vendredi, 13 mars 2026
Une nouvelle guerre menace l’économie eurasiatique, et ce n’est pas l’Iran

Une nouvelle guerre menace l’économie eurasiatique, et ce n’est pas l’Iran
Le conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan, aux portes de la Chine, met à l’épreuve les fondements de l’un des projets géopolitiques les plus ambitieux.
par Ladislav Zemánek
Source: https://jornalpurosangue.net/2026/03/11/uma-nova-guerra-a...
Le début des hostilités ouvertes entre le Pakistan et l’Afghanistan marque l’affrontement le plus grave entre ces deux voisins depuis le retour des talibans au pouvoir en 2021. Après des semaines d’affrontements transfrontaliers croissants et d’attaques en représailles, Islamabad s’est déclaré en « état de guerre ouverte » avec le gouvernement taliban, après avoir mené des frappes aériennes contre des cibles dans des villes afghanes et des provinces frontalières.
La violence a détruit un fragile cessez-le-feu négocié en octobre 2025 et s’est rapidement transformée en l’escalade la plus meurtrière le long de la Ligne Durand — la frontière de 2600 kilomètres entre les deux pays — depuis des années. Des dizaines de milliers de civils ont été déplacés, et le risque d’une crise régionale plus vaste s’accroît.
Le déclencheur immédiat réside dans les différends sur la militance transfrontalière. Le Pakistan accuse Kaboul d’abriter des combattants du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), des accusations que les Talibans nient. Cependant, les implications géopolitiques de ce conflit vont bien au-delà de la frontière. Pour la Chine, cette guerre représente non seulement une crise sécuritaire, mais aussi un défi direct à sa vision stratégique d’une intégration régionale élargie.


Parmi les acteurs extérieurs impliqués, la Chine est sans doute celle qui a le plus à perdre en cas de rupture prolongée entre Islamabad et Kaboul.
Depuis des années, Pékin cherche à positionner le Pakistan et l’Afghanistan comme des nœuds centraux dans une architecture économique transrégionale reliant l’Asie centrale, l’Asie du Sud et l’ouest de la Chine. Au cœur de cette vision se trouve le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), l’un des projets phares de l’Initiative "Ceinture et Route" (BRI/Belt & Road Initiative). Construit autour d’infrastructures de transport, d’investissements dans l’énergie et de zones industrielles s’étendant de la région chinoise du Xinjiang jusqu’au port pakistanais de Gwadar sur la mer d’Arabie, le CPEC a été conçu non seulement comme un partenariat économique bilatéral, mais comme la colonne vertébrale d’une connectivité régionale plus large.

Le corridor économique entre la ville chinoise de Kashgar et la côte pakistanaise.
Dans la pensée stratégique chinoise, l’Afghanistan devait devenir une extension périphérique de ce réseau. Pékin a exploré la possibilité de connecter les routes de transport afghanes, les ressources minières et les corridors de transit au système d’infrastructures plus large du CPEC. Une telle intégration donnerait à l’Afghanistan — un pays enclavé — un accès au commerce maritime, tout en rapprochant les marchés d’Asie centrale des provinces occidentales de la Chine.
Une guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan frappe donc au cœur géographique de cette vision économique.
Les relations de la Chine avec les deux pays permettent de comprendre pourquoi les enjeux sont si élevés. Le Pakistan est depuis longtemps le « partenaire stratégique de coopération toutes saisons » de la Chine. Cette relation englobe la coopération en matière de défense, les transferts de technologies militaires et des liens économiques profonds. La Chine est le principal partenaire commercial du Pakistan et l’investisseur principal derrière les projets du CPEC, qui vont des autoroutes et chemins de fer aux centrales électriques et zones économiques spéciales. Les entreprises chinoises ont engagé des dizaines de milliards de dollars dans les infrastructures pakistanaises, tandis que Pékin voit le pays comme une porte d’entrée cruciale reliant l’ouest de la Chine à l’océan Indien.

L’engagement de la Chine avec l’Afghanistan, bien que plus prudent, s’est également développé depuis le retour des talibans au pouvoir. Pékin a maintenu des canaux diplomatiques avec les talibans même avant le retrait des États-Unis en 2021 et a depuis intensifié les contacts économiques. Des entreprises chinoises ont montré de l’intérêt pour l’immense richesse minérale encore peu exploitée de l’Afghanistan, y compris les gisements de cuivre et de terres rares. Parallèlement, Pékin a encouragé le commerce transfrontalier et une coopération limitée en matière d’infrastructures, espérant intégrer progressivement l’Afghanistan aux réseaux économiques régionaux.
Pour gérer les sensibilités politiques de ces relations, la Chine a mis en place un mécanisme diplomatique trilatéral — le dialogue Chine-Pakistan-Afghanistan — visant à promouvoir la coopération économique et la coordination sécuritaire entre les trois pays. Cette initiative reflète la conviction de Pékin que le développement et la connectivité peuvent progressivement réduire l’instabilité dans l’une des régions les plus volatiles du monde.
Le déclenchement d’une guerre entre deux membres de cet arrangement expose désormais la fragilité de cette approche.
Au cœur du dilemme chinois se trouve un décalage fondamental entre les outils dont elle dispose et les forces qui alimentent le conflit. Les principaux instruments de Pékin dans la région sont économiques : investissements dans les infrastructures, incitations commerciales et financements pour le développement. Mais les dynamiques qui façonnent le conflit entre le Pakistan et l’Afghanistan impliquent des réseaux militants, des frontières contestées, des rivalités idéologiques et des pressions politiques internes.
L’intégration économique peut favoriser la coopération à long terme, mais elle ne résout pas facilement des insurrections actives ou des dilemmes sécuritaires profondément enracinés.
Le discours public de la Chine reflète l’équilibre délicat qu’elle doit maintenir entre ses deux partenaires. Pékin a exhorté Islamabad et Kaboul à résoudre leurs différends par le dialogue et la négociation, tout en faisant savoir qu’elle est prête à faciliter une désescalade. En coulisses, des diplomates chinois restent en contact avec les deux gouvernements par le biais de canaux déjà établis, y compris le mécanisme trilatéral de coordination.

Néanmoins, la diplomatie seule pourrait ne pas suffire à résoudre les tensions structurelles profondes qui alimentent le conflit. La Ligne Durand — frontière tracée à l’époque coloniale qui sépare l’Afghanistan et le Pakistan — reste contestée par Kaboul et est depuis longtemps source de friction. Les réseaux militants transfrontaliers compliquent encore davantage la sécurité régionale, permettant à des groupes armés d’exploiter des frontières poreuses et des rivalités politiques.
À cet égard, la guerre actuelle n’est pas seulement un différend bilatéral, mais l’aboutissement de tensions historiques non résolues.
Le conflit se déroule aussi dans un contexte mondial plus large où le seuil des affrontements entre États dotés de l’arme nucléaire semble évoluer. Au cours de la dernière décennie, les grandes puissances ont de plus en plus recours à des stratégies de pression à haut risque impliquant des acteurs nucléaires — des attaques par procuration contre la Russie aux crises récurrentes entre États nucléaires rivaux. L’Asie du Sud elle-même a déjà connu de tels épisodes, comme l’affrontement entre l’Inde et le Pakistan en 2025.
Le Pakistan est une puissance nucléaire et, bien que la guerre actuelle n’implique pas directement d’autre puissance nucléaire, elle se déroule dans un écosystème régional volatile façonné par la dissuasion nucléaire. Cette réalité augmente les risques d’escalade et met en lumière la normalisation croissante des confrontations à haut risque dans le système international.
Pour Pékin, cette guerre soulève des questions délicates sur un principe central de sa stratégie régionale : l’idée que la connectivité économique peut ouvrir la voie à la stabilité politique. L’Initiative la Ceinture et la Route a été construite sur la conviction que les infrastructures — routes, chemins de fer, oléoducs et ports — peuvent progressivement transformer des régions en proie aux conflits en zones de prospérité économique.
Mais les événements le long de la Ligne Durand montrent les limites de ce modèle.
Les infrastructures peuvent faciliter le commerce, mais ne peuvent pas, à elles seules, surmonter les insurrections idéologiques, les frontières contestées ou les rivalités géopolitiques profondes. Les corridors économiques peuvent encourager la stabilité à long terme, mais ne remplacent pas la réconciliation politique ou une gouvernance efficace.
La guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan représente donc bien plus qu’un autre conflit régional. C’est un test majeur pour la stratégie occidentale de la Chine et pour l’hypothèse plus large selon laquelle le développement, à lui seul, peut remodeler le paysage politique de l’Eurasie.
Reste à savoir si Pékin saura naviguer dans cette crise sans compromettre ses partenariats — ou sa vision stratégique.
Ce qui est certain, cependant, c’est que le conflit qui se déroule actuellement à la périphérie occidentale de la Chine menace de redessiner non seulement les alliances régionales, mais aussi les fondements qui sous-tendent l’un des projets géopolitiques les plus ambitieux du 21ème siècle.
17:56 Publié dans Actualité, Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, géopolitique, asie, affaires asiatiques, afghanistan, talibans, pakistan, chine |
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