de la Baltique confirment clairement que l’objectif de la thalassocratie américaine est de saboter tous les liens entre l’Europe et la Russie pour faire s’effondrer l’industrie allemande, affaiblir définitivement notre sous-continent, qui est le principal concurrent économique de Washington, quitte à accepter qu’une Russie se tourne vers la Chine et l’Inde que les Etats-Unis, minés par leurs contradictions internes, ne peuvent absorber. Avec l’Europe, Rimland atlantique, l’autre pays, du rimland sud-asiatique cette fois, qui doit être neutralisé, est l’Iran, lequel ne pouvait déjà plus, depuis la fabrication du golem khomeiniste, commercé sereinement avec l’Europe, ruinant notamment des projets tels l’EURATOM, avec participation allemande et française.

Pour commander l'édition française chez Ars Magna à Nantes: https://www.editions-ars-magna.com/livre/faye-guillaume-c...
Pour bon nombre de « patriotes européens », Donald Trump fut d’abord perçu comme un espoir parce qu’il avait promis de mettre un terme aux opérations américaines de « regime change » et aux guerres menées par Washington. Pourtant, la guerre en Ukraine s'est poursuivie sous son règne et il se montre favorable à une attaque contre les installations nucléaires iraniennes, aux bombardements du Venezuela et a été le responsable de l’enlèvement de Nicolas Maduro. Il n’a pas assèché le « marais », c’est-à-dire le marigot de Jeffrey Epstein. Dans quelle mesure peut-on suivre le raisonnement de Guillaume Faye quand il nous disait que les Etats-Unis étaient l’ennemi géopolitique principal de tous les Européens qui aspirent à l’indépendance de leurs pays ?
Ceux que vous appelez les „patriotes européens“ ont applaudi les discours de Trump et se sont félicités de son élection parce qu’il mettait un terme au fatras idéologique et wokiste véhiculé par les démocrates américains, par Hillary Clinton en particulier. La population américaine, toutes catégories confondues, en avait assez, surtout que cela se doublait du mouvement BLM et de la vague de „Cancel Culture“ qui brisait ou maculait les monuments historiques ou les traces d’un passé que cette gauche américaine, inculte et hystérique, ne voulait plus assumer.

Les guerres étrangères ne sont pas des éléments permettant la mobilisation politique lors des campagnes électorales: d’abord, les Américains, dans leur écrasante majorité, ne savent pas où se situe les pays présentés comme cibles à frapper. Le petit savoir géographique est quasi nul, même parmi les diplômés (et en Europe, quand on sort de la Méditerranée, zone de vacances, on n’est pas mieux loti, même quand il s’agit de la Mer Noire, du Don donc de l’Ukraine!). Ensuite, dans un pays qui n’organise pas un système de sécurité sociale comme le font les Etats européens, les guerres extérieures sont perçues par le bon peuple comme autant de tonneaux des Danaïdes, qui engloutissent des fonds colossaux qui pourraient servir à améliorer les infrastructures routières, ferroviaires et autres sur le territoire américain lui-même, notamment dans les „fly over States“, où Trump a fait un tabac.
Toute la rhétorique belliciste des néoconservateurs républicains et démocrates a donc fini par lasser le public qui a adhéré au fameux mouvement MAGA. Avec le retour d’une rhétorique belliciste chez Trump et Rubio, le mouvement MAGA se disloque et on revient à la case départ. On peut avancer l’hypothèse que les services intérieurs se sont aperçu à temps de la lassitude populaire face aux conflits d’Ukraine et de Méditerranée orientale, ont décidé de faire une pause pendant une grosse année puis de remettre le bellicisme à l’avant-plan.
La géopolitique planétaire des Etats-Unis a été déterminée par l’Amiral Alfred Thayer Mahan, par Halford John MacKinder (qui l’avait élaboré pour l’Empire britannique), par Homer Lea (qui est certes moins connu aujourd’hui mais reste néanmoins une référence déterminante quand il s’agit de décider d’une guerre directe ou indirecte), par Nicholas Spykman (théoricien de la maîtrise des „Rimlands“ pour contenir la „Terre du Milieu“ ou „Heartland“) et, enfin, par Zbigniew Bezezinski. Les diverses applications pratiques de ces théories géopolitiques se repèrent dans les discours et les actions de tous les gouvernements américains, qu’ils soient démocrates ou républicains. Rien ne changera en ce donaine. Il faut être diantrement naïf pour croire (ou avoir cru) le contraire. Cette naïveté navrante était repérable dès le départ chez les nationalistes ou les droitards de tous poils qui entraient en transe en écoutant Trump dès son premier mandat. On pouvait certes se réjouir de voir imploser le wokisme ou d’assister au spectacle de la déconfiture de Madame Clinton, et je m’en suis réjouis, mais cela ne devait pas amener à croire que la géopolitique hégémoniste et unipolaire des Etats-Unis allait fondre comme neige au soleil et disparaître définitivement de nos horizons. Et voilà, la guerre en Ukraine continue, le soutien à Israël contre son environnement arabe se poursuit et la volonté de faire crouler l’Iran chiite est toujours là, bien vivante, parce que l’Iran est la pièce maîtresse des „rimlands“, la „plaque tournante“ du jeu géopolitique eurasien.


Peu d’observateurs ont constaté que la fureur anti-iranienne s’est réactivée à partir de deux innovations infrastructurelles: la mise en oeuvre de la liaison ferroviaire Chine/Iran en direction de l’Océan Indien et le parachèvement du dernier petit tronçon de la ligne de chemin de fer qui relie le littoral iranien à la Caspienne et à l’Azerbaïdjan puis à la Russie, doublant ainsi le transport international qui passe par le canal de Suez.
L’affaire du Venezuela s’explique pour deux motifs: le pétrole et le repli sur l’hémisphère occidental. Le pétrole vénézuélien pourrait servir à d’autres stratégies commerciales que celles imposées par les Etats-Unis et par le principe de la dollarisation généralisée des échanges entre puissances. Il alimente déjà Cuba et alimentait la Chine: il aurait très bien pu alimenter l’Europe en lieu et place du Moyen-Orient ou de la Russie. Mais la lutte contre la Chine et la Russie est risquée et pourrait enclencher un processus de ressac pour les Etats-Unis: alors l’équipe autour de Trump a, apparemment, décidé de jouer une carte différente; à la place du mondialisme et de l’unipolarité hégémonique, souhaitée par Clinton dans les années 1990 avec l’appui théorique de Fukuyama qui imaginait une „fin de l’histoire“ libérale, on joue une carte autre, qui accepte en apparence la multipolarité voulue par les BRICS mais en créant, tant que l’on en a encore la force, un bloc américain englobant toutes les régions de l’hémisphère occidental qui permettraient, vu leurs immenses ressources, de subsister solidement en autarcie.

Ce bloc, déjà imaginé par les technocrates américains au lendemain de la grande crise de 1929, comprenait le Mexique et toutes les petites républiques d’Amérique centrale, Panama, le nord de la Colombie et le Venezuela (pour son pétrole) et, enfin, le Canada et le Groenland (et nous y voilà!). C’est ce bloc que Trump vise à constituer afin de rendre les Etats-Unis autarciques, auto-suffisants et puissants dans le futur jeu conflictuel d’un monde devenu multipolaire.

Faye était conscient de l’inimitié fondamentale que vouaient les Etats-Unis à l’Europe. Un moment, il a espéré l’avènement d’un Septentrion englobant l’Amérique du Nord et l’Euro-Sibérie, comme l’imaginent aussi certains cénacles américains, dont on a entendu à nouveau parler au moment des accords d’Anchorage entre Trump et Poutine, accords qui ne semblent pas avoir eu de lendemain.
Dans les textes de ce recueil, Faye défend l’idée d’une Euro-Russie de l’Ibérie à la Sibérie qui serait l’alternative à l’atlantisme. Il argumente dès lors pour une alliance euro-russe, reposant sur une origine commune, ethnique et culturelle, et sur des intérêts géopolitiques communs, partagés par l’Europe et par la Russie ; de même, cette alliance se justifierait par la nécessité d’une coopération dans la lutte contre les migrations de masse venues du Sud global. Faye se réfère à vos travaux en géopolitique et au concept de « grand hérisson », métaphore d’une alliance militaire défensive entre l’Europe et la Russie. Quelques figures de l’extrême-droite européenne ont considéré, de concert avec les globalistes du Bruxelles eurocratique, que cette position relevait d’une trahison envers l’Europe et agitait le spectre d’une « Russie néostalinienne » et d’un « Poutine bolchevique ». Ce sont notamment des figures de la droite néofasciste qui accusent les Européens, qui entendent faire la paix et amorcer une coopération avec la « Russie asiatique » d’être des « traitres à la race blanche ». Pourriez-vous, s’il vous plait, nous expliquer en quoi consistent le concept d’Euro-Russie et celui de « Grand Hérisson » ? Selon vous, quels sont les arguments en faveur de l’Euro-Russie et qu’avez-vous à dire à ces polémistes d’extrême-droite qui vous accusent de trahison envers l’Europe parce que vous défendez ces idées ?
Faye parlait au départ d’Euro-Sibérie, suite à un débat que nous avions eu, tous deux, un jour, à propos du livre de Juri Semjonow (Youri Semionov) sur la Sibérie, qu’il décrivait comme la „Schatzkammer Europas“ (la "chambre aux trésors de l'Europa"). Faye a pris conscience que l’avenir de l’Europe n’était possible que si l’on reprenait des relations normales avec l’URSS (à une époque antérieure à la glasnost et la perestroïka) car celles-ci auraient donné à notre sous-continent tout ce dont il avait besoin. Le duopole de Yalta, à ses yeux, n’était une anomalie que parce qu’il privait l’Europe de sa seule réserve potentielle de matières premières de haute importance.
Cette position, en porte-à-faux avec celles de la droite conventionnelle, l’amenait à une autre conclusion: toute forme de néo-colonialisme en Afrique, plus exactement en „Françafrique“, s’avérait une impasse. En effet, si l’Afrique francophone recèle évidemment des richesses énormes, utiles aux industries européennes, la gestion d’un empire colonial ou néo-colonial serait trop onéreuse: le territoire de l’URSS offrait déjà toutes les infrastructures nécessaires sans que l’on ait besoin d‘effectuer des transferts de population dans un sens comme dans un autre (colonisation de peuplement dans les zones génératrices de richesses, immigration en direction de l’Europe, omnicitoyenneté trop bigarrée, etc.).
Les mouvements de population au sein d’une „Euro-Sibérie“ auraient été limités à des élites techniciennes et, en règle générale, auraient été temporaires. Ils se seraient aussi déroulés entre des éléments de population plus homogènes.

Réunion en Russie, probablement en 2007: de gauche à droite, Constantin von Hoffmeister, l'anthropologue russe Avdeev, le Dr. Pierre Krebs, une organisatrice, Guillaume Faye, Pavel Toulaev et trois autres personnes.
Plus tard, au début des années 2000, Faye est venu en Flandre pour prononcer quelques conférences: il y a rencontré l’auteur et professeur russe Pavel Toulaev qui lui a précisé que la Sibérie était un concept simplement géographique, encore qu’assez flou, et que le seul sujet de l’histoire dans cette immense région, qui nous mène aux rives du Pacifique, a été la Russie. Faye a donc accepté de parler dorénavant d’Euro-Russie.
La notion de „grand hérisson“ vient des débats houleux qui se sont tenus en Allemagne et dans les pays du Benelux au début des années 1980 lors de l’affaire des missiles américains que l’OTAN entendait déployer sur le territoire de la République fédérale. A cette époque, la notion de neutralité pour l’Europe centrale et danubienne, ainsi que pour les trois petits états du Benelux, est revenue sur le tapis. Pour que cette neutralité puisse être acceptée, il fallait qu’elle soit dépouillée de tout pacifisme bêlant. Les armées des pays qui seraient ainsi revenus à la neutralité devaient dès lors s’organiser selon les modèles helvétique et yougoslave.
En Allemagne, le Général Jochen Löser avait théorisé cette possibilité dans son ouvrage „Neutralität für Mitteleuropa“. En Autriche, un certain Général Spanocchi et, en France, le Général Brossolet avaient élaboré des plans pour créer des „nations armées“ sur le modèle suisse mais qui auraient aussi et surtout été adaptées aux configurations géographiques locales, ce qui n’est pas évident en régions de plaines.
En Flandre, le caricaturiste Korbo avait, lui, dessiné un charmant petit hérisson qui avançait en souriant en disant: „Vreedzaam maar weerbaar“ („Pacifique mais apte à me défendre“). Des auto-collants avec ce dessin, sur fond vert, avaient été imprimés: de là la théorie du „grand hérisson“.
Les russophobes du système ou de l’espace extrême-droitiste, raisonnent encore dans les termes de la seconde guerre mondiale. L’Opération Barbarossa a été déclenchée à la hâte, sans préparation à une éventuelle campagne d’hiver, et, malgré ses foudroyants succès initiaux, elle s’est d’abord enlisée devant Moscou en décembre 1941. La „Vormarsch“ de l’été 1942 pour atteindre le Caucase et son pétrole a été sidérante mais s’est heurtée à l’immensité du territoire: si elle a pu prendre Rostov-sur-le-Don, elle n’a pas atteint les champs pétrolifères du Caucase et n’a pas pu contrôler les rives de la Volga.

Avec l’aide des puissances thalassocratiques anglo-saxonnes, l’Armée Rouge a résisté en étant alimentée depuis Mourmansk et Archangelsk par les flottes qui traversaient l’Atlantique (ce qui explique l’intérêt actuel de Trump pour le Groenland) et par la voie qui partait de l’Océan Indien pour emprunter le chemin de fer transiranien (construit par les Allemands et les Suisses pendant l’entre-deux-guerres!!), la Caspienne et le trafic fluvial de la Volga. L’Axe n’a pas pu couper cette ligne qui partait de l’Arctique pour aboutir au littoral de l’Océan Indien.
Cette ligne est reconstituée aujourd’hui par l’International North-South Transport Corridor, qui échappe au contrôle américain, ce qui explique aussi la rage anti-iranienne actuelle, car la thalassocratie hégémonique n’en contrôle plus les sites-clefs dans le Golfe Persique. L’Opération Barbarossa a été justifiée par les autorités nationales-socialistes de l’époque comme une nécessité pour acquérir le blé ukrainien et le pétrole caucasien qui avaient été préalablement fournis à l’Allemagne hitlérienne par l’URSS et pas seulement en vertu des clauses du pacte germano-soviétique d’août 1939.
Les fournitures soviétiques avaient permis la victoire rapide contre la France en mai-juin 1940: sans elles, aucune victoire de ce type ou aucune défense du territoire gallique conquis ne sont possibles. La seconde guerre mondiale nous enseigne que tous les territoires sur lesquels des combats se sont déroulés, à un prix exorbitant en vies humaines, sont devenus un même espace stratégique où une réédition de ces affrontements n’est plus possible ou, au moins, n’est plus rentable. Pour revenir au blé et au pétrole, il faut se rappeler que, déjà sous la République de Weimar, les liens économiques germano-soviétiques étaient solides.

Après 1991, année de la disparition de l’URSS, les liens économiques entre l’Allemagne et l’Europe occidentale, d’une part, et la Russie d’Eltsine et de Poutine, d’autre part, ont été rétablis à la perfection surtout depuis les contrats gaziers, où Gerhard Schröder a joué un rôle-clef (photo). La restitution de ces liens économiques interdit toute réédition d’une nouvelle Opération Barbarossa, sous quelque forme que ce soit. Ceux qui en rêvent vivent dans le délire: ils ne raisonnent pas sur base de faits réels, attestés par l’histoire récente ou ancienne, mais au départ de catégories morales déconnectées de la réalité et médiatiquement instrumentalisées par les puissances hégémoniques (Carl Schmitt nous avait averti de cette déviance…!). Ou au départ de nostalgies anachroniques.
L’émotion prime dans ce type de discours, exactement comme dans les bandes du mouvement antifa, elles aussi manipulées pour des opérations inavouables, très souvent orchestrées par les mêmes maîtres ès-manipulation. Quant à la soi-disant „trahison de l’Europe“, qui ne serait perpétrée que par de paisibles russophiles, elle ne se situe que chez ceux qui adulent l’hegemon et ses courroies de transmission, un hegemon qui fait tout pour nous perdre ou chez ceux qui, sous des prétextes en apparence autres, finissent par mener une politique qui favorise l’Etat profond américain, le système ou l’un ou l’autre de ses pions placés puis sacrifiés sur l’échiquier international.
Dans les médias du système et dans les hautes sphères de l’UE, on diffame allègrement la Russie en déclarant qu’elle est un « Empire du mal », on colporte que Vladimir Poutine, selon les humeurs du moment, est tantôt posé comme un nouveau Staline tantôt comme un nouvel Hitler. Dans les textes qui composent ce recueil d’articles de Faye, celui-ci évoque déjà les récriminations de l’UE qui fustigeait la Russie conservatrice dirigée par Poutine, lequel, lors de son discours à Munich en 2007, avait plaidé pour un nouvel ordre mondial multipolaire et non plus unipolaire. L’UE percevait déjà le président russe comme un danger idéologique capable d’entraver leur projet globaliste. Dans quelle mesure pensez-vous que le jugement que Faye posait à ce moment-là, est toujours actuel ? Auriez-vous quelque chose à ajouter ?
Beaucoup d’analyses posées jadis par Guillaume Faye restent, mutatis mutandis, valables dans le contexte international. Son ouvrage récent, paru à titre posthume, intitulé „Contre la russophobie“, atteste de ses capacités visionnaires et prédictives. Guillaume Faye a développé sa russophilie rationnelle et bien étayée par des faits concrets comme la nécessité d’harmoniser les échanges d’énergie, de matières premières, de biens manufacturés ou de savoir-faire en haute technologie. Guillaume Faye est un disciple de Clausewitz via la lecture des deux volumes qu’avait consacrés Raymond Aron à ce militaire prussien du début du 19ème siècle. L’accès à Clausewitz s’est fait par l’intermédiaire d’Aron chez les Français de la génération de Faye. Aron oeuvrait pour donner des assises théoriques au système national mis en place par De Gaulle dans les années 1960, immédiatement après les événements tragiques d’Algérie qui avaient mené la France au bord de la guerre civile. Les Allemands, pour comprendre cette époque, devraient relire les textes d’Armin Mohler sur la France de De Gaulle, qu’il voyait comme un modèle pour les autres états européens si, du moins, ceux-ci souhaitaient s’émanciper de la tutelle américaine.
Rappelons aussi que dans un manifeste concis, très court, rédigé en anglais et intitulé „Chicago Papers“, Mohler avait donné toutes les pistes à adopter pour dégager l’Europe de la constriction lente que lui imposait l’anaconda américain. Ces „Chicago Papers“ sont repris dans son recueil d’articles portant le titre de „Von rechts gesehen“. Ceux qui ont intériorisé ces mots d’ordre clairs ne peuvent que rire avec grande commisération et avec force sarcasmes, quand ils entendent les discours du système et de l’extrême-droite russophobe sur le Venezuela, l’Iran, la Chine ou la Russie. Faye a très bien saisi la teneur du discours du Président Poutine en 2007, au même titre que Günter Maschke qui, pour choquer et ébranler les perroquets de tous plumages qui répétaient les discours des médias mainstream, proclamait, de sa voix de stentor qu’il était non seulement un „Putin-Versteher“ mais aussi et surtout un „Putin-Anhänger“ (que non seulement il comprenait Poutine mais en était un partisan).
19:27 Publié dans Entretiens, Livre, Livre, Nouvelle Droite, Synergies européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guillaume faye, robert steuckers, russophobie, russie, livre, nouvelle droite, synergies européennes |
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lundi, 16 mars 2026
Redécouvrir la philosophie d’Ugo Spirito

Redécouvrir la philosophie d’Ugo Spirito
En librairie, on peut désormais trouver le recueil d’essais de Vincenzo Pirro sur l’un des itinéraires spéculatifs les plus significatifs de la philosophie italienne du 20ème siècle
par Giovanni Sessa
Source: https://www.barbadillo.it/128938-riscoprire-la-filosofia-...
Un recueil d’essais permettant de faire la lumière sur l’un des itinéraires spéculatifs les plus significatifs de la philosophie italienne du 20ème siècle est désormais disponible en librairie. Il s’agit de Scritti per Ugo Spirito. Il maestro, l’allievo, la crisi come metodo, publié par Amazon sous l’égide des « Amici della Fondazione Spirito-De Felice » de Terni. L’auteur en est Vincenzo Pirro, élève de Spirito. La préface est signée Danilo Sergio Pirro, à qui revient le mérite d’avoir rassemblé ces écrits de son père afin d’honorer la mémoire de ce valeureux chercheur.
L’ouvrage dont nous parlons est un livre passionné, tout en étant soutenu par une exégèse rigoureuse et critique. L’auteur reconnaît la centralité de la philosophie de Spirito dans sa propre formation et témoigne d’une évidente reconnaissance envers le maître, évoquant, sur un ton ému, leur première rencontre: «J’ai assisté pour la première fois à un de ses cours à l’Université de Rome à l’automne 1959 […] J’ai été immédiatement conquis par sa parole claire et passionnée» (p. 21).

Spirito, en authentique philosophe, se révélait à ses élèves comme un initiateur de doutes posant des questions irrésolues; là où d’autres cherchaient à offrir à leurs disciples des certitudes apodictiques, lui présentait des «problèmes». Son expérience théorique naquit d’un dialogue permanent avec la trame de son existence et d’une confrontation serrée avec la réalité historico-politique dans laquelle le destin l’avait placé.
Pour reprendre les mots de Prezzolini, le nom de Spirito doit être compté parmi les «fils du 20ème siècle». À ce titre, il traversa, avec une vive participation, la révolution intellectuelle qui a caractérisé cette conjoncture historique, ainsi que ses tragédies politiques: à différentes époques, il fut proche du fascisme et du communisme.
Les quatre essais denses qui composent l’ouvrage, riches en références théoriques et, dans certains passages, critiques à l’égard des thèses de Spirito, permettent au lecteur de reconstituer de manière organique l’ensemble du parcours de Spirito.
Le penseur eut une formation positiviste avant d’être séduit par la puissance spéculative de l’actualisme de Gentile, devenant le représentant le plus significatif de la «gauche» de cette école de pensée. Dans ce contexte, il théorisa la «corporation propriétaire» comme instrument éthico-politique destiné à dépasser l’impasse «bourgeoise» dans laquelle le fascisme, du fait de ses choix, s’enlisait.
Sur ce parcours, dans les années trente, il devint partisan du «problématicisme»: «expression d’une crise à la fois philosophique et politique» (p. 31). Cette position théorique ne doit pas être interprétée comme une «simple rupture avec l’actualisme ou comme une réaction au fascisme, mais comme le résultat d’un processus de radicalisation interne à l’idéalisme» (p. 30), comme une tentative de pousser à l’extrême cohérence les positions de Gentile, au-delà de l’intellectualisme où le penseur de Castelvetrano semblait s’attarder. À cette étape, la philosophie de Spirito est traversée par la thématisation de l’angoisse, d’une confrontation intense avec la factualité de l’existence humaine, du sentiment de solitude et de désarroi auquel était contraint l’intellectuel voyant ses attentes et ses espoirs déçus.
Son discours, à cette période, présente donc des atmosphères « existentialistes » qui, attention, ne sauraient être réduites à l’existentialisme. Spirito fut, en effet, toujours et avant tout un philosophe «religieux», dont la pensée était tournée vers l’absolu, vers l’aboutissement en Dieu.
Le problématicisme explique également l’intérêt de Spirito pour la science du droit, de l’économie et de la politique, dans la mesure où le philosophe «tente de réaliser l’unité de la théorie et de la pratique en intégrant la science dans la politique» (p. 33).
La vie devient «recherche», «art»: «comme une partie aspirant au tout» (p. 36). Dans ce but, Spirito fut amené à distinguer entre «faux actualisme» et «actualisme constructif», «partisan d’une immanence radicale» (p. 37), au-delà du moment simplement contemplatif de l’acte. Le Dieu auquel aspire Spirito «vit dans les choses et coïncide avec la réalité dans son développement infini» (p. 38), il est le terminus ad quem qui part de l’expérience du fini.
À première vue, l’évaluation positive du multiple semble faire de Spirito, paradoxalement, une sorte de «libéral» sui generis. Il n’en est rien; le «libéralisme problématiciste» est une négation qui doit s’incarner dans une synthèse effective de l’individu et de l’État: «Une mentalité absolutiste et totalitaire le conduit à découvrir dans le réformisme gradualiste la tombe de la révolution» (p. 47).
Pour cette raison, la philosophie de Spirito, souligne Pirro, peut être lue comme un itinerarium mentis in Deum, nullement vertical, contemplatif, mais horizontal, redevable à la docta religio du néoplatonisme du Quattrocento et au naturalisme de Bruno et Spinoza.
Il s’agit d’une philosophie tournée vers l’avenir, vers la possibilité de dépasser les dualismes encore présents dans le système actualiste et dans l’histoire. Dans le volume Vita come arte, il est attribué «au sens, à la “subtilité”, à l’intuition […] le pouvoir d’évoquer les aspects cachés et originels de la réalité, qui échappent au domaine de la logique» (p. 58). L’art doit être considéré comme le point de départ de la recherche, non son aboutissement, car ce dernier est représenté par «la conquête de cette unité et de cet absolu que l’actualisme a considéré comme un objectif déjà atteint» (p. 59).
L’humanisme d'Ugo Spirito «aboutit en fait à un naturalisme panthéiste. Pour lequel l’esthétique se transforme en une éthique de la nécessité, à la manière de Spinoza» (p. 62). De l’art, donc, retour à la philosophie. La valorisation du moment philosophique pousse Spirito à saisir le trait transpolitique de l’histoire contemporaine, à révéler comment le communisme, auquel il porta de l’intérêt dans l’après-guerre, était en train de se transformer en URSS en despotisme et en Occident en «religion des droits» bourgeoise, dominante à l’ère de la mondialisation technologique.
Il demeura fidèle, si l’on veut, à la primauté du savoir et des compétences, à un «communisme» non idéologique-marxiste, mais «platonicien», à un communautarisme spiritualiste.
Spirito était fermement convaincu du rôle unificateur de la science et de la technique, fidèle, d’une certaine manière, comme le note Pirro dans le dernier écrit du volume où il rappelle la dernière rencontre avec le maître, au progrès. Il nous semble, pour cette raison, possible de définir l’expérience de Spirito comme transactualiste. Après lui, seuls Emo et l'Evola philosophe ont laissé derrière eux tout héritage idéaliste et historiciste. Leurs positions ultra-actualistes représentent, à nos yeux, une étape supplémentaire à envisager après l’expérience significative de Spirito.
Vincenzo Pirro, Scritti per Ugo Spirito. Il maestro, l’allievo, la crisi come metodo, préface de Danilo Sergio Pirro, Amazon, 109 p., 9,05 euros.
20:37 Publié dans Livre, Livre, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ugo spirito, philosophie, livre, problématicisme, italie |
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dimanche, 15 mars 2026
Comment le capitalisme a récupéré la contre-culture

Comment le capitalisme a récupéré la contre-culture
par Bernard Lindekens
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, Nr. 208, Maart 2026
Il existe un mythe tenace relatif aux années soixante qui continue à être colporté. De jeunes rebelles — hippies, artistes, étudiants et rêveurs — se seraient dressés contre le capitalisme froid et le conformisme étouffant de leurs parents. Ils incarnaient la liberté, l’authenticité et la révolte. Les entreprises représentaient l’establishment. Le marché était l’ennemi.
C’est là une bien belle histoire. Mais selon The Conquest of Cool de Thomas Frank, ce n’est pas exact (1). Ou plutôt : ce n’est qu’à moitié vrai. Car que se serait-il passé si la contre-culture n’avait pas sapé le capitalisme, mais l’avait modernisé ? Et si la rébellion n’avait pas été une menace, mais plutôt une ressource?
Frank inverse radicalement le récit classique des Sixties. Il montre comment le monde des affaires n’a pas été vaincu par le mouvement contestataire, mais a, au contraire, adopté son langage, son style et son énergie. Ce qui avait commencé comme une révolte contre la consommation de masse et la bienséance bourgeoise est devenu un nouveau moteur du marketing. La rébellion n’a pas mené à la révolution, mais à la publicité.
Dans les années cinquante, les entreprises se présentaient comme stables, sérieuses et fiables. L’employé idéal était loyal, soigné, obéissant. Le conformisme était une vertu. Mais dans les années soixante, cette image a basculé. Les agences de publicité ne voulaient plus être de ternes institutions. Elles se voyaient comme des pépinières de créativité, pleines d’esprits libres. La publicité ne portait plus sur la fiabilité, mais sur l’identité. Ce n’était plus: "achetez ceci, car c’est bien". Mais: "achetez ceci, car VOUS êtes différent".
L’authenticité est devenue un argument de vente. L’individualisme une caractéristique du produit. Le non-conformisme une stratégie de marque. Les entreprises se sont positionnées comme les alliées de la liberté et de l’expression de soi. Le message était d’une simplicité séduisante: vous êtes unique — et vous pouvez le prouver en achetant cela. L’anti-conformisme est ainsi devenu une nouvelle forme de conformisme.
L’absorption de la contestation
Beaucoup de critiques du capitalisme dans les années soixante ne visaient pas vraiment les structures de propriété ou la dynamique du marché, mais l’ennui, la médiocrité et l’étouffement intellectuel. Le système n’était pas seulement injuste — il était surtout… ennuyeux. Et c’est là qu'on a trouvé la brèche.

Les entreprises n’avaient pas besoin de réprimer la critique. Elles pouvaient l’embrasser. « Nous ne sommes pas ennuyeux », disaient-elles implicitement. « Nous brisons les règles. Nous comprenons les jeunes. » Plutôt que de combattre l’opposition, elles en ont fait un style. La protestation est devenue esthétique. La rébellion, du branding. La contestation, une identité.
Ce que décrit Frank, c’est la naissance du « cool » comme catégorie économique. Le cool n’était plus une énergie culturelle spontanée, mais une stratégie. Il était testé, lancé, positionné, vendu. Le capitalisme n’était plus un bloc de béton rigide, mais un caméléon. Il changeait de couleur dès que la culture évoluait.

Et ce mécanisme n’a pas disparu. Les grandes marques se présentent aujourd’hui comme rebelles, inclusives, engagées socialement. Elles parlent le langage de l’émancipation et de l’authenticité. L’esthétique de la protestation s’affiche dans leurs campagnes. Pensez à Nike, par exemple. Le capitalisme ne fonctionne pas seulement par l’ordre et la discipline, mais aussi par l’incorporation. Il se nourrit des critiques qu’il absorbe.
The Conquest of Cool n’est donc pas un livre nostalgique des années soixante. C’est une analyse du pouvoir dans les sociétés modernes. Il pose une question dérangeante : si même la rébellion peut être commercialisée, où se situe alors la vraie résistance ?
Un cran plus loin : Heath & Potter
Là où Frank montre que le système absorbe la rébellion, Joseph Heath et Andrew Potter vont plus loin dans The Rebel Sell (2). Leur thèse est encore plus dérangeante : la contre-culture n’a pas seulement été récupérée par le capitalisme — elle en a été, dès le début, un moteur.
D’après Heath et Potter, de nombreux comportements soi-disant « anti-establishment » relèvent moins d'une recherche de la justice que du statut social. Les gens veulent se distinguer de la masse. Ils refusent d’être mainstream. Mais ce désir de distinction crée de nouveaux marchés. Le rebelle n’achète pas une BMW mais un vélo vintage. Pas de fast-food mais de la street food artisanale. Pas de marque de masse mais un label de niche au récit durable. Pourtant, le mécanisme reste identique: la consommation comme déclaration d’identité.
Ils s’appuient sur l’analyse classique de Thorstein Veblen sur le rôle de la consommation ostentatoire, mais l’actualisent pour une époque où l’authenticité elle-même est devenue un symbole de statut. Même l’anti-consumérisme devient un segment de marché. Le minimalisme devient un style de vie. La durabilité une catégorie premium.
Heath et Potter sont critiques envers l’idée que l’on peut combattre « le système » via des choix de mode de vie. Acheter équitable, boycotter les logos ou adopter des marques alternatives donne l’impression d’agir, mais ne change rien ou presque aux règles institutionnelles. Le vrai changement, selon eux, passe par la régulation, les politiques publiques et les décisions collectives — pas par la rébellion esthétique.
Leur analyse est provocante parce qu’elle sape aussi bien la critique culturelle romantique que la rhétorique anticapitaliste simpliste. Ils ne défendent pas un marché débridé, mais des institutions bien régulées. Leur message-clé est aussi limpide que troublant : tant que la résistance s’exprime dans ce que nous achetons, portons ou consommons, elle reste piégée dans la même logique qu’elle prétend combattre.

C’est peut-être là l’idée la plus inquiétante. Le capitalisme n’est pas un bloc de béton qu’on peut renverser. C’est une éponge. Il absorbe la critique, se transforme et revient plus fort. Quand les gens en ont assez du conformisme, il vend de l’individualisme. Quand ils en ont assez de la hiérarchie, il vend de l’autonomie. Quand ils se méfient de l’autorité, il vend de la rébellion.
La contre-culture attaquait le système sur l'ennui et l'étouffement qu'il générait. Le système a répondu: très bien, nous serons créatifs et rebelles. Ainsi, l’opposition culturelle est devenue un moteur du renouveau économique. En résumé: si Thomas Frank dit: «Le capitalisme a conquis le cool», Heath & Potter répondent: «Le cool a toujours fait partie du jeu».

Les deux livres montrent que le pouvoir moderne ne passe pas toujours par la répression, mais par l’incorporation, l’adaptation et le renouvellement esthétique. Cela sonne presque gramscien. Toutefois, la différence intéressante, c’est que le marxiste Antonio Gramsci (1891-1937) pensait surtout en termes de pouvoir politique et idéologique, alors que Thomas Frank, puis Joseph Heath et Andrew Potter, se concentrent sur les mécanismes du marché et sur la culture de consommation. Là où Gramsci parlait d’hégémonie comme d’une lutte d’idées et de visions du monde, ces critiques culturels modernes montrent comment les systèmes commerciaux peuvent traduire la rébellion en branding, en style de vie et en dynamique de statut. La logique est comparable: la résistance n’est pas toujours réprimée, mais souvent recyclée, réécrite et finalement normalisée.

Peut-être que les hipsters d’aujourd’hui, sirotant distraitement leur café latte dans un gobelet à l’effigie du Che Guevara, devraient se demander si leur soi-disant révolution ardente n’a pas déjà été absorbée dans un gobelet biodégradable au lait de soja parfaitement moussé.
Bernard Lindekens
Notes :
(1) Thomas Frank, The Conquest of Cool. Business Culture, Counterculture, and the Rise of Hip Consumerism, University of Chicago Press, Chicago, 1997, 322 pages, ISBN 9780226260129
(2) Joseph Heath & Andrew Potter, The Rebel Sell: How The Counter Culture Became Consumer Culture, Harper Perennial, New York, 2005, 384 pages, ISBN 978-0006394914
18:57 Publié dans Défense, Livre, Livre, Sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sociologie, livre, contre-culture, capitalisme, cool, définition |
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jeudi, 19 février 2026
Le Monde et l’Occident selon Toynbee

Le Monde et l’Occident selon Toynbee
Claude Bourrinet
Arnold Toynbee donna à la BBC des conférences, en 1952, qu’il groupa dans un petit livre qui a pour titre Le monde et l’occident.
Celui-ci se présente en deux volets. D’abord, une réflexion qui tente d’identifier des lois inhérentes au choc des civilisations. Puis un ensemble de documents historiques. Nous nous en tiendrons à la première partie.
En 1952, les empires européens, notamment britannique et français, sont sur le point de s’effondrer. Les Britanniques ont quitté l’Inde, et les Français perdent l’Indochine, en attendant l’Algérie. Cette domination mondiale de nations d’Europe occidentales semblait, quelque vingt ans auparavant, pérenne, et destinée à demeurer indéfiniment, quoique les Anglais aient promis de laisser aux autochtones la maîtrise de leur pays.
En initiant son titre par l’évocation du monde, avant celle de l’Occident, Toynbee révèle l’axe de sa réflexion. Il tente d’échapper à l’inévitable déformation perspectiviste qu’induit la surévaluation d’une appartenance. Il répudie toute appréhension journalistique, et même la strate que Hegel nomme l’Histoire immédiate. Il s’agit de dégager des constantes qui, si elles ne sont pas des lois, permettent de rendre visibles des évolutions peut-être prévisibles.
Et en plaçant prioritairement le « monde » devant un Occident qui paraît avoir conquis la planète, il laisse entendre que l’avenir lui appartient avec une probabilité certaine.
Depuis quatre ou cinq cents ans, « le monde et l’Occident s’affrontent ». Mais c’est le monde qui a dû subir les assauts occidentaux, désastreux, terribles. Un monde qui, pourtant constitue, et de loin, la majorité de l’humanité.
Parmi les « civilisations » que Toynbee énumère, il y a les Russes, les Musulmans, les Hindous, les Chinois et les Japonais. Or, chacune de ces civilisations a essuyé des agressions féroces de la part de l’Occident. Les Russes, en 1941, 1915, 1812, 1709, 1610 ; les peuples d’Asie et d’Afrique, dès le XVe siècle. En outre, les Occidentaux ont dévoré ce qui restait de la planète: l’Amérique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande. Les Africains furent transportés en masse, comme esclaves, de l’autre côté de l’Atlantique, et les peuplades autochtones de l’Amérique éradiquées, ou soumises.
Ce sont des réalités historiques qui suscitent, chez les Occidentaux, un malaise, ou de l’indignation. Mais il s’agit, bien entendu, de se mettre à la place des peuples du monde, et d’essayer de comprendre ce qu’ils éprouvent, à savoir la colère.
Toynbee, alors, passe en revue ces peuples.
Les Russes sont chrétiens, mais orthodoxes, car convertis par Constantinople. Le communisme est une foi qui suit la logique de l’exaltation religieuse de l’ancienne religion. La haine entre les orthodoxes et l’Eglise catholique est plus que millénaire. Toutefois, la Russie (soviétisée) et l’Occident se trouvent maintenant dans une séquence post-chétienne. Or, on note, dans la longue histoire de leurs relations, la même hostilité. L’Occident a toujours voulu détruire la Russie. Pour Toynbee, cette récurrence de l’agressivité occidentale explique que les Russes aient toujours opté pour des régimes autoritaires, centralisateurs, militarisés, le tsarisme, ou le communisme. C’était soit la tyrannie, soit l’anéantissement.
Pour se défendre, la Russie arriérée a adopté l’’armement occidental, ce qui lui a permis de mettre fin à la domination mongole, au XVIe siècle. Elle en a profité pour conquérir les terres de l’Oural et de Sibérie. Mais elle avait toujours du retard : les Polonais se sont emparés de Moscou durant deux ans, en 1610, grâce à la supériorité de leurs armes, et les Suédois ont coupé la Russie de son débouché sur la Baltique, au XVIIe siècle. C’est pourquoi Pierre le Grand, au XVIIIe siècle, a mené dans son pays une révolution technique, qui a donné in fine la victoire sur l’Empire napoléonien. C’est le même schéma qui prévaut en 1917, avec, en plus, une arme idéologique typiquement occidentale, le marxisme: la Russie bolchevique a accéléré la concentration industrielle par besoin de puissance militaire: la victoire sur les Allemands n’a pas d’autre source.
Toynbee transfère ce cas de figure à d’autres civilisations: le Japon avec l’ère Meiji, en 1868, bouleversement du vieux Japon, qui a amené une occidentalisation forcenée, d’abord technique et scientifique; la Chine avec le Kouo-Min-Tang, créé par Sun Yat-sen en 1912, puis avec les communistes; les musulmans qui, après un déclin aux XVIIIe siècle succédant à une série de conquêtes apparemment irrésistibles, jusqu’au siège de Vienne, en 1682-1683, essayèrent de se redresser, d’abord en Egypte, avec, en 1839, Mehemet-Ali Pacha.
C’est surtout en Turquie que le sursaut est spectaculaire: après la grande guerre russo-turque de 1768-1774, une réforme militaire fut diligentée par le sultan Selim III, qui monta sur le trône en 1789. Mais c’est surtout, un peu plus d’un siècle plus tard, en 1919, qu’un jeune officier, Mustapha Kemal Ataturk, décréta que les Turcs devaient s’occidentaliser.
Il faut noter que ces bouleversements énergiques étaient souvent le fait d’officiers, par exemple ceux qui entouraient Pierre le Grand, ceux qui tentèrent un coup d’état – qui échoua – en 1825, contre Nicolas 1er. Pourquoi? Parce que l’armée est la première concernée par la question technique, gage d’efficacité et de puissance.
Je ne vais pas entrer dans tous les aperçus d’une analyse qui est souvent passionnante. Mais il est opportun de s’arrêter sur deux questions capitales.
La première concerne les conséquences, pour une civilisation, de l’adoption d’un aspect important – comme la technique – d’une autre civilisation présumée « supérieure » (en puissance). Prenons le cas de deux nations d’extrême Orient, le Japon et la Chine. Le premier a rejeté violemment les Espagnols et les Portugais du pays, au XVIIe siècle, et la seconde les Occidentaux au XVIIIe. Les raisons de cette expulsion sont religieuses. La conversion d’une élite de ces pays au christianisme menaçait de susciter une « cinquième colonne » au sein des instances dirigeantes, et d’ouvrir la porte à la conquête étrangère. En outre, la religion est le cœur d’une civilisation, surtout si celle qui aspire à la remplacer est une foi fanatique, intolérante et dominatrice, ce qui n’est pas le cas des spiritualités orientales.
Or, les Européens, à partir de la fin du XVIIe siècle, prennent une certaine distance par rapport aux religions, catholique et protestante. Leur mode de fonctionnement politique et leurs rapports avec le reste du monde se font sur le mode de la puissance sécularisée. A ce titre, ils paraissent plus acceptables, car ils ne cherchent plus à convertir.
L’emprunt de moyens techniques, notamment pour l’armement, semble, a priori, être un ajout sans grand danger à l’identité civilisationnel d’un pays. Mais c’est une erreur de penser ainsi, et le prisme uniquement utilitariste relève d’une mauvaise perception des conséquences à long terme (cela peut mettre un siècle pour s’actualiser) pour la vie du pays, jusqu’aux moindres replis de l’existence. Car, pour utiliser la technique, il faut des hommes qui soient formés pour ce faire, qui en ait l’intelligence de l’usage, qui soient émancipés des traditions, qui ait de l’esprit d’initiative, qui soient curieux des innovations. Il faut aussi un Etat moderne, donc, à terme, des «citoyens». Tout cela crée des hommes individualistes et «libres». Les formations que les jeunes Japonais suivirent en Occident ne furent pas vaines: ils en ramenèrent les idées de progrès, de confort personnel, de nationalisme, etc. L’adoption de la technique occidentale aboutit fatalement à l’occidentalisation intégrale de la société traditionnelle, donc à sa destruction, comme la grippe, bénigne pour un Européen, provoqua des millions de morts en Amérique, chez les Indiens, et chez les peuplades du Pacifique.
A ce destin fatal, deux attitudes sont possibles: soit une résistance à mort, soit une adaptation inévitable.
Une autre interrogation concerne notre avenir, celui d’un monde désormais occidentalisé. Remarquons que Toynbee aspire à une unité politique du monde, à un Etat unificateur, capable d’instaurer une paix universelle. Mais sur quelles bases? Il observe qu’au milieu du IIe siècle de notre ère, un immense espace, du Gange au Tyne, de l’Inde à la « Bretagne » (l’Angleterre) était occupé par trois Empires, l’Empire romain, celui des Parthes, et l’Empire Kouchan, qui avaient connu l’empreinte hellénique, et qui évitaient de se faire une guerre d’extermination. La paix régnait de facto, par l’équilibre des puissances.
Toutefois, pour créer ces empires, il avait fallu beaucoup batailler, souffrir. Et cette paix, qui ressemblait à un repos bien mérité, n’était pas satisfaisante pour les aspirations du cœur et de l’esprit. La vie sociale s’était stabilisée, mais au prix d’un ennui mortel. Le dard avait été retiré, mais le vide s’immisçait partout. Il fallait une raison de vivre, et ce fut une religion orientale, parmi d’autres concurrentes, une spiritualité transcendante, qui ouvrait un autre monde beaucoup, une eschatologie, un rêve millénariste, au prix d’une hellénisation de son corpus philosophique et artistique, ce fut le christianisme qui l’emporta dans l'Empire romain. Puis il y eut l'islam dans les autres parties de cet espace.
« Un dénouement historique similaire va-t-il s’inscrire dans l’histoire inachevée de la rencontre entre le monde et l’Occident ? Nous ne saurions le dire, puisque nous ignorons ce qui arrivera. Nous pouvons seulement dire que, ce qui s’est déjà produit une fois, au cours d’un autre épisode de l’histoire, reste une des possibilités de l’avenir. »
17:19 Publié dans Histoire, Livre, Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : arnold j. toynbee, toynbee, histoire, livre, occident, occidentalisation |
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