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dimanche, 02 août 2026

La vengeance de Trump? Quel rôle les États-Unis pourraient-ils jouer dans la crise migratoire à Ceuta?

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La vengeance de Trump?

Quel rôle les États-Unis pourraient-ils jouer dans la crise migratoire à Ceuta?

Thomas Röper

Source: https://anti-spiegel.ru/2026/welche-rolle-die-usa-bei-der...

Dans le contexte de la nouvelle crise migratoire dans les presidios espagnols de Ceuta et Melilla, un rapport du Congrès américain fait sensation, car les États-Unis y ont modifié leur position sur les enclaves et ne les qualifient plus de villes espagnoles, mais de «villes administrées par l’Espagne».

La crise migratoire dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla fait la une en Allemagne et dans l’UE. Les médias s’interrogent sur les raisons qui ont mené à cette situation, où de plus en plus d’États membres de l’UE vont jusqu’à demander l’exclusion de l’Espagne de l’accord de Schengen sur la libre-circulation, tant que la situation ne sera pas sous contrôle.

Je souhaite attirer ici l’attention sur un rapport du Congrès américain du 30 avril 2026. Ce rapport a été rédigé dans le cadre de la préparation du budget américain pour 2027 et portait sur la «sécurité nationale, le Département d’État et les programmes associés». À la page 88, on trouve les observations suivantes concernant le Maroc :

«Le comité poursuit son soutien au Maroc pour la préservation des intérêts de sécurité nationale des États-Unis et alloue, dans le cadre des programmes d’investissement dans la sécurité nationale, au moins 20 millions de dollars, et au moins 20 millions de dollars dans le programme de financement militaire étranger. Le comité rappelle l’alliance historique entre les États-Unis et le Maroc, consacrée en 1786 par le traité de paix et d’amitié maroco-américain. Il constate que les villes administrées par l’Espagne, Ceuta et Melilla, se trouvent sur le territoire marocain et font toujours l’objet de revendications historiques de la part du Maroc. Le comité soutient les efforts du Secrétaire d’État pour promouvoir le dialogue diplomatique entre le Maroc et l’Espagne sur le futur statut de Ceuta et Melilla».

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Ce qui est décisif ici, c’est que le Congrès américain parle soudain de «villes administrées par l’Espagne», alors qu’auparavant les États-Unis n’avaient jamais laissé planer le moindre doute sur leur reconnaissance de la souveraineté espagnole sur ces villes. Il s’agit donc d’un changement important de la position américaine, qui, à l’époque, n’a été remarqué que par des experts et des médias spécialisés sur le sujet.

Lorsque, avec la crise migratoire actuelle, les premiers analystes ont découvert ce rapport, la plupart ont estimé que ce changement de cap américain était une sanction contre le gouvernement espagnol pour avoir refusé de soutenir les États-Unis dans la guerre contre l’Iran.

C’est bien sûr possible, mais ce n’est sans doute pas la raison première, car de tels rapports ne sont pas rédigés spontanément: ils sont préparés de longue date. Et il faut rappeler que le gouvernement espagnol était déjà tombé en disgrâce auprès de l’administration Trump l’été dernier, quand l’Espagne avait publiquement refusé, lors du sommet de l’OTAN de 2026, de consacrer 5% de son PIB à la défense et à la préparation militaire, ce qui avait provoqué la colère de Washington.

Il semble donc que le gouvernement américain ait décidé dès l’an dernier de rendre la vie difficile au gouvernement espagnol, par exemple en soutenant le Maroc dans le différend sur Ceuta et Melilla. Et peut-être que, dans la foulée, l’administration américaine a eu d’autres idées pour compliquer la vie de Madrid.

Mais restons sur le cas du Maroc, car il n’est pas du tout exclu que les États-Unis aient joué un rôle dans la crise migratoire actuelle. Il est en effet plus que peu probable que des dizaines de milliers de migrants se soient spontanément rassemblés au Maroc, sans coordination, pour traverser la mer à la nage vers Ceuta en quelques heures.

imaceutamigrges.jpgQue cette vague migratoire ne soit pas spontanée, on pouvait aussi le lire entre les lignes dans les médias allemands comme Der Spiegel. Der Spiegel rapportait que le Premier ministre espagnol Sánchez, lors de sa visite à Ceuta vendredi midi, évitait toute accusation contre le Maroc, alors que les gardes-frontières marocains n’étaient intervenus que jeudi soir. Avant cela, ils avaient donc laissé faire les migrants sans réagir.

Der Spiegel écrit ensuite :

« Un journaliste lui demande si le royaume coopérait vraiment aussi bien qu’il le prétendait. Après tout, c’était parfois l’ambiance de fête sur la plage. Les gardes-frontières marocains n’auraient-ils pas fermé les yeux ? Sánchez a éludé la question. Il a parlé d’une attaque. Mais il n’a pas voulu dire explicitement qui avait porté atteinte à l’intégrité territoriale de Ceuta – manifestement par calcul stratégique. »

Chacun peut donc se demander ce qui lui semble le plus vraisemblable: l’afflux de migrants était-il un événement spontané, sans aucune planification? Ou le gouvernement marocain a-t-il coordonné tout cela en coulisses, en ordonnant à ses gardes-frontières de rester passifs aussi longtemps que possible? Et si c’est le cas, dans quelle mesure est-il probable que le gouvernement marocain ait agi avec le soutien du gouvernement américain, qui souhaite punir l’Espagne pour sa désobéissance en matière de réarmement dans le cadre de l’OTAN, la guerre contre l’Iran et d’autres différends avec Washington?

Si, par exemple, l’UE devait suspendre l’accord de Schengen avec l’Espagne, ce serait un coup dur pour le gouvernement espagnol, qui y perdrait sûrement des voix lors des prochaines élections. Et c’est précisément ce que souhaite le gouvernement américain: un nouveau gouvernement espagnol, à nouveau obéissant envers les États-Unis.

Nous avons donc ici, une fois de plus, une de ces «coïncidences» où un événement apparemment spontané sert à cent pour cent les intérêts américains…

Parution du numéro 497 du Bulletin celinien

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Parution du numéro 497 du Bulletin celinien

Sommaire:

2026-07-08-BC-Cover.jpgLe cristal et la haine (Puissance stylistique et violence constitutive dans l’œuvre de Céline)

Céline dans “Les Nouveaux Temps” (2e partie)

Dans la bibliothèque de Céline (Pucheu, Trotski, Macaulay)

 

Salaud

La vénérable Société d’Études céliniennes (fondée en 1976 par Philippe Alméras, Jean-Pierre Dauphin (†), Antoine Gallimard, François Gibault et Henri Godard) ne craint pas d’évoquer (sur son site internet) « le courant actuel de “Céline’s bashing” » qui sévit depuis plusieurs années. Et de préciser : « Il ne suffit pas que Céline ait été antisémite, il faut encore que ce “monstre” ait été embusqué, colonialiste, collaborationniste et sans aucun doute payé par les nazis. » Ce courant anti-Céline, précise la SEC, est animé par Taguieff, Roynette et quelques autres. Elle aurait pu écrire : et beaucoup d’autres. Cela n’est pas sans conséquence : les éditeurs renâclent à publier des études sur lui (elles ne se vendent guère) et les thèses le concernant se raréfient.
 
Dans l’entretien qu’il nous a accordé en mars, Jean Monnier (Université de Californie) confiait que dans le monde universitaire américain d’aujourd’hui, Céline est un inconnu :  « Les thèses le concernant ne se raréfient pas, elles sont inexistantes », ajoutait-il. Il y a quelques années, Le Bulletin célinien comptait 400 abonnés ; il en a aujourd’hui 300.
 
L’éditeur canadien Rémi Ferland notait récemment qu’il a fallu cinq ans pour que l’avant-dernière réimpression de son édition critique des Écrits polémiques (tirée à seulement 500 exemplaires) fût épuisée. Et, depuis, le retirage (même quantité) ne trouve plus guère d’acquéreur. À force de dresser de Céline le portrait le plus haïssable, il est naturel que les gens s’en détournent et refusent de s’intéresser à son œuvre. Et ce n’est pas l’ouvrage de Jocelyne et Guy Laplagne qui va  modifier les choses. Son titre, Les passions toxiques de Louis-Ferdinand Céline. Autopsie d’un génie sinistre, est suffisamment éloquent pour s’en convaincre. Dans son livre D’un salaud l’autre (Nazis et collaborateurs dans le roman français), paru il y a dix ans, Marion Duval (photo) fit mieux.
 

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Dans ce qui est à l’origine une thèse de doctorat, cette professeure d’une université de l’Ohio mit dans le même sac l’officier SS Maximilien Aue (narrateur des Bienveillantes de Littel), l’hitlérien Abel Tiffauges (héros du Roi des Aulnes de Tournier), le collabo Clément Duprest (dépeint par Daeninckx dans son Itinéraire d’un salaud ordinaire), le commandant du camp d’extermination d’Auschwitz (personnage du roman La Mort est mon métier de Robert Merle), Adolf Hitler (dont Emmanuel Schmitt a écrit une biographie romancée, La Part de l’autre) et… le Céline de la trilogie D’un château l’autre, Nord et Rigodon.
 
L’auteure entendait mettre en évidence l’existence d’un archétype littéraire de la figure du “salaud”. Cela me ramène quinze ans en arrière quand Céline fut retiré des “Célébrations nationales” où il avait initialement été inscrit pour le cinquantenaire de sa mort. Et ce au grand dam de Henri Godard, rédacteur de la notice le concernant. Je m’étais alors imprudemment fait l’écho d’une dépêche qui rapportait un sien propos qualifiant précisément Céline de “salaud”. Ce qui avait heurté les lecteurs du BC qui ont, comme moi, la plus grande considération pour son travail. Aussi ne tarda-t-il pas à m’adresser cette mise au point :  « Je n’ai jamais prononcé  pour mon compte la phrase “Céline est un pur salaud” qui m’est prêtée par l’AFP. Tout au plus ai-je pu la citer pour m’en dissocier, et le journaliste aura fait la confusion. J’avais négligé jusqu’à présent de faire la rectification, mais je vois que certains de vos lecteurs s’émeuvent de trouver cette phrase dans ma bouche, je les comprends, c’est pourquoi je vous serais reconnaissant de signaler ce démenti. ». Clair et net.

• Marion DUVAL, D’un salaud l’autre (Nazis et collaborateurs dans le roman français), Presses Universitaires François Rabelais, coll. “Perspectives littéraires”, 2015, 220 pages (22 €).

Les souvenirs d’un Gaulois d’Europe occidentale

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Les souvenirs d’un Gaulois d’Europe occidentale

par Georges Feltin-Tracol

Memoires-identitaires.jpgPrise dans ses convulsions fantasmatiques habituelles, la grosse presse subventionnée le présente toujours en idéologue-phare de l’extrême droite. Traité début juillet 2026 de «papy FN» par un piètre journaliste 1, il demeure le principal propagateur de concepts déterminants tels la préférence nationale, la ré-information, l’Europe-puissance et la remigration. Il poursuit un combat entamé en 1968. L’année dernière, Jean-Yves Le Gallou a publié Mémoires identitaires, son autobiographie intellectuelle, politique et militante 2.

Ses détracteurs habituels, écrivassiers sans talents et autres fumistes diplômés en expertise ès - « extrême droite » sans contours précis, devraient les lire, car elles rectifient leurs sempiternelles antiennes colportées. Il faudrait cependant travailler et cesser de consulter les notes du renseignement territorial et de la préfecture de police de Paris. Un pareil effort chamboulerait leur paresse innée. Et pourtant !

Quelques aperçus intimistes

Avec tact et pudeur, Jean-Yves Le Gallou dévoile au lecteur un pan de sa vie privée. L’un de ses fils a relu au préalable le manuscrit. Ainsi évoque-t-il Anne-Laure Blanc, la mère de leurs quatre garçons, au « caractère (fort) bien trempé, une vive sensibilité, une intelligence aiguisée (p. 41). Il rend publique « notre séparation survenue en 2021 après quarante-six ans de mariage. Séparation douloureuse dont je porte la responsabilité, des élans personnels m’ayant éloigné des règles du mariage (p. 253) ».

Plus plaisant, cette ancienne bête à concours (lauréat au concours général de géographie, puis d’histoire, diplômé en sciences politiques et énarque) 3 se souvient avec émotion et fierté qu’en novembre 1998, son troisième fils reçoit une distinction « en l’honneur des meilleurs apprentis cuisiniers de France (p. 187) ». Quelques années plus tard, ce dernier régalera avec talent les convives aux universités d’été européennes du GRECE (Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne). Lors de la dernière soirée, plus solennelle, il étonnera même l’assistance par son aisance à cracher le feu… Jean-Yves Le Gallou insiste enfin sur cette hygiène mentale et physique qu’est l’alpinisme qu’il pratique avec assiduité. À l’instar d’un autre excellent alpiniste, métaphysicien de son état, Julius Evola, il vante «une école de la beauté. Une école de la volonté. Une école d’humilité aussi. Une rude école enfin (p. 186)».

Ce livre comporte néanmoins quelques erreurs. Dans une note en page 40, Arnold Gehlen est qualifié d’ ancien secrétaire d’Ernst Jünger (note 19, p. 40)». Il le confond avec Armin Mohler! L’auteur assiste aux funérailles de Jean Ferré en «septembre 2006 (p. 230)». Or le fondateur de Radio Courtoisie décède un 10 octobre 2006… Il place les «grottes de Bétharram (p. 222)» en Occitanie alors qu’elles se trouvent aussi en partie en Nouvelle-Aquitaine. Il mentionne en page 111 l’action électorale de Jean-Pierre Stirbois en 2002 et en 2003 qu’il faudrait lire les élections cantonales de 1982 et municipales de 1983. Il parle de «Maurice Trillat (p. 147)». Né en 1940 et mort en 2020, ce journaliste communiste qui suivait le Front national pour Antenne 2, la future France 2, avec toute l’objectivité souhaitable bien sûr, se prénommait en réalité… Marcel.

Jean-Yves Le Gallou se montre en outre vachard à l’encontre de certains de ses collègues hauts-fonctionnaires, en particulier Arnaud Teyssier, auteur d’ouvrages intéressants 4. Il le dépeint en «homme intelligent et intrigant (p. 209)», par ailleurs «sournois (p. 207)» parce qu’il brigue une promotion qui revenait de droit à l’auteur.

le-defi-gaulois-jean-yves-le-gallou.jpgRédacteur en 2001 du Défi gaulois. Carnets de route en France réelle, Jean-Yves Le Gallou assume sa celticité avec sa famille paternelle provient «d’un petit coin de Bretagne intérieure, du Trégor, l’un des sept évêchés de Bretagne (p. 15)». Cela ne l’empêche pas de se sentir aussi européen avec un «arrière-grand-père italien, travailleur immigré venu de Pontremoli au pied des Apennins, apportant comme une goutte de latinité dans le vieux sang gaulois (p. 18)». Il perpétue cet héritage puisque «de 1975 à 1984, quatre fils arrivent dans notre foyer. […] Aujourd’hui, une petite-fille et dix petits-fils prolongent la lignée (p. 42)». À l’occasion d’émissions radiophoniques ou télévisées, il a signalé que l’une de ses belles-filles est Écossaise. Contradiction? Non! «L’identité territoriale […] doit marier l’attachement à la langue et à la culture locale, l’amour du territoire et de ses paysages, sans pour autant nier ou renier les origines ethniques du peuple. Fondé sur un tel triptyque l’enracinement régional est un atout face au grand magma mondialiste (p. 131)».

Hors les aspects personnels et familiaux, Mémoires identitaires dressent le bilan fort négatif d’un demi-siècle d’effondrement général. Jean-Yves Le Gallou a assisté au «Grand Basculement», c’est-à-dire au «bouleversement sans précédent des valeurs et des normes (p. 8)».

imacdhpnges.jpgUne jeunesse déjà marquée par l’union des droites…

Mai 1968 cueille à froid le jeune étudiant destiné à une belle carrière dans l’administration centrale. Une sensibilité de droite l’amène à suivre « trois groupes différents: les CDR, les Comités de défense de la République, le CELU, Centre d’études pour les libertés universitaires, et le GRECE, Groupement de recherches et d’études pour la civilisation européenne. Le gaullisme de réaction, le catholicisme de tradition ou le renouveau identitaire (p. 31)». Il se montre particulièrement critique de la présidence de Georges Pompidou (1969-1974).

Pour ses contemporains, ce quinquennat symbolise les dernières années des « Trente Glorieuses », du plein emploi et de la croissance économique. Or, c’est au cours de cette période faste qu’apparaissent les germes de la décadence. Pompidou ne réagit pas au coup d’État du 16 juillet 1971 fomenté par le Conseil constitutionnel 5. Par une décision cruciale, le Conseil constitutionnel élargit son champ d’interprétation aux préambules des constitutions de 1946 et de 1958 en créant un soi-disant  «bloc de constitutionnalité». C’est sous Pompidou qu’est adoptée la première loi liberticide en matière d’expression publique: la sinistre loi Pleven. «Les idées qui déplaisent ne sont plus considérées comme des opinions mais comme des délits (p. 271)».

Georges_Pompidou_(cropped_2).jpgEn politique étrangère et européenne, l’ancien premier ministre de Charles De Gaulle entre 1962 et 1968 accepte l’adhésion à la Communauté économique européenne du Royaume-Uni. Il y introduit une Grande-Bretagne «telle qu’elle était, c’est-à-dire avec son tropisme américain et sa volonté de transformer une union douanière en zone de libre-échange. C’est fait. Les réformes sociales et les réformes de la formation professionnelle allaient apporter une nouvelle manne financière aux grands syndicats monopolistiques, renforçant ainsi leur capacité de nuisances (p. 53)».

Nostalgique de la prestance politique de son prestigieux prédécesseur, Jean-Yves Le Gallou estime que «c’est avec Georges Pompidou que s’est mise en place la loi d’airain de la Ve République selon laquelle le président N+1 fait regretter le président N: Pompidou, le bon sens cantalou gâté par l’encanaillement parisien; Giscard, entre libéralisme avancé et conservatisme éclairé; Mitterrand, un style de droite au service d’une praxis de gauche; Chirac, la carcasse d’un para, la vista d’un conseiller général; Sarkozy, entre action et agitation, le goût de l’action, mais, ciel !, pour quoi faire? Hollande, le roi fainéant; Macron 1: Narcisse choisi par Davos; Macron 2: Héliogable, prince de l’empire woke (pp. 54 – 55)».

Les réticences de l’énarque haut-fonctionnaire le détournent du parti gaulliste et le conduisent dans le sillage des républicains indépendants d’obédience giscardienne. En 1977, dans Les rats noirs 6, Grégory Pons interroge un ancien militant d’Occident rallié au Parti républicain giscardien. Est-ce Jean-Yves Le Gallou ou bien Alain Madelin et Gérard Longuet ?

817VBc35hdL.jpgJean-Yves Le Gallou salue la mémoire d’Alain Griotteray (1922-2008) qui lança très tôt une radio libre d’audience locale, Radio Alpha, qui deviendra ensuite Radio-Solidarité avant que cette dernière se transforme en 1987 en Radio Courtoisie!

Maire de Charenton-le-Pont (Val-de-Marne) de 1973 à 2001, député de 1967 à 1997 à trois reprises, Alain Griotteray organise la manifestation de résistance nationaliste sous l’Arc de Triomphe à Paris le 11 novembre 1940. Fort de ce passé incontestable de résistant, il n’hésite pas à rappeler l’engagement des nationalistes et autres royalistes, maurrassiens ou non, dans la France libre et dénonce les premiers ravages de l’immigration, incarnant ainsi «la filière résistante, à la charnière de la droite et de l’extrême droite (p. 107)».

Un profil semblable se retrouve chez Pierre Sergent. Ancien officier du 1er REP (Régiment étranger de parachutistes) devenu journaliste et écrivain, il agit en jeune maquisard avant de devenir le chef de l’OAS – Métropole autour duquel va se cristalliser après la fin de l’Algérie française un noyau solidariste. Plus tard, militant et élu du FN, c’était «un ami d’Israël (p. 103)». «Sa femme, Chouki, est d’origine juive (p. 103)». Bref, «l’extrême droite, c’est la marque épouvantail qui s’adapte à toutes les personnalités d’où qu’elles viennent dès qu’elles s’écartent de la doxa (p. 242)».

542x8clhorl40.jpgEn parallèle à ses activités professionnelles et politiques, Jean-Yves Le Gallou découvre la métapolitique. Il contribue au lancement du Club de l’Horloge qui pratique l’entrisme dans les forces politiques hors de la Gauche et dans la technostructure administrative. Parmi les bénévoles qui s’affairaient parmi les sympathisants « horlogers » se démène une future jeune actrice: Fanny Ardant. Il y rencontre « le plus intelligent d’entre nous, le vicomte président Henry de Lesquen, X – ENA 7 (p. 136) ».

En politique avec Giscard d’Estaing

Des divergences personnelles, tactiques et idéologiques séparent bientôt le GRECE du Club de l’Horloge si bien qu’au moment de la sordide campagne de presse de l’été 1979, «il n’y a personne pour défendre la Nouvelle Droite dans son ensemble, terme qui pourtant s’imposera dans la durée. Les uns – le GRECE – revendiquent le terme “Nouvelle culture”. Les autres – le Club de l’Horloge – se définissent comme “nouveaux républicains” (sélection, méritocratie, souveraineté). Par l’intermédiaire de Jean-Claude Valla – ancien secrétaire général du GRECE et numéro deux du Figaro Magazine -, j’essaie de maintenir une fragile passerelle entre Yvan Blot et Alain de Benoist dont les orientations et les intérêts, sinon les ego, s’opposent (p. 68)». Il regrette aujourd’hui le gâchis d’autant que «le GRECE et Nouvelle École vont jouer un rôle majeur dans la diffusion et la popularisation de thèmes intellectuels transgressifs (p. 40)».

President_Mitterand_bij_slotzitting_Europa_Congres_Mitterand,_kop,_Bestanddeelnr_934-2444_(portrait_crop).jpgL’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, du Parti socialiste et de la Gauche en 1981 ainsi que la rivalité croissante entre Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac et Raymond Barre plongent Jean-Yves Le Gallou dans le bain électoral dans le cadre de l’entente entre l’UDF et le RPR. Bien qu’éphémère maire-adjoint de la Culture de la ville d’Antony dans les Hauts-de-Seine de 1983 à 1985, il suit avec intérêt l’initiative de son ami «Horloger» et ancien cadre du RPR, Bruno Mégret. Assisté par Jean-Claude Bardet, bras droit naguère de Dominique Venner à l’Institut d’études occidentales (IEO), Bruno Mégret organise les Comités d’action républicaine (CAR) qui « sont un peu l’ancêtre de la “droite hors les murs” des années 2010. Beaucoup de cadres attirés par un discours de qualité. Peu d’électeurs faute de visibilité médiatique (p. 75)».

Aussitôt étiqueté « mauvais pensant », Jean-Yves Le Gallou choisit de rejoindre un Front national en pleine ascension électorale. Il devient ainsi le tout premier énarque du mouvement national-populiste. Député français au Parlement européen (1994-1999) et président du groupe FN au conseil régional d’Île-de-France (1986-1999), il exerce en simultané la fonction du secrétaire national aux élus auprès de Carl Lang, secrétaire général du FN, et celle de délégué national aux études sous la direction de Bruno Mégret, délégué général du FN.

Bruno_Megret_bordeaux.jpgIl contribue à la violente scission de 1998, à la fondation du FN – MN (Mouvement national), puis du MNR (Mouvement national-républicain), à la campagne présidentielle de Bruno Mégret (photo) en 2002, puis, las des déconvenues électorales successives, renoue avec la métapolitique à travers l’association Polémia qui aborde le traitement de l’information.

On oublie toutefois que Jean-Yves Le Gallou a été de 1986 à 1988 le secrétaire général du groupe FN à l’Assemblée nationale. Grâce à l’instauration du scrutin de liste départementale à la proportionnelle en 1985, trente-cinq candidats du Rassemblement national, alliance électorale conclue autour du FN, des divers-droite, des socio-professionnels et du CNIP (Centre national des indépendants et des paysans), siègent au Palais-Bourbon. Avec le recul, il juge ce « groupe parlementaire à la fois brillant et travailleur (p. 89). Certains élus l’irritent à l’instar du radiologue François Bachelot, «élégant quadragénaire, narcissique et mégalomane, sorte de péteur mondain, portant toujours un nœud papillon (p. 110)».

Une cheville ouvrière du frontisme naissant

À ce poste stratégique, il subit les manigances du chiraquien Charles Pasqua qui veut la disparition du groupe FN par l’intermédiaire de quelques séides et d’attaques continues d’une presse mensongère aux ordres. Cette dernière explique à longueur d’articles que Jean-Marie Le Pen est seul ou bien que les responsables du FN sont incompétents. En fait, «la “compétence” se résume ainsi pour un homme politique: proposer des micromesures techniques dans le cadre du maxi-conformisme global. Est présumé “compétent” celui qui ne remet pas en cause la doxa (p. 91)». Il souligne cependant qu’aucun élu du groupe ne prévoit que «les privatisations de 1986 mettraient en place une caste d’oligarques, dans le cadre d’un capitalisme de connivence (p. 89)». Malgré les ordres de ne pas discuter avec les « maudits », des élus du RPR et de l’UDF osent quand même leur parler. Maire de Moulins dans l’Allier de 1972 à 1989, Hector Rolland, anti-chiraquien avoué, a su protéger sa commune «du saccage architectural auquel se sont livrés tant de ses collègues, maires comme lui de villes moyennes (p. 48)»8.

Jean-Yves Le Gallou soutient avec raison que «la transparence, ce n’est pas la victoire de la morale, c’est celle de l’arbitraire des professeurs de morale (p. 134)». Pour preuve, la personnalité panthéonisée de Robert Badinter «qui se contrefichait de ces crétins d’électeurs pour imposer ses vues (p. 78)» et dont l’action à la tête du Conseil constitutionnel fut si néfaste.

ob_f7b8c1_roger-galiot.jpgLa dissolution de l’Assemblée nationale en 1988 met un terme à l’aventure parlementaire du frontisme en tant que collectif pour une trentaine d’années. Cette disparition n’empêche pas la montée en puissance du FN dans les urnes. En 1983, Roger Galliot, le maire anti-indépendantiste de Thio en Nouvelle-Calédonie de 1971 à 1985 adhère au FN, ce qui en fait le premier édile frontiste de l’histoire. Lors des élections municipales de 1989, le FN remporte une trentaine de municipalités dont la commune de Saint-Gilles dans le Gard avec Charles de Chambrun, le grand ami de la firme néo-coloniale Disney.

Cadre éminent du FN, Jean-Yves Le Gallou reconnaît que «la force du FN des années 1990, c’était l’articulation d’un chef charismatique et d’un appareil militant s’implantant localement (p. 189)». «Dans l’âge d’or de l’ère Le Pen, dans les années 1990, ce qui fera la force de l’appareil du Front national, alors présent sur de vastes territoires géographiques et idéologiques, ce sera l’amalgame heureux de forces différentes mais complémentaires: schématiquement, des réseaux catholiques et des réseaux néo-droitiers structurant une masse de RPR déçus. Sans oublier quelques anciens “activistes” ayant échappé à la reconversion dans la droite de gouvernement par les réseaux Albertini 9 (p. 38)».

Face à l’adversité, il a pour principe cardinal d’« assumer et organiser la défense, médiatique et judiciaire, du mis en cause (p. 149)», fidèle à sa ligne de conduire de «soutenir les militants attaqués même s’ils avaient pu commettre des erreurs (p. 150)». Ce comportement lui vaut la vindicte du système médiatique et des magistrats. Qu’importe puisque la pratique assidue de l’alpinisme lui permet de «se constituer une armure intérieure pour affronter l’extérieur. Et puis il y a la vie et la reconnaissance au sein d’une communauté dissidente (p. 206)».

31264315644.jpgSoucieux de transmettre son expérience et de former des cadres efficaces et compétents, il participe à la revue théorique du FN, Identité, dont la direction revient à son vieux compère Jean-Claude Bardet. Cette revue «est un chaînon essentiel dans le phylum évolutif du courant identitaire (p. 161)». Certes, «pour ma part je n’ai jamais été dans les structures identitaires, mais j’ai été un de leurs compagnons de route. Un grand frère, voire un grand-père. Un fournisseur de munitions intellectuelles. Un relais de leurs actions. Un soutien dans l’adversité (p. 243)». Cela n’évite pas d’en être le théoricien le plus en vue…

Réalisation de la Nouvelle Droite

Se penchant sur l’ensemble des travaux du GRECE et du Club de l’Horloge, il estime que «les intuitions biologiques, inégalitaires et identitaires des années 1970 étaient les plus pertinentes (p. 68)». Il aurait néanmoins pu reconnaître le bien-fondé des analyses géopolitiques percutantes des décennies 1980-1990 Ainsi, rapportant le rôle hégémonique des États-Unis depuis 1989, admet-il que «non vraiment,“l’Occident” n’est pas notre ami! (p. 166)». Sa remarque sur «Guillaume Faye, toujours en excès de vitesse intellectuelle (p. 44)» est fort juste.

Bravant une nouvelle fois le politiquement correct, il qualifie le CRIF (Conseil représentatif des institutions juifs en France) d’«organisme dont l’influence s’exerça puissamment dans les années 1980-2010 dans deux directions: l’infléchissement de la politique étrangère française dans un sens plus complaisant envers Israël et les États-Unis, et des prises de position de plus en plus favorables à l’immigration. Un dernier point particulièrement nuisible à la France et aux Français et dont la communauté juive est devenue elle-même victime (p. 71) »… Cible fréquente de violences judiciaires ordinaires et d’abus médiatiques répétés, il remarque que «le système peut compter sur le zèle des magistrats administratifs pour punir ceux qui lui désobéissent. Le gouvernement des juges n’est pas le défenseur des libertés, il est le gardien de l’ordre politiquement correct (p. 184)». Dès lors, le désir mortifère du macronisme de pénaliser les réseaux sociaux et leur libre-expression revient à renforcer la censure ambiante. Sous prétexte de lutter contre la désinformation alors que «la fake news d’hier est la réalité de maintenant (p. 112)», il constate que «la dérive liberticide de l’extrême centre est désormais sans frein (p. 274)». Sa dernière illustration concerne le défilé du 14 juillet 2026 avec des spectateurs contraints de s’enregistrer par QR-code!

Hostile à l’apparition d’une bureaucratie supplémentaire aux échelles intercommunale et régionale, il note que «la métropole a une géographie aux frontières floues qui ne correspond ni à celles des communes, ni à celle des États. Un concept propice à l’avènement d’un monde postdémocratique dont la marche est assurée par les grands oligopoles mondiaux (p. 129)». Grande surprise de voir Jean-Yves Le Gallou entériner les arguments valables du royalisme légitimiste en page 116, il déconstruit avec bonheur la fausse divinité République hexagonale!

ob_9430e9_europeen-d-abord.jpgVers une synthèse celto-franque européenne

Observant que «la nation n’a plus de frontières et l’État joue contre la France et les Français. L’État a contribué à faire la France, il la défait désormais car il est passé sous le contrôle des coteries syndicales, culturelles, associatives et religieuses anti-identitaires (p. 197)», «la République, ce n’est plus le rayonnement universel de la France, c’est l’invasion de la France par l’universel (p. 118)». Dorénavant, «la France unitaire est devenue multiraciale, multiculturelle, multicivilisationnelle (p. 197)». Dans ces conditions, cette «République est une marâtre indigne qui, après avoir interdit aux Bretons de parler leur langue, finance dans ses écoles des cours d’arabe, la langue du Coran. Quant aux sacro-saintes “valeurs de la République”, elles ne sont que le cache-sexe de la dictature du politiquement correct (p. 193)», d’où son ralliement en 2022 à la candidature présidentielle d’Éric Zemmour où il côtoie son vieux compère Bruno Mégret et la figure de proue de la droite souverainiste Philippe de Villiers.

71dE8REx4FL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgConcernant la remigration appelée naguère l’«inversion des flux migratoires (p. 263)», «au départ, j’avais trouvé le thème rude; et pourtant, si l’on prend en compte les dynamiques démographiques, entre la remigration et la submersion, il n’y a pas de tiers parti. Alors, va pour la remigration ! (p. 244)». Jean-Yves Le Gallou en est devenu le principal penseur et praticien dans l’aire francophone.

Il conclut son autobiographie par un vibrant appel à la nostalgie du futur. Plutôt que revivre de grands moments de l’histoire, il aimerait «être réincarné en 2080 ou en 2100 pour voir la suite… (p. 283)». En s’écriant «Soyons archéofuturistes! (p. 279)», il appelle les nouvelles générations européennes à choisir la voie ethno-communautariste, meilleur gage possible pour une révolte salutaire et l’éventuelle libération continentale. Ainsi Jean-Yves Le Gallou prendrait-il les traits d’un Che Guevara des peuples autochtones du Vieux Continent…

GF-T      

Notes: 

1 : Jean-Loup Adénor, « Jean-Yves Le Gallou. L’extrême droite décongèle papy FN », dans la scrofuleuse rubrique « Les champions de la droite », Charlie Hebdo du 17 juillet 2026.

2 : Jean-Yves Le Gallou, Mémoires identitaires. 1968 – 2025 : les dessous du Grand Basculement, Via Romana, 2025, 290 p., 25 €. Toutes les citations non mentionnées en notes proviennent de cet ouvrage.

3 : Cf. sa notice dans Emmanuel Ratier, Encyclopédie politique française, Faits et Documents, tome 1, 1992, pp. 412 – 413. Il est préférable de consulter cette somme biographique plutôt que d’effectuer des recherches dans la version française guère fiable de Wikipédia.

61YZ4i03S9L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpg4 :  Arnaud Teyssier a écrit, entre autres, Charles Péguy. Une humanité française (2008), Richelieu. L’Aigle et la Colombe (2014), Philippe Séguin : le remords de la droite (2019) – ô paradoxe pour celui qui a récusé toute rupture avec le Système au moment de la campagne référendaire contre Maastricht en 1992 ! - ou l’excellent De Gaulle 1969, l’autre révolution (2019).

5 : Le Conseil constitutionnel est alors présidé par un ennemi intime de Pompidou, le gaulliste Gaston Palewski.

6 : Grégory Pons, Les rats noirs, Éditions Jean-Claude Simoën, 1977, le chapitre 5 « Les transfuges » avec un certain André L., pp. 101 à 106.

7 : X pour l’École polytechnique.

8 : Enfant abandonné et surnommé «Spartacus» pour sa propension à clamer ses poèmes en séance, Hector Rolland (1911-1995) confie dans ses Souvenirs dérangeants d’un godillot indiscipliné (Albin Michel, 1990) son grand estime pour ses collègues du FN. Il tente sans succès avec Christine Boutin (UDF) et Michel de Rostolan (FN) de créer un groupe d’étude parlementaire pour favoriser l’accueil à la vie.

81Y1KAwF5AL._UF1000,1000_QL80_.jpg9 : Sur Georges Albertini, cf. Pierre Rigoulot, Georges Albertini, socialiste, collaborateur, gaulliste, Perrin, 2012.

John Dee, Mackinder et l’imaginaire géopolitique

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John Dee, Mackinder et l’imaginaire géopolitique

Markku Siira

Source: https://markkusiira.substack.com/p/john-dee-mackinder-ja-...

L’histoire est pleine de continuités intellectuelles surprenantes qui s’étendent sur des siècles et relient les penseurs, leurs ambitions et leurs utopies de domination mondiale à travers différentes époques. Il s’agit aussi d’imaginaire géopolitique – de la manière dont le pouvoir a été imaginé, cartographié et légitimé.

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La politique, la géographie et une pensée plus ésotérique s’entrelacent de façon particulièrement nette dans l’histoire britannique. Au musée d’histoire des sciences d’Oxford, on conserve une copie en marbre de la tablette de John Dee, sur laquelle est gravé l’alphabet énochien qu’il a créé – vestige concret d’une époque où les sciences occultes et la politique du pouvoir allaient de pair.

Mathématicien, astrologue, occultiste et conseiller de la reine Élisabeth Ière, Dee n’était pas seulement le sage de la cour, mais un réaliste magique qui comprenait que de grands objectifs nécessitaient un grand pouvoir. Il visait à atteindre des « vérités pures », une compréhension transcendante des formes divines – et le pouvoir sur le destin de l’humanité que pouvait conférer ce savoir occulte. Sa bibliothèque était la plus vaste d’Angleterre et il évoluait aisément dans les cercles intellectuels et politiques européens.

bf6181694ab39ae1e136c5ea10ece2bf.jpgL’ouvrage le plus connu de Dee, la Monas Hieroglyphica (La Monade hiéroglyphique), publiée en 1564, est à la fois un livre ésotérique et un symbole – une tentative de condenser les principes fondamentaux de l’univers en une seule image. Avec cette clé symbolique, Dee construisit sa propre métaphysique politique, dont le cœur était l’unification des peuples et des cultures sous la couronne britannique. On attribue à Dee l’invention du concept « d’Empire britannique », et il croyait que la concentration du pouvoir apporterait ordre et paix à l’ensemble du monde connu.

L’héritage de Dee s’est perpétué dans la pensée géopolitique anglo-saxonne. Il fut le premier à esquisser pour la Grande-Bretagne une stratégie globale centrée sur le contrôle du pôle Nord. Qui contrôle le pôle contrôle le monde – non seulement physiquement, mais aussi métaphysiquement, comme partie d’un plus grand système symbolique. Dee associait des légendes arthuriennes médiévales et les mythes du mont Meru, de l’Arctogaïa et d’Ultima Thulé aux objectifs politiques de son époque.

La vision de Dee s’est incarnée de la façon la plus concrète dans un plaidoyer de forme juridique qu’il adressa à la reine Élisabeth en 1578, intitulé Brytanici Imperii Limites. Il y affirmait qu’Élisabeth disposait d’un «droit royal» (title royall) sur toutes les côtes de l’Amérique du Nord et les îles du nord jusqu’aux frontières russes – sur la base des conquêtes du roi Arthur, dont Dee croyait qu’elles s’étendaient jusqu’au Groenland et même jusqu’au pôle Nord. Pour Dee, le récit mythique d’Arthur était la clé de la légitimation de la puissance mondiale britannique.

Francis-Drake-oil-panel-engraving-Jodocus-Hondius.jpgLe plan ne fut cependant pas réalisé. Sir Francis Drake (portrait) proposa à la reine une option plus séduisante, passant par les routes maritimes méridionales et les eaux orientales. Ainsi naquirent les compagnies des Indes orientales et occidentales, qui étendirent le pouvoir britannique par le commerce et par les armes. La Grande-Bretagne se détourna du nord vers le sud, tandis que la Russie saisit l’opportunité d’entamer sa propre expansion à travers la Sibérie, atteignant l’Alaska au XVIIIe siècle.

C’est ainsi qu’est née la longue confrontation anglo-russe, le «Grand Jeu» géopolitique, qui n’a jamais vraiment pris fin. Même si, après la Seconde Guerre mondiale, le leadership du monde anglo-saxon passe aux États-Unis, l’héritage culturel et juridique britannique – notamment la tradition de la common law – conserve son influence dans les anciennes possessions de l’Empire. Comme les Romains le savaient déjà, un pouvoir durable ne peut reposer uniquement sur les armes, mais sur des lois et des coutumes ancrées dans la vie quotidienne.

imaghjmkes.jpgC’est à ce moment qu’apparaît Halford John Mackinder (photo), d’origine écossaise, souvent considéré comme le père de la géopolitique occidentale. Défenseur passionné de l’Empire, il craignait que la Grande-Bretagne ne soit éclipsée par l’Allemagne et la Russie. Sa théorie du «Heartland» stratégique de l’Eurasie inspira des générations de stratèges militaires, jusqu’aux opérations américaines en Afghanistan et en Irak.

La pensée de Mackinder a été qualifiée d’«impérialisme libéral» – une vision qui justifiait l’Empire à la fois par l’intérêt national et par la diffusion de la civilisation et de l’ordre. Il tenta activement d’entrer en politique, mais ses campagnes électorales comme candidat unioniste furent difficiles et son message n’eut guère d’écho auprès des électeurs. Il ne fut élu au Parlement qu’en 1910, à Glasgow, mais resta marginal et cultiva une évidente amertume envers la démocratie et le parlementarisme.

Cette déception forgea sa conviction que l’ordre du monde était trop important pour être laissé à la politique partisane ou à l’opinion publique. Selon Mackinder, les réalités géographiques exigeaient un système dirigé par des experts et stratégiquement construit, capable de résister à la myopie des démocraties comme aux déséquilibres provoqués par les alliances des puissances continentales.

Chez ces deux penseurs se retrouve la même configuration fondamentale: la croyance en des centres géographiques ou métaphysiques dont la maîtrise conférerait la suprématie. Pour Dee, c’était le pôle Nord; pour Mackinder, le «Heartland» eurasien. Aucun des deux ne se contentait de la théorie: tous deux voulaient influencer la politique concrète et furent déçus par les réalités humaines – les plans de Dee échouèrent sur les intrigues de la cour, la carrière de Mackinder sur des défaites électorales.

Pourtant, leur héritage survit dans la politique mondiale, les institutions et les récits des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de leurs alliés. Cela ne rend pas leurs théories justes ou moralement défendables, mais montre qu’elles font partie d’un héritage profond qui a souvent façonné le monde de façon invisible.

Andrey-Fursov1.jpgDes critiques contemporains, comme les Russes Mikhaïl Deliaguine et Andreï Foursov (photo), ont vu dans la théorie de Mackinder une manœuvre de diversion britannique. Selon Deliaguine, cette théorie a poussé des États concurrents comme l’Allemagne à se concentrer sur l’intérieur de l’Eurasie, tandis que la Grande-Bretagne consolidait sa puissance maritime et ses marchés financiers. Foursov, quant à lui, souligne que Mackinder plaça la Russie à tort sur le même plan que les autres puissances continentales européennes, ignorant son immense taille, sa population et ses ressources naturelles. La même erreur s’est répétée des guerres napoléoniennes à l’attaque hitlérienne, jusqu’au conflit ukrainien actuel.

La révolution numérique remet fondamentalement en cause les anciens modèles géopolitiques. Au lieu de territoires physiques, le pouvoir s’exerce aujourd’hui à travers les flux de données, les algorithmes et les plateformes médiatiques; les géants de la technologie n’ont pas besoin de soldats pour contrôler la vie, mais d’analyse de données. Pourtant, la géopolitique plus traditionnelle continue d’exister en parallèle: l’initiative chinoise dite des "Nouvelles routes de la soie" construit des routes terrestres à travers l’Eurasie, et la technologie des drones révolutionne le renseignement et les frappes de précision dans la guerre conventionnelle.

Au final, du rêve impérial de Dee et du «Heartland» de Mackinder, nous sommes passés à un monde où les anciennes catégories géographiques ne suffisent plus: la localisation physique perd de son importance et le pouvoir repose de plus en plus sur des réseaux invisibles. Il reste à voir quelles puissances s’imposeront au centre du nouvel ordre digitalisé et qui construira le prochain empire.

16:14 Publié dans Géopolitique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : john dee, halford john mackinder | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook