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samedi, 16 mai 2026

Les Faucons de RAND encouragent des opérations de force en Amérique ibérique

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Les Faucons de RAND encouragent des opérations de force en Amérique ibérique

Leonid Savin 

Les États-Unis utilisent des récits sur les « menaces » pour justifier leur ingérence dans les affaires d’autres pays.

1777644199455.jpegEn mai 2026, une organisation indésirable en Russie, la société américaine RAND, a publié une étude supplémentaire consacrée à l’hémisphère occidental. Elle s’intitule « Multiplicateurs de puissance en Amériques » et contient des recommandations pour renforcer la puissance de Washington dans la région. RAND est connue pour élaborer, à la demande des services de sécurité, toutes sortes de scénarios, qui sont ensuite utilisés pour prendre des décisions en politique étrangère. Les recherches elles-mêmes font référence à des impératifs de sécurité nationale.

Dans la stratégie de sécurité nationale de 2025, l’Amérique latine est désignée comme une région suscitant une préoccupation sérieuse de la part des États-Unis en matière de sécurité. Cette région offre aux États-Unis à la fois des opportunités prometteuses et les exposent à de graves problèmes. En appliquant de nouvelles approches innovantes pour fournir une assistance à la sécurité (Security Force Assistance, SFA) ou en élargissant ses capacités, les États-Unis peuvent profiter de ces opportunités et atténuer les problèmes existants. Il est important de souligner que ces résultats peuvent être atteints à des coûts relativement faibles, ce qui fait de la SFA un outil précieux pour promouvoir les intérêts américains en Amérique latine.

Ensuite, les auteurs décrivent des moyens possibles d’utiliser tout le potentiel des activités du Commandement stratégique des Forces armées américaines en Amérique latine pour contrer les menaces internes, renforcer les partenariats et étendre l’influence stratégique des États-Unis dans la région.

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Comme l’a montré l’opération contre la direction du Venezuela au début de l’année, les États-Unis utilisent des récits sur les « menaces » pour justifier leur ingérence dans les affaires d’autres pays.

De plus, conformément à d’autres rapports et à la tendance actuelle dans la planification géopolitique de l'establishment américain, parmi les menaces figurent les intérêts de la Russie, de la Chine et de l’Iran dans la région. La Russie est mentionnée 74 fois dans le rapport, la Chine 115 fois. Ces trois pays sont désignés comme des États adversaires (Adversarial States).

Les auteurs écrivent que Moscou continue prétendument à investir du capital politique, économique et militaire dans la région pour démontrer sa puissance, défier l’influence des États-Unis et créer un électorat anti-occidental en faveur d’un ordre mondial multipolaire. L’attention se concentre sur Cuba, le Nicaragua, le Venezuela et, dans une moindre mesure, le Brésil.

Pour faire une comparaison avec les investissements de l’UE et des États-Unis dans la région, le niveau d’investissement de la Russie apparaît si insignifiant que cette déclaration semble délibérément déformée à des fins politiques. Les sanctions américaines empêchent simplement Moscou de travailler avec les pays de la région. Par conséquent, une coopération ciblée, largement humanitaire, comme avec Cuba, influence très peu la possibilité de limiter les capacités des États-Unis. En ce qui concerne la multipolarité, cette orientation a été annoncée par plusieurs États, indépendamment des souhaits et efforts de la Russie. Par exemple, lors du premier mandat présidentiel d’Hugo Chávez, le Venezuela a annoncé de lui-même une stratégie de multipolarité, considérant ce processus comme intrinsèque à la décolonisation en tant que telle.

f.elconfidencial.com_original_f0f_100_f85_f0f100f85f9ddf6e88201da968214119.jpgLes auteurs tentent également de relier l’activité de divers groupes criminels dans la région à des intérêts politiques et à des régimes de certains pays, afin de leur coller des étiquettes, de les diaboliser et de les désigner comme des cibles légitimes d’intervention. C’est une méthode assez ancienne, pratiquée par le département d’État et les services secrets américains. Cependant, cela n’a pas permis de réduire la criminalité dans les pays d’Amérique latine, où les États-Unis ont imposé leurs programmes de « sécurité », comme en Colombie, en Équateur et au Mexique. À l’inverse, lorsque les autorités locales ont commencé à résoudre elles-mêmes leurs problèmes, cela a réussi, comme sous la présidence de Rafael Correa en Équateur (photo), avec le soutien de Cuba dans le processus de négociation avec les groupes rebelles colombiens.

Le rapport conclut que les États-Unis tendent à privilégier l’usage de la force plutôt que le processus diplomatique, ce qui, face aux menaces constantes de Donald Trump à l’encontre de certains pays, suscite de graves inquiétudes quant à la possibilité de nouveaux conflits provoqués par Washington.

Il est indiqué que, en utilisant de manière innovante les capacités des forces de renseignement et de frappe, ou en élargissant leur application actuelle, les États-Unis peuvent exploiter les opportunités qui s’ouvrent en Amérique latine et atténuer les problèmes existants. Il est important de souligner que les résultats de l’utilisation des forces de renseignement et de frappe peuvent être atteints à des coûts relativement faibles, ce qui en fait un outil précieux pour promouvoir les intérêts américains en Amérique latine.

Il est clairement indiqué que le Pentagone peut mobiliser toute sa gamme de forces et de capacités. En complément d’autres instruments de la puissance nationale, les possibilités de la SFA du ministère de la Défense peuvent être utilisées pour relever un large éventail de missions dans diverses conditions stratégiques — de la lutte concurrentielle aux actions non conventionnelles et aux situations de crise…

Le ministère de la Défense peut mobiliser le Groupe de soutien à la sécurité des forces terrestres dans le sud (anciennement connu sous le nom de 1re brigade de soutien aux forces de sécurité), les forces spéciales et le Programme de partenariat étatique de la Garde nationale pour renforcer la coopération dans la lutte contre la corruption, qui constitue à la fois une base pour le trafic illicite de drogues et, dans certains cas, la promotion des intérêts chinois dans les pays d’Amérique latine.

ichlammages.jpgCe qui est le plus important, c’est que les pouvoirs communs en matière de sécurité sont en grande partie suffisants pour mener des activités dans le cadre du Partenariat stratégique, mais ces pouvoirs ne sont pas destinés à faire face à la pression économique dans les pays partenaires, qui est la principale méthode par laquelle la Chine étend son influence en Amérique latine. À cet égard, le ministère de la Défense des États-Unis pourrait envisager comment il pourrait contribuer à résoudre ces problèmes.

Fait intéressant, les États-Unis peuvent à tout moment mener une opération de force sous un faux prétexte. Cependant, agir par des mécanismes économiques leur est plus difficile, ce qui nécessite une approche plus sophistiquée pour empêcher la coopération des pays avec d’autres régions.

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Cela inclut la stratégie de dédollarisation, appliquée de manière systématique par certains pays, notamment via la Nouvelle Banque de développement des BRICS. Washington réagit nerveusement à la réduction de l’utilisation du dollar dans les paiements internationaux, et Donald Trump avait menacé d’imposer des sanctions tarifaires aux États qui passeraient à des mécanismes de paiement alternatifs. Selon l’expérience du Brésil après l’introduction de tarifs protectionnistes, les États-Unis dépendent davantage des livraisons de produits en provenance de ce pays, ce qui a conduit à de nombreuses exceptions.

La situation autour de l’Iran oblige également la Maison-Blanche à adopter une politique plus prudente, car des décisions impulsives, notamment en matière d’usage de la force, avant les élections législatives américaines, pourraient affaiblir la position du Parti républicain. Toutefois, il faut tenir compte du fait que le rapport RAND a un caractère consultatif, qu’il sera encore un certain temps analysé dans les couloirs du pouvoir aux États-Unis, synchronisé avec d’autres analyses de centres similaires, puis éventuellement intégré dans les plans stratégiques. Par conséquent, la mise en œuvre des modèles proposés se fera avec un certain retard.

Stendhal, Eros et politique

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Stendhal, Eros et politique

Claude Bourrinet

Pour un Destutt de Tracy, le maître à penser de Henri Beyle et le sensualiste idéologue qui guide parfois sa plume, l'amour ne serait qu'une « amitié perfectionnée ». L' « admiration » nous fait pénétrer dans l'univers balisé de la Carte du Tendre, et dans la taxinomie que Stendhal voudrait scientifique, qui explique le phénomène de « cristallisation », fixation hyperbolique sur les qualités de l'« objet » aimé, « objet » signifiant, comme l'on sait, non « chose », mais celle – en général – qui reçoit l'élan tendre et le désir de l'amant. L'amitié, dans un monde où le vocabulaire subit l'érosion d'usages répétés, pâtit d'une acception prosaïque, et tend à ne plus rien signifier. « Amour » serait évidemment à prendre tel quel, sans le crible des sophistications de salon. Et même au sens très large. Il s'agit de ce bonheur subtil et lumineux qui habite tout beyliste, cet acquiescement à la beauté du monde, ce pari risqué mais enivrant d'opter toujours pour ce qui est le plus haut, pour ce qui élève l'âme, ce grand « oui » nietzschéen, cette exaltation que les troubadours appelaient le joy. On ne saurait, si l'on est d'un métal apte à recevoir les coups de grâce stendhalien et de les renvoyer en écho, être complètement indemne d'une fréquentation attentive des ouvrages de l'auteur de la Chartreuse. Quand on plonge dans l'univers stendhalien, le vertige entraîne la vie, notre vie, dans une aventure exceptionnelle. Et soudain, nous pensons à cet aveu de Julien Gracq : " Si je pousse la porte d'un livre de Beyle, j'entre en Stendhalie, comme je rejoindrais une maison de vacances: le souci tombe des épaules, la nécessité se met en congé, le poids du monde s'allège; tout est différent : la saveur de l'air, les lignes du paysage, l'appétit, la légèreté de vivre, le salut même, l'abord des gens... ».

R160018374.jpgStendhal affirmait, avec une prescience singulière, qu'il ne serait lu qu'en 1880, ou en 1935. La remarquable étude de Paul Bourget à son sujet, parue en 1883 dans ses Essais de psychologie contemporaine, lui donnera raison. Dans les années 20, on ne cesse de gloser sur lui. Le beylisme s'échappe comme une fumée légère dans un air de plus en plus épais, dans la mesure même où, comme dira Georges Bernanos en 1947, la « vie intérieure » est l'objet d'une « conspiration » de la part de la modernité techniciste, massifiée, imprégnée d'une « imbécillité » volontiers criminelle, dont l'avenir proche, à l'aube des années trente, donnera tant d'illustrations. Et quoi de plus beyliste que l'amour, non le frottement des épidermes, mais ce désir d'échapper à l'horrible médiocrité du commun des hommes. Au risque de la solitude, car le véritable amour est souvent tragique. Nous ne sommes pas dans le jeu abstrait, logique, more geometrico (bien qu'il y ait, nécessairement, théâtralisation).

Le style de Stendhal se veut proche des oscillations du cœur. Il se veut volontiers négligé dans le ton, le vocabulaire, la syntaxe, juste la part d'incertitude qui, en fissurant l'expression, la rend plus proche de la vie, afin de nous faire voir, en même temps qu'entendre, les personnages qui portent ces voix. Bascule et ruptures de la phrase du reste sont fréquentes chez lui, pour suggérer par le glissement de la forme vers le silence, un sens qui outrepasse le dire, mais jaillit dans l'âme sensible comme une évidence du cœur. « Être vif à tous risques ; écrire comme on parle quand on est homme d'esprit, avec des allusions même obscures, des coupures, des bonds et des parenthèses; écrire presque comme on se parle ; tenir l'allure d'une conversation libre et gaie; pousser parfois jusqu'au monologue tout nu ; toujours et partout, fuir le style poétique, et faire sentir qu'on le fuit... », nous explique Paul Valéry, dans sa Préface à Lucien Leuwen.

Stendhal, par ailleurs, est tiraillé entre un platonisme, une aspiration exaltée vers toutes expressions de la beauté et du sublime, et une lucidité aiguë à l'égard des ingrédients prosaïques de l'existence, ayant touché de près ce qu'est la « vraie vie », sur le champ de bataille, et dans le commerce le plus humble, à Marseille comme à Civitta Vecchia.

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La vie de Stendhal est intimement mêlée à l'Amour, comme la treille à la rose. Il n'est certes pas aisé de cerner, de mesurer, d'anatomiser un homme tel que lui, qui s'appréhende d'abord par ses œuvres, d'une variété inégalée dans le monde littéraire, mais aussi par ce qu'il dit de lui-même, directement dans son Journal, ses souvenirs, son autobiographie, ses lettres et ses marginalia - fussent-ils inscrits sur sa ceinture - mais aussi indirectement, dans ses romans, ses nouvelles, ses essais, ses articles... Il s'est évertué de jouer la sincérité la plus radicale, jusqu'à la provocation, et, par des effets de brouillage et de miroirs biaisés, par des mensonges, tellement évidents, du reste, qu'ils ne trompent personne. Il se laisse deviner. La méfiance s'impose toujours, avec lui : « La conscience de Beyle est un théâtre, et y a beaucoup de l'acteur dans cet auteur », écrit Valéry. Si bien que la critique, depuis un siècle et demi est aussi abondante et volumineuse que ce qu'elle prend pour objet d'analyse. Car, contrairement à un Balzac, à un Zola ou à la plupart des romanciers, même lorsqu'on s'identifie, comme Flaubert, à un personnage, à l'exception de quelques-uns, comme Huysmans, et dût-on contredire les structuralistes, qui séparent ontologiquement l'auteur et l’œuvre, une similitude éclatante entraîne une fusion intime entre ce que fut toujours (car il ne changea guère, fondamentalement, de son enfance à sa mort) Henri Beyle, et son imagination, qui nous offrit, par des coups d'écriture qui ressemblent à des foucades ou à des fantaisies personnelles, pour ainsi dire en dilettante, des livres qui sont, pour paraphraser Nietzsche, de la dynamite.

Mais, au fond, la meilleure façon d'aborder Stendhal est de l'imiter, de se lancer dans sa vie comme par une charge de cavalerie, en aimant le galop autant que la prise du bastion (si tant est qu'on puisse s'en emparer). Stendhal insuffle une énergie qui est loin de s'épuiser, tellement elle était puissante en lui, et qui demeurera aussi longtemps qu'on aura besoin d'un Stendhal, c'est-à-dire tant que nous serons vivants.

Maintenant les faits, comme aurait dit Stendhal. Je ne vais pas dérouler la liste des « conquêtes », réelles ou fantasmées, de Henri Beyle. Notons, du reste, qu'il a toujours connu un échec fatal quand il a voulu jouer le machiavel de salon, ou le dom Juan cynique. Ses amours passionnées l'ont été pour ainsi dire pris par surprise. Mais j'aimerais revenir sur sa dernière passion, pour celle que Philippe Berthier, dans son Stendhal, estime plus beyliste que Beyle lui-même: «Giulia donnait en somme à Beyle une magnifique leçon de beylisme.» Il s'agit en effet de Giulia Rinieri, jeune femme de trente ans en 1830 (Beyle en avait quarante-sept), dite « Sienne », parce qu'elle était née dans cette ville merveilleuse, et avec qui Stendhal sera près de se marier. Stendhal marié ! Pour le plaisir, pour se donner une joie beyliste, que seuls les happy few peuvent apprécier, car le jouissance est complexe et simple à la fois, autant qu'une musique de Mozart, citons des morceaux du Journal de 1818 à1842, publié seulement en 1982 (en fait, qui sont des notes, des marginalia collectés par Victor del Litto. Le texte ci-dessous est un marginalium écrit sur un exemplaire de Promenades dans Rome):

"Paris, 23 janvier 1830. […] I speak with […] Si[enne], qui me ramène. Never so bonne. Comment expliquer cette bonté ?". « 3 février 1830 Singulier propos d'amour observé the third Feb[ruary] 1830. Droite devant lui, lui tenant la tête : « Je sais bien et depuis longtemps que tu es laid et vieux. » Et là-dessus kissing him. Amoureuse of the petit chose. »

12481321245.jpgCette relation amoureuse, sensuelle, mozartienne, sera ponctuées de rencontres intermittentes, d'abord en France, puis en Italie. « Il n'y a que les femmes à grand caractère qui puissent faire mon bonheur », affirme Stendhal. Il est vrai que cet amour, ou cette « amitié perfectionnée », comme aurait dit Destutt de Tracy, ne fut révélée que tardivement par les stendhaliens italiens. C'est en 1934 que L.-F. Benedetto publia Indiscrétions sur Giulia, aux Éditions Le Divan.

Là réside le beylisme. Le décrire serait long, mais non pas fastidieux. Cependant, il est un point, peut-être ultime, celui qui fait dire qu'on a vaincu l'Annapurna - encore que ce sentier âpre et escarpé soit en passe de devenir un boulevard, et qu'il faudra peut-être convoiter les espaces intersidéraux, bientôt, avec son vide contraint et ses radiations mortelles, pour se prévaloir du titre officieux de beyliste - c'est celui, ô combien précieux ! de bonheur. Mais, au fond, qu'est-ce que le « bonheur », du reste si côtoyé, comme son ombre, par le malheur, la souffrance, parfois le désespoir ? Si la chasse stendhalienne est un eudémonisme, elle n'est pas toujours un hédonisme ! On le voit bien quand il est question de cette affaire capitale qu'est l'Amour ! A moins qu'on ne s'élève encore, et qu'on accède à l'ultimum culmen, la liberté. Non cette idée que la révolution a diffusé universellement, ce genre de mot vague et sonore que Stendhal abhorre, mais cette prise de soi, égotiste, qui est un point capital du beylisme.

Stendhal n'est jamais dupe, il s'observe, trie ce qui est susceptible, même de loin, de l'engager dans le fond bourbeux de l'homme .  Le prix a payer est souvent la solitude. Signe de force, car d'énergie. Est-ce à dire que Beyle ne se donne jamais, mais se prête parfois, comme Montaigne ? Ce dernier ne croyait pas à l'amour-passion, et avait pour le commerce humain des prudences d'Indien. Comment donc aimer vraiment sans se donner, sans prendre tous les risques ? Toutefois, la question se pose surtout en politique, thème central de la modernité, depuis l'immixtion de cet impératif existentiel (« tout est politique ») à partir de 1789 (qui vit disparaître en Europe toute gaîté, note Stendhal en 1811). S'il est un domaine où l'on ne doit que se prêter, c'est bien celui-là. Le beyliste n'y trempe que son pied, admet plonger son corps dans la bataille, mais laisse toujours la tête – et le cerveau – hors de l'eau.

C'est pourquoi les positions politiques de Stendhal sont difficilement identifiables, si l'on omet son devoir d'être toujours libre. Il adhère au projet révolutionnaire, et même jacobin, mais il a des goûts raffinés d'aristocrate et éprouve de l'aversion pour la populace.  Il est amoureux de Bonaparte, le seul homme qu'il ait vraiment respecté, mais il honnit le tyran. Il prend parti pour les conspirateurs italiens, mais les trouve bien ennuyeux. Il admire la République américaine, mais lui reproche ses dimanches, son puritanisme, et tout bonnement qu'elle soit le contraire de la civilisation. Il est pour les « deux chambres », à l'anglaise, mais constate que la médiocrité en résulte. Il apprécie le libéralisme, mais s'avoue fasciné par les condottieri italiens du Moyen-Âge. Il est anti-clérical, mais trouve excellent que la papauté, à Rome, interdise toute expression politique, car les hommes, et surtout les femmes, sont comme compressés, ainsi que des marmites, au point de connaître les bouffées grisantes de l'amour et de l'art. En août 1825, il déclare : « Sauf en cas d'invasion, je ne me considère ni français ni anglais ».

Stendhal-le-primitif-de-la-modernite.jpgOn trouvera sans doute l'origine de la perception stendhalienne de la politique dans l’Éros. Beyle n'a jamais élaboré de théories, de systèmes se proposant d'apporter le bonheur aux peuples. Il s'est moqué des utopistes, des saint-simoniens, des fouriéristes, et il éprouvait une horreur instinctive pour la philosophie allemande, pour l'hégélianisme par exemple. Le bonheur ne pouvait être qu'individuel et passionnel. Aussi n'admettait-il que des régimes accueillant des interstices existentiels, qui permissent aux happy few de s'y couler et de vivre selon leurs besoins eudémonistes. C'est pourquoi il appréhendait avec horreur une éventuelle invasion de la libre Angleterre par les troupes napoléoniennes. Il jugeait avec réprobation le règne de l'Empereur – tout en adorant Bonaparte -, parce que Napoléon avait fait proliférer des légions d'adulateurs, de courtisans, d'imbéciles braves et stupides, grossiers et incapables d'une conversation telle qu'on en cultivait avant la Révolution. Il idéalisait les cités italiennes médiévales, cruelles et brillantes, amies des arts, de la beauté et de la force virile. L'érotisation de la politique n'est pas sans faire penser à Sade, qu'il lut, comme tous les grands écrivains du XIXe siècle, sous le manteau. Les « droits de l'homme » ne l'obsédaient pas, même s'il éprouvait une tendresse certaine pour les prisonniers victimes d'un tyran. Il était fasciné cependant par les assassins, politiques ou non, comme Charlotte Corday et Lacenaire. De la même façon que la sève amoureuse irrigue la nature et le cosmos pour susciter une fusion extatique, source d'ivresse esthétique s'emparant le l'âme et du cœur, elle peut se « pervertir » en rage de domination et de destruction.

Lamiel.jpgLe dernier roman de Stendhal, Lamiel, qu'il laissa inachevé, coupé par la mort, est significatif à cet égard, et répond à la Chartreuse comme un cri féroce à un chant d'amour, comme un rut flamboyant aux soupirs sentimentaux. Ce roman est l'éducation d'une femme, Lamiel, dont le nom est presque l'anagramme de Mélanie (Guilbert), l'actrice dont il partagea la vie en 1805. Celle-ci éprouvait une préférence sexuelle pour les femmes, et se suicida le 18 août 1828, faisant graver sur sa tombe : «Après le malheur d’être, le plus grand est d’appartenir à l’espèce humaine». C'est l'ultime ouvrage qui nous présente une héroïne monstrueuse, femme de tête, élevée pour les ambitions les plus ténébreuses par un médecin bossu et cynique, Sansfin. Elle collectionne hommes et femmes, s'élève dans la société aristocratique, qui est passée au crible de l'esprit impitoyable, et finit par suivre un assassin, Valbayre, dont elle est complice du crime qu'il a commis, pour terminer en incendiant le tribunal. Un finale wagnérien, d'une certaine façon, le crépuscule des héros stendhaliens, qui se consument, au seuil du néant, dans le grand brasier de la révolte et de la volupté d'avoir été.