
Parution du numéro 495 du Bulletin célinien
Sommaire:
Céline dans “Les Rayons et les Ombres”
Le noir destin de Corinne Luchaire
Les éhontés de Leicester Street
Dans la bibliothèque de Céline : La Bruyère
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En effet, si on lit bien Orages d'acier et les ouvrages qui suivirent, on s'aperçoit qu'il ne s'y agit pas de se fondre dans une idéologie totalitaire, mais de tenter de penser une expérience paroxystique. Le point de départ de Jünger est un moi observateur et ouvert aux influx – même délétères – du monde, et son point d'arrivée le cosmos, la nature, les énergies voilées d'un univers qui dépasse le moi, et l'embarque dans une trajectoire « mystique » (dans un sens qui est plus proche du paganisme, ou du bouddhisme, ou plutôt du shintoïsme, que du christianisme). On rejoint ainsi un certain Rimbaud, celui des Illuminations, et de certains poèmes où le « moi » fusionne avec la nature.
De même, la persistance du « moi » après la mort est-elle nettement soutenue en 1968, avec optimisme, dans une lettre à Hugo Fischer, le passage étant présenté comme « un poste de douane où la monnaie courante est changée en or ». En 1983, il confie à Alberto Moravia: «Eh bien, pour moi, l’immortalité n’est pas une illusion, elle est certaine. La tâche confiée aux cultes est, à tout le moins, de nous la faire pressentir. » Jünger s’oppose à Nietzsche sur deux plans (en laissant en suspens la question de savoir si le poète de Sils-Maria était athée): d’abord le constat qu’il existe ce que le philosophe de la Volonté de puissance appelle un « arrière-monde » suprahumain, vecteur de nihilisme, pour lui, mais perçu par le platonicien Jünger comme une dimension essentielle du cosmos; ensuite l’expérience vécue de la présence latente ou manifeste de cette force divine, contredisant ainsi la sentence tranchée de Nietzsche, que « Dieu est mort ». Jünger préfère l’expression de Léon Bloy, que « Dieu s’est retiré », assertion qui, en somme, « sauve » Dieu, et ne condamne pas toute hypothèse de son approche, dans certaines circonstances.
Mais Jünger, en homme de grande culture, insère volontiers sa quête spirituelle dans une longue mémoire. Il invoque parfois des civilisations qui lui sont chères, et avant tout l’Égypte ancienne : « L’univers est vivant. Les Égyptiens n’ont pu en douter; la momie, la pyramide, le scarabée rendent témoignage de l’immobilité, pareille à celle de la chrysalide, d’une force incluse dans la matière du monde, et qui triomphe du temps. L’homme participe d’elle. Dans la raideur du Royaume des Morts, un savoir sommeille qui surpasse toute espérance. » Aussi, lorsqu’on dit que le Divin s’est « retiré », il ne faut sans doute pas interpréter cet éloignement comme une retraite vers un « haut » qui s’opposerait au « bas ». Jünger ne dissocie pas franchement transcendance et immanence.
Il faut ajouter que toute sa vie est perçue par lui comme attachée au destin. «L’un de mes sentiments les plus profonds, outre l’assurance de mon salut: “être conduit”. Toujours, en guerre comme en paix, il s’est trouvé quelqu’un auprès de moi.»
L’importance démesurée prise par le souci historique et politique apparaît pour ce qu’il est : un léger tourbillon dans un océan mouvant et infini. Nous vivons dans une durée qui appartient à l’éternité : « Au soleil, sur les marches d’un temple, par exemple, dans le sable brûlant des dunes, ou encore sur un bloc erratique, dans la lande, et prenant part à ce spectacle […], dans cet instant fuyant, il se [cache] autre chose, l’intemporel au sein du temps. » Et tout ce qui advient est sacré parce qu’enté dans une totalité suprahumaine, sans que nous en ayons conscience, l’erreur de perspective provenant d’un anthropocentrisme forcené, d’autant plus qu’il est tributaire d’une illusion récente, le mythe du progrès, et soumis à une dynamique linéaire. La marche des « étoiles » est cyclique, non dans le sens nietzschéen, comme l’éternel retour du même, mais comme un flux et un reflux, une respiration cosmique, ponctuée de «catastrophes», idée reprise de Cuvier, que Jünger invoque souvent.
Le sacré contemporain ne jouit pas d’un tel terrain civilisationnel sur lequel s’appuyer. Le nihilisme hante le début du XXe siècle. Le succès de Le Déclin de l’Occident, de Spengler, qui a tant inspiré les intellectuels de la première moitié du siècle, a diffusé le thème du Kulturpessimismus. Jünger, en 1982, fait ressurgir dans sa mémoire cet horizon fuligineux: «Dans le feu du crépuscule annoncé par Spengler, ce que moi je vis, ce fut l’apparition dans toute sa puissance de la figure du Travailleur. C’est la Seconde Guerre mondiale qui nous a plongés dans les profondeurs du maelström, dans le tourbillon du nihilisme.» Or, si l’on en croit les pages très riches en expériences vécues du Journal, Soixante-dix s’efface, qu’il tient de 1965 à la fin de sa vie, il ne cesse d’être confronté, d’Europe en Asie, d’Asie en Amérique, à la destruction du monde, par l’industrie, le commerce, l’utilitarisme, l’esprit fonctionnaliste, en somme par l’oubli du sens.
Le fameux ouvrage de Rudolf Otto, Le Sacré, est paru en 1917, peu d’années avant que Jünger ne clarifie son expérience de la guerre. La grille d’interprétation d’un phénomène qui a des résonances religieuses, mais qui est loin d’être limité par la religion institutionnalisée, se révèle un outil conceptuel opératoire pour évaluer les expériences vécues par l’auteur d’Orages d’acier, mais aussi de toutes ses œuvres, jusqu’à sa mort. Sans analyser l’ensemble des orientations qu’offre Rudolf Otto dans son essai, on peut dégager quelques idées-forces utiles et merveilleusement adaptées aux récits de hiérophanies contées par Jünger.
Cette deima panicon (frayeur panique) provient d’une manifestation perçue comme menaçante, parce que puissante, donc potentiellement « sinistre », parfois concrétisée par la vision de « spectres », de « démons ». Devant ce « tout autre », parcouru par une charge énergétique incalculable, l’âme demeure muette. En même temps, sa « majesté » ne fait aucun doute. Le sentiment d’anéantissement devant l’« énorme », le « démesuré », se traduit par l’humble soumission à une force divine immense, qui, par ce que Romain Rolland appelle le « sentiment océanique », nous emporte vers un sens du monde supérieur. L’individualité paraît alors bien dérisoire. On est face à une expression superlative de vie, d’être, de force, de plénitude. 
Entre deux batailles, il lisait en effet avec passion le Roland furieux, de L’Arioste. Et il accentue encore sa réserve : « Je veux dire que l’héroïsme, pour moi, naissait davantage d’une expérience littéraire que d’une effective et concrète possibilité de vie. »
Or, il semble que le récit fictionnel, Lieutenant Sturm, publié dans le Hannoverscher Kurier. Zeitung für Norddeutschland, du 11 au 27 avril 1923, et redécouvert au début des années 60, sonne de manière plus authentique, du fait même de son caractère « inabouti », comme s’il s’agissait d’ébauches mêlant témoignage, bribes de romans, rêves… L’exaltation presque « mystique » qu’on trouve dans Orage d’acier peut bien s’y rencontrer, mais corrigé par des réflexions plus désabusées. Certes, les caractéristiques du sacré explicitées par Rudolf Otto sont illustrées par certaines scènes, où l’effroi est souligné. Dans « l'immensité et la mortelle solitude du champ de bataille », face à « un masque de titan, impénétrable », la créature est perdue, réduite au néant. On y éprouve « le même sentiment d'absurdité qui parfois envahissait les sens accablés devant les quartiers sinistres des villes industrielles, ce sentiment d'oppression de l'âme par la masse ».
La vie se trouvait assujettie brutalement à une «volonté sans réplique» qui «apparaissait ici avec une clarté cruelle». «Le moindre Feldgrau ou le moindre poilu, qui lors de la bataille de la Marne tirait et rechargeait son arme, avait plus d’importance pour le monde que tous les livres empilés de ces littérateurs.»
Jünger insiste peut-être davantage sur le « sang et le sol », car il était à cette époque imprégné des écrits de Maurice Barrès (photo). Ce qui concerne l’individu, dans le darwinisme social d’un Spencer, par exemple, est relevé par le nationaliste au rang supérieur d’une lutte implacable menée par la nation, la « race », sans sombrer dans le racisme biologique nazi ni la démagogie inhérente à la société de masses déracinées. 

Enfin, et surtout, « le lendemain, armé d’un filet de gaze verte et d’une bouteille à insecte, remplie de petits bouts de papier, et tampon d’ouate, imbibé d’éther », il partit à la « chasse subtile ». Il captura un coléoptère. «La beauté de l’animal était bouleversante: je n’en finissais pas de m’en repaître les yeux. »







Toujours Jünger pensa que les dieux reviendraient. Heidegger l’affirmait aussi, mais le mage de Messkirch ne savait ni quand, ni comment. Pour l’auteur du Passage de la Ligne (1950), le nihilisme a atteint son point culminant pendant la Deuxième guerre mondiale. Observant les désastres dont il est l’origine, la dévastation et le désenchantement du monde générés par le triomphe des Titans révoltés contre Zeus, il estime que l’on fait la terrible expérience d’une purification nécessaire, ouvrant à la nécessité d’une parousie. Il invoque volontiers Hölderlin pour étayer sa certitude. La Terre va recouvrer son lien avec le divin, et la société, prophétise-t-il (de façon à vrai dire énigmatique, car son Journal note à satiété, jusqu’à la fin, la dévastation radicale du monde), par une technique poussée jusqu’à son aboutissement, suscitera une élite coexistant avec l’État planétaire, et permettra l’avènement de l’Esprit, comme l’avait prédit Joaquim de Flore. Cet « esprit du monde » « s’objective plus clairement dans la nature que dans l’histoire – les animaux, les plantes et les pierres en sont plus proches. » Déjà, chez l’homme, le renouveau se manifeste selon trois puissances :
En revanche, pour Heidegger (qui a consacré un séminaire durant hiver 1940 à Der Arbeiter, en le louant et en le critiquant), la ligne du nihilisme n’est pas franchie, la volonté de puissance dans la technique ne peut qu’engendrer un désert définitif. Néanmoins, pour lui, Jünger est bien un homme qui « reconnaît » (ein Erkenner). Dans une lettre, Jünger lui avait demandé des précisions au sujet de sa notion d’« éclaircie de l’Être », « s’il est possible de "pénétrer" dans cette éclaircie ». Heidegger répond : « Nous n’avons pas besoin de "pénétrer" dans cette éclaircie car nous nous y trouvons déjà. »
18:11 Publié dans Littérature, Philosophie, Révolution conservatrice | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ernst jünger, littérature, littérature allemande, lettres, lettres allemandes, révolution conservatrice, philosophie |
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Les Chinois réclament la fin de l’extraterritorialité du droit
Source: https://www.linkedin.com/showcase/le-club-panda-coq/
Les Français se souviennent de l’amende de 8,9 milliards de dollars infligée à BNP Paribas en 2014 par le Trésor américain, en raison de ses transactions commerciales avec le Soudan et l’Iran.
Pour les Américains, la banque avait violé leurs lois, parce que les transactions avaient transité par le système financier en dollars.
L’absence de réaction du gouvernement français était frappante.
Fin 2018, Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei, a été arrêtée au Canada à la demande des USA. Il lui était reproché d’avoir supervisé des opérations commerciales avec l’Iran, alors sous sanctions américaines.
La réaction de Pékin a été immédiate: trois ressortissants canadiens ont été arrêtés en Chine.
Le message chinois est clair: face aux USA, la logique est celle du rapport de force — œil pour œil, dent pour dent.
Washington a visiblement sous-estimé la détermination de la Chine à ne plus subir passivement cette pression.
Le 24 avril 2026, les États-Unis ont sanctionné cinq raffineries chinoises. Par le passé, ce type de décision aurait été absorbé discrètement. Mais cette fois, la réponse a été différente.
Le 2 mai 2026, le ministère chinois du Commerce a publié un ordre de blocage officiel. Ce texte juridique stipule que les sanctions américaines ne doivent ni être reconnues ni appliquées sur le territoire chinois.
Toute entreprise opérant en Chine qui se conformerait aux sanctions américaines s’expose désormais à des poursuites en justice en Chine, ainsi qu’à des mesures de rétorsion pouvant aller jusqu’à la saisie de ses actifs.
Les entreprises multinationales se retrouvent donc face à un dilemme insoluble :
- se conformer aux exigences américaines et violer le droit chinois,
- respecter la loi chinoise et s’exposer aux sanctions américaines.

Dans ce contexte, plusieurs grandes banques chinoises entretiennent des relations commerciales avec les raffineries visées. Si elles cessent toute coopération pour se conformer aux injonctions américaines, elles risquent des sanctions de la part de Pékin. Mais si elles poursuivent leurs activités, elles s’exposent à être exclues du système financier dominé par les États-Unis, notamment du réseau SWIFT.
Parmi ces établissements figure la Banque de Chine, qui détient une part significative de la dette américaine sous diverses formes.
Cette situation alimente les craintes d’un découplage financier entre les deux pays. Un tel scénario pourrait avoir des répercussions majeures sur les marchés financiers internationaux, notamment sur la stabilité des bons du Trésor américain.
La Chine semble avoir intégré ces risques dans son calcul stratégique, misant sur le fait que les États-Unis hésiteront à prendre des mesures trop radicales contre ses grandes banques, de peur de déclencher une instabilité financière mondiale.
Ce bras de fer pourrait ainsi marquer l’entrée dans une nouvelle ère, où l’extraterritorialité des sanctions américaines perdrait sa crédibilité.
Un billet du Club Panda & Coq
15:39 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : extraterritorialité du droit, chine, états-unis, asie, affaires asiatiques, sanctions |
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Parution du numéro 495 du Bulletin célinien
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Céline dans “Les Rayons et les Ombres”
Le noir destin de Corinne Luchaire
Les éhontés de Leicester Street
Dans la bibliothèque de Céline : La Bruyère
En lisant le livre d’Antoine Compagnon consacré à l’année 1966, j’apprends qu’Aragon s’était entiché de Jean-Luc Godard et plus particulièrement de son Pierrot le fou au point de le comparer à Delacroix.
Lorsqu’on reprocha au cinéaste d’avoir cité, via son personnage principal (interprété par Belmondo), des extraits de Guignol’s band, il le défendit avec force : « Je ne peux pas oublier ce qu’est devenu l’auteur du Voyage au bout de la nuit, certes. N’empêche que le Voyage, quand il a paru, c’était un fichûment beau livre… »¹ Aragon en était resté au premier roman de Céline, ignorant tous les livres ultérieurs, d’autant qu’il n’avait évidemment pas digéré Mea culpa.
Lorsqu’en 1965, un hebdomadaire l’interroge sur Céline, il botte en touche : « Oh ! vous savez, je préfère éviter ce genre de sujet, ce genre d’homme et d’œuvre… »² Rebelote quelques années plus tard lorsqu’il répond à un thésard : « Je n’ai jamais été intéressé que par Voyage au bout de la nuit. »³
Philippe Alméras, qui l’interroge sur la traduction russe, eut droit à une réponse plus circonstanciée précisant au passage que Céline était « fort près de ses sous et qu’il avait imaginé qu’on le couvrirait d’or à Moscou, ce dont ma femme et moi lui avions laissé comprendre que c’était peu vraisemblable. » Et d’ajouter que la traduction effectuée par Elsa Triolet fut « assez saccagée par les éditeurs soviétiques » (!)4.

On sait que les rapports entre Aragon (portrait, ci-dessus) et Céline furent mauvais, et ce dès le début quand celui-ci déclina sa proposition de s’enrôler sous la bannière de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), faux-nez moscovite. On imagine la grimace d’Aragon lorsqu’au mitan des années soixante, il prend connaissance, dans L’Herne, du jugement de Céline (1934) le concernant : « Vous voyez-vous penser et travailler sous la férule du supercon Aragon, par exemple ? C’est ça l’avenir ? Celui qu’on me presse de chérir, c’est Aragon ! Pouah ! » Il est à noter que le troisième acte (antisémite) de L’Église ne le dissuada pas d’inciter Céline à se rendre en URSS pour y constater les bienfaits du communisme. (Ni Sartre de choisir une phrase de cette pièce pour l’exergue de La Nausée.)

Lorsque paraît Guignol’s band au printemps 1944, Céline a la singulière idée de le lui envoyer avec cette dédicace : « À Aragon notre prochain grand procureur général au comité de grande Purification. » Prophétique car le thuriféraire de Staline se mua en épurateur féroce lorsqu’il présida le Comité National des Écrivains. Aussi Céline ne cessera de le railler dans ses romans d’après-guerre, de Féerie à Rigodon. Mais s’il abhorrait le communisme soviétique, il n’était pas l’ennemi d’une forme de justice sociale idéaliste. En témoigne son communisme Labiche, clin d’œil au “communisme moral et légal” (rejetant l’abolition de la propriété privée) prôné par le dramaturge lors des élections législatives de 1848. Irréductible, Céline, lui, se déclare après-guerre “communisse au sang, 1000 pour 1000…”. Ce n’était pas tout à fait une boutade.
• Antoine COMPAGNON, 1966, année mirifique, Gallimard, coll. “Bibliothèque des Histoires”, 2026, 532 p. (26,50 €)
Notes:
15:00 Publié dans Littérature, Livre, Revue | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : louis-ferdinand céline, littérature, littérature française, lettres, lettres françaises, revue |
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David Bisson, Politique de Pasolini, L'Insurrection des âmes, éditions Rouge et Noir, 2026
Luc-Olivier d'Algange
L'ouvrage magistral de David Bisson qui vient de paraître aux éditions Rouge et Noir, Politique de Pasolini est sous-titré L'Insurrection des âmes. Le mot politique devra donc s'entendre dans ses longitudes et ses latitudes et non seulement dans le détail des « engagements politiques » de circonstance. Nous est ainsi donné à lire une biographie de Pasolini, une histoire de l'Italie dont il fut le contemporain, saisie au vif de la vie et de l'oeuvre comme expérience, au sens étymologique du terme, experii, traversée d'un péril. On sait que son assassinat et 1975 fut précédé de son article retentissant, l'année précédente, à propos des massacres de Milan, de Brescia et de Bologne, publié l'année précédente : « Je sais les noms ».
Politique de Pasolini offre la vision panoramique et la clef de l'aventure de l'homme dans la cité, et de la cité dans son histoire et de l'histoire dans sa confrontation avec le sacré. Pour Pasolini, être homme dans la cité, c'est être homme dans son pays, dans son enracinement jusqu'à la révolte de « l'homme ancestral » contre le monde moderne, révolte non pas abstraite mais active au cœur même du monde qu'il récuse.
Il y a chez certains artistes une façon d'être à la fois radicalement hors de la société de leur temps, comme pourraient l'être un moine ou un vagabond, et parfaitement au cœur, au centre névralgique, là tout se passe et se laisse voir, dévoiler et comprendre. Leurs « réussites » ou leurs « échecs » n'y changent guère, - leurres, lambeaux d'illusions sociales qui ne dissimulent rien du monde, sur le point de disparaître, dont ils sont les héritiers, ni de ce qui le remplace. « Rien ne meurt jamais dans une vie, écrit Pasolini, Tout survit . Nous sommes à la fois des vivants et des survivants . De même toute culture est toujours un tissu de survivances ».
Anticlérical, mais christique, Pasolini fut dans le monde sans être de ce monde. Sa célébrité fut une chance extraordinaire pour ses contemporains auxquels un regard lucide était donné entre deux mondes, - un regard, dont on se demande s'il serait toléré, sinon possible, aujourd'hui, dans l'état actuel du « monde culturel » qui, à maints égards semble considérer l'intelligence et la liberté d'allure comme des ennemies. Or, s'il fut assassiné, Pasolini eut le temps de voir, de dire de montrer.
Par la poésie et le cinéma, par le double regard qui discerne l'acte d'être dans sa présence réelle, incarnée, et sa fin dernière, memento mori, Pasolini nous restitue au sens du tragique et au Mythe au-delà de l'histoire pleine de bruits et de fureurs. L'art cinématographique, lorsqu'il s'exerce hors de l'anecdotique est, par excellence, l'art du double regard. Si l'âme qui s'insurge est la vie, la vie n'est pas seulement la vie, la vie ne suffit pas tant que nous ne percevons pas l'âme inquiète qui l'entraîne, l'éclaire et la brûle. « Le poète est voyant, écrit David Bisson, il accède à une réalité qui trouble le regard, qui fêle la cornée dit Pasolini, et qui affecte l'imagination pour lui dévoiler le sacré en toutes choses, l'empreinte secrète et toujours résiduelle de l'être pris dans les mouvements de la vie – épris d'amour pour elles ».

Le livre de David Bisson éclaire plus que l'oeuvre et la vie de Pasolini, elle fait apparaître ce que l'oeuvre et la vie éclairent ; elle donne à voir ce qui lui apparut et à quelle mise-en-demeure elle répondit, - et aux questions qui nous demeurent d'une lancinante actualité. Quelle furent les fidélités essentielles de Pasolini ? A quel type d'hommes s'adressent-elles ? En quoi une humanité semble menacée par la société de la distraction et de la consommation – autrement dit du contrôle et de l'avilissement. Où subsistent encore le souvenir des farouches libertés perdues, enracinées dans la terre et confrontées au vent et à la mer ?
Luc-Olivier d'Algange.
11:46 Publié dans Cinéma, Livre, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pier paolo pasolini, cinéma, italie, livre |
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