jeudi, 19 mars 2026
La «Troisième Guerre mondiale» comme problème conceptuel

La «Troisième Guerre mondiale» comme problème conceptuel
Raphael Machado
Source: https://www.facebook.com/profile.php?id=100069794930562
Dès que la guerre Epstein (ou guerre d’Iran) a commencé, beaucoup de gens ont demandé: «Est-ce que cela peut mener à la Troisième Guerre mondiale?» Mentalement, j’ai pensé: «Mener? Que manque-t-il encore pour que tout le monde comprenne où nous en sommes?».
Lucas Leiroz a écrit un bon article analysant le même sujet sous un angle tactique et stratégique, mais je vais aborder la même question en m’intéressant au concept lui-même et aux attentes qui y sont associées.
Quand on parle d’une éventuelle « Troisième Guerre mondiale » à venir, on imagine presque toujours une guerre nucléaire ou une guerre totale, de mobilisation générale permanente, avec des hordes et des hordes de soldats se jetant les uns contre les autres, et les différents États se débarrassant de toutes les limitations et autocensures dans le but de massacrer le plus grand nombre d’ennemis possible.
Mais ici, je ne vais même pas m’attarder sur le caractère historiquement exceptionnel de ces caractéristiques, mais sur le fait même que cette image repose sur un mythe, sur une guerre inexistante, purement conceptuelle: la «Seconde Guerre mondiale».

Pourquoi la «Seconde Guerre mondiale» serait-elle une imposture? Parce qu’elle a été construite dans les cabinets des historiens comme une «grande narration» destinée à lier le «nouvel ordre » occidental d’après-guerre. Que veux-je dire par là? C’est simple. Si l’on avait demandé à des historiens d’autres époques de suivre les différents théâtres et campagnes militaires entre 1936 et 1945, sans leur donner l’étiquette de «Seconde Guerre mondiale», ils auraient identifié une myriade de guerres, et non une seule (avec quatre précampagnes).
La guerre du Pacifique est clairement une autre guerre spécifique, catégoriquement séparée du reste. Cela est plus facile à voir. Mais même la Grande Guerre patriotique fut une guerre isolée et circonscrite, distincte des autres. Même la guerre d’Europe pourrait, selon moi, être divisée en deux guerres: la première gagnée par l’Allemagne, la seconde par les États-Unis. Mais s’il existe une «Seconde Guerre mondiale» comme grande narration, alors évidemment la guerre civile espagnole, la guerre d’Hiver, la guerre d’Éthiopie et la guerre sino-japonaise devraient aussi y être incluses.

On a coutume d’utiliser le «système d’alliances» comme justification pour relier ces différentes guerres en une guerre conceptuelle, mais cela ne signifie pas grand-chose. Si l’on prend, par exemple, la période qui va du début du 18ème siècle au début du 19ème, Français et Britanniques furent pratiquement en guerre ininterrompue sur au moins deux continents différents, sans que tout cela soit considéré comme une seule et même guerre. La guerre d’Indépendance américaine, par exemple, avec le soutien de la France, fut menée en même temps que la guerre de la Ligue de Bourbon, sans qu’on ne les considère comme un seul et même conflit.
C’est pareil pour la période des guerres napoléoniennes. La notion même de «guerres napoléoniennes» est purement artificielle. Plusieurs guerres différentes furent menées durant cette période. Il en va de même pour le chaos des conflits dans lesquels les Habsbourg se sont engagés, chacun étant considéré comme une guerre séparée et autonome.
Ce que je veux dire, c’est que les gens s’attachent tellement aux concepts qu’ils ne perçoivent pas que ces concepts sont des constructions instrumentales servant à la production de récits, élaborés bien plus tard par des historiens qui parlent après coup.

Pour situer un peu mieux: lorsque les Français ont envahi la Gascogne anglaise en 1338, aucun paysan enrôlé dans l’infanterie d’un seigneur n’a pensé: «Ah, voilà, la Guerre de Cent Ans a commencé». Il a fallu 500 ans (!) avant que quelqu’un ne se réfère aux trois guerres anglo-françaises menées aux 14ème et 15ème siècles comme étant la « Guerre de Cent Ans ».
Qu’est-ce que cela signifie ? Que selon l’éclatement de nouveaux conflits régionaux, plus ou moins reliés et plus ou moins durables, il se pourrait que, dans un futur situé entre 100 et 500 ans, des historiens en viennent à désigner la période débutant, peut-être, avec l’opération militaire spéciale ou la guerre du Donbass comme la «Troisième Guerre mondiale». Et nous ne serons même plus là pour le savoir. Les historiens du futur pourraient considérer que les guerres sont menées selon les formes rendues nécessaires par les technologies militaires de leur époque, de sorte qu’une guerre à une époque de prolifération nucléaire, d’avancées balistiques et d’invention des drones ne puisse se faire que de cette manière, alternant entre guerres par procuration et frappes à distance.
Enfin, la vision populaire de ce que « devrait » être cette fameuse Troisième Guerre mondiale relève, comme je l’ai dit, d’une obsession pour la forme des Première et Seconde Guerres mondiales, mais aussi d’une attente eschatologique plus ou moins cachée. Personne n’est satisfait d’une «Troisième Guerre mondiale» qui ne va pas plus loin que le simple récit reliant le conflit russo-ukrainien au conflit israélo-iranien, et qui ne comporte pas un certain degré de massacres de masse et de risque de « fin du monde ».
20:14 Publié dans Actualité, Réflexions personnelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guerre mondiale, réflexions personnelles, troisième guerre mondiale |
|
del.icio.us |
|
Digg |
Facebook


Écrire un commentaire