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jeudi, 17 septembre 2026

Carl Schmitt et les Houthis: de la guerre de partisans au Großraum - Le Yémen et les limites de la puissance occidentale

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Carl Schmitt et les Houthis: de la guerre de partisans au Großraum

Le Yémen et les limites de la puissance occidentale

Ali-Mohammad Mohajer Nasser

Ali-Mohammad Mohajer Nasser s’appuie sur Carl Schmitt pour se demander si les Houthis contribuent à transformer l’Axe de la Résistance en un grand espace émergent.

Introduction: la troisième fois que l’hégémon maritime a été contraint de battre en retraite

Le 10 septembre 2026, après plusieurs semaines de combats intenses le long de la côte occidentale du Yémen, les forces d’Ansar Allah — le mouvement plus communément, quoique de manière imprécise, désigné à l’étranger sous le nom de Houthis — se sont assuré le contrôle total du port stratégique de Mokha (1). Des unités de la «Résistance nationale» et des «Brigades des Géants», toutes deux alignées sur la coalition saoudo-émiratie, se sont retirées après avoir essuyé d’intenses bombardements d’artillerie au cours d’une tentative infructueuse visant à enrayer l’avancée houthie, afin de reconstituer leur ligne de front ailleurs. Mokha ne se trouve qu’à soixante-dix kilomètres du détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite environ douze pour cent du commerce maritime mondial (2). Tenir le port, c’est disposer de la capacité de surveiller, de menacer et, si les circonstances l’exigent, d’interdire le passage par l’un des goulets d’étranglement les plus déterminants de l’économie mondiale.

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Il s’agit de la troisième occasion, en moins de dix-huit mois, où une puissance militaire dotée d’une supériorité technologique manifeste n’est pas parvenue à soumettre Ansar Allah. La première fut celle des États-Unis, qui, entre mars et mai 2025, menèrent plus de mille cent frappes aériennes, pour un coût d’au moins dix milliards de dollars, sans parvenir à éliminer les dirigeants du mouvement ni à amoindrir ses capacités balistiques, et qui finirent par accepter un cessez-le-feu dont Washington, et non Sanaa, se révéla être le véritable perdant. La deuxième fut celle de la coalition saoudo-émiratie, dont dix années de guerre terrestre ne permirent même pas de reprendre les positions qu’elle tenait en 2015. Et voici maintenant, en septembre 2026, la troisième.

Cependant, l’importance stratégique d’Ansar Allah ne doit pas être recherchée dans ce seul épisode récent. Durant la guerre de Douze Jours entre Israël et l’Iran en juin 2025, puis à nouveau lors de la guerre plus vaste du printemps 2026 — qui commença avec la frappe américano-israélienne conjointe contre l’Iran, le 28 février, et dura près de quarante jours —, Ansar Allah fut l’un des rares acteurs régionaux à entrer effectivement dans la bataille, et non à se contenter de déclarations: à partir du 28 mars 2026, le mouvement tira des missiles balistiques en direction d’Israël et annonça que «notre doigt se pose sur la détente chaque fois que l’évolution de la situation l’exige». Le Yémen, pays qui vivait sous les bombardements et le blocus depuis 2015, fut le seul pays qui, à cette heure décisive, répondit non par un communiqué, mais par le feu.

Pour comprendre cette endurance, il faut remonter plus loin. Le mouvement Ansar Allah trouve ses racines dans un renouveau du zaïdisme, branche de l’islam chiite qui gouverna le nord du Yémen — y compris la province montagneuse de Saada — pendant plus de mille ans, jusqu’à ce que la révolution républicaine de 1962 mette fin à l’imamat zaïdite (3).

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Le mouvement lui-même prit forme dans les années 1990 sous la direction de Hussein Badreddin al-Houthi, en réaction à la marginalisation de l’identité zaïdite et à la propagation de l’influence wahhabite soutenue par l’Arabie saoudite. Al-Houthi fut tué en 2004, mais le mouvement, dirigé par son frère Abdul-Malik al-Houthi, s’empara de Sanaa en 2014 et tient depuis 2015 face à l’intervention de la coalition conduite par l’Arabie saoudite.

Ce qui suit est une tentative pour rendre compte de cette triple endurance — face aux États-Unis, face à la coalition arabe et, désormais, à Mokha — non pas au moyen de l’opposition familière entre «terre et mer», si souvent invoquée dans les discussions sur la puissance tellurique et la puissance thalassocratique, mais à l’aide de trois autres instruments empruntés à l’œuvre de Carl Schmitt qui, lus à la lumière de la théologie politique zaïdite, offrent une compréhension plus précise du phénomène: la théorie du partisan, la temporalité du qiyam bi-l-sayf et le concept de Großraum.

La figure du partisan: l’ennemi tellurique irrégulier

la-notion-de-politique-theorie-du-partisan.jpgEn 1963, dans sa Théorie du partisan, Carl Schmitt tenta de dresser le portrait théorique du combattant qui avait marqué les guerres de la seconde moitié du XXe siècle, de l’Espagne au Vietnam (4). Selon lui, le véritable partisan possède quatre caractéristiques: l’irrégularité — il n’est pas le soldat d’une armée formellement constituée —, une mobilité tactique extraordinaire, une intensité exceptionnelle de l’engagement politique et — trait plus décisif encore que les trois précédents — un caractère tellurique: un lien organique avec le sol natal, avec une terre qu’il connaît, habite et défend.

C’est ce quatrième trait qui distingue le partisan du révolutionnaire cosmopolite de type léniniste ou maoïste: le révolutionnaire cosmopolite considère les frontières comme simplement horizontales et cherche à exporter la révolution en tout point du globe; le partisan tellurique, au contraire, mène sa guerre dans un lieu précis, afin de défendre ce même lieu.

Ansar Allah constitue un exemple presque idéal-typique de cette figure. Le mouvement n’est ni une armée régulière dotée des uniformes et de la hiérarchie classique propres à celle-ci — bien que sa structure militaire se soit considérablement formalisée ces dernières années —, ni porteur d’un projet d’exportation de la révolution au-delà des frontières du Yémen; il n’a jamais formulé une telle prétention. Ses combattants sont enracinés dans les mêmes vallées et montagnes de Saada sur lesquelles, plusieurs générations auparavant, régnait l’imamat zaïdite.

Pendant une décennie de guerre, les lanceurs de missiles et les centres de commandement ont été dissimulés au sein de ce même terrain inhospitalier — un terrain face auquel la supériorité aérienne absolue des États-Unis et de la coalition arabe s’est révélée de peu d’utilité, confrontée qu’elle était à une connaissance que seul possède l’habitant d’une terre.

Schmitt écrit que le partisan «combat avec la terre, et non contre elle» — précisément la distinction qui sépare le militaire américain, opérant depuis le pont d’un porte-avions ou à dix mille mètres d’altitude et ne devant allégeance à aucun lieu particulier au-delà de sa propre capacité fonctionnelle, du combattant yéménite, pour qui la montagne est son foyer.

La récente bataille de Mokha indique toutefois que ce caractère partisan s’est désormais étendu de la défense des montagnes au contrôle territorial, voire maritime, sans avoir, du moins jusqu’à présent, perdu ni son intensité politique ni son lien tellurique. Cela constitue en soi une réponse à l’une des réserves formulées par Schmitt quant à l’avenir du partisan à l’ère de la technologie: le partisan peut-il résister à une guerre entièrement technicisée?

8f3b2c62c1a484931c37342223d8bbd6.jpgL’expérience yéménite apporte une réponse affirmative, mais conditionnelle: tout mouvement partisan passé de la défense territoriale au contrôle du territoire — de Tito au Viet Cong — s’est trouvé confronté au risque de ce que l’on pourrait appeler la normalisation, c’est-à-dire au risque d’acquérir, dans le processus même de consolidation de son pouvoir, les vulnérabilités propres à l’armée régulière auxquelles il échappait auparavant. La question de savoir si Ansar Allah fera exception à cette règle ne sera pas tranchée dans le texte de la théorie, mais sur le terrain de la pratique.

Le temps du qiyam bi-l-sayf: une formulation rivale de la temporalité occidentale

Le principe du qiyam bi-l-sayf — «se lever avec l’épée» — doit d’abord être situé précisément au sein de la théologie zaïdite avant que l’on puisse tenter toute lecture théorique (5). Contrairement à la tradition imamite — duodécimaine —, qui fonde l’imamat sur la désignation divine (nass) et la transmission héréditaire par la lignée des imams infaillibles, et contrairement à la tradition sunnite, qui le conçoit à travers l’allégeance (bay’a) et le consensus (ijma’), la jurisprudence zaïdite soutient depuis longtemps — au moins depuis sa systématisation par al-Qasim ibn Ibrahim al-Rassi au IIIe siècle de l’islam — que l’imamat est subordonné à un ensemble de qualifications qui, outre l’ascendance — descendre soit de Hasan, soit de Husayn ibn Ali — et le savoir — le raisonnement juridique indépendant, ou ijtihad —, comprennent l’exigence même du qiyam bi-l-sayf: quiconque revendique l’imamat doit se soulever, en personne et en actes, contre l’injustice pour que cette prétention puisse être considérée comme valide.

51uctsrBeJL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgDans son étude désormais classique de l’imamat zaïdite, Wilferd Madelung traite précisément ce trait comme la caractéristique distinctive du zaïdisme parmi les courants chiites: contrairement à l’imamat imamite, suspendu par la doctrine de l’occultation, l’imamat zaïdite n’a jamais été séparé de l’action politique ouverte (6).

Des travaux plus récents sur le renouveau zaïdite contemporain — notamment ceux de Bernard Haykel et de Najam Haider — montrent également qu’Ansar Allah, même dans sa réinterprétation moderne de l’héritage zaïdite, a préservé ce même axe classique: la légitimité n’est pas une chose conférée de l’extérieur, mais une chose prouvée par l’action (7).

61wGzRIPD0L._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgAu-delà de son cadre strictement juridique, cette structure peut être interprétée comme une théorie de la légitimité présentant une véritable affinité théorique avec la théologie politique de Schmitt.

La Théologie politique de Schmitt part d’une analogie fondatrice: les concepts centraux de la théorie moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés; tout comme le Dieu omnipotent peut suspendre l’ordre naturel par le miracle, le souverain politique, dans l’état d’exception, fonde ou refonde l’ordre par la décision — et non en recourant à une règle préexistante (8).

Dans cette lecture, la légitimité procède de l’action et de la décision, et non de la simple perpétuation d’une procédure déjà établie. Le principe du qiyam bi-l-sayf, au sein d’une tradition entièrement indépendante de Schmitt et considérablement plus ancienne, exprime précisément cette même logique: l’imam crée son propre imamat par la décision de se soulever, et non par la seule ascendance. Ce qui unit ces deux traditions n’est pas l’affirmation selon laquelle l’une aurait emprunté à l’autre — aucune affirmation de ce genre n’est ici voulue ni justifiée —, mais leur convergence structurelle autour d’une même question: d’où la légitimité procède-t-elle dès lors que l’ordre existant n’est plus en mesure de répondre de lui-même?

Theologie_politique,_Carl_Schmitt,_Louis_Maitrier,_1998.jpgDe cette structure même découle une formulation distincte du temps politique. La temporalité occidentale libérale et moderne est linéaire et développementaliste: l’histoire y est conçue comme un processus allant de l’avant, mesuré en intervalles calculables. L’horizon temporel d’un responsable politique américain s’étend, tout au plus, jusqu’au prochain cycle électoral ou jusqu’à la clôture de la période annuelle d’affectation des crédits de défense; des calculs tels que «choc et effroi» ou «changement de régime» sont conçus précisément dans ce bref horizon.

Le temps du qiyam bi-l-sayf, en revanche, est cyclique et revivaliste: un imam zaïdite peut «se lever» mille ans après la chute du dernier imamat, car l’événement présent, dans cette conception, constitue la continuation directe d’un récit millénaire, et non une réaction à une crise contemporaine. Lorsque le combattant d’Ansar Allah prend les armes contre les États-Unis et l’Arabie saoudite, il rejoue, dans son propre cadre temporel, ce même moment fondateur: l’imam juste, armé de l’épée, affronte le tyran injuste. Cette temporalité, qui mesure les événements en générations et en siècles plutôt qu’en cycles électoraux, confère à la résistance une patience qu’aucun calcul de «choc et effroi» ne saurait briser: les États-Unis n’ont pas été vaincus au Yémen parce que leur armée aurait été détruite; ils l’ont été parce qu’ils avaient défini la «victoire» dans leur propre cadre temporel, tandis que, dans celui de leur adversaire, la mesure de la victoire était, dès le départ, entièrement différente.

voelkerrechtliche-grossraumordnung-taschenbuch-carl-schmitt.jpegDu Nomos de la Terre au Großraum: l’Axe de la Résistance comme grand espace émergent

La relation entre l’Iran, Ansar Allah et le Hezbollah est communément comprise à travers l’opposition familière entre «terre tellurique et mer thalassocratique» — le même cadre que celui invoqué dans la section précédente à propos du combattant partisan. Cette opposition, bien qu’utile pour saisir la relation du combattant au sol, devient rudimentaire lorsqu’on se tourne vers la structure plus vaste de ce que l’on appelle l’Axe de la Résistance: elle nous apprend seulement que cet axe est «enraciné dans la terre», sans préciser quel ordre politique et juridique particulier produit cet enracinement. Pour une analyse à ce niveau, Schmitt fournit un instrument plus rigoureux: le Großraum, ou «grand espace» (9).

Dans l’usage qu’en fait Schmitt, le Großraum n’est ni simplement un empire à l’ancienne ni une simple unité géographique, mais une relation triple entre une puissance centrale, une idée politique directrice et un espace organisé selon cette idée et revendiquant l’immunité contre l’intervention de puissances qui lui sont étrangères — principe que Schmitt nomme Interventionsverbot für raumfremde Mächte, l’interdiction d’intervention des puissances étrangères à l’espace. Pour Schmitt, l’exemple paradigmatique de cette structure est la doctrine Monroe américaine: une puissance centrale qui, au moyen d’une idée politique, organise un espace et interdit qu’y interviennent des puissances «étrangères» à celui-ci.

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L’Axe de la Résistance peut être compris précisément en ces termes — non comme une coalition militaire informelle d’acteurs non étatiques, mais comme un Großraum émergent: sa puissance centrale est l’Iran; son idée directrice est la résistance à l’hégémonie occidentalo-israélienne en Asie occidentale; et, désormais, avec le contrôle exercé par Ansar Allah sur Mokha et Bab el-Mandeb, cet espace a acquis pour la première fois une frontière pratique et susceptible d’être imposée au service de ce principe même d’interdiction d’intervention — non sur le plan de la théorie, mais sur celui du missile et du radar. La capacité de dissuasion iranienne dans le détroit d’Ormuz et les capacités d’Ansar Allah à Bab el-Mandeb forment les deux extrémités d’un même arc: un arc qui affirme que deux des goulets d’étranglement les plus vitaux du monde en matière d’énergie et de commerce ne sont pas des espaces qui lui sont étrangers et qui seraient ouverts à l’intervention des forces américaines et européennes.

Ce qui distingue cette lecture de la simple opposition terre-mer, c’est que le Großraum, contrairement au Nomos de la Terre — qui ne décrit qu’une relation ontologique au lieu —, fournit une structure opérationnelle et juridico-politique: qui constitue la puissance centrale, ce qui constitue l’idée directrice et où se situe la frontière effective de l’interdiction d’intervention. De ce point de vue, la chute de Mokha n’est pas un épisode simplement tactique; elle constitue le moment où la frontière théorique d’un Großraum émergent se trouve, pour la première fois, inscrite de manière tangible sur la carte.

Ce Großraum émergent n’est toutefois pas à l’abri des tensions internes. Premièrement, les rivalités tactiques et stratégiques entre ses composantes — l’Iran, Ansar Allah, le Hezbollah et les factions irakiennes — pourraient à long terme affaiblir sa cohésion, notamment si l’un de ces acteurs devait placer son propre intérêt national au-dessus de l’idée directrice de l’espace dans son ensemble.

Deuxièmement, la légitimité interne de la puissance centrale n’est pas uniforme parmi les différentes composantes de cet espace; les différences confessionnelles — zaïdites face aux imamites — et historiques pourraient se cristalliser en fractures latentes.

Troisièmement, le même risque de normalisation évoqué à propos du partisan réapparaît ici au niveau structurel: en s’institutionnalisant, le Großraum risque de se transformer en empire bureaucratique — un destin contre lequel Schmitt lui-même mettait en garde à propos de l’Union soviétique (10). Aucun de ces défis ne nie la réalité du Großraum; ils constituent plutôt les conditions de sa persistance.

Ennemi de l’humanité: le mécanisme de l’étiquette terroriste

Pourquoi l’Occident qualifie-t-il Ansar Allah non de mouvement politique armé, mais d’organisation «terroriste»? La réponse conventionnelle — les divergences idéologiques ou les intérêts géopolitiques — est insuffisante. Dans sa critique de l’impérialisme anglo-américain, Schmitt propose un mécanisme plus précis. Selon lui, lorsqu’une puissance se présente non pas simplement comme un État parmi d’autres, mais comme la représentante de «l’humanité» en tant que telle — comme le font les États-Unis par le langage des droits de l’homme, de la démocratie et de «l’ordre international fondé sur des règles» —, son ennemi politique cesse d’être simplement un ennemi politique et devient un «ennemi de l’humanité» (Feind der Menschheit) (11).

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Ce déplacement entraîne une conséquence de toute première importance. Dans le cadre classique du politique, l’ennemi est une partie légitime à un conflit — une partie avec laquelle il est possible de conclure la paix ou des traités, ou, dans le pire des cas, de mener la guerre dans les limites fixées par des règles. Mais dès lors que l’ennemi est réduit à la condition d’ennemi de l’humanité, l’hostilité se libère du cadre délimité du politique et devient morale et illimitée; car une inimitié dirigée contre l’humanité tout entière est, par définition, absolue et extérieure à toute limite circonscrite.

C’est précisément pour cette raison que l’étiquette «terroriste» apposée à Ansar Allah n’est pas, malgré les apparences, un jugement juridico-pénal, mais une déclaration selon laquelle le mouvement a été expulsé du cercle des acteurs politiques légitimes — une déclaration qui rend illégitime par avance tout dialogue avec lui et, corrélativement, «justifie» tout moyen destiné à le détruire, du blocus naval au bombardement d’infrastructures civiles.

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Un exemple concret de ce mécanisme peut être observé dans la décision de l’administration Trump, en janvier 2025, d’inscrire Ansar Allah sur la liste des organisations terroristes étrangères (Foreign Terrorist Organizations, FTO) (12). Cette décision était, en apparence, un acte juridico-administratif. Dans la pratique, elle adressait un message politique à toute la région: Ansar Allah n’était plus une partie à un conflit avec laquelle on pouvait négocier, mais un ennemi de l’humanité qu’il fallait détruire.

La conséquence de cette désignation ne fut pas seulement la fermeture des voies diplomatiques, mais l’octroi d’une légitimité à toute mesure militaire. Et c’est ici, précisément, que le lien entre l’étiquette terroriste et le Großraum devient visible: l’étiquette terroriste est un instrument par lequel l’hégémon maritime prive de légitimité un Großraum rival; en transformant un ennemi politique en ennemi de l’humanité, elle invalide par avance toute prétention que cet ennemi pourrait faire valoir sur un grand espace et sur une interdiction d’intervention. Pourtant, comme l’expérience du Yémen l’a montré, cette stratégie se révèle inefficace contre un Großraum fondé sur le qiyam bi-l-sayf et le caractère tellurique, car sa légitimité ne procède pas d’une reconnaissance extérieure, mais de l’acte interne de résistance lui-même.

Conclusion: le partisan du Großraum

Ce qui s’est produit à Mokha, à Bab el-Mandeb et dans le ciel israélien au printemps 2026 comporte trois dimensions, apparemment distinctes mais fondamentalement imbriquées. Au niveau du combattant, nous observons la figure du partisan tellurique — irrégulier, mobile, intensément politique et enraciné dans le sol natal — désormais passée de la défense des montagnes au contrôle territorial et maritime, sans avoir, du moins jusqu’à présent, renoncé à son lien tellurique. Au niveau de la légitimité, nous observons la réactualisation de la temporalité du qiyam bi-l-sayf: la décision fondatrice de l’imam, située non dans le temps linéaire du progrès, mais dans le temps cyclique du renouveau. Enfin, au niveau structurel, nous observons un Großraum émergent qui, grâce à son contrôle de deux des principaux goulets d’étranglement énergétiques du monde, oppose pour la première fois à l’hégémonie maritime une revendication concrète du principe d’interdiction d’intervention.

Les États-Unis et la coalition arabe ont, tour à tour, expliqué ce phénomène dans le langage de l’ennemi de l’humanité, précisément afin de ne se sentir nullement obligés de négocier avec lui. Mais un ennemi avec lequel on ne peut négocier n’est pas nécessairement un ennemi que l’on peut vaincre. À trois reprises — face aux États-Unis, face à la coalition arabe et, désormais, à Mokha —, cette proposition a été mise à l’épreuve et s’est révélée erronée. Ce qui a résisté à une puissance aérienne et navale supérieure n’était pas une armée susceptible d’être vaincue sur un champ de bataille unique; c’était une figure qui était simultanément partisan, imam et fondatrice d’un espace émergent.

Cette simultanéité ne doit cependant pas être interprétée comme une condition permanente ou éternelle. Chacune des trois dimensions mises en évidence par cette analyse comporte un risque propre: en s’étendant vers le pouvoir territorial, le partisan risque la normalisation; en s’institutionnalisant, le Großraum risque de se transformer en empire bureaucratique; et la temporalité du qiyam bi-l-sayf, aussi résistante qu’elle se soit montrée face au «choc et effroi», exige un renouvellement constant contre l’usure progressive — l’arme à long terme de l’hégémonie maritime. Ce qui s’est produit au Yémen n’est pas une victoire définitive; c’est une ouverture historique, dont la poursuite se décidera non dans la théorie, mais dans la pratique quotidienne de la résistance.

Notes:

(1) Pour des informations corroborées sur la chute de Mokha les 10 et 11 septembre 2026, voir les articles de Reuters, de l’Associated Press et de NPR du 11 septembre 2026.

(2) Bab el-Mandeb — «la Porte des Larmes» ou «la Porte du Chagrin» en arabe — relie la mer Rouge au golfe d’Aden et, au-delà, à l’océan Indien; à son point le plus étroit, il mesure environ dix-huit milles de largeur.

(3) Les Zaydites tirent leur nom de Zayd ibn Ali, arrière-petit-fils de l’imam Husayn. Ils constituent une branche de l’islam chiite dont la doctrine de l’imamat — qui exige notamment une affirmation politique et militaire active de la part du prétendant — les rapproche, en matière de pratique religieuse et de droit, bien davantage de la jurisprudence sunnite que toute autre école chiite, proximité souvent résumée par la formule: «chiites parmi les sunnites, sunnites parmi les chiites». L’imamat zaïdite gouverna certaines parties du nord du Yémen, avec des interruptions, du IXe siècle jusqu’à la révolution de 1962.

(4) Carl Schmitt, Theorie des Partisanen: Zwischenbemerkung zum Begriff des Politischen, Berlin, 1963.

(5) Sur le caractère tellurique du partisan et sa distinction d’avec le révolutionnaire cosmopolite, voir ibid., les sections consacrées à Lénine et à Mao.

(6) Wilferd Madelung, Der Imam al-Qāsim ibn Ibrāhīm und die Glaubenslehre der Zaiditen, Berlin, 1965 ; sur les conditions classiques de l’imamat zaïdite, y compris le qiyam bi-l-sayf, voir les sections consacrées à la théorie de l’imamat.

(7) Sur le renouveau contemporain du zaïdisme et la réappropriation de cet héritage par Ansar Allah, voir Bernard Haykel, Revival and Reform in Islam, Cambridge, 2003 ; Najam Haider, The Origins of the Shī’a, Cambridge, 2011.

(8) Carl Schmitt, Politische Theologie: Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, Munich/Leipzig, 1922.

(9) Carl Schmitt, Völkerrechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte, Berlin, 1939.

(10) Sur le risque de normalisation parmi les mouvements partisans qui accèdent au pouvoir territorial, voir Schmitt, Theorie des Partisanen, dernière section.

(11) Sur la polémique de Schmitt contre l’impérialisme anglo-saxo-américain et le concept d’ennemi de l’humanité, voir Falk, Hjalmar (2022), «Carl Schmitt and the Challenges of Interwar Internationalism. Against Weimar – Geneva – Versailles», Global Intellectual History, 7:4, p. 765-783.

(12) Sur la désignation d’Ansar Allah comme organisation terroriste étrangère par l’administration Trump en janvier 2025, voir les communiqués correspondants du département d’État des États-Unis, janvier 2025.

mardi, 16 février 2010

Nouvelles études sur la guerre des partisans en Biélorussie (1941-1944)

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Dag KRIENEN :

 

Nouvelles études sur la guerre des partisans en Biélorussie (1941-1944)

 

Deux historiens, Bogdan Musial et Alexander Brakel ont analysé la guerre des partisans contre l’occupation allemande en Biélorussie entre 1941 et 1944

 

Parmi les mythes appelés à consolider l’Etat soviétique et la notion de « grande guerre patriotique de 1941-45 », il y a celui de la résistance opiniâtre du peuple tout entier contre l’ « agresseur fasciste ». Cette résistance se serait donc manifestée dans les régions occupées avec le puissant soutien de toute la population, organisée dans un mouvement de partisans patriotiques, qui n’aurait cessé de porter de rudes coups à l’adversaire et aurait ainsi contribué dans une large mesure à la défaite allemande.

 

Après l’effondrement de l’Union Soviétique et avec l’accès libre aux archives depuis les années 90 du 20ème siècle, ce mythe a été solidement égratigné. Pourtant, en Russie et surtout en Biélorussie, la guerre des partisans de 1941-45 est à nouveau glorifiée. Ce retour du mythe partisan a incité l’historien polonais Bogdan Musial à le démonter entièrement. Après avoir publié en 2004 un volume de documents intitulé « Partisans soviétiques en Biélorussie – Vues intérieures de la région de Baranovici 1941-1944 », il a sorti récemment une étude volumineuse sur l’histoire du mouvement partisan sur l’ensemble du territoire biélorusse. Au même moment et dans la même maison d’édition paraissait la thèse de doctorat d’Alexander Brakel, défendue en 2006 et publiée cette fois dans une version légèrement remaniée sur « la Biélorussie occidentale sous les occupations soviétiques et allemandes », ouvrage dans lequel l’histoire du mouvement local des partisans soviétiques est abordé en long et en large.

 

Ce qui est remarquable, c’est que nos deux auteurs ont travaillé indépendamment l’un de l’autre, sans se connaître, en utilisant des sources russes et biélorusses récemment mises à la disposition des chercheurs ; bien qu’ils aient tous deux des intérêts différents et utilisent des méthodes différentes, ils concordent sur l’essentiel et posent des jugements analogues sur le mouvement des partisans. Tant Musial que Brakel soulignent que le mouvement des partisans biélorusses, bien que ses effectifs aient sans cesse crû jusqu’en 1944, jusqu’à atteindre des dimensions considérables (140.000 partisans au début du mois de juin 1944), n’a jamais été un mouvement populaire au sens propre du terme, bénéficiant du soutien volontaire d’une large majorité de la population dans les régions occupées par les Allemands. Au contraire, la population de ces régions de la Biélorussie occidentale, qui avaient été polonaises jusqu’en septembre 1939, était plutôt bien disposée à l’égard des Allemands qui pénétraient dans le pays, du moins au début.

 

Jusqu’à la fin de l’année 1941, on ne pouvait pas vraiment parler d’une guerre des partisans en Biélorussie. Certes, les fonctionnaires soviétiques et les agents du NKVD, demeurés sur place, ont été incités depuis Moscou à commencer cette guerre. Mais comme en 1937 le pouvoir soviétique a décidé de changer de doctrine militaire et d’opter pour une doctrine purement offensive, tous les préparatifs pour une éventuelle guerre des partisans avaient été abandonnés : inciter les représentants du pouvoir soviétique demeurés sur place à la faire malgré tout constituait un effort somme toute assez vain.  Le même raisonnement vaut pour les activités des petits groupes d’agents infiltrés en vue de perpétrer des sabotages ou de glaner des renseignements d’ordre militaire. Pour créer et consolider le mouvement des partisans en Biélorussie à partir de 1942, il a fallu faire appel à une toute autre catégorie de combattants : ceux que l’on appelait les « encerclés », soit les unités disloquées à la suite des grandes batailles d’encerclement de 1941 (les « Kesselschlachten »), et aussi les combattants de l’Armée Rouge qui s’étaient échappés de captivité ou même avaient été démobilisés ; vu le destin misérable qui attendaient les prisonniers de guerre soviétiques, ces hommes cherchaient à tout prix à échapper aux Allemands. De très nombreux soldats de ces catégories ont commencé à monter dès l’automne 1941 des « groupes de survie » dans les vastes zones de forêts et de marécages ou bien ont trouvé refuge chez les paysans, où ils se faisaient passer comme ouvriers agricoles. Peu de ces groupes ont mené une véritable guerre de partisans, seuls ceux qui étaient commandés par des officiers compétents, issus des unités encerclées et disloquées par l’avance allemande, l’ont fait. La plupart de ces groupes de survie n’avaient pas l’intention de s’attaquer à l’occupant ou de lui résister activement.

 

Sous la pression de la crise de l’hiver 1941/42 sur le front, les autorités d’occupation allemandes ont pris des mesures au printemps 42 qui se sont révélées totalement contre-productives. Avec des forces militaires complètement insuffisantes, les Allemands ont voulu obstinément « pacifier » les régions de l’arrière et favoriser leur exploitation économique maximale : pour y parvenir, ils ont opté pour une intimidation de la population. Ils ne se sont pas seulement tournés contre les partisans mais contre tous ceux qu’ils soupçonnaient d’aider les « bandes ». Pour Musial, ce fut surtout une exigence allemande, énoncée en avril 1942, qui donna l’impulsion initiale au mouvement des partisans ; cette exigence voulait que tous les soldats dispersés sur le territoire après les défaites soviétiques et tous les anciens prisonniers de guerre se présentent pour le service du travail, à défaut de quoi ils encourraient la peine de mort. C’est cette menace, suivie d’efforts allemands ultérieurs pour recruter par la contrainte des civils pour le service du travail, qui a poussé de plus en plus de Biélorusses dans les rangs des partisans.

 

C’est ainsi que les partisans ont pu étoffer considérablement leurs effectifs et constituer des zones d’activités partisanes de plus en plus vastes, où l’occupant et ses auxiliaires autochtones n’avaient plus aucun pouvoir. Mais l’augmentation des effectifs partisans ne provient pas d’abord pour l’essentiel d’autochtone biélorusses volontaires, car ceux-ci ne rejoignent les partisans que rarement et presque jamais pour des motifs idéologiques ou patriotiques mais plutôt pour échapper à la pression et aux mesures coercitives imposées par les Allemands. Dans « leurs » régions, les partisans, à leur tour, ont recruté de force de jeunes hommes et, pour leur échapper, certains fuiront également dans les forêts.  

 

Malgré l’augmentation considérable des effectifs partisans à partir de 1942, le bilan militaire de la guerre des partisans en Biélorussie demeure vraiment maigre. Elle n’a pas provoqué, comme le veut le mythe soviétique, la perte de près d’un demi million de soldats allemands, mais seulement de 7000. A ce chiffre, il faut ajouter un nombre bien plus considérable de policiers et de gardes autochtones, en tout entre 35.000 et 50.000 hommes. Comme la plupart des unités d’occupation engagées en Biélorussie étaient inaptes au front, le fait qu’elles aient été décimées ou maintenues sur place n’a pas pour autant affaibli les premières lignes. De même, la « guerre des rails », amorcée par les partisans en 1943, avait pour but d’interrompre les voies de communication ferroviaire des Allemands mais n’a jamais atteint l’ampleur qu’escomptaient les Soviétiques ; à aucun moment, cette guerre des rails n’a pu bloquer l’acheminement logistique allemand vers le front. Quant aux renseignements militaires que devaient glaner les partisans pour le compte de l’Armée Rouge, ils n’ont guère fourni d’informations utiles. En revanche, ce qu’il faut bien mettre au compte des partisans, c’est 1) d’avoir rendu de vastes zones de Biélorussie inexploitables sur le plan économique et 2) d’avoir rendu peu sûres les positions de l’occupant sur les arrières du front.

 

Le peu d’importance stratégique de la guerre des partisans en Biélorussie a plusieurs causes. Les partisans ont certes pu se fournir en armes, au début, en puisant dans les stocks abandonnés sur les champs de bataille de 1941, mais, dans l’ensemble, leur base logistique est demeurée faible, en dépit d’approvisionnements aériens sporadiques. Les armes et surtout les munitions, de même que les explosifs pour les actions de sabotage, sont demeurés des denrées rares. Plus grave encore : les partisans disposaient de trop peu d’appareils radio. Même si, à partir de 1942, le mouvement partisan disposait d’un état-major central et d’états-majors régionaux, qui lui étaient subordonnés, et donc d’une structure de commandement solide à première vue, il lui manquait surtout de moyens de communiquer, pour permettre au mouvement partisan de se transformer en une force combattante dirigée par un commandement unitaire et opérant à l’unisson. On en resta à une pluralité de « brigades » isolées, sous la férule de commandants locaux de valeurs très inégales et que l’on ne pouvait que difficilement coordonner.

 

On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que la plupart des groupes partisans évitaient autant que possible de perpétrer des attaques directes contre les Allemands et se bornaient à combattre les collaborateurs de ceux-ci, comme les gardes de village, les maires et les policiers ; ou exerçaient la terreur contre tous ceux qui, forcés ou non, travaillaient pour les Allemands. Les principales actions qu’ils ont menées, et quasiment les seules, furent des « opérations économiques » : se procurer des vivres, de l’alcool et d’autres biens d’usage auprès de la population rurale. Celle-ci ne cédait pas ses avoirs aux partisans volontairement et de gaîté de cœur, contrairement à ce qu’affirme le mythe soviétique. Les paysans donnaient mais sous la contrainte ou sous la menace de violences et de représailles. Dans le meilleur des cas, les partisans tenaient plus ou moins compte des besoins vitaux de la population rurale mais, dans la plupart des cas, ils pillaient sans le moindre état d’âme, incendiaient, violaient et assassinaient. Pour la plupart des paysans biélorusses, les partisans n’étaient rien d’autre que des bandes de pillards.

 

Quasiment nulle part les partisans se sont montrés à même d’offrir une véritable protection à la population autochtone contre les troupes allemandes et contre les raids de confiscation et de réquisition qu’elles menaient. Lors d’actions ennemies de grande envergure, les partisans se retiraient, s’ils le pouvaient. Les ruraux habitant les zones tenues par les partisans risquaient en plus d’être considérés par les Allemands comme des « complices des bandes » et de subir des représailles : villages incendiés, massacres ou déportation de la population. Les survivants juifs des mesures allemandes de persécution et d’extermination n’ont que rarement trouvé refuge et protection chez les partisans, tandis que ces mesures cruelles étaient acceptées sans trop de réticence par les autochtones biélorusses ou polonais.

 

Musial et Brakel ne cessent, dans leurs études respectives, de souligner la situation désespérée dans laquelle fut plongée la majeure partie de la population biélorusse après le déclenchement de la guerre des partisans. Dans leur écrasante majorité, les Biélorusses, les Polonais et aussi les Juifs  —auxquels les intentions exterminatrices, motivées par l’idéologie nationale-socialiste, du SD et de la SS, ne laissaient aucune chance, même si les pratiques avaient été plus ou moins « rationalisées » dans le but de ne pas laisser trop d’habitants filer vers les partisans—  aspiraient à sortir de la guerre sains et saufs, sans avoir à prendre parti. La politique violente pratiquée tant par les occupants que par les partisans soviétiques (et, dans les régions anciennement polonaises, par l’armée secrète polonaise) ne leur laissait pourtant pas d’autres choix que de prendre parti.

 

Dans ce glissement, les affinités politiques et idéologiques et l’appartenance ethnique ne jouèrent pratiquement aucun rôle. La plupart optaient pour le camp dont il craignaient le plus la violence. Dans les grandes villes et le long des principales voies de chemin de fer, l’option fut généralement pro-allemande ; dans les zones forestières tenues par les partisans, l’option fut en faveur du camp soviétique, ou, dans certaines régions, en faveur de l’ « Armia Krajowa » polonaise. Dans ce contexte, la guerre des partisans en Biélorussie constitue une guerre civile, ce que corrobore notamment les pertes en vies humaines ; une guerre civile où, dans tous les camps, on trouve plus de combattants forcés que volontaires. Il y eut des centaines de milliers de victimes civiles, devenues auparavant, sans l’avoir voulu, soit des « complices des bandes » soit des « collaborateurs des fascistes » ou ont été déclarées telles avant qu’on ne les fasse périr. Brakel résume la situation : « Le combat partisan contre le cruel régime allemand d’occupation est bien compréhensible mais, pour les habitants de l’Oblast de Baranowicze, il aurait mieux valu qu’il n’ait jamais eu lieu ». Cette remarque est certes valable pour la région de Baranowicze et vaut tout autant pour le reste de la Biélorussie. Et pour la plupart des guerres de partisans ailleurs dans le monde.

 

Ce qui est intéressant à noter, c’est que deux historiens, indépendants l’un de l’autre, ne se connaissant pas, l’un Allemand et l’autre Polonais, ont eu le courage de mettre cette vérité en exergue dans leurs travaux et de démonter, par la même occasion, le mythe des « partisans luttant héroïquement pour la patrie soviétique », tenace aussi dans l’Allemagne contemporaine. On ne nie pas qu’il eut des partisans communistes soviétiques en Biélorussie pendant la seconde guerre mondiale : on explique et on démontre seulement qu’ils étaient fort peu nombreux. Brakel et Musial ne sont pas des « révisionnistes », qui cherchent à dédouaner l’occupant allemand et ses auxiliaires : ils incluent dans leurs démonstrations certains leitmotive des historiographies à la mode et ne tentent nullement de se mettre délibérément en porte-à-faux avec l’esprit de notre temps. Dans leur chef, c’est bien compréhensible.

 

Dag KRIENEN.

(Recension parue dans « Junge Freiheit », Berlin, n°47/2009 ; trad.  franc. : Robert Steuckers).

 

Sources :

Bogdan MUSIAL, « Sowjetische Partisanen 1941-1944 – Mythos und Wirklichkeit », Schöningh Verlag, Paderborn, 2009, 592 pages, 39,90 Euro.

 

Alexander BRAKEL, « Unter Rotem Stern und Hakenkreuz : Baranowicze 1939 bis 1944. Das westliche Weissrussland unter sowjetischer und deutsche Besatzung », Schöningh Verlag, Paderborn, 2009, XII et 426 pages, nombreuses illustrations, 39,90 Euro.