lundi, 04 juin 2007
Réflexions sur l'identité de Bruxelles
Réflexions sur l'identité de Bruxelles
Résumé du discours tenu par Robert Steuckers au Parlement Flamand, le 8 septembre 2001, dans le cadre d'un colloque pluraliste, organisé par le « Vormingsinstituut Frank Goovaerts », présidé par le député Karim Van Overmeire. Y ont également pris la parole : André MONTEYNE, économiste et historien, auteur d'une Histoire des Bruxellois, parue en trois langues (F, NL, Anglais), Maître Fernand KEULENEER, du Barreau néerlandophone de Bruxelles, le député Dominiek LOOTENS, l'ancien Commissaire-en-chef de Schaarbeek et député de Bruxelles Johan DEMOL et Bernard DAELEMANS, rédacteur en chef de la revue Meervoud, qui s'inscrit dans le cadre d'un nationalisme de gauche.
L'identité de Bruxelles est particulièrement complexe.
◊ En 1884, les associations catholiques de province organisent une manifestation contre la politique scolaire des libéraux bruxellois. Les Bruxellois ripostent par une contre-manifestation violente. Depuis lors, une césure profonde sépare Bruxelles de ce qui vit et se développe en province. Les entreprises bruxelloises sont boycottées. Pourquoi Bruxelles est-elle devenue, à cette époque, une ville libérale et progressiste, alors qu'elle avait été auparavant très croyante et abritait en son sein un grand nombre d'institutions religieuses? Ce glissement constitue la première mutation dans l'identité de Bruxelles depuis 1789, année où la ville était encore conservatrice à l'extrême et très catholique.
◊ A l'époque des bourgmestres Karel Buls (Bruxelles) et Léon Vanderkinderen (Uccle) régnait à Bruxelles une certaine “flamandophilie”, liée à des idéaux démocratiques, fédéralistes et libéraux. Ce “compositum” constitue en fait une “révolution conservatrice”, dans le sens où elle souhaite, en même temps, conserver une identité (l'identité brabançonne et thioise) et forcer l'établissement à parfaire les innovations nécessaires. Remarquons que ce “compositum” ne connaît pas encore de césure entre la droite et la gauche : les conservateurs culturels et les socialistes (ou les libéraux progressistes) travaillent main dans la main pour donner à Bruxelles un “visage” brabançon et flamand.
Un art libertaire, enraciné et émancipateur
◊ Chez Karl Buls, la révolution conservatrice (ante litteram) se lie à une volonté de promouvoir une architecture spécifique à Bruxelles. Cette architecture trouve son expression la plus pure et la plus originale dans le style “Art Nouveau” ou “Jugendstil”, dont les premiers bâtiments sont érigés en 1893 par le célèbre architecte Victor Horta. Tant chez Horta que chez Henry Van de Velde, entre autres génial concepteur de mobiliers, ce style “organique” tente de se démarquer clairement des notions “géométristes” issues de la révolution française et des pratiques jacobines de l'administration politique. Les opposants à ce nouveau courant artistique l'appellent avec mépris “le style nouille”. Dans son orientation organique, l'Art Nouveau” était d'inspiration conservatrice, tandis que son soutien au jeune mouvement socialiste était considéré à l'époque comme un acte révolutionnaire. Partout en Europe, on trouve des mouvements artistiques similaires, surtout à Vienne (avec la “Wiener Sezession”) et à Barcelone, avec l'architecte Gaudi. Pour ce qui concerne plus spécifiquement les conceptions politiques, qui sont liées à cette révolution culturelle, nous pouvons dire qu'elles ont toutes pour noyau central la notion de liberté. L'idée de liberté est perçue comme “flamande”, comme un héritage des Artevelde gantois (cf. les travaux que leur a consacrés Vanderkinderen, célèbre historien et médiéviste), et, dans la foulée, comme “germanique”, lato sensu, ou comme “thiois” (Diets). Chez Karel Buls, Léon Vanderkinderen, Alphonse Wauters et Emile de Laveleye la liberté est toujours définie comme “germanique”, tandis que les formes de tyrannies sont qualifiées de “françaises”, de “jacobines” ou d'“espagnoles” (voir à ce sujet, la figure de Tijl Uilenspiegel chez Charles Decoster, où l'ironie sert d'arme contre la puissance étrangère et aliénante). Il nous paraît remarquable de constater que ces idées fondamentales du mouvement flamand au 19ième siècle ont d'abord été exprimées en français et lancées dans le débat.
Une terrible mutation démographique
◊ A cette période, une glissement s'opère dans la structure démographique de notre ville. C'est la deuxième mutation dans l'identité de Bruxelles, après le passage d'un conservatisme catholique extrême, celui des Statistes de la révolution brabançonne de 1789, à un libéralisme selon Karel Buls, qui est émancipateur, libre-penseur, enraciné et conscient de l'identité du peuple. Entre 1880 et 1900, la population de Bruxelles augmente de 1700% (i. e. un Bruxellois de souche pour 17 nouveaux arrivants de toutes les provinces belges). Cela signifie que la population bruxelloise et brabançonne de souche disparaît, pour laisser la place à un melting pot belgo-belge, avec des gens venus de tous les coins du pays, des gens qui se sentent détachés de leurs communautés villageoise ou citadine d'origine et qui perçoivent à tort ou à raison ce sentiment de déracinement comme une émancipation. Quelques chiffres : à l'époque en Belgique, le rapport entre Flamands et Wallons était de 51/49. A Bruxelles, la répartition se chiffrait comme suit: 21% de Flamands, 43% de bilingues (pour la plupart Flamands d'origine) et 26% de francophones purs.
Après Buls : un vandalisme sans frein
◊ La révolution culturelle de Buls et Vanderkinderen, qui est émancipatrice et consciente de l'identité populaire, ne peut plus atteindre ses objectifs dans de telles conditions démographiques. Le bourgmestre Demot, qui prend la succession de Buls, ne mène plus une politique d'embellissement architectural comme son prédécesseur et suit, dès 1900, une voie purement utilitariste, dépourvue de tout projet esthétique, ce qui nous a donné, après quelques décennies, ce vandalisme culturel typiquement belge et bruxellois. Le patrimoine est aveuglément sacrifié sur l'autel de Mammon. Dans les dix premières années du 20ième siècle, certains immeubles de style “Art Nouveau” sont abattus, alors que leurs architectes étaient encore en vie! Ce vandalisme culmine avec la démolition de la Maison du Peuple socialiste que Horta avait fait construire dans la Rue Stevens. Ainsi, les socialistes ont délibérément trahi leurs propres racines culturelles et idéologiques, car les projets d'embellissement de la ville, caressés par le bourgmestre Buls, avaient effectivement un volet socialiste et parce qu'Horta lui-même voyait le socialisme comme un instrument pour émanciper les masses et leur donner une esthétique.
◊ Ce vandalisme culturel a reçu un nom dans le jargon des architectes du monde entier : la bruxellisation! Ce vandalisme est l'héritage de tous les partis traditionnels qui ont géré notre ville. La “Déclaration de Bruxelles”, rédigée par des architectes et par des étudiants de l'Ecole d'architecture de la Cambre à Ixelles, peut nous servir aujourd'hui comme source d'inspiration pour promouvoir un nouveau projet culturel pour Bruxelles.
Les lamentables contradictions de la gauche dite “progressiste”
◊ Cette évolution déplorable (ou, pour être plus pré: cette involution) de la vie culturelle bruxelloise nous amène à poser une question : existe-t-il encore au sein du peuple une aspiration réelle à faire démarrer une nouvelle révolution culturelle à Bruxelles, calquée sur celle dont avaient rêvée Buls et Vanderkinderen? Les forces progressistes de la gauche ne semblent pas conscientes de leurs propres contradictions : d'une part, elles exigent des autorités de mettre un terme à la bruxellisation, dont à la destruction de notre patrimoine architectural (ce qui est une bonne idée conservatrice), mais, d'autre part, toute tentative de restructurer la conscience de notre identité est disqualifiée de “raciste” ou de “fasciste”. Dans ce sens, les étudiants, qui se disaient de gauche et qui ont co-rédigé la Déclaration de Bruxelles, ne seraient rien d'autres que des fascistes déguisés, tandis que le pauvre Karel Buls n'aurait été rien d'autre qu'un fasciste ante litteram.
◊ Pour ce qui concerne l'immigration et l'intégration, on peut affirmer tranquillement que Bruxelles, aujourd'hui, ne propose rien, n'a plus d'épine dorsale culturelle. La politique culturelle connaît certes des événements très intéressants, mais, dans l'ensemble, cette politique apparaît comme un patchwork incompréhensible, où l'on trouve tout et le contraire de tout. Comment les immigrés, quelle que soit leur origine, pourraient-ils dès lors respecter une ville qui n'offre rien de sacré, aucune valeur?
◊ Conclusion : le renouveau de la culture flamande à Bruxelles devra immanquablement renouer avec les idées et les créations esthétiques de la fin du 19ième siècle. Car ces idées sont l'expression de la nouvelle synthèse bruxelloise des années 1880-1900. Et bien qu'elles soient spécifiquement flamandes, thioises ou brabançonnes (ou affirmaient l'être), elles possèdent néanmoins une aura universelle par leur beauté et leur qualité. Elles appartiennent aujourd'hui au patrimoine de l'humanité toute entière et sont respectées à ce titre. Si notre ville, en tant que capitale des institutions européennes, veut obtenir le respect à l'étranger, elle devra développer un projet culturel inspiré par ces grands modèles mais adapté aux exigences de notre temps. Dans cette perspective la dualité belge entre Flamands et Francophones à moins d'importance que dans la vie politique quotidienne, car cette unique et dernière révolution culturelle née en nos murs a réalisé des œuvres issues de cerveaux tant néerlandophones que francophones, tout en considérant ses productions comme partie intégrante de l'héritage thiois et brabançon. Tant les néerlandophones que les francophones de Bruxelles peuvent trouver aujourd'hui encore un accès aisé à ce patrimoine.
Robert STEUCKERS.
Bibliographie:
◊ Paul ARON, La Belgique artistique et littéraire. Une anthologie de langue française (1848-1914), textes réunis et présentés par P. Aron, avec la collaboration de Jacques Aron, Isabelle Dumont et Roland Van der Hoeven, Ed. Complexe, Bruxelles, 1997.
◊ Françoise AUBRY & Jos VANDENBREEDEN, Horta: van Art Nouveau tot modernisme, Ludion, Gent, 1996.
◊ André BAREY, Propos sur la reconstruction de la Ville européenne. Déclaration de Bruxelles, Archives d'Architecture Moderne, Bruxelles, 1980.
◊ Dirk CHRISTIAENS, Brussel is een vreemde stad - 75 dichters over 1 stad, 1385-1985, Houtekiet, Antwerpen/Baarn, 1989.
◊ Francine CLAIRE-LEGRAND, «1884-1914. De l'instinct à la réflexion», in: Maurice CULOT, René SCHOONBRODT, Léon KRIER, La reconstruction de Bruxelles, Recueil de projets publiés dans la Revue des archives d'architecture moderne de 1977 à 1982 augmenté de trente pages inédites, Ed. Archives d'architecture moderne, Bruxelles, 1982.
◊ Gabriele FAHR-BECKER, L'Art Nouveau, Könemann, Köln, s.d.
◊ Michel B. FINCŒUR, Marguerite SILVESTRE & Isabelle WANSON, Bruxelles et le voûtement de la Senne, Bibliothèque Royale de Belgique, 2000.
◊ Hans H. HOFSTÄTTER, Symbolismus und die Kunst der Jahrhundertwende, Dumont, Köln, 1965-78.
◊ Charles JENCKS, Modern Movements in Architecture, Pelican, Harmondsworth, 1973-77.
◊ Mina MARTENS (sous la direction de), Histoire de Bruxelles, Ed. Universitaires/Privat, Toulouse, 1979.
◊ Peter MENNICKEN, Stadt ohne Antlitz?, Steenlandt, Brüssel, 1943.
◊ André MONTEYNE, De Brusselaars in een stad die anders is, Lannoo, Tielt/Bussum, 1981.
◊ Charles PERGAMENI, L'esprit public bruxellois au début du régime français, H. Lamertin, Bruxelles, 1914.
◊ Arlette SMOLAR-MEYNART & Jean STENGERS, La région de Bruxelles. Des villages d'autrefois à la ville d'aujourd'hui, Le Crédit Communal, 1989.
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dimanche, 20 mai 2007
Quiévreux: dictionnaire du bruxellois
Un dictionnaire du dialecte bruxellois
Un véritable engouement secoue actuellement la capitale belge : la redécouverte, à titre quasi posthume il est vrai, de son dialecte particulier. Après la parution de deux albums de Tintin en bruxellois, « Les bijoux de la Castafiore » et « Le secret de la Licorne », après les « Assimil » sur le bruxellois et même le bruxellois le plus corsé, sans carré blanc, les éditions de manuels ou d’histoire linguistique, qui le concerne, se succèdent. On pourrait croire qu’il s’agit d’un bel enterrement, dans le genre de celui que Charles-Quint, âgé, fit célébrer pour lui-même. En effet, les sexagénaires qui manient encore ce dialecte savoureux, ou ses variantes de banlieues, sont les benjamins des locuteurs subsistants. Les générations montantes, réduites à cause du déclin démographique et remplacées par des arabophones ou des berbérophones de souche, ne maîtrisent plus ce dialecte, ne le comprennent et ne le parlent forcément plus. Nous assistons ainsi à la disparition d’une strate importante dans la structuration linguistique, selon le Prof. Henri Gobard, grand angliciste français, soit la strate dialectale, le parler vernaculaire premier qui sous-tend tout apprentissage linguistique ultérieur et permet, par recours à ce parler forcément moins figé, d’épaissir et de « saucer » la langue, d’éviter son assèchement.
Ces éditions successives de livres et de lexiques du dialecte bruxellois ne sont-elles donc que pure nostalgie ? Ou y a-t-il un plus derrière cette mode ? Replaçons notamment la réédition du « Dictionnaire du dialecte bruxellois » de Louis Quiévreux, dont l’édition originale était tant recherchée chez les bouquinistes jusqu’à cet automne 2005, dans le cadre général de l’histoire de la littérature belge, qui, elle aussi, lassitude devant le piètre parisianisme des lettres françaises oblige, connaît un fameux regain d’intérêt, notamment au départ des recherches des Professeurs Paul Aron, Marc Quaghebeur, Jean-Marie Klinkenberg et d’autres. Leurs recherches nous ont rappelé, naguère, que la volonté de créer une littérature spécifiquement belge au 19ième siècle, au lendemain de l’indépendance du pays, visait aussi à sauver la langue française du naufrage, de la cangue d’un classicisme et d’un formalisme outranciers. Cette volonté s’inscrivait bien entendu dans une volonté politique de combattre l’idéologie jacobine et moderniste, qui est mortifère et n’apporte aux expressions humaines, à l’art, qu’éviscérations ; elle est à la langue ce que la taxidermie est à la faune. Pour un Charles De Coster, il s’agissait de raviver l’héritage flamand et de l’opposer à tout ce qui était français, surtout à l’époque de Napoléon III, figure universellement honnie en Belgique au 19ième siècle. Mais cette volonté de rompre avec les manies françaises n’était pas que vengeresse : elle participait également d’un projet « rabelaisien » visant à raviver une langue française anémiée depuis la normalisation de la langue si crue et si drue de Villon et Rabelais, depuis le centralisme et le formalisme qui tueront la Vieille France.
Ce n’est donc pas un hasard si les travaux d’un De Coster, dont on se souvient surtout de son « Tijl Uilenspiegel », et d’un Camille Lemonnier, ont été salués par les « rabelaisiens » français, dont les efforts culmineront, finalement, dans l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline. De Coster voulait retrouver des termes jugés archaïques par les formalistes parisiens. Lemonnier colorait ses romans d’expressions vives, audacieuses, parfois crues, avait le culte du mot rare ou ancien, pimentait ses romans de termes wallons, chantait les louanges d’un vitalisme flamand et germanique, appelait à écrire « welche » et non pas en « formalo-parigot », en « comme-il-faut ». Céline puisera dans l’argot du Paris de sa jeunesse. Pour leur part, les « Félibriges » provençaux, contemporains de De Coster et de Lemonnier, puiseront dans les saveurs de la langue d’oc.
Face aux nouvelles tentatives de formalisation de la pensée avec deux censeurs à tronche débonnaire comme Ferry et Renaut, qui voient dans la « pensée 68 » une sorte de revival discret du nazisme ou du fascisme ( !!) et perçoivent dans l’engouement écologique une dangereuse dérive « völkisch » ( !!!), ou avec un assommant et oléagineux pondeur de navets et de banalités comme ce raseur de Comte-Sponville à la bobine de bon apôtre et de faux derche, eh bien, face à des éviscérateurs de cet acabit, la pensée doit se dresser à nouveau et conjuguer les démarches des rabelaisiens, de De Coster, de Lemonnier et de Céline. Et comme les salades de la nouvelle idéologie républicaine se veulent universelles et panmixistes, immigrophiles jusqu’à faire des voyous de banlieues sans langue définie, sans argot vivant, rien qu’avec des beuglements de haine, de nouvelles figures emblématiques de l’humanité en marche vers la parousie laïque, il est évidemment impératif de mobiliser les richesses inépuisables des terroirs comme le firent et le font Vincenot et Ragon (auteur, il est vrai, d’une très belle introduction à Rabelais), de développer une philosophie critique telle qu’il s’en profile une dans les pamphlets corrosifs d’un Philippe Muray (auteur d’une thèse magistrale sur Céline). Dans une telle entreprise, la réédition de dictionnaires comme celui de Quiévreux, ou d’autres, ont toute leur place.
Bien sûr, le germaniste et le dialectologue trouveront le lexique de Quiévreux trop succinct, trop faible sur le plan de la recherche étymologique, trop rédigé pour les rieurs qui perdaient le dialecte de leurs aïeux et tentaient de le sauver par une simple compilation. Les dialectologues se disputent sur la graphie et l’orthographie du bruxellois : en effet, quels signes phonétiques utiliser ? Comment reproduire par des caractères latins des sonorités très particulières que l’on retrouve parfois en danois ou en anglais ? Et quid des diphtongaisons très complexes dont abonde ce dialecte d’Hergé ?
Quiévreux était journaliste, c’est-à-dire un spécialiste de tout et de rien, du superficiel et du clinquant sans profondeur, surtout quand,comme lui, on travaille au « Soir ». On n’échappe pas aux défauts de ce métier de vulgarisateur, surtout après la seconde guerre mondiale qui, sous prétexte de « collaboration », nous a ôté nos meilleurs journalistes, assassinés (Colin, Falony), fusillés (Lhost, Meulenijzer), embastillés, bannis (Poulet, Marceau, partiellement Simenon et Hergé). Quiévreux, anglophile et angliciste, a forcément échappé à cette épuration calamiteuse, mais a œuvré dans les stupides années 50, où l’américanisation la plus vulgaire progressait à vue d’œil, où l’idéologie consumériste se mettait en place. Néanmoins, son « dictionnaire », qui date de 1951, est un lexique utile, auquel il faut recourir, comme il faut aussi recourir à des compilations homologues, rédigées par d’autres auteurs. Cet angliciste a orthographié le bruxellois selon les critères en usage en néerlandais. Il a parfois effectué des recherches étymologiques mais insuffisantes. Les termes qu’il aligne dans ce dictionnaire pourraient émailler des romans du terroir, aussi denses, aussi exportables que ceux de Lemonnier jadis, qui, rappelons-le, a tout de même inauguré des thématiques vitalistes et sexualisées, que l’on retrouvera chez David Herbert Lawrence en Angleterre et dans le monde, British Empire oblige.
La publicité en Belgique fait appel désormais aux accents locaux. Demain, la bande dessinée, où Bruxelles est déjà très présent, le théâtre et le roman pourront retrouver des termes plus savoureux, plus réels, dans ce lexique de Quiévreux, exactement comme Marcel Pagnol avait apprécié, chez nous, le « Mariage de Mademoiselle Beulemans » et « Bosmans et Coppenolle », avant de faire vivre un théâtre marseillais inoubliable avec « Marius », « Fanny », etc.
Affaire à suivre.
Références: Louis Quiévreux, Dictionnaire du dialecte bruxellois, Editions de l’arbre, Bruxelles, 2005, ISBN 2-9600568-0-9.
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mardi, 30 janvier 2007
J. Mabire: la Normannité
Trouver sur : http://perso.wanadoo.fr/unite.normande/Normannite.htm
par Jean Mabire, publié à Jersey le 25 octobre 1980
Je dois d'abord avouer que j'ai en horreur ce genre de néologisme. Nous avions déjà connu, au début du siècle, dans les années fiévreuses et poétiques qui ont procédé la célébration du Millénaire de 1911, des mots à prétention plus ou moins barbare. On a parlé de « normannisme ». Parfois même en employant un y, comme si, croyait-on naïvement, le normannysme devait faire plus anglo-saxon ou plus scandinave... Voici donc, aujourd'hui, proposé par le Mouvement Normand, le terme de « normannité ».
Normannité, permanence de la « manière normande »
J'eusse préféré que l'on parlât plus simplement et que l'on se contentât d'évoquer la « manière normande », tout comme nos ancêtres, voici quelques siècles, parlaient encore de la « danesche manere », pour désigner cette forme de mariage « more danico », qui devait engendré de nombreux bâtards, dont certains fort illustres.
Il est pourtant de fait que l'adjectif même de normand peut sembler, à lui seul, ambigu. Je n'en veux pour preuve que mon dictionnaire. J'ouvre le tome 7 du Grand Larousse en 10 volumes et je lis à la page 814 : Normand, adjectif : « roué, retors, à qui l'on ne peut se fier ». Il faut croire que les ligues spécialisées dans l'élimination - tant souhaitable - du racisme, n'ont pas encore épuré tous les dictionnaires!
La normannité, puisque normannité il y a, c'est donc tout bonnement la manière normande, ou, si l'on préfère, l'esprit normand, pour parler comme autrefois.
Je pense qu'il ne faudrait pas chercher à définir la normannité par rapport à un terme qui a sans doute inspiré les créateurs de ce barbarisme et qui est la francité, mot qui ne figure d'ailleurs pas dans mon dictionnaire en 10 volumes, et qui garde un sens étroitement linguistique : la francité étant l'ensemble des peuples parlant la langue française, de la Wallonie au Sénégal et de l'île Maurice à la province du Québec, en passant éventuellement par la vallée de la Loire. En ce sens étroit, la normannité regrouperait des îlots de patoisants, « étierpis » de Jersey en Pays de Caux. Sans nier cette réalité, qui se moque au moins d'une frontière - ce qui n'est déjà pas si mal - je pense que nous ne saurions fonder sur elle seule ce que nous avons décidée de nommer normannité.
On pourrait sans doute plus justement opposer la normannité à ce gallicanisme tricolore dont Michel Debré se veut le pape laïc et dont Alexandre Sanginetti avait été le prophète. Pourtant, la normannité ne peut se réduire à n'être que le contraire du jacobinisme, qu'il soit monarchique ou républicain, conservateur ou gauchisant. La normannité, plus que le contraire de la francité, cette fois au sens politique du terme, apparaît bien davantage comme le contraire du parisianisme.
On commence ainsi à s'avancer ainsi sur un terrain plus solide, plus explicité en tout cas.
Je pense que le mieux, si l'on veut vraiment définir a contrario la normannité, c'est encore de dire qu'elle est le contraire de l'actualité.
Par rapport à l'éphémère, qui noircit la première page des journaux ou tonitrue dans les téléviseurs, la normannité est d'abord l'expression d'une permanence. Permanence invisible et même secrète, mais qui doit nous conforter, au plus profond de nous-mêmes, sur l'importance de ce que nous entreprenons, malgré, bien souvent, l'incompréhension et même l'hostilité.
La Normandie, c'est-à-dire, pour nous, le peuple normand, l'histoire normande, la culture normande, tout cela représente une réalité infiniment plus essentielle et nécessaire que les modes, les régimes, les opinions dont nos contemporains doivent faire leur pâture quotidienne, à la lecture de leur journal favori ou à l'écoute de leur poste habituel.
Pourtant, ce dont tout le monde parle aujourd'hui n'aura plus guère d'importance dans un mois, très peu dans un an et pas du tout dans quelques dizaines d'années. La normannité reste infiniment plus forte, plus durable, plus significative que toutes les idéologies et toutes les querelles qui constituent le tam-tam de l'actualité.
La loi absolue des media modernes est de focaliser l'opinion sur un événement voué inexorablement à être englouti par événement suivant. Tout le monde connaît - si l'on peut dire - le « problème du jour », comme ce fameux « plat du jour » servi dans les restaurants, mais personne ne souvient de ce qu'il a mangé la semaine dernière... Quant à l'année dernière, autant parler d'avant le déluge. Car il y a, en effet, déluge de mots et de slogans, que barbouillent de leurs diarrhées verbales les mandarins spécialistes de la rationalisation intellectuelle.
La normannité n'est donc pas un thème de réflexion journalistique. Elle n'appartient pas à ce fameux débats des « Idées », que nous assène tous les jours un organe aussi indispensable et aussi incomplet que Le Monde.
La normannité : une réalité et un combat...
La normannité n'est pas une « idée » comme on dit. Elle est, à la fois, une réalité et un combat.
Une réalité, parce qu'il existe une manière normande d'appréhender le monde. C'est-à-dire une manière normande de sentir et de créer, de juger et de prier, d'aimer et de vivre. De mourir, aussi.
Un combat, parce que cette véritable « conception normande de la vie » reste bien souvent inconsciente et devient chaque jour plus menacée. Au cours des âges, elle a quitté d'ailleurs le terrain du fait pour celui du mythe. Mais, devenant mythe, cette normannité redevient, du même coup, fait à nouveau. Puisqu'il existe des hommes et des femmes pour transformer cette prise de conscience en volonté de lutte.
Il convient de faire une parenthèse qui n'a que trop tardé. Si l'on admet que la normannité est - ou peut devenir - le patrimoine et le moteur de trois millions de Normands, on peut s'inquiéter que ce sentiment ne soit alors que la centième parcelle de ce que l'on pourrait appeler l'esprit européen. Et mesurer par ailleurs combien cette Europe semble peu compter, eu égard à ce que Jean-Jacques Servan-Schreiber nomme le « défi mondial ». Ce serait nier la qualité au bénéfice de la quantité, appliquer je ne sais quelle arithmétique pseudo-démocratique. Nous sommes de ceux qui croyons que les peuples, comme les hommes, sont irremplaçables et irréductibles.
Parler de normannité, c'est d'abord refuser le monde gris des individus partout semblables, soumis à une loi, à un pouvoir, à un religion uniques, voués à quelque monothéisme charlatanesque et planétaire. Les Islandais sont dix fois mois nombreux que les Normands et qui oserait soutenir qu'ils n'ont pas le droit, et même le devoir, de défendre et d'illustrer une véritable conception islandaise de la vie - à laquelle, il faut bien le dire, nous nous sentons et nous nous voulons étroitement apparentés.
Un second écueil serait de prêter le flanc à un procès d'intention que l'on fait parfois aux militants du renouveau normand, en les accusant de vouloir faire du peuple normand je ne sais quel peuple élu, supérieur aux autres en quelque sorte. Le cher marquis de Saint-Pierre, quand il présidait aux destinées des Normands de Paris, avait ainsi une formule que j'estime pour ma part assez malheureuse : « Les Normands premier partout ». Nous ne plaçons pas les Normands « über alles in der Welt », au dessus de tout dans le monde... Nous pensons seulement que leurs qualités et leurs défauts en valent bien d'autres, et qu'ils ont le droit le plus strict de les préférer, pour eux, aux qualités et aux défauts des autres peuples.
La normannité n'est donc pas conçue pour nous comme un réflexe d'arrogance ou une volonté d'agression. Nous nous sommes toujours moqués de ce que les autres pensaient de nous - même quand c'est imprimé dans le dictionnaire Larousse. Mais, ne voulant pas imposer aux autres notre manière de voir le monde, nous ne désirons pas plus qu'ils nous imposent la leur.
... dont nous sommes responsables
En revanche, nous nous différencions radicalement de ceux qui pleurnichent sur le « colonialisme » - qu'il soit français ou américain - auquel nous serions, politiquement ou culturellement soumis. Nous pensons que si nous avons perdu notre normannité - ou si nous sommes en train de la perdre - nous en sommes les premiers responsables. Ou bien notre peuple pourra se libérer en accomplissant sa révolution culturelle. Et nous l'y aiderons de toutes nos forces. Ou il en sera incapable et subira alors une loi implacable de la vie, contre laquelle il ne sert à rien de gémir et d'en appeler à je ne sais quelle morale universelle, droits de l'homme ou droits des peuples.
Nous n'éprouvons pas de sentiment de supériorité et ne ressentons donc pas de sensation de culpabilité. Nous n'éprouvons pas d'avantage de sentiment d'infériorité et nous nous passons donc de réflexe moralisateur.
Voilà qui situe déjà la normannité et tend à rappeler que le Normand a généralement « bonne conscience » - ce qui n'est pas obligatoirement une vertu, mais explique en partie le succès du protestantisme dans cette province.
Allons même plus loin. Ce sentiment peut aller jusqu'au contentement de soi. « Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit », selon la formule de Pierre Corneille.
Cette attitude, pleine de « glorieuseté » du Normand devant la vie n'est-elle pas semblable à celle de son ancêtre - ancêtre réel ou ancêtre voulu, peu importe - le fameux Viking d'ail y a un millénaire ? Disciple fidèle de Fernand Lechanteur, je le crois assez volontiers. Et je discerne une continuité qui unit les sagas islandaises aux tragédies cornéliennes. S'y exalte un même type de héros.
Il est révélateur que le Nordique païen comme le Normand chrétien se réfère finalement, malgré un substrat religieux différent, à un système de valeurs identique - que l'on va retrouver au Grand Siècle sous les travestissements hispanique ou romain. Le héros cornélien est le même que le héros islandais. On peut dire qu'il vit totalement sa normannité.
La Structure de la saga septentrionale et de la tragédie classique offre une indéniable similitude : un homme solitaire affronte un destin tragique. Il ne se fait pas d'illusion sur l'issue fatale, mais reste jusqu'au bout fidèle à son devoir. C'est le triomphe du pessimisme héroïque et d'un sentiment, d'une rare plénitude, où l'orgueil se confond avec le sens de l'honneur. Le héros islandais ou cornélien est un personnage non pas de soumission mais de volonté. C'est exactement l'esprit du légendaire germanique : le héros connaît son destin, il ne s'y dérobe pas, mais, au contraire, l'assume totalement et trouve alors une sorte de joie amère à le mener jusqu'au bout. Comme le dira le Viking Ragnar Lodbrog dans la fosse aux serpents : « Je meurs en souriant ».
La plus ancienne caractéristique de la normannité est donc la reconnaissance du tragique de la vie. C'est ce qui entraîne un pessimisme foncier. Le Normand n'a pas d'illusions, ni sur lui-même, ni sur les autres et la vie est ce qu'elle est. La révolte est inutile. Pire, elle est « ignoble ».
Comme l'écrit Maupassant, à la fin de son roman Une vie : « La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon, ni si mauvais qu'on croit ».
La normannité exclut toute attitude de fuite, tout refuge dans l'irréel d'un arrière-monde. Devenu chrétien, le Normand fera sienne la maxime : « Aide-toi, le ciel t'aidera ».
La normannité : permanence d'un tempérament
La normannité se manifeste donc, en tout premier lieu, par la permanence d'un certain tempérament.
Abel Miroglio avait fondé au Havre, juste après la dernière guerre, un Institut de Psychologie des Peuples, dont les travaux ont été aussi passionnants que méconnus. Un de ses collaborateurs pour la Normandie était, tout naturellement, Fernand Lechanteur, qui se méfiait de la psychologie scientifique et qui faisait plutôt de la psychologie populaire, conjuguant avec bonheur une solide hérédité paysanne et une bonne formation universitaire. Son étude sur Les deux populations de la Manche est restée à juste titre célèbre. Elle contient un portrait du Normand « nordique », qui confirme, à l'aide de multiples exemples, ce que nous savions déjà par la lecture des travaux d'André Siegfried.
Il faut toujours se reporter à une remarquable conférence, vieille déjà d'un quart de siècle sur la Psychologie du Normand . Le sociologue havrais s'attache à mettre en valeur un certain nombre de traits qui constituent justement la normannité, et d'abord dans le domaine politique - qui n'est que la projection d'un tempérament que l'on pourrait aussi bien découvrir dans la littérature ou les arts plastiques.
Avant tout réalistes, les Normands ne sont ni des réactionnaires, ni des révolutionnaires, considérant les extrémismes comme des utopies, et se méfiant des utopies, qui leur semblent à la fois stupides et dangereuses. Ce sont plutôt des conservateurs, qui possèdent à la fois le sens de l'égalité et celui de la hiérarchie, ce qui apparaît pas sans quelque contradiction.
Sans illusion sur la nature humaine, ils se défient des rêveries à la Jean-Jacques Rousseau. Pessimistes et sceptiques de nature, ils tiennent à leur liberté, ce qui est somme toute assez fréquent, mais aussi à celle des autres, ce qui l'est moins. Aussi ils gardent le sens des nuances et refusent les fanatismes. Ils détestent les doctrinaires et sont essentiellement pragmatiques. Ils pensent assez volontiers que ce qui est bon, c'est ce qui réussit...
Une des formules d'André Siegfried me semble remarquable : « Les Normands ne pensent pas que la vérité soit toute entière d'un seul côté ». Aussi sont-ils tolérants de nature, ne détestant réellement que le sectarisme. Ils ne sont fanatiques que de la modération. Épris d'indépendance, mais amoureux de l'ordre, ils abominent tout autant la tyrannie que l'anarchie. Et la méfiance reste leur grande sauvegarde.
Ce tableau, dont les grandes lignes furent confortées par des observations « sur le terrain » lors de campagnes électorales (datant il vrai du début de ce siècle) se trouve sans aucun doute modifié par l'intrusion brutale des media modernes. Pourtant, il reste assez juste dans son ensemble et définit assez bien ce que peut être la normannité dans le domaine politique.
La géographie électorale de la Normandie témoigne encore d'une certaine constance qui va du bonapartisme sous le Second Empire au gaullisme plus récemment. Le reflux de ces tentations d'unanimisme conservateur, à la fois nationaliste et socialisant (la « participation ») se marque désormais par un goût pour le centrisme, qui englobe à la fois le centre droit et le centre gauche, et explique tout aussi bien les récentes poussées du parti socialiste ou de l'UDF, au détriment du RPR ou du Parti Communiste, que les médiocres résultats des droitiers ou des gauchistes. Quant à l'écologie, elle n'a de succès que lorsqu'elle apparaît comme un centrisme et non comme un extrémisme.
Plus que les conséquences électorales de la normannité politique, importe peut-être davantage pour nous l'origine même de ce tempérament particulier. Jean Datain a publié naguère un excellent essai sur la mentalité normande et les influences nordiques, qui recoupe parfaitement les remarques et les observations d'André Siegfried comme de Fernand Lechanteur.
Il s'attache à montrer que le tempérament normand reste avant tout sensible au sens des nuances et ne craint pas les contradictions apparentes.
L'Histoire a montré à quel point les Normands de la période ducale étaient à la fois braves et prudents, suivant d'ailleurs en cela l'enseignement du Havamal, le livre de l'antique sagesse scandinave.
D'autre part, les Normands ont montré au cours des âges et au hasard des conquête, une étonnante capacité à s'adapter à d'autres peuples et d'autres cultures, c'est-à-dire à se transformer en surface tout en restant fidèle à eux-mêmes dans le fond.
Hors de son pays, le Normand semble souvent perdre de son identité, alors que sa spécificité réside justement dans cette disparition apparente de la normannité extérieure.
Aussi, paradoxalement, les plus Normands de nos compatriotes sont souvent des gens ayant quitté leur pays, parfois depuis plusieurs générations. En revanche, des gens venus d'ailleurs - des horzains - se sont parfaitement acclimatés et sont devenus aujourd'hui des Normands exemplaires.
La normannité ne fonctionne donc pas en cercle fermé. Elle est un échange constant entre le plus profond de nous-mêmes et ce qui pourrait apparaître comme le plus étranger.
D'un côté, le Normand s'adapte. De l'autre, la Normandie adopte.
Les écrivains normands : des fondateurs et des précurseurs...
Parce qu'ils n'ont pas une langue particulière - je classe totalement à part les patoisants - les écrivains normands passent souvent à des yeux ignorants pour des écrivains français « comme les autres ». Cette impression pourrait s'accentuer encore quand on mesure à quel point les écrivains d'origine normande ont contribué à créer et à enrichir la littérature française. Et c'est bien là leur première caractéristique, celle d'être des fondateurs et des précurseurs.
Le Normand Turold, avec la Chanson de Roland, donne le coup d'envoi de la littérature héroïque médiévale. Et nous ne cesserons plus ensuite de nous trouver à l'aube de toutes les révolutions littéraires, y compris la poésie féminine avec marie de France et la satire politique avec Olivier Basselin.
On peut dire, sans trop exagérer, que Malherbe « invente » le classicisme, Fontenelle la philosophie du siècle des Lumières, Bernardin de Saint-Pierre le romantisme, Barbey d'Aurevilly le régionalisme, Flaubert et Maupassant le naturalisme, Alphonse Allais l'humoriste, Maurice Leblanc, Gustave Lerouge et Gaston Leroux (précédés par Hector Malot) le roman populaire, André Breton le surréalisme ou Léon Lemonnier le populisme.
Ces écrivains ont la passion de la langue, du mot juste, du verbe précis. Ils font, dans un certain sens, une littérature de juristes. Épris d'ordre, ils le sont autant de liberté et d'indépendance. Ils ne craignent pas la démesure, mais ils la contrôlent. Ils restent maîtres d'eux-mêmes et de leurs folies. Ils sont éloquents plus que lyriques. Ils possèdent tous une forte logique interne, même si ce n'est pas celle de tout le monde. Il existe un sens très normand de l'enchaînement inéluctable des causes et des effets. « Prendre les choses par le bon bout de la raison », disait toujours Rouletabille. Mais ces raisonneurs ne sont pas des sophistes. Et quel goût pour les solides réalités de la terre - qui n'est pas forcément le « terroir » dans un sens étroit.
Ces écrivains normands sont aussi bien souvent des témoins lucides et amers, à la fois profondément de leur temps et totalement en marge de la mode. Cela est très sensible avec des hommes aussi différents en apparence et aussi semblables dans le fond que Saint-Evremond et Boulainvilliers, Gobineau et Tocqueville, Frédéric Le Play et Georges Sorel, Rémy de Gourmont et André Gide, Drieu La Rochelle et Jean Prévost. Sans oublier Raymond Queneau.
Il existe chez eux une véritable normannité qui s'exprime dans cette passion d'observer les hommes et le monde, de les comprendre et de les deviner. Tout cela sans aucun souci des idéologies dominantes, des illusions morales, des tabous religieux.
La normannité se trouve, plus que nulle part ailleurs, dans ce paysage intellectuel situé à la charnière de la littérature et de la politique. Nous y avons brillé, avec une pléiade d'écrivains à la fois solitaires et inclassables et dont toute l'œuvre, d'analyse plus que de doctrine, est dominée par la double idée du scepticisme et de la tolérance. Tous sont des « moralistes », à condition de donner à ce mot sa véritable signification, puisque justement ils n'ont pas de « morale » au sens habituel et bourgeois du terme.
... mais aussi des sceptiques, des inclassables
Ces écrivains, qui incarnent, sans doute plus que d'autres, la normannité dans sa permanence, sont souvent des encyclopédistes-nés tout autant que des politologues d'instinct. Voir Émile Littré. Ces Normands sont curieux de nature, incapables de se désintéresser de la marche des choses, avides de « démonter la machine ». Et pourtant sans aucune illusion sur le néant final.
Flaubert reste assez exemplaire de cette attitude, avec Maupassant dans son ombre, aussi choqué par l'avidité de la classe possédante que par l'envie des partageux, comme on disait alors. D'où cette phrase immortelle de l'ermite de Croisset, qui résume assez bien une certaine sagesse politique normande, toute d'observation et de scepticisme : « L'idéal de la démocratie, c'est d'élever le prolétaire au niveau de la bêtise du bourgeois ».
Nos penseurs politiques expriment sans doute le plus la normannité dans ce qu'elle a d'original et de permanent. Ils restent, la plupart du temps, inclassables dans un parti traditionnel. Tocqueville n'est pas un vrai démocrate, ni Gobineau un vrai raciste, ni Sorel un vrai socialiste, ni Drieu un vrai fasciste (pas plus que son ami Raymond Lefevre n'était un vrai communiste, sans doute) ni Jean Prévost un vrai radical.
Le silence dont on entoure encore aujourd'hui la personnalité et l'œuvre de Jean Prévost montre à lui seul que grand résistant, fusillé par les Allemands au Vercors, n'est pas perçu comme un résistant semblable aux autres. Il gêne parce qu'il correspond à lui-même et non pas à l'image qu'on voudrait se faire de lui.
Quand il s'est agi de politique politicienne et non plus analytique, beaucoup d'entre eux, éternels insatisfaits par goût de l'absolu, ont navigué de la droite à la gauche et vice-versa. Le romancier Octave Mirbeau est assez exemplaire : antisémite devenu dreyfusard et socialiste devenu patriote.
La plupart ne sont pas anticléricaux, comme on disait autrefois, ni même croyants. Pourtant, ils montrent presque tous un intérêt passionné pour la religion ou plutôt pour l'intrusion du sacré dans la vie. Le scepticisme qui les éloigne de la foi ne les conduit pas pour autant à l'intolérance et au sectarisme. Ils sont de véritables agnostiques.
Un des traits constants de la normannité chez nos penseurs politiques, c'est leur souci de dépasser les frontières. Ils sont forts peu sensibles au nationalisme hexagonal. Mais quand ils se disent Normands, ce n'est jamais pour construire un micro-nationalisme, mais au contraire pour trouver des parentés et des aventures au-delà des frontières imperméables de la nation française.
La Normannité n'est jamais un repli frileux sur la province, mais au contraire une découverte de ce que notre ami Pierre Godefroy nomme l'universalisme - et dont il fait d'ailleurs le contraire du cosmopolitisme.
Déjà Pierre Dubois, sous Philippe Le Bel, au début du XIIIème siècle, rêvait de « faire l'Europe » et osait opposer le pouvoir temporel du souverain au pouvoir spirituel du pape. L'abbé de Saint-Pierre, d'une autre manière, a imaginé les États-Unis d'Europe et la Société des Nations, Saint-Evremond a vécu et est mort à Londres. Tocqueville s'est passionné tout autant pour la Russie que pour l'Amérique, Gobineau a voyagé dans le monde entier en cherchant les vestiges du grand choc planétaire des races, Rémy de Gourmont sans bouger de chez lui a été révoqué de son poste de fonctionnaire pour avoir été un petit pamphlet le joujou du patriotisme , Georges Sorel a inspiré Lénine tout autant que Mussolini, Drieu s'est voulu européen jusqu'à la démesure et s'est enflammé pour Genève, Berlin et Moscou, Jean Prévost a compris l'Espagne et l'Amérique mieux que nul autre. Quant à André Siegfried, il était comme chez lui dans le monde entier.
Si les écrivains normands, et spécialement les penseurs politiques, sont presque tous fascinés par leur souche originelle de lointaine origine scandinave, on ne trouve guère chez eux de racisme, mais au contraire curiosité et goût de la différence. L'idée que tous les hommes puissent être semblables leur paraît la plus dangereuse des utopies. Plutôt l'individualisme solitaire que l'état mondial. De surcroît, ils se méfient de la conscience universelle, comme ils se méfient de tout absolu et de toute chimère.
Mais encore des lucides et des solitaires
La normannité peut parfois sembler un refus de s'engager, tant la tolérance est instinctive et le scepticisme paralysant. Les Normands sont souvent assez lucides pour mesurer la vanité des choses. Ils ne se lancent dans l'action que par un difficile sursaut - voir Drieu et Prévost - mais souvent leur lucidité les freine. Ce sont plus des conseillers - solitaires et jalousés, d'ailleurs - que des meneurs. Peu de généraux et peu d'amiraux chez nous. Le seul Normand important pour Napoléon n'est pas un traîneur de sabre, mais c'est le consul Lebrun, celui qu'il aimait à nommer « mon sage Mentor ».
Il semble bien que les Normands répugnent à se classer et se sentent mal à l'aise quand ils doivent se frotter à la politique telle qu'elle est vécue dans l'hexagone. André Siegfried remarquait que le Normand était d'instinct un « Whig » et qu'un tel parti, s'il est une réalité outre-Manche, n'existe pas sur l'échiquier politique français.
Les Normands ont donc une étrange caractéristique, celle de se trouver partout chez eux. De se sentir « biens dans leur peau » n'importe où dans le monde. Et, en même temps, d'éprouver le sentiment d'être partout des étrangers, des « horzains ». Le Normand qui s'est frotté au monde a l'impression d'avoir été mal compris par les non-Normands. Certes. Mais il a aussi l'impression de n'être plus compris par ses compatriotes restés au pays. Content de lui, il ne se sent pourtant à l'aise nulle part désormais. Aussi la normannité est-elle souvent vécue comme une solitude.
Le Normand conscient de sa normannité appartient à ce peuple dont mon ami Paul-René Roussel aime à dire qu'il est « the people between », expression intraduisible, mais significative.
La normannité : une permanence et non « la tradition »
Cette normannité, cet esprit normand, dont nous avons entrevu les manifestations dans le monde éthique, littéraire ou politique, ne s'est pas manifesté avec une égale acuité au cours des siècles.
D'abord instinctive et vitale, la normannité a été l'irruption sur le terroir de Neustrie d'une force neuve. « Pure », comme dirait Patrick Grainville. Cette force s'est muée en conscience historique, grâce à la volonté du Duc Guillaume. Après l'abâtardissement dû aux Plantegenets, après la coupure entre le continent et la Grande Île, après l'annexion à la France, la normannité a glissé du plan souverain et guerrier au plan artistique et littéraire. Les Normands, ne pouvant s'exprimer politiquement, ont été obligés de trouver un substitut à leur trop-plein de vitalité et à leur désir de marquer le monde de leur empreinte.
Les étapes de la « réduction » qui vont conduire de l'indépendance à l'autonomie et du particularisme à l'assimilation, sont connues : 1204, 1469, 1790, pour n'en citer que trois. A chaque épreuve, il semble que les Normands « compensent « par un véritable réflexe inconscient, en se réfugiant dans les lettres et les arts. La politique - interdite - se transmue en architecture ou en littérature. Le dernier avatar est le folklore.
Il apparaît clairement que si nous voulons retrouver les grandes lignes de force de la normannité, nous ne devons pas nous contenter d'en appeler à une « tradition », qui aurait trouvé son aboutissement dans la civilisation rurale du siècle dernier.
Cette Normandie, qui va - en gros - de la Monarchie de Juillet à la guerre de 1914, nous paraît à la fois proche et lointaine. Proche, parce que nous en avons nous-mêmes connu et vécu de nombreux vestiges dans notre enfance. Lointaine, parce qu'elle est, dans ses manifestations extérieures, condamnée par l'évolution scientifique du monde moderne.
Le plus grand danger qui nous guette serait d'identifier la normannité à cette Normandie du XIXème siècle, figée en une sorte de musée Grévin des arts et des traditions populaires. Un attachement sentimental, et respectable, nous conduirait à en gommer tous les aspects négatifs. Entre autres la misère ouvrière et rurale, l'acceptation d'une tutelle administrative de plus en plus envahissante, l'alcoolisme partout présent, l'abandon total devant le centralisme, l'émigration vers paris considérée comme une promotion, etc...
N'attachons pas la normannité à une époque où la Normandie cesse volontairement de vouloir rester elle-même. Quand le naturel devient mascarade, on peut se demander comment pourrait subsister ce que nous appelons justement la normannité.
Et cette normannité ne se confond pas obligatoirement pour nous avec le seul niveau populaire, où il en subsiste encore des traces. Ne craignons pas de le dire : l'esprit normand a été vécu, exalté, transmis par des individus d'élite.
Il pouvaient certes être fils de pauvre paysans, comme Jean-François millet, mais ils se sont faits eux-mêmes, selon la belle expression, et sont devenus « des gens de marque ».
Ce sont ces « premiers hommes », comme on dit parfois, qui sont pour nous les vrais garants de la normannité. Celle-ci n'est pas une sorte d'état de grâce que partageraient tous ceux qui ont quatre grands-parents normands, de préférence natifs d'un bourg rural. La normannité est avant tout l'apanage de ceux qui ont donné un sens à notre peuple et qui lui ont ouvert la voie, les maîtres d'œuvre, les créateurs, les poètes qui sont aussi des prophètes.
La normannité : un ordre et une création
C'est pourquoi la normannité, nous la chercherons plus dans le cloître d'une abbaye que dans un pressoir à pommes, plus dans un essai politique original que dans une chansonnette qui a traîné dans tout l'hexagone, plus dans des œuvres littéraires nouvelles que dans des exaltations gastronomiques ou des superstitions villageoises.

